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5.50 NF.

parai! t o u s les deu» m o is

C h r o n i q u e de n o t r e * c i v i l i s a t i o n Histoire invisible O u v e r t u r e s de l a . s c i e n c e -
Gr and s c o n t e m p o r a i n s Mo n d e f ut ur C i v i l i s a t i o n s d-i'spâruegf
»
Document de la couverture
de ce numéro :
Cette tête, en provenance de Persépolis,
représente, pense-t-on,
un prince ou une princesse
de la dynastie des Achéménides de Perse,
à laquelle appartenait Cyrus.
■L'espoir s'est levé
parmi les peuples opprimés par Ninive et Babylone.
Une civilisation guerrière s'achève,
une civilisation spirituelle naît :
« Ainsi parle Yahvé à Cyrus,
q u ’il a pris par la main droite
pour abattre devant lui les nations
et dépouiller les reins des rois,
pour forcer devant lui les battants
de sorte que les portes
ne soient plus fermées » (Isale).
Dans l'admirable ouvrage : a s s u r
(collection V Univers des Formes,
dirigée par André Malraux)
ce visage apparaît
parmi les images violentes des conquérants
comme un symbole du passage
du monde de la force au monde de la foi.
On trouvera aussi une reproduction
de cette tête dans le livre de M .J. Stève :
« Sur les chemins de la Bible » (éd. Arthaud).
PLANETE
LA PREMIÈRE REVUE DE BIBLIOTHÈQUE

É D IT IO N S RETZ

ADMINISTRATION
37 RUE DE LILLE A PARIS 7
S O M M A IR E
RÉDACTION
8 RUE DE BERRI PARIS 8

DIFFUSION
DENOEL ■ N.M.P.P.
Éditorial
5
ABONNEMENTS
Du côté de la poésie et de l'espoir par Louis
6 NUMÉROS 27 NF.
Pauwels
12 NUMÉROS 48 NF.
C .C .P . 18.159.74 Chronique de notre civilisation
9
Trois hommes sur le bateau

Le mouvement des connaissances


15
Boucher de Perthes par Stéphane Arnaud
Le génie que j'ai vu vivre en liberté par George
Magloire
Quelle formidable machine que l'homme I par
Aldous Huxley

Les civilisations disparues


41
Le plus ancien « haut-lieu » du monde ? par
Daniel Ruzo

L'A rt fantastique de tous les temps


49
DIRECTEUR Assur: grandeur et terreur par Jacques Ménétrier
LO U IS PAUW ELS Un peintre fantastique inconnu par Jacques
Sternberg
COMITÉ DE DIRECTION
L'autre monde dans la rue, photos d'Izis
LOUIS PAUW ELS
Les ouvertures de la science
JACQUES BERGIER
71
FRA NÇ O IS R ICHAUDEAU Interview d'un calculateur prodige par Jacques
Mousseau
DIRECTION ARTISTIQUE Trois fenêtres sont ouvertes sur l'infini par
PIERRE CHAPELO T Jacques Bergier
La littérature différente 139
83 Une nouvelle vague en sciences / Surhommes
Voltaire, contemporain de l’ère cosmique par et dauphins / Un des ouvrages les plus
Aimé Michel importants de notre époque
Le pacifiste par Arthur C. Clarke
143
Les mystères du monde animal Les arts anciens et modernes / Bilan d'une
95 exposition capitale / Bilan d'une exposition
A la recherche du serpent de mer par Bernard inutile
Heuvelmans

L’histoire invisible 146


105 La civilisation noire / Révélation sur la magie
Quand l'Angleterre cessa d'être une île par au Congo
Gabriel Véraldi
148
L’amour à refaire La culture en U .R .S .S . / Un document sur
113 l'art abstrait
Le couple, le foyer, la femme, la liberté
Propos choisis de G.-K. Chesterton 150
La littérature anglo-saxonne / Un extraor­
Informations et Critiques, Analyse des dinaire témoignage sur les trafics de chair
Œ uvres, des Idées, des T ravaux et des humaine / Une anthologie française de l'humour
Découvertes anglo-américain
122 153
L'histoire / Un étonnant témoignage / La pre­ Le cinéma / Points de vue sur l'aventure Renoir
mière histoire de la Géologie / L'Histoire en action
126 155
L’archéologie / Première utilisation d'une La télévision / Une déclaration de Louis Merlin
machine à remonter le temps / Le mystère des
tectites / Fouilles et découvertes récentes 157
La géo-politique / Une histoire mondiale du
130 pétrole
La sociologie / Un livre extraordinaire / Un
ouvrage important / Arthur Koestler / La Société 158
Pierre Teilhard de Chardin La musique / « La voix humaine » / J.-S. Bach
Du côté de la poésie et de l'espoir
Louis Pauwels

Audace humaine ! effort du captif! sainte rage!


Effraction enfin plus forte que la cage !
V IC T O R H U G O (la L égende d es siècles).

NOS RÉSULTATS, NOS FORCES, NOTRE D IRECTIO N

Nous pouvons, nous devons le dire aujourd’hui : le succès de cette


revue est bouleversant. Il ne s’agit pas d ’en tirer gloire, mais de
constater une orientation nouvelle des esprits, ou plutôt la mani­
festation de curiosités intellectuelles, d ’un appétit pour la grandeur
lyrique de certaines questions, que rien, avant Planète, n ’était venu
systématiquement exciter ou satisfaire. Plus de trente mille lecteurs
français, nos éditions épuisées en quelques jours, dix mille abonnés
dès le premier numéro, plus de deux mille lettres d ’encouragements:
voilà où nous en sommes, ayant créé cette revue en n ’y engageant
que nos ressources personnelles parfaitement dérisoires et dans
une indépendance totale.
De Belgique, d ’Italie, d ’Allemagne, des Indes, d ’Angleterre, d ’Afrique,
des États-Unis, d ’Argentine nous parviennent des messages de
chercheurs, d ’écrivains, d ’artistes, d ’étudiants. On nous envoie
des textes, on nous signale des documents, on nous propose des
thèmes, on nous prépare des contacts. Quelques observateurs séduits
mais inquiets nous ont dit : « Vous travaillez dans un domaine
original, mais vous risquez de voir votre matière s’amenuiser. »
Nous avons devant nous dix ans de dépouillement de dossiers,
d ’enquêtes, d ’analyses, et une équipe illimitée. Nous avons devant
nous tout l’ensemble des réalités fantastique d ’un monde en mutation.
Dans ce monde où, comme dit le biologiste Haldane : « la
réalité est non seulement plus fantastique que nous le pensons,
mais plus fantastique que ce que nous pouvons imaginer » ;

Editorial
où, comme le dit le physicien Heisenberg : « C ar l’homme, dit Frobénius, est identique avec
« l’espace dans lequel se développe l’être spirituel le sentiment de la vie de son époque. L ’obsession
de l’homme a d ’autres dimensions que celle de l’identité confie à l’homme sa vocation. Pas
dans laquelle il s’est déployé pendant les siècles un esprit, si grand soit-il, ne peut créer quoi
derniers » ; — dans ce monde où la nature des que ce soit qui ne corresponde au sens de son
choses est remise en question et la nature de époque. Le grand artiste est saisi du dehors et
l’homme située dans d ’autres perspectives, tout il ne peut créer son œuvre que parce qu’il s’aban­
notre effort est d ’éveiller le plus grand nombre donne au saisissement. Malheur sur lui, dès
possible de sensibilités à la formidable poésie de qu’il ne participe plus à la grâce du saisissement! »
notre temps. Tout notre effort est, en quelque C ’est cette grâce du saisissement que nous voulons
sorte, d ’écrire, avec des moyens modernes et un exprimer, maintenir, cultiver. Comment? En
style moderne, une Légende des Siècles de notre regardant les choses anciennes avec des yeux
ère évolutionnaire. C ’est ce que nous avons nouveaux, et en ayant des yeux neufs aussi pour
esquissé avec « Le M atin des Magiciens ». C ’est voir les choses nouvelles. Toute notre attitude
ce que nous poursuivons avec Planète. est celle d ’hommes pas naïfs, mais barbares,
Cette revue n ’est ni une revue littéraire, ni une qui interrogent la réalité d ’un mouvement vif,
revue scientifique. Elle est, au plein sens oublié c’est-à-dire libéré des structures mentales conven­
du mot, au plein sens depuis longtemps gâché tionnelles, des règles du jeu d ’une culture en voie
par le mandarinat, une revue poétique. Je crois d ’éclatement. Toute notre règle, somme toute,
très utile d ’insister là-dessus. Elle dégage, dans est de nous conduire comme Alfred Jarry à
tous les domaines de la connaissance, certains l’Opéra. Il arrive pour la première fois au Palais
chemins qui mènent à une conception poétique Gamier. Il n ’est pas en habit, parce qu’il ignore
de la réalité. ou veut ignorer les usages. On le place dans les
Si notre littérature actuelle, dans son ensemble derniers rangs du haut. Dans le silence qui précède
(à l’exception de ce que nous nommons justement le moment solennel où le chef d ’orchestre saisit
« la littérature différente »)> est si profondément sa baguette, il se lève et crie :
embourbée dans le désespoir, figée au degré zéro — « Nous ne comprenons pas pourquoi les
du cœur et de l’âme, ou entortillée dans les spectateurs des trois premiers rangs ont eu le
maniérismes pseudo-libertaires de 1925, ce n ’est droit de venir avec des instruments de musique! »
pas que notre temps l’exige, c’est que cette Attitude de l’homme qui débarque : il interroge
littérature tourne le dos aux vrais courants de autrement, il se situe autrement. Les habitués
notre époque, n ’en dénonce les périls que pour de l’Opéra viennent pour se rencontrer à l’entr’acte
mieux s’attarder dans les schémas pourrissants ou pour comparer une chanteuse à une autre.
du xixe, s’acharne à ignorer l’épopée qui se Le Martien Jarry, qui n ’a pas d ’habitudes,
déroule aux avant-postes du savoir et du pouvoir. demande : pourquoi la musique?
Littérature de bijoutiers dans un monde de Il va se jouer un sacré opéra, et nous y sommes
forgerons. tous conviés. « Ce qui ne fut pas sera, et nul n ’en
Quant à la science, nous avons déjà dit que nous est à l’abri. » Il y a beaucoup de choses dans ce
ne prétendions pas faire œuvre de vulgarisateurs monde que nous sommes appelés à voir pour la
appliqués, mais essayer de montrer, à travers première fois, mais si nos yeux sont des anciens
les aspects les plus saisissants de la recherche, jours, ils seront aveuglés. Il nous faut choisir
tout ce qui est propre à nous faire prendre entre : être saisis ou être broyés. Et la grâce du
conscience q u ’une nouvelle culture se prépare saisissement n ’est rien d ’autre que la grâce de
et q u ’apparaît une intelligence plus subtile de la l ’amour.
nature de la connaissance humaine, des rapports Nos positions sont simplement et uniquement
de l’homme avec lui-même et avec l’univers. celles de combattants aux frontières de la connais­

Ou côté de la poésie et de l’espoir


sance. Pourquoi aux frontières? Parce que c’est en multipliant les interdits au nom des complexités
là qu’on peut le mieux sentir que la connaissance et des spécialisations croissantes : nous devons
est en train de changer de nature, et q u ’elle a défendre le droit, pour tout le monde, d ’aller
un but : elle est, dans le sens fort du mot, une s’ébrouer et patauger dans les eaux de la connais­
religion. Elle est une religion, parce q u ’elle établit sance, comme nous le faisons nous-mêmes.
des liens. L ’idée d ’évolution, qui est si neuve, Nous devons encourager tous les esprits à
établit des liens entre tous les êtres vivants. s’introduire dans le savoir, même en fraude,
Elle établit aussi des liens entre toutes les même de biais. Nous ne devons pas refouler les
consciences assez éveillées pour saisir que cette amateurs. Quand on demandait à Gide ce q u ’il
évolution n ’est pas terminée. L ’interrogation du fallait dire à un débutant, il répondait : « Le
passé lointain, si elle est menée sans préjugés, décourager. » Quand on se pose le problème plus
ni anciens ni modernes, établit des liens à travers largement, non pas au niveau de la seule chanson
le temps entre toutes les étapes de l’intelligence littéraire, mais de la symphonie des interrogations
humaine. Et nous savons maintenant q u ’à toutes humaines et de leur expression, cette position de
les étapes de l’intelligence humaine, q u ’elle soit Gide apparaît comme une insupportable provo­
mystique, magique ou scientifique, la recherche cation de mandarin.
cruciale a été la recherche sur l’homme. Aujour­ Nous devons défendre le droit d ’entrer dans la
d ’hui, tout débouche dans la recherche sur connaissance, parce qu’il coïncide avec le devoir
l’homme : sur les moyens de développer les suprême, qui est de participer consciemment à
pouvoirs de l’homme, et nous nous apercevons l ’évolution. Pour que le plus grand nombre
que la conquête des pouvoirs extérieurs n ’est d ’hommes possible participe consciemment à
qu’un des aspects du progrès. Il se peut que nous l’évolution, il faut aider à de grands changements,
n ’ayons construit des machines que comme des il faut aider à une révolution. Or, tout porte à
modèles de ce que nous pouvons devenir nous- croire que la prochaine révolution sera d ’ordre
mêmes, et il se peut que la science, dans l’essentiel psychologique. Il s’agit de passer d ’une mentalité
de sa démarche future, rejoigne, de quelque façon particulière à une mentalité planétaire. Il s’agit
inattendue, les acquis des mystiques et des méta­ aussi pour nous tous, dans la massification et la
physiques primordiales. Il se peut aussi que, dans planétarisation, de passer de la notion d ’avoir
le proche avenir, le contact avec des Intelligences, à la notion d ’être. Le but, ce n ’est pas avoir plus.
dans le cosmos, accélère notre propre transfor­ C ’est être plus. Être plus, tous ensemble. Et être
mation. Il se peut enfin que la vaste et forte idée plus chacun.
de progrès se justifie, à sa pointe extrême, par Julian Huxley, au congrès de Chicago, demandait :
cette autre idée, à la fois très ancienne et futuriste : Pourquoi les hommes sont-ils faits? Ils sont faits
que nous faisons tout pour aller à la rencontre pour devenir. Tout le mouvement des connais­
de ce que nous devons devenir nous-mêmes. sances tend à nous montrer que l’homme est
Et il se peut, en outre, comme le suggère le savant quelque chose de plus que l’homme.
Loren Eiseley, « que nous soyons venus d ’ailleurs N otre position est simple : dans tous les domaines
et que nous nous préparions à rentrer chez nous où se manifeste le mouvement vers plus de
à l’aide de nos instruments »... conscience, nous sommes pour ce qui unit, pour
Tout cela se peut, et il est fantastique de vivre ce qui élève, et pour ce qui aide à changer. Nous
en un temps et sur une planète où de telles questions sommes pour ce qui maintient en disponibilité
se posent. Nous devons défendre le droit à rêver d ’éveil. Nous sommes pour ce qui fait vivre au
librement là-dessus La liberté du rêve est aussi maximum. Car, finalement, sur cette planète,
vitale que la liberté de la connaissance. Nous en attendant un éveil général, tous les hommes
devons aussi défendre le droit à la connaissance, meurent. Peu vivent.
mais non pas de manière aristocratique, non pas LOUIS PAUWELS.

Editorial
Il a 12 ans. Il nous attend. (Photo J.-P. G rabet)
Trois hommes sur le bateau
Louis Armand / R .P . Dubarle / Alexander King

Mais l ’œuvre de l ’homme vient seulement de commencer.


E t il reste à l ’homme à conquérir toute interdiction immobilisée
aux coins de sa ferveur. a im é c é s a ir e .

Au vingt-neuvième étage du gratte- LA RÉPUBLIQUE DE PLATON ? LA SOCIÉTÉ PLANÉTAIRE ?


ciel de Bruxelles, ville plus que
tout autre européenne, s’est tenue
en septembre dernier, pendant une Alexander King
semaine, la Conférence des Som­
mets. Le titre même est une utile
provocation: il s’agissait des som­ Nous nous trouvons actuellement dans une période de changement
mets de la connaissance. En pré­ très rapide, plus rapide qu’il ne l’a jamais été dans l’histoire humaine.
sence de quelques-uns des meilleurs Il s’agit de changements politiques, c’est clair. Il s’agit de changements
témoins et chercheurs de notre économiques. Il s’agit aussi de changements sociaux et techniques.
époque, furent étudiés les sujets Nous atteindrons dans un proche avenir un accroissement des puis­
suivants : « L’Homme devant les sances, des possibilités et des difficultés de l’homme. Les boulever­
Techniques », « L’Espace », « La sements seront encore plus rapides et peut-être aussi les inquiétudes.
Matière », « La Vie », « La Dans ces conditions, se pose la question : Que pouvons-nous faire
Pensée », « L’Imitation de la Vie », pour nous y préparer?
« L’Art et l’Homme », « Poésie et
Humanisme », « L’Homme et sa
Planète ». Le conseiller général de Louis Armand
cette Conférence des Sommets était
notre ami François Le Lionnais. Il faut dire tout de suite que la bombe atomique nous a fait énor­
Les compte rendus des débats, qui mément de tort à nous autres techniciens. On s’est tourné vers les
eurent lieu en plusieurs langues, scientifiques et vers nous : qu’ont-ils besoin d ’inventer des choses
viennent d’être établis. Ds nous ont pareilles? Alors, tout ce qu’il y a d ’ignorantisme à travers le monde
été communiqués aimablement, et s’est réveillé. Que l’on freine le progrès! Et toutes les vieilles histoires
leur contenu a été mis à la dispo­
sition de « Planète ». Nous en du cousu-main du bon vieux temps réapparurent. Or, il y a une
ferons le meilleur usage dans nos vérité élémentaire : c’est que l’homme invente naturellement mais
prochains numéros. En préface, il q u ’il n ’organise pas naturellement.
nous a semblé utile de publier un Dès que l ’on met à jour des forces nouvelles, deux choix sont
résumé aussi fidèle que possible toujours possibles, le bien ou le mal, la lutte ou la paix. On a
d’une conversation bruxelloise entre beaucoup parlé de l’uranium en déclarant qu’il était terrible : on
Louis Armand, le R.P. Dubarle et
Alexander King. On trouvera ici
les notes que nous avons prises en
suivant cette conversation.

Chronique de notre civilisation


pouvait en faire des kilowatts-heure, au lieu d ’en Savoyard mais Dauphinois, et je ne sais si c’est
faire des bombes! Lorsqu’on a inventé le fer, à à jouer le rôle de druide auprès de lui que
la fin du néolithique, on pouvait en faire des M. Armand m ’invite à l’instant. Mais puisque
charrues, on pouvait en faire aussi des fers de lance. l ’on dit que je suis le représentant du progrès
J ’aime beaucoup, dans mon pays natal, la Savoie, de la charité, je voudrais renvoyer la balle à mes
la proximité des monuments druidiens et des collègues laïques : je crois qu’une autre valeur
vestiges des forgerons de l’époque, lesquels humaine, issue de la charité, est aussi en progrès
forgerons étaient damnés, comme vous le savez. dans notre monde, c’est la conscience.
Peut-être les druides les surveillaient-ils et, de Les hommes ont-ils plus de conscience qu’autre­
temps en temps, les poussaient-ils à faire des fois? Je le crois. Ils ont aujourd’hui la possibilité
charrues? de dilater leur conscience aux dimensions de la
Il nous faut des druides pour que l’uranium serve terre. Ils ont aussi une possibilité de la charité :
à autre chose q u ’à faire des bombes atomiques. c’est de donner à cette conscience une allure
Élevons le niveau du jugement de l ’homme, généreuse.
instruisons-le mieux pour qu’il puisse juger mieux. Si nous voyons les peuples que nous disions hier
Mais M. King est-il très favorable à l’idée de encore mineurs, enfantins, primitifs, demander
progrès en matière de jugement? l’autonomie politique, l’indépendance, c ’est parce
qu’ils sont collectivement plus conscients et,
Alexander King c’est à nous, Européens, qu’ils le doivent. Nous
leur avons apporté en même temps l’image d ’un
Comme scientifique, je suis d ’accord. Mais il faut niveau de vie que le développement de nos
étudier les impacts sociaux. Le développement techniques et de nos inventions ont provoqué.
scientifique a accru considérablement les connais­ Trois milliards d ’hommes, à l’heure actuelle,
sances et la puissance matérielle de l’homme. désirent rejoindre le point où nous en sommes.
Seulement, dans les deux mille ans qui ont précédé Je pense, et c’est le Chrétien qui parle, qu’une
ce jour-ci, il n ’y a pas d ’exemple q u ’il y ait eu de nos grandes attitudes doit être d ’accepter avec
croissance parallèle en sagesse! générosité ce monde comme un instrument que
nous pouvons perfectionner tous ensemble.
Nous comprenons maintenant ce que c’est que
Louis Armand toute l’étendue de la population humaine à la
surface de la terre. Nous avons le globe devant
Je crois que nous pourrions tout de même trouver nos yeux. Toute la terre est devant notre pensée.
de bons exemples de la montée de la sagesse L ’une de nos principales tâches, à nous qui avons
générale. plus de responsabilités que quiconque, c’est
Je ne crois pas q u ’on ferait salle comble, précisément d ’imaginer ce monde, d ’essayer de
aujourd’hui, quelque part dans ce monde, en voir par-delà notre petit canton, par-delà notre
offrant des Chrétiens aux lions, même en appelant petit horizon, ce que pourrait être cette grande
les Chrétiens autrement et en améliorant les collectivité humaine.
fosses. Je crois tout de même que la charité a Je crois qu’il ne s’agit pas simplement d ’accepter
fait des progrès. la science et la technique comme une manière
d ’accroître le bien-être de l’homme. La science
est tout de même la plus pure des créations spiri­
R. P. Dubarle tuelles qu’il ait été donné à l’homme de réaliser
lui-même.
M. Armand invoquait les druides auprès des Je ne puis comprendre comment, aujourd’hui, on
forgerons de son pays natal. Je suis, non pas oppose la culture humaniste à une prétendue

Trois hommes sur le bateau


absence de culture du m onde scientifique et
technique. Les vrais hommes de science sont de
vrais hommes de culture. Les vrais techniciens aussi.
Bien sûr, on peut toujours trouver une carica­
ture, mais les caricatures m ontrent en réalité
le p ortrait authentique. Bien sûr, les techniques
o nt des défauts et, comme l ’a dit M. Arm and,
elles poussent com me des herbes folles. Mais,
précisément la leçon la plus profonde de notre
présent est justem ent ce sérieux d ’une conscience
qui est capable de reprendre toutes ces poussées,
de penser à ce contrôle et à cette organisation.
E t ceci se fera par nécessité. Sur une surface
fermée, il n ’est pas possible de faire n ’im porte
quoi. Pour que cela m arche bien, on fera le
nécessaire. C ’est un nouveau genre d ’éducation.
La technique elle-même apportera, au besoin
un peu durem ent, ce genre d ’éducation.

Louis A rm and

C ’est au fond la grande loi de l’évolution. On


lance tout, et puis se produit un certain mélange.

R.P. D ubarle

N ous sommes réunis ici pour réfléchir. N ous


devons nous dire : il n ’est plus possible
au jo u rd ’hui, au m om ent où la surface de la terre
se globalise, au m om ent où les desseins de l’homme
arrivent à se capitaliser quasi com plètement, de
laisser aller les choses à la pure évolution
spontanée. L ’homme a assez d ’intelligence et il a
aussi assez d ’outils techniques pour pouvoir
prendre en main cette construction collective et
globale. Ce n ’est pas non plus un hasard si, au
m oment même où pareil problèm e se pose, les
outils nous sont donnés, comme par exemple les
grands calculateurs électroniques, pour résoudre
ces problèmes. Ces machines m ettent en équation
— après tout je risque la form ule — certains
problèm es humains globaux.

Louis A rm and

Et cela fait partie de la culture.


Louis Arm and : Confiance. (Keystone)

C h r o n iq u e de notre c i v ilis a tio n


R.P. Dubarle de technique. Si la technique « abrutit », c ’est
simplement qu’elle est mal enseignée et que les
Bien entendu. programmes sont à revoir.
Monge, avait inventé la géométrie descriptive.
Alexander King Par respect de Monge, nous avons conservé la
géométrie descriptive à l’entrée de l’école poly­
Un écrivain anglais a bien formulé la question. technique. J ’ai osé dire un jour : mais si Monge
Il a dit q u ’en ce moment nous sommes à cheval rentrait, il botterait les fesses de tous ceux qui
sur deux cultures presque complètement distinctes. défendent la géométrie descriptive! C ’était parce
La communication entre les deux nous manque : que c ’était neuf qu’il l’aimait, mais pas parce
c’est le vocabulaire. Les deux cultures, l’une avec que c ’était la géométrie descriptive!
ses racines chrétiennes classiques de la tradition Tout cela a été exprimé. Valéry l’a dit, et Jaurès :
européenne, et l’autre, technique, scientifique, « des autels des ancêtres, conservez la flamme
presque quantitative, ont sans doute quelques et non pas la cendre. »
points de contact chez nous, en Europe, mais dans Si nous savons conserver de chaque culture la
beaucoup de parties du monde, la séparation flamme et non la cendre, nous aurons la possi­
demeure presque absolue. bilité de promouvoir une nouvelle culture, synthé­
Ce serait une des grandes tâches de l’Europe, de tique, efficace, adaptée au monde qui vient.
relier ces deux cultures.
R.P. Dubarle
Louis Armand
Q u’a dit Platon dans sa République? Et qu’a-t-il
Il faut considérer que ces deux cultures ne peuvent fait graver au frontispice de l’Académie?
continuer à se développer séparément. Je « Que nul n ’entre ici s’il n ’est géomètre »... et
commence toutes les années mon cours à l’école technicien, pourrions-nous ajouter aujourd’hui.
d ’administration par l ’influence désastreuse de la Un de mes propos, comme théologien (cela a
séparation des cultures littéraire et scientifique scandalisé de vénérables esprits) serait de déve­
en France. C ’est parce que ces cultures ont été lopper la pensée théologique avec assez de subtilité
perfectionnées chez nous — je dis bien : perfec­ pour que les théologiens soient obligés d ’apprendre
tionnées — q u ’aux environs de 1900 très peu de l’algèbre abstraite.
pays avaient, comme la France, à la fois ces Nous n ’en sommes peut-être pas là, mais ceci
deux cultures aussi bien représentées. Mais, à indique que les esprits de très grande taille qui
cette époque, il suffisait q u ’un ou deux hommes ont pensé leur monde (je ne pense pas à moi-même,
fassent la liaison pour que les portes, les ponts, mais à Platon) savaient que la culture devait
les filins soient suffisants. A ujourd’hui, c’est s’appuyer sur ce qu’ils appelaient les lettres,
impossible. A ujourd’hui, il faut remplacer cela ensuite la philosophie, mais aussi sur les sciences
par une civilisation de synthèse. Je répondrai et leurs applications. Pas de République sans cela.
d ’une façon nette aux gens respectables, mais Aujourd’hui, notre République, ce n ’est plus
d ’une époque dépassée (on peut être respectable le petit chef-lieu de canton qu’était Athènes à
en appartenant à une époque dépassée) qui l’époque, c’est notre planète, et ce qu’il s’agit
déclarent : « pour compenser l’abrutissement » de faire, c’est une digne préface à cette République
— je m ’excuse d ’employer ce mot, mais je cite — nouvelle de l’homme.
« par la technique, il faut faire un peu plus de
grec ». Alexander King
Eh bien! non, je.vous affirme que ce n ’est pas
possible. Le grec ne soulage pas de l’excès Pour établir une civilisation de synthèse, il nous

Trois hommes sur le bateau


faut procéder à une organisation de plus en plus LOUIS A R M A N D
Polytechnicien. Ex-président de la
grande : organisation de l’information, organi­ S.N.C.F. Ex-président de l'Euratom.
sation d ’un vocabulaire commun, organisation de Professeur à i'Écoie Nationale des
Ponts et Chaussées, Professeur à
l’enseignement, etc. M ais nous n ’organiserons i'Écoie d'Administration, Membre de
rien de tout cela s’il n ’y a, à la base de notre esprit l'institut.
d ’hommes modernes, un sentiment de beauté,
un sentiment d ’enthousiasme, un feu sacré. RÉVÉREND PÈRE P. DUBARLE
Dominicain. Professeur de Philosophie
des Sciences à l'institut Catholique.
Spécialiste du rayonnement cosmique
et des particules de grande énergie.
Louis Armand
DOCTEUR ALEXANDER KING
La beauté, nous la retrouvons dans des sphères Ex-attaché scientifique à l’ambassade
de plus en plus grandes. La beauté des étoiles Britannique aux États-Unis. Directeur
des questions scientifiques de
a-t-elle diminuée du fait q u ’on en mesure la l'O.E.C.D.E.
composition et le rayonnement?
Celui qui voulait condamner Newton parce
qu’avec le prisme il allait nous faire perdre la
poésie de l’arc-en-ciel, est très loin.
Je crois que le roman de l’évolution vaut n ’importe
quel roman. Nous savons que les grandes civili­
sations ce sont celles qui, dans l’enthousiasme,
ont dirigé la technologie de leur époque.
Selon Pasteur, le plus beau m ot de la langue
française c’est « enthousiasme ». L ’enthousiasme
est notre dieu intérieur. L ’enthousiasme peut faire
souffler la poésie sur ce que la science nous dévoile
chaque jour. Avec de la poésie et du savoir, avec
de la science et de la conscience, nous ferons de
la culture intégrée. Nous devons tout mettre en
action, autour de nous et en nous, pour que
cesse la séparation entre culture et technique,
entre humanisme et modernité. T out ce qui monte
converge : il nous faut une seule culture, celle de
l’homme planétaire en train de naître.

Chronique de notre civilisation


(D oc. Floury)
bo u ch er de per th es / Il avait les preuves, l'institut avait les dogmes, et on ne le crut qu'à 71 ans.
Le martyre d'un génie : Boucher de Perthes
Stéphane Arnaud

Je crois peu à la science des 1m vérité ne triomphe jamais,


savants bêtes. mais ses adversaires finissentpar
Vic t o r hugo . mourir.
MAX P L A N C K .

Le découvreur de la préhistoire est L ’AM ATEUR QUI DÉCOUVRIT LA PRÉHISTOIRE


l’extraordinaire Boucher de Perthes.
Il n’y a pas cent ans, en effet, que Raconter la vie et les luttes de Boucher de Perthes, c’est affronter
nous avons quelque idée du lointain la nausée. Car il faut se plonger dans le xixe siècle : non pas dans
passé de l’homme et quelque cons­
cience de l’évolution. Notre ami la lumière de ses nombreux génies, mais dans l’anonymat de sa pensée
Stéphane Arnaud fait de ce «plai­ quotidienne telle q u ’elle fut vécue par nos arrière-grands-pères, et
santin », de ce « bohème », l’exemple que nous avons oubliée.
même de l’esprit nouveau, de la Il est plus facile à un homme de 1961 de se mettre dans la peau d ’un
curiosité ouverte, et salue en Boucher Inca ou d ’un Chaldéen que de rétrograder de cent ans sans sortir
de Perthes un des « pères » de l’équipe de son jardin. Car enfin, une conception merveilleuse du monde et
de Planète. Mais que notre revue, de l ’homme ne saurait aujourd’hui nous surprendre : on est averti.
justement, existe et connaisse un Mais vers 1850, souvenons-nous-en, « il n ’y avait plus de mystères »,
tel succès, prouve que les temps ont
changé. Les haines, le mépris, les comme disait Berthelot. Tout était « positif et rationnel ». Et voici
difficultés que rencontra Boucher comment on enseignait, au Muséum d ’Histoire Naturelle, l’origine
de Perthes semblent maintenant de l’Homme.
incroyables. Nous avons tenu à
illustrer cette étude par les gravures IL N ’Y AVAIT PAS D ’ABIME POUR LES MESSIEURS EN NOIR
composées pour la livraison en fasci­
cules du « Monde avant la Création D ’abord, l’antiquité de la Terre se mesurait en milliers, ou à la rigueur
de l’Homme », de Camille Flam­ en quelques dizaines de milliers d ’années chez les plus excessifs : pas
marion, premier livre de haute vulga­
risation sur la naissance et le d ’exagération! La théorie de Laplace ajoutait quelques millénaires
cheminement de la vie jusqu’à la à cette brève histoire. De quoi remplissait-on l’abîme du temps?
montée du phénomène humain, livre Pour les graves messieurs en noir, l ’abîme du temps n ’était qu’une
contestable aujourd’hui, mais animé billevesée. Les quelques allusions à de tels problèmes que j ’ai pu
par une immense générosité. trouver, notamment dans « Science et Philosophie » de Berthelot,
donnent à entendre que le silence de la Science ne prouve nullement

Le mouvement des connaissances


son ignorance, mais uniquement l’inexistence de une théorie tenue pour définitive. On ne modifia
la question posée : si la Science ignore quelque q u ’un détail : le nombre des déluges qui, à la suite
chose, c’est que ce quelque chose n ’existe pas. des travaux de Brongniart et de d ’Orbigny, fut
Sur cette Terre vieille de tout au plus quelques enfin fixé à vingt-sept. Ces vingt-sept déluges
dizaines de millénaires, il y a l’Homme, et autour expliquaient tout. Et comment le moindre doute
de lui, les Animaux et les Plantes. Et surtout, ne eût-il pu subsister? Brongniart était président de
mélangeons pas ! Au moment où Boucher de l'Académie des Sciences et d ’Orbigny président
Perthes commence à parler de ses premières décou­ de la Société géologique de France : les deux plus
vertes, en 1828, personne n ’a encore remarqué hautes autorités scientifiques du monde en la matière.
que tous les êtres vivants sont composés de cellules C’est ce monde clos, absurdement rationnel,
à peu près identiques (cette découverte, due à limité dans l ’espace à des dimensions dérisoi-
Schleiden et Schwann, date de dix ans plus tard). rement sous-estimées et dans le temps à quelques
Cuvier est au terme de sa vie, et il laisse à centaines de siècles, que Jacques Boucher de
ses continuateurs, Brongniart, Alcide d ’Orbigny, Crèvecœur de Perthes prétend soudain jeter à
Johannes Muller, une doctrine intangible : il n ’y a bas en affirmant, du vivant même de Cuvier, que
pas d ’évolution dans la nature, les espèces sont l’homme est un être antédiluvien, que ses racines
fixes, les fossiles témoignent que quatre créations biologiques se perdent dans la nuit des temps,
se sont succédé dans le temps, anéanties l ’une après qu’il a prospéré dans des civilisations si anciennes
l’autre (sauf la dernière, bien sûr) par des cata­ qu’aucune tradition n ’en témoigne, mais dont
clysmes, ou déluges, le dernier étant celui dont la les traces dorment sous la terre, et que finalement
Bible a gardé le souvenir. Ces créations, d ’ailleurs, nous sommes un problème bien plus compliqué
sont strictement matérialistes : c’est « la Nature » qu’on ne croit.
qui se plaît à enfanter ainsi après chacune de ses
crises. Comment? Ce détail reste à préciser. HÉLAS! U N AMATEUR!
Mais ce qui est certain, c ’est que les déluges ont
régulièrement exterminé toute vie, que rien, donc, Qui est Boucher de Perthes? Hélas, hélas, hélas!
ne subsiste des êtres vivants de l’ère précédente. U n homme de lettres, un plaisantin qui ne s’est
Par voie de conséquence, l ’homme d ’avant le fait connaître jusqu’ici — si peu — que par une
déluge est une fable absurde, de même, d ’ailleurs, demi-douzaine de comédies, d ’opéras-comiques,
que le chien, le cheval, l’escargot, la renoncule, de recueils de chansonnettes, d ’essais philoso­
la grenouille d ’avant le déluge : tout cela est le phiques. Un esprit léger, impertinent, qui croit
produit de la dernière création. On appelle « dilu­ avoir le droit de s’intéresser à tout, de tenir sa
vium » les alluvions laissées par le dernier déluge. partie de violon au côté de Paganini, de faire de
Dans ce diluvium, on trouve les vestiges des êtres l ’archéologie, et, vice singulier à l’époque, de
de l’époque précédente, détruits par la catas­ savoir nager : tous les matins, il plonge dans la
trophe. Bien entendu, il n ’existe aucune parenté Somme, été comme hiver, par des températures de
réelle entre les espèces, puisqu’elles n ’évoluent pas. moins quinze, et ce jusqu’à l’âge de soixante-
Si le chat ressemble au tigre et l’homme au singe, quatorze ans.
c’est parce qu’il existe des « plans de la Nature » — Je ne suis pas un savant, aime-t-il à dire. Je suis
auxquels celle-ci est tenue par ses propres lois de un bohème de la science : je dis la bonne aventure.
se conformer. La formation scientifique de ce bohème n ’en est
pas moins sérieuse. Il a grandi, peut-on dire, dans
VINGT-SEPT DÉLUGES, TOUT JUSTE la Botanique et les Sciences Naturelles. Son père,
Jules-Armand-Guillaume Boucher de Crèvecœur,
Après la m ort de Cuvier, en 1832, ses continuateurs était correspondant de l’institut comme botaniste,
confirmèrent par mille mémoires et observations et un autre botaniste éminent, le docteur Casimir

Le martyre d'un génie : Boucher de Perthes


Les grands reptiles dont parlait Julian H uxley dans notre précédent numéro, et tels que les montrait
Flammarion dans son « Monde avant la Création de VHomme ».

Le m o u v e m e n t des c o n n a is s a n c e s 17
Picard, était un ami et un familier de la maison. le tournent en dérision et ricanent avec dégoût.
Mais en dépit de cette formation, la grande aven­ Les mois passent. Boucher de Perthes hante tous
ture intellectuelle de Boucher de Perthes commença les chantiers, toutes les carrières dans la région
par un éclair poétique. U n soir d ’été de 1826, se d ’Abbeville. Creuse-t-on un canal, un égout, les
promenant dans un faubourg d ’Abbeville (où il fondations d ’un mur, il est là. Enfin, en 1828, au
était inspecteur des Douanes), il tomba sur une terme de deux ans pendant lesquels sa foi est
carrière q u ’il avait vue maintes fois depuis son seule à le porter, il tombe sur un superbe silex
enfance, et, pour la première fois, fut frappé par taillé de douze centimètres de long. Fou de joie,
l’aspect des morceaux de silex dont elle était il essaie de montrer sa trouvaille à des savants
semée. Il s’agissait d ’un banc de sable « anté­ qui, sans vouloir la regarder, lui disent, les uns
diluvien », selon l’expression de l’époque, c ’est-à- que c’est un caillou roulé, les autres que c’est un
dire tertiaire. Les silex étaient des silex naturels, caillou ébréché, et que de toute façon l’industrie
et reconnus pour tels par Boucher de Perthes. humaine n ’est pour rien dans sa fabrication,
— S’il y a eu des hommes avant le déluge, devait-il puisque l’homme antédiluvien n’existe pas.
écrire un peu plus tard, ce silex naturel a dû — Bon, dit Boucher de Perthes, on ne me croit
leur servir à façonner des outils et c’est là, dans pas parce qu’il n ’y en a qu’un. Nous verrons bien
ces terrains d ’alluvions, que l’on doit retrouver quand il y en aura cent.
les vestiges de l’homme primitif. Je fonde mon Et il poursuit ses recherches. Les silex taillés
opinion sur cette remarque toute simple : c’est s’entassent.dans sa vaste demeure, classés, éti­
dans les dépôts laissés par les torrents à la suite quetés, munis de toutes les indications devenues
des orages q u ’on rencontre les objets qui couvraient depuis classiques de terrain, de couche, de
le sol. Si ma remarque est vraie, c’est dans les profondeur, de contexte paléontologique, etc.
amas formés par le courant diluvien q u ’on doit Mais plus il y en a, et plus son nom sombre dans
trouver des traces de ce qui existait à la surface le ridicule et le mépris. Tant qu’il les cherchait, ce
de la terre. Si l’homme y vivait, il doit y avoir n ’était qu’un fou. Quand il les eut trouvés, ce fut un
laissé des traces de sa présence et de ses oeuvres, imposteur, un charlatan, un malhonnête homme.
car tout être humain est ouvrier. En outre, il doit En 1837, neuf ans après ses premières découvertes,
pourvoir à sa défense ; ses moyens naturels sont la mise à jour d ’un riche gisement sous les remparts
faibles, il lui en faut de factices. Ces silex étaient d ’Abbeville lui permet d ’envoyer à l’Académie
assurément propres à en créer. Leur matière étant des Sciences tout un ensemble d ’objets classés et
indestructible, c’est parmi ces silex q u ’il faut numérotés. Le secrétaire perpétuel de la toute-
chercher les restes de l’industrie primitive. puissante Académie, seule habilitée à juger de
L ’admirable est ici que la vérité ait été pleinement l’honneur d ’un chercheur, c’est Élie de Beaumont.
discernée sans l ’appui suggestif du moindre Qui est Élie de Beaumont? Un géologue, donc un
document, et dans un coup d ’œil. Dès 1826, spécialiste. Sa grande gloire, et l’origine de son
Boucher de Perthes se met à chercher avec fureur siège à l ’Académie, c’est une admirable théorie
des haches préhistoriques en silex, et là préci­ sur la forme pentagonale du globe terrestre,
sément où il fallait les chercher, alors que la expliquant la disposition des ôhaînes monta­
science lui enseignait que tout, dans son dessein, gneuses avec la même lumineuse clarté que les
était absurde. Sa certitude fut dès le premier vingt-sept déluges expliquaient le passé de la
instant si puissante q u ’il la proclama partout avec Terre. Élie de Beaumont n ’accuse même pas
son entrain habituel. En quelques mois, dans la réception de l’envoi. Le seul nom de Boucher de
région d ’Abbeville et jusqu’à Paris, sa réputation Perthes le fait entrer en transes.
est faite : il est « le fou qui croit aux haches et au « Agacé, Boucher de Perthes passe à l’offensive (1).
vieil homme ». Les journalistes se moquent de lui, (1) Colin-Sim&rd : Découverte archéologique de la France (Amiot-
et les messieurs en noir, au seul bruit de son nom, Dumont), p. 24.

Le martyre d'un génie : Boucher de Perthes


Il exige qu’une commission académique vienne millions que j ’en ai touché, analysé, et j ’en ai
sur place constater les faits q u ’il avance. » réuni des milliers. »
Pour montrer sa bonne foi, l’Académie forme la En 1860 (il a soixante-douze ans), un congrès de
commission. Mais pour ne laisser aucun doute sur savants réuni à Dunkerque l’invite à exposer ses
l’estime où elle tient Boucher de Perthes, la idées. Il le fait, et constate d ’abord un certain
commission ne bouge pas. Elle ne quitte pas Paris. intérêt. Mais en conclusion, il a la malencontreuse
Elle refuse de regarder quoi que ce soit. idée de faire circuler dans la salle quelques pierres
— Qu’à cela ne tienne, dit Boucher de Perthes. taillées.
E t puisque l 'Académie ne vient pas à lui, il lui — U n grognement sourd, mêlé de rires étouffés
offre l’ensemble de ses collections. Elle les refuse : et de quelques haussements d ’épaules, m ’annonça
les silex (dit-elle sans vouloir les examiner) ne sont la fin de mon triomphe. Un quart de siècle de
pas « œuvres », les haches ne sont que des « cailloux combats et de désappointements m ’avait accou­
roulés » et des « sécrétions d ’animaux marins tumé à ces revers de fortune : aussi je m ’en
durcies et pétrifiées ». consolai vite. Mêlé dans la foule à la sortie, je
pouvais saisir les propos de ceux qui ne me
CELUI QUI CROYAIT savaient pas si près : — Croyez-vous aux haches
A U VIEIL HOM M E et au vieil homme? demandait M. le Sous-Préfet
à un monsieur qui lui répondait par un signe
Boucher de Perthes essaie alors d ’en appeler au accueilli d ’un sourire facile à comprendre.
public, tout en poursuivant ses recherches, bien — J ’aurai longtemps ces pierres-là sur l'estomac,
entendu. En 1846, il commence la publication de disait un autre. Quelques groupes, rapporte encore
ses « Antiquités celtiques et antédiluviennes », Boucher de Perthes, prenaient l’affaire au tragique :
monument où tous ses travaux sont exposés dans — Toutes ces questions fo n t un grand mal, s’écriait
le détail, accompagnés de milliers de figures. un orateur : elles détournent de l’étude des choses
« Peu de livres furent reçus avec un dédain plus sérieuses.»
général, raconte-t-il lui-même : personne ne Le congrès revint donc aux choses sérieuses, et
voulait le lire, même ceux à qui je le donnais. discuta deux jours sur la question de savoir si
Quant à l’acheter, il n ’en était pas question : Il Godefroy de Bouillon était né Belge ou Français.
fait peur aux chalands, me disait un libraire;
dès qu’ils entendent parler du déluge, ils se LA REVANCHE D U PLAISANTIN
sauvent. »
Trente ans après ses premières découvertes, E t pourtant, depuis l’année précédente, la revanche
Boucher de Perthes en est toujours au même du vieux chercheur était inévitable. En 1859,
point. Son œuvre est immense, mais connue de trois éminents spécialistes anglais voulurent enfin
lui seul et de quelques curieux. Son nom, par en avoir le cœur net : pour la première fois depuis
contre, est universellement connu et méprisé. En trente et un ans qu’il le demandait, des savants
1858, un congrès d ’antiquaires réuni à Laon consentaient à examiner ses découvertes. C ’étaient
qualifiera encore sa collection d ’objets préhisto­ le géologue Lyell, l’archéologue Evans et le
riques de « ramassis sans valeur de pièces recueillies stratigraphe Prestwich. Ils « n ’y croyaient pas »,
au hasard ». Boucher de Perthes est alors âgé de bien entendu, et se hâtèrent de le bien préciser en
soixante-dix ans. arrivant à Abbeville. Mais enfin, ils regardèrent
— Si je n ’ai pas beaucoup de science, écrit-il, j ’ai ce qu’on leur montrait, puis se rendirent sur le
du moins une grande expérience pratique. Personne terrain où, à leur immense stupeur, ils décou­
en Europe n ’a visité plus de bancs diluviens que vrirent eux-mêmes soixante-dix pointes de sagaies,
moi ; j ’en ai vu dans les trois parties du monde. couteaux, massues, et autres outils indubitablement
Quant aux silex travaillés ou non, c ’est par taillés. Quelques mois plus tard, la Société Royale

Le m ouvem ent des connaissances


Tous ces êtres qui ont précédé l'homm e et qui sortent aujourd'hui de leurs tombeaux ne semblent-ils pas des
monstres? Pourtant ils sont rattachés à nous par des liens originels.
(CAMILLE FLAMMARION).

20 Le m a rty re d ’ un g é n ie : B o u c h e r de P e r th e s
de Londres reconnaissait l’authenticité des décou­ plus le progrès est grand, plus énergiques sont
vertes de Boucher de Perthes. les anticorps. Au siècle du rationalisme délirant,
A Paris, les académiciens faisaient peine à voir. Boucher de Perthes, qui croyait au caractère
Deux d’entre eux eurent cependant le courage fantastique de toute réalité, partait perdant. Et
d ’admettre publiquement les faits : Gaudry et il eût été écrasé, effacé, réduit au néant, sans un
de Quatrefages. Réduite au silence, l ’opposition, petit détail qui ressemble à l’artifice des happy
ou pour mieux dire la haine de la science officielle ends: il était riche. On n ’achetait pas ses livres, on
française n ’attendait cependant, pour se mani­ jetait ses communications au panier. Mais il les
fester, que la m ort de Boucher de Perthes. Celle-ci publiait quand même, à compte d ’auteur, et à
survint le 2 août 1868. En quelques mois, sur les force d ’en jeter des milliers dans le gouffre, il finit,
instances occultes de l’Académie des Sciences, au bout d ’un tiers de siècle, par toucher trois
tous les ouvrages de Boucher de Perthes restant personnes. L ’enfer de la science doit être plein de
en librairie furent retirés et envoyés au pilon. Un découvreurs géniaux mais pauvres, qui moururent
de ses admirateurs, Victor Meunier, ayant écrit dans la misère ou par le suicide.
un livre pour tenter de l’arracher à l’éteignoir,
apprit avec stupeur, le lendemain de la sortie CHOISIR LA LIBERTÉ
de l’ouvrage, que les trois mille exemplaires du
tirage avaient été eux aussi envoyés au pilon. En tant que société humaine, la Science obéit
Boucher de Perthes, cependant, avait gardé aux mêmes lois que la Religion. Le capital moral
jusqu’au bout sa gentillesse et sa gaîté. Dans son d ’une religion lui est acquis par ses saints et ses
« Voyage en Angleterre », publié l ’année de sa martyrs. Mais il est administré par son clergé
mort, il raille en petits vers de mirliton ses déboires organisé en Église. E t quelle est l ’attitude de
scientifiques et littéraires : l’Église à l’égard des saints? Elle les canonise,
à condition qu’ils soient morts. Il est question
L ’édition tout entière de canoniser Savonarole, brûlé par Alexandre VI.
De mon livre, en beau papier, A l’égard des vivants, toute Église se soucie bien
Maintes fois de l ’étagère plus des hérétiques que des saints. E t comme
A passé chez la crémière les hommes sont des hommes (qu’ils siègent en
Ou son voisin l ’épicier. Concile ou en A c a d é m ie le u rs ressorts sont
les mêmes et s’animent de même façon dans des
IL ÉTAIT RICHE... circonstances identiques. Face aux novateurs, la
circonstance fatale, c’est le Dépôt Sacré, le Dogme.
L ’histoire de Boucher de Perthes est plus q u ’aucune C ’est le Dépôt Sacré qui voue Jeanne d ’Arc au
autre sans doute exemplaire. Plus q u ’aucune autre feu, Galilée à la prison, Boucher de Perthes
en effet elle éclaire un mécanisme essentiel du au mépris.
progrès scientifique, et du progrès spirituel tout Mais en définitive, ce n ’est pas la révolte que nous
court : celui de l’accession à un niveau supérieur enseigne Boucher de Perthes. C ’est la liberté.
de conscience. Quand ce miracle se produit, son S’il dut attendre l ’âge de soixante et onze ans
impulsion première ne doit presque rien à la pour voir triompher une vérité qu’il proclamait
technique, à l ’érudition, à la bibliographie, bref, depuis si longtemps, ce ne fut pas parce qu’il y
à tout ce qui fait l’appareil sacré de la science. Bien avait des académiciens obtus, mais parce qu’on
au contraire, cet appareil va se dresser contre lui. les crut sans examen. Il est plus facile de croire
Il va sécréter des anticorps, et se comporter à que de chercher, de faire confiance à des maîtres
l’égard de la nouveauté comme un organisme que d ’affronter l’inconnu.
sain à l’égard de la maladie : tout progrès scienti­ Pour nous, nous avons choisi.
fique est toujours une maladie de la science. E t STÉPHANE ARNAUD.

Le m ouvem ent des connaissances


Teilhard de Chardin, « ouvrier de la terre ».
Le génie que j'ai vu vivre en liberté
George Magloire

Tout ce que nous regardons se précise. Cette loi générale de per­


ception vaut pour le sens cosmique.
T E IL H A R D D E C H A R D IN ( i n é d i t ) .

Des nombreux essais consacrés à TEILHARD, LE PHILOSOPHE INCO NNU DE PÉKIN


Teilhard de Chardin, celui-ci est
le plus vivant et, nous semble-t-il, Lorsque je suis arrivée à Pékin, l’hiver de 1939, la Chine était en guerre
le plus important dans la mesure
où il décrit avec netteté et vérité depuis deux ans. J ’écris en guerre bien que, comme chacun s’en
l'effet de choc produit par la pensée souvient, le Japon n ’ait jamais déclaré la guerre à sa voisine.
teilhardienne sur un esprit jeune et Pékin, l ’une des villes les plus anciennes de la terre, devait être la
non prévenu. première, au lendemain du 7 juillet 1937, à se trouver sur le passage
Entre les premières recherches intui­ du dieu de la guerre. Un rideau de bambou tomba.
tives de Boucher de Perthes et les Isolée du reste du monde, l’impériale cité se replia lentement sur
fouilles dirigées par Teilhard en elle-même. Et, peu à peu, Pékin se « japonisa ». En effet, dans le
Chine, il s’est écoulé un siècle.
Cent ans séparent aussi Darwin, et
sillage de l’armée, des centaines de milliers de civils japonais, hommes,
sa théorie de l’évolution, de Teilhard femmes, enfants, s’étaient déversés sur la ville.
et de la vaste idée de la montée En face de l’effervescence nippone, Chinois en robes et « diables
du phénomène humain. C’est peu: blancs », fantômes prohibés du passé, semblèrent graduellement
c’est le temps d’un des plus impor­ s’effacer.
tants mouvements de la conscience « Ta Pidze » (1) de toutes nationalités, Français, Anglais, Hollandais,
humaine: cette poussée de « l’idée Américains, les touristes avaient disparu.
évolutionnaire » dont parlait sir Un après-midi doré et transparent d ’octobre 1940, je reçus la visite
Julian Huxley dans le précédent du D r Pei (2). Il paraissait consterné et m ’expliqua qu’il lui était
numéro de PLANÈTE.
désormais interdit de travailler aux fouilles. Tchou Kou Tien, dans
les Collines de l ’ouest, à quelques kilomètres de Pékin, berceau du
Sinanthrope, devenait définitivement no mati's land! «Seule la présence
du Père Teilhard de Chardin me rend la vie encore tolérable! »
conclut le D r Pei.
(1) Les Longs-Nez sobriquet que les Chinois donnent aux Blancs.
(2) Paléontologue chinois ayant contribué en 1928 à la découverte du Sinanthrope.

Le mouvement des connaissances


Et il me parla longuement du paléontologue et Toute la face en est admirablement reconstituée.
anthropologue français, « philosophe inconnu », — En fait,v nous serions ses petits-enfants ? ai-je
de ses découvertes et de sa vision optimiste du demandé.
monde se traduisant toujours par l ’option du — Une foule de Pithécanthropes, de Sinanthropes
« oui » contre le « non », de l’absolu contre le et autres frères Africanthropes a foisonné.
relatif. Comment s’y retrouver dans ces arbres généa­
Je me souviens encore du décor teilhardien, logiques où se balançaient nos ancêtres? Tout
planté autour de moi par mon ami chinois, ce que je crois pouvoir assurer c ’est que l’homme
univers transfiguré par la science moderne et « remonte » au singe. L ’équipe humaine a indubi­
merveilleusement en marche, où l’homme, bien tablement progressé sur la route du temps!
à sa place, se trouvait lui-même en perpétuel Le Père Teilhard enchaîne :
devenir. — Là vie se meut splendidement! De dix millions
en dix millions d ’années, elle fait pratiquement
« VOUS CH ERCH EZ UNE RESSEMBLANCE ? peau neuve. On peut en tracer une courbe conti­
— VOLTAIRE » nuellement ascensionnelle et, taugentiellement, on
peut aussi tracer une augmentation constante et
Le lendemain, le D r Pei et moi, nous nous pré­ magnifique de la Conscience. Pour moi, l’exis­
sentions devant vl’institut de Géo-Biologie, dans tence d ’un mouvement montant de l’univers
le Quartier des Légations. apparaît à la lumière de la paléontologie. Où
Une petite cour intérieure, peuplée d ’arbres l’homme vient-il se placer sur la ligne de ce
fruitiers et de poules blanches, nous conduisit progrès? Déjà l’évolution zoologique a culminé
au Père Teilhard. en lui, mais il est encore très, très jeune... cinq
Vêtu en clergyman, très droit, très grand, d ’une ou six cent mille années à peine! Tenez, le Sinan­
minceur ascétique, le Père nous attendait sur le thrope était intelligent : cependant, il y a tout de
seuil d ’une véranda encombrée de pierres et de même de sérieuses raisons pour penser qu’il
cailloux fossiles. Son visage aigu, sculpté dans la n ’était pas aussi intelligent que nous, n ’est-ce pas?
pierre de son Auvergne natale et q u ’eût aimé Si nous comparons le monde des cavernes à notre
peindre Le Greco : front vaste, yeux vifs et monde d ’aujourd’hui, que voyons-nous? Il est
pétillants, ^sourire d ’une rayonnante bonté, me hors de doute que, sur cet espace de trente mille
sembla familier. ans, l ’humanité a opéré une stupéfiante avance
— Vous cherchez une ressemblance? s’exclama-t-il d a n s . son état de concentration et de montée
tout de suite. Vous y êtes! Voltaire!... Par ma intellectuelle et sociale. La vie n ’a jamais cessé
mère, je descends des Arouet. Mais entrez donc, d ’avancer depuis le protozoaire jusqu’à notre
que je vous présente plutôt l’Adam chinois! ami Pei. A cette heure même, le navire qui nous
Peut-être la Chine a-t-elle bercé le premier homme! porte est toujours en marche. Nous bougeons,
L ’Homme de Pékin (1) représente une culture et nous pourrons progresser longtemps encore!...
du paléolithique ancien. Il marchait debout et Songez à ce que sera psychologiquement notre
se servait de ses mains! Voici des cailloux casses : planète dans un million d ’années! Au fond, ce
l’intelligence à ses débuts! sont les utopistes — et non point les réalistes —
Nous nous sommes arrêtés devant un plâtre. qui scientifiquement ont raison. Eux, du moins
Q u’il est émouvant, ce Sinanthrope, dans la gloire — même si leurs anticipations font sourire —,
de son passé millénaire! Le sculpteur américain, possèdent le sens des dimensions véritables du
Lucile Swan, lui a fait subir un véritable make-up. phénomène humain!
Cependant, le D r Pei, qui n ’a cessé de palper des
(1) Le Sinanthrope, découvert pai; l’équipe des fouilles de Tchou silex éclatés, s’est approché de l'étonnant masque
Kou Tien animée par Teilhard. du. Sinanthrope.

Le génie que j ’ai vu vivre en liberté


— Looks fine our Old M an! Il a bonne mine, notre cement des choses. La durée illimitée dans le
vieux! lui jette allègrement le Père Teilhard avant passé comme dans l’avenir exprimait désormais
de disparaître. l'incommensurable.
M a conception des choses se trouvait complè­
« LE FLEUVE COURT VERS LA MER, tement révolutionnée.
L ’HUM A N ITÉ Le plus petit élément de matière, le corps chi­
VERS U N PLUS G R A N D Q U ’ELLE » mique le plus obscur avaient probablement existé
dans les sphères astrales. L ’homme en avait fait
Peu à peu, j ’accédai au monde du Phénomène la synthèse. Fils de la terre, il était aussi fils du
Humain pour lequel le Tout-Pékin s’enthou­ soleil d ’où s’était échappée notre minuscule
siasmait. J ’apprenais que, depuis des millions planète. Le soleil même n ’existait que parce
d ’années, un flot de connaissances n ’avait cessé q u ’avant lui avait été la galaxie aux innombrables
de monter obstinément à travers l’étoffe cosmique étoiles.
et que, désormais ouvert au sens de sa fonction Mais avec l’homme, la pensée et l ’art étaient
dans l’univers, l’homme était appelé à collaborer apparus dans le monde. « Roi de la Création »,
à sa propre genèse. il l’était par cette puissance conquérante laquelle
Je comprenais que, pour nos grands-parents et lui avait fait mieux comprendre ce qu’il était
parents, le cosmos, à savoir le monde total, avait et d ’où il sortait.
été final et limité. Final, car tout objet d’expé­ Cette montée progressive, se traduisant par plus
rience obéissait à des lois prévisibles. La matière de conscience, marchait, elle aussi, vers un terme
était créée statique : l’atome, son dernier cons­ qui ne pouvait être qu’une plus grande Conscience.
tituant, restait l ’élément insécable; les vivants, « L ’humanité, pareille à un fleuve suivant son
nés selon leur déterminisme, se reproduisaient cours, progresse lentement. Pas plus qu’une goutte
semblables à eux-mêmes ; astres et constellations, d ’eau ne peut remonter vers la source, l’homme
jetés dans l’espace, étaient régis par des lois ne peut s’opposer au courant qui l’entraîne. Le
mathématiques immuables. Limité, car on ne fleuve court vers la mer, l ’humanité vers un Plus
concevait guère qu’un monde ainsi bâti ne soit Grand qu’elle. »
pas renfermé dans un cadre fixe. A Pékin, dans une société européenne réduite
Or voici que, sous la poussée de découvertes mais groupant les personnalités les plus diverses,
successives dans le domaine des sciences et de la pensée du Père Teilhard galvanisait les esprits,
l’histoire, l’évolution s’imposait. éveillait des échos.
Le monde était en perpétuel changement; l’uni­ Il me souvient d ’une conférence donnée par le
vers, en expansion, ne connaissait plus de cadres savant à l’Ambassade de France, le 3 mars 1941.
limitatifs ; les vivants engendraient des vivants Il s’agissait de l’avenir de l’Homme vu par un
non semblables à eux-mêmes ; les atomes éclataient, paléontologiste. J ’ai retrouvé ces notes :
produisant d ’imprévisibles effets; les étoiles se <' ...Nous savons maintenant que l’immense sys­
fragmentaient ; des nébuleuses à nouveau se tème formé par toutes nos étoiles constitue une
formaient; sans fin, l’espace même se dilatait. seule nébuleuse, la Voie Lactée, en cours de
L ’univers avançait non plus dans un cadre rigide granulation et de déploiement ; et aussi que cette
et définitif, mais dans l ’immensité indéfinie du nébuleuse, associée à des millions d ’autres unités-
temps et de l ’espace. Car déjà le temps n ’était spirales, forme un seul et gigantesque sur-système
plus qui était trop ! L ’origine du cosmos remontait également en cours d ’expansion et d ’organisation.
si loin qu’il devenait impossible de mesurer la Nous savons aussi que les continents oscillent et que
distance qui nous en séparait. L ’enchaînement les montagnes continuent à monter actuellement
même de tous les éléments constitutifs du monde sous nos pieds. »
ne permettait plus guère de concevoir le commen­ « ...On pourrait dire que la Science ne progresse

Le mouvement des connaissances


en ce moment q u ’en brisant l’une après l ’autre, Un temps éblouissant de mai! Capiteux et doux,
dans le monde, toutes les enveloppes de stabilité, l’air semblait de champagne. Sous une lumière
le résultat étant de faire apparaître, sous l ’immo­ de miel, au cœur d ’un jardinet ivre d ’azur, tout
bilité de l’infime, des mouvements extra-rapides; pétillant de la passion fauve de ses pivoines, nous
et, sous l’immobilité de l’immense, des m ou­ devisions devant des tasses de thé transparentes,
vements extra-lents. De ce double résultat conjugué fines comme les pétales de pommiers qui papil­
ne retenons que ceci : dans l’Univers, tout se lonnaient sur la table.
meut. » Autour de nous, les toits herbus, compliqués et
« ...Étudiée sur une profondeur suffisante (des cornus des maisons, — véritables cités interdites
millions d ’années), la Vie se meut. N on seulement en miniature, derrière leurs hauts murs couleur
elle se meut, mais elle avance dans un sens de sang séché —, avec des courettes rajeunies
déterminé. » d ’acacias verts en fleurs, disaient assez la pré­
« ...La Vie a bougé jusqu’à l’installation de la sence chinoise. Cependant, Pierre Teilhard de
Pensée dans le monde. » Et « ...la Vie se meut Chardin nous entraînait plus loin, partout sur
vers l ’unification. » la belle terre de la Création où il avait passé.
« ...L’avenir dépend du courage et du savoir- Souvent nos rires éclataient.
faire que les hommes m ontreront à vaincre les Mais la pensée du savant revenait toujours à
forces d ’isolement ou même de répulsion. Or, l ’Homme, à cet Homme qu’il aimait, auquel
comment opérer ce rapprochement? A priori il faisait magnifiquement confiance, « la plus
deux voies se présentent pour cela. La première noble et la plus redoutable des énergies de la
est un resserrement par action externe de coer­ Terre » :
cition. La seconde est que, sous quelque influence — Pour les âges qui viennent, les temps que nous
favorable, les éléments humains arrivent à mettre vivons apparaîtront sans doute de plus en plus
en jeu une force d ’attraction mutuelle profonde. » distinctement comme marquant la fin et le com­
« ...Il n ’y a q u ’une manière possible de s’aimer : mencement d ’un monde, expliquait-il, le regard
c’est de se savoir surcentrés ensemble sur un même arrêté sur un lilas et un pêcher rose proches.
ultra-centre commun. » Au milieu d ’un nombre si grand d ’événements
A Pékin, la hausse vertigineuse des prix ainsi que capitaux, le phénomène qui, pour nos descendants,
la pénurie de plus en plus aiguë des denrées alimen­ aura le plus de chance de dominer toute décou­
taires et du charbon rendaient la vie extrêmement verte, c’est incontestablement la mise en jeu
pénible. Seul, le Père Teilhard ne s’en souciait actuelle définitive des affinités inter-humaines.
guère. C ’est le mouvement irrésistible et accéléré qui
— Il faut survoler, souriait-il, vivre en avant, soude entre eux, sous nos yeux déjà, malgré bien
dans la pensée de l’avenir. Après bien des tâton­ des différences et des révoltes encore, et pourtant
nements, je n ’ai pas trouvé de meilleure formule, dans une exaltation supérieure, peuples et indi­
en ce qui me concerne, pour définir et guider ma vidus. C ’est la constitution en cours du bloc
vie intérieure : « Communier au Devenir ». organisé humain, puissant et autonome, la prise
en masse de l’Humanité. En vérité, ce que les
PAR U N BEAU JO U R DE MAI... hommes subissent sous l’invasion du sens humain,
c’est littéralement une conversion profonde,
Je me souviens d ’une fin d ’après-midi, en com­ consécutive à la révélation naturelle de leur
pagnie des Pères Teilhard et Leroy dans le situation et de leur vocation dans l’Univers.
hong (1) d ’un ami commun, W emer S., comme — Montée de la Conscience collective, soit, mais
nous Pékinois d ’adoption. que de fléchissements et de chutes encore! inter­
(1) Hong : maison chinoise constituée de pavillons séparés entre rompait notre hôte. Ah! si l’on pouvait mettre
eux par des cours et jardins intérieurs. en parallèle peines et déchets du monde, joies et

Le génie que j ’ai vu vivre en liberté


croissances, l’ombre ne l ’emporterai t-elle point, échelle, un phénomène prodigieusement ancien :
hélas! sur la lumière? plus de trois cents millions d ’années! Par ailleurs,
— Mais vous ne le croyez pas, mon cher! reprenait elle englobe des milliards d ’éléments et elle couvre
vivement le Père Teilhard. La trajectoire du destin la Terre. La Vie appartient à la catégorie de
de THom m e, vue de haut, reste indubitablement l ’immense. Et c ’est ici que se place le rôle de la
ascendante! Évidemment, au sein du vaste pro­ Paléontologie! En effet, au lieu de discuter désor­
cessus d ’arrangement, de développement, d ’où mais dans le vide sur l’espace trop mince de
jaillit la Vie, tout succès se paie nécessairement quelques générations, nous sommes à .même de
d ’un pourcentage d ’insuccès. Pas étonnant dès prendre la lame épaisse et passionnante que la
lors si, autour de nous, certaines ombres s’accen­ Paléontologie nous offre. La plus grande décou­
tuent en même temps que grandit la lumière! verte faite par notre siècle est certainement, à
Je ne saurais forcer votre assentiment, mais ce mon avis, d ’avoir reconnu que la marche du
que je puis au moins vous assurer c ’est que, temps doit se mesurer principalement par un
accepter la perspective d ’une Humanité sans cesse assemblage de la Matière en groupements super­
grandissante reste la seule solution, satisfaisante posés dont l’arrangement, toujours plus riche et
pour l’intelligence et fortifiante pour la volonté. mieux centré, s’auréole d ’une frange toujours
Satisfaisante pour l’intelligence d ’abord, car plus lumineuse de liberté et d ’intériorité. Les
sans la notion de l’évolution, la Vie nous appa­ phénomènes de conscience croissent sur la Terre
raîtrait d ’une superfluité tragique. Réconfortante en raison directe d ’une organisation plus avancée
pour la volonté ensuite parce q u ’il y a pour animer d ’éléments de plus en plus compliqués, succes­
sans cesse notre courage et l’entretenir, l’idée, sivement construits par les ressources de la chimie
l’espérance que quelque immense résultat nous et de la Vie : je ne vois pas, à l’heure présente, de
attend plus loin, en avant. solution scientifique plus satisfaisante à l’énigme
posée par la marche physique de l’Univers!
« JE NOM M E AUSSI CROYANT Le savant palpa avec tendresse un morceau de
QUI CROIT A U MONDE! » roche rose, extrait de la poche de son veston,
puis enchaîna :
L ’air embaumé que nous respirions crépitait — Faisons, voulez-vous, un pas de plus!... Le
maintenant de cigales. Les premiers vers luisants monde a progressé jusqu’à l’apparition du premier-
descendaient des arbres en gouttelettes phospho­ né de notre race... L ’évolution zoologique a
rescentes. Bientôt l’Étoile du Berger, là-haut, de culminé dans l’Homme, soit! Mais depuis?...
tout son feu scintillerait. Instant parfait! Vraiment, je suis sûr qu’en émergeant dans la
Pierre Leroy ôta ses lunettes d ’écaille blonde. Ses Pensée, la Vie ne s’est guère arrêtée. Loin de là!
yeux clairs cillaient. U n reflet y courut, pareil à Bien entendu, je ne suis pas prophète, mais sans
celui du soleil au fond d ’une fontaine. perdre pied, je puis affirmer tout d ’abord que
— Les raisons scientifiques sont plus solides que l 'Humanité laisse encore entrevoir en elle une
jamais de croire que nous progressons réellement, réserve, un potentiel formidable de progrès ;
déclara-t-il, et de croire que nous pourrons pro­ ensuite que la Vie s’élève infailliblement, soutenue
gresser encore beaucoup, à condition de prendre par quelque complicité de forces « aveugles » de
la bonne route. l ’univers.
Le Père Teilhard de Chardin saisit la balle au — Au fond, la Paléontologie, critiquée, moquée
bond : même, serait la vérité de la Vie et de l’Humanité,
— Nous voulons savoir si la Vie et l’Homme l ’explication par le passé de ce que nous réserve
avancent?... Eh bien! nous ne pourrons le savoir l ’avenir? risquai-je, à mon tour emportée par le
qu’en les observant l’une et l’autre sur une très sujet. Pauvres gens, ceux qui ne croient à rien!
grande longueur de temps. La Vie est, à notre — Certainement, pauvres!... opina le Père Leroy.

Le mouvem ent des connaissances


E t le conflit dont souffre si cruellement aujourd’hui — Vous n ’y pensez pas, voyons! Une chemise
l’Humanité tient justement à la division entre sans manches?... Il n ’y a vraiment pas là de quoi
ceux qui croient et les autres! s’attendrir... faisait-il. C ’est la guerre! Peut-on
— Et je nomme aussi croyant qui croit au monde! s’arrêter à un costume, quand la secousse la plus
jeta vivement Pierre Teilhard de Chardin. La terrible de l’Histoire ébranle toutes les couches
grande affaire, de ce point de vue, serait de battre vivantes de la Terre? Nous irions perdre pied
le rappel et de former le bloc de tous ceux qui, dans des futilités? Non, mon vieux, il faut
soit à droite, soit à gauche, pensent q u ’il faut apprendre à quitter et à dépasser l’échelle indivi­
avant tout pour l’Humanité moderne se frayer duelle! Pour moi, il n ’y a qu’un moyen de vivre :
une issue en avant en forçant quelque seuil de prendre de l’altitude et monter assez haut pour
plus grande conscience. Je suis persuadé, quant à que, par-dessus le désordre superficiel des détails,
moi, intimement, totalement persuadé, malgré si douloureux ceux-ci soient-ils, se découvre la
la vague de scepticisme qui semble balayer les régularité significative de quelque grand destin
espérances dont a vécu le xixe siècle, que la foi humain. Émerger pour voir clair : voilà ce que
en l’avenir n ’est pas morte dans les cœurs! Je suis j ’ai toujours personnellement essayé de faire.
également persuadé que l’idée d ’un éveil possible Les contingences les plus tracassières même,
de nos consciences à quelque super-conscience Pierre Teilhard, tout naturellement, parvenait à
s’affirme chaque jour comme scientifiquement construire sur elles un édifice optimiste de joie
mieux fondée en expérience, et comme psycholo­ et de libération. Toujours un secret espoir planait
giquement plus nécessaire à l’entretien chez sur les plus sanglants bouleversements de la nef
l ’Homme du goût de l’action. C ’est finalement humaine.
sur l’éblouissante notion du Progrès et sur la foi — Malgré tant de haines et de douleurs déchaî­
au Progrès que l’Humanité, aujourd’hui divisée, nées, le bloc humain ne peut se désagréger dans
peut se reformer! ses profondeurs, affirmait le savant français.
Chaque nouvelle guerre, au contraire de ses appa­
«L E BLOC HUM A IN rences, n ’a qu’un résultat celui de faire se lier
N E PEUT SE D ÉSA G RÉG ER» et s’emmêler les nations qui y sont engagées.
Plus nous nous repousserons et plus nous nous
Devant les propos de Pierre Teilhard de Chardin, compénétrerons. S’il y a jamais un dernier jour
les terribles événements que nous traversions de l’Humanité il coïncidera pour elle avec un
prenaient un sens nouveau et fulgurant. Les maximum de son resserrement et de son enrou­
difficultés les plus graves, les plus pressantes lement sur soi. Je le sais : aussi impossible à
aussi, se reléguaient sans plus en une sorte de l 'Humain de ne point s ’agréger sur lui-même qu’à
catégorie inintéressante d ’accidents secondaires et l’intelligence de ne pas indéfiniment approfondir
passagers. sa pensée!
Pour notre ami, d ’ailleurs, nulle privation, si Cependant, un nouvel événement se dessinait à
grande fut-elle (il eut à souffrir, certains hivers, l’horizon et, un matin de décembre 1941, Pékin
de la faim et du froid), n ’eut jamais le pouvoir s’éveilla dans la douloureuse stupeur de Pearl
d ’entacher sa radieuse vision de l’existence, ou Harbour.
d ’altérer, quelque peu que ce fût, une bonne Fous d ’orgueil, les « Japs », dans leur rêve immense
humeur immuable et contagieuse. d ’un empire s’étendant de la pointe du Kamt­
Voulait-on offrir au Père quelque pièce de soie chatka aux rivages des îles Salomon, se mettaient
pour remplacer des chemises trop fatiguées, ra­ en route vers... la capitulation de Hong-Kong et
piécées au maximum? Cherchait-on à substituer, de Singapour, la chute de Malacca et de Rangoon,
au costume râpé, un pantalon et une veste neufs? ces joyaux de la couronne britannique, la capture
Il refusait fermement. de Manille et de Luzon.

Le génie que j ’ai vu vivre en liberté


Du jour au lendemain, l’internement des « ennemis des bombardiers marqués du Soleil triomphant.
nationaux » avait vidé le Quartier des Légations Cependant, d ’aventure en aventure, nous par­
et notre rutilante Ville Tartare de la majorité de venions au seuil lumineux de l’année 1945 et,
leur population étrangère. La guerre allait main­ victoire de l’Europe, ce fut enfin le 8 mai, l’annonce
tenant de plus en plus non point seulement se de la paix.
dérouler sur des champs de bataille mais, pour Luzon, Bataan, Iwo-Jima, Mandalay, Guadal-
nous, plus près, dans l’obscure contrée du cœur canal, Okinawa devaient bientôt conduire le
des hommes. Arrestations, interrogatoires, to r­ monde vers le 8 août et l’effroyable réalité de la
tures, camps de travail, centres concentrationnaires, bombe atomique sur Hiroshima.
sous l ’ombre de la police secrète nippone, cette Pour le Père Teilhard, spectateur bouleversé, un
Kampetei de sinistre mémoire notre existence se pareil choc, faisant jouer toutes les forces de
trouvait davantage encore déchirée. séparation, de divergence et de destruction, ne
Les mauvaises nouvelles se suivaient : vagues de pouvait qu’activer le processus physique irré­
disparitions et d ’enlèvements, parmi les commu­ sistible d ’une plus grande collectivisation humaine,
nautés britanniques et américaines surtout, empri­ l ’avènement de la « planétisation des hommes ».
sonnements de savants chinois, surveillances des
divers laboratoires, fermeture du P.M.C. L ’Ins­ LA BOMBE ET L ’ESPOIR
titut de Géo-Biologie, de son côté, n ’avait guère
été épargné. Je fus, à diverses reprises, « interrogée » Un an auparavant, sur les terres arides de l’Ari-
sur les activités des Pères (1) ; une fois même, zona, une éblouissante lueur avait, dans une
arrêtée et mise au secret pendant quelques jours. déflagration formidable, éteint les premiers rayons
Quelles étaient les activités réelles et les convic­ du soleil levant.
tions intimes du Père Teilhard de Chardin? Pour Pierre Teilhard de Chardin, le feu atomique
Était-il un détracteur ou un protagoniste de l ’idée confirmait l’aurore d ’un âge. En libérant de
d ’une Plus-Grande-Asie ? Telles étaient, entre façon massive l’énergie des atomes, l’Homme
autres, les questions des officiers de la Kampetei. était parvenu à saisir et à manier les conduites
Une fois de plus, le caractère et la lumineuse commandant la genèse même de la matière. Sa
bienveillance de Pierre Teilhard réussirent à nous découverte était si puissante qu’il lui faudrait
tirer tous d ’un mauvais pas. désormais regarder à deux fois avant d ’oser le
Si personnel, et étrangement communicable, le geste capable de faire sauter la terre.
charme du savant opérait sur tous les esprits, — La flamme a jailli, l’énergie a débordé de ce
jusque sur celui de la soldatesque nippone. N otre qui n ’était, pour le sens commun, que substance
officier de la sûreté même n ’y échappa guère. Je inerte et ininflammable! Premier résultat : nous
ne sais s’il vit toujours, mais ce dont je suis sûre venons d ’acquérir pleine et définitive confiance
c’est qu’il n ’aura jamais oublié la phrase teilhar- en l’instrument d ’analyse mathématique forgé
dienne laquelle semblait avoir éclairci son existence pendant un siècle. N on seulement la matière
et qu’il aimait répéter de sa voix râpeuse : « Les s’avère géométrisable mais encore est-elle devenue
astres échapperaient plutôt à la courbure spatiale « conquérable » par la géométrie! La pyramide
qui les précipite les uns sur les autres., que les de calculs qui a servi à tout préparer dans les
hommes ne peuvent résister aux forces cosmiques laboratoires est solide. Et, qui plus important est,
d ’un univers convergent. » cette pyramide a été édifiée par un complexe
...Et les mois les années passèrent sur un Pékin d ’hommes, à savoir cent mille hommes, dans un
fantôme, inerte et immobile, malgré le déploiement effort scientifiquement planifié. Voilà la conclusion
de parades militaires et l’incessant grondement la plus bouleversante. Rien dans l’univers ne peut
résister à l’ardeur convergente d ’un nombre
(1) Les Pères Teilhard, Leroy et Roy, de l ’institut de Géo-Biologie suffisamment grand d ’intelligences groupées et

Le mouvement des connaissances


organisées. L ’acte 1 est joué! Nous avons accès nous acheminons inéluctablement est celui de la
au cœur de l’atome! Viennent maintenant les collectivisation humaine, d ’un monde commu­
suivants, tels la vitalisation de la matière par nautaire, lequel entrera nécessairement dans sa
édification de super-molécules, le modelage de phase sympathique sous l’influence de l’esprit
l’organisme humain par les hormones, le contrôle d ’évolution. L 'Homo progressivus : savant, philo­
de l’hérédité et des sexes par le jeu des gènes et sophe, aviateur, artiste, chercheur de tout bord,
des chromosomes, le réajustement et la libération se montre partout sur la face pensante de notre
internes de notre âme par action directe des planète. Son apparition correspond clairement à
ressorts mis à nu par la psychanalyse, l’éveil et un phénomène d ’ordre noosphérique. Une attrac­
la capture des puissances intellectuelles et affec­ tion naturelle rapproche entre eux ces pionniers.
tives encore dormantes dans la masse humaine!... Pour moi, je vois avec certitude, dans un avenir
Toute espèce d ’effets ne peut-elle pas être, réel­ peu éloigné, le clivage de l’humanité non plus
lement, provoquée par un arrangement convenable sur le plan de la richesse, mais sur la foi au
de la matière et, à partir des succès obtenus dans progrès.
le domaine nucléaire, ne sommes-nous pas en droit De ce point de vue, le vieil antagonisme entre
d ’espérer pouvoir, tôt ou tard, changer la matière producteurs et profiteurs est certainement dépassé,
quelle q u ’elle soit? D ’autre part, cette découverte car ce qui opposait les hommes devient de plus
réalisée par une communauté d ’hommes dessine en plus non point affaire de classes mais affaire
nettement, à mes yeux, le grand schème où nous d ’esprit, avec, d ’un côté, l’esprit bourgeois, dans
nous engageons. Nous subissons déjà l ’évolution son essence tendant à se représenter le monde uni­
conduisant au collectif, et il y a dans cette collec­ quement comme une confortable demeure, de
tivisation un élan d ’autant plus irrésistible q u ’il l’autre, l’esprit des « ouvriers de la Terre », figurant
part d ’un système de forces biologiques, géogra­ le monde comme une machine en marche ou
phiques et psychologiques! réfléchissait tout haut mieux un organisme en progrès. Ces ouvriers de
le Père Teilhard. la Terre — je puis le prédire en toute équité —
— L ’esprit d ’évolution serait donc fidèle au seront, fût-ce d ’ailleurs seulement par pur effet
rendez-vous, surgi juste à temps pour que l ’huma­ de dominance biologique, le genre humain de
nité se forme, alors que les désordres croissants demain. Ici était le déchet. Là seront les éléments,
de la guerre en rendaient l’idée presque inconce­ les agents de notre Planétisation.
vable?... rétorquions-nous, timides devant la Cependant la difficile victoire s’installait sous le
grandiose conception du savant. ciel léger et haut de Pékin. A la lumière de l’éclair
— Surtout ne restons pas au ras des flots!... qui avait jailli sur Hiroshima s’effondrait le rêve
continuait-il à nous encourager Sur la Terre, fantastique d ’une Plus-Grande-Asie. Et la paix
seule planète vivante que nous connaissions, fut signée. Une vague de hara-kiri avait commencé
l’Homme est la plus élevée donc la plus consciente à déferler sur les quartiers nippons d ’où l’uniforme
des unités complexes jusqu’ici réalisées au cours olive avait pratiquement disparu, remplacé par
de l ’élaboration cosmique de la Matière. Cepen­ le kimono ou la robe chinoise.
dant, au-dessus même de l’Homme, un autre Le 12 septembre, sept avions d ’argent parurent.
complexe est concevable, celui que formeraient Le lendemain, un million de Pékinois se rendaient
tous les hommes pris ensemble, si, sur la surface au-devant des « Anges de la Paix », boys de
fermée de la Terre, ils arrivaient à se rassembler Guadalcanal et d ’Iwo-Jima, que devaient suivre
librement en une seule super-unité organisée. bientôt les pathétiques survivants des camps de
Au-delà de l’Homme, l’Humanité planétisée! Or Wei-Schien et de Fentai.
ce groupement commence à se faire, en dépit N otre Pékin se transforma entre le 1er et le
des discordes, des bouleversements et de l’agitation 10 octobre, comme si une baguette magique avait
présents. Le phénomène social vers lequel nous brusquement rendu vie à des acteurs endormis.

Le génie que j'a i vu vivre en liberté


« CE QUE NOTRE SIÈCLE VA VIVRE — M on jeune ami a le sentiment de faire partie
EST PLUS CONSIDÉRABLE d ’un monde en état de mutation. En avant et
QUE L ’AVÈNEMENT DE BO U DDHA» vers un mieux! exposa-t-elle. A son esprit, en
effet, rien de plus décourageant que l’attitude
Les deux savants et moi partîmes fêter le Double- immobiliste des « anciens ». L ’Homme ne peut
Dix, fête nationale chinoise, chez Mlle Gabrielle plafonner alors que tout, autour de lui, évolue,
Médard, sinologue très estimée à Pékin pour des progresse! Han Sche Kouan demeure persuadé
travaux accomplis en compagnie de son beau-frère, que nous nous trouvons actuellement sur une
Henri Charignon. Il faisait un temps radieux. Par courbe montante.
centaines, des cerfs-volants planaient, tandis que, — Bravo ! approuva joyeusement le paléontologue.
la patte baguée d ’un sifflet, un nuage de pigeons Ce que notre siècle va vivre est en effet infiniment
musiciens donnaient le « la » aux coolies chantant plus considérable que l’avènement du boud­
dans les rues leurs vieux airs d ’opéras. dhisme! Il ne s’agit plus désormais de l’application
Par le Livre de Marco Polo auquel elle avait faite, à telle ou telle divinité, des facultés humaines.
collaboré, je connaissais déjà Mlle G. Médard. C ’est la puissance religieuse de la terre qui subit,
Notre hôtesse nous accueillit sur le seuil de sa en nous, une crise définitive, celle de sa propre
demeure, dans la gaieté d ’un grand jardin aux découverte. Nous commençons à comprendre,
arbres magnifiques. et c’est pour toujours, que la seule religion accep­
Une surprise nous attendait dans son salon, table pour l’Homme est celle qui lui apprendra
meublé de bois noir et de laque : toute une d ’abord à reconnaître, aimer et servir passion­
collection de curios, ivoires ajourés, petits flacons nément l’Univers dont il est l’élément le plus
de jade et de cornaline, bibelots d ’émaux cloi­ important.
sonnés, kakémonos portant la grâce d ’une fleur, — Mais notre christianisme même n ’en appelle-t-il
l’activité d ’un insecte, l ’émotion d ’un paysage point à l’indifférence et au renoncement des
de bambous. choses de ce monde? interrogea Gabrielle Médard.
— Voyez, au mur, ce texte calligraphié par un — Il faut croire au monde et il faut être fier aussi
vieux maître! nous désigna Gabrielle Médard. bien d ’être le fils de la terre que celui du ciel!
Paix et Amitié! Depuis quatre mille ans les Chinois repartit vivement Pierre Teilhard. Se détacher du
préfèrent le pinceau au sabre, les négociations monde a pu jadis vouloir dire : s’en éloigner, le
aux combats, l’aménité aux violences! D ’ailleurs, quitter. Cela signifie, aujourd’hui, le traverser,
il existe chez nous un proverbe selon lequel on c ’est-à-dire y vivre, atteindre, utiliser, déve­
ne fait pas de clous avec du bon fer, ni un soldat lopper, par un effort librement consenti et soutenu,
d ’un honnête homme... dans tous les domaines même ceux réputés bien
— Prenons garde que l’Histoire démode, un jour à tort profanes, ce qui est toujours plus haut,
les proverbes! taquina Pierre Leroy Mais que me plus loin, plus grand dans notre Univers! Ne
montrez-vous là? Itinéraire Intérieur d ’une jeune dédaignons jamais notre mère la Terre, génératrice
bouddhiste! Sont-ce des notes authentiques, par de nos plus beaux travaux!
vous traduites en français?... — Ne guère perdre contact avec le réel et ne pas
— Un jeune ami me les a dictées! se laisser entraîner dans un remous d ’abstractions
— Hum! un bouddhiste progressiste! ne pus-je et de préoccupations subtilisées, voilà donc l’im­
me retenir d ’ironiser. Ces Chinois! Je me figurais portant, conclut triomphalement Mlle Médard,
que le photographe Confucius leur avait, une fois tout en peignant quelques idéogrammes sur la
pour toutes, recommandé : Ne bougez pas!... couverture du manuscrit.
et qu’ils n ’avaient plus bougé! — Mais, avant tout, s’enraciner dans l’Amour,
Gabrielle Médard ouvrit le manuscrit, en caressa véritable âme de la terre, enchaîna le savant avec
une page : un regard malicieux vers la vieille fille. Voyez-vous,

Le mouvement des connaissances


maintenant que le monde, une fois encore, a victoire de la volonté et de la force morale plus
traversé la crise d ’une guerre, ce n ’est guère d ’un que l’inclination naturelle de son tempérament.
tête-à-tête mais d ’un cœur-à*cœur que les hommes — Cette gaieté coutumière et malicieuse, cette
ont besoin. Cependant, entre éléments humains, joie chaude de Pierre, on en a beaucoup parlé,
innombrables p ar nature, il n ’y a q u ’une manière m ’expliqua le biologiste. Optimiste, Teilhard l’est
de s’aimer, en se fixant tous ensemble sur un foyer incontestablement lorsqu’il s’agit de donner un
commun! sens à l’Univers. Mais., en ce qui le concerne
personnellement, dans le quotidien de la vie, il
LES MOUSTACHES D U TIG RE l’est moins : porté par sa nature à douter de soi,
facilement inquiet, tourmenté. Que de fois, l’ai-je
Au mois de mars 1946, Pierre Teilhard de Chardin surpris abattu, presque découragé!... Dès 1939,
gagnait Changhaï par la voie des airs et, de là, souffrant de crises d ’angoisses morales qui s’accen­
s’embarquait à destination de la France. Dès les tuèrent encore par la suite, il lui est arrivé de ne
premiers jours de mai, notre ami retrouvait sa plus rien oser. Je l’entends encore me dire : « Je
petite chambre, aux Études, 15, rue Monsieur, ne veux pas être un lâche ou un traître. Je dois
à Paris. écrire.»
J ’eus la joie de le revoir peu après. Son chaud —- Je n ’aurai, quant à moi, connu que sa joie
sourire m ’accueillit. Pendant plus d’une heure, puissante et profonde, ajoutai-je.
il me tint une conversation où les idées jaillissaient — Attendez, voici exactement ce qu’il déclarait :
pleines de promesses. « Ce qui mine et empoisonne généralement notre
— J ’ai trouvé ici un nouveau type d ’hommes non bonheur, c’est de sentir si proche le fond ou la
encore catalogué, souriait-il. Appelons-le, si vous fin de tout ce qui nous attire : souffrance des
le voulez bien, Yhomo progressivus. Naturellement, séparations et de l’usure, angoisse du temps qui
il était déjà préfiguré par les savants, penseurs, passe, terreur devant la fragilité des biens possédés,
aviateurs, explorateurs, tous ceux que possède déception de parvenir si vite au bout de ce que
la recherche. Mais, maintenant, il est identifiable nous sommes et de ce que nous aimons. Mais,
de plus en plus à l’homme de la rue. Nous sommes pour qui a découvert, dans un idéal ou une cause,
désormais entrés dans la phase sympathique! Le le secret de collaborer et de s’identifier de proche
clivage de l ’humanité, voilà le phénomène auquel ou de loin à l’Uriivers en progrès, toutes ces
nous allons assister! De ce point de vue, Paris ombres s’évanouissent. Refluant pour les dilater
est passionnément intéressant. Quel creuset! et les consolider, nullement pour les diminuer
Un nuage passa dans le clair regard dont le miroir ou les détruire, sur la joie d ’être et la joie d ’aimer,
renvoyait les plus furtifs éveils de l’émotion. Le la joie d ’adorer comporte et apporte, dans sa
visage affaissé et ridé d ’une soudaine fatigue que plénitude, une merveilleuse paix. L ’objet qui la
j ’avais devant moi me serra le cœur. nourrit est inépuisable, puisqu’il se confond, de
— Je m ’apprête à partir pour Rome. Je vais proche en proche, avec la consommation même
caresser les moustaches du tigre... fit-il, mi-figue, du Monde autour de nous. Il échappe, par le
mi-raisin. fait, à toute menace de m ort et de corruption.
Pierre Teilhard de Chardin, je le constatai, avait Enfin, d ’une manière ou d ’une autre, il est sans
encore maigri. Ses mains paraissaient transpa­ cesse à notre portée, puisque la meilleure façon
rentes. Drapé dans une longue cape noire, usagée, que nous ayons de l’atteindre est simplement de
il était plus ascétique que jamais. faire du mieux possible, chacun à notre place,
Quelques mois plus tard, une violente crise ce que nous pouvons. La joie de l’élément devenu
cardiaque terrassait le Père Teilhard. conscient du Tout qu’il sert et en lequel il s’achève,
Je revis Pierre Leroy II m ’apprit que la gaieté la joie puisée par l’atome réfléchi dans le sentiment
apparente de notre grand ami était le fruit d ’une de son rôle et de sa complétion au sein de l’Univers

Le génie que j'a i vu vivre en liberté


qui le porte : telle est, en droit et en réalité, la
forme la plus haute et la plus progressive de
bonheur. »

« Q U I SU IS-JE? O U SU IS-JE? >»

Pierre Teilhard ne séjourna guère en France.


Dès 1951, après son élection à l ’Académie des
Sciences, il s ’installa définitivement à New Y ork
comme m embre de la F ondation W euver Fren,
dédiée aux études anthropologiques.
On ne le revit plus réapparaître à Paris que pour
de très brefs passages.
Le 10 avril 1955, jo u r de Pâques, à six heures de
GEORGE MAGLOIRE
l’après-midi, il succom bait, soudainem ent frappé
d ’une congestion au m om ent où il se disposait De son vrai nom Dom inique de W espin,
poète, journaliste, philosophe, anima­
à prendre le thé. trice de la Société Teilhard de Chardin,
Il se dirigeait vers la table quand il tom ba. D ehors de Bruxelles.
Née en Russie, élevée en Belgique.
le ciel resplendissait. A vingt ans, elle se trouve à Pékin
— Qui suis-je? Où suis-je? C ette fois-ci, c ’est où elle rencontre le Père Teilhard en
1939. Elle le voit quasi quotidiennem ent
terrible! m urm ura-t-il, glissant de douleur en jusqu'en 1946.
douleur. A Pékin, elle enseigne la littérature
française, écrit dans le Journal de
Les funérailles eurent lieu le m ardi de Pâques, P ékin , donne des conférences et des
p ar un tem ps gris et pluvieux. Une dizaine d ’amis récitals de piano. Puis, retour en
Europe.
étaient présents. Seul, Pierre Leroy suivit le convoi 1946-1948: collaboration à la Libre
m ortuaire, à 160 kilom ètres de New Y ork, sur B elgique, le Phare, le S oir illustré,
l ’H udson, où le grand savant français fut enterré Carrefour, des revues étrangères.
Conférences en Belgique et à l ’étranger.
sans autre éclat que celui de la pauvreté dans le 1948: attachée de presse à l ’O.N.U.
cimetière du noviciat des Pères Jésuites. 1948-1950: reportages en Moyen-Orient.
1950-1958: conférences en Belgique
Je reçus la douloureuse nouvelle à Florence où et à l ’étranger. C ollaboration à des
m ’avait conduite un reportage. revues et notamment à la revue interna­
tionale Synthèses, où elle publie,
...Il est m ort subitement, com me il l’avait dem andé, en 1956, ses premières pages sur le
dans la ville la plus cosm opolite du globe, lui Père Teilhard: Pierre Teilhard de
Chardin tel que je l'ai connu, articles
l’ami de to u t hom m e au monde, m ’écrivait réunis ensuite en une plaquette.
Pierre Leroy. Il est m ort en plein printem ps, le 1959: création de la S ociété Pierre
T e ilhard de C hardin, association
jo u r de Pâques, com me le soleil déversait sur la sans but lucra tif, placée sous la prési­
cité géante ses flots de clarté. Je veux vous dence d'honneur de S. M. la reine
Élisabeth.
transcrire ici la phrase de Teilhard q u ’il convient Publication des Poèm es de P ékin ,
d ’évoquer au jo u rd ’hui : « Seigneur, parce que, par préface de J. Prévert.
1960: le 4 janvier, la Société est d é fini­
to u t l ’instinct et par toutes les chances de ma vie, tivem ent constituée et ses statuts sont
je n ’ai cessé de vous chercher et de vous placer publiés (voir p. 138 dans ce numéro nos
inform ations sur cette Société).
au cœur de la m atière universelle, c ’est dans 1961: publication de Présence de P.
l’éblouissement d ’une universelle transparence et Teilhard de Chardin (Éditions Univer­
sitaires).
d ’un universel em brasem ent que j ’aurai la joie
de fermer les yeux. »
GEORGE M AGLOIRE.

Le m o u v e m e n t des c o n n a is s a n c e s
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Quelle formidable machine que l'homme !
Aldous Huxley

Le fumiste n’est pas celui qui plonge dans le mystère, mais celui
qui refuse d ’en sortir. Ch e s t e r t o n .

M ON VOYAGE AUX FRONTIÈRES D E LA PSYCHOLOGIE


De la télépathie
II faut quelques heures pour voler de la Baltique à la Méditerranée.
à l ’acupuncture Mes étapes furent courtes. Mais, mesurées sur une carte du monde
intellectuel, elles étaient énormes. J ’ai voyagé l’été dernier en Europe
Des drogues de la psychanalyse moderne à l’acupuncture chinoise, de la télépathie
à la mystique aux drogues psychochimiques; plus profond encore était l’abîme
entre ces recherches et « la réalité ultime » dont m ’a parlé Krishna-
Des illusions murti, de passage en Occident. Et pourtant, ces univers incommen­
surables coexistent dans le faible volume du cerveau humain. En fait
conform istes aux ou en puissance, ils sont également nos univers. Quelle formidable
réalités fantastiques machine que l’homme!
La conférence de Saint-Paul-de-Vence était organisée par la Fondation
de Parapsychologie (1), dont la présidente est l’intelligente et infati­
gable M rs.Eileen Garrett. Il y avait quatre psychiatres, Italiens et
Suisses, un endocrinologue parisien, un autre Français spécialiste
de la médecine psychosomatique, l’éminent neurologue anglais Gray
Walter (2), et un jeune parapsychologue américain, activement engagé

(1) La parapsychologie étudie les phénomènes non admis par la psychologie officielle, tels
que la clairvoyance ou la télépathie. Il existe une chaire de parapsychologie à l’Université
d’Utrecht. Consulter le livre d'ensemble de Robert Amadou : « la Parapsychologie » (Ed.
Denoël). Les Travaux des Congrès internationaux comme celui de St-Paul-de-Vence sont
publiés en français (Ed. I.M.I., 1, place Wagram, Paris.)
(2) Un des plus grands spécialistes de la physiologie du cerveau. Selon Gray Walter, l’homme
n ’utilise, même pour les opérations les plus complexes, qu’une partie de son cerveau. Le reste
appartient aux « zones silencieuses » encore inexplorées. Quand nous saurons stimuler ces
zones silencieuses, peut-être découvrirons-nous d’infinies possibilités de l’esprit. C’est ce
qu’affirme Gray Walter dans « Further Outlook ». Voir aussi son grand ouvrage traduit
en français : « Le Cerveau vivant » (N.R.F.).

Nomenclature des points chinois.


Document extrait du dernier
traité technique d'Acupuncture
édité à Pékin en 1957. Le mouvement des connaissances
dans la recherche et l’expérimentation. U n bon et finiront par nous laisser tranquilles? Ou les
nombre de communications furent produites : admettre ?
sur des cas de rapport télépathique entre le médecin Eh bien! les admettre comme des anomalies pour
et le malade ; sur une série d ’expériences semblant l’instant inexplicables, en faisant de notre mieux
prouver que les rêves d ’un dormeur peuvent être pour modifier les théories de façon à ce qu’elles
affectés télépathiquement ; sur un instrument «sauvent les apparences ", toutes les apparences,
nommé «pléthysmographe », utilisé pour enregistrer y compris celles que nous ne savons pas expliquer.
les changements organiques provoqués, au niveau La Society fo r Psychical Research fut fondée en
inconscient, par des stimulations télépathiques. 1882. De William James à C.D. Broad et H.H.
Ces comptes rendus de recherches suisses et Price, une lignée de philosophes intéressés par les
américaines furent précédés d ’une conférence sur faits étranges ont cherché les moyens de sauver
les travaux réalisés en Russie voici vingt-cinq ans, toutes les apparences. Mais leurs suggestions n ’ont
mais publiés et discutés à une époque très récente. jamais atteint le niveau d ’une théorie vérifiable
et les phénomènes parapsychologiques restent,
après quatre-vingts ans d ’étude systématique,
U N E EXPÉRIENCE SOUS STALINE aussi étranges et inexplicables que jamais.

Le but des recherches soviétiques était de découvrir LE DOM AINE MYSTÉRIEUX


si la perception extra-sensorielle est un fait et, DE L ’ACUPUNCTURE
si oui, dans quelle mesure elle peut être expliquée
en termes de physique, comme un produit de De Saint-Paul-de-Vence et du monde extrêmement
quelque espèce de radiation électro-magnétique. anormal de la parapsychologie, je me rendis à
Enfermés dans des capsules de plomb immergées Turin où nous passâmes, ma femme et moi, une
dans du mercure, de façon à ce qu ’aucune radiation soirée mémorable à parler avec le docteur Quaglia
ne puisse les atteindre, des sujets doués fournirent Senta de ses expériences dans le domaine encore
des résultats significatifs. Les expérimentateurs mystérieux de l’acupuncture (1). Les missionnaires
furent forcés de conclure, et c’était, sous le règne jésuites furent les premiers Européens à signaler
de Staline, une conclusion très embarrassante, cette branche curieuse de la médecine chinoise.
que la télépathie existe et que ce n ’est pas une Mais ce ne fut pas avant 1928 qu’un compte rendu
sorte de radio. complet et informé de l’acupuncture atteignit
Que fait-on de données qui refusent d ’entrer dans l’Occident. Cette année-là, Soulié de M orant
la théorie généralement admise? Dans la plupart revint de Chine et publia son premier traité sur
des cas, comme William James l’a remarqué il y a la question.
un demi-siècle, on se cramponne à la théorie et Aujourd’hui, plusieurs centaines de médecins
on ignore de son mieux les données embarrassantes. européens (et un praticien anglais isolé) combinent
L ’idée que se faisait Herbert Spencer d ’une grande l ’art médical de l’Occident avec l’ancien art de
tragédie, selon le m ot de T.H. Huxley, c’était le la Chine. Il se tient des congrès internationaux
meurtre d ’une ravissante généralisation par un d ’acupuncture, dont le dernier à la Faculté de
vilain fait. Clermont-Ferrand, et l’on rapporte que les
L ’âme scolastique est encore bien vivante, et la médecins soviétiques prennent maintenant un vif
tendance à préférer la pure et noble générali­ intérêt à la chose.
sation au fait est largement répandue dans les Q u’une aiguille plantée à la surface de la jambe,
milieux scientifiques les plus respectables. Pour un peu au-dessous du genou, affecte le fonction­
nos théories courantes, les faits parapsychologiques nement du foie est évidemment incroyable. Si
« ne veulent rien dire ». Alors, que faire? Fermer
les yeux, dans l’espoir que les faits se fatigueront (1) Sur l’acupuncture, consulter l’ouvrage du D r Further.

Quelle form idable machine que l’homme I


notre premier souci est de sauver non les appa­ cas, par deux ou trois piqûres d ’une aiguille
rences mais la théorie, nous sommes tentés d ’argent.
d ’ignorer le fait empirique et de considérer l’acu­ LES DROGUES
puncture comme une grossière superstition. Elle ET L ’EXPÉRIENCE INTÉRIEURE
ne peut pas être vraie puisque, selon nos théories,
elle ne veut rien dire. Et cela m ’amène à notre conversation, dans les
Mais, pour les Chinois, elle dit beaucoup. Dans faubourgs de Zurich, avec le docteur et
un organisme normal et sain, exposent-ils, il y a Madame Albert Hofmann. Nous autres, êtres
une circulation continuelle d ’énergie. La maladie humains, nous sommes, selon le mot d ’Andrew
est à la fois une cause et un résultat d ’un trouble Marvell, des « amphibies rationnels », habitant
de cette circulation. Des organes vitaux peuvent simultanément un monde spirituel et un monde
souffrir d ’une déficience ou d ’un excès de cette corporel, un monde symbolique et un 'monde
force vitale. L ’acupuncture re-dirige et normalise d ’expérience immédiate, un monde de notions et
le flot d ’énergie. de généralisations ' abstraites et un monde d ’évé­
Et cela parce que, empiriquement, les membres, nements uniques. Le docteur Hofmann est un
le tronc et la tête sont parcourus d’invisibles chimiste éminent, dont les derniers et specta­
« méridiens », liés de quelque façon aux divers culaires travaux concernent l’étrange frontière
organes du corps. On découvre sur ces méridiens entre les deux mondes, là où le plus minime des
des points spécialement sensibles. Une aiguille changements bio-chimiques produit des effets
plantée à l’un de ces points affectera le fonction­ énormes et révolutionnaires sur l’esprit (1).
nement de l’organe relié au méridien intéressé. Les éléments synthétiques du docteur Hofmann
En piquant un certain nombre de points judicieu­ sont nouveaux ; mais les problèmes éthiques,
sement choisis, l’acupuncteur entraîné rétablit philosophiques et religieux qu’ils soulèvent sont
la circulation normale d ’énergie et guérit le très vieux. La bière (de même que le thé, le café,
malade. l ’aspirine, les vitamines et une gamme de stimulants
Une fois de plus, nous sommes tentés de hausser et de tranquillisants) « sait mieux que Milton
les épaules et d ’affirmer que ça ne veut rien dire. justifier les procédés de Dieu à l’égard des hommes »,
Mais, en lisant les rapports du dernier Congrès c’est un fait évident, un fait que certains trouvent
d'Acupuncture, nous apprenons que des expéri­ humiliant et triste, d ’autres, consolant et plutôt
mentateurs ont pu, grâce à de délicats instruments drôle. Dans quelle -mesure nos pensées, nos
de mesure électrique, suivre le trajet des méridiens croyances, nos- actions sont-elles le résultat de
chinois et q u ’une piqûre bien située permet l’hérédité et des fluctuations bio-chimiques de
d ’enregistrer des changements relativement consi­ notre organisme? Quelle est la validité d ’une
dérables de l’état électrique. En somme, les bizar­ philosophie qui peut être changée radicalement
reries de l’acupuncture semblent bien entrer dans par une piqûre d ’aiguille ou une petite dose quoti­
le domaine de nos théories familières. dienne de « Ritolin »? Et que penser des expériences
Quoi qu’il en soit, le fait demeure que les méthodes suscitées par les « modificateurs mentaux », prati­
chinoises sont très efficaces pour nombre de quement inoffensifs, du docteur Hofmann : expé­
symptômes pathologiques. Parmi lesquels, et c ’est riences d ’un monde transfiguré par une beauté
très important dans l’état présent de nos affaires, inimaginable, riche de sens profond, plein, malgré
divers troubles mentaux comme la dépression la souffrance et la mort, d ’une joie essentielle et,
et l’anxiété qui, à ce q u ’il paraît, sont liés à des il n ’y a pas d ’autre mot, divine? Oui, que penser?
dérangements organiques puisqu’ils disparaissent Les opinions diffèrent.
dès que la circulation du flux vital est normalisée.
Des résultats que plusieurs années de psychanalyse (1) Voir Planète n° 1 : «Documents sur les drogues psycho­
chimiques ». Nous publierons dans notre prochain numéro une
n ’ont pas produits sont obtenus, dans certains étude d’Emilio Servadio sur le même sujet.

Le mouvem ent des connaissances


Presque tous ceux qui ont fait l ’expérience l’ont
jugée d ’une valeur évidente. Pour le docteur
Zaehner, l’auteur de « Mysticisme sacré et profane »,
elle est immorale. A quoi le professeur Price
répond : « Parlez pour vous. »
Price serait d ’accord avec William James pour
penser que l’introduction à des états inhabituels
de conscience, si elle peut être effectuée sans
danger pour soi et pour autrui, est salutaire et
enrichissante. Il y a longtem ps déjà que Bergson,
défendant William James contre ceux qui l ’avaient
blâmé d ’avoir expérim enté l ’effet de l ’oxyde
nitreux, a souligné que le produit chimique n ’était
pas la cause des rem arquables expériences m éta­
physiques de James, mais seulement leur occasion. Krishnamurti. (Keystone)
Les mêmes expériences auraient pu être provoquées
par des m éthodes purem ent psychologiques, les
m ortifications et autres exercices utilisés par les Tous les grands maîtres de la vie spirituelle (eh
mystiques et les visionnaires de toutes les traditions oui!) ont été à la fois profondém ent pessimistes
religieuses. N ’im porte quelle technique, en fait, et presque infiniment optim istes. Si certaines
est capable d ’affecter les états m entaux ou de conditions sont remplies, les humains peuvent
changer la bio-chimie, de telle façon que s ’abaisse cesser de se conduire comme les misérables
la barrière séparant le m onde de nos perceptions, créatures q u ’ils s ’imaginent être, à to rt, et devenir
de cet autre m onde étrange, aussi réel, qui se ce q u ’ils ont toujours été, s ’ils se donnent une
dévoile lorsque la conscience cesse d ’être utilitaire faible chance de l ’apprendre : libérés, illuminés,
pour s ’intéresser à l’esthétique ou au spirituel. « divins en Dieu ». Mais que seule une minuscule
minorité d ’entre nous y parviendra est une évidence
EN É C O U T A N T écrasante. Beaucoup sont appelés, peu sont élus.
LE SAG E H IN D O U K R IS H N A M U R T I C ar peu choisissent d ’être choisis.
La fin de la douleur est possible ; mais la perm a­
Spirituel... Pour une oreille un peu sensible, nence de la douleur est certaine. T o u t ce que
échaudée par toutes les sottises auxquelles il a peuvent faire les maîtres de la vie spirituelle est
été associé, ce m ot est presque obscène. Et pourtant, de nous rappeler ce que nous sommes, et ce que
dans certains contextes, quel autre m ot peut-on nous pouvons faire pour atteindre la reconnaissance
em ployer? Q uand on lit M aître Eckhart, par de notre nature : méditer, au sens d ’une conscience
exemple, ou quand on écoute, comme nous com plète et inclusive de chaque instant, pour
l ’avons fait à G staad, K rishnam urti (1), on est bénéficier des corollaires de cette haute médi­
contraint de reconnaître que « spirituel » est tation, le bien-être et le bien-agir.
parfois un mot juste. « Je vous m ontre la douleur
et la fin de la douleur. » LA PSY CH O LO G IE
PEU T-ELLE C O N T R IB U E R A LA PA IX ?
(1) M ystique et philosophe, propagandiste en Occident de l ’ensei­
gnement védantique, comme le fut, voici un demi-siècle Viveka- De France, d ’Italie, de Suisse, ou plutôt du
nanda, célébré par Rom ain Rolland. Consulter, parmi les dernières lointain univers de la perception extra-sensorielle,
publications : « la nature de l’homme selon le Vedanta », de John
Levy (éd. Denoël). — Les conférences de K rishnam urti vont être du très lointain univers de l’expérience visionnaire,
publiées en français bientôt. du plus lointain univers de l’illum ination libéra­

38 Q uelle fo rm idable machine que l’hom m e !


trice, nous atterrîmes à Copenhague, plus préci­ situation présente par des réactions obsessionnelles,
sément au Congrès de Psychologie Appliquée. orientées vers un passé maladivement persistant.
Qu'est-ce que la Psychologie Appliquée? Il est Aussi longtemps que les sociétés obéissent à de
plus facile de demander : q u ’est-ce qui n’est pas vieilles notions fausses, fossilisées en dogmes, elles
de la Psychologie Appliquée? manifestent les symptômes d ’une névrose collec­
Réponse : a peu près rien de ce qui concerne, du tive, et les quelques hommes puissants entre les
moins,le comportement individuel (statistiquement) mains desquels l'humanité se débat sont les
normal. Ce vaste sujet était discuté, à Copenhague, premières victimes de cette aliénation qui aveugle
par 1.300 délégués, qui écoutaient deux ou sur les réalités présentes.
trois cents communications sur tous les problèmes Autrefois, quand le changement technologique
concevables, depuis « Le Dessin comme Expres­ et démographique était lent, les sociétés pouvaient
sion de l’Estime de Soi » jusqu’à « Recherche s’offrir le luxe de la névrose collective. A ujourd’hui,
Sociale dans l’A rctique ». le comportement politique dicté par l’obsession
Le monde est plein de tant de choses, les univer­ du passé, autrement dit par les vénérables tra­
sités, pleines de tant de psychologues, que je ne ditions périmées, par les vieux concepts stupides,
peux guère rendre justice à tout ce qui fut dit ou véritablement diaboliques, élevés au rang de
et lu à Copenhague. Je me bornerai donc à la principes imprescriptibles, est de nature tragi­
plus importante des questions, à celle, hélas! quement impropre à administrer le monde.
qui fut le moins expertement traitée. Est-ce que
la psychologie peut contribuer à la détente inter­ IL FAUT LANCER L ’ATTAQUE
nationale, à la solution des conflits, au maintien SUR TOUS LES FRONTS
de la paix?
La conférence d ’ouverture, faite par le professeur Hélas ! le remède à ce comportement insensé ne
Osgood, ainsi que les textes lus le lendemain sera pas trouvé dans la seule psychologie. Le
étaient pleins de suggestions intelligentes et problème est excessivement complexe et il doit
humaines. On écoutait avec approbation, mais en être attaqué, s’il l’est jamais, sur plusieurs fronts
même temps avec un doute obsédant. Est-ce que simultanés. Sur le front sémantique, car il dépend
les suggestions intelligentes et humaines seraient d ’un langage mal employé et de croyances primi­
acceptées ? Dans le climat historique et idéologique tives; sur le front administratif, car il comprend
actuel, pouvaient-elles seulement être entendues? le fait brutal du pouvoir et tous les problèmes de
Il est évident que, comme le disait le docteur son contrôle ; sur le front philosophique, car notre
Baumgarten-Tramer, il existe une urgente nécessité conduite politique est influencée par nos
d'appliquer les données de la psychologie au gouver­ conceptions de la nature humaine; sur le front
nement des hommes. Mais est-il probable que les biologique, car il est obligé de faire face aux
quelques douzaines de politiciens, de généraux, terribles phénomènes de l’accroissement démo­
de technologues, à la merci desquels se trouvent graphique et du déséquilibre des ressources.
les 2.900 millions d ’humains, consentiront à aller Une attaque coordonnée sur tous ces fronts sera
à l’école et à apprendre la si indispensable psycho­ difficile à lancer et encore plus à soutenir. Étant
logie des dirigeants? Ces quelques hommes donné l’inertie individuelle et collective, pouvons-
monstrueusement puissants, maîtres des destins nous faire ce qui doit être fait dans le bref délai
de l’espèce, sont eux-mêmes les prisonniers de que l’histoire moderne nous accorde? Au niveau
traditions politiques et philosophiques qui, international, la fin de certaines de nos douleurs
poussant sur le terrain de l ’idolâtrie nationaliste est possible. Est-elle probable? Toutes les nations,
et du dogmatisme idéologique, ont inévitablement tous leurs chefs, sont appelés. Avant qu’il ne soit
produit la guerre. trop tard, choisiront-ils d ’être choisis?
Le névropathe est un individu qui répond à la ALDOUS HUXLEY.

Le mouvement des connaissances


Le plus ancien « haut lieu » du monde ?
Daniel Ruzo

A près avoir passé quelque temps sur ce plateau de Marcahuasi, on


acquiert l ’impression que là était un des points les plus sacrés de
la terre... il faudrait que les chercheurs du monde entier s’intéressent
à ce plateau.
D O C T E U R H A N S S H IN D L E R BELLA M Y .

Dans notre précédent numéro, LA DÉCOUVERTE DE LA PLUS VIEILLE DES CIVILISATIONS


Serge Hutin dressait l’inventaire
de la grande énigme des rochers Il est indubitable que, sur le plateau de Marcahuasi, se trouve
sculptés. Il signalait la découverte
des traces d’une civilisation anté­
l ’ensemble des sculptures et des monuments monolithiques les plus
rieure à toute civilisation connue. importants du m onde; il garde la preuve du grand mystère archéo­
Cette découverte capitale a été faite logique de l’Amérique.
par notre ami Daniel Ruzo, sur le La découverte du plateau n ’a pas été un hasard. Dès 1925, j ’étais
plateau péruvien de Marcahuasi, arrivé à la conclusion qu’on devait trouver des traces d ’une très
au cœur du massif des Andes, à ancienne culture répandue dans l’Amérique centrale et l’Amérique
3.600 mètres d’altitude. du Sud, surtout entre les deux tropiques. L ’étude de la Bible, des
Au prix de difficultés énormes, traditions et des légendes de l’humanité, l’analyse des récits des
Daniel Ruzo a entrepris depuis chroniqueurs espagnols de la conquête, m ’avaient porté à cette
dix ans l’étude de ce plateau.
Les derniers datages indiqueraient conviction. En 1952, parvint à ma connaissance l’existence d ’un roc
que certaines statues sont vieilles exceptionnel sur le plateau de Marcahuasi.
d’environ 10.000 ans. On serait là Cette année même, j ’organisai une expédition. J ’ai vite découvert
au point ultime de toute recherche q u ’il s’agissait, non d ’un roc isolé, mais d ’un impressionnant ensemble
archéologique. de monuments et de sculptures portant sur la totalité d ’une surface
En juin prochain, une expédition de 3 km2.
italienne suscitée par Carlo Lericci, J ’ai appelé « Masma » ce peuple de sculpteurs, car, depuis un temps
à qui l’on doit la mise au jour de immémorial, on désigne, par ce nom, une vallée et une ville qui se
villes étrusques, doit rejoindre Ruzo
à Marcahuasi et mettre à sa trouvent dans la région centrale du Pérou, habitée par les Huancas
disposition un important matériel jusqu’à l’arrivée des Espagnols.
technique. Aussi doit-on s’attendre La première chose qui m ’a frappé a été l’existence d ’un système hydro­
à de nombreuses révélations sur le graphique artificiel destiné à recevoir l’eau des pluies et à la
lointain passé de l’humanité. distribuer, durant les six mois de sécheresse, dans toute la contrée
avoisinante. J ’ai constaté la présence de douze anciens lacs arti-

Les civilisations disparues


ficiels ; mais deux seulement sont encore en service, Dans l’enceinte des fortifications, j ’ai trouvé, peu
le barrage des autres ayant été détruit sous l’action à peu, une importante quantité de sculptures, de
du temps. monuments et de tombes. Les quatre centres les
J ’ai retrouvé la trace de canaux qui servaient à plus intéressants, dominés chacun par un autel
répandre l’eau jusqu’à 1.500 mètres plus bas, monumental, se situent aux quatre points
irrigant ainsi les vastes terrains agricoles étagés cardinaux.
entre le plateau et la vallée. Il y a encore, aujour­
d ’hui, un canal souterrain qui débite toute l’année U N CURIEUX CIMENT
par une ouverture affluant à mi-hauteur du plateau.
Ces vestiges attestent la prospérité d ’une région Les autels dressés à l ’Est sont orientés vers le
qui, ne recevant rien du dehors, devait nourrir elle- soleil levant. En face d ’eux, il y a un terrain assez
même une population très nombreuse. vaste pour contenir une armée ou la population
Sur les rives de ces lacs, des figures ont été sculptées entière de la région ; tout près, une petite colline
qui devaient se refléter dans l’eau, formant des a été aménagée pour représenter, si on la regarde
effets étonnants. sous un certain angle, un roi ou un prêtre, assis
sur un trône, les mains jointes, priant.
U N E FORTERESSE Vers le Sud, sur une hauteur d ’environ 50 ou
60 mètres, des figures sculptées se dressent de
Pour la défense de ce centre hydrographique vital tous côtés. Orienté à l’Est, un autel dépasse de
et de cette riche contrée, le plateau entier avait 15 mètres le niveau de la plaine environnante. A
été converti en forteresse. Sa périphérie, dans la partir de sa base, descendant vers la plaine, une
plus grande partie de sa longueur, et pour des pente rapide montre une surface lisse, paraissant
armées ennemies dépourvues d ’explosifs, était avoir été obtenue avec un ciment.
absolument inexpugnable. Dans les secteurs acces­ Cette pente, semblable à celle des autres autels,
sibles, on rencontre les traces de fortifications est traversée par des lignes qui font supposer que
cyclopéennes qui en interdisent l ’entrée, tant à le revêtement du sol a été réalisé par morceaux
cause des pentes abruptes que des degrés successifs pour prévenir les effets de la dilatation.
de défense à gravir. Ce ciment, qui imite la texture du roc naturel
Sur un de ces points, deux énormes rochers ont exposé aux éléments, semble revêtir aussi certaines
été fortement creusés à la base afin de rendre figures. En enlevant une première couche de ce
l’ascension directe impossible, et ils ont été reliés, matériau, nous avons noté la présence, immédia­
à l’arrière, par un mur fait de grosses pierres. On se tement en dessous, de boutons ronds en saillie,
trouve en face d ’un immense rempart dont qui semblent y avoir été placés pour la supporter,
la technique atteste l ’expérience militaire des pour empêcher qu’elle ne glisse durant le temps
constructeurs. On rencontre des vestiges de routes nécessaire à son durcissement.
couvertes, bien protégées et, même, à certains
endroits, de petits forts dont les toits ont disparu. CONTACTS AVEC L ’ÉGYPTE?
On peut y voir aussi les grosses pierres qui
formaient le m ur et la colonne centrale qui Deux sculptures, à quelque distance l’une de
soutenait le toit. Il y a encore des postes l’autre, représentent la déesse Thueris, qui
d ’observation pour les sentinelles à tous les points présidait, en Égypte, aux accouchements. C ’était
surplombant les trois vallées. Sur quelques-uns la déesse de la fécondité et de la perpétuation de
de ceux-ci, se dressent des sortes de grandes dents la vie. Sa figuration est très originale : un hippo­
de pierre, qui affleurent du sol et font penser à potame femelle, debout sur ses pattes postérieures,
d ’anciennes machines de guerre conçues pour portant une sorte de calot rond sur la tête. Avec
jeter des blocs sur les assaillants. son museau proéminent, son ventre énorme et le

Le plus ancien 11 haut lie u " du m onde?


signe de la vie dans sa main droite, cette figure époques de l’année, ont révélé la statue d ’un gisant,
conventionnelle ne peut avoir été reproduite à âgé, veillé par deux femmes, et de quelques figures
Marcahuasi par hasard. Et, comme j ’ai découvert d ’animaux représentant, peut-être, les quatre
plusieurs figures qui ressemblent à des sculptures éléments de la nature.
égyptiennes, l’une à moitié exécutée, on doit La projection directe, sur l’écran, du négatif de
envisager la possibilité de très anciens contacts l ’une de ces photos fait apparaître une seconde
entre les deux cultures. figure. On voit, à l’endroit où se trouve la tête
Sur le bord Ouest du plateau, à environ 100 mètres du premier personnage, le visage sculpté d ’un
de l’abîme, un ensemble d ’énormes rochers forme homme jeune, les cheveux sur le front, qui vous
un autel tourné vers le soleil couchant. On appelle regarde avec une expression noble et fière. Je
cet endroit : les « Mayoralas », nom moderne qui n ’essaierai pas d ’expliquer ce mystère sculptural
s’applique aussi aux jeunes filles qui chantent que seule la photo découvre.
et dansent, selon la tradition, aux festivals
rituels qui ont lieu pendant la première semaine U N MYSTÉRIEUX QUADRILLAGE
d ’octobre. L ’ancien nom de ce groupe de chan­
teuses était « Taquet », nom également attribué à Le plus important des monuments, par la perfection
la masse rocheuse. Sans aucun doute, il s’agit d ’un du travail, est un double rocher haut de plus de
autel édifié en vue de chants religieux et arrangé 25 mètres. Chacune de ses parties semble repré­
en forme de conque acoustique pour amplifier senter une tête humaine. En réalité, au moins
le son. 14 têtes d ’hommes sont sculptées, figurant quatre
La fête commence près de San Pedro de Casta, races différentes. Son nom le plus ancien est « Peca
sur la route qui monte au plateau, en un lieu Gasha » (la tête du Couloir). On l’appelle main­
appelé Chushua, aux pieds d ’un grand animal en tenant, dans la région, « La Cabeza de l’Inca » (La
pierre, ressemblant aux animaux fabuleux créés par Tête de l’Inca) (1). Comme il ne ressemble en rien
l’imagination des artistes asiatiques : le Huaca à une tête d ’Inca, il est probable que ce nom lui a
Mallco. Autour de cette sculpture, suivant la été donné pour le situer dans les temps « les plus
tradition, les hommes, seuls, une nuit du début anciens » (2).
d ’octobre, avant la saison des pluies, célèbrent la
première cérémonie, inaugurant la semaine de (1) Une photographie en a été publiée dans le précédent n° de
fêtes en l ’honneur de Huari. Les autres fêtes se PLANÈTE.
(2) En se référant aux récits des chroniqueurs espagnols de la
déroulent, avec le concours des femmes et des conquête, et en accord avec leurs observations personnelles, on
chanteuses, dans les alentours et dans l ’enceinte peut avancer :
— que des sculptures en pierre anthropomorphiques et zoomor-
de la ville. Ces festivités témoignent encore aujour­ phiques ont existé en différentes régions du Pérou et que l’Inca
d ’hui de l 'étonnante vitalité des sentiments religieux Yupanqui a eu connaissance de ces sculptures ;
— que ces sculptures ont été attribuées à des hommes blancs,
de l’ancienne race, préservée à travers les âges, barbus, appartenant à une race légendaire ;
malgré les persécutions acharnées et en dépit de — que les Huancas, habitant, lors de l'arrivée des Espagnols, toute
la région centrale du Pérou où se trouvent Marcahuasi et Masma,
l’oubli de la source religieuse originelle. ont été toujours considérés comme les plus habiles ouvriers de
A l’extrémité N ord du plateau, deux énormes l'empire Inca pour les travaux de la pierre ;
crapauds s’étalent sur un autel semi-circulaire — que cette ancienne race de sculpteurs avait laissé des inscriptions.
A Marcahuasi, j’ai trouvé deux rochers, malheureusement abîmés
tourné vers l’Ouest. Les prêtres, une fois par an, par les ans, qui semblent avoir été couverts d’inscriptions. Il y a aussi
au solstice de juin, voyaient le soleil se lever des « petrographs » différents de ceux déjà connus : par une habile
combinaison d’incisions et de reliefs, le sculpteur a exécuté des
exactement sur la figure centrale. images qui doivent être regardées d’un certain point de vue ; quel­
Cet autel appartient à un ensemble, presque quefois, l’effet est réalisé lorsque la lumière du soleil arrive sous un
certain angle; d’autres ne sont apparentes que dans le demi-jour.
circulaire, de monuments ayant à son centre un L ’étude de ces images est difficile. Pour bien les saisir, il convient
mausolée, en très mauvais état, mais dans lequel de les photographier à diverses époques de l’année. Nous avons
découvert des reproductions abîmées d ’étoiles à cinq et six branches,
une centaine de photographies, prises à différentes de cercles, de triangles et de rectangles.

Les civilisations disparues


, ,
Le plus important des monuments : 14 têtes figurant 4 races taillées dans
un rocher haut de 25 mètres. Sous le menton et sur le cou de ce personnage :
un quadrillage fa it avec des points noirs gravés dans le roc. Comment ? Pourquoi ?
Les Égyptiens ornaient de quadrillages analogues la tête de leurs dieux.
L’inscription la plus notable est placée sur le cou tivement les positions extrêmes de déclinaison
et à la base du menton de la figure principale de du soleil.
la « Tête de l’Inca ». Imaginez des lignes doubles Les figures sont anthropomorphiques et zoomor-
faites avec de petits points noirs gravés dans le roc phiques. Les premières représentent au moins
de manière indélébile. Il semble presque incroyable quatre races humaines, dont la race noire. La
que ces points aient défié le temps, peut-être sont-ils plupart des têtes sont sans coiffure, mais quelques-
gravés en profondeur. L ’inscription reproduit la unes sont couvertes d ’un casque de guerrier ou
partie centrale d ’un échiquier. Un quadrillage d ’un chapeau.
analogue à celui que les Égyptiens gravaient sur
la tête de leurs dieux. POURQUOI DE TELS ANIM AUX ?
De même que les inscriptions, les souvenirs du
passé se sont peu à peu effacés. L ’idée courante, Les figures zoomorphiques offrent une extrême
dans la région, est que le plateau est un lieu hanté. variété. Il y a des animaux originaires de la région,
Quand j ’y suis arrivé, on m ’a raconté que, à tels le condor et le crapaud; des animaux
une certaine époque, les meilleurs magiciens et américains, tortues et singes, qui ne pouvaient vivre
guérisseurs se rassemblaient là et que chacun des à une telle altitude; des espèces — vaches et
rochers représentait l’un d ’eux. chevaux — que les Espagnols apportèrent; des
animaux qui n ’existaient pas sur le continent —
DES SCULPTURES LUMINEUSES non plus dans les temps préhistoriques — tels
l’éléphant, le lion d ’Afrique et le chameau ;
Si plusieurs figures peuvent être reproduites également, quantité de figures de chien ou de têtes
photographiquement, un nombre beaucoup plus de chien, totem des Huancas, même à l’époque
grand ne peut être apprécié que sur les lieux, de la conquête.
sous certaines conditions de lumière, et par des Les sculpteurs ont réalisé ces figures en utilisant
sculpteurs ou des personnes familiarisées avec ce aussi des jeux d ’ombres qu’on peut apprécier
travail. Les sculptures ne sont parfaites que vues surtout durant les mois de juin et de décembre
sous un angle donné, à partir de points bien déter­ quand le soleil envoie ses rayons des points
minés ; hors de ceux-ci, elles changent, disparaissent extrêmes de sa déclinaison. Ils ont, pareillement,
ou deviennent d ’autres figures ayant, aussi, leurs profité des ombres en ciselant des cavités dans le
angles d ’observation. Ces « points de vue » sont roc afin que leurs bords projettent des profils
presque toujours indiqués par une pierre ou une exacts à un certain moment de l’année pour former
construction relativement importante. une figure ou la compléter.
Pour l’exécution de ces travaux, on eut recours à Tout cela incite à croire à l ’existence d ’une race
toutes les ressources de la sculpture, du bas-relief, de sculpteurs au Pérou qui fit de Marcahuasi son
de la gravure et à l’utilisation des lumières et des plus important centre religieux et, pour cette
ombres. Les uns sont visibles seulement à certaines raison, le décora à profusion. Nous pourrions
heures du jour, soit toute l’année, soit seulement rapprocher cette race de sculpteurs des artistes
à l ’un des solstices s’ils demandent un angle préhistoriques qui ont décoré, avec des peintures
extrême du soleil. D ’autres, au contraire, ne murales, les cavernes d ’Europe (1).
peuvent être appréciés q u ’au crépuscule, quand
aucun rayon ne tombe sur eux. U N DES HAUTS LIEUX MAGIQUES
Beaucoup sont reliés les uns aux autres et aux DU MONDE
« points de vue » correspondants, permettant de
tirer des lignes droites réunissant trois points Il y a une parenté très proche entre les sculptures
importants, ou plus. Quelques-unes de ces lignes, de Marcahuasi et celles qui décorent, en très grand
si on les prolongeait, signaleraient approxima­ nombre, la petite île de Pâques : la technique des

46 Le plus ancien “ haut lieu ” du monde ?


sculpteurs est la même ; ils ont, notamment, repré­ sculptures, est l’expression magnifique et l’ouvrage
senté les têtes sans yeux, taillant les sourcils de le mieux conservé d ’une époque de la préhistoire
manière à produire une ombre qui, à un moment où l’homme, en différents lieux éloignés les uns
donné de l ’année, dessine l ’œil dans la cavité. des autres, a travaillé le roc naturel et sculpté les
M. Le Gallic, à qui j ’ai soumis ces photographies, montagnes (2).
arrive après une étude approfondie à la conclusion DANIEL RUZO.
que ces ouvrages, d ’un type extrêmement archaïque,
ont été conçus par une mentalité humaine inter­
médiaire entre celle des paléolithiques ou mésoli­
thiques anciens — dont les Australiens sont la
dernière relique — et la mentalité, si connue, des
grands empires où la taille des pierres, la géométrie,
l ’arithmétique de position, avec figuration du zéro,
l’élévation des Pyramides, sont les traits les plus
saillants.
Par là, M. Le Gallic renforce l ’opinion que j ’ai
émise en 1954 : M arcahuasi est moins un centre
de lieux d ’habitation que de lieux de réunion des
fils du même clan. L ’ensemble de monuments et de
sculptures, sur les 3 km 2 du plateau, constitue une
œuvre sacrée comme les alignements de Carnac
ou les grottes des Eyzies. On peut, si on veut, y voir
un « bois sacré » des légendes européennes.
Depuis janvier 1953, en des conférences publiques
et privées, dans des revues, brochures et journaux,
j ’ai fait connaître aux investigateurs du passé,
l’existence de ce merveilleux ensemble qui, à travers
des catastrophes géologiques, et malgré le fanatisme
et l ’ignorance, est arrivé miraculeusement jusqu’à
nous, mutilé par les siècles, mais parfaitement
reconnaissable.
Trois archéologues, les docteurs Albert Giesecke,
Hans Schindler Bellamy et le professeur Peter
Allan, spécialistes des anciennes cultures sud-
( 1) On trouve encore des « petrographs » obtenues grâce à des vernis
américaines, ont visité avec moi le plateau de indélébiles : rouges, noirs, jaunes et bruns, semblables à d’autres,
Marcahuasi. Ils considèrent que son étude est du découvertes dans le département de Lima, mais moins anciennes,
à mon avis, que les grandes sculptures.
plus haut intérêt scientifique. (2) Chaque époque a ses préjugés. Elle se croit porteuse de la vérité
J ’ai l’espoir que nombre d ’autres chercheurs et n’accepte pas les conceptions qui ont été des vérités fondamentales
pendant les siècles antérieurs. Nous insistons : les artistes de la
s’intéresseront à mes travaux pour les continuer culture que nous étudions furent de merveilleux sculpteurs, mais
et leur donner le rang qu’ils méritent dans avec des techniques et des idées sur l'art profondément différentes
des nôtres. Une communion intime avec la nature apparaît dans
l’ensemble des connaissances préhistoriques. leurs travaux. On ne trouve pas de symétrie, ni aucune expression
Ainsi, une grande expression culturelle du passé de la pensée abstraite, tels que la perpendiculaire et les parallèles qui
ne se rencontrent jamais dans notre monde physique. Si, à cette
restera vivante dans la réalité spirituelle de notre qualité d ’œuvre magique et spirituelle, on ajoute l’action des
temps. éléments auxquels ces travaux ont été exposte pendant des siècles,
on peut comprendre pourquoi les archéologues, qui, dans le passé,
Nous nous trouvons devant un fait surprenant, ont visité cet endroit, ont considéré ces vestiges comme une curiosité
mais indéniable : ce plateau, avec ses milliers de naturelle.

Les civilisations disparues


Assur : grandeur et terreur
Jacques Ménétrier

Le champ de l ’histoire, qui couvre au maximum sept mille années,


est incroyablement étroit si on le compare à la durée de l ’espèce
humaine... Si nous assimilons l ’existence de l ’humanité à la vie d ’un
homme, l ’ensemble de ce que nous appelons l ’histoire représenterait
à peine une journée de cette vie. ja c q u e s m a d a u l e .

Au début du XIXe, on ne connaissait LA RÉVÉLATION D U REDOUTABLE MONDE ASSYRIEN


des Assyriens que ce qu’en rap­
porte la Bible. La première « His­ Après Sumer, voici Assur. A la civilisation sumérienne, rude mais
toire de l’Art dans l’Antiquité », riche de culture, de perspectives et de sérénité, succède une hégémonie
de l’égyptologue Perrot, date de
1882. Les recherches collectives et brutale où la raison d ’État se fonde sur la sujétion et la violence.
les fouilles systématiques de ces L ’im portant ouvrage d ’André Parrot (1) nous offre la possibilité
trente dernières années ont tout d ’examiner objectivement l’histoire et l’art d ’une époque resurgie
remis en question. Et le bassin vivante, après 2.500 ans de silence et d ’ensevelissement. Aux légendes
mésopotamien ne nous a pas encore, sanglantes des Assyriens, nous pouvons maintenant substituer, grâce
sans doute, livré tous ses secrets. à l’archéologie moderne, une vision plus exacte d ’un monde cruel
Dans l’admirable collection « L’Uni­ mais toujours actuel.
vers des Formes », dirigée par Assur, Ninive, Nimrud, ressuscitées dans l’essentiel de leurs palais,
André Malraux, André Parrot révé­
lait en 1960, au grand public cultivé, de leurs temples, de leurs décors, furent, de toute évidence les cités
}a civilisation et l’art de Sumer. capitales d ’une tyrannie fondée et maintenue, pendant 6 siècles sur
Descendant le cours du temps entre la guerre et la subversion. Ce « monde dur, qui ne savait plus sourire »,
le Tigre et l’Euphrate, il nous livre fut celui de conquérants et de despotes obsédés par un messianisme
aujourd’hui la somme des connais­ belliqueux. Il s’exprima dans une apologie de la force brutale, par
sances actuelles sur le monde assy­ une glorification de la violence.
rien. A cet énorme ouvrage, publié
simultanément en quatre langues, DE L ’HOM M E ADORANT AU SURHOM M E IMPLACABLE
comportant plus de 500 illustrations
et cartes, répond la considérable
exposition du Petit Palais consacrée Entre le Tigre et le grand Zab, aux côtés des plaines fertiles de Méso­
à l’art en Iran. Ainsi se trouvent potamie, au Nord-Est des civilisations d ’Ur, de Lagash et de Mari,
rassemblés sous nos yeux de contem­ dans un pays de pierre, un état naquit par le combat et le rapt pour
porains du futur, les plus importants
(1) « Assur », Gallimard.
témoignages des millénaires pré­
chrétiens et d’un art où, comme
l’écrit Malraux, « le sacré est le
domaine suprême du fantastique ».

L’art fantastique de tous les temps


étendre son hégémonie à l ’Asie M ineure et à
l’Égypte thébaine. Jam ais il ne trouva sa stabilité;
sa suprém atie précéda de peu sa chute et sa
destruction. Il fut le prem ier de ces « empires
de mille ans » qui ne seront jam ais q u ’une fuite
en avant, vers la fatalité.
Cette aventure perm anente, comme les lieux où
elle se déroula, im pliquent un dynamisme, une
rudesse, que nous retrouverons dans l’art d ’Assur
comme dans ses vestiges historiques. A ceux-ci
nous pouvons reconnaître deux périodes succes­
sives. La première, celle de l’essor, donne encore
aux dieux et aux génies un sens protecteur ; les
rois y sont des « adorants » qui sollicitent l’aide
divine et qui consacrent à celle-ci une grande p art
de leurs monuments. La seconde, celle de l’apogée,
sera une glorification du despote, de ses conquêtes
et de sa puissance surhum aine ; la divinisation du
Roi et de ses pouvoirs deviendra l’unique thème
d ’une propagande m onum entale. L ’une comme
l’autre im pliqueront quelques caractères com m uns
qui laissent à A ssur un relief saisissant, évo­
cateur de toutes les « volontés de puissance ».
Le gigantisme, l’orgueil donnent son sens à
l’art m onum ental d ’Assur. U tilisant un m atériau
plus solide et plus durable que la brique, il s’a t­
tacha à réaliser une architecture colossale où
s’intégraient naturellem ent les procédés du haut-
relief. La sculpture assyrienne est presque entiè­
rement spécialisée dans cette technique et rares
sont les œuvres détachées d ’un sup p o rt mural.
C ette orientation me paraît liée aux impératifs
m onum entaux d ’ouvrages collectifs, particuliè­
rem ent adaptés aux exigences d ’une propagande
et d ’une divinisation des monarques. Il faut,
d ’ailleurs, reconnaître dans cette association
intime de l’architecte et du sculpteur, une m arque
du grandiose qui n ’appartient q u ’aux autocraties
ou aux théocraties placées au-delà du contingent.
Les m onum ents d ’Assur témoignent, ainsi, d ’une
grandeur qui, pour être barbare, n ’en est pas moins
adm irable dans son orgueil tout-puissant et son
désir d ’éternité.

50 A s s u r : g ra n d e u r et te rre u r
Dur-Sharrukin (Khorsabad) / Génie j VIIIe av. J.-C
U N ART QUI S’OPPOSE A LA VIE écrasant des roues de ses chars une vie pantelante.
Rien n ’échappe à l’assurance d ’une victoire
Mais cette apologie implique une redoutable répétée, de l’invulnérabilité du Maître et de ses
contrainte, celle d ’un conditionnement artistique serviteurs. « Gloire au Vainqueur » et, surtout,
à des conformismes tyranniques et politiques, « Malheur aux vaincus ».
bien étrangers à la création. Assur, dans ses cités Il est évident que l’art monumental, le condition­
illustres, ne se reflète q u ’à travers des poncifs, nement artistique et la propagande n ’appar­
des conventions systématiques, des interprétations tiennent pas en propre à Assur. Il est même impor­
symboliques, des procédés monotones qui pro­ tant de remarquer la coexistence historique des
voquent un envoûtement mais qui suscitent certai­ premiers rois assyriens, de Ramsès II et des
nement un malaise et, même, une répulsion. Doriens, la communauté des mœurs et des témoi­
L ’identité des effigies royales, les différences gnages entre Assur, le nouvel empire égyptien
d ’échelle entre le Maître et ses victimes, la répé­ et les récits homériques. Mais le monde d ’Assur
tition des gestes de destruction, la monotonie des se singularise par l’unité de ses thèmes, la brutalité
scènes de carnage, le caractère inexorable de la de ses affirmations et le réalisme de ses témoignages.
guerre et de la destruction deviennent, pour le Devant ce passé resurgi, on ne peut que se
spectateur, une obsession puis une angoisse. Et souvenir et s'émouvoir, tant nous paraît proche,
l’admirable réalisme des sculpteurs assyriens presque familière, cette manifestation antique
s’efface devant les contraintes qui pèsent sur leur d ’une violence et d ’un fanatisme qui n ’ont pas
métier, pour n ’en plus faire q u ’un art officiel, un abandonné la scène de l'Histoire. Ces hauts-reliefs
art de commande, un art conformé, un art profané. auraient pu être inspirés par les illuminés du
La propagande apparaît, en fait, le but ultime de « sang et de la race » pour ne citer que ceux-là.
cet art monumental conditionné. Nous en saisissons Et aussi, ces cités monumentales auraient-elles
d ’autant mieux le sens, sinon l’utilité, que nous pu trouver leur fin dans l’incendie et la destruction
vivons aujourd’hui sous son emprise et que nous du monde hitlérien.
pouvons en mesurer l’influence collective. En
Assur, elle paraît avoir été élevée à la hauteur d ’une LE SOURIRE EN CACHETTE
institution, voire même d ’une politique.
Les rois assyriens sont stéréotypés et il est diffi­ Mais Assur ne fut-elle que cette barbarie? L ’ou­
cile d ’en connaître la véritable personnalité. Leurs vrage d ’André Parrot nous permet d ’entrevoir
images identiques expriment la force, la domi­ d ’autres perspectives, d ’aérer l’étouffante atmo­
nation et la divinité. Elles deviennent une abs­ sphère des cités assyriennes.
traction, d ’autant plus redoutable q u ’elle se Un art provincial a su se libérer des scènes offi­
sépare de toute humanité. cielles, des écrasantes images monumentales pour
Les dieux sont des génies favorables aux desseins retrouver ou maintenir une part de liberté, d ’huma­
impérialistes et sont moins des protecteurs que nité. Utilisant plutôt la peinture, la statuaire, le
des épouvantails guerriers. bronze que le haut-relief, un artisanat nous a
Les bêtes se muent en monstres agressifs, tendus transmis des scènes plus vivantes, plus originales,
vers la proie commune et avides de sang. des visages plus personnels, des animaux plus
Les scènes sont toutes militaires, les combats sont familiers.
tous victorieux, les ennemis sont tous des vaincus, Un art domestique va encore plus loin dans une
des captifs, des suppliciés ou des déportés. libération et un plaisir de vivre. Les décorations
Les chasses sont des entraînements au combat murales, les ivoires, les bijoux, la glyptique
corps à corps et les animaux sont tous des victimes témoignent d ’êtres humains bien différents des
immolées par le Roi. symboles despotiques et guerriers. Toute grâce
La gloire de Nemrod est celle d ’un surhomme ne s’était pas perdue ; elle est demeurée celée dans

Assur : grandeur et terreur


Ninive / la défaite des Élamites / VIIe av. J.-C.

Muséum >
Ninive / siège de Lachish / détail de la population déportée / VIIe av. J.-C.
Kalakh / Assurnazirpal chassant le lion / IX e av. J.-C.
une vie intime dont on peut espérer des bonheurs, il nous a livré des docum ents évocateurs de cett
des plaisirs, des passions autres que ceux de vie privée, de cette existence provinciale. Il va,
P « âge de fer ». Le « sourire » ne s ’était pas de plus, étendre son enquête aux confins histo­
entièrem ent effacé. riques et géographiques de l’Em pire assyrien pour
Le grand mérite du livre de P arrot est d ’avoir y retrouver à la fois la perm anence de la civilisation
élargi et éclairé les sombres décors d ’Assur. Déjà, et la continuité de la culture.

54 Assur : grandeur et terreur


(Louvre)

Avec la décadence assyrienne, se réanim e Yart 2 siècles mais elle tém oignera d ’un retour vers la
de l'Iran (1). Les apports com posites de l’U rartu, civilisation et la culture millaire de la M ésopo­
du Luristan, de Zagros, des steppes, les trésors de tamie. Cet art, fragile par sa matière elle-même,
Ziwiyé m aintiennent et renouvellent un art nous a livré assez de briques colorées, de bas-reliefs,
synthétique. (1) Voir p. 143 de ce même numéro de Planète, notre analyse de
La période Néo Babylonnienne ne durera que 1 exposition « Sept mille ans d ’A rt en Iran ».

L ’art fantastique de tous les temps 55


d ’images familières, d ’œuvres écrites pour mesurer
l’éphémère d ’une barbarie qui l ’avait subjugué.
Ici les thèmes assyriens, lo rsq u ’ils persistent, ont
perdu leur brutalité, leur dynamisme, leur m ono­
tonie et une détente se fait jo u r dans des décors
inspirés par une paix intérieure.
L 'art achéménide (qui participe de l ’art de l ’Iran)
procède lui aussi d ’un impérialisme guerrier. Mais
il diffère profondém ent de l ’esprit assyrien. Les
influences culturelles, grecques et égyptiennes,
hum anisent les thèmes. Le conform ism e et la
propagande deviennent tolérables. Les scènes
sanguinaires disparaissent pour être remplacées
par des triom phes de la paix et une pacification
des hommes. U n art d ’Em pire véritable naît et se
poursuit sous Alexandre et ses successeurs. Il tend
aux synthèses heureuses et à la sérénité. Les dieux
eux-mêmes se transcendent et A hura-M ayda écarte,
idéalement, les rites sanglants des divinités guer­
rières. Le dieu et l ’hom m e retrouvent leurs
échelles et leurs rapports.

LE T É M O IG N A G E D ’U N RISQ U E
P E R M A N E N T D E L ’H IST O IR E

Assur a disparu et, avec elle, un clim at de violence,


de contrainte et de barbarie. La peinture se libère
des conventions. La littérature transform e les
récits sanguinaires en épopées, en légendes, en
mythes. La musique, de militaire, redevient un art
d ’harm onie. Il semble q u ’un cauchem ar se soit
dissipé et que, au réveil, l ’hum anité retrouve ses
valeurs et son devenir.
Mais Assur demeure, tém oin d ’un risque p er­
m anent de l 'H istoire. A toutes les époques, et en
voici la preuve, la tyrannie et la sujétion ont
menacé des civilisations assoupies dans leurs
facilités. Le m onde gigantesque, orgueilleux,
brutal d ’Assur fut englouti. Il appartenait au
xx e siècle de le ressusciter, afin, peut-être, d ’en
tirer leçon.
JACQUES M ÉN ÉTRIER.

56 A s s u r : g r a n d e u r e t te r r e u r
Tell Halaf / déesse aux longues torsades / début du premier millénaire. (Berlin, puis Tell H alaf Muséum)
Nimrud / « Monna Lisa » / VIIIe av. J.-C. (Musée de Bagdad)
Maison improbable, demeure du vide.
Un peintre fantastique inconnu
J a c q u e s S tern b erg

D ’après mon expérience personnelle, je ne puis douter que l ’homme,


quand il perd conscience de ses liens avec la terre, séjourne vraiment
dans une autre vie incorporelle, dont il ne garde, au réveil, que des
souvenirs vagues et confus. P. l o v e c r a f t .

C A R EL W ILL IN K , PH O T O G R A PH E D U RÊVE

Il pleuvait sur A m sterdam , ce matin-là.


E t c ’est sans doute parce q u ’il pleuvait, ce dimanche, que j ’entrai,
transi, au Stedelijk Muséum qui est l ’équivalent du Musée d ’A rt
M oderne de Paris. Entre une avalanche de Van G ogh — les plus
beaux y sont — et un déluge d ’abstraits, je tom bai soudain dans
trois vastes salles tapissées de tableaux sans bavures, évidents et
singulièrem ent nets. Après tan t de taches et de biffures, je ressentis
le choc de me voir cerné par de vastes toiles peintes, non seulement
avec un réalisme de caméra, mais avec une obsédante prédilection
pour les bleus, les verts et les gris des paysages de Breughel.
Puis, je m ’approchai des toiles. Et m on étonnem ent to u rn a vite à
l’oppression. La minutie m aniaque avec laquelle ils étaient peints,
Découvert par nous ces paysages, les faisaient ressembler à de simples photographies,
à Amsterdam mais il s ’agissait bien de ces « photographies du rêve » dont parle
un homme étrange, Dali. Avec la différence que celles de Dali lui-même sont de véritables
un artiste ignoré, explosions du délire et du saugrenu alors que celles-ci ne décalaient
un Lovecraft flamand. q u ’imperceptiblem ent la réalité. Mais j ’étais pris et me laissais gagner
par le climat de ces grands espaces, de ces statues, de ces palais aban­
donnés dans une nature également désertée, à des milliers de kilo­
mètres et d ’années de notre m onde des vivants. Et de tableau en
tableau, la fascination que je ressentais prenait de la densité. Bref,
je notai le nom du peintre : Carel Willink. Et je notai également
q u ’il s ’agissait d ’une rétrospective, puisque certaines toiles dataient
de 1936.

L'art fantastique de tous les temps


Enfin ce Paris des rêves nettnvé de son pittoresque et réduit à la plus simple expression de cauchemar.

IL A C O N N U LES G R A N D S ABSTRAITS étage d ’une petite maison à l’angle de deux quais,


A V AN T D E C H O ISIR presque dans les jardins du célèbre Rijksmuseum.
Agé de 60 ans, il avoue q u ’il eut fort longtemps
Le lendemain, j ’allai rendre visite à Carel Willink des difficultés d ’argent. En Hollande, cependant,
lui-même. Je ne savais pas exactement s ’il s ’agissait il a acquis une certaine notoriété : avec un pinceau
de grande ou de très mauvaise peinture, mais je capable de rendre une mouche plus vraie que
savais à coup sûr que rarem ent de simples tableaux nature, il exécute des portraits alimentaires, de
m ’avaient inoculé autant d ’inquiétude et d ’ém er­ grandes bourgeoises et d ’hommes d ’affaires du
veillement. Cela sans parler de la stupeur de pays. De cette activité parallèle, W illink parle
découvrir en plein centre d ’un musée municipal avec un certain sourire qui p o u rrait bien être
un peintre de l’étrange que M arcel Brion ne celui du mépris. Mais de toute façon, l ’homme est
mentionne même pas dans son rem arquable distant. C ourtois et distant. Le visage sévère, les
Art Fantastique (1). yeux bleus froids, la bouche mince.
Carel Willink habite A msterdam, où il est né. Ses premières toiles rem ontent à 1924. Elles ont
Il y vit assez m odestem ent, dirait-on, au deuxième de quoi stupéfier l’analyste : elles sont réso­
(.1) L ’influence du groupe Planète ne cesse de s’étendre. Deux lument abstraites ! A cette époque, Willink, étudiant
ouvrages sur l ’art fantastique viennent de paraître. L ’un de la peinture en Allemagne, faisait partie du groupe
René de Solier (éd. Jacques Pauvert), l’autre de Marcel Brion
(éd. Albin-Michel). Der Sturm — (l’Allemagne était alors le véritable

Un palais qui semble foudroyé


par un orage d'un autre monde...
Une terrasse avec un gouffre...
60 Un p e in tre f a n ta s tiq u e in c o n n u ... un endroit comme un autre , entre ailleurs et nulle part...
creuset de l ’art moderne) — et il subissait l’in­ chercherait en vain à situer dans le temps. Sur le
fluence de Kandinsky et de Paul Klee. A Paris, pavé mouillé d ’une rue déserte quatre hommes en
Willink fréquente l ’atelier de Le Fauconnier. Il y imperméable saluent un zeppelin qui traverse
assimile quelques influences supplémentaires. En l ’orage. Figés au milieu des ruines de Pompéi,
particulier celle de Fernand Léger. Puis celle se tournant le dos, quatre hommes — dont un en
du surréalisme. Sa peinture tourne à l ’allégorie smoking — attendent on ne sait quel G odot...
vaguement teintée de futurisme. N ous sommes à
quelques années du calme séisme créateur qui va « J ’A IM E BIEN
em porter Willink. Dès 1930, il abandonne les Ê T R E E N T R E D EU X CHOSES... »»
symboles et l ’abstraction. Il sait où il veut en
venir : non pas raconter une histoire, mais saisir En 1934, Willink accom plit le dernier pas décisif
l ’instant précis qui p ourrait être l ’am orce d ’une dans sa manière de m ettre en images son angoisse
histoire. Déjà en possession d ’un sens certain de personnelle ; les personnages-m annequins dispa­
l ’insolite, m aître de sa virtuosité, il nous place raissent de ses com positions pour être remplacés
« en situation », au seuil même de l ’étrange. Dans p ar des statues antiques: qui fixent désormais le
un paysage impossible à situer dans l’espace, un vide de leurs yeux morts.
hom m e rem et une lettre à un cavalier que l ’on En dix ans, Willink s ’est trouvé, accomplissant

Que fo n t ces lamas parmi les vestiges d'une civilisation oubliée au seuil d'un rêve de paysage?
une véritable révolution sur lui-même. Un tour des peintres flamands. Ces statues blafardes, on
complet dans le sens des aiguilles de la logique. les trouve dans tous les parcs. Ces palais aban­
Parti d’une abstraction alourdie par trop d’ali­ donnés ne sont jamais que des copies de Versailles,
ments d ’avant-garde, il est revenu à une peinture de Monaco ou de quelque autre site classé. On a
dont la précision n ’a rien à envier à celle de ces déjà vu tout cela quelque part et souvent, même.
anciens maîtres hollandais qui savaient si bien Mais personne n ’a jamais vu l’addition de ces
poser une goutte de rosée sur le velours d ’un mêmes éléments en un seul lieu. Avoir pensé à
pétale. Mais ses toiles deviennent de simples cette addition, avoir réussi à lui donner les perspec­
et fascinantes images d’un irréel tellement précis, tives mêmes de l’effroi, avoir fondu ciels et mers,
tellement présent, agencé avec une telle harmonie déserts et cités mortes, trouées de lumière et routes
que l’on pourrait presque jurer avoir déjà aperçu de pierre, en un seul silence plein de chaos et
quelque part cette « irréalité ». d’harmonie, voilà bien la véritable réussite de
Dès la première seconde, en voyant Willink, en Willink. Son génie peut-être.
pénétrant dans son appartement, j ’ai dû aban­ Et rarement sans doute un peintre a-t-il réussi à
donner l ’hypothèse que j ’avais peut-être découvert évoquer la mort avec autant de froideur et de
un peintre naïf. netteté, à la cerner sans cesse sans jamais la
Il a lu Kafka en allemand en 1930, André Breton nommer, sans jamais la quitter du doigt. La
et Camus en français, Oscar Wilde et Faulkner sombre clarté qui écrase ces paysages du vide et
en anglais, Tchékhov et beaucoup d ’autres en de la peur, ne peut être qu’une lumière de mort.
néerlandais. Il a également lu beaucoup de livres Rien ne se perd dans cette nature, surtout pas
sur l’art de peindre. Il connaît ses classiques, des l’angoisse. Mais rien d’autre ne s’y crée. On ne
primitifs à Chirico en passant par Max Ernst. se voit ni vivre ni naître dans le monde de Willink.
— Dans vos tableaux, lui dis-je, il y a un décalage Mais on s’y voit mourir.
qui ajoute beaucoup d’étrangeté à l’atmosphère. Willink est-il un des plus grands peintres fantas­
C’est le jeu d’ombre et de lumière. Vos ciels sont tiques de notre temps ? C’est en tout cas le peintre
toujours couverts, noirs, des ciels d ’orage. Mais qui m ’a fait le plus peur. Il me faut peut-être
les statues et les palais projettent toujours une remonter à Lovecraft, à certaines images de
ombre sur des sols de craie. Comment l’expliquez- Nosferatu, à Beckett, aux cauchemars de Delvaux,
vous? à Kafka, pour retrouver une telle proximité de
— Je saisis le moment avant l’orage ou après l’épouvante.
l’orage. Le moment où un dernier rayon de soleil Sublime ou non, génial ou non?
perce encore. J ’aime cela. J ’aime bien être entre André Malraux, en 1930, avait visité l’atelier de
deux choses... Willink.. J1 n ’avait pas été convaincu, pas du tout.
C’est bien cela. Ce qui inquiète le pim dans les — Il faut quitter le réalisme, lui avait-il dit.
réussites importantes de Willink, c’est qu’appa­ Devenir abstrait.
remment ce ne sont que des paysages comme tant Peut-être avait-il raison. Mais pour d ’autres...
d’autres. Ces horizons lointains de montagnes Pas pour ce photographe d’un autre monde.
vertes qui plongent dans des lacs, appartiennent
à Breughel. Ces ciels menaçants sont une spécialité JACQUES STERNBERG.

L’art fantastique de tous les temps


L'autre monde dans la rue
Photos d’Izis

Je sépare la vue
De la chose vue. Mes je u x
Pensent les nouvelles îles.
K E N N ETH PA TCH EN.

L ’ŒIL TRISTE, DOUX ET FOU D ’UN PHOTOGRAPHE


Il y aura bientôt quinze ans paraissait un assez étonnant album de
photographies : « Paris des Rêves ». La plupart des grands poètes
français avaient accompagné de textes inédits ces photographies-
tableaux. Tous l’avaient fait, — de Breton à Supervielle, d ’Eluard
à Cendrars —, avec enthousiasme : au lendemain de la guerre, Izis
redonnait à la photographie les dimensions poétiques découvertes
par Brassaï. Depuis, Izis a publié un autre album célèbre : « Grand
Bal du Printemps », en collaboration avec Prévert, et le grand public
connaît ses reportages-poèmes de Match. Depuis, aussi, de nouvelles
écoles esthétiques sont nées dans la photographie, tout un mouvement
se développe, de la transposition à l’abstraction, du réalisme au
réalisme fantastique, comme on a pu le voir lors de la dernière bien­
nale. Mais Izis garde sa place privilégiée dans notre cœur : sa musique,
à la fois précise et nostalgique, aiguë et tendre, nous touche. «Aimer,
c’est voir, et voir est de l’ordre de la grâce », dit Jouhandeau. Izis
voit parce qu’il aime et c’est la lumière de la grâce qui impressionne
la plaque. Ici, il a cherché pour nous à travers les fêtes foraines, des
images d’une douloureuse beauté : personnages figés et masqués à la
frontière entre deux mondes, comme abandonnés dans un no man’s
land entre la réalité immédiate et une autre, improbable, impossible.
Somnambules qui cherchaient la fête éveillée, enfants changés en
statues barbares de l’enfance perdue...

Rue Lepic :
Aguigui, chanteur des rues. L’art fantastique de tous les tem ps
Marseille : Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre,
le medium Au-dessus des cornes venimeuses de la terre.
du Vieux-Port Il n ’y a de paix q u ’au-dessus des serpents de la terre.
La terre est une grande bouche souillée :
Ses hoquets, ses rires à gorge déployée,
Sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort
Me triturent l’âme. Attirez-moi dehors !
Secourez-moi, empoignez-moi, et toi, terre, chasse-moi !
Surnaturel, je me cram ponne à ton drapeau de soie !

MAX JACOB.

66 L’autre monde dans la rue


Parade pour Ils m ’ont dem andé si j ’avais le travail facile
la baraque Ce ne sont po u rtan t pas des imbéciles,
de la femme-léopard. Et cependant ce q u ’ils m ’ont dem andé est bête,
Com me on voit bien q u ’ils n ’ont jam ais été poète !
ANDRÉ SALMON.

L’art fantastique de tous les tem ps 67


Les chiens comédiens
de la Foire du Trône.

M a vie c ’est rien

Mais un tas de dieu sait quoi ;

J ’ai dit que ma vie c ’est rien

Q u ’un tas de dieu sait quoi.


Juste une chose après une autre

A joutée à tous les ennuis.

LANGSTON HUGHES.

Parade pour la baraque


de la femme-crocodile.

G rands yeux dans ce visage,


Qui vous a placés là?
De quel vaisseau sans mâts
Êtes-vous l’équipage?

Depuis quel abordage


Attendez-vous ainsi
Ouverts toute la nuit?

Feux noirs d ’un bastingage


Étonnés mais soumis
A la loi des orages,

Prisonniers des mirages,


Q uand sonnera minuit

Baissez un peu les cils


Pour reprendre courage.

JULES SUPERVIELLE.
Interview d'un calculateur prodige
Jacques Mousseau

S i un homme qui n'a vu que pendant un jour ou deux se trouvait


confondu che%_ un peuple d'aveugles, il faudrait qu'il p r ît le parti de
se taire, ou de passer pour fou. d id e r o t .

MACHINERIE INCONNUE DANS NOS PROFONDEURS ?...


Autre chose L’homme n ’utilise au même moment guère plus de 10% de ses capa­
que la mémoire cités cérébrales : l’année dernière, au cours d’un entretien dans son
bureau du Centre de Neuro-physiologie, à Neuilly, le professeur
Alfred Fessard, dont les travaux sur le cerveau sont connus des spécia­
Autre chose listes du monde entier, couvrait de son autorité scientifique une des
que l'intelligence idées les plus révolutionnaires de notre époque qui, par ailleurs, n ’en
est pas économe. Les découvertes et les créations, l’ensemble de la
civilisation dont l’homme s’enorgueillit, n ’ont été engendrées que
Autre chose par un bébé-humanité. Au siècle de la conquête du cosmos, l’homme
que le génie ne fait peut-être que commencer sa croissance. On connaît l’histoire
de cette jeune femme qui vient d ’acheter sa première voiture et arrive
dans sa famille à Périgueux en déclarant fièrement : « C’est merveilleux !
j ’ai fait les 700 km. sans changer de vitesse. » L’humanité est sem­
blable à cette innocente : elle s’admire d ’avoir parcouru un si long
chemin en première. Nous savons aujourd’hui qu’il existe une seconde,
et peut-être une troisième et une quatrième, mais nous ne savons pas
encore embrayer sur ces vitesses supérieures. Nous roulons à 10% de
notre rendement maximum. Les 90 % inexploités et inexplorés de
notre espace intérieur sont, selon une expression de Aimé Michel,
« la jachère de l’avenir ».
L’aventure humaine ne fait que commencer. Ce que nous avons fait
n’est rien en regard de ce qui reste à faire. De cette disponibilité que
le savant commence à cerner avec ses instruments de mesure, l’homme
a toujours eu une conscience vague. Des lamas thibétains aux

Lidoreau :
pendant 48 ans,
il a ignoré
son don prodigieux. Les ouvertures de la science
moines contemplatifs, des alchimistes aux thau­ Pendant une matinée entière, il m ’a parlé de ce
maturges modernes, la nostalgie profonde qui monde des chiffres vers lequel il s’échappe—«quand
guide les recherches est identique : l’être humain j ’ai besoin de me distraire ou de me détendre »...
se sait plus grand qu’il ne se connaît. L’étincelle C’était un samedi, et l’atelier était fermé. Entre
que les uns cherchent à faire jaillir et à nous, pendant deux heures, il y eut seulement le
entretenir dans l'effort n ’est-elle pas accordée micro d’un magnétophone.
à certains dès le départ? Les poètes et les philo­
sophes n ’ont cessé de s’interroger sur le génie : QUESTIONS ET RÉPONSES
« l’échelon inférieur, écrivait Meyrinck, vers 1930,
déjà s’appelle génie. Comment devons-nous Q — Je suis né le 24 juin 1932. Quel jour de
nommer les degrés supérieurs? Ils restent inconnus l’année était-ce?
de la foule et sont tenus pour légende ». Ils R — C’était un vendredi.
demeurent inconnus, mais ne sont plus tenus pour Q — J ’ai donc 29 ans. Combien ai-je vécu de
légende. jours, d’heures, de minutes, et de secondes...
Parmi les hommes que le destin éveille un peu Paul Lidoreau répond aussitôt sans réfléchir
plus que les autres, il en est que notre refus d’exa­ apparemment.
miner l’extraordinaire nous ont fait jusqu’à R — Vous avez vécu 10.592 jours...
maintenant dédaigner : les calculateurs prodiges. 254.208 heures...
Aimé Michel estime qu’«ils offrent peut-être à pour les minutes : 15.252.480 minutes... et enfin,
notre observation le seul phénomène psycho­ pour les secondes... 915.148.800 secondes.
logique supra-humain de cette planète ». En tout Q — Vous avez répondu immédiatement. Que se
cas leur existence s’explique plus difficilement passe-t-il à ce moment-là dans votre tête?
encore que celle d’un musicien génial. Ce fait R — J ’ai dans la tête mes barèmes qui tiennent
seul aurait dû suffire à retenir l’attention des compte des années bissextiles... Ils remontent
chercheurs. jusqu’à la naissance du Christ, sans oublier
Le plus connu de ces athlètes du calcul, Jacques l’avènement du calendrier grégorien qui provoque
Inaudi était un petit berger piémontais, fils de un décalage de onze jours. Une fois que j ’ai
berger, et petit-fils de berger. Sous l’effet de quelle calculé le nombre de jours, le reste est simple;
excitation son cerveau est-il devenu le royaume il suffit de multiplier par 24 pour avoir le nombre
des nombres? d ’heures; puis par 60, c’est-à-dire par 6, pour
Paul Lidoreau dirige, dans le quartier du Marais, avoir le nombre des minutes ; enfin par 6 encore
une entreprise artisanale de travail du cuir, depuis pour connaître le nombre de secondes.
plus d’un demi-siècle. A 76 ans, taille moyenne, Q — Pour vous, c’est un problème facile ou
trapu, massif, il ressemble aux pionniers de la difficile?
petite industrie du début du siècle : patron et R — Oh! c’est facile, très, très facile.
ouvrier à la fois, dirigeaht l’entreprise et y mettant Q — Vous faites, bien sûr, des calculs plus
la main. Quand il ferme les yeux, il cesse de compliqués?
ressembler à cette image. En lui quelque chose R — Oh oui!... Il y a surtout un problème qui
calcule plus vite et plus sûrement que la machine m ’est personnel. On me donne un nombre de
la plus étrange. 6 chiffres et je le décompose en 5 cubes parfaits
Il peut extraire instantanément la racine carrée et en 5 carrés parfaits. Je dois obtenir le résultat
ou cubique d ’un nombre de 9 chiffres ; en à moins d ’un millionnième près et enfin les racines
20 secondes celle d ’un nombre de 15 chiffres. Il doivent avoir au moins deux chiffres.
peut mentalement additionner 10 nombres de Q — Vous dites que ce problème vous est
36 chiffres chacun, ou décomposer un nombre en personnel ?
plusieurs racines carrées ou cubiques. R — Oui, je suis le seul à le faire. Inaudi décom­

Interview d'un calculateur prodige


posait un nombre de 4 ou 5 chiffres en 4 ou 5 carrés, dernier problème de cette catégorie que j ’ai fait
mais les racines pouvaient n ’avoir qu’un chiffre. reste inscrite dans ma tête...
La principale complexité de mon problème réside Q — Mais qu’est-ce qui reste inscrit? Le résultat
dans l’obligation que les racines aient au moins ou également toutes les étapes intermédiaires?
deux chiffres. R — Seulement le résultat, c’est-à-dire ce qui
Q — Je vais vous poser ce problème avec un est écrit sur la feuille de papier. Les étapes inter­
nombre que j ’invente au hasard... Par exemple : médiaires ne comptent plus. C’est un brouillon,
650.816. vous comprenez. A la fin de votre conversation,
Dans le bureau du vieil artisan, une scène vous pourrez le vérifier en me demandant certains
étrange. Il souffle et inspire profondément de ces résultats... Dans n ’importe quel ordre...
à plusieurs reprises. Puis il ferme les yeux. Le troisième carré, le deuxième cube... La
Son visage rose reste calme et serein. Il dit quatrième tranche des décimales du nombre
tranquillement : trouvé, en partant de la gauche. Cela n ’a aucune
— Nous allons commencer par les trois premiers importance, car je lis comme sur un tableau noir.
cubes... Q — Ce problème a-t-il été proposé à une
Il ne reste pas silencieux ; il n ’oublie pas ma machine électronique?
présence, alors que j ’ose à peine respirer. R — Je ne sais pas... Je ne sais pas si une machine
Parfois, il ouvre les yeux et inscrit des nombres pourrait arriver à un résultat...
sur deux colonnes séparées, en les nommant Q — Pourquoi?
à chaque fois. Il converse avec moi comme R — Parce qu’il faut réfléchir... Il faut commencer
un hôte qui cherche à être poli. par chercher des cubes, les soustraire du nombre
— Je suis sûr que je vais perdre du temps, car je proposé. Au fur et à mesure, il faut éliminer ceux
suis intimidé par le micro. qui ne conviennent pas. Il faut recommencer.
Il peut faire ses calculs prodigieux en pensant Il faut l’intelligence.
à autre chose. Il bavarde. Il dit des phrases Q — Ce genre de problème est fatigant pour
de politesse... vous?
— Et maintenant, les derniers carrés, avec les R — Non, pas du tout, pas du tout. Aucunement.
nombres décimaux. Ça, c’est beaucoup plus J ’étais impressionné par le micro du magné­
compliqué. tophone, c’est tout...
Quelques minutes après le début de ses Q — Il m ’a semblé que lorsque vous étiez sur
calculs — 3, 4 ou 5 — il atteint le résultat. le point de faire une erreur, vous le sentiez. C’était
A un mathématicien entraîné, muni de papier mathématique ou intuitif?
et de crayon, il faudrait plusieurs jours pour R — C’était intuitif... J ’avais trouvé le carré 16,
trouver la solution de ce problème. par exemple... j ’ai dit : Tiens, parce qu’il m ’a
Q — Êtes-vous obligé d ’écrire les nombres sur semblé qu’il était un peu fort... C’est l’intuition
une feuille de papier? qui m ’a dicté cette impression... Et dans mes
R — Non, pas du tout... Je le fais pour les calculs, je suis aidé par mon subconscient.
témoins, pour la vérification... Ils sont inscrits Q — Qu’est-ce que cela veut dire?
dans ma tête, comme sur un tableau, blanc sur R — C’est-à-dire que certains calculs se font
noir. tout seuls. Je connais les premiers chiffres par
Q — Ils restent longtemps écrits ainsi? cœur, mais le subconscient fait certains calculs.
R — Aussi longtemps que je ne fais pas un C’est évident... je n ’ai pas le temps matériel de
problème du même genre... Ils resteraient deux poser toutes les opérations. Les résultats me sont
mois, six mois... mais en fait je me pose ce problème imposés.
à moi-même chaque jour... Je peux faire des Q — Et, vous pouvez les comparer à quoi?
problèmes d ’une autre sorte. La solution du R — A une volée de moineaux qui tournent

Les ouvertures de la science


autour de moi. Certains viennent se poser sur un métier ; puis la guerre, celle de 1914, est venue ;
une branche. C’est le résultat... Je regarde... Je après la guerre, j ’ai pris une affaire artisanale.
cherche mes chiffres... Ce n ’est pas un brouillard... A la mort d ’Inaudi, dont je connaissais les expé­
c’est une volée de moineaux, je le répète, qui riences, il y a une dizaine d’années, je me suis dit :
tournent autour de moi, et le résultat se pose « Mais, sapristi, ce qu’il fait, je peux le faire.
comme sur un fil... Mon plaisir est comparable Il extrayait une racine cubique d’un nombre de
à celui que peut éprouver un charmeur d’oiseaux 9 chiffres en 30 secondes ; je peux le faire instan­
lorsque la volée qu’il a dressée semble virevolter tanément. » C’est alors que j ’ai recommencé à
sans règle autour de lui et que soudain, à son calculer mentalement.
signal, chaque sujet connaissant sa place, elle Q — Vous voulez dire que de la fin de vos études
vient se ranger dans un ordre déterminé. jusqu’à il y a dix ans, de 18 à 66 ans, vous n ’avez
Q — Pourquoi affectionnez-vous particulièrement pas calculé?
le problème que vous m ’avez proposé? R — Exactement.
R — Parce qu’il dépasse ce qu’Inaudi pouvait Q — Votre don était intact?
faire... Je m’endors avec ce problème tous les R — Il était resté à l’etat latent, comme sur une
soirs, c’est un somnifère. voie de garage.
Q — Lorsqu’on s’endort, c’est que l’on s’ennuie. Q — Vous vous êtes alors entraîné?
Est-ce que calculer vous ennuie? R — Oui, et j ’ai fait alors des progrès considé­
R — Ah non! c’est mon plaisir! Il m ’est impos­ rables. Je suis allé voir M. Jean Dauven qui m’a
sible de ne pas calculer, et chaque soir j ’exécute donné les records d’Inaudi et je les ai battus.
mon grand problème. Il mettait, par exemple, 2 minutes 5 secondes pour
Q — Mais, est-ce que malgré vous vous calculez ? extraire la racine carrée d’un nombre de 15 chiffres ;
R — Non, non, non. je suis arrivé à 20 secondes.
Q — Les chiffres ne vous dominent pas? Q — Et si vous vous étiez entraîné pendant le
R — Non, les chiffres ne me dominent pas. demi-siècle où vous vous êtes arrêté?
C’est moi qui les domine. R — Je crois que je serais arrivé à un résultat
Q — Vous connaissez l’histoire de Buxton, qui, phénoménal.
après une représentation de Henri III, ne pouvait Q — Vous avez l’impression de n ’avoir pas
donner son avis sur la pièce mais avait compté atteint le maximum de vos possibilités?
le nombre des pas des danseurs et des mots R — Non... Je le sais parce que chaque jour je
prononcés par les acteurs. fais des progrès. J ’aurai prouvé que le cerveau
R — Ah ! bon, là, écoutez, je n ’appellerais peut- peut emmagasiner un nombre considérable de
être pas cela de la folie, mais presque... choses. Il faudra, dans l’avenir, pour les voyages
Q — Comment avez-vous découvert votre don? interplanétaires, des cerveaux avec des réflexes
R — Lorsque j ’étais tout jeune, à l’école commu­ intenses. Il faudra alors que toute la jeunesse
nale. L’instituteur nous proposait le problème fasse de la gymnastique de la mémoire et des
classique de l’extraction de racines carrées et réflexes mentaux.
cubiques. Je trouvais instantanément la réponse Q — Vous n ’avez pas l’impression d’être différent
et la donnais à mes camarades. L’instituteur a des autres hommes?
fini par s’en apercevoir. R — Je suis comme tout le monde.
Q — Comment a-t-il réagi? Q — Alors qu’avez-vous pensé lorsqu’un
R — Il m’a dit que je troublais la classe. Il chercheur — il s’agit d’Aimé Michel — a émis
croyait qu’il y avait un « truc » et m ’a conseillé l ’hypothèse que vous pouviez être un mutant, le
de ne pas persévérer. prototype d ’une nouvelle race d ’homme?
Q — Vous avez persévéré? R — Je n ’ai pas été impressionné parce que je
R — Non. J ’ai terminé mes études; j ’ai appris trouve que, dans ma vie privée aussi bien que

Interview d'un calculateur prodige


dans ma vie professionnelle, j ’agis comme un Q — Personne d ’autre que vous ne peut utiliser
homme normal. J ’aime la pêche à la ligne, par ce plan, ce barème?
exemple; quoi de plus traditionnel? R — Ah! personne, évidemment!
Q — Si vous veniez à le perdre, et que quelqu’un
Q — Ces barèmes que vous utilisez, pourtant, se penche dessus pour essayer de comprendre?...
paraissent étranges. Prenons-en un, pour moi le R — Il ne comprendrait rien, certainement... Ce
plus mystérieux... serait un secret, un mystère pour lui.
R — Ce plan représente l’endroit où se trouve
ma petite maison de campagne... Cette ligne Pour nous aussi, il garde son mystère. J ’ai omis
représente la rivière, le Loir... Sur la rivière, il y a de donner une partie de son exposé sur les barèmes
des bateaux, des pontons... Chaque chose est qu’il utilise. Elle était aussi compliquée que ce
associée à un nombre... Derrière, c’est la prairie que j ’ai rapporté. Chaque fois que j ’ai essayé de
où également des nombres sont disposés... Puis quitter le domaine des banalités pour entrer
la route et, après, la maison... dans son monde particulier, le terrain a cédé
Q — Que signifient ces nombres disposés un peu sous mes pas. Ses explications étaient peut-être
partout? insuffisantes ; mais c’était peut-être aussi ma
R — Ce sont les groupes de complément qui sont compréhension qui était insuffisante. Seuls les
classés dans ma mémoire comme s’ils étaient symboles numériques auraient pu sans doute
classés sur la route, sur les prés, sur la rivière... exprimer ce qui existait au-delà des mots et, assis
Il parle de sa mémoire comme d ’un meuble à ma place, peut-être aurait-il fallu un second
dont il consulte les fiches. calculateur prodige. Il m ’a semblé cependant
Le groupe de complément est la terminaison du qu’il existait une contradiction entre le don de
problème. Avec le groupe de base et le groupe Lidoreau et ce à quoi il voulait le réduire. Comme
de transition je dois arriver à moins de 100 unités s’il avait peur il cherchait à se présenter (aux yeux
de la solution. d ’autrui et à ses propres yeux) comme un athlète
Q — Sur votre plan, les nombres semblent placés à la mémoire musclée. Tous ses efforts, dans la
un peu au hasard : le 76 est auprès du 27. conversation, tendaient à décrire au niveau de la
R — Pour moi, je connais tous ces endroits; conscience normale, l’activité anormale de son
je les ai tous en mémoire. esprit. Il parle du subconscient : cela ne signifie
Q — Pourquoi le 41, par exemple, est-il près de rien. Quels que soient les chiffres qu’il parvient
la porte de la maison? à se mettre en tête, il faut bien que quelque chose,
R — Parce que c’est le début de mes barèmes; en lui, termine les calculs. Quoi? Quelle machine,
42 se trouve un peu plus loin... C’est un ordre dans une zone de son cerveau, s’allume qui,
graphique qui me permet de retenir tous ces chez nous, reste obscure et morte? Il ne sait pas,
nombres. ou il n ’a pas de langage pour exprimer cela. Ou
Q — Ils avaient cette place assignée avant que nous n ’avons pas d ’oreilles pour l’entendre...
vous fassiez ce dessin?
R — Oui, j ’ai fait le dernier bien longtemps après JACQUES MOUSSEAU.
les avoir enregistrés d’après le plan du pays.
Q — Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin
d’écrire tous ces nombres si vous les avez en
tête?
R — Pour les contrôler.
Q — Pour que les gens contrôlent vos résultats?
R — Non, non, personnellement, dans le cas,
par exemple, où je viendrais à perdre la mémoire.

Les ouvertures de la science


(Cl. Chr. D autreppe / Atlas Photo)
Trois fenêtres sont ouvertes sur l'infini
Jacques Bergier

Le hasard fit les distances. U esp rit seul peut tout changer.
B E A U M A R C H A IS.

NOUS FAISONS DES SIGNAUX AUX ÉTOILES


La plus
L’idée de faire des signaux lumineux aux habitants des autres planètes
grande question avait été avancée par le mathématicien allemand Karl Friedrich
Gauss, puis par le poète et inventeur français Charles Cros. Ils
La plus voulaient allumer en Sibérie ou au Sahara des feux géants dont les
dispositions correspondent à une démonstration d ’un théorème
grande menace classique de géométrie : le théorème de Pythagore par exemple. Alors
les êtres intelligents des autres planètes pourraient en conclure que
nous sommes nous-mêmes intelligents et répondraient par d ’autres
Le plus signaux. L’idée devint vite populaire. A tel point qu’au début du
grand espoir xxe siècle une brave dame française légua sa fortune à quiconque
trouverait un moyen de communiquer avec les autres planètes. Elle
ajouta cependant à son testament une clause prévoyant que l’on
ne paierait pas si la planète en question était Mars : c’était trop facile...
L’expérience proposée ne fut jamais tentée, car elle paraissait absurde.
Elle a le mérite d ’avoir inspiré à un écrivain Irlandais Lord Dunsany
une nouvelle charmante : les hommes construisent dans le Sahara
un théorème de Pythagore lumineux avec des lampes électriques
géantes. Les Martiens répondent d ’abord en reproduisant la même
image puis ils se mettent à déplacer les divers segments de droite qui
la constituent. A force de les déplacer, ils obtiennent un dessin repré­
sentant une potence. Les hommes comprennent alors. La réponse
martienne est : « Allez vous faire pendre ailleurs ».
La question a brusquement rebondi à la suite de l’invention d ’un

Antenne de radiotélescope
de Nançay. Les ouvertures de la science
instrument nouveau, le laser. Le laser permet premier à soupçonner l’existence de couches
d ’amplifier la lumière et d’obtenir des sources électrisées dans la haute atmosphère. Le 2 novembre
lumineuses d ’une puissance extraordinaire. La 1890 (avant la radio-activité, avant les rayons X,
première idée du laser dérive des travaux du savant avant l’avion), le professeur Kennelly écrivit à un
français Alfred Kastler. Elle fut reprise en 1958 de ses collègues, le docteur Holden, qui dirigeait
par les Américains Charles H. Townes et Arthur l’observatoire de Lick aux États-Unis, pour lui
L. Schawlow. En juillet 1960, un autre Américain dire qu'Edison et lui-même allaient essayer de
T.-H. Maiman, dans les laboratoires de la Société détecter des ombres électro-magnétiques émises
américaine Hugues Aircraft Company, réalisait par le soleil, en supposant que ces ondes étaient
le premier laser. Un rubis artificiel spécialement attirées par le minerai de fer naturel. L’expérience
excité émettait une lumière plus intense que celle ne réussit pas, car l’hypothèse de base était fausse.
du soleil. La lumière de cette lampe, une lumière Il n ’en reste pas moins qu’Édison, père de la
blanche rassemblée par le cristal et réunie sous la lumière électrique, peut également être considéré
forme d’un intense rayon rouge dure environ comme le fondateur de la radio-astronomie.
un demi-millième de seconde. Ce rayon a une En 1894, l’idée de la radio-astronomie fut reprise
intensité prodigieuse. La quantité de lumière par Sir Oliver Lodge. Après quoi, nous rentrons
émise pour une surface inférieure à un centimètre dans une période de 38 ans entre 1894 et 1932
carré est de 10.000 watts. Le soleil n ’en émet que où la radio-astronomie fut réservée uniquement
6 par centimètre carré. Le rayon ne diverge que aux romanciers de science-fiction. Et puis, vint
d ’à peu près 1 mètre par kilomètre de trajet. le grand jour. En décembre 1932, la célèbre revue
Il serait ainsi possible de projeter sur la surface scientifique américaine Proceedings of the Insti-
de la lune une tache lumineuse de 5 kilomètres tute of Radio Engineers, publiait un article
de diamètre qui serait visible de loin. Mais il y a historique. Cet article était signé Karl Jansky.
mieux encore. En concentrant les rayons on Ce savant américain utilisait une antenne direc­
arrive à obtenir 100 millions de watts par centi­ tionnelle pour étudier les parasites de radio
mètre carré! pour le compte de la Société américaine Bell.
Et l’invention n ’en est qu’à ses débuts. Le président Il écoutait les orages, les bruits parasites émis
de l’Académie des sciences de l’U.R.S.S. a déclaré, par les automobiles et les avions et il découvrit
en juillet 1961, qu’il envisageait la création de des bruits provoqués par des ondes qui venaient
lasers suffisamment puissants pour envoyer des de l’espace. Ces ondes ne venaient ni de la terre
signaux qui seraient visibles à des dizaines d’années ni du soleil. Elles provenaient d ’une direction
lumière. Des signaux qui pourraient être observés allant de la terre vers le centre de la voie lactée.
par les habitants des planètes tournant autour La radio-astronomie était découverte. Un amateur
d ’étoiles telles que Tau Ceti et Epsilon Eridani. de radio américain, Reber, s’intéressa aux travaux
Voici pour la première fenêtre ouverte aujour­ de Jansky et construisit dans la cour de sa maison,
d’hui sur d ’autres mondes. une antenne parabolique tournante de 10 mètres
de diamètre. Jansky travaillait sur 15 mètres de
DEUXIÈME FENÊTRE : longueur d ’onde. Reber construisit un récepteur
LA RADIO-ASTRONOMIE sensible sur 60 cm. en utilisant des lampes nou­
velles à l’époque. Il traça alors les premières
La deuxième fenêtre est radio-électrique. Elle radio-cartes du ciel invisible. Il découvrit les ondes-
fut entrouverte pour la première fois par le plus radio venant du soleil et il nota l’existence dans le
grand inventeur de tous les temps, l’Américain ciel de sources invisibles', notamment dans les
Thomas Alva Edison. Il nous est resté un témoi­ constellations de Cassiopée, du Cygne et du
gnage précis de cette idée. Edison utilisait comme Taureau. Il publia ces résultats entre 19'40 et
conseil le professeur A.E. Kennelly, qui fut le 1942. Le radar venait d ’être inventé. Parallè­

Trois fenêtres sont ouvertes sur l'infini


lement la radio-astronomie naissait en Russie chaque centimètre carré de la surface terrestre
sous la direction de I.S. Schklovsky. La deuxième est traversé par des dizaines de milliards de
fenêtre de notre prison était réellement ouverte. neutrinos venant du Soleil. C’est une grandeur
Comme la radio-astronomie, elle permettait de colossale! Bien qu’il soit extrêmement difficile
détecter des signaux provenant d’objets qui se de « capter » un tel flot, c’est néanmoins possible.
trouvent à des distances fantastiques de notre Apparemment, le temps n ’est pas loin où l’on
planète. pourra étudier les processus nucléaires qui se
produisent au-delà de la chromosphère et de la
TROISIÈME FENÊTRE : photosphère du Soleil. L’homme regardera au
LE SECRET DE PONTE-CORVO sein du « réacteur » solaire et il établira avec
précision quelle est la nature de l’énergie solaire.
La troisième fenêtre est encore close, mais l’on Si l’on envisage des temps plus lointains, des
se prépare à la forcer. Les recherches dans cette perspectives encore plus exaltantes s’ouvrent
direction ont été annoncées en U.R.S.S. en janvier devant l’astronomie neutrinique.
1961. La revue «Études Soviétiques» publiait, Chaque particule a un sosie : l’antiparticule, qui
à la page 38, l’extraordinaire texte que voici : se distingue de la particule par le signe de sa charge.
« Est-il vrai qu’on a trouvé un moyen de découvrir Par exemple, l ’électron a un sosie positif, le
1’ « anti-monde » ? Que l ’on peut voir le Soleil à positron. Mais, dans ce cas, la notion de « charge »
travers la Terre? Une communication, faite à la ne signifie pas seulement la charge électrique. Le
Commission pour la cosmologie du Conseil neutrino a aussi, disons, son sosie, l’anti-neutrino.
astronomique près de l 'Académie des sciences de Mais ni l’un ni l’autre ne portent de charge
l’U.R.S.S., a été consacrée à ces questions et à électrique. Leur différence consiste dans le fait
d ’autres qui paraissent incroyables. que, dans son mouvement, le neutrino tourne de
» Nous avons obtenu une interview de l’un des droite à gauche et l’anti-neutrino en sens inverse.
auteurs de cette communication, Bruno Ponte- Théoriquement, il n ’est pas impossible qu’il
Corvo, membre-correspondant de l'Académie des existe dans l’Univers des étoiles, des planètes et
sciences de l’U.R.S.S. : il nous a parlé des pro­ des nébuleuses faites d ’anti-matière : l’ « anti­
priétés extraordinaires du neutrino, particule monde ».
élémentaire qui promet d ’être à l’avenir un puissant Cependant, jusqu’à présent aucun moyen ne per­
moyen de connaissance de l’Univers.» mettait de vérifier, même en principe, si l’anti-
Mais en quoi les neutrinos peuvent-ils aider à la monde existe ou non. Et cette vérification intéresse
connaissance de l’Univers? passionnément les physiciens et les astronomes.
Jusqu’ici, seules la lumière et les ondes-radio C’est la clé de la solution de nombreuses questions
renseignaient sur l’Univers. Mais elles ne pouvaient relatives à l’origine des galaxies.
nous faire connaître que les propriétés de la surface L ’astronomie neutrinique donne la possibilité
des étoiles. Les faisceaux de neutrinos permettront théorique d ’expliquer s’il y a un anti-monde dans
d ’en voir le « cœur ». Car les étoiles sont de l’Univers. Les flots de rayonnement neutrinique
puissants générateurs de neutrinos, tout au moins issus du Soleil se composent surtout de neutrinos.
les étoiles dont les processus nucléaires sont sem­ On n ’y rencontre presque pas d ’anti-neutrinos.
blables à ceux qui se déroulent dans le Soleil. Par contre un anti-soleil ne devrait diffuser dans
Cependant, il n ’est pas encore possible d’utiliser l ’espace que des anti-neutrinos. Selon le rapport
les neutrinos pour radiographier le centre des entre les neutrinos et anti-neutrinos dans les flots
étoiles lointaines : il faut accroître d’une façon de rayonnement provenant des étoiles, il deviendra
prodigieuse la sensibilité des appareils qui enre­ possible d ’établir si nous avons affaire à une étoile
gistrent les faisceaux de neutrinos. du type du Soleil ou à une étoile du type anti-
Il en va autrement pour le Soleil. A chaque seconde, soleil.

Les ouvertures de la science


LES PLUS HAUTES RAISONS où naît l’astronautique, de fermer elle-même une
DU PACIFISME des trois fenêtres qui donne sur l’espace, de
s’isoler elle-même de l’immense univers.
Telles sont nos trois fenêtres sur l’infini extérieur. La troisième astronomie, celle du neutrino,
Mais pouvons-nous nous y pencher? Pouvons- n ’existe pas encore. Mais lorsqu’elle existera,
nous librement interroger désormais le cosmos? elle permettra de localiser à travers l’épaisseur du
Non. Nos propres activités nous gênent : pour globe terrestre toutes les sources d’énergie
l’astronomie visible, la pollution de l’atmosphère nucléaire. Elle rendra possible la localisation
trouble les observations. L’astronome radio- de tous les stocks de tritium, ou hydrogène
électrique lui, risque d’être totalement paralysé. super-lourd, radio isotope nécessaire pour la
Car les détecteurs des grands radio-télescopes, fabrication des bombes à hydrogène. Quelques
couplés avec des antennes énormes, captent télescopes à neutrino entre les mains d ’un orga­
n ’importe quoi. Ils captent bien entendu la radio, nisme international suffiraient à réaliser un désar­
la télévision et les radars. Ils captent aussi les mement contrôlé. S’il reste dans vingt ans des
parasites industriels, les rasoirs électriques, les lecteurs de cette revue encore vivants, c’est que le
jouets d ’enfant électriques et ainsi de suite. problème aura été résolu et qu’un désarmement
Certains radio-télescopes américains ont dû être nucléaire sera intervenu. Sinon, « Planète », comme
placés à plusieurs centaines de kilomètres de la toutes les œuvres humaines, sera poussière.
moindre agglomération. Les savants y travaillant Le maintien des trois fenêtres est donc fonction
arrivent à bicyclette. Le rasoir électrique y est du développement de notre Société plus que du
prohibé. Et toutes ces précautions n ’y suffisent développement scientifique proprement dit. Il
encore pas, car il y a les satellites artificiels, les faudra une forme d’organisation internationale
signaux se réfléchissant sur des météorites, les pour réserver certains endroits du globe aux
réceptions anormales. Bien plus encore les radio- observatoires, aux centres de radio-astronomie,
astronomes se sentent menacés par des projets, aux postes de détection de neutrinos. Il faudra
russes et américains, consistant à mettre en orbite une législation internationale interdisant les
autour de la Terre des milliards de petites feuilles émissions radio dans la bande de fréquence où
métalliques réfléchissant les ondes. C ’est la tech­ la deuxième fenêtre est ouverte. Il faudra empêcher
nique qui fut employée durant la guerre pour la pollution progressive de l’atmosphère par les
paralyser les radars. Utilisée à une échelle géante, produits des explosions des armes atomiques
cette méthode permettrait de faire revenir sur la expérimentales. Les intérêts les plus vitaux de
terre les ondes de la télévision. Elle rendrait l’humanité coïncident avec les plus vastes curiosités
possible des émissions planétaires. Mais elle nous de l’esprit.
couperait à jamais de l’univers extérieur, car les Certes, on peut poser la question :
ondes venant de l’Espace seraient réfléchies et — A quoi bon? L’humanité n ’a-t-elle pas vécue
retourneraient dans le grand vide inter-stellaire. jusqu’à présent sans aucun contact avec d ’autres
Enfin, les radio-astronomes protestent contre les intelligences? Est-il vraiment utile de rechercher
explosions de bombés atomiques à haute altitude, un tel contact?
qui créent autour de la Terre un réseau d ’énergie Quand on demandait à Faraday : « A quoi peut
perturbant la transmission. servir l’électricité? », il répondait superbement :
Pourtant, la radio-astronomie est une science « A quoi sert un enfant nouveau-né? »
essentielle. Elle nous donne l’immense espoir JACQUES BERGIER.
d ’une communication avec d ’autres intelligences
et nous apporte des renseignements sur l’Univers
qui nous sont absolument indispensables. Sur ce thème, Jacques Bergier fera paraître bientôt chez Fayard
Il serait stupide pour l’humanité, au moment un essai intitulé : « Signaux des Etoiles ».

Trois fenêtres sont ouvertes sur l'infini Radio-interféromètre de Nançay.


(Cl. Chr. D autreppe / Allas Photo)
Voltaire contemporain de l'ère cosmique
Aimé Michel

« Il j a l ’infini pour les esprits bien fa its : et ils sont aujour­


d ’hui en grand nombre ».
D IC T IO N N A IR E P H IL O S O P H IQ U E .

DE VOLTAIRE A CHARLES FORT


Il annonçait Teilhard Après deux siècles, le nom de Voltaire éclate encore, accompagné d ’une
et la pensée moderne. rumeur de querelles, de ricanements et d’imprécations. Il oblitère
toute pensée objective. Nulle œuvre peut-être, dans l’histoire de la
pensée occidentale, n ’aurait gagné davantage à être perdue, puis
Il aurait compris
partiellement retrouvée (et sans nom d’auteur), que celle de cet homme
le réalisme fantastique. de bruit et de remue-ménage.
Mais nous n ’avons pas le choix. La vie de Voltaire est connue au jour
Il pressentait le passage le jour, parfois heure par heure, grâce à ses lettres innombrables
et au témoignage des contemporains. Ce qu’il a fait nous cache ce
à une conscience cosmique. qu’il fut, et nous devons, pour l’atteindre dans sa solitude, lui imposer
le traitement que suggérait un sage dont j ’ai oublié le nom : « Tu ne
connaîtras l’homme qu’en le pelant comme un oignon. »
Dépouillons donc Voltaire de ses travestis. Il y a d ’abord en lui la
grande cocotte littéraire décrite par Piron, qui ne l’aimait guère :
« Je regardais encore hier tout à mon aise Voltaire roulant comme
un petit pois vert à travers les flots de jeanfesses qui m ’amusaient,
quand il m ’aperçut — Ah ! bonjour, mon cher Piron ! que venez-vous
faire à la cour? J 'y suis depuis trois semaines, on y joua l'autre jour
ma Marianne, on y jouera Zaïre, à quand votre Gustave? Comment
vous portez-vous ? Ah ! monsieur le Duc, un mot, j e vous cherchais. »
Et moi, dit Piron, resté planté là pour reverdir ».
C’est la première peau de Voltaire. Pelons. Dessous, nous trouverons
le fils du notaire Arouet, si habile à placer son argent. Puis le cour­
tisan passablement flagorneur. Puis le savant amateur. Puis le polé­
miste, prolifique auteur de canulars littéraires, bête noire des Nonotte
et des Dom Calmet. Pelons, pelons. En restera-t-il quelque chose ?

Voltaire à Ferney.
Gravure du X V IIe siècle.
Bibliothèque nationale. La littérature différente
Oui. L’ami fidèle, l’ennemi généreux dans la fait marcher l’horloge. Et pourtant, déjà, un
victoire (il y aurait des anecdotes à raconter, si elles curieux rapprochement s’impose. « Ce qu’il y a
entraient dans mon sujet). Nous arrivons au cœur. d’incompréhensible dans l’univers, c’est qu’il soit
Pelons encore. Alors apparaissent dans cette œuvre compréhensible. » Qui a dit cela? Voltaire? Non,
immense, comme des nébuleuses flottant dans le vide Einstein. Voltaire dit la même chose, mais
sidéral, d’étranges lumières. Parfois, certaines nuits, autrement :
Voltaire s’est trouvé seul en face de lui-même, ayant — « Le mouvement des astres, celui de notre
tout oublié de son prodigieux sillage. On imagine petite terre autour du soleil, tout s’opère en vertu
le silence de Ferney, le fidèle Wagnière dormant des lois de la mathématique la plus profonde.
dans une aile éloignée du château, et cette pensée Comment Platon, qui ne connaissait pas une de
trop agile enfin livrée aux étemels problèmes. ces lois, l ’éloquent mais chimérique Platon, qui
— « Je méditais cette nuit (1). J ’étais absorbé dans disait que la Terre était fondée sur un triangle
la contemplation de la nature. J ’admirais l’im­ équilatère, et l’eau sur un triangle rectangle ;
mensité, le cours, les rapports de ces globes infinis ...comment Platon, dis-je, a-t-il eu cependant un
que le vulgaire ne sait pas admirer. J ’admirais génie assez beau, un instinct assez heureux, pour
encore plus l’intelligence qui préside à ces vastes appeler Dieu l’éternel géomètre, pour sentir qu’il
ressorts. Je me disais : il faut être aveugle pour existe une intelligence formatrice?... Il est impos­
n ’être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stu­ sible de se débattre contre cette vérité, qui nous
pide pour n ’en pas reconnaître l’auteur; il faut environne et qui nous presse de tous côtés (1). »
être fou pour ne pas l ’adorer. Quel tribut d ’ado­ Dans l’esprit de Voltaire, Dieu est donc d’abord
ration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas la réponse à ce mystère : l’ordre du monde, son
être le même dans toute l’étendue de l’espace, intelligibilité. Mais voici par où il commence à
puisque c’est le même pouvoir suprême qui règne dénoncer son siècle : l'intelligibilité peut être folie.
également dans cette étendue? Un être pensant « Quelle est donc notre nature, et qu’est-ce que
qui habite dans une étoile de la voie lactée ne lui notre chétif esprit (2)? Quoi! l’on peut tirer les
doit-il pas le même hommage que l’être pensant conséquences les plus justes et les plus lumi­
sur ce petit globe où nous sommes? La lumière neuses, et n ’avoir pas le sens commun? Il n ’est
est uniforme pour l’astre de Sirius et pour nous ; que trop vrai (...). Nous avons vu des imbéciles
la morale doit être uniforme. Si un animal sentant qui ont fait des calculs et des raisonnements bien
et pensant dans Sirius est né d’un père et d ’une plus étonnants. Ils n ’étaient donc pas imbéciles,
mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, me dites-vous. Je vous demande pardon, ils l’étaient
il leur doit autant d’amour et de soin que nous (...). Un homme peut marcher très bien et s’égarer,
en devons ici à nos parents. Si quelqu’un dans la et alors mieux il marche et plus il s’égare. »
voie lactée voit un indigent estropié, s’il peut le Ici, les adversaires de Voltaire avaient beau jeu,
soulager et s’il ne le fait pas, il est coupable envers au xvme siècle, de lui dire : « Comment! vous
tous les globes... ». croyez en Dieu parce que le monde est intelligible,
et vous proclamez l’imbécilité de l’intelligence?
AU-DELA DE L ’ABSURDE Quelle incohérence! ou quelle perfidie! »
C’était « incohérent », donc absurde. Mais Vol­
Le pouvoir soporifique des formules est tel qu’il taire ne l’entendait point ainsi. Il revendiquait
est d ’abord difficile de voir là, conformément aux le droit de croire qu’il existe un ordre dans la
manuels, autre chose qu’une émouvante variation nature, et que cet ordre peut avoir tous les carac­
sur la fragilité de l ’amour perdu dans l’espace- tères de la démence au niveau humain. N ’est-ce
temps, assortie avec le «vague déisme » du dieu qui pas là très précisément le réalisme fantastique?
(1) Dictionnaire Philosophique. Article Religion , section II. (1) Athéisme, section II. (2) Article Conséquence.

Voltaire contemporain de l'ère cosmique


— « Je suis eau, terre, feu, atmosphère, métal, — « L’univers est-il borné? son étendue est-elle
minéral, pierre, végétal, animal, fait-il dire à la immense (1)? Les soleils et les planètes sont-ils
nature (1). Je sens bien qu’il y a en moi une sans nombre? Quel privilège aurait l’espace qui
intelligence; tu en as une, et tu ne la vois pas. contient une quantité de soleils et de globes,
Je ne vois pas non plus la mienne ; je sens cette sur une autre partie de l’espace qui n ’en contien­
puissance invisible; je ne puis la connaître : drait pas? Que l’espace soit un être ou qu’il ne
pourquoi voudrais-tu, toi qui n ’es qu’une petite soit rien? Quelle dignité a eue l’espace où nous
partie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas? sommes pour être préféré à d ’autres? Si notre
— Mais, insiste le philosophe ainsi interpellé, univers matériel n ’est pas infini, il n ’est qu’un
dis-moi un peu pourquoi tu existes, pourquoi point dans l’étendue. S’il est infini, qu’est-ce qu’un
il y a quelque chose? infini actuel auquel je puis toujours ajouter par
— Je te répondrai ce que je réponds depuis tant la pensée? »
de siècles à ceux qui m ’interrogent : « Je n’en Mais surtout, il y a l’infinité de ce que Voltaire
sais rien ». appelle Dieu. Il est singulier que ce père des
(Dans Candide, la réponse à la même question athées modernes ait plus écrit sur Dieu que
est la suivante : « Pour nous faire enrager »). Pascal lui-même, et avec quel respect, et quelle
Le philosophe alors insiste : adoration ! mais plus singulier encore est le
— Le néant ne vaudrait-il pas mieux que cette destin posthume de ces méditations, également
multitude d ’existences faites pour être conti­ ignorées des esprits religieux (à qui l’idée ne vient
nuellement dissoutes, cette foule d ’animaux pés pas d ’aller s’édifier dans Voltaire) et des maté­
et reproduits pour en dévorer d ’autres et être rialistes, qui les considèrent comme une faiblesse
dévorés, cette foule d’êtres sensibles formés pour de ce grand esprit. De sorte qu’il faut appa­
tant de sensations douloureuses, cette autre foule remment avoir rompu avec toute orthodoxie
d ’intelligences qui si rarement entendent raison? » pour s’inquiéter de la religion, ou plutôt de la
Ailleurs, Voltaire précise ce qu’il entend par ces cosmologie, de Voltaire. Certes, il y a dans cette
« foules d ’êtres sensibles et d ’intelligences » : religion bien des souvenirs théologiques, quoi qu’il
s’en défende : il discute volontiers de la « nature »
D ’AUTRES MONDES, de la Divinité, de ses « attributs », et l’on retrouve
D ’AUTRES INTELLIGENCES, UN INFINI souvent sous sa plume des raisonnements tirés
des Pères de l'Église et de Bossuet. Sa « foi »,
« Je croirai, dit-il (2), que la matière a des sen­ puisqu’il faut employer ce mot, implique un Être
sations à proportion de la finesse de ses sens; qui, tout compte fait, ressemble assez à celui de
que ce sont eux qui les proportionnent à la mesure Thomas d’Aquin : infini, étemel, tout-puissant,
de nos idées (...). Il y a beaucoup d ’animaux infiniment bon et intelligent. Mais si la foi de
qui n’ont que deux sens ; nous en avons cinq, ce Voltaire est somme toute assez fade, il n ’en va
qui est bien peu de chose. Il est à croire qu'il est pas de même de ses doutes, qu’il a maintes fois
dans d ’autres mondes d ’autres animaux qui jouissent exposés avec la même merveilleuse clarté : Vol­
de vingt ou trente sens, et que d ’autres espèces taire a eu maintes fois la tentation de croire en un
encore plus parfaites ont des sens à l ’infini. » Avec ordonnateur de la Nature qui n ’aurait été ni
ce mot « infini », nous sommes prêts de peler une infini, ni éternel, ni tout-puissant, en un être limité
dernière fois notre personnage, d ’atteindre le dans le temps et l’espace, et qui en somme n’aurait
cœur inaccessible de son ondoyante pensée. pas été Dieu :
L’infinité de l’univers, d’abord. Ici, il n ’a que des — « Nous concevons aisément (2) qu’un être
questions à poser. Il ne suggère aucune réponse : puissant arrangea la matière, fit circuler des
(1) Article Nature. (2) Article Am e, section 8. (1) De l’Univers Infini. (2) Infini, section I.

La littérature différente
mondes dans l’espace, forma les animaux, les ressassée quand on parle du « déisme » de Voltaire,
végétaux, les métaux. Nous sommes menés à mais, je crois, fort méconnue.
cette conclusion par l’impuissance où nous voyons — Tout ouvrage qui nous montre des moyens
tous ces êtres de s’être arrangés eux-mêmes. (...) et une fin, annonce un ouvrier ; donc cet univers,
Mais nous ne découvrons pas si bien son infini composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa
en étendue, en pouvoir, en attributs moraux. (...) fin, découvre un ouvrier très puissant, très intel­
Quand nous disons qu’il est infini en puissance, ligent. Voilà une probabilité qui approche de la
avons-nous d ’autre idée sinon que sa puissance plus grande certitude. Mais cet artisan suprême
est très grande? Mais de ce qu’il y a des pyramides est-il infini? Est-il partout? Est-il en un lieu?
de six cents pieds de haut, s’ensuit-il qu’on ait Comment répondre à cette question avec notre
pu en construire de la hauteur de six cents milliards intelligence bornée et nos faibles connaissances?
de pieds? » Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé
Et ailleurs (1) : la matière de ce monde ; mais ma raison est
— « Tu reconnais une intelligence suprême assez impuissante à me prouver qu’il ait fait cette
forte pour te former, pour te conserver un temps matière, qu’il l’ait tirée du néant. Tous les sages
limité, pour te récompenser, pour te punir. En de l’antiquité, sans aucune exception, ont cru
sais-tu assez pour te démontrer qu’elle peut la matière étemelle et subsistante par elle-même.
davantage? Comment peux-tu te prouver par ta Tout ce que je puis faire sans le secours d ’une
raison que cet être peut plus qu’il n ’a fait? La vie lumière supérieure, c’est de croire que le dieu de
de tous les animaux est courte. Pourrait-il la faire ce monde est aussi étemel et subsistant par lui-
plus longue? (...) Tu ignores quelle est sa nature. même. Dieu et la matière existent par là nature
Tu ne peux donc savoir si sa nature ne l’a pas des choses. D ’autres dieux ainsi que d ’autres
forcé de ne faire que les choses qu’il a faites. (.••) mondes ne subsisteraient-ils pas? Des nations
Vous êtes forcé d ’admettre une intelligence entières, des écoles très éclairées ont bien admis
répandue dans l’univers. Mais savez-vous, par deux dieux dans ce monde-ci, l’un la source du
exemple, si cette puissance s’étend jusqu’à prévoir bien, l’autre la source du mal. Ils ont admis une
l’avenir? (...) Il faut être bien puissant, bien fort, guerre interminable entre deux puissances égales.
bien industrieux, pour avoir formé des lions qui Certes la nature peut plus aisément souffrir dans
dévorent des taureaux, et produit des hommes l'immensité de l'espace plusieurs êtres indépendants,
qui inventent des armes pour tuer d ’un seul coup, maîtres absolus chacun dans leur étendue, que deux
non seulement les taureaux et les lions, mais dieux bornés et impuissants dans ce monde, dont
encore pour se tuer les uns les autres. Il faut être l ’un ne peut faire le bien, et l ’autre ne peut faire
bien puissant pour avoir fait naître des araignées le mal. Si Dieu et la matière existent de toute
qui tendent des filets pour prendre des mouches ; éternité, comme l’antiquité l’a cru, voilà deux
mais ce n ’est pas être tout-puissant, infiniment êtres nécessaires ; or, s’il y a deux êtres nécessaires,
puissant ». il peut y en avoir trente (...). Nous sentons que
nous sommes sous la main d ’un être invisible;
c’est tout, et nous ne pouvons pas faire un pas
LE DIEU INCONNU DE VOLTAIRE au-delà. Il y a une témérité insensée à vouloir
deviner ce que c’est que cet être, s’il est étendu
ou non, comment il existe, comment il opère. »
Et voici le fond de sa pensée, tel qu’il l’exprime Notons que la « témérité insensée » dont il est
à l’article Dieu du Dictionnaire Philosophique. question ici n ’est pas également imputée à ceux
Il y développe l’idée de l’horloger, toujours qui affirment l’infinité de l’ordonnateur suprême
et à ceux qui en doutent. Le contexte montre
(1) Puissance, Toute-puissance. clairement qu’aux yeux de Voltaire, ce qui est

Voltaire contemporain de l'ère cosmique


insensé, c ’est de conclure des pyram ides de que, par la p art la plus secrète et la plus profonde
six cents pieds aux pyramides de six cents milliards de son œuvre, Voltaire appartient à l’histoire
de pieds, de la form idable puissance de cet être invisible de la pensée occidentale, et q u ’il a très
mystérieux à sa toute-puissance : nettem ent conçu, en plein siècle des lumières, le
— « Lequel, dem ande-t-il (1), serait le plus thème essentiel du fantastique contem porain :
injurieux à cet être ineffable de dire : il a fait des celui d ’un être de l ’espace à la fois puissant et
malheureux sans pouvoir s ’en dispenser, ou : il limité tenant de façon occulte le m onde visible
les a faits pour son plaisir? » sous sa coupe. Aucune cosmogonie ne ressemble
Les ayant faits parce q u ’il ne pouvait faire plus à la sienne que celle de Charles F o rt : « je
autrem ent, étant donc limité par nature, com m ent pense que nous sommes un bien immeuble, et que
cet être que Voltaire appelle néanmoins Dieu quelque chose possède ce m onde (1) ».
gouverne-t-il son dom aine? Il l ’explique avec Derrière le fatras des gloses scolaires, la pensée
hum our à l ’article « Providence », sous la forme de Voltaire ap p araît au lecteur du x x e siècle
d ’un dialogue entre un « métaphysicien » et une comme une première vision des rêves contem ­
dévote religieuse qui prie Dieu pour son moineau porains les plus audacieux. A vant Lovecraft,
malade : selon lui, l ’action de l ’être ordonnateur avant le Space Opéra, avant, sur un autre plan,
s ’exerce d ’une façon « générale » ; les événements Teilhard de C hardin, il a eu l’idée d ’une pensée
particuliers lui échappent. Il est limité vers le bas, cosmique supérieure à l’homme quoique finie
dans son action sur les faits singuliers, exactement et limitée, et m enant dans l’abîme spatio-tem porel
comme le physicien par les équations d ’Heisenberg. un jeu dont les ressorts et les desseins nous
— « Je crois la Providence générale, ma chère échappent. Deux siècles de billevesées « psycho­
sœur, mais je ne crois point q u ’une Providence logiques » et d ’ombilications romanesques peuvent
particulière change l’économ ie du monde pour avoir déposé leur poussière sur cette grande lueur.
votre moineau ou pour votre chat. » Le même vent qui nous libère restitue son éclat.
Aussi la nature peut-elle, considérée de notre N ous savons désormais, grâce aux retrouvailles
niveau à nous, paraître absurde dans son ordre, de la science et de la poésie, que l ’homme n ’est
démentielle, fantastique. C ’est le thème de Candide q u ’un commencement dans l ’aventure de l’esprit.
et de toutes les réflexions inspirées par la
catastrophe de Lisbonne. AIMÉ MICHEL.
— Plus j ’y songe, dit-il en s ’adressant à la N ature,
et plus je vois que tu n ’es que l’art de je ne sais (1) Charles Fort : Le Livre des Damnés, chapitre 12.
quel grand être bien puissant et bien industrieux,
qui se cache et qui te fait paraître. Tous les
raisonneurs depuis Thalès, et probablem ent
longtemps avant lui, ont joué à colin-m aillard
avec toi ; ils ont dit : je te tiens, et ils ne tenaient
rien. N ous ressemblons tous à Ixion ; il croyait
em brasser Junon, et il ne jouissait que d ’une
nuée (2). »

DE V O LT A IR E A C H A R L E S F O R T

Il est donc évident, quand on lit d ’affilée toutes


ses réflexions sur l’être ordonnateur du monde.

(1) Puissance, Toute-puissance. (2) Article Nature.


Portrait satirique de Voltaire.

La littérature différente
Le Pacifiste
Arthur C. Clarke (Traduit par Claude Rouzaud) nouvelle inédite

0 Caroline
Petite perle fine
Quand on est primaire
I l vaut mieux se taire.
J . PRÉVERT.

Intelligence active et style pur : « ALLEZ VOUS FAIRE VOIR, MON GÉNÉRAL »
Clarke est un des meilleurs
conteurs modernes. Ses nouvelles Comme vous le savez, la Science avec une majuscule est actuellement
ne brassent pas des sentiments un élément important dans les choses militaires. Le côté armement
ordinaires de façon originale : elles
feignent de présenter de façon — fusées, bombes atomiques, etc... — bien que seul connu du public,
ordinaire des idées nouvelles. n ’en est qu’une partie. A mon avis, beaucoup plus fascinant est le
secteur de la recherche opérationnelle. On pourrait dire que celle-ci
Œuvre singulière et vie invraisem­
blable. Un seul exemple : les succès fait appel à l’intelligence plutôt qu’à la force brutale. Je l’ai entendu
de ses premiers livres l’ayant définir un jour comme le moyen de gagner les guerres sans se battre
accablé d’impôts, il décida de réellement, et ce n ’est pas une mauvaise description.
monter une expédition d’explo­ Vous connaissez tous les gros calculateurs électroniques qui ont
ration sous-marine, pour se ruiner. poussé comme champignons dans les années 50. La plupart étaient
Il gagna encore plus d’argent, à son construits pour traiter des problèmes mathématiques, mais, à y bien
désespoir. Aux dernières nouvelles, penser, on s’aperçoit que la guerre elle-même est un problème mathé­
il cherche un autre système... matique. Et si compliqué que les cerveaux humains ne peuvent le
Président de la Société britannique dominer — il comporte trop de variables. Même les plus grands
d’astro-nautique, sa doctrine se stratèges sont incapables d’embrasser la totalité du tableau : les
résume en une phrase : « Nous ne Napoléon et les Hitler commettent toujours une faute en fin de compte.
transporterons pas nos frontières
dans l’espace. » Mais une machine, ce serait autre chose. Nombre de brillantes person­
nalités en prirent conscience après la fin de la guerre. Les techniques
Claude Rouzaud, petit-fils du fon­ mises au point au cours de la construction de l’ENIAC et des autres
dateur de « La Marquise de grands calculateurs étaient susceptibles de révolutionner la stratégie.
Sévigné », est probablement le seul
industriel français dont la distraction D ’où le Projet Clausewitz. Ne me demandez pas comment j ’en ai eu
soit de traduire avec élégance les connaissance, n ’essayez pas de m ’extraire de trop nombreux détails.
meilleurs textes de la « littérature Tout ce qui compte c’est que bon nombre de milliards d’équipement
différente ». électronique et quelques-unes des meilleures cervelles scientifiques

La littérature différente
des États-Unis, s’engouffrèrent dans certaine amenuisé encore ses dispositions amicales envers
retraite souterraine des collines du Kentucky. Ils son état-major scientifique, car, en dépit de tout
y sont encore, mais les choses n ’ont pas tourné ce que je vous ai dit, le général n ’était pas abso­
exactement comme on s’y attendait. lument un imbécile. Il avait assez d’intelligence
Je ne sais quelle expérience vous avez des officiers pour comprendre que si le Projet aboutissait, il
supérieurs, mais il en est un type que vous avez pouvait se trouver sur le carreau plus d’ex-généraux
tous rencontré dans les romans. C’est l’officier de que tous les conseils d’administration de l’industrie
carrière solennel, conservateur, immobiliste, qui américaine mis ensemble, seraient capables d ’en
a gravi les échelons par la simple pression de ce absorber.
qui montait en-dessous de lui, qui ne fait rien qu’en Mais laissons un instant le général pour jeter
fonction de règles et de règlements et considère un coup d’œil aux savants. Il y en avait environ
les civils comme, tout au plus, des neutres ina­ cinquante, plus deux cents techniciens. Tous
micaux. Je vous confie un secret : ce type existe avaient été soigneusement épluchés par le F.B.I.
réellement II n ’est pas très répandu de nos jours, si bien que probablement pas plus d’une demi-
mais on en trouve encore et il n ’est parfois pas douzaine étaient membres actifs du Parti
possible de lui découvrir un job où il soit inoffensif. Communiste. Par la suite, on a largement invoqué
En pareille occurrence, il vaut son poids de le sabotage, mais pour une fois les camarades
plutonium pour les gars de l ’autre côté. furent totalement hors du coup. En outre, ce qui
Le général Smith, semble-t-il, était de ce genre. arriva, ce n ’était sûrement pas du sabotage dans
Non, bien sûr, ce n ’était pas son vrai nom! Son aucune des acceptions générales du terme...
père était sénateur et malgré les efforts acharnés Le véritable auteur des plans du calculateur était
d’un tas de gens au Pentagone, l’influence du un tranquille petit génie des mathématiques,
vieux avait empêché que le général fût chargé qu’on avait fait passer d ’un revers de main de
de quelque tâche anodine, style de la défense son Université aux collines du Kentucky et au
côtière du Wyoming. Au lieu de cela, par une monde de la Sécurité et des Priorités avant qu’il
malchance miraculeuse, on avait fait de lui ait vraiment compris ce qui arrivait. Il ne s’appelait
l’officier responsable du Projet Clausewitz. par le Dr. Milquetoast, mais il l’aurait pu et c’est
Il n ’avait naturellement à s’occuper que des ainsi que je le baptiserai.
aspects administratifs du travail et non du côté Pour compléter la distribution, je dois dire un
scientifique. Tout aurait pu aller bien si le général mot de Karl. Au point où nous en sommes, Karl
s’était contenté de laisser travailler les savants n ’était qu’à moitié construit. Comme tous les
en concentrant lui-même ses efforts sur la correction gros calculateurs, il se composait en grande partie
des saluts, le coefficient de brillance des planchers de vastes ensembles d ’unités de mémoire capables
de baraquements et autres sujets militairement de recevoir et d’emmagasiner les éléments d ’infor­
importants. Malheureusement, il ne le fit pas. mation jusqu’au moment de leur utilisation. La
Le général avait connu une existence abritée. Si partie créatrice du cerveau de Karl — les analyseurs
je puis emprunter l’expression à Wilde (tout le et intégrateurs — puisait dans ces éléments et
monde le fait), ç’avait été un homme de paix, travaillait sur eux pour fournir les réponses aux
sauf dans sa vie privée. Jamais auparavant il ne questions posées. Pourvu de tous les faits de la
s’était trouvé en contact avec des savants et le cause, Karl donnait les solutions correctes. Le
choc fut pour lui considérable. C’est pourquoi problème, bien sûr, était de s’assurer que Karl
il ne serait peut-être pas élégant de le rendre disposait réellement de tous les facteurs en question.
responsable de la totalité de ce qui est arrivé On ne pouvait lui demander de donner des
ensuite. Il lui fallut du temps pour réaliser les résultats corrects à partir d ’informations inexactes
buts et objectifs du Projet Clausewitz et lorsqu’il ou insuffisantes.
l’eut fait, son trouble fut grand. Cela peut avoir La responsabilité personnelle du Dr. Milquetoast

Le pacifiste
portait sur les plans du cerveau de Karl. Oui, je rendus coupables d ’activités anti-américaines.
sais que c’est une façon grossièrement anthropo- A partir de ce moment, deux choses se produi­
morphique de voir les choses, mais personne ne sirent : les relations entre l ’Armée et les savants
peut nier que ces grands calculateurs aient leur allèrent régulièrement en se détériorant; et le
personnalité. Il est difficile d’être plus précis Dr. Milquetoast, pour la première fois, se mit à
sans tomber dans la technique, aussi dirai-je penser sérieusement aux conséquences générales
simplement que le petit Milquetoast devait de son travail. Il avait toujours été trop occupé,
réaliser les circuits extrêmement complexes qui trop pris par les problèmes immédiats de sa tâche
rendaient Karl capable de penser comme prévu. pour songer à ses responsabilités sociales. Il restait
Voilà donc nos trois meneurs de jeu : le général toujours trop occupé, mais cela ne l’empêchait
Smith ; le Dr. Milquetoast, perdu dans le fascinant plus de s’arrêter pour réfléchir. Il se disait : Me
dédale scientifique de son travail; et Karl, cin­ voici là, un des meilleurs spécialistes des mathé­
quante tonnes de matériel électronique, non encore matiques pures au monde et qu’est-ce que je
animé par les courants électriques qui circuleraient fabrique? Où en est ma thèse sur les équations
en lui bientôt. Diophantines ? Quand sentirai-je de nouveau la
Bientôt — mais pas assez pour le général Smith. saveur du théorème du nombre d ’or? Bref, quand
Il appela dans son bureau le Dr. Milquetoast. vais-je de nouveau faire du vrai travail?
L’entrevue dura plus de trente minutes et le Il aurait pu donner sa démission, mais l’idée ne
docteur plaça moins de trente mots. La plus grande lui en vint pas. Le Dr. Milquetoast conti­
partie du temps, le général fit des réflexions nua à travailler, et même avec plus d’énergie
mordantes sur les délais de fabrication, les culs-de- qu’auparavant. La construction de Karl avançait
sac et les goulots d ’étranglement. Il paraissait lentement mais continûment : les dernières
vivre sous cette impression que la construction connexions dans son cerveau aux myriades de
de Karl ne différait pas essentiellement du montage cellules furent effectuées; les milliers de circuits
de la Ford de série : c’était juste une question furent vérifiés et essayés par les techniciens.
d ’assembler des morceaux. Le Dr. Milquetoast Et un circuit, inextricablement emmêlé à la multi­
n ’était pas le genre d’homme à rectifier l’erreur, tude de ses semblables et desservant un jeu de
même si le général lui en avait laissé l’occasion. cellules de mémoire apparemment identique à
Il se retira avec le sentiment cuisant d ’une grosse tous les autres, fut essayé par le Dr. Milquetoast
injustice. tout seul, car personne d ’autre n ’en connaissait
Une semaine plus tard, il était évident que la l’existence.
réalisation de Karl prenait de plus en plus de Le grand jour vint. Par des chemins détournés,
retard. Milquetoast faisait de son mieux et personne de très importants personnages se rendirent au
n ’aurait pu faire davantage. Il fallait aborder Kentucky. Une constellation entière de généraux
et résoudre des problèmes d’une complexité à plusieurs étoiles arriva du Pentagone. On avait
totalement hors de la compréhension du général. été jusqu’à inviter la Marine.
On en venait à bout mais cela prenait du temps Avec fierté, le général Smith conduisit les visiteurs
et c’était le temps qui manquait. de caverne en caverne, des ensembles de mémoire
Au cours du premier entretien, le général avait aux réseaux de sélecteurs, aux analyseurs matri­
essayé d ’être aussi gentil que possible et avait ciels, aux tabulatrices — et finalement aux rangées
réussi à être simplement blessant. Cette fois-ci, de machines à écrire électriques grâce auxquelles
il fit de son mieux pour être sévère, avec les Karl imprimerait le résultat de ses cogitations.
résultats que je vous laisse imaginer. Prati­ Le général ne connaissait pas mal du tout son
quement, il insinua que le Dr. Milquetoast chemin dans tout cela : à tout le moins, il ne se
ainsi que tous ses collègues, en tombant en trompa pas sur le nom des choses. Il s’arrangea
deçà de leurs normes de production, s’étaient même pour donner l ’impression, à ceux qui

La littérature différente
n ’étaient pas dans le coup, que c’était en grande préliminaire, un général de Boston murmura à
partie lui le père de Karl. son voisin : « Je parie que quelque maudit sudiste
« Maintenant, dit-il allègrement, donnons-lui un a réglé la machine pour que cette fois ce soit Lee
peu de travail. Quelqu’un veut-il lui poser des qui soit vainqueur.» Tout le monde devait pourtant
problèmes? » admettre que le problème était une excellente
Au mot « problèmes », les mathématiciens levèrent façon de mettre à l’épreuve les capacités de Karl.
les sourcils, mais le général n ’eut pas conscience Les cartes perforées disparurent dans les amples
de son faux-pas (1). Les casquettes galonnées unités de mémorisation; des schémas lumineux
réfléchirent un moment, puis quelqu’un dit har­ tremblotèrent et étincelèrent sur les registres ; des
diment : «Combien fait 9 à la vingtième puissance ? » choses mystérieuses eurent lieu de tous les côtés.
L’un des techniciens, avec un reniflement parfai­ « La résolution de ce problème, dit d’un ton
tement audible, enfonça quelques touches. Il y précieux le capitaine Winkler, demandera environ
eut un crépitement de mitrailleuse émis par une cinq minutes.»
machine à écrire électrique et en un clin d ’œil Comme par une contradiction voulue, l’une des
la réponse était là — avec ses 20 chiffres au machines à écrire se mit immédiatement à tic-
complet. taquer. Une bande de papier jaillit du rouleau et
(J’ai cherché le résultat depuis : pour qui désire le capitaine Winkler, l’air plutôt intrigué de
le connaître, c’est 12157665459056928801. Mais l’empressement inattendu de Karl, lut le message.
revenons à Karl et à son histoire.) Immédiatement, sa mâchoire inférieure tomba de
Pendant le quart d ’heure suivant, Karl fut bom­ six pouces et il resta là, contemplant le papier,
bardé de semblables banalités. Les visiteurs comme incapable d’en croire ses yeux. « Qu’est-ce
étaient impressionnés, bien qu’on n ’ait aucune que c’est, mon ami? » aboya le général.
raison de supposer que, si toutes les réponses Le capitaine Winkler avala péniblement sa salive,
avaient été complètement erronées, ils s’en soient mais parut avoir perdu l’usage de la parole. Avec
rendu compte. un reniflement d ’impatience, le général lui arracha
Le général toussota avec modestie. Il ne pouvait le papier. Ce fut alors son tour de se trouver
guère dépasser l’arithmétique élémentaire et Karl paralysé, mais à la différence de son subordonné,
avait à peine commencé à se mettre en train. son teint revêtit un rouge du plus joli effet. Il eut
« A présent je vous remets entre les mains du un moment l’air de quelque poisson tropical
Capitaine Winkler », dit-il. étouffant hors de l’eau ; puis, non sans une légère
Le capitaine Winkler était un jeune diplômé de bagarre, l’énigmatique message fut saisi par le
Harvard, vif d’esprit et dont le général se défiait, général à cinq étoiles qui avait grade le plus élevé
le soupçonnant à juste titre d ’être plus un savant de tous ceux de la pièce. Sa réaction fut totalement
qu’un militaire. Mais c’était le seul des officiers différente. Il se plia en deux de rire, immédiatement.
à comprendre réellement ce que Karl était censé Les officiers du rang le moins élevé furent laissés
faire ou à pouvoir exposer exactement comment pendant dix bonnes minutes dans un état de
il fonctionnait. Il avait l’air d ’un damné maître « suspense » enrageant. Mais finalement la chose
d’école, bougonna en lui-même le général, lorsqu’il filtra des colonels aux capitaines et aux lieutenants
entama sa causerie à l’intention des visiteurs. jusqu’à ce qu’enfin il n ’y eut pas un G.I. dans la
Le problème tactique qui avait été posé était maison à ignorer d’aussi merveilleuses nouvelles.
complexe, mais la solution était déjà connue de Karl avait dit au général qu’il était un solennel
chacun, sauf de Karl. Il s’agissait d ’une bataille babouin. C’était tout.
livrée et gagnée près d’un siècle auparavant et, Même si tout le monde était d ’accord avec Karl,
lorsque le capitaine Winkler acheva son exposé il n ’était guère possible de laisser les choses en
rester là. Évidemment, quelque chose avait marché
1) En français dans le texte (N.D.T.). de travers. Quelque chose — ou quelqu’un —

Le pacifiste
avait détourné l’attention de Karl de la bataille les circuits. Il avait commencé par de simples
de Gettysburg. insultes et de curieuses suppositions généalogiques,
«Où est le Dr. Milquetoast?» rugit le général mais était vivement passé à des conseils détaillés
Smith, recouvrant finalement la voix. dont les plus modérés auraient été hautement
Il n ’était plus là. Il avait tranquillement filé à préjudiciables à la dignité du général et les mieux
l’anglaise, après avoir assisté à son jour de gloire. imaginés auraient sérieusement mis en danger son
Sa récompense viendrait plus tard, bien sûr, mais intégrité anatomique. Le fait que tous ces messages,
la chose en valait la peine. à leur sortie des machines à écrire, fussent immé­
Frénétiques, les techniciens dégagèrent les circuits diatement classés « Top secret » était d’une faible
et se mirent à effectuer des tests. Ils donnèrent à consolation pour le destinataire. Il savait, de triste
faire à Karl une série compliquée de multipli­ certitude, que ce serait le moins bien gardé des
cations et de divisions, l’équivalent pour un calcu­ secrets de la guerre froide et qu’il était temps pour
lateur de l’exercice de prononciation « chasseurs lui de tourner les yeux vers une occupation dans
sachez chasser »... Tout semblait fonctionner le secteur civil.
parfaitement. Aussi posèrent-ils un problème Et, Messieurs, la situation est toujours la même.
tactique très simple, qu’un sous-lieutenant aurait Les ingénieurs essayent toujours de découvrir
pu résoudre tout en dormant. les circuits installés par le Dr. Milquetoast et c’est
« Allez vous faire voir, mon général », répondit sans doute une question de temps avant qu’ils y
Karl. parviennent. Mais en attendant, Karl reste un
C’est alors que le général Smith réalisa qu’il se pacifiste impénitent. Il est parfaitement à l’aise
trouvait en face de quelque chose que ne prévoyait pour jongler avec la théorie des nombres, calculer
pas le règlement classique. Il avait en face de lui des tables de puissances et traiter des problèmes
de la mutinerie mécanique, rien de moins. arithmétiques en général. Vous rappelez-vous le
Il fallut plusieurs heures d ’essais pour découvrir célèbre toast : « Aux mathématiques pures — et
au juste ce qui s’était produit. Quelque part, bien qu’elles ne présentent jamais la moindre utilité
enfoncée dans les vastes unités de mémoire de pour personne! ». Karl s’y serait joint...
Karl, se trouvait une splendide collection d ’in­ Quant au Dr. Milquetoast, personne ne put rien
sultes, amoureusement rassemblée par le Dr. Mil­ lui faire, car très vite il eut une dépression nerveuse.
quetoast. Il avait mis sur ruban perforé, ou enre­ Aux dernières nouvelles, il enseignait l’algèbre
gistré en schémas d ’impulsions électriques tout ce matricielle dans une faculté de théologie de
qu’il aurait aimé avoir dit lui-même au général. Denver. Il jure avoir tout oublié de ce qui
Mais il n ’avait pas fait que cela : c’eut été trop s’était passé pendant qu’il travaillait sur Karl.
facile, indigne de son génie. Il avait aussi mis en Peut-être même dit-il vrai...
place ce qu’on pourrait appeler un circuit de Vous voyez, toutes ces machines commencent à
censure — il avait donné à Karl le pouvoir de nous donner des airs d ’imbéciles. Avant peu, elles
discrimination. Avant de le résoudre, Karl exa­ vont se mettre à nous désobéir, sans qu’aucun
minait chaque problème qu’on lui soumettait. Milquetoast ait tripoté leurs circuits. Et puis, elles
S’il concernait les mathématiques pures, il colla­ se mettront à nous donner des ordres — après
borait et le traitait comme il faut. Mais si c’était tout, elles agissent selon la logique et elles ne
un problème militaire— en avant les insultes. Après supporteront aucune absurdité. Quand cela se
vingt tentatives, il ne s’était pas répété une seule produira nous n’y pourrons rien. Nous n’aurons
fois et il avait déjà fallu faire sortir les AFAT. qu’à aller rejoindre les dinosaures en leur disant :
Il faut avouer que, passé un moment, les tech­ « Poussez-vous un peu, voilà l’homo-sapiens! »
niciens étaient à peu près aussi curieux de savoir Et le transistor entrera en possession de la terre.
quelles nouvelles indignités Karl allait entasser
sur le général Smith que de trouver la faille dans A. C. CLARKE.

La littérature différente
(G iraudon)
A la recherche du serpent de mer
Bernard Heuvelmans

E t ils adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti


à la nature, en admettant l ’existence des Krakens, des serpents de
mer, des « Mobj Dick » et autres élucubrations de marins en délire.
JU L E S V E R N E .
(20.000 lieues sou$ les mers).

SOUS LE MASQUE DES MONSTRES LÉGENDAIRES

Crédulité Parlant des bêtes fantastiques qui peuplent la mythologie universelle,


le baron Georges Cuvier disait, en 1821, avec le ricanement qu’on
des anciens ? devine : « Espérons que personne ne les cherchera sérieusement dans
la nature; autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel ou la
bête de l'Apocalypse. »
O u manque Il semble que certains savants n ’aient tenu aucun compte de l’aver­
tissement du père de la Paléontologie : ils ont cherché ces bêtes dans
de crédulité la nature... et bien souvent ils les y ont trouvées. En 1886, le géologue
des modernes ? Charles Gould publiait dans son livre M ythical Monsters le résultat
de ses investigations dans ce domaine épineux. Il estimait en effet que
« la majeure partie de ces créatures ne sont pas des chimères mais des
objets d ’études rationnelles », car elles sont le produit de transfor­
mations et non d’une invention. Aussi n ’avait-il pas hésité à traquer
dans les littératures anciennes un gibier peu ordinaire, le dragon, le
grand serpent-de-mer, la licorne et le phénix, dont la légende s’inspirait,
selon lui, d ’animaux bien réels.
De nos jours, certains érudits, le plus souvent zoologistes de profession,
ne dédaignent toujours pas de semblables recherches. Hyatt Verrill,
Willy Ley et Richard Carrington y ont tâté. Dans The Lore o f the
Unicom (1930), Odell Shepard a entièrement démonté le mécanisme
de la naissance du mythe de la licorne à partir de faits zoologiques, et
Maurice Burton a donné une interprétation extraordinairement
ingénieuse de la légende du phénix dans son Phænix re-born (1959).
Jamais, on le voit, les sarcasmes ne sont parvenus à briser l’envol des
Deux ornements de
chevelure en or
filigrané, en form e
de phénix mâle et
femelle. A rt de Chine
des Song. Les m ystères du monde animal
esprits audacieux, et c ’est fort heureux pour le
progrès de nos connaissances. Q u ’on se souvienne
à ce propos que le même Cuvier tenait les théories
évolutionnistes de ses collègues Lam arck et
Geoffroy Saint-Hilaire pour des supplém ents inop­
portuns aux Métamorphoses d ’Ovide.

E V H É M È R E AV AIT RA ISO N

P artout dans le monde — je l ’ai souligné dans


m on livre Sur la Piste des Bêtes ignorées — les
connaissances indigènes relatives aux anim aux
ont maintes fois conduit et conduiront sans doute
encore dans l ’avenir à la découverte d ’espèces
inconnues de la science. Souvent les descriptions
populaires contiennent bien entendu des exagé­
rations manifestes, et se chargent même parfois
d ’éléments franchement surnaturels, surtout quand
les anim aux évoqués sont peu com muns ou diffi­
ciles à observer. On se doute q u ’une telle corruption
de la réalité s'intensifie à mesure de l’éloignement
des contrées dont proviennent les relations
originales (a beau mentir...) ou de l ’ancienneté
de l’époque où elles ont été faites. Aussi est-il tout
à fait légitime de se dem ander si les monstres
de la mythologie antique ne proviennent pas
de l’adultération progressive de descriptions
concernant des animaux bien réels.
Cherchant à expliquer le processus de form ation
des légendes, le philosophe grec Evhémère, au
IVe siècle avant J.-C., était déjà de cet avis. Selon
lui, les légendes, et les mythes qui en sont l’abou­
tissement, ne seraient q u ’une déform ation de
l ’H istoire : dieux, demi-dieux et héros n ’étaient
à l ’origine que de simples mortels, dont les géné­
rations successives ont peu à peu poétisé les haut-
faits, ju sq u ’à dénaturer considérablem ent la
prosaïque réalité.
Une objection majeure à la théorie evhémériste
appliquée aux animaux fabuleux est que beaucoup
d ’entre eux se présentent comme d ’impossibles
hybrides, apparem m ent formés par l ’assemblage
incohérent de fragments anatom iques prélevés
Le Minotaure, bronze archaïque. (G iraudon)
Musée du Louvre.

96 A la recherche du serpent de mer


sur divers animaux, voire sur l’homme lui-même.
Qui donc, se dem andera-t-on, pourrait avoir servi
de modèle au M inotaure, homme par le bas et
taureau par le haut, au Sphinx, lion à face humaine,
aux Sirènes, femmes à queue de poisson, à Horus,
dieu à tête d ’épervier, aux Centaures, moitié
homme moitié cheval, à Ganeça, divinité brahm a­
nique à tête d ’éléphant, aux Satyres, hommes à
pattes de bouc, aux Griffons, qui avaient la tête
et les ailes de l ’aigle, le corps du lion et les oreilles
du cheval, à tant d ’autres encore, panthéon
terrifiant et grotesque?
A première vue, on se croit fondé à prétendre
q u ’il s’agit de simples représentations sym bo­
liques. Si, dans tel m onum ent, on a pris soin
d ’affubler un pharaon illustre d ’un corps de lion,
n ’est-ce pas uniquem ent pour souligner que ce
m onarque possédait toutes les vertus q u ’on prête
au roi du désert? Et telle déesse n ’est-elle pas
souvent personnifiée par une vache parce q u ’elle
est l’image même de la fécondité?
C ette théorie allégorique, qui d ’ailleurs avait déjà
cours dans la Grèce antique, est à coup sûr légi­
time en bien des cas. 11 est vraisemblable en Dessin de Walt Disney.
l’occurrence q u ’aucun être sensé n ’a jam ais cru,
en Égypte ancienne, à l ’existence de lions à face
humaine ou d ’hommes à tête d ’oiseau. Ainsi
n ’est-il au jo u rd ’hui aucun chrétien vraim ent
adulte p o ur imaginer que le Saint-Esprit a
réellement la forme extérieure d ’une colombe. tienne croyaient à l ’existence d ’une sorte de
N e prenons pas les Anciens — contem porains canard blanc q u ’ils représentaient habituellem ent
d ’esprits aussi rigoureux que X énophane, A ristote vêtu d ’un uniform e de m arin de l’époque, voulant
ou Lucrèce — pour plus crédules q u ’ils ne l’étaient. sans doute indiquer p ar là q u ’il s ’agissait d ’un
Ils ne prêtaient pas plus de réalité à certains palmipède thalassicole. Sur les effigies q u ’on
personnages mythologiques, que nous n ’en prêtons possède de lui, cet oiseau fabuleux appelé Donald
par exemple aux créatures imaginaires des dessins Duck, c ’est-à-dire M onsieur le Vieux C anard
animés dont nous faisons nos délices. (de don, monsieur, ald, vieux, et duck, canard,
dans diverses langues paléo-européennes), est
U N C E R T A IN muni de dents et possède des mains préhensibles
M O N SIE U R LE V IEU X C A N A R D munies de quatre doigts. Se fondant sur ces
caractères anatom iques certains zoologues actuels
Que penserions-nous de l ’archéologue des temps suggèrent que ces dessins seraient une repré­
futurs qui, après avoir déterré des fragments sentation stylisée d ’une espèce de Saurure ap p a­
racornis d ’une œuvre de W alt Disney, écrirait renté à YArchéoptéryx, c ’est-à-dire un oiseau
pom peusem ent : prim itif à traits reptiliens, qui aurait donc été
« Les hommes du X X e siècle de l ’ère dite chré­ contem porain des débuts de l’Age atomique. Il

L es m y s t è r e s du m o n d e a n i m a l
semble pourtant que cette hypothèse doive être à des accouplements contre nature ces produits
rejetée, puisque divers traités savants de l’époque anormaux, surtout quand ils combinaient appa­
classaient déjà l’Archéoptéryx et ses semblables remment les caractères de plusieurs êtres. Dans
parmi les fossiles de l’Ère Secondaire, période le cas particulier où un enfant naissait avec des
à ce moment révolue depuis 40 millions d ’années. traits rappelant même grossièrement un animal
Force nous est de conclure que Donald Duck sacré, comment ne pas supposer que sa mère
est un des innombrables demi-dieux mythiques avait été visitée par cette divinité? Et comment
auxquels sacrifiaient naïvement les hommes du résister à la tentation de vouer un culte à ce
XXe siècle. Sans doute l ’invoquaient-ils avec rejeton remarquable, sorte de demi-dieu, au sens
l’espoir de s’assurer sa protection quand ils propre du terme?
entreprenaient des voyages en mer. » A mon sens, si ce raisonnement a pu être tenu
Tout comme Donald le Canard représente en occasionnellement par des gens simples, ce n ’est
réalité, dans la mythologie disnéenne, le type du pas lui qui a présidé à la véritable naissance des
« mauvais coucheur », ainsi Pégase, le cheval ailé bêtes fabuleuses d’aspect composite. Les monstres
des Grecs, n ’avait-il dans l’esprit de ses créateurs légendaires ont nécessairement précédé les monstres
que la valeur d’un symbole, celui de l’envolée accidentels. Par exemple, si l’on s’est jamais
poétique. Il en est vraisemblablement de même émerveillé devant un enfant atteint de symétie,
de la plupart des monstres hétérogènes qui peuplent c’est parce qu’il rappelait par sa forme la sirène
les légendes antiques. Ce qui n ’empêche pas, bien de la légende. La gestation des monstres fabuleux
entendu, que des êtres simples ont pu croire à leur a dû prendre un temps bien plus considérable que
réalité... 9 mois et semble avoir été déterminée par un
processus en vérité très banal. Evhémère avait
raison.
RECOURS A LA TÉRATOLOGIE
TOUT NARRATEUR
Ce genre d’explication ne va pas toujours de soi, ENFANTE DES MONSTRES
il s’en faut de beaucoup. En effet, jusqu’au
XVIIIe siècle au moins, on verra figurer certains Il faut se souvenir de la manière dont on procède
monstres d ’allure composite dans des traités pour décrire un animal inconnu de ses auditeurs,
zoologiques, qui furent évidemment l ’œuvre quand on ne peut en produire aucune image.
d’érudits. Que faire sinon assembler mentalement des
Maints savants actuels, le Professeur C. Bressou caractères empruntés à divers animaux familiers?
entre autres, croient trouver l’origine de tels Parlant de l’okapi, on le décrira comme une sorte
monstres dûment catalogués, dans l’occurrence d ’antilope à oreilles d ’âne, à croupe et à cuisses
de monstruosités proprement dites, à savoir de de zèbre et à langue de fourmilier. De l’ornitho­
malformations de nature pathologique. Il arrive rynque, le fameux mammifère pondeur d ’Australie,
en effet que des enfants naissent avec les membres on dira qu’il est une sorte de loutre munie du bec
inférieurs étroitement soudés sur toute leur et des pattes d ’un canard. Cet assemblage parut
longueur (symétie) , ou le corps couvert de poils même si incongru à certains zoologistes au moment
(hypertrichose) , que des taureaux ou des boucs de la découverte de l’animal, qu’ils décrétèrent,
ne produisent qu’une seule corne ou que des après en avoir pourtant examiné une dépouille,
serpents éclosent avec plusieurs têtes, etc. Ce serait qu’il s’agissait d ’un monstre truqué, comme ces
pour commémorer ces naissances exceptionnelles petites sirènes qu’on vend dans la plupart des
que les Anciens auraient introduit dans leurs ports de l’Océan Indien.
traditions, respectivement les sirènes, les satyres, Au cours de l’hiver de 1893-94, un kiwi, oiseau
les licornes, les hydres, etc. En général on attribuait néo-zélandais étrange entre tous, s’était échappé

A la recherche du serpent de mer


de la ménagerie du Jardin des Plantes, au grand chimères ou les célèbres taureaux ailés de Ninive
regret du directeur. Cinq mois plus tard — oui, (les Chérubins du livre d ’Ézéchiel), avec leur
cinq mois! — un gardien aperçut l’animal déam­ crinière de lion et leur tête d’homme, à barbe
bulant tranquillement le soir dans la rue Buffon : soigneusement frisée.
« C’est une sorte d ’autruche, écrivit-il dans son « Dans ces combinaisons hétéroclites, fait
rapport à la direction, pas plus grosse qu’une remarquer le Professeur Bressou, il y a peu de
poule, ayant le derrière d ’un lapin, des pattes formes inconnues. La plupart résultent de l’amal­
courtes et un bec de bécasse. » Quel assemblage game irraisonné d ’animaux ou de parties d’ani­
baroque, mais aussi quel excellent portrait! maux appartenant aux espèces les plus diverses,
A vrai dire, je défie quelqu’un, appelé à donner comme si, mis en verve par l’infinie variété des
le signalement verbal • d’un être inconnu, de êtres de la nature, l’homme avait voulu enrichir
recourir à un autre procédé de description qu’à le règne animal de créatures nouvelles, en unissant
celui de l’amalgame. pêle-mêle la queue du poisson, la langue du
Quelles conséquences l ’usage de ce procédé serpent, l’aile de l ’oiseau, les griffes du lion, etc. »
entraîna-t-il autrefois? Chaque fois qu’un navi­ On peut douter en vérité qu’aucun monstre
gateur, un commerçant, un diplomate ou un fabuleux soit jamais né d ’un amalgame irraisonné.
conquérant revenait d’une contrée lointaine et En fait les êtres dont les parties interviennent
qu’il en décrivait la faune, s’il n ’était pas lui-même dans la confection d ’un monstre imaginaire ont
un dessinateur accompli et a fortiori si l’aspect manifestement été choisis avec soin à cause des
d’une bête ne lui était connu que par ouï-dire, il qualités qu’ils symbolisent. Fallait-il créer un
amorçait une déformation inéluctable de la repré­ gardien parfait, destiné à veiller sur l’un ou l’autre
sentation des animaux en question. L’illustrateur trésor, il était indispensable de lui prêter à la fois
chargé par la suite de concrétiser leur signalement la force du lion, la cruauté de l’aigle, la malignité
prenait forcément celui-ci à la lettre et se trouvait du serpent, la sournoiserie du scorpion, etc. On
donc conduit à reconstituer l’aspect de chaque en revient donc ici à la théorie allégorique.
animal en se servant de fragments anatomiques
empruntés aux divers êtres cités par le narrateur.
De là cette impression de combinaisons hété­
rogènes, de là ces monstres qui rappellent plus En somme, il faut faire une nette distinction entre
les « cadavres exquis » chers aux surréalistes que les êtres résultant d’un amalgame prémédité à
leur modèle original. intentions symboliques, et ceux qui sont la consé­
quence d’un amalgame involontaire, fruit d’une
LES ABSURDES description aussi précise que possible. Le temps
ONT LA VIE BRÈVE d ’ailleurs se charge lui-même d’établir cette
distinction.
La contemplation de ces images d ’êtres compo­ Le Professeur Bressou est d ’ailleurs conduit à
sites, qu’on pouvait croire issus d’accouplements nuancer sa pensée quand il écrit : « Ceux dont la
anormaux, peut fort bien avoir inspiré des excès. construction, par trop illogique, ne rappelait
Puisqu’il existe réellement dans la nature des aucun des faits jusqu’alors connus, frappèrent un
créatures si saugrenues, pourquoi ne pas en moment les esprits mais ne les retinrent pas.
inventer d ’autres, pourquoi ne pas faire varier Produits d ’une imagination par trop fantaisiste,
à l’infini les recettes de ces cocktails anatomiques ? ces monstres tombèrent dans l’oubli et l’on a
On s’est demandé si ce n ’est pas d ’un tel raison­ pu dire justement « qu’ils moururent de la recon­
nement que naquirent des êtres aussi manifes­ naissance d ’une absurdité anatomique ».
tement extravagants que les chevaux volants, les Parmi ces monstres inviables à l’échelle histo­
griffons, les hippogriffes, les martichores, les rique, il faut citer avant tout les êtres à plusieurs

A la recherche du serpent de mer


Griffon en bronze. Pise. CamDO S a n ta . (Anderson-Giraudon)
têtes ou à plusieurs troncs, et les vertébrés, munis l ’oiseau-roc, et enfin le léviathan, le serpent-de-mer
normalement de quatre membres, auxquels on a et la légion innombrable des dragons.
cru pouvoir en ajouter deux, en général sous On constatera que ce sont précisément ceux qui
forme d ’ailes. ont eu la vie la plus dure, au cours des millénaires.
Il ne faudrait pas croire cependant que les « absur­ Voilà qui confirme a posteriori le caractère relati­
dités anatomiques » soient nécessairement le vement cohérent de leur anatomie, et qui donne
résultat d ’une construction artificielle. les plus puissants espoirs aux zoologistes assez
Les centaures, ces êtres à double thorax et à fous pour les rechercher dans la nature. Ceux-ci
six membres, sont nés, semble-t-il, de la vue des d ’ailleurs ont déjà maintes victoires à leur actif.
premiers hommes qui domestiquèrent, des chevaux On peut dire grosso modo que la licorne provient
et les montèrent. Le phénomène s’est reproduit, du rhinocéros unicome de l’Inde, la sirène du
à des siècles de distance, quand Pizarre et ses dugong et du lamantin, les satyres des singes
cavaliers envahirent le Nouveau Monde. Des anthropoïdes, et les pygmées... des pygmées. Le
Indiens du Pérou, qui se nommaient les Canisiens, phénix paraît né de l’habitude qu’ont certains
confièrent notamment au Père Stanislas Arlet oiseaux de se baigner dans la fumée et même le
qu’ils avaient cru que les hommes et les chevaux feu. L’étude des fossiles a permis d’élucider le
ne faisaient qu’un. Le fait est rapporté par ce mystère de certains autres. L’oiseau-roc serait
Jésuite dans une lettre adressée à son supérieur fondé sur la découverte des œufs gigantesques de
en 1698. l’Aepiomis de Madagascar, récemment éteint.
Quant à l’hydre, ce serpent à sept têtes, combattu Quant aux autres... eh bien! on croit reconnaître
par Hercule, et dont on retrouve le frère sous la dans les farfadets certains Australopithèques, dans
forme de cobras en éventail dans les statues du les géants d ’énormes Primates bipèdes comme
Bouddha indien, est né, sans doute, de la le Gigantopithèque et le Méganthrope, et dans
description déformée de poulpes ou de calmars. les dragons certains sauriens du Secondaire. Les
Que le nombre de tentacules de ces céphalopodes, paléontologues sourient car ils considèrent que
indûment mués en têtes emmanchées d ’un long tous ces animaux avaient disparu bien avant
cou, ait été fixé à sept relève, non de l’observation, l’arrivée de l’Homme.
qui le dément, mais des vertus magiques prêtées à Ils disaient cela aussi du Cœlacanthe, des Mono-
ce nombre. En tout cas, l’hydre est une fausse placophores, et de quelques autres, que des
« absurdité anatomique ». étourdis ont ingénument trouvés, au cours des
dernières années, dans la nature. Aussi est-il plus
LES PROBLÈMES NON RÉSOLUS prudent de continuer à y rechercher aussi les
monstres de la légende.
Ces divers points une fois éclaircis, on peut « La difficulté suprême, dit Confucius, est de
éliminer de la liste des monstres légendaires un saisir un chat noir dans une pièce obscure...
nombre appréciable de formes ayant de toute surtout s’il ne s’y trouve pas. » Mais il y a une
évidence une valeur symbolique et qu’il serait impossibilité absolue à saisir ledit chat dans la­
dès lors absurde de rechercher dans la nature. dite pièce, si on ne l’y cherche même pas.
Après un tri soigné on ne conserve plus en fin
de compte qu’un nombre assez limité d’êtres BERNARD HEUVELMANS.
qui ne paraissent pas être le produit d’une imagi­
nation débridée et qui, à l’origine en tout cas,
étaient tenus pour bien réels. On peut citer les
licornes, les sirènes, les géants, les pygmées et
tout le peuple des gnomes et des farfadets, les
satyres et autres hommes velus, le phénix et

A la recherche du serpent de mer


Quand l'Angleterre cessa d'être une île
Gabriel Véraldi

Je ne sais ce qui se passe en d ’autres pays, mais en France les


jeunes gens, malgré le respect qu’ils portent à leurs parents et à leurs
professeurs, auraient peut-être tendance à considérer la génération
précédente — oserai-je l ’avouer ? — comme un peu périmée...
PR O FE S SE U R A N D R É D E C A IL L E U X .

COMMENT LE MAJOR PERDIT SON MELON


La drôle de guerre Le caractère le plus accentué de l’histoire au XXe siècle est, comme
à Londres chacun le sait, « l’accélération ». Les choses changent, et vite. Il est
établi que ce changement n ’a rien d ’anormal, qu’il s’inscrit dans la
logique de l’ordre naturel. Pourtant, il choque et angoisse la majeure
I n moment partie de l’humanité. Lors du Centenaire de l’œuvre capitale de
où tout change Darwin, Julian Huxley a souligné que la leçon du transformisme
reste mal entendue (1) ; elle n ’a pas encore réellement modifié notre
vision quotidienne du monde, et l’évolution rapide de la civilisation
Tout se perd nous donne ce vertige que les cinquante kilomètres à l’heure provo­
et tout se crée quaient chez nos grand-mères.
L’homme a besoin de stabilité ; il est fait pour le progrès, pour l ’explo­
ration des potentialités, infinies peut-être, de la pensée. Mais, pour
avancer sans crainte, il faut être assuré de ses arrières.
En fait, la stabilité aristotélienne a été remplacée par un nouvel ordre,
beaucoup plus solide. Une minorité d ’humains sait et, ce qui est
plus important, sent que la stabilité n ’appartient pas aux objets,
mais aux relations entre les phénomènes ; pas à des « universaux »
imaginaires, mais à la puissance intégratrice de la pensée. Et aussi
que toutes les civilisations existantes ou ayant existé ne sont guère
que de pré-civilisations. Des institutions véritablement adultes,
cela fait partie de l’espoir de notre espèce en évolution.
Quand on ne pense pas en termes évolutifs et dynamiques (c’est le
cas de la majorité des humains), il est évident que la civilisation
(i) v oir Planète, n° 2. est ma civilisation. Pour un Français du XVIIIe, « comment peut-on

Et alors... avant que


l'ennemi soit revenu
de sa surprise...
(Punch, juin 40) L'histoire invisible
être Persan? » était un vrai problème. Pour un lution, sans invasion, par simple prise de conscience
Japonais de 1850, il y avait l’Empire et puis d ’une situation extérieure. Il serait fascinant,
rien, ou presque. Cent ans plus tard, l’idée que la mais très long, d ’examiner ce très curieux phéno­
manière de vivre américaine pouvait ne pas être mène de psychologie sociale.
la meilleure était, pour Babbitt, strictement Dès les premières heures, le choc fut violent.
impensable. Au point que les Londoniens allèrent jusqu’à se
Pourtant, ces certitudes nationales n ’ont jamais parler dans la rue sans se connaître. A Milan,
atteint une perfection comparable à celle qui a à Paris même, cela semble peu de chose; mais
longtemps régné dans le Royaume-Uni. à Londres...!
Il est absolument impossible de devenir British Les autorités considéraient avec angoisse cette
quand on a eu le malheur de naître foreigner. grave question : est-ce que les populations urbaines
Le Royaume-Uni n ’a rien à apprendre des autres se répandraient dans la campagne à la première
nations et ne tient pas à faire leur éducation. bombe? Churchill prophétisait que trois ou quatre
Il est même très douteux, pour l’Anglais bien millions de Londoniens erreraient autour de la
élevé, que la civilisation britannique puisse être ville, en état de panique ou de démence, et que leur
améliorée : tout changement est a priori une regroupement absorberait toute l’énergie de
décadence. « L’expérience et la réflexion m’ont l’armée.
fait beaucoup douter, mais je crains d ’être Des mesures appropriées à cette éventualité,
persuadé jusqu’à mon dernier jour de la supé­ parfaitement imaginaire (et démentie par les faits
riorité transcendante du tweed, des cravates ultérieurs), furent aussitôt prises.
club, du tabac de Virginie, de Shakespeare et de la Huit mille tuberculeux furent jetés hors de leur lit
respectabilité, tant mon conditionnement anglo- et renvoyés chez eux avec ordre de ne pas tousser
mimétique fut précoce et suivi. » au-dessus des enfants : le 10 septembre, deux cent
Tout cela rend particulièrement instructive l’ana­ mille lits attendaient les blessés. Les médecins
lyse du changement en Grande-Bretagne. Le ne quittaient pas leur poste pour soigner des
démarrage de ce mouvement sociologique a été maladies vulgaires et ce n ’était pas le moment
minutieusement étudié par le maître de la sociologie d’avoir un ulcère perforé ou une appendicite.
sans larmes, E.S. Turner, l’auteur de ces petits
chefs-d’œuvre que sont « Histoire de l’Art de COMMENT LES LONDONIENS
Faire la Cour », ou « La choquante Histoire de la PERDIRENT LE SENS DES CLASSES
Publicité » (1).
Le dimanche 3 septembre 1939, le peuple britan­ Dans leur insigne sagesse, les experts avaient
nique apprit qu’il était bon pour une nouvelle décrété que six cent mille Londoniens seraient
guerre. Il attendait les bombardements massifs tués dans les deux premiers mois. Il s’organisa
et les gaz de combat. Ces horreurs ne se pro­ donc un exode « plus grand que celui de Moïse ».
duisirent pas, mais, d’une façon tout aussi radicale, Notons au passage que ces mêmes experts refu­
la civilisation traditionnelle commença de sèrent jusqu’à la dernière minute de croire à
s’effondrer. l’existence des V-l.
Les enfants, les jeunes mères, les femmes enceintes,
COMMENT LES LONDONIENS SE MIRENT les aveugles, les infirmes, les déments furent
A SE PARLER DANS LES RUES distribués dans des lieux « expertisés » comme
sûrs. Parmi lesquels on recense les premières
Il est extrêmement rare qu’une culture change villes détruites par les bombardements de la
profondément en quelques semaines, sans révo- Bataille d’Angleterre, ou Folkestone, première cité
(1) Son livre, analyse de la « Phoney War », vient de paraître à à être sous le feu de l’artillerie ennemie.
Londres. La société britannique était cloisonnée avec une

Quand l'Angleterre cessa d'être une île


rigueur que les continentaux ont de la peine à Tous les médiums, sans exception, tous les esprits-
imaginer. Il y avait un gouffre entre la classe guides et autres relations désincarnées, avaient
moyenne et la classe ouvrière, auprès duquel les annoncé que la guerre n ’aurait pas lieu. Le
différences sociales sur le continent semblent 2 septembre, Psychic News était catégorique : la
dérisoires. Grâce à la sévère et splendide domi- paix serait sauvée. La semaine suivante, l’hebdo­
natiofi de ses nerfs qui est la gloire de l’éducation madaire reconnaissait que « la foi était éprouvée
britannique, l 'Anglais bien élevé pouvait littéra­ jusqu’aux limites de l’endurance humaine ». Ce
lement ne pas voir les spécimens de la classe serait pourtant mal connaître les spirites que de
inférieure. les croire ébranlés dans leurs convictions par un
On conçoit donc ce que fut l’invasion des foyers événement aussi futile. Une pluie de lettres s’abattit
respectables par le peuple ignoré des slums. Sur sur les journaux spécialisés, d’où il ressortait que
le moment, la conscience de classe en fut plutôt les esprits n ’avaient rien à se reprocher. Certaines
renforcée. Mais la barrière était bel et bien enfoncée théories étaient d’une ingéniosité sublime. Et
et on assiste depuis au développement des consé­ quand il apparut que la Deuxième Guerre
quences. Il est regrettable que l’on ne puisse citer Mondiale n ’était pas une vraie guerre, mais une
que quelques traits de cette « promiscuité » sans « Phoney War », une « drôle de guerre », les guides
précédent dans l’histoire nationale. furent réhabilités.
Le fameux journal du snobisme, The Tatler,
publiait, au lieu des images habituelles de parties COMMENT LA RÉALITÉ
et de chasses à courre : « La Duchesse et sa ESSAYA DE RESTER MASQUÉE
Domesticité en train d ’Épouiller leurs Hôtes ».
Un vieux couple écrivait au Picture Post : « Ils Partout en Europe, cette guerre bizarre bouleversait
hurlent et galopent dans la maison et, hier, la les habitudes. En Angleterre, le phénomène avait
petite fille a vomi sur le tapis du salon. C’est ce une importance exceptionnelle, car les habitudes
dont nous avions toujours rêvé. Merci à Dieu avaient plus qu’ailleurs un caractère sacré : alors
pour nos petits évacués. » Ailleurs, une marquise que le continent avait été balayé par les révolutions,
et ses jeunes hôtes étaient assis à la table du petit les luttes de nationalité, le Royaume-Uni demeurait
déjeuner, cependant que le maître d’hôtel officiait dans sa sérénité insulaire à peine troublée par
avec une noble lenteur. Perdant patience, le gamin la question irlandaise. Il avait réussi à évoluer
s’écrie : « Alors, ça vient, la bouffe? » « Comme depuis deux siècles et demi en préservant les
vous avez raison », dit la marquise, « il y a des moindres détails de sa manière de vivre. En 1939,
années que je me retiens de le dire! » toutes les «jolly things of life » furent affectées
et elles ne devaient plus jamais être comme
COMMENT LES SPIRITES TRAVERSÈRENT autrefois.
DES MOMENTS DIFFICILES Le masque à gaz, par exemple, posait une multitude
de problèmes. Étant donné qu’il ne fallait jamais
Un assez sympathique aspect du caractère britan­ s’en séparer, fallait-il le garder pour chasser à
nique fut le refus de la haine contre le peuple courre? Et les condamnés à mort devaient-ils le
allemand. Il était même assez couramment admis transporter lors de leur marche à la potence?
que l’on devait prier pour Hitler. Les Églises (en une occasion au moins, cela fut fait).
n ’avaient d’ailleurs que peu de problèmes. A la Une femme écrivit au Times qu’elle était horrifiée
question : « Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? », d ’apprendre que des barbus sacrifiaient leur
elles avaient beau jeu de répondre : «Parce que ornement pileux. C’était tout à fait inutile, car, en
l’humanité s’est écartée de Ses voies. » Mais les roulant étroitement la barbe sous le menton et en
spirites, dont le nombre et l’influence sont consi­ la fixant avec quatre épingles, il était très possible
dérables, traversaient de pénibles moments. de l’introduire dans un masque : « Cette décou­

L'histoire invisible
verte a permis de sauver la barbe magnifique de aux allocations militaires. Conception que certaine
mon mari et je vous la communique afin que fraction de l’opinion publique et la majorité des
d’autres barbes soient sauvées. » femmes politiques jugeaient répugnante : « Si
le gouvernement veut entretenir les concubines
COMMENT LES BONS SENTIMENTS et les bâtards, qu’il le dise ouvertement! » Le mot
FURENT ÉBRANLÉS même « épouse non-mariée » provoquait de
sérieux remous. Une Église non-conformiste du
Autre problème dramatique : était-il décent de Cumberland commentait : « Le nom d’épouse est
chasser le renard à cheval, alors que la patrie trop sacré pour qu’il soit accolé au terme « non-
était en danger? Mais alors, la pullulation des mariée ». Serait-il concevable, par exemple, que
carnassiers mettait les poulaillers en péril ! l’on dise « mère non-mariée »? »
Deviendrait-il nécessaire de les tuer avec un fusil ? Ébranlé par cette logique, le gouvernement fit
L’opinion publique envisageait avec sang-froid un effort et proposa « personne non-mariée mais
la mort de six cent mille Londoniens, mais l’éven­ à charge,vivant comme épouse », ce qui valut de
tualité de tirer les renards avait un goût de fin du furieuses protestations de la part de respectables
monde. Le ministère de l’Agriculture ne se résigna vieilles filles à charge de non moins respectables
pas à autoriser ce crime contre nature et, heureu­ célibataires. Là encore, les bombardiers allemands
sement, l’Angleterre eut bientôt d ’autres soucis épargnèrent des migraines aux fonctionnaires, en
plus immédiats : la question resta sans solution, leur fournissant d’autres sujets de réflexion. Mais,
au soulagement général. à la Chambre des Lords, le comte de Glasgow
L’épreuve nationale emplit de joie une catégorie élevait le débat : « L’U.R.S.S., dont le but est de
de citoyens : celle que Vilfredo Pareto nommait détruire la famille partout dans le monde serait
« les fanatiques de la religion vertuiste ». Quelle enchantée. Pourquoi les meilleurs de nos fils
occasion unique d’empêcher les gens de boire, de lutteraient-ils pour une Grande-Bretagne assez
jouer aux courses, d ’aller dans les boîtes de nuit ! immorale pour cesser d’être la Grande-Bretagne
« Les aviateurs allemands, exposait un méthodiste, de la Chrétienté et de la Civilisation? »
ont garde de bombarder les brasseries, car Hitler
sait que si les Anglais continuent à boire, ils COMMENT LA BÊTISE BÊLANTE
perdront la guerre. » Cette offensive s’acheva par CESSA D ’ÊTRE
un désastre, car naquit un fameux raisonnement : RESPECTUEUSEMENT ÉCOUTÉE
«Si j ’achète trois Bons de la Défense à 15 sh. pièce,
l’État devra me payer des intérêts et me rembourser Au nom également de la Chrétienté et de la Civili­
le capital. Si, par contre, j ’achète trois bouteilles sation, certains fils de la Grande-Bretagne n ’avaient
de whisky pour le même prix, je fais immédia­ pas l’intention de lutter du tout. Il y avait eu
tement don au gouvernement de 29 sh. En même seize mille objecteurs de conscience pendant la
temps, je participe à la prospérité de l’industrie Première Guerre. Il y en avait maintenant plus
et je soutiens le moral de mes amis. Alors? » de quarante-trois mille, et hautement organisés.
Avec, par exemple, des répétitions générales de
COMMENT LA RESPECTABILITÉ jugement, pour entraîner l’objecteur à se défendre
EN PRIT UN SÉRIEUX COUP contre la dialectique du tribunal. Les tribunaux
spéciaux avaient en effet la charge de vérifier la
La respectabilité, ce socle de l’Angleterre indus­ bonne foi de l’objecteur. Si elle était admise, il
trielle et impériale, était en fait attaquée sur tous les était officiellement reconnu comme pacifiste et
fronts. Au fil du courant historique, le gouver­ dispensé de service. Les cas douteux n ’étaient
nement admettait que les enfants illégitimes étaient dispensés que de service armé, et devaient assurer
en somme des êtres humains et qu’ils avaient droit une fonction para-militaire. Mais les simples

Quand l'Angleterre cessa d'être une île


simulateurs étaient passibles d ’emprisonnement.
L’opinion publique admettait assez généralement
que la minutie de cette procédure faisait la joie
de l’ennemi et la stupeur des amis de l’Angleterre.
Raison de plus, selon la logique britannique, pour
continuer. D ’un point de vue anthropologique,
cette coutume a eu au moins l’avantage d ’enrichir
d’éléments remarquables la somme de nos connais­
sances sur la bêtise humaine :
« Supposons qu’une escadre de bombardiers
approche demain le sud du pays. Pensez-vous
que nous devions les empêcher de lâcher leurs
bombes? — Non, si cela menace la vie des
aviateurs.
— « Pouvez-vous suggérer une autre méthode
que de détruire les appareils? — Oui, en ne leur
donnant aucune raison de nous attaquer.
— « Vous pensez donc qu’il ne faudrait pas
attaquer les bombardiers ennemis ? — Oui, si cela
doit tuer les pilotes.
— « Cela vous est indifférent que des milliers
de vos concitoyens soient tués? — Oui, je ne fais
pas de différence entre les Allemands et les Anglais.
— « Comment résister à un bombardier par des
méthodes non violentes? — Il faut accepter la
souffrance, mais, ensuite, le bombardier renoncera
à attaquer. »
L’éthique pacifiste était d ’une grande minutie.
Les vrais convaincus déduisaient de leurs impôts
la part qui, à leur estimation, serait utilisée pour
l’effort de guerre. Ils ne soignaient pas un soldat la vie continue
blessé. Ils interdisaient à leurs enfants de porter comme devant.
un masque à gaz. Un cas extrême refusait toute
contrainte : s’il avait eu une voiture, il aurait
refusé de conduire en obéissant au code de la route
parce que c’était un ordre de l’État.
La tolérance publique ne dura d ’ailleurs pas plus
longtemps que la drôle de guerre. Quand les
bombardiers vinrent chaque nuit, l’objection de
conscience fut jugée comme une forme de trahison.

COMMENT LES FORMES ANCIENNES


DISPARURENT

Sur ce point, comme sur beaucoup d ’autres, la


Grande-Bretagne montrait qu’elle n ’était pas

L'histoire invisible 109


habituée à faire la guerre chez elle. Quand les moindres délits furent en effet lourdement
États-Majors préparaient leurs campagnes sur les sanctionnés. Un violoniste, qui avait inscrit dans
cartes du Waziristan, ou même des Flandres, on une cabine téléphonique la longueur d ’ondes du
pouvait sans dommage tolérer des gens qui poste nazi de propagande en langue anglaise, eut
pensaient « plus utile de témoigner pour le sept ans de prison.
pacifisme que de venir en aide à des femmes ou à Le gouvernement de Winston Churchill fut une
des enfants victimes d ’un bombardement ». Mais dictature consentie, impitoyable à ceux qui ne
quand les cartes étaient celles du Sussex, c’était consentirent pas. Par exemple, il n ’y eut pas de
une autre affaire. marché noir, pour la simple raison que les milieux
La bataille pour maintenir les formes anciennes criminels trouvèrent les contre-mesures trop
fut aussi perdue. Un petit livre d ’étiquette mili­ dangereuses.
taire, Thous Shalt Not, recommandait aux officiers :
« Même si le simple soldat se trouve être votre ET COMMENT
père ou votre frère, ne buvez pas avec lui dans un LA SACRO-SAINTE TRADITION SE PERDIT
lieu public. Il est assez fier de vous pour ne pas DANS L’ACCÉLÉRATION GÉNÉRALE
vouloir se conduire de façon peu convenable à la DE L’HISTOIRE
dignité de votre grade. »
Le ministère de la Guerre mit rapidement fin à La drôle de guerre avait encore permis une large
une situation assez souvent cocasse. Par exemple, mesure de fantaisie et d ’humour. Les philatélistes
un officier avisa dans un restaurant un simple pouvaient s’interroger sur la grave question de
soldat en train de déjeuner à une table et fit porter savoir s’il était convenable d ’introduire dans leurs
une note au directeur lui enjoignant d'éloigner albums des timbres allemands. Le gouvernement,
l’intrus. Il reçut cette réponse, également par note : lors des premières restrictions, s’inquiétait encore
« Je regrette, mais je n ’ai pas l’intention de me de conseiller aux consommateurs de beurrer non
chasser moi-même de mon propre restaurant. » le dessus, mais le dessous des tartines, afin que
le beurre soit directement en contact avec les
COMMENT papilles gustatives. Quand les blindés allemands
LA NOTION D ’INDIVIDUALISME furent sur la Manche, la plaisanterie cessa, et,
PERDIT SON IMMORTALITÉ avec elle, deux siècles et demi de « jolly life ». Avec
une énergie pathétique, les Anglais essayèrent
La Grande-Bretagne n'était pas habituée à se d ’affirmer qu’à part les restrictions, les bombar­
battre sur son sol, ni à être attaquée dans ses dements, le black-out, l’évacuation et l’imminence
villes et ses arsenaux. La nouveauté de la situation de l’invasion, « la vie continuait exactement
imposa une évolution d ’une rare brutalité : en comme d ’habitude » : ce n ’était pas vrai. La
quinze jours, les traditions individualistes qui Grande-Bretagne de 1962 n ’est plus celle de la
faisaient la gloire de la civilisation anglaise furent grande tradition. En un sens, c’est dommage. Mais,
liquidées. en plus d ’un sens, c’est peut-être aussi bien.
Le gouvernement eut brusquement le pouvoir de GABRIEL VÉRALDI.
saisir toute propriété, d ’interner sans jugement, de
suspendre toute loi du Parlement, bref, la Mère de
la Démocratie fut presque du jour au lendemain
un état totalitaire. Certes, ces mesures furent
appliquées avec « modération, tolérance et bon
sens ». Mais il semble certain que cette modération
ne fut préservée que par le sens civique et par
la discipline volontaire des Britanniques. Les

Cette photographie de «Réalités »


est devenue classique. L'Angleterre
vieille comme les rues,
Quand l'Angleterre cessa d'être une île qui descend dans la rue.
Brassai / ( Gr a f t i u i
Le couple, le foyer, la femme, la liberté
G .K . Chesterton Propos choisis

Ce qui nous manque, c’est une complète liberté de restauration aussi


bien que de révolution, g .k . C h e s t e r t o n .

On ne connaît pas assez Chesterton. DU MARIAGE ET DE LA VOLONTÉ


Il est vrai que sa grosse patte défrise
deux sortes de gens : ceux qui ne Dans tout ce qui mérite d’être possédé, dans tout plaisir même, il y a
veulent pas sortir du passé, et
ceux qui n’en veulent rien savoir. un instant de peine ou d ’ennui, qu’il faut surmonter pour que le
Cela fait beaucoup. Il est progres­ plaisir revienne et dure. La joie de lire Virgile vient après l’ennui
siste en ce sens qu’il se dresse contre d’étudier le. latin ; le bien-être du nageur vient après le choc glacé
ceux qui refusent le passage à la de l’eau et le succès du mariage vient après l’échec de la lune de miel.
liberté et à la justice au nom de Tous les vœux, toutes les lois, tous les engagements humains sont
l’ordre ancien. Mais il défend les autant d’artifices pour franchir heureusement ce point critique, ce
anciennes vertus contre ceux qui bref risque de capitulation.
croient pouvoir instaurer la licence Tout ce qui, en ce monde, vaut la peine d’être fait, traverse une phase
au nom du progressisme.
« Le seul véritable libre penseur, pendant laquelle personne ne voudrait le faire, sinon par nécessité
dit-il, est celui dont l’esprit est ou point d’honneur. C’est alors que l’institution soutient l’homme
aussi franc de l’avenir que du passé. et l’aide à atteindre la berge d’en face. Ce fait solide de la nature
Il se soucie aussi peu de ce qui sera humaine suffit largement à justifier ce sentiment général des hommes :
que de ce qui fut ; il ne pense qu’à que le mariage est une chose dont la dissolution est grave. L ’important
ce qui devrait être. » Et ce qui est moins la durée que la sécurité. Deux personnes doivent être liées
devrait être, en amour, c’est l’une à l’autre afin de se rendre justice : vingt minutes, pour une
l’amour : le gros père Chesterton danse, ou vingt années, pour un mariage. Il y a, dans les deux cas,
sent le monde bouger, et tant mieux,
mais il ne veut pas que le couple un homme qui, s’il est dégoûté pendant les cinq premières minutes,
se brise, que l’homme perde son doit persévérer et se forcer pour atteindre le bonheur. La contrainte
foyer, la femme son âme, et que est une sorte d ’encouragement; et l’anarchie est essentiellement
« l’empereur de la planète touche accablante, parce qu’essentiellement décourageante. Puisque les
à un seul cheveu d’une petite fille ». Américains admettent le divorce pour « incompatibilité d ’humeur »,
Nous nous sommes amusés à rassem­ je ne peux comprendre pourquoi ils ne sont pas tous divorcés. J ’ai
bler quelques propos de Chesterton connu bien des mariages heureux, mais jamais un mariage compatible.
sur tout cela. Ce n’est pas de
l’humanisme attardé : c’est de la
vertu fixe, défendue, comme il
convient, avec le sourire des purs.

L’amour à refaire
Le mariage n ’est fait que p o u r com battre et
franchir l’instant où l ’incom patibilité a le dessus.
C ar un homme et une femme sont, par définition,
incompatibles.

D U FO Y E R ET DE LA LIB ERTÉ

De toutes les idées modernes nées de l’opulence,


voici la pire : l ’idée que la vie domestique est
ennuyeuse et plate. Au foyer (disent-ils), il n ’y a
que bienséance figée et routine ; au-dehors sont
l’aventure et la variété. Voilà en effet l’opinion
d ’un homme riche. L ’hom m e riche sait que sa
maison roule sur les roues larges et caoutchoutées
de la fortune, selon un rite rapide et silencieux.
De l’autre côté, dehors, les rues lui offrent toutes
sortes d ’aventures et de poésie. Il a beaucoup
d ’argent et peut s ’offrir le luxe de jouer au vaga­
bond. Son aventure la plus hasardée se term inera
au restaurant, alors que la plus médiocre aventure
d ’un pauvre bougre se term inera au com m is­
sariat de police. Et, comme c ’est lui, l’homme de
luxe, qui donne le ton à presque toute la pensée
« avancée », nous avons à peu près oublié ce
que représentait un foyer pour l ’innom brable
m ultitude des hommes.
Car, en réalité, le foyer est, pour les gens pauvres,
le seul terrain de liberté.

DES TRA V A U X D O M ESTIQU ES

Ce qui s ’oppose à l ’universalisme chez l’homme


moyen, c ’est que l ’homme moyen est obligé d ’être
spécialiste. Il ne lui suffit pas d ’apprendre un
m étier : il doit l’apprendre assez com plètem ent
p o u r en vivre dans une société plus ou moins
impitoyable. Il faut que l ’ingénieur électricien soit
très électricien, sinon il sera supplanté par des
ingénieurs encore plus électriciens. Ces miracles
mêmes de l’esprit humain, dont le m onde m oderne
s ’enorgueillit, et à bon droit somme toute, ne
seraient pas possibles sans une certaine concen­
tration. C ’est ainsi que, dans notre monde, les
élans les plus vastes et les plus impétueux sont

LE MAGASIN DES FAMILLES


.‘H..,
asservis à une direction unique et à une trajec­ mieux, en tout cas, que son mari qui gagne le
toire déterminée. Il faut des spécialistes. Mais ne charbon en enseignant la botanique ou en
restera-t-il personne pour embrasser l ’horizon? cassant des cailloux. Comme le feu, la femme a
L’humanité tout entière ne sera-t-elle faite que de pour tâche de raconter des histoires aux enfants :
chirurgiens spécialistes et de plombiers parti­ non pas des histoires originales et artistiques, mais
culiers — l’humanité sera-t-elle tout entière mono- des histoires meilleures, probablement, que celles
mane? La tradition a décidé qu’une moitié seu­ d’un chef cuisinier. Comme le feu, la femme a pour
lement de l’humanité serait monomane. Elle a tâche d’illuminer et d’aérer, non par les révé­
décidé, à tort ou à raison, que le spécialisme et lations les plus éblouissantes ou les souffles les
l’universalisme seraient attribués chacun à un plus impétueux de la pensée, mais mieux que ne
sexe. pourrait le faire un homme qui vient de préparer
Un homme ne doit avoir, jusqu’à un certain point, des conférences ou de casser des cailloux. Il faut
qu’une idée, car il n ’a qu’une arme et il est lancé que la femme n ’ait pas une spécialité, mais vingt
nu dans le combat. Les exigences du monde lui occupations ; elle pourra, à l’inverse de l’homme,
parviennent directement ; elles ne parviennent développer tous ses talents secondaires. C’est à
qu’indirectement à son épouse. Bref, il est obligé cela que tendait en réalité, dès les origines, ce
(comme disent les livres sur « le Succès ») de donner qu’on appelle la réclusion, ou même l’oppression
« son plus fort ». Et quelle faible part d’un homme des femmes. On ne gardait pas les femmes à la
représente « son plus fort » ! Ses second et troi­ maison pour les tenir à l’étroit, mais au contraire
sième talents valent souvent beaucoup plus. pour les placer sur un terrain plus large. Le monde
S’il est premier violon, il est condamné au violon extérieur n ’était qu’un amas d ’étroitesses, un
pour la vie : il lui faut oublier qu’il est aussi une dédale de sentiers tortueux, un asile de mono-
bonne quatrième cornemuse, une jolie quinzième manes. Seules ces limites et cette protection par­
queue de billard, un fleuret, un porte-plume, un tielle ont permis à la femme de jouer à cinq ou
partenaire au whist, un fusil et une image de six professions, et de s’élever ainsi presque aussi
Dieu. près de Dieu que l’enfant quand il joue à une
Il n ’y a qu’un moyen de préserver, dans le monde, centaine de métiers. Mais les métiers de la femme,
cette légèreté supérieure et ce coup d ’œil plus à la différence de ceux de l’enfant, étaient tous
libre qui satisfont notre vieux rêve d’universalisme. réellement et parfois terriblement productifs.
C’est de faire en sorte qu’il y ait, dans l ’humanité, Si tragiquement réels que, sans son équilibre et
une moitié relativement à l ’abri — une moitié son universalité, elle serait devenue folle.
que les exigences oppressives de l’industrie inquié­ Voilà, en substance, l’opinion que je soutiens
teront, certes, mais indirectement. En d ’autres sur le rôle des femmes à travers l’histoire. Il se
termes, il doit y avoir, dans tout cercle humain, peut, je n ’en disconviens pas, que des femmes
un être placé sur un plan plus vaste — un être aient été maltraitées et même torturées; mais
qui n ’a pas à fournir « son plus fort », mais son je me demande si elles le furent jamais autant que
tout. maintenant, par cette entreprise moderne qui veut
C’est la vieille comparaison du feu qui offre le faire d’elles à la fois des impératrices domestiques
plus de ressources. Il n ’est pas nécessaire que le et des employées en concurrence. Je ne nie même
feu brille comme l ’électricité ni qu’il bout comme pas que, suivant la tradition, lés femmes aient eu
l’eau chaude — ce qu’il a, c’est qu’il brille plus une part plus rude que la nôtre : c’est pourquoi
que l’eau et chauffe plus que la lumière. L’épouse nous leur tirons notre chapeau. Je ne nie pas
est comme le feu ou, pour remettre les choses à que toutes ces diverses fonctions féminines aient
leur place, le feu est comme l’épouse. Comme le été exaspérantes ; mais je dis qu’il y avait un but
feu, la femme a pour tâche de faire la cuisine : et une signification dans leur constante variété.
non pas d’être un cordon bleu, mais de cuisiner (Suite page 118)

L’amour à refaire
*V 1
Brassai /(Graffiti) Peinture flamande du X V I I e siècle.
Ils sont, par définition, incompatibles, niais pour qu'il y ait foyer, il faut que cette incompatibilité soit
constamment débattue. L'ordre est l'incompatibilité acceptée, mais jugulée.
Je ne prétends même pas nier que la femme ait DU SENS DE L’ÉCONOMIE
été une servante : mais, du moins, était-elle une
servante générale. Nous autres, hommes, nous sommes tellement
La femme est le champion de l’idée de santé : cette encouragés les uns les autres à jeter l’argent par
demeure intellectuelle où l’esprit doit revenir après les fenêtres que nous avons fini par accorder un
toutes ses excursions dans l’extravagance. L’esprit caractère poétique et chevaleresque au fait de
qui se fraie un chemin jusqu’à des endroits in­ perdre dix sous. Or il en est tout autrement, si
connus, c’est celui d ’un poète — mais l’esprit l’on y réfléchit avec plus de largeur d’esprit et
qui ne peut trouver le chemin du retour, c’est de simplicité.
celui d’un lunatique. Il doit y avoir dans toute C’est l’économie qui est véritablement pathé­
machine une partie mobile et une partie fixe. Il tique, plus pathétique que l’extravagance. Dieu
doit y avoir dans toute chose une partie changeante sait si je peux en parler librement, car je ne me
et une partie inamovible. rappelle pas avoir jamais économisé un sou. Mais
Les bébés n ’ont pas besoin qu’on leur apprenne cela est vrai : à voir clair, c’est l’économie qui
un métier, mais qu’on les introduise dans un est poétique. Elle est poétique parce qu’elle est
univers. La femme est généralement enfermée créatrice, le gaspillage n’est pas poétique parce
dans une maison avec un être humain en âge de que stérile. Il est prosaïque de jeter de l’argent
poser toutes les questions possibles, et certaines par les fenêtres, comme de jeter n ’importe quoi.
qui ne le sont pas. Il serait étrange qu’elle conserve, C’est négatif — c’est tin aveu d’indifférence ou,
si peu que ce soit, l’étroitesse du spécialiste. Si mieux, l’aveu d ’un échec.
l’on dit que cette tâche de révélation générale L’économie n ’est ni mesquine, ni timide, ni pro­
est en elle-même trop accaparante et trop pénible, vinciale ; elle vient de cette grande idée : la femme
je puis l’admettre. Je me contenterai de répondre veille sur tout l’horizon par toutes les fenêtres
que notre race a trouvé bon de mettre ce fardeau de l’esprit, elle est responsable de tout. Dans la
sur les épaules des femmes, afin de sauvegarder maison de l’homme moyen, l’argent entre par
le sens commun dans le monde. Mais quand les un seul trou et s’en va par cent : l’homme s’oc­
gens se mettent à parler non seulement de la cupe du premier et la femme des cent autres.
difficulté, mais de la platitude et de la vulgarité L’économie est dans le sang des femmes. La fête
des devoirs domestiques, j ’abandonne la dis­ est dans le sang des hommes, avec ce flot de
cussion. Car je ne puis, aux prix des efforts d ’ima­ camaraderie, de ribote chaotique et de discussion
gination les plus extrêmes, comprendre ce qu’ils tonitruante. C’est dans leur élément même d ’éter­
veulent dire. Par exemple, quand on appelle la nité que les goûts naturels des deux sexes se
domesticité esclavage, tout le malentendu provient heurtent, car l’un professe une vigilance univer­
d ’un double sens du mot. Si l’esclavage ne signifie selle et l’autre une surenchère presque infinie.
qu’un travail terriblement dur, j ’admets que la Le mâle est naturellement porté, un peu par sa
femme soit l’esclave dans sa maison, de même faiblesse morale, un peu par sa force physique, à
qu’un homme peut avoir été esclave sur les une expansion de tout dans une sorte d ’éternité :
chantiers de la cathédrale d ’Amiens ou derrière il croit qu’un dîner va durer toute la nuit et
un canon à Trafalgar. Mais si l’on entend par là qu’une nuit va durer toujours.
que ce dur travail est plus pénible parce que
mesquin, terne et de peu d ’importance spirituelle,
alors, comme je l’ai dit, j ’abandonne la discussion : DE LA FROIDEUR ET DE LA DIGNITÉ
je ne sais ce que ces mots signifient.
Vous trouverez dans toutes les vieilles chansons
d’amour fleuries et pastorales, dans celles du
xviie et du x v i i i 6 siècle en particulier, un perpétuel

Le couple, le foyer, la fem m e, la liberté


Les colonnes de la société seront ébranlées, et les voûtes des époques s'écrouleront, mais pas un cheveu
de sa tête ne sera touché. ( r e n o i r - La petite fille).

L’amour à refaire 119


reproche à la femme de sa froideur — des formules des poux. Donc les docteurs proposent de sup­
rebattues qui comparent sans cesse ses yeux à des primer les cheveux. Ils ne semblent pas avoir
étoiles du Nord, son cœur à de la glace et son sein jamais songé à supprimer les poux.
à de la neige. Or, nous avons presque tous pris Quand une tyrannie crapuleuse écrase les hommes
ces vieilles rengaines pour de simples figures de dans la crasse, si bien que leurs cheveux mêmes
rhétorique, quelque chose comme un froid papier sont sales, il serait long et pénible de couper les
peint. Je crois pourtant que ces vieux poètes têtes des tyrans; il est plus facile de couper les
galants, quand ils traitent de la froideur de Chloé, cheveux des esclaves. De même, s’il arrive un jour
avaient saisi une vérité psychologique qui a que des enfants pauvres soient tourmentés par les
échappé à presque tous les romanciers réalistes, maux de dents, il sera facile d’arracher toutes
qui représentent des femmes émotives. Mais les dents des pauvres. Si leurs ongles sont d ’une
l’ancien aspect glacial est en vérité beaucoup saleté répugnante, on leur arrachera les ongles.
plus près de la réalité vivante. La plupart des Si leurs nez sont indécemment morveux, on leur
hommes, s’ils parlaient avec la moindre sincérité, coupera le nez.
reconnaîtraient que ce n ’est pas l’émotivité des Je pars des cheveux d’une petite fille. Ça, je sais
femmes qu’ils redoutent le plus, mais leur impas­ que c’est bon dans l’absolu. Quelque mal qu’il y
sibilité. Le cri instinctif de la femme en colère est : ait ailleurs, la fierté qu’éprouve une mère de la
«Ne me touche pas! » Je tiens ceci pour l’exemple beauté de sa fille est une chose bonne. C’est une
le plus évident, en même temps que le moins de ces tendresses impérissables qui sont les pierres
banal, d’un caractère fondamental de la féminité de touche de toutes les époques et de toutes les.
traditionnelle qui a été vouée de nos jours, à la races. Si d ’autres choses sont contraires à cela,
fois par les conventions des moralistes et par qu’elles disparaissent. Si les propriétaires et les
celles des immoralistes, à une incompréhension lois sont contre cela, que les propriétaires et les lois
presque illimitée. Il faudrait le nommer modestie ; disparaissent. Avec la chevelure rousse d ’une
mais, comme nous vivons à une époque de pré­ gamine des rues, mettons le feu à toute la civili­
jugés où l’on ne peut appeler les choses par leur sation moderne. Puisqu’une fille doit avoir les
véritable nom, je me contenterai, par une con­ cheveux longs, il faut qu’elle les ait propres;
cession au vocabulaire moderne, de l’appeler puisqu’elle doit avoir les cheveux propres, il ne
dignité. faut pas qu’elle ait une maison sale ; puisqu’elle
ne doit pas avoir une maison sale, il faut que sa
mère soit libre et qu’elle ait des loisirs; puisque
DE LA RÉVOLUTION POUR LES CHEVEUX sa mère doit être libre, il ne faut pas qu’elle ait
D ’UNE PETITE FILLE un propriétaire usurier; puisqu’elle ne doit pas
avoir un propriétaire usurier, il faut redistribuer
Il y a quelque temps, certains docteurs et socio­ la propriété ; puisqu’il faut redistribuer la propriété,
logues promulguèrent un ordre d’après lequel nous ferons une révolution.
toutes les petites filles devaient avoir les cheveux Cette petite gamine aux cheveux d ’or (que je viens
coupés court. Je veux dire, bien entendu, toutes justement de voir trotter devant chez moi), on ne
les petites filles dont les parents étaient pauvres. l’élaguera pas, on ne l’estropiera pas, on ne la
Les petites filles riches ont bien des habitudes modifiera pas, on ne lui coupera pas les cheveux
insalubres, mais ce n ’est pas de si tôt que les court comme à un forçat. Non, tous les royaumes
docteurs s’y opposeront par la force. Or le motif de la terre seront retaillés et découpés à sa mesure.
de cette intervention était que les pauvres sont Les vents du monde seront calmés pour cet agneau
empilés dans des réduits crasseux, si nauséabonds qui ne sera pas tondu. Toutes les couronnes qui
et étouffants qu’on ne peut leur permettre d ’avoir ne vont pas à sa tête seront brisées : tous les
des cheveux, parce que ces cheveux abriteraient vêtements, toutes les demeures qui ne conviennent

Le couple, le foyer, la fem m e, la liberté


pas à sa gloire seront détruits. Sa mère peut lui
ordonner de nouer ses cheveux, car c ’est l ’autorité
naturelle ; mais l’Em pereur de la Planète ne lui
ordonnera pas de les couper. Elle est l’image
sacrée de l ’humanité. T out autour d ’elle, l’usine
sociale doit s’incliner, se briser et s ’effondrer ; les
colonnes de la société seront ébranlées, et les
voûtes des époques s ’écrouleront ; mais pas un
cheveu de sa tête ne sera touché.

G .K . CHESTERTON.

G.K. CHESTERTON
(1874-1936)

Ces extraits ont été faits d'après l'o u ­


vrage de Chesterton : « Ce qui cloche
dans le monde », dont la traduction
française a paru aux Editions Gallim ard.
Πuvres de Chesterton traduites et
pubiiées chez le même éditeur : « le
Napoléon de Notting H ill », « l'A u b e rg e
volante », « le nommé Jeudi », « le Club
des métiers bizarres »,« Father Brown »,
« le Poète et les lunatiques », « la vie
de Cobbett », « Dickens », « la vie de
Robert Brow ning », « Chaucer », « la
barbarie de Berlin ».
Chez Desclée de Brouwer : « l'hom m e
à la clé d 'o r ». A ux Nouvelles Éditions
Latines : « l'H om m e qu'on appelle le
C hrist ».

L’amour à refaire
Les in fo rm a tio n s L ’ H I S T O I R E
et c ritiq u e s
de ce n u m é ro
o n t été ra ssem blé es Un éto n nan t
et ré digée s tém o ig n ag e
n o ta m m e n t par :
J.L. FEBVRE A-T-IL
J a c q u e s B e rg ie r
RENCONTRÉ EICHMAN
D a n ie l B e rn e t
EN TERRE DE FEU?
Jea n C a th e lin
A-T-IL ÉTÉ TÉMOIN
J .P . D o e rin g
D'UN DÉLIRE
F rancis D u m o n t
OU D’UNE CONFIDENCE?
S erg e H u tin
A rth u r K o e s tle r Né en 1926 à Singapour d ’un
M arcel L e c o m te père Berrichon et d ’une mère
Ja c q u e s M é n é trie r Aragonaise, Jean-Louis Febvre
L o u is M e rlin est arrêté par la Gestapo le
L o u is P a u w e ls 31 mai 1943. Libéré de Dachau
G ab riel V é ra ld i le 1er avril 1945, il fa it partie de
la Mission Française des crim es
de guerre. Il vient ensuite au
journalism e, arrive en Espagne
pour « La Bataille » la veille de la
rupture des relations diplom a­
tiques: six mois de résidence
surveillée. P o u rl’A.E.P., il passe
plusieurs années en Am érique
du Nord et du Sud. A u jo u rd'h u i,
il est directeur de l’Agence
Européenne de Relations Pu­
J.L. Febvre :
bliques.
Un supplément fantastique à
Une curiosité aisément com pré­
« La longue chasse » ? hensible le fa it s’intéresser
particulièrem ent aux nazis, fas­
cistes, oustachis, etc., exilés
en A m érique du Sud. En 1949,
Febvre acquiert la conviction
q u ’il est possible de retrouver
M artin Bormann, à partir d'une
piste fournie par le chirurgien
d'Éva Peron, un ex-m ilicien
français.

Une rencontre
au bout du monde
Sa chasse le conduit dans tous
les coins perdus de l'A rgentine,
du Chili, du Pérou, de la
Colombie. Souvent, il tombe sur
Eichman : des gens qui lui disent; « Martin
Etait-ce le M ü lie r qui chassait Bormann ? Quel dommage I
le pudu en Terre de Feu ? Hier encore il était ici. Je le

122 Inform ations et critiques


voyais comme je vous vois. » la victoire des chasseurs. Nous observa qu'il ressemblait
Son expérience lui permet de avons des provisions pour la comme un frère à l’Obergrup-
com prendre: 1° qu'il est en journée, nous descendrons a penführer M üller !
train de se « faire promener » la tombée de la nuit. De toute
par un réseau vaste et organisé; manière, cette attente facilitera Les camps :
2° que ce réseau prenait le votre travail. Une expérience sur l ’homme
temps de l’observer avec soin; — Quel travail ?
3° que cette opération n'était — Me faire parler, Monsieur En dix heures, deux hommes
pas sans but. Mais lequel ? Febvre. Je sais exactement qui ont le temps de se dire beau­
Il arrive enfin à l’un des bouts vous êtes. » coup de choses. « M ü lle r» fu t
du monde, Puerto Montt, à Cette rencontre sem blait avoir éloquent. Febvre a publié de
l'extrême pointe de la Terre de été préparée de longue main, rares passages de ces décla­
Feu. A la posada de l'endroit, dans les meilleures conditions rations, en a réservé d'autres,
il y a effectivem ent un « gringo de discrétion et de sécu­ q u'il nous a confiées. Nous
aleman ». Febvre explique alors rité. L’A llem and se présenta extrayons de son compte rendu
aux Indiens q u'il aim erait bien comme l’O bergruppenfürher com plet et inédit divers points.
rencontrer cet homme et attend. Hans Müller. C’était visiblem ent Pour le profane, les camps de
Pas longtem ps; un Indien vient un chef, à la fois fanatique concentration sont une entre­
lui dire que le « gringo aleman » et aimable. prise d'exterm ination. C'est vrai
partirait volontiers avec lui à la en partie. Mais, pour les
Il lui ressem blait « grands » nazis, les camps
chasse au pudu. Febvre accepte
d’enthousiasme, sans bien sa­ comme un frère étaient surtout une vaste expé­
voir d ’ailleurs ce qu'est exac­ Revenu en A rgentine, Febvre rience sur l'homme. On connaît
tem ent un pudu. essaya d ’apprendre l’ identité les expériences biologiques
Il s’agit d'une sorte de mouflon, véritable de son interlocuteur. effectuées par des « savants »
extrêmement méfiant, comme Bormann ? non. Mais peut-être nazis. Mais ce n'était que le
l’explique l’Allem and. Cela se Heinrich M üller, chef du Bureau petit côté de l'expérience: les
chasse à l’affût, en forêt, de (Amt) du R eichssicherheits- grands travaux portaient sur les
l’aube à la nuit, et l’on rentre hauptam t? Non, lui dit-on, c ’est réactions psychologiques in d ivi­
souvent bredouille. « Une erreur Eichmann, chef du IV B 4, duelles et collectives.
de jugement du pudu et c ’est autrem ent d it le Bureau des L’extermination pure aurait pu
A ffaires Juives. se faire plus économ iquem ent
La question est d ’autant plus en entassant, par exemple, les
troublante que, à cette époque, victim es dans des mines désaf­
Eichmann passe pour être resté fectées et en m urant les orifices.
en Europe et n’avoir utilisé Le camp, c ’était un test socio-
q u ’un peu plus tard les services logique à vaste échelle. Il devait
de l'organisation « Odessa », montrer comm ent réagirait une
joli camouflage pour O rgani­ humanité entièrem ent soumise
sation des SS A ngehôrige. à une race de Seigneurs.
D'après la thèse généralement Comment se rétablirait une
acceptée, Eichmann n'a jamais hiérarchie; ju s q u ’à quel point
été à Puerto Montt (1). Mais de résistance et de dignité
quand il fu t arrêté, Febvre tiendraient les plus solides
éléments: quel type d ’économie
interne se développerait, etc...
(1) Et pourtant n'était-il pas dans la
Les lecteurs du fameux ouvrage
région lors de l'explosion de la bombe de George Orwell, «1984», ont
atomique argentine, à Baniloche, en une idée du but final de l’entre­
Est-ce lui, est-ce un de ses compagnie de l'ingénieur Tank des prise. Ce livre, l’un des plus
Usines Messerschmidt qui dessina les
« frères » qui croyait à une plans du « P u lk y » , l'avion à réaction horribles que l’im agination
nouvelle internationale secrète ? argentin ? humaine ait conçu, décrit une

L ’histoire
société où l’évolution, la c irc u ­ d ’hégémonie juive. Donc, solu­ lancer à l'assaut du capita­
lation des élites, la pensée tion finale et indiscrim inée. lisme international, des Grands
conceptuelle et créatrice ont Les gitans étaient tout aussi Responsables. Nous n'avions
été systém atiquem ent arrêtées. inassimilables. C’était dom ­ pas vu qu'on ne lutte pas avec
Le Parti règne sur un monde mage, car cette ethnie était des S.S. contre les ombres. Avec
fixe, éternel, sans passé et aryenne au point de parler des des m itraillettes contre des
sans avenir. dialectes issus du sanscrit. téléphones. Nous avons modifié
Le but secret des camps, ce Mais un monde ordonné ne notre tactique: à force clandes­
n ’était pas d ’exterm iner; c ’était pouvait tolérer un état dans tine, nous opposerons une force
d ’apprendre à gouverner sûre­ l’État, qui constituait de plus clandestine : le Franc-Ordre. »
m ent et définitivem ent l’espèce un parfait réseau de rensei­ D é lira it-il? Prenait-il un rêve
humaine. gnements, avec ses signes, son pour une réalité ?
« téléphone arabe » d ’une fa n ­ D'après l'O bergruppenführer,
Pourquoi les ju ifs
tastique rapidité, ses lois, son le Franc-Ordre aurait été fondé
et pourquoi les tziganes
langage. en 1947, et serait aussitôt entré
L’exterm ination des ju ifs était en action. Pour en faire partie,
Certains éléments anthropo­ une mesure biologique, p hilo­ il serait nécessaire de n’être
logiques s'opposaient à ce plan. sophique et politique. Celle des ni juif, ni inféodé au com m u­
Toute une gamme de mesures gitans, de la police. Au fu r et nisme, à l’Opus Dei, à la franc-
étaient prévues en conséquence. à mesure des victoires nazies, maçonnerie, etc. Mais il ne
Par exemple, une longue liste d'autres « races héroïques », serait pas nécessaire d ’avoir
d ’intellectuels français avait été selon la term inologie technique, déjà m ilité dans les organi­
dressée, pour élim ination après seraient liquidées. Les camps sations nazies ou fascistes.
la victoire. Cette liste n’épar­ fournissaient des indications
gnait pas, d ’ailleurs, les sympa­ précieuses sur le coefficient Un cosm onazism e
thisants et les collaborateurs. d'assim ilation des minorités.
Tout intellectuel français était Malgré -les difficultés qu ’ils Le Franc-Ordre serait divisé
par définition dangereux, inutile provoquaient, on avait bon en sept degrés: Volontariat,
dans un pays qui serait trans­ espoir de convaincre finalem ent Règne, Pairie, Chevalerie, V i­
formé en vaste exploitation de petits peuples tenaces site, Maîtrise, Grande Maîtrise,
agricole, Paris devenant une comme les Flamands, les Gal­ Il com pterait, d'après « M üller »,
sorte de Luna Park, un gigan­ lois, les Bretons. Avec les cas des m ilitaires, des prélats, des
tesque lieu de repos et de douteux, on ne prendrait pas
plaisir. de risques.
Certaines ethnies, inassim i­
lables, devaient être e ntiè­ Le rêve de M üller :
rem ent liquidées. Et d ’abord, un nouvel ordre secret
l’ethnie juive, qui tenait le coup
depuis les origines de l'histoire Vers la fin de la matinée, une
et qui avait de plus l’insuppor­ harde de pudus se montra;
table prétention d ’être la race mais les bêtes éventèrent
élue. H itler et un certain les chasseurs qui n'eurent
nombre de nazis croyaient pas l'occasion de tirer. Il s’agis­
ferm em ent que l’ internationale sait d ’ailleurs d’autre chose.
juive gu id ait le monde depuis « M üller » passa, si l'on peut
plus de deux siècles; que dire, à la phase constructive
des .grandes banques israélites de l'entretien.
f i n a n ç a i e n t une subvention « Notre tactique était mauvaise
générale de l’Europe, pour dès l'origine. La défaite nous a
établir un nouvel ordre issu appris com m ent faire la contre- Une fusée vers le ciel :
des « Protocoles des Sages de révolution. Nous avons voulu Elle porte aussi les rêves du
Sion » et autres manifestes grouper les masses pour les fanatique « gringo aleman »

informations et critiques
économistes, des fo n ctio n ­ fa it plus que de com bler une
naires, des techniciens dans lacune : il élève les débats et
pratiquem ent toutes les nations soulève de passionnants pro­
de quelque importance. Bon b l è m e s de l ' h i s t o i r e d e s
nombre de savants nazis aux sciences. C'est ainsi que nous
U.S.A. et en U.R.S.S. en feraient apprenons que dès le IIe siècle
partie, et les initiations iraient après Jésus-Christ les Chinois
bon train. Telles étaient ses étudiaient la structure interne
croyances. Tel était le « théâtre du globe terrestre : « Dès 132,
d'ombres » dans lequel il voyait Tchian-Hen construit le prem ier
les spectacles du monde. séismoscope, appareil pour
« Dans quelques années, le déceler les trem blem ents de
monde entier nous appar­ terre. »
tiendra, les planètes mêmes Vers la même époque, la
nous obéiront. Pendant la science officielle occidentale
guerre, H itler a annoncé que est représentée par Pline l'A n- (Keystone)
l'Allem agne préparait une arme cien dont voici quelques échan­ Diplomate : hôtelier supérieur ?
secrète. Personne n'a voulu tillo n s: « L'urine du léontophone
nous croire. Si nos armées tue le lion. Les dents de requin Jean-Paul Garnier se livre à une
avaient résisté deux mois de fossiles, les glossopètres, sont analyse de la fonction, qui est
plus nous aurions pu, avec nos des langues pétrifiées, tombées tout à la fois une rétrospective
V-1 et nos V-2 raser l'A n g le ­ du ciel pendant une éclipse de « la carrière » et aussi une
terre, l'U.R.S.S., les U.S.A. La de lune. La fumée du jais méditation sur son objet, ses
prochaine fois, nous ne serons permet de reconnaître si une origines et son devenir. C'est
pas en retard. Regardez bien jeune personne est pucelle ou dire que Jean-Paul Garnier
le ciel, monsieur Febvre I Tous non. » nous propose dans ce cha­
les soirs I Vous serez étonné Ne sourions pas trop vite : qui pitre une philosophie de la
de ce que vous y verrez. Alors, sait si nos idées modernes Diplomatie.
vous penserez à ce que je vous n’apparaîtront pas aussi rid i­ Cependant, il ne s’agit là que
ai raconté, vous penserez au cules dans l'an 3.000 I d'un chapitre de l'ouvrage; les
Franc-Ordre. » Des anciens au dernier progrès dix autres qui le précèdent,
L'O bergruppenführer se tu t un de la géologie, le professeur représentent une contribution
instant puis d it avec foi : « Heil Cailleux nous fa it un tableau vivante, directe, et, il fa u t le
H itler I » aussi vivant que passionnant souligner d'emblée, excitante
En arrivant à l'hôtel, la nuit de l'histoire de la science, pour pour l'esprit, à ce que l'on peut
tombée, le nazi dit à Febvre term iner sur l’accélération de appeler l'H istoire en action,
qu'il avait passé une excellente l'histoire. c ’est-à-dire à cette approche de
journée et lui fixa rendez-vous l'H istoire que nous devons aux
pour le lendemain. L’ H istoire en action tém oins actifs, aux protago­
Le lendemain, le « gringo ale­ nistes de cette comédie aux
man » avait disparu sans laisser Excellences mille actes divers q u ’est la
de trace. et plumes blanches relation des événements du
passé.
La prem ière histoire La Diplomatie, ce n'est pas On marque, par là même, les
de la G éologie seulement une carrière, ni lim ites de cette conception
même « La Carrière » selon la de l'H istoire qui ne saurait avoir
Aussi fantastique que cela
form ule d'Abel Hermant, c'est la prétention de répondre
puisse paraître, il n'y avait pas
aussi une politique de la pré­ aux questions angoissées que
en France jusqu'à ce jour sence à l'étranger.
d'histoire de la géologie... Le l'homm e se pose à propos de
Dans le dernier chapitre d'un sa condition individuelle et
livre du professeur Cailleux (1)
ouvrage intitulé « Excellences collective. C'est à une autre
(1) P.U.F. Collection « Que sais-je ? » et plumes blanches (Fayard), conception de l'Histoire, c'est

L ’histoire
à l’ Histoire existentielle, de q u ’ il in tro d u it en quelque sorte, L ’ A R C H É O L O G I E
nous répondre sur ce plan par la relation de la période
am bitieux. Cette conception précédente, à cette analyse de
de l'H istoire existentielle qui l’ Histoire en action qui est
entend, après les systèmes l'affaire de Jean-Paul Garnier Première utilisation
philosophiques ou les ensei­ puisque celui-ci restera en d'une machine à remonter
gnements religieux, révéler à poste jusqu'à la fin des relations le temps
l'homm e sa vraie nature, à la avec l'Italie fasciste.
fois personnelle et sociale. Deux livres qui sont des tém oi­ LES CALCULATEURS
Rien de surprenant q u ’à côté gnages dont se no u rrit l’His- ÉLECTRONIQUES A LA
d'une conception de l'H istoire toire ; celui de Jean-Paul RECHERCHE DES MAYAS
si ambitieuse, se maintienne Garnier a pourtant une am bition
une autre, plus traditionnelle, qui dépasse l'in té rê t habituel Le secret des inscriptions an­
et qui vise sim plem ent à éclairer des « souvenirs », genre pour­ ciennes revêt un a ttra it étrange
le présent par les faits du passé. ta n t indispensable et capable en raison de la fascination que
Jean-Paul Garnier a le sentim ent de séduire les non-spécialistes. les énigmes du passé exercent
de l’Histoire si l'on s’en tie n t Par sa contribution à la philo­ sur les hommes. A ce titre, le
à ces lim ites-là; le s e n tim e n t sophie de la Diplomatie, l’auteur décryptem ent de l'é critu re maya
de l'H istoire qui n’est pas sans de « Excellences et Plumes offre un intérêt considérable
analogie avec cette position Blanches » utilise l'anecdote car cette découverte donnerait
philosophique que l'on appelait pour d é fin ir la nature même des une clé perm ettant d'étendre
jadis le sentim ent de la nature. relations internationales. notre compréhension de la
stupéfiante civilisation préco­
lom bienne, encore bien mysté­
Souvenirs diplomatiques rieuse...
Continuellem ent depuis 1860,
Le même éditeur, Arthèm e des recherches archéologiques
Fayard, en nous proposant le entreprises dans les forêts tro p i­
troisièm e tome des « Souvenirs cales du Guatemala, du Sal­
Diplom atiques » de François vador, du Honduras et du
Charles-Roux, apporte quant à Mexique, m ettent à jo u r les
la connaissance de l'Italie fas­ vestiges des m agnifiques cités
ciste une contribution d ’un mayas. S'étendant au moins
intérêt majeur. Ce troisième sur un m illénaire et demi, cette
volume, qui paraît après la civilisation théocratique pré­
m ort de l'ambassadeur de sente de nombreux tra its aptes
France Charles-Roux, relate à frapper les im aginations.
les événements qui se sont A insi l'antique ville de Tikal
déroulés pendant les années aurait possédé, dit-on, une
1919-1925, alors que l'auteur population de 500.000 habitants.
était conseiller d'ambassade A ctuellem ent il ne reste plus
au Palais Farnèse. De ses ren­ de cette prestigieuse capitale
contres avec d'A nnunzio à la que des centaines de tem ples
mort de Benoît XV, de l'élection étouffés dans une végétation
de Pie XI à la conférence de luxuriante. Dans les ruines de
Gênes, de l’essor du fascisme ce monde oublié, les singes
au cabinet Mussolini, c'est une jouent, les jaguars passent...
période fort riche que l'on Certaines constructions encore
comprend mieux grâce à ce bien conservées sont d ’ une
livre. grandeur démesurée, ainsi par
On voit aussi q u'il complète exemple une des six pyramides
celui de Jean-Paul Garnier; de cette cité mesure 70 m de

Informations et critiques
haut (8 étages) avec une base de cette vaste ville, les archéo­ n'ayant pas de signe propre, ils
de 59 sur 53 m. Or les Mayas logues n'ont trouvé aucun mo­ utilisaient un procédé phoné­
qui étaient capables de tra n s­ num ent daté postérieurem ent. tique en inscrivant à la suite
porter et de mettre en place Cet arrêt brutal de la vie re li­ plusieurs signes dont la pronon­
— on ne sait d'ailleurs pas gieuse et sociale est d ’ailleurs ciation reproduisait le mot
com m ent — des blocs de plus de com m un à une pléiade de cités cherché. Un même signe peut
cent tonnes ne connaissaient mayas. A p a rtir du IXe-Xe siècle, donc, selon le contexte, être
pas la roue. Pendant la plus l'A n cie n Empire semble dispa­ diversem ent interprété. On
grande partie de leur histoire raître dans la nuit. imagine facilem ent la com ­
ils n'ont pas utilisé de métaux. plexité du décryptem ent. Néan­
Ils ne possédèrent même pas, Lorsque les Conquistadors dé­
barquèrent au XVIe siècle en moins un fa it favorable existe:
sem ble-t-il, l'arc et les flèches notre connaissance de la langue
et ne disposaient que d'armes A m érique du Sud, la puissante
civilisation, qui avait couvert maya est très approfondie.
et d ’outils en pierre et en bois. Rappelons en effet que certains
un te rrito ire vaste comme les
Néanmoins leurs connaissances trois cinquièm es de la France, habitants du Guatemala, du
en m athématique et en astro­ Honduras et du Mexique,
s’était déjà effondrée. Il ne
nomie étaient très approfondies. restait plus que quelques cités parlent encore des dialectes
Des prêtres calculèrent ainsi la éparses dans les forêts tro p i­ d'origine maya. Des d ictio n ­
révolution de Vénus, l’année cales. Cette soudaine dispa­ naires assez précis ont donc
solaire de 365,242 jours et rition de l'Em pire maya a pu être rédigés. M alheureu­
savaient prédire les éclipses. suscité de nombreuses hypo­ sement, aucun de ces Indiens
n’a été capable de déchiffrer
thèses. Les villes sem blent
Un monde disparu dans la nuit les textes en hiéroglyphes.
n'avoir subi aucune attaque
extérieure : alors pourquoi se
Les exploits d'une machine
Bâtisseurs infatigables, les sont-elles brusquem ent dépeu­
Mayas construisirent une m ul­ plées? Il s’agit probablem ent
Un pas d é cisif a pourtant
titu d e de monum ents aux pro­ d ’une cause de destruction
été franchi récemment. Cette
portions harmonieuses. En 1960, intérieure et spontanée. Peut- année, en effet, à l’issue
le directeur mexicain des être une succession de guerres d'une séance extraordinaire de
antiquités préhispaniques, le civiles, la peste ou l’é pui­ l’A cadém ie des Sciences de
Dr Ignacio Bernai, évalua à près sement progressif des sols l'U.R.S.S., le mathém aticien
de 100.000 les pyramides de environnant ces centres flo ­ Sobolev a distribué à l’assis­
tailles diverses qui sont dissé­ rissants... ? tance le prem ier lexique russo-
minées dans les inextricables L'histoire de cette civilisation maya. En u tilisant une calcula­
forêts de son pays; la plupart garde encore ses secrets. trice électronique pour résoudre
de ces constructions n'ont pas Indéchiffrable ju s q u ’à présent, ce problème de décryptem ent,
encore été explorées et étu­ l'é critu re hiéroglyphique maya des ingénieurs, des physiciens
diées. Par bonheur pour nous, constitue l'obstacle essentiel à et des statisticiens de Novo-
les Mayas avaient l'habitude de la compréhension de ces pro­ sibirsk, ont travaillé de concert
dater leurs œuvres. (Les nom­ blèmes. En effet, il existe de pendant plusieurs mois avec
bres et la concordance des nombreuses inscriptions sur les des historiens, des ethnologues
dates entre le calendrier maya murs des tem ples (ces hiéro­ et des linguistes.
et le nôtre sont parfaitem ent glyphes sont gravés en relief, Des études préalables ayant
connus depuis longtemps.) Ces contrairem ent à ceux des Égyp­ permis d 'id e n tifie r un certain
inscriptions offrent un intérêt tiens), des m anuscrits ont même nombre de signes, il en restait
passionnant puisqu’elles per­ été retrouvés. Chacun des environ 200 totalem ent incom ­
m ettent de situer exactement 372 signes différents distingués pris. Après un long travail, tous
dans le tem ps la vie des cités. ju s q u 'ic i, représente une idée les mots du dictionnaire maya
A insi, par exemple, la plus ré­ précise, un mot ou un groupe reçurent une désignation con­
cente stèle de Tikal remonte de mots. De plus, lorsque les ventionnelle chiffrée à l’aide
à l'année -771. Dans les restes Mayas devaient écrire un mot de cartes perforées. Les deux

L’archéologie
l'é critu re au dieu K inich Ahau Explosions atom iques?
et qui la considéraient donc
comme sacrée) ont parfois A en ju g e r par un article de
caché leur pensée en utilisant V irgil E. Barnes, qui paraît
une sorte de code, im pénétrable dans le S cie n tific A m erican,
pour le peuple. Les spécia­ page 58, la vérité pourrait être
listes russes pensent ainsi qu'il plus extraordinaire encore.
est indispensable de faire sur M. Virgil E. Barnes enseigne
ces passages un double déco­ la géologie à l'U niversité du
dage, ce qui nécessite une Texas. A l'aide de fonds fournis
longue étude des textes déjà par la Direction de la Recherche
déchiffrés. D’autres travaux Scientifique aux États-Unis,
prélim inaires sont également le professeur Barnes étudie
utiles avant de procéder à une actuellem ent l’origine et la
deuxième expérience. Selon les distribution des tectites dans
Ce que la forêt vierge étouffe, prévisions, la calculatrice élec­ le monde entier. Ce qui frappe
l'œ il électronique le décryptera tronique devra encore travailler d ’abord dans l'a rticle de
200 heures d ’affilée pour vérifier M. Barnes est un fa it qui avait
successivement toutes les hypo­ été déjà signalé dans Le matin
cents hiéroglyphes inconnus thèses possibles quant à la des M agiciens, et qui a été
furent égalem ent traduits dans signification de chaque signe depuis confirm é par des ana­
ce code électronique. Il fa lla it encore inconnu. Environ onze lyses faites sur le site des
alors essayer toutes les com bi­ m illiards de calculs seront explosions des bombes ato­
naisons possibles pour trouver nécessaires. miques françaises à Reggane:
les significations que pouvait Le com plet décryptem ent des les tectites ont exactement la
avoir chacun de ces 200 signes. hiéroglyphes mayas permettra même com position que les
A fin de sim p lifie r les calculs, peut-être de connaître les secteurs vitrifié s que l ’on
des études dirigées par le raisons de la disparition brutale trouve sur les lieux d ’explosion
philologue Knorozov perm irent d ’un stupéfiant Empire, ce des bombes atom iques.
d'é tablir des hypothèses p ré li­ mystère qui déconcerte et
m inaires à partir de la fréquence passionne les archéologues.
de certains hiéroglyphes. Puis Des extra-terrestres?
la calculatrice fu t mise en route.
En deux jours, cette machine Le m ystère des tectites Le fa it a été mis en doute.
effectua environ un m illiard Mais le professeur Barnes le
d'opérations élémentaires. Pour T ravaux confirm e, d'après des analyses
un homme, ces calculs repré­ et questions fantastiques faites sur des spécimens pris
senteraient près de 5.000 ans du professeur Barnes dans le cratère de la première
de travail sans interruption I bombe nucléaire américaine à
Les tectites sont ces mystérieux Alam ogordo. Les tectites datent,
De nouvelles recherches objets en verre que l’on trouve suivant les endroits où on les
sont encore nécessaires un peu partout sur la surface trouve, de 20 à 45 m illions
Les savants de l'in s titu t m athé­ de la planète et en particulier d ’années. Quelques exceptions
matique de Novosibirsk sont en Tchécoslovaquie, en A us­ cependant en A ustralie où l'on
satisfaits des résultats obtenus. tralie, en A frique. Leur origine trouve des tectites vieilles de
Grâce à leurs travaux, environ reste totalem ent inconnue. On plusieurs dizaines de m illiers
600 phrases de m anuscrits ont a émis à leur sujet des hypo­ d'années seulement. Il n’en
été déchiffrées. Toutefois cer­ thèses extrêmement fantas­ reste pas moins qu ’il est d iffi­
tains passages sem blent si tiques et notamment celle du cile d ’adm ettre que quelqu'un
obscurs qu’il est possible de bombardem ent de la terre par (d'origine très probablement
supposer que les prêtres mayas des projectiles lancés par les extra-terrestre) faisait, dans le
(qui attribuaient l’invention de volcans lunaires. passé lointain, des expériences

Informations et critiques
sur bombes nucléaires dans les de l'énigm atique explosion sibé­ leurs enfants. Les reliefs de
déserts de notre planète I rienne de 1908. Les années terre cuite peints sont les
prochaines verront très proba­ premiers qui aient été retrouvés
De prochaines révélations? blem ent des révélations sensa­ en A ttique. Il en est un repré­
tionnelles dans ce domaine. sentant Apollon et sa sœur,
d ’une parfaite qualité de fa c­
Si la science officielle en vient Fouilles ture. Mais la plus étonnante et
finalem ent à cette hypothèse, et découvertes récentes la plus intéressante de ces
elle ne le fera que contrainte et découvertes est celle de petits
forcée par des faits nouveaux. Grèce : Le premier temple vases de bois de tailles et de
En attendant, le professeur d'Artém is. Les fouilles entre- formes différentes, la plupart
Barnes est à la recherche d ’une rises il y a trois ans à Brauron, en olivier, que la boue a
explication plus rationnelle. une trentaine de kilomètres conservés à peu près intacts.
Après avoir élim iné toutes les d'Athènes, sur l'em placem ent Ces objets, qu'on peut dater du
hypothèses présentées jusqu'à du sanctuaire où les traditions VIIe, du VIeet du Vesiècle, appar­
présent et notam ment l’origine antiques situaient la tombe tenaient sans doute au prem ier
météorique et l'o rig ine lunaire d ’Iphigénie, comme l’atteste un tem ple d ’Artém is, dé tru it au
des tectites, le professeur passage d'Euripide, se révèlent cours de l’invasion perse. La
Barnes arrive à la conclusion toujours d ’ une grande richesse. statue de bois de la déesse,
qu'elles ont été projetées à A près le Temple d ’A rtém is et emportée par les envahisseurs
de grandes distances autour ce qui, aux siècles classiques, à Suse, devait ressembler à une
du point d’im pact de météorites passait pour être la tombe petite idole de bronze trouvée
géantes. Il y a cependant une d'Iphigénie, les archéologues dans les décombres. C'est au
légère difficulté, c ’est qu ’on ne ont exhumé un grand portique total plus de trois m ille objets,
trouve nulle part un cratère en form e de rectangle ouvert motifs et statuettes qui ont été
d'im pact correspondant. Quand d'un parfait état de conser­ ainsi récupérés.
il s'agit de cratères très anciens vation. Ce portique qu'on a pu
on peut im aginer qu’ ils ont été dater des années 417 environ Italie : Une communauté juive
recouverts ou q u ’ils se tro u ­ avait été recouvert d'un flo t à Rome. Le hasard de travaux
vaient sur des continents en­ de boue, au cours des inon­ entrepris le long d ’une route,
gloutis. Mais quand il s'agit dations de la rivière voisine, et à Ostie, a permis de retrouver
de tectites qui ont au plus c ’est cette boue qui l’a préservé les restes d'une synagogue
5.000 ans, ce qui est le cas de la destruction. On y a trouvé datant probablement du IIIe ou
des tectites australiennes, il d ’adm irables statues et des IVe siècle de notre ère. C'est
fa u t trouver le cratère. Comme reliefs représentant des petites la première fois qu'une telle
on n’en trouve pas en A ustralie, fille s m enant des oies ou des découverte est faite en O cci­
le professeur Barnes conclut canards. Les plus belles de ces dent. La preuve q u ’ il s’agit
que les tectites australiennes œuvres sont ce qu'on a appelé bien d'une synagogue est
ont été projetées par l'im p a ct le « relief des dieux », m agni­ fournie par la présence sur les
d ’une météorite qui est tombée fiq u e frise qui rassemble Po­ colonnes et les architraves de
dans l’A ntarctique, dans la ré­ séidon, Athéna, Apollon et reliefs représentant des chan­
gion de la terre de Wilkes. Cette Artém is. Un autre relief repré­ deliers à sept branches. Le
région est to u t à fa it inexplorée, sente A rtém is offrant de la m onum ent est de type basilical ;
de sorte que l’on ne sait pas si nourriture aux animaux sacrés. il est divisé intérieurem ent par
on peut y trouver un cratère Outre ces découvertes, il faut deux ou trois rangées de
météorique récent. Si l’on n ’en signaler la mise au jo u r de colonnes. L'em placem ent du
trouve pas, il faudra repenser petites idoles de terre, de reliefs tabernacle où étaient rangés
totalem ent l’origine des tectites en terre cuite, ce qui n’est pas les rouleaux de la Loi est
et peut-être en revenir à l'hypo­ courant, de miroirs de bronze aisément reconnaissable.
thèse d'une explosion nucléaire, et de bijoux. Parmi les petites Cette synagogue se trouve à
celle-ci pouvant d'ailleurs être idoles de terre, les plus belles côté des restes de la voie ro­
naturelle, comme dans le cas représentent des mères tenant maine qu'on suppose être la

L’archéologie
Via Severiana qui fu t construite entiers avec leurs maisons et LA S O C I O L O G I E
par Septime Sévère. La pré­ leurs rues, la cathédrale et les
sence d'une synagogue à Ostie, m urailles sont sortis de terre;
centre com m ercial et cosmo­ on c ro it même avoir découvert Un livre extraordinaire
polite de l'Empire, n’a en soi la bibliothèque fondée par Ori-
rien de surprenant; mais rien gène, une des plus fameuses DES LUEURS NOUVELLES
jusqu'à présent n'avait encore de la Méditerranée. SUR LES SOCIÉTÉS
pu attester l’existence d'une SECRÈTES
com m unauté juive à Rome. U .R .S .S . : Les archives des
Celle d'Ostie semble rem onter Parthes. On annonce à Lénin- Un livre bizarrem ent signé
au m ilieu du second siècle grad la prochaine publication Arkon Daraul (anagramme ?
avant l’ère chrétienne et dater des « A rchives du Royaume des nom arabe ?) et in titu lé « Secret
du tem ps des Macchabées. La Parthes », découvertes en 1949 Societies » vient de paraître
taille de la synagogue d'Ostie par une mission soviétique à chez l’éditeur londonien Fré-
laisse supposer que la com m u­ Nisa, non loin d ’Akhchabad. Il dérick Muller. Il apporte plus de
nauté juive du grand port s ’agit de quelque deux m ille matériel nouveau sur le sujet
devait être nombreuse. cinq cents fragm ents de vases que n'im porte quel autre livre
couverts d'inscriptions. C'est paru depuis vin g t ans.
Israël : La trace de Ponce une docum entation du plus Mais surtout, il apporte une
Pilate. Les fouilles que l'on haut intérêt sur cette popu­ idée générale, celle-ci:
fa it actuellem ent à Césarée ont lation de cavaliers fam eux qui Une société secrète est essen­
mis au jo u r une pierre de 80 cm allaient prendre la succession tiellem ent un groupe humain
de haut sur 60 cm de large des Sassanides en Perse et dont procédant à des exercices
portant mention du nom de la présence sur les frontières devant am éliorer la façon de
Ponce Pilate. Il s'a g it d'une de l'Em pire a lla it être une penser et de réagir des p a rti­
découverte très importante constante menace pour Rome. cipants. Le secret, c'est ce qu'on
puisque le procurateur de Judée apprend durant ces exercices.
ne nous était jusq u 'à présent Le plus souvent, ce secret ne
connu que par les Évangiles peut pas être com m uniqué
et ce q u ’en disait l’ historien parce q u 'il n'y a pas de mots.
ju if Flavius Josèphe, ainsi que L'auteur soulève égalem ent la
par un court passage de Tacite. question de savoir si de tels
Césarée est m aintenant le exercices ne peuvent pas con­
centre de fouilles systéma­ férer au groupe des pouvoirs
tiques : en 1960, une mission que l'in d ivid u isolé ne possède
italienne y dégagea le théâtre pas, des pouvoirs magiques.
d ’Hérode en même tem ps Il pose cette question sans y
qu'une mission am éricaine y répondre. Dans l'ensemble, son
fo u illa it le port avec l’espoir d ’y attitude est essentiellem ent
retrouver les six statues colos­ rationaliste. Il tie n t aux faits
sales qui en gardaient l'entrée, et ne manque d ’ailleurs pas
et que les services archéolo­ d ’ humour:
giques d'Israël mettaient au « Les sociétés secrètes, quelles
jour la ville médiévale et les que soient leurs attitudes,
fortifications construites par les peuvent être considérées
Croisés. Le résultat est im pres­ comme nuisibles, les sociétés
sionnant; ce sont quinze cents secrètes démocrates par les
ans d'une histoire tragique et dictateurs, les sociétés secrètes
chargée qui ont ainsi été re­ de bandits par les gens respec­
trouvés. Des statues, des tables, les sociétés secrètes de
temples, l'hippodrom e antique, mystiques par les m atéria­
une synagogue, des quartiers listes. »

Informations et critiques
Ou encore: m odernes: le nazisme et le nazie en A m érique du Sud. Elle
« Je me souviens d'une histoire comm unisme, par exemple. en tretiendrait des contacts
qui est arrivée en Irlande et Après les Assassins, l'auteur avec l’internationale Noire de
où l’on a évoqué un fantôme d é crit leur image dans les Malmœ en Suède.
pour prouver à un spiritualiste m iroirs: les Templiers. Et Arkon
q u 'il n'y a pas de vie après la Daraul en arrive à une société Le mystère des mystères
mort. » qui illustre rem arquablem ent
ses idées: les Sufis, mystiques De quand datent les premières
Les A ssassins m usulmans modernes. Il est sociétés secrètes? Elles re­
in te rd it aux Sufis de chercher montent bien plus loin que
C’est dans cet esprit que à convertir ou à convaincre. Le l'H istoire écrite.
l’auteur passe en revue, avec secret des Sufis se rapporte « Le véritable mystère des
une remarquable érudition et uniquem ent à des techniques mystères est de savoir où et
un grand respect pour les susceptibles d'o b te n ir des états comm ent des hommes ont
faits établis, diverses sociétés supérieurs de conscience. appris pour la première fois
secrètes. q u 'ils peuvent conditionner
Les fidèles du Vieux de la L ’inquiétante Garduna d'autres hommes par des te c h ­
Montagne, tout d'abord, qui ont niques précises. C'est aussi de
fourni au langage le nom Si les Assassins, les Tem pliers savoir si cette découverte fu t
« assassin ». L'auteur décrit les et les Sufis sont bien connus, instantanée ou progressive,
neuf degrés de l’initiation des on n’avait jamais trouvé ailleurs unique, ou se produisant sim ul­
Assassins, le 9e et dernier degré que dans ce livre autre chose taném ent dans divers lieux.
étant celui où l’ initié apprend sur la Société des Garduna, Malheureusement, on ne date
q u ’on lui a menti durant les que quelques références vagues pas des doctrines avec du
8 premiers, que personne ne et tim ides. Pour la première carbone radioactif, comme on
sait rien, et que la seule chose fois, Arkon Daraul révèle l'exis­ peut le faire pour des objets. »
qui compte c ’est l’action, le tence de cette étrange société,
seul possesseur des raisons à la fois politique et religieuse, De Sumer au Pacifique
d ’agir étant d ’ailleurs le Vieux fondée en 1520. Cette secte
de la Montagne. On peut se secrète espagnole a poursuivi Arkon Daraul, a en to u t cas
demander si un tel 9e degré des buts que l’on appellerait assisté lui-même, en 1961 et à
n’existe pas égalem ent dans de nos jours intégristes. Elle Londres, plus exactem ent à
certaines religions politiques a combattu les juifs, les Arabes, Putney, banlieue londonienne,
puis les protestants. Elle per­ aux cérémonies de la Société
cevait des impôts clandestins secrète de l’ordre des Yeridis.
comme le F.L.N. et l’O.A.S. en Les cérémonies de cette société
A lgérie. Au XIXe siècle, la sont une adoration de l’Ange
royauté espagnole a réagi avec Déchu. L’auteur proteste par
vigueur contre la Garduna. Le contre contre l’idée classique
22 novembre 1822, le Grand des Yeridis que l’on représente
Maître de la Société et 16 chefs d ’habitude comme pratiquant
de réseaux (pour employer une la magie noire et adorant le
term inologie moderne) fu re n t diable de la religion chrétienne.
pendus au marché de Séville. L’auteur a pu montrer en p a rti­
Et cependant, la Garduna ne culier, que Mme Blavatsky n ’a
fu t jamais détruite. Elle aurait jamais visité les sanctuaires du
organisé la prise de pouvoir culte, lesquels ne se trouvent
de Franco en Espagne, puis pas du tout où elle l’a dit (au
l’accueil en Espagne des chefs Liban) mais à Sheikh Adi, au
nazis, après la défaite d’Hitler. nord de Mossoul dans l’Irak. Le
Des symboles : des maquettes On en entend parler en 1949 culte des Yeridis rem onterait à
de machines psychologiques à propos de l’organisation des traditions plus anciennes

La sociologie 131
que le judaïsme ou la chrétienté. entre les Rose-Croix et le tiq u a n t une série d'exercices
Comme les musulmans, ils Sufisme, Puis il étudie, à partir qui ont pour but, non pas de
adorent une pierre météorique des docum ents les plus authen­ changer les choses à l'extérieur
sur laquelle est in sc rit le nom tiques, l’ histoire de la sainte mais de changer les hommes
de Malak Taus, l'A nge Déchu Vehme, en essayant de rester à l'in té rie u r de la société ainsi
aux ailes de paon. La légende le plus loin possible des formée. De les faire passer
de Malak Taus remonte au légendes. Il note une apparente à un état de conscience supé­
moins à Sumer. Les Yeridis résurrection de la sainte Vehme rieure par des pratiques au
prétendent se rattacher à une en A llem agne de l’ Est. sein d ’ une «centrale d'énergie »,
tradition m ondiale secrète, et dont la science moderne aurait
il est curieux de noter à ce Des «centrales d'énergie» le plus grand profit à se
propos que leur prêtre s'appelle préoccuper.
Kahuna, to u t comme les prêtres
secrets du Pacifique. Arkon Daraul reprend ensuite Un ouvrage important
Arkon Daraul dé crit en détail la question des cultes magiques
modernes qui se sont formés HISTOIRE, MŒURS, MAGIE
les effets de l'in itia tio n q u 'il a ET MARTYRE DES TZIGANES
reçue à Putney, près de Londres. depuis la découverte en 1898,
Il est à retenir que pendant une à la bibliothèque de l’Arsenal Les Éditions A rthaud viennent
période assez longue après la à Paris, du m anuscrit d it « ma­ de publier un livre pittoresque
cérém onie il pensait mieux, nuscrit de A bram elin le Mage ». et passionnant, mais dont la
avec plus de précision et plus Il montre pour la première fois méthode est toujours rigoureu­
de clarté q u ’ il ne le fa it d ’habi­ q u ’il s ’a g it là aussi d'exercices, sement objective, scientifique:
tude. Il est certain, d ’autre part, exercices semblables à ceux Les Tziganes, de Jean-Paul
de n'avoir été ni hypnotisé, ni décrits par les sorciers arabes Clébert. Ce beau volume, fa it
drogué. El-Buni. L’auteur note un fa it le point — dé fin itif, semble-
extrêm em ent curieux : ces exer­ t-il — sur l'une des plus irri­
cices donnent des résultats tantes énigmes . de l'a n th ro ­
La pâte tibétaine
psychologiques même quand on pologie, de l’ histoire et de la
L'auteur n’a pas borné là son ne sait pas ce dont il s'agit, sociologie.
exploration. Il a visité les Hima- prouvant ainsi, d it l’auteur avec « Les Tziganes sont aujourd'hui
layas, mais il paraît assez humour, q u ’ il s u ffit d'avoir foi quelque cinq à six m illions,
sceptique sur les Maîtres de en n’ im porte quoi... errant par le monde, é crit
cette région. Il a rapporté et Il examine ensuite les diverses l'auteur. Mais on ne les voit pas.
fa it analyser une pâte dont sociétés des Illum inés qui se Ou, plutôt, on ne les voit jamais
l'absorption produit des visions. sont fondées en même temps, qu'en très petit nombre, rou­
La chim ie analytique a permis sem ble-t-il, en Afghanistan et lotte après roulotte, fam ille
d'y trouver de la scopolamine, en Allem agne. La ressemblance après fam ille ; et ce n'est
de l’ hyoscine et de l’atropine, entre deux systèmes éloignés qu'exceptionnellem ent, lors de
dérivés dont les pouvoirs narco­ dans l'espace mais sim ultanés pèlerinages accessibles au
tiques ou hallucinatoires sont est to u t à fa it curieuse. public, qu'on en rencontre
bien connus. Il n’y avait rien Enfin, l’auteur d é crit en détail soudain plusieurs centaines. »
dans cette pâte, appelée au les sociétés secrètes chinoises
T ibet zamba, qu'un psycho­ et l’ initiation chez les prim itifs. Une survivance fantastique
chim iste moderne ne puisse Tous les faits q u 'il apporte
reproduire, ou même améliorer. confirm ent la thèse générale. N ’est-il pas fantastique que,
Il semble que l'on puisse en Une société secrète réelle (et dans notre civilisation contem ­
dire autant des divers in g ré ­ non pas les groupem ents poraine où to u t semble fa it
dients utilisés par les sorciers discrets d'aide m utuelle ou les pour obliger de plus en plus
du Moyen Age. organisations politiques clan­ l’ individu à être un citoyen
Sur les Rose-Croix, l’auteur destines désignées sous ce irrém édiablem ent catalogué et
apporte d ’étranges précisions nom par extension et confusion) « normalisé », il subsiste encore
notam ment sur les rapports est une collectivité réduite pra­ des gens qui, par fam illes

Informations et critiques
D 'ou viennent les Tziganes?

D’où venaient les Tziganes,


tout d ’un coup apparus en
Europe occidentale à la fin du
Moyen Age ? Les hypothèses
les plus étranges ont pu être
émises, mais to u t concorde
à donner scientifiquem ent au
peuple errant une origine
indienne ; l’association des
Tziganes au travail de la forge
suppose d ’ailleurs une liaison
directe avec les anciens métal-
lurges de l’Inde: « Dans l’Inde
Ils savent que le racisme lottes poursuivent leurs pérégri­ comme ailleurs, rem arquait
n'est pas mort nations, en dépit de tous les Mirea Eliade, toute une mytho­
m inutieux règlements (natio­ logie solidarise les travailleurs
entières, restent fidèles, par- naux ou m unicipaux) édictés du fer avec les différentes caté­
delà l’observance des im pé­ contre les « nom ades»! On peut gories de géants et de démons.
ratifs légaux, à leurs coutum es déplorer que les Tziganes soient Tous sont ennemis des Dieux »
traditionnelles et qui dem eurent encore aujourd'hui beaucoup (On retrouve ici les vieilles
irrém édiablem ent, envers et moins connus — de manière légendes rattachant les Tzi­
contre tout, attachés à la vie scientifique cela s'entend, car ganes à une origine m audite:
nomade ? Toutes les persé­ la fascination pittoresque ou les descendants de Caïn).
cutions les plus atroces comme rom antique s’est donnée ici Un historique de l’implantation
les incessantes tentatives de libre carrière — que la plus fort tourm entée des Tziganes
« mise au pas » progressive par insignifiante des trib u s in ­ dans l’ Europe des XVe et
d'incessantes et mesquines tra ­ diennes d ’A m érique du Sud. XVIesiècles, m ontrelesTziganes
casseries légales n’ont pas Et pourtant, les Tziganes repré­ dans leurs rapports étranges et
réussi à détourner les « Roma­ sentent un cas exceptionnel: pittoresques avec les sociétés
nichels » de leur éternelle l'exemple unique d'un ensemble secrètes de truands parisiens,
errance; si elles sont de plus ethnique parfaitem ent défini nous dévoilent leurs activités
en plus motorisées, les rou- qui, à travers l’espace et le troublantes dans les domaines
temps, depuis plus de m ille ans obscurs des sciences occultes
et ju s q u ’au-delà des frontières et de la sorcellerie (cette der­
de l'Europe, a mené à bien une nière entendue au sens de
gigantesque m igration, sans Margaret Murray et du Dr
qu'aucune altération ait jamais Gardner: survivance secrète de
été consentie à l'o rigin a lité et l’ancienne religion magique ru­
à l'u n icité de la race. rale). L'établissem ent progressif
Au fond, la haine féroce et des Tziganes dans les divers
délirante de H itler contre les pays d'Europe est une histoire
Tziganes — dont 400.000 furent, pittoresque certes, haute en
ne l'oublions pas, exterminés couleur — mais souvent bien
dans les camps nazis — repré­ triste aussi, le peuple errant
sentait l'expression lim ite mons­ ayant eu le « privilège » d'être
trueuse et pathologique mais l’un des groupes ethniques les
finalem ent im puissante des plus violem m ent honnis et per­
vieux préjugés populaires contre sécutés au cours de l’Histoire...
lls ont leur chef spirituel les « voleurs de lapins ». Jean-Paul Clébert décrit, sans

La sociologie 133
jamais lasser la curiosité, les dant deux mois avant de ren­ blème que celui de la su rvi­
mœurs si caractéristiques, contrer, en même tem ps que vance des trib u s tziganes dans
l’organisation sociale, toutes les la lumière, le château de la société m oderne: — il pose
pratiques traditionnelles des l'empereur noir anthropo­ celui de la tolérance plus ou
Tziganes, en nous m ontrant phage». Certains o ccu l­ moins rageusement laissée aux
bien à ce propos les quelques tistes contem porains ne consi­ nomades à une époque où
différences notables existant dèrent-ils pas les Bohémiens triom phe l'organisation la plus
entre les grandes communautés comme étant autrefois venus « sédentarisée » qui soit. C'est
bohémiennes. Nous étudions de l’A ggartha, cette m yhtique là un phénomène fo rt original.
ainsi, successivement, les civilisation souterraine de l'A sie En effet, alors que la plupart
métiers typiquem ent tziganes centrale — où ils retourneraient des derniers nomades de ce
(travail artisanal des métaux, peu avant la fin de l'actuel monde ont des aires d'expan­
comm erce des chevaux, dres­ cycle de manifestation ? Nous sion parfaitem ent organisées
sage des animaux sauvages, avons même entendu dire que et réduites aux espaces qui ne
m usique et danses, arts divina­ les Bohémiens connaîtraient conviennent guère aux séden­
toires), l’organisation tribale et la date, m aintenant très rap­ taires, les Tziganes sont le seul
fam iliale, la justice bohémienne prochée, du cataclysme apoca­ peuple qui nomadise au milieu
traditionnelle, la tradition orale, lyptique final, et auraient déjà d'une civilisation stable et orga­
les croyances religieuses, les préparé leur lieu de refuge (en nisée. Quant à la situation légale
im pératifs régissant la vie qu o ti­ A ggartha ou ailleurs). On ne des Bohémiens, il fa u t recon­
dienne. prête qu'aux riches, et nous naître que, sauf dans les si
comprenons que l'occultism e tolérantes Iles Britanniques, leur
actuel projette si volontiers statut légal n'est guère b rilla n t
Ont-ils des secrets? ses hantises sur ces maîtres et touche volontiers parfois à
ès-sciences occultes que sont des préjugés racistes. Cepen­
Les Tziganes ont-ils des secrets les Tziganes... dant, de telles mesures systé­
ésotériques? L'auteur a pu, matiques n'atteignent pas
à cet égard, recenser avec l'odieux des mesures nazies
pertinence un grand nombre L'origine indienne d'exterm ination d'un groupe
de mythes traditionnels fo rt ethnique condamné comme
significatifs sur Dieu et le La mystérieuse langue tzigane, « im pur » par les théoriciens du
Monde, la naissance du prem ier le rom ani,est incontestablem ent régime national-socialiste.
homme, le soleil et la lune, ia (les spécialistes l'o n t prouvé
Vierge Noire, les démons, etc., sans aucun doute possible) Arthur Koestler
et nous dévoile com m ent la d'origine indienne. Bien que
magie tzigane fa it un grand J.-A. Decourdemanche (Gram­ A rth u r Koestler vient d'achever
usage d ’am ulettes et talismans maire du Tchingané ou Langue une enquête sur l'Inde et le
spéciaux. Certains des récits des Bohémiens errants, 1908), Japon, il a form ulé les conclu­
m ythiques traditionnels sont qui garde le silence sur ses sions de cette enquête dans un
étonnants, comme celui-ci, dé­ sources, soit le seul auteur à ouvrage « Le lotus et le robot »
couvert chez les Tziganes en avoir scientifiquem ent parlé, qui vient de paraître en France
d'Europe centrale: il existe bel et bien — mais c'est aux éditions Calmann-Lévy.
« ...Ceux-ci croient qu'à l'extré­ l'un des réels grands secrets On trouvera, dans ces brefs
mité du monde il y a un trou des Tziganes initiés — une extraits, certaines précisions
par lequel on peut pénétrer curieuse écriture tchingané, singulières sur l'a ttitu d e de
au sein de la terre. En suivant hiéroglyphique, dont les voyelles Gandhi.
le soleil (ce que fa it la m i­ représentent cinq genres d iffé ­
gration tzigane dans sa marche rents. Il existe aussi toute une Gandhi, l'amour,
d ’est en ouest), on y parviendrait série de signes conventionnels ses femmes et ses fils
fatalem ent (...) Par ce trou, on volontiers utilisés par les
entrerait dans le séjour des Bohémiens. Lui que toute l'Inde appelait
ténèbres. On y m archerait pen­ Certes, c'est un irrita n t pro­ Bapu, père, lui la bonté person-

Informations et critiques
extra... Pendant toute sa vie, il ressembla au Roi-Démon de
je ne pus passer que peu la Bhagavata autant que le
d'années avec mon père... Je pouvait un Hindou éduqué à
dus vivre loin de lui en exil en l’occidentale. Son inhum anité
A friq u e du Sud. » à l'égard de ses fils pourrait
M anilal réussit à survivre; son passer pour exceptionnelle,
frère aîné, Harilal, n'y parvint mais elle est conforme au type
pas. Lui aussi, à dix-h u it ans, pa rticu lie r de tyrannie q u ’exer­
avait eu la tém érité de souhaiter cent les bapus hindous. Les
se m arier néanmoins; mais relations de Gandhi avec son
lorsque sa fem me m ourut et propre père fu re n t égalem ent
q u ’il voulut se rem arier à l’âge typiques.
de trente ans, la même histoire Lorsque Gandhi, alors déjà
se répéta. Après quoi, Harilal marié, eut seize ans, son père
alla de mal en pis. Il courut les tom ba malade, « malade, souf­
(Keystone) filles, fu t arrêté pour ivresse fra n t d'une fistule... Je dus être
Père d un peuple, publique, se convertit à l’islam son infirm ier... Chaque nuit,
drôle de père... et attaqua son père dans la je lui massais les jambes et me
presse, sous le pseudonyme retirais seulem ent lorsqu’il me
d ’Abdulla. le dem andait ou lorsqu'il s'était
nifiée, il traita ses deux fils aînés Lorsqu'il fu t im pliqué dans des endorm i. J'aim ais lui prodiguer
de façon abominable. Pour com ­ affaires scandaleuses, le M ahat­ ces soins. Je ne me rappelle
mencer, il refusa de les envoyer ma le cloua au pilori dans une pas les avoir jam ais négligés.
à l'école, et leur refusa même onctueuse lettre ouverte qui fu t Je n'allais me promener le soir
une form ation professionnelle, publiée dans Young India (1): que s'il me le perm ettait ou
car il voulait les conserver près « Je me trouve en effet être le quand il se sentait bien (2). »
de lui pour les form er à son père d ’Harilal M. Gandhi... Si Cela se passait en 1885, mais on
image. Lorsqu’à l’âge de qua­ j'avais réussi à avoir sur lui retrouve le même genre de
rante ans il décida de renoncer quelque influence, il m ’aurait relations dans les situations
pour toujours à l’amour phy­ été associé dans mes activités évoquées par mes amis indiens
sique, il espérait que ses deux publiques et aurait pu en même soixante-quinze ans plus tard,
garçons feraient de même. A tem ps gagner décem m ent sa les soins donnés au père ma­
vingt-trois ans, le plus jeune, vie. Mais il a choisi, comme il lade, les soirées passées avec
Manilal, se laissa séduire par en avait parfaitem ent le droit, lui, le sacrifice de la vie privée
une femme mariée; alors « Bapu une route différente, indépen­ du fils. Cependant, comme
fit un scandale public, jeûna, dante. Il était et est encore a m bi­ l'autobiographie de Gandhi s 'in ­
persuada la femme de se raser tieux. Il veut devenir riche, et il titu le « Experiments w ith Truth »,
les cheveux, et déclara q u ’il ne veut le devenir facilem ent... Les il se livre dans le paragraphe
perm ettrait jamais à Manilal hommes peuvent être bons, leurs suivant à cette confession:
de se marier ». Il ne céda que enfants ne le sont pas nécessai­ « C’était aussi à cette époque
douze ans plus tard. A cette rement... Caveat emptor. » que ma femme attendait un
époque, cependant, Manilal Harilal, devenu une pauvre enfant, circonstance qui, ainsi
avait été banni de l'ashram de loque alcoolique, m ourut en que je le sais maintenant, me
Gandhi pour avoir aidé son frère 1948 dans un hôpital de Bombay. causait une double honte. D’une
aîné dans les difficultés q u'il part, je n’étais pas parvenu à
rencontrait, ce frère étant aussi L'h o rre u r de l ’am our physique me dominer, comme j ’aurais dû
en disgrâce; il lui avait prêté le faire, alors que j ’étais encore
une somme d ’argent. « Père ne un étudiant. Et en second lieu,
Gandhi était aussi près de la
me chassa pas tout à fa it les ces désirs charnels l’avaient
sainteté qu'on peut l’être au
mains vides. Il me donna juste emporté sur... mon dévouement
XXe siècle; en ta n t que père,
assez d'argent pour mon trajet
de chem in de fer et un petit (1) 18 ju in 1925. (2) Gandhi op. cit., p. 24.

La sociologie 135
à l’égard de mes parents... acquièrent des diplôm es et régner toute sa vie sur ses fils.
Chaque nuit, tandis que mes choisissent eux-mêmes leur En em pêchant ses fils de se
mains s’occupaient à masser carrière ? marier, Gandhi paraissait s’op­
les jambes de mon père, mes » Je ne crois pas que ces ques­ poser à la tradition hindoue;
pensées allaient vers notre tions aient beaucoup de sens... en réalité il portait l'autorité
chambre... et cela au moment J'ai connaissance d'un certain absolue du pèré hindou à son
même où la religion, la science nombre de jeunes gens contem ­ extrême limite.
médicale et le bon sens m’ inter­ porains de mes fils, je ne pense « Un homme, aussi longtemps
disaient égalem ent les relations pas que d'hom m e à homme ils qu’ il reste sous le to it de son
sexuelles. J’étais toujours heu­ soient m eilleurs que mes fils père, doit m aintenir la fictio n
reux lorsque je me trouvais ou que mes fils aient beaucoup selon laquelle il n'a pas de vie
enfin délivré de mes obligations, à apprendre d'eux.., » sexuelle. A g ir autrem ent, c'est
et j'allais tout droit à notre Cela fu t envoyé à l'im p rim e u r à manquer de respect. En consé­
chambre après avoir présenté peu près au moment où ce père quence, un mari et sa fem me
mes respects à mon père. >i aim ant avait banni Manilal de ne peuvent jamais se parler
sa présence et mis Harilal au sans contrainte en présence des
Un curieux éducateur pilori en plein public. parents; il ne convient ni à l'un
ni à l'autre de m anifester d 'a f­
A insi, d ’ un trait, il affirm e q u ’ il L'autorité paternelle fection à ses enfants devant ses
aim ait rendre ces services à aînés,..
son père; et qu ’ il était heureux Gandhi était extrême dans tous » L'insistance marquée sur la
d ’être délivré de cette o b li­ les domaines. Le secret de nécessité de se soumettre à
gation. En ce qui concerne son génie, de son pouvoir sur l'autorité du père, de le tra ite r
l’éducation de ses enfants, l’ im agination du pays, se trouve comme un dieu, suggère que
voici ce qu ’ il nous d it : peut-être dans ce don unique ces relations ne s'instaurent
« Mon incapacité à leur prêter qu ’il avait d'exagérer et de dra­ pas sans effort... mais... la so­
une attention suffisante et matiser tout justem ent les élé­ lution qui consisterait à se
d'autres causes inévitables ments de la tradition hindoue rebeller est en général consi­
m ’em pêchèrent de leur fo u rn ir qui ont le plus profond a ttra it dérée comme impensable... Un
l’éducation littéraire que j'avais affectif. Cela vaut pour toutes homme doit toujours obéir sans
souhaitée, et tous mes fils ont ses activités: son apostolat hésiter à la parole de son père.
pu m'en faire grief. Chaque fois végétarien; ses tentatives (par­ Il doit s'en te n ir ferm em ent au
qu'ils rencontraient un licencié fois fatales) de guérisseur par contrôle de soi, à la discipline
ou un diplôm é quelconque, ils des moyens « n a tu re ls » ; son des passions et des émotions,
sem blaient souffrir du handicap apparition en « fa kir nu », vêtu à tout ce qui est form aliste,
que représentait le manque seulem ent d ’un pagne, à Buc- contrôlé et correct. Dans la
d’éducation scolaire. kingham Palace; son culte stak­ mesure selon laquelle on arrive
» Cependant, j'estim e que, si hanoviste du coton tissé à la à se conform er à ces normes
j ’avais insisté pour q u ’ils soient main; les principes de to lé ­ austères de comportement, on
éduqués dans quelque école, rance et de non violence portés a l’assurance d ’être accepté et
ils auraient été privés de cette à des extrêmes quasi jacobins; aidé par son père. D’autre part,
form ation que l'on ne peut avoir le martyre des jeunes; les réu­ céder à des émotions spon­
qu'à l'école de l'expérience, ou nions de prières dans l’ashram tanées ou à des appétités sen­
dans le contact constant avec patriarcal; l’ in te rd it jeté sur les suels est considéré à la fois
les parents... Des amis m 'ont relations sexuelles, même pour comme mauvais et dangereux;
souvent posé des questions de les couples mariés, la sexualité c ’est en particulier le cas pour
ce genre; Quel mal y aurait-il étant source de débilité s p iri­ les satisfactions d'ordre sexuel,
eu à donner à mes enfants une tuelle et physique; le déta­ qui sont toujours considérées
éducation académ ique? Quel chem ent inhum ain à l'égard de comme illicite s et quelque peu
droit avais-je de leur couper la fam ille, en faveur du service impies (1). »
ainsi les ailes? Pourquoi public, et la croyance à l'auto­
m 'étais-je opposé à ce q u ’ ils rité absolue du père, libre de (1) Carstairs pp. 67-69, 71 et 72.

Informations et critiques
« Que tous ceux de longues épreuves avant de partager sa couche ou sa natte,
qui sont mariés »... pouvoir le dominer. la nuit, afin de se prouver q u 'il
» A vant de ferm er ce chapitre était im m unisé contre les te n ­
Tout ceci est destiné à m ain­ de ma double honte, je puis tations du désir charnel (1).
te n ir le jeune homme dans une m entionner que le pauvre petit C 'était un triste travesti des
position de dépendance — à enfant qui naquit de ma fem me aventures de Krishna et des
lui couper les ailes, comme ne respira guère plus de deux bergères. L'effet produit par
Gandhi le disait — et à lui ou trois jours... Que tous ceux de telles expériences sur ces
refuser aussi longtemps que qui sont mariés soient avertis jeunes fille s ne sem blait appa­
possible le statut d ’adulte. Le par mon exemple. » rem m ent pas le tourm enter.
symbole de l'homm e adulte est Dans l’une de ces occasions,
sa virilité et, comme on ne peut la police britannique vin t l’ar­
l'empêcher, il faut la cam oufler Les expériences de chasteté
rêter de nu it et trouva le M ahat­
et la nier par les conventions. ma au lit avec une jeune fille
Une fois encore, la vie de Plus grand que nature dans to u t de dix-h u it ans. Ne connaissant
Gandhi montre le co n flit entre ce q u 'il entreprit, Gandhi a en pas la nature purem ent s p iri­
la sexualité et l'obéissance f i ­ effet donné un avertissem ent tuelle de cette expérience, les
liale. A seize ans, il connut une exemplaire à une nation qui policiers fire n t un rapport in d i­
expérience affreuse qui in flu e n ­ souffre de ses bapus. Non seu­ gné que les autorités brita n ­
ça par la suite toute son a tti­ lem ent il pesa sur les épaules niques eurent la sagesse de
tude à l’égard de la sexualité de ses fils comme le djinn des garder secret (2).
et son attitude à l'égard de ses nuits d'Arabie, faisant de son La tolérance était l’étoile sur
fils, nés de « désirs charnels ». mieux pour les priver de leur laquelle se g uidait Gandhi et
Il était, comme toujours, en virilité , mais il essaya aussi de la source principale de son
train de masser les pieds de faire de même à l'égard de ses charme magique. Il était to lé ­
son père malade quand son collaborateurs. rant à l’égard de toutes les fa i­
oncle lui o ffrit de le rem placer. « Je présentai à ceux qui tra ­ blesses humaines, sauf l'am our
Il accepta avec joie et se dirigea vaillaient avec moi le brachma- charnel. Cet amour, il le haïssait.
tout d roit vers la cham bre de sa charya comme règle de vie, Il ne parvenait pas à pardonner
femme qui était enceinte; il même pour les hommes mariés à Dieu cette erreur d'avoir
eut alors des relations sexuelles qui étaient à la recherche de «créé l’ homme mâle et fem elle».
avec elle. Cinq ou six minutes la vérité. » La continence était
plus tard, un dom estique frappa la règle absolue pour couples
à la porte et annonça: « Bapu vivant dans l'ashram, et lors­ (1) De façon plus précise, la tentatrice
est mort. » qu'un jeune couple était pris devait parfois partager son lit ou sa
natte, parfois dorm ir dans un lit à côté
« Je courus à la cham bre de sur le fait, Gandhi jeûnait p u b li­ du sien, quelquefois deux jeunes filles
mon père. Je savais que, si la quem ent pour purger l’ashram devaient dorm ir dans des lits placés
passion animale ne m 'avait pas de cette souillure. Il prêchait contre le sien.
aveuglé, je n ’aurais pas eu la sans trêve le brahmacharya (2) Ce chapitre significa tif de la vie de
torture d'être séparé de mon et les jeunes femmes qui Gandhi est bien connu de ceux qui
père pendant ses derniers mo­ tom baient sous son influence furent proches de lui mais a été soigneu­
sement étouffé en Inde. On en trouve
ments. J'aurais été en train de étaient particulièrem ent sen­ une relation dans My Days w ith Gandhi,
lui masser les pieds et il serait sibles à sa persuasion. Il brisa par Nirmal Kumar Bose, anthropologue
m ort dans mes bras... plusieurs mariages de cette et un des plus ém inents savants de
l'Inde.
» Cette honte de mes désirs façon — une fois en persuadant Il fu t le secrétaire de Gandhi pendant
charnels conçus à l'heure c ri­ une jeune fem m e de faire vœu quelque temps, par dévouement à la
tique dè la mort de mon père... de chasteté alors que son mari chose publique, mais donna sa dé­
mission parce q u 'il désapprouvait les
fu t une tache que je n'ai jamais était au loin en mission. Son expériences de Gandhi avec des jeunes
été capable d'effacer ou d ’ou­ obsession p rit même des formes filles. Les partisans de Gandhi se sont
blier... Il me fa llu t longtemps plus curieuses: de tem ps en donné tant de mal pour effacer toute
trace du scandale que le livre de Bose
pour me libérer des chaînes temps, jusqu'à la fin de sa vie, est introuvable non seulement en Inde
du désir, et j'a i dû passer par il obligeait des jeunes fille s à mais même au British Muséum.

La sociologie
La Société tem bre dernier, tenu au Palais du siècle. Croyants et in ­
Pierre Teiihard de Chardin de Bruges son prem ier « Sym­ croyants, laïcs et religieux,
Placée sous la présidence posium International Pierre savants et philosophes, gens de
Teiihard de Chardin », réunis­ bonne volonté de tous bords
d'honneur de S.M. la reine Eli­
sant des spécialistes tels que aussi, venus des horizons les
sabeth de Belgique, elle a été
fondée le 4 janvier 1960 dans le le professeur Paul Brien, de plus différents, se retrouvent
but de diffuser la pensée du l'U niversité de Bruxelles, le dans cette association du
savant disparu et d ’opérer le paléontologiste A. Delcourt, le message.
rapprochem ent des bonnes Dr Paul Chauchard, M. Maurice
volontés de tous bords avec Lambilliotte...
l'espoir que, des pensées
philosophiques, sociologiques, Prix, brochures, études
scientifiques et théologiques
confrontées, naissent plus de En plus de la création de deux
connaissance, de com pré­ Prix Pierre Teiihard de Chardin
hension et de sym pathie dans destinés à couronner en 1962
le monde. une étude et un essai inédits,
la Société P. Teiihard de
Une revue Chardin vient de constituer un
fonds de diffusion qui lui per­
La Société édite une revue mettra l'édition et une d is tri­
trim estrielle et un bulletin bution très large de plaquettes
mensuel. De plus, elle organise et de brochures. Enfin, un
des conférences publiques, des groupe d ’études sociales teil-
séances de travail, des colloques hardiennes, le G.E.S.T.E., a
et des congrès. commencé ses travaux et
Ses collaborateurs ont été ju s ­ présentera dans quelques mois
qu'à présent; Jacques Bergier, son prem ier ouvrage ; Une
Paul Chauchard, H ubert Cuy- Sociologie selon P. Teiihard
pers, A lb e rt Delcourt, Bernard de Chardin.
Delfgaauw, A ndré A. Devaux,
A ndré Georges, Julian Huxley, Projets pour 1962
Maurice Lam billiotte, George
Magloire, Jacques Masui, Louis Les projets principauxde l'A sso­
Pauwels, Charles Raven, Léo- ciation pour 1962 sont l’organi­
pold Sedar-Senghor, H elm ut sation d'une Table Ronde des
de Terra, A rnold Toynbee, biographes du P. Teiihard, sous
Claude Tresm ontant, N. W, la présidence de la princesse
W ildiers, ainsi que de nombreux Louise de Mérode, et un Sym ­
amis intim es du Père Teiihard posium International dont le
qui, dans la rubrique « Tém oi­ thèm e se ra : Sens de l’Histoire
gnages », ont bien voulu et Amorisation.
apporter leurs souvenirs. Groupant aujourd'hui, rien que
pour l'année 1960-1961, plus de
Des conférences quatre cents personnes, la
Société Pierre Teiihard de
En deux ans, l'A ssociation a Chardin espère se développer
donné plus de cinquante confé­ davantage dès 1962, car un
rences publiques, près de douze nombre toujours croissant
séances d ’études. Elle a orga­ d ’amis se rassem blent autour
nisé des séminaires et, en sep­ de la pensée la plus généreuse

Informations et critiques
UNE NOUVELLE VAGUE la plupart des instrum ents des­ Ce n ’est pas trop s'avancer, que
EN S C I E N C E S tinés à mesurer les décom ­ de considérer ce livre comme
pressions rapides dans les ca­ un des plus captivants du
Surhom m es et D auphins bines pour aviateurs et astro­ siècle. Car, non seulement le
nautes. Il a mis au point le docteur Lilly y annonce les
LE DOCTEUR LILLY dosimètre pour azote. Il a débuts d'une intercom m uni­
APPORTE DE obtenu le prix des recherches cation entre l'homm e et une
STUPÉFIANTES PRÉCISIONS John Clark pour son manomètre autre espèce, le dauphin, mais
« Avant vingt ans, l’espèce à capacitance, qui permet de encore, s'élevant au-dessus des
humaine aura pris contact avec mesurer très rapidem ent de simples problèmes biologiques,
une autre espèce, non hu­ façon électronique les faibles il pose avec clarté et avec une
maine, étrangère extra-ter­ pressions. En 1945, il reçut la rigueur scientifique tous les
restre peut-être, mais en tout plus haute récompense des problèmes de l’existence d 'in te l­
cas intelligente. » Nous allons services de recherches de l’a r­ ligences supérieures à celle de
rencontrer des idées de philo­ mée américaine. Il est un l'homme.
sophie des fins et des moyens membre du Comité de l’Aca- Lilly établit une série des n i­
qui n’ont jamais été conçues démie des Sciences am éri­ veaux d'intelligences:
ju squ’à présent par l’esprit caine pour l’étude des sciences Premier niveau: bactéries et
humain ». de la vie, et de la plupart des animaux unicellulaires.
Cette prédiction n'est pas faite sociétés savantes américaines. Niveau 2: les invertébrés.
par quelque amateur de sou­ Il a publié plus de 200 com m u­ Niveau 3: oiseaux, reptiles,
coupes volantes. L’homme qui nications sur la respiration poissons.
l’a écrite et signée s'appelle humaine, l'am plification élec­ Niveau 4: mammifères.
le docteur John C. Lilly. Ce tronique des courants nerveux Niveau 5: m am mifères spécia­
savant américain, né en 1915 et cérébraux, la perception, lem ent intelligents, orang-
à Saint-Paul, dans le M inne­ les problèmes généraux des outans, chimpanzés, gorilles.
sota, est l'auteur de nom­ com m unications et la psycha­ Niveau 6: le niveau presque
breuses inventions faites pour nalyse. hum ain: les humanoïdes pré­
le compte de l’aviation am éri­ Le problème historiques.
caine, durant la deuxième des intelligences supérieures Niveau 7: l’intelligence des
guerre mondiale. On lui doit à celle de l'hom m e premiers hommes.
On ne peut Oonc concevoir un
savant plus sérieux, au m eilleur
sens du mot. Et pourtant, voilà
un homme qui annonce que
l'H istoire, telle que nous la
connaissons, est fin ie et que
l’heure du contact avec les
autres intelligences est proche.
Comment en est-il arrivé là?
Par des études, dont « Pla­
nète » a déjà rendu compte
dans son numéro 1, sur l'in te l­
ligence des dauphins. Ces
études, le docteur Lilly vient
d'en préciser la nature pour le
grand public, dans un livre
(Earl Ubell) intitulé « Man and Dolphin », (J.-C. Lily)
Docteur Lilly : paru ces dernières semaines Ils entendent mieux,
« N i la peur ni la modestie chez l’éditeur américain Dou- ils ont un plus gros cerveau,
ne me forceront à me rétracter. » bleday. et ils savent rire.

Une nouvelle vague en sciences 139


Niveau 8, ou « iso humain » : le dent les sons et les ultra-sons le poids du cerveau humain et
niveau de l’ homme civilisé. au-delà de 102.000 hertz, alors celui du corps humain, le
Niveau 9: niveau surhum ain. que l’oreille humaine s'arrête dauphin arrive à 1,42. Son
Une science de ce niveau est vers 20.000 hertz. Aussi, le cerveau pèse 1.700 gr. contre
à créer. langage des dauphins est-il 1.450 pour le cerveau humain,
Lilly fa it observer, très ju ste ­ beaucoup plus subtil que le et paraît être plus finem ent
ment, que, jusq u'à présent, les langage humain. Il est même strié, mieux organisé. Leurs
religions et la science-fiction plus subtil que la musique organes des sens sont meilleurs
ont eu le monopole des études humaine. Imaginez un m usi­ que les nôtres. Lilly é c rit :
concernant ce niveau mais cien qui, to u t en parlant, s 'a c ­ « On m'a demandé si je com p­
qu 'il n’est pas exclu que des com pagne sur un instrum ent tais apprendre aux dauphins
êtres supérieurs vivent parmi pour donner une atmosphère, à détecter les sous-marins.
nous. des prolongements, des réso­ Ce n'est pas la peine, je sais
« Il est possible qu'il existe des nances à ce q u 'il dit. Ceci, déjà q u 'ils savent les détecter.
modes de rencontres avec les pour donner une idée vague du Le problème c'est de les per­
êtres supérieurs dontles milieux langage des dauphins. suader de nous com m uniquer
scientifiques ne veulent pas leur savoir. »
entendre parler. De telles expé­ Ce langage a pu être enregistré A insi donc, par la sim ple obser­
riences peuvent être si profon­ et photographié. A la page 197, vation intelligente d'un animal,
dément étrangères aux mé­ Lilly donne des photographies et par des expériences bien
thodes présentes de la science d ’une conversation entre dau­ conduites, la grande porte qui
qu'elles ne peuvent pas être phins. Mais ce langage reste nous sépare des autres vies
étudiées pour le moment. » entièrem ent à déchiffrer. Par est sur le point de s'ouvrir.
Paroles graves, paroles étran­ contre, si on émet, par des Lilly est d ’avis qu’ il faut se
ges. Paroles d'autant plus éton­ haut-parleurs placés dans l'eau, dépêcher, car ce que nous
nantes que l'auteur d it dans la le langage humain, les dau­ allons apprendre chez les dau­
préface de son livre: phins, semble-t-il, le com ­ phins nous servira lorsque les
« J’ai l'intention d'assum er la prennent et l'im itent. Non pas Grands Galactiques viendront
pleine et entière responsabilité stupidem ent comme le perro­ du ciel...
de ce que j'a ffirm e dans le quet, mais en com prenant le
présent ouvrage. Ni la peur, sens des mots et en répé­
ni la modestie ne me forceront tant le rire humain lorsque Un des ouvrages
à me rétracter ou à me cacher, » quelque chose leur paraît drôle. les plus importants
Le rire est le propre de l'homm e, de notre époque
a-t-on pu dire, dans le passé:
Le langage des dauphins: le rire est le propre de l’ in te l­ Les tendances actuelles
plus complexe que le nôtre? ligence, dira-t-on dans l’avenir. de la recherche scientifique
Ce qui plus est, le 16 avril 1960,
Le docteur Lilly en sait-il plus date probablem ent historique, Cet ouvrage vient d'être publié
qu ’ il ne d it dans son livre? les enregistreurs électroniques par l'Unesco sous le titre
Il est assez com préhensible ont noté des dauphins en train «T endances actuelles de la
q u 'il veuille se borner aux d'ajouter des paroles humaines recherche scientifique ».
faits. Ces faits lui donnent de et notam m ent les mots « This L’auteur en est le professeur
fortes raisons de penser que le is a tric k » (bien joué) à leur Pierre Auger. Plusieurs dizaines
dauphin puisse un jo u r accéder langage. Lilly fa it observer très de grands experts l'o n t assisté
au niveau 9, dépasser l'homme. justem ent: nous sommes là aux dans ses travaux. Pour la pre­
Des essais scientifiques lui ont frontières du mystère, nous mière fois, tous les domaines
permis de m ontrer que les sommes peut-être en présence de la recherche scientifique ont
dauphins possèdent un langage de grands cerveaux dont la été examinés et mis à la portée
complexe, qu ’ ils sont rem arqua­ m entalité est sans doute entiè­ du grand public.
blement intelligents et q u ’ ils rem ent différente de la nôtre. Il y a évidemment de très nom­
peuvent apprendre. Ils enten­ Si on appelle 1 le rapport entre breuses façons d'approcher un

140 Informations et critiques


est passé à 1.000 en 1850, à tout à fa it insuffisant. Les ma­
plus de 10.000 en 1900, approche thém atiques comme la physique
100.000 en 1960 et devrait — si ont leur propre langue, et, cette
l’on admet un rythme d 'accrois­ langue, dans l'état actuel de la
sement constant — avoisiner question, ne peut être traduite
un m illion au tournant du en langage courant. Nous ren­
siècle. Le nombre de cher­ contrerons plus d ’une fois ces
cheurs scientifiques doit avoi­ difficultés dans l'examen du
siner deux m illions dans le rapport Auger.
monde.
A quoi s’occupent tous ces Les bibliothèques
chercheurs ? autom atiques
Lutte contre les autres espèces Ce qui est par contre plus fa c i­
et contre la nature lement compréhensible, ce sont
(Atlas Photo) les recherches modernes sur
Une civilisation de l'optique Eh bien ! tout d ’abord, à soutenir les bibliothèques automatiques,
au centre de notre galaxie ? l’homme dans la lutte q u ’il qui deviendront peut-être un
livre sans cesse aux autres jo u r la mémoire de l'hum anité.
travail monumental de ce genre. espèces qui habitent notre Sur ces bibliothèques, le rap­
Notre approche est faite dans planète. « Tous les moyens sont port A uger apporte quelques
l'esprit de « Planète ». Nous bons dans cette lutte, même détails précis: « La recherche
nous intéressons dans cette le leurre lorsqu’il s'agit de autom atique de la docum en­
revue aux aspects fantastiques disperser des oiseaux pillards tation. L'étude de ce problème
de la science, aux régions où la en im itant leur propre signal précède en toute logique celui
connaissance se transcende en de danger ou de compromettre du stockage de la docum enta­
vision. Aussi, notre étude ne la progéniture des insectes en tion. Les facultés de la mémoire
prétend-elle pas rendre justice introduisant un grand nombre à mettre en œuvre sont d'une
à l'ensemble monumental du de mâles stérilisés dans la am pleur considérablem ent plus
travail réalisé par le professeur com pétition sexuelle.» (p. 21). grande que celles utilisées à ce
Auger. Elle prétend uniquem ent jour, et aussi d ’un ordre de
en tire r quelques éléments qui A côté de cette lutte entre les grandeur supérieur (par un
portent de l'eau au m oulin du vivants pour la possession du facteur de l’ordre de 100.000)
réalisme fantastique. monde, il y a la lutte contre la à celles nécessaires pour la
nature inanimée qui se livre traduction mécanique. Ce point
Deux m illions de chercheurs sur de très nombreux fronts. de vue technique justifie la
dans notre monde Voici quelques-uns des aspects tendance qui se fera peut-être
de cette lutte : jour, de lier les deux sujets. »
Et tout d'abord, ce fait, qui En m athém atiques: « Des con­ (page 32).
peut paraître incroyable (p. 15) : cepts nouveaux permettent, par Il faut retenir de ce passage
90% des savants et chercheurs leur généralité et leur haute que la science ne risque nulle­
scientifiques qui ont existé abstraction, d'opérer avec les ment de succom ber sous le
depuis le début de l'H istoire mêmes méthodes et pour les poids de sa propre docum en­
sont actuellem ent vivants. On mêmes fins dans des domaines tation. Les machines vont aider
ne voit nulle part ailleurs un différents des mathématiques, l’homme en ce domaine comme
tém oignage plus éclatant de conduisant ainsi à une un ifica ­ dans bien d'autres.
l’accélération prodigieuse de la tion et une sim plification de
science. cette science ». (page 30). Les balbutiem ents
Autre tém oignage: les journaux Il serait agréable de pouvoir de la physique moderne
et revues traitant de science, expliquer en quoi consistent
dont le nombre pouvait être exactement ces progrès. Mal­ Il n'est pas possible de résumer
évalué à une centaine vers 1800, heureusement, le langage est ou de traduire les parties du

Une nouvelle vague en sciences 141


rapport A uger relatives à la études progresseront suffisam ­ d ’hydrogène neutre en rotation
physique moderne. Ce n'est pas ment vite pour nous donner rapide. Cette source centrale,
ia faute de i’auteur, mais celle une protection efficace, per­ dont les dim ensions ne dé­
du sujet. Une phrase comme: m ettant de sauver au moins passent pas quelques cen­
« le fa it que la relation entre la une partie de l'espèce humaine, taines de parsecs, renferme
transform ation de Touschek et en cas de guerre civile nu­ certainem ent une masse consi­
les nombres baryoniques et cléaire. Par « guerre civile » dérable et une dense popu­
leptoniques condu it à une héli- j ’entends, bien entendu, une lation stellaire. L’étude du noyau
cité définie pour tout ferm ion », guerre entre hommes, par oppo­ central de notre galaxie ouvrira
ne peut pas être sim plifiée ou sition à la lutte contre les autres peut-être des voies de grande
traduite en langage courant espèces. im portance concernant le déve­
pour l'excellente raison q u 'il n'y Et nous voilà arrivés — trop vite loppem ent de ce système. Dans
a pas de mots. Tout ce qu'on — à la région des sciences plusieurs autres galaxies, le
peut dire, c'est que la physique biologiques pures. Malgré la noyau peut être observé o p ti­
n'en est qu'à ses débuts, et que prudence ju stifié e de l'auteur, quem ent et il donne dans cer­
l'énergie nucléaire n’en est q u ’à nous apprenons, to u t de même, tains cas des signes de grande
la prem ière syllabe. Les études des choses extraordinaires activité. » (page 105).
sur la gravitation, sur les p a rti­ (page 81): « Il semble qu'on Il est permis de songer. Dans
cules élémentaires, sur les comm ence à présent à d is­ cette population stellaire dense,
aspects profonds de la matière, cerner la possibilité de trouver où les étoiles sont plus voisines
nous réservent certainem ent des agents et des méthodes que dans notre région, est-ce
des surprises extraordinaires. qui nous m ettront en mesure q u 'il n'existe pas une civilisation
Q uant aux am bitions des phy­ d 'a g ir sur des gènes déterminés de l’o p tiq u e ? Nous n'avons
siciens expérimentaux, elles et non au hasard. Toutefois, peut-être pas été visités, parce
n'ont pas de lim ite: « S 'il fa lla it dans l'état actuel de nos con­ que notre région de l’espace
extrapoler le rapport que l'on naissances, nous ne sommes n’est pas assez riche en c iv ili­
constate m aintenant entre les pas encore à même de spécifier sations pour rendre une visite
énergies maximums des parti­ le type de mutation qui en intéressante.
cules et les dim ensions de résultera. » Arrêtons-nous là. Nous n’avons
l'accélérateur, il serait néces­ Il est peut-être perm is de en aucune façon rendu justice
saire de construire un accélé­ dem ander tim idem ent: le jour à l'extraordinaire docum ent que
rateur ayant un diam ètre d 'o r­ où il sera possible de spécifier constitue cette étude. Nous en
bite égal au diam ètre de la le type de la mutation résultant avons to u t juste extrait quelques
terre pour obtenir des particules de l'action d'un agent donné, aspects fantastiques. Mais il y a
douées d'énergies de l'ordre de serons-nous en mesure en ap­ déjà là de quoi rêver.
10ie eV (Fermi). » (page 45). pliquant cette technique en
On arrivera peut-être un jour, nous-mêmes de créer l'hom m e
d'ailleurs, à réaliser un tel après l’ homme?
accélérateur en u tilisa n t plu­
sieurs satellites artificie ls en
Mystères au centre
orbite autour de la Terre.
de notre galaxie
V ers la mutation
A près les sciences de labora­
de l ’espèce humaine
toire, nous en arrivons aux
sciences cosmiques, « Les
Dans les applications de la sciences de la Terre et de l'Es-
physique, il fa u t noter (page 73) pace ». Et to u t de suite, on
l'étude des « substances de arrive dans l’ inconnu: « Il existe
base pour la fabrication des près du centre de la galaxie
bétons et des peintures a n ti­ une puissante source hert­
neutrons ». Espérons que ces zienne, entourée par un disque

Informations et critiques
LES ARTS ANCIENS rituelles à ces bestiaires, mais
E T M O D E R N E S la seule vue de leurs représen­
tations imagées su ffit à notre
p laisir et à notre émotion
Bilan d ’une exposition artistique.
capitale Ces diverses représentations
nous évoquent, en raccourci,
7.000 ANS D'ART EN IRAN toute l’histoire de l’A rt antique
et relient entre elles les diverses
Durant ces trois derniers mois, époques où le génie de l’homme
s'est tenue au Petit Palais une s ’est attaché aux figures de ses
des plus rem arquables expo­ ennemis et de ses amis. Les
sitions venues à Paris dans ces Rython — Iran Amlach rythons en form e de bison
dernières années. collection Foroughi (Bulloz)
nous rappellent A ltam ira. Les
Le plateau de l'Iran fut, pendant Un réalisme toujours engagé cerfs appartiennent à l’art
des millénaires, un lieu de ren­ vers le dépassement des steppes. Les bouquetins
contres, de passages, de con­ viennent de Sumer. Les
quêtes successives qui ont monstres ailés de l’Assyrie.
subi une im prégnation com ­ propre à l’Iran et, par là, recon­ Les têtes cornées de la Grèce.
mune et, de ce fait, une c iv ili­ naître à ce haut lieu un pouvoir Les fauves de la Perse. Les
sation composite. Les Iraniens assim ilateur com parable à celui dragons de la Chine. Les che­
eux-mêmes sont le produit des de la Grèce antique, de la vaux des Moghols indiens. Mais
nomades de l'A sie Centrale, France médiévale et de l’Italie ils ont subi une transform ation,
des Scythes et des Cimmériens, du Quattrocento. A ndré M al­ une interprétation qui leur
des Mèdes et des Perses, des raux propose : « L’Iran fu t à donne en commun une grâce,
Élamites et des Chaldéens, des maintes reprises, depuis Suse une anim ation, une fam iliarité
Grecs et des Macédoniens, des jusqu'à nos jours, la Grèce de qui paraissent être les marques
Afgans et des Indiens. Chaque l’Orient. » Elle en serait plutôt de l’Iran.
apport a laissé des traces, des l’Italie ou la France, à notre
traditions, des ouvrages qui ont avis. Deux arts :
constitué un patrim oine a rtis­ le sédentaire et le nomade
tique dont la continuité et Les dragons apprivoisés
l’unité font de l'Iran un haut Je verrais dans ces p a rticu ­
lieu de I'Art. Le prem ier caractère commun larités un second caractère
paraît être la sym bolique ani­ co lle ctif : le nomadisme. Les
La Grèce de l ’O rient ? male. Des origines à la fin de populations autochtonescom m e
l’invasion arabe, la grande majo­ les envahisseurs, les conqué­
Plutôt que de reprendre l’étude rité des œuvres s’attache à la rants, les passants, appar­
chronologique et ethnique des reproduction anim alière depuis tenaient tous, ou à peu près,
œuvres, établie par un rem ar­ les interprétations quasi abs­ aux nomades qui fire n t l’his­
quable catalogue, il nous traites des vases et des toire du Moyen et du Proche-
paraît intéressant de dégager « rythons » (vases à boire en Orient. Qu’ils sortent des
quelques traits généraux de forme de tête d ’animal) proto­ steppes asiatiques, de l'Élam,
cet art, essentiellem ent synthé­ historiques jusqu'au réalisme du Luristan, de I Urartu, de
tique. Il est, en effet, rem ar­ des Perses achéménides et Babylonie, de Macédoine ou
quable d'observer l'u n ité des sassanides. On a fa it dire aux d ’Arabie, ces peuples ou ces
sujets, la qualité de tous les représentations animales beau­ armées avaient en commun la
objets, la continuité dans les coup de choses et le sym bo­ mobilité, la guerre, la vénerie,
thèmes et ceci malgré la diver­ lisme est souvent affaire d 'in te r­ la fam iliarité animale. Leurs
sité des apports et la m u lti­ prétation ou d'im agination. arts, d ’où qu ’ ils viennent, pro­
plicité des influences. Nous Peut-être y a-t-il, en effet, des cèdent de leurs conditions
pouvons donc parler d ’un art significations ésotériques ou d ’existence et de leurs spec-

Les arts anciens et modernes


Grèce classique. A une re­ d’énergie. Il serait évidemment
cherche de l’éternité, l'Iran facile d'y trouver d'autres tra ­
oppose un accord avec le ditions, apparem m ent contra­
momentané. Il est donc naturel dictoires, mais j ’ai surtout tenté
q u ’il se relie avec toute une de traduire ici une impression
tradition artistique du vivant d ’ensemble, une émotion rare.
qui se poursuit encore aujour­ Il nous reste à voir, à proposer
d'hui à travers la démarche plutôt, la persistance de cette
« abstraite » et « expression­ tradition dans les successives
niste ». recherches qui se sont tra n s­
mises dans l’histoire des arts.
Un réalism e fantastique Dans le même esprit, le réa­
lisme romain, le bestiaire roman,
Un troisièm e caractère serait la symbolique gothique, la
cet expressionnism e humain renaissance italienne et le ba­
et animal. Ou’iI s'agisse de roque sem blent procéder d ’ une
poteries, de bronzes, de ma­ même recherche dynamique et
tières précieuses ou de par­ expressive. Le rom antisme ser­
chemins, le souci de l’artiste vira de transition vers l’expres­
est constant dans la recherche sionnisme contem porain et à
de sujets expressifs, mouve­ l'abstraction actuelle. Sans trop
mentés, proches d’une réalité, l'interpréter, la ligne paraît
parfois fantastique. L’apaise­ continue dans une commune
ment et l’ harmonie n’appa­ poursuite du mouvement, de la
raissent q u ’aux courtes pé­ déformation évocatrice et du
riodes de stabilité, achémé- réalisme fantastique.
nides, sassanides ou mogholes.
Encore sont-ils sous-tendus par
une agressivité ou un dyna­ Des poètes
misme propres à m aintenir des de Lascaux à Picasso
mœurs nomadiques.
Il semble bien que l’air des Pour ne prendre que quelques
plateaux iraniens, la rudesse exemples d'actualité, les idoles,
Iran — Amlach 9e avant J.-C.
collection Foroughi (Bulloz) des lieux et des coutumes, la les animaux, les dieux, les
Pas d'abîme d ifficu lté de vivre et de durer, personnages, les harnache­
entre les arts dynamiques im prim ent à l’art de l’Iran une ments, les objets domestiques
du passé et d’aujourd'hui vitalité qui contraste avec de Sialk, d ’A m lach et du Lu-
l'alanguissem ent des plaines ristan évoquent Giacometti ou
fertiles et des empires stables. Richier, comme les rythons
tacles habituels. Ils ont, en Je ne crois pas à l'in te lle c ­ ou les manches de poignard
conséquence, un sens du mou­ tualism e de ces artistes, mais achéménides et sassanides
vement, du combat, de la ra p i­ à leur réalisme. rappellent Brancusi ou Pevsner.
dité, du changement, bien Les poteries proto-historiques,
étranger aux sédentaires tentés Pour com prendre sassanides ou persanes, pour­
par la stabilité, la durée. le mouvement raient être de Picasso, comme
Sans vouloir pousser trop loin les décors moghols, de Kan-
l’analogie avec un art de m i­ Anim alism e, nomadisme, ex­ dinsky ou de Mondrian. Nous
gration, on peut reconnaître pressionnism e me semblent retrouvons une tradition sans
aux ouvrages iraniens une te n ­ pouvoir traduire l’apport o rig i­ discontinuité qui se prolonge
dance générale dynam ique qui nal d'un lieu où se développa, aujourd’hui dans un art expres­
l'oppose à celle statique de se m aintint et se tra n sm it un sionniste ou abstrait, placé au-
l'Égypte, de la Chaldée ou de la art fa it de mouvement et delà des formes statiques, des

Inform ations et critiques


images fixées et des canons n'y a, à la Biennale, ni co n fu ­
figés. sion ni équivoque. L'expo­
L’art de l’Iran prend alors toute sition a, au moins, le mérite
sa signification en portant de son unité. Unité dans le
tém oignage d ’une vie insatis­ choix de jurys qui n’ont guère
faite et mouvante, d ’un réalisme retenu que de jeunes peintres
dégagé de ses définitions fo r­ médiocres. Unité aussi dans le
melles et toujours engagé vers désir de surprendre, d'étonner,
un dépassement et un renou­ de rechercher l’ insolite, le
vellement. On peut souhaiter bizarre, la brutalité ou l’indé­
la réalisation future d’une expo­ cence. Unité dans le goût
sition d ’art comparé où la même du discours intellectuel, de
recherche ira de Lascaux ou l’exposé doctrinal, du laïus
d’A ltam ira à Picasso ou à sentencieux. Unité encore entre
Kandinsky, en passant par les le « fig u ra tif » et le « non fig u ­
hauts plateaux de l’Iran et les ra tif », entre l’abstrait géomé­
confins de la Méditerranée. trique, l'inform el, le tachisme,
l'expressionnism e ou le réa­
lisme par l’utilisation des cou­
leurs sales ou ternes, par la
recherche puérile de procédés
Bilan mécaniques ou hasardeux.
d ’ une exposition in u tile
Les salons?
QUELQUES ANNÉES Des clubs littéraires
D'INTELLECTUALISME pour amateurs
FAUSSEMENT MODERNE
Il faut chercher à com prendre
Il serait aisé de rendre compte cette unité entre les repré­
de la IIe Biennale internationale sentants de cinquante nations.
de peinture en quelques lignes Parmi toutes les explications
ou même en quelques mots. Le possibles, certaines paraissent
néant ne s’analyse pas. Cepen­ évidentes. En prem ier lieu,
dant, il ne nous paraît pas inutile l’ usure des procédés fig u ra tifs
d ’épiloguer sur l'absence de et non-figuratifs. Le dem i-siècle
toute o rig in a lité dans la quasi- écoulé paraît avoir épuisé, sur
totalité des ouvrages exposés le plan des « recettes », l’h é ri­
(mis à part quelques peintres tage de l’ im pressionnisme, du
aux procédés déjà connus et cubisme, du surréalisme et de
usés). A quoi répond cette l’abstraction. La technique pho­
manifestation patronnée o ffi­ tographique s’est substituée à
ciellem ent, présentée en grande l’art pictural dans la repré­
publicité et placée sous une sentation de l’objet alors que le
égide internationale ? Est-ce une tachism e a poussé aux extrêmes
« affaire » ou une crise de l’abolition des formes. Il était
snobisme ? Nous pensons plutôt donc nécessaire à la peinture
à un tém oignage de la vanité de rechercher d ’autres voies
Déesse nue en bronze Luristan, — de l'intellectualism e contem ­ pour dépasser ou renouveler
8e-9e av. J.C. collection Foroughi porain. I interprétation esthétique de la
(Bulloz) Une critiq u e négative ne sert Nature. Une solution s’est pré­
Une grâce, une animation, à rien, sinon à entretenir la sentée à tous ceux qui avaient
une familiarité confusion et l'équivoque. Or, il quelque chose à dire, sans avoir

Les arts anciens et modernes 145


les moyens et le ta le n t de forme. Plus impératives qu'un LA C IV IL IS A T IO N NOIRE
l'exprim er avec des couleurs m étier sont leurs angoisses,
sur des toiles : le discours leurs révoltes, leurs utopies. Et
intellectuel, la dém onstration en cela, ils sont sym pathiques Révélation sur la magie
idéologique. Les Salons et les comme le sont tous les jeunes au Congo
Expositions sont devenus des qui n’ont pas encore subi les
clubs littéraires pour amateurs, désenchantem ents de l'âge m ûr LES LULUA
excluant, de ce fait, les peintres et de l'expérience, la d ifficu lté ET L'OUVERTURE
de métier. de se continuer. D'UN TROISIÈME ŒIL

Des « maudits » Faites autre chose ! La trib u Lulua est une tribu
aux malins traditionnelle du Kasaï. Au
Mais pourquoi font-ils de la moment où le Congo bouge,
En second lieu, l'aventure des peinture? Pourquoi reçoivent- il n'est pas ind iffé re n t de tenter
impressionnistes, des cubistes, ils ces encouragements officiels d'en com prendre la pensée
des « peintres m audits », des et m ercantiles? alors q u 'ils ancestrale.
génies méconnus ou raillés auraient ta n t à dire, à écrire Assez curieusem ent se retrouve
n ’a pas été oubliée des bour­ sur une civilisation malade de dans la magie lulua un thème
geois, des critiques, des snobs ses œuvres, sur un destin qui ne laisse pas de nous
et des officiels. La peur d'être stupide imposé par les scléroses donner à penser: celui de la
dupe ou de passer à côté de ou les aveuglem ents de leurs fontanelle ou mieux des deux
la bonne affaire a engendré prédécesseurs. Les Biennales fontanelles. Ceci est bien lié
une génération de marchands, pourraient être une manifes­ à une croyance relative à
de littérateurs, d'acquéreurs, tation d'époque, un symptôme l'ancestralité saurienne de
avides d ’original, de révolu­ de révolte et d'espoir si elles l'homme. Cette croyance se
tionnaire, d ’ insolite, et soucieux ne m inim isaient pas ce sursaut fonde sur le mystère de l'œil
de placements avantageux. La sym pathique par une caricature glauque. Il s'a g it d'un œil qui
m ultiplication des « g a le rie s » , des anciens. La révolution aurait existé chez certains
la valorisation au « point » ou esthétique à laquelle elles sauriens, sous la peau transpa­
au kilog, le flo t d’argent d issi­ paraissent prétendre est déjà rente du milieu de la tête, dans
mulé au fisc entretiennent géné­ académique, anachronique et, un o rifice du crâne.
reusement une masse d ’ in ­ par là, stérile. Elle porte pré ju ­ Ceci nous perm et peut-être de
génus, de fanatiques ou de dice à la véritable recherche penser que, à l'époque des
malins qui fo n t carrière dans et elle est reniée par les vé ri­ commencements, des animaux
une profession qui n'exige tables peintres de l’abstrac­ déjà fortem ent organisés, com ­
même pas un apprentissage, tion ou de l'inform el comme plexes, possédaient un organe
un m étier ou seulem ent un elle est récusée par tous ceux visuel central leur donnant de
délai. qui recherchent de nouvelles découvrir la vie les entourant
voies à l’expression artistique. à travers d'étranges lueurs de
Des pièges Sur le plan de l'A rt vivant, la participation à la nature ou
pour une révolte sincère mode, le snobisme et la fa cilité d ’ intégration d'eux-mêmes à
n'ont jam ais été créateurs ; cette nature. Sans doute
Par voie de conséquence, la pour la jeunesse, ils sont des étaient-ils incapables de loca­
peinture comme la sculpture impasses ou des pièges. liser les objets, mais c ’était
deviennent des procédés sinon un puissant foyer de forces
des « tru c s » , accessibles à visuelles q u ’organisaient la vie,
n’ importe qui. En réalité, et l'encéphale et to u t le système
pour ces « jeune s artiste s» , sensoriel.
la pauvreté des moyens te c h ­
niques n'a aucune importance La tradition des Lulua
au regard d'une ferm entation
intellectuelle exigeante et m u lti­ Or, selon la tradition des Lulua.

Informations et critiques
le génie auquel ceux-ci Q u ’est-ce que la fontanelle ? Le Serpent et l'H om m e
attribuent toutes initiatives créa­
trices, a donné à l'hom m e un Actuellem ent, ce fameux œil Sans doute, le serpent qui
cerveau avant tout pour qu'il glauque, chez l’homme, n'est provient du Saurien, marque-
puisse discerner en lui les plus q u ’une petite glande t-il au Tertiaire une étrange
choses des sciences secrètes encore capable cependant de régression. Il renonce au grand
de celles des sciences profanes. faire que le sommet du crâne élan mais, restitué à la m édi­
Et pendant la Première Époque, de l’enfant ne se ferm e pas tation de la terre, nous le
les influences de l’œil pinéal avant cinq ans. voyons destiné à devenir le
rayonnent pleinem ent en Et c ’est bien pourquoi les plus profond des totems, l'un
l’homme lulua. Mais la révolte initiés Lulua savent que le petit des plus hauts initiateurs de
de l’homme entraîne de la part enfant détient encore un pou­ l'homm e (3).
du génie central lulua une voir de perception de l’invisible En ce qui concerne l'homme,
sanction aboutissant à l'obnu- et de discernem ent de l’occulte. pour que celui-ci fû t créateur,
bilation à peu près totale, chez La fontanelle de l’enfant laisse pour q u 'il eût sa complète
cet homme, du pouvoir de passer une lueur de vision liberté d'action, il fa lla it que ce
discerner l’ invisible. Le génie centrale qui lui donne de vivre regard intérieur fû t détruit. Il
central lui ferme les fontanelles dans un monde qui lui est lui fa lla it objectiver, stabiliser
du crâne. propre, intensém ent im agi­ sa vision des choses, en faire
Le grand Lézard, qui veut se natif et où to u t étrangem ent une vision intellectuelle, pou­
tenir debout, qui veut voler, s'anim e : chaises, tables, ca il­ vant voir la forme. Il fa lla it que
conquérir les espaces, était loux, poupées. L'ossification fû t d é tru it l’œil unique qui eût
donc bien, dans cet ésotérisme, complète du sommet du crâne fa it que l’individu n’eût saisi
l’ancêtre moral de l'homme, ne s'accom plirait que très tard. des êtres et des choses que
alors que le singe m anifes­ Les fontanelles devraient donc leurs forces, leurs lois chan­
tem ent apparaissait bien plutôt être considérées comme survi­ geantes, la substantialité de leur
comme un produit de l'homm e. vances physiologiques du psy­ magnétisme, leur être intérieur.
Le singe, pour les initiés Lulua, chisme visuel des com m en­ Il fa lla it détruire cette vision
est aujourd’hui encore tenu cements. On sait d'autre part centrale et que toute la puis­
pour une manière de métis, de que les paléontologues, les sance visuelle se mette dans
dérivé hominien. ethnographes partisans de l'an- les deux yeux de la face, dans
cestralité saurienne de l'homme, ces deux yeux qui doivent voir
form ent to u t un courant auquel les choses en surface, qui voient
viennent se joindre des intui- leur solidité, leur pesanteur,
tionnistes tels que Ernst Jünger. leurs lois constantes.
Et ils voient une preuve de leur
théorie dans le mystère qui est Les Lulua
l'objet même du totémisme, à rouvrent la fontanelle
savoir dans ce phénomène
visuel très p a rticu lie r des sau­ Dans le Rameau d'O r de Frazer,
riens des époques très loin­ ne trouve-t-on pas cette re­
taines. Certains ethnologues, marque: « Les Noirs ne peuvent
tels Perrin (1) et Belzung (2), distinguer le naturel du super­
ne tendent-ils pas à situer cette naturel. » En effet, le Noir n'a
origine de l’œil glauque à l’aube pas la vision complète des
du Secondaire? L’histoire hu­ choses physiques, mais ce
maine et to u t son pathétique n'est pas à son ignorance ou
com m encerait donc là avec à ses superstitions q u 'il faut
le grand Lézard. im puter ce défaut. Celui-ci est
(Photo Hoa-Qui)
Ils ouvrent (1) La Terre avant l'Histoire. (3) Frobenius, Païdeuma. Umrisse einer
un troisième œil (2) Anatomie et physiologie. K ultur.

La civilisation noire
en réalité profondém ent lié à tance, connaissance des choses LA C U LTU R E EN U .R .S .S .
son psychisme physiologique; cachées; et connaissance des
le Noir, bien que très marqué choses passées, situées « en
par le tem ps, a gardé quelque arrière ». Un document :
chose de la vision des races
très lointaines. C'est pourquoi La Montagne de la Double vue Un professeur soviétique
l’ésotérisme lulua im plique dans prend la défense
ses données le désir et le Ce qui ne laisse pas d'être de l'art abstrait
souci de faire se rouvrir les curieux, ce qui est s ig n ifica tif,
fontanelles, fermées jadis, selon c ’est que l'in itié lulua connaît La revue surréaliste « La
les mythes, par le Génie Central une M ontagne de la Double Brèche », s'est fa it l'écho d'un
lulua. Il s’agit bien pour l'in itié vue : elle est située du côté rapport présenté par le pro­
lulua de réobtenir par là le de l’Orient. Lorsque l’ initié fesseur soviétique Kazanov-
pouvoir de percevoir pleinem ent réussit à la gravir en esprit, il Lavrentiev à l'A cadém ie des
l’invisible et les Choses est d it q u 'il aperçoit tous les Beaux-Arts de L’éningrad.
Occultes. Pour rouvrir la fon ta ­ villages des environs et au On se souvient des vives
nelle d ’avant, que l’on appelle loin, de tous côtés, de toute réactions des Soviétiques en
Lubombo, qui signifie fragile, part. Mais il est certes bien présence des tableaux abstraits
l’ initié place en son endroit, d ’autres montagnes encore qua­ français présentés à l’occasion
de la chair de volaille et de lifiées à Vue Double, bien de l'Exposition de Moscou.
la pâte de farine cuites en q u ’elles soient plus petites, et Cependant, l'in té rê t des élites
loge. Cet amalgame a la répu­ que de leur sommet l'on ne d'U.R.S.S. est grandissant pour
tation de s'insinuer à travers puisse apercevoir tous les le mouvement des expressions
la fontanelle et de la rouvrir. villages. modernes en Occident. Il se
L'in itié lulua qui a rang supé­ peut que ce rapport du pro­
L'initié y fa it adhérer ensuite fesseur Kazanov-Lavrentiev, qui
des yeux de caméléon. Pour rieur en loge dira de soi-même:
« Je suis la Montagne à Vue se présente d ’abord comme
obtenir la réouverture de la un réquisitoire, puis ensuite
fontanelle d'arrière dénommée Double. »
A insi peut-il paraître p a rticu ­ engage les esprits à considérer
Kapoba ou Kabankoshi, dérivés objectivem ent l’apport de la
du verbe Kupobola, sig n ifia n t lièrem ent précieux de retrouver
dans l’ésotérisme lulua le thèm e peinture d ’avant-garde, annonce
se conduire avec équivocité, des changements im portants
l'in itié la frotte et l'o in t de la de la montagne d 'in itia tio n , de
la Montagne « à Double vue » dans les thèses esthétiques du
cendre d'une tête de caméléon. com m unism e russe. La Litera-
Il y colle égalem ent des yeux qui, dans diverses traditions
orientales constitue le lien entre tournaïa Gazeta a publié des
de caméléon afin que le cerveau extraits de ce rapport, et no­
récupère pleinem ent le pouvoir la Terre et le Ciel puisque son
sommet monte au monde de tam m ent la conclusion que
de connaître les choses qui nous reproduisons ici. La note
sont « à l’arrière ». l'éternité, et sa base qui se
structure en contreforts m u l­ de présentation, dans la Litera-
Pour l'in itié lulua, le caméléon tiples, est au cœ ur du monde tournaïa Gazeta s’achevait par
a le pouvoir de se métamor­ des vivants. Elle est la voie ces mots: « A n’en pas douter,
phoser dans les quatre cou­ par laquelle l'hom m e peut la thèse développée soulèvera
leurs : noire, blanche, rouge et entrer en com m unication avec quelques controverses. Mais
indécise, ce qui indique sa la donnée suprêm e dont l'in itié peut-être l’avenir donnera-t-il
connaissance des choses pro­ doit pouvoir m urm urer le nom. raison au professeur Kazanov-
fanes et secrètes. Il détient le Lavrentiev. »
pouvoir de regarder en avant Marcel LECOMTE. Voici cette conclusion:
et en arrière. Il s'a g it donc bien
pour cet initié de retrouver avec L'opinion
l'aide du caméléon, le pouvoir du professeur Lavrentiev
de voyance, de connaissance
double: clairvoyance à dis­ On com prendrait mal les dram a­

Informations et critiques
tiques répercussions de l'a rt style assyrien, khmer ou arabe: de produits importés, se
abstrait occidental si l'on n’es­ ce serait la catastrophe, la trouvent presque en mesure de
sayait d'analyser les raisons qui ruine des fabricants I Le mérite couvrir leurs propres besoins.
ont présidé à sa naissance d'un réfrigérateur, q u 'il soit En réaction, nous avons noté
comme à son extension. On co n stru it à P ittsburgh ou dans to u t récem m ent la tentative de
s'aperçoit tout d’abord que les l'O ural, c ’est d ’abord d ’être cartel Japon-Europe occiden­
produits les plus m arquants de fid è le m e n t sem blable à celui tale (voyage au Japon de divers
la peinture actuelle, de San- du voisin (1). Nous n'aurons comm is-voyageurs: le Français
Francisco à Paris, de Madrid guère de surprise, par con­ Mathieu, le Belge Alechinsky...)
à Tokio, de Rome à Varsovie, séquent, en constatant que le dont le but plus ou moins avoué
se ressemblent étrangem ent Renoir, s'il est payé très cher, est le boycott des produits
— et, après la Pologne, peut-être perd malgré to u t du terrain américains.
le constaterons-nous bientôt par rapport à un produit beau­
dans notre propre pays... Com­ coup plus universel et tellem ent La production intensive
ment cela est-il possible? Une mieux adapté à des besoins
si vive concurrence, aussi m ultiples: le tableau abstrait. L’originalité de la facture, si
acharnée, pour des produits En effet, on n’ imagine pas un estimée jadis, apparaît donc
identiques? Notre étonnem ent « nu » de Renoir ailleurs que aujourd'hui comme un vice
cesse si l’on considère, non dans une chambre, un salon rédhibitoire: en effet, elle cons­
plus la valeur intrinsèque de ou une salle à manger, car il titu e ra it un obstacle m ajeur à
l'objet, mais ce qu 'il représente, ne peut servir qu'à aiguiser la production intensive, seule
économiquement, socialem ent l'a p p é tit ou stim uler la digestion rentable. Par conséquent, elle
et psychologiquement, pour son des m illiardaires, Tandis que fre in e ra it le développem ent éco­
acquéreur. la toile abstraite sera chez elle nomique pris dans son en­
partout: dans l’usine, l’église, semble — et c ’est en cela que
Renoir : pour la digestion le cinéma, la pouponnière, la ce phénomène typiquem ent oc­
des bourgeois grange, le bureau, le garage, le cidental et capitaliste peut nous
restaurant, l’étable modèle, la apporter un enseignem ent profi­
mansarde de l’étudiante ou le table. La demande réduite qui,
Prenons un exemple. Un des palais de l’U.N.E.S.C.O. De encore à l’époque de Renoir,
peintres dont les œuvres plus, elle se prête avec beau­ de Matisse, de Picasso, n’excé­
atteignent aujourd’hui, dans le coup plus de docilité à sa tra n s­ dait pas les possibilités lim itées
monde capitaliste, des prix form ation éventuelle en pan­ de l’artisanat et ses petits
extravagants, c ’est le Français neau-réclame, pancarte in d ica ­ moyens productifs, correspond
Renoir, spécialiste des grosses trice ou tableau de statistiques. à une ère révolue dans laquelle
femmes nues, roses et bleues. Ces dernières années, on a vu le finissage à la main dem eu­
Si ses peintures coûtent si cher, le marché am éricain dédaigner rait, en principe to u t au moins,
ce n'est pas à cause de leur ostensiblem ent les produits eu­ de rigueur. De nos jours —
qualité ni de leur rareté: c ’est ropéens: depuis l'essor de ainsi que le souhaitait déjà
parce qu'elles correspondent l’École de Seattle, puis de vers 1915, en Russie, le pionnier
aux besoins et à la conception l'École de New York, sans parler de l’abstraction Kasim ir Male-
du confort d'une certaine caté­ de celles de Kansas-City ou de vitch — on peut passer com ­
gorie de riches bourgeois, fin a n ­ Miami-Beach, les U.S.A., ju s ­ mande par téléphone à une
ciers, hommes d ’affaires, dire c­ qu'alors gros consommateurs galerie de tableaux et obtenir
teurs d'entreprises. On vendrait « sur mesures » ce que l'on
aussi facilem ent, s'il n'y avait désire dans les quarante-huit
la vanité maniaque de quelques (1) Sans vouloir engager de controverse
sur un point de détail avec le professeur heures I
collectionneurs, ving t répliques Kazanov-Lavrentiev, nous nous per­
(m ille dans le M iddle-W estj du mettrons cependant de lui objecter Pourquoi pas l'U .R .S .S .?
même Renoir, au même prix. qu'à notre sens, le premier mérite d'un
réfrigérateur consiste à... réfrigérer les
Imaginez m aintenant que l'on denrées qu'on y enferme (N.D.L.R. Le peuple soviétique, avec ra i­
vende des réfrigérateurs de Llteratournala Gazeta). son, a flé tri les tendances réac­

La culture en U .R .S .S . 149
tionnaires des artistes o c ci­ et retirer en même tem ps cette LA L I T T É R A T U R E
dentaux, com plices dociles de arme des mains de la bour­ A N G L O - S A X O N N E
la haute finance. Mais aujour­ geoisie I
d'hui, dans la gigantesque com ­ Professeur
pétition qui oppose l'U.R.S.S. R. KAZANOV-LAVRENTIEV, Un extraordinaire
au capitalism e occidental, de de l ’A cadém ie témoignage sur les trafics
des B eaux-A rls de Lénlngrad.
tels pas de géanf ont été faits de chair humaine :
que certaines idées, valables
encore il y a dix ans, doivent THE SLAVES OF TIM BUKTU
être reconsidérées. L'art abstrait par Robin Maugham
à son to u r peut être mis au (Longmans, Green & Co.,
service du socialisme: il n'est Londres, septem bre 1961)
plus désormais qu'un aspect
particulier de l'activité indus­ Deux romans et quatre livres
trielle, puisqu'il obéitaux mêmes de voyage ont déjà rendu
lois productives. Par ailleurs, célèbre en Angleterre le jeune
sur le plan artistique, il perm et Lord Maugham, qui s'était pré­
non seulem ent d'am éliorer les cédem m ent signalé par ses
conditions de travail (décoration exploits dans la campagne
d'usines, de crèches, de m ater­ d'A friq u e en 1941-42. Au début
nités, de magasins d'État...), de l'année 1958, le hasard
mais aussi de contribuer au l’ayant mis sur la piste des
repos du travailleur et au bien- marchés d'esclaves de l'A rabie
être fam ilial. L'ouvrier d'usine, Séoudite, il décide d 'aller dans
le paysan du kolkhoze ont droit, ce pays, « le seul au monde où
eux aussi, à l'a rt abstrait I le statut légal de l'esclavage
n’ait pas encore été aboli ».
Enfin, l’art abstrait est un
produit du sol russe q u ’ il nous
fa u t réacclim ater: Kandinsky, Le pays des harems
Malevitch, Tatlin, d'autres en­ et des ennuques
core, l'ont créé autour de 1914,
en signe de protestation contre
la guerre im périaliste I Aussi les représentants brita n ­
niques dans l’oasis de Buraimi
Les dirigeants éclairés de notre essaient-ils d'em pêcher, vaine­
peuple, qui connaissent bien ment, le transfert du bétail
les aspirations profondes et humain vers le pays des harems
pacifiques des citoyens des et des eunuques. Le Foreign
républiques socialistes sovié­ Office était au courant lors des
tiques et qui ont entrepris de discussions de frontière anglo-
rattraper, puis de dépasser arabes de 1955, mais, dit
bientôt, l'avance prise dans Maugham, « aucune action déci­
certains domaines par les pays sive contre l'esclavage séou-
capitalistes, ne devraient pas dienne ne fu t entreprise pour
rougir d 'in scrire demain dans des raisons politiques et écono­
le prochain plan quinquennal miques découlant de l’ influence
ce nouvel ob jectif: dépasser am éricaine dans ce pays ». Et
aussi le capitalism e sur le plan Maugham de faire la tournée
artistique, rendre l'a rt abstrait des rédacteurs en chef londo­
à la classe ouvrière, aux tra ­ niens pour leur proposer un
vailleurs de tous les pays — grand reportage sur ce thème.

150 Informations et critiques


Plus que du journalism e : parvient à dévoiler les fastes
de l ’ héroïsme anciens et, hélas I toujours
actuels de l'ancienne cité in te r­
A sa grande surprise, ces dite. Par le texte et la photo,
puissants personnages c ra i­ il démontre que le vieux
gnent tous les « im plications commerce de l’or et de la chair
politiques » d'un tel reportage humaine dure toujours: il a
et lui refusent argent et contrat. lui-m ême racheté un esclave
Mais la devise de sa fam ille avant de pouvoir le libérer.
étant « in fïnem perseverans »,
il ne renonce pas. Finalement, Le roman le plus fantastique
Stuart Campbell, rédacteur en et le plus réaliste
chef du grand hebdomadaire
travailliste The People, finance Toujours en marge à la fois de
partiellem ent le voyage et la littérature fantastique et du
demande en échange deux reportage, cet ouvrage met à nu
articles. Maugham choisit alors une des tares permanentes Productions de Paris. Après
comme compagnon de voyage de l’humanité. Il est peu de l’hum our en France, voici l’hu­
Michael Davidson, le fameux th rille rs bien fabriqués qui pro­ mour à l'é tra n g e r: c ’est-à-dire
spécialiste des questions du duisent pareil frisson. Vous et aux États-Unis et en A ngleterre,
Moyen-Orient à l'O bserver. Mais moi, demain, pouvons être soit dans deux terrains de
pas question d ’obtenir un visa, l’esclave de qu e lqu ’un. Contre prédilection.
le Foreign Office sachant parfai­ tous les racismes et tous les Les deux anthologies ont les
tem ent leurs liens avec The colonialismes, c'est la plus mêmes faiblesses et les mêmes
A nti-S lavery Society. On leur honnête et la plus terrible des qualités. Si les défauts de
fa it comprendre que les jou rn a ­ propagandes. En même temps, Un siècle d 'h u m o u r anglo-
listes sont mal venus dans le l'aventure d'un voyage en Land américain sont moins flagrants,
golfe Persique. Les deux Rover de Dakar à Saint-Louis, c'est sim plem ent parce qu'il y
pèlerins de la liberté décident de Matam à Kayes et de là à a une telle différence de qualité
alors de s’em barquer pour les Bamako, Ségou, Sofara, Mopti, entre l’hum our français et l'h u ­
routes de l’esclavage qui tra ­ Kabara et Tom bouctou cons­ mour anglo-saxon que le sujet
versent l'ouest africain en titu e le plus extraordinaire des garde son pouvoir de choc.
direction de la Mer Rouge et romans d ’aventures vécu par Au sommaire, 28 auteurs triés
donc de traverser le Soudan, la les quatre personnages de sur le volet, un volet que l'on
Haute - Volta, le Niger et l'expédition, aux prises avec la aurait pu légèrement desserrer
d 'aboutir à Tombouctou. nature et les réticences adm inis­ car il y a bien une dizaine d’hu­
tratives. moristes qui m éritaient éga­
Oui, le vieil esclavage Le portrait de la vieille capitale lement de fig u re r au sommaire
dure toujou rs ! du désert, mourant sous les de cette anthologie.
sables, la paresse et le souvenir
C’est ainsi que, voyageant à la de son luxe passé, est digne De l ’ hum our noir
fois dans le présent et le passé, du m eilleur roman de science- à l ’esprit presque français
Lord Maugham nous mène de fictio n rétroactive. Un ouvrage
Dakar à Tombouctou, aux prises q u ’on espère voir bientôt Parmi ces 28 auteurs élus on
avec les adm inistrateurs fra n ­ traduit. retrouve, bien entendu, tous
çais, les services gouverne­ ceüx que l'on attendait : de
mentaux des nouvelles répu­ Une an th o lo g ie française Lewis Carroll à Jerome K.
bliques africaines, et les trib u s Jerome en passant par Mark
Targui. Partout, il rencontre la UN SIÈCLE D'HUMOUR Twain. Heureusement, un cer­
même volonté de silence sur ANGLO-AMÉRICAIN tain nombre d'auteurs que l'on
le honteux tra fic et c ’est au attendait beaucoup moins
bout de semaines de ruses q u 'il Les anthologies se suivent aux comme Fredric Brown, Ring

La littérature anglo-saxonne
Lardner, Robert Benchley, John Lardner ou Saki, rarem ent dé­ C'est égalem ent dans ces deux
Collier, et surtout S.J. Perelman, routante, jam ais vulgaire, cette revues qu'est paru l'im portant
virtuose du délire pour le délire, anthologie de bon ton, fo rt bien article du Professeur Isaac
qui n’avait jam ais été tra d u it présentée, un peu trop polie Asim ov sur les effets des
en France. A charge de re­ pour être nette, est le type retombées radio-actives. Le
vanche, l’observateur cultivé même du livre q u 'il est agréable titre français fu t « Jusqu'à la
relèvera quelques oublis qui ne de ranger au rez-de-chaussée moelle »: titre exact et tragique
sont d'ailleurs que des ostra­ d'une bibliothèque: parmi les car les poisons radio-actifs nés
cismes pour des raisons que la ouvrages de base dont seuls des bombes se fixe n t dans la
raison ignore, mais que l’édi­ les lecteurs très avertis — et moelle des os.
tion connaît par cœur. A insi, grands dévoreurs de livres Mais « Fiction » ne se contente
pas une seule ligne de Charles écrits en anglais — peuvent à la pas d ’être la version française
Lamb, pas un seul texte de rig u e u r se passer. d ’une revue américaine. La
Robert Sheckley, l'un des rares revue a sa politique propre
humoristes avides de jongler aussi bien dans le domaine de
avec les galaxies, pas davan­ Fiction la publication des inédits fra n ­
tage de E.B. W hite, Evelyn La revue dirigée par Maurice çais que pour la critiq u e du
W augh, Stephen Potter ou Renault et A lain Dorémieux est livre, du théâtre et du cinéma
Chase Taylor, autant d ’auteurs sur le point d'atteindre son science-fiction et fantastique.
qui auraient pu, sans déranger centièm e numéro. En outre « Fiction » comporte
personne, prendre une petite C'est l'Édition française de la un rem arquable rayon des
partie du très vaste espace courageuse revue am éricaine Classiques, section où on peut
littéraire que l’on a accordé à « The Magazine of Fantasy and retrouver les chefs-d'œ uvre
des textes aussi connus que Science Fiction ». Cette revue rares du fantastique français.
ceux de Dickens, W ilde, Wode- am éricaine publie des romans, Ce rayon publie m aintenant
house ou Bernard Shaw, auteurs des contes, des nouvelles et des l’adm irable roman de José
d'ailleurs moins percutants que essais, autour de l’ idée géné­ Moselli : « La fin d 'Illa ». Au
ces oubliés volontaires. Faut-il rale du fantastique. Ses d iri­ sommaire du même numéro
adm ettre q u'il est vraim ent ras­ geants considèrent à juste titre de « Fiction » — le n° 98 — on
surant pour le lecteur de re­ que la science-fiction est u n i­ lit des nouvelles d'Isaac Asimov,
trouver dans une anthologie, quem ent une branche du Frederik Pohl et C.M. K ornbluth,
des phrases qu'il a déjà vues fantastique. La revue ne craint Jacques Sternberg, Robert F,
quelque part? Soit. pas de prendre parti et c'est Young et A ndré Pieyre de
ce qui a permis de voir dans Mandiargues.
Il faut s'y faire, la recette des « Fiction », qui en est l’éma­
anthologies est classique: on nation française, des essais
malaxe les goûts de quelques d'actualité extrêmement cou­
spécialistes rarem ent d'accord rageux.
entre eux, on pimente de q uel­ C'est ainsi que lorsque, après
ques concessions, on obtient le lancem ent du Spoutnik 1,
un cocktail susceptible de plaire l'in g é n ie u r am éricain Harry
à un très vaste public. Vu sous Stine fu t chassé du Service
cet angle, Un siècle d 'h u m o u r des Recherches sur les fusées
anglo-am éricain paraît sans pour avoir dévoilé les causes
concurrence : faisant adm ira­ de l'échec am éricain à la Télé­
blem ent la part des choses, vision, ce fu t « The Magazine
oscillant sans cesse entre l'h u ­ of Fantasy and Science Fiction »
mour noir et l'e sp rit presque aux États-Unis et « Fiction »
français, piquetée de quelques en France qui eurent le courage
morceaux classiques, valorisée de publier son article « Pourquoi
par des textes aussi agressifs nous avons perdu la course
que ceux de Thurber, Benchley, à l’espace ».

152 Informations et critiques


L E C I N É M A télévision et au cinéma), ce la paresse mentale. Dans ce cas
film est un vilain bâtard q u ’il précis, il s’y ajoute un complexe
convient de noyer vite, dans adlérien. Les gens de la télévi­
Points de vue l'in té rê t de tous et d ’abord du sion veulent égaler leurs grands
sur l’aventure R enoir vieux maître. frères du ciném a: ils veulent
Le Testam ent Mais un homme tel que Renoir, faire, eux aussi, de l’art. « Mais
du D octeur Cordelier s’il peut être à l'occasion exé­ est-ce possible ? Il ne le semble
crable, ne sait pas être in d if­ pas. La bonne télévision n’est
Cinéma et Télévision férent. Son expérience manquée pas plus du cinéma que le bon
n’est pas inutile et nous a journalism e n’est de la litté ­
Sur le moment, on aim erait donné à tous à penser.
faire comme les bons fils de rature. Quand il s’agit d ’infor­
Noé: approcher à reculons du mation par les mots ou par
l’image, la réussite consiste à
patriarche qui a trop bu de vin Pas de mariage
nouveau, jeter un manteau sur se montrer objectif, rapide,
ciném a-télévision
sa faiblesse. facile à com prendre im m édia­
Le patriarche du cinéma fra n ­ tement, atte n tif à la sensibilité
Dominique Antoine, réalisatrice changeante du public, etc. Ce
çais, qui nous a laissé en héri­ de télévision et de ciném a:
tage La M arseillaise et La ne sont pas là des caractères
« Mais pourquoi donc marier le de l’art, et ceux qui attendent
Grande Illusion, Le Fleuve et cinéma et la télévision ? Par
La Règle du Jeu et French- de voir surgir un Mélies ou un
économ ie? Pourquoi, alors, ne Chaplin de la télévision peuvent
Cancan, n’a pas supporté le pas faire de la viande hachée
vin en ferm entation des te ch ­ attendre longtemps.
avec les vieux pneus I Ce serait
niques et des idées nouvelles. égalem ent une grosse éco­ » Cette position est d ’ailleurs
En recommençant, avec Le nomie. celle, plus ou moins formulée,
Testam ent du D octeur C or­ » A l'origine de cette fausse du public. La grande majorité
delier, les mêmes erreurs qui bonne idée, on trouve, comme des téléspectateurs ont acheté
avaient déjà produit le ca­ souvent, la manie identificatrice. leur appareil pour suivre: 1° les
fo u illant Déjeuner sur l ’Herbe, Il a fallu longtem ps pour que événements en dire ct; 2° les
Renoir nous faisait craindre le les ingénieurs com prennent que rencontres sportives ; 3° le
pire. C’est bien ç a ! Encore l ’autom obile n'était pas une journal parlé.
accablé par une publicité rid i­ voiture à cheval sans cheval, » D'autre part, les « grandes
cule et par une innovation mais une machine de structure émissions » (Cinq Colonnes à la
(la projection sim ultanée à la très différente. De même, tout Une, En Votre Ame et Cons­
le monde n'a pas encore cience, Les « Barrère-Lalou »,
com pris q u ’il ne faut pas iden­ les « Chalais-Rossif », Numéro
tifie r cinéma et théâtre, sous Spécial, Cinépanorama, la
prétexte q u ’une partie du voca­ Caméra explore le Temps, les
bulaire et du personnel a rtis­ émissions de J.-M. Drot, de
tique est com m une; et cela Margaritis, de Tchernia, etc...)
nous apporte annuellem ent une ont en commun un certain
bonne récolte de navets. caractère d ’évidence, une con­
» L’identification du cinéma et form ité manifeste avec le
de la télévision est fausse moyen d'expression pour lequel
sur tous les plans : artistique, elles fu re n t conçues. Elles sont
logique, technique et écono­ plus ou moins réussies, mais
mique. Oui, économique : il elles le sont dans les lim ites
n'est pas com m ercial de pro­ d ’une adaptation satisfaisante
duire, même à bas prix, un aux propriétés originales du
objet inconsommable. petit écran.
Ne tirez pas (Keystone) » Les erreurs par identification » Moyen d ’inform ation, la té lé ­
sur le pianiste sont en général le résultat de vision ne doit pas être

Le cin éma
confondue avec une forme çonnée en Occident. Le concept critiques ont réagi en déclarant
d'art. Elle rend de grands même d 'in co n scie n t n’était q u ’ il s'agissait d'un navet. Ce
services à la culture, mais en pas scie n tifiq ue m e n t form ulé. qui n'est pas de la critique.
diffusant des manifestations Stevenson a d 'a ille u rs reçu « Le Testament du Docteur
artistiques qui obéissent à leur l'in sp ira tio n de cette oeuvre C o rd e lie r» était un film
génie propre. Un film , une en rêve. m édiocre et une assez bonne
pièce de théâtre, une rencontre » Il fa u t égalem ent rem arquer « d ra m a tiq u e » de Télévision.
sportive étendent énorm ément que « L'Étrange Cas du Docteur Pourquoi ne pas faire la dis­
leur rayon d'action grâce à la Jeckyll et de Monsieur Hyde » tin ctio n , alors qu'elle est si
télévision ; mais ils ont été est un des très rares romans nécessaire dans cette affaire?
pensés avant et en dehors de de terreur dont la solution soit » 3° Dès q u ’ il s'a g it de Télé­
cette aide facultative. plus horrible que l'exposition. vision, il est de prem ière im por­
» L'erreur et le désordre com ­ En général, et c'est dommage tance de considérer le sujet, le
m encent lorsque des transfuges pour les amateurs du genre, contenu psychologique, social,
du cinéma, du roman, du c ’est le contraire. culturel, du spectacle présenté.
théâtre, etc. se m ettent à » Nous accordons en consé­ Ce contenu vient se déverser
utiliser l'outillage électronique quence à Jean Renoir les par hypnose dans quatre ou
de la télévision comme une circonstances les plus atté­ six m illions de cerveaux. Il est
scène ou un stylo. nuantes et le bénéfice du donc essentiel. L'esthétique est
» On devrait graver en lettres sursis. » au second plan. Le second plan
d 'acier sur le fronton des n'est pas négligeable, mais
studios, on devrait im prim er Un mauvais film, c'est le second. Or, il est
par conditionnem ent hypno­ une bonne dramatique, illogique, sous prétexte que
tiqu e dans le subconscient des un grand sujet « C o rd e lie r» n ’est pas une
gens du m étier ces mots : réussite ciném atographique, de
« Ce qui n'est possible ni au Louis Pauwels : rejeter avec mépris le contenu
cinéma, ni à la radio, ni au « Tout s'est trouvé faussé dans de cette dram atique télévisée.
théâtre, ni en littérature, bref: cette aventure Renoir. Il était bon, il était im portant
nulle part, a une réelle chance » 1° La Télévision française que six m illions de téléspec­
d'être bon à la télévision. » estime — à tort, sem ble-t-il — tateurs fussent nourri de ce
devoir réaliser des productions grand thème de la dualité
Docteur Jeckyll : en liaison avec le cinéma. Or le de la personnalité, et fussent
Un sujet moderne cinéma ne luttera contre la inquiétés par un Stevenson qui,
désaffection du public qu'en dans cette œuvre, est une sorte
Jacques Bergier : entreprenant d ’ immenses spec­ de Jules Verne de la psycho­
« Évidemment, Le Testament tacles fo rt coûteux. Et la Télé­ chimie.
du Docteur Cordelier ne vaut vision ne rem plira son rôle » 4° Enfin, quand on est Renoir,
rien en tant qu'œuvre d'art. qu'en respectant son rythme mieux vaut rater son affaire
Mais il est pourtant beau qu'un et ses moyens propres. Il ne avec un tel sujet que tenter
m etteur en scène de cet âge doit pas y avoir association, de retrouver les faveurs de
soit le seul à choisir des sujets mais, au contraire, distinction. la jeune critiq u e en refaisant
modernes. En outre, une association pour «les Demi-Vierges» en redorant
» Car le roman de Stevenson, expansion est une bonne chose. « la Parisienne» et en feignant
dont ce film est inspiré, est Une association pour économies l’audace des esthètes dont
la modernité même. Q u'il ait réciproques est une mauvaise to u t le courage est de rem placer
été é crit en 1866 est d'autant chose: c'est la peur qui guide. par le slip le caleçon de
plus étonnant et adm irable. On ne crée rien de grand dans Feydeau ».
A l'époque, l'idée d'une drogue la peur.
capable de m odifier et de » 2° Les responsables de la Pour l’examen
dissocier, en un seul individu, Télévision, pour ju s tifie r leur d ’une situation anormale
deux personnalités complètes entreprise, l’ont présentée
et viables, n’était pas soup­ comme un chef-d’œuvre. Les Bien sûr, vive Renoir I II est

Informations et critiques
vrai que son expérience LA T É L É V I S I O N La prim auté de l'inform ation
manquée (eh oui ! le film a est passée aux ondes, sans li­
bien tô t quitté l’affiche) a mite pour la radio, bornée pour
beaucoup stim ulé notre esprit. Une déclaration l'in sta n t à un continent pour la
Réflexion am plem ent faite, on de Louis M erlin télévision. Lorsqu’il s’agit de
constate que les grands film s CE QUE SERONT transm ettre l’événement visuel
français de ces dernières LES JOURNAUX d ’un continent à l'autre, il faut
années (grands, c'est-à-dire o ri­ DE DEMAIN encore recourir à un support
ginaux dans l'inspiration et la m atériel: le fil du « belino », le
Je m ’amuse souvent à suivre
forme, beaux dans la matière «j et » qui porte aux U .S .A .Ie film
les efforts de la presse écrite
visuelle, bien faits par le double du couronnem ent d'Elizabeth.
caractère de surprise et d ’évi­ pour se « protéger » contre la
presse parlée et ceux de la Le cosm os et les ju riste s
dence, etc.) n’ont pas eu de
succès public, guère de succès publicité graphique pour endi­ de la R.T.F.
critique. Que signifie cette guer la publicité sonore et
visuelle. L'une et l'autre basent Mais demain va couper les
situation anorm ale? Nous le
généralem ent leur prim auté sur derniers fils. Les satellites
verrons bientôt, mais il n ’est
pas trop de deux mois pour y leur ancienneté, voire leur prio­ « actifs » vont capter les mes­
penser. rité. C'est parce que la presse sages venus de la terre et les
im prim ée a été la première, relancer vers des destinataires
dit-elle, q u ’elle a « vocation à précis. Dans deux mois, les
l’inform ation ». essais seront réalisés des États-
Il su ffit pourtant de rem onter Unis à Lannion. Dans deux ans,
aux sources pour constater que la « mondovision » sera cou­
la prem ière inform ation fu t celle rante. Dans trois, nul ne s'éton­
de bouche à oreille et que, nera, sur n'im porte quel point
lorsque les trib u s voisines
du globe, d ’assister aux Jeux
eurent convenu d'un code com ­
mun, la deuxième form e de O lym piques de Tokio. Dans
trois ou quatre, on trouvera
l'inform ation fu t le tam-tam. Il
naturel qu'un réseau de satel­
arrive encore parfois que le
lites serve non seulem ent à
« téléphone arabe » prenne la
établir des liaisons de télécom ­
radio de vitesse.
m unications d ’un point à un
autre, mais à « arroser » des
contrées entières à partir d'une
station de télévision. Nul Pari­
sien ne s’étonnera plus, en
tournant le bouton de son
poste de télévision, de recevoir
la N.B.C. ou Télé-Monte-Carlo,
les ondes de l’une comme de
l'autre ayant effectué un voyage
spatial qui, il y a moins d'un
lustre, serait apparu comme un
im possible rêve.
Or il est vraisem blable qu'à
cette époque qui s'approche de
nous à une effarante vitesse, les
juristes de la R.T.F. seront
encore en train de com pulser
M erlin : les textes instituant son mono­
les enchantements du fu tu r pole pour étudier quelles bar­

La télévision
rières pourront bien interdire à elle peut retarder encore par sont ouvertes en vin g t ans que
la station de télévision moné­ des lois nationales l'avènem ent l'état actuel de la science ne
gasque de dépasser les lim ites de la télévision. l'est de ce que représentait la
du départem ent du Var, le te rri­ Une immense convention devait somme de nos connaissances
toire des Bouches-du-Rhône se réunir à New York au début au début du siècle: « A l'échelle
leur dem eurant in te rd it I de novembre pour étudier les du cosm ique— toute la physique
Lorsque je lis dans « Le M iroir problèmes techniques, poli­ moderne nous l'apprend — seul
de l'inform ation » les tractations tiques, juridiques, com m erciaux le fantastique a des chances
destinées à fédérer, confédérer posés par l’ouverture de l'ère d'être vrai », a é crit le R.P. Teil-
ou à reconfédérer les syn­ des satellites. Des intérêts hard de Chardin. On a brocardé
dicats de presse, ou les dis­ privés se sont entendus au Louis XVI pour n'avoir pas
cussions concernant la seconde point de la faire échouer. com pris q u 'il assistait à la fin
chaîne de télévision et les Quand donc les yeux vont-ils de son époque et que le b ruit
« droits » de la presse sur elle, s’ouvrir ? qui le surprenait n 'é ta it pas
je me demande si les respon­ celui d'une émeute, mais bien
sables n'ont pas perdu tout Le journal de demain celui d ’une révolution. Le tem ps
sens de la responsabilité. est venu que, sous peine d'une
Car la « mondovision » n'est rien très proche défaite, ceux qui
La rotative et le cosmonaute dans la transform ation des ont la charge de l'inform ation
moyens d'inform ation. Demain, abandonnent leur vision étroite
Il semble bien que le drame de le journal — nécessaire com ­ et périmée et prennent cons­
notre époque exaltante soit m entaire de l'inform ation ins­ cience que le courant dont ils
que les dirigeants des nations tantanée et d ’autant plus néces­ essayent de se protéger avec
et des collectivités ne veuillent saire qu'elle sera plus brève — un paravent de papier est celui
pas se rendre compte que la s'im prim era à chaque domicile. d'un monde en marche.
marche du tem ps se soit accé­ Après-dem ain, il s'im prim era — Qu'entends-je, M onsieur?
lérée en même tem ps que celle sur rien. Après-après-demain Est-ce un pétard ?
des moyens de locomotion et nous n’aurons peut-être plus — Non, Sire, c ’est la bombe
qu'elle soit devenue « super­ besoin du to u t de récepteur : atomique.
sonique ». Le « déphasage » est une sim ple bobine d'accord
littéralem ent effrayant. suffira entre notre longueur
MM. Gagarine et Titov vont faire d ’ondes personnelle et celle
un to u r dans le cosmos et re­ que nous voulons recevoir. Il
viennent à point nommé, mais suffira que le rédacteur pense
on dispute pour savoir si la pour que nous recevions son
traversée des villages doit se message. Et puis un jo u r vien­
faire à 50 ou à 60 à l'heure. dra, après-après-après-demain,
L'industrie autom obile se déve­ où les nouvelles de la terre ne
loppe chaque jour, le marché seront plus, en page 3 que la
comm un déverse par m illiers « chronique locale » et où la
des voitures nouvelles sur la « une » sera occupée par les
France, mais la seule solution inform ations du Soleil, avec
qu'on trouve au problème du envoyé spécial dans la Galaxie
stationnem ent à Paris est d'éta­ et photos du concours de
blir une taxe sur les voitures beauté sur Vénus. Ensuite
qui couchent dans la rue viendra le quotidien dont le
(où pourraient-elles coucher tem ps ne sera plus la mesure...
ailleurs?). La transm ission ins­ Disons-nous bien que l’ im agi­
tantanée de l’ image dans le nation la plus folle, appliquée
monde entier est pour demain, à to u t ce qui peut arriver — à
mais la presse française se to u t ce qui arrivera —, est moins
préoccupe de savoir com m ent éloignée des possibilités qui se

Informations et critiques
LA GÉO-POLITIQUE taines villes d ’ Europe, Prague,
Vienne, Bucarest, seront éclai­
rées par une huile extraite
du pétrole brut. Et c'est la
Une histoire m ondiale recherche d ’un nouvel é cla i­
du pétrole rage, « pour faire reculer
l’obscurité ancestrale », qui
UNE ENTREPRISE mène à la première phase
SANS PRÉCÉDENT industrielle, celle du lam pant
ou kérosène. La m achine à son
to u r devait, juste à temps,
Jean-Jacques Berreby, membre prendre le relais des lampes
de l’in stitut français de socio­ et des poêles, et o u vrir la
logie, vient d ’écrire une histoire deuxième grande phase, celle
mondiale du pétrole. L’entre­ des carburants.
prise est sans précédent. L’au­ La mise en page de ce livre
teur est parti de l’hypothèse Symbole divin de la vieille monumental (plus de 200 illu s ­
que le pétrole, partout où il religion mazdêenne trations) a été assurée par notre
était accessible, a été utilisé des anciens Persans directeur artistique, Pierre
par tous les peuples et toutes Chapelot. Conçue comme un
les civilisations de l’histoire spectacle, dynamique, p u is­
humaine. Il commence donc sante et claire, elle ajoute une
cette histoire, non pas avec le dim ension à l’ouvrage.
XIXe siècle, mais avec Sumer : (Éditions du Pont Royal)
six millénaires.
Il montre que le pétrole, né
d'une secrète alchim ie depuis
cinq cent m illions d'années,
a été le « Dieu du Feu »
d ’anciennes religions; il raconte
comm ent il a été lié aux
activités les plus fondam en­
tales de l’espèce humaine
évoluée dès l’antiquité, « De
l'A rche de Noé aux Temples
I nc as »; com m ent aussi, « A u
Temps de la Magie », le rôle (Photo Shell-Berre)
du pétrole et de ses dérivés a Raffinerie dans la nuit :
été prépondérant, aussi bien palais moderne
en magie blanche q u ’en magie des mille et une nuits
n oire; com m ent le pétrole a
été « L’Arm e Épouvantable », opportuném ent l’ancienneté de
véritable bombe H de l’a n ti­ Pechelbronn («fontainede poix»
quité, du 4e siècle avant le en dialecte alsacien) et des
C hrist ju sq u ’au 15e siècle de usages divers de ses hu ile s;
notre ère, sous la forme du d ’autres sources naturelles de
Feu Grégeois et d ’autres feux pétrole en Pologne, en Rouma­
de guerre. Les « Fontaines de nie, en Italie, au Caucase,
Poix » d'Europe et d'ailleurs, dans les deux Am ériques, sont
sont utilisées à diverses fins, connues et utilisées dès le
de la médecine à la lu b rifi­ moyen âge. Voilà pourquoi,
cation, et l’auteur rappelle avant le puits de Drake, cer­

La géo-politique 157
L A M U S I Q U E louées le jour même de l'ouver­
ture des locations. Les fauteuils
de dernière heure se sont
vendus au marché noir du
« La v o ix hum aine » spectacle 300 NF et plus.
La critique unanime pour une
fois, l'a considéré comme le plus
« Grâce à Francis Poulenc et à rand pianiste du monde,
Denise Duval mon acte acquiert es com positeurs préférés sont
la puissance mystérieuse des Beethoven, Debussy et Liszt,
Théâtres grec, chinois, japo­ mais il reste fidèle à Haydn,
nais, où le plus vrai que le vrai S chubert et Prokofiev.
transcende la vie et hausse le Il regrette seulem ent que
réalisme ju sq u ’au style » (Jean W agner ne se soit pas intéressé
Cocteau). au piano.
Créée à Paris, au Théâtre Sviatoslav Richter.
National de l’Opéra Comique Toute la puissance expres­
le 6 février 1959 l’œuvre de Jean sionniste du pianiste nous est
Cocteau et Francis Poulenc est fidèlem ent révélée par ses plus féconde, il compose une
éditée aujourd'hui en stéréo­ récents enregistrem ents stéréo­ grande partie de ses 220 can­
phonie. phoniques. tates tant profanes que re li­
C’est un événement à plusieurs gieuses. Pendant plus de dix
titres, d ’abord parce que la années, avec le Collegium Musi-
technique de la stéréophonie Franz Liszt:
Concertos pour piano cum, il donne son concert
reprend sa place en tête de hebdomadaire du vendredi soir
l'actualité et qu’indiscutable­ et orchestre nos 1 et 2
Orchestre Symphonique de au « Café Zim mermann de la
ment elle ajoute une nouvelle rue Catherine ». Extraite de
dimension à l’œuvre discogra­ Londres
Direction Kyril Kondrachine cette époque, la cantate pro­
phique de Jean Cocteau. fane « Phœbus et Pan » dont
Ensuite, véritable répartition des Philips-Stéréo 835.474 cy
nous avons le privilège de per­
sources sonores dans l’espace, cevoir aujourd’hui la réalité,
la stéréophonie nous fa it dé­ Beethoven: présente une intensité dram a­
couvrir le programme de ses Concerto n° 1 opus 15 tique qui force l’admiration.
possibilités et nous restitue Orchestre Symphonique de Cet enregistrem ent a été réalisé
fidèlem ent le clim at étrange de Boston en A llem agne en stéréophonie
tension et d'angoisse de ce Direction Charles Munch et ne laissera pas insensibles
merveilleux concerto pour voix et les adm irateurs de Jean-Sébas­
de femme et orchestre. Sonate n° 22 en fa opus 54 tien Bach.
(Ricordi - Stéréo - 630.001 - CA.). RCA Stéréo 640.685
Mono. 630.601.
Orchestre du Gewandhaus de
S v ia to s la v R ichter Leipzig, sous la direction de
Kurt Thomas
Né à Jitom ir en Ukraine le Je a n -S é b a s tie n Bach : Chœurs de la Cathédrale Saint-
20 mars 1915, Sviatoslav Richter, C antate « Phœ bus et Pan » Thomas
Prix Staline 1950, artiste du Archiv-Stéréo 198.162
peuple 1955, prix Lénine 1960, Leipzig, ju ille t 1729, Bach prend Mono. 14.162.
entra au Conservatoire de Mos­ la direction du Collegium Musi-
cou à l'âge de 23 ans. cum, succédant à G.B. Schott
Pour son prem ier concert à appelé à Gotha. A ce moment
Paris, toutes les places furent Bach entre dans sa période la

158 Info rmations et critiques


a notamment publié

dans son numéro 1 dans son numéro 2

Éditorial Éditorial
Pour saluer la Planète par Louis Pauwels Merci, Mr. Smith par Louis Pauwels
Chronique de notre civilisation
L'Intelligence prend le pouvoir par Robert Jungk Chronique de notre civilisation
Une ère nouvelle, par Sir Julian Huxley
Les ouvertures de la science
Vers une science du destin individuel ?
par Arsène Lenormand Les civilisations disparues
Hypothèses sur les mondes habités par Pierre Guérin La grande énigme des rochers sculptés par Serge Hutin,
Notions nouvelles sur l’hypnotisme par Jacques Mousseau Un document : la magie en Sicile aujourd'hui par Maurice
Bessy
La littérature différente
Lovecraft, ce grand génie venu d'ailleurs
par Jacques Bergier Le m ouvem ent des connaissances
Hypnos, nouvelle inédite par H.P. Lovecraft Pour comprendre l'univers par Jean Charon
Un chef-d’œuvre de la science fiction : Voyance et mathématiques par Gérard Cordonnier
Comment servir l’ homme par Damon K night
Redécouverte du roman d'aventures anglais
par Jacques Bergier L’H istoire invisible
Mystères autour de la mort de Mussolini par Gabriel Véraldi
Le m ouvem ent des connaissances Les Esquimaux hommes du fu tu r par Jean Catheiin
D'une Renaissance à l'autre par Louis Pauwels Les armes incompréhensibles de demain oar XXX
Les deux clés de Teiihard de Chardin par Thomas Thibert
Une aventure spirituelle par Julian Huxley
Il nous a sortis de l’impasse par Léopold Sedar Senghor La littérature différente
La littérature d ’avant-garde soviétique par Jacques Bergier
L'art fantastique de tous les tem ps L’écriture du dieu nouvelle de J.L. Borges
Notre actuelle avant-garde par Pierre Restany L'âge tendre, nouvelle inédite par Robert Bloch
Les Nus moins nus que jamais, photographies de Bill Brandt,
présentées par Lawrence Durrell
L'art fantastique de tous les tem ps
Les mystères du m onde anim al Un peintre flamand, classique chinois par Louis Pauwels
Les animaux obéissent-ils à des symboles ? Autre chose qu'un peintre : Soulages par Jacques Ménétrier
par Rémy Chauvin
L'H istoire invisible Les m ystères du m onde anim al
Extraits d'un rapport sur l'arme absolue: Des hirondelles sous l’eau ? par Maurice Burton
les formes nouvelles
de la guerre psychologique par XXX
L 'A m o u r à refaire
L 'A m ou r à refaire La femme est rare par Louis Pauwels
Perspectives sur l’amour moderne par Suzanne Lilar
Inform ations et C ritiques, A nalyse des Πuvres, des Inform ations et C ritiques, A nalyse des Πuvres, des
Idées, des T ra v a u x et des D écouvertes Idéesi des T ra v a u x et des Découvertes

ABONNEMENTS 6 NUMÉROS 27 NF. / 350 F. Beiges / 32 F. Suisses.


12 NUMÉROS 48 NF. / 580 F. Belges / 57 F. Suisses.
lmp. L. P.-F. L. Danel - Loos-lez-Lille • Nord. les gérants : Louis Pauwels/François Richaudeau.
P a ra ît to u s les 2 m o is

DIRECTEUR LOUIS PAUWELS

Louis A rm and / G. K . Chesterton / A . C . C iarke

Bernard H euvelm an S / A ld o u s H u x le y / A im é M ichel

C on versatio ns en C hine avec T e iih a rd , par George M agloire


,W
NUMÉRO

w
La drôle de guerre à Londres, par G abriel V é ra ld i

C o m m u n icatio n s avec les éto ile s , par Jacq ues B ergier


CE

D éco u v erte de la plus v ie ille des c iv ilis a tio n s , par D aniel Ruzo
DANS

In te rv ie w d ’un calc u la te u r pro dig e, par Jacques Mousseau

P ratiqu es m agiques au C o n g o , par M arcel L ecom te

D éc o u ve rte d ’un peintre fa n ta s tiq u e , par Jacq ues Sternberg

U ne n o u v e lle in te rp ré ta tio n de l ’ h is to ire


DANS LES PROCHAINS NUMÉROS

C o n v e rs a tio n s a v e c K ris h n a m u rti


Le m o n d e fa n ta s tiq u e de G oya
La p e in tu re , l ’ a rc h ite c tu re e t la s c u lp tu re de d e m a in
P s y c h is m e et c o s m o s
Les n o u v e lle s é n ig m e s de l'île de P âqu es
La s c ie n c e e t l ’ a v e n ir
Les d ro g u e s et la ré v o lu tio n en p s y c h o lo g ie h u m a in e

et des a rtic le s , ré c its , é tu d e s de F ra n ç o is B aro n


Jea n C h a ro n / J ea n C o c te a u / S a lv a d o r D a li
R o b e rt J u n g k / A rth u r K o e s tle r / K o n ra d Lo renz
E m ilio S e rv a d io / J o h n S te in b e c k / P ie rre V e rs fn

A b o n n e m e n t 6 n u m é ro s 27 N F . 5,50
Le n u m é ro 3 . 3 U N F .

Mouvement des connaissances / A nalyse des œuvres rem arquables / Textes inconnus
Littérature différente / A rt fantastique de tous les tem ps /■ Mystères du monde animal
Imprimerie L. P.-F. L. Danel Loos-lez-Lille Nord Diffusion Denoel / N.M.P.P.

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