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Poésie et versification –SII, n°7, Fellahi Salma

Cours : Poésie et versification Faculté des Lettres


Pr. Fellahi Salma, Semestre II et des Sciences Humaines D'El Jadida

Cours n°7 : La Rime Française classique


Le Décompte des syllabes
Et Le Rythme

Introduction
Dans ce 7ème cours, nous aborderons, tout d’abord, la rime classique qui fait partie du mètre et constitue un
élément primordial dans la composition du poème. En tout cas, depuis le 16ème s. jusqu’au milieu du 19ème s.

Ensuite, nous verrons ce qu’est le décompte des syllabes qui était rigoureusement conforme à la
prononciation quoiqu’à mesure que la prononciation changeait, la question se compliquait ; on a tantôt conservé
la manière de décompter originaire et traditionnelle. Tantôt, s’est conformé à la prononciation contemporaine.
Enfin, nous analyserons les caractéristiques rythmiques du vers français. Il s’agit notamment des accents,
des coupes, de l’enjambement, du rejet et du contre-rejet, éléments essentiels pour qu’il y ait musicalité.
I. Naissance de la rime classique
Au milieu du 16ème siècle, Joachim du Bellay, en réaction contre les excès techniques, demande une rime,
certes riche et travaillée mais telle que le sens ne soit pas sacrifié ; il rejette donc les recherches artificieuses à ses
yeux des rimes dites équivoquées, brisées, enchainées, batelées, dérivatives au profit de l’exactitude phonique.
François Malherbe suivra le même raisonnement que celui de Joachim Du Bellay. C’est ainsi que les
différentes règles établies donnent forme à la rime classique française jusqu’à la fin du 19 ème s. On limite alors la
qualité de rimes en : - rimes pauvres- rimes suffisantes et - rimes riches.
1. Qualité de la rime
Afin d’éviter toute hypertrophie de la rime, on la limite à la fin du vers, et selon une extension raisonnable
d’homophonies. La qualité se mesure au nombre de phonèmes répétés. Ainsi, le classement se fait comme suit :
 La rime pauvre : il s’agit d’une seule homophonie, qui porte par conséquent sur la dernière
voyelle accentuée, en syllabe ouverte : Ex. : « troupeaux/chalumeaux », rime en [ O ].
 La rime suffisante : il s’agit de deux homophonies, soit V+C (syllabe fermée), soit C+V (syllabe
ouverte). Ex. : « Orage/ravage », rime en [ a3 ] – « Romain/Main », rime en [ mɛ̃].
 La rime riche : il s’agit de trois homophonies qui peuvent se combiner comme suit :
C+V+C. Ex. : « Echine/ machine », rime en [ʃin]
V+C+C. Ex. : « Sombre/ ombre », rime en [ɔ̃br ]
C+C+V. Ex. : « Partie/ sortie », rime en [rti]
V+C+V. Ex. : « Badins/ vertugadins », rime en [adɛ̃ ]

2. Le genre de rimes
On distingue deux genres de rimes : « les rimes féminines » et « les rimes masculines ».
 Les rimes féminines sont celles qui se terminent par une « E muet » ( le E educ). Ex. : « Gloire/mémoire ».
 Les rimes masculines sont celles qui se terminent pas tous les autres sons. Ex. « Sort/ Mort ».
Dans la poésie classique, l’alternance entre les rimes « masculines » et « féminines » et très importante car elle
fait partie des règles poétiques préétablies. Notons que la diction classique prononçait le « E muet » sans le
compter dans le vers. Ajoutons que dans la poésie moderne, l’alternance des « rimes f/m » s’est transformée en
une alternance des « rimes vocaliques » (terminées par une voyelle) et des rimes consonantiques (terminées par
une consonne).
Le principe de l’alternance est effectivement respectée jusqu’au milieu du 19 ème siècle, et les poètes ont pu, au-
delà de la pure obéissance de la règle, l’utiliser de manière à souligner la structure signifiante d’un poème entier.

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2. La disposition des rimes


C’est elle qui détermine les possibilités de structuration verticale par rime. Trois types d’organisation
apparaissent le plus fréquemment :
 Les rimes plates (appelées également rimes suivies ou rimes jumelles) se correspondent deux à deux en une
suite ouverte AA, BB, CC , etc. Cet extrait du poème « Mors » de Victor Hugo (Les Contemplations) en
témoigne :
Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule,
L'homme suivait des yeux les lueurs de la faux.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux

 Les rimes croisées (ou alternées, entrelacées) élaborent une structure de répétition et d’entrecroisement sur
deux rimes : croisement entre A et B (ABAB), qui est aussi la répétition du groupe AB (AB/AB). Ainsi est-il
dans ces vers de « Demain dès l’aube » (Les Contemplations) de Hugo :
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Le croisement des rimes donnent une musicalité dans lequel opère une alternance sonore à la fin des vers.
 Les rimes embrassées renversent la structure précédente. Ainsi, on part du groupement AB qui s’inverse
ensuite en BA, d’où le schéma ABBA. « Ecrit au bas d’un Crucifix » (Les Contemplations) d’Hugo illustre
nos propos :
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
En somme, la poésie française classique renferme :
- trois qualités de rimes : pauvre/suffisante/riche
- deux genres de rimes : rime féminine/ masculine
- et trois types de dispositions : rime plate/ rime croisée/ rime embrassée.
La rime est donc un élément important dans la poésie classique en vers ; elle donne une musicalité au poème et
permet au barde de placer ses idées dans une enveloppe particulière, celle du décompte des syllabes.
II. Les lois du décompte
L’unité du vers français est la syllabe, et c’est à partir d’elle que se fonde le rythme. La clarté de la diction et
sa précision sont fondamentales pour permettre la perception de l’isométrie.
1. La régle du ‘E’ caduc
Le ‘e’ caduc pose un problème de diction dans la mesure où il est instable. Dans la langue courante
d’aujourd’hui, il reçoit un traitement légèrement différent selon le locuteur ; les gens du nord et du sud de la
France articulent différemment. En effet, la moitié du nord estompe le « e » par rapport à la moitié du sud.
Toutefois, le traitement le plus ordinaire et classique selon les normes établies par les premiers théoriciens est le
suivant :
 A la fin du vers, le « e » devient muet et ne compte pas comme une syllabe, que le mot soit singulier ou pluriel :
Ex 1 : So-nnez, so-nnez tou-jours, clai-rons- de- la- pen-sé[e]. (Hugo) = 12 syllabes, alexandrin
Ex 2 : C'est-là-que-j'ai-vé-cu-dans-les-vo-lu-ptés calm[es]. (Baudelaire) = 12 syllabes, alexandrin
Ex 3 : Les-par-fums-les-cou-leurs-et-les-sons-se-ré-pond[ent]. (Baudelaire) = 12 syllabes, alexandrin
 A l’intérieur du vers, le « e » habituellement muet qui clôture un mot se prononce si le terme suivant commence
par une « consonne » ou par un « h » aspiré :
Ex : Grand-an-ge-qui-por-tez-sur-vo-tre-fier-vi-sage = 12 syllabes, alexandrin

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 A l’intérieur du vers, lorsque le « e » est suivi d’un « s » ou de « nt » marquant le pluriel, et que le mot suivant
commence par une voyelle ou par un « h » muet, le [s] ou le [t] se prononcent et le « e » est prononcé :
Ex : Te-lles-vous-che-mi-nez, sto-ï-ques-et-sans-plaint(es) = 12 syllabes, alexandrin.
 Si le mot suivant commence par une voyelle ou par un « h » muet, le « e » muet ne se prononce pas, et ne
compte donc pas comme une syllabe ; c’est ce qu’on appelle « l’élision » :
Ex : Hor-lo-ge-dieu-si-nistr(e), eff-ra-yant, im-pa-ssibl(e) = 12 syllabes, alexandrin.
2. La Diérèse et la synérèse
Les semi-consonnes posent le souci du découpage syllabique. Dans certains cas, le groupe SEMI-CONSONNE
+ VOYELLE équivaut à deux syllabes. Dans d’autres cas il équivaut à une seule syllabe.
Le fait de prononcer un groupe de phonèmes (dont l’un est une voyelle) en deux syllabes s’appelle la diérèse ;
il s’agit d’un mot grec savant qui signifie « séparer ». Prononcer donc deux phonèmes en une seule syllabe, c’est
faire la synérèse d’un mot grec savant signifiant « unir ».
 La diérèse
Il s’agit de prononcer une syllabe en deux sonorités :
Ex 1 : Le vi-o-lon frémit comme un cœur qu’on afflige (Baudelaire)
Normalement, le terme « violon » se prononce comme suit : « vio-lon » mais Baudelaire a choisi
volontairement de construire ce terme comme suit : « vi-o-lon ». La totalité de ce poème est bâtie sur des
alexandrins ; afin d’avoir douze syllabes, il faut faire attention à certains mots qui tantôt utilisent la diérèse, tantôt
utilisent la synérèse. Autrement dit, la diérèse est toujours le choix du poète et il est du devoir du lecteur de
détecter ce choix afin de ne pas tomber dans l’erreur :
Ex 2 : Vous êtes mon li-on superbe et généreux (Victor Hugo)
Dans cet alexandrin, on n'obtient les 12 syllabes que si l'on prononce li/on en deux syllabes, avec une diérèse.
Ce procédé permet d'obtenir le bon décompte, mais il permet surtout d'insister sur un mot en l'allongeant
(allongement qui est ici amplifié par le fait que le mot lion est placé au milieu du vers).
Cette tendance à prononcer les syllabes qui, habituellement, se prononcent autrement dans le langage oral, sont
alors transformées en plusieurs sonorités dans la poésie et cela pour le raisons suivantes :
- Mettre l’accent sur un mot important ou clé en créant un hiatus (prononciation de 2 voyelles qui ne sont pas
habituellement prononcés ensemble dans le langage courant)
- Attirer l’attention du récepteur
- Allonger le vers afin de créer un effet particulier par rapport aux autres vers
 La synérèse
Dans le cas où le poète n’use pas de la diérèse, il utilise la synérèse (prononciation courante des deux voyelles
en une seule ; la synérèse est la prononciation liée de deux sons vocaliques qui peuvent être séparés.
Ex : Dieu-que-l’Hé-bron-con-nait,-Dieu–que-Cé-dar-a-dor(e). (Lamartine)
« Dieu » est compté à deux reprises comme une seule syllabe. (Et non pas Di-eu). L’effet que produit la synérèse
est un rythme plus rapide du vers, contrairement à la diérèse qui l’allonge.

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III. Le rythme
Dans la poésie française, le rythme contribue à créer une musicalité à l’intérieur du poème. Ainsi, en plus des
assonances, des allitérations, la rime, les accents, les coupes, les rejets, les contre-rejets, les enjambements qui
s’opèrent dans le vers sont parmi les éléments les importants qu’il faut analyser.
1. Les accents
Il s’agit de l’augmentation de la voix sur une syllabe. Dans la langue française, il porte sur la dernière syllabe
non muette d’un mot ou d’un groupe de mots ; dans un vers, on peut regrouper les mots en groupes. Autrement
dit, chaque groupe correspond à un groupe de syllabes sur lequel on place un accent tonique. C’est ce qui donne
le rythme au vers ; les éléments rythmiques sont séparés par des pauses, ou coupes, qui suivent la syllabe
accentuée. L’accent tonique porte sur la dernière syllabe prononcée du dernier mot, jamais sur un e muet.
Notons qu’il y a souvent une coupe forte au milieu d’un vers. Celle-ci le partage le vers en deux groupes de
syllabes égaux : les deux hémistiches. Cette forte coupe centrale constitue la Césure.
De-main-dès-l’aube- à- l’heure//- où- blan-chit- la- com-pagne ( deux hémistiches)
Je –par-ti-rai. Vois-tu-,// je- sais- que- tu- m'a-ttends. ( deux hémistiches)
Ces deux vers de Victor Hugo, extraits de « Demain dès l’aube», sont composés de 12 syllabes (alexandrin).
Les deux barres// représentent la césure ; accent fixe.
En somme, nous avons deux types d’accents :
 L’accent fixe: il s’agit de 2 accents importants ; le 1er se trouve à la césure et le 2ème se trouve à la fin du vers.
 L’accent mobile : on parle de rythme mobile quand on place plusieurs accents à l’intérieur du vers pour avoir un
rythme binaire (2accents), ternaire (3) ou un tétramère (4) qui peuvent varier d’un poème à un autre.
2. La coupe
Il s’agit d’une pause dans le vers. Elle est située après chaque syllabe accentuée et marque la fin d’une mesure.
Les vers longs comportent plusieurs coupes ; la plus importante est la césure.
Dans l’alexandrin classique, la césure se situe après la 6ème syllabe prononcée. Chacune des parties, rappelons-
le, s’appelle « hémistiche ». Les coupes sont mentionnés par une barre et souligne le rythme du vers :
Ex : C’est le Dieu/ des volcans// et le roi des hivers/ ( 3/3//3//3)
Dans ce vers, les coupes séparent les quatre parties (de 3 syllabes) : c’est ce qu’on appelle un tétrasyllabe
(alexandrin découpé en 4 mesures : 3/3//3/3).
3. Les enjambements, les rejets, les contre-rejets
- L’enjambement : Il arrive qu’il n’y ait pas de coïncidence exacte entre la fin du vers et la structure syntaxique
de la phrase. Ainsi une phrase commencée dans un vers peut se poursuivre au vers suivant, obligeant le lecteur
réduire la pause normale en fin de vers. Ce phénomène s’appelle un enjambement. Autrement dit, il s’agit de
rejeter au vers suivant un ou plusieurs mots étroitement unis par le sens au vers précédent :
Ex : Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur. (Baudelaire)
- Le rejet : Le rejet désigne une brève partie de phrase qui se trouve reportée dans le vers suivant.
Ex : Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. (Rimbaud)
- Le contre-rejet : Le terme est placé à la fin de vers alors que la phrase se poursuit dans le vers suivant :
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. (Baudelaire)

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Conclusion
En somme, la rime (élément externe car elle se trouve à la fin du vers) est un élément essentiel dans la poésie
classique pour qu’on puisse parler de la notion de « Poétique ».
Quant au découpage syllabique, il obéit à plusieurs règles ; il faut alors être vigilant et différencier les
voyelles des consonnes, la diérèse de la synérèse et le « e muet » du « e qui compte » dans un vers car ces choix
poétiques sont souvent volontaires et donnent un sens et un rythme singuliers au poème.
Les accents, les coupes, les enjambements, les rejets et les contre-rejets, sont également aussi importants
que les figures de style et la rime car ils singularisent chaque poème et lui donnent un aspect poétique lié
systématiquement à la thématique.

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