Vous êtes sur la page 1sur 708

2.QS

HISTOIRE ANCIENNE

DE L EGLISE

MAR 2 8 1963

Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

University of Ottawa

Iittp://www.archive.org/details/histoireancien03duch

L. DUCHESNE

HISTOIRE ANCIENNE

DE L'EGLISE

Tome IIL

PARIS

Ancienne Librairie Thorin et Fii^s

FONTEMOING & Cïï, EDITEURS

LIBRAIRES DES ECOLES FRANÇAISES d'aTHÈNBS ET DK KOMK

DE l'institut français d'aRCHÉOLOGIE orientale du CAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE ET DE L'kCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

i, rue Le Goif, 4

1910

Roma. Tip. délia Pace E. Cuggiani (540-09).

AVANT-PROPOS

Triste siècle que

le

V siècle !

Siècle de

ruine et de décrépitude! L'empire romain s'ef- fondre en Occident, sous l'effort d'agresseurs

plus inconscients que malveillants, plutôt vic- time de sa faiblesse intérieure que des coups qui lui sont portés. En Orient, il tient encore,

parce qu'il n'est pas attaqué sérieusement. En attendant que les Slaves d'un côté, les Arabes

de l'autre, le resserrent en d'étroites limites,

il lutte au dehors contre la poussée barbare

et le voisinage hostile de la Perse, au dedans contre des éléments centrifuges qui commencent

à lui signifier, en copte, en syriaque et en ar-

ménien, leur détachement de l'hégéinonie hel-

lénique.

L'Eglise pourrait aider à réagir contre la

dislocation ; mais elle aussi est en convulsions.

Sans doute elle triomphe définitivement du

VI

AVANT-PROPOS

paganisme; mais de ce succès lui-même ré-

sultent pour elle d'énormes difficultés d'adap-

tation. Tout

le monde est chrétien. Tout

le

monde pourra-t-il l'être sérieusement? A cette

question les moines donnent une réponse néga-

tive et souvent

excessive. Les autres s'en

tirent comme ils peuvent et laissent déformer,

dans la pratique de la vie chrétienne, le bel

idéal des premiers temps. Sur le terrain de la

doctrine, les écoles se heurtent, les partis s'é-

chauffent et se combattent. La leçon du siècle

précédent et de ses lamentables discordes ne sert absolument à rien. Des gens qui pensent

au fond la même chose s'entre-maudissent pour des foi'mules. Plutôt que de céder sur des mots, on met en conflit Alexandrie et Constantinople,

l'Orient et l'Occident; on sacrifie l'unité chré-

tienne à de vaines susceptibilités.

Toutefois, il ne faut rien exagérer. En par-

croire que

ticulier, il faut bien se garder de

cette agitation théologique ait pour cause une

incertitude grave sur la tradition. Celle-ci était

fixée depuis longtemps. Comme les chrétiens

d'à présent, ceux d'alors avaient reçu de leurs

pères la foi en Jésus-Christ vraiment Dieu et

vraiment homme. Il ne se divisaient que sur

des modalités, moins encore, sur des termino-

AVANT-PROPOS

logies. Le moine Barsiimas nous aurait assom-

més si nous n'avions

dit, comme saint Cy-

rille, qu'il n'y a qu'une nature en Jésus-Christ.

Toutefois, en analysant, non pas le contenu

de son cerveau obtus, mais l'enseignement

de son maître Cyrille, son enseignement com-

plet, celui de ses actes avec celui de ses écrits,

nous découvrons aisément que Cyrille, malgré sa nature unique, peut être accordé avec Léon,

Flavien et Théodoret, qui réclament deux na-

tures.

Il ne

s'agit que de s'entendre. Mais,

avec l'esprit belliqueux des théologiens, ce n'est pas de s'entendre qu'il importe, c'est de

se combattre.

Triste siècle !

Heureusement on y rencontre bien des fi- gures pittoresques, attachantes même. Quel-

ques-unes réclament un peu, même beaucoup,

d'indulgence. Il est tel saint de ce temps-là-

qui n'aurait peut-être pas passé sans difficulté

par les procédures actuelles de la canonisation.

Cela ne nous regarde pas. Il doit seulement

être bien entendu que les situations hagio-

graphiques acceptées par nous, sans inven-

taire, telles que les siècles nous les ont trans-

mises, ne sauraient peser sur les jugements

de l'historien. Il

est l'are,

du

reste, que

ces

AVANT-moPOS

figures de saints, si heurtées qu'elles puissent paraître, ne présentent pas quelques aspects

sympathiques. Epiphane et Jérôme ont été

aimés et vénérés, de leur vivant, par de saintes personnes qui les connaissaient de près. Cyrille d'Alexandrie, à un certain moment, s'est montré

le chef fermement pacifique d'une armée qui

ne l'était guère, et c'est là un grand mérite.

Ce n'est pas pour saint Augustin qu'il faut

plaider les circonstances atténuantes. Celui-là

est absolument hors de pair. De son Afrique

lointaine il rayonna sur toute la chrétienté.

Aux honnnes de son temps il dit toutes les

paroles utiles. Il sut leur expliquer leurs âmes, les consoler des malheurs du monde, guider

leurs pensées à travers les mystères. A tous

fanatiques furent

il fut aimable. Par lui les

apaisés, les ignorants éclairés, les penseurs

maintenus dans la tradition. Il a enseigné tout

le moj'en-âge. Maintenant encore, après l'iné-

vitable déchet d'une si longue durée, il demeure

la grande autorité théologique. C'est surtout

par lui que nous communiquons avec l'anti-

quité chrétienne. A certains égards il est de tous les temps. Son âme et quelle âme î a

passé en ses écrits ; elle y vit encore : sur telle

de ses pages il tombera toujours des larmes.

AVANT-PROPOS

Le y siècle a beaucoup écrit. C'est par ex-

cellence le siècle des Pères de l'Eglise. L'his-

toire dispose ici d'une énorme bibliothèque. De

Jérôme et d'Augustin, de Ohrysostome, de Cy-

rille, de Théodoret, il nous reste de formida-

bles œuvres complètes, traités, sermons, lettres,

qui sont des trésors de renseignements. Les dé-

bats des grands conciles, les controverses sou-

tenues à leur propos, ont donné lieu à des pro- cès-verbaux et à des recueils de pièces officielles.

Il y a longtemps que tout cela a été mis en

œuvre. A ce fonds ancien les investigations

modernes ont fait quelques adjonctions impor-

tantes. Certaines œuvres, historiques ou autres,

se sont retrouvées dans les manuscrits syria-

ques ; d'infatigables orientalistes s'emploient à

les donner au public. D'utiles monographies ^

se sont produites sur certains points, où, soit

du fait des controverses, soit faute de rensei-

gnements, il subsistait de l'obscurité.

travailleurs, bien

plus nombreux qu'autrefois, qui sont entrés

ou entreront dans ce domaine auront de quoi

Il en

reste encore. Les

^ Surtout celles de MM. Loofs et Krûger, soit sous forme

d'articles étendus dans l'Encyclopédie de Hauck, soit en des 'ouvrages spéciaux.

AVAXT-I'Roros

s'exercer loDgteiiips. Dès maintenant, toutefois,

on peut le dire, nous connaissons beaucoup

mieux que les contemporains de Tillemont le

véritable état des controverses débattues après

les conciles d'Ephèse et de Chalcédoine. Par

exemple il ne nous est plus possible de nous

en laisser imposer par ces épitliètes de Nesto-

riens et d'Eutychéens, qui, le plus souvent, dans les écrits contemporains, ne représentent que des artifices de polémique, voire de sim- ples injures, et ne correspondent nullement à

la classification réelle des partis religieux.

Si les documents abondent, il n'en est pas

de même des expositions historiques. Il n'y a

plus d'Eusèbe, ni même de Socrate. Celui-ci

ne va pas loin dans le V' siècle, dont ses deux

congénères, Sozomène et Théodoret, parlent à peine. Pour rencontrer un autre historien de l'Eglise, il faut descendre jusqu'à Evagrius,

c'est-à-dire jusqu'à la fin du VP siècle. Il y en

a eu cependant, comme Hésychius de Jéru-

salem, Basile de Cilicie, Jean d'Egée, Zacharie

de Gaza, Théodore le lecteur. Mais de leurs

livres nous n'avons plus que des fragments plus ou moins étendus. La Chronique de Théo-

pliane, au IX" siècle, a profité de

ces écrits,

surtout de celui de Théodore le lecteur; mais

AVANT-PROPOS

le texte

de

celui-ci s'y présente découpé en

menus morceaux, souvent mal ordonnés et qui

ne se rejoignent pas facilement. Les chroni-

queurs contemporains, Prosper, Hydace, Mar-

cellin, sont encore plus décousus et plus in- complets. De résultent quelques incertitudes

sur le classement chronologique de certains

de chose. L'histoire

faits. Mais ceci est peu

de l'Eglise compte peu de périodes aussi bien

connues ou tout au moins aussi susceptibles de

en ce

volume.

l'être que

celle dont il va être

traité

Rome, 2 février 11)10.

CHAPITRE I.

L'Eglise au temps des Théodose.

La décadence de l'empire. La moralité chrétienne. L'élite et les niasses. La discipline pénitentielle. Développements du culte public.

La religion populaire: culte des saints, des reliques, des images. La théologie. Progrès de la liiérarchie. Election des évêques. Grou-

pements de l'épiscopat. Législation ecclésiastique. Moines et mo- nastères.

En s'unissant étroitement à l'Etat, l'Eglise théodo-

sienne ne s'alliait pas à son avantage : elle épousait un

malade, qui devint bientôt un moribond. Au souverain

sérieux et fort, qui, pour ses débuts, avait tiré l'empire

d'un épouvantable désastre, qui l'avait fait respecter des barbares et, par deux fois, y avait réprimé des com- pétitions dangereuses, succédèrent deux pauvres jeunes

princes, pâles fleurs de gynécée, sous lesquels on vit

bientôt s'épuiser sans fruit ce que ce vieux corps épuisé conservait de force vitale.

Et c'était peu. Aux premiers temps, Rome justifiait

son hégémonie par les services qu'elle rendait au monde

en y maintenant la paix, en propageant et en défendant

les meilleures formes de la civilisation. A ces fonctions

s'aifisait alors un personnel relativement restreint, dirigé de la capitale par une administration peu compliquée.

DiTCHESN-E. Hist. aiic. de VEgl. - T. IH.

1

CHAPITRE I.

Les organismes locaux, cités soumises ou alliées, états vassaux, pourvoyaient au reste. Il y avait, sous la tu- telle romaine, des vies locales, qui concouraient à la

vie

générale

et

s'éteignit ; il ne

la

fortifiaient. A la longue tout cela

resta plus

qu'une immense foule de

sujets et une administration aussi centralisée que com-

pliquée. Le gouvernement devint une énorme machine

à juger, à administrer, et surtout à pressurer, car plus

se perfectionnait le système, plus se développait l'or-

gane central, la cour impériale, plus se compliquait la

hiérarchie des fonctionnaires, et plus aussi s'élevaient

les frais. Aux autonomies de jadis, à la libre propriété,

à la libre industrie, succédèrent diverses catégories

d'embrigadements : le colonat, qui rivait aux domaines

ruraux la population des campagnes ; les corporations

urbaines, où l'on parquait une bonne partie des artisans des villes ; les curies, où, pour assurer la rentrée de

l'impôt, l'Etat gardait à vue les gens de quelque for-

tune. De là une stérilisation universelle et progressive.

La richesse disparaissait ou se concentrait en peu de

mains, la pauvreté devenait l'état normal, la population

se raréfiait en des proportions effrayantes. Aucun esprit

militaire, même dans l'aristocratie, détournée depuis

longtemps du métier des armes. La carrière qu'on re-

cherchait était celle des administrations civiles; par une

ironie de langage, on l'appelait milice. On militait dans

les bureaux : le calame remplaçait l'épée. On militait aussi dans l'Eglise. Ces deux milices, la niilitia saecuU

et la militia eœlesiastka défrayaient l'ambition. Du sen-

l'église au temps des théodose

3

timent national il restait un certain attachement à la

civilisation helléno-latine ; des cercles lettrés, qui le cul-

tivaient toujours et parfois avec un attendrissement touchant, ce sentiment se répandait dans le peuple et s'y maintenait en une certaine mesure. Cependant, en

plusieurs provinces, moins assimilées que les autres, des traditions antérieures à la conquête tendaient à se ré-

veiller, comme on voit l'herbe folle repousser dans les

champs quand la culture y dépérit. Et puis l'impôt était

si lourd, l'Etat si dur! Bien des gens devaient penser

qu'on leur faisait payer trop cher la satisfaction de

n'être pas sujets des Barbares.

Dans cette décadence, dont les causes lui sont étran-

gères, et, pour la plupart, antérieures, le christianisme

n'a que peu ou point de responsabilité '. Mais il faut

reconnaître que, s'il n'a rien fait pour déterminer la

Tuine de l'empire, il n'a rien fait non plus pour l'arrêter. La force qui, pour un état, peut résulter d'une religion

nationale fortement établie dans l'enthousiasme et dans

les pratiques, l'empire romain n'avait pas à la demander

à l'Eglise. Universaliste dès avant de naître, en vertu

des principes qu'elle hérita du judaïsme des derniers

temps, et non seulement universaliste, mais indifférente

en politique, elle ne pouvait guère s'intére&ser à d'autre

cité qu'à celle du Ciel, à d'autre avenir qu'à celui d'outre-

tombe. Le seul service qu'elle pût rendre à l'empire de

^ Sur cette question, v. Boissier, La fin du paganisme ^ t. II, p. 391 et suiv.

CHAI'ITRE I.

ce monde, c'était de lui moraliser ses sujets. Encore

faut-il tenir compte de ce fait que la morale de l'Eglise,

au moins dans son idéal et dans ses représentations les plus complètes, dépassait notablement les besoins com-

muns de l'Etat, et que leurs prescriptions, à l'un et à

l'autre, étaient exposées à se trouver en conflit \ L'Eglise

entendait former des saints; elle produisait beaucoup de

vierges et de moines ; les « désirs

célestes » , qu'elle

enracinait dans les âmes, y laissaient peu de place

pour les préoccupations du citoyen. Elle avait des con-

solations pour les victimes du fisc et de toutes les mal-

faisances d'un mauvais gouvernement; elle en eut pour

les victimes des invasions barbares. Mais la résignation

qu'elle prêchait, les secours matériels qu'elle pouvait

distribuer, ne représentent aucun effort de résistance

au dépérissement de l'Etat romain.

Cependant il faut faire place à l'inconséquence. Il

s'en fallait grandement que tous les fidèles de l'Eglise

fussent également appliqués à réaliser le programme

évangélique. On était loin de la ferveur primitive, de

ces petites communautés des anciens temps, recrutées

avec soin, où l'on se surveillait et s'édifiait mutuelle-

ment, où les âmes étaient tendues vers le retour pro-

chain du Christ. Maintenant tout le monde était chré-

tien, ou à peu près; cela supposait qu'on pouvait l'être

à bon

compte. Aux jours solennels, les baptistères

^ L'Etat n'avait guère besoin des moines; sa législation

matrimoniale comportait le divorce : l'Eglise eut une jDeine

extrême à s'en arranger.

L k(;lise au temps des THEODOSE

o

étaient envahis par de véritables foules; mais c'étaient

des néophytes, rapidement préparés, peu instruits de

leur nouvelle religion, surtout peu éprouvés dans la

pratique des vertus évangéliques. Les enfants qui nais-

saient de parents chrétiens ne trouvaient pas toujours

chez eux l'instruction religieuse nécessaire, ni même le

bon exemple. Les assemblées de culte ne comportaient

pas, en dehors des catéchèses préparatoires au baptême

des adultes, un système d'enseignement bien distribué. On y lisait la Bible, on la commentait ; les bons chrétiens

d'alors paraissent avoir été assez familiers avec elle,

car les sermons du temps sont remplis d'allusions aux

textes sacrés et l'on voit les fidèles s'intéresser à des

détails de variantes et d'exégèse qui laisseraient froids les chrétiens d'à présent. Mais ceux-là étaient des fidèles spéciaux, plus assidus

que les autres aux réunions de culte, plus attirés que

le commun par les lectures d'édification. La masse était

chrétienne comme le pouvait être la masse, de surface

et d'étiquette ; l'eau du baptême l'avait touchée, l'esprit

de l'Evangile ne l'avait pas pénétrée. A leur entrée

dans l'Eglise les fidèles renonçaient toujours aux pompes

de Satan ;

mais ni les

théâtres ni les cirques

ne se

vidaient: les prédicateurs perdaient, sur ce point, leurs

plus éloquentes protestations. On voyait se fermer les

plus re-

préhensibles, conservaient leur clientèle. Etait-ce bien

l'Eglise qui conquérait le monde? N'était-ce pas plutôt le monde qui conquérait l'Eglise?

temples; mais les lieux de plaisir, même les

b

CHAPITRE I.

Au IV* siècle, la cour impériale, les hauts rangs de&

hiérarchies, comptaient, à côté de païens toujours nom-

breux, une grande quantité de chrétiens. Mais quels

chrétiens ! Les empereurs eux-mêmes laissaient fort à

désirer sur ce point ; au dessous d'eux les préfets, gé-

néraux, gouverneurs de provinces, que l'on sait s'être

ralliés au christianisme, faisaient médiocrement honneur

à leur .nouvelle religion. Pour la plupart ils diiSeraient

le baptême jusqu'à la dernière maladie ; en vue de cette

combinaison, les enfants des grandes familles n'étaient

pas baptisés. S'il n'était devenu évêque, saint Ambroise^

sans doute, n'eût reçu le sacrement qu'à l' heure de la

mort. Son parent Probus, préfet du prétoire presque per-

pétuel \ passa du baptistère au sarcophage ^; il en avait

été de même du préfet de Rome Junius Bassus (359) ^. La

robe d'innocence que de tels néophytes portaient au paradis n'était pas, tant s'en faut, le signe d'une vie sans tache et d'une administration irréprochable.

Après tout, était-il possible de moraliser la vieille

machine romaine, de soumettre à l'Evangile, je ne dis

pas l'empereur, mais le gouvernement de l'empire ? Les

chrétiens vraiment dignes de ce nom ne semblent pas

1 Ammien dit que, quand il n'était pas préfet, il avait l'air

d'un poisson liors de l'eau (XXVII, 11, 3).

2 Ce sarcophage existe encore; on peut le voira Saint-Pierre,.

dans la chapelle de la Pietà. Il y est venu d'une sorte de basi- lique funéraire appartenant à la famille des Probi, située au

chevet de la grande basilique, derrière l'abside. Cf. Mélanges de l'Ecole de Home, t. XXII, p. 386.

^ De celui-ci le sarcophage se voit dans les cryptes de Saint-

Pierre .

l"èglise au temps des théodose

7

l'avoir pensé ; ils se tenaient

bliques, s'abstenaient même d'entrer dans le clergé,

encore trop mêlé, pensaient-ils, aux choses de ce monde.

écartés des affaires pu-

Ils vivaient retirés, à la ville ou à la campagne, dans

les méditations religieuses et les pratiques de l'austé-

rité. Quelquefois ils groupaient autour d'eux des amis,

des serviteurs, qu'ils décidaient à vivre comme eux, et à former- une sorte de monastère. Tels furent Pamma- cliius, Pinien, Prudence, Sulpice Sévère, Paulin, Dal-

matius et tant d'autres. D'autres allaient plus loin et

s'enfuyaient au désert.

Il ne faut pourtant pas croire que les moines fus-

sent les seuls bons chrétiens qu'il y eût. Il en restait

beaucoup dans la vie

ordinaire, dans les métiers et

commerces des villes, dans les domaines des campagnes.

Tous n'étaient pas dévots au même degré. Il y en avait

qui fréquentaient assidûment les offices, de jour et de

nuit. Au moment nous sommes on voit ces réunions

se multiplier : c'est signe qu'elles étaient bien vues des

fidèles.

Quand ils finirent par s'en lasser, il se forma,

auprès des grandes églises, des groupes, bientôt des con-

fréries, d'habitués, appelés « religieux » ou « fervents »

de

Sainte-Sophie, du Saint-Sépulcre, et ainsi de suite'.

La charité envers les pauvres n'était nullement re-

[religiosi^

«r-o'jfW.îot,

oiTvOTrovot). On était spoiidaeos

froidie. On l'exerçait de diverses manières. Les pa-

^ Sur ceci v. S. Petridès, iSpoudaei et Philopones, dans les Echos d'Orient, t. VII, p. 341; cf. t. IV, p. 225. Cf. Conc. Tokt.

I,

c.

11,

15,

18, et J. 2078, 2079.

CHAPITUE 1.

triciens qui se débarrassaient de leurs richesses, trou-

vaient sans peine des affamés à nourrir. C'était la charité directe, la forme la plus ancienne, l'agape. A Rome, la

basilique de Saint-Pierre voyait ainsi d'énormes distribu-

tions de vivres qui, pour une bonne partie, étaient con-

sommés sur place et séance tenante. Dans ces mangeries de la populace, il y avait souvent des désordres, et de

plus d'un genre. C'était inévitable. Les chefs faisaient

de leur mieux pour parer à ces inconvénients ; ils cher-

chaient, en particulier, à dériver les largesses des riches

vers des institutions organisées et spécialisées, démem-

brements de l'œuvre centrale d'assistance.

La discipline pénitentielle se maintenait encore, mais

la sévérité à laquelle on l'avait portée en rendait l'appli-

cation de plus en plus difficile. Le pécheur qui demandait

et obtenait son admission au nombre des pénitents devait accepter tout un régime d'humiliations et d'austérités.

pouvait se

montrer qu'en habits de deuil. On lui imposait des jeûnes

Il avait une place spéciale à l'église et ne

fort durs, avec abstention de tout rapport conjugal, s'il

était marié. S'il ne l'était pas, défense lui

était faite

de contracter mariage; s'il était soldat ou fonctionnaire,

il devait quitter le service et rentrer dans la vie privée.

Jamais, de toute sa vie, il ne pouvait être admis dans

le clergé. Autant dire que, sans aller jusqu'au désert,

il fallait se retirer chez soi et y vivre en moine.

Quand on avait subi ces épreuves pendant le temps

fixé, lequel variait suivant l' appréciation de l' évêque,

on était admis à la réconciliation publique et réintégré

L E(iLlSE AU TEMPS DES THEODOSE

9

dans le corps des fidèles. Mais il ne fallait pas recom-

mencer, car la pénitence n'était accordée qu'une seule

fois. Le pécheur relaps n'avait plus à compter sur l'E-

glise, mais sur Dieu seul.

Des conditions si dures étaient faites pour décou-

rager les bonnes volontés. Si tant de gens diiféraient

jusqu'à la dernière heure leur initiation définitive, c'est

que, ne se sentant de force ni à résister toujours aux

tentations, ni à subir le régime pénitentiel auquel les

condamnait la chute, ils préféraient bénéficier de la

commode rémission du baptême. Quant à ceux à qui

la sollicitude de leurs parents avait fermé cette voie,

il était de jour en jour plus difficile de les amener à

demander la pénitence. Estimant sans doute que la rendre si difficile équivalait à la refuser, ils se détour-

naient de la rémission ecclésiastique et s'arrangeaient

directement avec Dieu, lui offrant leur repentir et ce

qui, en fait d'expiation matérielle, était à leur portée.

C'était le sj^stème des Novatiens : c'était même celui

que la grande Eglise appliquait aux pénitents relaps. La plupart s'en tenaient là.

Telles étaient les conditions générales de la mora-

lité chrétienne. Quant à la vie religieuse, elle se main-

tenait et se développait suivant les lignes tradition-

nelles.

Les réunions de culte étaient toujours, comme dans

la plus haute antiquité, au nombre de deux, la vigile

10

CHAPITKE I.

nocturne * et la station matinale, généralement terminée

par la liturgie eucharistique. Suivant les pays, ces réu- nions étaient plus ou moins fréquentes; en tout cas elles

avaient partout lieu le dimanche. Tous y étaient con-

voqués, mais tous ne pouvaient y être assidus.

Les ascètes, tant qu'ils continuaient à vivre au milieu des autres fidèles, se distinguaient par leur assiduité

aux assemblées religieuses. Ils en avaient même com- pliqué rordonnance, en transportant dans les églises pu-

bliques les prières qu'ils récitaient d'abord en leur par-

ticulier ou dans leurs

oratoires. A la vigile s' ajouta

ainsi l'office de matines ; d'autres moments de la journée

furent consacrés par les offices de tierce, sexte, none,

vêpres. Le clergé y prit d'abord une part restreinte :

peu à peu, cependant,

quand les autres s'en furent

lassés, ces nouveaux offices finirent par lui incomber^

tout comme les anciens, et lui incombèrent à lui seul.

Des chants de psaumes et autres cantiques bibliques,

des lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament, des

prières, tantôt silencieuses, le président se bornant à

en donner le signal et à les conclure par une courte

invocation (collecte); tantôt à haute voix, l'officiant dé-

taillant les demandes et l'assemblée les appuyant d'un

mot, Kyrie eleison^ Te vogamus^ midi nos (litanie): tel

^ La vigile, tombée en désuétude depuis bien des siècles,

est encore représentée, dans les offices, par la longue série de

leçons, répons et oraisons qui, le samedi-saint et la veille de la Pentecôte, précède la bénédiction des fonts baptismaux et, les

.samedis de Quatre-Temps, forme le début de la liturgie. V. mes

Origines du culte chréiien, p. 233 (4^ éd.).

l'è(tIjse au temps des théodose

11

était le fond des exercices religieux ordinaires \ A cela

s'ajoutait, quand on célébrait l'eucharistie, la grande

prière consécratoire Vere dignum, ou prière eucharis-

tique ^, à la suite de laq