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0 DÉ0 N/T H ÉÂ T RE DE FRANCE


D IR E C T IO N RE N A U D - B A R R A U L T

les
conférences
PLANÈTE
soirée
du 19 février 1963
à 2 1 heures

su r

les sociétés
parallèles
présentation louis pauwels
jacques bergier
les sociétés techniques
Notre couverture:
Toute statuaire ancienne rené alleau
est fondée sur le savoir, les sociétés secrètes
tout visage n ’exprime
que l'état de conscience supérieur, rémy chauvin
tout art réel les sociétés non humaines
est empêchement de dormir,
interdiction de se disperser,
ordre de conquérir l ’unité.
à p a r t ir d u 5 f é v rie r 1 9 6 3
(Tête de Parvati, lo c a tio n à l'o d é o n th é â tre de fra n c o 18 ru e d e v a u g ira rd p a r is 6’ DAN. 5 8 -7 3
PLACES DE 1 NF. à Ei.5 0 NF.
Annam, VIT siècle environ.)
PLANETE
LA P R E M IÈ R E REVUE DE B IB L IO T H È Q U E

E D IT IO N S RETZ

AD M IN IS TR A TIO N
13 RUE YVES-TOUDIC PARIS 10

RÉDACTION ET RENSEIGNEMENTS
8 RUE DE BERRI PARIS 8 S O M M A IR E
DIFFUSION
DENOEL - N.M .P.P.
5
ABONNEMENTS Éditorial
VOIR PAGE 159. Une enquête de B e rg ie r: les grandes percées, par
Jacques M ousseau.

8
C hronique de n otre civilisation
S cience et re lig io n : nouvelle ère, par Jean Charon
N ous e ntrons dans l’ère des vaches grasses, par
Boris Pregel

22
Le m o u ve m e n t des connaissances
Un b io lo g iste àu Paradis, par Rémy Chauvin
Un T eilhard de Chardin au x v i' siècle? par
N. A lbessard

DIRECTEUR 44
LO UIS P A UW E LS Les civilisations disparues
Les B retons auraient dé co uve rt l’A m érique, par
COMITÉ DE DIRECTION Louis Kervran
LO UIS PAUW E LS
J A C Q U E S BERG IER 60
F R A N Ç O IS R I C H A U D E A U L'art fan tas tiq u e de tous les tem ps
Une d é co u ve rte : le visio n n a ire Escher, par
RÉDACTEUR EN CHEF Pierre C hapelot
JACQUES MOUSSEAU Érotism e et chasteté, par Louis Pauwels

DIRECTEUR ARTISTIQUE 84
PIERRE C H A PE LO T Les o uvertures de la science
Les S o viétiques et la té lé p ath ie , par Jacques Bergier
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION O ui, la vie existe ailleurs, par Charles-N oël M artin
GABRIELLE BLOT Dans une eau extra-terrestre, par le professeur Nagy
106 145
La litté ra tu re d ifféren te La zoologie / Des m onstres en U.R .S.S . / La science
Deux révé la tio n s: un poète, un p h o to g ra p he face aux survivants de la p ré h isto ire / Un plan de
T ou t est im possible, par Charles Cros recherche
T ou t est possible, par O scar W ild e
Le Sourire, les ruines et la nuit, par Ray B radbury
148
La science / Un livre de Louis Kervran / Une
126 c o n firm a tio n bouleversante / Des travaux essentiels /
L'histoire invisible La science en q u estion
Leurs jo u rs les plus longs, par q uatre té m o in s

149
L'hum our / Les savants s'a m u se n t / Une espèce
136
anim ale inconnue / Un livre illu stré sur un m onde
L'am our en question
im aginaire
L'am our et les m ythes du cœ ur, par René Nelli

150
L'histoire / L'offensive von R undstedt / Le dernier
142
coup de dés de H itle r / Les prem ières illu sio n s /
Info rm ation s e t C ritiques, Analyses des Πuvres,
Les prem iers désaccords / D ix-sept ans après
des Idées, des Travaux e t des Découvertes

151
142 Conférences / Le rendez-vous de l'O déon / Bilan
La litté ra tu re d ifférente / Défense et illu sta tio n de la
d 'u n e soirée Planète / La réco n ciliatio n des A nciens
science fic tio n / Un article de A rth u r C. Clarke / et des M odernes
Un té m o ig n a g e im p o rta n t / La science et l'im a g in a ire

152
144 Le d iction naire des responsables / Gaston
La sociologie / Où va l'A m é riq u e ? / Où allo n s-n o u s Bachelard / Je a n -L o u is B arrault / Jo rg e Luis Borgès /
avec elle? / G aspillage et m onde m oderne Ivan Pavlov / Boris Pregel / N o rbe rt W ie n e r
(P h o to Yan).
Une enquête de Bergier: les grandes percées
Jacques Mousseau

L ’hom m e est à la recherche d ’un nouveau langage auquel la grammaire


d ’aucune langue n aura rien à dire. a p o l l in a ir e

C IN Q D O M A IN E S D E LA SEC O N D E REN A ISSA N CE


M achines et pensée D ’une étude de R aym ond B. Fosdick, intitulée «le Vieux Sauvage
dans la nouvelle civilisation», j ’extrais les lignes suivantes qui
Quatrièm e état p o u rra ien t servir de préface à to u t effort encyclopédique m oderne:
de la matière « Il y a deux mille trois cents ans, un citoyen d ’A thènes se lança dans
une entreprise très audacieuse. Il essaya d ’em brasser to u te l’étendue
M athém atiques modernes des connaissances hum aines, de systém atiser ces connaissances de
telle sorte q u ’elles puissent servir de base à la vie. Ainsi, il voulait
Code génétique réduire le chaos des affaires hum aines à un o rdre rationnel. Son nom
était A ristote. C ep en d an t A ristote ne réussit pas dans sa tentative.
Synthèse de la vie Son to rt était de vivre trop tôt. Son époque avait à peine com m encé
à étudier la vie hum aine et ses relations...
» Le besoin dom inant de notre génération est une intelligence orga­
nisatrice consacrée au progrès du bien com m un. N ous avons besoin
d ’un cerveau possédant le pouvoir de synthétiser les choses. N ous
avons besoin d ’une conscience planétaire. N ous avons besoin de la
capacité de p enser à l’échelle de to u te la T erre, et de faire des plans
pour le m onde entier. N ous avons besoin d ’un A ristote.
» Et quelle est la tâ ch e géante qui atten d cette intelligence nouvelle,
ce cerveau encyclopédique? C ’est en un m ot ceci: faire l’inventaire
des ressources de la planète afin d ’attein d re à une plus haute qualité
de vie. C ’est développer les m éthodes qui p erm e ttro n t d ’en treten ir
la population du globe en état créateu r. En d ’au tres term es, c ’est
organiser le m onde à l’avantage de l’hum anité. Considérée ainsi, une

Les cinq paliers


du grand changement. Éditorial
telle tâche est évidem m ent tro p vaste et trop niveau, et q u ’il est plus ex citan t de ch e rch er à
com plexe pour un seul philosophe. Q uand p én étrer dans la société des esprits éveillés que
A ristote reviendra, ce sera sous la form e d ’une dans le sabbat des zom bies. Mais peut-être
intelligence collective, de la pensée soutenue par m anque-t-il à de tels garçons de pouvoir
de nom breux esprits se dirigeant ensem ble vers éch ap p er quelques fois au milieu artistico-
un but com m un. » bourgeois étouffé par des m aniérism es littéraires.
Q uand A ristote reviendra... On le sent en route. N ous nous efforçons de leur en d o n n er l’occasion.
De tous côtés se m anifeste le besoin d ’une nou­ N ous avons décidé d ’ouvrir une assez grande
velle pensée généralisante, d ’une logique mieux enquête que va m ener Jacq u es B ergier auprès de
adaptée aux actuelles données de la connaissance savants et de techniciens. Il est bien évident que
hum aine, sociale et scientifique, et d ’un hum a­ nous som m es entrés dans l’ère de l’atom e et des
nisme repensé à la lumière du sixième sens apparu voyages interplanétaires. M ais il n’est pas certain
depuis peu: le sens de l’évolution. N ous voyons se que la nouvelle renaissance, appelée à m odifier
co n stituer les organes appelés à soutenir une nos systèmes de pensée et nos form es de vie, soit
pensée collective orientée vers le devenir, une provoquée d ’abord p ar l’exploitation de l’énergie
intelligence évolutionnaire ayant enregistré et nucléaire et l’exploration de l’espace. D ans ce
synthétisé les acquis récents et capitaux de la même num éro, Boris Pregel propose une vision
biologie, de la psychophysiologie, des m athé­ de la société atom ique q u ’on ne verra sans doute
m atiques, de la physique, etc. Il s’agit, en quelque se développer que dans quinze ou vingt ans. De
sorte, d ’établir une com m unication large entre les même, on ne saurait s’atten d re à une grande navi­
sciences hum aines, considérablem ent retardées, gation cosm ique avant d ’assez longues années.
et les sciences pro p rem en t dites. P ar contre, dans d ’autres dom aines, les percées
faites depuis trois ans sont telles q u ’on p eu t affir­
m er que cette seconde renaissance y est déjà
IL N ’Y A PAS Q U E LES Z O M B IE S
com m encée.

N ous ne som m es pas des optim istes naïfs, mais,


1 LES M A C H IN E S A U X IL IA IR E S
quand nous évoquons la variété et l’im portance
DE LA PEN SÉE
des sujets à traiter dans une revue com m e celle-ci,
il nous vient une certaine exaltation à vivre en
cette deuxièm e m oitié de siècle, en ce tem ps Le prem ier des dom aines que nous étudierons
de préparation du troisièm e m illénaire. J ’étais est celui des m achines auxiliaires de la pensée.
récem m ent devant mon poste de télévision. Elles vont entraîner, dans les proch ain es années,
On présentait un to u t jeu n e réalisateur de cinéma. une extension du cerveau hum ain com parable à
Ce garçon triste et évasif déclarait d ’une voix l’extension apportée au corps hum ain p ar l’avion
exténuée q u ’il cherchait, dans ses courts m étrages et le sous-m arin. Le corps hum ain, seul, n’aurait
(d’ailleurs fort beaux), à m ontrer les aspects jam ais pu p erm ettre de pénétrer dans l’air ou dans
essentiels de notre époque. Lesquels? L’angoisse, l’océan. L’esprit hum ain, seul, n’aurait jam ais pu
le sadism e, les blousons noirs. N ’entrons pas dans s’av en tu rer sur les nouveaux continents intel­
la sotte querelle que font les m oralistes de l’ordre lectuels où la m achine va le conduire. N otre
à ces tém oins désolés. On p eut seulem ent esprit n ’est pas capable de concevoir plus de trois
reg retter que des jeunes gens ne prom ènent, sur objets à la fois. Nous com ptons tous com m e les
ce tem ps de nouvelle renaissance, q u ’un regard sauvages: 1, 2, 3, beaucoup. La m achine est
de vieux concierge affolé p ar ce qui se passe dans capable de penser à des milliards de variables
le q uartier. Il nous sem ble bien que les aspects en même tem ps, de n’en perdre aucune de vue
essentiels de l’époque se situent à un to u t autre quand elle passe de l’une à l’autre. Elle nous

Éditorial
p erm ettra de prédire, là où nous étions en train exactes. Les m athém atiques étaient jadis définies
de tâto n n er. Des sciences exactes vont naître, com m e l’a rt des nom bres et des form es. De
là où il n’y avait que rêveries et conceptions nouvelles m athém atiques sont nées, qui n’uti­
philosophiques. La m achine rendra possible lisent désorm ais ni les nom bres ni les form es.
l’organisation d ’une rech erch e scientifique rigou­ Une transform ation de la civilisation va
reuse et systém atique, com m e un d irecteu r de s’ensuivre. Ce ne sera pas la prem ière fois: l’an a­
travaux organise un ch a n tie r de construction. lyse a donné naissance à la v apeur et à l’électri­
Pas plus que l’avion, la m achine ne pense; cité; des géom étries non-euclidiennes naquit
com m e l’avion, elle perm et d ’étendre les l’énergie atom ique. N ous allons assister au
pouvoirs de l’hom m e, de servir l’esprit hum ain troisièm e saut en avant de la civilisation: après
d ’une façon dont personne n’a osé rêver ju sq u ’à N ew ton, Einstein; après Einstein, les m athé­
présent. m atiques m odernes.

2 LE Q U A T R IÈ M E ÉT A T D E LA M A T IÈ R E 4- LE C O D E G É N É T IQ U E

Ces quinze années ont fait prendre conscience C ’est p arce que nous savons pourquoi nos enfants
au savant que 99 % de la m atière de l’univers nous ressem blent que nos petits-enfants ne nous
ne sont ni solides, ni liquides, ni gazeux. Aussi ressem bleront plus. Le code secret de la m atière
bien les étoiles que les espaces interstellaires, et vivante, enfin déchiffré p ar l’esprit hum ain — les
même la haute atm osphère de la T erre, sont trois découvreurs du code, C rick, W atson et
constitués p ar de la m atière dans un quatrièm e W ilkins, v iennent de recevoir le Prix N obel de
état, le plasm a, dont les propriétés, les structures, M édecine —, perm et de savoir enfin com m ent le
les cham ps électriques et m agnétiques ne suivent noyau de la cellule donne ses ordres à l’organe
pas de lois connues. et com m ent ces ordres conduisent à la fabri­
Le plasm a com m ence à être reconstitué et cation du parfum de la rose, ou des griffes du
d om pté en laboratoire. L’expérim entateur atteint chat, ou du cerveau hum ain. N ous savons aussi
des tem p ératures de millions et de m illiards de que les trésors d ’inform ations contenus dans les
degrés. D es chalum eaux à plasm a p erc en t les grosses m olécules organiques sont désorm ais à
obstacles les plus solides; ils nous perm ettro n t notre portée. La plus grande ruée vers l’or de
de p énétrer ju sq u ’au centre de la T erre en pulvé­ l’histoire de l’hum anité est com m encée.
risant les roches. Le plasm a com m ence déjà à
propulser les fusées; dem ain, l’ac cum ulateur à 5” LA SYN TH ÈSE DE LA VIE
plasm a propulsera les autom obiles et les avions.
C ette super-flam m e, ce nouveau feu des cieux La vie n’est plus désorm ais une forteresse im pre­
capté p erm ettra à l’hom m e, pense-t-on, de créer nable. B ientôt le savant p o u rra fabriquer des
une énergie atom ique légère qui résoudra les molécules vivantes. Le p rem ier de ces organism es
problèm es énergétiques d ’un m onde qui, ac tu el­ vivants sortis du laboratoire sera, sans doute,
lem ent, gaspille allègrem ent ses ressources. un virus plus agressif que celui du can cer et qui
détru ira celui-ci sans attein d re les cellules n o r­
3” LES M A T H É M A T IQ U E S M O D E R N E S males. Puis le savant fab riq u era des petites
cellules vivantes et peut-être, un jo u r, des êtres
La raison et la logique sont sur le point d ’annexer vivants au tres que ceux que la nature a lentem ent
de vastes dom aines où elles ne s’étaient pas inventés. A vant m ême d ’avoir trouvé d ’au tres vies
encore aventurées; l’économ ie politique, la socio­ sur d ’au tres planètes, l’hom m e les au ra sans
logie, l’étude des m archés, la psychologie doute créées dans ses tubes à essais.
elle-même d eviennent peu à peu des sciences JA C Q U E S M O U S SE A U .

Éditorial
Science et religion : nouvelle ère
Jean Charon

Un jour, les savants se tourneront vers l’étude des forces spirituelles qui,
J
jusqu’à présent, a été à ypeine effleurée.
y JJ
„ „ „„ . ,
C H A R LE S STE1N M E TZ.

A LLO N S-N O U S VERS U N E R E L IG IO N C O SM IQ U E ?


Physique
et m étaphysique N ous vivons un m om ent de l’évolution hum aine où la pensée subit
une de ces élévations brutales, com m e il ne s’en est produit que
quelques-unes au cours des m illénaires passés.
V ision hum aine L ’H om m e a, de tous tem ps, été préoccupé p a r deux problèm es
fondam entaux co n cern an t sa p articipation au m onde extérieur.
V ision cosm ique Il lui a fallu d ’abord s’ad a p te r le mieux possible à ce m onde et, pour
cela, le connaître. C ’est à la Science que l’H om m e a dem andé cette
connaissance. Le progrès scientifique a entraîné la disparition de
T héorie unitaire
l’aspect « surnaturel» des phénom ènes de la n ature. La Science
a été capable de décrire ces phénom ènes au m oyen de relations
D ’Einstein à T eilhard quantitatives associant les causes et les effets dans un langage
objectif. C ependant, le plus grand nom bre des hum ains a toujours
aussi éprouvé la sensation d ’une seconde p articip atio n au m onde
extérieur, mais sur un plan plus fondam ental, sur le plan de
l’U nivers dans son ensemble. Ici, ce n’est plus à la Science mais à
la Religion que l’H om m e s’est adressé p o u r « co n n aître» la façon
d o n t il p articipait au Cosm os. M ais la réponse de la Religion n’a
pas pu s’exprim er au m oyen d ’un langage objectif. P arce q u ’il
s’agissait ici de décrire une réalité non d irectem en t accessible aux
sens de l’H om m e, la Religion a été obligée d ’utiliser un langage
«sym bolique», un langage qui n ’avait pas la même signification
pour chaque individu hum ain. A lors q u ’en Science il y eut néces­
sairem ent unicité de la réponse au problèm e des lois de la N atu re,
le symbolisme de la description religieuse d o n n a naissance à un

Le masque et le visage...
A lan S h e p a rd d u ra n t son vol a u to u r d e la te rre
(D o c u m e n t A sso c ia te d Press). Chronique de notre civilisation
grand nom bre de descriptions possibles pour q u ’au langage imprécis de la Religion (et aussi
exprim er la participation de l’H om m e au Cosm os peut-être, d’une certaine façon, de l’A r t 1). En
to u t entier. d ’autres term es, la Science vient de déchirer ce
voile qui avait toujours dissimulé à l’H om m e le
Or, voici que soudain un pas de géant vient de m écanism e exact de sa participation au Cosmos
s’accom plir sur le plan de la C onnaissance: dans son ensem ble. N ous voudrions, très som ­
la Science vient de découvrir un langage à la m airem ent, exam iner ici com m ent s’est effectué
fois sym bolique et « in terpersonnel» p erm ettan t ce progrès considérable de la C onnaissance
de décrire de façon très précise, de m ettre en hum aine, et no ter plus p articulièrem ent les
équations, cette réalité située par-delà les sens incidences de cette nouvelle vision de l’Univers
de l’H om m e et qui n’était accessible, ju sq u ’ici, sur l’idée même de Religion.

1 Les deux circuits de la connaissance humaine


P our décrire la réalité extérieure, l’H om m e a LA N G A G E O B JE C T IF
toujours oscillé entre deux grandes directions: ET L A N G A G E SY M B O LIQ U E
affirm er que ce tte réalité extérieure est, p ar
essence, discontinue, corpusculaire, c’est-à-dire La T héorie Q uantique, en effet, utilise un langage
se réduit, à la lim ite du plus petit, à des sortes objectif: elle ne veut rep résen ter les choses q u ’en
de « briques » élém entaires insécables; term es d ’objets d ont on p eu t parfaitem en t
ou, au contraire, que cette réalité est continue pren d re connaissance à l’aide de nos sens, en
et constituée par une substance unique qui peut term es d’« observables», disent les physiciens.
affecter des form es diverses 2 Ainsi, un corpuscule est un concept qui p eu t
parfaitem en t être visualisé com m e un « petit
Ces deux tendances sont représentées au jo u rd ’hui objet», à l’image des plus gros objets perçus
p ar les deux théories qui constituent la base de d irectem en t p ar nos sens hum ains.
la Physique actuelle: la T héorie Q uantique et La R elativité G énérale, au co ntraire, utilise un
la R elativité G énérale. langage symbolique: elle décrit la N atu re com m e
La Théorie Q uantique défend le point de vue une succession continue de form es géom étriques
du discontinu, elle veut to u t réduire à des que peut p rendre l’espace-tem ps. La m atière
corpuscules élém entaires. est symbolisée par des régions à plus forte
L aR elativitéG énérale soutient que la« substance» « co u rb u re» : ce langage n’a n aturellem ent rien
unique qui constitue to u t l’U nivers est un milieu d ’objectif, ca r cette façon de décrire n’a plus
continu appelé espace-tem ps, et que cette aucune relation directe avec les images que nous
substance ne fait que prendre des form es fournissent nos sens. C ep en d an t, ce langage
particulières dans les régions où se situe ce q u ’on symbolique de la R elativité G énérale dem eure
nom m e «m atière». On p eu t se dem an d er d ’où « scientifique », donc interpersonnel, c’est-à-dire
vient que l’H om m e soit ainsi sollicité p ar deux n’est susceptible que d ’une interprétation unique
options aussi opposées. A l’exam en, on constate par tous les êtres pensants.
d ’abord que les langages utilisés sont pro fo n ­ L a Science utilise ainsi deux catégories de
dém ent différents. langage: un langage objectif et un langage

10 Science et religion : nouvelle ère


sym bolique. Puisque la Science n ’est pas autre d ’inform ations, d o n t l’ensem ble constitue ce que
chose, en fait, q u ’une théorie de la C onnaissance, l’on p eu t ap p eler le Connu. Com m e les sens de
on peut donc se dem an d er si ces deux types de l’H om m e ne sont pas parfaits et ne p erm etten t
langage ne co rrespondent pas à deux circuits donc pas de pénétrer ju sq u ’à la stru ctu re la plus
différents de la C onnaissance, deux circuits fine du Réel, le C onnu a une ap p aren ce discon­
selon lesquels l’H om m e aurait la possibilité tinue alors que le Réel était p o u rtan t continu.
d’appréh en d er l’Univers. Le C onnu se présente ainsi sous la form e d ’objets.
Or, à la lum ière de la Physique m oderne, on P our aller plus loin, il va falloir utiliser un langage
constate q u ’il en est bien ainsi: l’H om m e a de pour désigner chacun de ces objets connus. Ce
l’Univers à la fois une C onnaissance sensorielle langage sera dit «objectif». Puis, à p artir de ce
discontinue et une C onnaissance intuitive, c ’est- langage, on va pouvoir exprim er les différentes
à-dire continue. relations qui existent entre les objets. P ar ailleurs,
on va pouvoir créer des abstractions en im aginant
Exam inons ces deux types de circuits de la des m ots qui g rouperont d ’une certain e façon
C onnaissance. Deux entités sont en présence: les différentes qualités des objets. Le langage
d ’un côté, il y a l’Univers dans sa totalité, qui objectif va ainsi nous p erm ettre de dresser une
se présente com m e une substance nécessairem ent carte du C onnu qui sera une im age de plus en
continue que je nom m erai le Réel. D e l’autre plus fidèle du Réel (m algré sa nature différente),
côté, il y a un H om m e, avec son M oi Personnel exactem ent com m e l’image d ’un poste de télé­
conscient. Le problèm e est de savoir quelles vision devient de plus en plus «fidèle» quand le
sortes d ’inform ations peuvent parvenir du Réel nom bre de lignes (relations) et la finesse des
vers le Moi conscient de cet H om m e. On lignes (abstractions) vont en augm entant, l’image
constate alors q u ’il existe deux types d ’in­ télévisée restan t cependant toujours de nature
form ations. différente de la scène réelle observée p ar les
caméras.
LE CO N N U ET LA T H É O R IE Q U A N T IQ U E La T héorie Q uantique est le fruit de cette
connaissance sensorielle de l’H om m e; elle décrit
L’H om m e dispose d ’un certain nom bre de s e n s 3. la N atu re en se limitant au Connu au moyen d ’un
Le Réel agit sur ces sens et transm et ainsi au langage o bjectif obtenu à la suite d ’un processus
Moi conscient de véritables signaux. Il est bien très com plexe et h au tem en t spécialisé de
évident que ces signaux, transportés vers le cortex relations et d 'ab stractio n s à p artir des objets
de l’observateur p ar l’interm édiaire de son « observés ».
système nerveux, n’ont aucun rapport de nature
avec le Réel lui-même; il en est de même d ’une LE RÉEL ET LA R ELA TIV ITÉ G É N É R A L E
carte, qui n’a aucun rapport de nature avec le
territoire. Et, de même q u ’une carte reste Et puis, il existe un second m ode de C onnaissance
toujours m oins riche en inform ations que le de l’H om m e. Il ne faut pas oublier, en effet, que
territoire lui-même, de même la C onnaissance l’H om m e est fait, lui aussi, de ce milieu continu
sensorielle ne nous fournit pas la totalité du que constitue le Réel. La Physique actuelle nous
Réel. L’H om m e prélève ainsi dans le Réel, par apprend que chacune des p articules élém entaires
l’interm édiaire de ses sens, un nom bre fini qui form ent to u t milieu m atériel, et donc aussi
1. Voir, sur le rap p o rt d es S ciences et des A rts, n o tre article d ans
un corps hum ain, est indissociable du milieu
Planète 6. qui l’entoure, c’est-à-dire exerce son influence
2. S u r ce p ro b lèm e « co n tin u -d isc o n tin u », voir, p a r exem p le, n o tre et subit l’action de to u t l’U nivers extérieur.
a rticle d ans Planète 2. L’H om m e est donc lui-même indissociable de
3. Les 20 sens de C h.-N oël M a rtin ne so n t p as les 5 sens d o n t je veux
p a rle r ici. ce milieu continu dans lequel il baigne. Il

Chronique de notre civilisation


Rosace de la cathédrale T •> 7 7 T ')
L e S V ltrü U X Cle ICI CreCltlO tî: ROSC
de Chartres, due Rose de France.
France et atomes. d'un cristal de platine
(D o c u m e n t U n iv ersité d e Pensylvanie)
possède de cette façon, une C onnaissance directe,
c’est-à-dire intuitive, de ce Réel continu qui
form e tout l’Univers. Mais, pour rendre cette
C onnaissance intuitive utilisable p ar le M oi
conscient, il faut pouvoir la trad u ire dans un
langage. C ette C onnaissance intuitive représente,
en fait, une abstraction d ’ordre infini qu ’il va
falloir rendre consciente en la «concrétisant»
au moyen d ’un langage. Vue sous un autre jour,
la C onnaissance intuitive est continue, c’est-à-
dire représente un nom bre infini de relations et,
pour rendre cette C onnaissance « consciente»,
il va aussi falloir réduire ces relations à un
nom bre fini, par une sorte de processus de
sim plification.
Le langage que l’on va utiliser pour décrire
cette C onnaissance intuitive sera nécessairem ent
em prunté au C onnu. M ais ce langage sera
«sym bolique»: il ne décrira pas directem ent
des «objets» connus, puisque l’expérience intui­
tive ne nous fait pas apparaître de tels objets. Et,
parce que ce langage est sym bolique, il pourra
se perm ettre de décrire ce q u ’il appréhende
sous une form e continue, alors que la C onnais­
sance sensorielle ne nous fournissait que du
discontinu.
N aturellem ent, le term e de langage sym bolique
est ici à prendre dans son sens le plus large; il
s’agit plutôt d ’exprim er la C onnaissance intui­
tive que nous avons du Cosm os par un moyen
quelconque, et ce «langage» peut aussi bien
être fait de mots, que de m usique, de sculpture,
de peinture, de chants, de danses, etc.
La R elativité G énérale est issue de ce processus
de «sym bolisation». Le langage choisi étant la
géom étrie, tout va se réduire à des form es et
des directions. Ici, ce langage est donc non
seulem ent sym bolique, mais encore scientifique,
interpersonnel.
Sans doute un tel langage est-il difficilem ent
visualisable par l’H om m e, puisqu’on ne fait
plus entièrem ent appel aux données familières
des sens pour décrire: mais on voit q u ’un tel
symbolisme pénètre jusqu'au Réel, c ’est-à-dire
perm et d ’accéder à une réalité située par-delà
les sens de l’H om m e. C ’est sur ce plan plus
Schéma du double-circuit de la Connaissance

14 Science et religion : nouvelle ère


fondam ental q u ’Einstein pensait que devait latoire » des phénom ènes, et la R elativité G énérale
s’énoncer toute «véritable» théorie physique, n’a pas réussi une géom étrisation com plète de la
et c’est ce qu’il exprim ait: « U ne théorie p eu t être Physique, puisqu’elle tient encore com pte de la
vérifiée p ar l’expérience, mais aucun chem in ne distribution de la m atière au moyen d ’un langage
mène de l’expérience à la création d ’une théorie. » parfaitem en t objectif.
Nous avons représenté ce double circuit de la Mais les années présentes sont en train de voir
connaissance dans le schém a ci-contre. se réaliser une synthèse harm onieuse entre
R elativité G énérale et T héorie Q uantique. C ’est
là tou t le problèm e des théories dites « unitaires».
VERS U N E SYN TH ÈSE La T héorie U nitaire de l’U nivers autorise enfin
PA R LES T H É O R IE S U N IT A IR E S une description du Réel sous la form e d ’un
langage en tièrem ent sym bolique et du C onnu
En fait, ni la T héorie Q uantique ni la R elativité sous la form e d ’un langage en tièrem ent objectif.
G énérale n’ont réussi à s’exprim er sans chevaucher Ce succès perm et, en quelque sorte, de confirm er
légèrem ent sur les deux processus de la C onnais­ l’existence de ces deux entités que sont le Réel
sance. La T héorie Q uantique n’a pas pu com plè­ et le C onnu et, p ar là même, de confirm er aussi
tem en t se débarrasser d ’un langage « sym bolique », l’existence du double circuit de la C onnaissance:
puisqu’elle a dû tenir com pte de l’aspect « ondu­ intuitif et sensoriel.

2 La route unique d'une religion cosmique


C om m ent cette confirm ation, p ar la Physique des «croyances». L’H om m e p eu t croire à des
actuelle, de ces deux types de C onnaissance de notions diverses co n cern an t cet Univers, mais
l’U nivers, vient-elle éclairer le grand problèm e l’Univers, lui, est unique, et tous les H om m es
du sentim ent religieux? en sont solidaires.
Posons-nous une autre question: à quoi co r­ Le second point est que nous ne devons pas
respond, dans son essence, le sentim ent religieux? considérer l’U nivers et nous-m êm es com m e deux
Sans doute traduit-il cette sensation profonde entités dissociables: l’U nivers n’est pas seulem ent
qu’a l’H om m e de particip er au Cosm os dans son en dehors de nous, mais en nous. Le Réel est un
ensemble, au-delà du simple milieu m atériel et milieu continu dans lequel il est inconcevable de
social dans lequel plonge son existence. Or, ceci séparer, par un processus discontinu, un « objet»
ap p araît bien dans notre schém a: les rapports de to u t le reste. T o u t au moins cette idée n ’a
de l’H om m e à son milieu m atériel et social sont pas de sens si l’on se place sur le plan
exprim és p ar la C onnaissance sensorielle, bornée fondam ental qui est celui de la Religion et de
au C onnu; les rapports de l’H om m e au milieu notre p articipation au Cosmos. La grande décou­
cosm ique sont exprim és p ar la C onnaissance verte du christianism e a précisém ent reposé sur
intuitive, atteignant le Réel. Le schém a de la ce simple fait que D ieu n ’est pas en dehors de
C onnaissance va nous perm ettre de préciser nous, m ais en nous, et q u ’il y a une étroite et
les mécanism es du concept de religion et d ’en indissoluble association de l’H om m e au Cosmos
tirer des enseignem ents utiles. tout entier. Voilà d ’ailleurs le fondem ent de
Ce que l’on voit d ’abord, c’est que tous les la quasi-totalité des religions, dans leur form e
H om m es participent évidem m ent au même m oderne.
Univers. Ce problèm e est bien distinct de celui M ieux p articip er à l’U nivers consiste, pour

Chronique de notre civilisation


l’H om m e, essentiellem ent, à rec h erch er une provenir des rap p o rts récents de la Science
m eilleure C onnaissance du Réel, à faire un effort (et plus p articulièrem ent de la Physique) dans
pour com m unier directem en t avec ce Réel. Il lui notre connaissance du Réel. Le langage symbo­
faut alors se diriger vers une C onnaissance intui­ lique élaboré p ar les religions n’a pas une valeur
tive. Et, pour perfectio n n er cette com m union universelle, il n’est pas construit sur des postulats
entre le M oi conscient de l’H om m e et le Réel, sur lesquels tous les H om m es seraien t parvenus
il va falloir utiliser un langage sym bolique sous à se m ettre d ’accord. P ar co n tre, le langage
une forme quelconque: mots, m usique, sculpture, scientifique est capable d ’édifier un symbolisme
peinture, chants, danses, etc. interpersonnel, donc universel: une Théorie
U nitaire de l’U nivers propose, nous l’avons vu,
DE LA M U L T IP L IC IT É DES SYM BO LES... d ’utiliser la géom étrie com m e langage sym bo­
lique pour décrire le Réel, et tous les Hommes
M ais c’est ici que la Religion devient les sont alors capables d ’in terp réter de la même
religions. Car, pour concevoir ce symbolisme façon (car cette façon est unique, com pte tenu
nécessaire à une m eilleure connaissance du Réel, des postulats de base) la carte géom étrique du
l’H om m e va em prunter au C onnu, c’est-à-dire au Réel qui sera fournie ainsi p ar la Science.
produit de sa p ropre C onnaissance sensorielle. M ais à p artir du m om ent où la Science a posé un
Or, ce C onnu est variable suivant les groupes pied dans ce dom aine si m ystérieux qui lie
ethniques, les races, le stade d ’élaboration l’H om m e à l’Univers, la C onnaissance sur ce
sociale, économ ique ou culturelle du milieu. Et, terrain risque d ’aller rapidem ent en s’approfon­
plus généralem ent, ce C onnu est variable suivant dissant et en s’unifiant. Les barrières qui
la conform ation physique de chaque individu, son cloisonnent les religions p o u rraien t alors fort
expérience vécue, son niveau d ’instruction, son bien s’abaisser devant la valeur universelle du
rang social, etc. Il va en résulter un grand nom bre tém oignage scientifique. La confirm ation que
de symbolismes possibles p o u r achem iner nous livre la Physique actuelle de ce double
l’H om m e vers une m eilleure connaissance de sa circuit de la C onnaissance p eu t avoir de
p articipation au Cosmos. En définitive, tous les profondes répercussions sur l’idée de Religion,
symbolismes sont équivalents et égalem ent répercussions qui se font sentir dès m aintenant
acceptables (au moins en principe) puisqu’ils sont dans une discipline qui n ’est pas tellem ent
tous orientés vers le même but: perm ettre à éloignée de la Religion, et qui est celle de la
l’H om m e de com m unier avec notre unique psychanalyse et des liaisons entre le C onscient
Univers. L’un obtiendra l’extase nécessaire à personnel et l’in co n scien t c o lle c tif1.
cette com m union en se prosternant à terre Nous savons tous que nous som m es à la veille
devant une statu ette de bois au bord de sa case de profondes révolutions dans le com portem ent
en bam bou; l’autre attein d ra la même extase en intellectuel et spirituel des H om m es. Ce que
s’agenouillant devant une statue de plâtre au nous savons du m ouvem ent des pensées sur cette
milieu d ’un parfum d ’encens. Seule la « fin » est ici planète nous p erm et d ’espérer, p ar le tru ch em en t
im portante; et cette fin est la même dans tous les d ’une science de plus en plus ouverte, une cristal­
cas: la com m union de l’Un avec le Tout. lisation du sentim ent religieux dans une Religion
Cosm ique qui co ntiendrait, sans les opposer, les
... A LA SCIEN CE plus ardents élans de ce que T eilhard appelait
C O M M E SY M B O LISM E U N IV ERSEL « le phénom ène hum ain ».
JE A N C H A R O N .
On p eu t se dem ander si un grand progrès dans
l’idée que les H om m es p o urront se faire, dans 1. V oir à ce su jet n o tre a rtic le d ans Planète 4, e t ég alem en t
les tem ps à venir, de la Religion, ne va pas Du tem ps, de l'espace et des hom m es, p a r J. C h a ro n , Ê d. d u Seuil (1962).

Science et religion: nouvelle ère


Nous entrons dans l'ère des vaches grasses
Boris Pregel (du c o m ité d ire c te u r d e l'A c a d é m ie d es S c ie n c e s d e N e w York)

La marge des informations publiées dans le cadre de chaque science


donne une image assez exacte de ce qu'il fa u t savoir pour aller de
l’avant.
ROBERT J O P P E N H E IM E R .

N otre ami Boris Pregel est un des ET LA C U L T U R E N ’EST PLUS L IÉ E A L ’A V ARICE


hommes clés des É tats-U nis, tant
par l’étendue de ses responsabilités
industrielles que par l’ampleur de ses L’hom m e qui découvrit l’usage du feu n’im agina pas les effets
connaissances scientifiques. Voyez que cette nouveauté ex ercerait sur la m anière de vivre de
l’article qui lui est consacré dans l’hum anité. Pas davantage l’in v en teu r de la roue, de la voile, de
notre D ictionnaire des Responsables
la m achine à vapeur. Les uns et les au tres ne p ouvaient que se
de ce même numéro.
rendre com pte des bienfaits im m édiats de leurs inventions.
P a rtan t d ’une réflexion sur les N otre époque, en dépit de l’aide des références historiques, n’est
sources et la distribution de l’énergie, pas plus capable que les précédentes de définir son avenir
Pregel nous engage à réfléchir sur le Nous avons libéré l’énergie atom ique. N ous devons com p ren d re que,
problème essentiel de demain, qui du même coup, nous som m es entrés dans l’Age nucléaire et que
sera celui des loisirs de l’homme. nous ne pouvons pas reto u rn er en arrière. L’unique solution
Q ue ressentira l’homme au contact consiste à apprendre à faire bon m énage avec le m onstre que nous
avec des Ê tres du cosmos? C ’est une avons attrapé, c ’est-à-dire à l’apprivoiser.
question. M ais la question plus
urgente e st: que fera l’homme au Pour bien com prendre les problèm es.de cet âge nouveau, il nous faut
contact avec une grande quantité de d ’abord clairem ent nous rendre com pte des conséquences de la
tem ps libre? découverte de l’atom e. L’énergie a toujours été l’élém ent essentiel
Nous aurons d’ailleurs l’occasion de du progrès économ ique, politique et social. A ucune évolution, pas
revenir sur ce problème des loisirs même le simple phénom ène de la division d ’une cellule, ne se
de demain, que nous avons mis à produit sans dépense de force.
l’étude avec les m eilleurs spécia­ Le citoyen de la R om e antique n ’avait pas à sa disposition
listes. Sources et distribution de
beaucoup plus d ’énergie que les É trusques. Le R om ain avait
l’énergie? O ui. M ais imm anqua­
blement nous sommes conduits à peut-être deux esclaves et deux chevaux. Le L ondonien du M oyen
penser aux sources d’une culture Age ne disposait pas de plus d ’énergie, en puissance, que le
nouvelle et aux systèmes de distri­ R om ain, et il ne vivait pas mieux. M ais, depuis cen t cinquante
bution de cette culture. ans, l’hom m e com m ence à d o m p ter à son profit les sources

Chronique de notre civilisation


d ’énergie qui l’entourent. Les prem iers grands tous ces dom aines, la seule de ces nouveautés où
changem ents se produisirent au début de l’Ère la technologie soit suffisam m ent avancée est
industrielle, grâce aux m oteurs qui tran s­ l’énergie nucléaire. Celle-ci offre des avantages
form aient le charbon en travail, ce qui perm it de en tan t que réservoir de puissance p o u r tous les
construire des villes et des vaisseaux, des m étiers pays. Elle p eu t être utilisée parto u t. Elle ne
à tisser, et de faire tirer des trains par des dépend ni de la géographie, ni du clim at, ni du
locom otives à vapeur à travers les plus vastes niveau culturel des habitants. L’en tretien en est
continents. D epuis lors, avec le pétrole et réduit au minimum. Il ne nécessite pas d ’approvi­
d ’autres sources, l’évolution s’est accélérée. sionnem ent en eau, en charbon ou en pétrole. Les
C ep endant, m algré les bateaux à vapeur, les quantités nécessaires de carb u ran t nucléaire sont
chem ins de fer et la révolution industrielle, le faciles à tran sp o rter et le poids consom m é est
m onde de 1900 ressem blait b eaucoup plus à celui négligeable. D u fait que le prix de revient
de 1660 q u ’à celui de 1960. initial est élevé (et les carburants nucléaires sont
A m esure que le m onde se com plexifie, les et resteront propriété gouvernem entale), ce sont
besoins en énergie, loin de dim inuer, des organisations nationales ou internationales
s’accroissent. N ous serions en présence d ’un qui co n tin u ero n t à préparer et à financer les
problèm e terrifiant si nous n’avions pas dans la usines d ’énergie nucléaire.
force nucléaire de quoi satisfaire des besoins Parce que la force nucléaire sera disponible à
futurs gigantesques. C ette conviction doit être l’échelon m ondial, la production et la distribution
éperonnée par la constatation que les habitants se feront sur un plan m ondial. N ous pensons que
des pays qui ont récem m ent accédé à l’indé­ l’em ploi de l’énergie nucléaire, à la longue, se
p endance sont prêts à m ourir pour obtenir ce généralisera. Si certains pays com m e les États-
q u ’ils considèrent com m e leur dû. Unis peuvent produire de l’acier à m eilleur prix
que d ’autres, pourquoi le Jap o n ou l’Union
D ’OU V IE N D R A L’É N E R G IE PO U R Indienne construiraient-ils des aciéries? P eut-être
SEPT M IL L IA R D S D ’H U M A IN S? l’Inde devrait-elle se consacrer aux fibres, le
C an ad a à la cellulose, l’A rgentine au bœ uf.
Un second facteu r du problèm e tient au fait que P ourquoi l’A ngleterre devrait-elle utiliser son
la population m ondiale croît avec une rapidité territoire, déjà trop petit, p o u r l’élevage
sans précédent: les dém ographes prédisent que les d’anim aux de b oucherie ou pourquoi l’Égypte
trois m illiards d ’êtres hum ains d ’aujourd’hui entreprendrait-elle de produire de l’alum inium ?
seront plus de cinq m illiards en 1975 et sept
milliards et dem i en l’an 2000. D ’où viendra L’A B O N D A N C E SERA M O N D IA L E
l’énergie nécessaire aux besoins de ces milliards O U N E SERA PAS
d’hom m es et aux besoins nouveaux qui auront été
créés? En E urope et aux États-Unis, com m e dans les
A ujourd’hui, sauf 1,1/2 % fourni p ar des instal­ pays sous-développés, les réacteurs seront un
lations hydro-électriques, elle provient toute du m onopole gouvernem ental. D ans une centrale
charbon, du pétrole et du gaz naturel. T outes ces ordinaire, l’investissem ent initial couvre la
sources sont épuisables. Dès 1980, nous nous construction et l’équipem ent; on achète les
trouverons incapables de répondre à la dem ande carburants au fur et à m esure des besoins.
si nous n’avons à notre disposition que les D ans une centrale atom ique par contre, l’inves­
énergies traditionnelles. N ous devrons, d’ici là, tissem ent initial p o rte aussi bien sur le carb u ran t
savoir utiliser l’atom e, la lum ière solaire, les que sur la construction et l’équipem ent car, pour
m arées ou les vents. fonctionner, un réacteu r nucléaire doit co n ten ir
Bien que des recherches soient en cours dans sa charge maximum. Il y a donc deux raisons qui

Nous entrons dans l'ère des vaches grasses


Super-cyclotron: les machines rendront les grandes villes périmées.

obligent les gouvernem ents à linancer les usines que les capitaux privés ne vont que là où il y a
de production d ’énergie nucléaire: le carburant rentabilité dans un tem ps donné. Or, il est difficile
est très cher et c’est une arm e en puissance. de prédire quand l’énergie nucléaire rap p o rtera
11 existe d ’autres raisons. D ans l’état actuel des des bénéfices. Il est aisém ent prévisible que les
connaissances, une grande quantité de réacteurs que l’on construit actuellem ent à
recherches restent à faire; il faut construire et grands frais, seront périmés et rem placés par
expérim enter beaucoup de types de réacteurs d ’autres qui seront peut-être trois, q u atre ou
pour découvrir lequel est le plus efficace. On ne vingt fois plus efficaces. Nous ne pouvons pas
peut pas trouver suffisam m ent de capitaux privés espérer des capitaux privés q u ’ils accep ten t de
pour couvrir l’énorm ité des dépenses nécessitées construire, de financer et de m ettre à la casse
par ces recherches absolum ent essentielles. De des prem iers modèles de prix de revient fantas­
plus, je sais, de par mon expérience personnelle, tiques. Et ils ne l’ac cep ten t d ’ailleurs pas.

Chronique de notre civilisation 19


NOS RÉACTEURS? travailleurs spécialisés et semi-spécialisés qui,
C ’EST L ’A U T O M O B IL E D E 1900 d’ici quelques dizaines d ’années, seront relégués
au rang de m anœ uvres. Les m achines p ren d ro n t
Une erreur, faite p ar la p lu p a rt des gens, veut la place des m ains et de l’esprit de l’hom m e,
que le prix de revient de l’énergie nucléaire soit et le nom bre des travailleurs d im inuera en consé­
beaucoup tro p élevé p o u r co n c u rre n cer les quence. B ientôt les usines ressem bleront aux
autres. Il est incontestable que ce prix de centrales électriques où des m achines organisées
revient, à ce jour, est trop élevé, com paré aux fonctionnellem ent p ro d u iro n t sous le contrôle
autres. M ais les réacteurs les plus m odernes de quelques ingénieurs co m m andant les
peuvent être com parés pour l’efficacité à une m anœ uvres par des cadrans et des lumières.
autom obile de 1900. L eur p erfectionnem ent n’est Des m achines électroniques rem p lacen t déjà des
q u ’une question de tem ps. Dès 1960, les savants com ptables dans les banques, les com pagnies
et les ingénieurs anglais prédisaient que les d ’assurances et généralem ent les établissem ents
réacteurs q u ’ils construisaient à cette époque com m erciaux où le calcul est l’activité de base.
p ro duiraient de l’énergie à m oitié prix des Si, depuis le début du m onde ju sq u ’en 1945,
modèles existants, et que les am éliorations l’hom m e a été capable de m ultiplier p a r 100
q u ’on pouvait déjà prévoir p erm e ttraien t de sa rapidité en m atière de calcul, depuis 1945
produire ce tte même énergie pour un q u art du les m achines électroniques o nt intensifié la rap i­
prix initial. En 1961, aux États-U nis, un ingénieur dité 250 000 fois. Un d éplacem ent de main-
en chef disait q u ’une usine atom ique serait d’œ uvre analogue est en cours p o u r les lab o ra­
term inée dans les q u atre années suivantes et toires, les usines de produits chim iques, les
qu’elle produirait une énergie meilleur marché travaux publics.
que la m oitié des usines am éricaines utilisant du
charbon ou du pétrole. Les savants et les L ’È R E DES M A C H IN E S A PEN SER
ingénieurs, en général, ad m etten t que, dans
l’avenir, on p o u rra même parvenir à fabriquer B ien que l’au tom ation soit encore une invention
de l’énergie qui ne co û tera rien, grâce au récente, elle en est déjà à sa seconde révolution:
réacteu r générateur. C ette éventualité est te l­ les énorm es m achines avec tuyaux d’évacuation
lem ent loin de notre habitude de n’envisager la sont rem placées p ar de plus petites, m eilleur
vie économ ique que sous l’angle d ’une m arché, équipées d ’un transistor. En même
p roduction avare, q u ’on peut s’ab andonner au tem ps, on met au point des appareils qui co n trô ­
rêve 1. leront, et rectifieront les erreurs, à la place de
L’énergie atom ique favorisera la dispersion des l’individu. 11 sem ble to u t à fait certain q u ’on
populations urbaines, mais le facteu r principal de fabriquera b ien tô t des m achines qui, dans ce r­
transform ation viendra de l’autom ation. Celle-ci, taines conditions données, p o u rro n t ex ercer un
bien q u ’elle ne soit pas d irectem ent provoquée ju g em en t m eilleur que celui de l’hom m e; et des
par l’introduction de l’énergie atom ique, en a été m achines qui p o u rro n t penser, apprendre,
favorisée et en suit le développem ent. Les instal­ s’agrandir et se reproduire, une fois q u ’on
lations autom atiques nécessitent une telle les aura mises en route. L’extension inévitable
quantité d’énergie q u ’elles ne peuvent être uti­ de l’au tom ation rendra, plus que n’im porte
lisées que lorsque celle-ci est à la fois en grande quel au tre facteur, la grande ville périmée.
abondance et bon m arché: ceci fait de l’auto- Rien que dans la zone urbaine de N ew Y ork, des
m ation un corollaire de l’énergie atom ique. centaines de milliers d’em ployés de bureau,
L’autom ation p ren d ra la place de to u t ce qui, d’ouvriers spécialisés et semi-spécialisés
dans le travail industriel, est fait de répétition. p erd ro n t leur emploi.
Ce courant irréversible to u c h era d irectem en t les Ces perspectives ren d en t im pérative la ré­

Nous entrons dans l'ère des vaches grasses


orientation professionnelle à l’échelon national, être du dom aine de la prévision. Je les répète
faute de quoi les millions d ’em ployés inca­ ici.
pables de fournir un travail prod u ctif deviendront — N ous aurons de l’énergie atom ique bon
une m enace p o u r l’équilibre du pays. m arché.
Le problèm e essentiel de l’avenir de l’hum anité — C ette énergie restera un m onopole gouver­
sera, non plus l’organisation du travail, mais nem ental.
l’organisation du loisir avec, com m e prem iers — Les réacteurs seront bâtis en dehors des
impératifs, l’extension des program m es d ’ensei­ centres urbains.
gnem ent des adultes, l’accroissem ent du nom bre — Ces réacteurs seront construits p o u r être
des personnes em ployées dans les services employés par des usines au to u r desquelles de
publics, la dim inution de la sem aine de travail nouvelles villes grandiront, créant un u rb a­
de m oitié ou plus. nisme nouveau.
— A cause de l’énergie atom ique et de l’auto-
NOUS AVONS 70 ANS m ation qui en découlera, l’am élioration des
PO U R R E F A IR E LA C U L T U R E m oyens d ’existence p o u r ceux qui seront
em ployés créera p o u r ceux-ci un besoin d ’édu­
La solution ne réside pas seulem ent dans la ré­ cation et nécessitera une rééducation de ceux qui,
orientation professionnelle. Il est prim ordial techn iq u em en t, ne seront pas employés.
d ’app ren d re aux gens à utiliser leurs loisirs sans
nuire à l’équilibre social. CE Q U I N E FU T PAS SERA
La culture de l’hom m e a été conditionnée ju sq u ’à
présent p ar l’avarice; nous avons donné à l’argent T oute tentative faite par les bénéficiaires du
une plus grande valeur q u ’à la m usique, à la système actuel p o u r arrêter l’évolution en cours,
capacité technique une plus grande valeur q u ’à que ces bénéficiaires soient des capitalistes, des
l’art, aux possessions m atérielles une plus grande cadres, des prolétaires, des hom m es politiques,
valeur qu’à la beauté, à la m oralité et au plaisir. échouera. L’histoire nous enseigne q u ’il n’a
Il n’aurait pu en être autrem ent. C ette orientation jam ais été possible d ’arrêter le progrès technique.
a cep en d an t une conséquence m alheureuse, dont On p o u rra le retard er, mais la victoire lui restera.
le poids se fera sentir vite, c’est que la diversité S’opposer aux nouvelles ten d an ces, p ar la force,
de nos ressources en activités de loisirs est insuf­ peut être fatal p o u r ceux qui s’y essaieraient; à
fisante. La télévision et le bowling ne peuvent la vérité, une telle résistance pourrait provoquer
pas d o n n er de satisfactions suffisantes à tous et la ruine des industries et de leurs ouvriers — et
rem plir to u tes les heures vacantes do n t nous même de l’Etat.
disposerons bientôt. C ette action nécessaire doit Je n’ai aucune illusion en ce qui concerne
être entreprise im m édiatem ent. Il ne sera pas l’am plitude des problèm es et la difficulté d ’y
facile de rééduquer les foules en une seule géné­ trou v er des solutions. Je sais p arfaitem en t que ces
ration et cependant je crains que le tem ps qui solutions ne se feront pas jo u r d ’elles-mêmes. En
nous est im parti p o u r opérer la reconversion même tem ps q u ’on l’aidera à envisager les p ro ­
des travailleurs ne dépasse pas la durée d ’une messes du futur, la population m ondiale aura
existence. besoin d’être protégée. Le ch angem ent radical
Je voudrais faire rem arquer que je ne fais cet d ’une économ ie de «vaches m aigres» en une
exposé sur l’influence de l’énergie atom ique sur économ ie de «vaches grasses» ne s’opérera pas
la civilisation de dem ain, q u ’en qualité sans risques et sans souffrances.
d’ingénieur. Je n’ai signalé com m e faits que ce B O R IS P R E G E L .
que je considère com m e des faits et je n ’ai émis I. V oir d an s le p réc é d e n t n u m éro d e Planète l’e n tre tie n des
d’opinions spéculatives que sur ce qui me p araît d eu x b io lo g istes L a b o rit et D a rta n su r une n o u v elle so cio lo g ie.

Chronique de notre civilisation


Un biologiste au paradis
Rémy Chauvin

Vos idoles seront réduites en poussière pour montrer que la


poussière des dieux est plus grande que vos idoles.

D ans notre précédent numéro, L’H O M M E DE SCIEN CE D EVA N T LA G E N È SE


l’écrivain anglais Robert Graves, qui
venait de se faire le cobaye du B eaucoup d ’hom m es de science et particulièrem ent de biologistes
docteur W asson, spécialiste mon­ éprouvent un malaise en relisant les sublim es chapitres p ar quoi
dialement connu des champignons
débute la G enèse. Et surtout le fam eux, le mystérieux, le si étrange
hallucinogènes du M exique, posait
une très singulière question. C ette récit du jardin d ’Eden et de la C hute. Q ue n’ai-je pas entendu
question e st: l’absorption des là-dessus, même de la p art de collègues catholiques! Le Paradis
drogues sacrées, dans les anciennes terrestre ne « passe» décidém ent pas; on n'y « échappe» que par des
civilisations, est-elle à l’origine du explications d ’un symbolisme délirant; j ’ai entendu par exem ple un
«m ythe du P a ra d is» , que l’on jeune biologiste me soutenir q u ’on se trouvait là sim plem ent devant
retrouve dans toutes les traditions une nouvelle expression du m ythe de l’âge d ’or (dont il voulut bien
spirituelles? En d ’autres term es: reconnaître l’universalité, qui pose to u t de même un problèm e); ce
une certaine théologie n’est-elle
qu’une variété de ce que l’on
mythe, d ’après lui, se rap p o rte p rincipalem ent au bien-être que
appelle aujourd’hui la psycho-chimie? ressentit l’hum anité après la découverte de l’agriculture!
R obert G raves décrivait en détail
son expérience : drogué, il avait Rien n’est pis que ces explications simplistes, p arce q u ’elles
retrouvé les archétypes du Paradis. arrêtent la Science. N otons d ’abord que le fameux bien-être des
prem iers agriculteurs n’a guère consisté q u ’en un accroissem ent
Le professeur Rémy Chauvin, considérable du travail m atériel p ar rap p o rt à ce que doit accom plir
éminent biologiste et zoologue, un chasseur, p ar exemple. Un grand nom bre de peuplades to u t à fait
reprend ici à son compte l’inter­
insouciantes pratiq u en t les techniques prim itives de la chasse, de la
rogation sur la notion de Paradis.
pêche et de la cueillette; même la raréfaction de la provende ne les
attriste pas beaucoup, ni longtem ps.
Non, les choses sont plus com pliquées. N ous nous trouvons devant
un fossile; veillons à le bien interpréter, et to u t d ’abord,
relisons le fam eux récit:

Pour beaucoup d'hommes de science,


le Paradis « ne passe » décidément pas.
A d am et Eve, p a r Van d e r G o e s (7-1482) Le m ouvem ent des connaissances
G en. 2, 8. Puis Yahweh Dieu planta un jardin à donna aussi à son mari... et ils mangèrent. Alors
l ’orient d ’Eden et y mit l'homm e qu’il avait form é. leurs yeux à tous deux s ouvrirent et ils connurent
E t Yahweh Dieu fit pousser du sol toutes espèces qu'ils étaient nus et ayant cousu des jeuilles de
d ’arbres agréables à voir et bons à manger, et figuier ils se firent des ceintures. Ils entendirent
l'arbre de vie au milieu du jardin et l'arbre de la alors le bruit de Yahweh Dieu se promenant dans le
science du bien et du mal. E t un fleuve sortait d ’Eden jardin à la brise du jour, et Adam et sa fem m e se
pour arroser le jardin et de là il se divisait et cachèrent de Yahweh Dieu au milieu des arbres du
devenait quatre sources de fleuves. L e nom du jardin.
premier est Phison; c'est lui qui entoure tout le pays G en. 3, 17. Et ( Yahweh D ieu) dit à A dam «... que
de l ’Havila où il y a de l'or. Et l'or de ce pays maudit soit le sol dans ton travail... Il jera pousser
est excellent, là il y a aussi de la résine parfumée pour toi des ronces et des épines et tu mangeras
et de la pierre schoham. Le nom du second fleuve est les plantes des champs... »
Gihon; c’est lui qui entoure toute la terre de G en. 3. 20. Adam donna à sa Jem me le nom d ’Eve
Kousch. E t le nom du troisième fleuve est le Tigre; parce qu'elle a été la mère de tous les vivants. Et
c'est lui qui coule à l’Orient d'Assour; et le Yahweh fit à A dam et à sa fem m e des tuniques de
quatrième fleuve c’est l ’Euphrate. Et Yahweh Dieu peau et les en revêtit. Et Yahweh Dieu dit: « Voici
prit l ’homme et le plaça dans le jardin d ’Eden que l'homme est devenu comme l'un de nous pour la
pour le cultiver et le garder. Et Yahweh Dieu connaissance du bien et du mal; et maintenant qu'il
donna un précepte à l’homme, disant: «De tous les ne tende pas sa main et qu’il ne prenne aussi de
fruits du jardin tu peux manger; mais de l ’arbre de l ’arbre de vie, en mange et vive à jam ais...» Et
la science du bien et du m al tu n'en mangeras pas, Yahweh Dieu... chassa A dam et le fit habiter à
car du jour où tu en mangerais tu mourrais. » l ’est du jardin d ’Eden et il plaça les Chérubins et la
G en. 2, 18. Et Yahweh Dieu dit: « Il n'est pas bon flam m e du glaive en zigzag pour garder le chemin
que l'homme soit seul; faisons-lui une aide sem ­ de l’arbre de vie.
blable à lui». E t Yahweh Dieu... (Gen. 2, 21) fit
tomber sur l ’homme un som m eil profond, et il LE SENS DE L’H IST O IR E
s ’endormit; il prit une de ses côtes et ferm a AU T E M PS D E SU M E R
l'emplacement avec de la chair. E t Yahweh Dieu
bâtit une fem m e de la côte q u ’il avait prise à Les controverses qu an t au con ten u historique
l ’hom m e et il l’amena à l ’homme. de la G enèse ont perdu, sem ble-t-il, beau co u p
G en. 3. Or le serpent était le plus rusé de tous de leur acuité. A vec TÉglise, nous distinguons
les anim aux des champs q u ’avait fa its Yahweh Dieu. mieux les différents genres littéraires qui se
Il dit à la fem m e: «Alors Dieu vous a dit: vous m anifestent dans le Livre; et nous savons q u ’à
ne mangerez d ’aucun des arbres du jardin?» La notre exem ple les H ébreux ne com posaient pas
fem m e dit au serpent: « Nous mangeons des fruits de la même façon un poèm e, une épopée, ou bien
des arbres du jardin; mais du fru it de l ’arbre la chronique d ’un roi de Ju d a; en co re leur m ode
qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: vous d ’expression et leur conception de l’histoire
n ’en mangerez point et vous n ’y toucherez pas différait-elle b eaucoup de la n ô tre; pour eux,
de peur que vous ne mourriez. » L e serpent dit sans doute, la m inutieuse exactitude des faits
alors à la fem m e: « Non, vous ne mourrez point. historiques n’était point l’objet du religieux
Dieu sait en effet que, du jour où vous en mangerez, respect que nous lui portons, mais p lu tô t un
vos yeux s ouvriront et que vous serez comme Dieu, thèm e à développem ents m oraux. O n p o u rrait
connaissant le bien et le mal». Alors la fem m e les com parer aux prem iers « historiens » de Rom e.
vit que le fru it de l ’arbre était bon à manger, Il a fallu Dumézil pour retro u v er dans Horatius
agréable aux yeux et désirable pour acquérir l’intel­ Cocles, le dieu borgne des Scandinaves qui garde
ligence; elle prit de son fru it et mangea, elle en un pont; dans Tarpeia, G ullveig de l’Edda, la

Un biologiste au paradis
«soif de l’or» contre laquelle luttent les dieux
Ases, etc. En réalité, to u t cela n’était que des
«exempta»: où le chantre aryen et la « volva»
Scandinave voyaient des luttes de dieux ou des
prétextes à développem ents m étaphysiques, le
froid paysan latin préférait trouver des modèles
de vertus utiles à la form ation des jeunes
citoyens. Q uant au pâtre hébreu, l’histoire ne
l’intéressait que dans la m esure où l’action de
l’Éternel venait s’y m anifester. A ttitudes très
différentes des nôtres, mais qui n'en sont pas pour
cela déraisonnables; il n’est pas absurde en soi,
de se p réo ccuper du sens de l’histoire, même si
cette ten d an ce trop exclusive en fait négliger
les bases. T oujours est-il que nous avons renoncé
à un concordism e sim pliste et puéril et que nous
ne tenons plus à reconnaître par exem ple dans le
sublime poèm e de la création une description
précise des ères géologiques. Le ch an tre sacré
voulait seulem ent inculquer aux bergers qui l’en­
to uraient l’idée du D ieu unique, créateu r
im m édiat de to u t ce qui existe, sans l’interm é­
diaire de la foule des Baals d o n t s’encom braient
les théogonies voisines. Il y parvient en utilisant
le procédé de la répétition et du parallélism e,
fam ilier aux poètes orientaux; pour la com m odité
et l’harm onie du récit, sans doute, il divise le
poèm e en jo urs; à moins q u ’il n’ait voulu esquisser,
p ar là, l’idée de successions; c ’est-à-dire exprim er
que la C réation s’est effectuée en plusieurs
étapes. On peut aussi noter l’affirm ation m aintes
fois exprim ée que le m onde et la vie sont choses
bonnes et excellentes (ce q u ’ac ce p te n t faci­
lem ent les Sémites, par opposition aux A ryens
des U panishads); l’idée d ’une intervention spéciale
de Dieu lorsque l'hom m e apparaît; enfin la
conviction que l’hom m e règne sur la nature
q u ’il doit diriger, suivant l’ordre de PÉternel.
Telles étaient donc les idées qui s’exprim aient
plusieurs dizaines de siècles avant nous; elles
ont été émises probablem ent de la seule façon
possible dans le langage du tem ps. M ais sous
une form e si frappante et si universelle qu ’elles
ont pu nourrir l’O ccident bien des millénaires
plus tard, et im prégner sa pensée ju sq u ’à des
profondeurs que nous im aginons mal.
Dans leurs yeux de voyants,
quelle image de la Genèse?
D éesse s u m é rie n n e , III* m illénaire a v an t J.-C .

Le mouvement des connaissances 25


Les biologistes croyants « assim ilent» donc à peu contre, beau co u p plus rare d ’en ten d re parler
près le poèm e de la création; mais il n’en est de deux arbres et non plus d’un seul, com m e
pas de même du récit de la C hute. C onsidérons-le dans la Bible. D ans la tradition babylonienne,
donc dans son contexte, c’est-à-dire à la lumière toutefois, on trouve deux arbres à l’entrée Est
de l’histoire com parée des religions. du Ciel, l’arbre de vie et l’arbre de vérité. Il faut
sans doute avoir m angé de l’arbre de la science
LE R É C IT DE LA C H U T E A LA L U M IÈ R E du bien et du mal pour tro u v er l’arbre de vie,
DE L’H IS T O IR E DES R E L IG IO N S qui doit être caché et difficile à découvrir,
com m e dans tous les autres m ythes. Mais rien
La Bible n’a pas surgi to u t à coup sur un sol n’indique dans la Bible q u ’il soit dissimulé.
vierge. Bien au contraire, l’écrivain sacré utilise Ne s’agirait-il pas plutôt de l’interférence de
to u te une série de traditions sum éro-akkadiennes, deux traditions distinctes, recousues un peu au
vestiges peut-être de récits plus antiques encore. hasard par le scribe?
Il se borne en général à en élim iner tout élément
absurde ou grossièrem ent polythéiste. On le voit O n a déjà évoqué, à propos des prem iers chapitres
bien dans le fameux récit du déluge, qui a son de la Bible, trois sources distinctes, le docum ent
double balyIonien; mais dans la Bible il est l’œ uvre élohiste, le docu m en t jahviste et le code sacer­
du seul Y ahw eh, qui se réconcilie ensuite avec dotal; on verra un autre exem ple de cette in ter­
l’hum anité. D ans 1’Enuma Elish au contraire, férence des traditions à propos du nom d’ÈVE.
O um -N apishtim sorti de l’arche offre un sacrifice C ertaines im pressions du texte sem blent bien
aux dieux « et les dieux trem blants (à cause du suggérer un tel m élange: dans G en., 2, 8, l’arbre
déluge qu’ils ont déclenché im prudem m ent et qui de vie est au milieu du jardin et l’em placem ent
leur a fait grand-peur), les dieux trem blants de l’arbre du bien et du mal n’est pas précisé; il
s’assem blent autour du sacrifice... Les dieux, n’est défendu à A dam que de m anger du fruit
com m e des m ouches, goûtent la bonne odeur du de l’arb re de la science; dans G en. 3, 2, la femm e
sacrifice». De plus n 'im porte quel com paratiste répond au serpent qu'il ne faut pas m anger du
un peu averti distingue tout de suite dans le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin: c’est-
récit de la chute un certain nom bre d ’éléments à-dire de l’arbre de vie, apparem m ent. Quant
fam iliers à toutes les religions prim itives: au sens de la symbolique des arbres, il est très
l’arbre de vie dans le jardin sacré clair et s’exprim e à travers mille traditions d ’une
le fait de m anger ses fruits, qui « ouvrent manière to u t à fait tran sp aren te; la végétation
l’intelligence » m anifeste la vie qui se régénère périodiquem ent
la femm e et le serpent près de l’arbre sans se tarir; au trem en t dit l’im m ortalité à
les q uatre fleuves laquelle l’hom m e s’efforce de participer.
la femm e tirée de la côte de l’hom m e
la honte d ’être nus. L’A R B R E ET SES FR U IT S

L’A R B R E D E VIE Q uel était cet arbre? N ulle p art dans la G enèse
il n’est question d ’un pom m ier ou de pom m es,
Rien n’est plus com m un que l’histoire de l’arbre bien que l’histoire d ’un arbre sacré qui porte
de vie ou de l’arbre cosm ique qui soutient ou des pom m es se ren co n tre fréquem m ent dans
symbolise l’univers. On le trouve p arto u t; depuis l’histoire des religions: voir les pom m es d ’or
l’arbre Z am bu des K alm ouks, en passant par du jardin des H espérides, les pom m es sacrées
l’arbre des B ouriates au to u r duquel s'enroule le d ’Avallon, au paradis des C eltes (dont le nom
serpent A bvrga, sans oublier le frêne sacré même signifie, paraît-il, le lieu ou le jardin
Yggdrasil des anciens G erm ains, etc. Il est, par des pom m es). A M ohenjo D aro, il s’agit d ’un

Un biologiste au paradis
Ficus (voir plus loin). Mais une longue série dans la Bible est to u t à fait différent: il ne défend
de mythes veut que ce soit une vigne. G ilgam esh, pas l’arbre de la science, au co n traire il attire
en quête de la plante de vie, ren co n tre la déesse vers lui. P artout, sauf peut-être dans la Bible, le
Siduri dans une vigne; or, elle porte aussi le nom sens du symbole est clair: c’est le danger qui
de sabitu, la «fille au vin»; pour les peuples accom pagne to u t essai d ’acquérir la science
asiatiques, sauf exception, l’arbre de vie c’est la ou l’im m ortalité.
vigne et dans les plus anciens textes le signe
sumérien pour «vie» s'inscrit au moyen d ’une LA F E M M E ET L 'A R B R E
feuille de vigne. La M ishna hébraïque soutient la
même idée. Vieille connaissance que l’histoire ou la représen­
Q uant au fruit q u ’on m ange, ou plutôt au tation de la fem m e (généralem ent nue) près de
breuvage q u ’on tire d ’une plante sacrée, voilà l’arbre. Sur les sceaux de M ohenjo D aro, ville
bien encore une notion tout à fait banale pour du bassin de l’Indus qui était déjà vieille
l’historien des religions (sauf que le plus souvent 2 000 ans avant Jésus-Christ, on trouve une
il s’agit d ’une plante herbacée ou d ’un arbuste déesse nue auprès d ’un arbre qui doit être
et non d ’un arbre); il suffira de citer (mais on un Ficus religiosa d ’après la form e des feuilles
pourrait en rem plir un volum e) le som a védique et des fruits. Souvent, même, le to u t se trouve
(haom a des Iraniens), le kykeon d ’Fleusis, le entou ré d ’une enceinte ou d ’un cercle (le lieu
chanvre, le peyotl, l’am anite des Toungouses, clos, le paradis). En Egypte, la déesse H athor
la fleur rouge des B oschim ans, etc. T ous ces apparaît souvent entre les feuilles d ’un arbre,
breuvages ont la même fonction: provoquer une etc.
extase artificielle, qui ouvrirait les portes de
l’autre m onde; rien n’est plus caractéristique L 'A R B R E ET LES EAUX.
des religions prim itives. L’orgie sacrée peut être LES Q U A T R E FLEUVES
provoquée sim plem ent avec une boisson al­
coolique, mais plus souvent avec une drogue Rien n’est plus com m un aussi que l’association
stupéfiante ou un poison ingéré à la dose arbre cosm ique - source ou fleuve. Au pied
prém ortelle 1. d ’Yggdrasil se trouve la fontaine M ymir. Dans
le Rig Veda, la plante sacrée soma est présentée
LE SER PE N T aussi com m e une source ou un fleuve. Dans le
K ausitaki U panishad, la rivière qui régénère se
M ythe universel aussi que celui du serpent, du trouve à côte de l'arbre cosm ique. A Sumer,
dragon ou du m onstre (généralem ent serpenti- on ne parle de l’arbre du m onde que dans les
forme) qui garde la source de vie et d'im m ortalité textes les plus anciens, avant G udea: plus tard,
(arbre de vie, fontaine de Jouvence, etc.). il ne s’agit apparem m ent plus d ’un arbre, mais
A joutons que le serpent est très fréquem m ent d'une plante qui sort d 'un vase vraisem blablem ent
associé à la fem m e et à la lune; probablem ent rem pli d 'eau . Siduri, déesse babylonienne iden­
parce que les trois m anifestent des changem ents tifiée p ar Jensen avec la nym phe Calypso, n’est
périodiques (les mues, les règles, les phases de plus q u ’une des innom brables représentations
la lune). Mais très souvent il faut le tuer, et de la grande déesse m éditerranéenne qui se
parfois m anger sa chair pour acquérir la sagesse, trouve au centre du m onde, à côté de l’arbre de
ou to u t au moins s’ap p ro ch er de la source de vie et des quatre sources. Les eaux exprim ent
vie. F orce nous est de reconnaître que son rôle par ailleurs une idée de purification; de plus, par
le secours qu'elles ap p o rten t à la végétation
I. Voir sur les d ro g u es et le m ythe du Parad is, le récit d e R o b e rt et aux anim aux, elles sont la vie: c ’est pourquoi
G ra v e s d an s le N" 7 de Planète. leur association à l’arbre est si naturelle.

Le m ouvem ent des connaissances


LA F E M M E T IR É E foi, il est plus pratique de n’en pas p o rter du
D E LA C O TE D E L’H O M M E to u t! Enfin, il est probable que la nudité était
un symbole de p u reté et d’innocence (voir nos
A u paradis de D ilm un, voici que la déesse Nin- m odernes nudistes, qui ne se d o u te n t sûrem ent
H ursag fait croître diverses plantes qui excitent pas q u ’ils p rocèdent de Sum er!). Qui sait si les
la curiosité du dieu Enki. Celui-ci envoie son prem iers m onothéistes ne devaient pas se
m essager lui ch erch er ces plantes au fur et à présen ter nus devant l’É ternel?
m esure q u ’elles poussent et les dévore. Furieuse,
N in-H ursag frappe le dieu de plusieurs m aladies IN T E R P R É T A T IO N
et q uitte le jardin. L ’assem blée des dieux qui D E L’H IS T O IR E D E LA C H U T E
gouvernent Sum er, consternée, lui envoie une
députation en la p riant de revenir soigner Enki. Si nous connaissions mieux Sum er, nous in ter­
La déesse accepte et fait sortir p a r m agie un préterions sans doute plus facilem ent l’histoire
génie ou une déesse de chaque partie m alade, du Paradis, d ont le nom même, E den, est
et notamment des côtes; la déesse qui sort des sumérien. M ais les bibliothèques du tem ps sont
côtes en em p o rtan t le mal porte le nom de N in-ti, loin d ’avoir livré tous leurs secrets et ne nous
dam e de la côte. M ais le m ot « ti» ap partient p erm e tte n t pas d ’établir sans failles une déri­
égalem ent à un verbe dont le sens est « faire vation de Sum er à la G enèse.
vivre»; si bien que N in-ti est aussi la «dam e qui Q uoi q u ’il en soit, nous savons que la G enèse
fait vivre ». (K ram er). elle-même présente de très vastes lacunes et ne
Des dizaines de siècles passent; les scribes de la nous donne que des renseignem ents très frag­
G enèse ne savent plus très bien le sum érien. Ils m entaires sur l’histoire religieuse de l’hum anité.
cousent ensem ble, suivant leur invariable procédé, Elle se co n ten te de poser quelques jalons et ne
une série des plus vieilles traditions de l’hum anité, dit rien de ce qui s’est passé entre-tem ps. Ainsi
dont il existe ici, sans doute, un doublet; l’un où nous pouvons ad m ettre q u ’en tre G en. 1, 1-31
Ève est appelée, en sém itique, « m ère des vivants» et le chapitre 2, il s’est passé de nom breux siècles.
(G en. 3, 20) et l’autre où elle porte le m êm e nom, E ntre le m om ent où le p rem ier Homo sapiens
mais en sumérien! Le scribe trad u it le m ot N in-ti auquel D ieu s’est m anifesté dès que l’Évo-
par« dam e de la côte » et, pour expliquer un term e lution, fille de D ieu, eut sculpté son encéphale
aussi bizarre, cite la vieille légende de D ilm un, de m anière à ce q u ’il devint capable de le
m aisenen chassant com m e toujours, rem arquez-le concevoir, et celui où furent rédigés les divers
bien, le fatras des dieux et des déesses au d ocum ents utilisés par la G enèse, un long tem ps
co m portem ent assez ridicule. s’est écoulé. Un grand peuple est sorti d ’eux déjà,
où se font jo u r plusieurs tendances. L’idolâtrie
ILS S’A P E R Ç U R E N T Q U ’ILS ÉT A IE N T NUS est apparue: car le D ieu U nique est loin, abstrait
et sévère. M ieux vaut ad o re r le gros arb re q u ’on
Il sem ble exister de bonnes preuves q u ’en des p eu t to u ch er, auprès duquel coulent les sources
tem ps très anciens, et p robablem ent dans le de Vie. Les prêtres du serpent en défendent
proto-sumer, la tenue rituelle de l’officiant devant l’accès, mais l’initiation, quoique difficile, est
la divinité était la nudité com plète. C eci pour plus te n tan te que l’adoration du terrible, du tout-
diverses raisons; d ’abord, on procédait sans puissant, de l’incom préhensible É ternel. E t puis
do u te à des bains et des lustrations qui exigeaient un breuvage m agique, issu des fruits de l’arbre,
l’absence de vêtem ents; ensuites les vêtem ents « d o n n e l’intelligence» de l’au tre m onde et
q u ’on avait portés en présence de la divinité sont fournit accès à des visions sublimes, au cours
la plupart du tem ps sacrés ou tabous, ou même de l’orgie sacrée. Les prêtres (ou p lu tô t les
ne peuvent servir qu’une fois: si bien que, ma prêtresses) du serpent, de l’arbre et des eaux

Un biologiste au paradis
séduisent les fem m es des sectateurs de Y ahw eh. prétexte que le fleuve de la m ém oire l’a charrié
C’est le p rem ier péché d ’idolâtrie, inscrit dans trop longuem ent au cours de cen t générations.
la nature de l ’homme, et qui se répétera ta n t de Pas de jugem ents tran ch an ts, d o n t .l’am bitieuse
fois. ignorance prête à rire.
Mais un soir, après l’orgie, voici que dans Eden Songeons plutôt que tous ces mythes ne sont que
l’É ternel apparaît dans la brise du jour. A dam de la théologie en images; approchons-nous alors
et Ève se cach en t alors: non pas q u ’ils aient avec to u t le respect que lui a toujours porté
honte d ’être nus: mais ils rougissent de se l’O ccident, du beau jard in que Yahweh D ieu
présenter ainsi, après leur péché, devant leur planta à l’o rien t d ’Eden. C ’est là que se nouèrent
D ieu. N e possédant plus la pureté, ils doivent les prem iers épisodes de la lutte en tre la
en ab an d o nner le symbole. A lors un châtim ent Lum ière et les Ténèbres. Mais le chem in d ’E den
cosm ique (le glaive en zigzag) les chasse d ’Eden, — où, d ’après une si belle légende rabbinique,
d ’un pays fertile et tiède, vers une zone stérile A dam prêt de m ourir fut admis avec Ève à
et plus froide (com m e le m ontrent les vêtem ents nouveau —, il ne faut pas le ch erch er, car au
de peau que D ieu leur donne). D e ces chan­ cœ u r de to u t hom m e on p eu t le tro u v er encore;
gem ents de clim at, nous connaissons plus d ’un ce sont toujours les mêmes fruits défendus
exem ple; dans certains cas, ils ont pu être très q u ’A dam cro it propres à lui ouvrir l’intelligence;
rapides et dram atiques (les m am m ouths de et c’est toujours de la même façon q u ’il tran s­
Sibérie sont m orts debout, la panse pleine gresse les mêmes défenses.
d’herbe q u ’ils m angeaient, gelés vifs, en un tem ps R É M Y C H A U V IN
très bref). L’A vesta ne parle-t-il pas des Arvas
qui s’enfuient devant les glaces inexorables?

R E SPE C T PO U R LES FOSSILES,


S’IL VOUS PLA IT!

Il convient évidem m ent de ne p ren d re to u t ceci


que com m e des hypothèses; toutefois l’histoire
com parée des religions les rend vraisem blables.
Quelle doit être m aintenant l’attitu d e qui
convient p our un hom m e de science en présence
du texte sacré? La m odestie d ’abord: q u ’il
n’oublie pas que sa science est co u rte et neuve,
qu’il ne sait vraim ent rien de très précis sur la
protohistoire de l'H om o sapiens; quant à la civili­
sation, son origine est toujours entourée de nuées
opaques: qu’existait-il avant Sum er et M ohenjo-
D aro? Ces villes im m enses qui se dressaient vingt
siècles avant Jésus-Christ, dans le bassin de
l’Indus, quelle était leur histoire? N ous en
somm es réduits à des balbutiem ents. L orsqu’on
se trouve devant un fossile, reste des tem ps
fabuleux, com m e le récit de la G enèse, q u ’on ne
fasse pas la folie de le mépriser, sous prétexte
que les intem péries de l’H istoire l’ont abîmé;
q u ’on ne le vide pas de sa substance sous

Le m ouvem ent des connaissances


Un Teilhard de Chardin au XVIesiècle?
N. Albessard

Le petit, le vulgaire, le fin i ne lui convenaient p a s; il s'est élancé vers


l’idée sublime de la substance universelle. ,
G IO R D A N O B R U N O {parlant de lui-même).

Il fu t le lever de soleil de la philosophie. h eg el .

VIE, PEN SÉE ET M A R T Y R E D E G IO R D A N O BR U N O

Il va de la mystique Selon l’usage rom ain établi p o u r la peine du feu, le condam né aurait
à la cosm ogonie dû être exécuté deux fois: réellem ent, p ar le feu ou la corde, dans la
co u r de sa prison; publiquem ent, en effigie, sur une des places de la
Il ouvre une porte ville. On n ’explique pas l’atro ce exception faite à la règle dans le cas
à D escartes et annonce de G iordano Bruno. Les tém oignages sont trop nom breux pour que
le doute soit possible: le m oine m ourut sur un b ûcher dressé C am po
aussi Einstein
dei Fiori (Place des Fleurs), brûlé vif.
De Rom e, où il avait été ram ené sept années plus tôt, fers aux pieds,
Il meurt pour avoir à la dem ande du pape Clém ent VIII, il ne vit plus, ce m atin-là, qu’un
cru au monde coin de ciel gris. On était à la fin de l’hiver. Le 17 février 1600
exactem ent.
La personnalité du supplicié était à peu près inconnue: un dom i­
nicain q u ’un goût im m odéré de la philosophie avait conduit à publier
des écrits subversifs et dont le sort, après des années d ’oubli dans les
geôles du Saint-Office, n’intéressait plus q u ’une poignée de gens de
robe.
Ainsi m ourut sans gloire, mais non sans gran d eu r (car il eût suffi q u ’il
confessât son « erreu r» p o u r garder la vie), celui qui m éritait le
moins le châtim ent: Filippo Bruno; en religion: F rère G iordano.
Sa vie n’avait été q u ’une longue erran ce sur les itinéraires de la
connaissance; sa m ort lui fut volée. Le b û ch er était à peine éteint
et les cendres dispersées, que déjà la Rom e des petites intrigues
com m ençait à ch u ch o ter que le Frère G iordano était hom m e trop
habile pour s’être laissé supplicier com m e le prem ier calviniste

Dans l'Europe de ce temps, il en cuisait


« de remplacer Dieu par des cercles et des points »
comme disait Kepler. Le m ouvem ent des connaissances
venu et q u ’un autre était m ort à sa place. O n lui éleva des m onum ents à R om e, au C am po
En quoi les am ateurs de com plots avaient tort, dei F iori; à N aples, dans l’une des cours de
ainsi q u ’en attestèren t G aspard Schopp et les l’université. On discourut à p erd re haleine sur ce
tém oins de la C om pagnie de San G iovanni m artyr de la science auquel on n ’hésitait pas à
D ecollato, qui avaient assisté à l’exécution du p rête r des dons extraordinaires, y com pris par
renégat. Ce ne fut pas la dernière injustice exem ple le génie des m athém atiques, alors que de
com m ise à l’égard de ce m ort gênant qui avait été son p ro p re aveu il n ’y en ten d ait rien et les avait
l’une des plus brillantes intelligences de son en sainte h orreur. C ette « fureur réhabilitante »
tem ps et auquel on n’avait pu pard o n n er d ’avoir, ne s’apaisa q u ’après que des tonnes de bio­
près d’un dem i-siècle avant le fam eux « ep p u r si graphies eussent été déversées p ar les érudits du
m uove » de G alilée, fait voler en éclats l’univers m onde entier. Il n ’y avait plus rien à dire. Sinon la
d ’A ristote pour do n n er au cosm os les dim ensions vérité. C ’est ce que vient de faire M. Paul-H enri
de l’infini. M ichel dans un rem arquable ouvrage publié chez
Ju sq u ’en 1870 — m om ent où l’Italie des ducs de H erm an, dans la collection « H istoire de la
Savoie lui érigea des statues —, on m éconnut Pensée» que p atro n n e l’É cole pratique des
systém atiquem ent l’œ uvre de G iordano Bruno. H autes É tudes de la S orbonne \
M ême la nouvelle vague scientifique du début du C ar si les ouvrages consacrés au m oine défroqué
xvii' siècle observa à son propos le plus discret ont pu ren d re bonne conscience aux érudits, ils
des silences. D ans ses ouvrages, G alilée, qui fut ne sont pas parvenus ju sq u ’à m ain ten an t à lui
bien plus pru d en t que ne laisse croire la légende, assigner sa vraie place. Le goût des classi­
évita soigneusem ent de m entionner le nom de fications m arque tellem ent notre civilisation
l’hérétique. K epler s’en étant étonné, M artin qu’elle écarte ce qui ne lui p araît pas s’inscrire
H asdale le fit savoir au célèbre astronom e pisan; dans un ordre logique. C om m ent classer G iordano
mais G alilée se garda bien de changer quoi que ce Bruno? P our les historiens de la philosophie, la
fût à son texte. Il savait que le Saint-Office avait pensée du m oine napolitain se développe telle­
la m ém oire longue et q u ’en l’o cc u rre n ce mieux m ent en opposition avec les thèses officielles q u ’il
valait p araître en m anquer. M êm e oubli à peu ap p araît com m e un génie isolé, précédant l’hu m a­
près to tal chez D escartes auquel p o u rtan t il avait nité pensante de plusieurs décades dans certains
frayé la voie. Q uand enfin q uelqu’un se mit à dom aines, de plusieurs siècles dans d ’autres, mais
écrire sur G iordano Bruno (Bayle, dans son qui n ’a exercé que peu d ’influence sur son
Dictionnaire qui sortit de presse quatre-vingt-seize époque. C opernic et K epler s’inscrivaient dans
ans après l’exécution), ce fut pour présenter le leur tem ps, m ême s’ils devaient co n trib u er à le
supplicié du 17 février sous les traits d ’un person­ dépasser. Ainsi le prem ier croyait s’ac co rd er avec
nage abom inable. Le x v i i p siècle ne reto u ch a l’aristotélism e de l’Église alors que, p ar ses déco u ­
guère ce p o rtrait. P our tous, G iordano B runo vertes en astronom ie, il sapait, mais sans s’en
co n tinua d ’être diabolique. On alla même, rendre com pte, la pierre angulaire de la philo­
com m e Q uetif et E chard dans leur Bibliographie sophie d ’A ristote: la co nception de l’univers.
des F rères Prêcheurs, ju sq u ’à m ettre en doute La solitude intellectuelle de G iordano B runo
q u ’il eût jam ais porté la robe blanche des dom i­ explique l’indifférence avec laquelle fut
nicains, alors q u ’il avait été ordonné prêtre accueillie l’annonce de son m artyre p ar les
en 1572. H um anistes les plus avancés du xvii' siècle. Il est
à peine m entionné dans la volum ineuse co rres­
U N E R É H A B IL IT A T IO N L A B O R IE U SE p o n d an ce de K epler qui traite p o u rtan t à peu

L’avènem ent du scientism e balaya to u t cela: 1. La C o sm o lo g ie d e G io rd a n o B ru n o . - Pu b lié avec le c o n c o u rs


d ’im m onde q u ’il avait été, B runo devint un héros. d u C e n tre N a tio n a l de la R e c h e rc h e Scientifique.

Un Teilhard de Chardin au xvi' siècle?


près de tout. L’un des amis de plum e de celui-ci des cham ps d ’expérim entation qui n’arrivent
était le m édecin B rengger, grand érudit et esprit qu’au jo u rd ’hui à portée de la m ain du savant.
très ouvert. D ans une lettre du 1" septem bre 1607, Songeons, p ar exem ple, à ses m éditations sur la
il fait allusion à la théorie de la pluralité des pluralité des m ondes !
m ondes de « Jo rdano B runo de N oie ». Il ne savait G io rd an o Bruno n ’au ra inventé que p ar intuition,
pas que le m oine était m ort depuis sept ans. mais de quelles intuitions n ’était-il pas habité!
K epler répondit le 30 novem bre p ar un affreux Son aventure est celle d ’un étonnant visionnaire,
calem bour: et, p o u r le ch e rch eu r du X X ' siècle, ce n’est pas le
« Non seulem ent ce m alheureux Bruno, rôti sur m oindre sujet d ’ém erveillem ent et d ’adm iration
de la braise à R om e, mais aussi m on vénéré m aître que le cerveau d ’un hom m e ait pu être en co n tact
Tycho croyaient que les astres étaient habités... » avec des vérités aussi éloignées des possibilités de
Le 7 m ars 1608, B rengger dem andait des pré­ l’observation à son époque.
cisions: « Tu dis que Jo rdano B runo a été rôti sur
de la braise, ce qui doit vouloir dire q u ’il a été • Il proclam e la valeur p erm an en te des lois n atu ­
brûlé... » relles, livrant ainsi l’univers entier à l’enquête
K epler écrivit le 5 avril: « Q ue B runo a été brûlé à d ’une science affranchie de to u t dogme.
R om e, je l’ai appris de m on m aître W ackher; il a
supporté son sort avec ferm eté d ’âm e. Il avait • Il fonde cette liberté p ropre à la science
affirmé la vanité de toutes les religions et avait q u ’ad m etten t de nos jo u rs les esprits les plus
rem placé D ieu p ar des cercles et des points. » religieux.
B rengger conclut alors que B runo avait dû être
fou et se d em anda d ’où pouvait venir le courage • Il insiste sur l’insuffisance du donné sensible
d ’un hom m e qui avait renié D ieu (lettre du et de l’acuité de nos sens, refusant ainsi l’a n th ro ­
25 mai 1608). pom orphism e instinctif du savant. U ne expé­
rience mal contrôlée, selon lui qui n ’en fit jam ais,
DES IN TU ITIO N S R É V O LU TIO N N A IR E S risque de servir de base à des théories erronées.

La dem i-légèreté des deux épistoliers s’explique • Il considère les étoiles com m e au tan t de soleils
p ar le fait que Bruno n ’était pas véritablem ent un pouvant être dotés de système planétaire: c ’est,
savant. N ous ne lui devons aucune découverte, en son tem ps, une des affirm ations les plus
aucune observation, aucune loi. Il dédaignait les hardies de la cosm ogonie brunienne.
m athém aticiens qui voulaient réduire le m onde à
des sym boles abstraits; les m athém aticiens lui ont • Il ôte la T erre du centre de l’U nivers et lui
rendu son dédain. Difficile à classer dans une donne le m ouvem ent, renversant les bases de la
histoire de la pensée, il l’est encore davantage cosm ogonie aristotélienne (T erre centrale et
dans une histoire de la science. A utant il existe imm obile).
d ’études sur G iordano Bruno, au tan t la place qui
lui est octroyée dans les ouvrages de synthèse est • Il donne le m ouvem ent au Soleil, simple
réduite. A rthur K oestler, dans le brillant livre de rotation sur lui-même, il est vrai, mais C opernic
cet o rdre et le plus récent en date, q u ’il a inti­ n’avait pas eu cette audace.
tulé « les S om nam bules», le m entionne seulem ent
à trois reprises et sans jam ais s’attard er. Le m oine • Il s’em porte contre ceux « qui m etten t de
défroqué était avant tout un m étaphysicien. D ans l’inconnaissable p arto u t» , d o nnant des ailes de
l’histoire de la pensée, il au ra passé com m e un géant à la Science.
m étéore ex ceptionnellem ent brillant. Son intui­
tion au ra devancé les siècles, je ta n t des lueurs sur • Il défend la théorie d ’un univers infini « parce

Le m ouvem ent des connaissances


que la cause prem ière ne saurait être avare de ses Qui était, en définitive, ce G io rd an o d ont H egel
puissances», s’opposant ainsi à la théorie offi­ a pu écrire: «L e vulgaire, le p etit, le fini ne lui
cielle de l’Ëglise (A ristote revu p ar saint T hom as convenaient pas; il s’est élancé vers l’idée sublime
d ’A quin) qui veut que D ieu aurait pu créer de la substance universelle »?
plusieurs m ondes mais q u ’il a choisi de n’en créer
q u ’un. UN N O M A D E D E LA PEN SÉE

• Il croit à l’existence de l’atom e, brique de Q uand nous cherchons à le rap p ro ch e r d ’un


l’univers, q u ’il est possible de découvrir. D e philosophe m oderne, le nom de T eilhard de
D ém ocrite à L ucrèce, d ’autres ont avant lui C hardin s’im pose. C ertes, il m anque à G iordano
énoncé cette idée. Mais, en la m atière, il ne faut Bruno cette vision dom inante et cette élévation
pas rec h erch er une filiation en tre les penseurs: qui font le prix de la pensée teilhardienne. Il
chacun rep a rt d ’une intuition originale et isolée avait tro p d ’hum our et de rancunes pour
p o u r reconstruire le m onde. attein d re à la sérénité exhaustive du père de
l’évolutionnism e m oderne. T outefois, chez tous
• Il défend la théorie d ’une transm utation conti­ deux, il y avait une même m erveilleuse pres­
nuelle des corps en d ’autres corps. cience de l’univers et une volonté p athétique de
d o n n er un sens à l’infini. P our T eilhard ce fut le
• Il pense que l’univers n’est pas divisible à «M ilieu D ivin»; p o u r G io rd an o B runo, cette
l’infini. L ’insécabilité ne sera pas vérifiée p ar la hétérodoxie qui lui fut si souvent reprochée et qui
science m oderne au niveau de l’atom e mais au n ’était, en som m e, que la conséquence d ’une
niveau des particules élém entaires qui le cons­ rech erch e passionnée, mais vaine, hélas! d ’une
titu ent: proton, photon, neutron, méson, etc. Église à la m esure de son enthousiasm e.
Les déboires de G iordano B runo ne se sont pas
• Il rejette la parfaite circularité du m ouvem ent limités à ceux que nous avons énoncés. Si nous
des astres, d ev an çan t C opernic sur ce chapitre. possédons les ouvrages q u ’il a écrits, il nous
m anque les élém ents qui nous p erm e ttraien t de
• Il croit à la pluralité des m ondes et à une connaître l’hom m e et sa vie très ex actem ent;
infinité de te rres sem blables à la nôtre. ainsi les pièces de son procès interm inable.
En 1810, une partie des archives vaticanes fut
• Il se rallie à l’idée d ’un psychism e diffus jusque tran sp o rtée à Paris sur l’ordre de N apoléon dont
dans les élém ents les m oins nobles de l’univers. l’intention était de centraliser dans la capitale de
« D e la biosphère à l’espèce, to u t n’e s t...'q u ’une l’E m pire les archives secrètes de l’E urope. Sur le
im m ense ram ification de psychism es se cherch an t chem in du reto u r à Rom e, après la capitulation
à travers des form es», écrira trois siècles plus de 1815, les pièces du procès de B runo dispa­
tard le Père T eilhard de Chardin. ru ren t. M gr. M ercati suppose q u ’elles furent
confondues dans un lot de dossiers sans valeur
• Il lutte surtout, toute sa vie, avec véhém ence, et vraisem blablem ent brûlées, alors q u ’on com ­
rage et ironie, contre la scolastique aristotélienne m ençait à se p réo ccu p er de celui auquel
d ont il pressent q u ’elle est un couvercle de plom b elles avaient trait.
posé sur l’esprit hum ain pour l’em pêcher de B runo naquit en 1548 près de N aples, à N ola,
p ren dre son essor. d ’où le nom de philosophie nolaine, parfois
em ployé p o u r désigner sa pensée, d ’un père
soldat au service des Espagnols. Il en tra au
couvent en 1865, à l’âge de dix-sept ans.
Il sem ble que, dans son couvent napolitain, F ra

Un Teilhard de Chardin au xvi- siècle?


G io rd an o se soit m ontré p arfaitem ent insuppor­ refuge dans l’un des vingt-sept couvents que les
table, raillant ses frères en religion et, fait dom inicains co m p taien t dans la province de
beaucoup plus grave, se gaussant de certaines F ran ce. Il d em ande conseil à un Père italien qui
form es extérieures de la dévotion catholique. Il lui assure que plus loin il tro u v era peu de sym­
est certain d ’autre p art que deux procès allaient pathie. C ’est alors qu’il se dirige vers G enève, en
lui être intentés. Q uelles étaient les accusa­ laquelle il voit une M ecque de l’hérétism e. M ais
tions portées contre lui? N ul ne le sait. Les l’heure des enthousiasm es réform ateurs est
dossiers fu rent com m uniqués à R om e et détruits passée sur les bords du Lém an. A près Calvin,
ensuite dans des circonstances peu claires. ce « littérateu r» de com bat qui avait com m encé
Voilà donc G iordano B runo passant pour la carrière p ar un com m entaire du traité de la
dernière fois devant le frère p o rtier de son Clémence de Sénèque, après T héodore de Bèze, un
couvent. D ésorm ais il est seul avec son aven­ joyeux et spirituel bourguignon d ont la tragédie
ture intellectuelle. Seul aussi devant le m onde à'Abraham sacrifiant (1552) avait réussi à faire de
q u ’il veut co m prendre, dom iner, et où, pourtant, la Bible un pathétique sujet d ’actualité; après les
en ce mois de février 1576, il se sent affreu ­ pionniers, était venue l’intolérance. La G enève
sem ent dém uni. d’A ntoine de La Faye était austère, ennuyeuse,
D ém arche bizarre chez ce défroqué qui a toutes rigoriste. O n ne pouvait y vivre q u ’à l’étouffée.
les raisons de se méfier de la puissance p o n ti­
ficale, c ’est d ’abord à R om e q u ’il se rend. Elle UN B U C H E R O N D E LA SCIEN C E
d em eu rerait to talem en t incom préhensible si nous
ne connaissions deux traits essentiels du ca ra c ­ Inscrit com m e au d iteu r à l’U niversité, le p etit
tère de B runo. C ’est avant to u t un hom m e Italien ne va pas ta rd e r à y faire scandale. Très
d ’Église. Il le restera d ’ailleurs p a r le ton de ses vite, il s’est trouvé en désaccord avec le m aître
écrits, p a r la m anière de développer ses argu­ à p en ser des G enevois. Il te n te de le dire. M ais il
m ents, p ar ses préoccupations mêmes. Rom e n ’était pas bon de p en ser to u t h au t dev an t le véné­
p o u r lui est encore « la lam pe où il vient se rable C onsistoire. G iordano B runo est co n train t
brû ler les ailes». au silence. F urieux — et il avait la colère
Enfin, G io rdano B runo est profondém ent italien. prom p te —, il fait im prim er un opuscule où, sans
Q uand on s’enfuit de N aples et q u ’on est italien, le m oindre m énagem ent, il taille en pièces les
le N ord, c ’est l’inconnu. O r, Bruno, au milieu opinions de La Faye. C ’en est tro p . P arce q u ’il
de sa tem pête, a besoin de s’am arrer, de garder a com mis le crim e de liberté, F ra G io rd an o est
le co n tac t avec ce pays q u ’il aim e, de se sentir je té en prison ainsi que son im prudent im prim eur;
chez lui. Il n’est déjà plus de nulle p art mais il on le m enace du pire et il n ’o b tien t d ’être relâché
refuse de l’adm ettre et il choisit le risque. En q u ’en se reconnaissant coupable. Le libelle scan­
m ars il est à Rom e. Ce ne sera q u ’une halte. daleux est détruit (ce ne sera pas la dernière fois
Très vite il s’y sent m enacé; il est gauche devant que les écrits de B runo co n n aîtro n t ce sort). A
la vie, m aladroit. S’il s’attard e, il finira p ar se nouveau, l’ita lie n vient de connaître le visage du
faire repérer. A lors il rep art et, ce tte fois, c ’est fanatism e, et, com m e à N aples trois ans plus tôt,
la m ontée vers le froid, la brum e et cette F rance il fuit.
q u ’il red o u te par-dessus tout. On le signale à La géographie de G io rd an o est intellectuelle. A
Sienne, à L ucques, puis dans la petite ville de présent, c’est T oulouse qui l’attire, car elle
Noli, en Ligurie, où il enseigne la gram m aire aux possède une U niversité de grand renom . Il y
enfants et la sphère (c’est-à-dire l’astronom ie) débarque fin 1579. On le reçoit avec h o n n eu r et
à quelques gentilshom m es. En 1578, il est à il se voit attrib u er une chaire à l’U niversité.
M ilan, à Cham béry avant l’hiver. P our la En plus de l’astronom ie, il y com m ente le traité
prem ière fois, B runo se sent dépaysé, et il cherche de ïA m e de son ennem i personnel A ristote.

Le m ouvem ent des connaissances


B runo déteste positivem ent le philosophe grec et des Péripatéticiens » il n’avait pu recevoir l’ensei­
il ne m anque jam ais de le proclam er. C ette gnem ent m athém atique qui lui eût facilité l’accès
attitu de exige un certain courage en ce siècle où aux problèm es de l’astronom ie. F orce est de
l’aristotélism e le plus rigide est la règle d ’or des co n stater que, p ar la suite, il n ’avait pas fait
scolastes. gros effort p o u r com bler cette lacune. M ani­
Il faut croire q u ’à Toulouse on se m ontre festem ent, les m athém atiques le rebutaient. Ceux
beaucoup moins pointu sur ce chapitre que dans qui les p ratiq u aien t n’avaient droit q u ’à des
la plupart des universités européennes, car Bruno, sarcasm es. Ainsi il se m oquait de la légende
dont on devine assez ce que d urent être ses d ’A rchim ède, acharné à tro u v er — nous citons —
com m entaires, y coule des jours paisibles et sans « quelque rap p o rt entre la courbe et la droite, le
histoires (au sens policier du term e). Il restera diam ètre et la circonférence ou à résoudre on ne
vingt mois dans la capitale languedocienne et sait quel problèm e, to u tes choses excellentes
lorsque, au procès vénitien, il fera le récit de sa pour la jeunesse, mais convenant mal à un
vie il se souviendra avec ém otion de la paix de hom m e qui, le pouvant, aurait dû co n sacrer ses
Toulouse. vieux jo u rs à des objets plus dignes d ’être donnés
po u r fin à l’activité de l’esprit ».
U N E BRÈVE C A R R IÈ R E L IT T É R A IR E
A L L E R A L’ESSEN TIEL
Les guerres civiles viennent troubler cet instant
de repos. Bien q u ’il ne soit pas personnellem ent Il m ontrait les gram m airiens s’a tta rd a n t jusque
inquiété, G iordano décide de reprendre la route. dans leur vieillesse à des tâch es qui conviennent
C ette fois il va te n te r l’aventure de Paris. La à « un âge encore ten d re» mais non pas à des
capitale vit à l’heure florentine de C atherine esprits adultes, lesquels, écrit-il en substance,
de M édicis et une pointe d ’ac cen t italien est le doivent se tro u v er disponibles pour les plus
m eilleur des sésames pour se faire ouvrir les grandes choses. N ous touchons là un des traits
salons. G iordano Bruno est rapidem ent adopté essentiels du caractère de Bruno. C ertes, il y
p a r de puissants p ro tec teu rs; son A rs memoriae, avait b eaucoup de parti pris, beaucoup de
qu’il ressort chaque fois q u ’il doit séduire, fait raisons personnelles dans sa m anière de consi­
fortune. On s’arrache le petit N apolitain dérer les problèm es. M ais lim iter sa pensée à cela,
passionné, on le présente au Roi (H enri III) qui la cern er de m obiles, l’expliquer uniquem ent
veut aussi co nnaître les « extraordinaires» secrets par certain es faiblesses de l’hom m e, serait
m ném otechniques. B runo se souvient q u ’il est com m ettre une grave erreu r. En fait, G iordano
d o cteu r en théologie et donne à son royal élève Bruno était hostile à to u t ce qui pouvait
tren te leçons sur les attributs divins. Puis il publie em pêcher l’esprit d ’accéd er à l’essentiel. C haque
l’Ombre des idées (1582) et trois traités sur l’art fois que sur sa route il ren co n trait l’accessoire,
d ’acquérir la m ém oire: ce seront ses prem iers chaque fois que le détail lui sem blait m asquer la
ouvrages qui arriveront ju sq u ’à nous. totalité, chaque fois que l’intelligence s’égarait
C’est en effet à Paris que com m ence sa véri­ dans les labyrinthes du byzantinism e, il s’insur­
table carrière littéraire. Elle sera brève — dix geait avec violence. Et le but, p o u r lui, on n ’en
années à peine —, mais prodigieusem ent féconde, p eu t d o u ter, était la rech erch e du divin. C ette
au point q u ’on peut se dem an d er com rrient cet volonté d’aller à l’essentiel, cette approche nou­
hom m e qui passa un bon tiers de sa vie à courir velle, cette rem ise en question de to u tes les
les routes put accum uler une telle production. valeurs, sont ce q u ’il y a de m eilleur dans l’œ uvre
Il y avait des points faibles dans la form ation de G io rd an o Bruno. C ’est en cela q u ’il est
de G iordano Bruno. C hez les dom inicains de co ntem porain de notre siècle. D ans sa cosm ologie
N aples où il avait « été nourri aux doctrines ou dans sa représentation de la m atière, par

Un Teilhard de Chardin au xvi- siècle?


exem ple, la plupart des argum ents fondam entaux tatio n s sur les données sensibles (et sur les
peuvent être contestés. Il y a des trouvailles opinions d ’autrui) viendront à leur to u r, mais la
géniales, com m e la description des révolutions voie qui mène à toute connaissance des principes
terrestres dans un univers infini — C opernic, lui, est, dans un p rem ier tem ps, celle de l’in tro ­
avait m aintenu en place le cosm os limité de version. C ’est en cela que le personnage est
Ptolém ée; il y a des éclairs grandioses, com m e tellem ent attach an t. O n sent bouillonner en lui
cette vision des m ondes innom brables. A côté de ta n t de vitalité, ta n t d ’enthousiasm e, tan t
ces notions qui étonnent, lorsqu’on les replace d ’allègre m auvaise foi en certaines circons­
dans leur cadre historique, il y a des erreurs tances, q u ’on ne p eu t rester indifférent devant
grossières, telle cette théorie du renversem ent ce curieux hom m e. Bruno, c’est l’égocentrism e
des pôles de la T erre, «de m anière à ce que à l’état pur. M ais d ’une telle densité q u ’il attein t
chaque point du globe puisse bénéficier de la à l’universel. F ra G iordano n ’était pas ce q u ’on
félicité céleste ». Aussi est-ce plus dans la m anière pourrait ap p eler un esprit encyclopédique; il
d ’ab o rd er les problèm es que dans les solutions était philosophe et c’est en philosophe q u ’il
q u ’il leur propose, que G iordano Bruno se révèle réagissait devant les problèm es. M ais il lisait
véritablem ent un précurseur. S’il ouvrit la voie à b eau co u p et il savait faire la synthèse des infor­
D escartes, il annonçait aussi Einstein. m ations q u ’il recueillait, les analyser et les
ordo n n er suivant sa « p etite loi» intérieure. Il
P O U R A C C É D E R A L ’U N IV ER SA LITÉ se fait que cette loi-là était souvent en accord
L ’IN T R O V ER SIO N avec celle qui régit un système beau co u p plus
vaste: l’univers. En cela, il est un sujet
Bien qu’il ignorât le m ot, G iordano B runo a d ’étonnem ent.
établi les prem iers fondem ents de la cosm o­
logie, c’est-à-dire, selon l’excellente définition LA FIN DU VOYAGE
d ’A rm ando Carlini, « une m étaphysique rendue
à sa fonction prem ière qui est d ’in terpréter, dans F ra G io rd an o se prépare d ’ailleurs à écrire pour
sa totalité, le m onde de l’expérience». Et il la postérité le résultat de ses m éditations et
l’appelait physique, en se prévalant d ’une obser­ intuitions.
vation objective des faits. O r rien n’est moins V enant de Paris, il débarque à L ondres au
objectif que cette observation de F ra G iordano. printem ps 1583, m uni des recom m andations
Nous connaissons m aintenant assez le philosophe d ’H enri III mais précédé p o u rtan t d ’une mise
italien pour le savoir incapable de tout désen­ en garde de C obham , l’am bassadeur anglais à
gagem ent. Chez lui, com m e l’a très bien noté Paris, qui a cru devoir inform er le secrétaire de
Paui-H enri M ichel, l’effort de la pensée discur­ la reine E lisabeth de l’arrivée du d o cteu r
sive paraît ten d re surtout à vérifier une intuition; G iord an o Bruno, professeur de philosophie,
il conduit à la découverte d ’un univers pressenti. « dont je ne puis, dit-il, louer la religion».
Même quand, en apparence, le système se fonde Mais la p ro tectio n de C astelneau. l’am bassadeur
sur des appuis extérieurs, observations et dém ons­ de F rance, aplanit bien des difficultés et Bruno
trations n ’interviennent jam ais que pour mieux se retro u v e b ientôt enseignant à O xford. Des
rendre com pte d ’une vérité que to u t esprit deux années q u ’il va passer «sous le clim at tem ­
accordé au m onde est apte à saisir, et qui péré de la G ran d e-B retag n e» , il g ard era un
contient en elle-m êm e sa preuve. C ’est en lui heureux souvenir. Ce sont des années fécondes.
q u ’il a d ’abord cherché l’univers et en lui q u ’il Il publie ses six traités dialogués en langue vul­
l’a trouvé, les horizons fuyants d ’un abîme inté­ gaire; il en trep ren d la rédaction de ses poèm es
rieur lui ayant offert une prem ière image de cosm ologiques latins qui seront achevés en A lle­
l’illimité et de l’inform e. Réflexions et médi­ m agne. Il sem ble aussi que ce loup solitaire se

Le m ouvem ent des .connaissances


soit fait des amis: C astelneau et le poète Philip En août, B runo est en ro u te p o u r la cité des
Sidney, auxquels il dédicace ses traités. M ais il Doges. U ne fois en co re F ra G iordano s’apprête
n’a pas, p o u r autant, renoncé à la polém ique et à faire son p etit to u r de prestidigitation intellec­
cela lui vaut à O xford mêm e, place forte de l’aris- tuelle. Il va éto n n er son riche élève, le séduire;
totélism e, quelques solides inimitiés. N ’a-t-il pas il va ren o u er avec une certain e aisance. Surtout,
dit des docteurs que « leur obstination pédan- il va retro u v er l’Italie qu’il traîne dans son coeur
tesque lasserait la patience de Job»? E t cette depuis quinze ans déjà; il n’a pas encore eu le
vertueuse patien ce, il est loin de l’avoir. Aussi, tem ps de p erd re le goût de la vie. P our lui,
lorsqu’à la fin de l’année 1585 C astelneau est G iovanni M ocenigo est un im m ense espoir. Il
rappelé en F rance, G iordano B runo n’hésite-t-il prend aux leçons un intérêt prodigieux; il veut
pas un seul instant à suivre son p ro tecteu r. to u t savoir de l’art de d om iner l’oubli.
M alh eureusem ent, à la cour de F rance, le vent En mai, G io rd an o B runo lui annonce q u ’il devra
avait tourné depuis deux ans. Sur un arrière-plan s’ab sen ter quelques sem aines p o u r aller sur­
d ’A rm ada, les G uise, exécutant un accord secret veiller, à F rancfort, l’im pression d ’un m anuscrit
q u ’ils avaient signé avec le roi d ’Espagne, le q u ’il a confié à Johann W echel. L ’absurde
31 décem bre 1584, venaient de soulever toute la survient: pour éviter que son professeur aille
F ran ce septentrionale contre le pauvre H enri III. p o rter ailleurs ses précieux secrets, le Vénitien
Philippe II voulait l’appui d ’une F rance ligueuse soupçonneux le dénonce aux autorités com m e
pour a tta q u e r l’A ngleterre. D ans un tel clim at, ennem i de la religion et fo n d ateu r d ’une secte.
les tem ps ne pouvaient q u ’être difficiles pour un L a nuit même, G iordano B runo est arrêté et jeté
G iordano B runo devenu doublem ent suspect dans les cach o ts du Saint-O ffice. N ous som m es
puisque à son hérésie s’ajo u tait le fait q u ’il rentrait le 23 mai 1592. D ans trois jo u rs son procès va
d ’A ngleterre. Obligé de vivre de leçons p arti­ com m encer.
culières q u ’on veut bien lui dem ander, assailli A u xvi' siècle, la ju stice était patien te dans
de difficultés de tou tes sortes, à bout de res­ l’instruction et expéditive dans ses châtim ents.
sources, il se rem et en route vers l’A llem agne. Le procès de G io rd an o B runo sera un procès-
M ais les rancunes q u ’il a accum ulées dans sa vie fleuve avec un accusé disert, très heureux m ani­
d ’anarchiste le poursuivent ju sq u ’au-delà du festem ent de se raco n ter, et des juges to u t dis­
Rhin. A W ittem berg sur l’Elbe, où il séjourne posés à l’en ten d re. Fait curieux, il ne sem ble pas
vingt mois, il retrouve les calvinistes qui. ne lui que l’em prisonnem ent ait affecté ou tre m esure
ont jam ais pardonné son incartade genevoise. le dom inicain. Ses réponses sont p ertinentes,
C ’est un nouveau départ; désorm ais les haltes son attitu d e, celle d ’un hom m e de qualité dis­
vont se faire de plus en plus brèves, le « vaga­ cu tan t avec des messieurs de bonne com pagnie.
bondage» de plus en plus dram atique: Prague, Il sem ble, après cinq mois de procès, que F ra
Z urich, F rancfort, où vont p araître ses trois G io rd an o p o u rra s’en tire r sans tro p de mal; les
poèm es latins: De M inimo, De Monade, De juges paraissent favorablem ent disposés envers
Immenso. cet accusé qui a reconnu ses erreurs (ce qui ne
p eu t être interprété, n’est-ce pas? que com m e
L’IN D ISPE N SA B L E T R A IT R E l’indice d ’une contrition certaine). N e va-t-il pas,
ce coupable m odèle — il est vrai q u ’il com m ence
P our am ener le dénouem ent du dram e qui se joue à avoir l’h abitude des tribunaux —, ju sq u ’à
à travers l’E urope, il ne m anque plus q u ’un p er­ an n o n cer son intention d ’offrir au P ape son
sonnage: le traître. C e rôle sera dévolu à G iovanni d ern ier ouvrage, qui va bientôt sortir de presse?
M ocenigo, un riche Vénitien qui vient de se P o u rtan t il ne sem ble pas que cet hom m age soit
découvrir une passion subite pour la m ném o­ p articulièrem ent apprécié car, en septem bre,
technie. Rom e d em ande l’extradition du dom inicain

Un Teilhard de Chardin au XVI* siècle?


fugitif. Le « nationalism e » vénitien va faire
gagner qu atre mois à Bruno. M ais en ja n v ier
1593, l’affaire se politise, vient d evant le Sénat,
lequel, soucieux de d o n n er à C lém ent VIII un
gage de sa fidélité à la cause rom aine, vote
l’extradition par une forte m ajorité.
Le 27 février, F ra G iordano a changé de prison
et il s’en tend aussitôt co m m uniquer les chefs
d ’accusation qui sont retenus contre lui. Les
uns sont d ’ordre p urem ent religieux: négation
de la divinité du C hrist; affirm ation du caractère
fabuleux de FÉ critûre; croyance au salut uni­
versel à la fin des tem ps, et notam m ent au salut
des anges réprouvés. Les autres visent les opinions
philosophiques et scientifiques exposées dans les
traités cosm ologiques, en particulier dans la Cène
des Cendres, l ’infini, De Immenso: éternité de
l’univers, rejet du géocentrism e, pluralité des
m ondes, etc.
L’affaire est grave. M ais les pièces m anquent
pour savoir com m ent cela a été jugé. Une seule
chose a pu être établie: ju sq u ’au 24 août 1599,
G iordano Bruno se reconnut coupable et sem bla
sur le point de com poser avec ses juges. Or,
voici soudain qu ’une pièce, en date du 16 sep­
tem bre, fait état de son obstination et de sa
persévérance dans l’erreur. C ette attitude ne se
m odifiera plus. Il aurait pu se soustraire au sup­
plice p ar les rétractations qui lui furent dem andées
ju sq u ’au d ern ier instant. Au lieu de cela, il se
raidit, oppose la plus grande ferm eté à ses juges
consternés et, sans la m oindre défaillance, m arche
vers le bûcher.

LE F O N D D U P R O B L È M E

Il y a là un mystère q u ’aucun d o cum ent ne peut


m alheureusem ent venir éclaircir. C ertains his­
toriens o nt attribué l’ultim e intransigeance de
Bruno « à un trouble de l’esprit et peut-être
même à une altération psychique». C ette hypo­
thèse, p o ur reposante q u ’elle soit, fait bon
m arché, semble-t-il, de l’étonnante lucidité dont
l’accusé fit preuve ju sq u ’à l’issue même du procès.
Alors, pourquoi cette volonté de destruction chez
un hom m e qui avait toujours m anifesté beaucoup
Tout aventure intellectuelle a son traître.
Le D o g e M o n c en ig o , p e in t p a r G e n tile B ellini.
(D o c u m e n t A n d e rso n -G ira u d o n .)

Le m ouvement des connaissances


de souplesse d ’échine lorsqu’il s’agissait de se D eux cent cinquante ans après l’autodafé du
sortir d ’un m auvais pas? C am po dei Fiori, M arcelin B erthelot affirmait
Q uel événem ent provoqua cette inflexibilité? - et il avait raison - q u ’il était le dern ier savant
Quelle force l’alim enta? On a tro p cherché le à pouvoir em brasser tous les dom aines de la
moine défroqué à travers ses m ultiples variations connaissance. G iordano Bruno, lui, fut peut-être
pour pouvoir com prendre cette obstination sou­ le p rem ier à en trev o ir cette évolution. Com m e
daine. En fait, et ses écrits le dém ontrent il fut sans do u te aussi l’un des prem iers à p res­
am plem ent où l’on retrouve, à des années sentir le divorce de la science et de la philosophie
d ’intervalle parfois, les mêmes thèm es fonda­ qui devait ab o u tir à cette insurrection m écaniste
m entaux repris, développés, amplifiés, il y avait du XIX' siècle d ont nous n ’avons pas fini de nous
derrière l’italien virtuose, un hom m e fidèle à une rem ettre. C ’est en cela que les révoltes et l’effort
logique interne, qui plia souvent mais ne capitula pathétique de Fra G iordano pour établir les bases
jam ais. d ’une éthique cosm ique co n cern en t l’hom m e de
Il est assez vraisem blable d ’im aginer q u ’arrivé notre tem ps. Nous en somm es arrivés au point
au b out de son voyage G iordano B runo réalisa critique où l’évolution, dom inée par le progrès
q u ’il ne pouvait plus céder sans se trahir. Son scientifique, ne p eu t plus se poursuivre sans
courage fut p eut-être celui du dos au mur. retro u v er le sens d ’une m orale (ou d ’une
mystique) au som m et.
M O R T PO U R A V O IR ÉTÉ N. A L B E S S A R D .
«C E L U I Q U I C R O IT AU M O N D E »

Com m e il se retran c h a des vivants par son obsti­


nation, Bruno s’était coupé de la science par son
attitude intellectuelle. Son œ uvre, nous l’avons
déjà souligné, fut avant tout celle d ’un philosophe
pensant au m onde. Il serait difficile de rattach e r
à l’un ou à l’autre dom aine de l’activité scien­
tifique cette production littéraire bouillonnante
qui gravite sans cesse autour de problèm es d ’ato-
m istique, d ’astronom ie ou de génétique, mais qui
s’évade aussitôt vers la m étaphysique. Il serait
même très difficile de ra tta c h e r les écrits de
B runo à l’un ou à l’autre genre littéraire. Ce
philosophe qui garde de sa form ation le goût des
cadres rigides, des explications lim inaires, des
nom breux sous-titres et des argum ents num érotés,
reco urt au dialogue com m e un dram aturge et
écrit en vers, tém oignant d ’ailleurs d ’une intelli­
gence profonde de la poésie.
En som m e, c’était une tentative - q u ’on pourrait
quasi qualifier de désespérée, mais qui fut assu­
rém ent grandiose - d ’appréhender l’univers, sous
to u tes ses form es. Elle survenait à l’heure où les
prem iers éveils de la science, après une longue
léthargie laissaient présager le cloisonnem ent de
plus en plus étroit qui allait s’em p arer du savoir.

Un Teilhard de Chardin au xvi* siècle?


Il écrivait avec cinq siècles d'avance:
La matière. «T o u t le corps du m onde vit... La L'atom e. « L’infinitude de la m atière n’est pas
table en ta n t que table, n’est pas anim ée, ni la contin u e mais faite de parties distinctes, lesquelles
robe, non plus que le cuir en ta n t que cuir, ou sont dans un continu infini qui est l’espace... »
le verre en ta n t que verre; mais en ta n t que
choses naturelles et com posées, ils ont en eux L a sagesse de l'homme. « La divine Sagesse a donc
la m atière et la form e. U ne chose, aussi petite, trois maisons, la prem ière, inédifiée, éternelle,
aussi minime q u ’on voudra, enferm e en soi une siège de l’éternité m êm e; la seconde, et prem ière
p art de substance spirituelle; laquelle, si elle se engendrée, qui est ce m onde visible; la troisièm e,
trouve en milieu adapté, se développe en une et seconde engendrée, qui est l’âm e de l’hom m e. »
plante, en un anim al et acq u iert les m em bres de
n’im porte quel corps com m uném ent dit animé, L ’infini. «Je dis que l’univers est to u t l’infini
car l’esprit est en toute chose et il n ’est pas de parce q u ’il n ’a ni marge, ni term e, ni surface;
corpuscule, si petit soit-il, qui n’en contienne sa je dis que l’univers n’est pas to talem en t infini
p art et n ’en soit animé... » car, de cet univers, chacune des parties que nous
pouvons considérer est finie, et, des m ondes
L a naissance, la vie et la mort. « Ce que nous innom brables q u ’il contient, chacun est fini. Je
somm es, nous le som m es par la substance indi­ dis que D ieu est to u t infini p arce q u ’il exclut de
visible de l’âm e autour de laquelle, com m e soi to u t term e et que to u t ce qui p eu t lui être
au to u r d ’un centre, se produit l’exglom ération attrib u é est un et infini; et je dis que D ieu est
et l’agglom ération des atom es... La naissance to talem en t infini, car il est to u t en tier dans
donc est expansion du centre, la vie plénitude l’univers et dans chacune de ses parties, infi­
de la sphère, la m ort co ntraction au centre. » nim ent et to talem ent. »

L'objet de la connaissance. « T out ce qui existe SON Œ U V RE


est un et la connaissance de cette unité est le but
et le term e de tou tes les philosophies et co n tem ­ Les ouvrages dans lesquels G iordano Bruno a
plations naturelles. Qui a trouvé cet un, je veux énoncé et défendu ses opinions se répartissent
dire la raison de cette unité, a trouvé la clé sans en deux groupes principaux:
laquelle il est impossible d’en tre r en la vraie
contem plation de la nature. » 1 Les dialogues en langue vulgaire qui form ent
six traités: les trois «D ialogues m étaphysiques»
L ’âme du monde. «Il est m anifeste que chaque et les trois « D ialogues m oraux ».
esprit a une certaine continuité avec l’esprit de Tous o nt été com posés et publiés à L ondres en
l’univers... La m atière engendre le divers, tandis 1584 et 1585.
que la form e est cause d ’unité. L’action de l’esprit
s’exerce sur ce m onde, l’esprit se divise (ou 2 Les poèm es latins au nom bre de trois, publiés
paraît se diviser). D e là une m ultitude d ’âm es. » en deux fois en 1591: « D e M inim o», « D e
M onade», « D e Im m enso».
L ’évolution continue. « La form e ne s’épuise en 11 faut ajo u ter à ces ouvrages, « les Fureurs
aucune m atière, la m atière ne s’épuise en aucune héroïques», quelques opuscules en latin et des
form e... » traités de m ném otechnie.

Le m ouvem ent des connaissances


Un document: le «non, hélas!» de Galilée
C 'est parce que le philosophe astron om e Giordano Bruno soupçonnait les
lointains soleils d 'être les centres d'au tres univers, que l ’Inquisition l'a f a it
brûler vif à Rom e, devant le peu ple terrifié. E t c'est parce que G alilée p ersista it
à sou ten ir que n otre p la n ète est sou m ise au so le il et que cet astre n'est lui-m êm e
qu ’une étoile p erdu e dans l ’infini, que cette m êm e Inquisition lui ordonna de
s ’agenouiller devant les Évangiles {E glise de la M inerve, Rom e, 22 ju in 1633)
et d ’abjurer la vérité connue p a r sa conscience.
C A M IL L E F L A M M A R IO N (L 'A stro n o m ie Populaire).

LE T E X T E IN T É G R A L D E L’A B JU R A T IO N

La trad u ctio n ci-dessous de l’abjuration de hérétique, ayant d ev an t les yeux les saints et
G alilée et le texte latin figurent dans la cent sacrés Évangiles, que je to u ch e de mes propres
vingtièm e édition de VAstronom ie Populaire. m ains; je ju re que j ’ai toujours cru, que je crois
Camille Flam m arion se résolut, en 1904, à publier m aintenant, et que, D ieu aidant, je croirai à
ce d ocum ent: il avait été accusé d ’avoir « inventé » l’avenir to u t ce que tien t, prêche et enseigne
l’abjuration de G alilée et des prosélytes avaient la sainte Église catholique e t apostolique rom aine;
affirmé dans la presse de l’époque que la doctrine mais p arce que ce Saint-Office m ’avait ju rid i­
du m ouvem ent de la T erre ne fut jam ais q u em en t enjoint d ’ab a n d o n n er en tièrem en t la
condam née com m e hérétique. fausse opinion qui tie n t que le Soleil est le cen tre
du m onde, et q u ’il est im m obile; que la T erre
SEN T E N C E n’est pas le cen tre, et q u ’elle se m eut; et parce
que je ne pouvais la tenir, ni la défendre, ni
L ’opinion que le Soleil est au centre du m onde
l’enseigner d ’une m anière q u elconque, de voix
et im m obile est absurde, fausse en philosophie,
ou p ar écrit, et après q u ’il m ’avait été déclaré que
et form ellem ent hérétique, p arce q u ’elle est
la susdite do ctrin e était co n traire à la Sainte
expressém ent con traire à la Sainte É criture.
É critu re, j ’ai écrit et fait im prim er un livre dans
lequel je traite cette do ctrin e condam née, et
A B JU R A T IO N
j ’ap p o rte des raisons d ’une grande efficacité en
« M oi, G alileo G alilei, fils de feu V incent G alilée, faveur de cette do ctrin e, sans y jo in d re aucune
F lorentin, âgé de soixante-dix ans, constitué solution; c’est pourquoi j ’ai été jugé véhém en­
p ersonnellem ent en jugem ent, et agenouillé tem en t suspect d ’hérésie p o u r avoir ten u et cru
d ev ant vous, ém inentissim es et révérendissim es que le Soleil était le cen tre du m onde et im m o­
cardinaux de la république universelle chré­ bile, et que la T erre n’était pas le cen tre et q u ’elle
tienne, inquisiteurs généraux contre la m alice se m ouvait.

Un Teilhard de Chardin au xvc siècle?


C ’est pourquoi, voulant effacer des esprits de vos
Ém inences et de tout chrétien catholique cette
suspicion véhém ente conçue con tre m oi avec
raison, d ’un cœ u r sincère et d ’une foi non feinte,
j ’abjure, m audis et déteste les susdites erreurs
et hérésies, et généralem ent toute autre erreu r
quelconque et secte contraire à la susdite sainte
Eglise; et je ju re qu ’à l’avenir je ne dirai ou
affirm erai, de vive voix ou p ar écrit, rien qui
puisse au toriser contre moi de sem blables
soupçons; et si je connais quelque hérétique ou
suspect d ’hérésie, je le dénoncerai à ce Saint-
Office, ou à l’inquisiteur, ou à l’ordinaire du
lieu où je serai. Je ju re en outre, et je prom ets
que je rem plirai et observerai pleinem ent toutes
les pénitences qui me sont imposées ou qui me
seront imposées p ar ce Saint-O ffice; que s’il
m ’arrive d’aller contre quelques-unes de mes
paroles, de mes prom esses, protestations et
serm ents, ce que D ieu veuille bien détourner,
je me soum ets à toutes peines et supplices qui,
p ar les saints canons et autres constitutions
générales et particulières, ont été statués et p ro ­
mulgués contre de tels délinquants. Ainsi, D ieu
me soit en aide et ses saints Évangiles, que je
touche de mes propres mains.
M oi, G alileo G alilei susdit, j ’ai abjuré, juré,
prom is, et me suis obligé com m e ci-dessus; en
foi de quoi, de m a propre m ain, j ’ai souscrit le
présent chirographe de m on abjuration, et l’ai
récité m ot à m ot à Rom e, dans le couvent de
la M inerve, ce 22 juin 1633. M oi, G alileo Galilei,
j’ai abjuré com m e dessus de m a p ropre main. »
«... Et les vents alizés Ceci est une étude historique et archéologique dont les conclusions
inclinaient leurs antennes renversent des notions admises depuis cinq cents ans. Elle est signée
au bord m ystérieux du biologiste et chimiste Louis Kervran. Nos lecteurs s’étonneront
du monde occidental... » peut-être. D 'au tan t que les travaux de ce savant, dans sa spécialité,
Oui, mais cinq siècles remettent en question les bases de la chimie et de la biologie, comme
auparavant, ceux-là l’a montré son article «M atière vivante et transm utation», publié
partaient pour l'A mérique dans PLANÈTE 4 ( à la suite de cet article, Louis Kervran a fait
dans de pareils sabots. paraître un ouvrage approuvé par des autorités officielles et dont nous
rendons compte dans la partie Informations de ce numéro).
O r, sa passion de la vérité et sa curiosité ne se manifestent pas dans
une seule direction. Kervran, breton de vieille origine, poursuit depuis,
dix ans des recherches sur la civilisation celte. Ces recherches l’ont
amené à une certitude. Il vient de nous confier un manuscrit de haute
érudition, qu’il se propose de publier et qui bouleverse les conceptions
officielles de l’histoire du continent américain. Le texte qu’on va lire
est un résumé de ce manuscrit où s’exprime une thèse révolutionnaire:
mille ans avant Christophe Colomb, les Celtes entretenaient des
rapports constants avec l'Amérique du Nord !
Voici cette étude, qui ne manquera pas de jeter une certaine perturbation
chez les historiens des deux continents...
Les Bretons auraient découvert l'Amérique
Louis Kervran

J ’ai longtemps m édité sur les prétendus rapports que l’on nomme
coïncidences. E t s'il n ’Jy avait rpas de coïncidences? rc-
C H A R L E S F O R 1.

M ILLE ANS AVANT C H R IS T O P H E CO LO M B


U ne thèse
L ’histoire officielle, gravée dans le m arbre des Universités, continue
extraord inaire à l’affirm er: C hristophe Colom b, d ont les origines d em eu ren t
U ne révolution obscures, découvre le p rem ier l’A m érique en 1492. Il était entré
au service de la reine Isabelle de Castille avec le projet d ’ouvrir
en histoire un nouvel itinéraire m aritim e vers les Indes. A yant quitté Palos
D es docum ents le 3 août 1492, à grand fracas publicitaire, il bute en octo b re sur
un obstacle placé en travers de sa route: un co n tin en t inconnu.
ex p licites En fait, au cours de ce prem ier voyage, il aborde seulem ent à San
C hristophe C olom b Salvador, C uba et Haïti. Il ne m et le pied sur le co n tinent q u ’au
cours de sa troisième et avant-dernière expédition, en 1498.
d ém ystifié En cinq siècles, cependant, des élém ents inatten d u s ont surgi, q u ’il
était impossible de faire en tre r dans la thèse colom bienne trad i­
tionnellem ent adm ise. Du passé ne se d étach en t que des signes,
souvent im perceptibles; la signification s’en dégage peu à peu quand
les hom m es s’y em ploient. La paresse incite souvent à repousser
dans l’om bre ce qui y était longtem ps dem euré: les certitudes
n’aim ent pas être bousculées. Parce q u ’ils au raien t dérangé
l’H istoire établie, les indices qui en tam aien t la glorieuse épopée
colom bienne ont été classés sous la rubrique que Darwin a baptisé
« les faits m audits». L eur nom bre a fini p ar faire sauter le couvercle.
P ourquoi, selon ce que rap p o rte le fils de C hristophe Colom b dans
ses M ém oires, le navigateur génois se rendit-il en B retagne avant
d ’en tre p re n d re sa prem ière expédition, avec la certitu d e q u ’il y
trouverait des renseignem ents précieux sur la navigation dans

Les civilisations disparues


l’A tlantique? Q uelle est l’origine d ’une légende que se tran s­ ♦ la légende de l’hom m e blanc
m ettaient les tribus d ’A m érique C entrale avant que C ortez
y débarque: la légende d e l’h om m e blanc ♦ ? Qui a élevé certains L orsque C o rte z d éb arq u a en A m érique
c en tra le, en 1519, et progressa à
m onum ents anciens inexpliqués, dans la région de Boston? l’intérieu r des te rre s, il fut très étonné
Les recherches systém atiques sur la civilisation des Vikings de re n c o n tre r une civilisation extrê­
a apporté la certitude que ces conquérants intrépides avaient m em ent développée et raffinée. D ans les
tem ples, il déco u v rit des statu es repré­
atteint la côte orientale de l’A m érique du N ord dès le xc sen ta n t un dieu blanc. Les A ztèques lui
siècle, c ’est-à-dire cinq siècles avant Colom b, et s’étaient a p p rire n t que ce dieu blanc était venu
installés au G roenland ♦ . Afin de ne pas avoir à m odifier les jad is leur a p p o rte r de bonnes lois et leur
enseigner des te c h n iq u es utiles... Lois et
m anuels d ’histoire, il fut adm is que leur découverte fortuite, te c h n iq u es en usage sur le p o u rto u r du
due aux tem pêtes qui avaient dérouté les bateaux, n’avait pas bassin m éditérranéen.
eu de suite. Sans doute la légende de C hristophe Colom b en P our la prem ière fois, la thèse de Loüis
était-elle un peu ternie. Il n’avait pas apprivoisé une vierge K ervran restitue à c e tte « légende de
l’hom m e blanc » sa v a le u r de réalité.
pure, mais seulem ent une fem m e innocente qui avait été violée
dans son som m eil. Incident de peu de portée puisqu’elle n ’avait
gardé de ce rapt de brigands aucun souvenir et q u ’il avait
appartenu à l’E spagne de lui révéler la civilisation.
L’enseignem ent classique est une longue tradition, transm ise
dans les écoles, de génération en génération de professeurs.
Il supporte difficilem ent les retouches. P ar contre, sous la
pression des faits, l’édifice to u t en tier s’écroule parfois. N otre
époque de renaissance voit se m ultiplier les entreprises de
dém olition et de rénovation. N ous avons nous-m êm e entam é
la chimie classique de Lavoisier, rem ettan t en question des
aspects qui paraissaient acquis de la biologie, de la m édecine,
de la géologie et de l’atom ism e \ Les sciences naturelles ne
sont pas les seules à se scléroser ou à évoluer; les sciences
hum aines connaissent les mêmes revirem ents. Les fouilles
archéologiques de Schliem ann n’ont-elles pas transform é en
réalité la légende de T roie? La découverte des m anuscrits
de la m er M orte a bouleversé notre vision des civilisations
Cortez: les Celtes étaient venus
préchrétiennes. De la même façon, des dossiers, dans lesquels pour prêcher, il arrivait pour piller.
se sont accum ulés les docum ents sur les relations Europe- (P h o to G irau d o n )
A m érique avant C olom b, m onte une «grande clam eur de
silence», pour em prunter l’expression imagée de C harles F o r t2. ♦ le G roenland
Des récits, des cartes, des vestiges, ressortent des « coïncidences
exagérées», propres à renverser nos connaissances historiques. Vient de « g reen land », qui veut dire
« v e rt pays». C ette région é tait à
U ne conjuration d ’élém ents sem ble dém ontrer que le continent l’époque fertile e t accu e illa n te . P our
am éricain était connu près de mille ans avant le voyage de expliquer les m odifications clim ato-
l’envoyé spécial d ’Isabelle de Castille, que les liaisons entre logiques, il fau d rait e n tre r dans des
considérations dépassant le c ad re de
l’E urope et l’A m érique étaient fréquentes et organisées. Seule c e tte étude.
la publicité dont C hristophe Colom b a entouré ses expéditions
a im pressionné l’H istoire et les historiens, leur do nnant une

1. V oir d an s P lanète 4, page 59: M atière vivante et transm utation, p a r Louis K ervran.
2. Louis Pauw els et J a c q u e s B erg ier, le M atin des M agiciens, p. 156.

Les bretons auraient découvert l'Am érique


préém inence q u ’elles n’avaient nullem ent. L’Espagne arm ait ♦ à son autre rive
ses navires dans un esprit de conquête et de com m erce. Il
O n tro u v e, p a r exem ple, des indications
fallait am eu ter la curiosité des cours et des m archands de sur la d urée des traversées d ans le
L ’E urope p o u r que l’entreprise fût profitable. D ans les brum es L a n d n a m a b o k , « le Livre de la nais­
des petits ports de B retagne et d ’Irlande, des capitaines ne sance d e l’Islande », d o n t la prem ière
tra n scrip tio n écrite d a te du xne siècle.
s’en tran sm ettaien t pas moins, depuis plusieurs centaines A vec « b o n vent p a rta n t» , il fallait
d’années, les cartes des vents et des courants qui perm ettaien t cinq jo u rs p o u r aller d ’Irlan d e en
de franchir l’A tlantique et d ’ab o rd e r en moins de trois sem aines Islande, sept jo u rs p o u r aller d e B ergen
à son autre rive ♦ . Le secret et le silence étaient leur règle, (p o rt d e N orvège) à R eykjavik (p o rt
d ’Islande). L a s a g a d ’A ri M arson précise
co n traire à celle du navigateur génois, car l’essentiel pour eux q u ’i) fallait six sem aines p o u r aller
était de préserver leur m aîtrise de la mer. Sans doute C hristophe d ’Islande en A m érique e t trois sem aines
Colom b ignorait-il, en dépit de ses enquêtes insistantes auprès seulem ent p o u r le re to u r en utilisant les
c o u ra n ts d u G u lf Stream .
des m arins bretons, où il to u ch erait réellem ent te rre en voguant
vers l’O uest; le capitaine de la Santa M aria, Juan de la Cosa,
le savait avec précision. A u trem en t averti de la cosm ographie ♦ les navires en p artan ce
que le ch ef de l’expédition, il ne s’est pas trom pé dans ses vers l’ouest
relevés et ses calculs. Il a toujours su que le sol où il avait mis
pied n’était pas les Indes. Il était, sans nul doute, du nom bre C es re nseignem ents sont rap p o rtés avec
des initiés pour lesquels l’A tlantique n’était pas l’inconnu précision d ans les « M ém o ire s» laissés
p a r le fils de C hristo p h e C olom b. N ous y
effrayant. ap p ren o n s même q u ’à la suite de
D epuis la fin du XIX ' siècle, une ab ondante littérature a été copieuses libations le n a v ig a teu r gén.ois
consacrée à la période am éricaine des Vikings, qui débute p arv in t à so u tire r de précieuses indi­
c ations au p a tro n d e navire C oatelem ,
avant l’an 1000. C ertains m anuels scolaires com m encent même de l’île d e B réhat, h abitué des c ô te s du
à faire allusion à cette partie de l’H istoire restée cachée C an ad a. C ’est une des fuites, com m e on
p en d an t près d ’un m illénaire. L’analyse des docum ents n’a pas dit en term e d ’espionnage, d ont bénéficia
été poussée très loin, ca r elle aurait révélé une présence l’expédition frétée p a r Isabelle de
C astille.
n ettem en t antérieure aux randonnées des conquérants du N ord
de l’E urope: celle des C eltes '.
C hristophe Colom b n ’a pas enquêté p ar erreu r en B retagne, ♦ de l’autre côté de l’Océan
au lieu d ’aller quérir des renseignem ents en Norvège. Les
routes m aritim es vers l’O uest étaient b eaucoup mieux connues L’histoire sem ble p ré sen te r un hiatus du
m ilieu du x ir au m ilieu du xm i siècle,
des C eltes que des Vikings, et depuis b eaucoup plus longtem ps. p e n d an t lequel les relations E urope-
C hristophe Colom b devait en être averti puisqu’il ne s’est pas A m érique ont cessé. Elles re p rire n t au
co n ten té de déam buler dans les ports en interrogeant les m arins xivc siècle, m ais sous une form e nouvelle:
les navires a llaient p ê ch e r au large des
à quai. Il essaya de suivre les navires en p arta n ce vers l’O uest ♦ . c ôtes de T e rre-N eu v e e t du G roenland,
Les prem ières fois, ceux-ci le sem èrent aisém ent. Au cours mais il n ’y avait plus d ’im p lantation en
d ’une ten tative où C olom b fut plus heureux, les navires bretons A m érique. C ’est sur les pro d u its de la
préférèrent rebrousser chem in... puis lever l’ancre à l’im pro- pêche que p o rte la c h a rte du roi de
F rance.
viste. C inquante ans avant le départ de la Santa M aria, de
Palos, une charte du roi de F rance octroyait à l’abbaye de
K érity, près de Paim pol, le droit de percevoir une dîm e sur
tous les produits débarqués en provenance de la m er et des
pays situés de l’autre côté de l’O céan ♦ .

1. N ous ap p e lo n s C e lte s les G a llois, les Irla n d ais et les B re to n s, c 'e st-à -d ire les peu p les
b o rd a n ts la m er C e ltiq u e .

Les civilisations disparues


Les Vikings m entionnent eux-m êm es la présence celte sur le ♦ les sagas
continent am éricain. Ces allusions se tro u v en t en grand
Les p rincipales et les plus anciennes
nom bre dans leurs sagas, c ’est-à-dire leurs récits de famille sagas sont conservées à C open h ag u e. Le
rap p o rtan t les hauts faits des ancêtres. Ces archives des chefs « F la te h ja rb o k » qui tra ite su rto u t des
vikings ont été transcrites vers 1180; et ce sont ces docum ents fam illes d ’Islande est conservé à la
écrits qui sont parvenus ju sq u ’à nous, ap p o rtan t la preuve que B ibliothèque royale; le « H a u k sb o k »
qui tra ite des fam illes du G ro e n la n d se
le voyage aller-retour E urope du N ord-A m érique du N ord était trouve à la B ibliothèque A rnam agnean.
fréquem m ent organisé. Ces sagas ♦ étaient, elles, sans doute
transm ises oralem ent depuis deux siècles lorsqu’elles furent
fixées sur parchem in. C ela dim inue-t-il leur portée? N otre
civilisation livresque éprouve une profonde méfiance à l’égard
de la tradition orale. Les narrateu rs successifs sont suspectés
d ’avoir déform é ou enjolivé leurs récits. Ne prête-t-elle pas
ainsi aux A nciens ses propres défauts? En réalité, un peuple
sans écriture, dont la pensée et l’histoire circulent dans le tem ps
de bouche à oreille, ne doit-il pas m ontrer un respect sour­
cilleux pour les textes qui tran sp o rten t l’intégralité de son
patrim oine culturel? Le narrateu r, qui se laissait em p o rter ou
d ont la m ém oire fléchissait, devait être aussitôt repris et corrigé
p ar un voisin vigilant. La parole donnée n’avait-elle pas la
force de nos contrats signés? et nul n’aurait songé à s’y sous­
traire. D es déform ations peuvent, dans ces conditions, inter­
venir sur un m illénaire; sur deux cents ans, qui supposent
seulem ent trois ou q u atre interm édiaires entre le prem ier
qui a vécu les faits et le dernier qui les a transcrits, la vérité
n’a pu subir que de m inim es altérations. Christophe Colomb: il savait quoi dire.
La p lupart des connaissances acquises à cette époque étaient
transm ises oralem ent, et certaines n ’auraient pu être retouchées
Juan de La Cosa: il savait quoi fa ire .
sans que de graves incidents s’ensuivent. Où les marins
archivaient-ils leur science, sinon dans leur m ém oire? Des
découvertes récentes m ontrent q u ’il existait des cartes dans
les tem ps très anciens; les cartes de Piri Reis, de T hordsten
ou de Z eno n’ont pas encore révélé tous leurs mystères aux
c h a rtiste s1. Elles décrivaient les contours des continents et
la topographie intérieure. M ais la direction des vents? Les
points de renco n tre des courants m aritim es? Les saisons favo­
rables à la navigation? Le com portem ent à ad o p ter dans les
tem pêtes? Les lieux où celles-ci dépalaient les navires? Ces
renseignem ents, égalem ent précieux, ap p a rten aien t à la tra ­
dition orale. La fantaisie des m essagers ne pouvait s’en am user.
Nos ancêtres lointains avaient sans aucun doute à l’égard du
verbe l’attitude déférente que nous réservons aux écrits. Ainsi
s’explique que Colom b soit rentré bredouille de son voyage
en B retagne. Les cartes auraient-elles contenu l’ensem ble des

1. P lanète a b o rd e ra ce p ro b lèm e d an s un p ro c h a in n u m éro .

48 Les bretons auraient découvert l'Am érique


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/) Mort h Salem , dans le New H am pshire ( U .S.A.),


on s'interroge sur ces grottes mystérieuses.
A Clochan (Irlande), on sait q u ’il s ’agit
d'une retraite monastique du vr siècle. ( Cliché
du haut).
Pour la première fois..
des monuments celtes et américains comparés
Les archéologues américains
ignorent l ’origine de la tour de New port.
Or il s ’agit d un m onum ent identique au sanctuaire
des moines de L a n le ff ( C ôtes-du-Nord). tx’ siècle.
indications nécessaires à la navigation dans l’A tlantique, q u ’il ♦ la présence celte
les aurait trouvées. F ace à l’étranger qui n’ap p arten ait en A m érique
pas à la profession, les capitaines bretons ont gardé bouche
N ous em ployons to ujours le term e
close. A m érique p o u r faciliter la c o m p ré ­
Les sagas qui nous sont parvenues, q u ’elles soient d ’origines hension du lecteu r. Selon les époques
norvégienne, groenlandaise ou islandaise, form ent un ensem ble et les civilisations, le c o n tin e n t am é­
suffisam m ent hom ogène p o u r que notre approche du rôle de la ricain était en réalité appelé M arkland,
V inland, A lbanie, Pays des H om m es
tradition orale soit solidem ent étayée. Elles ap p o rten t des blancs, etc.
renseignem ents qui révolutionnent l’H istoire. D ans les quatre-
vingts sagas que nous connaissons, il est, en effet, m aintes fois
fait allusion à la présence celte en A m érique ♦ . C haque ♦ un hom m e barbu
notation considérée separem ent peut ne pas reten ir l’atten tio n ;
lorsqu’elles sont toutes rassem blées et confrontées, elles cons­ Les peuples d ’A m érique éta ien t n a tu ­
titu en t un faisceau im pressionnant de preuves. D ans une brève rellem ent im berbes; ils se faisaient de
plus ra ser le crâne. C ortez e t ses
étude, il est m alheureusem ent impossible de les analyser une com pagnons firent la même rem arque
à une; il faut se b orner à l’essentiel. que les Vikings en d é couvrant
La saga la plus ancienne est celle d ’A ri M arson. Ce m arin, l’A m érique cen tra le: au milieu des
parti d ’Islande en 983, après la conquête de l’île p ar les Vikings, visages m ongoliques, un hom m e blanc
et barbu intriguait.
est déporté p ar une tem pête ju sq u ’à une côte inconnue, où des
blancs qui p arlent le gaël le recueillent et le baptisent de force
dans la religion catholique. V ingt-cinq ans plus tard , le noble
♦ l’invasion païenne des Vikings
islandais K arlsefni et sa fem m e, qui, à la dem ande de celle-ci,
accom plissent leur voyage de noces en A m érique, se h eu rten t Vers 840, les Vikings é ta ien t installés sur
à des indigènes qui ont à leur tête des Celtes, dont « une femm e la m oitié de l’Irlande. D ans le même
aux cheveux clairs retenus sur le front par un bandeau, et à la tem ps, l'É cosse était envahie. Ils
d o m in aien t égalem ent la B retagne et
peau très pâle». Elle s’adresse en celte à la jeu n e épouse pour co m m e n ça ie n t à p é n étre r su r le
lui p arle r de l’enfant que celle-ci vient de m ettre au m onde. c o n tin e n t: le u r p rem ier assaut donné
En 1013, K arselfni, longeant la côte de la N ouvelle-Écosse à Paris da te de 845. C ette m arche allait
les m en er ju s q u ’en A llem agne e t même
après avoir renoncé à s’installer sur le contin en t aux p o p u ­ en Russie.
lations hostiles, aperçoit — alors que les indigènes sont rasés —,
en touré de deux fem m es et de deux enfants, un hom m e
barbu ♦ . Il accoste; les adultes ont disparu, mais les enfants,
surpris ou curieux, sont capturés et ram enés au G roenland
d ’abord, puis en N orvège, com m e tém oins du co n tac t avec le
co n tinent am éricain. L orsqu’ils savent parler la langue des
Vikings, ces enfants raco n ten t que certains jou rs «leurs»
p arents blancs, en costum es clairs, se groupaient en défilés
avec à leur tête des hom m es vêtus de blanc, ch an tan t fort,
tandis que d ’autres portaien t de grandes étoffes de couleurs
vives au b out de longues perches.
Q uels étaient ces hom m es blancs? D es prêtres celtes et leurs
ouailles, sans nul doute, revêtus de surplis et ch an tan t des
cantiques derrière des bannières religieuses. Les rites et le
cérém onial, auxquels en tous lieux et en tous tem ps les foules
sont toujours sensibles, avaient frappé l’im agination des
enfants capturés p ar K arlsefni. Les C eltes avaient fui l’Irlande

Les bretons auraient découvert l'Am érique


avant l’invasion païenne des Vikings ♦ . Chassés par ces ♦ de précieux recoupem ents
égorgeurs de prêtres, pilleurs d ’églises, d estru cteu rs d ’abbayes,
Les archives v aticanes ont c e rta in e m e n t
ils s’étaient réfugiés sur le continent am éricain connu depuis de nom breux sec re ts à révéler e n co re
longtem ps. Les historiens se sont étonnés de ce que les Vikings sur le sujet qui nous intéresse, c a r elles
se soient installés en Islande et au G roenland et n’aient fait sont d ’accès difficile. C ep e n d a n t, nous y
que de brèves incursions sur le contin en t am éricain au niveau avons déjà relevé diverses indications:
les nom s de dix-sept évêques du
de ce qui est devenu les É tats-U nis. Ils en ont conclu que seules G ro e n la n d , les co m p tes qui sont en
les tem pêtes avaient conduit m alencontreusem ent quelques ordre à p a rtir du x n r siècle sur la dîm e
navires perdus vers la côte orientale de l’A tlantique, et que payée p a r les chrétiens g roenlandais, les
bulles o rd o n n a n t au roi de N orvège
les naufragés n’avaient eu q u ’une hâte: ren trer à bon port. l’organisation d ’expéditions vers l'O uest.
Une étude appronfondie des sagas m ontre que plusieurs te n ta ­
tives d ’im plantation sur le continent furent risquées en vain.
Les Celtes s’étaient mis à la tête des indigènes; il leur
im portait avant to u t de repousser les pilleurs et les ravageurs
de leur prem ière patrie. Les sagas des Vikings m entionnent des
contacts sporadiques avec les Celtes im plantés en A m érique
de 983 à 1029, soit p endant quarante-deux ans. Le noble Leif
y séjourne un hiver avec trente-cinq hom m es, de 1003 à 1004. Quand les Vikings aperçurent parmi
Son frère, T horvald, explore la région de l’O uest vers 1006, les Indiens imberbes des hommes barbus,
mais est tué dans un com bat. En 1014, une tentative épico- il s ’agissait probablement des Celtes.
com ique se term ine com m e les précédentes: devant l’insuccès
des hom m es, la sœ ur de Leif, violente et dépravée, m onte
une expédition com posée essentiellem ent de fem m es. Elle
se solde égalem ent p ar un échec après des com bats sanglants.
Les C eltes qui se trouvaient en A m érique au m om ent de ces
incursions vikings devaient y être à dem eure depuis longtem ps.
Au cours du ixc siècle, les pirates norvégiens ont occupé tous
les ports d ’Irlande et se sont installés peu après au relais néces­
saire que constitue l’Islande. Aux dates des événem ents
rapportés p ar les sagas, le voyage des C eltes d ’E urope vers
l’A m érique était impossible depuis un siècle et dem i. Les Celtes
rencontrés p ar Leif, T horvald, K arselfni et les autres chefs
d ’expédition se trouvaient depuis plusieurs générations en
A m érique. Com m e ils n’étaient vraisem blablem ent pas très
nom breux et qu ’aucun apport de sang neuf ne se faisait plus,
ils ont dû peu à peu se fondre dans les peuplades indigènes
dont ils avaient pris la tête.
Les sagas ne constituent pas les seules sources d ’inform ation
sur l’A m érique précolom bienne; les archives vaticanes p e r­
m etten t de précieux recoupem ents ♦ . L’Église ne pouvait
se désintéresser des chrétiens installés sur les terres de l’autre
bord de l’A tlantique, ne serait-ce que pour leur rappeler q u ’ils
étaient redevables du d enier du culte. L’autorité du pape a
été lente à s’établir sur l’ensem ble de la chrétienté mais, dès
1026, In n o cent III procède à la nom ination d ’un archevêque
p o u r la N orvège, l’Islande et le G roenland, et se plaint que

Les civilisations disparues


le d en ier est payé trop irrégulièrem ent à S aint-P ierre. Plusieurs ♦ les chrétiens disparus
expéditions sont m ontées p o u r aller réclam er la dîm e aux
Il a fallu a tte n d re 1921 p o u r que le
7 000 Vikings installés au G roenland et convertis au chris­ m ystère s’éclaire: l’archéologue Paul
tianism e. En 1354, le pape In n o cen t IV je tte un cri d ’alarm e: N o rdlund re tro u v e au G ro e n la n d un
depuis douze ans, le G roenland n ’a pas envoyé une seule cim etière; l’e xam en des sq u ele tte s révèle
fourrure ni une seule défense de m orse à Saint-Pierre. Sommé des tra c e s d e dégénérescence; le bassin
des fem m es s’était rétréci, les rendant
p a rle pape, le roi de N orvège prépare une nouvelle expédition. stériles. Il sem ble p ro b a b le que la d isp a ­
Elle nous intéresse plus que les prem ières, car les envoyés rition de la paroisse gro en lan d aise, qui
spéciaux du roi et du pape ne se c o n ten te n t pas cette fois-ci inquiéta R om e, soit due à la p e ste noire
d ’aller au G roenland; ils poussent ju sq u ’au contin en t am éricain. qui sévissait à l’é ta t endém ique en
E urope à c e tte époque. A u nom bre des
Le V atican apporte ainsi la preuve que les m arins possédaient sq u elettes, on identifia celui d ’un évêque:
dès le xiiic siècle la parfaite m aîtrise de l’A tlantique et il p o rta it l’a n n e a u épiscopal e t sa crosse
connaissaient l’existence d ’un continent au-delà de l’Islande. gisait à ses côtés. Si, d ans le u r incursion
sur le co n tin e n t, les envoyés du roi de
Q uand l’expédition accoste au G roenland, elle découvre des N orvège ne re n c o n tre n t pas d e C eltes,
m aisons et des étables intactes, mais aucune trace des c ’est v raisem blablem ent que ceux-ci
chrétiens. Supposant que la population est partie vers des é taien t égalem ent décim és.
régions plus clém entes, elle reprend la m er et aborde le
co n tin en t am éricain dans la région de l’actuelle ville de Boston.
Elle ne trouve toujours pas trac e des ouailles vikings. Alors, ♦ les caractères runiques
les navires longent la côte vers le nord et pénètrent dans la R unique = m ystérieux; les c arac tè re s
baie d ’H udson. Les archives rap p o rten t que l’expédition installe runiques sont des c arac tè re s m agiques
son cam p près de l’em bouchure de la rivière N elson. Un groupe connus de quelques initiés seulem ent.
Souvent on identifie run iq u e e t Scandi­
p art à la pêche en laissant le cam p em en t sous la surveillance nave. O r, le te rm e est appliqué à tous les
de dix hom m es. Ceux-ci sont m assacrés, découvrent les c arac tè re s dem eurés m ystérieux e t il y
pêcheurs à leur retour, et il faut ren fo rcer la garde p o u r en a d o n c de diverses origines.
éviter de nouvelles surprises. Vingt hom m es resten t à te rre;
tren te rem o n ten t la rivière N elson à bord de canots. Ils
traversent le lac W innipeg et co ntinuent vers le sud. Ils
s’arrêten t à quatorze jo u rs de m arche des bateaux de l’expé­
dition, au nord-ouest des G rands Lacs. Ils n ’ont toujours pas
ap erçu les chrétiens disparus ♦ .
La mission décide, huit ans après son départ, de ren trer en
N orvège, mais elle veut laisser une trac e de son passage:
sur une p ierre plane qui fait p artie d ’un ensem ble de rochers,
elle grave une inscription en caractères runiques ♦ . Les
m arins ren tren t à leur po rt de départ en 1362 et font leur
rap p o rt à U rbain VII qui est, entre-tem ps, m onté sur le trô n e
de saint P ierre.
Ainsi, l’A m érique du N ord, à p artir de la région de N ew York
et de Boston, ju sq u ’aux G rands Lacs et la baie d ’H udson, est
repérée p a r des Scandinaves, pour le com pte de la cour de
N orvège com m e p o u r celui du V atican. La géographie en
est connue dans ses détails. O n sait où se trouven t les cours
d ’eau et les m ontagnes. On aborde à coup sûr au continent
am éricain. D es rapports écrits et détaillés existent cent tren te
ans avant le voyage de C hristophe Colom b. Il ne s’agit plus

Les bretons auraient découvert l'Am érique


de récits transm is avec deux siècles de retard mais du journal ♦ on ne sut jam ais
de bord, p o u r ainsi dire, des m em bres de l’expédition organisée ce q u ’il devint
par le pape et le ro'i de Norvège.
U n g ra n d no m b re des d o c u m e n ts o n t dû
Les archives rom aines, si elles s’inquiètent d ’une façon géné­ être d étru its d ans l’in cendie de la c ath é ­
rale, et à plusieurs reprises, du sort des chrétiens -d’Islande d ra le d ’Islande en 1630. C eux qui
e t du G ro en land, ne font p ar co n tre nullem ent m ention des d e m e u re n t, c e p e n d a n t, c o rro b o re n t les
archives vatican es: nom inations
C eltes installés en A m érique. Ce silence p eu t s’expliquer, d ’évêques, expéditions, excom m uni­
pensons-nous, p a r le fait que leur im plantation était nettem en t cations en 1274 des G ro e n la n d ais qui
antérieure à la suprém atie vaticane et que leur organisation refusent de p a y er la dîm e.
religieuse n ’était pas calquée sur celle de l’Église rom aine;
elle gravitait au to u r du m onastère. A ucun évêque n ’était nom m é
et aucun archevêque reconnu; la seule autorité acceptée était ♦ la colonie celte
l’abbé, le c h e f de l’abbaye. Les C eltes d ’A m érique n’ont pu D es présom ptions linguistiques té ­
que suivre l’exem ple de ceux d ’E urope; ce n ’est q u ’au milieu m oignent égalem ent en fav eu r de la
du.IX' siècle que l’Église b retonne s’organise sur les mêmes présence celte au C a n a d a e t aux É tats-
Unis. L a m aison qui se dit « ty » en
bases que l’Église franque; c’est seulem ent en 1199 q u ’elle
gallois e t « ti » en b re to n m o d ern e était
accep te l’intégration et renonce à son archevêché autonom e. a ppelé « te a » ch ez les D ak o tas, « tith »
C ep en d an t, on trouve dans les docum ents religieux nordiques chez les Y anktons, « tee » chez les
quelques élém ents p rouvant que la p ap a u té s’est intéressée O sages, « tiah » ch ez les Q uappes.
Jac q u e s C a rtie r a re tro u v é au C an a d a
un m om ent aux chrétiens d ’A m érique: c ’est ainsi que l’évêque des c o n stru ctio n s identiques à celles
Jon s’em barque en Islande à d estination du contin en t am éricain des C eltes de B retag n e, ainsi q u ’il
en 1054; il fut pris et m assacré p a r les indigènes. Un autre l’a rapporté.
évêque, Eric G nupson, p artit du D an em ark un dem i-siècle plus Q u a n t à l’os, c ’est A sk o m , a sk o u m en
b reto n e t o k ann chez les C re e, achigun
tard p o u r la m ême destination; on ne sut jam ais ce q u ’il (D elaw are), ochgun (M ohican), askunia
d e v in t# . (M ilicite), uskon (M icm ac), uskan
Dès le vil' siècle, au m om ent ou les pirates du nord de l’E urope (N arraganset).
O n p o u rra it c ite r ainsi une c en ta in e de
attaq u aien t l’Irlande et la B retagne, la région de B oston était m ots q ui c o n stitu en t des présom ptions.
un cen tre m onastique im portant. O utre les m oines célibataires,
des prêtres s’étaient installés avec leur fam ille, p erm e tta n t de
se ren o u v eler à la colonie celte ♦ . Le célibat du clergé ne fut
im posé que p a r H ildebrand, quand il devint pape sous le nom
de G régoire VII, en 1073. L’im plantation ne s’est pas faite
p ar hasard au to u r de Boston. La m er a im posé cette région,
les lois profondém ent com prises de la m er. Elle offre l’avan ­
tage capital, reconnu p a r les prem iers m arins celtes qui avaient
été dépalés p ar les tem pêtes, de présenter là, au to u r du cap
Cod, le carrefo u r des routes naturelles, rapides et directes,
vers l’Irlande, la M anche, la B retagne; de m ai à octobre,
p en d an t to u te la période de navigation, les vents y soufflent
favorablem ent. C ette zone côtière est égalem ent un point
d ’arrivée naturel. Sans que les capitaines le veuillent, les
bateaux partis d ’E urope viennent y accoster. Les Vikings en
firent l’expérience après les C eltes, sclérosant d ’ailleurs
l’im plantation européenne p arce q u ’ils b arraien t désorm ais
le passage.
La m aîtrise de la m er ne se lim ite pas à la connaissance des

Les civilisations disparues


récifs, des îlots et des continents. Elle dépasse la banale ca rto ­
graphie. Elle tient surtout à la science des courants, des vents.
A quelle époque portent-ils les navires? A p artir de quel point
de î’O céan? Vers où? Les voiliers des A nciens étaient com pa­
rables aux vaisseaux cosm iques que les savants m odernes
m ettent en orbite. Le capitaine qui q uittait un port d ’Irlande ou
de B retagne com m ençait par placer ses bateaux sur un des
courants perm anents, d ’eau ou d ’air, qui brassent la mer. Les
.navires venaient s’inscrire, m odestes particules, dans le sein des
forces im m enses qui gouvernent la planète, com m e les
vaisseaux cosm iques s’inscrivent dans les lois générales de la
gravitation. Le parallèle ♦ en tre l’aventure des prem iers
M aquette de la Santa Maria (ci-dessus)
conquérants des m ers et les conquérants du cosm os peut au Musée de la Marine de Paris
d ’ailleurs être poussé plus avant. Les cosm onautes qui explo­ et sa reconstitution (ci-dessous)
rero nt dem ain Vénus ou une autre planète du système solaire, dans le port de Barcelone. (V iollet.)
après-dem ain la région d ’A lpha du C entaure, ne devront-ils pas
avoir retrouvé les vertus des navigateurs celtes? Q u’y avait-il
de l’autre côté de l’O céan? Q u’y a-t-il de l’au tre côté du
cosmos? Les questions se ressem blent, et le courage nécessaire
pour y tro u v er la réponse. L’océan était plus mystérieux à l’o ri­
gine que ne p eut l’être l’éther. Les prem iers conquérants du
début de notre ère qui accostèrent le continent am éricain
ignoraient qui les accueillerait. D es m onstres? D es hom m es?
Ou le néant? Les poignées de pionniers qui rem ontaien t péni­
blem ent les rivières, dans le silence im pressionnant des natures
vierges, à la rech erch e de l’hom m e blanc hypothétique, sont
les sem blables des G agarine et des Shepard. Les capitaines qui
organisaient les expéditions devaient com pter par décennies,
nous l’avons vu. Pour com bien de tem ps les prem iers explo­
rateu rs d ’A lpha du C entaure devront-ils s’a rrac h er au système
solaire? Le tem ps des villes, d ’après lequel nous calculons, est le
tem ps artificiel des horloges. A deux mille ans de distance, des
♦ le parallèle
hom m es se préparent à vivre selon les rythm es am ples de la
n ature. Q ue restera-t-il dans deux millénaires du prem ier Il ne s’agissait pas de flottes innom ­
passage de l’hom m e sur un autre m onde? Une m odeste pierre brables, b ra v a n t m arées et tem pêtes,
m ais de poignées de quelques hom m es,
gravée sur laquelle les savants s’interrogeront? Un fétu dans une serrés sur un navire, et qui savaient
im m ensité: ce qui dem eure de la présence des C eltes en adm irab lem en t se glisser dans les
A m érique au début de notre ère. c o u ran ts et les vents.
Les sagas ne sont en effet pas les seuls élém ents p erm e tta n t de
croire à la présence des C eltes en A m érique. Leurs indications
sont corroborées p ar des traces arch itectu rales; et il est
frap pant de noter que précisém ent les seuls m onum ents
retrouvés sont situés dans les régions m entionnées par la tra ­
dition viking.
A N ew port, dans la région de B oston, une to u r ne cesse depuis
des siècles d ’intriguer les archéologues. D ans « T he last

56 Les bretons auraient découvert l'Am érique


discovery », l’archéologue am éricain F rederick Pohl en parle en
ces term es: « Un des rôles que la to u r de N ew port sem ble avoir
été destinée à rem plir, d ’après sa structure, c ’est celui de fo rte­
resse. Le seul accès aux étages supérieurs était constitué par une
porte dont le seuil est à environ quatre m ètres cinquante du sol,
et à laquelle on ne pouvait accéder de l’extérieur qu ’au moyen
d ’une échelle facile à rem o n ter avec une corde. » C ette descrip­
tion peut être rapprochée d ’un texte de G érard Lavallée:
« Ces tours furent sans doute des ouvrages m ilitaires qui ap p a­
raissent dans les cités du ixc siècle, époque des prem iers raids
norm ands: tours de guet où l’on sonne l’alarm e, et de défense
passive où l’on se réfugie grâce à l’échelle m obile, car il n’y a
jam ais de porte, mais une fenêtre haute, à cinq m ètres du sol.»
C ette seconde description ne s’applique pas à la tour de
N ew port, mais à la to u r de Clonm acnois, située en Irlande.
Il s’agit d ’un ouvrage celte authentique et reconnu com m e tel.
La to u r am éricaine est unique ♦ . En E urope, elle existe en série.
N ous avons nous-m êm e réalisé le rapprochem ent entre la to u r
de N ew port et la to u r celtique de L anleff qui se trouve dans les
C ôtes-du-N ord. Les docum ents photographiques n’évoquent
plus, dans ce cas particulier, une simple concordance, mais une
réelle sim ilitude. La to u r de N ew port est plus petite, d ’environ
un tiers, que le tem ple de Lanleff, mais l’épaisseur des murs
— 3 pieds — est la même; les arches sont soignées; l’assem ­
blage des pierres est fait, dans les deux cas, par un cim ent de
sable, de coquillages calcaires et d ’argile calcinée; la porte
surélevée est très étroite et évasée vers l’extérieur. A lors que le
tem ple de L anleff est l’œ uvre d ’un arc h itecte habile, la cons­
truction de N ew port apparaît com m e une copie réalisée par des
am ateurs, m oines et indigènes; les arcades surtout sont plus
La tour de Clonmacnois (Irlande).
grossières.
Le m onum ent de Lanleff, qui date de 860 environ et finit par
être rattach é à l’abbaye de Lehon, était un prieuré de m oines;
le cloître se trouvait au rez-de-chaussée; en cas de m enace,
les religieux se réfugiaient dans la partie supérieure. Ce type
d ’église ronde ne fut plus réalisé en B retagne à partir du début
du xv siècle. L ’arch itectu re avait définitivem ent évolué. La to u r ♦ la to u r am éricaine est unique
de N ew port n’a pu être réalisée que sur le conseil de moines La to u r de N ew p o rt a longtem ps été
ayant quitté l’E urope plus tôt. Un autre élém ent renforce cette c o n fo n d u e avec un m oulin à vent, sous
suggestion sur l’origine des bâtisseurs de N ew port: en 918, une prétex te q u ’un pro p riétaire écrit en 1677
dans son te stam e n t q u ’il « v eut être
réunion des délégués des diverses abbayes bretonnes a lieu à e n te rré près de son m oulin ». U ne a n a ­
L ehon (à quelques kilom ètres du prieuré de Lanleff). Il s’agit, lyse serrée m ontre q u ’un m oulin avait été
devant les m enaces des invasions vikings, d ’étudier les dispo­ édifié à un certa in m om ent m ais q u ’il
sitions à prendre pour se replier à l’intérieur de la G aule et fut renversé à la p rem ière tem pête
alors que la to u r, b e au c o u p plus
m ettre à l’abri les reliques et les trésors. Un texte rapporte que an cien n e e t plus solide, est restée
les m oines de Lehon préférèrent s’en aller p ar bateaux et prirent debout.

Les civilisations disparues


la m er. N ’est-ce pas, ainsi signalée, la dernière grande fournée ♦ des sanctuaires bretons
qui alla au «P ays des hom m es blancs» avant que les conqué­
Les N o rd iq u es a ssem blaient les pierres
rants norm ands ne ravagent la B retagne et ne b arren t la route sans m o rtier. L a tec h n iq u e du sable
m a ritim e. coquille (sable, argile et coquillages
Les sagas rap p o rten t que les Vikings ap p a ru re n t dans la région broyés) utilisée dans la to u r d e
N ew port est spécifiquem ent celtique.
de N ew port, voisine du cam p de Leif, en 1003 et 1004. C ette A rc h éologiquem ent, le p rie u ré de
incursion fut suivie de la reconnaissance de T horvald, frère de N ew p o rt est n e tte m e n t c eltique.
Leif, en 1005-1006, de la tentative d ’im plantation de K arselfni
p en dant trois ans, de 1010 à 1013, puis du raid de Freydis, sœ ur
de Leif, en 1014-1015. D e toutes les expéditions organisées à ♦ la B retagne
c ette époque, les récits qui les pérénisaient ne sont pas for­
cém ent parvenus ju sq u ’à nous. Ceux que nous avons nous A N o rth Salem , il s’agit d ’une tab le g ra ­
ap p ren n en t que les com bats furent rudes. Les C eltes, alliés aux nitique à peu près re c ta n g u laire, d e trois
m ètres d e long sur deux d e large,
indigènes, d u ren t ju g e r p ru d en t de construire cette to u r com m e re p o san t sur q u a tre pieds. Son poids est
l’avaient fait leurs prédécesseurs en B retagne dans des circons­ estim é à q u a tre to n n es e t dem ie. Elle
tan ces analogues. L’édifice de N ew port p erm e tta it de surveiller c o m p o rte , com m e les ta b le s b reto n n es
to u t le passage vers l’O uest, de l’em bouchure de l’H udson à qui servaient au sacrifice d u m outon,
u n e rigole d ’éco u lem en t de cinq c en ti­
l’actuelle N ew Y ork. C ertains auteurs attrib u en t sa cons­ m ètres d e pro fo n d eu r. Elle voisine avec
tru ctio n aux Vikings. C ette e rreu r s’explique p ar le fait q u ’on un édifice éboulé qui sem ble a voir été
ignorait la présence des C eltes en A m érique avant le IX ' siècle. en p a rtie so u terrain . C ’est une sorte
d ’o ra to ire avec tra n s e p t e t une niche
R ien dans son arc h itectu re ne rappelle les constructions norvé­ fo rm an t autel. Le d épliant qui invite
giennes, alors que tout, du soubassem ent à la po rte surélevée, actu elle m e n t à la visite — 45 m inutes
le rap p ro ch e des sanctuaires b retons ♦ . avec 36 p o ints d ’intérêt! — est illustré
C ette to u r n’est pas le seul m onum ent à poser des problèm es p a r un sacrifice de bouc à l’âge de
bronze (sic).
aux historiens. A N o rth Salem, dans le N ew H am pshire,
à 75 kilom ètres de Boston, une construction fait songer,
écrivait déjà l’archéologue Pohl, « à certains des ouvrages de
pierre les plus anciens de l’Islande, de l’Ëcosse et de la
B retagne » ♦
L a description de N orth Salem nous a conduit à rap p ro ch er
cette co nstruction m ystérieuse de l’arc h itec tu re du curieux
sanctuaire des Sept-Saints, dans la com m une de V ieux-M arché
(C ôtes-du-N ord), m onum ent pareillem ent enterré, utilisant des
dalles de granit, avec des niches taillées dans le roc. C et
o ratoire à l’allure druidique d ate du v r ou du v i p siècle. Au
début du christianism e en B retagne, on ne s’offusquait pas du
m élange des rites; les m oines évangélisateurs utilisaient même
volontiers les lieux de culte traditionnels pour ne point h eu rter
les ouailles q u ’ils s’efforçaient de convertir. Le style arch i­
te ctu ral indique que les o ratoires des Sept-Saints et de
N orth Salem sont contem porains et sont les produits de la
même culture. Sans doute ce dernier perm et-il de d ater les
prem iers voyages celtes en A m érique. La légende celtique
(p u rem ent orale) de la navigation de saint B randan ♦ , un des
prem iers druides convertis au christianism e, précise q u ’au
v r siècle une liaison périodique était établie avec l’Islande:

Les bretons auraient découvert l’Am érique


elle rap p o rte aussi que le saint dut et put réunir un équipage de ♦ saint B randan
seize hom m es sur un coracle p o u r p artir à la recherche d ’un
Il n ’existe pas de d o c u m e n ts sur les
autre m oine, M ernoc, q u ’il trouva non pas perdu, mais attardé... voyages de Saint B randan. M ais les
par une punition q u ’il s’était infligée. Les prem iers voyages vers légendes sur lui sont n om breuses et
l’A m érique d urent s’organiser à cette époque, sous l’impulsion te n a c e s; elles se re c o u p en t to u tes et
de B randan qui est réputé un infatigable prosélyte. Les ves­ re c o u p en t ce que nous découvrons p a r
ailleurs.
tiges de N orth Salem viennent .alors recouper les légendes
bretonnes, com m e la to u r de N ew port co rrobore les sagas des
Vikings.
Il est impossible de bousculer un dem i-m illénaire d ’H istoire ♦ l’E urope se referm a
officielle sans avoir recours à des références. N ous n’avons N ous som m es au début de la guerre
cep en d an t retenu que quelques repères essentiels, dans le tem ps de C en t A ns. R appelons que, p rovoquée
p ar la rivalité de Philippe VI de F ran c e
com m e dans l’espace. D es fours celtes et vikings, des éclats de
et d ’É d o u ard III d ’A n g leterre, elle
poignards et d ’épées, datés selon les m éthodes scientifiques d u ra de 1377 à 1453. Le séjour de
m odernes, ont été égalem ent dénom brés, photographiés, fichés Z e n o en Irlande a lieu en 1390. Intrigué
et analysés. Ce ne sont là peut-être que quelques pièces à p a r le récit du vieux p ê ch e u r e t excité
p a r l’idée d ’une possibilité nouvelle de
conviction, disséminées sur une côte de plusieurs centaines de co m m e rc er, Z e n o m o n ta une expédition
kilom ètres. Le détective dispose souvent de moins d ’indices de plusieurs navires vers l’A m érique.
pour établir la vérité. Le m arin qui y avait séjourné p e n d an t
26 ans dev ait être du voyage m ais il
La totalité des recoupem ents que nous avons additionnés m ourut trois jo u rs a vant le départ. Les
dépasse le cadre d ’une introduction. L eur protestation a la navires p rire n t m algré to u t la m er; ils
force d ’une erreu r judiciaire. N ous avons rouvert des dossiers a b o rd è re n t en A m érique où les hom m es
classés séparém ent alors que la lum ière, to u t au moins une de l’équipage firent plusieurs m arches
de reconnaissance à l’in térieu r des
lumière, pouvait jaillir de leur fusion. Au xvc siècle, C hristophe terres. Ils re n c o n trè re n t des hum ains de
Colom b a sans doute renoué avec une tradition perdue, dont il p e tite taille q u ’ils ne p u re n t ap p ro c h er.
avait eu vent. En effet, les voyages vers l’A m érique étaient Ce sont les hom m es d ’équipage qui insis-
tè re a t auprès des c ap itain e s p o u r re n tre r
encore organisés vers le milieu du xive siècle. C ’est ainsi au pays natal avant l’hiver. L ’esprit
q u ’en 1364, le noble arm ateu r vénitien Z eno, venu en Irlande d ’a v en tu re avait-il ab an d o n n é les C eltes
pour com m ercer, écrit à ses frères une nouvelle fantastique: un d ’Irlande? L ’expédition de Z en o , d o n t le
m arin lui a raconté en détail son séjour de vingt-six ans c o m p te rendu a été retro u v é ainsi q ue les
ou tre-A tlantique, au «N uovo M ondo». C ’est la prem ière fois lettres échangées p a r le m a rc h a n d avec
ses frères restés à Venise, a été,
que l’expression de « nouveau m onde » a été, semble-t-il, sem ble-t-il, la de rn iè re organisée avant
em ployée. celle de C hristophe C olom b.
Les colonies celtes d ’A m érique, vikings du G roenland et
d ’Islande étaient décim ées p ar les épidémies. A ccaparée par ses
querelles intestines, l’E urope se referm a ♦ . P endant plusieurs
siècles, entre le vi* et le x% elle s’était largem ent ouverte.
C ’est là l’im portant. C hristophe Colom b a répandu sur les mers
et en A m érique l’esprit de l’E urope nouvelle du xvc siècle:
esprit de conquête, esprit de com m erce, esprit d ’impérialisme.
L ’idéal des m oines du M oyen Age était sans doute tout
!T 0 b tiS F IR ;
différent. Venus évangéliser et non asservir, ils se sont im m édia­
tem en t mêlés aux indigènes q u ’ils considéraient com m e leurs
frères et non com m e des esclaves. L’histoire n’a recueilli que
quelques échos de leur fantastique aventure.
L O U IS K E R V R A N .

Les civilisations disparues


Une découverte: le visionnaire Escher
Pierre C h ap elo t

La prochaine fo is que je vous tuerai, je vous prom ets ce labyrinthe


qui est fo rm é d ’une ligne droite, et qui est invisible, incessant. borg ès

UN G R A V E U R D E LA L O G IQ U E D IF F É R E N T E

Nous poursuivrons ici notre travail de découvreurs. Un im pres­


sionnant m ouvem ent, chez les dessinateurs, les peintres et les
p h o to g rap h e s,. est en train de se créer au to u r de Planète. On
en verra les preuves bientôt. Plusieurs expositions du « réalisme
fantastique» auront lieu à Paris et dans des capitales étran ­
gères. Des galeries s’engagent. Des œ uvres s’accum ulent dans
notre «centrale» de la rue de Berri, les co n tacts se m ultiplient
et des études sont en cours. N ous bougeons, com m e on voit. P arce
que les choses bougent autour de nous. Q uelque chose d ’aussi
violent que l’explosion surréaliste des années 20 se prépare.
Que les am ateurs prenn en t acte de ces propos...
Révélé par Planète, N ous avons révélé, dans notre num éro 2, le flam and-chinois
un graveur de génie Van G enechten. D ans notre num éro 3, le hollandais Carel
totalement ignoré en France: Willink, hôte mystérieux et bouleversant du Stedelijk M uséum
Maurice Cornélius Escher. d ’A m sterdam . N ous avons déjà attiré l’atten tio n sur plusieurs
jeunes artistes français, d ont C layette, Trém ois, M onastério,
Frydm an, qui font une profonde percée. N ous avons donné accueil
à des photographes révolutionnaires com m e B randt, Clergue,
Bellock, Izis, Cadoo. N ous tenons en réserve q u antité d ’autres
artistes. T oute une école.
Voici, aujourd’hui, grâce à notre précieux ami néerlandais K lautz,
qui nous l’a fait connaître, M aurice Cornélius Escher.
Né en 1898 à L eeuw arden (Pays-Bas), E scher apprit à A rnhem la
technique de la taille sur linoléum, puis de 1919 à 1922 il suivit

A U T R E M OND E L'art fa n ta s tiq u e de to us les tem p s


les cours de l’É cole d ’A rch itectu re de H arlem où
il fut profondém ent m arqué p ar les leçons d ’un
ém inent graphiste de cette école, S. Jessurun de
M esquita. Il p artit ensuite pour l’Italie et
d em eura à R om e ju sq u ’en 1924. Et, d u ran t une
période de dix ans, il voyagea des A bruzzes à
la C alabre, de la Sicile à l’E spagne Ou la
Corse. Il ne q uitta l’Italie q u ’en 1934 pour passer
ensuite deux ans en Suisse, cinq ans à Bruxelles.
D epuis 1941, il réside à B erne.

G rand chercheur, passionné de la m athém atique


interne du graphism e et des lois de la sym étrie
com m e de celles de la m ultiplicité des dim ensions
ou des jeux fluctuants de la p rofondeur de cham p,
les prem iers essais d ’E scher sem blent participer
de la technique du papier peint. Il stylise des
animaux qui s’enchevêtrent dans un ballet géom é­
trique de blancs et de noirs, de façon à se
dédoubler dans un même dessin d ’une m anière
absolum ent sym étrique. Puis E scher poursuit ses
investigations et, sans aban d o n n er ses sujets de
prédilection (les oiseaux, les poissons et les
reptiles), il les soum et à des variations plus
com pliquées (com m e cette toile intitulée « Le Jour
et la N uit» où un vol de canards sauvages se
confond avec les cham ps d ’un paysage vus d ’en
haut et qui fait la jo nction entre le jo u r et la
nuit). Des personnages apparaissent, des villes,
tissant tout un univers de form es qui s’en tre­
m êlent, se confondent et se recréent p ar une sorte
de jeu optique qui échappe à la gratuité p arce que
le dessinateur sem ble le concevoir com m e une
véritable équation.
Ainsi, sans aucune scissure et avec une logique
algébrique, des om bres et lumières deviennent
une ville, puis des pions d ’échec, puis un
échiquier qui se m étam orphose le plus naturel­
lem ent du m onde en lettres. Enfin, certaines
gravures sur bois évoquent ces paysages
enchantés et com plexes, im pitoyablem ent
structurés que l’on peut recréer au fond d ’un
kaléidoscope.

C’est en p arta n t des frontières entre le rêve et


la réalité, q u ’à p artir de 1947, en une série
L E JO U R E T LA NUIT, L E B L A N C E T L E NO.

62 Une découverte: le visionnaire Escher


er longuement la gravure pour que les symétries et les inversions se révèlent; vous verrez tantôt les oiseaux blancs, tantôt les oiseaux noirs).

L'art fan ta s tiq u e de to us les te m p s 63


d ’éblouissantes com positions gravées sur bois,
E scher noue le co n tac t avec une sorte de
«logique différente» qui donne à toutes ses
trouvailles une arm ature quasi m athém atique.
M aintenant, il sem ble hanté par la difficulté et
la magie de représenter en une seule com po­
sition les différents aspects d ’un même sujet
catapulté dans plusieurs dim ensions à la fois.
« Un autre m onde», « R elativité», « En haut et en
bas», «M aison à trappes», de tels titres disent
la préoccupation de l’artiste: exprim er en un
minimum d ’espace la com plexité d ’un labyrinthe
dont l’arch itectu re est à la fois possible et
impossible. Ami des m eilleurs m athém aticiens
et physiciens de son pays, E scher nous donne
aujo urd’hui des gravures qui possèdent un
considérable pouvoir de dépaysem ent.

P IE R R E C H A P E L O T .

LA M A IS O N A TR A P P E S

64 Une découverte : le visionnaire Escher


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Æ£L/ï TIVITÉ

L'art fantastique de tous les tem ps 65


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66 U n e d éco u ve rte: le visio nn aire Escher SIGNA TURE


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Erotisme et chasteté
Louis Pauwels (à propos des érotiques japonais).

... Cela consiste p eu t-être à vouloir pén étrer dans un autre ordre
que l ’humain.
L O U IS -P A U L C U IG U E S.

A LA F R O N T IÈ R E DES D E U X M O N D E S
D e la liberté
Thierry M aulnier écrivait: « L ’érotism e au sens vrai (on pourrait
dire: au sens noble) pose d ’im m enses problèm es. Il im plique les
D es faits maudits
rapports des âm es à travers ceux des corps, il ch erch e et m anque,
D es dessins de printemps à travers l’am our, les réponses à to u tes les form es d ’angoisse intel­
lectuelle, et débouche sur l’univers m étaphysique. »
D e l'érotism e Q ue les m œ urs de l’O ccid en t soient au jo u rd ’hui bouleversées, ou
en voie de l’être, chacun le sent. Les représentants de la m orale
D e la chasteté couran te déplorent q u ’elles se relâchent. M ais la m orale co u ran te
n’est pas notre affaire. U ne liberté plus grande, d ’esprit et de
Du sel de la terre com portem ent, s’installe sur les ruines du m ythe de l’am our-passiôn,
sur l’usure de la psychologie du « cœ u r» , et sur une sorte de sclérose
des Églises ressentie d ’ailleurs ju sq u ’en leur sein. D ans le d ern ier
num éro de Planète, Véraldi m o n trait que to u te civilisation forte
lim ite cette lib e rté .1 C ela est vrai. M ais ce qui est vrai aussi, c’est
que nous vivons un m om ent en tre la m ort d ’une cu ltu re et la
naissance d ’une autre. Les m œ urs p ren n e n t de l’aise dans ce tem ps
interm édiaire. On ne saurait s’en lam en ter que p ar regret d ’un passé.
Si l’on souhaite l’avenir, eh bien, on doit co n stater seulem ent q u ’il
y a une reprise de souffle, assez nécessaire, som m e toute. M ais cet
avenir verra sans dou te s’in stau rer une nouvelle rigueur, d ’une
nature différente de la précédente, les choses ch an g ean t de nature
en changeant de but.
On peut, du même œil, co n stater une érotisation grandissante de
C ette planche en couleurs
fa it pa rtie d ’une série, 1. D an s son a rtic le : S e x e et S o c i é t é ^ 7).
p o rtan t le titre
« Kocho K u tzu zé Juniko »,
de douze dessins d'am our
qui pourraient être attribués
à Shuncho ou à Utamaro.
(Coll. M . D e n sm o re , Paris.) L'art fantastique de tous les tem ps
notre société. Si quelque lecteu r doit se révolter hum aines doivent progresser, il leur faut aussi
de voir ici ces splendides im ages, q u ’il se ad m ettre l’existence de faits m audits.
reporte à son m agazine familial habituel. Il
y trouvera, jusque dans la plus anodine publicité, L’A PP A R IT IO N D U
un pan-sexualism e autrem en t venim eux. C ette «D E SSIN D E P R IN T E M P S»
érotisation a-t-elle, d ’ailleurs, partie liée avec
l’érotism e au sens vrai, quasi noble, do n t parle L’exposition itinérante de 1958-59 et les récentes
Thierry M aulnier et dont M alraux déclarait q u ’il m anifestations nous renseignent sur les grands
s’agit « d ’en faire une valeur»? C ertainem ent courants classiques de l’art japonais, si longtem ps
pas. Je m’en expliquerai to u t à l’heure quand ignorés chez nous. Ce sont les frères G o n co u rt
j ’essayerai de dire ce q u ’il faut en ten d re par qui o nt in tro d u it en F ran ce la gravure. Ils avaient
«abus du sexe». B arbey d ’Aurevilly écrit: ren co n tré un habile m archand nippon, H ayashi,
« L ’enfer, c ’est le ciel en creux.» Sans doute, et leur entourage d ’artistes s’eng o u a p o u r les
cette érotisation sociale est l’érotism e en creux. « japonaiseries». D ans le célèbre p o rtrait de
Q ue l’érotism e occupe b eaucoup d ’esprits de M anet, on voit Z ola assis devant des gravures
qualité est un signe m ineur (mais visible de loin de l’U k iy o y é2, d ’ailleurs m édiocres (mais Z ola
p ar son éclat du r et concentré) des inquiétudes n’avait aucun goût esthétique). A cette époque,
spirituelles de notre époque to urm entée par la on n’acco rd ait, au Japon même, aucun intérêt
soif de connaissance ju sq u ’à l’hallucination. Bien à ces gravures de l’école « m od ern e» , et H ayashi
entendu, la m orale courante dénie à l’érotism e se les p ro cu rait à bon com pte. O n ne resp ectait
toute dim ension spirituelle et confond volontai­ que les écoles anciennes, issues de la peinture
rem ent son feu som bre, son feu m agique, avec chinoise m illénaire. C ep en d an t, to u t le m ou­
la chaleur d’une bauge. O ccupée p ar le souci vem ent p ictural français reçu t fo rtem en t l’in­
d’un bien m édiocre, com m ent saurait-elle q u ’il fluence de ces japonaiseries. N on seulem ent p ar
y a des sacrem ents du mal com m e il y a des le trait, d o n t M atisse, p a r exem ple, s’inspira
sacrem ents du bien? Située au niveau des appa­ visiblem ent, mais p ar la com position. Les
rences, com m ent saisirait-elle que notre vie et peintres de l’É cole de Paris, à la rech erch e de
nos actes « se déroulent dans un m onde insoup­ form es nouvelles, tirèren t un grand profit de
çonné, plein de cavernes, d ’om bres et d ’habitants « cette mise en page su rp ren an te, de cette utili­
crépusculaires 1»? sation de l’espace, non com m e un vide, mais
D ans un essai intitulé « H om o E roticus», C laude com m e une v a le u r3 ».
Elsen assurait « que les problèm es de l’érotism e Sous form e d ’estam pes, la F ran ce découvrit l’art
m éritent au moins au tan t de considération que érotique jap o n ais à la même époque que les
ceux du « cœ ur» dont notre littérature se nourrit exem plaires d ’autres sujets introduits p ar H ayashi.
ju sq u ’à l’écœ urem ent depuis quelque huit siècles ». Les gravures des x v ir, xviii' et du déb u t du xix'
Je ne suis pas sûr q u ’il faille réclam er si fort pour arrivèrent les prem ières, puis, b eau co u p plus tard,
des problèm es qui sont en O ccident et seront celles des Primitifs.
bientôt, dans l’O rient m odernisé, ceux de m ino­ Ce dessin léger, consacré au désir, se nom m e
rités vouées à la condam nation, et pis: à l’échec. le Shunga, « le dessin de printem ps». Il se pré­
M ais ce sont en effet des problèm es qui dépassent sentait naguère sous la form e d ’album s d ’une
en intérêt ceux du « cœ ur», dans un tem ps chargé douzaine d ’estam pes m ontées en dépliant. Les
de m étaphysique. Ce qui est certain, c’est q u ’on
a le devoir da lutter co n tre'le refus de considérer. 1. A rth u r M ach en .
Nous nous insurgeons contre la tendance, 2. U kiyoyé: le m onde actuel, le m onde mouvant.
3. M a ria n n e D e n sm o re , d an s son in tro d u c tio n à l’album c o n sac ré aux
dans les sciences exactes, à repousser ce que F ort estam p es éro tiq u es ja p o n a ises d o n t so n t e x tra its ces d o c u m e n ts, et qui
appelait les faits m audits. Si les sciences p a ru t à l’in te n tio n d e s m em b res du « C e rc le d u livre p récieux ».

Torii Kiyonaga:
Trois planches appartenant à une série de douze.
Érotisme et chasteté (C oll. p a rticu lière , B elgique.)
H arunobu.
Appartient à une série
de douze planches:
« Contemplation des chrysanthèmes ».
(C o ll. a n o n y m e , A n g le te rre .)
docum ents que nous présentons sont extraits l’oraison. Il d ate d ’après la conquête. Il repré­
d ’un album b eaucoup plus im portant, rassem blant sente une Vierge dans sa niche. M ais, de dos,
les m eilleures et les plus rares œ uvres. Il a été cette niche est un phallus. Q u ’on le présente de
réalisé et édité à l’intentiori de quelques am ateurs, profil et horizontalem ent, l’ensem ble figure la tête
voici peu, à Paris, sous la. d irection de T chou d ’un serpent. O n rêve longtem ps d ev an t cette
Lien Shuén, qui a bien voulu nous autoriser à petite masse de bois sculpté, qui jux tap o se deux
publier ce choix. N ous avons, évidem m ent, cadré m ondes inconciliables et mêle deux tem ps de
ces estam pes qui n ’eussent pas été publiables l’histoire hum aine p o u r un m essage violent,
dans leur intégralité. Elles nous sont d ’ailleurs secret...
apparues ainsi portées à un niveau plus haut et
plus délicat d ’évocation, ta n t il est vrai que M ais revenons à l’O rient. A trav ers trois peuples,
l’érotism e est une passion de l’im aginaire. le japonais, le chinois et l’indien, il exprim e
Le Shunga est très différent des scènes chinoises, ouv ertem en t dans ses arts, et jusque sur ses
peintes ou gravées, et tra ita n t des m êm es sujets. tem ples, les plaisirs de la ch air et les béatitudes
T chou Lien Shuen prépare un album de ces de l’union. Il élève ces plaisirs à la dignité d ’une
érotiques chinois q u ’il a été rec h erch er dans le science. Il y voit, su rto u t en Inde, les signes
m onde entier, et nous avons pu les exam iner chez visibles des grandes lois universelles, les fêtes
lui. Ils sont d ’abord d ’un charm e plus fin, de de l’É nergie m anifestée. P our l’O ccident, on
trait et de couleurs. B eaucoup représentent des conn aît le m ot terrible de N ietzsche: « Le
nus, rarissim es chez les Japonais, com m e si christianism e a donné du poison à boire à Érôs.
l’on avait affaire, chez ces derniers, à des Il n’en est pas m ort, mais il a dégénéré en vice.»
soldats pressés, que l’idée de pillage et de viol
h an te encore, com m e si l’on assitait au b re f repos Il faut, à ce propos, s’en ten d re lorsque l’on parle
du g u e rrie r1. Enfin, et c’est le plus im portant, d ’érotism e. Le m ot désigne, du côté du soleil
tandis que les visages japonais exprim ent l’appétit, couchant, l’activité de cet É rôs em poisonné.
le ravissem ent, ou les frém issants calculs d ’un je u D epuis fo rt peu de tem ps nous avons découvert
am bigu, les visages chinois sont im m obiles, im pé­ l’a rt am oureux des Indes, avec ses frairies de
nétrables, com m e si ces couples se livraient à un dieux et ses fresques d ’enlacem ents qui ne
rituel sévère, à une jo ie qui tirerait sa saveur de succom bent jam ais à la vulgarité mais to u t au
son contrôle même, à un délicieux, com plexe contraire se tro u v en t illum inées p a r une large
et grave exercice dans lequel il s’agit de m ain­ et co n stan te com m unication avec le sacré. Les
ten ir le sexe et l’esprit en leurs lieux respectifs. dieux eux-m êm es, m anifestations de l’Essence,
Ainsi deux peuples de m ême race et de même ap p artien n en t au m onde de la M aya, de la
culture exprim ent, dans des gestes qui sont création extérieure, de l’illusion, sur lequel ils
com m uns à toute l’hum anité, deux m anières régnent p ar délégation du Réel invisible. C om m e
radicalem ent dissem blables de se com p o rter tels, ils particip en t aux festivités de l’É nergie qui
intérieurem ent. em brasent les êtres, et il n’y a pas dualité du divin
et de l’hum ain. K rishm a, dans un des innom ­
O R IE N T ET O C C ID E N T : R A D H A A U BA IN , brables textes traditionnels, célébrant la chair,
ET D O N JU A N A L’A G O N IE voyant R adha, la bergère royale, au bain, a ce
cri merveilleux:
On m’a rap porté du M exique un objet de prière « Sur le bord de la rivière Jam una, elle allait,
que l’on tien t entre ses doigts et caresse d u ran t tord an t m on âm e avec son sari bleu »...
M ais dans nos tem ples d ’O ccident, com m e le
I. Il s’agit d ’e sta m p es p o p u laires. Les p a tie n ts raffin e m en ts des
« M aisons v e rte s » réservés à u n e classe privilégiée n ’y so n t que rem arq u e n o tre am i M ax P o l-F o u ch et, « le
ra re m e n t évoqués. couple est absent. Il n ’ap p araît que sous le signe

U tam aro:
Page d ’un album dont le titre courant se traduirait par:
« Manière d ’apprécier les jo lies fem m es. »
(Coll. p a rticu lière , B elgique.) L'art fantastique de tous les tem ps
76)
(p . H arunobu:
Planche d ’un album
en couleurs: le batelier
(C o ll. a n o n y m e , A n g le te rre .)

3.77) Yeïshi:
Planche de la série
Imayo Irokann no Ho ».
(C o ll. M . D e n sm o re .)

Yeïsho:
Provient d ’un album intitulé
« Fumi no Kiyoaki »,
(Echange de lettres d ’amour).
(C oll. an o n y m e . A n g le te rre .)
de la m alédiction et de l’exorcism e. Le prem ier 2") L ’homme est quelque chose qui va être dépassé.
couple, chassé de l’É den, est celui de l’in te rd it Un être (com m ent dire?) plus près de l’essence
et de la peur. Il p rononce le châtim ent de la cosm ique va lui succéder. « L’idée q u ’il se prép a­
chair». rerait, au som m et du m onde, quelque A m e des
Sur son lit d ’agonie, M iguel de M aflara, le don âm es n’est pas si étrangère q u ’on p o u rra it croire
Juan converti, gém it de douleur. aux vues actuelles de la raison hum aine», dit
— Ce sont les reins, dit le m édecin. T eilhard de Chardin. C et être, appelé p ar ce
- Si ce sont les reins, laissez, q u ’ils souffrent, m ouvem ent, vient. M ais il passe p ar nous. Il
e t que D ieu se venge d ’eux. faut que nous lui frayions passage en nous.
Parole digne d ’honneur, mais où se m esure C ’est p eut-être cela, la vocation spirituelle de
l’abîm e en tre deux grands m ondes hum ains. l’hom m e. C ’est p eut-être à cela que travaillent
depuis toujours les grands m ystiques de to u tes
Q U ELQ U ES N O TE S UN PEU FO LLES les religions. E t pour ce travail q ui est d ’ouvrir
la route, dans la ch air et dans l’esprit de
C eci dit, je voudrais ajo u ter quelques notes. l’hom m e, à l’énergie en devenir, il leu r faut à
Elle peuvent p araître insolites, naïves, et un peu tous la chasteté. Il leur faut tu e r le sexe, ou
folles. M ais, y engageant m a foi, j ’aurais p lu tô t le faire chan g er d ’état, le tran sm u ter,
scrupule à les passer sous silence, dans cette ca p te r sa puissance et l’o rien ter au trem en t.
m odeste étude, p a r une sorte de p u d eu r intel­ L’o rien ter dans le sens de l’avenir, de l’esprit,
lectuelle. Elles envisagent le problèm e de de l’âm inisation de la m atière vivante, dans le sens
l’érotism e, de l’am our et de la chasteté sous de l’être appelé à nous succéder.
un angle assez particulier. Je n’y avance rien Le sexe nous ram ène en arrière, nous retien t dans
p o u r convaincre. Je dis seulem ent ce que je le lointain passé de n o tre planète, nous em pêche
pense, à titre personnel, et peut-être m om en­ de percev o ir le pas du supérieur qui régnera après
taném ent. l’hom m e...

1°) Je crois que notre sexe vient de plus loin que 3° Je crois donc que la chasteté nous tourne du
nous. On dirait q u ’il n’a pas de rap p o rt avec le côté du futur, des grandes trnsform ations à venir.
reste du corps. O n songe à quelque chose d ’infi­ C ’est la chasteté qui va dans le sens de la
nim ent vieux, hors du tem ps hum ain, un souvenir n ature, ca r la n atu re n’est là que p o u r an n o n cer
du m onde d ’avant l’hom m e, un tém oin de nos et p rép arer la sur-nature. D ’ailleurs, les choses
origines obscures, et qui a gardé l’o deur des subissant une form idable accélération, la reven­
noires forêts antédiluviennes. Et si la pudeur dication sexuelle est en train de disparaître dans
trouvait là son explication? C ’est p ar le sexe que les civilisations collectivistes résolum ent braquées
nous avons encore com m unication avec les âges sur le progrès, sur la conquête de l’énergie, les
obscurs de la T erre où la F orce indifférenciée victoires sur le tem ps et l’espace, le rem odelage
s’exerçait en aveugle, où la m atière vivante, spirituel et m atériel de la planète, l’aventure
encore à dem i ignorante de sa destination, se cosm ique. La religion sexuelle, la fête sexuelle se
soulevait en mille form es géantes et épouvan­ retiren t du m onde. L’érotism e disparaît. Il se
tables, dans les im m enses forêts som bres. Âges débat en s’engloutissant: c’est ce tte gesticulation
ténébreux, pleins de terreu rs sans voix, d ’appétits qui retien t l’atten tio n des tém oins sensibles. Il
sans bouche, de m iracles sans tém oins, que les disparaît même de l’O rient. Voyez la Chine,
religions prim itives, les très anciennes religions l’Inde, le Japon, où il brillait. E t voyez les grands
païennes évoquaient, dans les landes et les ouvrages russes ou am éricains de science-fiction,
m arécages, voici des milliers d ’années, p ar le qui p o rten t tém oignage sur notre époque plus
tru ch em en t du dieu cornu, du dieu sexe... sûrem ent que les rom ans psychologiques (aussi

L'art fantastique de tous les tem ps


Isoda K oryusa
Planche en coulew
faisant parti
d ’une s en
signée Koryusc
mais dont la manier
ressemble fo rt à cell
de Harunobi
(C o ll. A. L e Véel, Paris

Koryusaï:
Grande planche provenant
d ’un album de douze
attitudes différentes.
(C oll. p a rticu lière , B elg iq u e.)
dém odés que l’était la tragédie au x v n r). Leurs considération, etc. C ’est l’offrande au sacré
personnages baignent dans autre chose de plus d ’avant, au sacré des anciens tem ps, com m e on
fin, de plus du r et de plus pu r que l’épaisse et le voit bien dans l’O rient traditionnel. C ’est
chaude atm osphère sensuelle. quelque chose de religieux aussi: de relié aux
Un de mes cam arades s’apprête à faire son tour origines.
du m onde. « Le dernier to u r du m onde de la
sensualité», dit-il. Il veut voir les derniers 7" Dans les deux cas, il s ’agit d ’une révolte contre
lieux, sur cette te rre, où Pan danse encore, où les l'abus du sexe. Ici, l’on retrouve ce que je disais
puissants m ystères du sexe sont encore célébrés; de l’érotisation de notre société d ’atten te. C ette
les derniers carnavals, les dernières franc- société vit dans l’abus du sexe.
m açonneries du plaisir, les derniers sabbats, les L’abus du sexe n’est pas l’excès ou la perversion.
ultim es folies du désir. Il est pressé de partir. Il a Excès et perversion sont des form es anodines de
p eur d ’arriver tro p tard. ce que j ’appelle l’abus du sexe. L’abus véritable,
réellem ent nocif, c ’est le sexe présent p arto u t
4" Q u ’est-ce que cela signifie? Cela signifie que le ailleurs que sous notre ventre, l’énergie sexuelle
m onde d ’après l’hom m e est déjà com m encé, et répandue dans tous les autres lieux de notre
que le sexe a ses racines dans le m onde d ’avant personne (l’intelligence, la sensibilité, l’intuition,
l’Hom m e. C ela signifie que le sexe est un objet la religiosité, la mémoire), agissante dans nos
de transition, l’instrum ent qui p eu t nous aider actes, nos paroles, nos réunions, nos spectacles,
à passer de l’autre côté du miroir, soit pour glissée en fraude dans nos goûts, nos jeux, notre
rejoindre le m onde d ’avant (où l’énergie dorm ait décor sonore et visuel, s’infiltrant dans nos
dans la m atière, la soulevait et l’agitait au travaux, nos dévotions, tous les aspects de
hasard, com m e le dorm eur fait de ses draps notre conduite — et cette im m ense confusion qui
- m onde de l’infra-conscience), soit pour h âter fait que le sexe fonctionne à l’aide d ’énergies
la venue du m onde d ’après (m onde de l’ultra- dégradées em pruntées à d ’autres centres, et que
conscience). les autres centres fo nctionnent avec de l’énergie
Il y a deux façons de traverser le m iroir, et sexuelle dégradée. Voilà l’abus du sexe. C ’est, à
deux univers de l’autre côté. P ar l ’érotism e, les pro p rem en t parler, le péché. C ’est la vie trahie
origines. P ar la chasteté, le devenir. Ainsi le sexe de ce côté-ci du miroir. La chasteté et l’érotism e
n’a-t-il d ’usage que m agique. En ce sens, la p articip en t, avec des vocations opposées, au
fonction sexuelle n’est intim em ent liée ni à la même m ouvem ent p o u r rassem bler une force
reproduction (qui est une m écanique tran sfo r­ unifiée et la lancer co n tre le m iroir qui nous
m able) ni à l’am our (qui est une vertu et n’a tient en exil soit des origines soit des fins
rien à voir avec le com m erce am oureux). ultim es. Par-dessus to u t ce que je viens de dire, je
tiens à faire surnager cette vérité: que les chastes
5° Q u’est-ce que la chasteté? C ’est l’énergie et les érotiques sont les grands aventuriers de
sexuelle qui se retire de tous les lieux où elle navigations contraires. M ais que l’aventure
n’a que faire — pensée, sentim ents —, qui se conduise en d eçà ou au-delà, elle est le sel, elle
rassem ble dans son centre, afin d ’y subir to u t est l’esprit de la terre.
entière une transm utation. L O U IS PA U W E L S.

6° Q u'est-ce que l ’érotism e? C’est exactem ent


la même chose, mais pour un usage différent.
C ’est l’énergie sexuelle co n cen trée en un seul
point, ram enée à l’état pur, libérée du poids du
coeur, des im ages sociales, des freins de la

K itagaw a U tam aro:


Planche en couleurs du plus célèbre album érotique
de ce grand a rtiste, / ’« JJta M akura », (L es Poèm es de l'oreiller),
album qu ifu t éd ité en 1 788.
Erotisme et chasteté (C o u . an o n y m e, A n g le te rre .)
Les Soviétiques et la télépathie
Jacques Bergier

Il ex iste d ’autres univers que le nôtre, qui n ’ont, pour des raisons
topologiques, aucun poin t de contact, sa u f celui q u ’on peu t établir p a r
ces phénom ènes de télépathie que les psychologues commencent à
adm ettre P R O F E S S E U R G B.C. S T U E C K E L B E R G .
de la com m ission à l'énergie atom ique suisse (revue « Industries atom iques », janvier 58).

IL F A U T S’A T T E N D R E A DES SU R PR ISES


Des recherches Les rationalistes français im aginent la vie intellectuelle en U .R.S.S.
nouvelles à l’Est à l’aide d ’une im agerie em pruntée à no tre XIX' siècle. A leurs yeux,
les savants formés à l’om bre du m arxism e ne peuvent être que des
positivistes progressant sur les voies traditionnelles de la connais­
Bilan et programme
sance. D epuis quelques années, leur vision conform iste a subi un
des études certain nom bre de chocs d o n t la signification réelle n ’a pas encore
été entièrem ent saisie. Le d ern ier en date est une inform ation parue
Premier au début de l’autom ne, dans un im portant quotidien français: elle
annonçait que l’hypnotism e et la télépathie étaient désorm ais consi­
compte rendu français dérés en U.R.S.S. com m e des réalités scientifiques. C ette inform ation
précisait d ’ailleurs que les rech erch es en cours s’appuyaient sur le
m atérialism e dialectique.
Suivant le professeur soviétique Vasilyev, qui dirige des expériences
de transm ission de pensée dans différents laboratoires, le cerveau
d ’un hypnotiseur constitue une sorte d ’ém etteu r de radio, et ceux
des m édium s font fonction de récepteurs. Ses expériences sem blent
d ém ontrer que les m édium s obéissent aux ordres de l’hypnotiseur,
q u ’ils soient placés dans la m ême salle ou dans une au tre pièce, une
autre m aison ou m ême une au tre ville. Q uant à la télépathie, le p ro ­
fesseur estim e que c ’est un phénom ène parfaitem en t explicable:
lorsqu’un cerveau ém et avec force des « signes » dans la direction d’un
autre cerveau, ce dernier doit les cap ter sans difficulté.
L a stu p eu r des milieux rationalistes français provient de leur igno­
rance totale de l’état de la rech erch e et de l’évolution des esprits

Un troisièm e œ il ?
P h o to -m o n ta g e M a rc e l B e rn a rd Les ouvertures de la science
scientifiques en U nion Soviétique. Les recherches ce son a-t-il pu se tran sm ettre par-delà la distance
parapsychologiques, mal vues sous les tsars, se et le m ur du somm eil?
sont intensifiées dès la révolution de 1917. Elles Kajinski n ’est pas superstitieux. C ’est un m até­
o nt franchi le porche des universités. Un hom m e rialiste solide et convaincu. M ais il s’est ju ré ce
vient d ’en ra c o n te r l’histoire com plète 1 jo u r-là q u ’il p erc erait le secret, q u ’il saurait par
quel m oyen ce son est passé du cerveau de la
LA C U IL L È R E D ’A R G E N T mère de son am i au sien. Sous la direction du
ET LE M A T É R IA L IS T E célèbre savant A lexandre Vassilievitch Leon-
tovitch, il se co n sacra à l’étude du système
B ernard B ernardovitch K ajinski est ingénieur nerveux hum ain. Il co llectio n n a les faits, se
électricien. D epuis q u aran te ans, il a participé p ersu ad a que le système nerveux hum ain pouvait
à to u te s les rech erch es sur la télépathie en d étec ter des forces encore inconnues et publia
U .R.S.S. Son ouvrage essentiel, la Radio-liaison dès 1923 un livre: «la Transm ission de pensée».
biologique, a été publié dans le courant de l’année Ces travaux intéressèrent b eaucoup de savants;
d ernière p a r l’A cadém ie des Sciences de ce p en d a n t les deux hom m es qui y p o rtèren t le
l’U kraine, à Kiev. plus d ’atten tio n n ’étaient pas des scientifiques.
Kajinski s’est intéressé aux phénom ènes para-
psychologiques à la suite d ’un cas spontané ex tra­ L’Œ IL É M E T T R A IT -IL
ordinaire. UN R A Y O N N E M E N T ?
En 1919, alors q u ’il habite Tiflis, son m eilleur
am i tom be gravem ent m alade: typhus, diagnos­ Le p rem ier fut l’au teu r de science-fiction
tique le m édecin. P ar une nuit chaude du mois A lexandre Belaiev, le Jules V erne russe. Il
d ’août, Kajinski est réveillé p a r un tintem ent écrivit un rom an, « le M aître du m onde», basé
argentin, sem blable à celui que ferait une sur les travaux de K ajinski et qui devint im m en­
cuillère d ’argent frappant contre un verre m ince. sém ent populaire en U .R.S.S. B eaucoup de
Il rech erch e en vain dans sa cham bre la trace jeu n es lecteurs de ce rom an, devenus des c h e r­
du son, sans pouvoir la découvrir. Le lendem ain, cheurs à leu r to u r, s’intéressèrent à la télépathie.
dans l’après-m idi, il va prendre des nouvelles de O n p eu t av an cer sans exagération que « le M aître
son ami. C elui-ci est m ort dans la nuit. K ajinski du m onde » a jo u é p o u r la télépathie le même
d em ande à le voir p o u r la dernière fois et rôle que « Vingt mille lieues sous les m ers » pour
rem arque sur sa table de nuit un verre et une le sous-m arin.
cuillère d ’argent. La m ère de son am i suit son Le second hom m e passionné p a r les travaux de
regard; elle raconte en pleurant: « Je suis venue K ajinski fut l’un des plus fam eux dom pteurs et
lui d o n n er son m édicam ent; au m om ent où je dresseurs d ’anim aux, V ladim ir L eonidovitch
portais la cuillère à ses lèvres, ses yeux sont D ourov. Son expérience l’avait persuadé q u ’il
devenus opaques. C ’est ainsi q u ’il est m ort; il est possible de com m uniquer p ar la pensée avec
était écrit q u ’il ne devait jam ais prendre ce les anim aux. En 1923 et 1924, D ourov réalisa
m édicam ent. » 10 000 expériences sous le contrôle de spécia­
Infinim ent ému, s’excusant mille fois, K ajinski listes. Il réussit à tran sm ettre à des anim aux des
d em ande à la m ère de son am i de répéter son ordres: p a r exem ple faire pren d re un objet et se
geste. Elle plonge la cuillère au fond du verre, le faire ap p o rter.
h eu rte le fond et K ajinski entend à nouveau le D es statistiques ont été dressées à p artir de ces
son qui, à plus d ’un kilom ètre de distance, l’a expériences, m o n tran t q u ’il y avait seulem ent
réveillé au cours de la nuit. P ar quel canal secret 16 chances sur 10 millions p o u r qu e la réussite
1. N ous p u b lie ro n s d a n s n o tre p ro c h a in n u m éro une b ib lio g rap h ie
soit due au hasard. Les spécialistes les plus
c o m p lète sur la té lé p a th ie : c e n t réfé ren c e s en v iro n . sceptiques de la psychologie anim ale furent

Les Soviétiques et la télépathie


convaincus. C ependant, le clim at intellectuel des rech erch es est actuellem ent repris en U .R.S.S.
années 30 ne se prêtait pas à la discussion sur des en p arta n t de l’hypothèse d ’un rayonnem ent
rech erch es aussi peu m atérialistes. Elles furent électrom agnétique émis p ar l’œil. Ce rayon­
toutefois publiées, mais sans a ttirer l’attention. nem ent aurait 8 centièm es de millim ètre de
C ’est to u t récem m ent que ces publications ont été longueur d ’on d e; il se tro u v erait donc à la
exam inées à nouveau. On cherche m aintenant en frontière des ondes h ertziennes et de l’infrarouge.
U.R.S.S. d ’autres sujets aussi brillants que Il serait émis en un faisceau h au tem en t d irec­
D ourov et capables de tran sm ettre leur pensée à tionnel, une partie de l’œil fon ctio n n an t com m e
des anim aux. un guide d ’ondes.
P en d an t les expériences du dom pteur, on détecta Il va sans dire q u ’un rayo n n em en t de ce genre se
l’émission, p ar le cerveau de D ourov, d ’hyper- p rop ag ean t en ligne droite et arrêté p ar les
fréquences sur une longueur de 1,8 mm. A obstacles o paques ne p eu t pas expliquer les
l’époque, les détecteurs étaient très prim itifs et phénom ènes de transm ission de pensée à grandes
l’existence de ce rayonnem ent n ’a pas été distances. A ce stade déjà, si l’existence d ’un
prouvée de façon définitive. D ourov n’était pas rayonnem ent émis p ar l’œil et reçu p ar la glande
un scientifique mais il fut certain em en t un très pinéale est dém ontré, beaucoup de notions de
bon observateur. Il était persuadé, entre autres, physiologie dev ro n t être changées. Ainsi que le
de l’existence d ’un rayonnem ent émis par l’œil fait observer très ju stem en t Kajinski, ce prem ier
hum ain ou p a r l’œ il anim al. Il avait constaté que pas fo rcera les physiologistes et les spécialistes
le regard hum ain a le pouvoir de paralyser du cerveau à s’intéresser aux actions à distance.
l’anim al le plus féroce. Il avait effectué des
expériences sur le phénom ène classique mais C H A M P D E FO R C E S ET
inexpliqué que crée la sensation d ’un regard sur T R A N SM ISSIO N D E PEN SÉE
la nuque. D ans 100 % des cas, il parvenait à faire
se reto u rn er un sujet non prévenu. Il avait essayé La science soviétique s’est peu à peu ouverte
de faire d étec ter p ar des physiciens la radiation depuis le début du siècle. L’époque étant devenue
émise p ar l’œil hum ain mais sans succès. Ses plus propice à l’étude des phénom ènes de tran s­
travaux ont été repris depuis et les Soviétiques mission de pensée, d ’au tres travaux russes sur le
p en sen t avoir quelques preuves de l’existence rayo n n em en t hum ain o nt été publiés, n otam m ent
d ’un ray o n nem ent émis p ar l’œil et pouvant être à L éningrad, en 1942, ceux du professeur
reçu p ar la glande pinéale. S. Y. T ourlouguine. T ourlouguine a d ’abord
C ette découverte rejoint les légendes sur « le m ontré que l’action exercée p ar l’œil hum ain
troisièm e œil » et les Russes ne s’y tro m p en t pas. était arrêtée lorsque, to u t en conservant la liaison
K ajinski, dans son ouvrage, cite à ce sujet un optique en tre l’ém etteu r (un œil hum ain) et le
livre publié en Russie en 1907 p ar un Indien récep teu r (la nuque d ’un sujet), on in tercalait sur
appelé R am ach arak a et qui attribuait déjà à la le tra je t du regard un tam is m étallique à mailles
glande pinéale la propriété d ’être l’organe récep­ très fines. Il a égalem ent m ontré que le p h éno­
teu r des phénom ènes télépathiques. En 1959, au m ène en question pouvait être reflété p ar des
Congrès de Physiologie de B uenos Aires, on a réseaux de diffraction très fins, mais non p ar
noté que l’excitation électrique de la glande des m iroirs m étalliques. Le savant en a conclu
pinéale provoque l’illusion des phénom ènes que l’agent de transm ission du rayonnem ent
lum ineux. D es phosphènes apparaissent au fond émis p a r le regard hum ain se tro u v ait dans
de l’œil. D ourov avait étudié de près les phéno­ le dom aine des ondes électrom agnétiques très
mènes de paralysie produits à la fois p ar le courtes, celles que l’on appelle actu ellem en t
regard hum ain, p a r le regard de certains serpents des hyperfréquences ou ondes millimétriques.
et de certains poissons. C et ensem ble de Ces résultats ont été contrôlés à l’époque par

Les ouvertures de la science


l’académ icien P. P. Lazareff. Le grand physio­ cham p de forces qui les organisent selon un
logiste Pavlov les avait égalem ent notés au début schém a préétabli. D es effets secondaires de ce
des recherches. Les travaux vont m aintenant cham p de forces se m anifestent sous form e
être repris dans de m ultiples directions. Un des électrique.
projets a pour but d ’étudier si l’émission des Le cham p o rganisateur est-il le même que celui
radiations p ar l’œil est stimulée p ar la m escaline, qui p roduit la transm ission de pensée? C ’est
le peyotl et les autres substances hallucinogènes. possible.
Il paraît certain, en to u t cas, que l’organism e
L’Institut Pavlov av a it toujours poursuivi, plus ou p eu t réagir à des excitations qui ne p énétrent pas
moins clandestinem ent, même aux époques où par les voies ordinaires. L ’In stitu t Pavlov vient
ils étaient mal considérés, des travaux sur la de faire à ce propos une série d ’expériences
télépathie et l’excitation de l’organism e p ar les extrêm em ent frappantes. Un sujet est placé au
ondes. En 1959, P etrov avait décelé l’influence voisinage d ’un co n d u cteu r électrique chargé;
des cham ps m agnétiques à haute fréquence sur le lorsqu’il le touche, il reçoit évidem m ent une
système nerveux supérieur. Les arcs réflexes décharge. L’expérience est répétée plusieurs
étaient modifiés, des sensations de douleur ap p a­ dizaines de fois. O n envoie, en m ême tem ps que
raissaient. Ces travaux sont m aintenant sortis de la décharge, un signal ultra-sonore, c’est-à-dire
la clandestinité. A l’in stitu t Pavlov, le d o cteu r un son de fréquence si élevée que l’oreille ne
V. A. Kozak adm et que les phénom ènes de tran s­ l’en ten d plus. A près quoi le sujet to u ch e de
mission de pensée et de sensations à distance nouveau le fil dans lequel l’expérim en tateu r cesse
sont provoqués p ar un cham p de forces et même de faire passer le courant, mais en co ntinuant
que ce cham p de forces n ’est pas nécessairem ent à envoyer un signal ultra-sonore. Bien que le
électrom agnétique. sujet ne reçoive pas de décharge électrique, il
n’en retire pas m oins la main. Il existe donc un
UN P R O G R A M M E D E R E C H E R C H E S réflexe conditionné. M ais com m ent le signal
SU R LES « PO U V O IR S » ultra-sonore est-il arrivé au système nerveux
puisque l’oreille n’y est pas sensible? M êm e si
Les Soviétiques n’ont pas le m onopole de ces l’on adm et que ce signal est arrivé au sub­
expériences. Les travaux russes rejoignent les conscient, co m m ent expliquer q u ’il faille une
diverses études faites dans le m onde entier sur décharge électrique répétée p o u r y sensibiliser
le cham p organisateur, c ’est-à-dire sur un phéno­ le sujet? P our les savants russes, c ’est là que
m ène p articulier à la vie. Il s’agit de forces qui résident les vrais problèm es.
obligent les atom es et les m olécules, à l’intérieur L orsque l’hom m e de science au ra com pris
et m êm e à l’extérieur d ’un organism e vivant, à com m ent le subconscient p eu t recevoir des
suivre des trajecto ires bien définies. Ce phéno­ signaux qui ne sont pas passés p ar la conscience
m ène p araît violer les lois du hasard telles que norm ale mais qui p o u rtan t sont bien matériels
nous les concevons habituellem ent. Nul n ’a pu, (l’ultra-son p eu t être détecté p ar des cristaux),
ju sq u ’à présent, m ettre au point un appareil il co m p ren d ra, selon les Russes, les phénom ènes
p erm e tta n t de d étec ter le cham p organisateur; de la télépathie qui ne sont, selon eux, q u ’un
de nom breuses expériences te n d en t cep en d an t cas p articu lier de l’extension, dans des régions
à pro uver q u ’il existe indiscutablem ent. C ’est jusq u e-là inconnues, des capacités de détection
ainsi que le professeur W eiss, de l’U niversité de du corps hum ain. Considérée sous cet aspect, la
N ew Y ork, a m ontré expérim entalem ent q u ’une télépathie n ’est donc pas la m anifestation d ’une
plum e de poulet plongée dans un bouillon nutritif, âm e im m ortelle ou d ’un esprit, mais une p ro ­
après avoir été broyée, se reconstitue. Les priété corporelle d ont l’étude p eu t faire l’objet
diverses m olécules doivent être guidées p ar un d ’un program m e de rech erch es en tièrem ent

Les Soviétiques et la télépathie


scientifiques. Ce program m e de recherches est po n d en t à aucune source réelle. Le phénom ène
actuellem ent engagé en Russie sur un très vaste se p ro d u it uniquem ent lorsque le pôle nord de
front. La télépathie ne constitue q u ’une partie l’aim ant est placé derrière la tem pe droite et il
de ce program m e. La détection des radiations disparaît lorsque l’aim ant est placé derrière la
électrom agnétiques et ultra-sonores p ar le corps tem pe gauche, c ’est-à-dire lorsqu’on inverse les
hum ain en constitue une autre partie. L’hypno­ pôles. Le sujet n’a aucun m oyen de savoir q u !on
tisme et la régression dans le passé, sous l’effet appro ch e un aim ant et, d ’ailleurs, l’expéri­
de l’hypnotisme', en sont une troisièm e partie. m e n tateu r ne lui explique pas ce q u ’il fait.
L’expérience réussit ch aq u e fois. On a voulu,
C ’est ainsi que, dans le cadre de ce program m e, récem m ent, en tro u v er l’explication dans les
le d o cteu r L. B. K om paneetz a réussi à faire rech erch es des savants français Sadron, D ouzou
rétrograder, ju sq u ’à l’âge m ental de 8 ans, une e t Polensky. Ces trois expérim entateurs pensent
fem m e de 63 ans. N on seulem ent cette fem m e avoir m ontré que les acides nucléiques, porteurs
s’est souvenue des m oindres détails d ’une de l’hérédité et de la m ém oire, ont des propriétés
journée écoulée depuis plus d ’un dem i-siècle, m agnétiques. M ais ces expériences sont elles-
non seulem ent elle a écrit en utilisant l’ancienne mêmes controversées et il faut ad m ettre p o u r le
orthographe abolie en Russie depuis la Révo­ m om ent q u ’il n ’y a aucune explication aux
lution, mais encore d u ran t toute la durée de la phénom ènes découverts p ar Vasilyev.
séance, elle voyait p arfaitem ent sans lunettes!
L’hypnotism e active m anifestem ent certains C om m ent un cham p m agnétique peut-il agir sur
récep teu rs dans le cerveau et le reste du corps, et, des stru ctu res du cerveau co rresp o n d an t à une
parm i ceux-là, des récepteurs télépathiques image hypnotique? P ourquoi l’image paraît-elle
encore inconnus. P our être télépathiques, ces se déplacer? Énigm e p o u r le m om ent sans
récepteurs n ’en sont pas m oins m atériels et solution. Il est certain, néanm oins, que la télé­
p o u rro n t être localisés. Telle est la conviction pathie n ’est q u ’un cas très p articu lier d ’un
profonde des savants soviétiques. phénom ène extrêm em ent général. A l’aide de
l’hypnotism e ou des réflexes conditionnés
M A G N É T ISM E ET H Y PN O SE pavloviens, nous pouvons faire recevoir par
notre corps des forces auxquelles norm alem ent
Parm i les travaux sortis de la clandestinité il n ’est pas sensible: m agnétism e, ultra-sons. Le
en U .R.S.S., il faut citer ceux du professeur cham p p o rteu r des phénom ènes télépathiques
Vasilyev, considéré actuellem ent com m e le est p ro b ab lem en t constitué p ar un grand nom bre
grand p atro n des rech erch es parapsycho- d ’agents physiques. Q uels sont les organes du
logiques en U.R.S.S. Vasilyev étudie ces p ro ­ corps hum ain ou anim al qui reçoivent le flux
blèmes depuis 1921. C ’est égalem ent un spécia­ m agnétique, l’impulsion ultra-sonore, le message
liste de la physique de la haute atm osphère et des télépathique? N ous l’ignorons. M ais ne découvre-
cham ps électrom agnétiques. Il dirige un labo­ t-on pas tous les jo u rs des organes nouveaux,
rato ire de physique pure à l’U niversité de aussi bien dans la cellule que dans le cerveau?
Léningrad. Les Russes a ttac h en t une grande im portance,
Les prem ières expériences de Vasilyev ont porté dans ce dom aine, aux travaux du savant allem and
sur des phénom ènes découverts p ar lui dès 1921 K irshe. Ce spécialiste des cellules nerveuses
et encore inexpliqués en 1962. Voici ce do n t il estim e avoir trouvé dans les neurones des dispo­
s’agit: en ap p ro ch an t à 5 cm de la nuque d ’un sitifs sem blables au récep teu r constitué par une
sujet hypnotisé un aim ant en fer à cheval, on anten n e et un d étec teu r en T.S.F. C ette in ter­
arrive à d éplacer des im ages lum ineuses dont on prétation est très discutée. Plusieurs débats sur ce
a suggéré au sujet l’existence mais qui ne corres­ sujet ont été publiés en U .R.S.S.

Les ouvertures de la science


T.S.F. E N T R E LES C E R V E A U X ? transm issions électrom agnétiques en tre deux
cerveaux séparés p ar une distance supérieure à
La prem ière idée qui vient à l’esprit lorsque l’on un m ètre. C ’est pourquoi l’hypothèse électro ­
parle de télépathie est q u ’il s’agit d ’une com m u­ m agnétique paraît à d ’au tres savants soviétiques
nication utilisant les ondes et plus particuliè­ devoir être rejetée.
rem ent les ondes de T .S.F. La plupart des Il sem ble q u ’ils aient raison. S’il y avait une
A m éricains sont opposés à cette hypothèse: ils sensibilité quelco n q u e aux ondes électro ­
c h erch en t à prouver que la télépathie est la m agnétiques, on n o terait des effets psycho­
m anifestation d ’une âm e im m ortelle. C ette logiques ou physiologiques chez les ingénieurs
position est purem ent philosophique. O r, l’essen­ et les techniciens travaillant auprès de sources
tiel est de ten ir com pte des faits. de ray o n n em en t très puissantes, donc à haute
D ans les quelques phénom ènes télépathiques fréquence. A ucun phénom ène de ce genre n ’a
constatés à grande distance, on n’avait disposé été constaté. Les quelques accidents survenus au
aucun blindage p e rm e tta n t d ’arrêter une tran s­ voisinage des ém etteurs rad a r de grande puis­
mission d ’ondes. Q uelques expériences avec sance o nt des explications extrêm em ent simples.
blindage ont été faites, mais il n ’est pas certain Le plus souvent il s’agit d ’effets de simple
que celui-ci ait été suffisam m ent étanche pour chauffage, d ’élévation de tem p ératu re produite
arrêter les ondes courtes à fréquence très élevée. p ar l’absorption des ondes. D ans d ’autres cas, il
C o n trairem ent à ce que l’on croyait, on sait s’agit de réactions chim iques bien connues éga­
au jourd’hui que les ondes électrom agnétiques lem ent et qui ne peu v en t se produire q u ’avec les
com prises dans la bande entre 1 mm et 1 m de intensités les plus élevées du cham p des radiations.
longueur d ’onde, se p ropagent parfois au-delà de Ju sq u ’à nouvel o rdre, l’hypothèse d ’une télépathie
l’horizon p ar réflexions m ultiples. Ces p ro p a­ électrom agnétique p araît devoir être repoussée.
gations anorm ales se produisent rarem en t; mais
les phénom ènes télépathiques sont égalem ent LA S IT U A T IO N A C T U E L L E EN U.R.S.S.
rares. C ’est là un des argum ents de quelques
savants soviétiques en faveur de l’application Le principal groupe de ch erch eu rs se con sacran t
des rayonnem ents hum ains à la télépathie. Par à la télépathie en U.R.S.S. se trouve à l’U niver-
co n tre, d ’autres savants russes sont nettem en t sité de Léningrad. Il ap p artien t à l’in stitu t de
hostiles à ce tte hypothèse, en p articulier le p ro ­ Physiologie et est dirigé p ar le d o cteu r
fesseur A rkadiew qui a calculé la quantité P. I. G ulyaev. Ce groupe ne publie pas p o u r le
d ’énergie pouvant être émise p ar le cerveau. m om ent de bulletin d ’inform ations régulier.
D ’après lui, cette puissance est insuffisante pour Les résultats obtenus ju sq u ’à présent prouvent
p erm ettre une quelconque détection, même à seulem ent la réalité de la télépathie lorsque le
quelques m ètres. A rkadiew a confirm é les sujet récep teu r a été p récédem m ent hypnotisé.
résultats am éricains de W. K. V olkers et Le program m e de rech erch es de l’in stitu t
W. C andib qui, en m ars 1960, ont détecté des com prend l’étude de la télépathie entre jum eaux,
signaux radioélectriques émis p a r des muscles de la com m ande directe de m achines p a r signaux
qui se co n tra cte n t. Il s’agit bien d ’ondes de télépathiques, l’excitation du système nerveux
T.S.F. mais d ’énergie très faible. Elles sont p ar divers types de radiations, l’étude de la
détectables avec des instrum ents très sensibles, com m unication télépathique en tre un ém etteu r et
à quelques centim ètres de distance. M êm e si le un récep teu r, tous deux reliés à un électro-
cerveau hum ain (ou la peau, ou l’ensem ble du encéphalographe, l’en registrem ent direct de la
système nerveux) est plus sensible que notre pensée.
m eilleur d étec teu r — et ceci reste enco re à Il existe égalem ent un cen tre d ’études para-
dém ontrer —, il est difficile de concevoir des psychologique en T chécoslovaquie, dirigé p ar le

Les Soviétiques et la télépathie


d o cteu r Ryzl. Un autre cen tre a été créé en
Pologne. LA T É L É P A T H IE
Enfin et surtout, il existe en U.R.S.S. un fort D A NS LE M O N D E
co u ran t d ’opinion publique en faveur de la
rech erch e parapsychologique. Si certains Les Russes n ’ont pas, bien entendu,
résultats sont confirmés, cette opinion jo u e ra le m onopole de la rech erch e télépa­
sans d o u te un rôle pour que des crédits consi­ thique.
dérables soient mis à la disposition des chercheurs.
Les ch erch eurs soviétiques qui s’attaq u en t aux • A uxÉ tats-U nis,l’U niversitéde D uke,
phénom ènes télépathiques ont l’avantage de avec J.-B . Rhine. La rech erch e télé­
p artir d ’hypothèses de base rigoureusem ent p athique m oderne y est née. D es tra ­
scientifiques. Ils ne ch erch en t pas à dém ontrer vaux im portants s’y poursuivent.
l’existence de l’esprit. Ils ne politisent pas leurs
travaux, co n trairem en t à l’A m éricain J. B. Rhine • L’U niversité de Pittsburgh (U.S.A.),
qui déclare dans son plus récent livre: « La où la doctoresse G ertru d e Schm eidler
rech erch e parapsychologique est l’arm e la plus a étudié le couple constitué p ar un
sûre co n tre le com m unism e. » ém etteu r et un récep teu r télépathiques
P ar contre, leurs réflexes m atérialistes les et a m ontré l’existence de tem pé­
induisent à nier l’existence vraisem blable d ’autres ram ents réceptifs à la télépathie et
phénom ènes parapsychologiques, tels que la d ’autres antitélépathiques.
clairvoyance, la vision de l’avenir, le pouvoir de
d éplacer les objets à distance. Il se p eu t d ’ailleurs • L’U niversité d ’O xford, où le p ro ­
q u ’ils aient raison sur le plan tactique et q u ’il fesseur Soal a fait des expériences
faille ab o rd er les phénom ènes un p ar un p o u r ne aussi bien sur la télépathie que sur la
p as'trop effaroucher les autorités. p ercep tio n de l’avenir. Ce sont des
La télépathie en elle-m êm e, cep en d an t, risque études extrêm em ent rigoureuses et où
déjà d e faire éclater les frontières de la science to u tes les précautions possibles contre
adm ise. Si le phénom ène télépathique est réel­ la fraude paraissent avoir été prises.
lem ent in dépendant de la distance, s’il se
m anifeste dans un cadre autre que l’espace- • L’U niversité d ’U trecht, en H ollande,
tem ps, il faudra p rocéder à une « révision déchi­ où existe un In stitu t de parapsychologie
rante » aussi bien de la psychologie que de la dirigé par le professeur T enhaëff et où
physique et de la chimie. o nt eu lieu notam m ent les expériences
S’il existe un « espace psychologique » plus de G érard C roiset (voir Planète n° 4).
général que l’espace-tem ps de la physique, si les
« distances» dans cet espace peuvent devenir • Il n ’existe rien de com parable en
infinim ent faibles lorsque les m êm es conditions F ran ce, en raison de l’hostilité des
sont réunies dans deux esprits, il faut alors «cartésiens abusifs». Le travail de
construire toute Une cosm ogonie nouvelle. O r^on l’in stitu t m étapsychique est fortem ent
ne voit pas com m ent expliquer les phénom ènes en tach é de superstitions et de
télépathiques au trem en t que p ar une espèce de croyances. D es ch erch eu rs indé­
super-continu de ce genre. pendants, com m e le regretté René
N ous verrons, dans les années prochaines, où W arcolier, on fait cep en d an t des
leurs rech erch es en traîn ero n t les savants sovié­ études très rem arquables.
tiques.
JA C Q U E S B E R G IE R .

Les ouvertures de la science


Les ouvertures de la science

On nous accuse parfois, en certains milieux d’article, la bio-bibliographie de Ch.-Noël


scientistes français, de « manquer de sérieux». Martin).
N ous nous exposons volontiers à cette clas­ On lira ensuite la déclaration que nous a faite
sique accusation. N ous nous y exposons en le professeur Nagy, en son nom et en celui
excellente com pagnie. de l’équipe américaine responsable des
C ’est par l’entremise de Boris Pregel (tout se travaux.
tient) que nous avons rencontré le professeur Enfin, nous publions pour la première fois
Nagy. Ce dernier est venu de N ew York pré­ les m icrophotographies en noir de ces « êtres
senter ses travaux à l’équipe scientifique de venus d’ailleurs». N ous avons réalisé ces
p l a n è t e . On verra tout à l’heure que les docum ents en laboratoire, sur les plaques
résultats en sont confirmés par huit grands apportées par le professeur Nagy. N ous en
spécialistes, du Canada à la Suède, de l’A u­ possédons plusieurs en couleurs, mais les
triche à l’U .R .S.S. Rien en France. O ppo­ délais d’impression ne nous ont pas permis
sition de principe. de les présenter dans ce numéro.
Dans notre numéro 5, N. Albessard avait Il y avait, voici quelques milliards d’années,
esquissé le roman de la météorite d’Orgueil un lac d’eau douce qui n’était pas sur cette
et annoncé la découverte de m icroorganismes Terre. D es « infusoires» vivaient dans ses pro­
dans les fragments de cette m étéorite, m icro­ fondeurs. Au-dessus, il y avait une atm o­
organismes n’appartenant pas à notre m onde. sphère, et peut-être des cousins d’hom m es
Cette fois, nous som m es en mesure de faire se regardaient-ils dans cette eau claire. Puis
le point de cette question — d’une des plus ce m onde fut détruit... Pour la première fois,
vastes questions qui aient été posées aux un écho lointain des autres vies nous parvient.
hommes. Les spécialistes français seraient-ils les seuls,
On lira ici l’étude de Charles-Noël Martin, par orgueil (le mot s’im pose), à refuser d ’y
qui prépare un tom e de I ’ e n c y c l o p e d i e prêter attention?
p l a n e t e sur les m ondes habités (voir, en fin L O U IS P A U W E L S e t JA C Q U E S B E R G IE R .
Oui, la vie existe ailleurs
Charles-Noël M artin

L a présence des m icrostructures organiques dans des m étéorites


charbonneuses a é té m aintenant définitivem ent établie. Professeur B NAGY

N O US EN AVONS PE U T -Ê T R E LES PREUVES


Ceci fera date Il existe dans to u t le système solaire des courants de cailloux.
Ces fleuves de pierres sont invisibles, mais la T erre, dans sa course
Planète s'engage circum solaire, les traverse.
Q ue l’on im agine, dans le noir des espaces interplanétaires, ces
p etites agglom érations soumises aux lois de l’attractio n solaire et
Des savants avec nous qui se déplacent, com m e les planètes, en un cycle éternel, à des
dizaines de kilom ètres-seconde.
D es pierres, grosses com m e une maison, se suivent à des millions
Des noms, de kilom ètres. D ’autres, com m e une tête, sont à des dizaines de
Des documents milliers de kilom ètres. D es cailloux com m e le pouce, e t plus petits
encore, com m e un grain de blé, sont à quelques centaines de
kilom ètres. E t le to u t baigne dans des poussières espacées de
quelques centaines de mètres.
Ces fleuves interplanétaires suivent un cours défini et l’astronom e
est capable d ’en dessiner les sillages. D ’ailleurs, il s’ap erço it que
ces trajectoires sont celles de certaines com ètes. Les « astres
chevelus» sont visibles m om entaném ent lorsqu’ils se rap p ro ch en t du
Soleil, m ais leur existence anonym e, invisible, n’en est pas moins
certaine. Il y en a des milliers, avec, de p art et d ’au tre de leur noyau,
l’extension des m atériaux pierreux que nous venons de révéler. La
T erre, dans sa ronde spatiale au to u r du Soleil, en balaye quelque
cent mille milliards de kilom ètres cubes chaque jo u r! C et « essuyage »
vertigineux fait que nous rencontrons sans cesse les poussières, les
petits cailloux, les grosses pierres éparpillées qui to m b en t sur nous en

Les ouvertures de la science


une pluie incessante. Ce sont les météorites ou en ten d u p ar des provinces entières. C ertains
étoiles filantes. U ne étoile filante, dite encore m orceaux pesaient plus de dix kilogram m es. Il
«m étéore», est la trac e lum ineuse produite par fallut bien que l’A cadém ie des Sciences adm ette
une m étéorite q u and celle-ci vient frapper le globe « q u ’il tom bait des pierres du ciel». D ’ailleurs,
et s’enflam m e p ar suite du fro ttem en t dans les très des savants étrangers avaient depuis longtem ps
hautes couches de l’atm osphère. adm is cette réalité: le physicien allem and
Très régulièrem ent, chaque année, la T erre tra ­ Chladni, dès 1790, reconnaissait dans certaines
verse plusieurs de ces fleuves. Ce fut le cas, entre pierres à inclusions m étalliques une origine
le 9 et le 17 août 1902, avec un m axim um dans ex tra-terrestre certaine.
la nuit du 12 août. L a «pluie» de m étéores, dits O n retrouve, en effet, de-ci de-là, des m étéorites
«perséides», a produit un m agnifique feu d ’arti­ tom bées au cours des m illénaires passés. On a
fice, toutes les étoiles filantes sem blant venir de la reconnu actu ellem en t environ 1 600 m étéorites,
constellation de Persée. D es observateurs sovié­ mais il y en a sans doute bien davantage.
tiques ont calculé à cette occasion que les m étéo­ D ans les tem ps très reculés, de gigantesques
rites p esaient en m oyenne une fraction de gram m e m étéorites o nt frappé la T erre. On les reco n n aît
et se tro u v aien t distantes les unes des autres de à leurs cratères fossiles révélés p ar la p h o to ­
700 kilom ètres au début du courant, le 7 août, graphie aérienne, au C an ad a p ar exem ple. Ces
p o u r n ’être plus q u ’à 250 kilom ètres le 12 et cratères o nt ju sq u ’à cinq cents millions d ’années.
reto m b er à 550 kilom ètres à la fin, le 17 août. La m étéorite record est tom bée voici deux cents
Ceci est valable pour les étoiles filantes, celles millions d ’années en A frique du Sud. Elle a
que l’on peut voir, mais la T erre essuie une q u an ­ provoqué un cratère de ce n t kilom ètres de rayon,
tité de poussière spatiale invisible autrem ent défoncé la croûte solide du globe et fait jaillir
considérable, évaluée à cinq mille tonnes par le m agm a pâteux d ont les volcans nous offrent
jo u r. S’il n ’y avait pas d ’air, si la T erre était une quelques échantillons dans la lave. L a projection
planète sans vie p arce que sans atm osphère de cette lave a éclaboussé une p artie de la T erre.
— donc sans eau — com m e la L une, cette agres­ Il se p eu t m êm e que les tectites, ces petits
sion perpétuelle l’aurait recouverte d ’une couche m orceaux de ro ch er vitrifié qui sont éparpillés
de poussières cosm iques de plusieurs m ètres sur le sol de certains déserts, soient des vestiges
d ’épaisseur, en sa totalité, depuis quatre milliards de ces quelques chutes catastrophiques '.
d ’années.
D IX -N E U F P IE R R E S
C IN Q U A N T E M IL L E TO N N ES C O N T E N A N T D E LA VIE
T O M B É E S D U C IEL
M ais revenons aux m orceaux de taille habituelle.
B eaucoup plus rarem ent, si elles sont im portantes Sur mille trois cents m étéorites bien étudiées,
à l’entrée atm osphérique et ne sont donc pas éparpillées dans tous les m uséum s de la planète,
en tièrem ent volatilisées, les m étéorites p a r­ cinq cents sont m étalliques, à base de fer, sept
viennent au niveau du sol. Ce sont les fam euses cents sont pierreuses, cen t sont d ’un type in ter­
« pluies de pierres» qui provoquèrent les antiques m édiaire à la fois siliceux et m étallique. M ais les
croyances. T raitée avec dédain p ar la science m étéorites en pierre sont difficiles à repérer: elles
officielle, la réalité des chutes de pierres célestes se ca ch e n t sur terre, p ar « mim étisme », serait-on
ne fut reconnue q u ’en 1803, lorsque le physicien ten té de dire. Bien des grosses pierres, dans les
Biot alla faire un rap port sur place, à L’Aigle, cam pagnes, auxquelles nul ne fait attention,
dans l’O rne, après le déluge du 26 avril 1803,
où trois mille fragm ents tom bèrent sur des kilo­ 1. V oir, d an s les « I n fo rm a tio n s » de p la n è te 3, u n e é tu d e su r le
m ètres à la ronde, en un vacarm e extraordinaire, m y stère d es tec tite s.

Oui, la vie existe ailleurs


viennent sans doute du ciel... Si l’on se réfère à la
com position relative des m étéorites tom bées
depuis deux siècles et reconnues com m e telles,
il y a 94 % de m étéorites pierre, 5 % de fer et 1 %
interm édiaire.
La plupart des m étéorites pierreuses, constituées
de nodules, sont dites « chondrites». U ne sur
dix seulem ent est to u t à fait analogue à nos
roches basaltiques uniform es. La structure to u r­
m entée, en agrégat de silicates avec des inclusions
de fer et de nickel, est donc assez caractéristique
des pierres extra-terrestres. M ais il en est
quelques-unes, très rares, faites de chondrites
noirâtres, petits p aquets charbonneux con ten an t
des grains, eux-m êm es enrobés dans des am as
pierreux et ferreux. C ette m atière friable, qui
rappelle le te rrea u , est plus ou moins abondante
dans ch acu ne de ces m étéorites dites chondrites
charbonneuses.
Or, nous savons aujourd’hui que ces m étéorites
co ntien n en t des traces de vie.
N ous voilà en présence de m essagères des
m ondes habités. D es chondrites charbonneuses,
il en est tom bé dix-neuf depuis 1800. A s’exprim er
avec rigueur, il faut dire que l’on en a vu tom ber
et recueilli dix-neuf. En réalité, il en est sans
doute tom bé davantage: des régions désertiques
en ont sûrem ent reçu, sans parler des océans.
C ent cinquante, deux cents chondrites charb o n ­
neuses peut-être sont venues nous ap p o rte r la
grande nouvelle depuis un siècle et dem i. M ais
nous n ’en possédons que dix-neuf, dont la
(P h o to K eystone).
m atière constitue sans doute la substance la plus
précieuse, sinon la plus rare: une trentaine de Il y a cent ans, Charles Cros rêvait d ’une sorte de
kilogram m es to u t au plus... télégraphe interplanétaire. A ujourd’hui, l’homme
s ’est fabriqué d'immenses oreilles pour tenter de
EN F R A N C E D ’A B O R D percevoir les messages en provenance des planètes.
Les plus grands radiotélescopes écoutent à une
Singulièrem ent, c ’est la F rance qui a reçu distance de huit milliards d ’années lumière.
d ’abord ces étranges visiteuses. C ’est à Alès que
to m b a la prem ière chondrite charbonneuse
recueillie le 15 m ars 1806. Puis en 1835 à
Sim onod, dans l’A in, ensuite à O rgueil (Tarn-
et-G aronne) le 14 m ai 1864, et enfin à Lancé et
O thon (Loir-et-C her) le 23 juillet 1872. D epuis,
plus rien.

Les ouvertures de la science 95


Au XX ' siècle, ce sont les É tats-U nis qui reçoivent poraine, m ouvem ent irrésistible d ont nous
les chondrites charbonneuses. V iendraient-elles pouvons affirm er, sans crain te d ’être co n tred it
to m b er là où la science est prête à les interroger? p ar les faits ultérieurs, q u ’il ira très loin.
« Je po rte en moi de m erveilleuses inform ations, D ’ores et déjà, et m algré les dénégations véhé­
analysez-m oi!» Elles disent ceci en leur langage m entes de quelques spécialistes d ont le to rt est
herm étique que nous com m ençons à peine à de nier sans même p rendre le soin d ’expérim enter
déchiffrer. Aux U .S.A., il y a eu Félix en 1900, et d ’observer p ar eux-mêmes, on p eu t estimer, à
C rescent en 1936, Santa Cruz en 1939, M urray 99 % la preuve que la vie ex tra-terrestre est un
en 1950. Et, enfin, la toute dernière, à la fron­ fait démontré.
tière du M exique et du Texas, en 1961, mais qui a
eu la fâcheuse idée de choir dans de l’eau sale LES R E FU S D E LA SCIEN C E CLA SSIQ U E
alors que les savants qui les étudient ont grand
soin d ’éviter to u te pollution te rrestre, faisant la Dès 1836, des chim istes aussi réputés que
chasse aux quelques m icrobes, spores et grains de Berzelius analysèrent cette curieuse substance
pollen venus se coller sur les précieuses n o irâtre incluse dans les chondrites de ces
substances. m étéorites déco n certan tes. Ils firent leurs an a­
lyses sur les pierres tom bées à Alès. La conclusion
LA VIE E X T R A -T E R R E S T R E était extraordinaire. C ette substance ch arb o n ­
EST UN F A IT D É M O N T R É neuse co n ten ait beau co u p d’eau: étrange pour
une m atière venue des espaces interplanétaires
C ’est donc la F rance qui eu t l’hon n eu r d ’en tendre où il ne p eu t y avoir d ’eau à l’état libre. Enfin,
le coup de tro m p ette céleste, lequel annonçait: la stru ctu re de cette substance rappelait cu rieu­
« La vie existe ailleurs que sur T erre. » Ce fut plus sem ent la m atière organique, la m atière vivante.
ex actem ent un roulem ent de tam bour, un gron­ A u m om ent de la chute spectaculaire d ’O rgueil,
d em en t d ’artillerie soutenu, accom pagnant un la chim ie avait progressé. Ce fut B erthelot qui
m étéore éblouissant, ce 14 mai 1864, à huit heures analysa les fragm ents. Il parvint à la même
du soir. conclusion: six °/< au moins de stru ctu re « o rg a­
Vingt pierres du ciel s’ab a tta ie n t sur O rgueil, nique». M ais voilà bien ce qui hérisse les
village proche de M ontauban. La plus grosse spécialistes actuels: la frontière entre ce que l’on
était com m e une tête d ’enfant. Elles étaient ap p elait « organique » et inorganique ou « minéral »
bouillantes encore de leur passage à travers s’est estom pée. O n appelait organique, après les
l’atm osphère: un paysan se brûla la m ain en y travaux de B erthelot, ce qui est sécrété et élaboré
to u ch an t. Les fragm ents furent m orcelés et dis­ p ar un organism e vivant. A l’époque, la chim ie
persés par les curieux. Le plus gros est au musée était incapable de reproduire ces substances, d ’où
de M o ntauban, sous un châssis de verre, offert la séparation en deux dom aines bien distincts, la
à la ville p ar le m aire d ’O rgueil. Le M uséum vie ayant le privilège exclusif de faire ce que
d ’H istoire naturelle de Paris en possède plusieurs. l’hom m e ne savait pas faire. A u jo u rd ’hui, le
D e nom breux muséums dans le m onde en ont chim iste synthétise presque to u t, y com pris les
acquis égalem ent, dont le British M uséum et des horm ones, les m acrom olécules, les protéines,
muséums de l’Est. A N ew York, un échantillon substances les plus com plexes du dom aine vital.
est parvenu ju sq u ’au m illiardaire John Pierpont Et l’on s’aperçoit égalem ent que cette synthèse
M organ, qui l’ac h eta à un collectionneur et est relativem ent aisée, possible m êm e à l’échelon
l’offrit, plus tard, en 1900, au M uséum de la ville cosmique. Q ue des corps chim iques aussi élém en­
de New York. taires que l’am m oniac, l’hydrogène, l’azote, le
C ’est ce petit fragm ent qui a déclenché un charbon et l’eau soient mélangés et soumis à des
im m ense m ouvem ent dans la science co n tem ­ étincelles électriques ou à des particules ato ­

Oui, la vie existe ailleurs


miques, et l’on voit se stru ctu re r des acides 23 atom es de carbone, très analogues au fond,
aminés, voire des m olécules lourdes, to u t com m e bien que différentes dans le détail, à nos chaînes
la vie le fait dans ses phases initiales. de m atières grasses (beurre, cires végétales, et
Il est alors aisé de réto rq u er aux analyses que même de certaines horm ones sexuelles!). D u
les m étéorites nous ap p o rte n t sim plem ent des te rrea u , de l’hum us pris dans un sol fertile
substances qui se sont élaborées au fil de quelconque, co n tien t de telles m olécules sécrétées
millions d ’années, sur des pierres isolées et sou­ p ar les m yriades de m icroorganism es qui y
mises aux rayonnem ents, aux influences solaires prolifèrent.
ou inconnues. T o u t récem m ent, on a dit que la Fin 1961, une analyse sim ilaire, faite en N ouvelle-
Lune était p eut-être recouv erte d ’hydrocarbures Z élande sur la chondrite ch arbonneuse de
analogues à notre pétrole, vestiges de la p ro to ­ M okoia (tom bée en 1908), confirm a entièrem ent
m atière d o n t les planètes o n t été faites avant de ces conclusions.
s’agglom érer et prendre form e. E st-ce à dire que les barrières allaient s’écrouler?
Aussi, lorsque, en 1909, l’analyse de la chondrite On p arla sim plem ent de « contam ination
charbonneuse de M okoja (N ouvelle-Z élande) ou te rrestre » p o u r expliquer les m esures des trois
celle, en 1953, de Cold B okkeveldt (tom bée près chim istes, ex actem en t com m e si ces ch ercheurs
du cap de B onne-E spérance) confirm èrent une avaient été incapables d ’y songer eux-mêmes.
fois de plus l’organicité des inclusions noi­ L eu r travail exam inait précisém ent cette éventua­
râtres, l’indifférence la plus totale en acco m ­ lité et la rejetait p o u r plusieurs raisons. D ’au tre
pagna la publication. La S cience, avec une p art, les conclusions, en elles-mêmes, l’éli­
m ajuscule, celle qui croit to u t savoir, refusait m inaient puisque, rappelons-le, les chaînes
d ’exam iner, son credo étant basé sur la «loi» carbonées découvertes sont analogues, mais non
suivante: « Je ne crois pas à la vie extra­ exactem en t sem blables, à celles observées sur les
terrestre, donc il n’y a pas de vie ex tra­ m étabolism es terrestres.
terrestre. » B artholom ew N agy, après avoir publié ses
résultats, avec les deux co-auteurs, dans les
L ’A F F A IR E N A G Y A nnales de l’A cadém ie des Sciences de
New Y ork, entreprit, cette fois avec un jeu n e
En 1961, trois je u n es scientifiques am éricains, m icrobiologiste du M édical C e n ter de l’U niver-
doués d ’im agination, de b eaucoup d ’ard eu r et sité de N ew Y ork, le d o cteu r G eorge Claus, des
d ’un certain courage, en trep riren t d ’étudier un observations directes au m icroscope.
fragm ent de la m étéorite d ’O rgueil en faisant Les deux savants prélevèrent dans les zones
appel aux techniques très élaborées do n t l’arsenal profondes des chondrites, de p etites quantités de
chim ique dispose m aintenant. C ’étaient trois poud re charbonneuse, et, après broyage, en éta­
chim istes: le professeur B artholom ew Nagy, le lèrent quelques m illigram m es sur des lam es porte-
d o cteu r D ouglas J. H ennessy, l’un et l’autre objet. Ils firent égalem ent des préparations par
du d ép artem en t chim ique de l’U niversité sections pétrographiques, c’est-à-dire q u ’ils
F ordham à N ew York, et le d o cteu r W arren coup èren t des tran ch es de très fine épaisseur,
G. M einschein, à l’Esso R esearch and Engi­ suffisam m ent m inces p o u r être tran sp aren tes
neering C°, de Linden (New Jersey). à la lum ière, mais p erm ettan t l’observation en
Ils se p ro cu rèrent dix gram m es « d’O rgueil», pré­ p rofo n d eu r de zones laissées intactes.
levés sur le petit m orceau cédé p ar M organ au
M usem de N ew Y ork, et l’analysèrent en vue de CE Q U E J ’A I VU A U M IC R O SC O PE
déterm iner la structure des substances « orga­
niques». Le résultat fut étonnant. Il s’agissait J’ai eu le privilège et l’ém otion de co n tem pler
de m olécules lourdes, des chaînes à 19-21 et m oi-m êm e, p en d an t to u te une jo u rn ée, ces

Les ouvertures de la science


Nous préparons une étude sur ces représentations des mondes habités
dans la statuaire religieuse du Moyen Age.

Sur ces chapiteaux du XIIe, des Êtres venus d ’A illeurs,


(D o c u m e n ts F. G arnier).
ci: églises d ’Ageno et de Soria (Espagne)

ifin que le cosmos entier figure dans la cathédrale.


magnifiques tableaux d ’art, aux form es et aux p inceau qui vient s’affiner sur une lim ite cir­
couleurs som ptueuses. L a vision au m icroscope culaire, granuleuse, vestige très probable d ’une
binoculaire, avec un grossissem ent mille, est un m em brane. C ette vision est indiscutablem ent ce
spectacle inoubliable. U ne lente exploration de q u ’il y a de plus beau et de plus profond dans
ces im ages p erm et de découvrir, entre des form es ce que le m icroscope a jam ais révélé. P our la
ex traordinaires de « m ontagnes » et de « vallées » p rem ière fois, un organism e com plexe ex tra­
plus ou m oins som bres sur un fond ja u n â tre , de terrestre est contem plé p ar l’œ il hum ain. Il ne
to u tes p etites organisations aux contours ressem ble en rien à ce que nous connaissons ici;
étranges, plus ou m oins réguliers, qui se diffé­ ses dim ensions sont de l’ordre de vingt m icrons
ren cien t im m édiatem ent du chaos environnant. (le m icron est le millième de m illim ètre). Nagy
Il est difficile de préciser ces form es dès l’abord et Claus en ont trouvé six en tout, à la date
car elles ont trois dim ensions. Il faut faire varier d ’octo b re 1962, d ont q u atre dans les quelques
la p rofo n d eu r de cham p du m icroscope, explorer milligramm es de la m étéorite d ’O rgueil.
en épaisseur, ce qui révèle entièrem ent l’orga­ Il nous reste m ain ten an t à revenir brièvem ent au
nisation du microfossile. stade initial d e cette étude. Les m étéorites
C ar ce sont bien des m icroorganism es fossilisés to m b en t sans cesse sur la T erre, venues des
que l’on découvre ainsi. Les millions d ’années, espaces extra-terrestres. C ertaines d ’en tre elles
dans leur gangue m inérale, les ont figés. Ils se sont p o rten t de pauvres mais bien ém ouvants vestiges
imprégnés de sels et sont devenus pierreux, tout d ’une vie ex tra-terrestre aussi. U ne question se
com m e ces troncs d’arbres pétrifiés que l’on pose alors to u t n aturellem ent: « D ’où viennent les
adm ire dans les musées, transform és en m arbres. m étéorites, quelle est leu r origine, depuis
Les form es observées sont assez différentes des com bien de tem ps voguent-elles, et quand donc
form es analogues de m icroorganism es terrestres. ces m icroorganism es vivaient-ils? »
Elles rappellent certains grains de pollen dont A ceci, quelques indices seulem ent peuvent
l’atm osphère te rrestre est rem plie, ce qui a d o n n er des em bryons de réponse. M étéorites,
perm is aux négateurs acharnés d ’affirm er q u ’il com ètes et astéroïdes sont en étroite liaison, si
s’agissait ju stem en t de grains de pollen ayant étroite que leur origine est p ro bablem ent
pollué la m étéorite. M ais les patients obser­ com m une. L ’an n eau de planétoïdes fragm entés,
vateurs am éricains ont découvert une trentaine en tre M ars et Ju p iter, est bien connu des astro­
de types différents de structures, et cela dans nom es, qui catalo g u en t deux mille de ces blocs
plusieurs m étéorites, aussi bien dans celle rocheux énorm es ou m inuscules. O r, entre M ars
d ’O rgueil — qui recèle le plus de m icrofossiles et Ju p iter, il y a place p o u r une planète, dite
et les plus différenciés — que dans celles d ’Ivuna P haéton, qui m anque visiblem ent. D e là à penser
(Tanganyika), tom bée en 1938, et de M urray que Phaéton a bien existé, mais a été fracassée,
(U.S.A.), tom bée en 1950. L eur découverte est p o u r une cause énigm atique, il n ’y a q u ’un pas.
co rroborée en U.R.S.S. p a r des observations Ce pas, nous le franchissons d ’au tan t plus allè­
parallèles faites sur la chondrite charbonneuse de g rem ent que ce tte hypothèse explique du même
M ighei (tom bée en 1889). fait la physionom ie grêlée de la L une, bom bardée
L’organisation qui em porte la to tale adhésion et p ar d ’énorm es m étéorites depuis des centaines de
qui fait je te r un cri d ’adm iration quand on la voit millions d ’années, com m e l’attesten t les cratères
est une singulière cellule hexagonale tripode (ou fossiles identiques repérés sur la T erre.
té tra p o d e )1. La planète brisée nous d o nne aussi la com position
O n y voit une masse centrale enferm ée dans un fer, ou fer-pierre ou pierre, des m étéorites, car
hexagone. C et hexagone est prob ab lem en t un c ette triple possibilité rep ro d u it bien une struc­
polyèdre, trois des faces plus épaisses laissant tu re analogue à celle de la T erre, au noyau m étal­
passer une tubulure très n ette d ’où s’échappe un lique et aux roches basaltiques périphériques.

100 Oui, la vie existe ailleurs


Jusqu’aux com ètes, faites de substances volatiles,
qui p o u rraient être l’agglom ération erran te de
l’ancienne atm osphère de Phaéton. Q uant aux
chondrites charbonneuses si rares, avec leur eau,
leur cire, leurs graisses et leurs m icroorganism es,
ne serait-ce pas le limon, la tourbe séchée d ’une
pellicule biosphérique où les «m icrobes» spéci­
fiquem ent phaétoniens proliféraient, tout com m e
nos m icrobes prolifèrent dans notre humus?
Le tem ps de vol des m étéorites est donné par
l’analyse de la radioactivité induite dans la
substance même par le rayonnem ent cosm ique. Il
en ressort que les m étéorites se fragm entent au
fil du tem ps, p ar chocs entre elles ou tout autre
mécanism e inconnu. M ais le tem ps maximum
CHARLES-NOEL MARTIN
paraît être d ’un milliard d ’années. Les roches
m étéoritiques, d ’autre part, par la radioactivité Chercheur et écrivain scientifique
de l’uranium ont, to u t com m e les roches m ondialem ent connu, Charles-Noël
M artin est né à Paris le 25 décembre
terrestres, quatre milliards d ’années d ’ancienneté. 1923. Il a publié dix ouvrages de
Ceci laisse une belle m arge pour la biogenèse science et de vulgarisation, qui to ta ­
et nous savons que la vie sur notre globe doit lisent quarante traductions en douze
bien avoir deux à trois milliards d ’ans sous sa langues étrangères. Les plus récents
sont: les Treize M arches vers /'A tom e
form e m icroorganique et prim itive. (Horizons de France), Promesses et
Nous voilà donc devant un grandiose tableau. menaces de /'énergie nucléaire
Celui d ’une planète où la vie est née, s’est (P .U .f.); /'Univers dévoilé (Pion),
et /'Énergie, m o teur du M onde qui
accrochée, développée. Jusqu’à quel point? Le vient de paraître aux P.U.F.
saurons-nous jam ais? Un cataclysm e cosm ique Il travaille à une im portante bio ­
en traîn a sans doute la dislocation de cette cin­ bibliographie et com m entaires de
quième planète et, depuis, ses vestiges sillonnent l'œuvre m athém atique et humaniste
d'A lbert Einstein. Il écrit égalem ent
les espaces interplanétaires, s’ém iettant progres­ un ouvrage de philosophie intitu lé
sivem ent et bom bardant au passage planètes et /'H om m e galactique, introductio n à la
satellites naturels. Ainsi, M ercure, Vénus, la philosophie du troisièm e millénaire.
Charles-Noël M artin a été à l'origine
T erre, la L une, M ars, Jupiter, Saturne de la diffusion en France des travaux
reçoivent-ils constam m ent des éclaboussures de effectués aux U.S.A. sur la présence
vie, d ’une vie cosm ique éteinte depuis longtem ps. de vie fossile dans les météorites.
Il les a exposés pour le grand public
Les prem ières conclusions de l’analyse, encore à par différents moyens: presse, radio,
ses débuts, de notre m étéorite charbonneuse télévision, livres, etc. Il vient de
d ’Orgueil, nous p ro cu ren t une inform ation capi­ term iner un ouvrage com plet sur la
tale p o u r la philosophie hum aine: « La vie existe vie dans l'univers, l'in fin i des Mondes
et des Vies, pour la collection des
p artout, puisqu’elle existe (ou a existé) sur au Encyclopédies Planète.
moins deux planètes.
C H A R L E S -N O Ë L M A R T IN .

1. N o us avions p ublié un c ro q u is de c e tte cellu le e x tra -te rre s tre


d an s n o tre nu m éro 5. D epuis, le p ro fe sse u r N agy est venu nous
a p p o rte r les p laq u e s elles-m êm es, q u e nou s av ons fait p h o to g ra p h ie r.

Les ouvertures de la science 101


Ces photographies ont été
prises récemment en France
sur les préparations d ’Orgueil
c/ui nous avaient été apportées
par le professeur Nagy. La
grosseur de ces microorga­
nismes est de dix à vingt
millièmes de millimètres. Les
croquis aident à lire les
photos.
Ici structure polyédrique évi­
dente avec une membrane
périphérique.

Grosse cellule semblable aux


diatomées terrestres mais dix
a cent fo is plus petite. La
structure est en facettes in­
curvées et les orifices d'échange
sont très nets en surface.

La structure régulière des ori­


fices est très nette latéra­
lement. Le 'microscope utilisé
ne permet pas de m ettre au
point à la fo is le centre et
ta périphérie de la coupe
examinée.

Ce microorganisme rappelle
la surface de l’oursin avec les
protubérances elles-mêmes
dotées de petites structures:
groupes de trous et de bour­
souflures, avec dépression
centrale. Cette structure est
caractéristique de la vie, les
microcristaux n ’ayant jamais
cette disposition.
Dans une eau extra-terrestre...
Professeur Nagy (u n iv e rs ité F o rd h a m . N e w Y ork) (déclaration à Planète)

Nous n'avons rien entendu d ’aussi im portant depuis des années.


L O U IS P A U W E L S et J A C Q U E S B E R G IE R .

LE PO IN T SU R LA PLUS T R O U B L A N T E D É C O U V E R TE

Première mise La présence des m icrostructures organiques dans des m étéorites


au point publique charbonneuses a été m ain ten an t définitivem ent établie p ar des
chercheurs indépendants. La découverte originale de Nagy et C la u s1
Au nom d ’une équipe a été ultérieurem ent confirmée p ar les ch erch eu rs suivants: le
do cteu r F rank Staplin au C anada, le professeur Skuja à U psala
scientifique officielle (Suède), le professeur E rdtm an à Stockholm , le d o c te u r Ross au
British M uséum de Londres, le professeur Papp de l’U niversité de
Après trois ans de Vienne, le d o cteu r Cholnoky de P rétoria (A frique du Sud), le
recherches contrôlées professeur Palik, de H ongrie, et le d o cteu r Tim ofeev, de Léningrad.
La p lu p a rt de ces cherch eu rs ont travaillé indépendam m ent sur des
échantillons et ils trou v èren t tous des m icrostructures, et expri­
m èrent l’opinion que ces m icrostructures étaient d ’origine vivante.
D ’autres chercheurs n ’o nt pas admis cette interprétation, mais il
devient ap p aren t actu ellem en t q u ’ils n ’ont pas eu l’occasion
d ’exam iner en détail des échantillons de m étéorites, ou en co re q u ’ils
n’avaient pas l’habitude de la m icrobiologie.
Il ap p araît en conséquence que la présence de m atériel biologique
dans les m étéorites charbonneuses a été confirm ée p ar des
chercheurs sérieux et que le fait que ces m icrostructures proviennent
des m étéorites elles-m êm es sem ble très probable. Les m icrostructures
sont logées dans des m atériaux p ro v en an t des m étéorites et elles ne
sont identiques à aucun spécim en m icrobiologique connu sur la

l. B. N agy em p lo ie d a n s c e tte d é c la ratio n le style im p e rso n n e l d e s r a p p o rts scien tifiq u es.

Les ouvertures de la science 103


T erre. Si ces élém ents organisés provenaient d ’un dolom ite, ce qui sur la T erre indiquerait un milieu
agent de contam ination te rrestre, de grains de aqueux à basse tem p ératu re. Le con ten u b itu ­
pollen p ar exem ple, on pourrait s’a tten d re à ce mineux des m étéorites charbonneuses intéresse
q u ’on trouve au m oins quelques spécim ens iden­ les savants depuis plus d ’un siècle. Berzelius, le
tifiables d ’espèces dans les m étéorites. fo n d ateu r de la chimie biologique, analysa la
m étéorite d ’Alès en 1836 et en sépara la m atière
ELLES V IEN N EN T organique, en n o tan t q u ’elle lui paraissait
D ’UN LA C E X T R A -T E R R E S T R E ressem bler aux acides hum iques. W ôhler trouva
les mêmes m atériaux dans la m étéorite K aba
Il existe 19 m étéorites charbonneuses connues en 1858. Tous deux ont pensé que ce m atériel
sur environ 1 000 m étéorites de pierre. C hacune indiquait l’existence d ’une vie ex tra-terrestre.
de ces m étéorites charbonneuses a été vue au On critiqua sévèrem ent W ôhler p o u r avoir émis
m om ent de sa chute p ar plusieurs observateurs c ette suggestion. Trois sem aines après la chute de
dignes de foi. Elle contiennent toutes une m ince la m étéorite d ’O rgueil, D aubrée anno n ça q u ’il y
cro û te fondue, et leur com position chim ique avait trouvé des m atières organiques. B erthelot
ressem ble, en plusieurs aspects im portants, à en fit l’analyse chim ique détaillée et isola des
celle des m étéorites pierreuses p lutôt q u ’à celle hydro carb u res de la série grasse. C ette analyse ne
des roches terrestres. D ’autre part, la com po­ fut pas reprise après l’époque de B erth elo t et ce
sition chim ique et m étallurgique des m étéorites n’est que to u t récem m ent que l’intérêt des savants
charbonneuses présente des aspects particuliers. a été de nouveau éveillé.
Elles contiennent tou tes de l’eau, des m inerais de En 1961, N agy, M einschein et H ennessy confir­
type argileux, du bitum e et du soufre. C ette m èrent l’analyse B erthelot par identification des
com position suggère q u ’au cours de leur histoire hydro carb u res au spectro g rap h e de masse. Ils
elles n ’ont pas été portées à une tem pérature trouvèrent, grâce à l’em ploi de cette m éthode
élevée. Q uatre de ces m étéorites charbonneuses m oderne, que les h ydrocarbures ressem blaient
sont p articulièrem ent intéressantes. Ce sont: dans leu r com position à des h ydrocarbures
O rgueil 1864, Ivuna (A frique C entrale) 1938, d ’origine vivante que l’on trouve dans les boues
Alès (F rance) 1806 et T onk (Inde) 1911. m arines et les sédim ents. Plus tard , Nagy et Bitz
Ce sont les m étéorites dont l’histoire révèle la trouvèrent des acides gras à longue chaîne dans
tem pérature la plus basse. Il p araît prouvé que la m étéorite d ’O rgueil. La com position de ces
l’eau a existé sur l’objet ou les objets célestes acides gras ressem blait, non pas à celle des
d o n t elles proviennent et que ce milieu aqueux à co n tam inants biologiques récents, mais à celle
basse tem pérature était légèrem ent alcalin et des acides gras trouvés dans des roches sédimen-
assez réducteur. P ar analogie, un tel m ilieu sur la taires anciennes, sur la T erre. M elvin Calvin,
T erre se trouve au fond des lacs ou de la m er, en à l’U niversité de Californie, n o ta q u ’il avait
des endroits séparés p ar une couche aqueuse de trouvé des purines dans des m étéorites
l’atm osphère terrestre. Il est intéressant de noter charbonneuses.
que Boato, de l’U niversité de C hicago, a m ontré,
voici quelques années déjà, que le rapport des LES PREUVES D E L’EX IST EN C E
isotopes d ’hydrogène dans les m étéorites ch ar­ D ’O R G A N IS M E S VIVANTS
bonneuses est to u t à fait différent de celui des
eaux terrestres. P ar conséquent, l’eau des m étéo­ Ces études chim iques conduisirent les chercheurs,
rites p araît être d ’origine extra-terrestre. La d ont l’au teu r, à exam iner s’il n’y avait pas, dans
m étéorite d ’O rgueil contient environ 20 % d ’eau. les m étéorites, des p articules organiques fossi­
Il faut noter, de plus, que certaines de ces lisées. U ne telle découverte avait été annoncée
m étéorites co n tien n en t des m inerais tels que la plusieurs fois, mais jam ais suivie de preuves.

104 Dans une eau extra-terrestre


Q uelque vingt-neuf types m orphologiques divers N ous saurons ce q u ’il faut répondre à ces
des m icrostructures organiques ont pu ju sq u ’à questions lorsque, dans peu de décennies,
présent être observés dans les m étéorites d ’O rgueil l’hom m e au ra pris pied sur d ’autres objets
et d ’Ivuna, p ar C laus et N agy. Q uinze à vingt célestes.
autres form es ont été décrites p a r ailleurs. Ces P ro fe sseu r B A R T H O L O M E W N A G Y ,
m icrostructures ont de 4 à 14 m icrons de diam ètre. U niversité F o rd h am ,
N ew Y ork (U .S.A .).
Elle ne sont pas m agnétiques. Elles sont insolubles
dans l’acide chlorhydrique, dans l’acide fluor-
hydrique et dans la plu p art des solvants orga­
niques. En lum ière ultraviolette, elles sont
fluorescentes. Elles ch a rb o n n en t lorsqu’on les
chauffe dans l’air et beau co u p d ’entre elles
ac ce p te n t des colorations biologiques classiques.
La p lu p art d ’entre elles sont p artiellem ent fossi­
lisées et leur densité varie de 1,4 à 2,4. On trouve
souvent ces élém ents organisés à l’intérieur des
particules m inérales qui se sont form ées sur les
corps célestes d ’où ces m étéorites proviennent.
Enfin, la rech erch e pétrographique m ontre que la
dim ension des pores dans les m étéorites est
inférieure à un m icron, alors que dans les
élém ents organisés ils sont b eaucoup plus grands.
L’in tro d u ctio n de ceux-ci apparaît donc com m e
très im probable.

LA VIE P A R T O U T SEM B LA B L E ?

L’âge d ’une m étéorite charbonneuse a été d éter­


m iné grâce à la m éthode isotopique de datation.
L eur m atériau minéral a de 4,5 à 4,7 milliards
d ’années. O n pense que les m étéorites pro ­
viennent du système solaire. M ais l’origine exacte
reste indéterm inée. O n a proposé la ceinture des
astéroïdes, entre M ars et Jupiter, ou la Lune,
com m e origine. On pense aussi à un corps céleste
actuellem ent détruit, mais de dim ension plané­
taire. Si les m icrostructures observées p ro ­
viennent bien d ’une vie extra-terrestre, la
ressem blance chim ique avec les form es de vie
terrestre surprend. D eux possibilités intéressantes
apparaissent:
1° ou bien la vie est apparue en diverses parties
du système solaire avec une évolution chim ique
sem blable,
2° ou bien la vie se déplace, en conservant son
unité, d ’un endroit à l’autre du système solaire.

Les ouvertures de la science 105


Deux révélations: un poète, un photographe
Nikos Pappas Photographies originales d'Emil Cadoo

C’est pourquoi nous avions les yeux


comme des projecteurs de stupéfaction et de doute.
N.P.

L’VII est le titre sibyllin d’une D É D IC A C E PO U R UN PO È T E D U X X Ie SIÈCLE


courageuse publication belge,
« revue trimestrielle de poésies et Tu n ’es pas encore né mais je te vois moi
de proses originales ». Cette revue tu fais irruption p ar la po rte du siècle nouveau
est dirigée par Roland Busselen et p a r la p o rte du deuxièm e m illénaire après le Christ
Alain Bosquet. Son adresse est: p ar la porte de la prem ière année de l’hom m e
14 square de Meeus, Bruxelles 4. tu fais irruption avec des œ uvres, des m anuscrits,
Dans son dernier numéro, nous sûr de l’au jo u rd ’hui, plus sûr du dem ain
avons découvert Nikos Pappas, indifférent au som bre hier que tu n’as pas connu.
torrentiel poète grec contem­ Poète, l’atm osphère dans laquelle tu vivras
porain. Voici des extraits de cette noiera to u t intérêt pour n o tre m ém oire
« dédicace » dont l’inspiration p o u rtan t penche-toi sur nos œ uvres soit com m e su r des tom bes
nous a semblé très proche de ou bien p ar pitié, ou bien p ar curiosité,
celle qui anime Planète. même si le tem ps de p leu rer est fini
même si les larm es deviennent des perles rares
essaie de nous connaître à travers n o tre peine
notre seul et unique cadre.
N otre siècle n’était pas le d ern ier du m onde
et cep en d an t nous voulons le croire le dern ier
nos poèm es l’ont en terré avec des tas de couronnes
afin que toi tu puisses venir au m onde sans m orts
avec pour avenue une perspective m ontant vers les étoiles.
M ême s’il te plait d ’être indifférent à la préhistoire
le précipice ne te qu ittera pas qui s’ouvre derrière to u te fin.
Il t ’obligera à nous voir
sois-tu pressé de répandre sur le boulevard du vertige

Tu n ’es pas encore né,


mais je te vois, moi... La littérature différente 107
- tu as beau avancer avec dédain vers ton faîte -
un am our pareil à celui qui nous fait nous agenouiller
sur un caillou solitaire
sur une fleurette osant élever sa petite vie
au milieu des chardons, des pas sauvages et des bêtes...
Notre laideur t’appelle
notre laideur qui rend plus éclatante ta beauté
ne cours pas avant de nous voir
là-bas où nous nous sommes arrêtés,
ne ris point savamm ent là
où nous avons versé des larmes insensées
ne dis pas que l’illumination de notre esprit était
une toute petite lumière
que notre sang était sans couleur
et sans nationalité notre passion de chanter.
EM IL CADOO
Quelque grande qualité aient tes rêves
si beau soit ton nom qu ’en mon délire je m ’efforce de trouver Photographe des âmes, Emil Cadoo
ta face sera sans ombre et magnifique est né en 1926 à New York, où il a
comme une esquisse lumineuse fa it ses études au Brooklyn College.
Ecartelé entre son am bition d ’être
comme le front réputé de l’avenir écrivain, son am our de la danse et du
dont tous les Dieux et moi-même avons rêvé. théâtre, il devint photographe par
Tous ceux de nous qui, éblouis, avons étudié hasard et le resta par passion pure.
Sa sensibilité en profondeur éclaté,
les prophètes Isaïe et Marx m ûrie dans ce clim at de tension à vif,
Poe dans ses symboles ténébreux et éthérés de lutte et de dur mépris qui est celui
M aeterlinck palpant l’insaisissable d'un intellectuel noir aux U.S.A. Après
Maïakowsky se précipitant avoir réalisé un reportage dans le pres­
tigieux LIFE, E. Cadoo quitte New York
avec des mots-qui-bougent-comme-des-machines pour Paris, qui est devenu « sa »
Mao Tsé Toung cam pant au pied des Himalayas ville. Il part très souvent et notam m ent
Pasternak méditant et pleurant pour des reportages en A frique; c'est
lui qui a fa it les premières photos du
tous ceux de nous qui avons vu Gagarine revenir sur sa terre Congo qu'on ait eues en France.
et dans ses regards notre T erre pareille à une étoile Photographiant par intuition, il se pro­
tous ceux qui voyageront sur les planètes mène dans Paris, très longuem ent
et ne trouveront pas un homme, de feuillage p our s’étendre avec ses modèles, en les laissant
parler naturellem ent, puis, soudain,
ne t’imagineront pas com me l’adolescent sauvage devant de vieilles pierres, un mur, une
traversant des contrées vierges mosaïque, du bois, de l'eau, il « sa it» .
habitées par des hommes avec des sentiments humains. Il traque les âmes et les fixe dans le
creuset des terres , rares originelles;
Des hommes paisibles com me les après-midi tém oin, ce visage d'Eve blonde, fondu
com m e nous aussi nous désirions être dans les nuits sans fin dans la pierre érodée, biblique.
des hommes que pour cette raison on raillait si durem ent Ce sont des photographies de E. Cadoo
et que l’on traitait de fausse note qui illustre nt les dernières éditions de
N otre-D am e des Fleurs et de « Le
parce que nous n’accom pagnions pas les sifflements des serpents paravent » de Jean Genêt.
et n ’imitions point les perroquets... A ctuellem ent, E. Cadoo travaille à des
Toi qui viendras penche-toi sur nos livres nus extrêm em ent purs et dépouillés.
(s’ils ont été sauvés du feu de l’incendie)
tu y trouveras quelques rangées de nos rêves
des images de notre grande vision.

Tu fa is irruption
108 D eux ré vé la tio n s: un p oète, un pho tog rap he par la porte du siècle nouveau...
Beau com m e tu seras
et paisible, tout sourire et tout intelligence,
tu verras le clair petit drapeau que nous faisions flotter
sur les forteresses de ciment de notre esclavage
aux temps où tu craignais que ton frère ne trahît.
Lorsque tu liras nos vers
tu reconnaîtras combien nous avions hâte de naître
pour quels lieux nos yeux étaient faits
quel masque d ’enfant notre force apparente portait.

Des fleuves de larmes


remplissaient les crevasses profondes des civilisations
depuis l’antique outil de pierre au cerveau électronique
nous avions rangé les siècles sur le bord des trottoirs
de nos mains nous avions défriché les abords
pour que tu te tiennes debout sans difficulté
pour que tu ne trébuches pas sur des pierres
pour que tu te dresses
com me un brise-lames de ciment mais tendre
p rotec teur de la pensée et des rêves.
Oh ne me dem ande pas pourquoi Fadeiev s’est suicidé
et avant lui Maïakowski et Essénine
et tant d ’autres chevaliers poètes.
Ne cherche pas à savoir ce q u ’est devenu Isaac Babel
pourquoi quarante années durant Ehrenbourg s’est tu.
Nous avons commis beaucoup d ’injustices
pour que toi tu naisses juste
nous avons commis b eaucoup d ’actions tragiques et funestes
pour que tu deviennes celui que tu es
pour que tu écrives des poèmes que l’on rejette
pour que tu ne sentes aucun besoin
aucune barrière absolument aucune peur.
Lorsque pensif tu passeras par nos tombes par les ans déjà nivelées
assimilé à la matière originelle
frappe vite des pieds pour ressentir ton pas
martèle une nouvelle I nternationale pour tous les hommes.

Tu n ’es pas un ennemi parce que tu nous a fait du tort


à ta bienveillance
nous adoucissons notre am ertum e
puisque la féminité de notre mère
n ’attend pas un siècle de plus...

Un soir notre père


a cherché avant l’heure à nous conduire en ce séjour
dans les entrailles d ’une femme.

Tu fa is irruption par la porte


de la première année de l ’hom m e...
Bel instant qui fait naître une tragédie
notre tragédie !
Que te dire d ’abord... Tu apprendras tout
dans nos chants dans nos vers lapidés.
T out nus nous nous livrons à toi
sans je ter d ’étoupe-fine-comme-toile-d’araignée
sur nos chants barbares mais sensibles.
Mais toi, nous te l’avons dit, tu n’es pas notre ennemi
sur toi tu n’as pas de mètres pour mesurer les syllabes
et com me nous tu hais les fards;
tu chercheras à découvrir les véritables chants
éparpillés dans de minces plaquettes
ceux qui ont l’héroïsme
de ne pas considérer ta lumière
com me une om bre pour leur petitesse
et auxquels il suffira que ton trône se dresse
là où furent enterrés ceux qui ont jeté des bases.
Moi j ’écouterai ta voix
lorsque tout frais tu entreras dans le nouveau millénaire
aux premières m arches tes pas me réveilleront
pur ouvert enfantin mon cœ u r façonné ailleurs frémira
dans un coquillage dans un marais sauvage.
Salut, ô mon frère, je t ’appellerai
et ce seront les lits des fleuves qui feront écho
l’em bryon qui voyage dans le vent
la patrouille de l’am our
et ce que ma bouche métamorphosée
pourra trouver ailleurs com me langue.
Salut, ô m on frère,
ce poème étrange je ne sais pas s’il fut écrit sur du papier
s’je l’ai vu en rêve
si j ’ai em prunté l’encre au sang de mon cœ ur
si c ’est toi qui l’as écrit ou bien Rimbaud en transes
ou bien Chénier dans sa prison
s’ils ont collaboré p our le vertébrer
avec des os millénaires et des galets
plaintes conservées dans la cloche de l’atm o sp h è re .
des millénaires passés...
Je t ’en fais cadeau
poète du vingt et unième siècle
afin que dans un dossier tu le trouves
tel un te stam ent
que d ’une époque à l’autre
le mort laisse au vivant.
N IK O S PA PPA S.
( Traduit du grec moderne par Gaston-Henry A ufrère)

Moi, j ’écouterai ta voix,


lorsque, tout frais, tu entreras
dans le nouveau millénaire...
Tout est impossible
Un conte oublié de Charles Cros Illu stra tio n s originales de C arelm an

Les deux contes que vous allez lire ont été redécouverts par Jacques Sternberg.
Nous les présentons ensemble pour des raisons évidentes. L'un ferm e les portes
à l ’espérance et au rêve. L ’autre les rouvre subrepticement. L ’un fa it la cari­
cature de l ’homm e de science qui ne sait qu’une chose: qu’on ne pourra jam ais
savoir. L 'autre enseigne par l ’absurde que l ’impossible se réalise parfois.

UNE C A R IC A T U R E D U SAVANT DU X IX ' SIÈCLE

Le décor est un boulevard populaire, dont le trottoir est très large


et planté d ’arbres poussiéreux. C ’est le dimanche soir, en été, le jour
baisse. On est devant des boutiques de m archands de lampes à
pétrole, d ’herboristes et d ’autres petits com merçants, boutiques à
moitié fermées. Les petits com m erçants iront tout à l’heure à des
délassements espérés pendant l’interminable semaine et même
pendan t toute cette journée du dimanche.
Il y a foule sur le trottoir, foule de passage et foule locale. On revient
des beaux quartiers, on revient de la campagne.
Passent des gens harassés, portant de gros bouquets de fleurs des
champs et des paniers où ballottent les croûtons de pain, les faïences
graisseuses et les bouteilles vides.
Les concierges sont assis devant leurs portes, respirant l’air du
Bachelier à 14 ans, capable d ’en­ soir, imprégné des âcres odeurs qui viennent du ruisseau, de la
seigner l’hébreu et le sanscrit à station des fiacres et des gens qui passent, harassés.
cet âge, inventeur d ’un télégraphe Des jeunes filles jou e nt au volant.
automatique, précurseur d ’Edison Un petit groupe de désœuvrés se tient devant la boutique de l’herbo ­
avec sa première machine par­ riste et regarde le fils de la maison, qui joue au bilboquet. Il a seize
lante, créateur de la synthèse du ou dix-sept ans, des cheveux blond sale tom bant en pluie, des yeux
rubis, pionnier de la photo­ gris clair, étonnés, un peu gonflés, en dessous, de gros os. Il est en
graphie en couleurs, poète mé­ manches de chemise, et il se sert de son bilboquet avec une passion
connu et « savanturier » maudit idiote, adroitem ent pourtant.
par les savants: tel fu t Charles Il a enfilé dix-neuf fois de suite la boule. Il continue et com pte vingt,
Cros. vingt-cinq, trente! Deux filles qui jouaient au volant s’arrêtent et

La littérature différente
viennent voir. Le groupe s’accroît de quelques Jetez-m oi ça au feu. Il vous faut, p en d an t six
passants. C ’est un succès. mois au moins, vous faire le bras avec un bil­
L’adolescent enorgueilli passe à d ’autres exer­ b o q u et T hom pson, en bronze. C ’est ce que j ’ai
cices: il reçoit et m aintient la boule en équilibre fait, moi, jeu n e hom m e. Et non pas six mois,
sur la pointe, il prend la boule à la main, et c ’est mais trois ans!... A près ces trois ans, j ’avais
m aintenant le bilboquet lui-même qui voltige de la résistance, mais je ne savais rien, quand
et vient se p lan ter ou se poser sur cette boule. je passai au bilboquet de S chutzenberger en
M urm ures d ’approbation dans l’assistance. L ’a r­ ébène, avec la boule en ivoire, — pas de S chut­
tiste attrap e ensuite le bilboquet au vol, y enfile zenberger, mais de C ascarini de Bologne. C asca-
la boule —, puis la boule et y plante le bilboquet, rini fait les prem ières boules du m onde, mais il
et toujours ainsi p a r un tourn o iem en t continu, n ’entend rien aux m anches. P our les m anches de
sans m anquer un coup. Enfin, pour term in er par bilboquets, il n’y a que les Schutzenberger.
quelque chose de rem arquable (il connaît le J ’en ten d s ceux d ’avant 1817; les nouveaux sont
public), il tire son canif, coupe la ficelle et, p ar taillés à la serpe.
des m ouvem ents concentrés du poignet, dégage J ’ennuie p eu t-être ces M essieurs? (M ais non,
la boule, qui to u rn e sur elle-m êm e et vient inva­ mais non, dans le public). C ’est q u ’il y a des
riablem ent se rep lan ter sur la pointe. choses q u ’on ne p eu t pas laisser passer... (Oui,
— Vous croyez jo u e r au bilboquet, m on ami? oui, certain em en t.)
dit une voix trem blante d ’ém otion, en même Vous voulez faire sérieusem ent du bilboquet?
tem ps qu’une m ain m aigre, veineuse, fiévreuse O ui? Travaillez com m e je vous ai dit, six mois,
se pose sur le poignet infatigable. deux ans sur un T hom pson; mais ce qu e j ’appelle
T o ut le m onde tourne les yeux. travailler. M oi, je me levais tous les jo u rs à six
C ’est un hom m e de soixante ans à peu près, heures. U ne dem i-heure p o u r m a toilette; une
flottant dans sa redingote v erdâtre, scrupu­ dem i-heure p o u r m anger m a soupe et faire un
leusem ent brossée. peu d ’exercice. T oujours de la soupe, jam ais de
Il a plusieurs fois retiré son h aut chapeau râpé, café au lait ou autres excitants qui ô te n t la sûreté
p o ur essuyer, d ’un m ouchoir à carreaux jaunes aux nerfs.
et bleus, son crâne poli q u ’en c ad ren t quelques A sept heures, sept h eures un q u art, j ’étais au
cheveux gris. D e p etites rides profondes et travail, mon p etit ami. A h! quand arrivaient dix
blanches en éventail vont de sa tem pe hâlée à heures, le bras me faisait souvent mal. P o u rtan t
ses yeux clairs, clignotant sans cesse. On dirait j ’allais ju sq u ’à dix heures et dem ie. Je laissais
un prêtre bilieux, déguisé en hom m e de la foule, le travail. La dem i-heure d ’avant onze heures
et qui aurait eu peut-être une âm e s’il ne se fût était em ployée à des d ouches glacées p o u r
confit et ranci dans quelque m onom anie em pêcher les co u rb atu res et à divers exercices
dégradante. hygiéniques.
Il p rend le bilboquet: De onze heures à midi, je faisais une prom enade
— Q u’est-ce que vous avez là? Ç a n’a ni poids assez longue. A midi je dînais. Tous les jours,
p o ur les prem ières études ni précision pour le la soupe et le b œ u f avec un plat de légumes;
je u correct. Vous ne ferez que vous g âter la quelquefois une p etite sucrerie p o u r dessert.
main avec cette bûche. Très peu de vin, jam ais de café!
Faisant rouler la boule sur sa m anche: Après le dîner, je faisais encore une p etite pro­
— Où est le centre de gravité de la boule? Vous m enade. A h! moi, j ’aim e mes aises.
me faites des yeux énorm es. Oui, le centre de Mais p o u rtan t, à une heure, j ’avais repris le
gravité. (Vous ne savez pas ce que c’est, et vous travail, que j ’interrom pais à qu atre heures seu­
voulez être bilboquetiste!) Le centre de gravité lem ent, ju stem en t le tem ps de p rendre une
n ’est pas dans l’axe du trou ! douche froide et de grignoter un m orceau de

116 Tout est impossible


pain. Et me voilà encore avec mon bilboquet quand vous en ten d rez les bravos d ’un public ravi,
ju sq u ’à sept heures. Puis, souper, encore pro m e­ vous n’aurez que la som bre jouissance de
nade et aller se coucher; jam ais plus tard que plaindre ces pauvres gens et de vous dire: je ne
dix heures et dem ie. sais rien ! je ne suis rien !
J ’ai fait cela, tous les jours que D ieu fait, p en d an t C’est cela qui vous fera travailler encore,
dix ans! A près dix ans, je ne savais réellem ent toujours; p o u r vous p erfectio n n er, p o u r vous
encore rien! faire sentir que l’absolu est impossible à atteindre,
Je n’ai pas p erdu courage; quoique à m esure que que vous n ’êtes rien devant cet absolu, que vous
j ’étudiais, j ’ai com pris que la science du bilboquet êtes, com m e moi, nul! nul!
est illimitée et que m on savoir, après quarante- L’hom m e à la redingote v erd âtre criait en disant
deux ans d ’exercices journaliers, n’est rien, rien! to u t cela. Près de deux cents personnes s’étaient
Il est vrai que j ’ai gagné le grand prix au assem blées au bruit q u ’il faisait.
concours in ternational de 1858. M ais pas de Le je u n e herboriste était ahuri. C ependant, p ro ­
co n cu rren ts sérieux; je ne me vante pas d ’un fitant d ’une pause que le vieux disco u reu r avait
succès aussi facile. été forcé de faire p o u r respirer, il se hasarda
Vous voyez, je u n e hom m e, ce que vous en tre­ tim idem ent à lui dire, en te n d an t son bilboquet:
prenez. T ravaillez exclusivem ent le bilboquet; — Je voudrais bien vous voir jo u e r un peu...
laissez votre herboristerie et toute occupation — M e voir jo u er! croyez-vous donc que je me
extérieure; faites com m e j ’ai fait, p endant dix sers de pareils b âtons de chaise? Et dans la rue,
ans, p en d an t vingt ans, et vous ne saurez rien! enco re, devant des... des personnes que je
C ontinuez encore dix ans et vous ne saurez resp ecte com m e... com m e on doit resp ecter to u t
encore rien! rien! rien! le m onde, mais qui n’ont ni l’atten tio n ni la
D ’ailleurs, q u ’espérez-vous en débitant tous les curiosité q u ’il faut dans une séance sérieuse?
jo u rs de la farine de lin et des clysopom pes? Jo u e r du bilboquet dans la rue, se m ontrer
C ’est là une occupation infime, indigne de vos com m e un ch a n te u r des cours!...
aspirations. Si vos p arents (c ’est m adam e votre A dieu, jeu n e hom m e, vous ap p ren d rez p ar la
mère? — Oui, m onsieur), si vos p arents peuvent suite ce que c’est que la dignité d ’un artiste. Vous
se passer de vous et vous assurer six ou sept ne serez jam ais rien; mais travaillez, travaillez!
cents francs p ar an (moi, je n’ai guère davantage), Et le bonhom m e fend la foule en criant derrière
ne faites rien autre chose que de travailler le lui:
bilboquet. Si vous avez réellem ent la vocation, — Travaillez, travaillez, p o u r appren d re q u ’on
dites-vous ceci: je travaille, mais c ’est pour n’apprend jam ais rien ! rien ! rien !
n’arriver à rien, p o u r acquérir la notion de mon Le jeu n e herboriste, ses p aren ts et les autres
im puissance, de m a nullité absolue. Ê tre nul! assistants resten t un m om ent rêveurs. Puis to u t le
c’est le but de tous les efforts des hom m es, m onde se disperse, sans avoir trop com pris ce qui
surtout d ev ant les difficultés innom brables que vient de se passer.
leur offre l’art profond et sans lim ite du Les petits com m erçants m etten t leurs redingotes,
bilboquet. ferm ent les portes m énagées dans les volets des
Et n’espérez pas q u ’il y ait de consolation au boutiques et s’en vont aux délassem ents espérés
bout! Croyez-vous que, moi, je m ourrai tra n ­ p en d an t l’interm inable sem aine et même pen d an t
quille? J ’ai entrevu de lointains horizons, des toute cette jo u rn ée du dim anche.
som m ets inaccessibles dans l’art, et je n ’en Les concierges resten t seuls sur le boulevard
rap p o rte que l’âpre souffrance de la curiosité populaire assis devant leurs portes, à respirer l’air
non satisfaite. du soir — im prégné des âcres odeurs qui viennent
T ravaillez toujours, vous arriverez au décou­ du ruisseau, de la station des fiacres et des gens
ragem ent. Au milieu de vos plus grands succès, qui passent, harassés.

La littérature différente 117


Tout est possible
Un conte oublié d'Oscar W ilde

UN SAVANT, UN E N FA N T , UNE BO U LE

Un savant célèbre et vanté avait découvert le P o urtan t, le savant pleurait. Et dans un sanglot
m ouvem ent spontané. C ’était Une extraordinaire il confessa:
invention. P our la publier il appela à une séance «P ardonnez-m oi! M ais m a conscience scienti­
solennelle les académ iciens de son pays, le p a r­ fique est plus forte que m a vanité de savant. Je
lem ent et le roi. vous ai égarés. En vérité, je ne sais si j ’ai d écouvert
Voici quelle était l’expérience annoncée: sur un le m ouvem ent spontané... Oui, la boule a roulé,
plan horizontal, une grande boule, sans m otricité mais il y avait dedans un enfant. »
aucune, se m ettrait en m ouvem ent et roulerait. Ce fut un co n c ert d ’im précations, de huées,
Au matin du jo u r de la séance, le savant fut très d ’injures.
perplexe. Si cep en d an t il s’était trom pé dans ses « Tu as ridiculisé, im posteur, la science de ton
calculs? A bolis sa célébrité et ses travaux anciens pays, cria le roi en fureur. T u passeras en prison
si laborieux ! la fin de tes jours.
Un gam in passait sur la place où le savant m éditait. « G ardes, em m enez cet hom m e. »
Le savant appela le gam in et lui dit: «T u aimes O r, com m e le savant, très triste, était entraîné
bien, n’est-ce pas, les billes, les toupies et les vers la geôle, parm i des sarcasm es, le cortège
berlingots? T u aim es to u t cela, et aussi d ’autres passa dans une rue. Et un enfant se d étach a d ’une
jo u ets et d ’autres bonbons. P our les gagner, tu partie de m arelle avec des cam arades et il courut
iras un peu avant 3 heures au parc de la ville. Tu vers le savant, et lui dit:
y verras une grosse boule. Elle est creuse. T u te « M aître, c’est moi, vous savez bien, le p etit
m ettras dans ce tte boule, en passant p ar un trou garçon de ce m atin. Excusez-m oi, M aître. M ais
qui est en haut, et tu y resteras im m obile ju sq u ’au j ’ai été retenu p ar mes petits amis à une partie
m om ent où je viendrai avec d ’autres hom m es. de m arelle très am usante... E t je ne suis pas allé
Alors je dirai to u t bas, mais d istinctem ent pour au parc et je ne me suis pas mis dans la boule.
toi: « R o u le, boule.» E t tu t ’agiteras pour faire N e m’en soyez pas sévère... Si vous saviez, M aître,
rouler la boule. E st-ce entendu? » com m e ce tte partie de m arelle est am usante...
« Oui, M aître. » J ’espère bien que to u t de même vous me donn erez
A l’heure fixée, les accadém iciens, le parlem en t les billes, les toupies et les berlingots. »
et le roi fu rent présents pour l’expérience, car la Alors le savant sourit ineffablem ent. Il ta p o ta la
nation de l’inventeur p arta g ea it le prestige de joue de l’enfant et lui d o n n a un beau sou d ’or p o u r
celui-ci. ses jo u ets et ses bonbons. E t sans un m ot, très
E tla boule roula. On applaudit. On cria au m iracle. heureux, il m archa vers la prison.

La littérature différente 119


Le Sourire, les ruines et la nuit N o u velle
Ray B radbury

Il ne fa u t pas de tout pour faire un monde, il fa u t du bonheur,


et rien d ’autre.
PAUL ELUARD.

ILS A L L A IE N T C R A C H E R SUR LE PASSÉ

A cinq heures du matin, à l’heure où les coqs chantent dans la


campagne voisine et où les feux ne sont pas encore allumés, la
queue sur la grand-place était déjà formée. Des lambeaux de
brume s’accrochaient aux pans d ’immeubles en ruine, mais, à
présent, dans la lumière toute neuve de sept heures du matin, elle
avait tendance à se disperser. Tout au long de la rue, par groupes
de deux ou de trois, des gens se rassemblaient pour le grand jour,
le jo u r de « l’exposition », le jour de la fête.
Le petit garçon était juste derrière deux hommes qui devisaient
à voix haute dans l’air cristallin et leurs voix, par ce froid,
paraissaient deux fois plus fortes. Il sautillait d ’un pied sur
l’autre et soufflait sur ses mains rouges en forme de conques. Il
leva les yeux sur les deux hommes vêtus de toile à sac maculée, puis
Il n’a pas quarante ans, il a donné suivit du regard la longue rangée d ’hommes et de femmes qui le
une dimension poétique et quasi précédaient.
nostalgique à la science fiction, avec
des œuvres comme : — Dis-moi, petit! Que fais-tu dehors à cette heure-ci? dem anda
« Les chroniques martiennes », « Les celui qui était juste derrière lui.
Pommes d’O r du Soleil », « Un — Je prends mon tour dans la queue.
remède à la mélancolie » — Pourquoi ne vas-tu pas te dégourdir les jam bes en laissant
(traduites et publiées chez Denoël). ta place à quelqu’un qui te vouerait une éternelle reconnaissance?
— Laisse ce garçon tranquille, dit l’homme qui était devant lui,
en se retournant brusquement.
— C ’était histoire de plaisanter...
L’homme qui était derrière lui posa sa main sur la tête de l’enfant.

La littérature différente 121


L ’enfant, d ’un m ouvem ent d ’épaule, s’en — Com bien de temps encore avant de la voir?
débarrassa. interrogea Tom timidement.
— Je trouvais seulem ent bizarre q u ’un enfant de — Encore quelques minutes de patience... Ils
cet âge soit levé si tôt. l’ont entourée d ’une corde de velours tendue
— Ce petit garçon est un grand am ate u r de entre quatre piquets en cuivre. C ’est une barrière
tableaux, m ets-toi ça dans la tête, dit le de pure fantaisie qui est censée em pêcher les
défenseur du petit garçon, un certain Crigsby. gens d ’approcher. Tom, mets-toi bien une chose
C om m ent t ’appelles-tu, petit? dans la cervelle: pas de pierres! Ils interdisent
— Tom. qu ’on lui lance des pierres.
— Eh bien, T om ! T u-vas cracher to u t à l’heure Au fur et à mesure que le soleil montait dans les
bien gentim ent, hein? cieux, les hommes, du fait de la chaleur
— Oh, oui! croissante, se dépouillaient de leurs haillons
T o u te la file de gens se mit à rire. et de leurs bonnets crasseux.
Un hom m e, en tête, vendait du café chaud dans — Pourquoi faisons-nous la queue? finit par
des tasses ébréchées. Tom leva les yeux et dem ander Tom. Pourquoi sommes-nous tous ici
contem pla le petit fourneau et le breuvage qui pour cracher sur elle?
bouillait dans une casserole rouillée. Ce n’était Crigsby ne détourna pas la téte. Il semblait
pas du vrai café. C ’était fait avec des baies apprécier la hauteur du soleil.
q u ’on trouvait dans les basses terres et on — Tom, il y a un tas de raisons!
vendait ça un penny la tasse pour leur réchauffer Il tâtonna d ’un air absent à la recherche d ’une
les boyaux. Il y avait peu d ’am ateurs car il se poche depuis longtemps disparue, d ’une cigarette
trouvait là peu de gens assez fortunés pour qui n’existait pas.
se l’offrir. — C ’est une espèce de haine, Tom. Une haine
Tom regardait fixem ent devant lui le début de la pour tout ce qui se rapporte au Passé. Rends-toi
queue, par-delà un m ur de pierre soufflé p ar une compte, Tom! C om m ent nous sommes-nous mis
bom be. dans un pétrin pareil, je te le dem ande! Nos
— On dit q u ’elle so u rit... dit le petit garçon. villes sont en ruine, nos routes, crevassées
— P our sûr! dit Crigsby. par les bombes et impraticables, la moitié de nos
— On dit q u ’elle est peinte sur une toile. champs de blé brillent la nuit par suite de leur
— Oui. C ’est d ’ailleurs ce qui me fait penser q u ’il radioactivité. Tout est dans un bordel inima­
ne s’agit pas de l’original. L’original, à ce q u ’il ginable, non?
me sem ble, est une peinture sur bois d atan t d ’il y — Si, monsieur.
a très longtemps. — Voilà la raison, Tom. La nature humaine est
— On dit q u ’elle a quatre siècles. ainsi faite, que nous haïssons tout ce qui a trait à
— Plus, crois-moi. Personne ne sait en quelle ce qui est démoli et détruit. C ’est incroyable,
année nous somm es pour pouvoir avancer une me diras-tu, mais c’est com me cela.
date précise. — En ce cas, il n’y a guère de gens ou de choses
— Nous som m es en 2061 ! que nous ne haïssions, dit Tom.
— Oui, c ’est ce q u ’on dit, petit. Mais ce sont — Fort juste. En particulier tous ces sacrés
tous des m enteurs. Nous pouvons être aussi bien zigotos qui menaient le monde autrefois! C'est à
en l’an 3000 q u ’en l’an 5000. P endant un bon bout cause d ’eux q u ’aujourd’hui nous pelons de froid,
de tem ps, nous avons subi de tels boule­ nous vivons dans des caves, nous n’avons ni de
versem ents... quoi fumer, ni de quoi boire, nous n’avons rien,
sinon nos fêtes, tu m’entends, Tom, nos fêtes...
Ils avançaient à tout petits pas en traînant leurs Et Tom se reporta à quelques années en arrière
pieds sur les dalles froides de la rue. au temps des premières fêtes. L’année par

122 Le Sourire, les ruines et la nuit


exem ple où ils avaient déchiré tous les livres — Q u ’est-ce que tu attends? Tom , crache donc !
et les avaient brûlés en place publique et où Mais la bouche du garçon était sèche.
to u t le m onde s’était soûlé la gueule. Et la fête — Allons! Tom ! A vance!
de la science, il y a un mois à peine, quand on — Mais, dit Tom lentem ent, elle est belle!
avait am ené la dernière autom obile qui restait, — Tiens! Je crache p o u rto i!
tiré une tom bola et celui qui avait le num éro Crigsby crach a et le je t de salive vola dans
gagnant était autorisé à d onner un grand coup la lumière dorée du jo u r. La jeu n e fem m e du
de m arteau sur la carrosserie. tableau souriait à Tom et son sourire était
Il était midi passé. La p u an teu r de la ville serein, mystérieux.
détruite augm entait du fait de la chaleur. Des — Elle est belle, répéta-t-il.
êtres asexués ram paient le long des im m eubles — A vance, je te dis, sinon la police...
écroulés. Soudain il se fit un grand silence. Il y a encore un
— Est-ce que cela reviendra jam ais, m onsieur? instant ils tan çaien t Tom p arce q u ’il n’avançait
— Quoi? T u veux dire, la civilisation? Personne pas, à présent ils regardaient l’hom m e à cheval.
n’en veut plus. Pas moi en tout cas! — C om m ent la nom m e-t-on, m onsieur? s’inform a
— P o urtant, tout n’était pas si mal, dit quelqu’un T om sans se laisser distraire.
dans la queue. — Le tab leau ? La Joconde, Tom , je pense. Oui,
— N e vous cassez pas la tête! cria Crigsby. De c’est bien la Joconde.
to u te façon, il n ’en est plus question. — Avis! cria l’hom m e du haut de sa m onture.
— Oh! fit l’hom m e dans la queue juste derrière. P ar ordre du gouvernem ent, au jo u rd ’hui à midi
11 se tro u v era bien quelqu’un, un jo u r, pour tout précis, le p o rtra it exposé sur la grand-place sera
rafistoler, qui aura de l’im agination et, souvenez- livré aux mains de la populace alors présente pour
vous de mes paroles: du cœ ur. que chacun puisse p articiper à la destruction de...
— N on, dit Crigsby. Tom n'eut pas le tem ps de crier. Déjà, la foule,
— Je vous dis que si. Et qui aim era les avec des hurlem ents et à coups de poing, se
belles choses! Et qui nous restitu era une civili­ ruait sur le po rtrait. On entendit com m e un
sation simplifiée où nous vivrons en paix! déchirem ent. La police s'enfuit. La foule
— La prem ière chose qui arrivera, ce sera la déchaînée arrach ait des lam beaux du p o rtrait
guerre! com m e des oiseaux affamés p icorent leur
— Peut-être pas cette fois-ci. pitance. Tom , sous une poussée plus brutale que
Enfin, ils parvinrent à la grand-place. Un les autres, faillit passer à travers la chose
hom m e à cheval, venant apparem m ent de fort brisée. O bnubilé par ceux qui l’entouraient, il
loin, en tra dans la ville. Il tenait un papier étendit la main, saisit un m orceau de la toile
à la main. Au milieu de la place, exposé à tous p einte et tira. Il sentit la toile lâcher, il tom ba,
les regards, il y avait l’espace délimité par des il fut piétiné et les coups de pied l’envoyèrent
cordes. Tom , Crigsby et les autres faisaient bouler à l’extérieur de la mêlée. En sang, les
des provisions de salive, to u t en avançant vêtem ents déchirés, il regardait les vieilles
lentem ent, poussés par ceux qui les suivaient. fem m es m âchonner des m orceaux de toile, des
— C ’est à nous, Tom ! Courons! hom m es en briser le cadre, piétiner l’étoffe en
Q uatre policiers se tenaient à chaque coin du lam beaux et la réduire en to u t petits m orceaux
carré délim ité p ar des cordes, quatre hom m es qui de la taille d ’un confetti. Silencieux, Tom se
p o rtaient au poignet un cordonnet jau n e, signe de tenait à l’écart du tourbillon. Il contem plait sa
leur suprém atie sur leurs concitoyens. Ils étaient main, sa main qui pressait sur sa poitrine le
là pour em pêcher q u ’on lance des pierres. m orceau de toile soigneusem ent dissimulé.
Tom s’arrêta devant le tableau et le contem pla — Ohé, Tom ! cria Crigsby.
longuem ent. Sans répondre, Tom s’enfuit en sanglotant. Il

La littérature différente 123


suivit la route parsemée de trous de bombes,
passa à gué une rivière peu profonde et continua
sa course à travers champs sans se retourner,
son poing fermé rentré sous sa veste.
Au coucher du soleil, il atteignit le petit village
et poursuivit son chemin. A neuf heures, il
parvint aux bâtiments de ferme en ruine. A côté
d ’eux, dans la moitié du silo dem eurée debout et
qu ’on avait recouverte d ’une bâche, il entendit
la respiration régulière des fermiers endormis,
toute la famille: sa mère, son père et son frère. 11
se glissa furtivement, sans faire de bruit, par la
petite ouverture et s’allongea à même le sol, la
respiration courte.
— C ’est toi, Tom? appela sa mère dans
l’obscurité.
— Oui.
— Où as-tu encore été traîner? aboya le père.
— Dors! dit la mère d’une voix ensommeillée.
Tom retrouvait le rythme de sa respiration. Tout
était calme à présent. Sa main était crispée sur sa
poitrine. Il dem eura dans cette position pendant
peut-être une demi-heure, les yeux fermés.
Puis il sentit quelque chose. Et ce quelque
chose était une froide lumière blanche. La lune
montait dans le ciel et le petit carré de lumière
se déplaçait à l’intérieur du silo à blé et lentem ent
s’approchait de Tom. C ’est alors et alors
seulement que sa main se détendit. Peu à peu,
avec une infinie lenteur, prêtant l’oreille au
souffle des dormeurs, Tom allongea le bras. Il
hésita, prit une profonde inspiration, puis,
cessant de respirer, ouvrit la main et déchif­
fonna le minuscule fragment de toile peinte.
Il tenait le Sourire.
Il l’admirait, sous l’éclairage fabuleux de minuit
en ne cessant de se répéter posément, calm ement:
c’est le Sourire, l ’adorable Sourire.
Une heure après, il pouvait encore le voir, bien
qu ’il l’eût soigneusement replié et enfermé dans
sa paume. Il avait les yeux clos. Et dans
l’obscurité le Sourire était toujours là,
réconfortant, gentil... Et il était toujours là,
lorsqu’il s’endormit et que le monde reposait.

Lorsqu’il s ’endormit
et que ce monde amer reposait...
(P h o io R en é-Jacq u es).
(P h o to D o m i-F e ltz ).
Leurs jours les plus longs
par quatre témoins

Réunis dans les bureaux de Planète, vingt ans après, ou presque, ils
racontent, ils comparent...

Q U A T R E U NIVERS, Q U A T R E VISIONS, ET L’H IS T O IR E ...

T o u te guerre, et plus particulièrem ent quand elle se déroule sur une


l n agent anglais très vaste échelle, est une sorte d ’échiquier d ont il paraît impossible
d ’avoir une vue d’ensem ble exacte.
l ï i soldat gaulliste Bien sûr, chaque pion se m ouvant sur cet échiquier sait où il doit
aller, com m ent il doit y aller, mais il faut bien reconnaître que,
m ême si ce pion est un général de division ou un ch ef d ’E tat, il ne
l n de M authausen voit jam ais q u ’une case, ce qui fausse évidem m ent toute la p ersp ec­
tive. De plus, même dans les lim ites de cette case, tellem ent
l n de Sigm aringen d ’im pondérables et d ’incidences g u etten t les m ouvem ents de chaque
pion que le diriger avec une certaine logique est à peu près
impossible. C ’est bien ce qui rend to u tes les guerres tellem ent
absurdes, assez absurdes p o u r ressem bler à cette fam euse histoire
pleine de bruit et de fureur raco n tée par un idiot d ont parle un
certain Shakespeare. C ’est aussi, il faut bien l’avouer, ce qui donne
aux guerres une certaine gran d eu r dans la dém ence, une dim ension
d ’épouvante, de fantastique et de fatalité q u ’on ne retrouve pas
toujours dans les trêves que l’on observe religieusem ent entre deux
guerres.
C et absurde est d ’au tan t plus flagrant q u ’en tem ps de guerre tout
est étudié au com pas, de près, à la loupe: chaque m ouvem ent est
m inutieusem ent préparé p en d an t des mois, disséqué par des équipes
de spécialistes, mis en application à la seconde S du jo u r J avec
une précision géom étrique, et se trouve dès lors projeté dans une
réalité que l’on peut considérer com m e un m iroir déform ant, une

L ’enfer, c'est le ciel en creux:


Sigmaringen en négatif. L'histoire invisible 127
réalité toujours singulièrem ent m ouvante et faits de ce genre sont m onnaie co u ran te et le
m ultiple, susceptible de fausser to u t ce qui plus su rp ren an t est encore q u ’ils o nt presque
avait été prévu avec ta n t d ’application, com m e tous une explication logique, mais invisible à
si l’on avait ten té de résoudre p ar les théorèm es l’œil nu.
de la géom étrie plane un problèm e ap p a rten an t La vision des événem ents qui se sont déroulés
en réalité à la géom étrie dans l’espace. entre 1939 et 1945 est particulière à chacun des
D e nom breux ouvrages ont été publiés en toutes millions d ’hom m es qui y participèrent, chacun,
langues sur la période cruciale qui va du 6 juin au sein de cette aventure cosm ique, em p o rtan t
1944 au 8 mai 1945, du débarquem ent en avec lui son p etit univers personnel, ses p ro ­
N orm andie à la capitulation sans condition du blèmes, ses craintes, ses convictions, sa logique...
Troisièm e R eich. Les tém oignages politiques et Et chaque individu, du « pousse-caillou » au
m ilitaires, les études d ’ensem ble et les an a­ général en ch ef ou au ch ef d ’É tat, ap p arten ait à
lyses d ’événem ents particuliers abondent. Point un p etit univers spécialisé. P o urtant, ces univers
de mystère. D u moins le pense-t-on généra­ spécialisés eu ren t des activités qui s’entrem ê­
lem ent. M ais, vingt ans après, ou presque, on lèrent, se recoupèrent, se co nfondirent ou se
s’aperçoit que ce qui paraissait sans mystère séparèrent p o u r ensuite converger vers un m ême
n’est q u ’une fragm entaire vérité b eaucoup plus point de l’H istoire.
com plexe. Les contradictions entre les tém oi­
gnages qui, ju sq u ’à présent, passaient inaperçues, Q U A T R E P A R M I D ’A U TR ES
p ren n ent un relief de plus en plus accusé. Les
mystères de la m ort de M ussolini, soulignés ici Le hasard a fait que q u atre tém oins du dern ier
(«Planète» n° 2) par G abriel Véraldi, sont un acte de la tragédie se soient retrouvés dans les
exem ple en tre mille autres. La distorsion que bureaux de p l a n è t e . Q u atre tém oins qui ne se
subissent les faits, m êm e proches, m ême vécus, connaissaient pas, qui avaient m ené — loin les
même m inutieusem ent étudiés, reste énorm e. On uns des autres — une même guerre avec
constate que notre «savoir» historique est un e vision to talem en t différente et qui co n sta­
encore limité. L ’histoire invisible existe: elle ne taient, dix-huit ans plus tard , q u ’ils p ouvaient
se révèle que lentem ent. co n fro n ter sereinem ent leurs points de vue et
C ’est ainsi, q u ’entre mille autres faits du même leurs expériences. Ils parlèrent de leur aventure
genre, on voit les Alliés d ébarquer ch a rita­ personnelle avec une assez su rp ren an te réserve,
blem ent un Liberty Ship de boîtes de lait sans haine, sans esprit partisan, sans gloriole,
condensé p o u r les populations de N orm andie, la alors que chacun d ’eux, de 1939 à 1945, risqua
seule région qui n ’ait jam ais été privée de lait la m ort et n’y échappa que p a r une succession
p en d an t la guerre. C ’est ainsi q u ’un jo u r, sur de petits m iracles quotidiens.
un ordre de H im m ler, le bourreau des juifs, tout
un convoi de juifs qui allait vers un cam p de la Ces qu atre tém oins, réunis au to u r d ’un m agné­
m ort nazi fut détourné de sa destination et dirigé to phone, ce sont G eorge L angelaan, agent
vers la frontière suisse. C ’est ainsi que l’on secret de l’intelligence Service, p arach u té de
vit des cam ions bourrés d ’A llem ands en arm es nom breuses fois en F ra n ce p en d an t l’o ccupation
croiser sur les routes de F ra n ce des voitures allem ande: il organisa la ch aîn e R ésistance
chargées de m aquisards, égalem ent arm és, sans — Service de R enseignem ents anglais et fut, lors
engager le com bat, sans même s’arrêter. C ’est du d ébarquem ent en N orm andie, c h e f de l’équipe
ainsi que l’on vit à Prague un je u n e résistant, b ritannique du « Psychological W arfare» ; Jacques
ivre de vengeance, tu e r à bout p o rta n t un secré­ B ergier fut m em bre du réseau « M a rc o Polo»
taire d ’am bassade allem and qui allait être arrêté avant d ’être déporté en 1943 au cam p de co n cen ­
p ar la G estapo pour activités antinazies. Des tratio n de M au th au sen où il fut un des chefs du

128 Leurs jours les plus longs


m ouvem ent de résistance qui libérà le cam p; le confort; c o n tac ter ceux qui avaient franchi les
p eintre A ndré H am bourg, m ilitaire à l’époque lignes p o u r o b ten ir des renseignem ents; in ter­
et corresp ondant de guerre de la Prem ière roger les prisonniers allem ands p o u r te n ter de
A rm ée française com m andée p ar le général savoir ce qui se passait chez eux; convaincre
de L attre de Tassigny qui débarqua en Provence p ar h au t-p arleu r les soldats allem ands d e se
et poursuivit l’ennem i ju sq u ’en A utriche; il fut le rendre sans com battre.
prem ier journaliste à pén étrer dans le château L angelaan, cep en d an t, peut-être p arce q u ’il a eu
de Sigm aringen où le m aréchal Pétain, Pierre au cours de la guerre des missions beau co u p plus
Laval et un quartero n de m inistres de Vichy im portantes, m et en doute l’utilité foncière du
avaient séjourné entre septem bre 1944 et avril groupe q u ’il com m andait. Il est vrai q u ’il avait
1945; Jean M arty, versé dans l’en c ad rem en t des conscience de voir les choses sous un angle
C hantiers de jeunesse, séjourna à Sigm aringen assez différent de celui de ses hom m es: ceux-ci,
du ran t l’hiver 1944-1945. pou r la p lu p art am éricains, avaient vécu la
La ren co n tre de ces q u atre hom m es au to u r d ’un guerre en G rande-B retagne dans une totale
m agnétophone est passionnante car elle s'équi­ ignorance de la situation en F ran ce occupée. Lui,
libre avec une indiscutable logique. au co n traire, connaissait bien notre pays et, au
D u 6 juin 1944 au 8 mai 1945, L angelaan, venant cours de ses m ultiples missions de ren sei­
de N orm andie, et A ndré H am bourg, venant gnem ents sur le territoire français, il s’était
d’Algérie, tous deux sous l’uniform e allié, fait une vision très précise des problèm es qui se
s’avançaient vers le cœ u r de l’A llem agne. posaient. On peut, en effet, d o u ter de l’effica­
Jacques B ergier à M authausen et Jean M arty à cité d ’une mission «psychologique» qui ignore
Sigm aringen, cloués au cœ u r de l’A llem agne, tout des conditions de vie, des oppositions poli­
atten d aien t la fin du cauchem ar. Les deux tiques ou sociales des habitants du pays où elle
prem iers avaient un rôle m ouvant d ’obser­ débarque. Langelaan cite le cas d ’un de ses
vateurs engagés. Les deux autres avaient un rôle hom m es se p résentant à la m airie d ’un village
passif d ’observateurs forcés. libéré de N orm andie. L’agent du « Psychological
W arfare» s’adressant aux F rançais déclare q u ’il
A LA TÊTE va les aid er à réorganiser la com m une et à
D ’UN C O M M A N D O «P S Y C H O L O G IQ U E » reco n stitu er une m unicipalité. Éclats de rire des
Français. Le m aire et la m unicipalité sont là, au
G eorge L angelaan a l’air d ’un hom m e bien grand com plet. Les ordres venus du nouveau,
paisible et d ’un bon père de fam ille, ce q u ’il sous-préfet, mis en place p ar la R ésistance,
est. Il a p o u rtan t été un redoutable et héroïque sont déjà exécutés.
agent secret n ’hésitant pas à se faire m odeler — Q uant à notre p rem ier prisonnier, ajoute
«un autre visage» par les chirurgiens esthé­ L angelaan, m algré nos cent dix langues étran ­
tiques dans le seul b u t d ’accom plir ses missions gères, personne ne put jam ais le com prendre.
en F ran ce où « sa» tête était mise à prix et où il C ’était un bulgare, enrôlé dans l’arm ée alle­
devint « un nom m é Langdon ». m ande, p arlan t un patois bulgare, ignorant même
- Au jo u r J, le 6 juin 1944, à l’heure H + 2, le nom du pays où il se trouvait.
dit-il, je d ébarquai à O m aha B each avec les
forces alliées, à la tête du com m ando spécial Une fois arrivé à Paris, le groupe de Langelaan
du « Psychological W arfare», com posé de p erd it to u te utilité pratique. Les hom m es éta­
soixante-dix hom m es qui parlaient, en tout, cent blirent q uantité de rapports, visitèrent beaucoup
dix langues différentes. N otre mission était de choses, p riren t d ’innom brables « co n tacts»
particulière: établir la liaison avec la popu­ mais se can to n n èren t plus que jam ais dans leur
lation civile et assurer sa n ourriture et son univers spécialisé com m e dans un m onde clos,

L'histoire invisible 129


étranger p o u r to u t dire, sans prendre vraim ent A ALGER,
la peine de ch erch er à com prendre Ce qui se LES YEUX É T A IE N T S U R T O U T FIX ÉS
passait dans le pays q u ’ils venaient de libérer. SU R LA PRO V EN CE
Jacques B ergier, lui, était à M authausen au
m om ent du débarquem ent des troupes alliées en
N orm andie. C ’est-à-dire au bo u t du m onde, A Alger, A ndré H am bourg avait une vision plus
dans l’anticham bre de la m ort, là où il paraît juste de la situation. Le déb arq u em en t du 6 juin y
impossible que les déportés aient pu avoir des fut évidem m ent accueilli avec l’ém otion q u ’il
échos de ce qui se passait au-delà des barbelés suscita en F rance. C ependant, p o u r A ndré
électrifiés et des m iradors. M ais un des rôles H am bourg et p o u r tous les soldats des forces
de Jacques B ergier, qui, avec l’A llem and D ahlen arm ées françaises en A frique du N ord, le
et le Russe Fédorov, dirigeait le m ouvem ent de débarquem ent q u ’on préparait p o u r le mois
résistance du cam p, était ju stem e n t de faire d ’août sur les côtes de P rovence était, plus que
l’impossible pour obtenir des nouvelles du l’au tre, au prem ier plan des préoccu p atio n s
m onde des vivants. M algré la surveillance des personnelles. Il y a là un phénom ène d ’optique
gardiens allem ands, les déportés avaient réussi à qui mérite d ’être souligné. En F ran ce, c’est
fabriquer des postes récepteurs à l’aide de évidem m ent l’inverse qui se produisait car on se
pièces volées aux nazis quand un déporté souciait assez peu de l'éventualité d ’un d ébar­
effectuait une réparation pour le com pte des quem ent des F orces françaises libres dans le
gardiens. Midi. Le déb arq u em en t en N orm andie et
l’avance des troupes russes à l’Est étaient la
A M A U T H A U SE N : véritable réalité.
« LES A M É R IC A IN S
SER O N T R E JET É S A LA M E R » Une «véritable réalité», pas p o u r to u t le
m onde, même en F rance. Ainsi G eorge
Le 6 juin 1944, Jacques Bergier, écoutant la Langelaan raco n te avoir ren co n tré le m aire d ’un
radio allem ande entendit parler d ’un déb ar­ petit village de N orm andie, au cœ u r des opé­
quem ent qui était non pas celui de N orm andie rations m ilitaires, donc un tém oin du plus gigan­
mais un débarquem ent des troupes russes en tesque déploiem ent de forces de notre siècle,- qui
Crimée. lui d em an d a avec can d eu r et un léger scepti­
— Ce ne fut que trois jours plus tard, dit cism e: «E st-ce que c’est bien sérieux votre
Bergier, que la nouvelle du d ébarquem ent en débarquem ent? »
N orm andie filtra. M ais, dans notre univers très
particulier, la réalité des faits était profon­ « C ertains seront toujours plus durs à convaincre
dém ent déform ée. N ous écoutions b eaucoup la que d ’autres, dit Langelaan. D e même, il en est
radio russe. C elle-ci était avare de détails sur d ’autres encore qui, m algré la m itraille et le
ce qui se passait en F rance mais s’étendait lon­ danger, p ensent avant to u t à leur v entre ou à leur
guem ent sur les batailles de Crim ée. Aussi l’initia­ profit. C ’est ainsi q u ’à côté du cam p des p ri­
tive alliée ne nous p réoccupa guère. L ’avance des sonniers allem ands on avait dû rassem bler, dans
troupes de libération en territo ire français un au tre cam p, des Parisiens qui venaient to u t
paraissait singulièrem ent pénible, désespérém ent sim plem ent faire leur ravitaillem ent en
lente. N os espoirs de libération se tournaient N orm andie et qui avaient traversé les lignes le
vers l’Est. Les déportés en arrivèrent même à plus naturellem ent du m onde, com m e s’ils étaient
ne pas croire à la libération de Paris et à en m arge de la bataille la plus décisive d ’une
l’avance irrésistible des troupes franco-anglo- guerre intéressant m algré to u t leur pays d ’assez
am éricaines vers le Rhin. près. »

130 Leurs jours les plus longs


La question des arm es secrètes allem andes fut un presse allem ande. Q uand le vent p aru t to u rn er en
des grands sujets d ’inquiétude de cette dernière faveur de l’A llem agne lors de l’offensive von
année de la guerre. Le 22 octo b re 1944, le R und sted t du 19 décem bre 1944 dans les
«N ew York Tim es» annonçait que H itler avait A rdennes, on en vint à p en ser que les arm es
prescrit d ’ab andonner tous les travaux sur les V2 secrètes allem andes ne seraient pas utilisées à
pour co n c en tre r les efforts sur le V3, « engin l’O uest mais serviraient à m ettre un term e aux
p o rteu r de la bom be atom ique, d’une puissance com bats sur le front de l’Est. Ce n’était pas
double ou quadruple de celle d ’une bom be l’avis de la presse anglaise puisque le « Daily
ordinaire. C et engin serait capable d ’atteindre Mailf>, en date du 19 décem bre 1944, titrait:
les U.S.A. ». Secret Weapon, Background to nazi push (l’arm e
secrète, raison profonde de la poussée nazie). Le
LES A R M E S SEC R ÈT E S A L L E M A N D E S même journal, en date du 3 janvier 1945, titrait
E X IST A IE N T -E L L E S? encore: U.S. tolds: V Bom bs in 30 days.
New York and Washington the probable targets
Tém oin des ultim es sursauts du T roisièm e R eich, (les É tats-U nis disent: bom bes V dans 30 jours.
Jean M arty ap p o rte des renseignem ents sur ce N ew York et W ashington, objectifs probables). A
que l’on savait, sur ce que l’on disait de ces Berlin, le d o cteu r G œ bbels, dans un im portant
fam euses arm es secrètes allem andes. discours prononcé à la fin de 1944, parla o uver­
— Le l €r septem bre 1944, H itler, entouré de tem en t des arm es secrètes terrifiantes détenues
R ibbentrop, de l’am bassadeur von Sonnleitner, p ar le gouvernem ent du R eich. D es prisonniers
du B rigadenführer Freuzel et du H auptsturm - de guerre français, évacués de leurs cam ps en
führer Schultze, s’entretint en son Q .G . de Pologne, me dirent en jan v ier 1945 avoir assisté à
S teinort, dans la région de K oenigsberg, avec des expériences d ’arm es nouvelles au cours des­
quelques « collaborateurs » et anciens m inistres quelles des Polonais servant de cobayes avaient
de Vichy réfugiés en A llem agne: de Brinon, été exterm inés p ar « des obus nouveaux qui
D arnand, D éat, D oriot et M arion. H itler déclara: soulevaient des tonnes de poussière » et aussi par
«Je ne suis pas hom m e à m ’enliser dans la « des engins bizarres » baptisés « rayons de la
défensive. L’heure viendra où, sur la base des m ort». A ffabulations? H allucinations collectives?
efforts allem ands, avec l’aide d ’autres arm es Je rap p o rte seulem ent ces propos. En fait d ’arm es
nouvelles d ont les VI et les V2 ne vous donnent secrètes véritables, ce que je puis dire c ’est que
q u ’une faible idée, l’initiative passera, à j’ai vu voler les nouveaux chasseurs allem ands
nouveau, en d ’autres mains. Je je tte r a i les Anglo- F ocke W ulf 190 et M esserschm itt 109, dans la
Saxons à la mer. Ce sera terrible parce que cela région de Sigmaringen et d ’Ulm. J ’ai vu aussi,
se passera sur le corps de votre p a y s 1.» Ces près de Stuttgart, quelques bom bardiers q uadri­
interlocuteurs de H itler revenus à B elfort firent réacteurs H einkel capables, assuraient les A lle­
état de ces propos. La m enace d ’arm es nouvelles m ands, d ’aller b o m b ard er New Y ork et d ’en
secrètes allait se préciser au cours des sem aines revenir. Enfin, des ouvriers français me dirent
suivantes. avoir travaillé ju sq u ’en novem bre 1944 dans
Jean M arty ajoute: des usines allem andes à la fabrication de deux
— Le peuple allem and avait la conviction que le gaz terribles baptisés « T abun » et « Sarin ».
gouvernem ent nazi possédait des arm es te rri­
fiantes qui pourraient, s’il osait les utiliser,
m ettre fin à la guerre. Les arm es secrètes ne
faisaient pas l’objet de la propagande officielle
mais on en parlait beaucoup. Il y était fait 1. A rch iv es d e la W ilh elm strasse et arch iv es de la H a u te C our
allusion très souvent dans les articles de la de J u stic e fran çaise.

L'histoire invisible 131


L’O PÉ R A T IO N «F L É A U D ’ISR A Ë L m ands cru ren t à l’existence d ’une arm e secrète
terrifiante capable de renverser to talem en t la
Les renseignem ents co n c ern an t les arm es situation et de d o n n er la victoire finale à
secrètes ou arm es de représailles (Vergeltungs- H itler».
waffen), Jacques B ergier les ten ait principa­
lem ent de certains officiers allem ands qui avaient LES CA M PS D E C O N C E N T R A T IO N
participé plus ou moins à l’atten tat contre H itler, OU D ’E X T E R M IN A T IO N
le 20 juillet 1944, et avaient échoué à M authausen
où ils furent exécutés. C ’est ainsi q u ’il entendit T o u t a déjà été dit sur l’existence et le
p arler de l’opération « Fléau d ’Israël ». fo n ctionnem ent des cam ps de co n cen tratio n ou
— Il s’agissait, explique Jacques B ergier, d ’u ti­ d ’exterm ination allem ands. M ais à l’époque, que
liser le résidu de poussières des mines pour le savait-on? En dehors de B ergier qui, lui, était au
pro jeter dans l’atm osphère de façon à ce que sein de l’univers co n cen tratio n n aire, com m ent
n’im porte quel avion en tra n t dans cette zone avait-on connaissance de l’existence des camps?
ainsi polluée provoque un gigantesque « coup de A ndré H am bourg répond le prem ier:
grisou» d ’un rayon de plusieurs dizaines de — Le 11 novem bre 1943 paraissait dans «A lger
kilom ètres capable d ’anéantir toute une flotte républicain» une dépêche en prov en an ce de
aérienne. Projet sans doute utopique qui, de Londres d o n n an t certains renseignem ents assez
to u te façon, n ’eut jam ais de suite. En ce qui précis sur les cam ps en A llem agne; notam m ent
concerne le m ystérieux «rayon de la m ort» je qu’on y p o rtait la ten u e rayée bleu et blanc
n’en entendis jam ais parler. et que les m auvais traitem en ts y étaient m onnaie
A Londres, où G eorge Langelaan était bien placé co urante. La dépêche n'insistait pas sur les
pour obtenir des inform ations précises, on m auvais traitem ents. M ais, en juillet 1944, dans
s’inquiétait beaucoup des arm es secrètes alle­ les colonnes du jo u rn al de la Prem ière A rm ée
mandes. D o u ter de leur réalité n’était pas possible française — organe très officiel tirant à
puisque L ondres avait été la prem ière cible des 100 000 exem plaires —, un colonel d ’origine
VI et des V2. Langelaan insiste sur un fait qui a polonaise m iraculeusem ent rescapé de B uchen-
son im portance et q u ’on ignore: wald révéla to u t ce qui se passait dans les
— Les Alliés, dit-il, avaient, eux aussi, leurs cam ps nazis.
arm es secrètes. Les A llem ands le savaient; aussi A ndré H am bourg estim e donc impossible et
est-ce, sans doute, la raison p o u r laquelle ils m ensongère l’affirm ation de la C roix-rouge in ter­
hésitèrent à se lancer im puném ent dans une nationale qui prétendit ne jam ais avoir su ce
action désespérée. C ’est ainsi que, deux fois par qu’étaient en réalité les cam ps allem ands.
an, H itler et Gcering recevaient sur leur bureau - Simple et pure hypocrisie, dit-il, la Croix-
un échantillon du gaz liquide fabriqué p ar les rouge savait, devait savoir. M ais on refusa de
Anglais, gaz qui avait des propriétés assez divulguer certains faits p o u r ne pas affoler les
foudroyantes pour inciter les chefs nazis à la populations des pays occupés. C ette hypocrisie
prudence. Par ailleurs, à Londres, on ne pensait perm it aux nazis de se livrer à un effroyable
pas que les A llem ands pussent avoir la bom be et gigantesque m assacre sans la m oindre crainte
atom ique. de représailles.
A ndré H am bourg, lui, profita de son arrivée en
1945 au fameux «nid d ’aigle» de B erchtesgaden L O N D R E S SAVAIT, M A IS...
pour interroger quelques tém oins des derniers
jours de l’Allem agne hitlérienne. Il confirm e ce G eorge L angelaan, lui, reco n n aît que, depuis
q u ’avance Jean M arty: 1941, les services secrets de L ondres étaient
« Jusqu’au dernier m om ent b eaucoup d’A lle­ bien renseignés sur la vie dans les cam ps nazis. Il

1 32 Leurs jours les plus longs


ignore toutefois les raisons précises pour les­ relief l’existence de petits univers spécialisés
quelles cette vérité fut laissée dans l’om bre, mais proches les uns des autres mais parallèles et ne
il souscrit volontiers à l’hypothèse d ’A ndré convergeant à aucun m om ent.
H am bourg tout en soulignant que ces raisons
étaient de mauvaises raisons. LE D E R N IE R C O U P D E DÉS D E H IT L E R
Il insiste sur le fait q u ’en A ngleterre le scepti­
cisme vis-à-vis de cette réalité co n centrationnaire C om m ent réagirent Jacques Bergier, A ndré
était tel q u ’après la capitulation allem ande H am bourg, G eorge Langelaan et Jean M arty à
—même devant de nom breux docum ents p h o to ­ l’annonce de l’offensive von R undstedt dans
graphiques — certains m em bres du P arlem ent les A rdennes, le 16 décem bre 1944?
refusèrent d ’y croire et prétendirent que ce — P our les détenus du cam p de M authausen, dit
n’était pas possible. Il fallut l’énergique inter­ Jacques Bergier, l'épisode von R undstedt n’était
vention du m aréchal M ontgom ery pour les q u ’un interm ède d ’assez peu d ’im portance, infi­
rendre à l’évidence: il les am ena sur les lieux nim ent m oins présent que la guerre qui se
mêmes des m assacres et les força à regarder ce déroulait à l’Est. Il ne faut pas oublier q u ’il y
q u ’ils avaient voulu nier. avait b eau co u p de Slaves dans notre cam p et
Pour Jean M arty qui passa neuf mois en A lle­ que, p o u r eux, la guerre à l’O uest se déroulait
magne, à cette époque, les cam ps d ’exterm i­ à une p etite échelle sur un simple lam beau de la
nation n’avaient aucune réalité. Il s’explique: petite Europe. Toutefois, au soir du 16 décem bre
— Peu après avoir franchi la frontière allem ande, 1944, il se passa un,fait curieux. N ous avions un
je fus interné dans un b araquem ent annexe du cam arade tchèque qui était de service d ’écoute. Il
cam p du S truthof, dans les Vosges. N ous étions entendit l’annonce de l’offensive allem ande et
to u t en bas du cam p. D ans le haut du cam p, com prit que le front am éricain était crevé de
je voyais bien des bagnards vêtus du «pyjam a» Liège à Laon (il avait mal entendu, il s’agissait
rayé bleu et blanc, mais nous étions séparés d’A rlon sur la Semois); trois déportés belges,
d ’eux p ar des barbelés électrifiés et ne pouvions pensant que les Alliés allaient être rejetés à la
com m uniquer. Je me contentai donc de l’expli­ mer, som brèrent dans le plus profond désespoir
cation d’un gardien allem and qui me dit q u ’il et se pen d iren t d u ran t la nuit. Ce n’est que deux
s’agissait là de détenus de droit com m un: cri­ jours plus tard que je pus m esurer avec plus
minels, voleurs, trafiquants et pédérastes... d ’exactitude les dim ensions réelles de l’avance
» D u ran t mon séjour, un peu plus libre, en allem ande.
A llem agne où je m ’occupais des jeunes Français A cette époque-là, G eorge Langelaan était à
travaillant dans les usines, pas une seule fois je Paris.
n’entendis p arler des cam ps de concentration ou — En ce qui me concerne, dit-il, il faut retenir
d ’exterm ination politiques. Ce n ’est que d urant le deux points de vue différents: celui de l’hom m e
dernier mois de la guerre, alors que j ’étais en de la rue et celui de mon servicé qui possédait
A utriche, q u ’au cours d ’un violent bom bar­ évidem m ent des renseignem ents beau co u p plus
d em ent je pris co n tac t avec des déportés secrets et plus com plets. Ainsi nous savions
français et italiens vêtus de la sinistre tenue rayée p arfaitem ent que cette offensive aurait lieu, tôt
et que j ’eus les prem iers renseignem ents sur les ou tard. N ous en avions averti le G .Q .G . am é­
m éthodes nazies; je pris alors pleinem ent ricain qui n'avait pas voulu ten ir com pte de nos
conscience du sort de mon frère qui avait été renseignem ents. M ontgom ery avait dem andé à
arrêté p ar la G estapo et em m ené en A llem agne; Eisenhow er d ’établir des défenses en profondeur,
je ne me doutais p o u rtan t pas, à ce m om ent, q u ’il ce q u ’il avait négligé de faire. D ésobéissant à
ne reviendrait jam ais de D achau. Eisenhow er, M ontgom ery avait heureu sem en t
Une fois de plus, se trouve mise cruellem ent en massé des chars derrière le front am éricain pour

L'histoire invisible 133


pouvoir couper une éventuelle offensive alle­ s’éto n n er de ces divergences d ’optique parm i les
m ande. C elle de von R undstedt au rait pu avoir h abitants français de Sigm aringen et des
— si M ontgom ery n’avait désobéi — des consé­ environs. C ’est ignorer que, dans ce p etit
quences b eaucoup plus graves. univers très fermé, il y avait des F rançais
— L’hom m e de la rue, à L ondres, poursuit d ’origines diverses. Il y avait d ’abord le m aréchal
G eorge L angelaan, ignorait évidem m ent tout Pétain qui se considérait com m e prisonnier de
cela et ne s’inquiéta pas trop. A Paris, ce fut guerre, ne recevait p ersonne et so rtait peu. Il y
différent. On n’oubliait pas 1940, la terrible avait P ierre Laval qui n ’exerçait plus aucune
puissance des arm ées du R eich, et surtout on fonction gouvernem entale et ne rêvait que d ’une
n’arrivait pas à com prendre p ar quel m iracle vaste en ten te avec les A m éricains p o u r tailler
les A llem ands avaient été balayés aussi rapi­ les Russes en pièces. Il y avait d ’anciens m inistres
d em ent du territoire français quand leur front de de Vichy qui calquaient leu r attitu d e sur celle de
N orm andie avait craqué. Un revirem ent fou­ Pétain ou de Laval, tel Paul M arion. Il y avait
droyant paraissait toujours plausible, toujours à les « ténors » acharnés de la collaboration, les
craindre. O n ne croyait pas cependant à partisans virulents ou obstinés, tels D arnand,
l’éventualité de revoir un jo u r les troupes nazies D oriot, D éat, L uchaire, de Brinon... Il y avait les
à Paris mais... une grande inquiétude régnait miliciens, les m ilitants du P .P .F ., du R.N .P.,
néanmoins. du francism e... Il y avait des F rançais ayant
ap p arten u à la L.V.F. ou à la W affen SS « C harle-
UN U N IV ERS T R È S P A R T IC U L IE R m agne». M ais il y avait aussi des prisonniers de
guerre « transform és», des m em bres du S.T.O. et
Jean M arty, lui, se trouvait à Sigm aringen lorsque des C hantiers de jeunesse, des fonctionnaires qui
l’offensive von R undstedt se déclencha. avaient échoué là... sans oublier quelques agents
— Au début, dit-il, la presse e t la radio alle­ des services de renseignem ents alliés, et, enfin,
m andes se m ontrèrent aussi discrètes que la quelques égarés telle « la m endiante de la cath é­
presse et la radio des Alliés. Ce n ’est q u ’avec drale de M arseille»... C ’était, en vérité, un bien
un retard de trois jours sur l’événem ent q u ’un curieux univers qui réagissait de m anières très
com m uniqué allem and annonça: « La grande différentes devant l’événem ent.
bataille offensive poursuit son cours. » La presse
suisse an nonça la prise de M alm édy (qui ne fut UN D O C U M E N T U N IQ U E
jam ais pris, mais seulem ent m enacé) et le déve­
loppem ent de l’offensive vers G ivet, M ézières Il y aurait b eaucoup à dire sur ce qui se passa à
et Sedan... A Sigm aringen, les émigrés français Sigm aringen du mois de septem bre 1944 au mois
de « la collaboration » accueillirent ces nouvelles d ’avril 1945. D ans ce tém oignage, l’om bre
avec des réactions assez différentes. Un espoir baroque du ch âteau des H ohenzollern à Sigma­
fou em plit le cœ u r de certains: ils seraient à Paris ringen est évoquée. Q uelques détails sur ce site:
pour le 1" janvier prochain, et déjà ils m ani­ Sigm aringen est une toute petite ville située à
festaient des projets de revanche, de contre- environ 80 kilom ètres au sud de S tuttgart, sur le
épuration. Ils se sentaient au point culm inant D anube qui n’a là que quelques m ètres de
de la p arabole collaborationniste. D ’autres appré­ largeur. A ndré H am bourg, qui fut l’un des
hendaient un reto u r en F ran ce effectué dans de prem iers correspondants de guerre français à
telles conditions. Ils disaient: «N ous allons p énétrer avec les vainqueurs à Sigm aringen, eut
ren trer dans les fourgons allem ands d ’un nouveau la curiosité de fouiller de fond en com ble le
C oblence. La F ran ce va être opprim ée plus château.
qu’elle ne l’a jam ais été; notre pays sera le cham p D e cette incursion, il a ram ené, outre une solide
de nouvelles batailles d ’exterm ination». On peut d o cu m en tatio n et bon nom bre d ’anecdotes, un

134 Leurs jours les plus longs


d ocum ent historique unique en son genre dont et font un effort de lucidité lorsqu’ils se p en ch en t
même la B ibliothèque nationale ne possède sur leur passé. L eur entretien, dans les bureaux de
aucun exem plaire: la collection com plète du P l a n è t e , fait ap p araître un certain nom bre
journal «la F rance», édité en langue française de réalités subjectives qui p o u rra ien t bien être
à Sigm aringen, collection qui ap p a rten a it au proches de la vérité objective. Il est bien
m aréchal Pétain. vrai que PH istoire invisible atten d des historiens
Ce quotidien de quatre pages (qui avait un et qu’elle com m ence seulem ent à s’écrire.
co n cu rren t: « le P etit Parisien», publié à M einau, ★★★
sur le lac de C onstance, p ar Jacq u es D oriot, mais
dont on ne possède aucune collection com plète)
offre de la guerre vue « de l’au tre côté du
m iroir» une optique assez sidérante: on y parle
des bom bardem ents de N ew Y ork, du scandale
d ’avoir osé fusiller Paul C hack, des mauvais
traitem en ts et de la misère q u ’ont am enés en
F ran ce les envahisseurs judéo-anglo-am éricains;
on y apprend que, le 7 m ars 1945, Joseph D arnand
passait fièrem ent en revue une unité de jeunès
Français enrôlés dans la W affen SS qui partait
co m b attre sur ce qui restait du front de l’Est; on
y trouve des annonces de conférences, de
co n certs e.t de m atches de football; on y lit un
éditorial de M arcel D éat, daté de la fin avril
1945, dans lequel l’ancien d irec teu r de « l’Œ uvre »
p arlait du « cinquièm e acte » et du « dénouem ent
to u t p roche» en laissant clairem ent entendre que
les scènes ultim es n ’étaient pas écrites, que l’on
pouvait « p arier pour le courage et la justice » et
enfin que « les Alliés p erd raien t tout, même
l’envie de se faire la guerre... »
Pouvait-on espérer un d ocum ent plus révélateur
que cette collection du jou rn al « la F rance » pour
m ettre en relief l’existence d ’univers spécialisés
au sein desquels l’absurde attein t parfois des
dim ensions dém entielles mais où il s’enchaîne
souvent avec une sorte d’évidence im placable et
révélatrice d ’une m entalité collective plus vaste?
La confrontation de nos q u atre tém oins est
d ’au tan t plus fascinante q u ’elle se situe dans une
perspective historique confuse, passionnée, im pi­
toyable... même vingt ans après, ou presque. M ais
ces autres hom m es d ’origines diverses, pour ne
pas dire opposées, possédant tous une culture,
un même sens très développé de l’observation et
qui ont vécu les mêmes événem ents avec une
vision to talem ent différente, gardent la tête froide

L'histoire invisible 135


L'amour et les mythes du cœur
René Nelli

Quand la biche est aux abois, les corps sonnent l'alibi.


(Extrait d'un devoir d'enfant, par Jean Charles, dans son livre: « La Foire aux Cancres »).

Nous avons publié dans notre numéro 6 Q U E SE PA SSE-T-IL D A N S N O T R E T Ê T E?


un ex tra it du beau livre méconnu de
René Nelli : « L ’Amour et les M ythes Les m ythes de l’am our sont bien loin, dans leur réalité psycho­
du C œ ur», paru en 1952 chez
logique, de se présenter avec n etteté. De quoi s’agit-il vraim ent?
H achette. Nous avions intitulé cet
e x tra it: « Que ressent une femme?». D ’im ages fugitives, d ’intuitions brusques assez sem blables à celles
que le rêve fait prédom iner en l’absence de to u te activité logique,
D e vives réactions et un abondant et qui illum inent la conscience obscurcie de l’am our. Ces éclairs
courrier nous incitent à proposer de
m ythiques apparaissent dans les q u atre états successifs de l’affecti­
nouvelles pages. N ous courons très
volontiers le risque de nous voir vité passionnelle: le désir, la joie sexuelle, la crise passionnée, la
accusés, pour de telles études, si sublim ation. Il n’y a guère que l’introspection qui puisse tirer à la
profondes et si nécessaires, d’éroto- conscience claire les phantasm es de l’acte sexuel. B eaucoup de
m anie/N ous poursuivons, ici comme personnes — q u ’il est évidem m ent scabreux d ’in terro g er — pré­
dans les autres séquences de Planète, te n d en t n’avoir aucune représentation d ’aucun ordre, aucun
un travail de déchiffrage aux fron­ m ouvem ent de pensée interprétative de la chose dans le tem ps
tières de la connaissance, un effort q u ’elle s’accom plit. Ce d ont nous doutons absolum ent. A notre
de vision au-delà des préjugés
connaissance, il n ’y a q u ’un poète, R ené C har, qui ait su parler, de
anciens et modernes. D ans cettt
époque de nouvelle Renaissance, façon adéquate, de cette im m ense flore de l’im aginaire qui rem plit
seuls des esprits ferm és aux étranges, l’instant du plaisir, et m o n trer surtout q u ’elle n’était pas de même
somptueux, baroques et magnifiques nature chez l’hom m e que chez la fem m e: « D eux êtres, écrit-il,
mouvements de notre tem ps, peuvent égalem ent doués d ’une grande loyauté sexuelle, font un jo u r la
s’étonner que le domaine de la preuve que leurs représentations respectives p en d an t l’orgasm e
sexualité attire notre attention de diffèrent to ta le m en t les unes des autres; représentations graphiques
chercheurs passionnés. continuelles chez l’un, représentations chim ériques périodiques chez
Nous avions fait p araître, dans ce l’autre. Ces schèm es révèlent in d irectem en t, sym boliquem ent, la
même numéro 6, une bio-bibliographie signification que le sujet prête à ses sensations, à son p ro p re com por­
de René Nelli. tem ent, la «qualité» q u ’il attach e à la présence intim e de l’objet:

Quand la biche
est aux abois... L'amour en question 137
ils enveloppent une in terprétation et un jug em en t 1°/ L e sexe fém inin prend une importance privi­
d ’ordre chim érique. A vrai dire, nous pensons légiée, excessive, dans ces figurations naïves. Le
q u ’ils se m anifestent le plus clairem ent sous dessin trad u it l’atten tio n à la chose au tan t que
form e d ’états de transition sans lesquels l’indi­ la chose elle-m êm e. Parfois, il est in terp rété
vidu ne p o u rrait passer de la conscience claire, géom étriquem ent: un triangle. M ais dans les cas
p ratique, à celle en laquelle il faut précisém ent les plus nom breux, il est «réaliste-déform ant».
que l’hom m e et la fem m e s’oublient. T out le (Le désir sexuel s’accom m ode mal de l’art
m onde sait que les im ages élém entaires du désir, abstrait.) Les seins et la croupe sont b eaucoup
ou les schèm es brusques de la jo ie sexuelle m oins l’objet de ce tte dilection graphique.
- évidem m ent conditionnés p ar l’histoire vécue
par le sujet — peuvent d o n n er lieu, dans la réalité 2°/ Il y a tendance figurative chez les hommes
même, à des mises en scène très développées. les plus virils à acce n tu e r dans l’im agination,
Q uand elles d em eurent subjectives, elles to u rn en t l’im agerie — et bien enten d u à valoriser dans le
au p etit rom an, toujours le même. B eaucoup réel — le caractère abondant, luxuriant, de la
d ’hom m es de q u aran te ans dévident m entalem ent stru ctu re physique de la fem m e: form es bien en
à p ropos de toutes les fem m es q u ’ils voient, une chair, seins « Rubens» (et pas nécessairem ent les
aventure do n t la conclusion est toujours prévue, seins m ultiples des déesses-m ères, qui sont sym­
aventure d ’au tan t plus brève que leur p o tentiel boles co n crets de fécondité). Ce sont là les
de destin disponible est plus m ince. M ais aussi, im ages-désir du to u ch er m asculin. A quoi il
d ’un point de vue plus général, ce sont elles qui, faudrait ajo u ter la « chaleur du sein », la peau
rete n an t la réflexion com plaisante de l’esprit do u ce et blanche, etc. Ces m ythes de la p e r­
—pouvu q u ’elles ne paraissent pas au sujet assez ception intéressée se sont incarnés dans le réel
antisociales pour être refoulées — se transform ent social sous couleur de prescriptions alim entaires
à la fin en explications com plexes, en jugem ents imposées aux fem m es p o u r les faire grossir, de
décidés portés sur l’am i, sur l’am ie, et sur réclusion à l’om bre p o u r q u ’elles aient la peau
l’am our. M ais il est clair que ces jugem ents et blanche, de déform ations obligatoires d ont cer­
ces notions interprétatives dem eu ren t des m ythes taines, très atténuées, se sont perpétuées long­
p arce q u ’ils se passent de to u te vérification tem ps dans les m odes qui étranglent la taille,
rationnelle, q u ’ils ne sortent pas de ce q u ’ils sont, font saillir les rotondités...
q u ’ils se do n n en t p o u r objet de croyance pro ­ Il est à rem arq u er que le type féminin idéal ab an ­
fonde, q u ’ils apparaissent enfin à l’am ant com m e donne au jo u rd ’hui, en O ccident, quelques-uns
liés à sa nature inconnue, à son destin obscu­ de ses caractères primitifs. Ce qui trah it ou un
rém ent pressenti. relâch em en t de la tyrannie m asculine ou, plutôt,
une évolution de la fém inité vers l’androgyne.
Il se rap p ro ch e quelque peu du type «jeune
LES M Y TH ES D U D É S IR M A SC U LIN hom m e ».

Voici la liste récapitulative de ces schém as ou 3“/ Les hommes dont le désir tend à devenir durable
m ythes du désir, de l’am our et du contre-am our. et à se purifier se font parfois un p o rtra it plus
N ous com m encerons p a r les plus simples, qui élaboré —et plus abstrait - de la fem m e: fem m e-
sont ceux de la p erception hallucinatoire. Ce sphère; ou m i-abstrait, m i-réaliste: fem m e repliée
sont des m ythes « actifs», qui s’exprim ent surtout de façon à s’inscrire dans une sphère dessinée p ar
dans les représentations graphiques de la fem m e ses courbes naturelles. Il y aurait ainsi p o u r
tracées p a r les prim itifs, les obsédés sexuels ou ch aq u e am oureux, une psychanalyse à établir de
to u t sim plem ent les enfants précoces (norm aux) l’attitu d e type dans laquelle il aim e à se rep ré­
sur les m urs du collège. sen ter celle q u ’il désire, et de la signification

138 L'amour et les mythes du cœur


q u ’il découvre à ses gestes, à l’enveloppé de sa annexés à la virilité. Le cercle est devenu le sym­
grâce, etc. bole de la perfection, s’est vidé de son sens im m é­
diat: le sein de la fem m e; a été attiré p ar les
LES M Y TH ES D U D É SIR F É M IN IN représentations solaires (le point dans le cercle),
et a fini p ar signifier l’hom m e dans la divinité.
Tous ces m ythes, schém as du désir et du « choix-
par-désir» sont, évidem m ent, m asculins. Voici LES M Y TH ES D E L’A C TE C H E Z L’H O M M E
ceux qui leur co rrespondent chez la fem m e.
Parm i les intuitions antiérotiques, chez l’hom m e,
1°/ C’est d'abord la surestimation du priape; il faut surtout n o ter celle qui lui représente le
celui-ci étonne la fém inité p ar la poussée sexe féminin com m e n aturellem ent dangereux.
d ’inconscience q u ’il m anifeste chez l’hom m e Elle revêt de nom breuses form es qui sem blent
tenu a priori p o u r l’être lucide et volontaire toutes m en acer l’hom m e de castration: ta n tô t
par excellence. Les jeunes vierges croient, l’organe féminin est censé co n ten ir un feu
d ’instinct, que le priape est une sorte de muscle dévorant, ta n tô t il est m uni de dents. Il est
obéissant à la volonté. Rien ne les fait plus rêver au jo u rd ’hui encore méprisé, et son nom constitue
par la suite, que d ’appren d re q u ’il n ’en est rien une.injure.
et com bien m agique est le pouvoir q u ’elles pos.- La fém inité norm ale p rend conscience de l’am our
sèdent de soulever ainsi, chez l’am ant le plus dans la d o u leu r (défloration, souffrances m ater­
grave et le plus réfléchi, cette vague de ténèbres nelles). L ’an ticipation du bo n h eu r suffit à les lui
si objectivem ent décelable. faire aisém ent su p p o rter — non sans le secours
de la m ythologie — et, plus tard , à les lui faite
2°/ Ce sont ensuite les schémas très généraux par oublier absolum ent. Q uelques biologistes ont
lesquels les fem m es se représentent la m asculinité soutenu que les fem elles anim ales qui ne connais­
physique: hom m e sans ventre, très musclé, aux saient point à quelque degré les douleurs de
épaules dém esurém ent élargies. Ils n’ont pas l’enfan tem en t étaient dépourvues, p ar cela
b eaucoup d ’intérêt parce q u ’ils répondent, somm e mêm e, d ’instinct m aternel spécialisé. Nous
toute, au type m asculin o bjectif sans grande ignorons ce q u ’on en doit penser. Et nous
m arge d ’idéalisation ou de déform ation. Nous hésitons à ad m ettre — sinon com m e m ythe
insisterons davantage sur les très anciens idéo­ « m asculin » — que la défloration douloureuse
gram m es de l’hom m e-flèche et de l’hom m e-croix, contribue à d o n n er à la vierge de l’am our pour
qui peuvent bien résulter d ’une schém atisation le, déflorateur. N ous rem arquerons seulem ent,
esthétique, et avoir bien d ’autres significations, dans un ordre d ’idées to u t différent, que, tandis
mais qui exprim ent aussi l’intuition fém inine que que la p eu r de l’organe m asculin a, chez la
l’hom m e est un élan, une flèche vers la m ort; fem m e, un fondem ent objectif; q u ’elle a pour
intuition grâce à laquelle, spontaném ent, elle cause une d ouleur légère, mais réeile, la te rreu r
valorise, p ar contraste, son p ropre com portem ent du sexe féminin ne repose, chez l’hom m e, sur
érotique. L’hom m e-flèche — l’hom m e-poignard — rien de co n cret. C ’est une appréhension idéaliste
est l’hom m e-sexe, l’hom m e-violence, l’hom m e- qui a d ’autres déterm inants, sans doute plus
p o u r - la - m ort. L’hom m e - croix serait p lutôt profonds.
l’hom m e-esprit. La croix dans le cercle, avant
d ’être l’hiéroglyphe du soleil, a été celui de 1°/ Par exemple, l’intuition que la fem m e est
l’hom m e - dans - la - fem m e. N ous inclinons à nuit, inconscience dangereuse, mais aussi p ara­
penser, à titre purem ent hypothétique, que ces disiaque. Le plus souvent, chez l’hom m e norm al,
symboles graphiques sont d ’inspiration féminine ce reto u r à la nuit est ardem m ent souhaité dans
et m atriarcale. M ais que, par la suite, ils ont été le b ref instant du plaisir. Il lève l’effroi causé par

L'amour en question 139


l’image de la ténèbre prénatale. Il coïncide leurs m aris — étaient très étonnées d ’avoir des
presque toujours avec la découverte am oureuse, enfants, n’ayant pris aucun plaisir à les faire.)
affectueuse, du sexe féminin sur lequel il projette, C ’est là, répétons-le, un des aspects essentiels
pour ainsi dire, sa signification. (Ce m ythe est de la m entalité féminine que de ne pas pouvoir
encore très agissant sur la subconscience de nos se rep résen ter clairem ent l’âm e sans le corps ou
contem porains.) le corps sans l’âme.

2°/ On pourrait appeler m ythe de Pygmalion LES M Y TH ES A N T IÉ R O T IQ U E S


l’ensem ble des fictions obscures grâce auxquelles
le m âle parvient à se p ersu ad er q u ’il crée la N ous en arrivons m ain ten an t aux m ythes an ti­
vierge, q u ’il « l’initie » (au sens sacré), q u ’il lui érotiques m asculins, plus com plexes que les
donne, p ar la défloration, une existence nouvelle, prem iers, et qui co n d itio n n en t non plus l’in ter­
et aussi, q u ’il se l’approprie dans une certaine diction de faire l’œ uvre charnelle, mais celle
m esure. La « possession » n’a de sens, en effet, d ’aim er. S’ils ne sont pas contrebalancés par
que dans le cas où elle modifie « réellem ent » d ’autres, ils se résolvent en im puissance d ’aim er
l’intégrité physique de la fille, et rend l’am ant avec passion.
unique aux yeux de son am ante. Ce m ythe, très
viril, écarte la te rre u r m étaphysique suscitée par 1°/ En premier lieu, le terrible et exclusif amour
la féminité n atu ran te et m aternelle, en suggérant pour la mère, considérée com m e l’unique, l’irrem ­
puissam m ent à l’hom m e q u ’après avoir été créé plaçable, l’éternel passé.
p ar une fem m e, il crée une fem m e à son tour.
(A rap p ro ch er peut-être de tous les m ythes où 2°/ L e m ythe très viril qui pose en principe que
l’hom m e se prend p o u r le véritable créateur de la fe m m e est un être inférieur (to u t corps ou to u t
la fem m e: A dam né avant Eve, par exem ple.) instinct), avec lequel on ne peut point com m unier
Il est encore très ac tif dans la m ythologie sexuelle spirituellem ent.
des individus peu évolués. Il est évidem m ent
rejeté p ar la plupart des filles. 3°/ Peut-être le schéma mythique, selon l ’esprit
duquel l’hom m e ne peut « sym pathiser» avec la
LES M Y T H ES D E L ’A C T E C H E Z LA F E M M E fem m e que sur le plan de la d o u leu r ou de l’hum i­
liation infligée. (C ’est de là que découlent les
D u côté féminin, nous découvrons sans peine conceptions m asculines qui assurent que les
des intuitions du même ordre, destinées à donner fem m es aim ent les coups, la violence.)
de l’acte sexuel une in terprétation qui l’exorcise.
La fem m e éprouve « p oétiquem ent», mais très 4°/ L ’idée — peu m ythique celle-là, du moins
réellem ent, que l’hom m e qui s’abîm e en elle est dans la façon très lucide d ont elle s’exprim e —
une force qui expire, q u ’elle contient, q u ’elle que la sexualité masculine est action et sacrifice,
sauve et à qui elle «survit». Elle ressent m ythi­ q u ’elle doit se m énager sur le plan érotique, pour
q u em ent que cette fausse m ort du m âle est la mieux se d ép en ser sur le plan social.
condition de son p ropre plaisir (ce qui, nous
sem ble-t-il, n’a pas été assez rem arqué). 5°/ L e mythe, enfin, qui sous-entend que la
Elle est, enfin, pénétrée de l’intuition, très révé­ chasteté est supérieure à l’am our charnel dont
latrice du besoin q u ’elle a de m ettre en parfait elle cap terait, au profit du sujet, l’efficacité
acco rd la chair et l’âm e, que, sans plaisir éprouvé, m agique. (A vant de tra ite r une affaire im por­
l’enfant ne serait point conçu. (On sait que, ta n te, ou d ’affronter un danger, certaines
ju sq u ’à ces dernières années, b eaucoup de jeunes personnes s’ab stien n en t de to u t acte charnel,
paysannes frigides — du fait de la brutalité de p o u r s’attirer ainsi une p ro tectio n m agique.)

140 L'amour et les mythes du cœur


M ais, chez l’hom m e norm al, sous l’influence d ’un C hez la fem m e, nous ne décelons vraim ent aucun
certain progrès m oral, et de la socialisation des m ythe analogue. C ’est qu’elle n’en a nul besoin,
grandes fictions érotiques qui influent, par imi­ étant n aturellem ent instinct d ’am our. Elle est
tation, sur son com p o rtem en t subjectif, se sont toute dans ce q u ’elle éprouve.
précisés des m ythes to u t différents, d ’essences
anim ique et fém inine, grâce auxquels il a com ­ LES M Y TH ES D E L’A M O U R SU B LIM É
pensé ceux du contre-am our, et constitué fina­
lem ent la passion m oderne. Ils ont partie liée Ils se réduisent à deux ten d an ces essentielles.
avec l’historicité de la passion en ta n t que celle-ci L a prem ière poursuit dans l’irrationnel l’« identi­
est un phénom ène social « contagieux ». fication» la plus com plète possible du sujet à
l’objet. Elle nous p araît p lu tô t fém inine. L ’autre
1°/ L ’hom m e a toujours ressenti profondément postule le « dépassem ent ». du sujet dans la cons­
—et encore au jo u rd ’hui - que la féminité dispose cience du sujet, com m e à travers la m ort, ou le
d ’un pouvoir m agique bénéfique sur le corps et néant qui les séparerait. Elle est, nous semble-t-il,
sur l’âm e. p lu tô t m asculine. Les thèm es qui découlent de ces
deux m ythes ne sont point toujours chim ériques.
2-/ Q u’elle est supérieure à lui sur le plan naturel
et n atu ran t. L’idée de fem m e a toujours été p ro ­ 1”/ A ffirm ation que le sentiment est un m ode de
jetée dans l’éternel, assimilée à la m ère, à la connaissance valable p o u r le dom aine de l’am our-
fécondité, à la nature, au social im m édiat issu com m union.
de la m ère (m atriarcat).
2°/ Croyance en la valeur de l ’individu, en tan t
3°/ L ’homme n ’ose pas regarder la fem m e q u ’il q u ’il est à la fo is sujet et objet de l’amour.
n’idéalise pas. D ans l’am our, to u te une m ytho­
logie du regard — m iroir de l’âm e, m iroir de la 3°/ Croyance en la puissance d ’expansion de
nuit — et de l’échange des regards va doubler l’amour capable de passer de la m ère au fils, de
désorm ais celle de la sexualité. (M agie des yeux.) la fem m e à l’hom m e, du couple au prochain, du
prochain à l’hum anité. Venu de D ieu, il fait
4°/ Il va communier pour la première fo is avec reto u r à D ieu.
la féminité « personnelle » sous couleur de p ra ­
tiques m agiques d ’identification recherchées dans 4"/ L ’amour est un absolu. Il est plus fort que
un au tre b ut que l’am our. (É change des.cœ u rs.) la m ort. (C ’est là un des derniers m ythes très
agissants de la passion m oderne.)
5“/ Il fa it le vœu que la part fém inine, irration­
nelle, q u ’il ose enfin découvrir en lui-m êm e se 5“/ A la limite, l’amour est à la fo is amour-sou-
confonde, dans le réel, avec une fem m e choisie mission au destin et amour de l’âme. (Sublim ation
com m e in carnant — et lui révélant — son propre norm ale et ultim e sur le plan terrestre de la
destin pressenti. (M agie des destins.) passion qui ten d rait à se révéler p ar le choix d ’un
destin personnel, incarné dans une fem m e.)
6°/ M étamorphose de la hantise maternelle en un
am o u r « n euf » de la « fem m e-destin » qui libère 6°/ L ’amour tenu pour une «valeur» ne rentre
son cœ ur, et substitue à la fatalité de la naissance point, lui-même, dans le cadre de notre étude.
celle de l’am our aveuglém ent choisi. Les idées que nous résum ons ici, ne sont, que
les élém ents d ’une m orale de la femm e et de
7°/ Acceptation définitive par l’hom m e de son l’am our.
double intérieur féminin. R E N É N E L L I.

L'amour en question 141


Les info rm ation s LA L I T T E R A T U R E
e t critiques D I F F É R E N T E
de ce num éro
ont été rassem blées Défense e t illustration
e t rédigées de la science-fiction
n o ta m m e n t p a r:
Jacqu es B e rg ie r UN TÉM O IG N A G E
J e a n -J a c q u e s B erreby
de A rth u r C. Clarke
G uy B reto n
A n d ré B rissaud
Le Prix K a lin g a p o u r la d iffu sio n
Jacques B uge
des connaissances scie n tifiq u e s
R é m y C hauvin
a été rem is à l'é criva in e t ro m a n cie r
A n d ré Franck s cie n tifiq u e b rita n n iq u e A rth u r
S e rg e H u tin C. Clarke à N e w Delhi. D ans ce
J acq u es L eco m te texte que nous p u b lio n s ici, A rth u r
C h a rle s -N o ë l M a rtin Clarke considère la récom pense
A im é M ic h e l q u i lu i e st échue co m m e un h o m ­
J acq u es M o u sseau m age rendu à la scie n ce -fictio n ,
son do m a in e préféré.
Louis P a u w e ls
Beaucoup de savants — et je suis
P ierre R e s ta n y
navré de le dire — d édaignent
J a c q u es S te rn b e rg encore la scie n ce -fictio n et ne se
G a b rie l V éra/d i A rthur C. Clarke: de sa fenêtre, fo n t pas fa u te de la critiq ue r. Ils
il voit ainsi le monde de demain. so u lig n e n t souvent, par exemple,
que q u a tre -vin g t-d ix p o u r cent de
la scie n ce -fictio n ne so n t que s o t­
tises — sans savoir que quatre-
v in g t-d ix p o u r cent de to u te fic tio n
ne sont que sottises. Aussi v o u ­
drais-je dire bien haut que le p o u r­
centage des é crivains qualifiés
est p ro b a b le m e n t plus élevé dans
le d o m a in e de la scie n ce -fictio n
que dans to u t autre. Car c'e st là
un travail choisi par pré d ile ctio n ,
é crit par des hom m es e n th o u ­
siastes, qui possèdent des co n n ais­
sances scie n tifiq u e s considérables,
et qui sont s o u ve nt eux-m êm es des
savants en exercice.
Quel rôle la scie n ce -fictio n joue-
t-e lle donc en fa it dans la vu lg a ­
risation scie n tifiq u e? Elle est
certes so u ve nt em ployée à tra n s­
m ettre des connaissances, mais
je pense que sa valeur essentielle
tie n t au rôle qu 'e lle jo u e dans
l'in sp ira tio n , plus qu'à son rôle
dans l'é d uca tio n . Com bien de
jeunes gens n 'o n t-ils pas vu

142 Informations et critiques


s 'o u v rir de va nt eux un univers leurs idées (bien q u 'ils n 'aien t n'est p e u t-ê tre .p a s la fo rm e supé­
de m erveilles, ou ne se s o n t-ils pas to u jo u rs pu les fa ire publier). rieure de to u te vie dans l'univers.
pas orientés vers des carrières En répandant des idées relatives Plus v ite ces gens se ren se i­
scie n tifiq u es après avoir lu Jules au vol spatial, la scie n ce -fictio n g n e ro n t et se ré o rie n te ro n t vers
Verne ou W ells? a sans aucun d o u te aidé à les réalités astronom iques, m ieux
Il est évid e n t que la s cie n ce -fictio n changer la face du m onde. Et ce sera. Et, p o u r a cco m p lir cette
de vra it être te ch n iq u e m e n t exacte, su rto u t, elle nous a aidés à tâche en vérité fo rt urgente, la
et que des in fo rm a tio n s inexactes a ffro n te r les étranges réalités de scie n ce -fictio n co n stitu e l'un des
so n t im p ard o n n ab le s quand on l'u n ive rs dans lequel nous vivons. o u tils les plus efficaces.
dispose de fa its vrais. M ais il ne C 'est ce que d é m o n tra it l'a rticle
fa u t pas avoir un respect fé tic h is te que m 'e n vo ya it récem m ent un Car elle est, avant to u t, la litté ­
de l'e xa ctitu d e , car s o u ve nt l'e sp rit « fan » de la scie n ce -fictio n , qui rature du ch a n ge m e n t — et le
l'e m p o rte sur la lettre. Les ouvrages est par ailleurs lauréat du Prix ch angem ent est la seule chose
de Jules Verne, « De la Terre à la N obel — le d o cte u r H erm ann d o n t nous pouvons a u jo u rd 'h u i
Lune» ou « V o ya g e au centre de J. M uller, d o n t les découvertes être assurés grâce à la révolution
la Terre», restent enchanteurs, co n ce rn a n t les effets génétiques scie n tifiq u e perm anente et accé­
non se u le m e n t parce que Ju le s des rad ia tio n s o n t inspiré à leur lérée. Ce que nous, écrivains de
Verne é ta it un co n te u r de prem ier insu m a in ts ouvrages de science- scie n ce -fictio n , appelons « litté ­
ordre, m ais parce q u 'il é ta it p ro ­ fic tio n ces derniers tem ps, et fa it rature d o m in a n te » , donne g éné­
fo n d é m e n t convaincu des extra ­ de « m u ta n t» un m oderne m ot- ralem ent une représentation sta ­
ordinaires p o s s ib ilité s de la science é p ouvantail. Je citerai d onc le tiq u e de la société, livra n t tel quel
et q u 'il savait co m m u n iq u e r sa foi d o cte u r M ulle r. « On v o it de plus un instantané de ce tte société, fixé
à ses lecteurs. On sa it a u jo u rd 'h u i en plus le m onde m oderne nous dans un m o m e n t de l'époque. La
que pas m al de « fa its » s o n t faux apparaître non pas co m m e le scie n ce -fictio n , q u a n ta elle, recon­
et que la p lu p a rt de ses théories m ig no n p e tit ja rdin de l'enfance naît que l'a ve n ir sera p ro fo n d é m e n t
so n t erronées, m ais cela n'entache de no tre espèce, m ais co m m e un d iffé re n t du passé — bien q u 'e lle ne
en rien ses ouvrages qui é ve ille n t e xtraordinaire et d é lira n t univers prétende pas, com m e on l'im a g in e
to u jo urs le sens du m erveilleux. dé co uve rt par les yeux de la souvent, prédire ce t avenir par le
science... Si notre a rt... ne peut menu. Exploit im possible, et les
reconnaître les rapports e t les tro u va ille s parfois exactes de
DES PIO NNIERS PRESTIGIEUX é v e n tu a lité s q u 'im p liq u e u n m onde W e lls et d'au tre s écrivains sont
élargi au sein duquel nous nous dues à un coup de chance bien
On n'a ja m a is v ra im e n t rendu frayons notre chem in, ni ne peut plus qu'à leur perspicacité.
ju stic e à l'in flu e n c e cu ltu re lle de se fa ire l'é ch o des espoirs e t des En dressant la carte des avenirs
la scie n ce -fictio n , et une étude craintes fo n dé s sur ces e s tim a ­ possibles, a u ta n t que de bon
sérieuse de son h isto ire et de son tio n s nouvelles, alors cet art n'est nom bre d 'im p o ssib le s, l'écrivain
déve lo pp e m e nt se fa it attendre. que va n ité ... M ais l'h o m m e ne de scie n ce -fictio n peut rendre un
Peut-être y a -t-il là un p ro je t qui pe u t vivre sans art. C’est pourquoi grand service à la co m m unauté.
p o u rra it être réalisé sous l'égide l'ère s c ie n tifiq u e ne peut se passer Il exerce là souplesse d 'e sp rit
de l'U nesco, car il est évident de la scie n ce -fictio n . » de son lecteur, il le rend p rê t à
qu 'u n seul savant ne p o u rra it être Q uiconque lit cette fo rm e de litté ­ adm ettre, et m êm e à so u h aite r le
su ffis a m m e n t arm é pour m ener rature d o it rap id e m e n t prendre ch angem ent — en un m ot, il l'e n ­
cette tâ ch e à bien. Il est un d o ­ conscience de l'a b su rd ité des courage à s'adapter. Il n'y a peut-
m aine, n o tam m e nt, où l'in flu e n ce actuelles divisio n s trib a le s de être pas de fa cu lté plus im p o rta n te
de la s cie n ce -fictio n a jo u é un l'h u m a n ité . La scie n ce -fictio n à notre époque. Les dinosaures
rôle fo rm id a b le : c'e st celui de in cite à une co n ce ptio n cosm ique o n t disparu parce q u 'ils ne p o u ­
l'a stro n a u tiq ue . Les q uatre p io n ­ du m on d e : p e u t-ê tre est-ce p o u r­ va ie n t s'a da p te r à un m ilieu qui
niers les plus rem arquables du vol quoi elle n 'e st pas populaire parm i changeait. N o us-m êm es d isp a ­
spatial - T siolkovsky, O berth, ces p o n tife s de la litté ra tu re qui raîtrons si nous ne pouvons nous
G oddard et von Braun — ont, tous n 'o n t ja m ais to u t à fa it accepté a d apter à un m ilieu qui désorm ais
quatre, é c rit des ouvrages de la révo lu tio n de Copernic, ni réussi in c lu t les vaisseaux spatiaux et les
s cie n c e -fic tio n p o u r fa ire connaître à se faire à l'idée que l'h o m m e arm es nucléaires.

La littérature différente 143


LA S O C I O L O G I E économ e. Il fa u t dépenser un peu prend les apparences d 'un danger
plus que ses m oyens pour grandissant.
s'é le ver dans la so cié té : tel est le La co u rse -p o ursu ite éperdue entre
Où va l'Am érique? réflexe type de la fe m m e a m é ri­ la p ro d u ctio n e t la co n so m m a tio n,
Où allons-nous avec elle? caine qui condam ne ainsi de gaîté sans cesse relancée par les res­
de cœ ur son m ari à l'in fa rctu s ou ponsables de l'é co no m ie , entraîne
au cho le stéro l. Les je u n e s m ariés un gaspillage effroyable des
L'ART DU GASPILLAGE, rie nt au nez de leurs parents et ressources n a turelles des Etats-
par Vance Packard décla re n t co u ra m m e n t: « Nous Unis. Le te m p s est venu d'en
(Calm ann-Lévy) cherchons to u jo u rs à acheter des prendre conscience. Au cours des
choses qui nous é co n om ise n t du quarante dernières années, les
La m achine é conom ique des te m p s p o u r p o u vo ir l'e m p lo ye r à A m é ricains o n t dépensé plus de
U .S .A . est em ballée et certains nous reposer et à p ro fite r de la ressources naturelles que le reste
in te lle ctu els am éricains s 'in te r­ vie. » P rofiter de la vie, c'e st du m onde pen da n t qua tre m ille
rogent, les plus lucides avec s’o ffrird e s v o y a g e s e t des vacances, ans d 'h is to ire ju sq u 'e n 1 9 1 4 . Pour
anxiété, sur les m oyens à m ettre c'e st a lle r au spectacle, c'e st so rtir les v in g t-six m inerais les plus
en oeuvre pour l'arrêter. dans les restaurants, c'est im p o rta n ts, en 1 9 7 5 , les U .S.A.
La p rospérité des É tats-U nis dépenser, c 'e s t d onc consom m er. dé p en d ro n t de l'é tra n g e r dans des
exige que la p ro d u c tio n des biens Les A m é ricains se tra n sfo rm e n t p ro p o rtio ns a lla n t de 2 5 à 1 0 0 % .
m atériels croisse chaque année. en apôtres de la jouissance. Au rythm e de la co n so m m a tio n
Chaque jo u r sont injectés dans le « S atisfaire ses a p p étits est une actuelle, ils n 'o n t de réserve de
c irc u it co m m e rcia l non seu le m e n t n o tio n qui est en train de ré vo lu ­ pétrole que p o u r treize ans. D 'ici
des p ro d u its nouveaux, m ais des tio n n e r l'A m é riq u e . » Un m agasin quinze ans, ils risq ue n t de
m achines capables à leur to u r de de San Francisco pré se n ta it de m anquer... de quoi? — d'eau.
fa b riq u e r ces p ro d u its en q u a n tité s luxueux accessoires de salle de L 'o p tim ism e in cite à penser que
plus grandes. La crise de 1 9 3 0 bains avec le seul slo g a n : l'on trouvera des ressources n ou­
a m ontré que la p ro d u ctio n é ta it « O ffrez-vous ce p la is ir» ; quand le velles et des te ch niqu e s nouvelles.
in tim e m e n t liée à la co n so m ­ besoin u tilita ire est sa tisfa it, il La science a to m iq u e parviendra
m ation, q u 'e n période d'expansion fa u t créer le besoin psychologique. sans d o u te à tire r de l'énergie
elle to m b a it m êm e sous sa d é p en ­ Les A m é ricains ch angeaient de voi- de to u t ce qui nous entoure. Le
dance. Les experts, com m e tu re p a rce q u e la m ode en changeait plasm a, q u a triè m e é ta t de la
l'h o m m e de la rue, d e m e u re nt la couleur. Puis on leur a appris m atière, est un cham p d 'e x p lo ­
obsédés par c e tte découverte à d é sire rd e u xvo itu re s au m in im u m . ration nouveau p o u r le savant.
qui a provoqué la p lu s grande Pour résorber la crise m enaçante Quand les p ro d u its de s u b s ti­
peur de l'h is to ire des E tats-U nis. des appareils électrom énagers et tu tio n se ro n t-ils do m p té s par
C onsom m er de plus en plus est du m euble, les p u b liciste s ont, l'h o m m e ? Qui g a ra n tit que ae tels
devenu un d e vo ir civique. Les avec succès, lancé une idée: p ro d u its rem p la ce ro n t chacun de
in d u strie ls o n t conçu des p ro d u its chaque A m é ricain bien né d o it ceux q u i co n d itio n n e n t no tre vie
m anufacturés à l'u su re h a b ile m e n t désorm ais posséder deux m aisons, actuelle? En fa it, si elle ne veut
ca lculée: l'idéal est q u 'ils so ie n t une en ville et une à la cam pagne. pas vendre tro p tô t la peau de
in u tilis a b le s lorsque la dernière Vance Packard reprend l'analyse l'ours, l'A m é riq u e d o it envisager
tra ite du cré d it vie n t d 'ê tre réglée. des exem ples (en m o n tra n t le problèm e de la pénurie.
« La s o lid ité est dém odée », titra it c o m m e n t ils se so n t m ultiplié s) Ce que les E tats-U nis o ffre n t de
un analyste économ ique. La durée et des te ch niqu e s (en m o n tra n t plus rassurant, c'e st cette capa­
des a m poules é le ctriq u e s a v o lo n ­ c o m m e n t elles se so n t d éve­ cité à se ju g e r d u re m e n t eux-
ta ire m e n t été réd u ite de 2 5 % par loppées) q u 'il é tu d ia it dans ses m êm es. Les in te lle ctu els p o rte n t
une firm e : celle des pneus de p récédents ouvrages, « la Per­ le d é b at sur le de va nt de la scène
3 0 % par une autre firm e. suasion cla n d e stin e » et «le s sans com plaisance p o u r eux-
Les p u b liciste s o n t réussi dans le O bsédés du sta n d in g » . Son m êm es et p o u r leur pays, m ais ils
m êm e te m p s à bouleverser la nouveau livre, « l'A rt du g a sp il­ ne s o n t q u ’une poignée en face
p sych o lo gie de l'A m é ric a in m oyen, lage», in siste sur un aspect de d'un e m achine énorm e et com plexe
tra d itio n n e lle m e n t p u rita in et ce tte p o litiq u e éco n om iq u e qui d o n t une pensée, fû t-e lle ju ste , ne

144 Inform ations et critiques


s u ffit à m o d ifie r ni le rythm e ni le L A Z O O L O G I E Des animaux inconnus
cours. Vance Packard suggère
divers rem èdes p o u r in flé ch ir A ce jo u r, ils n 'o n t pas retrouvé
l'o rie n ta tio n de la vie am é rica in e : La science russe le dém on. Ils o n t péché dans le
ils vo n t d'un reto u r aux saines contre les monstres lac un poisson d o n t la chair est
règles de la q ualité à un inves­ de co u le u r orange et qui n 'a p p a r­
tisse m e n t dans les in ve n tio ns DES SU R V IV A N TS tie n t à aucune espèce connue.
vra im e n t nouvelles. G ardons-nous DE LA PRÉHISTOIRE Ce qui les a s u rto u t excités, c'e st
de s o u rire ; nous som m es la découverte de m ousses rouges
concernés. N ous appartenons Le plateau de Sordong se trouve ap partenant à l'ère te rtia ire et
à l'escadre occid e n ta le ‘ d o n t le en Sibérie, près du pôle du froid , q u 'o n ne co n n aissait ju sq u 'à
bateau-am iral est l'A m é riq u e . c 'e st-à -d ire de l'e n d ro it au m onde présent qu'à l'é ta t de fossiles.
L'expérience nous à enseigné que où il fa it le plus fro id en m oyenne M an ife ste m en t, le plateau est un
les m aladies am éricaines, de la dans l'h é m isp h è re nord. Il est vé rita b le m onde perdu où des
m ode des a u tom o b ile s à la m ode grand com m e la Belgique et à peu organism es vivants, qui ailleurs
du t w is t o n t tô t fa it de g a gner la près to ta le m e n t inexploré. A une o n t disparu depuis des centaines
vieille Europe. L 'accroissem ent a ltitu d e de m ille m ètres, on y de m illio n s d'années, e xiste n t
des heures de loisirs, la m achine trou ve des fo rê ts et quelques lacs encore. L'aventure de T ve rd o ch ­
rem plaçant l'h o m m e à son travail d o n t le lac V orota. Au bord de ce lebov provoqua de la part de l'A ca-
v o n t poser, en term es de plus en lac, le géologue russe Boris dém ie des sciences de l'U .R .S .S .
plus vifs, le p roblèm e de leur T verdochlebov a vécu, au dé b ut une prise de p o sitio n im p orta n te.
u tilisa tio n . Que consom m era de ce tte année, une étonn a n te Le professeur S. K. K lym ov, p arlant
l’hom m e pendant ses loisirs? La aventure. au nom de l'A cadém ie, a déclaré
logique in d ique q u 'il dem andera A tro is cents m ètres de lui, dans à la presse so vié tiq u e en août
de plus en plus de biens m atériels les eaux calm es, il observa d'abord 1962:
p u isq u 'il a été ainsi co n d itio nn é . un b o u illo n ne m e n t. Puis un être
La so lu tio n aux problèm es posés in vraisem blable s o rtit du lac.
par Vance Packard ne se trou ve - C 'é tait une espèce de cylindre
t-e lle pas en partie dans une long de dix m ètres, d'un gris
réo rie n ta tion de la dem ande? b rilla n t, te rm in é par une tête de
L'aspiration à un plus h aut niveau deux m ètres de large avec deux
de culture, quelles que s o ie n t les yeux énorm es. Il avait sur le
form es sous lesquelles on la s a tis ­ dessus de la tê te une sorte de
fait, dem ande m oins d 'a c ie r et nageoire trian g u la ire , repliée vers
m oins de cuivre que l'a sp ira tio n l'arrière. Ce m onstre, to u t à fa it
à posséder une n o uvelle a u to ­ inconnu de la science, se dé p la çait
m obile. par sauts, ta n tô t en s'é le van t to ta ­
le m en t hors de l'eau, ta n tô t en
nageant. L'anim al s'approcha du
rivage ju sq u 'à ce n t m ètres,
LA SÉMANTIQUE GÉNÉRALE s'ébroua en p ro je ta n t une gerbe
d'eau et plongea. Il ne reparut pas.
T verdochlebov é ta it sur ies bords
Nous avons annoncé un article
du lac Vorota en m ission g é o lo ­
de Gabriel Véraldi qui répbndra
à la question: «Q u'est-ce que gique précise. Il n 'est pas zoo­
la sém antique générale?» et logue. M ais il envoya a u ssitô t
donnera un essai de définition. un radio à la ville la plus proche
L'abondance des matières et un h é licoptère tra n sp o rta n t Des m on stre s su rg issa ie n t des
nous oblige à reporter le texte une m ission de m em bres de eaux calm es et glacées du lac.
de notre collaborateur à un l'A ca d é m ie des sciences se posa (gravure de D e vy extraite de «Le
numéro ultérieur.
rap id e m e n t sur les bords du lac M o n d e ava n t la créa tio n de
Vorota. l'h o m m e ». de Flam m arion).

La zoologie 145
« Il fa u t reviser nos p o sitio n s et titu é s. L'anim al avait une q u in ­ Les baleiniers so viétiques o n t
nous rendre co m p te que nous zaine de m ètres de lo n gueur essayé de ca p ture r le m onstre des
vivons dans un m onde inconnu. et s'é le vait légèrem ent au-dessus îles Com andor, à l'a id e de harpons
Des anim aux m on stru e ux a p p ar­ de l'eau. Il é tin ce la it au soleil. propulsés par des fusées. Ils l'o n t,
te n a n t aux âges disparus existent Le ca n o t a u to m o b ile essaya de le ju sq u 'à présent, raté. Le navire
encore sur n otre planète. Leur rattraper, m ais l'a n im a l plongea spécial so vié tiq u e « V itia z », sp é cia ­
découverte p e u t je te r une lueur et il n'a plus été revu. Les deux le m en t équipé p o u r l'e xp lo ra tio n
intense sur le passé, d issip e r de té m o in s so n t ab so lu m e n t ca té ­ de l'O céan, a été envoyé à la re­
nom breuses su p e rstitio n s, e xp li­ g o riq u e s: il s'a g it d 'un être viva n t cherche de l'a n im a l. Il ne l'a pas
quer la naissance des religions ne ressem blant à rien de ce q u 'ils trouvé, m ais il a pu p h o to g ra p hier
et des m ythes. Que les cam arades o n t vu dans les m anuels de par deux m ille neuf ce n t soixante-
qui o n t eu des rencontres avec zoologie. dix m ètres de p ro fo n d e u r dans le
des êtres de ce genre parlent sans S ’a g issa it-il d 'un rep tile ou d 'un Pacifique, avec une caméra spé­
crainte, on ne se m oquera plus cétacé, c 'e st-à -d ire d 'un anim al ciale inventée par N.L. Z enkw itz,
d'eu x et ils a u ro n t apporté une de l'espèce du ca ch a lo t et de la des traces étranges sur le fond
im p o rta n te c o n trib u tio n au d é ve ­ baleine? Ils ne peuvent le dire. de la mer. Ces traces o n t été fa ite s
lo p p e m e n t de la science. » Ils n 'a va ie n t pas osé parler de par une espèce de ver géant, long
De n o m breux S o viétiques o n t leur d écouverte par peur du rid i­ de un m ètre et dem i à peu près
répondu à cet appel. Parmi les cule. Ils n'en o n t parlé qu'au m ois et large de dix ce n tim è tre s. Les
tém oignages, un des plus in té ­ d 'a o û t 1 9 6 2 , et, depuis, des expé­ m êm es traces o n t été retrouvées
ressants est celui du professeur d itio n s so n t parties en d ire ctio n réce m m en t à cinq m ille de p ro ­
B.F. Porchnev. Le professeur du lac Sara-Tcheleh. Ces expé­ fo n d e u r au fo n d de l'A tla n tiq u e
Porchnev est un historien. Il d itio n s tro u v e ro n t p e u t-ê tre l'a n i­ par l'A m é rica in R. C arrington.
connaît la valeur des té m oignages mal m ystérieux qui ressem ble Certains savants pensent q u 'il
hum ains e t est un e xcellent o b se r­ é tra n g e m e n t au fam eux m onstre s 'a g it de la larve de l'a n im a l géant
vateur. Il n 'est m alheureusem ent du Loch Ness. vu dans les lacs russes, dans le
pas zoologue et ne p e u t é m ettre Loch Ness et au large des îles
une hypothèse sur ce q u 'il a vu. Des traces mystérieuses Com andor. Celui-ci serait alors un
M ais il est certain d 'a v o ir observé poisson, une a n g uille de d im e n ­
quelque chose d 'e xtra o rd in a ire et Un autre té m o ig n a g e intéressant sions considérables. C 'est é ga­
son co m pagnon, un physicien, fu t celui du chasseur de baleines le m en t l'e xp lica tio n q u i a été
co n firm e a b s o lu m e n t son récit. Ivan S krip kin e : ce lu i-ci a observé, proposée p o u r le grand serpent
Les deux savants é ta ie n t en pen da n t plusieurs années, dans de m er. Elle est assez plausible,
vacances sur la fro n tiè re chinoise, l'océan Pacifique nord-ouest, au m ais il fa u dra it, évidem m ent,
au bord du lac Sara-Tcheleh. C'est large des îles Com andor, un pêcher une de ces anguilles
un lac long de h u it kilo m è tre s et anim al énorm e et inconnu d o n t géantes p o u r en avoir la preuve.
extrê m e m e n t profond. Une lé­ la lo n g u e u r varie su iva n t les Ju sq u 'à présent, on y est pas
gende indigène prétend q u 'il est spécim ens entre 10 e t 5 0 mètres. encore arrivé. M ais les Russes
sans fond. Les deux h om m es p o s­ Il ressem ble à l'a n im a l observé par so n t disposés à faire un e ffo rt
sédaient une sonde longue de cinq P o rch n evd a n s le lac Sara-Tcheleh. sans précédent p o u r tro u ve r cet
cents m ètres avec laquelle ils n 'o n t Certains pensent q u 'il s 'a g it d'un anim al inconnu. Cet anim al ou ces
pu a tteindre le fond. Les in digènes te n tacu le de poulpe géant. C'est à anim aux, c a rd e nom breux savants
leur avaient d it q u 'il y avait un la rig ue u r possible pour celui de russes pensent q u 'il y a au m oins
serpent blanc dans le lac, m ais ils ces a n im aux qui a dix m ètres: cela trois espèces de m onstres aqua­
s'en é ta ie n t m oqués. C ependant, paraît to u t à fa it im p ro b a b le pour tiq u e s in co n n u s: la pieuvre géante,
de leur ca n o t a u tom o b ile , par une la variété qui a cin q u a nte m ètres l'a n g u ille géante et un rep tile p ré ­
jo u rn é e très claire et d 'u n e v is i­ de long. Il fa u t penser q u 'il s'a g it h isto riq u e ignoré.
b ilité parfaite, à deux kilo m è tre s là de survivants des grands rep­
de distance ils o n t vu une espèce tile s des te m p s anciens et p ersis­ Des mammouths parmi nous
d'être argenté ressem blant aux ta n t non se u le m e n t dans l'océan,
grands reptiles p ré h isto riq u es tels mais dans certains lacs p a rtic u ­ M ais ce n'est pas u n iq u em e n t
que les savants les o n t recons­ liè re m e n t profonds. dans la m er e t dans les lacs que

146 Inform ations et critiques


les m onstres in connus abondent, carcasse entière et à peu près Une offensive organisée
s'il fa u t en croire les té m o ig n a g e s in ta cte d'un m am m o uth du type
qui a fflu e n t aussi bien à l'A ca - « Elephas p rim ig e n iu s ». Ce type Les d e scrip tio n s des bêtes des
dém ie des sciences de l'U .R .S .S . de m a m m o u th est le plus récent. cavernes de Sibérie concordent,
q.ue dans les sections locales de Le sq u e le tte est en pa rfa it état. m êm e lorsque les té m o ig n a g e s
l'A sso cia tio n pour l'A va n ce m e n t p ro vie n n e n t d 'e n d ro its dista n ts
des Sciences. C'est la prem ière fo is q u 'o n trouve de plusieurs m illie rs de kilom ètres.
un m am m o u th te lle m e n t au sud, Chaque fois, bien entendu, les
C 'estainsi q u 'o n reparle à nouveau à la la titu d e de Naples à peu près. té m o in s se so n t enfuis. Il existe
dans ces té m o ig n a g e s de l'« a b o ­ De là à conclure q u 'il peut y avoir aussi plusieurs cavernes d'où des
m inable h o m m e des neiges», •des m a m m o u th s encore vivants explorateurs ne so n t jam ais res­
cette fo is dans les m ontagnes au cœ ur des fo rê ts sibériennes, sortis. La bête en question, pro b a ­
Tsiang Chiang, sur la fro n tiè re de c'e st a ller un peu loin ! b le m e n t un ours blanc gé a nt à peu
la Chine. Des chasseurs et des près aveugle et doué vraisem b la ­
géologues y o n t vu la silh o u e tte P ourtant, les savants qui croien t b le m e n t d'un très bon o d o ra t et
d'un être hum anoïde géant (deux à l'existence de ces trou p e a u x de d 'une ouïe fine, ne paraît jam ais
m ètres cin q u a nte de haut), m ar­ m a m m o u th s (car il s'a g it bien de s o rtir de ses retraites. Les légendes
chant debout. L'ordre leur a été tro u p e a u x: les té m o in s p arlent de sin d ig èn e s sibériens n'en parlent
donné de ne tire r en aucun cas. d 'une vin g ta in e d'an im a u x à la pas et elle n'a a ttiré l'a tte n tio n
On veut a b so lu m e n t capturer fois} in siste n t sur le fa it que la que depuis l'e xp lo ra tio n systé m a ­
viva n t l'« a bom inable hom m e des fo rê t sibérienne n 'est encore que tiq u e des cavernes où les habi-
neiges» ou, à défaut, en avoir des p a rtie lle m e n t explorée. L'un de ces
photographies. savants, le professeur Topoline,
raconte à ce sujet une anecdote
Une autre rum e u r stu p éfia n te é to n n a n te : il existe dans la fo rê t
vie n t des fo rê ts sibériennes et est sibérienne une trib u avec laquelle
rapportée par une bonne c in q u a n ­ on n'a pas réussi à prendre co n ta ct
taine de té m o in s in d é p en d a n ts: et qui vie n t chaque année déposer
on a urait vu des m am m o uth s au voisinage des ha b itatio n s les
vivants dans les fo rê ts ! La n o u ­ plus proches des cadeaux destinés
velle est te lle m e n t extraordinaire au tsa r: fourrures et pépites d'or.
q u 'il paraît éto nn a n t, à prem ière Ils en o n t pris l'h a b itu d e depuis
vue, de v o ir des savants sérieux des siècles et il n'a pas été pos­
y prêter foi. Certes, le m am m o uth , sible ju sq u 'à présent de les
é léphant géant d 'il y a quinze m ille co n tacte r p o u r leur fa ire savoir
ans, nous réserve encore de n o m ­ que la révo lu tio n a détrôné le
breuses surprises. C 'est ainsi que, Petit Père des peuples. Les S ovié­
en d é p it de sa fo u rru re épaisse, le tiq u e s pensent que la co lo n isa tio n
m a m m o uth paraît avoir ' vécu m assive de la Sibérie qui est m a in ­
beaucoup plus au sud et beaucoup te n a n t en cours conduira à des
olus récem m ent q u 'o n ne le découvertes les plus surprenantes.
oense. Un savant m ongol, le p ro ­ Après to u t, les géologues russes
fesseur D am berline Dachseveg, o n t refusé de croire pen da n t un
de l'U n iv e rs ité de Ulan Bator en siècle les prospecteurs qui p ar­
M on g o lie extérieure, v ie n t de faire la ie n t des d ia m a n ts sibériens.
à ce su je t une c o m m u n ic a tio n Les cham ps de dia m a n ts de la
accom pagnée d 'u n e abondance Y acoutie sont bien cependant une
On p e n s a it q u 'il a va it précédé
de photos qui ne laisse aucun réalité et les pierres qui en p ro ­
vie n n e n t so n t vendues à Londres l'h o m m e su r la te rre ; p e u t-ê tre
doute. Des chercheurs de son
U niversité o n t trou vé en M on golie, par les soins du tru s t m ondial e s t-il son co n te m p o ra in ? (recons­
à trois m ètres cin q u a nte de p ro ­ des dia m a n ts avec lequel les titu tio n d'un dinosaure dans un
fondeur, dans du sable jaune, une Russes o n t conclu un accord. p a rc canadien).

La zoologie 147
ta n ts ne s'a ve n tu ra ie n t pas. De L A S C I E N C E D o cte u r A lb e rt Besson de l'A ca-
q uoi un m onstre de ce genre dém ie na tio na le de M édecine.
p e u t-il se nourrir? Probablem ent N ous en détachons ces lignes
du poisson q u 'il attrape dans des Confirm ations sig n ifica tive s:
rivières souterraines. C 'est en to u t d 'une découverte bouleversante « Dans le te xte qui nous est
cas une énigm e qui m érite d 'être soum is, on trou ve exposé un
éclaircie. T R A N S M U T A T IO N S BIO LO ­ ensem ble de fa its tro u b la n ts : Il
Outre les aventures in d ivid u e lle s GIQUES, par Louis Kervran est certain que le phénom ène
d'exp lo ra te urs ou de voyageurs (Librairie M aloine) b io lo g iq ue est autre chose qu 'u n e
se tro u v a n t face à face avec des sim ple succession de réactions
bêtes inconnues, l'e x p lo ra tio n sys­ Dans Planète 4, Louis Kervran p h ysico-chim iques.
té m a tiq u e com m ence en U .R .S.S . m o n tra it c o m m e n t la vie se m b la it » Ces travaux m é rite n t m ûre
Les ressorts psych o lo giqu e s de a vo ir le p o u vo ir de tra n sm u te r réflexion.
cette exp lo ra tio n s o n t in té re s­ certains corps sim ples en d'autres » De to u te m anière, leur d iffu sio n
sants. Certes, il s'a g it d 'a id e r la corps sim ples. C ette su p é rio rité dans le p u b lic ne peut que
propagande de d é ce n tra lisa tio n et de la vie su r la m atiè re ressortait susciter des co n fro n ta tio n s entre
d 'a ttire r vers des pays neufs les des expériences réalisées par le spécialistes de d iscip lin e s d iffé ­
jeunes en quête d'aventures. savant. Le co m b a t q u 'il m ène rentes.
M ais au-delà de cette raison de depuis près de dix ans déjà » Il s'a g ira it en quelque sorte d 'un
p o litiq u e im m é d ia te , il fa u t ce r­ sem ble désorm ais rete n ir l'a tte n ­ aspect nouveau e t d 'u n e propriété
ta in e m e n t v o ir dans c e tte o ffe n ­ tio n du m onde s c ie n tifiq u e et nouvelle de la m atière (peut-être
sive contre les m onstres inconnus to u rn e r en sa fa ve ur puisque les entrevus co n fu sé m e n t par ce r­
un besoin de satisfaire le g o û t E ditions M aloine p u b lie n t un ta in s): ce p o in t de vue n 'ava it
du m ystère to u jo u rs présent dans p re m ie r livre sur ces recherches jam ais été exprim é de façon aussi
l'âm e russe. ré vo lu tio n n a ire s e t que ce livre est nette.
préfacé par deux m em bres é m i­ » En ce tte époque où les h yp o ­
nents du co rp s m édical. C'est thèses les plus hardies et les plus
ainsi que le professeur L. Tanon, im prévues tro u ve n t co n firm a tio n
de l'A ca d é m ie de M édecine é c rit: dans les faits, on n'a pas le d ro it
« La th é orie de Louis Kervran d'éca rte r d 'o ffic e un ensem ble
co n stitu e une vé rita b le découverte d ’études et d'ob se rva tio ns p o u r­
qui est co n firm é e par les analyses suivies con scie n cie use m e n t en
que l’au teu r a fa ite s de ce q u 'il vue de fo u rn ir üne e xp lica tio n à
appelle le m éta b o lism e de l'azote, des phénom ènes encore in e x­
qui consiste dans le fa it que, pliqués. »
dans certaines circonstances, par­ V oici q u i d é m o n tre suffisa m m e n t,
tic u liè re m e n t dans les ateliers de pensons-nous, l’im p orta n ce de cet
A P R O P O S D E M IL O S Z chauffage de tôles, ou près des ouvrage extraordinaire.
D a n s l'artic le de J a c q u e s B u g e , « N 'o u b liez
poêles portés au rouge, ou encore Si Louis Kervran a raison,
pas les p o è te s , s. v. p. » (Planète, n° 6 ) il' auprès des chalum eaux oxyhy- to u te la ch im ie et to u te la p h y­
fa u t lire au bas d e la p a g e 1 0 7 : driques, l'air, au co n ta ct du sique so n t à réviser. Ce seraient
(19) « A rs M a g n a », Il « M e m o ria », p. 4 0 .
(20) « 0 . d e L. M ilo s z, pp. 3 7 - 3 8 , inéd its, m étal p orté à l'incandescence, les alch im istes q u i auraient vu
é tudes, etc. v o it son azote se tran sfo rm e r ju s te : l'o rie n ta tio n de la chim ie,
12 1! « Les A rc an e s ». p. 4 7 . en carbone et oxygène, qui passent depuis Lavoisier, serait une erreur.
(22} V o ir sur M ilo s z, d ans ce m ê m e
n u m é ro de Planète, etc. par la respiration dans les hém aties D 'a u tre pa rt la V ie se révélerait
Le p o rtra it de M ilo s z {p. 1 0 7 ) a été et fo rm e n t de la carboxyhém o- com m e clouée de propriétés extrê ­
publié en 1 9 5 9 da ns l'o u vra g e c o lle ctif glo b in e qui cause ainsi ce q u 'il a m em e n t d iffé re n te s de celles de la
« 0 . V . d e L. M ilo s z » (Éd. A . S ilvaire,
P aris), la p h o to o rig in ale é ta n t conse rv ée à appelé une in to xica tio n endogène, m atière inerte. Pasteur a u ra it eu
la B ib lio th è q u e litté ra ire J a c q u e s D o u c e t. alors q u 'il n 'y avait dans l'a ir in s­ raison contre les b io lo g iste s m a té ­
L 'article sur M ilo s z du « D ic tio n n a ire des piré, dans les pièces de travail, rialistes m odernes.
R esp onsables » (page 156 du m êm e
nu m é ro ) a é té rédigé par n o tre ré d ac te u r aucune trace de CO. »
en c h e f J a c q u e s M o u s s ea u . La seconde préface est due au

148 Inform ations et critiques


L ' H U M O U R dans chaque espèce:
organe d 'a p p u i chez l'espèce des
sim ple d isp a ru t to u t ce groupe zo o lo ­
gique qui venait à peine d'être
Prim inases, organe lo co m o te u r d écouvert. Cette catastrophe
unique à la m anière des lim aces e xplique que l'ouvrage édité par
Quand les savants s'am usent: chez l'espèce des R hinolim acius, M asson et Cic s o it se u le m e n t
organes lo co m o te u rs m u ltip le s accom pagné de dessins, d'aille urs
LES R H INO G RAD ES, par le fo n c tio n n a n t co m m e des pattes fo rt éloquents, et non de p h o to ­
professeur Harald S tüm pke chez l'espèce des Nasobem a graphies co m m e il é ta it prévu à
(éd itio n s M asson) lyricu m . Cette dernière espèce, l'o rig in e . Le professeur Pierre
que nous cito n s à titre d'exem ple, P. Grassé, m em bre de l'in s titu t,
L'œ uvre s cie n tifiq u e d'H a ra ld nous in tro d u it dans le second a tenu à rendre hom m age, dans
S tüm pke, fo n d a te u r d 'un e des so u s-g ro u p e : celui des Plurinases, une longue préface, à son collègue
branches les plus im p orta n tes de qui s'o pp o se au sous-groupe des allem and. Il regrette cependant
la connaissance, la pa tab io lo g ie , Uninases. Les polyrhines o n t été que les recherches n 'a ie n t pas été
est peu connue du pu b lic français. classés par le d o cteu r S tüm pke poursuivies plus lo n g tem p s et, en
La tra d u c tio n de son livre que selon leur degré de p o lyrh in ie : d é p it des précisions apportées par
publie la très sérieuse m aison les form es à quatre nez, celles le prem ier m an u scrit du d o cteu r
d 'é d itio n M asson et Cie perm ettra à six nez, ju sq u 'à celles à 3 8 nez, S tüm pke, il c ro it pru d e n t de
de co m b le r en partie ce tte lacune. c o m p te non tenu des diverses conclure son in tro d u ctio n par
La science d o it au d o cte u r d iffé re n cia tio n s nasales à l'in té ­ un a ve rtisse m e n t: « B io lo g iste ,
S tü m p ke la d é co u ve rte , puis la cla s­ rieur de chaque fa m ille . m on bon ami, so u vie n s-to i que les
sifica tio n , et enfin l'analyse a n a to ­ Les travaux du professeur S tüm pke fa its les m ieux décrits ne so n t pas
m ique et b io lo g iq u e d 'u n groupe in cite n t à une m é d ita tio n sur la to u jo u rs les plus vrais. »
zoologique im p o rta n t: les Rhino- force im a gina tive de la nature. C e s t la seule réserve que nous
gradesou Nasins. Les Rhinogrades Elle s'e st livrée dans l'archipel faisons avec lui.
c o m p te n t deux sous-groupes H i-la y à une débauche d 'in ve n tio n
rassem blant au to ta l 1 38 espèces sans égale sur le reste de la
différentes, répartiesen 1 5 fam illes. planète. L'aphorism e célèbre,
Ce groupe zo o lo g iq ue im m ense ém is du h aut de sa chaire par le
est resté lo n g tem p s ignoré car professeur T rib u la t-B o n h o m m e t:
l'archipel H i-lay, dans les mers du « La cellule. M essieurs, elle fa it
Sud, où il se trou ve localisé, n'a ce q u 'e lle p eut et rien que ce
été abordé par un Européen c iv i­ q u 'e lle p e u t!» trou ve une illu s ­
lisé qu'en 1 9 4 1 . tra tio n exem plaire dans le cas des
La découverte des R hinogrades Nasins. Ce rien, em ployé iro n i­
est sans dou te l'épisode le m oins que m e n t par le célèbre professeur,
connu de la guerre du Pacifique. apparaît co m m e un rien g ig a n ­
L'archipel fu t pour la prem ière tesque qui nous laisse rêveurs.
fo is exploré par le Suédois Einar A p a rtir du m atériel banal q u'est
P e tte rson -S ka m tkvist, évadé des la cellu le nasale, la nature a créé
cam ps de prisonniers du Japon, des ch e fs-d ’œ uvre p ro fo n d é m e n t
qui aborda l'île de Assaa-Lor. h arm onieux et p ro fo n d é m e n t d if­
C'est au professeur S tüm pke que férents les uns des autres.
de va it revenir l'h o n n e u r d'en L'aventure m erveilleuse des
é tu dier systé m a tiq u e m e n t la faune Nasins a, hélas! tourné court. Le
com posée u n iq u e m e n t de professeur S tü m p ke pourchassait
Rhinogrades. les R hinogrades, avec une équipe
Ce groupe de m am m ifè re s est de photo g ra p he s scie n tifiq u es,
caractérisé par un dé ve lo pp e m e nt L'harm onie la p lu s frappante est
lo rsqu 'u n e expérience a to m iq u e
p a rticu lie r du nez. Il p eut être u ltra-secrète d é tru is it b ru ta le m e nt sans doute la vie en sym biose du
unique ou m u ltip le , m ais il co n s­ l'a rch ip e l des H i-lay. En m êm e C o lu m nifa x lactans e t de l'H ip s o -
titu e to u jo u rs l'organe essentiel te m p s que l'é m in e n t chercheur, rhinu s m ercator.

Hum our 149


L ' H I S T O I R E suprêm e allié? Jacques N ob é co urt le reto u r des A llem a n d s à Paris...
nous rend aux m ythes de l'époque Un général français venu rendre
leurs vé rita b le s dim ensions. v isite à E isenhow er s'e xcla m a :
Le nœud de la guerre froide Em pêtrés dans leurs c o n tra ­ «E h q u o i! vous ne pliez pas
dictio n s, A n g la is et A m é ricains bag ag e s!» Par contre, le b o u illa n t
LE DERNIER COUP DE DÉS o u b lia ie n t q u 'il fa lla it d'abord général Patton h u rla it aux oreilles
DE HITLER, fin ir la guerre avant de songer au de son c h e f: « N o m de no m !
p ar Jacques N o b é co urt lendem ain de la c a p itu la tio n sans q u 'a tte n d o n s-n o u s p o u r laisser
(R obert Laffont) c o n d itio n de l'A lle m a g ne . Ils ces cochons d 'A lle m a n d s fo n cer
v o u la ie n t faire « s u rg ir le véritable ju sq u 'à Paris! C'est alors que nous
L 'E u ro p e s 'e s t - e lle v r a im e n t XX' siècle» m ais o u b lia ie n t leur les ta ille rio n s en pièces et les
trouvée, en décem bre 1 9 4 4 , au partenaire de M oscou et su rto u t réduirions en m ie tte s !» En a tte n ­
bord de la ca ta stro p h e lorsque leur ennem i n” 1 : A d o lf H itler. dant, c 'é ta it la p a n iq u e : les
H itle r déclencha une vio le n te Le ch e f du III' Reich se ta it aussi, panzers co u ra ie n t à la M euse. Le
c o n tre -o ffe n sive à travers les à sa m anière. Obsédé par les pré­ m auvais tem ps, l'in su ffisa n ce des
Ardennes? D ix -h u it ans plus tard, cédents histo riq u e s, il ne so ngeait stocks, la lo n g u eu r des lignes de
la qu e stion resta it posée, rien ne qu'à « l'o cca sio n m ag n ifiq u e que co m m u n ica tio n , la pé n urie d 'e ffe c ­
p e rm e tta it d 'y rép o n d re: les p ro ta ­ lui a pportera l'h iv e r à venir, avec tifs e t s u rto u t un grand essouf­
g onistes s 'é ta ie n t acharnés à pré­ ses b rouillards, ses longues nuits fle m e n t des forces alliées
senter c e tte offe nsive co m m e un e t sa neige». Le 31 ju ille t 1 9 4 4 , il p e rm e tta ie n t aux trou p e s h itlé ­
in cid e n t stra té g iq u e : de curieuses d é c la ra it: « Le pro b lè m e qui se riennes de b ousculer leurs adver­
erreurs de m ém oire de certains pose à l'A lle m a g n e est de nature saires. Ce fu t la grande peur du
des acteurs d é fo rm a ie n t la réa lité : m orale et non m atérielle. Il n'est m onde libre.
des légendes p u llu la ie n t. Dans un pas q u estion d'en visa g e r des M ais les A llié s surent reprendre
ouvrage solide, v iv a n t et d'un e co n versations quelconques avec l'in itia tiv e . Les A llem ands, à leur
rigueur h is to riq u e im p la ca b le : les ennem is du Reich. Cette tour, a ccu m u lè re n t les erreurs et
« Le dernier coup de dés de H itler » guerre ne se résoudra ni par des leurs forces n 'é ta ie n t plus ce
(C o lle ctio n « l'H is to ire que nous n é g ociatio n s ni par des manoeuvres q u 'e lle s avaient été au p rinte m p s
vivo n s» , édit. Laffont), Jacques tactiq ue s. C 'est une lu tte à m o rt où de 1 9 4 0 . L'espoir changea de
N o b é co u rt entreprend de répondre l'un des adversaires d o it su c­ cam p et les co m b a ts acharnés
à la qu e stion et fa it é cla te r la co m b e r sans rém issio n » . ch a n gè re n t d 'âm e. Le « d e rn ie r
vérité. Son étude po rte essen­ Un plan fu t ra p id e m e n t précis coup de dés» de H itle r se so ld a it
tie lle m e n t sur le «dessous des dans sa pensée. Décidé à jo u e r trè s c h e r: 24 000 tu é s ,
cartes». Il é ta it plus im p o rta n t q u itte ou double, ta b la n t sur la 63 0 0 0 blessés, 16 0 0 0 p riso n ­
p o u r lui de chercher à savoir fa scin a tio n engendrée par ses n ie rs , chez le s A lle m a n d s :
pourquoi l'o ffe n s iv e des Ardennes anciens succès, le « caporal 8 0 0 0 tués, 48 0 0 0 blessés.
a c o n stitu é une si grave m enace b o h ém ie n » co m m e l'a p p e la it le M ais les répercussions de ce
pour les A llié s, que de raconter m aréchal V on R u ndstedt so n g ea it « d e rn ie r coup de dés» sur le plan
com m ent s 'e st déroulée la bataille. au coup b ru ta l q u 'il p o rte ra it aux p o litiq u e a lla ie n t être plus graves
Pourquoi Eisenhow er, d isp o sa nt A llié s avant que leur élan ne les e n c o re . J a c q u e s N o b é c o u rt
dès ju ille t-a o û t 1 9 4 4 de plusieurs e û t entraînés sur le sol de explique en partie par lui la crise
m ois d'avance sur son calendrier, l'A lle m a g ne . alliée qui a tte ig n it son paroxysm e
a -t-il renoncé à fo n cer sur Berlin? H itle r m anqua de peu la victoire, à la ve ille de la conférence de
P ourquoi c e tte sta g n a tio n alliée de il fa u t le reconnaître. Toute Yalta. On com prend que l'o ffe n ­
l'a u to m n e 1 9 4 4 qui a perm is à l'E urope libérée s 'a b a n d o n n a it à la sive des A rdennes suscita en fa it
H itle r de regrouper ses fo rce s et, peur, to u te l'E urope internée les grands dram es qui, d ix -h u it ans
p renant ses ennem is en désé­ so m b ra it dans le désespoir, en plus tard, n ourrissent encore notre
q u ilib re, de les am ener au bord de ce tte ve ille de Noël 1 9 4 4 . On se a c tu a lité : la crise de Berlin, la
la catastrophe? P ourquoi ces flo t ­ so u vie n t que N ew York se n tit coupure de l'A lle m a g ne , pays qui
te m e n ts dans la rép a rtitio n du so u ffle r le ve n t de Pearl-H arbour, n'a ja m a is cessé d 'ê tre l'enjeu
co m m a n d e m e n t entre les grands que Lille f it la chasse aux para­ m ajeur e ntre l'E st et l'O uest.
subordonnés du C om m andant ch u tiste s nazis, q u 'o n cra ig n a it

150 Inform ations et critiques


C O N F É R E N C E S avait, p o u r un soir, cédé sa place, place sur la scène de l’O déon, il
« Si nous m e tto n s to u tes nos sym b o lisa it la réco n ciliatio n des
ressources en œ uvre p o u r que A n cie n s et des M odernes.
Le rendez-vous de l'O déon Planète atte ign e le plus d ’esprits Le geste n’a été rendu possible
possible, c ’est que nous nous in té ­ que parce que depuis plus d ’un an
LA- R ÉC ON CILIATIO N DES ressons d ’abord aux entreprises vous n ’avez cessé de nous m a n i­
AN C IE N S ET DES M O DERNES qui m archent, qui fo iso n n e n t, qui fe ste r votre a p p ro b a tio n et de
agissent. » nous d o n ne r v o tre a c c o rd ,
N otre audace nous a fa it vivre Cette a ttitu d e est la m arque de la secouant la cu riosité , puis, en
plusieurs sem aines dans l'in q u ié ­ vé rita b le m od e rn ité . Le m onde et ve n a nt deux fo is tro p n o m breux à
tude. Le vénérable O déon-Théâtre l’h u m a n ité se tra n s fo rm e ro n t par l’O déon, rete n a n t l’a tte n tio n des
de France, te m p le de l'h u m a n ism e l’adhésion de to u s: les Harpagon M essieurs en n oir du M onde
classique, ne paraissait pas pré­ de la connaissance, superbem ent O fficiel qui p e nsaient que to u t
paré à recevoir la te n ta tiv e d 'a n a ­ isolés dans une to u r glacée, appar­ é ta it im m o b ile , que rien ne b o u ­
lyse du « R é a lism e fa n ta s tiq u e » tie n n e n t à des te m p s révolus. Que geait plus en ce pays. Cette
de Louis Pauwels, encore m oins l’O déon a it a ccu e illi les co n fé ­ chaleur qui nous entoure est pour
les propos sur la « V is io n co s­ rences Planète tra d u it l’im p o r­ nous une source d ’encouragem ent
m iq u e , v is io n h u m a in e » du tance du ch a n ge m e n t en cours. et aussi le gage de notre in d é p e n ­
physidien Jean Charon. Il ne Si le prestige im m ense de ce dance to ta le. Le bilan fin a n c ie r de
su ffis a it pas d ’a vo ir le soutien th é â tre nous a ttira it, il n ’e n tra it notre prem ière année d ’existence
am ical de Je a n -L o u is Barrault, n ulle p ré o ccu p a tio n m ondaine en p orte té m o ig n a g e . N ous le
l’a u to ris a tio n du M in istè re des dans n otre choix. Nous y avons pu b lie ro n s dans le num éro 10.
A ffaires cu ltu re lle s ; il fa lla it s u rto u t vu un sym bole.
recu e illir l’a p p robation de nos Les savants nous paraissent, plus
lecteurs sans lesquels nous ne que les p h ilo so p he s et les poètes,
serions pas, ou en to u t cas ne exercer une in flu e n ce p ré p o n d é ­
serions plus. rante sur la m arche du m onde. Ce
Q uatre jo u rs après la p a ru tio n de so n t eux qui o u v riro n t les portes
notre précédent num éro, notre du x x r siè cle : ils en fo rg e n t les
in q u ié tu d e é ta it c a lm é e : les clés. La science, pour nous, n’est
1 3 0 0 places d ’un des prem iers ni tris te ni revêche. Elle s’est
th é â tr e s de F ra n c e é t a ie n t d é p ou illée de son d o g m a tism e
re te n u e s . Nous d e v io n s , au tra d itio n n e l pour s’im p ré g n e r de
contraire, a ffro n te r une autre tâche lyrism e, de cu riosité et d ’inso-
d é lic a te : répondre à de n o m breux lènce. N otre époque, a ppa­
am is q u ’ils ne p o u rra ie n t assister re m m e n t dure et m atérialiste, a
à la prem ière conférence Planète. son ro m a n tis m e : on le découvre
Le so ir du m ardi 2 0 nove m b re , il du côté de la recherche scie n ­
au ra it fa llu une autre salle, aussi tifiq u e .
vaste que celle qui b ru issa it Les rad io a stro no m e s à l’écoute
com m e une ruche allègre, p o u r des autres m ondes, les ato m iste s
co n te n ir ceux qui se pressaient qui descendent au centre de
sous la pluie. l’in fin im e n t p e tit, les b io lo g iste s L e s p r in c ip a u x p a s s a g e s de la
Nous leur d o n no n s rendez-vous le qui scru te n t la vie au cœ ur de la p r e m iè r e c o n f é r e n c e - P la n è t e
19 fé vrie r p o u r la seconde c o n fé ­ cellule, so n t les égaux des plus o n t é t é é d it é s e n d is q u e p a r le
rence sur « les sociétés pa ra l­ C . N . D . N o s le c t e u r s p e u v e n t
grands poètes. La m ora lité
se p ro c u re r ce docum ent
lè le s» : nous leur dem a n d o n s une exigeait q u ’ils so ie n t accueillis
s o n o r e e n é c r i v a n t à P la n è te .
fois encore de nous excuser et de dans les lieux où, de to u s tem ps, U n b o n d e c o m m a n d e e s t jo in t
se réjou ir du succès. Nos am is les idées généreuses, les idées à c e n u m é r o 8 d e la r e v u e .
p a rtic ip e n t à l’e sp rit de la revue, neuves, les idées fortes, o n t pu se
que Louis Pauw els a d é fin i sur la fa ire entendre. Lorsque Jean
scène ou J e a n -L o u is B arrault lui Charon, p h ysicie n nucléaire, a pris

Conférences 151
B A C H E L A R D G aston

au cœ ur de la science e t de la poésie

Les théories de la physique m ath é m a tiq u e DO NC UN R A TIO N A LIS M E M A TH É ­ c o n s titu e une e xplicatio n psycho logique,
(quanta, relativité , m écanique ond ulatoire), M A TIQ U E et Bachelard m o n tre que la alors q u 'il fa u t rêver la poésie et non pas la
vérifiées e xpé rim en talem ent, n'en tro u ­ science m oderne est d'a b o rd th é o riq u e : penser. Et il nous apprend en p h é n o m é ­
blaien t pas m o in s les e sp rits : l'é pisté- son p o in t de dép a rt n'est pas la réalité nologue à acc u e illir l'im a g e p oé tique dans
m olog ie classique ne pou va it les fonder concrète m ais une pure abstraction. La son im m é d ia te té , à la faire re te n tir en nous,
rationne lle m en t. Avec ses prem iers livres science ne part pas de la réalité, elle y donc à la recréer v éritablem e nt. Le
et su rto u t « Le n o u v e l e sp rit sc ie n tifiq u e » a b o u tit : elle est un « ra tio n a lis m e appliqué ». grand penseur cède la place à un e x tra o r­
(1 9 3 4 ). Bachelard a ram ené le calm e en La diale c tiq u e bachelardienne du sim ple et dinaire rêveur et ses trois derniers livres
créant une é p isté m o lo g ie non-cartésienne du com ple xe mène à la co n clu sio n suivante: s usciteront sans d o u te bien des voca tio n s
seule capable d 'in té g re r la g é o m é trie non- le progrès des sciences exige une u ltra- de poète.
e uclidienne et la m écanique non new to - spécia lisa tio n croissante, source de gén é­ Il a dé fin i la science c o m m e « l'e s th é tiq u e
nienne: une épisté m o lo g ie du com plexe ralisation et de synthèse. Ces vues sont de l'in te llig e n c e » et ses derniers livres
et du disco n tin u , non plus du sim ple et du prophé tiques. prouven t q u 'il voyait dans la poésie l'e s th é ­
contin u. T ou te réalité se révèle d'un e « La fo rm a tio n de l'e s p rit s c ie n tifiq u e » tique de l'im a g in a tio n . T o u t se ram ène ainsi
co m p le xité inouïe et il fa u t exprim er cette (1 9 3 8 ) m ontre que les survivances du pour lui à un p roblèm e de fo rm u la tio n , soit
co m ple xité en m u ltip lia n t les relations « réalism e naïf ». où l'im a g in a tio n « é lé m e n ­ de la pensée, s o it de la rêverie. D ans ces
m ath ém a tiques avec le plus grand nom bre ta ire » jo u e un grand rôle, o n t lo ngtem p s deux activité s fo n dam entale s de l'h o m m e ,
possible de variables. V o u la n t retrouver co n s titu é un obstacle à la pure abstraction la science et la poésie. « les o b je ts n 'o n t
le sim ple dans le com plexe, la science se scie n tifiq u e . M ais Bachelard découvre ainsi de ré a lité que dans le urs re la tio n s » et la
borne ju squ'à la fin du siècle dernier à que l'im a g in a tio n est une force vive de tâche du savant et celle du poète sont id e n ­
l'analyse et s in te rd it to u te synthèse. Par l'h o m m e et que les v ie illes explicatio ns tiq u e s : exprim er « la re la tio n q u i illu m in e
son m a th é m a tism e poussé à l'extrêm e, la « é lém e nta ires » du m onde o n t une grande l'ê tre ». Bachelard sut ainsi un ir en lui
physique m oderne qui est une physique valeur poétique. Et il étu d ie l'im a g in a tio n pensée et rêverie: en ce m erve illeux é q u i­
du com plexe possède un im m ense pou voir en soi dans ses livres suivants. Il trouve libre réside sans dou te la source de son
de gén éra lisa tion et de synthèse: elle chez to u s les poètes des résonances in c o n s ­ génie.
intègre, to u t en la dépassant, la physique cientes aux qua tre élém e nts qui abo utissent
ne w to n ie n n e d o n t elle retrouve les fo r­ à de v éritables com plexes et il é ta b lit ainsi N é le 2 7 ju in 1 88 4 à B a r-sur-A ube, m o rt
m ules dans les sie nnes propres par sim ple les critères psycho logiques très précis de le 16 o c to b re 19 6 2 à Paris. F Us d 'u n c o r­
é lim in a tio n d e que lques variables. Bachelard la fam euse « a u th e n tic ité p oé tique » mal donnier, i l entre aux P. T. T. e t p o u rs u it seul
oppose ainsi le ra tio n a lism e m ath é m a tiq u e défin ie ju sque-là. Il renouvelle la critiq u e ses études. A g rég é de philo so p h ie , d o c te u r
m oderne au réalism e cartésien fondé sur les de la poésie, d e v ie n t en peu d'années un ès lettres. P rofesseur de p h ilo s o p h ie à la
substances: l'o n d e associée au corpuscule grand in sp ira te u r des poètes et exerce une F acu lté des L ettres de D ijo n (1 9 3 0 ), p u is
dans la m écanique o n d u la to ire n'est pas aussi grande in fluence dans le m onde de à la S o rbo nne (1 9 4 0 ). M e m b re de l'in s titu t
une réalité m a té rielle m ais une « ré a li­ la poésie que dans celui de la p h iloso phie (1955). G rand Prix N a tio n a l des Lettres
sation » purem ent m ath ém a tique, une et de la science. (1961). Œ uvres p rin c ip a le s : — Le n o u v e l
sim ple variable nécessaire à la m ise en M A IS CET H O M M E ÉTO N N AN T OPÈRE e sp rit s cie ntifique. La fo rm a tio n de l'e s p rit
équ ation, to u t com m e le corpuscule. ENSUITE DA NS SES « P O É T IQ U E S » UN scie n tifiq u e . La p h ilo s o p h ie du non.
Bachelard insiste sur le danger de prêter PR O D IG IEUX DÉPASSEM ENT de lu i-m êm e La p sychanalyse du feu. L 'a ir et les songes.
un sens concret à de tels conce pts abstraits. en c ritiq u a n t sa propre m éth ode d 'in v e s ti­ L'eau et les rêves. La terre e t les rêveries
LE NO UVEL ESPRIT SCIENTIFIQUE EST g a tio n psych a n a lytiq u e : il estim e q u'e lle de la volonté.

Dictionnaire des responsables 152


B A R R A U L T J ean -L o u is

la fid é lité au th é â tre e t à s o i-m êm e

Si Bonaparte avait le p ou voir de revivre IL FALAIT A JE A N -LO U IS BARR AULT J ullia rd, des Cahiers — tre n te -n e u f déjà o n t
de nos jours, il devie n d ra it sans do u te UN ÉP AN O U IS S E M E N T; il le trou ve dans paru, n o ta m m e n t par les soins de S im one
anim a teu r de théâtre. A u jo u rd 'h u i, seule les prem iers co n ta c ts avec Paul Claudel, Benmussa sans parler des spectacles
l'a n im a tio n d'un e grande com pagn ie de avec lequel il sem ble che m in e r du donnés à la T élévision, qui vo n t du Fils de
spectacle offre à une puissante in d i­ S o ulier de S a tin à P a rtage de M id i, de /'H o m m e de François M auriac à /'A n th o ­
vid u a lité les possibilités d 'a u to rité , C h ristop he C o lom b à Tête d 'O r — dans la lo gie p o é tiq u e du com édien.
d'expression et d 'a ffirm a tio n de thé o rie s confiance et l'a d m ira tio n . Si l'o n songe Quand, après des époques d ’errance,
personnelles qu'en la fin des te m p s ré v o ­ que n otre univers théâtral reste d o m in é par Jean -Lo uis B arrault reçoit de M r. André
lu tionnaire s d on nait la co n d u ite d u n e deux m aîtres, m orts hier, après avoir M alraux la lourde charge d'un Odéon
trou pe sur la scène des cham ps de bataille. app orté deux univers fo n d a m e n ta le m e n t baptisé Théâtre de France, il aborde et
Jean -L o u is B arrault apparaît dans la vie d iffé re n ts : Claudel et Brecht, on im agine a ffro n te avec M adeleine Renaud et leur
du théâtre en France à la césure d'un e com bien c e tte présence c la udelienn e a été Com pagnie, une nouvelle responsabilité.
époque, elle aussi, de révo lu tio n . Quand, décisive pour J e an -Lo uis B a rrault et pour Il l'a ffro n te avec une entiè re c o nn ais­
en ju in 1 93 5, il fonde sa prem ière notre po s itio n d ra m a tiq u e dans le m onde. sance de la m achine du spectacle. C'est,
com pagnie, on sent et pressent, après une Une seconde rencontre fu t non m oins bien sûr. un thèm e fa m ilie r de polém ique,
phase th é o riq u e do n t A n to n in A rtaud ca p ita le : celle de M adeleine Renaud. que de dire que Barrault a renoncé à
n o ta m m e n t a été le porte-p aro le, l'é closion A un h o m m e de théâtre tendu et enferm é Barrault. que d A u to u r d'un e m ère à
d une nouvelle g én éra tion de m e tte u rs en dans un univers de dram e, elle a pp orte la /'O tage, sa route o ffre l im age du d iscontinu.
scène. Face à un « B oulevard » qui s 'a m e ­ leçon de l'aisance théâtrale et d 'u n art Rien, en vérité, n'est plus faux. C o m m ent
nuise et ne tro u ve déjà plus ses co n d itio n s scénique qui va de Lope de Vega à Feydeau, reprocher à un h o m m e de scène de s'être
soçiales d'épanouissem e nt, ils a ffirm e ro n t en passant par M arivaux. Il fa lla it faire ou ve rt à des aspects, tous valables, de
b ie n tô t la p rim a u té fatale de l'a c tio n d ra m a ­ éclater le m onde « e n c lo s » d 'A n to n in ce tte m êm e scène? C o m m ent faire g rie f
tique ... ce tte im po rta n ce de l'a c tio n d ra m a ­ A rtaud pou r y in clure Shakespeare ou à un a nim a teu r, sans cesse aux aguets,
tiq u e apparaît dans A u to u r d'u n e mère, Racine. Georges Shéhadé ou Jean d 'a v o ir c o n tin u e lle m e n t renouvelé la
inspirée de W illia m Faulkner (A telier 1935). Vauthier. C o m m ent regretter que cet m atière m êm e de son a nim a tion?
N u m ance d'ap rès C ervantès (Théâtre é c la te m e n t ait eu lieu, puisque, d 'u n seul
A n to in e 193 7), La Faim , adaptée par coup, pour l'a n im a te u r je une encore, Si le B onaparte des prem ières présen­
B arrault d 'u n rom an de Knut Ham sun l'u nivers des possibles deve nait, en p u is ­ ta tio n s de l'A te lie r est devenu le respon­
(A telier 193 9). C ette dernière œuvre, sance, presque in fini? sable im p é ria l des spectacles du Théâtre de
parue alors dans la revue la N o uvelle France, si aux vues frag m en taire s et
Saison, annonce les fu tu rs Cahiers de la UN H O M M E DETH É ÂTR E N'EXISTE PAS hardies de l'a vant-ga rde , il a le nte m en t
C om pagnie actuelle. SA NS UN E SCÈNE ou sans des scènes. su bstitué les théories d 'u n « théâtre to ta l »,
Après ces années de rigueur, corres- A ces tem p s d ’épa nouisse m en t ou de c'e s t q u 'il sait que l'o n ne chem in e qu'en
pant aux années d'ap pre ntissage passées p lénitude, corre sponden t la fo n d a tio n de la a d m e tta n t le m ouvem ent et que sur scène,
sous la féru le d 'u n Charles D u llin, a llaient C om pagnie R enaud-B arrault, les saisons plus que p a rto u t ailleurs, le regard en
c om m e ncer pou r Barrault, en m êm e tem ps du th é â tre M a rig n y et du Théâtre du Palais- arrière tra n s fo rm e en statue de sel.
que la coupure de la guerre et le passage Royal. les prem iers grands voyages à D 'A u to u r d'u n e m ère à /'O tage, de
rapide à la Com édie-Française, l'é poque travers le m onde, la p u b lic a tio n d ’œ uvres N u m an ce à Ju /e s César, de \'H a m le t de
aventureuse des rencontres fécondes et de théorie q u 'in a u g u re n t les R é flexion s s u r Laforgue à /'In v ita tio n au Château de Jean
fécondantes. le Théâtre, la pa ru tio n , grâce aux Éditions A n ouilh, la route est to u te droite.

153 Dictionnaire des responsables


BO RG ES J o rg e Luis

il aurait dû avoir le prix N obel

« La cécité n'est pas un handicap pou r un depuis 1 92 1, m ais il est d 'o rig in e hispano- tables secrets du m onde borgésien, on peut
aute u r de récits fanta stiques. Elle laisse ang lo -p o rtu g a is e : c'est en Suisse qu'il quand m êm e en d é fin ir les constantes: la
l'e sp rit plus libre d 'exp lorer les abîm es passa ses années de jeunesse. Borges v irtu o s ité dans l'a rt du d éve loppe m en t
de l'im a g in a tio n hum aine. » C ette réflexion, a com m e ncé par écrire des vers considérés lo giqu e d'un pos tu la t absurde, app a­
à la fois atro ce et glacée, n'est pas un com m e d une poé tique assez décevante. rem m ent a b s tra it: la passion de certains
paradoxe ou un sim ple aphorism e. Elle Puis, beaucoup plus doué pou r la prose, il m ythes bien défin is co m m e l'é te rn ité , la
ém ane d'un auteur qui. a tte in t d u n e se tourna vers la c ritiq u e et l'essai, se réversibilité des choses, les extrêm es qui se
m aladie h érédita ire des yeux, est devenu m o u v a n t en virtuose entre l'h u m o u r, le touchent, les correspondances in attendu es,
co m p lè te m e n t aveugle à l'âge de 6 2 ans: péd antism e et l'é ru d itio n . Essais piégés la m u ltip lic a tio n d'un condept dans une
Jorge Luis Borges, le plus m agistral d'ailleurs, com m e l'é ru d itio n de l'a ute ur, galerie de glaces et, s u rto u t, le la byrinthe
écrivain de l'A m é riq u e latine, fe rtile car sans entendre le grec ou l'arabe, qui, pou r lui. sym bolise l'u nivers.
p o u rta n t en ta le n ts et en riches im a g i­ Borges est p a rfaitem ent capable d'en A des tonnes de litté ra tu re , de con fe s ­
nations. C ette déclaration, dans son parle r en hom m e que l'o n pou rrait ju re r sions ou de bavardages, Borges, avec
extrêm e s im p lic ité , p o u rra it servir d 'in tr o ­ fa m ilie r de ces langues. quelque m orgue, oppose une litté ra tu re
d u ctio n au m onde, in fin im e n t com plexe, PARALLÈLEMENT A SES TOURS DE qui se co n te n te d 'ê tre inspirée par de
de Borges, grand a m ateur de la byrinthes PRESTIDIGITATEUR M ENTAL, il surprend b rillantes s p écu lations in tellectuelles.
et. lu i-m êm e, lucide et hautain, sans cesse c o n s ta m m e n t par les lueurs d'un e curiosité S p écula tions hardies toujo urs, déroutantes,
enferm é à dessein dans le fascina nt la b y ­ et d une in te llig e n c e sans cesse en éveil. — com m e celle où Borges avance que Judas
rinthe d 'u n e in te llig e n ce exceptionnelle. De m êm e, en to u te circonstance, il reste un n 'é ta it autre que Dieu, car Dieu avait choisi
A une époque où l'a p p e la tio n « in te l­ adm irable c ritique . P rofondém ent irré v é ­ le destin le plus vil po u r sauver l'h u m a n ité —,
lectuel » a fin i, non sans raison, par rencieux, « in d é fin im e n t m éco n te n t » selon s p écu lations que Borges paraît léguer avec
paraître suspecte, pou r ne pas d ire p é jo ­ ses propres term es, son plus grand plaisir une in diffé ren ce d 'in itié à son public.
rative, Borges s'im pose com m e la sublim e est de m in e r les pilie rs du te m p le et de Sa c o m p a trio te V itto ria O cam po lui
exception qui c o n firm e la rè g le : nul n'est déco uvrir de nouvelles idoles pou r m ieux les consacrera b ie n tô t dans Planète, une
plus écrivain que lui, nul n'acce pte avec dég onfler au nom d une « m yth o lo g ie » étude com plè te, suivie de textes inédits.
plus d 'iro n ie et de conscience sa v o catio n aussi ferm ée à tous qu'u ne propriété
d'écriva in, ouve rt à to u te plongée dans privée où nul autre n'a ja m a is pénétré et
l'im agina ire. Borges, e xcep tionnellem ent, qu'en vérité il n'est pas si facile de
dans une société où I on est entraîné à d é fin ir ni m êm e de cerner. Que cet auteur Borges J o rg e Luis — N é à Buenos A ire s
to u ch e r à to u t, est une adm irable m achine en 1 89 9 où H v it a c tu e lle m e n t depuis
« s in g u liè re m e n t personnel » en s o it arrivé
à faire de la litté ra tu re , rien d 'a u tre et, de enfin à op te r pou r la c réation pure ne peut 1921 — A fa it de longs séjours en Suisse
(Genève) et en Espagne. A p u b lié en
plus, une litté ra tu re qui s'abreuve à ses étonner personne. Il écrivit d'a b o rd les
A rg e n tin e : Ferveur de Buenos Aires.
propres sources. biographies soph istiquée s de son H is to ire
BORGES, EN EFFET, N 'A SU BI Cahier de San M artin , Enquêtes. H istoire
universelle de l'in fa m ie , puis, se tourna
universelle de l'in fa m ie . H is to ire ' de
AUCUNE INFLUENCE, n 'a p p a rtie n t à vers le bref récit fanta stiq u e qui dem eure
l'É te rnité , Fictions, El A leph, N ouvelles
aucune école et son o rig in a lité et sa son genre de pré d ile c tio n , signant L ab y­
Enquêtes et Labyrinthes. Q uatre de ces
so litude sont si grandes q u 'o n ne lui connaît rin th e s et s u rto u t Fictions. Le Paris
ouvrages o n t été tra d u its en français et
guère de « disciples ». Le rattacher à un in te lle c tu e l en f it grand cas il y a quelques
pu b lié s sans excep tion à la N. R. F.
m ilieu géo gra phiqu e n 'e st pas plus s im p le : années.
cet A rg e n tin est né à Buenos A ire s où il vit M êm e s'il est m alaisé de percer les v é ri­

Dictionnaire des responsables 154


P A V L O V Ivan

la recherche de l'u n ité de l'â m e e t du corps

« Une seule chose nous intéresse dans la m a tio n s de la d o c trin e m até rialiste. Il é ta it vertes q ui deva ient rayonner dans le m onde
v ie : le contenu de notre « p s y c h is m e » , te n ta n t, à p a rtir des travaux de Pavlov, de entier.
expliqua Pavlov dans la conférence q u 'il f it à réduire to u s les phénom ènes b iolog ique s et Sans do u te ie peu d 'ap pui q u i- lu i éta it
S tockholm lors de la rem ise de son psycho logiques à des m o u ve m e n ts de accordé ne lui p e rm it-il pas de d on ner la
Prix Nobel (1 9 0 4 ). matière.- Pavlov, q ui a tra v a illé s u rto u t sous pleine m esure de son génie. C'est ainsi
Lorsque le physio lo g iste russe étudie les l'a ncien régim e, dem eure le m aître à penser qu 'il payait de ses propres deniers les
réactions salivaires du chien à la présen­ et le guide m é th o d o lo g iq u e dans leurs anim aux servant à ses recherches.- L 'im ­
ta tio n de son écuelle précédée d 'u n son de travaux des je unes chercheurs soviétiques. po rta n t est que son rôle ait été ‘ décisif
cloche, puis les m êm es réactions au seul SES DÉBU TS DA NS LA RUSSIE DES dans la c réation d'un e m éth ode et l'o rie n ­
tin te m e n t de la cloche, il s'efforce de TSARS FURENT PO URTANT O BSCURS ta tio n de la psycho -ph ysiologie . Il a m ontré
traquer le psychism e de l'a nim al. Les ET DIFFICILES. En d é p it d 'études b ril­ qu 'il é ta it im possible de com prendre les
résultats obtenus par l'é tu d e des réflexes lantes et de prem iers travaux très phé nom ènes de la vie sans se d élivrer de
co nd itionné s c o n firm e n t l'h ypothèse de rem arqués, le savant co n n u t très lo n g ­ l'idée q u 'il fa lla it les conce voir séparém ent
travail : des lois objectives régissent les tem p s la pauvreté. Pour év ite r les frais de la m atière. Les lo is b iolog ique s sont un
rapports entre les m a nifestations exté­ d'un e cham bre en ville, il couch ait sur p ro lo n g e m e n t de celles de la physique et de
rieures et l'a c tiv ité glandulaire. qui une paillasse dans son laboratoire. Cette la chim ie. C'est la c o m p le x ific a tio n des
tra d u it un phénom ène p sychique: l'a p p é ­ im age est un sym bole car l'h is to ire de structures élém e nta ires qui am ène la vie à
tence. l’hom m e ne pe u t être détachée de celle tran scender l'inerte . Là le m ystère fa it son
L'étude de la dép endance des phénom ènes de son travail. Pavlov fra n c h it to u te sa entrée. Nous som m es encore lo in a u jo u r­
psychiques et des réactions physiolo giqu es vie la porte de son la borato ire à h u it heures d'hu i, com m e l'é ta it Pavlov, de com prendre
qui occupa to u te la vie d'Ivan Pavlov eut le m atin et en re p a rtit to u jo u rs à la n u it cette transcendance et la sig n ific a tio n
de profondes répercussions sur l'analyse tom bée, souve nt passé m in u it. Le spectre profonde de ces extério ris a tio n s psychiques
du c o m p o rte m e n t anim al et hum ain, la de la m isère s'éloign a un peu lo rsq u 'il que so n t la pensée et la conscience. Le
neu rop atho logie, la m édecine en général, o b tin t une chaire de p ha rm acologie — alors psychism e en se c o m p le x ifia n t am ène chez
les c once ptions du som m e il, de l'h ypnose. q u 'il é tait- p h y s io lo g is te ! — à l'U nive rsité les êtres dotés d 'u n systèm e nerveux supé­
On peut m êm e a dm ettre que les travaux de Tom sk, puis à I A ca dém ie m ilita ire de rieur une lib e rté de choix sur l'o rig in e de
du s a v a n t. russe sur le systèm e nerveux S a int-P éte rsbo urg . A 4 6 ans seulem ent, laquelle l’h om m e de science c o ntin ue a
entraînè ren t N o rbe rt W ien er à fon d e r la après 15 ans de lu tte, sa vie prend la s'in terroger.
cybernétique. Plus que to u t autre, il a dire c tio n q u 'il a to u jo u rs souhaitée, lo rs­
Ivan P a vlov (1 8 4 9 -1 9 3 6 ) est né à Riazan.
co n trib u é à d é tru ire le m ythe cartésien de q u 'il o b tie n t en 1 8 9 5 la chaire de ph ysio ­
Son père é ta it prêtre. II. é ta it l'a în é de onze
la séparation du corps et de l'esprit. lo gie à S a int-P éte rsbo urg . Pavlov fu t un
enfants. Études au sém ina ire de sa ville
PAVLOV EST LE FO ND ATEUR D U N E b rilla n t pédagogue qui savait accrocher son natale, p u is à /'U n iv e rs ité de Saint-
PSYCHOLOGIE OBJECTIVE qui fa it d une aud itoire. Il m arch ait et g e s tic u la it pendant Pétersbourg. D o c te u r en m édecine en
discipline essen tiellem e nt p h iloso phiq ue son cours q u 'il é m a illa it de réflexions pleines 1883. P rofesseur de p h y s io lo g ie à Saint-
une science expé rim en tale véritable. Son d 'h u m o u r. Il sut ainsi fo rm e r une pléiade P é tersbourg p e n d a n t tre n te ans. Prix N o b e l
oeuvre s'oppose en ce sens à celle de Freud nom breuse de co n tin u a te u rs et de disciples. en 1904. I l en tre à I'.Académ ie des Sciences
qui à peu près à la m êm e époque (1 8 3 6 - Parallèlem ent à cet ense ignem ent, il fonda de Russie, en 1907.
1959) fo n d a it la psychanalyse. La pensée un In s titu t de P hysiologie expérim entale Consulter le remarquable ouvrage de Hilaire Cuny :
m arxistè a généralisé les conclusio ns p a v lo ­ dans lequel il réalisa la p lupart de ses Ivan Pavlov et les réflexes conditionnés (éditions
viennes et a voulu voir en elles des c o n fir­ expériences et fit la p lupart des dé co u ­ Seghers, Collection •< Savants du monde entier »).

155 Dictionnaire des responsables


PREG EL Boris

la foi dans l'é n erg ie nucléaire

Cet h o m m e „q u i fu t p e u t-ê tre le prem ier au et l'œ uvre de Boris Pregel co n tin u e à étudie la p o s s ib ilité de nou rrir les m illia rd s
m onde à croire à l'é nergie nucléaire, a a pp orter une grande c o n trib u tio n à leur d'êtres hum ains que com ptera b ie n tô t la
com m e ncé à faire de la recherche s c ie n ti­ connaissance. A ussi e st-il assez naturel planète. Le chiffre de 6 m illia rd s est
fiq u e alors que le tsar de Russie é ta it que le texte fondam ental des références annoncé par les s ta tis tic ie n s pour le
encore sur son trône. Ses deux prem iers sur les substances radio actives naturelles p rem ier siècle du 3' m illénaire. C o n tra i­
travaux avaient pou r titre : « De la c o n tin u ité soit celui de Boris Pregel: « N atural rem ent à de trç s nom breux savants, b io lo ­
dans l ’espace, le Cham p é le c tro -m a g n é ­ R adioactives Substances » (Encyclopedia o f gistes et écoprbmistes. Boris Pregel n'est
tique » (Pétrograd 1 9 1 7 ) et «Le s C han­ Chem ical T ech nolo gy; vol. Il, 1953). pas du to u t partisan de la lim ita tio n des
gem ents s tru ctu re ls des m étaux lé gers sous M ieux p e u t-ê tre que la p lu p a rt des savants. naissances. Pour lui, un être hum ain est
l’ in fluence des tem p éra tures extrêm es » Pregel se rend c om pte de la portée ré v o lu ­ un capita l des plus précieux; sa venue au
(Odessa 191 9 ). Ses travaux les plus récents tio n n a ire de la science. Il en m esure éga­ m onde d o it être saluée avec jo ie par to u te
p o rte n t sur les substances pro d u isa n t de la le m en t les dangers et insiste sur les écueils l'h u m a n ité , et il devra to u jo u rs en être
lu m ière sous l’ in fluence de la radio a ctivité , que l'h o m m e de dem ain devra évite r s 'il ne ainsi.
la m éta llu rg ie de l'a c tin iu m , le lith iu m . Ce veut pas être dévoré par l'h y d re q u 'il a Avec l'israélien Boyko qui découvrit le moyen
chercheu r th é o riq u e est éga le m e n t un b ril­ créé. de faire pousser les pam plem ousses et les
la n t technicien. Il est d é te n te u r de très En ta n t que conseil du Chef de l'É ta t- oranges dans l'eau salée. Pregel a fondé
n om breux brevets, et en p a rtic u lie r du M a jo r de l'A rm é e am éricaine, en 1944, l'A cadém ie m ondiale des Sciences d o n t le
p rem ier brevet sur les relais radio actifs, pris il a co n trib u a à la m ise au p o in t de l'a r­ b u t est de m ettre la science au service de
en c o lla b o ra tio n avec le professeur Francis m em e nt atom ique. C ette c o n trib u tio n fu t l'h um a nité. Il espère, en c oordon nant les
Perrin, a ctu e lle m e n t H a ut-C o m m issaire à récom pensée par un grand nom bre de recherches sc ie n tifiq u e s du m onde entier,
l'é nergie atom ique . d éco ratio ns et d'insign es d 'h o n n e u r dont p ou voir supp rim er la fa im du m onde, grâce
LES TITRES LES PLUS PRESTIGIEUX un p e tit canon fondu dans le m étal des aussi bien aux engrais radio actifs qu'à
SONT VE N U S R A PID E M E N T COURONNER canons ja ponais capturés. C ette d is tin c tio n , l'e x p lo ita tio n des sols considérés ju squ'à
CETTE CARRIÈRE EXCEPTIONNELLE. to u t à fa it dans l'e s p rit am éricain, a été présent non fertiles. Pregel est c e rta i­
Boris Pregel, ém ig ré aux États-U nis, a été réservée à un très p e tit nom bre d'in g é n ie u rs nem ent un des hom m es responsables les
président de l'A cadém ie des Sciences m ilita ire s p a rtic u liè re m e n t m érita nts. plus o p tim is te s de la nouvelle renaissance
de N ew York, en 1 9 5 8 et est actu e l­ A 70 AN S. PREGEL B O U ILLO N N E en cours; il c ro it à l'a venir, il le construit.
le m en t p résid ent de son c o m ité de T O U JO U R S D'IDÉES. Il s'intéresse
dire ctio n . Il est doyen de la Faculté à l'é clairag e é le c tro -p h o to -lu m in e s c e n t, Boris Pregel est né en 1892. Études en
des Sciences de l'É cole libre française des source d'én erg ie lu m ineuse de l'avenir, Russie, au d é b u t du siècle, p u is en A m é ­
H autes-É tudes de N e w York, professeur de qui consom m e v in g t f o is m o in s rique. I l a été p ré s id e n t de /'A c a d é m ie des
Recherches à M anh a tta n Collège. de c o urant que le systèm e d 'é c la i­ Sciences de N e w York en 1 9 5 8 e t fa it p a rtie
Il est avant to u t un grand spécialiste de rage a c tu e lle m e n t en usage. Il s'intéresse du c o m ité dire c te u r p e rm a n e n t de cet
la ra d io a ctivité naturelle et son œ uvre se au lith iu m , le plus léger des m étaux, qui organism e. M e m b re de nom breuses aca­
trouve dans le p ro lo n g e m e n t dire c t de celle est la base prob a b le m e n t du c arburant des dém ies étrangères. A u te u r de m u ltip le s
de Pierre et M arie Curie. La découverte spou tniks et sera la source fu tu re d une co m m u n ic a tio n s sc ie n tifiq u e s e t d é te n te u r
de la ra d io a ctivité a rtific ie lle du neutron énergie nucléaire légère, l'é nergie de fusion. de n o m breux brevets. B o ris P rege l a reçu
et de la fissio n a un peu détourné l'a tte n tio n Les problèm e s hum ains suscités par le à la fin de l'a nnée 19 6 2 la m édaille de
de la ra d io a ctivité naturelle. M ais to u s les m onde scie n tifiq u e m oderne occup ent de verm e il de la ville de Paris, d is tin c tio n
m ystères de celle-ci sont lô in d 'ê tre résolus plus en plus sa pensée: c'est ainsi q u 'il ra re m e n t conférée à un étranger.

Dictionnaire des responsables 156


W IEN ER Norbert

il a in ven té la cyb ern étique

Les dons exceptionnels de N o rbe rt W ien er bo m b ardem ent ordin aire. Ce q ui frappa En m êm e tem ps, les lim ite s de cette
se m anifestèrent très tô t: à 11 ans, il W ien er lorsque sa m achine fu t construite, science s'en tre vo ie n t. Elle s'em pare des
e n tre p re n a it ses études universitaires; à c'est à quel p o in t elle ressem blait au sys­ d om aines où s'exerce l ’esprit de géo m é trie ;
M a n s , il é ta it lice n cié ; à 18 ans, il éta it tèm e nerveux hum ain. s u rto u t lo rsqu 'elle se l’esprit de finesse reste le m o nopo le de
professeur à Harvard. Depuis 3 3 ans. il est détraquait. Il lu i app aru t alors que l'é tu d e l'in te llig e n c e hum aine. Les robots de la
chargé de recherches à M .I.T. (M A S S A - du systèm e nerveux et celle des réseaux cybernétiq ue ne peuvent fo n c tio n n e r que
CHUSSETS INSTITUTE of TECHNOLOGY), té lép honiq ues co m m e celle des m achines selon un p rogram m e établi par un cerveau
cette école p o lyte chniqu e am éricaine te lle ­ atom ique s, deva ient être fusionnées en une d'h o m m e . Ils seront de plus en plus fins
m ent m odernisée qu 'o n y fa it des cours de science unique. Il proposa de la baptiser m ais ils seront to u jo u rs conçus par une
s cie nce-fiction. P eut-être N o rbe rt W ien er « c y b ernétiq ue », sans se d o u te r q u'A m p ère in telligence. La c ybernétiq ue n'o ffre donc
est-il une des prem ières m u ta tio n s de avait déjà u tilis é ce term e. pas des raisons de craindre m ais des raisons
l'h o m m e en une espèce plus in telligente. LA CYBERNÉTIQUE A M O N TRÉ QUE LE d'espérer car elle débarrassera l'h o m m e des
C'est dans les m ath ém a tiques que son RAIS O N N E M E N T, la fa c u lté de prévoir, la tâches m éca n iq u e s: ainsi la m achine a une
génie se m o n tra le plus précoce et le plus sélection des données de la m ém oire, m ém oire illim ité e et voue à d is p a ritio n
in ventif. M ais son oeuvre en ce tte m atière considérées com m e des privilèges du « la bête à concours. » Certains
offre la caractéristique d 'ê tre celle d 'un cerveau hum ain, p o u vaient en être chercheurs fo n t espérer que les calculs
hom m e qui parle a d m ira b le m e n t six détachés. Elle a fa it com prendre que des cybernétiq ues p o u rro n t je te r des lueurs sur
langues, possède une culture hum aniste m achines construites par l'hom m e pouvaient la nature de la fo lie et les m oyens de la
très vaste, conn aît to u te s les sciences et un être dotées de ces qualités. Ces supe r­ guérir. Des psychiatres o n t essayé d 'é tu d ie r
grand nom bre de techniquës. C'est cette m achines ne pensent pas et c'e s t par un le cas de N o rbe rt W ien er pour savoir
universalité qui devait cond uire N o rbe rt abus de te rm e que les cerveaux é le c tro ­ c o m m e n t fo n c tio n n e ce cerveau excep­
W ie n e r à in venter la cybernétique. niques o n t été baptisés des robots-pensants. tionn el. Ce cerveau est hum ain, — hum ain
LA CYBERNÉTIQUE EST NÉE DE L'IN T É ­ Lorsqu'un fusib le coupe le c o u ra n t à pa rtir au p o in t d'ê tre doué d'un sens de
GRATION DE PLUSIEURS SCIENCES: d'un e certa ine in ten sité, on d it « le plo m b l’h u m o u r très développé. On se souviendra
la physique, la neu rop hysiologie, les m a th é ­ a sauté » et nul ne prétend que le fusible est lo n g te m p s de cette réception à Paris où,
m atiques, etc... Pendant la guerre, N orbert in te llig e n t. Avec des com bin aison s in vité à faire que lques déclarations
W iener, réputé déjà pou r son génie in v e n tif, c o m p liq u é e s de fusibles, a d d itionné es de devant une • assem blée de savants, le
fu t chargé d 'é tu d ie r une m achine qui serait relais, d'em brayages, etc., on parvie nt savant parla pendant deux heures de la
capable de prévoir to u te s les m anœ uvres à faire des m e rve ille s: o b te n ir en quelques nature du diable.
possibles d 'u n avfon dans le ciel et secondes des calculs num ériqu es q u 'il
d ’assister ainsi la défense antiaérienne. fa u d ra it des g én éra tions à faire avec un
En quelques m ois, le savant rédigea un papier et un crayon, des usines sans
m ém oire, connu sous le nom de « Péril ouvriers (m ais avec un directeur), des N o rb e rt W ien er e st né à K a nsas-C ity (U SA )
ja u n e » , en raison de la couleur de sa avions sans pilotes, etc... en 1894. Père s pécialiste des langues
couverture, à p a rtir duq uel fu t c o n stru ite la A U -D E LA DES PREMIÈRES R ÉALI­ slaves. Études à / 'U n iv e rs ité de Tufts. puis
m achine désiré e: le prédicteur. Elle brisa SATIO NS. IL EST DÉJÀ POSSIBLE DE à M u n ic h et G ôtting en (Allem agne).
l’offen sive allem ande des Ardennes. PRÉVOIR CELLES DE L'A VEN IR : les bras Professeur à M .l. T. A p u b lié de nom breuses
ané antit les avions suicides japonais, et les jam bes a rtific ie ls qui seront découvertes depuis 1920.
stoppa la pression des V1 contre Londres et com m andés par la pensée de l'a m pu té,
rendit p ra tiq u e m e n t in u tilisa b le l ’avion de l'a ppareil à lire pou r les aveugles...

157 Dictionnaire des responsables


PLANETE a n otam m en t publié

dans son numéro 6 dans son numéro 7

Éditorial Editorial
Y a-t-il une bonne littérature? par Louis Pauwels A nos lecteurs par Louis Pauwels

Chronique de notre civilisation Chronique de notre civilisation


Le phénomène Jeunesse par Jean-Louis Febvre L'ère scientifique est-elle com mencée? par Robert
J. Oppenheimer
Le m ouvem ent des connaissances La fin de là civilisation villageoise par Aim é Michel
L'hom m e et le cosmos par Jean Charon
Le m ouvem ent des connaissances
Le père de la sém antique générale par Gabriel Véraldi Dix ans de révolution en astronom ie par Jacques Bergier
Vers une nouvelle sociologie par Henri Laborit et Jacques
Les civilisations disparues Dartan
Y eu t-il une civilisation avant Sumer? par G ilbert Caseneuve
Les civilisations disparues
Les mystères du m onde animal Des cosm onautes dans l'antiq uité par le professeur
Les singes sont-ils presque des hommes? par Jacques Agrest
Lecomte
Les m ystères du monde animal
L'art fantastique de tous les tem ps A la recherche du contact avec les anim aux par
Les singes et nous, quatre dessins originaux d'Yves Trém ois Jacques Lecomte
Vers une architecture fantastique par Pierre Restany
Les ouvertures de la science
La houle et la chair, trois photographies de Lucien Clergue
Je suis allé au Paradis par Robert Graves
sur un texte de S aint-John Perse
N otre groupe sanguin nous déterm ine-t-il? par Léone
Bourdel
Les ouvertures de la science
E xiste-t-il une hérédité planétaire? par M ichel Gauquelin. L'art fantastique de tous les tem ps
Vers la conquête du troisièm e âge par Jacques Mousseau La nature fa it de l'a rt par Louis Pauwels
Un som m et inconnu : l'extase par Aim é Michel C hoisir ou créer? par Roger Caillois
La peinture est autre chose par Jean Paulhan
La littérature différente Le réel travaille toujours artistiquem ent par Charles-Noël
N 'oubliez pas les poètes par Jacques Buge M artin
M. Preble se débarrasse de sa fem m e. Nouvelle de C'est une leçon très nouvelle par Pierre Restany
Jam es Thurber La grande navigation, des dessins de Pierre Clayette sur un
La troisièm e rive du fleuve. Nouvelle inédite de Joao poème de V ictor Hugo
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La littérature différente
Des fleurs pour Algernon par Daniel Kèyes
L'histoire invisible
L'enchanteur fiévreux par Louis Pauwels
Le grand m ystère de la m étéorite de 1908 par Jacques
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L'histoire invisible
L'autre monde de Cyrano de Bergerac par Claude M ettra
M aintenant on peut le dire par Jacques Bergier

L'amour à refaire L'amour en question


Que ressent une fem m e? par René Nelli Sexe et société par Gabriel Véraldi

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