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SOMMAIRE

• Trajectoire du travaillisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1

• Le'Çons des contre-révolutions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1O

• La cc pensée de Mao », expression de la révolution démo-


cratique bourgeoise en Chine et de la contre-révolution
antl-prolétarlenne mondiale (Il) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37

• Les cc réformes agraires » des Jeunes bourgeoisies ex-


coloniales dans le miroir de la cc révolution » tunisienne 68

• Inflation, profits et salaires . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73


l~Le Prolétaire•
82, Rue du Marché
.L!LLE

Trajectoire du travaillisme

Le bon bourgeois qui célèbre clans l'Angleterre, ou dans Westminster


c'est pour lui la même chose - la « mère de tous les Parlements»,
devrait lui rendre un hommage tout aussi solennel pour avoir donné nais-
sance à cette merveille des merveilles qu'est une social-démocratie pour
ainsi dire cc à l'état pur»: une social-démocratie qui, une fois arrivée à
maturité, n'a eu aucun besoin de renier sa souche de classe originelle
pour la simple raison qu'elle n'en a jamais eu; une social-démocratie qui
a joué « en douceur », sans les reniements fracassants et les dramatiques
déchirements de ses collègues du continent, son rôle de prédicateur de la
collaboration entre les classes dans le cadre de l'ordre économique et poli-
tique établi, avant de recevoir sa consécration en le gérant elle-même
directement ; une social-démocratie, en un mot, qui a reçu dès sa nais-
sance toutes les bénédictions religieuses et toutes les introductions mon-
daines qui devaient en faire ce qu'elle est devenue.
A un délégué anglais qui, au II· Congrès de l'Internationale Commu-
niste en 1920, parlait du Labour Party comme de l' « expression politique
des ouvriers organisés syndicalement », Lénine répondait: « Certes le Labour
Party est en majeure partie composé d'ouvriers. Mais est-il véritablement
un parti politique ouvrier? Cela ne dépend pas seulement de la question
de savoir s'il est composé d'ouvriers, mais également quels sont ceux
qui le dirigent et quel est le caractère de son action et de sa tactique
politique. Seuls ces derniers éléments nous permettent de juger si nous
sommes en présence d'un véritable parti politique du prolétariat. De ce
point de vue, le seul juste, le Labour Party est un parti foncièrement bour-
geois, car, bien que composé d'ouvriers, il est dirigé par des réactionnaires,
par les pires réactionnaires, qui agissent tout à fait dans l'esprit de la
bourgeoisie » (1).

(1) Lénine, Œuvres, tome 31, p. 21,7 (souligné par nous).

-1-
1
1

Ce qu'il faut bien comprendre (et Lénine bien entendu le savait), c'est
que si le travaillisme méritait cette sèche définition en 1920, il la méritait
tout autant en 1900 quand il s'appelait encore timidement Labour Repre-
sentation Committee, ou en 1906 - l'année de sa première grande victoire
électorale célébrée à l'ombre bienveillante de la dernière victoire des libé-
raux - quand il prit le titre « orgueilleux » qu'il a conservé jusqu'à nos
jours. Car c'est bien là qu'est la clef de la trajectoire de soixante-dix ans
de travaillisme anglais : de même que les fastes de l'Angleterre edwardienne
ne faisaient . que masquer la fin d'une suprématie presque séculaire dans
l'industrie, dans le commerce et sur les mers, de même le rideau de
fumée de la victoire électorale du libéralisme cachait en réalité son rapide
déclin ; pour prolonger dans l'harmonie la gestion bipartite de la graduelle
et inexorable décadence britannique, il fallait une force de rechange, un
parti libéral en habit ouvrier. Né pour cela, et en cela aussi temporisa-
teur et fabien, le Labour Party se posait comme candidat à l'héritage
défraîchi de Gladstone.
« La doctrine des leaders du parti ouvrier anglais, écrivait Trotsky en
1925, est un certain amalgame de conservatisme et de libéralisme partiel-
lement adapté aux besoins des Trade Unions ou, plus exactement, de leurs
milieux dirigeants. Ceux-ci professent le culte de la gradation. Ils adorent
en outre l'Ancien et le Nouveau Testament. On s'y considère comme des
ultra-civilisés, tout en croyant que le Père Céleste a créé l'humanité pour
la maudire ensuite dans son amour infini, puis tenter d'arranger, à l'aide
de la crucifixion de son propre fils, cette affaire extrêmement embrouillée.
L'esprit chrétien a donné naissance à des institutions aussi nationales
[c'est nous qui soulignons, convaincus que nous sommes que Trotsky insis-
tait mentalement sur ces deux «petits» mots] que la bureaucratie des
Trade Unions, le premier ministère Macdonald et Mrs Snowden » (2).
Au centre de ce calvinisme dont le Labour Party héritait à sa naissance,
il y avait la certitude de la prédestination: et en effet, en 1900-1906, tout
le prédestinait à être une institution nationale. A sa naissance avait présidé
la constellation la plus propice que Sa Majesté britannique pût invoquer
dans ses prières. L'ex-lndependent Labour Party de Keir Hardie lui laissait
en héritage un humanitarisme légaliste, réformateur et pacifiste, sourd
à la voix de la lutte de classe mais sensible aux sollicitations de l' « amour ».
L'appui organisationnel et financier des hautes sphères des Tracte Unions
lui assurait un soutien ouvrier à la condition que, nanti de ce précieux
bagage, il prenne sous sa protection le patrimoine jalousement gardé d'une
« politique ouvrière » jamais poussée au-delà d'une projection sur le plan
parlementaire de la lutte revendicative, elle-même·contenue dans le cadre
d'une opposition entre gens bien élevés, et rapidement « rappelée à l'ordre »
au moyen d'arbitrages, de sabotages et de compromis in. extremis chaque
fois qu'elle s'échappait de ce cadre.

(2) Trotsky, Où va l'Angleterre, 1925, réédition Anthropos, Paris, · 1971, p. 60.

-2-
,-

La vénérable Fabian· Society lui fournissait un bagage idéologique


« typiquement anglais » qui plongeait ses racines non pas - Dieu nous
garde ! - chez Marx, ni même dans le chartisme le plus édulcoré, celui
de la « force morale», mais chez Ricardo, Mill et même Bentham, bref,
chez les pontifes du libéralisme, ainsi que chez Owen, non pour son
« enthousiasme communiste » mais pour son « aversion d'utopiste contre
la lutte de classe ». Cette idéologie, dans laquelle le « socialisme » .....:.
d'ailleurs confondu avec la nationalisation ou la municipalisation des ser-
vices publics, et dans une perspective extrême, de la terre - s'identifiait
à l'honnête calcul du « plus grand profit pour le plus grand nombre»;
était tout à fait compatible avec une pincée de protestantisme non confor-
miste (non pas du genre héroïque des « Côtes-de-fer » de Cromwell mais du
genre pantouflard, fat et calculateur des boutiquiers victoriens) (3), ainsi
qu'avec une dose variable de lyrisme socialiste à la William Morris ; de
la même façon, dans le groupe des Fabiens, la froide mentalité de managers
des époux Webb (4) coexistait sans trop de mal avec le végétarisme icono-
claste de G.B. Shaw et la théosophie protectrice des animaux d'Annie
Besant. Chose curieuse - mais seulement pour ceux qui n'arrivent pas
à voir l'histoire avec des yeux marxistes - ce « socialisme » fabien aseptisé
consentait plus tard à fréquenter le royaume spencérien de la cc survie
du plus adapté», ou celui du «surhomme» nietzschéen ou wagnérien.
Mélangez le tout, ou plutôt mettez l'accent, en fonction des circons-
tances nationales, sur l'un ou l'autre des trois filons « idéals » et vous
aurez ce décalogue que nous nous permettons de tirer de Macdonald lui-
même d'après les citations que fait Trotsky : « Qui n'éprouve de compassion
pour là pauvreté? - Le socialisme ne croit pas à la violence ( ...). Il n'use
que des armes intellectuelles et morales. - Nous, nous n'avons pas de
conscience de classe ( ... ). Nous voulons, au lieu de la conscience de classe,
faire ressortir le sentiment de la solidarité sociale. - Il faut considérer
l'ouvrier non pas comme un ouvrier mais comme un homme ; même le
torisme [les conservateurs - NdR] a appris, dans une certaine mesure,
à traiter les ouvriers comme des hommes. - Le socialisme est fondé sur
l'Evangile, il représente une tentative ( ... ) de christianiser le gouvernement
et la société. - Nous sommes des poètes ( ... ). De façon générale, rien
de bon sans poésie. Le monde a surtout besoin d'un Shakespeare politique
et social ». Muni de ces robustes préceptes et du solide bagage dont nous
avons parlé, le Labour Party pourra découvrir la Poésie dans les tranchées
sanglantes de Passendale ; Shakespeare dans les plans quinquennaux et . le
stakhanovisme, voire dans les purges staliniennes (qu'on se souvienne des

(3) Evidemment, puisque « l'histoire a présenté à ces messieurs ses · parties basses,
et ce qu'ils y ont lu est devenu leur programme 11 (Trotsky, op; cit.).
. (4) Tellement managers que, dans la lignée de John Stuart Mill et avant lui, de
David Ricardo, ils enseignaient que la lutte ne doit pas « mettre aux prises le capital
et le travail, mais l'écrasante majorité de la nation et ceux qui s'approprient des
rentes». Voilà encore un son de cloche qui n'a pas changé ! ..

-3-
époux Webb); le Sermon sur la Montagne dans les discours des bonzes
syndicaux avant le torpillage des grandes grèves de 1911 dans les mines,
les chemins de fer, les ports, dans les chantiers navals de la Clyde pendant
la guerre, dans les mines en 1921 et 1926; la Compassion pour la pauvreté
dans le plan d'austérité collective de Stafford Cripps au lendemain de la
seconde guerre impérialiste; la Solidarité sociale dans les budgets de
Snowden ou la Constitution de Westminster (l'Empire lui-même n'était-il
pas une société?). Il pourra surtout réclamer la gestion de l'économie
et de l'Etat sur la base des volumineux projets de nationalisations, de
sécurité sociale, de réforme administrative et, bien entendu, de défense
de la livre sterling et de l'Union Jack, préparés par les Webb dès le
moment où le parti libéral avait volé en éclats dans le choc irréversible
du premier après-guerre, et où la vague puissante des agitations sociales
avait en même temps poussé le travaillisme sur le devant de la scène en
tant que prétendue « expression politique de la classe ouvrière », en lui
demandant de montrer dans les faits (le premier de ces « faits » restera
toujours l'art ... thorézien avant la lettre de « savoir terminer une grève»)
ce qu'il était réellement : un « parti foncièrement bourgeois » .

.
**

On ne doit pas se laisser abuser par le fait que les Trade Unions, ou
plus exactement leurs organes dirigeants, ont apporté au Parti travailliste
naissant leur soutien organisationnel et financier pour mettre fin à une
longue période de suivisme à la remorque du parti libéral (sauf quelques
flirts occasionnels avec les tories pour rendre les whigs jaloux), et pour
avoir enfin leur représentation propre aux Communes (5). Ils ne fermaient
le chapitre du « vieux trade-unionisme » que pour en ouvrir un « nou-
veau», up to date. Ce n'est pas nous, mais ce brave Cole (6) lui-même qui
écrit que le succès électoral du Labour en 1906, le premier d'une longue
série, a été tenu sur les fonts baptismaux par les libéraux ; et tout le monde
sait que le budget « social » de Lloyd George les quatre années suivantes
- un budget qui regardait derrière lui les jeunes Webb, et devant lui
Snowden, Cripps, Wilson et la charitable Barbara Castle - est passé à
l'histoire comme version libérale du fabianisme et chant du cygne du
libéralisme.

(5) D'ailleurs, quelle politique pouvait bien « représenter» le Labour Party en


tant que · filiation des Trade Unions ? Comme l'écrit Lénine dans une note de Que
Faire?: « Le trade-unionisme n'exclut pas le moins du monde toute «politique» comme
on le pense parfois. Les Trade Unions ont toujours mené une certaine propogande et
une certaine lutte politique (mais non social-démocrates)» ! (Œttvres, tome 5, p. 382 •
souligné par nous).
(6) Cf. G.D.H. Cole, A History of the Labour Party from 1914, Londres, 1969.

-4-
Avec tout son empmsme, l'Angleterre bourgeoise montre une ténacité
que nous oserons qualifier de dogmatique, voire de talmudique, dans
l'invariance de ses idéologies, de ses programmes, de la liaison entre le
passé et le présent comme certitude de l'avenir. Les personnages qu'elle
porte tour à tour sur le devant de la scène ne disparaissent que pour
réapparaître sous d'autres déguisements et d'autres noms. Dans la pre-
mière moitié du siècle dernier, les croisés du libre-échange avaient promis
à leurs alliés prolétariens une « grosse part du gâteau » ; une fois arrivés
au pouvoir, ils distribuèrent, non pas à la classe mais à l'aristocratie
ouvrière, des miettes qu'ils avaient tirées d'une sage et donc rien moins
que philanthropique administration de l'Empire. Lloyd George se présente
en 1906-1910 sous l'habit terne d'un Chancelier de l'Echiquier progressiste:
pendant le massacre mondial, il sera premier ministre en uniforme kaki
et bon jusqu'au-boutiste.
En 1924, quand Macdonald entre pour la première fois au 10, Downing
Street, il a encore derrière lui le décalogue que nous avons cité (et Trotsky
peut le prendre au mot pour le railler férocement). En revanche, il n'y aura
plus une once de poésie ou d'évangile dans Je langage et la pratique du
premier ministre des cabinets d'union nationale - ou plutôt d'union
sacrée, puisque, de 1929 à 1931 c'est une époque de guerre, celle de la
crise mondiale. Les conservateurs prennent le relais tout de suite après,
mais, comme l'aurait fait un leader du parti libéral de la belle époque,
Attlee siègera en tant que vice-héros dans la croisade démocratique contre
la barbarie nazie (aux côtés d'un Churchill déjà auréolé de la gloire de
l'intervention en Russie et de la liquidation manu militari de la grève
générale de 1926 - avec l'aide, bien entendu, de Purcell et de Staline);
puis, en tant que troisième personnage de la trinité qui va bâtir la paix
à Postdam, aux côtés de Staline et de Truman. C'est le même Attlee qui
lancera le plan d'austérité après la guerre comme seul peut le faire sans
secousses graves un « représentant des travailleurs». Ce sont ses descen-
dants qui inaugureront, une fois réparées tant bien que mal les séquelles
de la guerre et de la crise, les délices du Welfare State. Quant au dernier
en date, Wilson, on ne lit sur son front ou dans son cœur ni poésie,
ni Ancien ni Nouveau Testament : s'il v a des versets dans la langue de
ses discours d'administrateur délégué de YUniteâ Kingdom Company, ce
sont ceux de la finance keynésienne ou leurs équivalents.
« On peut dire sans exagération, écrivait encore Trotsky, que la sociéte
fabienne formée en 1884 afin << d'éveiller la conscience sociale» est aujour-
d'hui le groupement le plus réactionnaire de Grande-Bretagne. Ni les
clubs conservateurs, ni l'Université d'Oxforâ, ni l'épiscopat anglican, ni
d'autres institutions cléricales ne peuvent, à aucun degré, entrer en concur-
rence avec les fabiens » (7). Mais le Labour Party de 1974 (ou de 1946,
ou de 1964) n'a que faire de la «philosophie» fabienne: il n'a plus besoin

fi) Trotsky, op. cit., p. 89.

-s~
d'aucune doctrine. Il a jeté à la poubelle l'écorce idéologique bariolée,
mais il a conservé le noyau dur, réaliste et rentable au plus haut point :
un art consommé de la gestion efficace de l'ordre bourgeois. Après en
avoir été le maître, il est l'équivalent britannique de la social-démocratie
allemande de Bad-Godesberg et de l'impayable Willy Brandt. Il a le droit
et le devoir de se présenter dans cet habit : cela fait cinquante ans
exactement qu'il donne à la classe dominante la preuve irréfutable qu'il
est indispensable à la tête de l'Etat à l'heure de la tempête, surtout à la
fin de grèves importantes, mais châtrées « en douceur». En 1924, l'arrivée
au pouvoir de Macdonald avait été saluée par l'Economist par un cri
d'enthousiasme : « Un ministère qui ne manque ni de cerveaux, ni de dis-
tinction, ni de poids, et auquel le pays dans son ensemble est prêt à
accorder une chance loyale (a fair chance) ». En mars 1974, le Financial
Times a salué le retour de Wilson au gouvernement en parlant de
l' « accueil enthousiaste donné à la fois par le marché des changes et par
la Bourse » à « un gouvernement qui va probablement remettre rapidement
l'industrie au travail à plein temps » et qui, pour cela, mérite « une large
confiance des milieux d'affaires». Productivité et austérité, solidarité natio-
nale et paix entre les classes passent de Heath à Wilson avec une seule
différence, digne du libéralisme pourri du parti travailliste: tout ceci
doit être « volontaire », c'est-à-dire... volontairement imposé à la classe
ouvrière, organisée ou non, par le parti qui en est la soi-disant « expression
politique ».

Ce qui fait la stupidité (et l'ignominie) de l'opposition spontanéiste


à la social-démocratie, ce n'est pas le fait de proclamer que la classe
ouvrière a renversé le gouvernement conservateur, mais le fait de prétendre
que cela constitue une « victoire pour les travailleurs ».
La première affirmation est en partie juste : le Labour Party a toujours
« vaincu» (en admettant que le fait d'obtenir la majorité aux élections et
d'aller au gouvernement soit synonyme de « vaincre ») dans le sillage de
grèves violentes qui ébranlaient les fondements de l'économie nationale
ou contrariaient pour le moins son développement pacifique, ou bien parce
qu'un nouveau développement de ces grèves sur une échelle encore plus
large était · ressenti comme une menace imminente. Mais la deuxième
proposition n'est pas seulement fausse, elle est capitularde, parce que cette
« victoire » a toujours signifié dans l'immédiat le sauvetage et à plus long
terme 1~ renforcement de l'ordre établi, de l'ordre bourgeois. Et quand pour
biaiser, les spontanéistes utilisent l'argument qui leur est cher, selon lequel,
victorieuse ou vaincue, il s'agit d'une expérience de plus, salutaire et
même indispensable pour éclairer toujours plus les prolétaires sur le rôle
de garde-chiourme de la social-démocratie, ils «oublient» deux choses.
Premièrement, les révolutionnaires ne sont pas là pour accumuler des

-6-
preuves à l'appui de leur dénonciation de la trahison réformiste, mais pour
éviter de toutes leurs forces que la classe ouvrière ne continue à en faire
la tragique expérience en passant à chaque fois par le même calvaire,
depuis la pratique routinière et relativement inoffensive de la « conclusion
pacifique » de grèves puissantes, jusqu'au massacre de l'avant-garde prolé-
tarienne comme par exemple au cours des journées de Berlin ou de Munich.
Deuxièmement, la possibilité de tirer même des défaites des leçons fécondes
ne dépend pas de leur accumulation à l'état brut (qui en général n'est pas
un facteur de renforcement et de reprise, mais plutôt de déception et
d'amertume) ; elle dépend de leur passage au crible, de leur interprétation,
de leur utilisation et de leur conservation dans la mémoire - et la
« mémoire de la classe ouvrière se concrétise dans le parti» (8), non pas
n'importe quel parti, mais celui qui, comme le dit le Manifeste de 1848,
«au sein du mouvement actuel, représente et défend en même temps l'ave-
nir » au lieu de se prosterner devant un sombre présent : en un mot le
parti de classe, le parti marxiste, le parti qui est le grand absent de
presque un siècle et demi d'histoire du mouvement ouvrier britannique.
Bref, on «oublie» le double désastre, international et national, dont
nous souffrons tous douloureusement - et les prolétaires anglais en pre-
mier. En réalité, à travers son histoire tourmentée, le mouvement ouvrier
anglais apporte aux révolutionnaires marxistes une double confirmation,
et donc une double leçon. Il n'est pas de pays capitaliste avancé dont
l'histoire, en raison précisément de ce développement, soit plus dense en
grèves gigantesques et en mouvements revendicatifs puissants (la grève
récente des mineurs, dont Wilson a signé la liquidation, n'est que le dernier
exemple d'une longue série) : voilà une confirmation générale du marxisme
en tant que théorie et science du caractère inévitable et inguéris-
sable des antagonismes de classe. Il n'est pas de pays capitaliste
avancé (à l'exception peut-être des Etats-Unis) qui mette davantage en
relief la thèse centrale du marxisme en tant que science de la voie obli-
gatoire de résolution révolutionnaire de ces antagonismes, cette thèse que
Lénine résume dans Que Faire ? en expliquant que non seulement il n'y
a pas de continuité mécanique entre lutte économique et lutte politique
de classe, mais que « le développement spontané du mouvement ouvrier
aboutit justement à le subordonner à l'idéologie bourgeoise (...), car le
mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Gewerk-
schaftlerei; or le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéolo-
gique des ouvriers à la bourgeoisie » (9).
Entre la lutte revendicative et la lutte politique de classe, entre la
lutte qui éclate dans le cadre des rapports immédiats entre le capital et le

(8) Cette phrase aussi est de Trotsky, qui ajoute: « Et le parti réformiste est un
parti à la mémoire courte». En réalité, le Labour Party a lui aussi la mémoire longue,
mais seulement pour retenir du passé anglais ce qui montre et rappelle la soumission
du prolétariat à la bourgeoisie.
(9) Lénine, Œuvres, tome 5, pp. 391-392.

-7-
travail et qui est compatible avec la domination du premier sur le second,
et la lutte contre les fondements mêmes de cette domination, et en premier
lieu contre l'appareil d'Etat, il y a un saut qualitatif, et non pas la trans-
croissance organique d'une forme de lutte à une autre. Les Trade Unions
qui donnèrent naissance au Labour Party et le maintiennent en vie se
sont limitées et se limitent à donner un habit politique à leur lutte écono-
mique, ce qui équivaut à l' « asservissement idéologique » direct « des
ouvriers par la bourgeoisie», et n'arrive même pas au niveau de la
prétention, vigoureusement dénoncée par Lénine, de transcender « la lutte
économique en lui donnant un caractère politique ». C'est précisément en
se référant à la situation anglaise que Lénine écrivait, dans une note
illuminante que nous dédions en particulier aux spontanéistes : « Exiger
que l'on « donne à la lutte économique elle-même un caractère politique »
traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le
domaine de l'activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt
un caractère politique de façon spontanée, c'est-à-dire sans l'intervention
de ce « bacille révolutionnaire que sont les intellectuels », sans l'interven-
tion des socialistes [faut-il rappeler qu'en 1902 on disait social-démocrates -
NdR] conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre
a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation
des socialistes. Mais la tâche des socialistes ne se borne pas à l'agitation
politique sur le terrain économique; leur tâche est de transformer [le
voilà, le saut qualitatif dialectique!] cette politique trade-unioniste en
une lutte politique socialiste, de profiter des lueurs de conscience politique
que la lutte économique a fait pénétrer dans l'esprit des ouvriers pour
élever ces derniers à la conscience politique socialiste » (10).
En cent trente années d'histoire, le mouvement ouvrier anglais a fait
jaillir de l'enclume de la lutte économique des milliers et des milliers
d'étincelles. La Nur-Gewerksohaftlerei des Trade Unions et son expression
politique (politique bourgeoise) le travaillisme les ont chaque fois éteintes ;
et il faut bien comprendre, du reste, qu'à elles seules ces étincelles
n'auraient jamais pu provoquer l'incendie de la guerre civile pour la
conquête révolutionnaire du pouvoir, La lutte pour l'obtention d' « un
salaire équitable pour une journée de travail équitable » contient le germe
de la lutte pour « l'abolition du travail salarié » mais - c'est Marx qui
nous l'enseigne - elle est une condition nécessaire mais non suffisante
de l'émancipation de la classe ouvrière. C'est un germe qui a besoin d'être
fécondé de l'extérieur, au moyen de la théorie et de l'action du parti.
Demander aux prolétaires de tirer les leçons de la tromperie social-
démocrate en restant dans les limites de la lutte revendicative, c'est leur
demander d' « élaborer une idéologie indépendante au fil de leur mouve-
ment » ; c'est, pour le marxisme, leur demander l'impossible : cela revient,
en réalité, à garder Wilson et son Labour Party comme garde-chiourmes.

(10) Lénine, op. cit., pp. 424425.

-8-
1
j

C'est pourquoi « notre tâche», la nôtre et celle des communistes révo-


lutionnaires anglais, « est de com.battre la spontanéité, de détourner le
mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu'a le trade-unionisme
à se réfugier sous l'aile de la bourgeoisie» (11) ; notre tâche est d'attirer
le mouvement ouvrier sous l'aile du communisme marxiste. C'est à cette
condition, qui implique que soit importée dans l'Angleterre prolétarienne
(qui ne l'a jamais connue) « la science de la lutte d'émancipation de la
classe ouvrière » - non pas en tant que culture académique, mais en tant
que parti organisé -, que les « étincelles » qui illuminent périodiquement
de lueurs rouges le ciel sombre de l'Angleterre bourgeoise se transfor-
meront en incendie. C'est à cette condition que disparaîtront avec les
Wilson présents et à venir tous les philistins du trade-unionisme et de
ses expressions nécessaires, inévitables, le travaillisme et le fabianisme.
Il ne suffit pas de dire : « tel est notre souhait ». Il faut le vouloir et
agir fermement en conséquence.

./'.

(11) Lénine, op. cit., p. 392

-9-
...

Lecons
, des contre-révolutions

INTRODUCTION

Le rapport sur les Leçons des contre-révolutions tenu à la réunion


de Naples du l" septembre 1951 avait pour but de répondre aux doutes et
aux hésitations de certains camarades à propos de l'analyse correcte de
la nature de l'économie russe et de son développement historique, mais
aussi et surtout de rétablir les critères fondamentaux qui, pour le marxisme,
définissent les grands modes historiques de production, ainsi que le chemin
- souvent tourmenté, jalonné d'arrêts, voire de retours en arrière -
qui permet ou. permettra de passer d'un mode de production à l'autre.
Comme toujours il s'agissait de réaffirmer, face au tragique épilogue
de la glorieuse révolution bolchévique, la pleine validité de la doctrine
marxiste, qui exclut l'existence de types de rapports de production " inter-
médiaires » entre le capitalisme et le communisme, et donc l'entrée cr:
scène d'une "nouvelle» classe ou "caste parasitaire» (en l'espèce, la
bureaucratie). Il s'agissait d'expliquer les raisons, objectives et interna-
tionales, qui ont fait que la révolution russe, née comme intégrale de
deux révolutions, l'une anti-féodale et l'autre anti-bourgeoise, n'a pas pu.
malgré l'étincelante victoire politique prolétarienne et communiste
d'Octobre, dépasser le cadre économique et social bourgeois, auquel l'éta-
tisation de l'industrie ne changeait rien.
Cela n'enlève rien au résultat révolutionnaire, dans un sens anti-
féodal, de ce grandiose événement ; mais cela ne pourra jamais non plus
voiler la réalité dramatique de la contre-révolution conventionnellement
appelée "stalinienne»; une contre-révolution qui ne s'est pas manifestée
sous la forme traditionnelle d'un affrontement direct entre deux classes
dans l'aire russe (ce qui, historiquement, n'est pas nouveau), mais qui a
vu, à la faveur de la défaite de la révolution en Europe, la destruction
- sur le plan physique y compris - du parti de classe mondial, avec des
conséquences à très long terme difficilement réversibles.

-10-
Le caractère prolétarien et communiste de la révolution d'Octobre
devait et doit être recherché dans la nature de sa direction politique, dans
le fait que la dictature était exercée par le parti bolchévik qui agissait
en fonction de la révolution mondiale et, sur le front intérieur, en fonction
de la guerre civile non seulement contre les vestiges du régime féodal
tsariste, mais aussi contre la bourgeoisie, vaincue; mais soutenue dans
son effort désespéré pour survivre et prendre sa revanche, par la bour-
geoisie internationale. Il serait vain de rechercher ce caractère prolétarien
et communiste dans les mesures prises dans le domaine de l'économie.
Il est vrai que dans les années glorieuses on a pu définir ces mesures
comme «socialistes », ce qui était légitime parce que, dans certains
secteurs, elles ont eu - pour les besoins de la guerre civile et seulement
pour la durée correspondante - un caractère anti-mercantile, et d'autre
part parce qu'elles ont soumis la grande industrie et le commerce au
contrôle et à la direction d'un Etat dont toute l'action tendait à les utiliser
dans l'intérêt de la victoire de classe du prolétariat dans tous les pays.
Mais - et c'est une nouvelle confirmation du marxisme - sans cette
victoire, elles ne pouvaient pas, par leur contenu réel, sortir du cadre d'un
capitalisme tendant vers le capitalisme d'Etat, et qui dans des aires
entières de cet immense territoire avait à prendre la place non seulement
de formes pré-capitalistes mais même de formes patriarcales et « natu-
relles».
Sans doute le rapport sur les Leçons des contre-révolutions n'affronte-
t-il qu'en partie le problème extrêmement vaste et compliqué de la struc-
ture économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui, tel qu'il sera traité
par la suite dans le texte de parti qui porte ce titre, ainsi que dans
Dialogue avec Staline, Dialogue avec les morts, Russie et révolution dans
la théorie marxiste, et Bilan d'une révolution ; sans doute contient-il encore
des formulations susceptibles d'engendrer des équivoques, formulations
qui furent précisées par la suite. Ce texte reste cependant fondamental,
non seulement pour son analyse théorique approfondie des différents
types historiques de contre-révolution, mais encore pour sa très claire et
très précise synthèse des caractères distinctifs des modes de production
féodal, bourgeois, et communiste; synthèse qui est d'une importance
vitale pour détruire l'ignoble mensonge du stalinisme, qui baptise socialiste
l'industrialisation capitaliste sous l'égide de l'Etat, et qui prétend y trouver
la justification théorique du pire blasphème : la « construction du socia-
lisme dans un seul pays ».

-11-
LEÇONS DES .CONTRE-REVOLUTIONS
REVOLUTIONS
. DOUBlES
.
NATURE CAPITALISTE-REVOLUTIONNAIREDE L'ECONOMIE RUSSE
(Réunion de Naples, 1 ... septembre 1951)

RESUME

1. Ni l'avènement de formes de dictature du capital, ni la dissolution


progressive du mouvement communiste international, ni la totale dégé-
nérescence de la révolution russe ne sont des « surprises de l'histoire »
que le marxisme ne pourrait expliquer qu'au prix de modifications de sa
ligne théorique classique.
2. Nous préférons ceux qui rejettent en bloc le marxisme en tant que
théorie de l'histoire à ceux qui prétendent l'étayer;' 1e rafistoler et corriger
par des modifications et des compléments critiques ce qu'ils appellent
ses erreurs et ses impuissances - et qui sont encore plus dangereux lors-
qu'ils emploient une phraséologie extrémiste et. non collaborationniste. Nous
sommes indiscutablement dans une période de contre-révolution sociale
et politique, mais en même temps de confirmation et de victoire critique
totales.
3. L'analyse de la contre-révolution en Russie. et sa réduction en for-
mules· n'est pas un problème central pour Ia .· stratégie du mouvement
prolétarien dans la reprise que nous attendons,' puisqu'il ne s'agit pas
de la première contre-révolution et que le marxisme· en a connu et étudié
toute une série. D'autre part, l'opportunisme et la trahison de la stratégie
révolutionnaire ont un cours différent de celui de l'involution des formes
économiques en Russie. ··
4. L'étude non seulement des contre-révolutions bourgeoises passées,
mais aussi des contre-révolutions féodales· accomplies au détriment de la
bourgeoisie insurgée, conduisent à distinguer différents types historiques:
- défaite totale, à la fois militaire et sociale (guerre des paysans
allemands de 1525) ;
- défaite militaire totale mais victoire sociale (défaite infligée à la
France en 1815 par la coalition européenne);
- victoire militaire mais réabsorption et dégénérescence des bases
sociales (anéantissement du capitalisme italien malgré la victoire des
Communes coalisées, à Legnano, contre l'Empire féodal).

-12-
S. Pour classifier le type de contre-révolution russe, où visiblement
il n'y a pas eu d'invasion· et de défaite militaire ·de la Russie par les puis-
sances capitalistes, il- faut examiner la structure économique et son évo-
lution qui « tend », dans un double sens - politique et économique -
au plein capitalisme, sans ·l'atteindre totalement et sans dépasser - et ce,
à la ville seulement - le stade de ce qu'on a appelé à juste titre « indus-
trialisme d'Etat ».
6. Pour cela il faut encore rétablir certaines notions élémentaires du
marxisme:
a) définition °du féodalisme comme une économie de production parcel-
laire et d'échange non mercantile;
b) définition du capitalisme comme une économie de production en
masse et d'échange totalement mercantile ;
c) définition du socialisme comme une économie de production en
masse et de distribution non .mercantile : contingentée, mais déjà non moné-
taire au stade inférieur, illimitée au stade supérieur.
7. Au stade capitaliste, la lutte de classe n'est pas une lutte pour
la simple réduction de . la quantité de plus-value extorquée, mais pour
la conquête et le contrôle social de tout le produit, dont le travailleur
individuel a été exproprié par la violence la plus sanglante. La classe
ouvrière lutte pour conquérir tout ce qui constitue aujourd'hui la richesse
et la valeur des équipements et de la masse de marchandises, et qui est
continuellement dilapidé par l'anarchie capitaliste : le capital constant,
c'est-à-dire l'héritage du travail des générations passées, usurpé par la
bourgeoisie ; le capital variable, c'est-à-dire le travail des générations
actuelles, exploitées surtout par la bourgeoisie ; la plus-value, qu'il faut
réserver aux générations futures pour la conservation et l'extension de
l'appareil productif, aujourd'hui monopole de la bourgeoisie.
8. Non seulement le capitalisme d'Etat n'est pas une forme nouvelle
et de transition au socialisme, mais c'est du capitalisme à l'état pur,
et il est apparu, avec toutes les formes de monopole, à l'époque de la
victoire de la bourgeoisie sur le pouvoir féodal; d'ailleurs, le rapport
capital-Etat se trouve, ·. 'dans toutes les phases, à la base de l'économie
bourgeoise. ··
9. La vision marxiste de l'histoire s'effondrerait si au lieu de recon-
naître un type de rapports de production capitalistes unique (comme pour
tous les modes de production précédents), se développant d'une révolution
à l'autre, on en admettait plusieurs types se succédant dans le temps.
10. Comme la révolution allemande de 1848, la révolution russe devait
être l'intégrale de deux révolutions : l'une anti-féodale, l'autre anti-bour-
geoise. La révolution allemande avait failli à ces deux tâches dans la lutte
politique et armée, mais, du point de vue social, la première, c'est-à-dire
le passage aux formes· capitalistes de production,· put être menée à bien.
La révolution russe, elle, a été victorieuse politiquement et militairement

-13-
dans ces deux tâches, et elle est donc allée plus loin. Sur le plan écono-
mique et social, par contre, elle est restée au même niveau, se repliant
sur la tâche de l'industrialisation capitaliste du territoire qu'elle contrôlait.
11. Après la grande victoire politique, des secteurs peu nombreux et
embryonnaires . d'économie socialiste apparurent, et il fallut y renoncer,
avec la NEP, en l'absence de la révolution mondiale. Avec le stalinisme, on
a renoncé à la révolution internationale en intensifiant le passage à la
grande industrie en Russie et aussi en Asie. Des éléments déjà prolétariens
d'une part, encore féodaux de l'autre, tendent au capitalisme.
12. Tout ceci ressort d'une analyse de l'économie soviétique faite sur
la base des critères énoncés ci-dessus. Quant à la perspective d'une troi-
sième guerre mondiale, elle n'est pas non plus un problème central du
nouveau mouvement révolutionnaire. Etant donnée la convergence des
deux croisades antifascistes (dont les noyaux prolétariens révolutionnaires
devront être les ennemis impitoyables), la croisade démocratique de l'Ouest
et la croisade faussement prolétarienne de l'Est, la situation pendant la
guerre sera contre-révolutionnaire. La situation sera également contre-révo-
lutionnaire pendant une certaine période dans l'autre hypothèse, celle d'un
accord sur des bases économiques et territoriales entre la Russie et les pays
atlantiques. La méthode de l'assujettissement colonial du pays vaincu assu-
rera un équilibre contre-révolutionnaire dans la période de l'après-guerre
dans la mesure où l'impérialisme le plus outillé. et possédant la plus grande
continuité historique sera vainqueur. Ainsi, de même que la plus mauvaise
solution dans la première guerre mondiale était la victoire anglaise et dans la
seconde la victoire anglo-américaine, de même la victoire américaine serait
la pire solution dans la. troisième.

RAPPORT DETAILLE

1. Dans le rapport présenté à la réunion de Parti du 1-4-1951 à Rome (I),


on a rétabli les concepts marxistes contre de multiples constructions intel-
lectualistes selon lesquelles le capitalisme connaîtrait d'abord une phase
ascendante, puis une phase. descendante.
La perspective exposée par Marx n'est pas celle d'une ascension du
capitalisme suivie · d'un . déclin, mais celle d'une exaltation simultanée et
dialectique, au travers. de violentes oscillations et de ruptures périodiques,
de la masse de forces productives contrôlées par . le capitalisme, de leur

(1) Texte publié en italien sous le titre Teoria e aûbne nella âottrina marxista
(Théorie et action dans la, doctrine marxiste) dans notre· brochure Partita e classe.
En français, la première partie, intitulée Le renversement de. la praxis dans la théorie
marxiste a été publiée dans Programme Communiste N° 56, . juillet 1972; la seconde
partie, intitulée Parti révolutionnaire et action économique, a été publiée dans Le
Prolétaire, n° ·121. · · '

-14-
accumulation et de leur concentration illimitées et, en même temps, de la
réaction antagonique d'une de ces forces dominées par le capitalisme, la
classe prolétarienne. En d'autres termes, le potentiel productif continue à
croître jusqu'à ce que l'équilibre soit rompu et que s'ouvre une phase révo-
lutionnaire explosive au cours de laquelle, pendant une période très brève
de chute brutale, les anciennes formes de production sont brisées et les
forces productives retombent, pour se donner une nouvelle base et
reprendre une ascension plus puissante.
Quant à la vision opposée, c'est-à-dire celle d'une courbe doucement
sinueuse dans laquelle, à une phase de montée graduelle succède une phase
de descente graduelle, au bas de laquelle se situent l'agonie fatale du capita-
lisme et la passation quasi-automatique des pouvoirs à la classe proléta-
rienne, on a démontré qu'elle renferme les deux erreurs du graâualisme et
du fatalisme. Dans la juste interprétation du développement historique,
l'intervention de l'action révolutionnaire est un facteur décisif de la
phase de rupture violente de la dynamique capitaliste : on a donc illustré
Je processus du passage des individus, des travailleurs et donc de la classe,
des poussées physiologiques élémentaires aux intérêts économiques, puis
à l'action, et ensuite seulement à la conscience. Ces différentes poussées
s'enchaînent et confluent en direction du parti, dans lequel « la praxis se
renverse » et au sein duquel seulement la conscience peut, dans certaines
limites, précéder l'action.
On a ainsi remis en place sur le plan théorique les facteurs objectifs
el subjectifs de l'explosion révolutionnaire qui mûrit dans le sein de la
nouvelle et tumultueuse ascension de l'économie capitaliste, après la chute
verticale représentée par la seconde guerre impérialiste et, parallèlement,
par la contre-révolution « stalinienne » qui l'a accompagnée.
2. Après la réunion de Rome, le besoin s'est fait sentir, pour répondre
au problème des scissions du stalinisme en Italie et en France, de réca-
pituler dans un Appel pour la réorganisation internationale du mouvement
révolutionnaire marxiste (1) les positions essentielles sur lesquelles on
pouvait concevoir un regroupement international des groupes constitués
sur la base du marxisme révolutionnaire. Ces positions sont nettement
opposées à celles de ces groupes scissionnistes qui, bien souvent, sont
une émanation directe ou indirecte du pilier de l'impérialisme : les Etats-
Unis d'Amérique.
3. Au projet de manifeste, qui en raison même de sa nature ne
pouvait avoir de caractère personnel, deux critiques ont été faites:
a) on trouvait insuffisante la première proposition du paragraphe 5
du sommaire selon laquelle, en Russie, « l'économie sociale tend au capita-
lisme»;

(1) Traduction française dans Programme Communiste n° 3, avril 1958.

-15-
T

b) on n'acceptait pas que l'impérialisme américain soit qualifié de


force fondamentale de la contre-révolution, ou du moins que sa défaite,
peu probable, au cours d'une troisième guerre mondiale, soit considérée
comme une éventualité préférable, objectivement, à la défaite de l'autre
camp.
4. On ne peut répondre à ces critiques en s'en tenant au cadre étroit dans
lequel elles se situent ; il faut les encadrer dans un problème beaucoup
plus vaste : celui de l'examen du processus contre-révolutionnaire actuel.
Ceci nous amène à remettre en place les positions fondamentales du
marxisme dans l'analyse de certaines périodes particulièrement significa-
tives de contre-révolution, qui concernent non seulement la classe prolé-
tarienne, mais aussi la classe bourgeoise et la phase de sa constitution
initiale en classe dominante.
S. Il y a une première chose à laquelle nous devons réagir avec la
plus grande énergie : c'est qu'au lieu d'aboutir à une cristallisation de
forces solidement encadrées autour des thèses fondamentales du marxisme,
la critique du stalinisme ne fait que révéler une confusion déplorable
sur des principes qu'on aurait pourtant dû considérer comme définitive-
ment établis ; le bavardage sur la troisième force, ou la troisième classe
- la « bureaucratie », les « technocrates » - en est un détestable exemple.
Notre réponse doit être que le marxisme s'accepte ou se refuse en bloc :
il n'a besoin ni de rafistolages ni de replâtrages, qui constituent en fait
les pires déformations de la théorie révolutionnaire.
6. En ce qui concerne le problème russe, la plus grande prudence
est nécessaire. S'il est vrai que le travail fait à partir des développements
de la lutte des classes permet de confronter les formulations fondamen-
tales du marxisme avec des expressions nouvelles, il est tout aussi vrai
que pour arriver à ce résultat - que certains peuvent considérer comme
trop modeste ou insignifiant - il faut se garder de la manie, qui a
envahi trop de groupes et de militants, de vouloir chercher une clé à
des problèmes détachés de leur contexte et de croire l'avoir trouvée dans
une phrase, pis, une recette. Nous répétons que le problème n'est pas,
en l'espèce, celui de la Russie, mais celui plus vaste et plus général de la
contre-révolution.
7. Les faits démontrent qu'avant d'accéder au lycée, avant d'examiner
les problèmes élevés concernant ce qui se passe en Russie, il nous faut
retourner au collège et même à l'école primaire, et commencer par rétablir
les notions de capitalisme, et même de féodalisme, la première ne pouvant
être comprise correctement que par rapport à la seconde. '
8. Il est faux et par là-même incorrect d'enfermer le problème de
savoir « ce qui s'est passé et ce qui se passe en Russie » dans l'alternative
capitalisme ou socialisme, ou dans celle qui ferait intervenir le « rafisto-
lage » de la troisième force ou de la troisième classe. Il est vrai que

-16-
la critique adressée à la formule « la Russie tend au capitalisme » exige
qu'on précise d'où elle part pour tendre à. Cependant, ceci ne doit pas
nous amener à nous cantonner au problème russe, mais au contraire à
replacer ce problème dans le cadre général de l'étude de la contre-révolution.
Le marxisme n'est pas la doctrine des révolutions, mais celle des
contre-révolutions : tous savent se diriger à l'heure de la victoire, mais
peu savent le faire quand la défaite arrive, se complique et persiste.
9. Ce qui prouve bien qu'on ne peut réduire le problème à celui de
la Russie, c'est que Staline, qu'on situe pourtant à gauche de Lénine dans
le domaine de l'économie et des mesures à prendre en Russie, se trouve
tout à fait à droite dans celui de la politique intérieure et surtout inter-
nationale. On rappelle volontiers que Lénine avait même envisagé, avec
les concessions, l'entrée du capital étranger en Russie; mais il n'a jamais
envisagé une alliance avec les Etats capitalistes, ce que Staline en revanche
a fait, en 1939 avec l'Allemagne, en 1941 avec l'Angleterre et ensuite avec
les Etats-Unis. Les deux cours, l'économique et le politique, ne sont pas
superposables.
10. Un premier type de victoire des contre-révolutions est celui où la
défaite militaire et politique, loin de provoquer un arrêt, s'accompagne d'un
développement victorieux de la classe révolutionnaire sur le plan social
et économique. L'Angleterre, pays déjà capitaliste, s'allie aux puissances
féodales et Napoléon est battu, mais à travers la Restauration de 1815 on
assiste à la consolidation de la classe bourgeoise en France. Les défaites
des révolutions bourgeoises de 1848 n'évoquent pas un arrêt dans la
progression de la classe capitaliste, mais son développement.
11. Un deuxième type est celui où la défaite militaire et la défaite
sociale de la bourgeoisie coïncident. La guerre des paysans de 1525 en
Allemagne, analysée par Engels, montre la trahison des bourgeois des
villes qui abandonnent les paysans aux représailles et à la répression.
Il en résulte une victoire politique et sociale de la féodalité, qui pourra
rester .au · pouvoir pendant trois autres siècles, en renforçant la forme
sociale du . servage.
12. Un troisième type est celui où sans affrontement armé, sans défaite
politique, la · classe bourgeoise enregistre une défaite sur le plan écono-
mique et social. Par certains traits, la chute des Communes peut rappeler
celle de la révolution russe. Marx voyait dans les Communes d'Italie et
des Flandres la .première affirmation de la classe bourgeoise. Dans l'Italie
centrale · et septentrionale.. les Communes étaient très développées, elles
répondaient .si bien aux possibilités offertes à cette bourgeoisie originelle
que .ni les .seigneurs locaux ni les armées de France et d'Allemagne ne
réussirent à les vaincre. Leur chute fut déterminée par la découverte, à la
fin du 15° siècle, de nouvelles voies de communication et par le déplace-
ment du .centre 'de la vie économique qui en résulta.

- 17-
13. Ces trois types différents de déroulement des contre-révolutions
montrent d'une part qu'on ne peut pas lier de façon purement formelle
le processus économique et le processus politique, d'autre part que ce
problème fondamental des contre-révolutions est extrêmement complexe.
Ce qu'il faut expliquer, ce n'est pas la soi-disant énigme russe : c'est
le fait qu'après la deuxième guerre impérialiste il n'y ait pas eu de vague
révolutionnaire prolétarienne, mais le développement de la contre-révolu-
tion. Nous devons examiner la conduite de la bourgeoisie, la politique
du stalinisme, et surtout tenir compte du fait que le capitalisme, instruit
par le premier après-guerre (où l'explosion révolutionnaire se produit dans
les pays vaincus), occupe ces pays et y maintient son occupation. Voilà
ce qu'il faut examiner, et la preuve que nous devons nous y tenir, ce
sont les hésitations sur les questions de principe liées au problème syndical.

14. En ce qui concerne la classe prolétarienne, nous avons connu


la première défaite, celle de Babeuf, en 1796; puis celle de Paris et de
Lyon en 1831, suivie par la formation de la Ligue des Communistes (1836-
1847); puis l'étranglement de la Commune de Paris, en 1871, suivie par
la constitution de la n• Internationale en 1889; ensuite la chute de la
II• Internationale en 1914, la victoire de 1917, enfin la victoire de la contre-
révolution en 1928.
15. Après ces rappels historiques, il faut procéder à la remise en
place de certaines positions fondamentales de la doctrine marxiste. Le
problème central à poser, ce n'est pas celui de l'analyse des situations
ni celui des perspectives, comme si depuis un siècle le prolétariat en
avait été dépourvu. La réunion du 1-4-1951 à Rome s'est située sur cc
terrain solide. Elle a illustré la réalité du processus historique qui déter-
mine le · choc révolutionnaire, ainsi que les concepts fondamentaux du
développement de la lutte sociale : s'il est vrai que cette lutte revêt des
aspects nouveaux dans la phase du totalitarisme capitaliste, au cours de
laquelle l'Etat fonde ses propres syndicats, cela ne dément en rien les
principes du marxisme, mais ne fait que les confirmer une fois de plus,
les problèmes actuels devant être considérées sur le fond de la victoire
actuelle et provisoire de la contre-révolution. Cette réunion a égaletnent
mis en lumière le trait caractéristique de notre courant qui, tout c-
étant anti-parlementaire, ne fut jamais anti-syndical, mais préconisa au
contraire le travail le plus ample et le plus systématique dans les syndicats.
Enfin la réunion a rappelé pour conclure qu'on ne peut concevoir de
phase pré-révolutionnaire sans une lutte de la classe prolétarienne pour
. ses intérêts économiques, sans des organisations comprenant de larges
couches de travailleurs, sans un parti de classe qui, tout en n'encadrant
qu'une minorité du prolétariat, exerce une influence sur l'ensemble de
celui-ci et s'appuie sur les déterminations économiques et sur les organi-
sations syndicales.
16. Le présent exposé est fait pour répondre au besoin d'une explication

-18-
plus complète des concepts fondamentaux du marxisme, qui sont encore
une fois - la difficulté à les assimiler, même dans les rangs de notre'
organisation, le montre - portés à l'avant-scène par la confusion idéologique·
et par la menace de l'apparition de déviations. Le nœud de la question
c'est que, s'il y a bien trois phases dans l'époque capitaliste (la phase
révolutionnaire, la phase pacifique, la phase totalitaire), il y a cependant'
un seul critère d'interprétation et un seul type de capitalisme, au travers
duquel celui-ci triomphe, se développe et enfin s'effondrera. Nous ne
devons pas oublier que la première chose qu'a affirmée et voulu prouver
le réformisme, c'est que rien n'est stable, que tout se transforme de
façon moléculaire, que le capitalisme de 1895 n'était plus celui de 1789.
Le marxisme a répondu et répond qu'il existe effectivement des moments
de crise, mais que ceux-ci n'engendrent pas des types différents de capi-
talisme. L'histoire est l'histoire des types de formes de production, et
dans chacun de ces types, avec la croissance des forces productives, croît
aussi la résistance des formes de production, l'épaisseur de la chaudière
que constituent ces formes. Le capitalisme est constant et non flexible ;
il ne s'adapte pas, il ne se dilate pas, mais, à la fin, on Je brise et ori
le détruit.

17. Il faut donc parler de phases, mais non de types de capitalisme,


bien que le mécanisme réel de la société ne soit pas caractérisé par un
type pur dans le temps (qui s'étendrait immédiatement au monde entier)
et dans l'espace (qui éliminerait automatiquement toutes les classes pré-
existantes et vaincues à l'intérieur de chaque pays), mais par un tissu
mélangé de différentes formes de production. Engels va même jusqu'à
dire que dans certaines circonstances historiques il peut être difficile de
dire quelle est la classe qui détient réellement le pouvoir d'Etat. Dans un
pays éminemment capitaliste comme l'Angleterre, par exemple, existent
aussi non seulement de nombreuses formes de production artisanale mais
même, en Ecosse, des formes de production pré-féodales. Il en va de même
aux Etats-Unis, où l'Est industriel coexiste avec l'Ouest à prédominance
agricole.

18. Pour expliquer les trois phases de l'époque capitaliste (phase


révolutionnaire, phase de consolidation, phase de défense contre la menace
de la révolution prolétarienne) nous n'avons pas besoin de faire défiler
les dérisoires mannequins dont la bourgeoisie se sert pour éloigner
la vision de l'effondrement révolutionnaire. C'est avec la même définition
du capitalisme qu'on explique le Cromwell de 1652, qu'on explique 1789;
1848 et Staline lui-même.
Il faut donc bien établir les caractères distinctifs et essentiels du
type de rapports de production capitalistes-bourgeois. Nous le verrons
ensuite diversement présent dans la structure sociale des différents pays
du monde, et dans des rapports variés d'influence et de lutte avec les types
qui le précèdent et avec ceux qui le suivront. Ce sont surtout les différents

-19-
rapports historiques essentiels qui nous font parler de phases différentes :,
la phase bourgeoise-révolutionnaire, qui est celle de la lutte contre les
formes féodales et où l'alliance politique avec la classe ouvrière nouvelle,
avec le quart-état, est totale ; la phase intermédiaire, où le capitalisme
semble faire une place. aux justes exigences légales des travailleurs ; la
phase contre-révolutionnaire, où toutes ses forces sont mobilisées pour
empêcher que le prolétariat ne l'abatte politiquement et socialement.
Pour comprendre ce qui se passe lorsqu'une tentative prolétarienne de
conquête du pouvoir est défaite, il ne suffit pas de suivre le jeu des forces
et des organisa,tions politiques, policières ou militaires : il faut se repré-
senter le tableau des types historiques d'économie sociale qui existent
dans le pays en question, et se demander quels sont ceux qui progressent
et ceux qui ne progressent pas.
Ainsi, avant de déchiffrer la contre-révolution en Russie, il faut d'abord
rappeler quels sont les caractères fondamentaux propres au type capitaliste
de production, en retournant à la source des premier textes marxistes.
Et cela ne suffit pas encore : c'est le caractère du pré-capitalisme classique,
du régime féodal, qu'il faudra marteler avant tout.
C'est ce que nous nous proposons de faire dans la suite de cet
exposé (§ 19 à 38). . .
19. Plusieurs fois, dans des textes de la Gauche, nous avons distingué
des phases successives de l'époque capitaliste. Par exemple : phase révo-
lutionnaire, phase pacifique, phase « totalitaire ».
20. C'est là un concept. qu'il faut éclaircir et concilier avec cette thèse
essentielle du marxisme : . le capitalisme est . toujours le même, de sa
naissance à sa mort.
21. La différence entre les théories évolutionnistes et notre théorie
révolutionnaire, c'est que· pour les premières chaque type historique de
société se modifie graduellement jusqu'à se · transformer insensiblement
en un type différent, tandis que pour la théorie marxiste un type donné
de rapports de production. se maintient tel quel, depuis l'explosion révolu-
tionnaire suscitée par 'fa · haute tension des forces productives qui l'a
engendré, jusqu'à l'explosion suivante, où il est anéanti par de nouvelles
forces productives qui · se sont accumulées entre temps.
22. Donc, une fois, bien établie l'opposition entre le système pré-capita-
liste, féodal, de rapports de production, et le système bourgeois, ce sont
les mêmes caractères qui définissent toute la période historique qui se
déroule jusqu'à ce qu'intervienne une nouvelle opposition, tout aussi
nette, entre rapports de · production bourgeois èt société socialiste : le
type social bourgeois,; ·capitali;s'te,né comporte .P~S · de sous-espèces.
23. Pour bien comprendre.icet énoncé, il ne· faut pas oublier que si
déjà la révolution bourgeoise tend à être contemporaine dans le monde

-20-
entier, et si la révolution prolétarienne tend à l'être de façon beaucoup
plus marquée, il existe néanmoins toujours des situations très différentes
dans les différentes parties du monde habité.
24. Dans l'examen de ces situations, il faut donc évidemment tenir
compte:
a) de la coexistence dans le même pays des différents types fondamen-
taux de technique productive (servage, petite culture libre, artisanat libre,
industrie et services collectifs) ;
b) de la coexistence des différentes classes sociales, dont le nombre
est toujours supérieur aux deux protagonistes de l'époque historique . en
cours;
c) du rapport de forces politique, en fonction de la classe qui est la
plus armée, la plus autonome et qui domine les autres.
25. Ainsi, quand on examine le cours historique de l'époque capitaliste
dans des pays, des groupes de pays ou des continents donnés, on constate
indiscutablement non seulement une succession plus ou moins compliquée
de rapports de force différents (et avant tout une succession
d'extensions et de rétrécissements des secteurs des différents types de
production), mais encore une série d'avancées et de reculs, sur le plan
social comme sur le plan politique, de la même classe, dans sa lutte pour
réaliser le type de rapports de production qui lui est propre.
26. Dans la succession des époques historiques de domination de la
bourgeoisie (par exemple en France, en Angleterre, en Europe, etc.), on
rencontre donc toute une série de différences en ce qui concerne la diffusion
de la grande industrie, la résistance et la liquidation de l'ancienne classe
féodale, la formation des grands Etats territoriaux, enfin la résistance
devant l'apparition menaçante du prolétariat révolutionnaire.
27. C'est donc un problème fondamental pour la théorie, l'organi-
sation, la stratégie du parti révolutionnaire prolétarien, que de bien com-
prendre tous ces aspects, tous ces changements, ainsi que les multiples
combinaisons qu'ils peuvent former dans les différents lieux et aux diffé-
rentes époques.
28. Toutefois, conformément à sa conception de l'histoire et du déter-
minisme des actions collectives, le parti prolétarien pose dans les mêmes
termes, pendant tout le cycle, la définition des caractéristiques de la
société capitaliste, sa condamnation, et son dépassement.
29. Quand on analyse les caractéristiques des phases successives de
l'époque capitaliste, il faut également tenir compte de l'arsenal idéologique
dont la bourgeoisie se sert dès le début de ses luttes révolutionnaires, et
dont l'usage reflète les changements successifs qu'elle connaît en devenant
d'abord classe autonome, puis classe dominante et enfin, à son tour, classe
contre-révolutionnaire.

-21-
30. La définition des caractéristiques du capitalisme est complète et
définitive depuis l'époque du Manifeste du Parti Communiste et des textes
qui contiennent déjà, très exactement, la doctrine économique qui sera
développée dans le Capital. Se réservant d'examiner toutes les différences
- contemporaines ou futures - de développement historique, l'analyse
économique marxiste soumet à son examen les lois de la production
capitaliste telles qu'elles découlent des hypothèses mêmes de l'adversaire
bourgeois : égalité totale de tous les citoyens dans le domaine du droit,
libre et égale faculté pour chacun d'accéder aux échanges sur le marché.
Par cette analyse, Marx démontre une fois pour toutes de façon irrévo-
cable que l'entrée en vigueur d'un tel système ne signifie nullement le
début d'une phase d'équilibre où l'humanité pourrait s'installer conforta-
blement, mais représente au contraire l'arrivée au pouvoir d'une classe
dominante bien déterminée, contre laquelle se produiront des affron-
tements et des crises révolutionnaires. Le type capitaliste de production
n'a jamais présenté et ne pourra jamais présenter de caractéristiques
imprévues, différentes de celles qui ont été établies dans cette définition
initiale. Si un tel fait pouvait être démontré expérimentalement, il faudrait
rejeter en bloc le marxisme en tant que science de l'histoire (1).
31. Certaines économies pré-capitalistes ont présenté des concentra-
tions massives de forces productives : hommes, instruments de travail,
stocks de vivres, grandes étendues de terre. En général ces masses de forces
productives n'appartenaient à des particuliers que pour ce qui est des
hommes (esclaves) et de la terre (Rome antique); jamais pour ce qui est
des masses d'outils, même primitifs. Le plus souvent ces masses de forces
productives dépendaient du pouvoir étatique ou militaire : seigneurs, chefs
militaires, rois, républiques, parfois théocraties.
32. Le type de production directement pré-capitaliste est le type féodal.
Après avoir rappelé qu'aucun type n'est présent tout seul dans un espace
ou un temps donné, nous définirons le type féodal par la division parcel-
laire de toutes les forces productives et par l'absence de concentrations
massives de celles-ci. Dans l'agriculture, à part les terres vierges, les
réserves de chasse et autres, on a la petite exploitation, confiée à une
famille de serfs. Chaque serf dispose des produits de son petit lot, mais
il doit une partie de ces produits (ou une partie de son temps) au seigneur
auquel il est lié par une véritable division du travail : le serf ne peut
quitter la terre, et le seigneur défend le territoire et les personnes contre
le pillage des ennemis. Il s'agit d'un lien de dépendance personnelle. Il y a
ensuite les paysans parcellaires disposant librement de tout le produit,
et les artisans maîtres de leur atelier. Le travailleur parcellaire, force
productive humaine de base, contrôle les parcelles d'autres forces pro-
ductives (terre, matières premières, outils), et il contrôle de même sa
propre parcelle de produits, qu'il consomme ou échange intégralement.
(1) Voir L'invariance historique du marxisme, Programme Communiste, no 53
54, octobre 1971. ·

-22-
33. Jusqu'à ce stade, si l'argent peut déjà constituer du capital, sous
la forme commerciale et sous la forme usuraire, on peut, du point de
vue marxiste, dire qu'il n'est pas une des forces de production, mais
seulement un intermédiaire de l'échange. Dans le type féodal pur il est
défendu d'acheter et de vendre des terres ou des masses d'outils, tout
comme il est interdit d'engager des salariés.

34. Si nous rappelons toutes ces choses bien connues, c'est pour pouvoir
définir les caràctéristiques du capitalisme : avec de l'argent on peut
acheter autant de terre qu'on veut ; avec de l'argent, un particulier peut
acheter des masses d'outils et de machines au fur et à mesure qu'on les
invente, ainsi que des matières premières ou des produits semi-finis.
Enfin, avec de l'argent, on peut acheter des masses de force de travail
ou de temps de travail. Pour que cela soit possible, il faut que les travail-
leurs soient libres et donc les seigneurs dépossédés de leurs privilèges,
que les petits paysans soient privés de leurs terres et de leurs instruments
de travail, les artisans de leur atelier, de leurs outils et des matières pre-
mières. Dans ces conditions l'argent devient une force productive, car il
peut prendre la forme non seulement de capital commercial ou bancaire,
mais de capital foncier ou industriel, suivant qu'il est investi en terre, en
immeubles, en outils, en machines, etc.

35. Dans le type féodal la possession des forces productives est seule-
ment parcellaire, le privilège féodal étant un droit personnel et non
un droit réel sur l'homme physique (comme dans l'esclavagisme) ou sur
les choses et la terre (comme dans le droit romain). Il était donc parfaite-
ment acceptable de définir le capitalisme comme un système de la
propriété privée des moyens de production et de la terre. Plus exactement :
de la propriété illimitée, par opposition à la propriété parcellaire.

36. Le fait historique essentiel consiste toutefois dans le conflit portant


sur la masse des produits. Les travailleurs parcellaires une fois expropriés
de leurs lots, les produits, désormais concentrés en masses de marchan-
dises, sont à la disposition de la classe bourgeoise qui détient le monopole
de la terre et du capital (appropriation et des moyens de production et
des produits par la bourgeoisie).

37. La théorie de l'économie bourgeoise consiste à soutenir que dès lors


que les barrières des ordres fondés sur la naissance ou l'investiture ont été
renversées et que chacun peut aspirer, au départ, à être titulaire de terre
et de capital, un plein équilibre a été atteint dans la distribution poten-
tielle de la richesse entre tous ceux qui collaborent à la production. Les
physiocrates qui, fût-ce sous une forme moderne, défendaient la féodalité,
soutenaient que la source de la richesse était la terre; les mercantilistes
affirmaient que c'était l'échange des marchandises ; les économistes de la
bourgeoisie, eux, affirmèrent que la source de la richesse est le travail,
que les marchandises n'augmentent ni ne diminuent de valeur dans

-23-
l'échange, tandis que dans la production industrielle ou agricole toute inter-
vention du travail qui transforme les marchandises leur ajoute de la valeur.
Ils prétendirent que lorsque le travailleur reçoit de l'argent contre son
travail, il se produit un échange parfait entre valeurs équivalentes et entre
contractants libres et égaux.

38. La réfutation de cette théorie se trouve dans la théorie marxiste


de la plus-value. Celle-ci montre que le travailleur parcellaire, en échangeant
son produit sur le marché, en retirait toute la valeur qu'il y avait ajoutée
par son travail, tandis que dans le système capitaliste le salarié ne retire
de son travail qu'une partie de la valeur que celui-ci a ajoutée au produit.
Elle montre aussi que ce phénomène est inévitable à l'échelle sociale dès
lors que le travailleur parcellaire a été privé par la violence de ses instru-
ments de travail et, en substance, du droit de disposer d'une partie de ses
produits. A cette première expropriation s'en ajoute une série infinie et
toujours violente, à partir du moment où le droit a interdit au salarié de
mettre la main sur une partie, si petite soit-elle, des produits de son travail.

39. La première forme sous laquelle s'est affirmée l'économie bour-


geoise à l'époque du pouvoir féodal est celle du capitalisme d'Etat. C'est
sous cette même forme que celui-ci apparaît à l'heure actuelle lorsque se
présente la menace de la révolution prolétarienne.

Comme nous l'avons déjà dit ailleurs, contrairement à la version


courante qui voudrait faire croire à l'asservissement des capitalistes par
l'Etat, c'est le capitalisme qui asservit de plus en plus l'Etat à ses intérêts
de classe. La bourgeoisie possède dans l'Etat l'organe de pouvoir au moyen
duquel elle impose par la force ses solutions. Cet Etat aux multiples
mamelles nourrit les différentes entreprises capitalistes, tandis qu'il suce
le travail et le sang des pauvres. Ceci se retrouve aux Etats-Unis comme
en Russie, mais le niveau de vie plus faible des travailleurs dans ce
second pays nous fait comprendre que c'est là que le processus atteint
le degré de tension le plus élevé. Cependant, il se manifeste aussi aux
Etats-Unis, où la figure centrale est celle de l'entrepreneur, qui relie la
classe bourgeoise à son Etat. Ce ne sont pas les rentiers qui représentent
la phase actuelle du capitalisme, mais les brasseurs d'affaires, ces vam-
pires dont l'ancien président des Etats-Unis, le vieux Hoover, a récem-
ment noté qu'ils risquaient, par leur faim insatiable, de conduire le régime
à la catastrophe. Même dans la phase actuelle du capitalisme, le fonction-
naire n'est qu'un simple intermédiaire, et non un facteur.

40. C'est dans des termes corrects que nous devons établir notre
définition du capitalisme. Pour mieux y parvenir, nous avons défini exacte-
ment sa relation avec le système féodal. Nous devons également employer
cette méthode comparative pour définir l'économie socialiste, qu'il faut
mettre en relation avec le capitalisme et avec sa forme capitalisme
d'Etat.

-24-
41. Engels remarque que dans le régime féodal pur, l'argent n'a pas
de fonction économique. Il ne faut pas interpréter cela dans un sens
étroit : l'argent qui existait et pré-existait n'était pas une force de pro-
duction, il le devient en régime capitaliste.
42. Tous les régimes sont d'ordre mondial. Ceci ne veut pas dire que,
dans les différents pays, tous les secteurs économiques soient organique-
ment conformes au type de société qui domine historiquement à une
époque donnée. Il reste de nombreuses taches d'huile (formes de production
antérieures), mais un seul et même tissu conjonctif capitaliste les relie
aujourd'hui au travers de l'échange des marchandises, et ce tissu révèle
le type d'organisation sociale qui domine dans le monde habité. Diffé-
rences de phases, donc, dans l'espace et dans le temps: jamais types diffé-
rents de capitalisme.
43. Comme nous l'avons dit dans les § 19 à 38, le féodalisme est
caractérisé par la propriété parcellaire, à laquelle correspondent également
une gestion économique parcellaire et une disposition parcellaire des
produits.
Ce qui caractérise au contraire le capitalisme c'est la concentration
de la propriété des moyens de production, de la masse des produits, et
de la gestion économique. L'Etat capitaliste assure à la classe bourgeoise
la disposition et le monopole des produits. C'est cela qui est essentiel, et
c'est cela· qui constitue l'enjeu du conflit social et historique pour le
contrôle de la masse des produits.
44. Marx reprend, pour des raisons purement polémiques, la thèse
des économistes bourgeois selon laquelle, dans le capitalisme, capitalistes
et salariés interviennent sur le marché avec la même liberté : il démontre
par son analyse économique du capital que même si cette thèse était
vraie, ce· libre développement conduirait non pas à un équilibre social,
mais à la concentration croissante des moyens de production et de la
masse des produits entre les mains de la classe capitaliste, et d'autre
part à la misère croissante des travailleurs. Mais dès le début le conflit
est d'ordre social, et sa dynamique n'oppose pas des catégories écono-
miques, le capital constant et le capital variable. Les deux choses ne
coïncident pas : le prolétariat ne sait pas à combien s'élève le capital
variable qu'il revendique, mais il lutte pour obtenir une quantité supérieure
de produits, et donc un salaire plus grand pour un effort moindre.
La lutte de classe unitaire est une lutte pour tout le produit. Alors
que l'économiste vulgaire appelle capital la valeur du fonds de l'usine
(c'est-à-dire la valeur des bâtiments, des machines, et de l'argent à avancer
pour l'achat des matières premières et le paiement des salaires), formule
qui correspond bien à celle de propriété du « moyen de production»,
l'économie marxiste appelle capital toute la valeur de la masse du produit
d'un cycle· de. travail donné: d'une journée, d'une année, ou de générations
entières (ce , que les comptables appellent le « chiffre d'affaires »). Dans

-25-
la doctrine de la plus-value, cette valeur du produit se décompose en
trois parties: le capital constant, c'est-à-dire la valeur de la matière pre-
mière travaillée et de l'usure du matériel; le capital variable, c'est-à-dire
la vaJeur des salaires payés ; la plus-value, c'est-à-dire la marge qui s'ajoute
aux deux premiers termes de façon à ce que la somme des trois donne la
valeur du produit sur Je marché, qui va à l'entrepreneur. Comme le dit
Marx contre les illusions lassalliennes des socialistes allemands, le prolé-
tariat ne lutte pas pour « le fruit intégral du travail » personnel. Il ne
s'agit pas de conquérir le seul domaine de la plus-value. D'autre part,
dans une économie collectiviste, celui-ci n'ira pas intégralement à la consom-
mation : il faudra créer une quantité de services sociaux utiles et tenir
compte des investissements nécessaires au progrès de la production. En
fait, dans le système capitaliste aussi, c'est seulement en partie que la
plus-value est destinée à la consommation personnelle des bourgeois : la
plus grande partie va aux nouveaux investissements. Mais le désastre de
l'anarchie capitaliste dépasse de très loin la masse de plus-value, puisque
ce sont des masses entières de produits qui sont détruites, avec l'ensemble
du capital constant, variable, et de la marge de plus-value.
La véritable lutte prolétarienne a pour but la conquête sociale de
tout le produit. Le capital constant est le fruit du travail des générations
passées : il doit être arraché à la classe bourgeoise et aller au prolétariat
victorieux, c'est-à-dire, tendanciellement, à la société sans classes. Le
capital variable représente. le travail des éléments actifs de la société,
c'est-à-dire aujourd'hui de la classe ouvrière, et demain de la société tout
entière. La plus-value provient des énergies actuellement au travail et
des moyens techniques d'organisation, qui sont eux aussi un « héritage »
du passé et qui doivent être à la disposition de toute la société. La
classe ouvrière au pouvoir d'abord, la société sans classes ensuite, utili-
seront toute la masse du produit ancien et nouveau dans l'intérêt général.
Antagonisme donc entre les classes, entre leurs organisations mili-
taires et politiques, non entre des chiffres qui représenteraient la réparti-
tion de la richesse entre les classes.
45. Après avoir rappelé les termes précis du passage du pré-capitalisme
au capitalisme, nous devons préciser maintenant les traits qui distinguent
l'économie capitaliste du post-capitalisme. Depuis au moins un siècle, le
post-capitalisme n'est pas pour nous une inconnue, mais quelque chose
d'exactement défini. Conformément à la règle générale, nous pouvons voir
autour de nous fonctionner des exemples d'économie post-capitaliste, de
même qu'il existait de grandes manufactures des siècles avant la révolution
bourgeoise.
Nous pouvons rapporter ici ce que nous écrivions dans un autre texte :
« Corinne on l'a déjà dit, il existe même de véritables éléments corn-
munistes en régime capitaliste. Par exemple, le service des pompiers : quand
quelque chose brûle, personne ne paie pour éteindre le feu, et si rien ne

-26-
brûle, les pompiers sont quand même nourris. Tout ceci pour combattre
la thèse (quels que soient ceux qui l'énoncent). selon laquelle les stades
successifs seraient : capitalisme privé, capitalisme d'Etat comme première
forme de socialisme inférieur, socialisme supérieur ou communisme.
Le capitalisme d'Etat n'est pas du semi-socialisme, mais du capitalisme
pur et simple : il est même, selon la théorie marxiste de la concentration,
l'aboutissement du capitalisme, et la condamnation. de la théorie libérale
d'un régime permanent de production où le jeu admirable de la concurrence
mettrait toujours de nouvelles tranches de capital à la portée de tous.
Pour faire la différence entre capitalisme et socialisme, il ne suffit
pas de savoir qui est propriétaire des moyens de production (cf. Propriété
et Capital) (1) : il faut considérer le phénomène économique dans son
ensemble, c'est-à-dire voir qui dispose du produit et qui le consomme.
Pré-capitalisme : économie des producteurs individuels ; le produit
appartient au travailleur indépendant, chacun consomme ce qu'il a produit.
Cela n'empêche pas que des prélèvements sur le surproduit, et donc sur le
surtravail, soient opérés au détriment des multitudes de travailleurs parcel-
laires (parfois réunis en masses par la force, mais sans la division moderne
des phases de production) par des castes, des ordres et des pouvoirs privi-
légiés.
Capitalisme: travail associé (chez Marx: travail social), division du
travail, produit à la disposition du capitaliste et non du travailleur, qui
reçoit de l'argent et achète sur le marché de quoi entretenir sa force de
travail. Toute la masse des produits passe par la forme monétaire au
cours de son voyage de la production à la consommation.
Socialisme inférieur: le travailleur reçoit de l'organisation écono-
mique et sociale unitaire une quantité fixe de produits qui sont nécessaires
à sa vie, et ne peut en avoir davantage. La monnaie n'existe plus : ce qui
reste, ce sont des bons de consommation non accumulables ni susceptibles
de changer de destination. La carte de ravitaillement ? Exactement. Le
socialisme inférieur, c'est la carte de ravitaillement pour tous, sans
emploi d'argent et sans marché.
Socialisme supérieur, ou communisme : dans tous les secteurs, on
tend à abolir la carte, et chacun prélève ce dont il a besoin. Il y aura
des gens qui assisteront à cent séances de cinéma d'affilée? Ils peuvent
aussi bien le faire aujourd'hui. D'autres téléphoneront aux pompiers après
avoir mis le feu chez eux? On le fait aussi aujourd'hui, mais dans le
communisme il n'y aura plus d'assurances. D'ailleurs, tout comme aujour-
d'hui, les asiles de fous fonctionneront conformément à l'économie com-
muniste pure : gratuitement et sans limitation.

(1) Publié de 1948 à 1952 dans les numéros 10 à 14, série 1, et 1 et 4, série II de
notre revue en langue italienne de l'époque, Prometeo. ·

-27-
r-

Récapitulons: I!•

Pré-capitalisme : économie, 'sans argent ou ,'a,vec . emploi complémentaire


de l'argent; production parcellaire. · ·
Capitalisme : économie ..ave~ emploi totalitaire . de l'argent ; production
sociale. · ' ·
Socialisme inférieur; .économie sans argent et· avec carte de ravitail-
lement ; production sociale;
:: ...
Socialisme supérieur ou communisme : économie sans argent ni carte
de ravitaillement; production· sociale.
Le capitalisme d'Etat, q1,J.'µ serait crétin · d'appeler socialisme d'Etat,
est contenu de a jusqu'à .z sous la rubrique capitalisme. »
46. Nous sommes revenus sur toutes ces notions de base pour expliquer
le dévelopj:>ement du processus contre-révolutlonnalre actuel, dont les évé-
nements sociaux russes 'font partie. Ceux-ci ne: peuvent être compris que
s'ils sont intégrés dans l'ensemble de ce processus : analysés séparément,
ils conduisent les imprudents· à altérer la doctrine marxiste, à admettre
de nouvelles analyses et ·de nouvelles perspectives· en faisant intervenir
une troisième classe, un troisième facteur, et à. tomber ainsi dans le piège
du stalinisme, qui attribue précisément des fonctions permanentes à l'Etat
- considéré non plus comme l'instrument de la classe mais comme ce
qui engendre la classe - et abandonne la notion de ·son dépérissement.
47. Notre méthod~ de ·travail nous amène à taper toujours sur des
clous déjà connus et à. étendre notre investigation à des secteurs de plus
en plus vastes et variés dans le périmètre délimité par ces clous, jamais
à innover ni à inventer.
• ,1 : • •

48. La concurrence et .l~ monopole ne sont P?S des notions antagonistes,


même dans le cadre du ·marché et de l'échange,' mais complémentaires, la
première se développant . ~n ...direction du second, C'est sur le front du
monopole que la classe bourgeoise s'affirme : du· monopole des moyens
de production et des produits.'
49. Pour réagir contre la condition sociale. qui .l1rur est imposée par
le capitalisme et qui est favorisée par leur . dispersion, les travailleurs
sont amenés à, instituer, au travers du syndicat, }e monopole de leur force
de travail. En conséquence; J~ capitalisme doit dévoiler sa . nature; · fonder
les trusts et attribuer à soiiJ~tài des fonctions. .non. seulement policières,
mais aussi économiques. Les-jsyndicats ont. été·. précédés par les.,.associa-
tions de secours . mutuel, 'qui... percevaient u:11.e,: co,~isatipp. des salariés. ~
des fins d'assistance; mais· n~·.·.revendiqµ,aien~pas encore d'augmentations
de salaires auprès des capitalistes, Rien . de plus. conservateur : et pourtant
le parti socialiste pénétrait. util~~~nt. dans les, associations traditionnelles
de secours mutuel et jusque . diµis,. les associations 'de charité. . . . ' .

-28.-
50. La formulation -contenue dans le ·projet 'de. Manifeste au sujet de
l'économie russe · qui, •·tend au capitalisme JJ' devait être clarifiée. Que
s'est-il passé en RussiePLa régression des premiers caractères post-capita-
listes embryonnaires de. l'économie, et l'inversion de la politique intérieure
et internationale, le second phénomène • nè devant toutefois pas découler
inéluctablement .. du premier. , ...

51. En 1921, alors que. la Russie était repliée sur elle-même du fait
de l'absence de victoire révolutionnaire dans" 1es autres pays, le niveau
des forces productives 'était tombé au-dessous du minimum. L'achemine-
ment des produits de 'la campagne vers là · ville et vice-versa, qui dans
un premier temps avait été assuré au moyen du' communisme de guerre,
ne pouvait plus fonctionner, · I'Etat · prolétarien manquant à la fois des
produits de la ville et de ceux de la campagne. On fut alors contraint de
légaliser le commerce . libre, pratiqué jusqu'alors par des trafiquants et
des spéculateurs. · · · ·

52. Lénine et le parti bolchévik instaurent la NEP dans un ensemble


économique où il existe des formes de production nomade, patriarcale,
féodale, bourgeoise, et de petits noyaux d'économie socialiste ; et socialiste,
non dans un sens étroitement et froidement économique, mais dans le
double sens social et politique suivant: 1) Introduction de mécanismes
d'intervention despotique dans le droit de· propriété (réquisitions, etc.) et
de distribution égalitaire des produits (rationnement, etc.), propres à toute
époque, comme le disait Trotsky, à toute.« citadelle assiégée», mais que
seule la classe des sans-réserve et son Parti à la tête de la dictature
peuvent appliquer avec une rigueur inflexible, · sans aucune atténuation ;
institution d'un réseau de « services sociaux gratuits», dont quelques-uns
(logement, transports) sont évidemment compatibles avec le mode de
production capitaliste, · mais n'ont jamais . été adoptés et ne seront
jamais adoptés en régime bourgeois; 2) grâce à l'étatisation de la grande
industrie, au monopole. du commerce extérieur, à l'implantation et au
fonctionnement . de grandes· entreprises agricoles à travail associé, le pou-
voir dictatorial du prolétariat contrôle et dirige l'économie en fonction
des. exigences et des intérêts de la lutte contre l'ennemi interne dans la
guerre civile, et de l'extension de la révolution communiste mondiale. A
la question de savoir si la NEP était du capitalisme, Lénine répondait
catégoriquement : oui. Bt il ne pouvait en être . autrement, puisque du
moment que le salaire est payé en argent et qu'avec celui-ci on achète de
quoi se nourrir, on est dans le système capitaliste. Ceci ne change pas la
nature. de l'Etat, qui reste prolétarien, et qüi peut le rester, puisque sa
nature ne résulte pas de la structure de l'économie, mais de sa position
de classe et de force dans le développement de la lutte révolutionnaire
du prolétariat international.
53. Lénine qui, sur le plan économique, eri arrivait à envisager l'entrée
du capital étranger privé en Russie par la concession de territoires entiers,

-29'-
préconisait le renforcement 'du pouvoir d'Etat pour faire face aux réactions
sociales -suscitées par les mesures de la NEP et gagner du temps en
attendant l'aide des révolutions ouvrières occidentales.
54. Voilà comment il faut poser le problème. Le trotskysme, lui, faÙ
intervenir un troisième facteur: la bureaucratie. Pour nous, la situation
actuelle en Russie ne présente rien d'original,· puisque le capitalisme ne
se distingue pas par l'existence de propriétaires privés, mais par l'impos-
sibilité pour la. classe ouvrière de s'approprier les produits (règle garantie
par la force de l'Etat), et par le paiement d'un salaire en argent. Le pro-
cessus économique qui a conduit à la situation actuelle - où les parti-
culiers prêtent de l'argent à l'Etat, où l'Etat est entrepreneur, où la
dette publique se gonfle, où on admet la propriété privée des logements,
où on attribue les logements aux spécialistes - ne dérive pas de la
manœuvre sociale de la NEP, mais de l'inversion qui s'est produite sur
le plan politique et dans la position internationale de l'Etat russe. La
NEP laissa l'Etat à la classe prolétarienne qui le détenait déjà depuis la
révolution d'Octobre et l'instauration de la dictature bolchévique : les
retours en arrière sur le plan économique n'impliquaient pas nécessaire-
ment, loin de là, les erreurs de tactique et de stratégie révolutionnaire
d'abord, le renversement de la position de l'Etat enfin .
.
55. Le socialisme ne pouvait pas être construit dans la seule Russie,
où pourtant à la révolution bourgeoise de février 1917 s'était ajoutée la
révolution prolétarienne· d'octobre, En Allemagne en 1848, la double révo-
lution bourgeoise et prolétarienne avait été tentée, mais en vain ; la révo-
lution bourgeoise l'emporta dans le domaine écoriomique et social, après
1
que les bourgeois et les ouvriers alliés eussent perdu dans le domaine
politique. En Russie, après la double victoire politique et sociale de 1917,
il y eut la défaite sociale prolétarienne, que l'on peut dater de 1928.
1 Resta lâ victoire sociale. du capitalisme.
56. Nous ne disposons pas de documentation pour un examen détaillé
1
de l'économie russe (1), mais nous avons des· indications suffisantes pour
émettre une appréciation sûre, Dans la ligne · de notre étude Propriété et
Capital, nous voyons le facteur essentiel de la phase actuelle du capita-
lisme mondial dans l'entreprise '(on en trouve un bon exemple dans le bâti·
1

(1) Ce thème a été développé'par la suite, avec une ample documentation statistique
et des développements théoriques, historiques et politiques fondamentaux, dans nos textes
1 Struttura economica e sociale della Russia d'oggi (Structure économique et sociale de la
Russie d'aujourd'hui), Russia e rivoluzione nella teoria marxista (Russie et révolution dans
la théorie marxiste), Dialogue àvec Staline, Dialogue avec (es morts, Bilan d'une révolution.
On doit également observer' qu'il manque dans le· présent texte une analyse des rapports
1 de production et des rapports sociaux dans l'agriculture' russe, dont la nature non
socialiste (et même par endroits pré-capitaliste) saute encore p)us aux yeux, et où la forme
étatique du sovkhose cède toujours plus la place à la · forme coopérative du kolkhose,
dans laquelle la production de la parcelle privée personnelle et familiale prend un. poids
1
croissant et détei:minant ; ces points ont été amplement -développés dans les textes cités
ci-dessus. · ·

1
- 30-

1
ment) qui travaille sans siège stable ni installations propres, avec un capital
minimum, mais pour un profit maximum, et qui peut le faire parce qu'elle a
mis l'Etat à son service, celui-ci distribuant le capital et prenant les pertes
à son compte.
Le fonctionnaire n'est pas une figure centrale, mais un simple médiateur.
Face au corps des fonctionnaires de l'Etat, il y a celui des contre-bureaux des
entreprises, où pullulent des experts de toute sorte qui s'emploient à sou-
mettre l'Etat aux intérêts des entreprises. Sous des formes extérieures et
des noms bien différents, c'est un mécanisme analogue qui fonctionne en
URSS. Quand on pense que les entreprises de Moscou ont pu faire cadeau
à la ville du Métro, on a une idée des profits fabuleux que ces entreprises
réalisent par ailleurs.
57. Le capitalisme en Russie ne présente rien d'absolument inédit. En
ce qui concerne la gestion d'Etat, on a des centaines d'exemples historiques
de même nature, à commencer par celui, rappelé plus haut, des Communes
italiennes, où on trouve d'ailleurs la première forme d'investissement de
l'Etat clans la production industrielle (les particuliers ne disposant pas de
capitaux suffisants pour construire les navires, ce furent les Communes
qui les fournirent) (1). De même, ce sont les Etats et les rois qui ont armé les
premières flottes, et qui ont fondé les compagnies impériales à partir des-
quelles le capitalisme s'est développé de façon gigantesque. Et enfin nous
avons l'exemple récent des nationalisations britanniques.
58. Dire que l'économie russe « tend » au capitalisme a donc un double
sens. D'une part les premières formes post-capitalistes issues de la révolution
d'Octobre ont régressé, ont été réabsorbées ; une économie que nous pou-
vions, pour les raisons déjà indiquées, appeler au sens figuré « proléta-
rienne », a peu à peu régressé ; puis, au moyen de la destruction, sur le plan
physique y compris, de la direction révolutionnaire, du parti bolchévik,
elle a été privée violemment des caractères qui permettaient de la qualifier
ainsi, et a en définitive cédé la place à des formes pleinement et purement
mercantiles. En cela réside l'aspect profondément et totalement négatif
du cours historique russe après 1928.
Mais, dans le même temps, c'est tout le vaste domaine de l'économie
russe pré-capitaliste, asiatique, féodale qui tend puissamment au capitalisme.
Cette tendance est positive et est elle-même une prémisse de la révolution
socialiste mondiale. Lénine et Trotsky virent cette nécessité et furent les
pionniers de l'électrification, seul moyen d'amener la production au niveau
de l'Occident, afin de mieux abattre l'impérialisme. Staline a renversé le
plan révolutionnaire international, mais il a donné une très forte impul-
sion à l'industrialisation des villes et des campagnes. Plus exactement, c'était
là une donnée irrésistible de la situation sociale russe, après la chute de
l'édifice tsariste et boyard pourri. Lénine entrevit la possibilité pour son
parti d'être porteur de la révolution politique prolétarienne dans le monde

(1) Cf. l'article Armement et investissement dans Battaglia Comunista n° 17 de 1951.

- 31-
et, dans le même temps, de la révolution sociale capitaliste en Russie. Ce
n'est qu'avec ces deux victoires que la Russie pouvait devenir socialiste
sur le plan économique. Staline dit que son parti réalise le socialisme écono-
mique dans ·la seule Russie, mais en fait son Etat et son parti ne sont plus
porteurs que de la révolution sociale capitaliste en Russie et en Asie. Toute-
fois, par dessus les hommes, ces forces historiques travaillent pour la révolu-
tion socialiste mondiale. · '
Une appréciation analogue doit être donnée de la révolution chinoise.
Ici aussi, à diverses reprises, les ouvriers et les paysans ont lutté pour une
révolution bourgeoise, et ils n'ont pas pu aller au-delà. L'alliance des quatre
classes - ouvriers, paysans, intellectuels et industriels - reproduit l'alliance
de 1789 en France et de 1848 en Allemagne, alliance qui est parfaitement en
règle avec le marxisme, dans la doctrine comme dans la tactique. Toutefois
la destruction de l'édifice millénaire du féodalisme oriental est un facteur
d'accélération de la révolution prolétarienne mondiale, à condition, bien
entendu, que cette dernière ait raison des métropoles européennes et amé-
ricaines. · ·
C'est un vieux cliché du marxisme vulgaire, insuffisant et faux scientifi-
quement, que de se demander qui profite personnellement, qui consomme
le fruit de l'exploitation capitaliste, en oubliant les innombrables citations
de Marx sur l'âme du Capital et la dépersonnalisation du capitaliste, pour
qui l'accumulation de la' plus-value compte plus que son portefeuille et
que la vie de ses propres enfants. Il serait tout aussi insuffisant et faux
d'identifier dans les « crypto-entrepreneurs » et les « crypto-affairistes » les
bénéficiaires du fruit du capitalisme russe (nous l'avons déjà dit : ce n'est
pas le fruit qui compte, mais toute la plante); ces bénéficiaires ne sont pas
pour nous - pas plus que dans aucune formation sociale - les fonction-
naires de la bureaucratie d'Etat, mais une couche distincte, qu'on ne peut indi-
vidualiser dans le seul cadre étroit du périmètre russe. D'ailleurs en Russie,
tout comme en Angleterre aujourd'hui, même les simples mécaniciens d'une
usine sont des « bureaucrates » : ne sont-ils pas tous employés par l'Etat ?
Il faut en fait remarquer que malgré tous les rideaux de fer cet engre-
nage, ou mieux ce réseau de canalisation de la richesse, communique avec celui
du capital mondial. Le commerce extérieur d'Etat est lui-même une immense
balance qui ne pèse jamais des équivalents, mais vole continuellement les
masses travailleuses soviétiques. Et puis il y a l'énorme impasse des manœu-
vres financières qui se répercutent dans les centres légaux et illégaux
d'Asie et d'Afrique. Il y a les« prêts-bails» dont le solde est encore en cours;
enfin il y a le « prêt-bail » de millions de prolétaires russes tués pour
vaincre l'Allemagne, affaire que les Américains ont jugée bien plus écono-
mique que la production d'une quantité correspondante de bombes atomiques.
La coexistence et l'émulation d'aujourd'hui, l'alliance ouverte d'hier payée
par le démantèlement des partis communistes occidentaux, l'adhésion totale
aux fronts de libération anti-fascistes représentent, d'une part, la confirma-
tion d'un bouleversement politique allant jusqu'à la contre-révolution; et

-32-
d'autre part, ce sont des éléments du marchandage économique et des
primes payées au capital mondial avec la sueur et la vie même du travailleur
russe. C'est pourquoi en ce qui concerne le parti, le pouvoir et l'Etat la
dégénérescence n'est plus en cours, mais elle est un fait historique accompli,
comme la veuve de Trotsky l'a bien constaté. La fonction historique se
développe parallèlement sur les plans économique et politique : implantation
du capitalisme dans toutes les Russies.
59. La défaite de Spartacus au pied du Vésuve signifia la défaite à la fois
politique et sociale des esclaves, et le régime social de l'esclavagisme resta
au pouvoir. Mais par la suite la victoire des répressions de Dioclétien sur les
chrétiens, véritables conspirateurs politiques et de classe, impliqua non pas
la consolidation du régime esclavagiste mais, sous l'aspect du triomphe
de la nouvelle religion, la chute sociale de ce régime, puis l'avènement du
féodalisme médiéval.
60. Quand on nous demande pourquoi Engels, après la défaite de la
révolution de 1848, se mit à écrire la Guerre des Paysans et étudia leur
défaite de 1525, nous répondons qu'il faut comprendre d'abord la contre-
révolution pour préparer la révolution de demain. Nous devons faire la
même chose aujourd'hui, sa,ns isoler aucun secteur ou problème, mais en les
encadrant dans le contexte d'ensemble.
La bourgeoisie a pu, au siècle dernier, rappeler ses multiples défaites
précédentes et les célébrer, alors qu'elle construisait sa victoire finale. Il en
va de même du prolétariat : comme le dit Marx dans Les luttes de classe en
France, ce n'est pas la victoire mais une série de défaites qui « habilitent »
le prolétariat, grâce à son parti de classe, à faire triompher la révolution
dans le monde. Le prolétariat vaincra en se présentant à nouveau sur la
scène de l'histoire tel qu'il fut au début de sa lutte, avec les formules program-
matiques lapidaires contenues dans le Manifeste du Parti Communiste, et
qui n'ont jamais été dépassées parce qu'elles sont indépassables.
On n'a le droit de professer et de défendre la doctrine marxiste -
qui définit l'histoire comme celle d'une succession de classes sociales, dont
chacune est composée d'un ensemble d'hommes occupant une position
semblable par rapport aux forces et aux systèmes de production - que dans
la mesure où on peut prouver que chaque classe sociale a eu pendant tout le
cours historique qui est le sien, depuis ses premières affirmations et ses
premiers combats, une tâche et un programme invariants. Les revendica-
tions lancées par le Christ à la foule des esclaves se rattachent à la chute de
1 'Empire Romain et de la société classique ; les premières revendications de
liberté des citoyens et des paysans se rattachent à la prise de la Bastille
et à la révolution bourgeoise dans le monde entier : depuis, le drapeau
brandi a toujours été le même. A plus forte raison le prolétariat moderne
qui, le premier, s'est libéré des formulations fidéistes et idéalistes de ses
propres aspirations, constitue une véritable force historique au sens marxiste
du terme : sa victoire est inévitable et nous avons le droit de le dire dans
la mesure où nous avons montré que dès qu'il est né de la: nouvelle orga-

- 33-
nisation des forces productives, il a défini son objectif historique ainsi que
la voie, âpre et dure, qui y conduit. Lutte sans répit, donc, contre la manie
des néo-marxismes et des « nouvelles analyses ».
61. Le fait que nous ayons été battus, que nous soyons par conséquent
dans une période contre-révolutionnaire, explique que nous soyons peu nom-
breux et aussi que des confusions se manifestent dans nos rangs. Mais cela
ne nous conduit pas à fausser la théorie du marxisme révolutionnaire en
admettant qu'un troisième protagoniste, qu'une nouvelle classe ait fait irrup-
tion sur la scène sociale. Nous n'avons pas besoin de découvrir de nouveaux
types, de nouveaux stades, de découvrir au capitalisme d'Etat des pouvoirs
nouveaux: comme nous l'avons dit, celui-ci ne présente rien d'original et fut
même la .première forme à travers laquelle la classe capitaliste s'affirma pour
la première fois, à l'époque des Communes, au douzième siècle.
62. A l'appui de cet exposé, et dans la ligne de la mise en garde de la
Gauche contre la dégénérescence de la politique prolétarienne, nous ajou-
tons en appendice un schéma représentant les rapports entre la classe
ouvrière, les associations économiques, le parti politique de classe et les
organes centraux du parti. Les commentaires joints à cc schéma montrent
que la conception labouriste et la conception stalinienne, qui ont en
commun la formule du parti de masse, partent de la même base : toutes
deux remplacent les déterminations économiques par la volonté des
individus, niais en définitive elles arrivent au même résultat : imposer aux
individus les décisions prises par le sommet du parti.
63. Un autre point a donné lieu à certains doutes et à certaines hésita-
tions : quelle est notre perspective ? Comme toujours nous n'en avons qu'une :
la révolution prolétarienne internationale, quand les conditions de celle-ci
se seront réalisées (voir le rapport à la réunion de Rome du 1-4-1951) (1) ;
aujourd'hui, ces conditions sont presque toutes éloignées. Pour ce qui est de
la perspective actuelle, trois hypothèses semblent se présenter : l'absorption
pacifique de la Russie par les Etats-Unis, la guerre entre l'URSS et les USA
avec la victoire de l'un ou de l'autre camp.
64. Déjà dans la première guerre impérialiste c'était la victoire du secteur
capitaliste le plus puissant, l'Angleterre - qui depuis 200 ans n'a pas connu de
défaite, et qui n'a jamais connu d'invasion - qui devait créer les conditions
les moins favorables pour le développement de l'attaque révolutionnaire du
prolétariat international. La défaite militaire de ce secteur aurait pu donner
lieu à un cours sans aucun doute moins défavorable. On peut dire la même
chose de la deuxième guerre impérialiste, qui s'est terminée par la victoire
de l'axe Londres-New York - avec une prédominance écrasante du pôle
américain. Et pour la troisième ? Nous n'hésitons pas à affirmer que
la victoire des Etats-Unis représenterait l'éventualité la plus funeste. Il est
vrai que nous sommes dépourvus de forces de classe pour intervenir dans ces
(1) Voir Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste, Programme Commu-
niste n° 56, juillet 1972.

-34-
événements formidables; il .est vrai aussi que nousvdevons garder notre
autonomie par rapport à ·l'ùne· et l'autre puissances, également anti-révolu-
tionnaires, et combattre à· fo:tid l'une et l'autrè «croisades». Il n'en reste
pas moins que nous ne pouvons pas nous. écarter de la seule appréciation
conforme à la doctrine. ,n:ianciste : à savoir . que la chute -du.. centre du
capitalisme implique la chute de tout le système, tandis que la chute du
secteur le plus faible peut laisser en vie le système bourgeois mondial, étant
donnée la méthode·moderne '.d'anéantissement militaire et étatique du vaincu
et sa réduction à l'état. de. colonie passive. Et c'est. précisément sur cette
ligne politique qu'on pourra empêcher le capitalisme de résorber les réac-
tions qui se manifestent au sein du prolétariat contre la politique du sta-
linisme, et que ces énergies pourront être encadrées dans le nouvel orga-
nisme qui, en se fo:qd~pt . s1;1r les principes du marxisme. révolutionnaire,
redeviendra une force active de l'histoire .
. . ·.'

SCHEMA.DU CENTRALISME MARXISTE


. •..' ~

Organes centraux du parti

3 Parti politique de classe

2 Associations économiques

1 Classe sociale

1. - Les individus qui composent la classe sont poussés à agir dans des
directions discordantes. Certains d'entre eux, s'ils étaient consultés·et libres de
décider, le feraient dans le sens des intérêts de la classe ennemie, de la classe
dominante.

- 35-
2. - Ceux ql,lÏ. . sont organisés dans les syndicats tendent à agir dans une
direction contraire aux intérêts du patronat, mais dans un sens immédiat et sans
la capacité de converger dans une action unique et vers. un but unique.
3. - Les militants du parti politique, formés par le travail au sein de la
classe et des associations, sont préparés à agir selon la résultante révolutionnaire
unique. ·
4. - Les organes de direction du parti, émanant de la base, agissent dans la
direction révolutionnaire,· dans la continuité de la théorie, de l'organisation et des
méthodes tactiques. ·

*
**
La position de la Gauche· consiste dans la lutte simultanée contre les deux
déviations suivantes:
1) La base, à condition d'ëtre consultée démocratiquement, suffit à décider
de l'action du centre (ouvriérisme, labourisme, social-démocratie).
2) Le centre suprême (comité politique ou chef du parti) suffit à décider
de l'action du parti et de la masse (stalinisme, pratique du Kominform) et a le
droit de découvrir des « formes nouvelles ,, et des « cours nouveaux "·
1
Les deux déviations conduisent au même résultat : la 'base n'est plus la classe
prolétarienne, mais le peuple ou la nation. Il en résulte, selon Marx et Lénine, une
direction au service de :la classe
. ,.
dominante bourgeoise. ·

·i
;,t' 1
•.•.. ;;j

-36-
La « pensée de Mao~, expression de la
révolution démocratique bourgeoise en Chine
et de la •
contre-révolution anti-prolétarienne mondiale

(La première partie de cette étude a paru dans le précédent numéro)

LES THEMES BOURGEOIS CLASSIQUES


DE LA « PENSEE DE MAO »

Les emprunts maoîstesà la tradition philosophiqueidéaliste du 1s• siècle concernent:


1 ) la théorie de l'idéologie;
2) la gnoséologie (théorie ·de la connaissance);
3) le pédagogismeculturaliste.
C'est dans cet ordre que nous les passeronsen revue.

La théorie maoïste (idéaliste) de l'idéologie


" Les marxistes estiment, au premier chef, que l'activité de la production
des hommes constitue la base même de leur activité pratique, qu'elle détermine
toute autre activité. Dans leur connaissance,les hommes dépendent essentiel-
lement de leur activité de production matérielle,au cours de laquelle Ils appréhen-
dent progressivementles phénomènesde la nature, ses propriétés, ses lois,
ainsi que les rapports ·de l'homme avec la nature; et par leur activité de
production ils apprennent également à connaitre, à des degrés différents et
d'une manière progressive,les rapports déterminés existant entre les hommes.
De toutes ces connaissances,aucune ne saurait s'acquérir en dehors de l'activité
de production.

-37-
« Dans la société sans classes, tout individu en tant que membre de cette
société, joint ses efforts à ceux des autres membres, entre avec eux dans
des rapports de production déterminés et se livre à l'activité de production
en vue de résoudreles problèmesrelatifs à la vie matérielle des hommes.Dans
les sociétés de classes, les membres des différentes classes entrent également
sous des formes variées, dans des rapports de production déterminés, se
livrent à une activité de production dirigée vers la solution des problèmes
relatifs à la vie matérielledes hommes.C'est là l'origine même du développe-
ment d~ la connaissancehumaine.
« La pratique sociale des hommes ne se limite pas à la seule activité de
production; elle revêt encore beaucoup 1d'autr13s formes: luttes des classes,
vie politique, activités scientifiques et artletiques1 bret., én tant qu'être social,
l'homme participe à tous les domaines de la vie pratique de la société. C'est
ainsi que dans son effort de connaissance,il appréhende,à des degrés divers,
non seulement dans la• vie matérielle, mais ,égale1r1e,n~ dans la vie ·pqlitiqtie.et
culturelle (qui est étroitement liée à la vie matérielle) les différents rapports
entre les hommes.Parmi ces autres formes de pratique sociale, la lutte des
classes, sous ses diverses manifestations,:exerce en particulier une influence
profonde sur 1~ développementde la connaissancehumaine. Dans la société
de classes, chaque homme, occupe une position de, classe déterminée et il
n'existe aucune pensée qui ne porte une emp~tnte;:de· . classe. Les marxistes
estiment que l'activité de la production de la société humaine se développe
pas à pas, des degrés inférieurs aux degrés supérieurs; en conséquence,la
connaissance qu'ont les hommes soit de la nature soit de la société se
développe aussi pas à pas, de l'inférieur au supérieur... au cours d'une très
longue période historique, les hommes n'ont pu comprendre l'histoire de la
société que d'une manière unilatérale parce que d'une part les. préjugés des
classes exploiteusesdéformaient constammentl'histoire de la société, et que
d'autre part, l'échelle réduite de la production limitait l'horizon des hommes»
(Mao Tse-Toung,De la pratique, Œuvres choisies, Ed. Pékin, 1, pp. 329-331).

Telles sont les thèses maoïstesconcernantlei; formes:de, la conscience idéologique


des « hommes», leur o.rigine, leurs sources, leur déyél~ppement,le milieu « social »
de leur genèse, les obstaclesqui entravent leur épahouissement.

Résumons-lesen leurs points principaux:

1°) la connaissancesous sa forme la plus généraledépend de la pratique sociale;

2") Les différentes formes de lutte de classe exercent'une influence profonde sur
le développementdes connaissanceshumaines; · '' · ·

3°) le caractère unilatéral de la connaissancerésulte de l'égoïsme des classes


possédanteset du faible niveau des forces productives;

4°) l'approfondissementdes connaissanceshumalhés' s'effectue selon un rythme


progressif et graduel;

5°) les hommes créent leurs rapports de production;

Pour nous marxistes,il n'y a rien là qui heurte eli ·quelquemanièrele point de vue
du raUonallsmebourgeois le plus classique et 1e· .plùs conventionnel.

Nous allons prendre ces thèses une à une, etles confronter avec les énonciations
caractéristiques du communismescientifique; nous Vi~ron!l.qu'un abime sépare ces
formulations révisionnistesdu matérialismedialectique.

-38-
1. La cc pratique sociale », fondement de la connaissance
des cc hommes »
L'affirmation d'après laquelle les hommes ne connaissentqu'à travers leur " pra-
tique». est certes juste, mais bien trop schématiqueet vraiment insuffisante.Pour le
matérialisme dialectique, la « pratique» est à l'origine de la connaissancedans la
mesure où les hommes ont entre eux et avec la nature des rapports déterminés,la
connaissanceétant entenduecomme le reflet de ces rapports dans le cerveau humain.
De ce fait, l'ensemble des théories qui admettent une prétendue « autonomie,. de la
conscience par rapport aux relations économiqueset sociales ont un contenu anti-
matérialiste et anti-marxiste.
CependantMao fait de la pratique le critère, la source unique du savoir; il admet,
contre le matérialisme dialectique, que la connaissancepeut être autre chose qu'un
reflet, une image du monde extérieur dans l'esprit humain; il postule de surcroit
que la « pratique sociale,. doit être comprise comme expérience Individuelle de

D'ailleurs, qu'en est-il exactementde cette « pratique sociale •?


chaque homme; une telle assertionmet l'idéalismesubjectif à la place du matérialisme.
Nous savons que,
selon Mao, la connaissancehumainedérive de la pratique considérée dans ses divers
aspects et dont l'activité productive ne constitue - soulignons cela - que le pôle
le plus important. Mais il faut ajouter, ce que la « pensée de Mao,. omet de faire,
que cette catégorie n'est qu'une abstraction vide si on ne lui confère pas un contenu
historiqueet si on ne la rapportepas à des formes déterminées.
Selon le matérialismehistorique, le mode d'organisation de l'activité productive
détermine le mode d'existencede l'ensemble des activités historiquementdéterminées
des hommes,et le mode de production,la manièrede réaliser l'activité productive,déter-
minent les rapports sociaux, politiques et leur reflet dans la tête des individus, la
connaissance. '
C'est le mode de production de la vie matérielle qui détermine nécessairement
le mode d'association humain, et le reflet idéologique de ce mode se distribue
en philosophie, art, religion, etc., c'est-à-dire dans les modalités Intellectuelles par
lesquelles les hommesprennentconscience de leurs rapports sociaux, commede leurs
liens avec lé monde qui les entoure.
Mao, tout au contraire, hypostasieles « activités humaines» dont il fait des caté-
gories abstraites et tombe dans des absurdités manifestes,comme de pérennisercette
.. activité.. particulière et historiquementtransitoire qu'est la lutte de classe, au même
titre que l'activité productive, méconnaissant cette importante et longue époque
de la société humaine que fut le communismeprimitif, et mettant entre parenthèses
l'organisation communistede la société future, condition matérielle de la libération de
la « connaissance... c'est-à-dired'un dépassementréel de l'idéologie.

2. L'influence de la lutte de classes sur le devenir de la connaissance


Pour les raisons que nous venons de dire, il est faux de prétendre que la " lutte
de classe» et ses différentes" formes,. exercent directement une influence particuliè-
rementdéterminantesur le développementdes connaissanceshumaines.Pour le marxisme,
c'est le développement des forces productives et leur organisation en modes de
production donnés et en rapports sociaux particuliers, qui forment la base de la lutte
de classe. Mais on chercheraiten vain au sein des opuscules " théoriques .. de Mao
la moindre référence au « mode de production», concept essentiel pour l'intelli-
gence du matérialismehistorique.Cela lui interdit évidemmentde comprendrele proces-
sus réel de la connaissancehumaine qui n'en est que la forme intellectuelle seconde,
dérivée.'·

-39-
3. L'égoisme des classes exploiteuses et la falblesse des forces
productives, entraves à l'essor des connaissanceshumaines

Telle est' la thèse de Mao. Les marxistes affirment au contraire que ce sont les
limites étroites de la productionqui déterminentla division de la société en classes; et
c'est l'extension de la production réalisée par le mode capitaliste qui rend possible
et nécessairel'éliminationde la division en classes.C'est pourquoi les vues "égoistes »
des classes possédanteset l'étroitessede la productionne se situent pas sur le même
plan; celles-là découlentde celle-ci, ce qui fait... une petite différence.
Vouloir attribuer le « caractère unilatéral" de la connaissanceaux vues tendan-
cieuses et égoistes des classesexploiteusesqui, horreur, « falsifient» l'histoire, signifie
qu'on se place du point de vue étroit du rationalismebourgeois. Plékhanovécrivait
dans ses Essais sur l'histoire du matérialisme(1, 1896) :
" D'Holbach se contentait de savoir que le genre humain s'était rendu
malheureux pour s'être trompé et qu'il fallait le libérer de ses erreurs. Il n'a
épargné ni triwail ni argent pour accomplir cette noble tâche. Il a voué
toute sa vie à la lutte contre les cc préjugés». Le préjugé le mieux enraciné,
le plus fatal, c'était la religion et notre philosophe ne se lassait pas de la
combattre ( ... ) : "Les hommes sont corrompus parce qu'ils sont presque
partout mal gouvernés; ils sont indignementgouvernés, parce que la religion
a divinisé les souverains;ceux-ci, assurés de l'impunité et pervertis eux-mêmes,
ont nécessairementrendu leurs peuples misérableset méchants.Soumis à des
maitres déraisonnables,ils n'ont jamais été guidés par la raison. Aveuglés par
des prêtres imposteurs,leur raison leur devient inutile ». Ainsi les religions et
leur influence sur les, gouvernementssont cause de tout le malheur et font le
contenu de toute l'histoire. Cette opinion est, dans toute l'acception du mot,
celle d'un Bossuet à l'envers. L'auteur du Discours sur l'histoire unlverselle
était convaincuque la religion arrangeaittout pour le mieux, alors que d'Holbach
pensait qu'à cause d'elle, tout allait aussi mal que possible. Cette différence
était le seul progrèsque la philosophiede l'histoire avait accompli dans l'espace
d'un siècle ».
Mao a en communavec le rationalismedu XVIII• siècle cette idée que les prlvi-
iégiés « déformenttendancieusement " la connaissance.Le matérialismedialectiquerejette
les considérations moralisanteset ramène « les idées fausses,. que les hommes se
font de la réalité à l'objectivité matérielle de leurs conditions d'existence. Il affirme
que les hommesconnaissentau sein de conditionsmatériellesdéterminéeset avec des
moyensmatérielsdonnés; il affirme ensuite que c'est dans la mesureoù ils développent
leurs moyens matériels d'existence qu'ils développentégalement les moyens qui leur
permettent d'approfondir leurs connaissances.Mais laissons Engels préciser ce point :
« Ce fut précisémentMarx qui découvrit la loi d'après laquelle toutes les
luttes historiques,qu'elles soient menéessur le terrain politique, religieux, philo·
sophique,ou dans tout autre domaineidéologique,ne sont en fait que l'expression
plus ou moins nette des luttes de classes sociales, loi en vertu de laquelle
l'existence de ces -classeset par conséquentaussi leurs collisions sont à leur
tour conditionnéespar le degré de développementde leur sltuatlon économique,
par leur mode de production et leur mode d'échange qui dérive lui-même
du précédent" (Préface à la troisième édition allemande du 18 Brumaire de
Louis Bonaparte).

4. L'évolution graduelle des connaissanceshumaines


Pour la " pensée de Mao», l'histoire humainese développe de façon graduelle;
c'est très exactement le point de vue de la philosophie bourgeoise du 18" slècle,

-40-
telle qu'il est par exemple donné dans !'Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit
humain de Condorcet. Voyons ce que dit Marx :
« A un certain stade de leur développement,les forces productives maté-
rielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production
existants ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de
propriété au sein desquelseues s'étaient mues jusqu'alors. De formes de déve-
loppement des forces productivesqu'ils étaient, ces rapports en deviennentdes
entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changementdans
la base économiquebouleverseplus ou moins rapidementl'énorme superstructure.
Lorsqu'on considère de tels bouleversements,il faut toujours distinguer entre
le bouleversement matériel, qu'on peut constater d'une manière scientifique-
ment rigoureuse, des conditions de production économiqueset les formes juri-
diques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref les formes
idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit
et le mènent jusqu'au bout... » (Préface à la Contribution à la Critique de
l'Economie politique).
Selon Marx, l'activité productive se développe dans des modes de production
donnés, selon le degré de développementdes forces productives; ces dernières ne
se développentnullementselon un processus « graduel», mais au travers d'une succes-
sion de profonds bouleversements de la société et de son mode d'organisation.L'histoire
humaine est donc loin de présenter un cours continu, linéaire. Sa trame Juxtapose
des périodes où les forces productivesstagnent et des temps forts où elles explosent
et peuvent continuer leur essor du fait même de cette explosion politique. Le maoïsme
semble ignorer que les forces,productives capitalistes ont langui pendant des siècles
dans le cadre étroit des rapports de production féodaux, et que leur immensedéve-
loppement n'a été rendu possible que par le total éclatement de ces rapports qu'a
représenté la révolution bourgeoise.
Il parait ignorer que l'instauration de nouveaux rapports sociaux et, par contre-
coup, le développementde nouvellespuissancesproductivesont entrainé la suprématie
mondiale des grandes puissancescapitalistes européennes,puis celle des Etats-Unis.
Il « oublie ,. que celles-ci ont exporté ces forces productivesen Asie, puis en Afrique,
en implantant, d'une manière nullement graduelle, le mode de production capitaliste
dans des aires géographiquesqui n'avaient pas encore dépassé le stade de la
communautéprimitive ou de l'artisanat domestique,comme cela est exposé de façon
indépassabledans le premier chapitre du Manifeste de 1848. Et enfin, sait-il seule-
ment que les forces productivescapitalistes elles-mêmesne se sont pas développéesau
sein du féodalisme occidental de façon « graduelle•, mais par bonds successifs?
C'est ce processus non graduel qui détermine le cours de la connaissance
« humaine», lequel, tout comme les forces productives,s'est toujours développénon
par degrés, mais par bonds. Les idées anciennes ne disparaissentpas du fait de la
recherche intellectuelle, c'est-à-dire par une voie idéale. Nous laissons ce fantasme
aux épigones des idéologues allemands, et plus généralement au philistin progres-
siste, à l'intellectuel avancéqui ressassedes débris de la philosophie des Lumièreset,
pis, du positivisme bien que - ô ironie ! - il les juge définitivementdépasséspar la
« conscience critique" du bienheureuxvingtième siècle1

Dans la préface de 1846 à L'idéologie allemande,Marx écrit :


« Jusqu'à présent, les · hommes se sont toujours fait des idées fausses sur
eux-mêmes,sur ce qu'ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports
en fonction des représentationsqu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal,
etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'à les dominer de toute leur
hauteur. Créateurs,ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-

-41-
les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous
le joug desquels ils s'étiolent. Révoltons-nouscontre la domination de ces idées.
Apprenons aux hommesà échanger ces illusions contre des pensées corres-
pondant à l'essence de l'homme, dit l'un ; à avoir envers elle une attitude cri-
t'
tique, dit l'autre ; à se les sortir du crâne, dit le troisième et - la réalité actuelle
s'effondreraI Ces rêves innocents et puérils forment le noyau de la philosophie
actuelle des Jeunes Hégéliens ( ... ). Naguère,un brave homme s'imaginait que
si les hommes se noyaient, c'est uniquementparce qu'ils étaient possédés par
l'Idée· de la pesanteur.Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation,et les voilà
désormais à l'abri de tout risque de noyade. Sa vie durant, il lutta contre cette
illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des
preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses. Ce brave
homme, c'était le type même des philosophes révolutionnaires allemands
modernes:"
Certes, rien n'est plus éloigné de Marx qu'une .. théorie historico-philosophique
générale dont la suprême vertu consiste à être supra-historique "· D'autre part, Marx
et Engels ont insisté maintes fois sur l'importance de la superstructure comme forme
dans laquelle le conflit entre les forces et les rapports de production est compris et
« mené Jusqu'au bout ». Dans ces cas, la « théorie» en s'incarnant, grâce à l'avant-
garde, dans les masses, devient elle-même une force matérielle dirigée contre des
forces matérielles ( « L'arme de la critique, dit Marx dans l'lntroducllon à la Critique de
la Philosophie du droit de Hegel, de 1843-44,ne peut remplacer la critique par les
armes, la force matérielledoit être abattue par la force matérielle, mais mêmela théorie
devient une force matérielle quand elle s'empare des masses»). Mais ce n'est, en
aucune façon et à aucune époque, une clarification, une illumination qui ébranlera la
domination des idées des classes dominantes; celles-ci ne disparaitront qu'avec les
classes dominantes elles-mêmes,du fait des contradictionsobjectives qui se traduisent
dans le mouvementrévolutionnaireet dans la consciencequi, dans le parti communiste,
cesse d'être idéologique pour devenir scientifique. Cette conscience est introduite
dans les masses en lutte, et précisément grâce à la lutte, de l'extérieur, par un
groupe nécessairement« marginal,. au début, par le groupe minoritaire qui a, préci-
sément,formulé la « théorie». D'ailleurs, le mouvementne saurait être « révolutionnaire»
s'il n'était pénétré par cette « conscience critique» qui lui est pré-existantecomme
reflet des contradictions matérielles qui déterminent le mouvement matériel lui-même.
La « théorie » qui s'emparedes masses n'est pas l'expression immédiate et directe de
leur mouvement,et ce n'est pas de lui qu'elle surgit, bien qu'elle en soit l'expression
historique.Ces idées sont celles du Que faire? de Lénineet l'on peut mesurerl'influence
que les « ambiguïtés» et les « oublis .. de la pensée de Mao ont exercé sur le mao-
spontanéisme européen, quand on lit que « les maoïstes français ont eu le grand
mérite de comprendre que la « théorie ,. léniniste ( de « l'importation de la conscience
de l'extérieur dans les masses ») était dépassée» (A. Carlo, in Lenln sui partlto, Bari
1972, p. 129). En dépit de l'étiquette « marxiste-léniniste ", un tel « dépassement ,, de
Lénine est purement et simplementune rechute dans l'économisme et le menchévisme
les plus plats, oomme c'est d'ailleurs le cas pour tous les « dénonciateurs» des préten-
dues « contradictions• de Lénine.Parler de l'importancede la superstructure,de la cons-
cience de classe, et dépréciercette superstructuredans laquelle se condensela science
de classe (la théorie révolutionnaire)à savoir le parti, c'est s'abandonnerau confusion-
nisme le plus grossier ( 1).

(1) La question se trouve exposée avec clarté dans La théorie du matérlalleme hlatorlque de
Boukharine (septembre 1921): • Toute classe a d'ordinaire son avant-garde, ses membres les
plus • "Conscients• qui ,forment des partis politiques en lutte pour le pouvoir. La olasse dominante
a généralement son parti et ,les classes opprimées le teur : même ·les classes • moyennes• ont
leurs partis. IOu fait qu"à t"intérieur de chaque classe, il existe des subdivisions, il n'y a pas

-42-
·Les nouvelles idées surgissent comme patrimoine théorique d'une classe révolu·
tionnaire (comme doctrine révolutionnaire qui doit s'emparer des masses et qui exprime
la mission .historique de la classe) lorsque l'ancienne structure sociale est irrémédiable-
ment déchirée par ses contradictions, et en premier lieu par la pression de forces
d~ production qu'elle peut toujours moins enfermer dans son cadre étroit. Ces nou-
velles· idées ne peuvent devenir les idées dominantes qu'à la suite d'une révolution
détruisant les rapports dépassés et, dans le même mouvement, les images idéologiques
qui en sont l'expression. Du fait de la persistance des vieilles « habitudes.. , du fait
qu'un bouleversement« intellectuel,. général exige une transformationmatérielleachevée,
elles -ne · peuvent le devenir immédiatementaprès cette révolution, mais seulementau
cours de la longue périodequi suivra. L'existenceprécédantla conscience,c'est seule-
ment dans le parti qui possèdela vision de tout le processusrévolutionnaireque le
dépallsementdialectique de l'idéologiedominantepeut précéderle renversementpratique
dê la classe dominante.
« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques,
les pensées dominantes,autrementdit, la classe qui est la puissancematérielle
dominante de la société est aussi la puissancedominante spirituelle. La classe
qui dispose des moyensde la production matérielle dispose, du même coup,
des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les
pensées de ceux à qui sont refusés les moyensde la production intellectuelle
sont soumisesdu mêmecoup à cette classe dominante.Les penséesdominantes
ne sont pas autre chose que l'expression idéale des rapports matériels domi-
nants; elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées,
donc l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dominante;
autrement dit, ce sont les idées de sa domination.Les individus qui constituent
la classe dominante possèdent, entre auves choses, également une cons-
cience ( ... ), pour autant qu'ils dominent en tant que classe et déterminentune
époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus
dominent dans tous les sens et qu'ils ont une position dominante,entre autres
comme êtres pensants,comme producteurs d'idées, qu'ils règlent la production
et la distribution des pensées de leur époque ( ... ). L'existence d'idées révo-
lutionnaires suppose déjà l'existence d'une classe révolutionnaire" (L'idéologie
allemande, I, 3).

5. Les hommes créent leurs rapports de production


Lorsque, dans le long passage de De la pratique que nous commentons,Mao
évoque les rapports de production,il se place dans une optique idéaliste, et Il utilise

·lieu de s'étonner si parfois une classe possède plusieurs partis, bien qu'un seul d'entre eux exprime
ses Intérêts les plus constants, ,les plus substantiels, les plus essentiels ( ••• ). En ce qui concerne
sa conscience de cla11a, la conscience de ses Intérêts généraux, durables et non pas relatifs,
corporatifs, grossièrement·matériels et lndlvlduels. bref de ses Intérêts généraux da cla11e, la classe
ouvrière est fractlonnêe en toute une e6rle de groupes el de sous-groupes, comme en autant
d'anneaux plus ou moine eolldea d'une même chaine. C'est cette hét6rogénéllé de classe qui rend
un parti Indispensable ( .•• ). Le parti n'est pas la classe, mals seulement une partie, parfois
extrêmement réduite, da celle-cl. Mals la parti est la !Ote de la classe. VoUà pourquoi opposer
parti et classe est ·le comble de l'abeurdlt6 ( •.•) : Il est Impossible da les opposer, comme U est
lmposslbla da décapiter un homme dans la but de lul assurer une longue via ( .•• ). En effet, une
complète homogénéité n'existe même pas dans ·•·avant-garde : c'est là la cause essentlelle de
l'absolue nécessité de regroupementsplus ou moins stables d'éléments dirigeants, que l'on appelle
• chefs•, • guides •, • agitateurs•, etc. Les bons chefs sont ceux ,qui expriment le mieux les
tendances Justes du parti ; c'est donc un non-sens d'opposer ce dernier à ses chefs, non moins
qua •l'opposer à la clssse. C'est pourtant ca que nous avons fait quand nous avons opposé la
classe ouvrière aux partis soclal·démocratasou las masses des ouvriers organisés à leurs chefs :
mals nous ,l'avons fait, et nous le faisons, pour détruire la social-démocratie,pour détruire t'influence
de la bourgeoisie ·par !'intermédiaire des chefs eoclal-trallres. Mais Il serait pour le moins étrange
d'introduire parmi noua ces méthodes da destruction da l'organisation annamla, an présentant cela
comme l'expression de notre esprit par excellence révolutionnaire•.
On retrouva dans ce passage les thèmes essentiels de La Maladla lnfanllla du communisme
de Lénine (Juin 1920). Qu'ils soient • extrémistes• ou • modérés•, ceux qui critiquent le • méca-
nisme• de Lénine tombent également dans le plus vulgaire fatalisme spontanélste, comme l'auteur
de ce Que Faire ? si stupidementcontesté le savait fort bien.

-43-
une terminologie très générale, imprécise, sans faire en outre la moindre distinction
entre société de classes et société sans classes.
Manifestement, que la société de classes concerne le mode de production escla-
vagiste antique ou la société capitaliste moderne lui importe peu, de même qu'il ne
se souciait guère de savoir si l'activité productive était celle des artisans médiévaux
à la productivité dérisoire, ou celle des prolétaires modernes concentrés dans les
grandes fabriques capitalistes.
Remarquons également la merveilleuse monotonie du devenir social selon Mao.
En fait, d'après lui, toutes les sociétés ont pour commun dénominateur la résolution
.. des problèmes de la vie matérielle des hommes ...
La généralité de la formulation jette un voile mystificateur sur le développement réel
de l'humanité, car elle omet ce fait essentiel : dans la société divisée en classes,
.. les problèmes de la vie matérielle des hommes " sont « résolus" par la soumissiondu
travail vivant, par l'aliénation et l'abrutissement de l'espèce et plus particulièrement
de la fraction qui accomplit le travail productifl
Force nous est donc de constaterl'ignorance de Mao concernantl'un des rudiments
essentiels de la conception matérialiste de l'histoire, à savoir le fait de la division
du travail manuel et du travail intellectuel, accompagnantla dissolution des commu-
nautés primitives.
Mais Mao pousse encore bien plus loin son révisionnismelorsqu'il affirme que
" dans les différentes sociétés de classes, les membresde celles-ci qui appartiennent
aux diverses classes ( ... ) réalisent l'activité productive», reprenant ainsi une thèse
bourgeoisecaractéristique.L'optique du matérialismehistorique est tout autre. Lorsque
celui-ci considère ~ne société divisée en classes antagoniques, il n'a pas recours
à des termes aussi vagues que « les hommes•r en général ou .. les membresde ces
sociétés», alors que seuls les éléments de la classe exploitée produisent sous la
contrainte, parfois Juridiqueet toujours matérielle,et de toutes façons sous la dictature
étatique des exploiteurs, non pas « pour résoudre les problèmes de la vie matérielle
des hommes», mais de leur vie matérielle à eux, les exploités, et de celle des exploi-
teurs, ce qui est tout autre chosel
La thèse de Mao, platementbourgeoise,est digne des « révisionnistes.. de Moscou
et de leurs épigones,ceux-làmêmesqui soutiennentI' « alliance de toutes les couches
productives avec le prolétariat"· Si pour reprendre le mot de Lénine « la politique
est de l'économie concentrée», la philosophiesemble bien en être la « quintessence».
Et la senteur des petits bouquetsque nous cueillons dans le jardin .. théorique,. de la
« pensée de Mao » flatte les narines délicates du petit-bourgeoisen mal de parfums
exotiquesqui soupire d'aise à humer de telles effluvesl De la façon dont Mao présente
les choses, il ressort que pour « résoudre les problèmes de leur vie matérielle"•
.. les hommes,. « entrent dans des rapports donnés de production"• c'est-à-direqu'ils
créent ces rapports en vue de la satisfaction des besoins " humains». Le matérialisme
historiqueest au contrairefondé sur le fait que les hommes« entrent ,. dans des rapports
de production déterminéspar le développementdes forces productives matérielles et
donc Indépendantsde leur volonté. Que dit Marx, en effet ?
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitraire-
ment, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directe-
ment données et héritéesdu passé» (Le 18 Brumairede Louis Bonaparte).
Et encore:
« Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité pro-
ductive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques

-44-
déterminés... La structure sociale et l'Etat résultent constamment du processus
vital d'individus déterminés ; mais de ces individus non pas tels qu'ils peuvent
s'apparaitre dans leur propre représentation ou apparaitre dans celle d'autrui,
mais tels qu'ils sont en réalité, c'est-à-dire tels qu'ils œuvrent et produisent maté·
riellement ; donc tels qu'ils agissent sur des bases et dans des conditions et llmltes
matérielles déterminées et Indépendantes de leur volonté... Ce sont les hommes
qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc... mais les
hommes réels agissants, tels qu'lls sont conditionnés par un développement
déterminé de leurs forces productives et du mode de relatlon qui y correspond,
y compris les formes les plus larges que celles-cl peuvent prendre,. (L'idéologie
allemande).
Les hommes ne « créent» donc pas leurs rapports de production, comme se
l'imagine le volontarisme petit-bourgeoismaoiste; mais ils entrent dans des rapports
de production déterminés,et c'est sur la base de ces rapports, indépendantsde leur
volonté, que se forment leurs idées, leurs connaissances.La caricature révisionnistedu
maoïsmes'oppose on ne peut plus clairementà la conceptionmatérialisteet dialectique
de l'histoire qui, comme " théorie de l'idéologie»

« explique la formation des i.dées en partant de la pratique matérielle et


parvient donc aussi à ce résultat que toutes les formes et les produits de la
conscience peuventêtre éliminés non pas au moyen de la critique intellectuelle
qui les supprimedans I' « auto-conscience " ou les transformeen ,, esprits», "fan-
tasmes», " spectres"• etc., mais uniquementau moyen du renversementpratique
des rapports sociaux existants, dont ces mensongesidéalistes sont dérivés;
que ce n'est pas la critique, mais la révolution qui est la force motrice de
l'histoire, et même de l'histoire de la religion, de la philosophie et de toute
autre théorie • (Ibid., I, 2).

La gnoséologie maoïste ou théorie de la connaissance


dans la << pensée de Mao »

" Quiconqueveut connaitre un phénomènene peut y arriver sans se mettre


en contact avec lui, c'est-à-dire sans vivre (se livrer à la pratique) dans le
milieu mëme de ce phénomène.
" Toutes les connaissancesauthentiquessont issues de l'expérience immé-
diate. Toutefois, on ne peut avoir en toutes choses une expérience directe:
en fait, la majeurepartie de nos connaissancessont le produit d'une expérience
indirecte: par exempletoutes les connaissancesque nous tenons des siècles
passés et des pays étrangers.
• La connaissancecommence avec l'expérience, c'est là le matérialisme
de la théorie de la connaissance.( ... ) La connaissancerationnelle dépend de la
connaissancesensibleet celle-ci doit se développeren connaissancerationnelle,
telle est la théorie matérialiste-dialectiquede la connaissance.En philosophie,ni
le " rationalisme,. ni I' " empirisme» ne comprennentle caractère historiqueou
dialectique de la connaissance,et, bien que ces théories recèlent l'une comme
l'autre un aspect de la vérité,... elles sont toutes deux erronées du point de vue
: .. de la théorie de la connaissanceconsidéréedans son ensemble.

-45-
.. Notre conclusion est l'unité historique, concrète, du subjectif et de l'objectif,
de la théorie et de la pratique, du savoir et de l'action ... ,. (De la. pratique, op. clt.,
pp. 334-343).
Telles sont les thèses maoïstes sur la gnoséologie. Résumons les; puis nous les
passerons au tamis du matérialisme dialectique : · ·

1°) Toutes les connaissances authentiques sont issues de l'expérience immédiate,


ou encore, l'expérience est le critère de la vérité.

2°) Le matérialisme dialectique est la réconciliation de l'empirisme et du rationalisme.

1. L'expérience immédiate, critère de la vérité


Cette affirmation est absolument antl-matérlallste et par suite anti-marxiste.
Notons tout d'abord que Mao exclut tout le domaine de la connaissance humaine
effective qui n'est le produit d'aucune « expérience .. particulière. Cela n'est pas 'sans
nous rappeler une ancienne polémique que Lénine mena en son temps contre les empi-
riocriticistes ; et les critiques adressées par Lénine à Avénarius peuvent être retournées
à Mao: ·
« Avénarius... veut que le contre-terme [le monde physique • NdR] soit
inséparable du terme central [le sujet "idéal» percevant et connaissant - NdR].
le milieu inséparable du Mol, le non-Mol inséparable du Mol (comme disait
déjà J.G. Fichte). Que cette théorie ne soit qu'un travestissement de l'idéalisme
subjectif, nous l'avons déjà dit en son lieu et place, et le caractère des attaques
d'Avénarius contre la "matière» est parfaitement clair: l'idéaliste nie l'existence
du physique indépendamment du psychique et repousse pour cette raison la
conception ilaborée par le philosophe pour désigner cette exlstencs » (Matéria-
_llsme et Empiriocriticisme, Œuvres, Tome 14, p. 148).
En conséquence de quoi, Mao exclut du champ de la connaissance humaine tout
ce qui ne dérive pas de notre expérience ou de celles d'autres individus. Que répondrait-il
à la question posée par Lénine au paragraphe 4 de son premier chapitre, " la nature
existait-elle avant l'homme ? » :

"La mystification d'Avénarius [Mao]. qui reprend sans réserve l'erreur de


Fichte, est parfaitement bien dévoilée ici. L'élimination fameuse de l'opposltlon
entre le matérialisme et l'idéalisme à l'aide du mot « expérience », s'avère un
mythe dès que nous passons à des questions concrètes déterminées. Telle est
la question de l'existence de la terre avant l'homme... » (Ibid., p. 72).
Voilà donc ce qu'il en est de la signification réelle de I' « expérience » pour
le marxisme. ·

Selon Lénine la théorie matérlallste de la connaissance affirme que les choses


existent en dehors de nous, de nos sensations et de notre conscience, Indépendam-
ment de l'expérience sensible particulière :

" La matière est primordiale ; la pensée, la conscience, la sensibilité sont les


produits d'une évolution très avancée. Telle est la théorie matérialiste de la
connaissance adoptée d'instinct par toutes les sciences de la nature » (Ibid.,
p. 75). '
« Le « réalisme naïf» de tout homme sain d'esprit ( ... ) consiste à admettre
l'existence des choses, du milieu, du monde Indépendamment de nos sensations,
de notre conscience ( ... ). Nos sensations, notre conscience ne sont que l'image
du monde extérieur et il est évident que la représentation ne peut exister
sans ce qu'elle représente, tandis que l'objet peut exister indépendamment de

-46·-
« naïve" de l'humanité, le matérialisme
celui qui se le représente. La conception
la met consciemmentà la base de sa théorie de la connalssance» (Ibid., p. 69).
Face à cette conception,se présentecelle de l'idéalismepour lequel la sensibilité,
la pensée et ses facultés, bref l'ensembledes attributs du sujet percevantet " expéri-
mentant», est primordial, la matièreétant ramenée à un effet de la pensée:
« Engels déclare- dans son L. Feuerbachque le matérialismeet l'idéalisme
sont les courants philosophiquesfondamentaux.Le matérialismetient la nature
pour le facteur premieret l'esprit pour le facteur second; il met l'être au premier
plan et la pensée au second. L'idéalisme fait le contralre» (Ibid., p. 100).
Notons en passant que si, pour les marxistes,l'histoire de la pensée humaineest
le lieu du heurt entre ces deux grandestendances,Mao ne fait jamais mentionde cette
distinction; bien mieux. il lui substitue l'opposition idéaliste entre l'empirisme et. le
rationalisme·

2. Le matérialisme dialectique est la cc synthèse » de l'empirisme et


du rationalisme
Nous revoilà à nouveauen plein 18• siècle I La théorie de la connaissancemaoïste;
de par cet éclectisme hautementrevendiqué,n'est donc qu'une version « modernisée>:>.
(c'est-à-direabâtardie) du criticisme kantien et donc un ennième révisionnismesur le
plan philosophiquecomme sur le plan politique (la greffe du criticisme sur le tronc.
du marxismeétait déjà un des chevauxde bataille de E. Bernsteinet de son alter ego
philosophant,Conrad Schmidt). Ce criticisme tente de réaliser la fusion de deux
philosophies: l'empirisme et le rationalisme. Pour la première, toutes nos connais-
sancesdérivent de l'elpérience, avec des implicationstantôt agnostiques(Locke), tantôt
nettement'subjectivistes (Hume), tantôt matérialistes-métaphysiques (Condillac et les
sensualistesfrançais, parmi lesquels d'Holbach et Helvétius, qui oscillent entre le
matérialismenaturaliste et, en histoire, la philosophiedes Lumières la plus naïvement
idéaliste). Pour la seconde, purement idéaliste, nos connaissancesdérivent de la
Raison,de ses idées innées ou de ses catégories a priori: c'est le rationalismede
Descartes,de Leibnitz et de Wolff.
En insistant surtout sur les aspects « empiristes" du criticisme, la « pensée de
Mao» ne réussit qu'à se rapprocherdavantagede la tradition philosophiqueanglaise
qui est sa source, prenantun caractèreagnostique.Cet agnosticismequi n'ose pas dire
son nom est un « matérialismehonteux" à un double titre, et précisémentparce
qu'il est «honteux», il laisse la porte ouverte à l'idéalisme. Car, comme l'écrivait
Engels:
« La conception de la nature qu'a l'agnostiqueest entièrement matérialiste
[nous verrons bientôt ce qu'il faut penser du «matérialisme» de Mao - NdR] ;
le monde naturel tout entier est gouverné par des lois et n'admet pas l'Inter-
vention d'une action extérieure; mais il ajoute par précaution: « nous Of!
possédons pas le moyen d'affirmer ou d'infirmer l'existence d'un être suprême
quelconque au-delà de l'univers connu..... Notre agnostique admet tout aussi
bien que notre connaissanceest basée sur les données fournies par les
sens; mais il s'empressed'ajouter: « comment savoir si nos sens nous four-
nissent des images exactes des objets perçus par leur intermédiaire? » ; et il
continue en nous informantque lorsqu'il parle des objets ou de leurs qualités,
il n'entend pas en réalité ces objets et ces qualités dont on ne peut. en
réalité rien savoir de certain,mais simplementles impressionsqu'ils ont produites
sur les sens» (Préfaceà l'édition anglaise - 1892 - de Socialismeutopique
et socialisme sclenOffque). ·

-47-
C'est pourquoi un Kant distingue entre phénomène et noumène, entre raison pure
et raison prallque, la seconde « ressuscitant le cadavre du déisme» que la première
« avait tué "· Pour sa part, Mao ne ressuscite pas dieu ( qu'à la différence de Kant, il
ne s'est jamais donné la peine de « cëcapner») (2), mais il ressuscite tout le
panthéon idéologique des vieilles divinités démocratiqueset tout l'humanismepleur-
nicheur que ses disciplesoccidentauxont porté à son comble.Son agnosticismeprésente
en effet sur le matérialismel'incomparable avantage praUque de lui permettre de
détacher le « socialisme,. de la brutale réalité matérielle des moyens et des rapports
·de production,de le placer dans des sphères... célestes,tandis que sur la terre profane
•règnentle marché et le salariat, que Mao y pratique la « coexistence pacifique,. et
une politique d' cc équilibre mondial.. impérialiste à laquelle il a sacrifié les paysans
indonésiens, par exemple, et qui a coOté des montagnesde cadavres. En faisant
·disparaîtrela réalité objective à l'aide de son « criticisme"• Mao peut bien prétendre
qu'en Chine se déroulent des " expériencessocialistes,. alors que les rapports écono-
mico-sociauxqui y sont en vigueur sont objectivementcapitalistes: qui peut connaître
,la chose en sol, c'est-à-direla nature de cette réalité sociale?
Commeon le voit, l'agnosticismetend les bras à l'idéalismesubjectif, au solipsisme
,et procède de la même conception de l'expérience, d'après laquelle on ne saurait
admettre aucune autre réalité que celle du sujet humain expérimentantet connaissant.
Le matérialismeintégral, c'est-à-diredialectique et historique, du marxisme,interprète
au contraire l'expérience comme un reflet des choses existant en dehors de nous
et de leur mouvement réel, reflet évidemment contradictoire, relatif, objectivement
conditionné, comme Lénine l'a rappelé avec énergie. Science positive et expérimen-
tale, donc, le marxismese fonde sur le postulat d'objectivité.
C'est là tout le sens de la polémique de Lénine dans Matérlalismeet Empirio-
criticisme:
« L' cc e»périence • couvre aussi bien en philosophie la tendance matéria-
liste que la tendanceidéaliste et consacre leur confusion ( ... ) . L'histoire de la
philosophie nous apprend que l'interprétation de la notion d' cc expérience"
divisait les matérialisteset les idéalistes classiques.La philosophie professorale
de toutes nuances pare aujourd'hui son fond réactionnaire de déclamations
variées sur I' cc expérience" ( ... ). On ne peut que plaindre les gens qui ont
cru, d'après Avénariuset Cie, à la possibilité d'éliminer, à l'aide du petit mot
cc expérience» la distinction « surannée" entre matérialisme et idéalisme"
(op. cil., pp. 153-154).
C'est de la même façon que
« les révisionnistesse traînent dans le marais de la vulgarisationphiloso-
phique de la science,substituant à la dialectique cc subtile" ( et révolutionnaire)
la "simple" (et pacifique)évolution.. (Lénine,Marxismeet révisionnisme).
La « pensée de Mao,. évoque très fréquemmentla catégorie d' " expérience.. ,
mais, dans le contexte d'une œuvre qui est pourtant censée exposer la théorie maté-
rialiste-dialectiquede la connaissance,elle .. omet" de préciser quelles en sont les
bases, les fondementsréels et objectifs. Cette omissionest déjà par elle-mêmeextrême-
ment significativeet elle permetde mesurerla consistancethéorique de cette élaboration
doctrinale, et, ce qui compte davantage encore, d'en caractériser !'orientation réelle.

(2) • La Critique de la raison pure de Kant, dit Heine dans lo llvre Ill de Contributionà l'hlatolre
•de la rellglon el de le philosophie en Allemagna, a coupé la tête au déisme•• Mals • l'homme doit
être heureux sur la terre... c'est la raison pratique qui le dit : qua la. raison pratique garantisse
·donc l'existence da dlau ». Et Haine da sa demander si Kant a opéré cette résurrectionuniquement ...
:pour lo bonheur da l'homme ou s'II na l'a pas fait aussi... • an vue de· la police ••

-48-
Dans sa théorie de la connaissance, Mao oscille entre l'empirisme et une variété
de criticisme kantien. L'aspect empiriste ressort clairement de l'affirmation qu'en défi-
nitive, toute expérience peut être ramenée à une expérience directe. Il est vrai que
toute connaissancedérive de l'expérience, mais cela, même des idéalistes, des spiri-
tualistes et un solipsiste comme Fichte, l'admettent. Mais affirmer que l'expérienceest
toujours directe et subjective, c'est précisément se rallier à l'empirisme, contre
le principe expérimental (3).
Mao n'ignore pas l'importance de l'abstraction pour dépasser la connaissance
immédiate dérivant de la simple perception, mais quand. il s'y réfère, il greffe un
critère rationaliste sur le critère empiriste qu'il reconnaît lui-même insuffisant, affirmant
qu'entre les choses existe un « lien interne» que seule la connaissancerationnellepeut
saisir, affirmation nettement criticiste. Il est vrai que Marx lui-même reconnaissaitque
le processus de la connaissancepassait à différents niveaux et que " toute science
serait superflue si la forme phénoménaleet l'essence des choses coïncidaient immé-
diatement», mais il excluait toute différence de principe entre cc phénomène,. et
« chose en soi» (4) et considérait le rôle de l'abstraction comme inséparablede la
reconstructionde la totalité concrète.Cette problématiquequi constitue un leit-motivdes
Cahiers philosophiques de Lénine est tout à fait absente de la « pensée de Mao..
qui se borne (précisément parce que cela sert son association éclectique entre empi-
risme et rationalisme) à en citer le passage qui dit: "L'abstraction de la matière,
de la loi de nature, l'abstractionde valeur, etc., en un mot toutes les abstractionsscien-
tifiques (sensées et à prendre au sérieux) reflètent la nature plus profondément,plus
fidèlement et de façon plus complète». Pourtant, cela s'accorde si mal avec la théorie
selon laquelle toutes les connaissancesproviennent de l'expérience directe, tandis que
l'élaboration rationnelle doit rechercher le lien Interne, que Lénine poursuit en disant:
.. La valeur est une catégorie qui « manque de la matière de la sensibilité... mais elle
est plus vraie que la loi de l'offre et de la demande». La notion de « llen Interne»
ne peut s'accorder a"3c la conception de Marx et de Lénine que si, à la différence de
Mao, on Je comprend comme un ensemble de r.elationsdéfinies au sein de la com-
plexité concrète qui nous apparaît comme un tout plus ou moins indifférencié et indé-
terminé,comme par exemplela cc société,. de l'idéologie, ou I' « économie», la « nation»
de la pensée vulgaire. En ce. qui concerne l'objet singulier, c'est sa coordinationdialec-
tique avec d'autres objets que l'investigation scientifique devra établir.
De la même façon qu'en cherchant à dépasser l'empirisme, Mao tombe dans le
criticisme, il tombe dans une forme de pragmatismeen cherchant à dépasserle doctri-
narisme spéculatif. Cela apparaît nettement dans ce passagede De la pratique:
• Pour connaître directement tel phénomène ou tel ensemble de phéno-
mènes, il faut participer personnellementà la lutte pratique qui vise à trans-
former la réalité, à transformerce phénomèneou cet ensemble de phénomènes,
car c'est le seul moyen d'entrer en contact avec eux en tant qu'apparences;
de même,c'est là le seul moyende découvrir l'essencede ce phénomèneou de cet
ensemble de phénomènes,et de les comprendre [ ... ). Si l'on veut connaitre
la théorie et les méthodesde la révolution, il faut prendre part à la révolution.,
(op. clt., pp.. 334-335).
Dans ce cas, comment Lénine a-t-il pu affirmer que sans théorie et sans orga-
nisation préliminaire adéquate,il ne peut y avoir de mouvementrévolutionnaire? Tout

(3) Il suffit de se rappeler que des défenseurs du système géocentrique de Ptolémée objectaient
à Galilée que l'expérience directe et personnelle montrait que le soleil allait de l'Orient à l'Occident
dans le ciel, en faisant • le tour de la te~re •. Ga1;1ée opposa non seulement à l'argument scolastique
d'autorité, mals au • bon sens» empirique le discours (c'est-à-dire l'argumentation logique) el l'exp6-
rlence r11leonnée (c'est-à-dile l'expérimentation eclentlflquemenl conduite).
(4) Ce sont simplement des différences dans 4a profondeur . de notre connaissance théorique
et pratique des choses et de leurs connexionsdl11lectlquesavec le milieu, c'est-à-dire de feur devenir.

-49-
ce qui en reste chez Mao, c'est « la grande importance» qu"il consent à reconnaître
à la théorie: c'est vague.
Pour le marxisme,la connaissanced'un événement,d'un processus.imnllque la
connaissancede ses déterminations,c'est-à-direde ses conditions d'apparition et de
disparition: et par conséquentla possibilité d'agir sur ces conditions, de modifier
le phénomène ou le processus,vérifiant ainsi la validité de la connaissance.Bien
sûr, la connaissancedu capitalisme,par exemple, présupposela société capitaliste:
mais c'est là une lapalissade.Il existe une belle différence entre le fait de vivre un
processuset le fait d'en connaitre les lois, de même qu'entre le fait de subir des
déterminationset celui de les comprendre (ce n'est pas le fait d'être exploité, par
exemple, qui permet de saisir le mécanismede l'exploitation). En général, il y a un
« saut qualitatif» net entre le fait de vivre dans le monde et celui de le transformer.
Pris dans l'absolu, l'aphorismede Mao conduirait à cette conclusion: Marx n'étant
pas " en contact» avec la dictature du prolétariat en 1848, son programmeétait pure-
ment utopique. li ne faut donc pas s'étonner si Mao affirme: « A l'époque du capita-
lisme libéral, Marx ne pouvait pas connaitre d'avance, concrètement,certaines lois
propres à l'époque de l'impérialisme,puisque l'impérialisme,stade suprêmedu capi-
talisme, n'était pas encore apparu et que la pratique correspondantefaisait défaut:
seuls Lénine et Staline [!] purent assumer cette tâche» (Ibid., p. 334).
Dans cette conception,un élément essentielde la science expérimentaledisparaît:
c'est la prévision, cette prévisionrevendiquéepar Lénine lorsqu'il écrivait: • L' « idéo-
logue» mérite d'être appelé idéologue uniquementquand il précède le mouvement
spontané et lui indique le chemin, quand il sait résoudreavant les autres toutes les
questionsthéoriques,politiques,tactiques et organisativesque se posent spontanément
les « éléments matériels» du mouvement». C'est ce qui distingue fondamentalement
le bolchevisme,restaurationet application complètesdu marxisme révolutionnaire,de
.
l'empirisme stalinien qui, sur le plan théorique, s'est traduit par une révision totale.
Descendantde la stratosphèreidéologiqueà la politique terrestre, il nous semble
indubitable que ce mélanged'affirmationstrès généraleset banales, de formulations
approximatives et équivoques,assaisonnéesde quelques rares citations classiques
détachéesde leur contexte,ont servi à Mao à tenter de justifier une vole chinoise
au socialisme qui n'aurait été révélée qu'à ceux qui participèrent en personneà la
« longue marche». De son point de vue, c'est aussi légitime que c'est inadmissibledu
point de vue où Marx, Engelset Lénine se plaçaient.Ce relativismen'est qu'un autre
aspect du pragmatismede Mao.

Le pédagogisme culturaliste

Cette autre caractéristiquede la " pensée de Mao» est clairement d'origine


bourgeoiseclassique.
Pour le philosophebourgeoisrationaliste qui voit dans la communautédes cons-
ciences le secret d'une vie publique harmonieuse,l'instruction revêt une importance
toute particulière. Dans l'optique qui définit l'individu par sa capacité.de penser, la
·liberté d'opinion est consacréecomme un droit « naturel» et comme la source de la
vie politique où les antagonismesentre les personnes et · 1es nations devraient se
régler par la vertu du verbe, de la démocratieet des pactes, la jurisprudenceprenant
le pas sur les rapports de force réels.

- 50 -
En tant qu'être doué de « raison » et... de quelques biens particuliers, tout homme
:se doit de participer à la vie sociale ; comme tel · il se découvre citoyen ; et, puisque
la démocratie exprime la volonté souveraine du peuple, il convient de le préparer à
'la conscience et au bon usage de ses cc droits ». Telle sera donc la tâche de l'école.
L'instruction publique joue ici à deux niveaux; d'une part, elle garantit la quali-
1ication de la force de travail des producteurs modernes de plus-value, d'autre part,
-elle contribue, en répandant l'idéologie bourgeoise au sein des larges masses, à la
diffusion des rapport mercantiles dans les campagnes. Par sa propagande anti-féodale
·.et laïque, elle est un facteur révolutionnaire sans égal qui lie la campagne à la vllle,
battant en brèche la puissance locale du propriétaire foncier et l'idéologie politique et
spirituelle qui soutient son pouvoir.
La « révolution culturelle» de 1966 n'est pas sans rappeler les objectifs de la
bourgeoisie révolutionnaire du 18< siècle. A deux siècles de distance, les tâches sont
similaires ; elles tournent autour de cette préoccupation fondam.entale: hisser un
pays à structure moyenâgeuse du mode de production précapitaliste à la hauteur de
ta productivité bourgeoise en cc comptant sur ses propres forces "··· Le plan réactionnaire
de Sun Yat-sen (rêve petit-bourgeois d'un plan d'aide financière et d'industrialisation
de la Chine fondé sur la cc coopération » internationale) avait été relayé par celui de
Mao (alliance privilégiée avec le « grand frère socialiste » russe) ; mais ce dernier
s'était révélé à son tour illusoire, les exigences classiquement impérialistes des « puis-
sances » s'avèrant décidément incompatibles avec celles de l'économie chinoise.

C'est au regard de cette tâche véritablement titanesque qu'il faut comprendre le


·culturalisme de Mao Tsé-toung, qui est historiquement tout autre chose que l'édu-
cationnisme réformiste et humanitaire des vieilles démocraties occidentales repues.
La: base d'une tellt, entreprise est la systématisation nationale ; or celle-ci ne peut
s'effectuer sans l'unification linguistique d'un pays aux parlers multiples qui déjà par
-eux-rnëmes contrarient l'essor commercial intérieur. L'obstacle des barrières douanières
intérieures et la faiblesse des forces productives se doublent en effet du manque
-d'unlté culturelle.

Mais d'autre part, vaincre l'apathie séculaire des masses attachées à la routine
propre au mode de production asiatique par la diffusion d'un cc mode révolutionnaire
de penser » et assujettir le prolétariat industriel aux objectifs parfaitement capitalistes
·de l'édification d'une grande nation moderne susceptible, dans un premier temps, de
jouer un rôle honorable sur la scène internationale, telles sont également les clefs du
-culturallsmè de Mao.
Les dirigeants chinois ne cessent de le répéter cyniquement, faisant ainsi écho
au slogan stalinien sur l'homme comme « capital le plus précieux » : la richesse de
leur pays réside tout entière dans les centaines de millions de bras qu'il i;'agit d'orga-
.n,iser le plus rationnellement possible, conformément au plan d'ensemble de l'édification
« socialiste "• plan relatif puisque mercantile, et qui n'a donc rien à voir avec la
véritable planification socialiste. D'où l'importance accordée par le maoïsme à la
·« lutte idéologique », thème dont le fil productiviste court dans toutes les œuvres
-du . «. grand président " et que l'on retrouve comme un refrain obsédant dans les
articles des quotidiens chinois.
· ,. Le progressisme culturaliste est l'envers idéologique obligé du productivisme
-stakhanovlste effréné qui tient lieu de norme patriotique et qui supplée à l'archaïsme
de la composition organique et technique du capital.
,•:,.
' ... ·Notons l'identité de perspective entre le culturalisme maoïste et l'idéologie petite-
:botirgeoise de Sun Yat-sen. Dans ses Souvenirs d'un révolutionnaire chinois, celui-ci

- 51 -

;11
attribuait les causes de l'échec de la première révolution chinoise à l'inertie de la
tradition idéologique du peuple,au « poids du passé». Et de proclamer:
« Je me fis le championde la doctrine de Wang yuang ming, qui préco-
nise l'union de l'action et de la connaissance.Savoir et agir ne font qu'un...
si notre peuple n'agit pas [s'il ne liquide pas les forces de tradition féodales-
patriarcales rurales - NdRJ, c'est qu'il ignore tout. ,.
Comme on le voit, là aussi, Mao n'a fait que reprendre le programmede Sün;
là encore l'idéologie du P.C.C. se découvreà nous commecelle du « véritable Kuomin-
tang ... La révolution culturelle, dont le but avoué consistait à faire de « tout le pays
une école de la pensée-mao-tsé-toung », variété asiatique de psychanalysede gro.ûpe,
ou reprise de l'ancienne tradition dramatique grecque de la catharsis,· peu importé,
devait lutter contre le poids de l'idéologie immobilisteet contre les forces obscuran-
tistes s'opposant à la construction d'une nation moderne qui, étant conjoncturel-
lement isolée, devait s'édifier de façon autarcique. Au niveau idéologique, cette
obligation de « faire par soi-même,. s'exprime dans la xénophobie de certains ju,ge-
ments apparemmentinsensés et grotesques, tels que la répudiation de.., Beethoven
et de Schubertou encore de Shakespeare.
Ce pédagogisme culturaliste et populiste, même dans le domaine littéraire et
artistique, n'est pas présenté comme une adéquation de la culture à la " nouv.elle
réallté » politico-sociale, mais (de façon plus ou moins directe) comme un facteur
causal de l'histoire, comme si la substitution d'une idéologie productiviste et pro-
gressiste à une idéologie féodale pouvait pallier l'immaturité des conditions écono-
miques, et la « pensée de Mao,. faire surgir du sol toute une industrie, alors qu'en,
réalité son développementest subordonné au laborieux et sanglant processus.de
l'accumulation primitive. C'est précisément là une conception typique de l'idéologie
bourgeoisedes Lu~ères.

MAO ET.. DEWEY, OU LE


PRAGMATISME DE LA « PENSEE DE MAO »
Revenonsà l'examen du second volet de la gnoséologiemaoïste, la « pratique...
Mao réduit, lui aussi, le marxismeà une variété de « philosophiede la praxis» (5)
et cela correspond à un emprunt fait à un mouvementphilosophique anglo-saxon-

(5) On retrouve naturellementl'influence du pragmatismedans la • philosophie· de la praxis •


que Gramsci oppose au matérialismehistorique, prétendant expressément que Marx ne peut être
consld6r6 comme • matérialiste•. Ces conceptions gramsclennesdérivent d'une part de cellea d..
Sorel et de Croce, de l'autre d"Antonlo Labrlola qui, par ailleurs, contribua grandementà la révision
de Ia dialectique, en l'interprétant comme une pure méthode génétique de discours philosophique.
Déjà en 1843, Moses HeBS publiait une • Philosophie der Tat• (de l'action, du fait, c'est-à-dire,
précisément, de la praxis) contre laquelle Marx polémique dans L'idéologie allemande et dont 1 ..
• théoricien• ,le plus notable élalt Karl Grün : • Il n'est pas Jusqu'aux absurdités évidentes de·
Hess qui ne soient très fidèlement recopiées par Grün. comme par exemple ,l'Idée que las construc-
tions théoriques forment le • fond social • et la • base théorique• des mouvementspratiques·•.
Gramsci aurait pu souscrire à ces Idées. puisque, pour lul, I' • hégémonie culturelle• rend possible·
Je mouvement social, etc. .Cela nous ramène loin en arrière de Hegel lui-même qui nolalt ~u..
la théorisation philosophique, à ·l'instar de • la chouette de Minerve•, • ne prend son vol qu au
crépuscule•, c'est-à-dire après le mouvement réel qui, bien entendu, pour l'idéaliste ·ob)ectlf est
l'expresalon et la délennlnatlon d'une Idée Impersonnelle, non identifiable dans 1a pensée des.
individus, mals existant comme • esprit d'une époque• que la philosophie peut s'approprier.a posteriori.
Comme le note t"Amérlcaln D. Woodcock• Hess adopta la définition d' • anarehleme » pour la phllo-
sophle sociale exposée dans • Die Phlloaophla da, Tat• de 1843 ( •.•). tl se distingua parmi las
socialistes rhénans comme le plus important rival de Marx• (l'anarchie, 1962, trad. ltal. Mllano, 1968.
p. 379).

- 52-
apparu. dans les dernlëres décades du 19" siècle, et dont les vulgarisateurs les plus
connus :furent W. James et John Dewey.

Deux traits caractérisentla conception pragmatiquede la connaissance,c'est-à-dire


l'idéologie portative du cadre d'entreprise: le rejet de tout dogmatisme; la valorisation
de l'action.
· " L'attitude que représentele pragmatismeest une attitude depuis longtemps
bien connue puisque c'est l'attitude des empiristes. Le pragmatismetourne le
dos ( ... ) à une foule d'habitudes invétéréeschères aux philosophesde profes-
sion ; à tout ce qui rend la pensée inadéquate,solutions toutes verbales, mau-
vaises raisons a priori, systèmesclos et fermés, à tout ce qui est un soi-disant
absolu ou une prétendue origine, pour se tourner vers les pensées concrètes
et adéquates et vers les faits, vers l'action efficace; le pragmatismerompt ainsi
avec le tempéramentqui fait l'empirisme courant, comme avec le tempérament
: · rationaliste... le pragmatisme...n'est qu'une méthode» (W. James. Le Pragma-
.i .' tlsme.).
Le pragmatisme, c'est clair, n'est qu'une variété d'idéalisme. Sa particularité
réside dans son rejet des a priori rationalistes; sa méthodeest celle des ajustements
de. la connaissanceà l'expérience (toujours elle 1), de la subordination des théories
aux faits. Il est donc une philosophie de l'action. Etre, ce n'est plus simplement
sentir, percevoir, être perçu ou encore tout à l'opposé, concevoir, en projetant sur
le monde sensible ou sur les données des sens les catégories a priori de l'esprit
(rationalisme); c'est transformerle monde extérieurconformémentà un projet signifiant
dont la réalisation effectiveconstitue le critère de validation.
Ainsi, si je suis managerd'entreprise, le volume de mes ventes de marchandises
lancées sur le marché sera pour moi soit la preuve de l'exactitude de mes études
de markéting et du bien-fondéde mes orientations productives, soit l'infirmation de
mes estimations,màls, dans tous les cas, le critérium de vérité de mon projet mercantile.
Quant au:i( lois objectives réelles qui règlent l'adéquation de l'offre à la demandeet
précisent· ses limites, peu m'importe, puisque je suis capitaliste et non pas... révoiu-
ttonnaire marxiste tirant de l'étude des lois du mouvementsocial la prévision des
prochainessecoussesde l'appareil productif et de leurs répercussionssur les classes
correspondant à un degré donné des forces productives (6) .
. On voit par cet exempleque le postulat d'objectivité et le déterminismesont loin
de. caractériser le pragmatisme,dont le fond est plutôt la catégorie de praxis, la capa-

(6) • Un pays dont la richesse croit rapidement a des réserves suffisantes pour conclller les
classes et les partis adverses. Quand, au contraire, les contradictions sociales s'aiguisent, la base
d'une politique de compromis vient à faire défaut. Si ·l'Amériquen'a pas connu • l'étroitesse dogme·
tlque », c'est ,parce qu'elle a eu à sa disposition une grande quantité de terres vierges, de
ressources naturelles Inépuisables et donc, à ce qu'il semblait, des possibilités !.Jllmltées d'enrlchis-
semenI. Pourtant, même dans ces conditions, ·l'esprit de compromis n'a pas empt<:hé la guerre
clvllè· lorsque _ l'heure en a sonné.
• La pensée .empirique, limitée à la solution de problèmes Immédiats a semblé suffisante aussi
bien , aux milieux bourgeois qu'aux mllleux ouvriers ( ... ). Mals aujourd'hui que la ,loi da la
valeur da Marx au lieu de stimuler l'économie en mine les fondements, -la pensée écle<:tiqueconci-
liatrice, avec son attitude hostile et méprisante envers le marxisme ( ... ), et son couronnement
philosophique,· le ·pragmatisme,deviennent totalement Inadéquats, toujours plus Inconsistants, réaction-
naires, ridicules • (Trotsky: Le marxisme el noire lampa, 1939).
• li était absolument néceasalre d'expliquer pourquoi les Intellectuels « de gauche• américains
accl!l)tent le marxisme sans la dialectique ( ... ). Le secret est simple. Dans aucun autre pays la
conception de la lutte des classes ne s'est heurtée à un refus aussi massif ·que dans le pays
des • posslbllltés llllmllées •. Le refus des contradictions sociales comme force· motrice du déve-
loppement a conduit à ,la négation de la dialectique comme logique des contradictions dans la
domaine da la . pensée théorique. Dans la domaine politique, on considéra posslbla de convaincre
tout ·Je monde de la JualeHe d'un programme à J'aide d'habiles syllogismes et da·.la possibilité da

-53-
cité présumée du sujet à plier l'objet à ses caprices, à ses desseins et en premier
ressort, à sa volonté. Le pragmatisme est toujours volontariste; c'est une philosophie-
de la praxis.

li est impossible ici de développer davantage ce point précis, mais nous pouvons
remarquer le lien de parenté indéniable qui lie cette conception de la connaissance
à une autre variété d'idéalisme fort à la mode, l'idéalisme phénoménologique, anti-
scientifique et indéterministe, dont les thèmes et le lyrisme existentialiste sont autant
d'apologies du sujet, de la liberté absolue, et d'âpres ressentiments contre le maté-
rialisme historique.

Naturellement, car la voie du révisionnisme est pavée de bonnes intentions, Mao


se déclare marxiste et matérialiste dialectique. Mais il n'échappe pas pour autant à
l'éclectisme et au volontarisme du pragmatisme, réédition plutôt tardive de I' « optl-
misme industriel » des débuts du capitalisme et, en Occident du moins, héritage d'une
époque de différenciation sociale relativement faible. En Chine, le « point de vue
de l'ingénieur » ou du « manager» devient, mutatis mutandis, le point de vue du
bureaucrate-stakhanoviste, de l'organisation du « grand bond en avant». Indubitable·
ment, chez Mao, l'idéologie volontariste du pionnier correspond aux tâches de
l'accumulation primitive. Ce n'est pas un simple héritage du passé qui s'est perpétué
de façon réactionnaire jusque dans la phase impérialiste, dominée par le capital
financier. Dans son écrit De la contradiction (1937), Mao affirme:

« La conception dialectique du monde nous apprend surtout à observer et


à analyser les mouvements contradictoires dans les différentes choses, les
différents phénomènes, et à déterminer, sur la base de cette analyse, les
méthodes propres à résoudre les contradictions. [ ... ] Les contradictions qualita·.
tivement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitative-
ment différentes. Ainsi la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie
se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses popu-
laires et le ,égime féodal, par la révolution démocratique; la contradiction
entre les colonies et l'impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale. [ ... ]
On est incapable de résoudre comme il faut les contradictions inhérentes à
une chose ou à un phénomène si l'on ne fait pas attention aux étapes du
processus de son développement [ ... ] ... dès lors apparut un stade particulier,
le stade de l'impérialisme; le léninisme est le marxisme de l'époque de l'impé-
rialisme et de la révolution prolétarienne, précisément parce que Lénine et
Staline ont donné une explication juste de ces contradictions et formulé correc-
tement la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne appelée à les
résoudre" (Œuvres choisies, Ed. Pékin, I, 352-363).

reconstruira la société par des méthodes ratlonnellea. Da même, dans le domaine théorique, on
admit comme un. fait prouvé que la logique aristotélicienne, abaissée au niveau du bon sana,
suffisait à résoudre toutes !as questions.
• La pragmatisme, mélange da rationalisme et d'empirisme, devient la philosophie nationale des
Etats-Unis. La méthodologie da Max Eastman ne diffère pas fondamentalement de cella d'Henry
Ford : tous deux considèrent la vivante société du point da vue de l'ingénieur (1Eastman platoni-
quement). HJsloriquemant, l'actuel mépris envers la dialectique s'expliqua simplement par le fait
que las grands-pères el les grand-mèresde Max Eastman el d'autres ne sentaient pas le besoin
da la dialectique pour conquérir des territoires et s'enrichir• (Trotsky, Une oppoaltlon bourgeoise
dana le Soclalisl Workera Party, 15 décembre 1939).
• Oans une ambiance de stabilité sociale, ·le bon sans sa révèle suffisant pour faire du com-
merce, soigner des malades, écrira des articles, diriger un syndicat, voter au Parlement, fonde,
une famille, ·crollre et se ,multiplier. Mals dès qu'il tente da sortir da sas llmlles naturelles pour
se placer sur ,Je terrain des générallsallons lea plus complexes, le bon sens apparait . pour ce
qu'il est : :l'ensemble des ·préjugés d'une ·certaine classe à une certaine époque. La crise pure
el simple du capitalisme le déconcerte: face aux catastrophes que sont les révolullons, les contre-
révolullons el les guerres, le bon sens n'est qu'un pariait Imbécile. Pour comprendre las pertur-
bations • catastrophiques• du cours • normal• des choses, Il faut de plus hautes qualités Intellec-
tuelles, dont !'expression phUosophlquen'a été donnée Jusqu'ici que par le malérlallsme dialectique•
(Trotsky,.Leur morale et la notre, 16 février 1938).

-54-
L'idéalisme pragmatique de Mao s'exprime: ici dans la thèse suivante: puisque
les pMnomènes sont contradictoires et présentent plusieurs phases de développe-
ment, à chacune de ces phasesdoit correspondre un moyen particulier de dépasser
et résoudre les contradictions.Le matérialisme est ainsi noyé dans une prétendue
dialectiqueou plutôt Mao omet de définir la caractéristiquefondamentaledu marxisme
révolutionnairequi est matérialisteavant toute chose et qui, en tant que tel, attribue
une existence objective aux choses et à leur mouvement,en dehors de nous et de
notre volontéI A elle seule, la dialectique ne peut définir la méthode du communisme
scientifique.Il y a à cela une raison bien simple: c'est que la dialectique est née en
Grèce il y a quelques 25 siècles, et que, bien avant d'être étudiée en ses moindres
détails par Hegel, elle fut pratiquée par un certain Platon qui l'appliquait déjà à la
recherchedes essences,formaliséepar son disciple Aristote et reprise au 17· siècle,
parallèlementau renouveaudes sciences de la nature.
L'idéalisme,en particulier l'idéalisme hégelien, fut lui-mêmedialectique et parfois
ccobjectit» dans certaines de ses analyses; qu'on se réfère par exemple à ces pages
des Leçons sur la phllosophlede l'histoire où il suffit de renverser la problématique
idéaliste pour obtenir des contenus de connaissanceet des matériaux directement
utilisablespar l'analyse matérialiste.
Dans le schéma maoïste,étudier un phénomèneparticulier revient à saisir ses
contradictionsinternes afin d'adopter la cc méthode juste "• adéquate à leur résolution.
Mais, dès que change la phaseoù se meut le phénomène,la méthode se transforme
elle aussi. Le pragmatismemaoïstene se donne donc pas pour fin de saisir scientifi-
quementdes processus objectifs indépendantsde la perception et de la volonté de
celui qui en fait l'expérience; son dessein n'est pas de connaître le développement
des choses, de découvrir la loi de leur mouvementpour s'adapter à cette loi néces-
saire, d'agir selon les généralisationstirées des caractéristiquescommunesaux pro-
cessus réels appréhendés et connus dans l'expérience et l'intervention pratique;
tout au contraire,il se f1ropose de... dégagerles recettessusceptiblesde cc résoudre» les
contradlctlons.
Ainsi Marx étudiant le capitalisme libéral et concurrentiel aurait tiré de sa
tête, le malheureux,une théorie ingénieuse pour l'éliminer et lui substituer le socia-
lisme; et Lénine, agissant dans une autre phase, aurait dû adopter un autre plan, etc...
Le matérialismedialectique est assimilé à l'empirisme de l'autodidacte qui sort de
sa cervelle, comme l'illusionniste les lapins de son chapeau, les cc méthodesjustes»
pour résoudre les problèmesau jour le jour, et en chercher la solution adéquate
sur la base d'une expérience multiple et continuellement renouvelée: tel est le
matèrlallsme dialectique dans la version maoïste, ou mieux, voilà à quoi se réduit
la cc praxis révolutionnairesubversive» dans la philosophie de la praxis. C'est à la
pensée qu'est assigné le rôle " actif», alors que la matière, la nature, la société,
bref la sphère de l'extériorité,sont ramenéesà la passivitédes objets, à l'inertie des
choses que la pensée marque de son sceau et que la volonté met seule en
mouvement(7).
Il est clair que dans cette conception, le déterminismequi régit l'intervention
humaineelle-même,c'est-à-direles conditions réelles de la modification de processus

(7) Comme nous l'avons vu cl-dessus, celle conception correspond aux Interprétations pragma-
tistes et lnstrumentalistes des Thhee eur Feuerbach, ainsi qu'aux critiques néo-Idéalistes, phënomëno-
loglques et existentialistes contre I' • objectivisme• qui prétendait • se placer du point de vue
de l'univers• comme disait Gramsci ou qui, comme disait Lukacs dans Histoire et conscience de
claaae, serait une pure émanation Idéologique du • fétichisme• réifiant de la bourgeoisie.

-55-
donnés grâce à la connaissancedes lois auxquellesils obéissent,disparaît dans une
« nuit où tous les chats sont gris .. et où la gloriflcation de I' « activité humaine»
tient lieu d'argumentationmatérialisteet donc historique. Voyons par contre ce que
dit Marx dans un passagecélèbre de La Sainte Famllle:
.. En interrogeantce .. tout en tant que tel » [ la pauvreté et la richesse,
le travail et le capital - NdR] sur les prémissesde son existence,la Critique
critique [il pourrait tout aussi bien s'agir de Mao car ces deux idéologies
participent de la même orientation idéaliste qui substitue à la lutte de classe
réelle la révolutiondans les esprits - NdR] cherche donc, suivant un procédé
spécifiquementthéologique,les prémissesde l'existence du tout en dehors de
lul. La spéculationcritique se meut en dehors de l'objet dont elle prétend
traiter. Alors que la contradiction tout entière n'est rien d'autre que le mouve-
ment de ses deux pôles et que la nature de ces deux pôles est la condition
préalable de l'existencedu tout, la Critique [Mao - NdR] se dispensed'étudier
ce mouvementréel créateur du tout, pour être à même de déclarer que la
Critique critique [la .. pensée-mao-tsé-toung » - NdR] en tant que Calme de
la connaissance,se situe bien au-dessus des deux pôles extrêmes de la
contradiction et que son activité, après avoir créé le « tout en tant que tel "•
est seule à pouvoir abolir [«résoudre» chez Mao - NdR] l'abstraction qu'elle
a créée.
Le prolétariat et la richesse sont des contraires.Commetels ils constituent
une totalité. Ils sont tous deux des formationsdu monde de la propriétéprivée.
La question est de savoir quelle place déterminéechacun d'eux occupe dans
cette contradiction.Dire que ce sont deux faces d'un tout ne suffit pas.
La propriété privée en tant que propriété privée est forcée de perpétuersa
propre existence; et par là-mêmecelle de son contraire, le prolétariat.La pro-
priété privée qui a trouvé sa satisfaction en soi-mêmeest le côté positif de
la contradiç,tion.
Inversement,le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de s'abolir lui-
même et du coup d'abolir son contraire dont il dépend, qui fait de lui le
prolétariat: la propriété privée. Il est le côté négatif de la contradiction,
l'inquiétude au cœur de la contradiction, la propriété privée dissoute et se
dissolvant.
La classe possédanteet la classe prolétairereprésententla mêmealiénation
humaine. Mais la première se sent à son aise dans cette aliénation; elle y
trouve une confirmation,elle reconnait dans cette aliénation de soi sa propre
puissance,et possèdeen elle l'apparenced'une existence humaine; la seconde
se sent anéantie dans cette aliénation, y voit son impuissanceet la réalité
d'une existence inhumaine.Elle est, pour employer une expressionde Hegel,
dans l'avilissement,la révolte contre cet avilissement, révolte à laquelle la
pousse nécessairementla contradiction qui oppose sa nature humaine à sa
situation dans la vie, qui constitue la négation franche, catégorique,totale de
cette nature (8).
Au sein de cette contradiction,le propriétaireprivé est donc le parti conser-
vateur, le prolétaire,le parti destructeur.Du premier émane l'action qui maintient
la contradiction,du second l'action qui l'anéantit.

(8) ·Ceci est à comprendre comme Indiqué dans les Manuscrits 6conomlco-phllosophlques de
1844 (XXIV) : a Le travail ailéné fait ( ... ) de l'essence spécifique de l'homme•, c'est-à-dire a de la
transformation du monde objectif par le travail •, de la production qui • est sa via générique·
active, (Gattungslebsn = vie de l'espèce) a une essence qui lul est étrangère•· Cela n'a rien
à voir avec la nature humainede la philosophie des Lumières.Comme Marx le notait dans Mlsèra de
ta Philosophie, Il, 3: « Monsieur Proudhon Ignore que l'histoire tout· entière n'est qu'une transfor-
mation continuelle da la nature humaine•.

-56-
Il est vrai que, dans son mouvement économique, la propriété privée s'ache-
mine d'elle-même vers sa propre dissolution ; mais elle le fait uniquement par
une 6voluUon Indépendante d'elle, Inconsciente, qui se réalise contre sa volonté
et que conditionne la nature des choses: uniquement en engendrant le prolé-
tariat en tant que prolétariat, la misère consciente de cette misère morale et
physique, l'humanité consciente de cette inhumanité qui, du fait de cette
conscience, s'abolit en se dépassant. Le prolétariat exécute la sentence que
ta propriété privée prononce contre elle-même en engendrant le prolétariat,
tout comme il exécute la sentence que le travail salarié prononce contre lui-
même en engendrant la richesse d'autrui et sa propre misère... Si le prolétariat
remporte la victoire, il ne devient pas pour autant le côté absolu de la société ;
il ne vainc en effet qu'en se supprimant lui-même ainsi que son contraire. C'est
alors aussi bien le prolétariat que le contraire qui le conditionne, la propriété
privée, qui disparaissent.
.. Si les auteurs socialistes attribuent au prolétariat ce rôle historique
mondial, ce n'est pas du tout comme la Critique critique [et la « penséede Mao"
- NdRJ affecte de le croire parce qu'ils considèrentles prolétaires commedes
dieux. C'est plutôt l'inverse.Dans te prolétariat pleinementdéveloppése trouve
pratiquement achevée l'abstraction de toute humanité, même de l'apparence
d'humanité; dans les conditions de vie du prolétariat se trouvent condensées
toutes les conditions de vie de la société actuelle dans ce qu'elles peuvent
avoir de plus inhumain.Dans le prolétariat, l'homme s'est perdu en effet lui-
même,mais il a acquis en même temps la consciencethéorique de cette perte;
de plus, la misère qu'il ne peut plus éviter ni farder, la misère qui s'impose à
lui inéluctablement- expressionpratique de la nécessité-. le contraint direc-
tement à se révolter contre pareille inhumanité; c'est pourquoi le prolétariat
peut et doit nécessairement, se libérer lui-même.Or il ne peut se libérer lui·
même sans abolir ses propres conditions de vie. Mais il ne peut les abolir
sans abolir toutes les conditions de vie inhumainesde la société moderne,
conditions qui se résumentdans sa propre situation. Ce n'est pas pour rien
qu'il fréquente l'école du travail, dure école qui trempe ses hommes.Il ne
s'agit pas de savoir ce que tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier,
se représente momentanément comme son but. Il s'agit de savoir ce que le
prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquementde faire, conformémentà
cet être. Son .but et son action historique lui sont tracés, de manièretangible
et, irrévocable, par sa propre situation comme par toute l'organisation de la
société bourgeoiseactuelle...(La Sainte Famllle,ch. IV).
Les utopistes, affirme encore Marx dans Misère de la Philosophie (Il, 1),
« ne voient dans la misère que la misère, sans en découvrir le côté révolutionnaire
subversif,qui renverserala vieille société, aussi longtempsqu'ils cherchent la science
et construisent uniquementdes systèmes"· « Ceux qui, pour satisfaire les besoins
des classes opprimées,improvisentdes systèmeset chevauchentles chimèresd'une
science régénératrice.. qu'ils cherchent dans leur propre esprit sont seulement" des
utopistes». Mais quand le côté subversif, révolutionnairede la misère est enfin
cc découvert"• ce qui se produit cc à mesure que l'histoire progresse et que la lutte
du prolétariat se dessine plus nettement"• « la science produite par le mouvement
historique, et auquel elle s'est associée en connaissancede cause, cesse d'être
doctrinaire pour devenir révolutionnaire"·
La science révolutionnaire,le communismescientifique se résument justement
dans l'identification du .. côté révolutionnaire,subversif.. objectif de la réalité sociale
et de son devenir. C'est là ce qui, au-delà de toutes les divagations Idéologiqueset
utopistes,rend possible la transformationrévolutionnairede cette réalité.

-57-
LA cc PENSEE DE MAO »
DANS LA TRADITION OPPORTUNISTE

·« Oontradictlons » ou cc antinomies » proudhoniennes ?

« La loi de la contradictioninhérenteaux choses et aux phénomènes, c'est-à-


dire la loi de l'unité des contraires, est la loi fondamentalede la nature et de
'la société et partant, la loi fondamentalede la pensée. Elle est à l'opposé
de la conception métaphysiquedu monde ( ... ). Selon le point de vue du maté-
rialisme dialectique, la contradiction existe dans tous les processus qui se
déroulent dans les phénomènesobjectifs et dans la pensée subjective, elle
accompagnetout processusdu début à la fin, et c'est en cela que réside son
·caractère universel et absolu; chaque contradiction et chacun de ses aspects
ont leurs particularités respectives; et c'est en cela que réside le caractère
spécifique et le caractèrerelatif de la contradiction.Dans des conditions déter-
minées, il y a identité des contraires; ceux-ci peuvent donc coexister dans
l'unité et se transformerl'un en l'autre, et c'est aussi en cela que consiste le
caractère spécifiqueet le caractère relatif des contradictions.Toutefois la lutte
des contraires est ininterrompue; elle se poursuit aussi bien pendant leur
-çoexistencequ'au moment de leur conversion réciproque, où elle se manifeste
avec une évidence particulière. C'est encore en cela que réside l'universalité
et le caractère absolu de la contradiction.
« Lorsque nous étudions le caractère spécifique et le caractère relatif de
la contradiction, nous devons prêter attention à la différence entre la contra-
diction principale et les contradictions secondaires,entre l'aspect principal et
.l'aspect secondaire de la contradiction; lorsque nous étudions l'universalité
de la contradiction et la lutte des contraires,nous devons prêter attention aux
différences existant entre les multiples formes de la lutte des contraires,sinon
nous commettronsdes erreurs. Si à l'issue de notre étude, nous avons une
idée claire des points essentiels ci-dessus exposés, nous pourrons battre en
brèche, les conceptionsdogmatiquesqui enfreignentles principes du marxisme-
léninisme et qui nuisent à notre cause révclutlonnalre » (De la contradiction,
op. en, p. 385).
On trouve condenséesdans cette page les trois caractéristiquesdu révisionnisme
maoïste malgré la phraséologiecc marxiste» approximativeà laquelle il ne peut manquer
de recourir.
Dans le domaine gnoséologlque(théorie de la connaissance),c'est la dissolution
de la conception scientifique du marxisme dans un idéalisme pragmatiste corres-
pondant à un point de vue bourgeois.
Dans le domaine de la théorie de l'histoire. c'est la substitution au matérialisme
historique, partie intégrante du matérialisme dialectique, d'une métaphysiquevague-
ment évolutionnisteet surtout lndétermlnlste,justification idéologique du progressisme
.démo-bourgeoisdu soi-disant « parti communiste,. chinois.

- S~-
Dans la conception de la dialectique, c'est la réduction de cette dernière à
la logique formelle, !'antinomie néo-kantienne,proudhonienne(9) prenant la place
du dépassementdialectiquede la contradiction (10), entenducomme processusobjectif
de négation de la négation.

La logique de l'interaction ( 11) prend le pas sur celle des processus.Ce n'est
par un hasardsi Mao se débarrassede la synthèsedialectiqueà l'aide des catégories
de .. contradiction principale" et de « contradiction secondaire», les contradictions
secondaires« au sein du peuple» étant présentéescomme susceptibles de rester
cc en équilibre» ou de se neutraliserréciproquement: l'écrit de 1937 De la contra•
diction (comme celui de vingt ans plus tard Sur les contradictionsau sein du peuple)
visait en effet à [ustlfler l'interclassismeet notammentl'alliance avec ce Kuomintang
qui, en 1927, avait physiquementdétruit le mouvementcommuniste chinois avec la
bénédiction de Staline. Mieux, plus que d'un nouveau type d'alliance, il s'agissait,
comme nous l'avons maintesfois signalé, d'une adoption des directives programma-
tiques et du rôle du Kuomintangen leur donnant un contenu démo-révolutionnaire
réel, un contenu paysan-révolutionnaire, d'une transformationdu pseudo-PCC,mons-
trueux parti de cc deux classes», en véritable Kuomintang.

Une conception qui, comme le maoïsme,penche résolumentvers l'empirisme et


le pragmatismeet qui noie la méthode dialectique dans une cc théorie des contra-
dictions» visant à concilier celles-ci équivaut à une liquidation du matérialismehisto-
rique. En effet, si ce dernier part de l'expérienceet utilise une méthodologiedialectique
(comme ce fut d'ailleurs égalementle cas d'écoles anti-matérialistes),il a pour fin
de découvrir les lois matériellesobjectives qui règlent l'apparition des événements
et des processus,car, en observantlesdites lois, il lui sera possible de modifier les
conditions de cette apparition et donc la manifestationdes phénomèneseux-mêmes.
Etre marxiste n'est donc pas seulement se référer aux instruments qu'utilise le
marxisme,mais reconnaitre que ceux-ci permettent de découvrir des lols objectives
qui exprimentle mouvementmatérieldans la nature et dans la société, c'est accepter

I>

(9) A ce propos, on lit dans Auguste Blenqul, du bourgeois Samuel Bernstein (Paris, 1970,
pp. 220-221) : • Parmi les doctrines antl-soclallstes, Il .faut ranger celle de Proudhon ( .•.). Personne
n'a défendu avec plus de conviction que Proudhon la propriété privée, personne n'a été plus pro-
fondément religieux. Toute sa philosophie, malgré ses affirmations contraires, était antl-dlalectlque;
elle était axée sur l'antinomie, c'est-à-dire sur une contradiction non résolue entre deux principes
ou conclusions. dont chacun était tenu pour vrai, avec pour résultat l'équUibre, l'lmmobillsme,
un conservatisme exaspéré. Son apparente opposition aux idées admises n'était en réalité qu'un
travestissementet un prétexte: d'après ses propres paroles (P.J. Proudhon, Carnets, Paris, 1960, I,
p. 375), H était foncièrement • ennemi de tous les antagonismes ••·• Proudhon Jouit toujours du
crédit des traditlonnallstes, des socialistes, des anarchistes et des anu-rnarxlstes de toutes nuances•.
( 10) En a:llemand, Aulllebung, qui signifie ·lever au sens de dépasser, mais aussi élever a un
oegré supérieur et conserver dans cette transposition, processus dont Marx a emprunté la notion
à l'idéaliste Hegel, mals en le • remettant sur ses pieds •.
(11) C'est celle de tout Idéalisme-pragmatiste,du néo-platonisme de Whitehead au • relalion-
nlsme• néo-phénoménologique.
Dans Es1al1 sur l'Hlstolre du matérialisme (1896) (1, D'Holbach), Plékhanov écrit : • L'effet
réciproque ['l'interaction, NdR) que Hegel appelle l'expresalon la plus véridique du rapport de cause
à effet n'explique rien dans le processus du mouvement historique•• Et Il elle Hegel lut-même:
• SI l'on s'arrête à considérer un contenu donné sous le seul rapport de l'action réciproque, on
conviendra que c'est ,là une atlituae parfaitement absurde; on n'a alors affaire qu'à un fait Isolé
et l'exigence d'une médiation, qui est primordiale, tersqu'cn applique la relation de causalité, reste
lnsatlsfalte». Plus loin (111. Marx), toujours à propos du • point de vue de oJ'actlon réclproque », il
écrit : • Il serait Insensé d'oublier que ce n'est pas seulement un point de vue légitime, mais qu'U
est en outre absolument Inévitable. Seulement il serait absurde d'oublier que ce point de vue
par ,lui-même n'explique rien, qu'il nous faudra pour l'utiliser à bon escient, rechercher toujours
le • troisième terme •, ·le • terme supérieur• qui, pour Hegel eat le « concept • et pour noua la
situation économiquedes peuples et des paya dont l'influence réciproque doit être constatée et co~rlae "
[ il était question plus haut de • l'esclavage dans les colonles européennes•. dont Plékhanov
notait que • pour ,l'e~pliquer, il faut considérer les rapports économiques Internationaux• - NdR).

-59-
les conclusions auxquelles la théorie matérialiste est parvenue en dégageant ces
lois. Le marxisme est une science expérimentale, et quand, dans son Que Faire?,
Lénine affirme « sans théorie révolutionnaire,pas de mouvementrévolutionnaire
•, il
se réfère à une théorie confirmée non seulementpar toutes les révolutionsdu siècle
dernier et de notre siècle, mais par les contre-révolutlonselles-mêmes,et dont les
caractérisfiques de la société bourgeoise actuelle sont la meilleure vérification.
Le marxisme est donc fondé sur des bases que l'on ne peut nier ou taire sans
miner toute la doctrine:
- le monde, la nature, la société existent objectivement et se meuvent selon
des lois propres, indépendantesde la connaissanceet de la volonté humaines,et
auxquelles la conscience et la volonté humainesdoivent s'adapter pour parvenir à
la vérité et à l'efficacité;
- la pensée humaine qui est, elle aussi, un produit du mouvementmatériel
objectif, reflète ces lois; en d'autres termes, te mouvementobjectif se reflète dans
les sensations et se reproduit dans le cerveau des hommes: la connaissancen'est
donc pas fondée sur l'expérience (qui n'en est qu'un instrument), mais sur la réalité
objective et sur ses lois.
« En face de la condamnation pure et simple, naïvement révolutionnaire,
de toute l'histoire antérieure. le matérialismemoderne voit dans l'histoire le
processus d'évolution de l'humanité, et sa tâche est de découvrir ses lois
motrices» (Engels, Antl-Diihrlng).
« Elucider les causes motrices qui, d'une façon claire ou confuse, directe-
ment ou sous une forme idéologique et même divinisée, se reflètent ici dans
l'esprit des massesen action et de leurs chefs - ceux que l'on appelle les
grands hommes- sous forme de mobiles conscients, telle est la seule voie
qui puisse nous mettre sur la trace des lois qui dominent l'histoire dans son
ensemble,aux différentesépoques et dans les différents pays" (Engels.Ludwig
,Feuerbach).
A cette conception du socialisme scientifique comme science expérimentalede
la nature et de l'histoire, la " pensée de Mao" substitue un idéalisme empirique en
quête de contradictions phénoménaleset " spécifiques.. dont la juxtaposition incoor-
donnée et fragmentéedans l'espace et dans le temps réduit à néant toute tentative
de saisir les lois objectives. La métaphysiquede la « contradiction.. à laquelle il
ramène finalement tout phénomène,ajoutée à l'arbitraire imprévisible de l'intervention
humaine, se résout ainsi dans un Indéterminismepour lequel, tout étant « contra-
dictoire», rien ne peut être réellement connu ni rapporté à aucune loi. Le résultat
est donc un empirismeprivé de pensée.
Selon la théorie maoïstede la dialectique, chaque phénomènepeut être assimilé
à un réseau de contradictions.La contradictionconstituel'essence des phénomènespris
individuellement,et leur commundénominateur,si on les rapporte les uns aux autres.
Mais c'est l'interventionhumaine- la « pratique,. - qui unit ces phénomènes,pensés
statiquement comme une simple opposition de différences essentlelles.
Toute réalité et, pour parler allemand, tout " être-là.. (Daseln) peut être
assimilé à une « structure• dont les éléments agissent les uns sur les autres selon
des règles dont on ne nous dit rien, car selon la « pensée de Mao», les différences
s'opposent, mals ne composent pas, c'est-à-dire qu'elles continuent à s'opposer
sans donner lieu à aucun mouvement,à une quelconquetransformation,à un passage
déterminé à une unité plus haute, plus différenciée, plus riche, donc qualitativement·
différente. ( Le maoïsmeignore en effet le passagede la quantité à la qualité comme

-60-
processus objectif et indépendant de la volonté humaine). Par contre, Mao affirme à
longueur de pages que « l'aspect principal» (?) de la contradiction peut devenir
secondaire,et vlce-versa, Comment? Par quels mécanismesinternes? Il se garde bien
de nous l'expliquer - et pour cause.
« Dans un processus de développementcomplexe d'une chose ou d'un
phénomène,il existe toute une série de contradictions; l'une d'elles est néces-
sairement la contradictionprincipale dont l'existence et le développementdéter-
minent l'existence et le développementdes autres contradictions et agissentsur
eux ( ... ) ... dans d'autres circonstances [?) la contradictionse déplace» (De la
contradlcUon,op. c_it., pp. 369-370).
Contrairementà la penséemétaphysiquecentrée sur le principe d'identité (A = A)
et de non-contradictiondans le domaine logique, et sur la catégorie de l'immuabilité
des substances organiques et inorganiques au niveau de la théorie de la nature,
Mao admet que :
« La loi de la contradiction inhérente aux choses, aux phénomènes,ou loi
de l'unité des contraires,est la loi fondamentalede la dialectique matérialiste"
(Ibid., p. 347).
Pour Mao, les choses sont contradictoires, mais elles n'échappent pas à la
logique de l'identité pour autantI Elles demeurentstables malgré le mouvementinterne
de leurs oppositions constitutives. Mais puisque le maoïsme refuse d'être assimilé
à une métaphysique,il lui faut bien taire intervenir un agent extérieur dont le rôle
sera de délivrer les phénomènesdes contradictions qu'ils portent en leur sein, afin
de les faire passer à des degrés de réalité qualitativementsupérieurs. Le passage
qualitatif tombe donc dans le domaine de la « pratique...

La conception dialectiquedu monde nous apprend...à analyser le mouve-
·«
ment contradictoire dans les différentes choses... , et à déterminer, sur la base
de cette analyse, les méthodes propres à résoudre les contradictions" (Ibid.,
p. 352 - souligné par nous).
Ainsi, selon Mao, le communiste authentique est celui qui étudie la loi de
l'identité universelle des contrairespour résoudre les contradictionsde façon adéquate
(c'est-à-dire pour leur trouver I' «antidote,. proudhonien)1 Nous sommes en plein
idéalisme et la conception maoïste de la dialectique est une conception qui... finit
en queue de poisson. Si le maoïsmene nie pas la catégorie du devenir inhérente
aux processus de la vie sociale, c'est pour la simple raison qu'il en attribue la
" paternité·., à la volonté humaine.
En outre, pour Mao, le cc déplacement» de l'accent sur les contradictionsinternes
des choses n'est pas un processusobjectif qui résulterait d'une nécessité intime du
phénomène : il est déplacementpour un sujet sentant, percevant et agissant; et
c'est ce sujet, cet observateurqui, prenant connaissancedu mouvementobjectif réel
indépendan, de sa volonté, assigne à tel ou tel aspect de la structure le statut
d' -.aspect principal ,. ou d' « aspect secondaire,. de la contradiction.On voit comment
à une gnoséologie idéalisteet pragmatistecorrespondune métaphysiquedes structures
ou. essencesantinomiques,dont le sujet humain est à sa façon le facteur causal, la
source idéale qui leur « confère un sens» (Slnngebung).

Pour Marx ou contraire:


· « Ce qui constitue le mouvementdialectique, c'est la coexistence de deux
côtés contradictoires,leur lutte et .leur fusion en une catégorie nouvelle.. (Misère
de là philosophie - souligné par nous).

-61-
Kant, Proudhon ou Marx ?

La di~lectique marxiste est essentiellementune méthode cinématique (12) et


c'est précisément cet aspect dynamique, indépendammentde la sphère à laquelle
cette dialectique est appliquée,qui échappe à la compréhensionde Mao. La logique
de ce dernier concerne les interactions, le jeu des oppositions au sein de chaque
être compris comme un tout solidaire. Dans ce sens, nous pourrions dire que tout
ce qu'il a appris de la science expérimentaleest le cc milieu intérieur.. qui n'épuise
certes pas l'apport méthodologiqueet épistémologiquede Claude Bernard. Du reste,
si la grande construction de l'lntroduction à l'étude de la médecine expérimentale
présente des incongruités,c'est dans un sens néo-kantienet agnostique, influences
idéologiques d'ailleurs démenties par l'ensemble de l'œuvre, manifestementinspirée
du matérialisme,et, dirons-nous,de la dialectique de laboratoire.

C'est précisémentKant qui, dans la Critique de la raison pure ( 1781), a développé


toute une théorie des antinomiesappliquée à un certain nombre de problèmesqu'il
affirmait ne pas pouvoir résoudre bien qu'il en posât les thèses contradictoires.Dans
les antinomies kantiennes,la raison peut démontrer aussi bien que le monde a ou
n'a pas de début dans le temps; qu'il existe ou n'existe pas d'éléments ultimes et
simples dont l'agrégation constitue le tout ; qu'il existe dans la nature à côté de
la causalité un principe de liberté ou au contraire que dans le monde « il n'y a pas
de liberté et que tout se produit selon des lois naturelles» ; que le monde dépend
d'un être nécessaireou que le réel est contingent. Kant affirme que ces antinomies
sont indépassables.Mais pour lui,

cc l'antinomie de la raison pure dans ses idées cosmologiquesest supprimée


quand on f!Ontre qu'elle est seulement dialectique, c'est-à-dire qu'elle n'est
que l'apparence d'une contradiction naissant du fait qu'on applique l'idée de
la totalité absolue, valable uniquement comme condition des choses en soi,
aux phénomènesqui existent seulement dans la représentationet donc dans
la succession et non pas autrement...
Selon Kant, la dialectique est donc une logique des apparences qui s'imagine
pouvoir dépasser les " limites,. de la connaissancehumaine. C'est là la pétition de
principe de tout agnostiqueconséquentpour lequel le monde reste inconnaissable.

En ce qui concerne le rapprochementque l'on peut légitimement faire entre


Mao et Proudhon, le texte de base reste, évidemment,Misère de la Phllosophlede
Marx:

« MonsieurProudhona voulu faire peur aux Français en leur jetant à la face


des phrasesquasi-hégéliennes .. (p. 83). « MonsieurProudhon,malgré la grande
peine qu'il a prise d'escaladerla hauteurdu systèmedes contradictionsn'a jamais
pu s'élever au-dessusdes deux premiers échelons de la thèse et de l'antithèse
simples». « Il a réussi à réduire (la dialectiquede Hegel) aux plus mesquines
proportions» (p. 87). « Voyons maintenant quelles modifications M. Proudhon
fait subir à la dialectique de Hegel en l'appliquant à l'économie politique.
Pour lui, M. Proudhon,toute catégorie économiquea deux côtés, l'un bon, l'autre

(12) • La pure dlalecllque ne nous révèlera Jamais rien par elle-même, mals elle pré&enle un
énorme avantage sur la méthode métaphysique parce qu'elle est dynamique, tandis que cette
dernière est statique, qu'elle cinématographie fa réafflé au lieu de la ·photographier
• (Sur la
m61hodedlalectlque, Programmecommuniste, No 9, octobre-décembre1959).

-62-
mauvais. Il envisage les catégories comme le petit bourgeois les grands hommes
de l'histoire : Napoléon est un grand homme ; il a fait beaucoup de bien, il a
fait aussi beaucoup de mal. ,.

cc Le ·bon côté et le mauvaiscôté, l'avantageet l'lnconvénlent,pris ensemble,


forment pour M. Proudhonla contradiction dans chaque catégorie économique ....
ccProblèmeà résoudre:conserverle bon côté en éliminantle mauvais»(p. 89)
« ••• Hegeln'a pas de problèmeà poser. Il n'a que la dialectique. M. Proudhon
n'a de la dialectiquede Hegel que le langage.Son mouvementdialectiqueà lui,
c'est la distinction dogmatiquedu bon et du mauvais.»
cc Prenons un instant M. Proudhon lui-mêmecomme catégorie. Examinons
son bon et son mauvaiscôté, ses avantageset ses inconvénients.S'Ii a sur
Hegel l'avantage de poser des problèmes,qu'il se réserve de résoudre pour
le plus grand bien de l'humanité, il a l'inconvénientd'être frappé de stérilité
quand il s'agit d'engendrerpar le travail d'enfantementdialectique une catégorie
nouvelle; ce qui constitue le mouvementdialectique,c'est la coexistencedes
deux côtés contradictoires,leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle.
Rien qu'à poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au
mouvementdialectique. Ce n'est pas la catégorie qui se pose et s'oppose à
elle-même par sa nature contradictoire, c'est M. Proudhon qui s'émeut, se
débat, se démène entre les deux côtés de la catégorie ( ... ). Il prend la
première catégorie venue, et il lui attribue arbitrairementla qualité de porter
remède aux inconvénientsde la catégorie qu'il s'agit d'épurer» (p. 90) ( ... ).
" En prenant ainsi successivement les catégorieséconomiquesune à une et en
faisant de celle-ci l'antidote de celle-là, M. Proudhon arrive à faire avec ce
mélange de contradictionset d'antidotes aux contradictionsdeux volumes de
contradictions qu'il appelle à juste titre Le Systèmedes contradictions ëeene-
mlques» (p. 91 ).
« La dialectleuede M. Proudhonest la caricaturede la dialectiquede Hegel..
(p. 91) ( ... ). "De mêmequ'auparavantl'antithèse s'est transforméeen antidote,
de même la thèse devient maintenanthypothèse» (p. 94). Au contraire, pour
Marx, cc c'est le mauvaiscôté qui produit le mouvementqui fait l'histoire en
déterminantla lutte» (p. 97).
« M. Proudhon veut être la synthèse, il est une erreur composée.Il veut
planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires:
il n'est que le petit-bourgeoisballotté constammententre le Capital et le
Travail, entre l'économiepolitique et le Communisme»(p. 101).

De même, dans sa lettre à J.B. Schweitzer (24-1-1865),Marx souligne à propos


de l'ouvrage de ProudhonQu'est-ceque la propriété?:
« Dans les chapitresqu'il considéraitlui-mêmecommeles meilleurs,Proudhon
imite la méthode des antinomiesde Kant ( ... ) et laisse nettement l'impression
que pour lui, comme pour Kant, les antinomiesne se résolvent qu' « au-delà..
de l'intellect humain, c'est-à-direque son intellect à lui, Proudhon n'est pas
capable de les résoudre...J'ai montré combien peu Proudhon a pénétré le
mystère de la dialectiquescientifique, il ne parvient qu'au sophisme. En fait,
cela découlait de son point de vue petit-bourgeois( ... ). Le petit-bourgeois
dit toujours « d'un côté et de l'autre côté». Deux courants opposés, contra-
dictoires, dominentses intérêts matériels et par conséquentses vues religieuses,
scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la
contradiction vivante. S'il est de plus ( ... ) homme d'esprit, il saura bientôt
jongler avec ses proprescontradictionset les élaborer, selon les circonstances,
en paradoxes frappants, tapageurs, parfois brillants. Charlatanismescientifique
et accommodementspolitiques sont inséparablesd'un pareil point de vue»
(Misère de la Philosophie,Ed. Sociales, pp. 137-143).

- 63-
De même, la logique maoïste, méthode de sarsre, de · compréhension rationnelles
des phénomènes et de résolution de leurs contradictions internes n'a que très peu
de rapport avec la véritable dialectique marxiste. En fait, la méthode de connaissance
proposée par la .. pensée de Mao » n'est qu'une expression modernisée de la vieille
manière métaphysique de penser. Elle procède par antinomies, c'est-à-dire par termes
absolus qui se contredisentl'un l'autre. Sa seule nouveauté,est d'établir la possi-
bilité d'un jeu structuralpar où l'une peut prendre la place de l'autre, mais sans que
l'économie de l'ensemble s'en trouve modifiée; en effet, ces termes opposés ne
peuvent Jamais se mêler ni se rejoindre; de leur liaison, rien de nouveaune peut
sortir qui ne se réduise à la simple prééminencede l'une sur l'autre, et vice-versa.
Tout cela reste de la métaphysique : ·
.. Pour le métaphysicien,les choses et leurs reflets dans la pensée, les
concepts, sont des objets d'étude isolés, à considérer l'un après l'autre et
l'un sans l'autre, fixes, rigides, donnés une fois pour toutes. Il ne pense que
par antithèsessans moyen terme: il dit oui, oui ; non, non ; ce qui va au-delà
ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n·existepas; une
chose ne peut pas non plus être à la fois elle-mêmeet une autre. Le positif
et le négatif s'excluentmutuellementde façon absolue.
La cause et l'effet s'opposent de façon tout aussi rigide.
Si ce mode de penser nous parait au premier abord tout à fait plausible,
c'est qu'il est celui de ce qu'on appelle le bon sens. Mais ( ... ) le bon sens
connait des aventurestout à fait étonnantesdès qu'il se risque dans le vaste
monde de la recherche scientifique (13) ; et la manière métaphysiquede
voir les choses ( ... ) se heurte toujours, tôt ou tard, à une barrière au-delà de
laquelle elle devient étroite, bornée, abstraite, ·et se perd en contradictions
insolubles: la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur
enchainemer1't ; devant leur être, leur devenir et leur périr ; devant leur repos,
'leur mouvement( ... ) .. (Engels, Socialismeutopique et socialisme scientifique).
La dialectique matérialiste revêt de tout autres caractères et une tout autre
signification.
« La dialectiquedite objective règne dans toute la nature et la dialectique
subjective,la penséedialectique,ne fait que refléter le règne de la nature entière,
du mouvementpar oppositiondes contrairesqui, par leur conflit constantet par
leur conversionfinale l'un en l'autre ou en des formes supérieures,conditionnent
précisémentla vie de la nature» (Engels, Dlalectlquede la nature).
Du dépassementdialectique des contradictions,de la synthèse comme négation
de la négation,Engelstraite amplementdans le célèbre chapitre XIII de l'Antl-Dührlng:
" Qu'est-ce donc que cette terrible négation de la négation qui gêne à
ce point l'existence de M. Dühring ( ... ) ? Une procédure très simple qui
s'accomplit en tous lieux et tous les Jours ( ... ). Toute la géologieest une série
de négationsniées,une série de destructionssuccessivesde formationsminérales
anciennes et de sédimentationsde formations nouvelles ( ... ). Mais le résultat
est très positif: productiond'un sol où se mêlent les éléments chimiques les
plus différents dans un état de concassagemécaniquequi permet la végétation
la plus massiveet la plus variée ( ... ). Il n'en va pas autrement en histoire.

(13) Dans Leur morale el la n6tre, Trotsky écrit : • Le marxisme avait annoncé longtemps à
1·avance ·l'écroulement Inévitable de la démocratie bourgeoise et de sa morale. En revanche.
les doctrinaires du • bon sens• ont été surpris par ,le fascisme et le stalinisme. Le bon sens procède
à l'aide de grandeurs Invariables dans un monde qui n'a de constant que le changement. La
dialectique eu contraire considère ·l41s phénomènes, les Institutions, les j,ormes dans leur formation.
leur développement, leur déclin •.

- 64-
Tous les peuples civilisés commencent par la propriété en commun du sol.
[Au-delà d'un certain. stade primitif] cette propriété en commun devient une
entrave pour la production agricole. Elle est abolie, niée, transformée en
propriété privée après des stades intermédiaires plus ou moins longs. Mais à
un stade·plus élevé ( ... ), c'est inversementla propriété privée qui devient une·
entrave ( ... ). On voit surgir avec un caractère de nécessitéla revendicationqui
tend à ce qu'elle soit niée également ( ... ). Cette revendicationne signifie pas
la restauration de l'ancienne propriété, mais l'établissementd'une forme bien,
plus élevée et développéede propriété collective ( ... ).
« Autre exemple encore. La philosophie antique était un matérialisme
primitif naturel. En tant que tel, elle était incapablede tirer au clair le rapport
de la pensée et de la matière. Mais la nécessitéd'y voir clair conduisit à la
doctrine d'une âme séparable du corps, ( ... ) de l'immortalité de cette âme,
enfin, au monothéisme.Le matérialismeantique fut donc nié par l'idéalisme.Mais
dans le développementultérieur ( ... ) l'idéalisme ( ... ) fut nié par le matérialisme
moderne. Celui-ci, négation de la négation ( ... ) ajoute aux fondements persis-
tants [de l'ancien matérialisme] tout le contenu de pensée d'une évolution
deux fois millénaire de la philosophie et des sciences de la nature, ainsi que
de ces deux millénairesd'histoire eux-mêmes.
" Qu'est-cedonc que la négation de la négation? Une loi de développement
de la nature, de l'histoire et de la pensée extrêmementgénérale et, précisément
pour cela, revêtue d'une portée et d'une signification extrêmes» (14).
Il saute aux yeux que la loi de I' « unité des contraires.. compris comme
couples d'opposés n'entrant jamais dans le mouvementde la négation n'est que
le travestissement philosophiquede l'éclectisme théorique (prétendue «synthèse»
de l'empirisme et du rationalisme) et de l'lnterclasslsmepratique (conciliation des
classes dans le cadre de " l'édification du socialisme chinois.. ) qui caractérisentla
" penséede Mao...
"
La méthode de cet éclectismeconsiste à juxtaposer des thèses plus ou moins
compatibles empruntées à différents systèmes, théories ou conceptions, en laissant
purementet simplementde côté les parties desdits systèmes,théories ou conceptions.
qui ne peuvent être cc conciliées...

L'éclectisme «philosophique»,
reflet de l'opportunisme pratique

La racine de l'éclectisme,c'est l'opportunisme; le fond de l'éclectisme maoïste,


c'est le populisme interclassiste; et les catégories avancées par le révisionnisme
chinois ont pour nom « contradictionprincipale» et « contradictionsecondaire», « con-
tradiction non antagoniq\Je,. au sein du peuple, ce qui permet à Mao le syllogisme

(14) Dans 4e même chapitre. Engels se moque des métaphysiciens qui réduisent la négation
de ,la négaU-on au • passe-temps enfantin• qui consiste à • poser et biffer alternativement a ou à
dire alternativementd'une rose. qu'elle est une rose et qu'elle n'est pas une rose •• Il écrit : « Nier,
en dialectique, ne slgnl.fie pas seulement dire non, ou déclarer qu'une chose n'existe pas ou la
détruire de manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnla datermlnallo eat negallo, toute limitation
ou détermination est en même temps négation. Et en outre, -le genre de la négation est Ici
déterminé d'abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus ( ... ).
Chaque genre da chose a donc son genre original de négation de façon qu'il en aorte un d6Ya-
loppement, et de même chaque genre d'idées at de concepts• (souligné par nous - NdR). ·

-65 -
suivant : puisque, comme l'écrit Lénine, les antagonismes s'éteignent dans le socia-
lisme, tandis que des contradictions continuent à exister, et puisque les contradictions
au sein du peuple ne sont pas antagoniques, ces contradictions non antagoniques
montrent que l'on est en train de construire rien de moins que le socialisme : c'est
ce que l'on voulait démontrer. Malheureusement, Mao ne se donne pas le mal
d'expliquer pourquoi les contradictions au sein du peuple ne sont pas antagoniques,
alors que pour le marxisme et pour Lénine, la révolution socialiste fait apparaitre des
antagonismes même entre des classes étroitement alliées dans la révolution démo-
cratique, comme le prolétariat et la paysannerie.

Selon la vision opportuniste, la fonction de la théorie n'est pas de permettre


la prévision, mais tout au plus, dans la mesure où l'expérience est continuellement
changeante, d'établir des normes... éthiques. Le déterminisme fait donc place à sa
caricature immédiatiste: le .. situationnisme » pragmatiste, nécessairement suiviste,
qui combat le « dogmatisme" des marxistes au nom de la complexité imprévisible
des processus réels, qui imposeraient des changements de cap continuels et lmpro-
visés dans l'action pratique.

Il est naturel que l'opportunisme tente de justifier son abandon des principes
( dictature du prolétariat, tactique de la révolution double dans les aires arriérées
précapitalistes) en soutenant que le matérialisme se réduit en définitive à la recon-
naissance du fait que les processus sont contradictoires, c'est-à-dire en réduisant
le matérialisme à la dialectique et celle-ci à une formule vague et vide. Pour le
marxisme, la théorie matérialiste est la condition nécessaire de l'action révolutionnaire
pratique dans la mesure où en indiquant les rapports objectifs de la structure sociale
et leurs conséquences, elle fournit la possibilité de prévoir le développement du pro-
cessus réel ; arme et boussole, elle permet au parti de s'orienter dans l'enchevêtre-
ment des cc situations », dans la succession de phénomènes sociaux apparemment
détachés et contingents.
Il
En revanche, pour l'opportunisme, la théorie est simplement un reflet, une
codification provisoire de l'expérience ; elle change en fonction de la situation irnrné-
diate et même en fonction de l'expérience subjective. La seule chose qui ne change
pas, ce sont les canons du bon sens, ou de l'idéologie évolutionniste et démocra-
tique qui sert à l'opportunisme à combler tacitement ou explicitement les vides créés
par sa répudiation de la théorie révolutionnaire.

Ainsi, quand le maoïsme (qui, comme nous avons essayé de le montrer, est
à la fois un opportunisme, parce qu'il falsifie le socialisme, et un authentique démo-
cratlsma bourgeois-révolutionnaire) avance la catégorie de « contradiction non-antago-
nique au sein du peuple », Il formalise la contre-révolution anti-prolétarlenne en
Chine (étroi,tement liée à la contre-révolution mondiale). la liquidation du parti du
prolétariat révolutionnaire et le passage à la ligne de la construction d'un centre d'accu-
mulation capitaliste autonome sur la base de l'alliance de toutes les classes aux
Jntérêts « convergents » : prolétariat, petite et moyenne paysannerie, petite et moyenne
bourgeoisie urbaine. De la même manière, la catégorie de la division de la contra-
diction en aspect principal et aspect secondaire n'est que la justification de la tac·
tique d'alliance démocratique anti-fasciste et anti-japonaise avec le parti... impérialiste
de Tchiang Kaï-chek, la guerre de défense nationale étant déclarée prioritaire (tâche
principale) par rapport à I' "édification socialiste» (tâche conjoncturellement « secon-
daire »), qui n'était elle-même que le travestissement d'un tout autre enjeu : la consti-
tution d'un bloc national grâce à l'éviction des traditionnalistes du vieux Kuomintang.

Même si Mao a été un révolutionnaire bourgeois, ce qui n'est pas le cas des
autres falsificateurs du marxisme, il se trouve, précisément en tant que falsificateur,

-66-
en bonne compagnie, non seulement avec les Bernstein et les Kautsky, mais avec
ses prétendus « ennemis• actuels, les « social-impérialistes
.. et « révisionnistes
»
russes, qui, naturellement,le traitent de la même façon, dans la meilleure tradition
stalinienne. En cela, ils sont tous fils de Staline, comme Staline était fils de la
social-démocratied'extrême-droitedes théorisateurs du « socialisme dans un seul
pays.. et de la • coexistencepacifique» du type de Georg Vollmar et consorts.
Commela social-démocratie,le stalinisme a livré les prolétaires au massacredans
la guerre de rapine impérialisteet il a été au premier rang dans l'élimination des
communistes.
Tous ont également dénaturé la doctrine du communismerévolutionnaire; tous
défendent en substance la même conception: le marxisme ne peut rien expliquer
ni rien prévoir; la théorie se modifie, se met à jour peu à peu, et il faut laisser
le « plan tactique et organisationnel» du bolchevisme aux amateurs de curiosités
archéologiqueset de folklore slave.
La négation de la doctrine marxiste ne peut ~ignifier que l'importation, au sein
du prolétariat, de l'idéologie, et donc de l'influence et de la politique bourgeoises.
Evidemment,dans la Chine pré-capitaliste,cette idéologien'était pas seulementconser-
vatrice, mais elle n'était pas moins bourgeoise pour autant, même sous son traves-
tissement « socialiste». Maintenantque la révolution démo-bourgeoisea triomphé, le
populismemaoïste est essentiellementla doctrine qui sanctifie le statu quo chinois,
et pas seulement chinois, dans la mesure où la Chine est intéresséeà la " coexis-
tence pacifique». Toujours réactionnaire par rapport à la perspective bolchevique
de la révolution en permanence(ou double), ce populismea donc perdu en outre,
de nos jours, son rôle d'idéologiedémocratique-révolutionnaire
: sa fonction est devenue
essentiellementconservatrice,qu'on le considère comme « doctrine d'Etat» de la
société capitaliste chinoise ou comme variante de l'opportunismestalinien, à usage
interne et externe. "'
(FIN)

-67-
Les « réformes agraires»
des jeunes bourgeoisies ex-coloniales
dans le miroir de la « révolution » tunisienne

L'étude de l'évolution de la question tenu » (il serait plus exact de dire


agraire en Tunisie est importante pour exploité) le mouvement révolutionnaire
illustrer le processus - commun à pres- paysan en 1954 et 1956, quand il s'agis-
que tous les pays d'Afrique et d'Asie - sait de confisquer les terres appartenant
par lequel la jeune bourgeoisie locale, au « secteur colonial» (1), quitte à dé-
grandie à l'ombre de l'ancienne métro- sarmer totalement ce mouvement peu
pole et plus généralement de l'impéria- après, pour conjurer le péril de boule-
lisme, avec toutes les caractéristiques versements sociaux plus graves. Ils se
d'une classe non vigoureusement indus- sont certes émancipés, formellement du
trielle mais lâchement « compradore », moins, de la présence militaire de la
s'installe au pouvoir en symbiose avec les France (Bizerte), tout en détachant le
vieilles couches agrjires semi-féodales et régime douanier et la monnaie de l'éco-
précapitalistes, en abdiquant devant la nomie de leur ex-colonisateur. Mais ils
tâche démocratique bourgeoise d'une ré- ont à peine touché en surface à la struc-
forme agraire même modeste et donc de ture traditionnelle d'une agriculture qui
la création d'un marché intérieur. occupait 64 % de la population active,
fournissait 31 % du Produit National
Après la (< conquête» de l'autonomie en Brut et 40 à 50 % des exportations, et
1954 et de l'indépendance de la Tunisie était caractérisée depuis des siècles par
en 1956, les bourgeois parvenus du Néo-
Destour, avec leur grand chef Bourguiba,
ont certes balayé les survivances poli-
tiques et, en partie, juridiques, de l'an- (1) Ce processus a d'ailleurs été tardif
cien régime (abolition du régime beyli- et extrêmement tourmenté. En 1956, le
secteur colonial, qui s'étendait sur 22 %
cal, liquidation de la polygamie, « libé- des meilleures terres, n'avait été am-
ration » de la· femme, législation sur les puté que de quelques centaines d'ba. En
terres collectives), tantôt en s'appuyant 1962, 5.000 colons (moins de 1 % des
sur les grèves et les insurrections ou- exploitants) détenaient encore 600.000 ha,
vrières, tantôt en passant compromis soit 12 % de la surface cultivée, et four-
sur compromis avec l'impérialisme fran- nissaient 34 % de la production agricole.
La reprise des terres se fit néanmoins,
çais ; et ceci tout en pratiquant dans le quoique de façon lente et pusillanime. En
même temps une politique « fascisante » 1962, 45.000 ha avaient été rachetés par
(parti unique, centralisation de l'admi- des particuliers, 127.000 ha avaient été
nistration, répression du mouvement cédés et 100.000 à 150.000 mis sous re-
youssefiste, mise au pas de l'Union des gistre. Après 1963, 150.000 ha étaient ra-
Travailleurs Tunisiens, lutte démagogique chetés et 312.000 appartenant à de gran-
des société confisqués. Ce ne fut qu'en
contre le chômage avec les chantiers de 1964 que l'Etat put dire qu'il avait repris
plein emploi, etc.). Ils ont certes « sou- totalement les terres des colons.

- 68-
la place prédominante du secteur ar- de moins de 20 ha, 50 % de moins de
chaïque,·qui s'étendait en 1962 sur 85 % 5 ha, et 63 % n'ont pas le minimum vital
de la surface cultivée dominée de façon si leurs surfaces sont cultivées en céréa-
écrasante par le couple latifundium-mi- les. Ces fellahs sont regroupés en villa-
croiunâium. ges (dachra) qui pratiquent une autocon-
Aux statistiques données par le tableau sommation à la limite de la famine.
ci-dessous, il faut ajouter une parcellisa- 235.000 paysans sans terre fournissent les
tion extrême, étant donné que 52.000 khammès (de khamsa, cinq : métayer
exploitations de moins de 20 ha totali- recevant le cinquième de la récolte), ber-
saient 548.000 parcelles (411.000 ha) ; il gers, ouvriers agricoles permanents et
faut en outre y ajouter une extrême saisonniers, et surtout chômeurs, des
arriération des méthodes de production : campagnes et des villes. L'exode rural
aujourd'hui encore, 81.S % des exploi- est estimé à 25.000 personnes par an ;
tants n'ont pas de tracteur, le chameau 25.000 personnes qui soit végètent dans
étant plus rentable ; 10 % des terres sont les bidonvilles de la capitale (56 % de
sans fumure et 12 % à peine reçoivent sous-emploi), soit s'expatrient dans les
des engrais; l'irrigation est faible, et métropoles impérialistes pour former la
même dans la vallée de Medjerda, seul rnain-d'œuvre immigrée.
endroit irrigable en Tunisie, elle ne Dans ces campagnes surpeuplées, où le
s'étend qu'à 30.000 ha sur 130.000. A petit paysan gagne à peine 90 dinars tuni-
tout cela s'ajoutaient (et s'ajoutent sou- siens (DT) par an (les trois quarts du
vent encore) les contrats féodaux que salaire d'un ouvrier agricole permanent),
les grands propriétaires fonciers (5.000, les contradictions sociales s'accumulent à
détenant en 1962 environ 500.000 ha) pas- un rythme soutenu et débouchent sur
saient avec la paysannerie pauvre, et par- des gestes de révolte : tels ces paysans
mi lesquels on comptait le Mogharsat d'El Haouria qui, en 1970, installés sur
(5,6 % de la surface cultivée), sorte de les terres d'un grand propriétaire fon-
rente-travail, le Khammesat et le Mous- cier avec lequel ils étaient liés par un
sakat, aux termes duquel le propriétaire contrat de kidar (sorte de rente perpé-
foncier fournit la terre, la semence et tuelle réévaluée tous les cinq ans), résis-
les instruments de travail contre 80 % tèrent avec des pierres et des bâtons
de la récolte et différentes corvées, ou pendant trois jours à la garde nationale ;
le Dahra, qui consistes pour le gros pro- tels ces paysans de Degâche qui s'insur-
priétaire, ,à s'emparer du plus possible gèrent contre le système d'irrigation da-
de terres moyennant un loyer en nature tant du moyen âge et avantageant les
(1/4 ou 1/3 de la récolte) fourni aux grands propriétaires féodaux ; tels ces
petits fellahs surendettés qui finissent fellahs de Meknassi qui occupèrent les
par lui remettre leurs parcelles. terres dont ils avaient été expropriés par
Cet archaïsme de la production, cette la privatisation des terres collectives,etc.
force de la grande propriété foncière pré- Dans ces conditions, quelle a été cette
capitaliste ont pour conséquence l'accu- fameuse politique agraire dont la bour-
mulation d'une énorme masse de paysans geoisie néo-destourienne fait tant de
paupérisés : · 83 % des paysans disposent bruit?

SITUATION AGRAIRE EN TUNISIE: 1961-1962

Type Nombre Nombre d'ha % des % de la


d'exploitations (milliers) exploitants superficie

plus de 100 ha 5.100 1.449 1.6 28,8


50 à 100 ha 8.300 562 2,6 11,2
20à S0ha 42.000 1.304 12,9 26,0
10 à 20 ha 64.300 888 19,7 17,7
5 à 10 ha 73.000 512 22,4 10,2
0 à 5 ha 133.000 307 40,8 6,1

Source: A. Tiano, Le Maghreb entre les mythes, Paris, 1967.

-69-
Pour arrêter le désastre des chantiers logés à meilleure enseigne. On leur avait
de plein-emploi qui, en 1960, dépensaient annoncé 250 DT par an de revenu. Ils
improductivement l'activité de 200.000 per- ne virent leurs 350 millimes par jour
sonnes (sur 337 .000 chômeurs recensés en et par travailleur que sur les meilleures
1957), le pré-plan de 1962-64 - huit ans coopératives.A Beja, le salaire par mem-
après l'indépendance - groupa 100.000 ha bre de la famille et par jour était de
du secteur traditionnel en 200 UCP (Uni- 25 millimes, soit 340 grammes de pain
tés Coopératives de Production) de par personne et par jour, moins qu'au
500 ha environ ; après le départ des Bengale! C'était la première partie de
colons, Ben Salah, ex-syndicaliste appelé la réforme agraire visant à éliminer les
au pouvoir, décida de grouper d'auto- scories précapitalistes.
rité toutes les petites propriétés de moins
de 20 ha (les «gros» étaient considérés La seconde partie fut aussi catastro-
comme modernes dès qu'ils avaient un phique. Sur les terres des colons, la ré-
tracteur) autour de noyaux domaniaux, colte atteignit la moitié de celle que
ex-fermes de colons, en Unités Coopéra- réalisaient ces derniers, 20 % dans le cas
tives de Production. Cette concentration des céréales. Le matériel agricole, le sys-
de la terre aboutit à la fin 1968 à 348 tème d'irrigation, les cultures furent com-
UCP établies sur 375.000 ha, 1/5 des plètement dégradés. Les UCP s'endet-
meilleurs terres du Nord. taient régulièrement de 36,2 DT par ha et
par an malgré les prêts et les finance-
Il s'agissait d'en finir avec la parcel- ments étrangers. En 1970, l'endettement
lisation extrême, de concentrer la terre global de l'agriculture s'élevait à 200 mil-
et de lancer le développement capitaliste lions de dollars et elle était incapable de
dans les campagnes « par en haut», à la les rembourser ; les 4/5 du blé commer-
Stolypine, tout ceci étant mené par la cialisé et le blé à pain devaient être im-
bureaucratie stupide et lâche qui fleurit portés ; des révoltes éclataient dans tous
dans tous les pays sous-développés.Le les coins des campagnes (M'saken, ré-
résultat ne se fit pas attendre. D'abord voltes de la faim, liquidations du bétail,
il fallut reconnaître que 1•on ne pouvait vols, etc...). Le promoteur de cette étrange
pas embaucher tous les apporteurs de réforme agraire « par en haut», Ben
terre : on donna un emploi par famille Salah, qu'il était de bon ton de surnom-
et ceux qui apportaient moins d'un hec- mer « le socialiste», décida pour résou-
tare n'étaient pas embauchés dans l'UCP; dre Je problème d'étendre à coups de
on leur payait de temps à autre, quand bâton à l'ensemble du pays la catastro-
on en avait envie, un loyer misérable de phe jusque-là localisée à la masse des
0,4 à 2,5 DT par hectare et par an, soit paysans pauvres. On décida d'englober
10 à 60 kilos de blé, au lieu des 100 à la grande propriété foncière dans cette
200 kilos traditionnels des contrats féo- structuration capitaliste de l'agriculture
daux ! Ainsi, sur les 191 UCP étudiées et, en 1965, les coopératives s'étendaient
par la Banque Mondiale, il y avait 17 530 sur 4 millions d'hectares d'un seul coup.
coopérateurs « actifs » (demi-chômeurs Les propriétaires fonciers se laissèrent
qui travaillaient 165 jours par an) sur d'autant plus facilement convaincrequ'ils
213.000 ha de terre (1 pour 12 ha), et purent trafiquer librement en détour-
10.112 coopérateurs inactifs (36 % du total) nant à leur profit les fonds, les engrais,
qui pouvaient aller crever ailleurs. les tracteurs, etc... des UCP, jusqu'au
moment où, sentant l'imminence de la
catastrophe et de l'explosion sociale, ils
Misère et chômage s'étendirent comme décidèrent de déposer Ben Salah, fin
un feu de poudre, avec leur complément, 1965.
l'émigration (en 1968, le nombre des im-
migrés tunisiens en France est multiplié Sur les ruines fumantes des coopéra-
par 3 par rapport à 1963 : 100.000 ; en tives (dissoutes le 20 septembre 1969), les
deux ans, il passe de 10.000 à 25.000 par gros propriétaires fonciers acquirent gra-
an !). La première partie de la réforme tuitement 700.000 ha supplémentaires
agraire (expropriation et famine des (1,6 % des exploitants disposant de 28 %
paysans) avait réussi 1 de la surface cultivée soit 1.500.000 ha et
300 ha par ferme) tandis que la propriété
Ceux qui avaient eu la chance d'être moyenne passait de 11 à 9 ha (1962-
embauchés dans les UCP n'étaient pas 1972), perdant 700.000 ha.

-70-
1
l

Et, tandis que le petit fellah, quand il racaille pourrie de propriétaires fon-
avait pu survivre, reprenait sa bêche pour ciers, hier esclavagistes, caïds et lèche-
aller exploiter sa petite parcelle sur- culs des colons, aujourd'hui parasites et
endettée, ou partait à la ville en la profiteurs du régime. Malgré tout le ver-
laissant en métayage au grand proprié- biage dont on voudra badigeonner cette
taire du coin (à Beja les 2/3 des terres affirmation, elle conduit directement et
cultivées étaient prises en métayage par sans rémission dans les pires poubelles
les grands propriétaires fonciers), les de l'histoire.
aristocrates de la terre, avec l'appui
des yankees de la BIRD, se reconvertis- Mais le « GMLT» tombe lui-même dans
saient entièrement en capitalistes de la une «erreur» fatale (et d'ailleurs typi-
terre ou en rentiers de la capitale. que du maoïsme) quand il exhorte les
paysans et les prolétaires à s'allier « à
Voilà comment s'est manifestée la cette fraction de la bourgeoisie, aussi fai-
bourgeoisie « progressiste » tunisienne : le ble soit-elle, dont les intérêts sont, dans
seul résultat de son action a été de tuer une certaine mesure, lésés par l'impéria-
le petit paysan paupérisé au profit du pro- lisme: la bourgeoisie nationale». Il n'est
priétaire absentéiste. Les campesinos du certes pas exclu que la petite-bourgeoisie
Chili n'ont d'ailleurs rien connu de très urbaine, et en particulier l'intelligentsia,
différent ni de meilleur, sous une démo- écrasée à la fois par l'impérialisme et
cratie vieille de presque un siècle mais par la bourgeoisie locale « cornpradore »
prospérant sur le tronc toujours vivace liée à ce dernier, ait un rôle propre à
d'une économie agraire précapitaliste et jouer dans certains pays arriérés, aux
à l'ombre d'un impérialisme yankee qui côtés du mouvement révolutionnaire
tire de fabuleux profits de L'arriération paysan ; l'histoire nous en a déjà fourni
persistante du pays. C'est un phénomène des exemples, entre autres en Chine et,
commun, nous l'avons dit, à la plupart sur une échelle réduite, à Cuba. Mais
des pays de ce qu'on appelle le Tiers- même dans ce cas - comme Marx l'affir-
Monde et, plus généralement, des pays mait déjà pour l'Allemagne dans l'Adres-
arriérés, et c'est ce phénomène qui expli- se de 1850 et comme Lénine le répétera
que aussi bien leur paralysie au cours ensuite pour la Russie, ceci ne veut pas
de longs cycles historiques, que le ca- dire que nous ayons à conclure de ces
ractère dramatique des catastrophes so- « alliances» formelles si chères au
ciales et politiques qui viennent interrom- maoïsme; il ne peut s'agir pour nous
pre brutalement cette léthargie. que de se trouver ensemble dans la
lutte, par un processus naturel et spon-
tané qui n'entame pas l'autonomie poli-
* tique et organisationnelle du parti : bref,
** de « marcher séparément et de frapper
ensemble». C'est un fait d'autre part
qu'en Tunisie, de 1954-1956 à aujourd'hui,
Dans un document publié en août 1973 la petite-bourgeoisieurbaine que le GMLT
et intitulé Contribution à l'étude de la baptise «nationale» n'a donné aucun
question agraire en Tunisie, un groupe signe de vie, sauf pour se traîner à la
intitulé « Groupe Marxiste-LéninisteTuni- remorque de l'hybride coalition sociale
sien » s'élève avec raison contre la thèse dominante. En Algérie, la petite-bourgeoi-
des faux extrémistes selon lesquels « le sie urbaine a apporté sa contribution à
prolétariat [tunisien] ne devrait s'allier la lutte armée contre la puissance colo-
qu'avec le semi-prolétariat rural, étant niale française et, dans les limites, étroi-
donné que les autres couches de la tes sans doute, que sa nature de classe
paysannerie seraient réactionnaires». assigne à son horizon social et politique,
L'ineptie d'une telle thèse, qui équivaut elle a contribué à l'œuvre de transfor-
à nier le caractère révolutionnaire de mation de la structure archaïque de
la paysannerie en Tunisie, ou, ce qui l'économie, en particulier de l'économie
revient au même, l'état d'arriération du agraire. En Tunisie, où le passage du
pays, est, après ce que nous avons dit, colonialisme à l'indépendance s'est fait
évidente. Parler de « paysannerie réac- presque sans douleur, elle n'a même pas
tionnaire» en bloc n'est pas seulement accompli (ni même commencé d'accom-
une erreur : ici, c'est une trahison ! C'est plir) la deuxième tâche. Le mouvement
se mettre d'emblée du côté de cette révolutionnaire paysan qui devra renaî-

-71-
tre en Tunisie sous la poussée des contra- prolétariat qui la dirige. Seule en effet
dictions internes du régime ne peut au- la direction du prolétariat est capable
jourd'hui compter dans la lutte pour la de pousser « la révolution démocratique
démocratisation de l'Etat et la suppres- bourgeoise jusqu'au bout», quitte à dé-
sion des entraves précapitalistes à l'agri- passer ses barrières, avec le concours
culture, sur aucun autre appui que celui de conditions internationales favorables
du prolétariat. I/hspothëse la meilleure (aujourd'hui éloignées, hélas !), dans l'in-
- mais cette hypothèse suppose un ren- cendie de la .« transcroissance» de la ré-
versement total des rapports de forces volution démocratique en révolution so-
entre les classes et de l'orientation du cialiste.
mouvement ouvrier non seulement dans Toute autre perspective, ce sont les
tout le Maghreb, mais dans les métropo- faits qui le montrent, est illusoire en
les impérialistes -, c'est que ce soit le théorie et défaitiste dans la pratique !

-72-
Inflation, profits et salaires

« Le capitaliste et l'ouvrier n'ayant à Cette tendance générale s'exerce de plu-


partager que cette valeur limitée, c'est-à- sieurs manières, qui peuvent résulter
dire la valeur mesurée d'après le travail soit des lois générales du capital, soit
total de l'ouvrier, plus l'un recevra moins des rapports de force existant à chaque
recevra l'autre et inversement .• Pour une moment entre acheteurs et vendeurs de
quantité donnée, la part de l'un aug- la force de travail.
mentera dans la proportion où celle de Le mode de production capitaliste se
l'autre diminuera. Si les salaires chan- caractérise par une tendance constante
gent, les profits changeront en sens con- à développer la productivité du travail
traire. Si les salaires baissent, les pro- social par le moyen de l'accumulation
fits monteront, et si les salaires mon- de capital, qui se traduit, en termes de
tent, les profits baisseront » (Marx, Sa- technique productive, par l'emploi sur
laire, prix et profit. Ed. Sociales, p. 99). une échelle toujours plus vaste d'instru-
ments de production toujours plus per-
Dans la loi énoncée par Marx réside fectionnés. Lorsque les gains de pro-
la base réelle des soi-disant « plans anti- ductivité sont réalisés dans des bran-
inflation», caractérisés avant tout par ches produisant des biens de consom-
le blocage autoritaire ou la ff surveil- mation, cette tendance provoque la ré-
lance» des salaires, que l'Etat a instau- duction du temps de fabrication des
rés centralement dans les pays capita- subsistances • nécessaires à la reproduc-
listes développés. comme les Etats-Unis, tion de la force de travail, donc l'abais-
la Grande-Bretagne, et plus récemment sement de la valeur de la force de tra-
l'Allemagne et - de fait - la France. vail ; le capital obtient ainsi, par un
mécanisme qui n'est pas consciemment
La tendance générale du capital (qui poursuivi par chaque capitaliste indi-
n'est pas une ·« loi d'airain», mais une viduel, mais résulte du fonctionnement
tendance, à l'encontre de laquelle peu- de l'ensemble du capital social obéissant
vent s'exercer d'autres tendances, en par- aux lois immanentes de la production
ticulier celle qui résulte de l'association capitaliste, une plus-value supplémen-
des prolétaires pour défendre leurs con- taire que Marx appelle plus-value rela-
ditions immédiates d'existence) est de tive. « Le capital, écrit Marx, a donc un
faire baisser le salaire : « la tendance penchant incessant et une tendance cons-
générale de la production capitaliste, tante à augmenter la force productive
écrit Marx dans Salaire, prix et profit, du travail pour baisser le prix des mar-
n'est pas d'élever le niveau moyen des chandises et, par suite, celui du tra-
salaires, mais de l'abaisser» (ibid., p. vailleur». (Le Capital, ch. XII : La plus-
109). value relative. Ed. Sociales Il, p. 13).

-73-
Cette tendance à l'abaissement de la laires (ou encore à réduire les salaires
valeur de la force de travail peut aussi réels), c'est-à-dire à payer la force de
s'exercer d'autres façons, et de manière travail au-dessous de sa valeur, ce qui
parfaitement consciente cette fois. Que permet au capital de contrecarrer la ten-
l'on pense par exemple à la généralisation dance à la baisse du taux de profit.
en Europe de la culture de la pomme de
terre, destinée à fournir aux classes ou- La baisse du taux de profit moyen,
vrières une alimentation meilleur mar- démontrée par Marx dans le Livre III du
ché que les céréales ; à l'emploi des fem- Capital, est une tendance historique du
mes et des enfants, à l'importation de mode de production capitaliste, due à
prolétaires immigrés à bon marché, à l'accumulation sur une échelle toujours
l'investissement dans les pays où les sa- croissante et aux quantités toujours plus
laires sont très bas, etc. : pour augmen- énormes de moyens de production (no-
ter le taux de plus-value et le taux de tamment de capital fixe, c'est-à-dire
profit, pour que l'entretien de l'esclave d'équipements, machines, etc.) mis en œu-
productif coûte le moins cher possible, vre. Mais en même temps qu'ils obéissent
tous les moyens sont bons. à cette loi générale, les capitaux cher-
chent individuellement à y échapper ; en
C'est pourquoi le capital ne se con- particulier, les monopoles et les cartels
tente pas d'abaisser régulièrement la va- peuvent, en augmentant arbitrairement
leur de la force de travail : dans ses leurs prix de vente, percevoir un profit
rapports quotidiens avec le salarié, il supérieur au taux moyen : ils s'attribuent
cherche constamment à spolier encore ainsi une part supérieure à la « juste
davantage celui-ci, en essayant de payer part » capitaliste de la plus-value globale
la force de travail non pas à sa valeur, extorquée à l'ensemble de la classe ou-
mais au-dessous de celle-ci.Dans le cha- vrière par le capital social, au détriment
pitre traitant de la production de la plus- des branches où une situation de con-
value relative, Marx indique que cette currence interdit d'augmenter artificiel-
pratique, qu'il ne peut encore étudier à lement les prix - ce qui provoque les
ce stade de développement théorique, cris des petits exploiteurs capitalistes si
« joue un rôle des plus importants dans chers au cœur des partis opportunistes,
le mouvement réel du salaire » (ibid., qui se sentent spoliés par les « gros » re- ,
p. 8). Et lorsqu'il énumère, dans le Livre quins monopolistes. Avec le développe-
III du Capital, les causes qui contrecar- ment de la production, la concentration,
rent la loi de la baisse tendancielle du le monopole, les cartels, ont tendance à
taux de profit, il la cite immédiatement s'étendre de plus en plus et à envahir
après l' « augmentation du degré d'exploi- un nombre croissant de branches, et
tation du travail » : avec eux les pratiques monopolistes ;
sous l'aiguillon de la baisse du taux de
·« II. Réduction du salaire au-dessous profit les hausses de prix arbitraires se
de sa valeur. généralisent; l'ensemble des prix monte
sans correspondre à la création d'une
« Nous ne mentionnons ici ce fait qu'em- valeur supplémentaire, le pouvoir d'achat
piriquement. En réalité, comme bien d'au- de la monnaie baisse, ce qui provoque
tres points qu'il faudrait indiquer ici, de nouvelles hausses de prix et ainsi de
il n'a rien à voir avec l'analyse générale suite. Le phénomène ne dépend pas de
du capital. Il fait partie de l'étude de la volonté du capital ou des capitalistes,
la concurrence qui n'est pas traitée dans ni de la « bonne » ou « mauvaise » gestion
le présent ouvrage. Ce n'en est pas moins de gouvernements qui seraient assez puis-
une des causes les plus importantes qui sants pour échapper aux lois du capital :
contrecarrent la tendance à la baisse du il est l'expression des lois objectives du
taux de profit» (Livre III, ch. XIV. Ed. capitalisme le plus développé.
Sociales VI, p. 248).
Malgré toutes les déclarations anti-
inflationnistes de leurs dirigeants, les
Etats bourgeois ne peuvent donc com-
battre les causes réelles de l'inflation :
Pour les classes salariées, le phénomène cela exigerait de s'attaquer aux racines
de l'inflation a précisément pour consé- même du mode de production capita-
quence la tendance à faire constam- liste, aux catégories marchandes, dont
ment baisser le pouvoir d'achat des sa- l'inflation n'est qu'un des nombreux dé-

-74-
velolements paroxystiques. De plus, à il est à tout le' moins nécessaire que la
sup er même qu'ils en aient le pou- hausse dans un pays ne dépasse pas
voir, e sens des réalités capitalistes les celle qui se manifeste chez les princi-
empêc erait de le faire : pour le capital paux partenaires et concurrents. Si la
considéré à son niveau le plus abstrait, hausse des prix est moins forte en France
l'inflation a en effet des conséquences qu'en Grande-Bretagne, en Italie et en
immédiates positives : en rongeant insi- Espagne, elle est de deux points plus
dieusement les salaires, elle aboutit à élevée qu'aux Etats-Unis, en Suisse, en
faire payer la force de travail au-dessous Belgique et aux Pays-Bas et nettement
de sa valeur, et elle apparaît donc comme plus rapide qu'en Allemagne fédérale.
une des manifestations d'une tendance Une telle évolution, si elle se poursuivait,
constante du capital, qui lui permet de compromettrait rapidement la capacité
contrecarrer la tendance à la baisse du de concurrence· de l'économie française»
taux de profit. (La Vie française, 2-5-74).
Ne pouvant ni ne voulant combattre En résumé, pour la bourgeoisie, comme
radicalement les causes de l'inflation (1), le déclarait Giscard d'Estaing, « L'infla-
l'Etat bourgeois doit cependant essayer tion, c'est la désorganisation à l'intérieur
de contenir les poussées inflationnistes et l'affaiblissement de notre compétiti-
à l'intérieur de certaines limites décou- vité à l'extérieur, donc une double me-
lant, non des lois du capital en général, nace pour la poursuite de notre crois-
mais des conditions concrètes de son sance» (Le Figaro, 7-12-73). Pourvu que
développementdans la société bourgeoise. les deux conditions exposées ci-dessus
Quelles sont ces limites ? La première soient remplies (c'est-à-dire, dans le lan-
découle de nécessités d'ordrê social et gage du capital, que l'inflation soit main-
politique: la hausse des prix des moyens tenue « dans des limites raisonnables»},
de subsistance ne doit pas être forte au le phénomène est tolérable et même, au
point de provoquer une réaction ouvrière pied de la lettre, profitable pour le ca-
brutale menaçant la sacro-sainte produc- pital.
tion. Comme l'écrivait l'OCDE dans son
rapport du premier semestre 1973, « des Ceci explique que les « plans anti-in-
taux d'inflation élevés (... ) introduisent flation » mis en œuvre par les Etats ne
dans les structures des revenus et de la cherchent jamais à réduire à zéro les
richesse des distorsions qui non seule· hausses de prix, tout au plus à les
ment sont injustes, mais engendrent contenir dans certaines limites (le patro-
aussi des tensions sociales permanen- nat étant partout, pour des raisons évi-
tes ... » (Le Monde, 21-3-73). · dentes, farouchement oppose ·à · foü'f'blo-
cage des prix des produits qu'il l faori-
La seconde limite tient aux lois de la que), et se caractérisent essentiellement
concurrence, c'est-à-dire des rapports .en- par des mesures de blocage ou de;« sur-
tre les différents capitaux : la hausse des veillance» des salaires. L'avantage de
prix ne doit pas être plus importante l'inflation pour le capital est d'augmenter
dans le pays considéré que chez -ses lé profit en grignotant le salaire : cet
concurrents, car dans ce cas la compé- avantage serait perd'.u si les revendica-
titivité des exportations sur le marché tions et les luttes ouvrières permettaient
mondial en souffrirait. C'est cette né- de rattraper ces baisses de salaire.
cessité qu'exprimait récemment l'écono- L'économie politique: ·bourgeoise a donc
miste bourgeois R. Barre : aussitôt décrété que: les véritables res-
« L'inflation est un phénomène mon- ponsables de I'inflation étaient les reven-
dial; il est donc difficile, où que ce soit, dications salariales excessives, et inktauré
d'éviter une forte hausse des prix, mais centralement le blocage des salaires. ISi
l'on en juge par les statistiques publiées _
pour les USA et la Grande-Bretagne,·
(1) Témoin encore la récente déclara- l'effet de ces mesures ne s'est pas fait
tion du gc;,uvemeur de la Banque de attendre, comme le montrent les graphi-
France : « Une inflation rapide, profonde, ques de la p. 76. '
comme celle que nous connaissons, ne
peut être vaincue qu'au prix d'un arrêt Pour chacun des deux pays considérés;
complet de l'expansion 11 (Le Figaro, 25/ les courbes indiquent l'évolution de la
26-5-74). Encore une élégante manière de
dire qu'il n'est pas quest!~~a pour les part des salaires et de la part du \profit
bourgeois, de « vaincre » I'i tïon. dans le revenu national (deux grandeurs

-75-
GRANDE-BRETAGNE
en pourcentage du revenu national

PROFITS SALAIRES

1971 1912 73 1971 1972 73

• ÉTATS-UNIS
en pourcentage du revenu national

PROFITS SALAIRES

51r-1r---+----i----J

1971 1972 73 1971 1972 73


qui, rappelons-le, ne sont ni un taux de inflation, qui est de faire baisser la part
plus-value ni un taux de profit) depuis des salariés et d'augmenter simultané-
l'instauration des plans de blocage des ment celle des profits ;
salaires. Le graphique concernant la
Grande-Bretagnea été publié dans le Fi- 2) la justesse de la théorie marxiste
nancial Times du 9-10-73 ; le second a été sur le rapport antagonique des salaires
élaboré à l'aide des statistiques américai- et des profits, qui n'est lui-mêmequ'une
nes correspondantes (1). Tous deux se expression du rapport antagonique entre
passent de longs commentaires, tant ils le prolétariat et le capital.
illustrent clairement ce que nous vou- Voilà la signification réelle, montrée
lions montrer : par les chiffres, des appels à la « juste
répartition des sacrifices» dans le cadre
1) le résultat des soi-disant plans anti- de « l'harmonie entre les classes11 !

(li US Department or Commerce, sur- dans : Central Statlstical Office, National


vey o/ Cv.rrent Business,National Income Income and E~endttv.re (HMSO). En rai-
and Prodv.ct Tables. Les données cht!frées son de modes de calcul différents, les
données des deux paye ne sont pas com-
pour la Grande-Bretagne se trouvent parables entre elles.

-77-
Aux Editions " PROGRAMME COMMUNISTE"
EN LANGUEFRANÇAISE

• La question parlementairedans l'lnternatlonale Communiste,60 pages . . 4,00 F

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taire » • • • • • • • • . . • • • • • • • • . . • • • • • . • • • • • • . • • . • • • • • • • • • • • . • • • • • . • • • • 0,50 F

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N°• 35 à 39, 45 à 47, 50, 56 . 4,00 F
N°• doubles: 43-44, 48-49, 51-52, 53-54, 55 . 7,00 F
N° 57 - Le _trotskysme . 6,00 F
N" 58 (192 pages) . 10,00 F
N°• 59, 60 . 5,00 F

• Journal « Le Prolétaire» - Collectionsreliées:


(les numéros 1 à 30 sont épuisés).
Volume 1: du n° 31 ou n° 71 (décembre 1969) . 30,00 F
Volume Il: du n" 72 au n° 117 (années 1970-71) . 30,00 F

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1. Communismeet fascisme, 158 pages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8,00 F


2. Pi:rti et classe, 60 pages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . en réimpression
3. Le principe démocratique, 24 pages . . . . . . . . . • • . . . . . . . . . . . . . . . 1,50 F
4. Eléments d'orientation marxiste - Les trois phases du capitalisme -
Guerres et crises opportunistes, 56 pages . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . 4,00 F
5. La " Maladie Infantile», condamnationdes futurs renégats. Sur la bro-
chure de Lénine cc La maladie infantile du communisme»,100 pages 5,00 F
6. Force, violence, dictature dans la lutte de classes, 60 pages . . . . 4,00 F
7. Défense de la continuitédu programmecommuniste,224 pages dans
lesquelles sont reproduits les textes fondamentauxde notre courant
publiés de 192Q à nos .jours : .. , : : •.... · .......•. · ·. . . . . · 15,00 F

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primo conflitto imperialistico, all'immediato dopoguerra, 423 pages . . . . 30.00 F
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del PSI al seconde congresso dell'lnternazionale Comunista, 740 pages 40,00 F
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narlo, 62 pages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7,00 F
2. ln dlfesa della conlinultà del programma comunlsta, 200 pages dans
lesquelles sont reproduits les textes fondamentaux de notre courant
publiés de 1920 à nos jours . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12,00 F
3; Elementl dell'economla marxlsta • Sul metodo dlalatllco • Comunlsmo
e conoscenza umana, 125 pages . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12,00 F
4. Parllto e classe, 137 pages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15,00 F
5. cc L'estremlsmo malattla Infantile del comunlsmo » condanna del futurl
rlnnegatl, 123 pages . . . . . . . . • . • . . . . . • • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12,00 F
6. Per l'organlca slstemazlone del prlnclpl comunlstl, 198 pages . . . . 10,00 F

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2. Revolutlon und Konterrevolutlon ln Russland, 66 pages . . . . . . . . . . . . 6,00 F
3. Der Kampf gegen den alten und den heutlgen Revlsionlsmus,
76 pages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . .• .. . . . . . •. . ... . . .. 6,00 F

EN LANGUE ANGLAISE :
• Serie : « The Texts of the lnternatlonal Communist Party " :
1. The Fundamentals of Revolutlonary Communism . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4,00 F
2. Party and Class . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . en préparation

EN LANGUE ESPAGNOLE:
• Série : cc Los textos del partldo comunlsta lnternaclonal » :
1. Los fundamentos del comunlsmo revolucionarlo . 4,00 F
2. Fuerza violencla dlctadura en la lucha de clase . 4,00 F
3. Partido y clase •..••.•.•............•.............•.......... 8,00 F

EN LANGUE PORTUGAISE:
• Série : cc Os testos do partldo comunlsta lnternaclonal » :
1. Teses caracterfstlcas do partldo: bases de adesaô . 3,00 F
2. Llçôes das contra-revoluçôes ............•..................... 3,00 F

Directeur de la publication : F. GAMBINI


Correspondance :
cc Programme Communiste » • 20, rue Jean-Boulon • 75012 PARIS
cc Programme Communiste» • B.P. 266 • 13211 MARSEILLE Cédex 1
Paiements : chèque bancaire ou C.C.P. 2202·22 Marseille
Imprimerie cc E.P. », 232, rue de Charenton, 75012 PARIS
Distribué par les N.M.P.P.
DÉFENSE DE LA CONTINUITÉ
DU PROGRAMME COMMUNISTE
Ce volume de 224 pages constitue un recueil des thèses fonda-
mentales de notre courant publiées de 1920 à nos Jours, précédées
d'amples Introductions les situant dans leur contexte historique.
Sommaire:
- Thèses de la fraction communiste abstentionniste du Parti
Socialiste ltallen (mal 1920).
- Thèses sur la tactique du Parti Communiste d'ltalle (Thèses
de Rome, 1922).
- La tactique de l'lnternatlonale Communiste. Projet de thèses
présenté par le P.C. d'ltalle au IV• Congrès mondial (Moscou,
1922).
- Projet, de thèses présenté par la Gauche au Ill' Congrès du
P.C. d'Italie (Lyon, 1926).
- Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe
ouvrière (1945).
- Thèses caractéristiques du parti (1951).
- Considérations sur l'actlvlté organique du parti quand la situa-
tion générale est historiquement défavorable (1965).
- Thèses sur la tâche historique, l'action et la structure du parti
communiste mondial, selon les positions qui constituent depuis
plus d'un demi-siècle le patrimoine historique de la gauche
communiste (1965).
- Thèses supplémentaires sur la tllche historique, l'action et la
structure du parti communiste mondial (1988).
Prix 15 F. Commandes au "Prolétaire ...
le prolétaire
Journal hi-mensuel
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Le numéro: 1 F - 10 FB... _:_ 150 Lires

Abonnement annuel : 20 F - 200 FB - 2.500 Lires

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revue Internationale trimestrielle

Le numéro : 5 F - 50 FB - 600 Lires


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Journal hl-mensuel

Le numéro: 0,80 F - 8 FB - 100 Lires

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