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LA FILIATION ÉCLATÉE. POUR UNE ANALYSE DES


REVENDICATIONS ACTUELLES
Gilles Séraphin

Union nationale des associations familiales (UNAF) | « Recherches familiales »

2010/1 n° 7 | pages 69 à 76
ISSN 1763-718X
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2010-1-page-69.htm
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!Pour citer cet article :


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Gilles Séraphin, « La filiation éclatée. pour une analyse des revendications actuelles »,
Recherches familiales 2010/1 (n° 7), p. 69-76.
DOI 10.3917/rf.007.0069
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La réforme de la filiation
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LA FILIATION ÉCLATÉE.
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POUR UNE ANALYSE


DES REVENDICATIONS ACTUELLES
Gilles Séraphin

En France, la filiation fait sans cesse l’objet de débats. De multiples groupes, défendant des
intérêts divers, revendiquent des réformes. En analysant les cadres de références des reven-
dications actuelles (le cadre statutaire, de la transmission et de l’héritage, identitaire, de la
reproduction de soi, de l’éducation, biologique, de solidarité, affectif), l’auteur dégage des
questions transversales qui sont les enjeux essentiels des débats : Que signifie « être parent » ?
Que signifierait la création d’un statut « beau-parental » ? Sur quels sujets doit-on favoriser 69
le choix personnel ?

Alors que j’arrivais à Douala pour faire des recherches doctorales en sociologie[1], je me
promenais dans un « quartier » populaire, appelé « Bessengué », peuplé de Bamoun princi-
palement. Je discutais avec un vieux « papa » de 70 ans qui m’avait pris en affection, quand
soudain il s’interrompit et, avec respect, me désigna un petit garçon âgé au maximum de six
ans qui venait à notre rencontre : « Gilles, me dit-il, je vous présente mon père. » Je l’obser-
vais du coin de l’œil pour saisir la plaisanterie et sourire, mais dans le doute, je saluais le
nouvel arrivant. Bien m’en prit, le vieux papa m’avait effectivement bien présenté... son père !
Plus tard, je me suis lié d’amitié avec un jeune Bamoun. Après plusieurs visites au village, sa
maman m’a nommé – pas directement, mais en utilisant des symboles[2] – dans une réunion
familiale exécuteur testamentaire. Non seulement ma position de Blanc me mettait hors jeu
dans les querelles familiales qui risquaient de survenir, mais en outre, la maman s’assurait que
je ferai tout mon possible pour que sa volonté soit respectée le jour de son départ, vu que son
héritier n’était autre que mon ami. Avec cette nomination et ce rôle d’exécuteur testamentaire,
je fus intégré à la famille, devenant la sœur aînée de la maman, puis de l’héritier le jour
du décès.

[1] Gilles SÉRAPHIN, Vivre à Douala. L’imaginaire et l’action dans une ville africaine en crise, Paris, L’Harmattan, 2000.
[2] Elle m’a fait promettre que, le jour de son décès, j’irai déposer sur son corps une photo que je venais de prendre, la repré-
sentant à côté de son fils. Ainsi, elle désignait par cette requête, en public, le fils photographié comme héritier.

Dossier thématique. « La réforme de la filiation »


LA FILIATION ÉCLATÉE. POUR UNE ANALYSE DES REVENDICATIONS ACTUELLES

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Cet ami avait d’ailleurs appris que cette dame était sa « mère », et non pas sa grand-mère
comme il l’a longtemps cru, le jour où il a passé son certificat d’étude. C’est en lisant l’extrait
d’acte de naissance nécessaire à l’obtention de ce diplôme, qu’il a vu le nom de cette vieille
dame inscrit dans la case « mère ». Jusque-là, puisqu’il avait été élevé par sa sœur aînée,
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situation très fréquente, c’est elle qui avait alors droit à ce qualificatif de « mère ». Ensuite,
pris dans des références contradictoires (la « mère » traditionnelle qui l’a élevé n’étant pas la
mère désignée sur l’état civil et qui lui a donné naissance), il ne savait plus quel terme utiliser.
La plupart du temps, les deux personnes étaient donc désignées par le qualificatif de
« maman », puisque ce terme désigne aussi bien la mère « traditionnelle » que toute personne
d’un certain âge à qui on doit le respect.

Au Cameroun, dans certaines ethnies, les statuts familiaux (être père, frère, sœur...), ne
correspondent pas toujours au lien génétique. Dès que le lien hiérarchique change, le statut de
la personne et son « titre familial » sont modifiés. Chez les Bamoun, si le père meurt et qu’il
a nommé son plus jeune fils héritier, celui-ci devient automatiquement le père de l’ensemble
de la famille. De même, si le fils devient l’héritier de la mère, il est alors considéré comme la
mère de tous les enfants, et comme l’« épouse » du mari (en termes de statut, donc d’obliga-
tions et de droits). Le statut représente plus une position hiérarchique, symbolique, sociale et
traditionnelle[3], qu’un lien génétique.
La filiation est un dispositif cohérent dans lequel chacun trouve une place, un rôle, une iden-
tité. Non seulement elle structure les relations familiales, mais plus largement, puisqu’elle
positionne et identifie chaque individu, elle structure les relations sociales. Il s’agit d’une véri-
70 table institution : ce dispositif est global (il concerne tous les citoyens), permanent (il évolue
avec précaution), lisible (les principes sont connus et compréhensibles par tous), cohérent et
sert de référence en donnant sens. En outre, la place de la volonté personnelle est réduite :
dans le dispositif de la filiation traditionnel, la place, le rôle et surtout l’identité de chacun sont
tout autant assignés que s’il s’agissait d’une filiation établie par des textes juridiques écrits.
C’est avec cette expérience « africaine » comme substrat intellectuel que j’ai considéré les
questions de filiation dans la société française. Comme à Douala, la filiation est un dispositif
« institué » qui repose sur autant de valeurs ou de principes partagés par – et qui s’appliquent –
à tous les citoyens[4].
Toutefois, en France, la filiation fait sans cesse l’objet de débats. De multiples groupes défen-
dant des intérêts divers revendiquent des réformes. Ils affirment, pour la plupart, ne pas
vouloir remettre en cause les principes et l’architecture générale du dispositif. Mais ils esti-
ment qu’il faut les modifier à la marge pour les adapter à l’évolution des structures familiales
ainsi que des situations pratiques rencontrées dans la vie courante, et les améliorer selon
d’autres principes reconnus (protection de l’enfance, voire « intérêt supérieur de l’enfant »,
égalité, non-discrimination...).
Le texte que je propose se fonde sur une analyse des revendications actuelles retransmises
dans la presse, exposées lors de diverses auditions parlementaires, défendues dans des colloques

[3] Le père, et dans une moindre mesure la mère, ont la charge des rites avec les ancêtres.
[4] La seule différence est que ce dispositif institué est inscrit dans la loi et qu’il n’y a aucune dichotomie entre un dispositif
traditionnel institué et les textes juridiques.

Recherches familiales, n° 7, 2010


Gilles SÉRAPHIN

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ou conférences qui portent sur le dispositif de la filiation. Elles ont pour thème l’accès aux
origines, le droit de l’enfant versus le droit à l’enfant, le statut beau-parental, la filiation pour
le couple de personnes de même sexe, etc.[5]
Si toutes ces revendications aboutissaient à des modifications législatives, elles introduiraient
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des modifications majeures dans les principes généraux. En outre, puisque parfois ces reven-
dications s’opposent, le risque d’une incohérence générale du dispositif se trouverait renforcé.
En effet, aujourd’hui déjà, quelques réformes qui dessinent les contours de cette filiation
s’empilent, mais ne se complètent pas toujours.

Analyser les revendications


Les revendications actuelles traduisent des conceptions très diverses de la filiation. Elles
s’expriment en utilisant le vocabulaire juridique et leurs auteurs exigent des réponses législa-
tives (par exemple : avoir la possibilité d’être reconnu « père » ou « mère », de reconnaître
« cet » enfant comme étant « son » enfant), comme si l’utilisation de termes juridiques et
l’inscription du lien dans le dispositif juridique de la filiation assuraient une réponse claire à
l’ensemble des revendications aux objectifs variés.
Dans un premier temps, sur la base de plusieurs cadres d’analyse, nous allons montrer en quoi
les grandes revendications actuelles s’insèrent dans des conceptions diverses, voire contra-
dictoires, de la filiation.
71
Le cadre statutaire
La filiation inscrit des statuts. Par le droit, elle permet de considérer et de nommer une
personne comme « parent » ou « enfant », voire plus précisément comme « père/mère » ou
« fils/fille ». Selon les personnes qui portent des revendications, un statut officialisé est indis-
pensable : pour celles qui le possèdent déjà, il n’est pas question de l’abandonner ; pour celles
qui le revendiquent, au nom de la reconnaissance sociale et de l’égalité généralement, il s’agit
de l’obtenir officiellement. À la rigueur, selon certaines revendications, il s’agit de créer un
statut « annexe » ou « complémentaire », et l’on parle fréquemment du statut « beau-
parental » ou « du tiers ».
Le statut induit alors des interdits (le plus connu est l’interdit de l’inceste pour un parent) et
un rôle, mélange subtil de devoirs, de droits et de responsabilités. Surtout, il permet d’exister
en se posant et s’affirmant sur la scène publique.

Le cadre de la transmission et de l’héritage


Pouvoir hériter et pouvoir transmettre sont deux objectifs au cœur des revendications. La
filiation inscrit des principes de transmission. Après un décès, elle permet de laisser une trace.

[5] Vu la redondance et la forte présence de ces revendications sur toutes les scènes citées, il serait artificiel de parsemer ce texte
de citations « toutes faites » qui agiraient uniquement comme illustrations –à titre d’exemple– et non pas comme une argu-
mentation. Cette démarche risquerait d’alourdir l’ensemble du propos.

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LA FILIATION ÉCLATÉE. POUR UNE ANALYSE DES REVENDICATIONS ACTUELLES

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Elle positionne un individu dans une lignée, dans laquelle il hérite et transmet. La transmis-
sion concerne non seulement les biens, mais aussi un statut social, une éducation et une
mémoire.
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Le cadre identitaire
La filiation permet de dire qui l’on est, de poser son identité. Un individu, y compris lorsqu’il
revendique sa citoyenneté (nom et nationalité), est « fils de » ou « fille de ». Les demandes en
termes de filiation s’accompagnent alors de revendications sur la nomination. La dation du
nom, par le parent et pour l’enfant, et plus généralement l’inscription dans une lignée, sont
des facteurs qui construisent l’identité même de chaque sujet psychique et de chaque citoyen
reconnu comme membre de la cité.

Le cadre de la reproduction de soi


La filiation est plus que la transmission : c’est aussi la reproduction. C’est une partie de soi, de sa
chair qui renaît et vit, y compris après sa mort. On recherche une ressemblance, dans le physique
ou dans les traits de caractère, dans les attitudes, etc., y compris d’ailleurs quand cette filiation
n’est pas biologique. La filiation assure le principe de la reproduction, elle vise l’éternité.

Le cadre de l’éducation
72 Puisque qu’elle est partie intégrante de la transmission, l’éducation devient une composante
essentielle des revendications. Il s’agit par exemple de savoir, en cas de séparation des parents,
qui assurera l’éducation de l’enfant. Le choix de l’école et des activités de loisirs, mais aussi
des fréquentations ou plus largement de l’apprentissage des valeurs estimées essentielles, est
assez régulièrement au cœur des débats. L’éducation n’est plus laissée à la charge de tierces
personnes (enseignant, précepteur, éducateur...), mais devient une composante essentielle de
la fonction parentale. Ainsi, si elle est partagée avec d’autres personnes, volontairement ou
non, si l’information n’est pas transmise, si les prérogatives de chacun ne sont pas pleinement
prises en compte, le parent écarté se sent lésé et dépossédé d’un pilier de son statut parental.
Inversement, des personnes qui estiment assurer une fonction parentale vont demander que
leur rôle éducatif soit reconnu, au sein de l’école notamment. L’usage d’un simple carnet de
correspondance par exemple, devient dès lors un enjeu symbolique.

Le cadre biologique
La dimension biologique est présente dans tous les débats[6]. Par exemple, beaucoup de futurs
parents ayant de difficultés à procréer ne veulent pas utiliser l’adoption, quand elle leur est
légalement possible, mais veulent contribuer à une reproduction biologique, en utilisant le
sperme ou l’ovule, voire le ventre, de l’un des parents. Le « donneur » ou la « prêteuse » (pour

[6] Gilles SÉRAPHIN, « L’accès aux origines : les enjeux du débat », Esprit, Paris, dossier « Accès aux origines », mai 2009,
pp. 82-102.

Recherches familiales, n° 7, 2010


Gilles SÉRAPHIN

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le ventre...) a souvent, de fait, une place particulière, étant parfois désigné avec un vocabulaire
parental. En outre, de plus en plus d’enfants adoptés veulent connaître leurs parents
biologiques. Accéder à ses origines, signifie connaître son histoire préaccouchement (par
exemple : pourquoi la mère biologique a-t-elle décidé d’accoucher sous X ?) et aussi retrouver
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des ressemblances, tant physiques que de caractère, etc. Le biologique participe à l’identité.

Le cadre de solidarité
La filiation pose également des principes de solidarité, qui sont tout à la fois des droits et des
devoirs, souvent réciproques. Cette solidarité répond aussi à un besoin d’assurance contre la
solitude. Toute personne liée à une autre par un lien de filiation se doit moralement, et doit
juridiquement, assumer un rôle clairement défini qui l’inscrit dans une chaîne de solidarité
(que traduiront notamment les obligations alimentaires).

Le cadre affectif
Enfin, la filiation est revendiquée pour marquer l’intensité d’un lien affectif. Dans l’utilisation
courante des termes, le degré de rapprochement parental traduit l’intensité de l’affection :
couramment, on va dire que telle personne « fait partie de la famille », voire qu’il s’agit d’une
« vraie sœur », ou même que c’est « comme » sa fille ou « comme » sa mère... Le vocabu-
laire de la filiation répond alors au désir de mettre des mots sur des sentiments.
73
Ainsi, les sens que l’on accorde à la filiation sont divers et les revendications multiples. Les
demandes, qui sont argumentées pas la description de situations de vie quotidienne parfois
très difficiles à gérer ou au nom de principes généraux tels que l’égalité, la reconnaissance, la
non discrimination, etc., exigent une réponse législative. En effet, c’est cette institutionnali-
sation par la loi qui donne sens aux revendications. Il ne s’agit pas de se savoir « père » ou
« mère », mais d’être reconnu comme tel par l’institution juridique, afin de posséder un statut
social, une identité, avoir des droits et devoirs, etc.
Toutefois, il n’est pas possible de répondre à toutes ces revendications, et d’empiler ainsi des
réformes, puisque certaines s’opposent dans leurs objectifs. Prenons comme exemple la créa-
tion d’un statut de « beau-parent ». Selon les revendications les plus courantes, il ne s’agit pas
de faciliter la délégation de l’autorité parentale pour des actes précis, dans un cadre déterminé,
mais de créer un nouveau statut, dans le corpus de ce que nous appelons généralement le
« droit de la famille », qui comporterait, de façon uniforme, une série de droits et devoirs pour
le « beau-parent ». Lorsque l’on connaît les difficultés à articuler le statut des deux parents en
cas de séparation, afin que chacun assume pleinement son rôle (cf. les réformes récentes du
droit de la famille, en 2002 puis 2007, portant sur la résidence alternée et sur la possibilité de
partage des allocations familiales), l’intrusion d’une ou de plusieurs tierces personnes dans
cette articulation est à l’heure actuelle difficile à envisager. Si nous nous référons aux
« cadres » exposés ci-avant, et notamment à ceux de la transmission et de l’éducation, com-
ment composer avec chacun des statuts, sachant que le parent estime bien souvent que la
plénitude de l’exercice d’un droit (et donc des devoirs associés) signifie que celui-ci ne peut

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être partagé ? Comment assurer une éducation si on ressent que les acteurs « éducatifs » se
multiplient et qu’ils risquent de pas choisir les mêmes options ? Pour prendre un sujet
d’actualité, comment faire pour que les pères assument pleinement leur rôle de père, s’ils
ressentent que la loi permet d’institutionnaliser un rôle « parental » à de tierces personnes,
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souvent déjà considérées comme étant « concurrentes » ?


En outre, en modifiant le dispositif, on ne change pas le sens de la filiation seulement pour les
personnes qui portent des revendications, mais pour tous les citoyens. L’institutionnalisation
ne peut être une réponse à des demandes personnelles, mais de facto une réponse collective
qui concerne l’ensemble de la société. Elle fixe un cadre général dans lequel chaque individu
puise ses références, pour sa construction psychique et sociale en tant que sujet et citoyen.
D’ailleurs, c’est parce qu’elle est si bien encadrée, institutionnalisée, que la filiation donne sens.
Les revendications émanent toutefois de problèmes qui reflètent des situations complexes. Par
exemple, comment faire pour assurer des droits au « parent social » qui a assuré l’élevage et
l’éducation de l’enfant, si le parent juridique décède, à plus forte raison si ce parent est
unique ? Elles se fondent également sur des valeurs partagées, parfois inscrites dans notre
constitution ou dans le droit européen. Par exemple, comment ne pas discriminer un couple
de même sexe par rapport à un couple de sexe différent, sur le sujet de l’adoption ou de
l’utilisation de nouvelles techniques médicales de procréation ?
Face à ces demandes, la société et le législateur doivent faire des choix. Il est nécessaire de se
poser un ensemble de questions, afin de bâtir ou rénover un dispositif cohérent, solide, qui
fasse sens, et qui réponde aux aspirations de la plupart des citoyens ; ou, du moins, qui répon-
dent aux aspirations de minorités sans pour autant que les réponses ébranlent les bases de la
74 cohérence et de la solidité du dispositif.

Réformer, pourquoi ? Des questions qui exigent des réponses


Selon moi, le débat, avec l’exposé de tous les enjeux, doit essentiellement avoir lieu sur trois
thèmes transversaux : Que signifie « être parent » ? Que signifierait la création d’un statut
« beau-parental » ? Sur quels sujets doit-on favoriser le choix personnel ?

Être parent
Qu’est-ce que « être parent » ? Qu’est-ce qu’un père, une mère ? Plus précisément, qu’est-ce
qu’être le « père de », ou la « mère de » ? Que signifie également « être parents », c’est-à-dire
un couple parental ?[7]
Nous pourrions en premier lieu répondre que le principe qui prime est la référence biologique.
Mais dans ce cas, de quel biologique s’agit-il ? Celui du sperme ? De l’ovule ? Du ventre qui
a porté l’enfant ? En outre, en cas de découverte d’origines biologiques inconnues, faut-il de
facto modifier la filiation de l’enfant ? Notons que nos principes actuels de filiation (est parent

[1] Voir notamment Gilles SÉRAPHIN, « Introduction. La filiation recomposée : origines biologiques, parenté et parentalité »,
Recherches familiales, Paris, UNAF, n° 4, 2007, pp. 3-12.

Recherches familiales, n° 7, 2010


Gilles SÉRAPHIN

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celui qui est institué comme parent) ne s’opposent pas à la connaissance des origines : celle-
ci peut être possible, voire favorisée dans certains cas, sans que cela remette en cause la filia-
tion de l’enfant. À cette fin, il faudrait totalement « découpler » dans la loi l’origine
biologique et la filiation : cela signifierait qu’il n’y aurait plus aucun lien juridique entre
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l’auteur génétique d’un enfant et cet enfant (il n’y aurait par exemple plus aucune recherche
en paternité par l’usage de tests génétiques, ni possibilité d’agir en contestation).
Nous pouvons également évoquer le lien de l’« élevage » (le fait d’élever) et de l’éducation,
en considérant que le parent est celui qui assure le gîte et le couvert, et répond aux besoins
divers et variés de l’enfant.
Ou enfin, déterminer que le parent est celui qui est réputé être parent, c’est-à-dire qui a
assumé en premier ce statut et a reconnu juridiquement l’enfant en signifiant « cet enfant est
le mien ».
Selon la formule que l’on envisage, ou que l’on favorise, le parent de l’enfant ne serait pas
toujours identique.

Être un tiers « quasi-parent »


Des revendications diverses portent sur la création d’un statut beau-parental ou du « tiers ».
Faut-il créer un statut-type unique, le tiers « quasi-parent », ou faut-il favoriser le partage ou
la délégation de certaines prérogatives, droits et devoirs, que le parent a envers l’enfant ? Dans
les deux cas, les droits et devoirs envers l’enfant créent-ils des obligations de réciprocité ?
En outre, si l’on crée un statut-type de « quasi-parent », ne risque-t-on pas de fragiliser le 75
statut du parent, non seulement en termes de droits et devoirs, mais aussi sur le plan
symbolique, dans la manière dont chacun revendique et assume son statut parental ? N’est-
il pas paradoxal de demander l’institutionnalisation de liens par un statut qui s’insérerait
dans les principes de la filiation et, dans le même temps, de risquer la fragilisation du lien
avec le parent, en créant un statut intermédiaire qui pourrait être « concurrent » ? En effet,
la question de l’articulation des statuts parentaux se poserait immédiatement. Lorsqu’on
observe les multiples réformes dont le but était de parvenir à une meilleure harmonisation
et conciliation des rôles, des droits et des devoirs des deux parents, la tâche, non seulement
en termes de réformes législatives, mais aussi et surtout de procédures, serait multipliée
avec l’intrusion de ce « quasi-parent ». Une question corollaire se pose également, puisque
ce statut entraînerait de facto la création d’un statut de « quasi-enfant ». Comment ce
dernier s’articulerait-t-il avec celui d’enfant, par rapport aux obligations (notamment
alimentaires), à la succession, etc. ?
Par ailleurs, quel type d’enfant ce statut concernerait-il ? Seulement les mineurs ou également
les majeurs (option également réclamée au sujet des successions...) ? Par qui est-il demandé
et accordé ? Un des parents ? Les deux ? Le juge aux affaires familiales ? L’enfant lui-même ?
Ce statut est-il également « révocable » ? À quel moment ? Par qui ?
Enfin, qui pourrait être considéré comme « quasi-parent » ? Seulement le conjoint marié de
l’un des parents ? Un grand parent, un oncle, une tante ? Une personne « de confiance » dans
la famille ou parmi les proches (l’équivalent d’une sorte de « parrain » ou « marraine »
reconnue juridiquement) ?

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En bref, la question générale serait alors non seulement de connaître les interdits (ex. : inceste),
droits et devoirs rattachés à chaque statut, mais surtout de préciser quelle articulation serait
mise en place, sans aucune discrimination entre chaque parent et entre chaque « quasi-
parent », et entre chaque enfant et chaque « quasi-enfant ».
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De l’indisponibilité au choix
Que l’on considère le statut de parent ou celui de « quasi-parent », plusieurs questions se
posent également.
Combien peut-on avoir de parents ? Peut-on imaginer un dispositif de la filiation où l’on a plus
de deux parents ? Les mêmes questions se posent en ce qui concerne les « quasi-parents ».
Le propre de l’institutionnalisation, surtout quand elle se traduit par des textes juridiques, est
de reposer sur quelques principes (l’interdit, le droit, l’obligation), dont l’indisponibilité. En
effet, à l’heure actuelle la filiation n’est pas disponible aux individus : ils ne choisissent pas
leur filiation, qu’elle soit ascendante ou descendante, sauf exceptions très bien encadrées. Si
des réformes sont engagées, est-ce que tous ces statuts seront pérennes et disponibles ? Le
parent ou l’enfant peut-il choisir son parent/« quasi-parent » ou son enfant/« quasi-enfant » ?
Ce choix est-il définitif ? Quel est le choix qui prime quand il n’est pas ou plus partagé ? La
question se pose non seulement en termes de statut, mais aussi en termes de pérennité de
droits et devoirs, de nom, de successions, etc. En cas de disponibilité, le risque est non seule-
ment de casser la cohérence du dispositif, mais aussi de miner ce qui fait la force de la filia-
tion, le fait qu’elle soit une institution.
76 Enfin, comment assurer l’égalité dans la fratrie, entre frères/sœurs, demi-frères/demi-sœurs et
entre « quasi-frères »/« quasi-sœurs » ?

Ainsi, la revendication en termes de filiation des couples de même sexe, de statut beau-
parental ou « quasi-parental », d’accès aux origines pour les enfants accouchés sous X, etc.,
fixe le projecteur sur des questions fondamentales qui concernent l’ensemble des citoyens. À
défaut d’être tous parents, ils sont aujourd’hui presque tous « enfants de ». Ces revendications
nous imposent de redéfinir la filiation, en tant que valeur, référence institutionnelle et
dispositif juridique.
La filiation n’est pas figée. Pour qu’elle fasse toujours sens, pour que chacun se reconnaisse
dans ce cadre et comprenne son rôle dans ce dispositif, il est fondamental de la faire évoluer.
Au lieu de vouloir rafistoler le dispositif, et de courir après des objectifs contradictoires, ne
faudrait-il pas poser les questions de fond, engager le débat et faire des choix ? Toutefois, pour
garder ce rôle fondamental de l’institution, servir de référence et même donner sens, il faut
que ces évolutions aboutissent in fine à un dispositif connu et reconnu, donc cohérent et
compréhensible par tous.

Recherches familiales, n° 7, 2010

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