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Une sécheresse
et un conformisme croissants
réveillent l’esprit de révolte
et suscitent
un nouveau romantisme

Ce numéro est en partie


consacré à ceux qui disent

NON
Les savants s’opposent
au pouvoir des savants (page 30)

Charles Fourier revient (page 38)

Une France dit non


depuis huit siècles (page 89)

500 000 jeunes refusent


un monde sans âme (page 113)

Notre couverture: L’alchimie


acteur du Kathakali renouvelle son défi (page 133)
(drame dansé indien)
interprétant le héros A rdjouna.
Photo Odile Montserrat / Holmès-Lebel
Planète défend et illustre, dans P L A N E T E
tous les domaines de la connais­LA P R E M IÈR E REVUE DE B IB L IO T H È Q U E

sance contemporaine, l’esprit deADMINISTRATION


42 RUE DE BERRI. PARIS 8

tolérance et de liberté □ Dans RÉDACTION


ET RENSEIGNEMENTS

l’examen des aspects essentiels,114 CHAMPS-ÉLYSÉES. PARIS 8

cachés ou visibles, de l’aventure


humaine d’aujourd’hui, elle pro­
pose au lecteur d’exercer une
curiosité sans exclusive ni pré­
jugé □ Qu’il s’agisse de sciences,DIRECTEUR
LO U IS P A U W E L S
d’idées, d’arts, de sciences hu­ COMITÉ DE DIRECTION
LO U IS P A U W E L S
maines, de religion ou de géopoli­J A C Q U E S BE RG IE R
FR A N Ç O IS R IC H A U D E A U

tique, elle ne se livre à aucune cri­


RÉDACTEUR EN CHEF
JACQUES M OUSSEAU

tique négative, cherchant bien DIRECTEUR ARTISTIQUE


PI ER RE C H A P E L O T

plutôt ce qui unit les hommes que SECRÉTAIRE DE RÉDACTION


ARLET TE P E LT A N T

ce qui les divise □ Dans sa dé­ ICO NO GRAPHE


M Y R IA M S IC O U R I-R O O S
marche, elle use d’un langage CHEF DE PUBLICITÉ

accessible à tous, et elle n’exclutRENÉE GUERTON


133 CHAMPS-ÉLYSÉES. PARIS 8.
TEL. 225 12 91

pas les valeurs du rêve, de la fan­DIFFUSION DENOËL - N.M.P.P.


ABONNEMENTS VOIR PAGE 195

taisie et de l’imagination □ Planète


PLANÈTE IN T E R N A T IO N A L

est la première revue de biblio­ D irecteur: Louis Pauwels


Rédacteurs en chef :

thèque et la plus importante revue France : Jacques Mousseau


Italie : Giuseppe Selvaggi
A rgentine : Roberto Gosseyn
d’Europe par sa masse de lecture, Hollande : J. P. Klautz

son nombre d’illustrations, son Les titre s, les sous-titres, les in te r­


titres et les élém ents de présentation
et d 'illu s tra tio n des article s sont

tirage et ses éditions étrangères □


éta b lis par la rédaction de Planète
PLANÈTE 39
S O M M A IR E M A R S-A VR IL

7 Les fa its m au d its par George Langelaan


___________________________ NOS DOCUMENTS COULEUR
21 L'art fantastique de tous les temps 89 La France secrète. Ceux qui disent non
Marguerite Bordet Vaudois, Cathares, Templiers
par Raymond de Becker par Aimé Michel

3 0 Planète pense en avant avec... 113 Chronique de notre civilisation


Barry C o m m o n e r La jeunesse qui dit non
Un reportage aux U.S.A.
3 8 Les personnages extraordinaires de Jacques Mousseau
La vision de C harles Fourier Un entretien avec un hippie
Fourier revit par Dominique Arlet
Le nouveau monde amoureux 133 Aux frontières de la recherche
par Louis Pauwels La nouvelle aube des alchimistes
par Jacques Bergier
61 Le monde futur
La C om m issio n de l'A n 2 0 0 0 148 Le dictionnaire des responsables
par Jacques Verne J.E. B lam o n tetG . Bouthoul
par Marie Pauwels et Bernard Thomas
69 Poésie
Être par Pierre Lelièvre 153 L'histoire invisible
La guerre secrète
70 Littérature différente autour des soucoupes volantes
Une bien bonne par Isaac Asimov par le groupe XXX

Le journal : Les dieux, les rois et nous / Encore Stonehenge / La sainte Russie n'est pas
morte / Les étoiles invisibles aux futurs astronautes / Enfin Paris a un orchestre sympho­
nique digne de lui / Le théâtre, un instrument de culture à rénover / Adieu à un grand vision­
naire, Edouard Albert / T.V. : une nouvelle génération prend le pouvoir / Peinture: la
Suède nous donne une leçon de vie et de santé / Les occitans de Provence / En 1943, Téhéran
faillit être Dallas / Pourquoi une renaissance de la théologie / L'histoire vraie : Jacques Bonhomme.

5
7 9 7 -4 6
l-R
A LA DÉCOUVERTE...
* DES ANTIQUITÉS
* DES VENTES PUBLIQUES
* DE LA PEINTURE
* DE LA DÉCORATION
* DES CURIOSITÉS

abc décor
REVUE M E N S U E LLE
E N VENTE PARTOUT : 5 F
ABONNEMENT 40 F (10 numéros)
8, RUE SAINT-MARC - PARIS 2* - 50844-43
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6 Les faits maudits


sur blanc. Voici ce qu’il
Les faits m’écrit:
«Pendant les trois jours L’ ORDRE
de la Pentecôte 1918, la
maudits fameuse Grosse Bertha
(canon à longue portée ROSICRUCIEN
allemand) bombarda Paris
pour la première fois.
mut.
L’alerte devait durer deux
G e o rge Langelaan nuits et un jour.
» J’avais 13 ans à l’époque.
La science est une sorte de
Nous habitions, mon père,
guerre civile. Peu importe qui ma mère, ma sœur de 3
la gagne, c’est toujours une ans et moi, 16, rue Mon-
victoire scientifique en fin de sieur-le-Prince, Paris VIe,
compte. Charles Fort. et, comme les autres loca­
SIÈGE CENTRAL UNIQUE POUR TOUS LES PAYS DE
Notre collaborateur poursuit ici taires de la maison, nous LANGUE FRANÇAISE : DOMAINE DE LA ROSE-CROIX
94 - VILLENEUVE-SAINT-GEORGES
la rubrique qu’il a ouverte dans étions à la cave. "N o u s, députés du collè ge principal des frères
le numéro 31 et qui porte sur les »Tout est resté extrê­ de la R ose-Croix faisons séjour v is ib le et
in visib le en cette ville ...et donnons avis à
faits et phénomènes que notre mement précis dans ma tous ceux qui désireront entrer en notre so­
cié té, de les enseigner en la parfaite co nnais­
culture dédaigne parce qu’ils sa nce ..."
n’entrent dans aucune des sciences mémoire. Il y avait là Cet extrait d’une affiche placardée sur les murs
de Paris en août 1623 montre que la fra te rn ité
existantes. M. Delesalle, libraire (ami tra d ition ne lle dont la résurgence moderne sous
le nom d 'o r d r e r o s ic ru c ie n A .M .O .R .C . a
de Georges Borel), sa eu lieu en 1909 pour un cycle de 108 ans, n'a
jamais hésité à em ployer les moyens de son

Le S o ld a t Inconnu : femme qui était sourd©, tem ps pour toucher partout les “ in itia b le s ".

« M o n D ieu !
leur gros chien « Bouquin», C 'e s t pourquoi l'o rd re rosicrucien A .M .O .R .C .
adresse un appel aussi vaste à tous ceux,
hommes et fem mes, qui se sentent prêts à
M. et Mlle Sandoz, le partager, dans la fra te rn ité et la com préhen­
C 'e s t m on fils ! » sion, sans distinctio n de race ou de nationa­
frère et la sœur, âgés d’en­ lité , la sagesse qu’ il perpétue.

viron 60 ans, nés dans l’ap­ A v e c u n e p a r fa ite to lé r a n c e e t e n to u te


in d é p e n d a n c e , s a n s d o g m a tis m e , s ans
Mon ami écrivain et jour­ partement du deuxième a u c u n s e c ta ris m e , e t s a n s ja m a is p o r te r
a tte in te à v o tr e lib e r té re lig ie u s e ou
naliste Adrien-René Tour- étage à droite qu’ils habi­ a u tr e , v o u s la is s a n t lib r e à to u t m o m e n t
d e v o u s r e tir e r s an s a u c u n e ré s e r v e ou
tebatte m’a un jour raconté tent toujours. Il y avait o b lig a tio n d e q u e lq u e n a tu r e q u 'e lle
s o it, l'o r d r e r o s ic ru c ie n A .M .O .R .C . p e u t
comment il avait assisté à aussi Mlle Dussel, pro­ ê tr e p o u r v ous le d é p a r t d 'u n e e x is te n c e
n o u v e lle , m ie u x c o m p ris e e t, p a rc e q u e
m ie u x c o m p ris e , p lu s h e u re u s e e t plus
la très étrange «vision» fesseur de violon et de e ffic a c e .

d’une femme dont le fils mandoline, et sa mère Une brochure g ratuite : La m a itris e de la
v ie , vous apportera des explicatio n s plus
repose peut-être bien qui habitaient au qua­ com plètes. Sans que ceci soit un engagement
de vo tre part, demandez-la à l ’adresse sui­
aujourd’hui sous l’Arc de trième à droite, et les deux vante :
SCRIBE P N T g
Triomphe. J’ai trouvé demoiselles de Lavison ORDRE ROSICRUCIEN A.M.O.R.C.
cette histoire tellement (4e gauche), dont la ca­ Dom aine de la R ose-Croix
94 - Villeneuve-Saint-Georges
extraordinaire que j ’ai de­ dette, tous les soirs à (Joindre trois timbres pour frais d ’envoi.)
mandé à mon ami de bien 5 heures, jouait la Prière
vouloir me la mettre noir (suite page 12)

Les faits m audits 7


4 couches de peinture sur la
Oui, un bain d ’apprêt anti-rouille et 4 couches successives
sont indispensables pour garantir la carrosserie contre tout ce
qui peut l’attaquer : la neige, la boue, la poussière, le sel.
Elles sont indispensables pour que votre Renault 16 puisse
«coucher dehors» toute l’année sans en porter trace.
Mais ce n’est pas suffisant pour faire une voiture. C’est pourquoi nous
exigeons cette qualité dans tous les domaines et à tous les stades
Renault 16... est-ce nécessaire ?
de fabrication de la Renault 16, qu’il s’agisse de l’équilibrage
des vilebrequins ou de la peinture de la caisse.
Alors, que manque-t-il à la Renault 16?
Le confort? La sécurité? Les performances?
Allez voir la Renault 16. Il ne lui manque rien...
rien de ce que vous exigez d’une voiture.
Mais il vous manque peut-être, à vous, de l’avoir essayée. R ENflIP
R enault 16: une voiture intelligente
La publicité:un sujet tabou?
Que vous le vouliez ou non. vous êtes «dans» rares revues réservées aux praticiens : à ceux qui
la publicité. Vous y êtes même au centre, comme sont chargés de déceler vos motivations, de vous
au milieu d'une cible. Mieux, la cible, c'est vous: présenter et de vous vendre tout ce que fabrique
votre famille, vos besoins, vos envies, vos notre monde — et quelquefois dans un charabia
enfants, vos jalousies, quelquefois même vos scientifique qu'on soupçonnerait facilement
refoulements I d'être volontairement obscur.

L'attitude inverse? La médecine était comme cela autrefois


Ceci étant donné, il est curieux que les élites On considérait qu'elle ne concernait pas le public.
d'aujourd'hui aient envers la publicité une atti­ Aujourd'hui, il suffit de voir l'abondance des ar­
tude inverse de ce qu'elle devrait être : la presse ticles consacrés dans tous les supports d'infor­
à grand tirage foisonne d'études, d'enquêtes et mation aux progrès des techniques thérapeutiques,
de reportages sur les nouvelles techniques médi­ pour se convaincre du chemin parcouru.
cales. sur les nouvelles théories urbanistiques Or, une équipe de publicitaires pratiquant toutes
ou sociologiques, bref, sur tout ce qui concerne les techniques de la profession, suffisamment
l'homme d'aujourd'hui au premier chef. Sur la libres pour les juger sans préjugés, a décidé voici
publicité et ses techniques redoutablement effi­ quelques années de faire réfléchir public et publi­
caces de communication de masse : jamais rien citaires sur la publicité, la communication, l'ana­
ou presque. lyse sociologique.
Leur outil : les Cahiers de ta Publicité.
Ce qu'en dit Jean-Luc Godard
Et pourtant la publicité influe sur votre vie, à Le XX* siècle en question
tel point que Jean-Luc Godard disait (à peu près), Ils vous proposent dans le bon ci-dessous, à
à propos de son film Une femme mariée : « Dans vous, lecteurs de Planète (donc curieux par
des magazines, tout le monde se plaint qu'il y a nature), de recevoir leur revue pendant un an, à
trop de publicité. En ce qui me concerne, je ne des conditions tout à fait exceptionnelles.
lis que la publicité; on y apprend beaucoup plus Ils pensent que les sciences humaines, la per­
sur les envies et la façon de vivre de nos sem­ suasion clandestine, la stratégie du désir, le
blables que dans les pages d'information. » maniement des mass médias devraient vous inté­
Or. ce sujet important n'est traité que dans de resser. Prouvez-leur qu'ils ont raison I

a re to u rn e r a BIBLIOTHEQUE RETZ (Abonnements C.D.LP.) 42 rue de Berri. Paris 8

Je souscris un abonnement d'un an (4 numéros) aux Cahiers de la Publicité.

Voici mon nom........................................................................................................ ....................


mon adresse.................................................................................................
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□ virement postal (3 voléts) CCP 9.482.62 Paris □ mandat-lettre □ chèque bancaire
Le \ SIGNATURE

Z
a
Veuillez tracer une croix dans le carré correspondant à votre choix. CL
un "rêve de marbre"... ©

S B . rêve de Shah Je h an , le gran d


E m p ereu r m o g h o l, é t a it d e fix e r
p o ur l'é te r n ité to u te la sp le n d e u r,
la p u re té e t l'in te n s ité
de l'a m o u r q u 'il p o rta it à sa
b ie n -a im é e , m o rte à l'â g e de 38 ans.

Il a fa llu 22 années d 'e ffo r ts


p o ur qu e ce rêve p ren n e corps.
C e " p o è m e d 'a m o u r '' qui a po ur
nom le T aj M a h a l, est devenu
un lieu de p è le rin a g e
p o u r les a m o u re u x du m o n d e e n tie r
qui v o ie n t en ce " r ê v e de m a r b r e "
" la plus p a rfa ite expression
de l'a m o u r d 'u n h o m m e po ur une f e m m e " !

Le pays du T a j, ce pays de vos


rêves d epu is v o tr e e n fa n c e , est
devenu lui aussi une ré a lité à la p o rté e de to u s.
Q u elq u es heures s u ffis e n t
p o u r vous y e m m e n e r, les to u ris te s
y a f flu e n t a u ta n t l'é té que l'h iv e r,
e t le v o yag e ne c o û te plus une
fo r tu n e g râc e au x p rix f o r t in té re s s a n ts
p rop osés par les ag ences
de vo yag es e t les o rg a n is a tio n s c u ltu re lle s .

En o u tre il est possible a u jo u rd 'h u i


d 'a d m ire r les m ille m e rv e ille s
de l'In d e dans le m e ille u r c o n fo rt -
avion s je t e t tra in s c lim a tis é s
p o u r tra n s p o rt, palais de
m ah a rad jah s e t a p p a rte m e n ts flo tta n ts
p o u r h ô tels - e t à des prix
é to n n a m m e n t bon m arc h é.

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Les fa its m audits 11


v/erge sur son violon de Triomphe de Paris.
(son fiancé avait été tué en Dessous, il y a des fleurs,
1870). Enfin, parmi les per­ des fleurs et une flamme...
• G © \® sonnages qui restent précis Et sous la pierre, il y a un
S' en ma mémoire, se trouvait
« la créole » du 5e étage.
soldat. Mon Dieu! C’est
mon fils !
» Cette dame offrait la par­ » La pauvre femme se mit
ticularité d’être la veuve à hurler et M. Sandoz eut
VOUS
amuse d’un colonel et d’avoir
épousé un sergent! Son
second mari et son fils du
bien du mal à la réveiller.
Elle n’avait aucun sou­
venir de ce qu’elle avait
premier lit se trouvaient dit et personne n’osa en
tous deux au front. parler.
» Comme la fin de l’alerte » Quelque temps après,
ne semblait jamais devoir son fils fut porté disparu.
venir, M. Sandoz proposa » Si mes souvenirs sont
d’hypnotiser la dame exacts, ce n’est qu’après
créole «pour savoir quel­ la guerre que l’idée d’une
que chose». Elle était tombe pour un Soldat
consentante et M. Sandoz Inconnu fut lancée, je
l’endormit séance tenante, crois, par Léon Bailby
à la lueur de notre vieille dans un article qu’il écrivit
lampe à pétrole. pour Comœdia. Celle de
»— Combien de temps l’Arc de Triomphe est, à
durera l’alerte? demanda ma connaissance, la pre­
alors M. Sandoz. mière. Cet article fut donc
» — Deux nuits et un jour, écrit bien après la vision
répondit la créole lente­ de la^dame créole de la
ment. Je vois une maison rue Monsieur-le-Prince. »
détruite sur la rive droite
(exact: rue Geoffroy- On se souvient
Marie), une bombe dans le
de sa vie utérine
. bassin du Luxembourg
(exact bien que ce fût un
« un satellite obus), une autre sur l’École Quel est votre premier
des mines (exact, une pla­ souvenir? C’est un sou­
de Planète » que en fait foi sur la façade). venir qui se situe généra­
»— Aurons-nous la vic­ lement vers deux ans et
(M I N U T E ) toire? demanda alors M. demi et qui a frappé l’en­
Sandoz. fant, généralement un évé-
»— Oui. Et je vois l’Arc (suite page 16)

12 Les fa its m audits


N ous a v o n s d é c o u v e rt p o u r v o u s
un n o u v e a u p a r a d is v ie u x de 3 .0 0 0 a n s. V enez î

10 millions d'habitants, ceylanais, tamils, maures, européens Danseur Kandien aux processions de la Perahera

Fresques de SIGIRIYA, vieilles de 2000 ans De Ceylan, toute l'Asie à votre portée

U.T.A. est la seule compagnie aérienne


à avoir tout prévu, tout préparé pour votre séjour à Ceylan
Un jour Salomon le Grand, Salomon le généreux voulut offrir le plus somp­ grandioses, bancs de coraux, baignade...
tueux des joyaux à la Reine de Saba... Il le fit chercher à Ceylan, île de rubis, Demain, RATNAPURA, cité des pierres précieuses... et puis voici KANDY,
de saphirs, d’émeraudes et de turquoises, lumière précieuse, magie de la citadelle antique des rois Ceylanais... ou encore NEGOMBO, port de pêche...
l’ Océan Indien. et les temples, et les palais et les fresques. De jour en jour, Ceylan prendra
Ceylan l'éblouissante votre cœur.
Ile parée de mille beautés naturelles et frangée de plages d'or, terre comblée U.T.A. vous y emmène...
par les artistes du passé, pays des éléphants, patrie du thé le plus parfumé, Onze heures à peine séparent Colombo de Paris, quelques heures seule­
Ceylan éblouit qui vient à elle, même en passant. ment de Pnom-Penh, de Singapour, de Bangkok, de Bombay. Séjourner
Tout est simple : U.T.A. vous propose à travers l'île, des journées de décou­ à Ceylan, c'est réaliser un rêve merveilleux. Y passer, en route vers d’autres
vertes pour les yeux et pour le cœur. destinations avec les Jets DC 8 d’U.T.A., c'est vivre quelques heures éblouis­
Vous visiterez COLOMBO : le "Fort", c'est le centre de la ville... Pettah, c'est santes et souhaiter y revenir encore.
le quartier commercial populaire... à Déhiwela, les éléphants vous font la Il ne reste plus qu’à partir : Consultez votre Agence de voyages ou U.T.A.
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fondamentaux et qui sont ceux de tout homme qui pense et cherche à
donner un sens au monde où il vit.
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“ Étonnant livre! qui semble destiné à évacuer d’un coup les pires
tentations de l’intelligence, et où passe je ne sais quel terrible frém is­
sement, puisse-t-il opérer chez beaucoup la catharsis dont il peut être
un admirable instrum ent” JACQUES M A R ITA IN

1 vol. 256 p. 13 F

14 Les fa its m audits


îW*WH!H?m??3ï

EDITIONS

PLANETE

Collection
L ’EXPÉRIENCE INTÉRIEURE
(série Recherches)
P lanète poursuit
la publication des œ uvres de

PAUL TILLICH
le T eilhard de C hardin protestant
PARU

THÉOLOGIE DE LA CULTURE
L’exposé de la d octrine religieuse du célèbre théologien

A PARAITRE

Le nouvel être ou l'amour plus fort que la mort


Un recueil de serm ons prononcés aux États-U nis en tre 1949 et 1955

« Sa nouvelle définition de Dieu est si révolutionnaire


que des millions de non-croyants s aperçoivent soudain que,
dune certaine manière, ils ont la foi.» r é a l i t é s

Les faits m audits 15


nement sans importance
mais qui l’a étonné beau­
coup, peut-être même
effrayé.
On situait là l’éveil de la
mémoire jusqu’au jour où
l’on s’aperçut que, grâce
à une petite gymnastique
relativement simple, la plu­
part d’entre nous peuvent
repousser leurs souvenirs
beaucoup plus loin, en
général jusque vers l’âge
d’un an. Certaines per­
Pour votre femme, pour vos enfants, sonnes déclarent se sou­
Pour votre maison venir de leurs vies anté­
rieures et affirment que ce
Pour votre confort, pour vos bricolages que nous appelons ins­
tincts ou atavismes ne
vous devez acheter régulièrement sont, en vérité, que sou­
venirs accumulés dans des
vies passées.
Un psychiatre britannique,
le Dr Denis Kelsey, s’est
aperçu que, sous certaines
conditions, l’homme pou­
la p rem ière revue fém inine de bibliothèque vait repousser sa mémoire
au-delà même de sa nais­
La seule revue-livre classée, classable, sance, jusqu’en sa vie uté­
à conserver rine et parfois même jus­
qu’à l’instant précis de la
La seule revue qui traite à fond: conception. Enfin, sans
aucun doute possible pour
la décoration • la maison de campagne le Dr Kelsey, certains
le jardin • la cuisine sujets arrivent à se sou­
l’éducation des enfants venir de vies passées.
Sa première expérience
le bricolage • l’entretien • etc. fut d’entendre une jeune
UNE REVUE GÉANTE patiente sous hypnose lui
EN FORM AT DE BIBLIOTHÈQUE 6,50 F parler de la façon dont
sa mère lui donnait en vain

16 Les faits m audits


®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®
® ®
delà voiture de poche..
HOROSCOPES
En peinture trop de
et en sculpture, BABY 850 "coïncidences"
un art nouveau troublantes
est en train En 1968, il n’est plus permis de
douter. Les plus récentes dé­
de naître: VOICI couvertes de la psychologie, de
la psychanalyse, jointes à celles
SON MANIFESTE! en p assan t par la Cooper, de l’astrologie avancée, prouvent
la 1100, la 1100 Princess, la 1800, «qu’il y a quelque chose».
l’Austin Healey (3 000 et Sprite) Certes, seul un charlatan peut

LES ...à la voiture de luxe


oser vous prédire que vous
gagnerez au tiercé dimanche
prochain. Mais aujourd’hui,

NOUVEAUX bon nombre des plus grands


esprits de notre temps, les
plus sceptiques aussi, sont

REALISTES d’accord pour penser que les


astres marquent notre carac­
tère, nos réactions devant l’exis­
tence et par là-même les pé­
Pierre Restany riodes, heureuses ou difficiles,
qui jalonnent notre vie. André
critique d'art PRINCESS 4L Barbault a consacré 20 ans de
Vanden Plas, moteur Rolls-Royce
sa vie à l’étude de ces pro­
et chroniqueur blèmes. Auteur des ouvrages de

« su t
la collection « Le Zodiaque »
de Planète (800 000 exemplaires), il est à
juste titre considéré comme le
Production British M otor C orporation
chef de file de l’astrologie
moderne. Il est le premier à
40° au-dessus avoir maîtrisé les techniques de

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vice du plus grand nombre ses
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servées jusqu’alors à quelques
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Les fa its m audits 17


le sein, car elle n’avait pas retourné. Il ne pouvait
PLANETE HISTOIRE de lait. Interrogée à son
tour, la mère confirma
donc s’agir d’une forme de
transmission de pensée.
Vient de paraître que, en effet, dans l’espoir Continuant ses recherches,
d’avoir du lait, pendant les le Dr Kelsey obtint bientôt
trois premières semaines chez certains patients des
Maximilien Vax de la vie de sa fille, avant souvenirs remontant au-
de lui donner son biberon, delà de la naissance et
CONVERSATIONS elle lui avait chaque fois
donné le sein.
concernant de nombreux
et curieux détails de la vie
Un peu plus tard, avec un intra-utérine, par exemple
AVEC autre malade, le Dr Kelsey des souvenirs très vifs de
remonta jusqu’à sa nais­ relations sexuelles entre
BONAPARTE sance. Le patient, toujours
sous hypnose, raconta sa
parents, un cas de chute
grave de la mère — chute
naissance dans les moindres qui fut confirmée — et,
détails, comment sa tête souvent, des sensations de
était bien sortie mais com­ violentes secousses, lorsque
ment, ensuite, la sage- la mère était prise de
femme avait dû faire appel vomissements.
à un médecin Enfin, le Dr Kelsey décou­
— Pourquoi? demanda le vrit un beau jour que la
Dr Kelsey. cause profonde de l’état
Toujours sous hypnose, le d’un de ses malades ne se
patient répondit que c’était trouvait pas dans sa vie,
L ’Em pereur des Français parce que son bras gauche mais se situait dans une vie
aim ait parler se trouvait retourné et pris précédente dont il arriva à
et converser. sous une de ses jambes. se souvenir sous hypnose.
Ses contemporains Lorsqu’il fut éveillé, le Et, comme c’est si souvent
notèrent ses m ots patient se souvint parfai­ le cas en psychanalyse, le
et ses phrases. tement bien de ce qu’il simple fait de savoir la
M axim ilien Vox avait raconté, mais assura cause fut, pour le patient,
a dépouillé son médecin qu’il l’avait la guérison.
les M ém oires et ignoré jusqu’à ce jour. La Avez-vous des souvenirs
la correspondance
mère interrogée confirma de votre vie pré-natale ou
du temps.
Enfin un p ortrait
point par point les détails même de vos vies anté­
ressemblant de la naissance laborieuse rieures?
du « petit caporal » de son fils. Non seulement George Langelaan.
Le volum e relié toile et illustré elle ne lui en avait jamais
19.80 F parlé, mais elle ignorait le
à suivre
détail concernant le bras

18 Les faits maudits


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O LIVETTI-PUBLICITÉ. 91. •lie du F aubourg S t-H o n o ré - Paris (8’")
Marguerite Bordet
un dialogue avec l’invisible
R a y m o n d de B e cke r

Dans l'a d m ira tio n e t sous l'in flu e n c e de Ju ng


D ans l’atelier de la rue G eorg es-Pittard où M arguerite B ordet
sculpte et peint depuis quinze ans, on est accueilli du haut de
la loggia par un ange g ra n d e u r natu re qui, pareil à l’Ange de
la Visitation, dresse vers le ciel sa main fine et diaphane. Au
m ur de l’étage inférieur se balance un autre ange, joufflu,
souriant et polychrom e. D ans plusieurs des œ uvres du peintre
se distinguent aussi des personnages aériens, privés d ’ailes, il
est vrai, mais l’on sait q u ’il y eut un tem ps où l’on re p ré ­
sentait les anges sans ces accessoires bruissants dont, plus
tard, on les dota.
T a n t de présences angéliques intriguent. J ’ai de m a nd é p o u r ­
quoi à M argu erite Bordet:
— L’ange, c ’est celui qui p re n d par la main, répondit-elle non
sans pudeur. Celui qui fait franchir la porte infranchissable.
Celui qui sert d ’interm édiaire avec l’invisible détruit la fai­
blesse et ren d invincible. Je l’ai ressenti c o m m e une présence
et une chaleur au côté droit. C ette présence, cette chaleur, je
l’ai appelée «ang e» . C o m m en t croire d ’ailleurs que ce que
décrivirent tan t de grands esprits serait privé d ’existence?
D epuis m a re n c o n tre avec l’ange, en 1949, je n’ai cessé d ’en
conserver la nostalgie. La re nc on tre de M arguerite B ordet
avec l’ange est datée et localisée. Elle advint à Florence, à San

L ’IN V ISIB LE
L'art fa n tastiq u e de tous les tem ps
Miniato, puis devant les Anges musiciens de de cette solitude, la tranquille originalité
Piero délia Francesca. Au contraire de du futur se cherchait. Chose curieuse,
Claûdel derrière son pilier de Notre-Dame, c’étaient les dieux que, dès cette époque, elle
elle ne tira pas de cette vision une quel­ entendait représenter. Pourquoi un enfant en
conque adhésion au catholicisme; c’est là arrive-t-il à préférer Apollon, Junon, Minerve
néanmoins que se produisirent son ouverture ou Vénus à ses parents, à Jeanne d’Arc ou
à la vie spirituelle et le grand choc» qui lui Napoléon, à Marlon Brando ou Rita
permit de transformer sa peinture d’un métier Hayworth? Mystère que la psychanalyse ne
en un art. résout pas car la réduction des dieux aux
images parentales ne dit jamais pourquoi
Son a rt est une auto-analyse celles-ci se projettent tantôt à ras de sol
Je voudrais préciser que Marguerite Bordet et tantôt dans le ciel. Son père était libre-
ne cultive pas une originalité artificielle. Ses penseur et lui refusa toute éducation reli­
apparences sont celles d’une mère tranquille, gieuse, au nom de cet argument respectable:
éblouie un peu par le miracle de la vie. Si, adulte, elle pourra mieux choisir. Cette âme
chez elle, il y eut aventure, c’est au-dedans, naturellement mystique se trouva longtemps
non au-dehors, et par une lente maturation privée ainsi de tout itinéraire vers l’issue
qui finit par la saisir tout entière. Que son qu’elle convoitait. Un jour, pourtant, elle crut
art n’ait point explosé à vingt ans, elle m’en recevoir un avertissement.
dit la raison :
- Mon œuvre appartient à la deuxième La jo n ctio n de l'om b re e t de la lum iàre
partie de ma vie. Dans la première, j’ai D ’être parvenue à prier lui vint aussi la possi­
accompli mes devoirs familiaux et sociaux. bilité de peindre. Non point au sens artisanal,
Dans la seconde, je me libère. qui ne lui avait jamais manqué. Il existe une
Cette symétrie est presque trop belle, trop période de son œuvre (la première) dont la
conforme aussi aux vues de C.G. Jung, dont perfection formelle demeure muette et close
Marguerite Bordet avoue avoir lu tous les sur elle-même mais témoigne d’une maîtrise
ouvrages traduits en français. Pourquoi Jung du dessin et d’une connaissance de l’ana-
plutôt que Freud? Par affinité élective sans tomie féminine évoquant Maillol ou Rodin.
doute, mais aussi, dit-elle, en raison de l’in­ C’est l’époque aussi où elle se livre à toutes
compréhension freudienne à l’égard de l’art. sortes de travaux dans la glaise, moule des
- Avez-vous suivi une analyse? figurines plus proches de l’Inde que d’Athènes.
- Non, je n’en ai jamais éprouvé le besoin. Car l’art de Marguerite Bordet est un art
Le Dr Roland Cahen (qui dirige en France essentiellement féminin, tout en rondeurs et
les traductions de Jung) m’a dit: «Votre art en courbes et dont les figures masculines sont
est une auto-analyse. » singulièrement absentes, sinon sous la forme
Marguerite Bordet s’est donc proposé de du« Vieux Sage» intemporel, d’anges ambigus
franchir une à une les marches de l’exis­ ou de visages androgyniques.
tence, de n’en sauter aucune. Pourtant, petite Après le choc de Florence, ces perfections
fille, elle se passionnait déjà pour le dessin. académiques s’éloignent, une libération se
Elle ne participait pas aux jeux des enfants de produit. Cette libération n’advint pas sans
son âge. S’amuser ne l’amusait pas. Au secret luttes: des toiles étranges, parfois boulever-

LA GRANDE VILLE

22 Marguerite Bordet
santés, p résen tent des person nages en proie à
des fils arach néen s qui les em p riso nn ent. Ces
toiles sont de tonalités noires, b runes ou
jaun âtres, rappelant ainsi ce qui se passe dans
les prem iers rêves d ’une analyse. Mais, après
q u ’e urent été rom pus ces filets, surgissent
d ’éton nants contrastes, tels que ceux de la
toile intitulée l ’A n g e et la Bête. C ette co n fro n ­
tation des contraires, cette jo n c tio n tranquille
et insolite de l’O m b re et de la Lumière
co rresp o n d e n t au th è m e de l’intégration de
l’O m bre propo sé par Jung et constituent la
prem ière étape de ce q u ’il appelle le p r o ­
cessus d ’individuation. C ette œ u vre est, à
mon avis, u ne des plus accom plies et des plus
signifiantes du peintre. Une poésie étrange
s’en dégage, née précisém ent de l’équilibre
des contraires car, à nul m o m en t, l’enfer de
M argu erite B o rd e t ne risque de subm erger
son ciel. Il s’y accouple, les figures d ’om bre
et de lumière finissant p a r se fondre dans
une figure centrale qui les c o m p re n d toutes
et n’est plus q u ’hum aine.

U ne aven tu re ju n g ien n e
M arguerite B ordet a ten té p o u rta n t d ’aller
plus loin que cette intégration de l’om bre. Un
petit tableau m ’avait frappé: d ’én orm es
visages y surgissent du sol tels des gisants
tandis que s’affairent a u to u r d ’eux de petits
êtres sautillants. Il ne s’y trouve plus rien de
florentin mais quelque chose de b ro u s­
sailleux, de fauve et de sauvage. Elle m ’ex­
plique. C ’était, si l’on peut dire, la dim ension
ancestrale de son œ uvre. C a r M arguerite
Bordet, née à Paris, n ’en a pas moins été
m arq u é e p a r le m on de austère et dén u d é de
l’A uvergne, où ses grands-parents v écurent
dans une solitude laborieuse que la messe du
d im anche était seule à troubler. Ces ancêtres
sont en elle; elle les éc o ute, les appelle,
e nten d les faire dégo rger de ce q u ’ils refou-

LE VISAGE VERT

24 M arguerite Bordet
lèrent. Mais cette dim ension ancestrale ne
semble avoir été p o u r elle q u ’introd uction à
une dimension cosmique. D ’où un e série n o u ­
velle de toiles en lesquelles ne cessent de
s’affirmer en contraste des perso nn ag es divins
ou m ythiques, gigantesques, projetés de
m anière a n th ro p o m o rp h iq u e , et les petits
êtres que nous d e m eurons.
Cet effort p o u r su rm o n te r les frontières et
faire se fondre l’h o m m e et le C osm os a-t-il
abouti? Je n ’oserais le p ré te n d re , cette
période revêtant souvent des aspects baroqu es
et e m p ru n ta n t plus à l’allégorie q u ’au sym­
bole. Parfois, il est vrai, on dirait que la
peinture de cette m ère de famille bien sage
est en train de se faire pro p h é tiq u e . Le feu
s’y allume. Feu en tre les seins de D am e
N atu re, feu dans le ciel, feu parto ut.
Certes, cette vision du « N o u v e a u » M o n d e —
Si cro ulant par ailleurs — évoque la Q u a ­
trièm e Dim ension d ’un B irkhaüser plus
apaisé, moins apocalyptique, moins voyant
aussi peut-être. P ourtant, une toile appelée le
Lac tém oigne de ce q u ’en M arguerite Bordet
le Soi a fait son apparition et ne lui laissera
guère de répit ju s q u ’à ce q u ’elle ait d éco uv ert
sa plus profon de vérité. En fait, ce Lac re p ré ­
sente un œil gigantesque vers lequel se dirigent
de frêles silhouettes: l’artiste et le m o nde s’y
tro u v e n t placés sous l’im pitoyable regard
s c ru ta te u r qui ne cesse de m ettre à nu
hom m es et civilisations. Sous ce regard, il
est inévitable que seul l’au th e n tiq u e puisse
un jo u r subsister: l’art de M arguerite Bordet
tém oigne des étapes, des libérations et des
résistances pro p re s à un processus d ’indivi-
duation qui n ’en est q u ’à ses débuts et q u ’a
décrit j u s q u ’en son te rm e le Vieux Sage de
Zürich.
R a ym o nd de Becker.

L E VIEIL ARBRE
(détail)

26 M arguerite Bordet
PLANETE
PENSE EN AVANT AVEC..

NON
aux militaires
et aux technocrates
Nous sommes allés de l’avam
sans savoir ce que nous faisions.
”1

La démocratie est menacée


par le pouvoir scientifique.

ilistins.
Lorsqu’un savant exprime le désir de voir la science sortir
d’un cercle d’initiés pour être mise à la portée de tous, le
fait est assez rare pour mériter d’être souligné.
Au cours d’une récente interview accordée à la revue Science
and Technology, et dont nous publions l’essentiel, le professeur
Barry Commoner, un éminent biologiste américain, précise
sa position sur les différents problèmes posés par les progrès
rapides et parfois inquiétants de notre civilisation.
La complexité toujours croissante des questions scientifiques
incite les savants à opter pour des spécialisations de plus en
plus rigoureuses et à former des clans qui s’éloignent chaque
jour un peu plus du corps de la société. Le danger de voir les
gouvernements des pays démocratiques s’effacer devant les
décisions des technologues est l’une des pierres d’achop­
pement de notre civilisation.
Le professeur Commoner, profondément conscient du déca­
lage existant entre les technologues et les masses, met ses
confrères en garde contre les conséquences d’un tel état de
faits. Le dédain des savants pour les disciplines philoso­
phiques fondamentales, la confiance excessive des spécialistes
dans les rapports des commissions d’experts et leur parti pris
de secret qui maintient l’opinion publique dans l’ignorance
sont autant de lacunes à l’échelle universelle.
Président du Service de botanique et directeur du Centre
de biologie des systèmes naturels à la Washington University
(à Saint-Louis), le professeur Commoner, dont les travaux ont
été couronnés par de nombreuses distinctions officielles,
estime que le savant doit être stimulé dans son travail non
seulement par son intérêt pour la vérité sur la nature et
l’homme, mais également par son engagement dans les
problèmes sociaux. En tant que biologiste, le professeur
Commoner manifeste un vif intérêt pour les interactions de la
science et de la société et met l’accent sur le problème des
retombées radio-actives et de la pollution du milieu ambiant.
L’opinion publique, comme le souligne le professeur
Commoner, doit être informée de toutes les conséquences
possibles des expériences scientifiques. Confier à des techno­
crates le soin de décider seuls de l’avenir du monde serait,
dans tous les cas, une dangereuse erreur.
Cet entretien a été réalisé et publié par la grande revue
américaine Science and Technology. Nous le reproduisons avec
son aimable accord.

32 Barry Commoner
Le pouvoir aux savants? Non
Q D Vous avez souvent parlé de l’intégrité de (sauf s’il travaille d ire c te m e n t p o u r la Défense
la science. Quel sens donnez-vous à ce m ot nationale), c’est que le go uv e rn e m en t est,
« intégrité»? selon tou te apparence, en train de sto c k e r
R □ Q uand je dis « intégrité», je songe à la des m icrobes dans le but de c ré er des épi­
fois à la structu re interne de la science et aux démies artificielles. Parce q u ’ils sont cons­
pro cédés auxquels elle a recours. La science cients des faits qui p euvent am e n e r la société
en ta n t q u ’entreprise agit co m m e un facteur à transform er la nature, les savants ont le
évolutif et influence le c o m p o rte m e n t du devoir de tenir le g o u v ern e m e n t et l’opinion
savant en tant q u ’individu. N ous c o m m e n ­ publique au c o u ra n t des effets probables
çons à percevo ir une crise dans la vision d ’une guerre bactériologique. En ce qui me
qu’on avait de la science, vision selon concerne, je pense q u ’il n’existe pas de
laquelle elle pouvait atteind re la vérité. moyen de prédire les conséqu en ces d ’une
L’intégrité de la science se désagrège sous les épidémie artificielle sans faire de test à
pressions politiques et sociales. A mon avis, grande échelle. A ucun h om m e de b o n n e foi
les savants ne sont ni plus ni moins honnêtes ne p o u rra p ré te n d re q u ’en faisant des expé­
que les autres individus. L a ré putation riences de laboratoire sur des animaux ou
méritée de la science en ta n t que moyen m êm e sur des êtres humains, il est possible
d ’a c c é d er à la vérité est venue de ce que d’ob ten ir des informations suffisantes pour
nous avons com m is nos erreurs en public. prédire un p h é n o m è n e aussi com plexe q u ’une
Nous som m es obligés de publier, de divulguer épidémie. N ous ne co m pre no ns pas très bien
le détail de nos déco uvertes et d ’exprim er les épidémies naturelles et nous c om p ren on s
nos idées au g rand jour. L a notion de vérité encore moins bien les épidém ies artificielles.
ne pren d tou te sa valeur que lorsque d ’autres
savants rectifient, modifient et ajou tent des
données nouvelles à ce q u ’un savant p arti­ Q D S i ces problèm es sont trop complexes
culier a dit. pour les savants, c o m m e n t l’ho m m e de la rue
pourrait-il avoir une opinion sur ces qu es­
tions?
Q D Pouvez-vous nous d o n n e r un exem ple de R □ Je suis convaincu q u ’il est possible de
cette crise que vous pressentez dans le m onde traiter les questions fondam entales par des
scientifique? moyens d ’inform ation accessibles au grand
R □ Il me semble que les savants ont eu tort public, car il me semble que c’est le grand
d’a c c e p ter les conditions de secret qui ont public qui doit ém e ttre les ju ge m e n ts de
cours a u jo u rd ’hui — je pense en particulier valeur nécessaires p o u r les résoudre. C ’est
au secret militaire. Prenons par exem ple la ce à quoi s’emploie c haque jo u r ce que nous
question de la guerre bactériologique. A ce appelons le « M o u v e m e n t p o u r l’inform a­
sujet, tout ce que peut savoir un biologiste tion». N o tre p ro p re groupe de Saint-Louis,

Pensez en avant avec 33


le « Comité pour l’information sur le milieu Q □ Le public est-il correctement informé du
ambiant» est, je le suppose, un organisme problème de la pollution de l’atmosphère?
pionnier en la matière. Il existe aux États- R □ Un premier pas a été fait. A Saint-Louis,
Unis une douzaine de groupes similaires on s’occupe d’éduquer très énergiquement
composés de savants. l’homme de la rue sur le problème des
Je pense, par exemple, que le vote relatif à retombées radio-actives. Le « Mouvement
l’interdiction des essais nucléaires a proba­ pour l’information » se développe dans tous le
blement été influencé en grande partie par pays. Des savants de plus en plus nombreux
cette éducation des masses entreprise par les participent à l’éducation du public parce
savants. Avant le débat au Sénat, de nom­ qu’ils se sentent de plus en plus coupables
breuses personnes s’étaient inquiétées de des conséquences de leurs expériences qui
savoir si le Sénat pourrait être amené à rati­ risquent de polluer le milieu ambiant. Je crois
fier le projet, et, à la surprise générale, envi­ que nous nous dirigeons vers une crise écolo­
ron 80 sénateurs votèrent favorablement. On gique1 - qui ne pourra être résolue que si
m’a dit à Washington que durant le débat les l’opinion publique est suffisamment informée
sénateurs avaient reçu de nombreuses lettres pour mesurer le danger et être prête à encou­
de mères de famille qui demandaient l’arrêt rager les contre-mesures qui s’imposent.
des retombées radio-actives. Mais, ce qui
impressionna le plus fortement les sénateurs,
ce fut que les signataires de ces lettres Q □ Cependant, au-delà de tout cela, nous
savaient orthographier le «strontium 90» et connaissons de mieux en mieux les processus
connaissaient parfaitement les faits. Il me de la reproduction et nous nous trouvons de
semble que c’était là le résultat de la cam­ ce fait en présence de problèmes génétiques?
pagne éducative menée par certains savants. R □ Oui. Cette question devient très impor­
Si nous croyons en la démocratie jefferso- tante et je m’y intéresse particulièrement.
nienne et si nous pensons que les décisions Je vais par conséquent vous parler de moi-
doivent être prises par une masse électorale même. Je me trouve dans une position mino­
bien informée, nous n’avons pas d’autre choix ritaire en raison de mon attitude critique à
que de faire en sorte que cette masse élec­ l’égard du «code génétique». L’attitude la
torale soit informée. Je crois que si nous plus répandue, particulièrement chez les
refusons d’admettre que le public doit com­ biologistes moléculaires, est celle qui consiste
prendre les nombreux problèmes techniques à dire que nous avons maintenant compris
posés par notre civilisation, nous devrons en les bases chimiques de l’hérédité et que nous
effet renoncer à la démocratie face à la pres­ pouvons par conséquent contrôler la vie. Je
sion de l’évolution technique. Je pense qu’il pense que cette attitude reflète, sous une
y a là un danger sérieux. En l’absence d’une forme moderne, le complexe prométhéen ou
information adéquate et compréhensible, les faustien qui a toujours troublé les savants — le
gens seront enclins à dire: «Laissons cela désir humain d’utiliser ce que l’on sait pour
aux professionnels. » Mais je ne crois pas que accroître sa puissance. Il est facile de
nous ayons le droit de risquer l’avenir du s’abuser soi-même et de penser que si l’on est
monde en nous fiant simplement à la sagesse intelligent, on est également puissant. Peut-
morale de quelques technologues. être trop peu de biologistes moléculaires

34 Barry Commoner
ont-ils lu Goethe qui se sert de Faust pour fluidité. Mais ce qui est fantastique, c’est
nous mettre en garde contre les consé­ que si l’on exprime cette idée en présence
quences de cette illusion. d’un groupe de biologistes moléculaires, on
risque d’être accusé de vitalisme2. En d’autres
termes, dès le moment où l’on nie qu’il soit
Q □ Voulez-vous dire que la possibilité d’agir possible de comprendre un système complexe
sur la matière biologique n’est pas vraiment en analysant simplement ses parties isolées,
à notre portée? beaucoup de personnes pensent que l’on
R □ C’est cela. Je ne suis pas d’accord avec sous-entend qu’une entité immatérielle quel­
le point de vue généralement admis selon conque est évoquée. C’est naturellement un
lequel l’hérédité - en tant que processus énorme non-sens, qui révèle une sérieuse
biologique — serait une simple manifestation insuffisance théorique chez les biologistes
de la chimie spéciale d’une seule substance, d’aujourd’hui, lesquels, à mon avis, sont
l’A.D.N. Je ne crois pas non plus que l’héré­ maintenant engagés dans un conflit non
dité biologique et la véritable nature de la vie résolu opposant deux manières d’analyser un
puissent être contrôlées grâce à une manipu­ système réel: l’atomisme et l’holism e3.
lation de la chimie de l’A.D .N . Je crois plutôt Depuis les Grecs, la science occidentale a
que l’hérédité est une propriété inhérente à été basée sur le précepte fondamental de
un système complexe multi-moléculaire qui l’atomisme - qui préconise l’analyse d’un
n’existe - et ne peut exister - nulle part système complexe par la dissociation et la
ailleurs que dans la cellule vivante intacte. description des propriétés de ses parties
L’A.D.N. est seulement l’une des substances séparées. Cela a donné de merveilleux résul­
qui y participent et il est hors de question de tats dont l’exemple type est naturellement
contrôler plus que les aspects mineurs de la la physique atomique, dont le succès a incité
vie grâce aux effets du seul A.D.N. à penser que l’atomisme finirait par expliquer
tous les aspects de la nature.
Pourtant, le fait intéressant est que la phy­
Q D C’est une chose très rassurante. Mais sique atomique pourrait bien se révéler être
pourquoi votre opinion est-elle minoritaire? un cas spécial dont la complexité intrinsèque,
R □ Je considère la cellule vivante comme un qui appelle une étude holistique, serait moins
système complexe par inhérence, dans la importante que dans d’autres domaines de la
mesure où ses propriétés dépendent de l’in­ nature. Je crois que tel est le cas si, dans
teraction d’une multitude de parties. La la hiérarchie des sciences, nous nous élevons
cellule vivante, en tant que tout, possède de la physique atomique aux systèmes biolo­
des propriétés qui ne sont jamais révélées giques, dans lesquels la complexité intrin-
par l’analyse de ses parties séparées, et ce
sont les interactions de ces parties qui 1. Depuis plusieurs années déjà de nombreux savants ont souligné
donnent à la cellule sa qualité unique — qui que les retom bées radio-actives risquaient de modifier les rapports
existant entre l’homme et son milieu naturel.
la font vivre. Cette idée me semble très nette. Z L a théorie vitaliste sous-entend que les propriétés uniques de la
vie sont dues à la présence d ’une force im m atérielle vitale dans tous
C’est une idée qui est bien connue des phy­ les corps vivants.
siciens, par exemple, parce qu’ils s’inté­ 3. L’holisme (du grec H olos: entier) est un système d ’analyse qui consi­
dère les propriétés du tout com me particulières et indépendantes des
ressent à la superconductivité et à la super­ propriétés de ses constituants.

Pensez en avant avec 35


sèque domine. En outre cela peut être éga­ catrice qui contrôle seule l’hérédité et la
lement vrai des sciences qui se trouvent à spécificité biologique — est souvent appelée
un « niveau inférieur » à celui de la physique le «dogme central». A l’origine, ce terme a
atomique. été employé par Francis Crick5 en manière
De récentes discussions sur la structure du de plaisanterie, dit-on. Cependant, il est
noyau atomique laissent supposer que le significatif qu’il ait fait école et continue
noyau, tout comme la cellule, pourrait être d’apparaître dans toutes sortes d’articles
lui aussi un système holistique. Selon la sérieux. Pour ma part, il me semble qu’une
théorie du « circuit fermé » 4 du noyau ato­ discipline scientifique qui tolère le terme de
mique, les particules subatomiques n’ont en dogme dans ses discussions a sérieusement
réalité aucune existence indépendante à l’in­ besoin d’une éducation philosophique. Le
térieur du noyau — les propriétés de chaque vieux problème de la relation entre les
particule subatomique sont, pour ainsi dire, parties et le tout est à l’origine d’une crise
partagées par de nombreuses autres parti­ non résolue de la biologie moderne. Il est
cules de sorte que le noyau, en tant que tout, urgent de faire face aux problèmes holis­
possède des propriétés uniques qui ne tiques. Je pense que cela est nécessaire pour
peuvent pas être considérées comme les pro­ un grand nombre de sciences. Il nous faudra
priétés de ses parties. Je crois que cette rela­ peut-être attendre encore 300 ans avant de
tion entre les particules subatomiques et le pouvoir les comprendre effectivement, mais
noyau est analogue aux relations qui existent le fait de les ignorer entraverait immanqua­
entre les molécules et la cellule. Il est inté­ blement l’étude de la génétique moléculaire
ressant de noter que, dans la nature, la et celle de la pollution du milieu ambiant.
complexité holistique pourrait bien être la Les difficultés croissantes relatives à ce
règle et la simplicité atomistique l’exception. dernier problème reflètent l’échec de l’ato-
Ce cas exceptionnel ayant été le premier misme en tant que moyen de comprendre les
étudié par les savants occidentaux, un grand systèmes biologiques naturels. Un éco­
nombre d’entre eux ont été amenés à croire système, tel qu’une simple cellule, est un
que toute la science devait être atomistique. système intrinsèquement complexe qui ne
Ils ont essayé d’étendre à la biologie, à la peut être compris que si on le considère
psychologie et même aux sciences sociales comme un tout.
les procédés qui s’étaient révélés satisfaisants Dans une certaine mesure, tout cela concerne
pour la physique atomique. également le problème de la spécialisation.
Un ingénieur qui fabrique un réacteur s’in­
quiète des moyens d’expulser l’énergie et se
Q □ Voulez-vous dire que notre point de vue soucie fort peu des effets de son invention sur
philosophique actuel devrait être réexaminé? le milieu ambiant — cela concerne une autre
R □ Absolument. L’une des plus grandes fai­ puissance. Je pense que nous devrions aban­
blesses de la biologie moléculaire moderne donner ce type de spécialisation, particuliè­
est son philistinisme - son manque d’intérêt rement dans le cas des ingénieurs. Nous
pour la philosophie fondamentale. L’idée de sommes allés de l’avant sans savoir ce que
base des généticiens moléculaires — selon nous faisions. Nous avons maintenant atteint
laquelle l’A.D.N . est une molécule autodupli­ le point où la biologie du milieu ambiant

36 Barry Commoner
devient une entrave scientifique à notre les ceintures de Van Allen ne dureraient
développement technologique. Il est de plus pas plus de quelques semaines. L’explosion
en plus important que les ingénieurs aient eut lieu et l’on découvrit — plus tard — que,
certaines notions d’écologie, qu’ils possèdent dans certaines parties des ceintures, les effets
une connaissance plus complète des rapports persisteraient au moins pendant trente ans.
qui unissent l’être vivant et son milieu. Dans des situations aussi complexes que
Si nous stockons des armes bactériologiques celle-ci, il est impossible de s’en remettre
et si, comme cela est apparemment le cas, à un petit groupe - fût-il composé d’experts -
nous n’expérimentons pas ces armes sur une pour obtenir toutes les informations néces­
large échelle, nous n’avons aucun moyen de saires et pour étudier toutes les données du
prévoir leurs effets. Nous ne savons pas problème. Il faut s’en remettre ouvertement à
même si elles seront efficaces contre l’ennemi l’ensemble des savants — ce qui est le
ou si elles finiront par détruire toute la contraire du parti pris de secret.
population de la Terre. Je pense que cette
situation est inconcevable et que chaque
citoyen devrait en être informé. Q □ Quand vous parlez des 300 années néces­
saires à la résolution de ces problèmes,
êtes-vous optimiste ou pessimiste?
Q □ Ainsi le parti pris de secret est l’un des R □ Je suis toujours optimiste. Voici trois ou
aspects de l’évolution de la science qui vous quatre ans, lorsque j’ai commencé à publier
semble néfaste? mes critiques de la méthode atomistique
R □ Exactement. Une erreur commise en appliquée à la génétique moléculaire, seules
secret ne peut pas être corrigée. Si les des preuves infimes pouvaient étayer mon
sciences atteignent à la vérité, ce n’est pas point de vue. Je pense que ces preuves
grâce à la justesse des faits qui nous étaient très puissantes, mais qu’elles étaient
amènent à nos conclusions, mais c’est parce aussi très peu nombreuses. Depuis ces deux
que nous commettons nos erreurs en public. dernières années, je puis dire que les preuves
Le projet Starfish6 nous fournit un excellent propres à consolider ma position se sont
exemple. En 1962, le gouvernement des multipliées de manière très appréciable. Tout
États-Unis a proposé l’explosion test d’une cela me donne le sentiment que la nature est
arme nucléaire à haute altitude, afin d’en de mon côté, c’est-à-dire du bon côté.
déterminer les effets sur les communications O Science and Technology et Planète.
radio. Bien que le projet fût tenu secret, Traduction de Afarie-Raymonde Delorme.
des informations filtrèrent. Les astronomes 4. C ette théorie s’applique à un phénom ène de réactions en chaîne des
s’opposèrent au projet en faisant remarquer particules subatomiques selon un processus de circuit fermé. Les par­
ticules se modifient réciproquem ent par éclatem ent, assurant une sorte
que l’explosion risquait de faire pénétrer d ’autarcie au noyau qui représente un système com plet.
5. Prix N obel de m édecine et de physiologie en 1952, Francis Harry
des particules de haute énergie dans les Compton Crick a isolé et déterm iné la structure des acides de l’héré­
ceintures de Van A llen 7 et d’altérer pour dité. I) est considéré com m e l’inventeur d u code génétique. Né le
10 juin 1916 à N ortham pton (A ngleterre), Francis C rick a enseigné
longtemps les propriétés naturelles déjà mal à H arvard, C am bridge et à l’institut Rockefeller.
6. Une bom be de 1,4 mégatonne d'hydrogène a explosé à 250 miles au-
connues de ces ceintures. Un comité d’experts dessus de Johnson Island, dans le Pacifique, le 9 juillet 1962.
réuni en grand secret fit savoir au gouver­ 7. Ceintures de rayonnem ent situées dans le cham p magnétique
terrestre et composées en fait d e plusieurs couches distinctes conte*
nement que les effets de l’expérience sur nant des particules chargées de haute énergie (protons, électrons).

Pensez en avant avec 37


au monde sec
ou la vision de Charles Fourier
Fourier revit
D o m in iq u e A rle t

Le retour d'un grand rom antique


Karl Marx le blâme. André Breton l’exalte. Marx dit: «Le

NON socialisme et le communisme critico-utopiques ont une impor­


tance décroissante à mesure que l’importance du mouvement
historique va grandissant. A mesure que la lutte des classes
s’engage et dessine ses lignes de bataille, cet effort de
au ca lcul froid
l’imagination pour s’élever au-dessus de cette lutte et pour
l’enrayer est pratiquement plus stérile et théoriquement
au sens moins justifié.» Et Breton. «Fourier, tranchant sur la gri­
de l'histoire saille des idées et des aspirations d’aujourd’hui, la lumière
filtrant la soif de mieux-être et la maintenant à l’abri de tout
ce qui pourrait la rendre moins pure, quand bien même - et
à la r é v o l u t i o n c ’est le cas - je tiendrais pour avéré que l’amélioration du
tronquée sort humain ne s’opère que très lentement par à-coups au prix
de revendications terre à terre et de froids calculs, le vrai
aux sociétés levier n’en demeure pas moins la voyance irraisonnée à
l’acheminement vers un futur édénique. »
masochistes Un siècle environ après la condamnation émise dans le Mani­
feste du p a rti communiste, la réhabilitation surréaliste fait sortir
Charles Fourier des limbes où il errait et d’où il émerge enfin.
La première édition complète de son œuvre, écrite dans la
première moitié du xixe siècle, est enfin entreprise en cette
deuxième moitié du xx' siècle. Ces phénomènes de résur-

Pages précédentes:
Projet de phalanstère.
Portrait de Charles Fourier.
Documents Bibliothèque nationale. Photos Dorka.
Les personnages extraordinaires
rection littéraire sont toujours des évé­ dossier — ou bien leur paraît-il implaidable?
nem ents im portants. C ’est q u ’il y a e rre u r de « c o m p é te n c e » , au
D u vivant m êm e de Charles F ourier, Sten­ sens judiciaire du term e. On ne juge pas un
dhal l’appelait un « r ê v e u r sublime» et dessin d ’enfant au nom des lois de la p e r ­
Flaubert un «caissier en délire». Le conflit spective, ni le jazz d ’après l’art de la fugue,
était en germe. Il a couvé longtemps. La ni Claudel sur la m étriqu e des alexandrins.
r ed éco uv erte de R im baud, celle du marquis A quel titre Fo urier peut-il pre n d re place
de Sade, celle de N erval ou de C hoderlos dans notre culture? Quelle intuition obscure
de Laclos ja lo n n è re n t des m utations de la guide vers lui A n dré Breton ou tels univer­
sensibilité. Q ue signifie le re to u r de Charles sitaires? C ’est là le vrai problèm e.
Fourier?
D ans les pages historiques du Petit Larousse, La plus im p o rtan te invention
il gisait sous une to m be austère et honorable. depuis l'existence du genre hum ain
On l’y qualifie de « philosophe et sociologue ». Charles Fou rier était un m odeste commis-
Mais il est impossible que cette définition ne voyageur provincial qui, en cette fin agitée du
soit pas changée m aintenant que l’on vient de xviir siècle, se p renait p o u r un p oète: il
sortir l’œ uv re des poussières de la Biblio­ publiait des vers de mirliton dans une revue
thèq ue nationale ou des A rchives nationales. lyonnaise, parcourait l’E u ro p e et la F rance
On lit quelques pages, on feuillette... si on est p o u r affaires, regardait le m o n d e co m m e il
A n dré Breton, on écrit un e ode. Mais si on allait. Et le m o n d e allait fort mal. La petite
n ’est pas A n dré Breton? On ne c o m p re n d pas vie de Charles Fourier, co m m e celle de tant
bien. La Théorie des quatre mouvements et des de ses contem po rains, fut plus ou moins
destinées générales ou le Nouveau M onde indus­ agitée par la te m p ê te révolutionnaire. Les
triel et sociétaire plonge le lecteur dans un détails biographiques sont superflus. Q u ’on
m o n d e p aran o ïa q u e , où l’onirisme atteint au imagine seulem ent des soucis m enus derrière
cosmique, où la logique im placable du délire des livres de com ptes, des visions rapetissées
n’oublie au cu n détail. de faits historiques grandioses, des imagi­
Mais l’on sait d ’autre part que le fouriérisme nations larvées de Rastignac timide. Un p e r­
a largem ent contribué à la révolution sociale sonnage balzacien.
dont les épisodes se sont jou és to ut au long En 1799, Fo u rier a 27 ans, il est célibataire
du xixc siècle et se poursuivent en core, que et le restera toujours, c ’est l’illumination: il
les coopératives en sont nées, que la « C o m ­ d écou vre bru sq u e m e n t « l’unité universelle»
m un a uté des saints des derniers jou rs» (les et il va con sac re r sa vie à l’exposer à ses
M orm ons) s’inspira du système, que les p h a ­ c ontem porains. Le prem ier manifeste, c’est la
lanstères furent créés un peu p a rto u t et que Théorie des quatre mouvements et des destinées
certains m o dernes «fam ilistères» en des­ générales. Q u ’u n e d écouv erte, de quelque
cendent plus ou moins d irectem ent. C o m m e ordre q u ’elle soit, provienne d ’un e illumi­
si Sarcelles se présentait inspirée p a r le nation soudaine et totale, elle n ’en est nulle­
facteur Cheval... D ’un côté le rêve. D e m ent déconsid érée p o u r au tant: il semble au
l’autre l’action. Il y a solution de continuité. contraire q u ’à ces m om ents-là l’esprit hum ain
Les m odernes défenseurs de F o u rier sem blent travaille enfin, non plus à 3 ou 4 % de ses
n ’avoir jeté q u ’un regard distrait sur le possibilités, com m e d ’hab itud e, mais à plein

La vision de Charles Fourier


ren dem en t. La raison parfois tient les rênes Dieu le père. Ce qui est ici le cas de Fourier.
de l’attelage em ballé — on a A rchim ède, Mais ce p rem ier diagnostic n ’expliquerait ni
D escartes ou N e w ton — parfois les lâche. l’audience q u ’eut Fou rier de son vivant, ni les
F o u rie r proclam e: « D a n s le cours de cette destinées du fouriérisme, ni les tentatives
lecture, on devra co nsidérer que l’invention actuelles de re d o n n e r à F o u rie r une place
a n n o n c é e étant plus im p o rta n te à elle seule im po rtante dans la littérature française. Il
que tous les travaux scientifiques faits depuis faut te n te r une traversée des apparences. Et
l’existence du genre hum ain, un seul débat d ’abo rd essayer de c o m p re n d re cette « th é o ­
doit o c c u p e r dès à présent les civilisés: c ’est rie des qu atre m ouvem ents». A n dré Breton a
de s’assurer si j ’ai véritab lem ent dé c o uve rt la fort raison de dire que Fou rier défie le digest.
théo rie des quatre m ouvem en ts; car dans le Il est plus que difficile, il est impossible à
cas d ’affirmative, il faut je te r au feu toutes résumer. Plus exactem en t, on a l’im pression
les théories politiques, m orales et é c o n o ­ que l’on ne peu t pas faire un co m p te rendu
miques, et se p ré p a re r à l’év é n e m e n t le plus objectif et exact de sa pensée. C o m m e p o u r
é ton nant, le plus fortuné qui puisse avoir lieu tout psycho pathe, il faut « tra d uire » la
sur ce globe et dans tous les globes: au logique pa ra no ïa q ue en logique ordinaire.
passage subit du chaos social à l’harm o nie T radu ctio n, trahison... mais c o m m e n t faire
universelle. » au tre m e nt?
C ette « intro du ctio n» est suivie p a r un « Dis­
cours préliminaire sur l’é to u rd e rie des nations A voir beaucoup de passions
civilisées, qui ont oublié ou dédaigné les deux e t les m oyens de les satisfaire
branches d ’études servant d ’a c h e m in e m e n t à Charles Fo u rie r part de la théo rie de l’a ttra c ­
la théorie des destinées: l’étude de l’asso­ tion universelle d éco uv erte p ar N ew ton et
ciation agricole et de l’attractio n passionnée; suppose que les lois valables p o u r le m onde
et sur les funestes résultats de cette é to u r­ m atériel le sont aussi po ur le m onde spiri­
derie, qui prolonge inutilem ent depuis tuel — ou plus ex a cte m en t organique, animal
2 300 ans la durée du chaos social, c ’est-à- et social (on a là les « q uatre m ouvem ents»).
dire des sociétés civilisées, barb ares et sau­ Mais la société contrarie l’attraction. Il faut
vages, qui ne sont point la destinée du genre la rétablir. C ’est-à-dire non plus brim er les
hum ain». Et dès le deuxièm e p arag raph e, on passions, mais les satisfaire: « L e b o nh eu r
a p p re n d que cette théorie « est la clef de toutes consiste à avoir b e a u c o u p de passions et
les inventions pén étrables à l’esprit humain; b e a u c o u p de moyens de les satisfaire. »
elle va nous initier su bitem ent à des connais­ Ce qui ne suppose pas l’anarchie. Au contraire,
sances qui po uvaient en c o re c o û te r dix mille seule une organisation rigoureuse paraît à
ans d ’études, d ’après la lenteur des m éth odes F ourier pouvoir p e rm e ttre de parvenir à ce
actuelles». but. L ’organisation porte sur deux points:
C om plexe messianique? Sans aucun doute. l’a m o u r et l’économ ie. Il faut su pp rim er le
La psychopathologie m od e rn e ne m an qu e mariage et le salariat. C ’est le th éo rèm e
pas de d o cu m en ts là-dessus. Et les profanes premier. L ’application, c ’est donc la satis­
en ont fait une des formes les plus rec o n ­ faction des passions humaines. F o u rie r les a
naissables, les plus pate n tes de la folie : un fou, co m ptées; il y en a douze: la vue, l’ouïe, le
c ’est q u elq u ’un qui se p ren d peu ou prou p ou r goût, l’odorat, le toit, l’amitié, l’ambition,
l’amour, le famillisme (passion de la famille), pôle sud... Symbole de l’autoérotisme? Peut-
la cabaliste (passion de l’intrigue), la papil­ être. Poésie? Sûrement.
lonne (passion du changement), la composite Pour Fourier, c’est une fécondation qui
(besoin de jouir à la fois d’une passion des produit les plantes, les animaux, les hommes.
sens et d’une passion de l’âme, ce qui pro­ Dans ce cosmos de délire où tout se corres­
voque l’enthousiasme). A vues nouvelles, pond, le changement de l’organisation sociale
mots nouveaux... humaine retentira sur le reste de la création :
Ce système d’attraction universelle, ou plus le ciel deviendra une permanente aurore
exactement « passionnée», nécessite la répar­ boréale, les banquises fondront, de nouveaux
tition de l’humanité en phalanges de 1 800 per­ animaux naîtront (l’anti-lion, l’anti-rat), le
sonnes, ni plus ni moins, groupées en pha­ système solaire se réorganisera, des astres
lanstères (le néologisme, un parmi tant venus du fond du temps et de l’espace se
d’autres employés à profusion par Fourier, feront doubles satellites de la Terre... et tout
est resté). Ce sont des sortes de villages cela non pas dans un futur mythique : « Il
idéaux, que Fourier décrit avec une hallu­ faudra... à peine six ans pour achever l’orga­
cinante précision de détails: heures et menus nisation du globe entier, en supposant les plus
des repas, emploi du temps, costumes, tracés longs délais possible. »
des champs et des vergers, déroulement des
fêtes, remise de décorations de tous ordres, Il a voulu réaliser sur terre
budgets collectifs et individuels... Fourier le rêve céleste de Swedenborg
raconte même la vie de tel ou tel habitant Pauvre Fourier! Son livre publié en 1808 ne
de ces phalanstères. C’est du socialisme- changea pas l’univers. Mais le fouriérisme
fiction. était né. Les premiers disciples se rassem­
Il a tout prévu, y compris les armées civiles blèrent. La seule lecture de cette œuvre, non
pour les grands travaux mondiaux (par plus que de celles publiées ultérieurement, ne
exemple percement des isthmes de Suez et de peut faire comprendre ce phénomène. Il faut
Panama, reboisement des montagnes, irri­ se replacer dans l’époque — y replacer
gation des déserts), le système d’éducation, Fourier, surtout. Son imagination lui appar­
l’architecture, le nombre de cerisiers ou de tient. Mais non les faits et les idées dont il
poiriers, tout... Il transforme la terre en un l’alimente. On ne sait plus ce que furent cette
vaste jardin où tout devient un jeu. Il n’y a fin du xvnr siècle et ce début du xix' siècle.
pas besoin d’être très familiarisé avec la Pour des raisons qui seraient à étudier, le
psychanalyse pour comprendre ce que cache romantisme français passe pour élégiaque -
ces images: le jardin, c’est le symbole de la alors que l’élégie ne fut qu’un épiphénomène.
matrice maternelle. Fourier, en proie à quelle C’est le temps des utopies, des visions, des
nostalgie? — l’étude de sa vie est à faire — illuminés. La Révolution a prouvé qu’un
rêve d’une Terre qui ne soit plus qu’une douce changement de constitution ne change ni
poche prénatale. D ’un univers même: car l’homme ni la société. La nostalgie d’une
Fourier imagine des milliards de Terres sem­ mutation totale persistera jusqu’à Marx qui
blables à la nôtre, astres non pas morts dira plus tard : « La révolution produira un
mais vivants, animés de passions, ayant une changement dans les conditions et les rela­
vie sexuelle: leur pôle nord fécondant leur tions humaines, une transformation de la

44 La vision de Charles Fourier


personnalité. » C’est le temps de la « Conspi­ plement, le principe de l’économie coopé­
ration des égaux», dirigée par Babeuf, pré­ rative. Inutile de dire que Fourier renia
lude à toutes les révolutions communistes. toujours énergiquement, et tristement, ses
C’est le temps où le Grand Dictionnaire uni­ disciples. Le fouriérisme ne connut que des
versel dit : « La femme n’est point l’égale de échecs au point de vue pratique: toutes les
l’homme de par la nature, elle est dans un tentatives de phalanstères, c’est-à-dire de
état d’infériorité intellectuelle, morale et communautés en autonomie économique
physique. » C’est le temps où les enfants tra­ fondée sur l’agriculture, se terminèrent mal.
vaillent dans les mines à 6 ans. C’est le temps Mais au point de vue théorique, son impor­
de l’illuminisme qui veut « le bonheur général tance fut grande. Tous les écrivains impor­
de l’humanité » et le rattache à un ordre cos- tants, Stendhal, Flaubert, Michelet, Nerval,
mogonique. C’est le temps où Bernardin de Leconte de Lisle, Zola, s’y intéressèrent de
Saint-Pierre et Chateaubriand veulent prouver très près. Marx le considérait comme la doc­
l’existence de Dieu par les merveilles de la trine à abattre. Le syndicalisme du début de
nature. C’est le temps de Swedenborg: ce siècle y puisa maintes idées (non pas en
« Fourier a voulu réaliser sur terre, dira plus se référant à Fourier lui-même, il convient de
tard Flora Tristan, le rêve céleste de le dire).
Swedenborg. »
Savoir ce que Charles Fourier doit ou ne doit En Europe, le socialisme devint, on le sait,
pas à des théoriciens sociaux contemporains, marxiste. A cause de l’échec des révolutions
Saint-Simon, Owen ou tel autre, savoir s’il de 1848, directement inspirées des utopies
fut ou non un initié (notamment à la franc- sociales de l’époque — l’Europe crut trop tôt
maçonnerie), savoir s’il avait ou non de à la «coexistence pacifique». La véritable
solides connaissances scientifiques, ce sont là histoire du fouriérisme, c’est en Amérique
problèmes pour plus tard — pour quand qu’il faut la chercher. On oublie trop main­
Charles Fourier sera réintégré à notre culture. tenant que l’Amérique, celle du Nord et
Pour l’instant, il suffit de savoir qu’il parlait celle du Sud, fut longtemps considérée elle-
à ses contemporains un langage qui ne les même comme une utopie. C’est au Paraguay
surprenait qu’à demi. Et cette surprise venait que les jésuites maintinrent du xvie siècle à
de la forme plus que du fond. C’est pourquoi 1768 leurs «réductions», qui étaient d’un
son disciple le plus connu, Victor Consi­ communisme rigoureux et intégral. C’est aux
dérant, dut, en 1834, écrire la Destinée sociale États-Unis que le saint-simonisme et surtout
qui se présentait comme étant une « expo­ le fouriérisme tentèrent leur chance. Le pro­
sition de la doctrine phalanstérienne appro­ blème est encore mal étudié. Mais les idées-
priée à notre époque sous le rapport de la forces des U.S.A.: égalité des chances, éman­
régularité du plan et disposée de telle sorte cipation de la femme, idéologie de l’enfance,
que la lecture pût en être facile ». justice émanant du peuple (la police et la
magistrature sont soumises à élection), vertu
Le fouriérism e est m o rt sociale du capital, procèdent directement du
mais Fourier redevient vivant fouriérisme. Et on pourrait se demander si les
D e Fourier, le fouriérisme ne conserva ni la Américains n’ont pas été acculés à l’impasse
cosmogonie ni la révolution des mœurs. Sim­ où ils butent actuellement pour avoir fait

Les personnages extraordinaires 45


dans leurs institutions jadis la place tro p belle
à l’utopie.
Mais le fouriérisme en tant que do ctrine é c o ­
nom ique est m a in te n a n t une doctrine morte.
Fo urier délirant redevient vivant. Sa c o sm o ­
gonie est revendiquée co m m e poésie par le
surréalisme. Ses analyses psychologiques
trouvent enfin leur public: q uand il parle de Génie exclusif, indiscipliné, solitaire, mais
« l’engo rgem ent» des passions brimées, tout doué d ’un sens moral profond, d ’une sensi­
lecteur m o d e rn e re c o n n a ît ses aspirations. Le bilité organique exquise, d ’un instinct divi­
refo ulem en t des ten dan ces, sous N apoléon, natoire prodigieux, Fourier s ’élance d ’un
était un p ro b lèm e inactuel, c ’est le prob lèm e bond, sans analyse et par intuition pure,à la
de notre époque. C ’est p o u rq uo i ses vues sur loi suprême de l’univers.
l’a m o u r sont la partie vive de son œ u v re po ur P ro ud hon
nous qui vivons en pleine révolution sexuelle.
De même que Kant introduit la future fin de
Cette résurrection est do nc un épisode im­ la terre dans la science de la nature, Fourier
po rtan t de la querelle to ujours re c o m m e n c é e introduit la future fin de l’humanité dans
des A nciens et des M odernes... des tenants l ’étude de l’histoire.
des «froids calculs» et des croisés de l’effort Engels
de l’imagination! Les froids calculs viennent
de longtem ps dom iner. Ils n ’ont pas fait leur Le fouriérisme est un système pacifique, il
temps. M ais ils te n te n t d ’intégrer à leurs enchante l’âme par sa finesse, il séduit le
équations l’imagination. Il faut la justice. cœur par cet amour de l’humanité qui a tou­
Mais il faut aussi le bon heur. Le freudisme jours inspiré Fourier, il frappe l’esprit par
d ’abord, l’ethnologie ensuite, la physique l’harmonie de toutes ses parties.
th éo riq ue m aintenant font des incertitudes Dostoïevski
individuelles les briques de la certitud e statis­
tique. Le m onde ne m arch e logiquem ent que Fourier était un homme d ’un admirable
parce que chacun de ses com po san ts erre au génie. Lui seul avait eu la force de concevoir
hasard. la possibilité d ’un ordre nouveau.
A son to u r do nc, après tant d ’auteurs laissés Jaurès
longtem ps en m arge, Charles Fou rier cesse
peu à peu de paraître a b errant. A l’éc o u te des C’est perdre son temps de lui appliquer une
pulsions profondes de son être, inconscient critique selon les règles: cependant il fu t une
personnel ou inconscient collectif, il a sur­ âme très influente et d ’un ordre de noblesse
m onté l’antinom ie entre les leçons de la qui a des chances, selon mon jugement, de se
raison et les exigences de l’intuition. Peut- substituer à l’idéal moderne. On pressent
être est-ce là une définition du génie... dans Fourier le moraliste de la société de
M a in te n a n t Fo u rie r eût été un magnifique demain.
Dali du socialisme. Barrés
D om inique Arlet.

La vision de Charles Fourier


Le nouveau monde
amoureux de Charles Fourier
Louis Pauwels

Un événement important: la publication des œuvres


complètes de Charles Fourier. Et, tout particulièrement,
l’édition intégrale du manuscrit inédit du Nouveau
Monde amoureux. Ce qui est important est subversif. Les
esprits libres, dans ce pays qui traverse une de ses pires
phases de conformisme intellectuel et moral, devraient
a l’engorgement être reconnaissants à Mme Simone Debout. Je ne la
connais pas. C’est elle qui, au prix d’un travail qu’on
des passions devine considérable, vient de réaliser cette édition. Sa
préface-essai est un chef-d’œuvre d’intelligence, de cou­
à la monogamie rage, et une manifestation, unique aujourd’hui, d’esprit
révolutionnaire fondamental \
Le Nouveau Monde amoureux n’est pas à recommander
aux législateurs d’emblée au lecteur non prévenu. Cette œuvre d’un
«casse-cou réduit au génie sans style», comme disait
aux moralistes Fourier lui-même, est déroutante. Des germes de
pensée géniale sont dans cette enveloppe fantastique. Il
faut avoir le goût et la pratique de cet amalgame: diva­
aux pachas gations, ivresse d’image, dogmatisme, clairvoyance,
hyperlucidité, gouvernement profond de la pensée,
I. Le Nouveau Monde amoureux. Éditions A nthropos, 15, rue Racine, Paris. Les œuvres
com plètes de Charles Fourier sont publiées en douze volumes par cette maison d ’édition.

Les personnages extraordinaires 47


«
excentricité et onirisme. « Rien n’est plus Amérique, le néo-romantisme des jeunes
poétique que tous les passages et mé­ Européens, la révolution sexuelle qui
langes hétérogènes», affirmait avec raison déferle sur l’Occident sont des phéno­
Novalis, autre âme illuminée. La logique mènes annoncés par Fourier. Le monde
d’une conscience éprise réellem ent de moderne sait aujourd’hui que l’abon­
liberté traverse d’une manière fulgurante dance économique est une bonne chose
cet amas poétique. Il faut enfin situer ce mais qu’elle ne solutionne pas les pro­
livre du feu sacré dans l’aventure de la blèmes de la vie individuelle morale et
pensée immensément généreuse de Fou­ affective. Sous le gouvernement des ingé­
rier. C’est pourquoi je recommande de nieurs, qu’ils soient libéraux ou mar­
lire d’abord l’étude liminaire de Mme xistes, la plupart des vies sont, dans leur
Debout pour la nouvelle édition de la profondeur et leur intimité, blessure,
Théorie des quatre m ouvem ents et des des­ angoisse, aliénation, abandon. Dans cette
tinées générales et, surtout, les remar­ grande destinée collective, combien
quables commentaires de Y O de à Fourier, d’hommes, dans le secret d’eux-mêmes,
d’André Breton, établis par Jean Gaul- ont pris en haine ou en triste indiffé­
m ier2. Fourier mérite cet effort. On rence leur propre destinée? Tout nous
donne sa vie pour gagner cinq minutes en incline à consentir au non-être. Le pro­
voiture. On peut donner cinq heures de blème des fins n’est jamais posé. Il faut
lecture pour aller à la rencontre d’un relever le défi américain. Bien. Il faut
homme qui voulait changer la vie. gérer mieux l’entreprise humaine. Bien.
Mais dans quel but final? Pour que
Une conspiration de la contrainte chaque homme soit quoi? Quelque chose
é te in t les énergies de la passion de plus ancien que la raison sous-tendait
Stendhal écrivait: «On ne lui accordera le projet révolutionnaire. Nous l’avons
que dans vingt ans son rang de rêveur oublié: un espoir de liberté et de pléni­
sublime.» Il se trompait. C’est cent ans tude de chaque vie, d’épanouissement de
après que Fourier nous atteint. La France tou tes les puissances déposées en chaque
d’aujourd’hui s’englue dans la médiocrité être; l’espoir que chaque existence soit
bourgeoise. Ce qui se passe nous arrive vécue dans la satisfaction de tous ses
amorti par la sinistre morale louis-philip- besoins. Une formidable conspiration de
parde qui régit la presse, l’édition, la la contrainte, à laquelle chacun de nous
télévision. Mais, d’une certaine manière, participe, éteint en chacun de nous les
le soulèvement de la jeunesse hippie en énergies de la passion, les feux du désir,
2. Une édition de la Théorie des quatre mouvements vient d’être
les ardeurs de la chair, les lumières de
réalisée par Jean-Jacques Pauvert, Paris. l’âme contemplative, les joies du jeu et
L'Ode à Charles Fourier, com m entée par Jean G aulm ier, a été éditée
p ar la Bibliothèque française et rom ane, faculté des lettres de du rêve, le bonheur de jouir de soi-même.
Strasbourg. Elle a été mise en vente en France par la librairie
Klincksieck, 11, rue de Lille, Paris. Notre sur-développement est méritoire,

La vision de Charles Fourier


nécessaire. Mais il est fait de centaines ration, c ’est-à-dire une illusion. C’est
de millions de cœurs, de sexes, d’âmes de l’habituel platement rationalisé.
sous-développés. Notre monde n’est pas L’esprit fondamentalement révolution­
relié. Il n’est pas de problème plus impor­ naire défie ce réel. En émergeant de
tant. Tout le reste est de l’intendance. l’habituel, en s’arrachant au sommeil
Et c ’est à ce problème que Fourier s’est intérieur, il établit entre les choses (le
attaqué, parce que, dit André Breton social, l’animal, l’organique, le matériel,
dans son Ode, « c’est le monde entier qui selon les quatre mouvements de Fourier)
doit être non seulement retourné, mais de des relations signifiantes. L’éveil déploie
toutes parts aiguillonné dans ses conven­ les analogies, et l’âme donne de l’âme à
tions». toute la nature. Fourier est sans cesse
occupé à relier, dans un immense effort
L'U nivers est fa it d’intuition et d’imagination. Cette imagi­
sur le m odèle de l'âm e hum aine nation ne fabrique pas de l’irréalité: elle
« Pour découvrir notre fin, écrit Fourier, réduit l’écart entre les choses réelles.
il était deux conditions à remplir, la pre­ Elle ne déforme pas la réalité, elle la
mière de créer la grande industrie, transforme, ou plutôt la rend à sa ducti­
fabriques, sciences et arts qui sont les lité première afin de libérer ce système de
éléments d’un mécanisme d’Harmonie... correspondances. « Souvent un casse-cou
la deuxième de rechercher par l’analyse riche d’imagination peut saisir un dia­
et la synthèse de l’Attraction passionnelle mant échappé aux regards des génies
le sens de notre vie. Les conditions maté­ académiques... Qui, dans ses féeries
rielles, nécessaires, ne sont pas suffi­ harmoniques, se montre bon casse-cou
santes. » audacieux, esprit indépendant, homme à
Travailler à l’épanouissement du destin idées neuves, peut avoir percé quelque
individuel. Le relier au destin collectif. mystère. »
Relier celui-ci au destin de l’univers tout
entier. D ’analyses fines en synthèses Une m orale qui couvre de cendres
monumentales, le génie intuitif de Fourier le feu sacré du désir
s’emploie à fond. «On ne peut pas lire Notre civilisation est fondée sur la sépa­
partiellement dans les destins, comme l’a ration forcée. Elle sépare l’homme de lui-
écrit Shelling. L’Univers est fait sur le même. Elle sépare la société des lois
modèle de l’âme humaine et l’analogie de harmoniques de la nature qui procède
chaque partie de l’Univers avec l’en­ par attraction et non par sanction, par
semble est telle que la même idée se association et non par rejet. En civili­
réfléchit constamment du tout dans sation, tout repose sur la contrainte:
chaque partie et de chaque partie dans le esclavage, salariat, colonialisme, mono­
tout.» Qu’est-ce que le réel? Une sépa­ poles, pédagogie coercitive, malheur

Les p e rs o n n a g e s e x tr a o r d in a ir e s 49
•m m
intime des humains enchaînés par le l’on introduisait la pensée de Fourier
mariage, les conventions, une morale chez les hippies et partout où, dans la
sexuelle et am oureuse qui couvre de jeunesse, se manifeste ce m ouvem ent
cendres le feu sacré du désir. Fourier, caché, on dém ultiplierait la puissance
dans son Nouveau Monde amoureux, p ré­ révolutionnaire latente.
tend « accélérer le m ouvem ent historique
par une connaissance plus juste et par la Fourier regarde l'hom m e
libération des réserves infinies du désir. non d'en haut, mais de face
La sexualité, l’am our qui nous relie au Dans « l’ordre combiné» dont rêve
corps et à autrui, est pivot de société, Fourier, toutes les puissances de l’homme,
dit-il, car il exprim e mieux que toute au lieu d ’être contraintes, seront exaltées,
autre passion l’originalité de la vie inten­ à com m encer par l’am our, « la plus belle
tionnelle de l’homme». La réclam ation des passions qu’il ne faut pas laisser
qui m onte du fond de notre société opprim er au gré des législateurs, des
oppressante est justem ent celle-ci. De moralistes et des pachas». Âme et chair
toutes parts, le désir brimé tente de se trouveront en association pour le
livrer assaut. Tout homm e qui n’a pas maximum de jouissance, de liberté et de
entièrem ent renoncé à lui-même, à sa bonheur. C ’est la contrainte qui est un
liberté, à ses profondeurs, sait qu’il paye désordre, car les passions chassées re­
à la civilisation un insupportable tribut viennent « en mode répercuté, récurrant,
de misères. M isères dans son lit. M isères causant double désordre». On ne peut
dans son cœ ur où ne brille plus l’amour. changer l’homm e en l’am putant; on ne le
M isère dans son âme m ourant à elle- change qu’en sous-homme. Il ne s’agit
même. Si d’obscurs et puissants cham ­ pas de toucher au but et à la nature de
bardem ents se préparent, c’est dans ses passions originelles, mais d ’établir un
l’abîme de cette misère essentielle de ordre sociétaire suffisamment subtil,
l’homm e m oderne, sous les ruines de son com plexe, c’est-à-dire humain, où ses
monde am oureux. C’est le paria de passions s’épanouiront pour son bonheur
l’am our qui, dans l’hom m e épuisé, et celui de la com m unauté. « Il ne faut pas
asservi, a encore quelque chance de de tout pour faire un m onde, dit un autre
prendre en main la révolte, parce que poète, il faut du bonheur, et rien
c’est la seule partie de l’homm e qui ait d ’a u tre 3.» La société réellem ent humaine
encore conscience de sa douleur. C ’est n ’a qu’une fonction: progresser en ren­
par là que le gouvernem ent des ingé­ dant chaque homm e apte à tirer parti des
nieurs risque d’être débordé. C ’est la merveilleuses puissances dont il est doté
gloire de Fourier d’avoir prévu ce m ou­ par« l’arbre passionnel». Dès lors, Fourier
vem ent caché de l’histoire et d ’avoir se met à regarder les hommes, non d ’en
tenté de l’organiser harm onieusem ent. Si haut, comme fait le sociologue m oderne,

La visio n de C harles Fourier


mais de face. « Q u’on assemble vingt dans l’analyse: « On peut avoir six ou sept
idéologues sur une terre à truffes noires, pivotales, mais une seule super-pivotale»,
ils ne sauront pas, avec leurs perceptions système solaire de la passion. Il examine
d ’intuition de sensations, flairer et trouver des particularités du désir que nous
une seule truffe. Q u’on am ène après eux serions enclins à nom m er vices, et envi­
un cochon qui n’a aucune théorie des sage l’ordre com biné qui perm et leur
sensations et des idées, il aura tout de satisfaction. Il voit dans des manies très
suite la sensation des truffes cachées.» particulières, qui obligent les êtres à
R egarder les hommes de face, c’est rechercher à travers le m onde leur cor­
s’appliquer à découvrir l’intim ité de leur respondant, des ferm ents de petites so­
désir dans ses m oindres nuances. « Pour ciétés de plaisir contribuant à l’unité de
Fourier, l’intuition de la vie collective la planète. Le mal, pour lui, est un m alen­
est unie à la connaissance des régions tendu.
nocturnes et secrètes de la vie indivi­ « Déjà, écrit Mme Simone Debout, dans la
duelle. L’exam en des m oindres détails Théorie des quatre mouvements, Fourier
intimes est un parti pris de sa recherche. rêva d ’un culte de la volupté qui « anim e­
La dynam ique sociale m onte selon lui de rait les arides préceptes de la science».
ces arrière-fonds privés4.» Il découvre ici la souveraineté de l’amour.
Il ne s’agit pas seulem ent de rendre vie
Des constellations de jouissances aux anciens cultes pansexuels, mais de
autour d'un être pivotai rallier les hommes à la puissance divine.
En ce sens, il précède Freud. Mais il est Élevant au plus haut degré « l’ivresse des
loin de pactiser avec le puritanism e qui sens et de l’âme, l’am our est propre à
sous-tend, qu’on le veuille ou non, l’en­ fournir le germ e d ’une religion d ’identifi­
treprise psychanalytique. Dans l’ordre cation avec Dieu, bien différente des
sociétaire fouriériste, il n’y a ni faute, ni religions civilisées qui sont culte d ’espé­
péché, ni refoulem ent, et il com m ence rance en Dieu». M algré les crim es et les
par rejeter le mariage, tout en adm ettant erreurs, aussi pur qu’au prem ier jour, il
avec un superbe respect des minorités révèle notre destinée: nous sommes
sexuelles « que les m onogam es sont une appelés à agir «de concert avec Dieu».
minorité à protéger» com me les autres. Agent le plus puissant des rapproche­
Il imagine des am ours «polygynes», des ments passionnels, l’am our « unit les dif­
constellations de désirs et de jouissances férents et même les antipathiques, l’or­
qui tournent autour d ’un être « pivotai » gueilleuse Diane et le berger Endymion,
auquel vous lie «une fidélité transcen­ l’âme et le corps. Il est une projection
dante d’autant plus noble qu’elle sur­ de l’unitéisme dans le quotidien, l’image
monte la jalousie qui dépare les amours
3. Paul É luard.
ordinaires». Il va sans cesse plus loin 4. P ré fa c e d e M m e S im o n e D e b o u t au Nouveau Monde amoureux.

Les personnages extraordinaires 53


la plus intense et la plus commune du «Le romantisme est l’époque des pro­
foyer passionnel, de la passion de se faire diges de la Volonté et non celle des déli­
Dieu». quescences. Le romantisme est la re­
cherche passionnée d’un système du
Il n'est pas dit monde permettant la conciliation des
que le romantisme soit mort doctrines ennemies, des idéologies et des
Enivré à l’idée du bonheur possible, il mystiques dans une science totale. Les
décrit dans son Nouveau Monde amoureux idées forces romantiques sont essentiel­
de colossales fêtes des sens et organise lement des idées d’Unité, d’Analogie, de
des légions chargées de porter partout le Devenir et d’Harmonie5. »
plaisir, de ménager de ces « réunions déli­ Louis Pauwels.
cieuses» auprès desquelles les «orgies
civilisées sont crapuleuses». Il refait,
dans l’abondance économique appuyée
sur la technique et la science, l’enfance
du monde.
On comprend que ses disciples, effrayés,
n’aient jamais osé publier ce manuscrit
que Mme Debout nous livre. Bourgeois
doctrinaires, ils préfiguraient les philis­
tins de la révolution moderne et se trou­
vaient, par nature, aux antipodes de leur
maître a eux-mêmes inconnu. « Au grand
scandale des uns, sous l’œil à peine moins
sévère des autres, soulevant son poids
d’ailes, ta liberté»: ainsi s’achève YOde
à Fourier d’André Breton qui fut un des
derniers, dans ce monde opaque, à main­
tenir la lumière. Certes, Fourier est un
romantique. Certes, il est de la famille
des illuministes, Swedenborg, Saint-
Martin, Mesmer. Mais il n’est pas dit, en
dépit des apparences dont nous accable 5. C ellier. Étude sur Fabre d ’Olivet citée par Jean Gaulm ier. Jean
G aulm ier cite aussi, à propos de Fourier, B éranger: « J’écrivais il y
le gouvernement des ingénieurs, que le a peu de tem ps à un futuriste exalté que l’auteur de la science
sociale était un messie qui n ’avait pas encore eu de saint Paul. » Et
romantisme soit mort, qu’il ne resurgisse M ichelet: « Je saisis cette occasion p o u r exprim er m on adm iration pour
tan t de vues ingénieuses, profondes, quelquefois très applicables, ma
pas de l’attente, de la solitude, de la tendre adm iration pour un génie méconnu, pour une vie occupée tout
entière du bonheur du genre humain. » Jean G aulm ier rappelle aussi
tristesse des âmes fort heureusement que Balzac adm irait la pénétration psychologique exceptionnelle de
Fourier, vantait son « œ uvre colossale » et fut sans doute dans Louis
incapables de s’enivrer d’eau froide. Lambert et Séraphita plus influencé par F ourier que par Swedenborg.

La vision de Charles Fourier


Photos Dorka.
Documents Bibliothèque nationale. Photos Dorka.
Les analogies
LE MARI JALOUX

Les tableaux de nos passions deviennent très gracieux lorsqu’on les étudie en détails
comparatifs, comme serait une échelle des degrés de sottise, de bel esprit et de bon
esprit, représentés par les coiffures d’oiseaux: leurs huppes, crêtes, appendices,
aigrettes, colliers, excroissances et ornements de tête. L ’oiseau étant l’être qui
s ’élève au-dessus des autres, c’est sur sa tête que la nature a placé les portraits
des sortes d ’esprit dont les têtes humaines sont meublées. Aigle, vautour, paon,
dronte, perroquet, faisan, coq, pigeon, cygne, canard, oie, dinde, pintade, serin,
chardonneret, etc. sont, quant à l’extérieur des têtes, le portrait de l’intérieur des
nôtres. L ’analyse comparative de leurs coiffures fournit une galerie amusante, un
tableau des divers genres d’esprit ou de sottise, dévolus à chacun des personnages
dont ces oiseaux sont l’emblème.
L ’aigie, image des rois, n’a qu’une huppe chétive et fuyante, en signe de la crainte
qui agite l’esprit des monarques, obligés de s’entourer de gardes, et d’entourer leurs
sujets d’espions pour échapper aux complots. Le faisan peint le mari jaloux tout
préoccupé des risques d’infidélité et, pour s ’en garantir, épuisant les ressorts de son
esprit. Aussi voit-on, du cerveau d’un faisan, jaillir en tous sens des plumes fuyantes.
(Le genre fuyant est symbole de crainte.) On voit une direction contraire dans la
huppe du pigeon, relevée audacieusement, peignant l’amant sûr d’être aimé, et dont
l’esprit est libre d’inquiétude, fier du succès.

Les personnages extraordinaires 57


LE MARI ENSORCELE

Parmi les coiffures d’oiseau, la plus digne d’étude est celle du coq, emblème de
l’homme du grand monde, l’homme à bonnes fortunes; mais comme les analogies ne
sont intéressantes que par opposition des contrastes, il faut à côté du coq décrire
son moule opposé, le can ard , emblème du mari ensorcelé qui ne voit que par les
yeux de sa femme. La nature, en affligeant le canard mâle d’une extinction de voix,
représente ces maris dociles qui n’ont pas le droit de répliquer quand leur femme a
parlé; aussi le canard, lorsqu’il veut courtiser sa criarde femelle, se présente-t-il
humblement, faisant des inflexions de tête et de genoux, comme un mari soumis,
mais heureux, bercé d’illusions; en signe de quoi la tête du canard baigne dans le
vert chatoyant, couleur d’illusion.
Le coq dépeint le caractère opposé, l’homme courtois qui, sans maîtriser les
femmes, sait tenir son rang avec elles; c’est l’homme de bon esprit; aussi la nature
fait-elle jaillir de son cerveau la plus belle et la plus précieuse des coiffures, une
Série de chair belle et bonne, autant que celle du dronte est déplaisante et inutile,
comme le sot orgueilleux quelle représente. Mais laissons ce joli sujet, qui nous
conduirait trop loin. c h a r le s F o u rie r
(Nouveau Monde industriel)

58 La visio n de C harles F ourier


V HOMME QUI S A I T

àW5 1 f ï , ' \ \ h l

t 'SfâÊtS
Les 400 scénarios du futur
Le rapport de la Commission de l’An 2000
Jacques Verne

Un in ve n ta ire des m ondes possibles


Des guerres « Il est sûr et certain que les m esures prises au jo u rd ’hui co ndi­
tio n n en t dem ain. S eulem ent, le p ro b lèm e c’est que le choix
civiles atomiques du fu tu r risque d ’être involontaire, indésirable, im prévisible.»
H erm an n K ahn, quand il é crit c e tte phrase, se pose en p e n ­
Déclin des U.S.A. seur p lan étaire. A la révolution, seule solution p ro p o sée à ce
jo u r p o u r ch an g er le m onde, il substitue le co n trô le de l’évo­
et de l’U.R.S.S. lution. D e l’antim arxism e positif au lieu d ’anticom m unism e
négatif. Le m anifeste vient de p a r a îtr e 1. Il passionne l’A m é­
Un m onde de 800 rique. Il rem ue l’Europe. « P o u r ses ennem is, c ’est un vision­
naire d oublé d ’un fum iste. P our ses amis, c ’est un génie
millions d ’hommes com m e on n ’en fait plus depuis la R enaissance» -.
Qui est-il? A q u aran te-cin q ans, avec un physique de colosse,
Les révoltes de il se classe com m e philosophe. A quinze, il é ta it m ath ém a­
ticien, à vingt ans physicien, à vingt-cinq ans spécialiste des
l’hom m e ordinaire p roblèm es m ilitaires. O n dit que sa perso n n alité inspira le
scénariste du Docteur Folamour. M ais il a ren o n c é à ses
Des religions successives spécialités p o u r se c o n sacrer au seul sujet qui
l’in téresse: le futur. Il faut dire que, depuis q u elques années,
nouvelles les É tats-U nis se sont pris d ’une belle passion p o u r l’An
etc. 2000: organism es privés et publics y co n sac re n t des som m es
1. Toward the Year 2000: a Framework fo r Spéculation. M ac M illan é d ite u r. La tra d u c tio n
fran çaise est p ré p a ré e c h ez R o b e rt L affont.
2. Le Nouvel Observateur, n u m éro 161.

En l’A n 2000, la civilisation sera planétaire,


urbaine... et sans doute heureuse.
Puteaux. Photo Doumic/Allas Photo.
Le monde futur
de plus en plus importantes. C’était, jusqu’à donc la pensée philosophique, jusqu’à pré­
présent, une sorte de match: qui prévoira le sent prisonnière de notions scolastiques
mieux l’avenir? plus ou moins aberrantes sur le sujet.
C’est pourquoi l’entreprise du « maître à
Planète, dans de récents numéros, présentait prévoir» américain est un événement, non
les conclusions de deux études parmi les plus seulement par ses résultats, mais aussi par
significatives, celle de la General Electric, ses méthodes. En 1961, Herm ann Kahn
celle de l’université de Carbondale. Mais fonda le Hudson Institute. Cet organisme
Hermann Kahn, ce n’est pas un concurrent acquit si rapidement un tel prestige que,
de plus dans cette compétition. Il change la lorsque l’Académie américaine des sciences
règle du jeu. Et voici ce qu’il voit: il n’y a et des arts — haute instance s’il en fut -
pas de futur. Seulement des germes, présents, décida de créer une « Commission de l’An
immédiats, contemporains. Des centaines. Il 2 000», c’est à Kahn et à son institut
n’en naîtra qu’un, certes. Mais ne peut-on qu’elle s’adressa. La commission est parti­
essayer de choisir lequel? C’est pourquoi culièrement remarquable du fait qu’elle ras­
Hermann Kahn ne parle jamais «du» futur, semble les meilleurs spécialistes mondiaux
mais « des» futurs: les futurs alternatifs. dans les diverses disciplines envisagées. Il
faut citer notam ment: Daniel Bell, le prési­
Les scénarios de Kahn dent, physicien et conseiller du Pentagone;
font tourner les roues du probable Zbigniew Bryezinski, théoricien politique,
L’idée, à proprement parler, n’est pas nou­ spécialiste N° 1 du communisme aux U.S.A.;
velle. Au XIXe siècle, le philosophe français Théodorius Dobskansky, généticien; Wassili
Renouvier appelait «uchronies» les divers W. Leontref, spécialiste de l’économie
mondes possibles prévisibles. Les auteurs de mathématique; John R. Pierre, autorité en
science-fiction ont assez largement utilisé le télécommunications, inventeur de Telstar;
thème. Dans une nouvelle parue en 1934, Roger Revelle, expert en questions démogra­
Perpendiculairement au temps, Murray Leinster phiques; David Riesman, bien connu pour
imagine que, lors de toute décision histo­ son livre la Foule solitaire, un des grands
rique importante, le flot du Temps diverge psychologues mondiaux depuis la mort de
de façon à former deux ou trois, ou même Jung; Christopher Wright, mathématicien,
plusieurs «rivières» différentes: Napoléon conseiller spécial du Pentagone.
peut gagner à W aterloo, la bataille peut se Hermann Kahn et ses équipiers ont tra­
réduire à une escarmouche, elle peut ne pas vaillé sur des «scénarios», système mis au
avoir lieu. Nous vivons dans l’univers où point par Kahn lorsqu’il œuvrait pour le
Napoléon a perdu à W aterloo. Stanley département de la Défense du gouvernement
G. W einbaum parle des « mondes des si» et américain. Un «scénario» kahnien, c’est un
Sprague de Camp des «roues du probable». «récit fictif de ce qui aurait pu se passer
Un penseur français, cité en référence par ou de ce qui pourrait se passer». La Com­
Hermann Kahn lui-même, a inventé le mission de l’An 2 000 a ainsi mis au point,
terme de « futuribles »: il s’agit de Bertrand pour les 33 années à venir, quelque 400
de Jouvenel. Cette notion d’indéterminisme, scénarios. Leur côté scientifique est indis­
née avec la physique théorique, envahit cutable. Mais, bien qu’au profane leur

62 La Commission de l'An 2000


nombre puisse apparaître élevé, il ne faut nomies de la civilisation des loisirs. Ce sera
nullement s’attendre à une débauche d’imagi­ aux États-Unis, au Japon, au Canada, dans les
nation. pays scandinaves, en Suisse, en France, en
Allemagne occidentale et au Bénélux, qui
« Ce qui ne fut pas sera comporteront alors au total 665 millions
et personne n'en est à l'abri » d’habitants.
Les divers mondes de l’An 2 000 sont cons­ D ’autres pays seront en passe d’accéder à la
truits à partir du connu extrapolé, déve­ civilisation post-industrielle. Ce sont le
loppé, mais sans aucune intervention exté­ Royaume-Uni, l’Union soviétique, l’Italie,
rieure. Ces «mondes de si...» ne prévoient l’Autriche, l’Allemagne de l’Est, la Tchéco­
pas que les mutants prennent le pouvoir, que slovaquie, Israël, l’Australie et la Nouvelle-
les Martiens débarquent ou que l’homme Zélande (au total 540 millions d’habitants).
établisse le contact avec d’autres mondes Ce sont donc ces nantis qui vont, dans
temporels ou parallèles. Pourtant, les mondes l’avenir, dominer le monde. Aucun expert ne
futurs de l’An 2 000 étudiés par les savants pense qu’ils seront en conflit avec les non-
que nous venons de mentionner et surtout nantis, si l’on entend par là un conflit armé
mis au point par Hermann Kahn, appa­ ou une guerre tricontinentale. Mais l’inéga­
raissent extraordinaires. C’est que nous lité subsistera: un mécanicien, en Colombie,
sommes trop ancrés dans le présent immé­ gagnera 50 F par jour en FAn 2 000 et le
diat. Dans ce domaine, il faut toujours même ouvrier, aux États-Unis, en gagnera
garder à l’esprit la profonde parole de 750. Même après le passage du fisc, il res­
J.B.S. Maldane: «Ce qui ne fut pas sera et tera à ce dernier à la fin du mois une somme
personne n’en est à l’abri. » suffisante pour mener une vie de « super­
Aucun des mondes futurs envisagés n’est un riche», dont actuellement nous n’avons
monde de catastrophe totale (personne ne qu’une faible idée, de même que Louis XIV
paraît plus croire à la guerre générale et au n’aurait pu imaginer une vie familiale avec
massacre atomique), mais tous sont riches. deux automobiles, une machine à laver, un
On pense qu’en l’An 2 000,9 personnes sur 10 réfrigérateur et un téléviseur. Notons, en
auront un revenu supérieur au nôtre. Il faut outre, que les frais de transports, terrestres,
préciser, dans ce domaine, que la plupart des maritimes ou aériens, ne seront que le cin­
pays du monde sont encore, en 1968, d’une quième de ce qu’ils sont en ce moment.
pauvreté effrayante. Cent millions d’indo­
nésiens gagnent en moyenne 500 F par an. La bombe atomique
Leur mode de vie n’a pas changé en 2 000 sera-t-elle une arme de guerre civile?
ans. En l’An 2 000, un certain nombre de pays, Les divers experts consultés sur les problèmes
groupant 20% de la population mondiale de la bombe atomique et du futur, et notam­
totale, auront atteint un revenu moyen indi­ ment Lewis G. Bohn, arrivent à une conclu­
viduel de 20 000 F par an. Comme, d’autre sion surprenante: la bombe atomique, facile
part, les prix auront baissé grâce à l’auto- à produire et bon marché en l’An 2000, sera
mation et aux perfectionnements techniques, surtout utilisée pour des guerres civiles, soit
nous verrons apparaître les économies dites à titre de menace, soit en faisant effecti­
«post-industrielles», c’est-à-dire les éco­ vement sauter des stocks. En fait, les tableaux

Le monde futur 63
que ces experts d ressen t p o u r nous res­ en gros c a ra c tè re s dans leur q u o tid ien h ab i­
sem blent à q u elq u e a v en tu re de Jam es B ond, tuel: « Le sultanat de C azongo vient de révéler
en p articu lie r à Opération Tonnerre. O n y voit que ce sont ses agents qui o nt volé une bom be
non seu lem en t des rév o lu tio n n aires, com m e atom ique aux É tats-U nis. L’explosion sera
le V ietcong, s’e m p a re r des bom b es « H» , d éclenchée p ar radio dans la ville am éricain e
mais en co re aux É tats-U nis des o rganisations où elle est se crè te m en t e n tre p o sée si le p ré ­
de gangsters les utiliser d ans le u r conflit avec sident des É tats-U nis s’obstine à ne pas
les au to rités! En F ra n c e , voici ce qui p o u rra it ren ouveler l’aide au su ltan at de C azongo. »
se p asser: « D an s les qu elq u es an n ées à venir,
si le général de G au lle d isp araît ou s’il se Les m ondes U p silo n
retire, il y a u ra un conflit m ajeu r au to u r v e rra ie n t la revanche des fa ib le s
de bom bes « H » qui, à ce m om ent-là, sero n t La logique vo u d rait que, dans quelques
o p ération n elles. Les extrém istes m ilitaires décen n ies, ce soient les pays post-industriels
c o m b a ttro n t les com m u n istes et les résu ltats qui d o m in en t le m onde. M ais l’histoire n ’est
de ces conflits sero n t trè s im p o rtan ts. P o u r la pas to u jo u rs logique. Aussi a-t-on im aginé
prem ière fois, les arm es ato m iq u es et th e rm o ­ des m ondes où le leadership a p p a rtie n d rait à
nu cléaires a u ro n t jo u é un rôle dans la poli­ un g roupe de pays en voie de d év eloppem ent,
tique in té rie u re d ’un pays et les au tres pays unis p ar une foi politique ou religieuse.
en tie n d ro n t le plus gran d co m p te. » D ans la n o m en clatu re de la C om m ission de
Je rep récise q u ’il s’agit d ’un scén ario p u re ­ l’A n 2 000, on les appelle les « m ondes
m ent hyp o th étiq u e. U psilon». Ils font p artie de la douzièm e
La F ra n c e n ’a h e u re u se m e n t pas le privi­ catégorie des m ondes probables. Les experts
lège de ces g u erres civiles possibles, utilisan t qui les ont conçus im aginent p a r exem ple
au m oins com m e m en ace la b o m b e a to ­ l’A sie, en to u t ou p artie , tro u v an t un ch e f
m ique: le p h én o m èn e p o u rra it se p ro d u ire inspiré et m e tta n t au p o in t une stratégie poli­
aux Indes, en E gypte, en A llem agne o cci­ tiq u e et rév o lu tio n n aire co m p en san t — et au-
d en tale (avec in terv en tio n des ex-nazis), en d elà — la su p ério rité tech n o lo g iq u e des
Indonésie, au C a n a d a (avec les sép aratistes S oviéto-A m éricains. D ’au tres experts im a­
francopho n es), en A rg en tin e, au Brésil. ginent des m ondes U psilon à p a rtir de
C ertains experts p e n se n t m êm e que le l’A m érique du Sud. P erso n n e ne paraît
fam eux vol du tra in p o stal com m is en A ngle­ songer à l’A frique. E t p o u rta n t on tro u v e ra
te rre p o u rra it servir d ’exem ple p o u r le vol dans l’ouvrage publié aux É ditions P lanète
d ’une b o m b e ato m iq u e! N ous voilà donc bien l’Afrique déchirée, p a r Ja cq u es L an tier, la
loin d ’une u to p ie b ien h eu reu se. Les hom m es révélation d ’une p ro p h étie selon laquelle un
riches et h eu reu x des pays p ost-industriels nouveau p rêtre Jean , un nouveau N ’C haka,
de l’A n 2 000 v e rro n t d onc p e u t-ê tre sur un N apoléon noir a p p a ra îtrait b ien tô t. Fils
l’écran de leu r télév iseu r en co u leu rs, non d ’un d ic ta te u r africain et d ’une b lanche, il
pas des im ages de v acan ces p arad isiaq u es, au rait cinq ans au m o m en t où p a raît cet
mais p lu tô t p a r exem ple des ém eu tes raciales article.
aux États-U nis avec utilisation de p etites L’idée de ces m ondes U psilon est in téres­
bom bes ato m iq u es ta c tiq u e s en guise de sante et fait rêv er: il est bon de pen ser
cocktails M olotov. Ou bien, ils p o u rro n t lire que les pauvres p o u rro n t trio m p h e r des

64 La C om m issio n de l'A n 2 0 0 0
rich es et que ceux qui g ag n en t 500 F p a r an pas négliger sa possibilité. O n parle b e au c o u p
trio m p h e ro n t p e u t-ê tre de ceux qui en en ce m om ent en F ran c e du « Défi am é­
gagn en t 20 000. M ais u n e des co n d itio n s de ricain». N ’oublions pas que ch aq u e défi,
réalisation des m ondes U psilon est évi­ d ’après l’historien am éricain T oynbee, appelle
d em m en t l’in stitu tio n p a r les pays en voie u n e rép o n se... M ais ab a n d o n n o n s m ain ten an t
de d év e lo p p e m e n t du plan n in g fam ilial. U ne la p o litique p o u r étu d ie r l’avenir sous d ’au tres
au tre co n d itio n est la réalisatio n du co n trô le aspects.
du clim at de façon à p e rm e ttre en p a rtic u lie r
à la p o p u latio n du so u s-co n tin en t indien de Et si la Terre devenait
vivre et non plus seu lem en t de survivre. T o u t un véritable paradis?
cela n ’a rien d ’im possible. Il est p ro b ab le, On nous m enace de plus en plus d ’une
en o u tre , q u ’une fois établie, la su p rém atie fam ine g én érale. C elle-ci se p ro d u ira peut-
des pays d év elo p p és d u re ra it. Le troisièm e être, mais on p eu t égalem en t envisager to u te
m illénaire d é b o u c h e ra it alors sur un g o u v er­ une série de m ondes de l’An 2 000 où la
n em en t m ondial. fam ine a été évitée. Les m oyens o n t été
Le m onde qui p o rte le N° 8 est p articu liè­ classés p a r l’e x p ert R o b e rt Y. A yres, p ar
rem en t curieux p a rc e q u ’on y envisage les o rd re de ren d e m en t écon o m iq u e décro issan t:
É tats-U nis et la R ussie en plein déclin, mais prévision exacte du tem ps, m écanisation
to u jo u rs hostiles. to tale de l’agriculture, m écanisation to tale
L ’U nion soviétique est e n to u ré e d ’un rideau de la pêch e, création des te rre s de cu ltu re
de fer qui a cessé d ’ê tre u n e figure de style. en dessous du niveau de la m er, com m e aux
Les É tats-U nis ont de tels p ro b lèm es in té­ Pays-Bas, m odification du clim at, cultu re des
rieu rs et ex térieu rs q u ’ils isolent le c o n tin e n t algues, pro téin es à p a rtir du p étro le, du
am éricain du reste du m o n d e et y écrasen t, ch arb o n , des fum ées d ’usines, irrigations
au N o rd et au Sud, to u te rebellion. D eux m assives, dessalage de l’eau de m er, culture
puissances d o m in e n t le m onde, u n e E urope sans te rre , serres géantes, soleils artificiels
fo rte, avec des g o u v ern em en ts n é o c o n se r­ th erm o n u c léa ire s suspendus au-dessus de la
vateu rs en F ra n c e et en A llem agne-U nie, et planète.
un Jap o n ex trêm em en t puissant, avec un On a aussi im aginé un trio m p h e total des
revenu natio n al de 200 m illiards de dollars m éthodes de planning familial. La T erre aurait
en 1975 et de 2 000 m illiards de dollars en alors huit cents m illions d ’hab itan ts seule­
l’An 2 000. Il s’agit d onc d ’un m o n d e à plu­ m ent. Un véritable paradis, avec une n o u rri­
sieurs pôles, avec q u a tre gran d es puissances, tu re a b o n d an te po u r tous et un go u v ern em en t
deux en ex p an sio n : E u ro p e et Jap o n , deux en m ondial. C ela suppose, bien en ten d u , un
d éclin : É tats-U nis et U .R .S.S. La C hine, clim at psychologique d ’optim ism e très diffé­
m en acée p a r l’expansion ja p o n a ise , c h e r­ ren t de celui où nous vivons, m ais n ’est pas
ch e ra alors à se réco n cilier soit avec la du dom aine de l’im possible.
Russie soviétique, c ré a n t ainsi un m onde Q uel que soit le m onde que l’on im agine, il
8 bis, soit avec l’E u ro p e, c ré a n t ainsi un d é p e n d ra de ses som m es d ’énergie. Les
m onde 8 ter. C ’est év id em m en t l’E urope experts en ce dom aine, com m e p a r exem ple
forte qui nous p a ra ît à nous au tres E u ro ­ le D r Ali B ulent C am bel, p ro fesseur de
péen s invraisem blable. Il ne fau t cep en d an t m écan iq u e et d ’astro n au tiq u e et d ire c te u r du
Laboratoire de la dynamique des gaz à l’uni­ version des mineurs pose déjà un problème.
versité américaine Northwestern University, Beaucoup d’entre eux ne veulent ni ne
Evanston (Illinois), ém ettent dans ce domaine peuvent se déplacer et il faut alors essayer
des hypothèses qui dépassent la science- de créer d’autres industries sur place. En
fiction: celle-ci en est encore à l’énergie France, les Charbonnages de France s’en
thermonucléaire, alors que les savants envi­ occupent avec efficacité et non sans succès.
sagent déjà l’utilisation des neutrinos venant L’homme primitif consommait deux à trois
du Soleil. Le neutrino est la plus petite par­ mille calories par jour. L’Américain de 1967
ticule connue. Elle n’a ni charge ni masse. en consomme 200 000. Il est donc très exac­
Toute réaction nucléaire en produit et tem ent cent fois plus riche. Et dans 33 ans?
notamment le Soleil. Ils accompagnent donc
son émission de chaleur et de lumière, et Le grand conflit sera
traversent la Terre comme si elle n’existait entre les masses et les élites
pas. Si l’on arrive un jour à les capter et à En accord avec leurs ordinateurs, les pro­
les domestiquer, on disposera d’une énergie phètes d’Hermann Kahn pensent que les sou­
illimitée. lèvements populaires auront moins d’impor­
tance pour le sort du monde que les conflits
En attendant, on envisage une meilleure utili­ qui se dérouleront au niveau des élites. Le
sation de l’énergie solaire proprement dite, Pr Mac Connell prévoit à ce propos des
que la Terre gaspille tant que l’homme n’y guerres invisibles et subtiles. Selon lui, pour
met pas bon ordre. Les experts estiment conquérir un pays à la fin du siècle, il
qu’on pourrait récupérer cent milliards de faudra d’abord y détecter les dix hommes les
kWh par an. plus intelligents et les convaincre. Chacun
On pense aussi à utiliser l’énergie de la d’eux va en convaincre dix autres autour de
rotation de la Terre sur elle-même. La Terre lui et ainsi de suite. L’ensemble de la popu­
se comporte comme une dynamo unipolaire, lation, pensent les experts de l’An 2 000, ne
entraînant un champ magnétique. Cela pro­ jouerait d’abord aucun rôle dans ce genre de
duit entre les pôles (qui sont positifs) et conflit: le système politique sera par consé­
l’Équateur (qui est négatif) une différence de quent une cryptocratie. Mais les masses, se
potentiel de l’ordre de cent mille volts. Il voyant éliminées de la politique, réagiraient
faudrait trouver des techniques pour utiliser par la création de mouvements antisociaux
cette énergie, quitte à ralentir un peu la rota­ dont les hippies de notre temps ne donnent
tion de la Terre. Même en extrayant toute qu’une faible idée. Des religions nouvelles
l’énergie dont l’humanité a besoin, il faudrait risquent d’apparaître en grand nombre, soit
un million d’années pour que la durée de la pour glorifier l’homme, soit pour satisfaire
journée tombe de 24 à 23 heures. Et dans un son masochisme. Il y a tellement de possibi­
million d’années, qui sait où sera, que sera lités dans ce domaine que l’on n’a même pas
l’humanité... réussi à classer ou à numéroter les mondes
En attendant, certaines formes d’énergie ont de la révolte. Parmi les moyens de protes­
fait leur temps. Le pétrole et l’atome provo­ tation, les experts de l’An 2 000 citent évi­
queront la fermeture prochaine, bien avant demment les drogues, les religions nouvelles,
l’An 2 000, des mines de charbon. La recon­ les crimes, les maladies mentales. Mais ils

66 La Commission de l'An 2000


indiquent également que d’autres moyens l’A n 2 000. Tous les mondes de l’An 2 000,
non encore prévus vont être mis au point. quels que soient leurs aspects politiques ou
Et, inversement, la société se défendra par idéologiques, seront des mondes où toutes
une surveillance accrue, allant jusqu’au repé­ ces inventions auront été mises au point et
rage constant de chaque individu. Celui-ci, ils seront très différents par conséquent de
ainsi menacé, réagira à son tour contre la tout ce que nous connaissons et de tout ce
société, notamment par le sabotage: certains que nous avons vu. Cela posé, le futur nous
experts pensent même que la grande panne appartient. A nous de jouer.
électrique de 1965 aux U.S.A. fut déjà un Jacques Verne.
sabotage de ce genre.
L’humanité ne subsistera que si les nations
disparaissent. Une autorité internationale
seule serait en mesure d’empêcher le mas­
sacre général. Cette organisation mondiale
possible a été étudiée. Elle pourrait se pré­
senter de la façon suivante:
Un Conseil de sécurité représentant toutes
les armées et chargé d’empêcher les conflits;
un Conseil économique représentant les pays
riches; un Conseil social d’entraide repré­
sentant les pays pauvres; un Forum repré­
sentant les minorités et certains individus
particulièrement importants; une Académie
mondiale représentant les techniques, les
sciences, les arts et les lettres et consti­
tuant une espèce de Conseil des sages agis­
sant comme modérateur. Un tel système
serait viable. Mais pour y arriver, on risque
de passer encore par pas mal de souffrances
et de guerres locales.

La vie quotidienne
aura complètement changé
Le lecteur serait en droit de demander qu’on
lui montre la vie quotidienne dans tous ces
mondes multiples.
Cela n’a pas été tenté par les experts de
l’An 2 000, et des projections détaillées de
ce genre ne se trouvent guère que dans les
romans de science-fiction. On connaît pour­
tant à peu près la centaine d’inventions ou
perfectionnements les plus probables pour

Le monde futur 67
ETRE
Le p h o to g r a p h e Pierre L elièvre vient de p u b lie r « Ê tre » , un luxueux l i v r e - p o è m e * : des te x te s sac rés
an cie n s so nt p ré s e n té s en c o n tr e p o in t de ses p h o to g r a p h ie s. T o u t le livre se d é ro u le c o m m e un long
c h a m p d ’a m o u r , de vie et de m o rt. N o u s en avons ex trait ces q u e lq u e s p ag es qui en in d iq u e n t l’esprit.

A Toi le Créateur, à Toi le Puissant


J ’offre cette plante nouvelle
Fruit nouveau de l’arbre ancien.
Tu es le maître, nous sommes Tes enfants.
A Toi le Créateur, à Toi le Puissant
Khmvoum-Khmvoum
J ’offre cette plante nouvelle.
Prière du Pygmée

* É d itions Félix T o u ro n , 73, rue d es M o rillo n s, Paris 15.


Chounn demande à Tcheng:

—Le Principe peut-il être possédé?

— Tu ne possèdes pas même ton corps,


dit Tcheng; alors comment
posséderais-tu le Principe?

—Si moi je ne possède mon corps,


fit Chounn surpris, alors à qui est-il?
—Au Ciel et à la Terre,
dont il est une parcelle, répondit Tcheng.
Ta vie est un atome de l’harmonie cosmique.
Ta nature et son destin
sont un atome de l’accord universel.
Tes enfants
et tes petits-enfants ne sont pas à toi,
mais au grand tout,
dont ils sont des rejetons.
Tu marches sans savoir qui te pousse,
tu t’arrêtes sans savoir ce qui te fixe,
tu manges sans savoir
comment tu assimiles.
Tout ce que tu es, est un effet
de l’irrésistible émanation cosmique.
Alors qu’est-ce que tu possèdes?
Lie-Tzen
Dis aux frères qui m ’ont vu mort
et m ont pleuré, alors dans quel deuil,
Pensez-vous que j ’étais ce mort-là,
que non pas, de par Dieu!...
J ’étais un trésor, caché sous un voile
magique de poussière, destiné à disparaître...
Je suis un oiseau, c’était ma cage,
et ma prison, où je vivais enfermé.
Détruisez donc ma maison, cassez ma cage,
éparpillez mes restes.
Déchirez ma chemise corporelle et
éparpillez-en le talisman comme une vaine idole...
Dévêtez vos âmes de vos corps,
et vous verrez Dieu vraiment à découvert...
Mon âme n ’est pas autre chose que vous-même;
ma croyance c’est que vous êtes moi!...
L ’essence des âmes est chose unique,
et il en est de même de nos corps.
A bu l-Hasan ' A li Musaffar Sibtî
Une bien bonne
Une nouvelle de science-fiction d'Isaac Asimov Collages de M ax Bucaille

LA M A C H IN E DEVANT LAQUELLE se tenait Noël


M eyerhof le réduisait à des proportions de nain, mais
il n’en parlait pas moins avec l’aisance désinvolte de
cejyi qui se sait indiscutablem ent le maître.
«Johnson, dit-il, de retour d ’un voyage d ’affaires rentre
chez lui à l’improviste et trouve sa femme dans les bras
de son meilleur ami. Il recule en chancelant, et dit:
« Max, je suis le mari de cette dame et c’est par consé­
quent ma tâche. Mais vous...?»
M eyerhof pensa: «Parfait, laissons cela se distiller et
gargouiller un peu dans le ventre de l’appareil. »
— Hé ! fit à ce m om ent une voix derrière son dos.
M eyerhof mit l’appareil au point mort, se retourna
vivement et dit:
— Je travaille. Vous n’avez pas frappé?
C ’était Timothy W histler, analyste en chef, qui était plus
Isaac Asimov est un Américain ou moins de ses amis. Mais il fronça les sourcils comme
originaire de Russie. Docteur s’il s’agissait d ’un étranger.
en chimie et en médecine, il W histler haussa les épaules. Il était en tenue blanche
s’est consacré à la vulgarisation de laboratoire, les mains profondém ent enfoncées dans
scientifique et à la science- les poches:
fiction. Son œuvre est énorme — J ’ai frappé, mais vous n’avez pas répondu. Le signal
et connue dans le monde entier. rouge n’était pas allumé...

Vous ne pouvez empêcher un grand Maître


de poser les questions qu’il veut.
La littérature différente
Meyerhof grogna. Il regardait la machine, — Courage, Monsieur, murmure-t-il.
cette masse de raison solidifiée, longue C’est désagréable sur le moment, mais
de quinze kilomètres et appelée Mul- personne n’est jamais mort du mal de
tivac, le cerveau électronique le plus mer.
complexe jamais construit. Il répondit: Le gentleman lève alors un visage ver­
— Je travaille, vous aviez quelque chose dâtre et chuchote d’une voix rauque :
d’important à me communiquer? — Ne dites pas cela, mon vieux! Ne dites
— Rien de très urgent, je voulais juste pas cela. C’est l’espoir de mourir qui me
vous dire qu’il y a quelques lacunes dans maintient en vie. »
la réponse sur l’hyperspatial. Timothy Whistler était parti préoccupé.
Whistler fit mine de sortir, puis se décida En passant devant le bureau de la secré­
à interroger : taire, il la salua d’un léger signe de tête.
— Vous étiez en train de travailler? Elle lui sourit en réponse.
— Oui, cela vous gênerait-il? Au XXIe siècle, une secrétaire humaine,
— Mais il m’a semblé que vous étiez en pensa-t-il, faisait archaïque. Mais elle
train de raconter une de vos bonnes his­ était plus agréable à voir qu’un robot...
toires à Multivac... Lorsqu’il pénétra dans le bureau d’Abram
— Et pourquoi pas? répliqua Meyerhof. Trask, le représentant officiel du gouver­
— Je ne m’étais donc pas trompé? nement était absorbé par la tâche déli­
— Non. cate d’allumer sa pipe. Mais ses yeux
— Mais pourquoi? noirs se tournèrent vers le visiteur.
Meyerhof toisa son interlocuteur: — Ah, vous voilà, Whistler! Asseyez-
— Je n’ai de comptes à rendre ni à vous ni vous, asseyez-vous, je vous en prie.
à personne. Whistler prit une chaise :
— J’ai été indiscret effectivement. Puis­ — Je crois que nous avons un problème.
que vous travaillez, je vous laisse. Trask eut un demi-sourire:
Excusez-moi. — Pas un problème technique, j’espère.
— Je vous en prie, dit Meyerhof. Je ne suis qu’un innocent politicien.
(C’était l’une de ses phrases favorites.)
WHISTLER SORTI, IL BRANCHA de — Cela concerne Meyerhof.
nouveau la machine. « Au cours d’une Trask laissa paraître quelque émotion:
traversée particulièrement agitée, un — En êtes-vous sûr?
steward s’arrête dans une des coursives — Absolument.
du paquebot et regarde avec compassion Whistler comprenait fort bien la réaction
un passager effondré par-dessus la lisse, de son interlocuteur. Trask était le repré­
le regard vague et fixé vers le large. sentant officiel du gouvernement, chargé
Aimablement le steward lui donne une de la Division des cerveaux-robots et de
petite tape sur l’épaule: l’Automation au ministère de l’intérieur.

Une bien bonne


Il était censé s’occuper des problèmes de — Mon Dieu, non. Est-ce que l’on ren­
police concernant les satellites humains contre personnellement un Grand Maître?
de Multivac, tout comme les satellites — Ne parlez pas ainsi, Trask. Ce sont des
techniquement entraînés étaient censés êtres humains et il faut avoir pitié d’eux.
s’occuper de Multivac lui-même. Mais Imaginez-vous un peu ce que c’est que
un Grand Maître tel que Meyerhof, d’être un Grand Maître: n’avoir qu’une
c’était bien autre chose qu’un simple douzaine de semblables dans le monde;
être humain. savoir que l’on en découvre seulement un
ou deux par génération; se dire que le
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS monde dépend de vous; se répéter qu’un
RECULÉS de l’histoire de Multivac, un millier de mathématiciens, de psycho­
problème majeur se posait. Multivac logues, de physiciens comptent sur vous?
pouvait résoudre absolument tous les
problèmes, répondre à toutes les ques­ TRASK HAUSSA LES ÉPAULES:
tions. Cependant, les connaissances — Je me sentirais le roi de l’univers.
s’étant accumulées à un rythme de plus — Je ne le pense pas, répliqua impatiem­
en plus rapide, il y avait de moins en ment l’analyste en chef. Ils ne se sentent
moins de questions à poser. rois de rien du tout. Ils n’ont pas d’égaux
Il fallait, pour en trouver encore, de à qui parler; ils ont la sensation d’être
l’imagination, de l’intuition, en somme seuls. Écoutez-moi: Meyerhof ne laisse
la faculté que possède un Grand Maître jamais échapper l’occasion de se trouver
des échecs et qui lui permet de décrypter en société. Il n’a aucun penchant naturel,
les grilles de l’échiquier et de trouver, cela se voit, pour les rapports sociaux,
chaque fois en quelques minutes, le et pourtant il s’oblige à en avoir. Savez-
meilleur mouvement possible. vous ce qu’il fait lorsqu’il se trouve en
Trask s’agita avec inquiétude: notre compagnie?
— Que fait donc Meyerhof? — Je n’en ai pas la moindre idée, répondit
— Il est en train de poser à Multivac des l’homme du gouvernement.
questions que... qui... — Il blague !
— Hé bien! Poursuivez, Whistler. Vous — C’est-à-dire?
ne pouvez pas empêcher un Grand — Il raconte des histoires. D ’excellentes
Maître de poser les questions qu’il veut. histoires. Il est terrible. Il a une façon
Vous n’êtes pas non plus qualifié pour irrésistible de les raconter, même les plus
juger de la valeur de ces questions. Vous mauvaises ou celles que tout le monde
le savez bien. connaît. Il a un don.
— Bien sûr, je le sais. Mais je connais — Eh bien, c’est parfait. Quel mal à cela?
Meyerhof. L’avez-vous jamais rencontré — Supposons que Meyerhof perde son
personnellement? sens de l’humour...

La littérature différente 81
Trask eut l’air déconcerté : en soi ne soit pas mauvaise, mais je consi­
— Que voulez-vous dire? dère comme un signe inquiétant qu’un
— S’il commençait à se répéter? Si son Grand Maître commence à utiliser Mul­
public commençait à rire moins sponta­ tivac pour résoudre ses problèmes per­
nément ou cessait tout à fait de rire? sonnels. Tous les Grands Maîtres pos­
Il en souffrirait. Or nous ne pouvons lui sèdent une certaine instabilité mentale
permettre d’être malheureux si peu que inhérente. Meyerhof approche peut-être
ce soit. Qui sait si cela n’affecterait pas de la limite dangereuse.
son intuition? — Que suggérez-vous? questionna Trask,
— Sans doute. Mais Meyerhof en est-il la voix tremblante.
là? Commence-t-il à rabâcher? — Il faut d’abord vérifier mon hypothèse.
— Non, mais lui pense que si. Je suis peut-être trop lié avec lui pour
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça? bien le juger. De toute façon, je ne sais
— Je l’ai entendu raconter ses histoires pas juger les hommes. Vous êtes un poli­
à Multivac. ticien; l’affaire est plutôt de votre ressort.
— Pas possible? Trask hésita avant de répondre.
— Cela s’est fait incidemment. J’étais — Je vais m’en occuper, dit-il.
entré sans frapper et je l’ai surpris. Il « Un jouvenceau cueille des fleurs pour sa
m’a jeté dehors. Il était furieux. Habituel­ bien-aimée et aperçoit soudain dans la
lement, il est assez aimable. C’est un prairie un énorme taureau, d’aspect fort
mauvais signe qu’il ait été bouleversé à ce peu amical, qui le regarde fixement et
point par mon intrusion. Ce qu’il y a de gratte le sol de manière menaçante. Le
sûr, c’est qu’il racontait une blague à jeune homme avise un fermier qui se
Multivac. Je suis convaincu qu’elle faisait tient prudemment de l’autre côté de la
partie d’une série. clôture;
— Mais dans quel but? — Dites-moi, mon brave, ce taureau est-il
Whistler haussa les épaules. entier?
— J’ai mon idée à ce sujet. Je pense qu’il Le fermier étudie la situation d’un œil
essaie de constituer un stock d’histoires critique, crache par terre et répond:
dans la mémoire de Multivac de manière — Autant qu’on puisse l’être! Mais dans
à en obtenir de nouvelles. Vous voyez ce un instant je n’en dirai pas autant de
que je veux dire. Il est en train d’élaborer vous. »
un humoriste mécanique de façon à tou­
jours avoir un nombre infini d’histoires ENTRE DEUX HISTOIRES, la convo­
drôles à sa disposition. Il serait ainsi cation arriva. Meyerhof arrêta le circuit,
délivré de la peur de perdre l’inspiration. mit le signal rouge qui barrait l’entrée de
— Grands dieux! son laboratoire en son absence et se di­
— Objectivement, il se peut que la chose rigea vers le bureau de Trask.

Une bien bonne


Trask toussa. Il se sentait intimidé: à son visage étaient irrésistibles. Le poli­
— A mon très grand regret, nous n’avions ticien était en proie à une crise irré­
pas encore eu l’occasion de faire connais­ pressible d’hilarité.
sance, Grand Maître, — Pourquoi donc est-ce comique? de­
— Je vous ai fait des rapports, répliqua manda brusquement Meyerhof.
sèchement Meyerhof. Trask reprit ses esprits:
Trask regardait Meyerhof, détaillant son — Pardon?
visage étroit, ses cheveux sombres, son — Je disais: pourquoi est-ce donc co­
air renfermé. Difficile de l’imaginer en mique? Pourquoi riez-vous?
train de raconter des histoires drôles. — Eh bien! la dernière phrase jette une
— II... Il paraît que vous possédez une lumière nouvelle sur tout ce qui précède.
merveilleuse réserve d’anecdotes. Le caractère inattendu...
— Effectivement on me prend pour un — Le fait est, dit Meyerhof, que j’ai
blagueur... dépeint un mari humilié par sa femme;
— Personne n’emploie une telle expres­ leur mariage est un tel échec que
sion à votre propos, Grand Maître. L’on l’épouse est convaincue que son mari ne
m’a seulement dit... possède aucune qualité. Cependant, cela
— Que le Diable les emporte! Mais vous fait rire. Si vous étiez le mari,
quand même, Trask, voulez-vous en trouveriez-vous cela si drôle?
entendre une bien bonne? Il s’éclaircit la gorge :
— Certainement. Avec plaisir. (Trask fit — Essayons celle-ci. Abner est assis au
un effort pour paraître cordial.) chevet de sa femme, il sanglote désespé­
— Très bien, voilà. Mrs. Johns regarde le rément. Sa femme rassemble alors ses
ticket-horoscope qui vient de sortir de la dernières forces et se redresse sur un
bascule sur laquelle son mari s’est pesé coude:
après y avoir introduit un penny. «— Abner, soupire-t-elle, Abner, je ne
«Georges, dit-elle, il est écrit que vous veux pas retourner vers mon Créateur
êtes tendre, intelligent, prévenant, dé­ sans avoir confessé mes fautes.
brouillard et que vous plaisez aux »— Ce n’est pas la peine, ma chérie,
femmes. » Là-dessus, elle retourne le murmure le mari bouleversé.
ticket et ajoute: «Ils se sont également »— Si, je dois parler, sinon mon âme ne
trompés pour votre poids. » connaîtra jamais la paix. Je t’ai trompé,
Abner. J’ai été infidèle. Dans cette
TRASK SE MIT A RIRE. Il était maison, il n’y a pas même un mois...
impossible de ne pas rire. La chute de »- Oui, ma chérie, répond Abner d’une
l’histoire était prévisible. Mais la voix voix apaisante, je sais tout cela, sinon,
de fausset qu’avait prise Meyerhof et pourquoi t’aurais-je empoisonnée?
l’expression méprisante qu’il avait donnée Trask essaya désespérément de garder

La littérature différente 83
son sang-froid, mais en vain. — Comment?
— Voilà donc, dit Meyerhof, une histoire — Oui, qui les a fabriquées? Je ne sais pas
drôle. L’adultère. Le meurtre. Très drôle. combien de centaines ou peut-être de
— Mais des livres ont été écrits pour milliers d’histoires j’ai pu raconter dans
analyser l’humour. toute ma vie, mais le fait est que je n’en
ai jamais inventé une seule. Pas une. Je
— J’EN AI LU UN CERTAIN NOM­ n’ai fait que les répéter. Je les avais soit
BRE et, qui plus est, j’ai lu la plupart lues, soit entendues, et ceux qui les
d’entre eux à Multivac. Certains disent avaient écrites ou racontées ne les avaient
que nous rions parce que nous nous pas inventées non plus. Je n’ai jamais ren­
sentons supérieurs aux personnages de contré personne qui se soit targué d’avoir
l’histoire. D ’autres disent que c’est par inventé une blague. C’est toujours: «On
suite de la révélation d’une incongruité m’en a conté une bien bonne l’autre
ou d’une chute subite de la tension, ou jour», ou encore: « En avez-vous entendu
d’une réinterprétation rapide des évé­ une bien bonne ces jours-ci?» Mais alors,
nements. Mais telle histoire fait rire telle qui invente les blagues?
personne et pas telle autre. Aucune — Est-ce là ce que vous essayez de
blague n’est universelle. Ce qui est découvrir? demanda Trask qui pensait
important, c’est que l’homme est le seul intérieurement: «Grands dieux! Qui s’en
animal doté d’un véritable sens de l’hu­ soucie?»
mour, le seul animal qui rit. — Bien sûr. Réfléchissez un peu: non
— Je comprends, s’exclama soudain seulement les blagues sont toujours
Trask. Vous essayez d’analyser l’humour. vieilles, mais elles doivent être vieilles
C’est pour cette raison que vous trans­ pour être drôles. Il existe une variété
mettez une série de blagues à Multivac. d’humour qui peut être originale: c’est le
— Qui vous a dit cela? C’est Whistler? calembour. J’ai entendu des calembours
— Oui, mais... qui étaient de toute évidence inventés
— Allez-vous me retirer le droit de poser sous l’inspiration du moment. J’en ai moi-
à Multivac toutes les questions qu’il me même inventé quelques-uns. Mais per­
plaira? sonne ne rit à de telles plaisanteries.
— Bien entendu que non, dit Trask. L’humour original ne provoque pas le
— Une chose me tourmente. (Meyerhof rire. Pourquoi?
semblait soliloquer.) Ce n’est pas une — En vérité, je n’en sais rien.
analyse de l’humour que je tente, j’ai — Cherchons. Après avoir donné à Mul­
deux questions à poser à Multivac. tivac toutes les informations que j’ai jugé
— Oh! quelles sont-elles donc? utiles sur l’humour, je lui raconte main­
— La première est celle-ci: d’où viennent tenant un certain nombre de blagues
toutes ces histoires? sélectionnées.

Une bien bonne


— Sélectionnées? De quelle m anière?
— Je ne saurais vous dire. Celles qui me C om m ent ces histoires se form ent et se
semblent convenir. Vous n’ignorez pas transm ettent: voilà qui. p our moi.
que je suis un G rand M aître? reste assez mystérieux. Elles dem eurent
— Oh! mais certainem ent, certainement.. anonymes e t font partie d ’une sorte de
— Une fois ces blagues et ces théories folklore où le génie d ’une race se fa it
philosophiques fournies à M ultivac, je jour, bien plus q u ’on n ’y puisse voir
vais lui dem ander de retracer l’origine de l ’œuvre consciente d'un particulier. Cer­
tains recueils où l ’on tâche de les
ces histoires, s’il le peut. Puisque W histler
grouper sont fo rt insuffisants; si m a l
est au courant et qu’il a jugé utile de faits que l ’on vient à douter si le com pi­
vous faire un rapport, dem andez-lui de se lateur n ’est pas lui-m êm e un imbécile.
tenir prêt pour l’analyse après-dem ain. André Gide.
Certainem ent. Pourrais-je y assister,
moi aussi?

M EY ERH O F ACQUIESCA VAGUE­


MENT. Visiblement, la présence de
Trask lui im portait peu.
«Ug, dit M eyerhof, l’homm e des ca­
vernes aperçoit sa com pagne qui accourt
en pleurs. Sa toilette en peau de léopard
est dans un désordre indescriptible.
»— Ug! crie-t-elle, éperdue. Un tigre est
entré dans la caverne de ma mère !
»Ug pousse un grognem ent et continue
de ronger son os de bison:
»— Qu’y pouvons-nous, dit-il. Qui s’in­
quiète de ce qui peut arriver à un tigre?»
C’était la dernière histoire. M eyerhof
pouvait interroger la machine.
— Je ne vois là rien de répréhensible,
déclara Trask à Whistler. Il m’a expliqué
d’assez bonne grâce ce qu’il est en train
de faire. C’est curieux, mais légal.
— Ce qu’il prétend faire... rectifia
Whistler.
— Je ne peux pas entraver les travaux
d’un G rand M aître sur un simple soup-

La littérature différente 85
çon. Il m’a semblé bizarre mais, après Trask acquiesça également.
tout, les Grands Maîtres sont supposés — Multivac répond qu’il s’agit d’une ori­
paraître bizarres. gine extra-terrestre.
— Utiliser Multivac pour trouver com­ — Que dites-vous? s’exclama Trask.
ment naissent les histoires drôles, mar­ — Les plaisanteries dont nous rions n’ont
monna l’analyste en chef, mécontent, pas été inventées par les hommes. Mul­
n’est-ce pas une folie? tivac à analysé toutes les données qui lui
— Que voulez-vous, répliqua Trask, la ont été fournies et la seule solution pos­
science a progressé à tel point que les sible est qu’une intelligence extra-terrestre
seules questions restées sans réponse sont a composé les blagues, toutes les blagues,
ridicules. Les questions sensées ont été et les a placées dans des cerveaux humains
posées et résolues depuis longtemps. choisis, à des moments et en des lieux
— Je suis inquiet quand même. choisis, en faisant en sorte qu’aucun
— Nous savons ce qui nous reste à faire: homme ne puisse se souvenir de les avoir
voir Meyerhof et analyser la réponse de inventées. Toutes les blagues ultérieures
Multivac... s’il y aune réponse. ne sont que des variations mineures et
des adaptations de ces grands thèmes
TRASK ESSAYAIT DE SUIVRE le originaux...
détail des opérations. Il voyait se dérouler Meyerhof l’interrompit. On le sentait en
une sorte de bande sur laquelle des petits proie à cette espèce de triomphe que seul
points formaient des arabesques mysté­ peut connaître un Grand Maître qui a,
rieuses. Le Grand Maître tournait le dos une fois de plus, posé la bonne question.
à la machine : indifférence réelle ou étu­ — Mais pourquoi...? questionna Trask,
diée? Whistler, lui, examinait soigneu­ pourquoi...?
sement la bande. Il s’était coiffé d’un — Multivac dit, reprit Whistler, que le
casque de téléphoniste et, armé d’un seul but possible est que les blagues sont
micro, il murmurait les instructions à ses destinées à une étude de la psychologie
assistants, au travail dans d’autres pièces. humaine. Nous étudions la psychologie
Une bonne heure s’écoula. Whistler du rat en le faisant évoluer dans un laby­
paraissait de plus en plus soucieux. Une rinthe. Le rat ne sait pas pourquoi et ne
fois, il avait levé les yeux vers ses deux le saurait pas même s’il était conscient de
compagnons et avait commencé à mur­ ce qu’il fait. Ces intelligences étrangères
murer: « C’est incroy... » puis s’était inter­ étudient la psychologie de l’homme en
rompu pour se remettre au travail. notant les réactions individuelles à des
Finalement, il s’écria d’une voix rauque: anecdotes soigneusement sélectionnées.
—J e peux vous donner une réponse Chaque homme réagit différemment. Il
officieuse. est probable que ces intelligences étran­
— Oui, s’il vous plaît, dit Meyerhof. gères sont par rapport à nous ce que nous

Une bien bonne


sommes par rapport au rat. (Il frissonna.) — C’est un véritable cauchemar!
— Quelle est la réponse? demanda
TRASK PRIT LA PAROLE. Son regard Meyerhof. Ce sont les réflexions de Mul­
était fixe et égaré: tivac que je voudrais, non les vôtres.
— Le Grand Maître a dit que l’homme — Parfait. Voici: Multivac déclare que
était le seul animal doué du sens de dès qu’un seul être humain aura décou­
l’humour. Il semblerait donc que ce sens vert la vérité sur cette méthode d’analyse
de l’humour nous vienne de l’extérieur. psychologique de l’esprit humain, elle
— Et pour notre humour éventuel venu deviendra inutile en tant que technique
de l’intérieur, nous n’avons pas de rieurs. objective pour ces puissances extra-
Je veux parler des calembours, ajouta terrestres qui remploient actuellement.
Meyerhof au comble de l’excitation. — Voulez-vous dire qu’ils ne transmet­
— Il est probable, fit Whistler, que les tront plus de blagues à l’humanité?
Extra-Terrestres empêchent les réactions demanda Tràsk faiblement.
positives aux blagues spontanées pour — Plus de blagues, dit Whistler, main­
éviter toute confusion. tenant, Multivac a dit: maintenant!
— J’ai posé deux questions, dit tout à L’expérience est terminée. Une nouvelle
coup le Grand Maître Meyerhof. Jusqu’à technique devra être mise en pratique.
présent la première seule a été résolue. — Multivac a raison, dit Meyerhof.
Multivac possède suffisamment de — Je le sais, fit Whistler, hagard.
données pour répondre à la seconde. Et Trask lui-même ajouta dans un soupir:
Whistler haussa les épaules. Il semblait — Oui. Sans doute.
anéanti: Meyerhof acheva la démonstration.
— Quelle est votre seconde question? — C’est terminé, dit-il. Fini. J’essaye
— J’ai demandé ceci: quelles seront pour depuis cinq minutes et je n’ai pas pu en
la race humaine les conséquences de la trouver une seule. Pas une. Et, ce qui
réponse à ma première question? est pire, je sais que si j’en lisais une
— Pourquoi demander cela? questionna dans un livre* je ne rirais pas.
Trask. — Le sens de l’humour a disparu, dit
— J’ai eu l’impression que c’était la Trask lugubrement. Aucun être humain
question qu’il fallait poser, répondit ne rira plus.
Meyerhof. Le monde avait les dimensions d’une
— C’est insensé, c’est tout à fait insensé, cage à rats expérimentale — et quelque
dit Trask. chose... quelque chose remplacerait
Whistler, les dents serrées, travaillait en bientôt le labyrinthe.
silence. Il avait remis en marche Mul­ Isaac Asimov.
tivac. Une nouvelle heure s’écoula et il O Doubleday et Planète
se mit à ricaner amèrement: ( Traduction Marie-Raymonde Delorme et Dominique A rlet. )

La l i t t é r a t u r e d i f f é r e n t e 87
LA FRANCE
QUI DIT

les Vaudois:
ils ont dit non au mépris pour le faible et le pauvre

les Cathares :
ils ont dit non à la religion d'É tat totalitaire

les Templiers:
ils ont dit non à l'exploitation de l'hom m e par l'hom m e

...e t ils continuent de vivre en nous


Un esprit qui, comme la pierre ,
a su défier les hommes et les siècles.
Village de Provence. Photo Ionesco/Réalités.
U ne e n c y c lo p é d ie P lan è te p a r les deux m eilleurs sp écialistes de la q u estio n
A I M É M I C H E L et J E A N - P A U L C L É B E R T

mm
464 pages, 100 illustrations, 20 cartes
M égalithes, vestiges gaulois, dem eures alchim iques, fo r ê ts m ystérieuses,
h a u ts-lieux cathares et validais, villes englouties, sanctuaires...

Un tourisme différent dans un passé inconnu par des chemins oubliés


L(> v o lu m e relio 3 ? F
Depuis huit siècles,il y a une
France viscéralement contre
A im é M ic h e l

Il y a toujours eu une France qui dit non. Tout


conformisme engendre sa révolte, et nul pays civi­
1 1i s t o i r e lisé n’est naturellement plus conformiste que celui
où le ridicule tue.
et a n a l \ >e C’est contre des conformismes organiques, vis­
céraux, lourds de conséquences vitales, que naissent
et se développent les vraies révoltes. C’est de ces
de s Io\ ers révoltes-là qu’il sera question ici. Nous croyons que
leur étude est importante à qui se mêle de com­
d'opposition prendre son temps. Depuis toujours, les hommes
disent que leur époque ne vaut rien, et que jadis, en
vaudois. revanche... Pourquoi? Parce que nous ne voyons
jamais le présent qu’en surface, au lieu que le passé
finit toujours par montrer ses coulisses. Et ce qu’il y
cathares. a de plus authentique dans l’Histoire, ce sont jus­
tement ses coulisses.
templiers Que serait le x v i i f siècle si l’explosion de 1789 ne
donnait sa vraie dimension au travail souterrain, je
ne dirai pas de Diderot, Rousseau et Voltaire, car
ceux-là tout le monde les connaît et les connaissait,

La France secrète 91
mais des millions d’inconnus qui, en leur présent sa vraie dimension. Il faut avoir
ouvrant leurs pensées les plus cachées, firent décelé vingt fois l’ébranlement initial des
leur succès et leur donnèrent l’existence? grands cataclysmes pour être attentif à ce que
L’histoire secrète du xvilp siècle, c’est celle nous cachent les faux événements présents,
de tous les petits complots, de toutes les j ’entends ceux dont on parle et qui, en effet,
complicités muettes, de toutes les discussions comme le clament avec raison les esprits
de salon ou de cabaret (surtout de cabaret) moroses, manquent totalem ent d’intérêt. Dans
où mûrirent les idées répandues par Voltaire, le passé de la France, les épisodes ne
Rousseau, Diderot, et les circonstances qui manquent pas où l’on voit éclater soudain au
les muèrent en tempête. Notre épocjue nous grand jour des cheminements jusque-là invi­
paraîtrait passionnante si nous savions voir sibles.
dans les mille petits événements de la vie
quotidienne l’enfantement infinitésimal des
grands bouleversements à venir. 1. LES VAUDOIS
Cent badauds de la porte d’Italie virent un
jour, sans y prendre garde, l’arrivée de Jean- Le soir du 15 août 1173, dans une riche
Jacques à Paris. Et que virent-ils? Un vaga­ maison bourgeoise de Lyon, un homme s’in­
bond poussiéreux, bâton en main et portant terrogeait sur sa destinée. Cet homme n’avait
musette. Nous en voyons chaque jour de sem­ rien de remarquable, sinon peut-être sa for­
blables. Mais un jour, ce vagabond racontera tune. Nous ne savons pas grand-chose de sa
sa découverte de Paris, sa déception devant personne, si ce n’est que, ce 15 août 1173, il
la crasse, la misère, les rues sales, les venait de perdre un ami très cher et que le
masures. Dans cette découverte, il puisera chant d’un ménestrel racontant la vie de saint
l’inspiration d’une œuvre où se retrouveront Alexis l’avait bouleversé. Nous ne connaissons
les Parisiens et les Français. Et un jour la même pas son vrai nom, seulement son
Bastille sera prise. Et quand, maintenant, prénom: Pierre. Né à Vaux, dans le Dau-
nous lisons le passage fameux où Rousseau, phiné, il prendra bientôt le nom de Valdus,
vieilli, décrit ce moment de sa vie, nous fré­ ou Valdès, ou encore Valdo. Jusque-là, le
missons à la pensée de tout ce qui en découla. futur Valdo a mené une vie de marchand
Car ce moment qui, pour ceux qui le heureux en affaires, un peu usurier. Au
vécurent, avait toutes les apparences de la xii' siècle, à Lyon, la bourgeoisie est déjà
banalité, fut, parmi des millions d’autres tout puissante. L’argent, autant et plus que l’épée,
aussi indiscernables aux yeux de ceux qui les livre les biens de la terre. Tout ce que l’on
virent, l’une des sources de la Révolution. peut avoir, Pierre le riche marchand l’a à
Il faut que les puissantes et invisibles méca­ satiété. Mais une sourde inquiétude le mine:
niques tournant dans les coulisses de l’Histoire cette prospérité est-elle légitime? L’exemple
aient fini d’accoucher pour que notre regard d’Alexis, le noble romain, atteint sa cons­
rétrospectif les y découvre. Et nous voyons cience au point le plus vulnérable: n’est-il
alors que la plupart s’y camouflaient sous pas, lui, Pierre, comme Alexis, un chrétien?
l’apparence inoffensive du banal. Voilà pour­ Et le Christ n’est-il pas venu d’abord pour les
quoi seule l’histoire secrète peut donner au pauvres et les faibles?

92 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


Or, ce xii' siècle offre le spectacle du plus M alheur à vous qui riez maintenant, parce
insolent, du plus cynique mépris du faible et que vous serez réduits aux pleurs et aux
du pauvre. Où que l’on tourne les yeux, on ne larmes ! »
voit que dérision des principes évangéliques. Pierre, le marchand de Lyon, le comprit sou­
Les idées les plus sacrées ont tourné en pré­ dainement ce 15 août 1173. Parce qu’il était
texte. On parle sans cesse de charité, de chrétien, il résolut de suivre l’exemple
loyauté, de chevalerie. Mais la charité assied d’Alexis. Il vendit ses biens et distribua
une effroyable exploitation du peuple, la l’argent aux pauvres. Son exemple et sa
loyauté couvre toutes les trahisons, la cheva­ prédication lui firent bientôt de nombreux
lerie n’est que privilège de blasons ou blou­ disciples. Le mouvement connu sous le nom
sons dorés. d'hérésie vaudoise était né.
Chevalerie et loyauté ne sont pas l’affaire de De nombreux livres ont été consacrés à l’his­
Pierre le marchand: bourgeois ou croquant, toire de l’hérésie vaudoise. Ils en racontent
de ce point de vue, c’est tout un. Mais la l’histoire officielle, extérieure. Mais les ques­
charité? Cette Ëglise scandaleusement riche tions essentielles ne seront jamais élucidées.
et puissante, est-ce vraiment l’Évangile? Vêtu Combien de riches usuriers entendirent un
de haillons, mourant de froid l’hiver (car le ménestrel chanter le roman de saint Alexis,
bois appartient au seigneur ou au couvent), puis se hâtèrent de l’oublier? Pourquoi Pierre
de faim en toute saison, sans garantie person­ de Vaux, lui, fut-il si bouleversé? Pourquoi
nelle contre le puissant qui dispose de lui trouva-t-il si rapidement des disciples?
«à merci», voué aux épidémies, massacré Sur ce dernier point, toutefois, l’Histoire
sans pitié comme bétail à l’occasion des que­ n’est pas complètement muette. La raison de
relles que les blousons dorés se font entre ce succès, c’est l’existence permanente,
eux pour se distraire, pillé, rançonné, déporté, depuis toujours, entre Rhin et Pyrénées,
le vilain connaît alors l’une des plus sinistres d’une France qui dit non. L’Église était toute-
conditions de l’Histoire. Sa condition est très puissante en ce xir siècle. Il n’y avait, hors
inférieure à celle de l’esclavage antique: le d’elle, pas de religion. Elle avait le monopole
vilain abreuvé d’épreuves qui se révolte ne absolu de toute angoisse et de toute interro­
s’expose pas seulement à la torture et à la gation surnaturelle. Donc, il fallait bien que
mort, il défie la colère divine. Si sa révolte cette France qui toujours dit non aspirât vers
réussit, il pourra sauver son corps. Mais son une religion libérée du magistère ecclésias­
âme, elle, est perdue. tique officiel. De plus, dans un monde tota­
lement dominé p a r l e puissant et le riche,
Les raisons essentielles de l'hérésie par l’épée et l’or, il était inévitable que
vaudoise ne sont pas élucidées cette France qui dit non éprouvât une sorte
Au regard de cette misère sans espoir, rien de fascination devant des prédicants pauvres,
n’égalait le luxe des possédants. Et cela, vêtus de bure et plus souvent de haillons,
Pierre le marchand le savait mieux que qui­ qui venaient lui dire:
conque. Quoi de plus insolent, pouvait-il - Les prêtres riches sont de mauvais prêtres !
penser, que le luxe de l’Église, prédicatrice L’Église riche n’est pas la fille du Christ,
de celui qui avait dit: «M alheur à vous qui mais son ennemie! Quand vous faites l’au­
êtes rassasiés, parce que vous aurez faim! mône, donnez directement aux pauvres, et

La France secrète 93
non à l’Église, qui est riche. Car l’Église ne ciples témoigne des besoins moraux populaires.
s’attribue le magistère des pauvres (au nom L’archevêque de Lyon, le cistercien Guichard
de l’Évangile) que pour détourner les (évêque de 1165 à 1180), interdit à la fois la
aumônes, qu’elle retient à son profit, et pour mendicité et l’exercice de la prédication.
vivre dans le luxç parmi les misérables Mais Valdo, se référant à un texte toujours
cité par les hérétiques, répond fièrement:
l'espoir d'une société « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes »
où Dieu serait du côté du faible (Actes des Apôtres, chapitre 5, verset 9).
Quand nous traversons en voiture les vieux Et pour être mieux entendus du peuple et
villages de France, le x ii * siècle — celui des pour s’assurer que c’est bien la parole divine
Vaudois, des Cathares et des Templiers - ne qu’ils dispensent, les nouveaux prédicants
nous apparaît généralement plus que comme font traduire les livres saints en français.
celui de la douceur romane. Les belles voûtes Valdo n’est, en effet, ni un savant ni un théo­
rondes de Bourgogne, les chapiteaux fantas­ logien. Il ne suit que son cœur. Mais face à
tiques d’Auvergne et du Poitou ne semblent une Église qui se réclame du Christ pour faire
restituer à nos yeux qu’une sorte de candeur le contraire de ce que lui-même professe et
pastorale et paysanne où le surnaturel mêle pratique avec ardeur, il veut disposer de
ses anges, ses prophètes et ses saints au l’appui solide des textes sacrés.
monde familier de la moisson, de la ven­ Ici se situe un épisode remarquable. Valdo et
dange, de la boutique et de l’atelier. Saint ses «frères» (c’est ainsi qu’ils se nomment
Pancrace et saint Vincent ont, dans la prière, entre eux, comme les premiers chrétiens)
la même bonne tête gauloise que le berger sont convoqués à Rome par le pape pour une
et le paysan. C’est que les luttes, les douleurs explication « au fond». Et c’est une étonnante
et les angoisses sont mortes avec la chair qui confrontation, au Latran, que celle de ces
les éprouva. Rien ne manifeste plus à nos hommes aux pieds nus, voyageant sans
yeux que l’ouvrier dont le ciseau sculpta ces chevaux, sans bagages, sans domestiques,
scènes était presque toujours sous-alimenté, sans suite, avec la somptueuse cour romaine.
promis à la mort violente, tourmenté dans ses
sentiments humains (car la mort accom­ Malheureusement les théologiens
pagnait ses années et celles des siens) et dans étaient du côté des riches
ses inquiétudes religieuses (car l’image de la Nous sommes en 1179. Six ans se sont écoulés
religion que lui offrait le christianisme depuis la conversion de Valdo. Le pape
ambiant n’avait, a priori, rien d’encourageant Alexandre III, qui vient de mettre fin au
pour le malheureux). Imagine-t-on le choc grand schisme et à la ronde des faux papes et
éprouvé par ces misérables en voyant appa­ antipapes, est frappé par leur sincérité évan­
raître sur le lieu même de leur travail des gélique. D’après le chroniqueur anonyme de
hommes vêtus comme eux, pauvres comme Laon, il embrasse Valdo, approuve son vœu
eux, parlant leur langue, et qui, au lieu de de pauvreté, mais lui enjoint de ne prêcher
menaces et de coups, leur dispensaient que sous l’autorisation et le contrôle de son
l’espoir d’une société véritablement évan­ évêque, ce que les frères vaudois promettent.
gélique où Dieu était du côté du faible? La Est-ce le triomphe des pauvres? La France qui
rapidité avec laquelle Valdo se fait des dis­ dit non va-t-elle faire retourner aux sources

94 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


évangéliques le christianisme gaulois? Pareille Le refus du travail manuel implique un motif
hypothèse est en soi contradictoire. Le pou­ d’oisiveté, et les Vaudois préfèrent pécher
voir, qu’il soit civil ou ecclésiastique, ne peut plutôt que de s’adonner à l’effort. Ce motif
appartenir qu’aux riches. Rentrés en France, que, selon Alain, les Vaudois n’ont pas, les
les frères vaudois poursuivent leur apostolat clercs, eux, l’ont légitimement, bien entendu,
auprès des pauvres gens. Les théologiens de puisqu’ils sont clercs! C’est même ce droit
l’époque appellent cela le retour de Valdo légitime qu’il fait aux Vaudois grief d’usurper.
« à sa vomissure » (c’est l’expression employée
par l’un d’entre eux, Geoffroy d’Auxerre). On s'est alors demandé :
Les Actes de l’inquisition, pour leur part, font ne faut-il pas tuer les hérétiques?
grief aux prédicants de «rallier à eux des A ces griefs intéressés s’en ajoute très vite
hommes et des femmes idiots et illettrés, de un autre qui nous touche bien plus, nous
les envoyer imprudemment discourir dans les autres modernes, c’est la querelle de l’homi­
villages et les maisons, sur les places publiques cide.
et même dans les églises ». Au moment où Pierre Valdo commence son
Ce qu’on leur reproche d’ailleurs, ce n’est apostolat, les Cathares, que nous étudierons
nullement d’être hérétiques, car ils ont été plus loin, fleurissent dans tout le Midi
déclarés parfaitement orthodoxes par le languedocien. Dans une lettre adressée au
pape. Leur doctrine est reconnue pure de début de septembre 1177 au chapitre général
toute erreur, et ils prêchent la même chose de Cîteaux, le comte de Toulouse Ray­
que leurs juges. On leur reproche seulement mond V décrit avec désespoir les succès
d’usurper la fonction ecclésiastique. remportés par la doctrine cathare parmi ses
Le fond de l’affaire est le détournement sujets, les églises vides tombant en ruines, les
des aumônes que les Vaudois recommandent nobles, le clergé catholique lui-même se
de donner directement aux pauvres. Et convertissant à la nouvelle foi, la vanité
bientôt ils vont se mettre dans un cas plus des efforts déployés par les missionnaires
mauvais encore. Pour être sûrs que leurs pré­ pour enrayer le mal. Puisque la prédication
dicants ne se laisseront jamais tenter par la ne produit aucun résultat sur ses sujets
richesse, ils leur défendent, et de rien pos­ égarés, ajoute ce prince, eh bien, il faut em­
séder, et de travailler, leur faisant obligation ployer d’autres moyens, c’est-à-dire, plus
de vivre de mendicité. C’en est trop! Non clairement, la force. Il faut envoyer dans le
seulement les Vaudois détournent les aumônes Midi les armées du roi de France et celles du
vers les pauvres, mais ils prétendent se subs­ roi d’Angleterre.
tituer à l’Êglise dans la jgénérosité des fidèles. Les rois en question, ainsi sollicités, montrent
Les théologiens commencent à s’occuper peu d’enthousiasme: Mais le problème est
sérieusement de ces escrocs. désormais posé: faut-il tuer les hérétiques?
Vers 1194, l’un des plus illustres du moment, Autre moment décisif de l’histoire secrète:
Alain de Lille, lance contre eux sa Sumnta cette lettre d’un prince toulousain, ce cha­
quadripartita, aussi appelée De Fide caiholica, pitre des abbés cisterciens où elle fut lue
rédigée à Montpellier. « Faux prêcheurs qui et étudiée, les 13 et 14 septembre 1177. Pour
vivez dans la paresse, s’écrie-t-il, vous la première fois, dans l’esprit de certains
exploitez les humbles! » hommes - et d’hommes responsables -

La Franco se crè to 95
co m m ence à g erm er le p ro je t de ce qui va
d ev en ir la tragédie du xm c siècle et le péché
originel de la F ran ce m o d ern e: la croisade du
N ord c o n tre le M idi. C ar les con séq u en ces de
ce dram e vieux de sept siècles, nous les
vivons en co re. Elles sont une des clés de
n o tre tem ps.
D onc, faut-il tu e r les hérétiq u es? T errible
question p o u r un siècle p étri de ch ristia­
nism e. Jésus n ’a-t-il pas dit: celui qui frappe
p a r l’épée p é rira p ar l’épée? Jusque-là,
l’Église en ta n t q u ’Eglise s ’est effo rcée de
rester à l’éc a rt des luttes des hom m es, invo­
q u an t l’Évangile p o u r les d ép lo rer, p o u r
apaiser les c o m b attan ts, p o u r p ro c lam e r que
la g u erre et la violence naissent du m épris
des lois divines. Les croisades m êm es sont
p résen tées com m e une o p é ra tio n défensive; il
s’agit de p ro té g e r le pèlerin du S aint-S épulcre
c o n tre l’agression m usulm ane. M ais, depuis
l’écrase m en t des religions antiques, la vio­
lence en ta n t que m oyen d ’action strictem en t
religieux éta it et sem blait devoir être à
jam ais exclue de l’histoire c h ré tien n e , puis­
q u ’il éta it in co ncevable que les hom m es
ayant connu la vraie religion pussent s’en
éca rte r.
Les Vaudois ont voulu reconvertir
pacifiquem ent les Cathares
O n p e u t sup p o ser que to u tes ces pensées
furent, à p a rtir de la m i-septem bre 1177,
to u rn é es et re to u rn ées de to u te s les façons
dans les consciences chrétien n es. D e quel
p ré c é d e n t s’inspirer? O n relut les Pères de
l’Église. H élas! ils avaient to u t prévu, sauf
c e tte chose im pensable, que des peuples en ­
tiers ayant été élevés et enseignés dans la
vraie religion pussent à un m o m en t l’ab ju rer
sp o n tan é m en t p o u r une au tre ju g ée plus
conform e à leurs aspirations.

Les actes de l’inquisition mentionnent souvent,


avec horreur, des Évangiles
en langue vulgaire saisis chez les hérétiques.
Fra A ngelico, S t Dominique et le miracle du jeu.
Musée du Louvre. Photo Dorka.
Dans
les pierres
d’hier
et dans
les visages
d ’aujourd’hui
la même
exigence
intérieure
Saint S im éo n (xm siècle).
P hoto ( ïira u d o n .

Paysan b reto n .
Photo Sirot.
~ r~~ ^pz7Z 77\

^îjT.
P o ur c o m p re n d re le tro ub le suscité au sein
du christianisme p a r un tel p h é n o m è n e , il
faut se rap p e le r la d é c e p tion des c o m m u ­
nistes lors de la scission yougoslave, puis de la
guerre froide russo-chinoise; la guerre froide,
les rivalités nationales, to u t cela, ils avaient
p o u rta n t appris que c ’était le fruit exclusif
du capitalisme. Q ue le socialisme pû t e n­
fanter les m êm es discordes, c ’était le m o n d e
à l’envers. Q ue des chrétiens pussent, sans y
être forcés, tro u v er plus d ’attraits et une
réponse plus satisfaisante à leurs p roblèm es
dans une religion non chrétien ne, cela ne se
pouvait pas. Et c e pendant, cela était. D ’où la
question: faut-il les tuer?
A cela, les Vaudois ré p o n d e n t sur-le-cham p
p ar la négative. Vers 1190, u n g roupe de
«frères» e n tre p re n d de ré p o n d re aux
C a th a re s en les a tta q u a n t sur le plan d o c ­
trinal. D ans leur idée, cette réponse n ’est pas
seulem ent u ne attaqu e, mais un exemple de
la façon d o n t les égarem ents religieux doivent
être redressés. Très pieux, très respectueux
de leur christianisme, les Vaudois o nt une
p rofon de conscience des abus qui ont assuré
le succès du catharism e. N e s’agit-il pas des
m êm es abus qui ont inspiré à Pierre de Vaux
la création de la c o m m u n a u té vaudoise? Ils se
tienn en t donc p o u r les mieux habilités à
rép o n d re aux C athares en se plaçant sur leur
terrain propre. Et leur réponse est publiée.
C ’est un texte (qui nous est parvenu) intitulé
Liber antiheresis, do nt le ré d a c te u r semble
être un théologien aragonais du nom de
D u ra n d de H uesca. « Saint Augustin, rappelle-
t-il, nous enseigne que les hérétiques ne
doivent pas être tués. Il suffit de les m ettre
en prison et de les a d m o n e ste r fré quem m ent
p o u r les faire re n tre r dans l’unité c h ré ­
tienne.» Et ailleurs: « L a brebis égarée ne doit
pas être tuée, mais ra m e n é e au bercail.»
De m ême, les h érétiques ayant le ca ra c tère

Fière, harmonieuse et puissante,


Carcassonne continue à défier l’ennemi
invisible, mais toujours possible.
Photo Edwards/Holmès-Lebel.
chrétien doivent être ramenés à l’unité de relle que d’exécuter un meurtrier; c’est agir
PÉglise par la parole et par les verges (verbo selon la loi. Le juge doit engager le coupable
et verberibus). en état de péché mortel à se repentir; il libère
On ne peut donc pas dire que les Vaudois ainsi l’âme du condamné et n’est point res­
pèchent par excès de douceur; contre les ponsable de sa mort ordonnée par la loi.
Cathares, ils admettent la prison et les coups. On voit l’habileté du raisonnement. N’est-il
Cependant, cette relative modération est pas légitime d’exécuter un meurtrier? Et celui
aussitôt relevée contre eux comme hérétique qui tue l’âme (en la plongeant dans le péché
par des porte-parole plus officiels. Dans sa mortel) n’est-il pas un meurtrier? Donc,
Summa quadripartita déjà citée, Alain de l’hérétique doit être exécuté. Mais non pas
Lille met Vaudois et Cathares dans le même par vengeance, et pas par l’Église, qui par­
sac. S’ils ne veulent pas tuer les hérétiques, donne en toute sérénité, mais par la loi civile
dit-il, ils sont aussi coupables qu’eux. (séculière, selon la terminologie de l’époque)
appliquée par le juge agissant comme ministre
Le massacre des Albigeois de Dieu. La subtilité de la démonstration va
fut minutieusement préparé bientôt produire ses effets, malgré l’oppo­
On voit la gravité de la réponse donnée par sition d’autres théologiens aussi illustres
Alain de Lille, gravité qui ne lui échappe qu’Alain de Lille.
nullement. Aussi cite-t-il ses références. Ce qu’il y a d’effrayant dans cette longue
N’est-ce pas saint Bernard lui-même (consi­ préparation psychologique du massacre des
déré actuellement au xxe siècle, comme le Albigeois, c’est son minutieux légalisme.
dernier Père de l’Eglise) qui dit: « La foi naît Ces hommes qui, lentement, prennent cons­
de la persuasion, non de la contrainte. cience de ce qui va inéluctablement se
Cependant, réprimer les hérétiques par le passer, ce sont des êtres civilisés, et même
glaive convient mieux que de les laisser, à hypercivilisés. Une religion omniprésente
défaut, précipiter les autres dans l’erreur»? leur a appris depuis l’enfance à s’examiner,
Mais, ajoute Alain de Lille: «Si les péchés à peser sans cesse les mobiles de leurs actes,
des hérétiques sont si graves qu’ils méritent à se juger sans complaisance par rapport à
la mort, c’est au juge séculier que revient un certain idéal. Et cet idéal est le plus
le droit de sévir, à condition que le châti­ humain, le plus tendre, le plus pétri d’amour
ment soit infligé au nom de la justice, et non de l’histoire des hommes.
par colère ou par rancœur. » Le clerc ne doit Aussi, quand leur intérêt matériel et leur
donc avoir aucune part à l’exécution des égoïsme vont se trouver en balance avec leurs
hérétiques* quoique cette exécution soit une idéaux religieux, ils ne pourront pas échapper
bonne chose. C’est au pouvoir civil de se au tourment de la culpabilité. Tous ces textes
charger de la besogne. affreusement machiavéliques qui préparent la
Et que celui-ci ne s’effraie pas d’une telle grande ruée des barons français vers le pays
responsabilité: «Lorsque le juge prononce des cours d’amour et des cigales transpirent
une condamnation, ce n’est pas lui qui tue, la mauvaise foi, l’obsession de se justifier,
c’est la loi. Dans l’exercice de la justice, le de se laver d’avance du sang innocent, et
juge, ministre de la loi, est d’abord ministre même (il serait facile de le prouver à
de Dieu. » Ce n’est pas manquer à la loi natu­ force de citations) d’en charger Dieu lui-

102 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


même. C’est pour Dieu que l’on va se vautrer Telle sera aussi la destinée des deux autres
dans le carnage. C’est Dieu qui sacralisera le grandes révoltes spirituelles de cet extra­
juge. C’est pour tarir la source du péché ordinaire xii' siècle: la révolte des Cathares
mortel —l’offense majeure à Dieu —que l’on et celle des Templiers. Les uns et les autres
tarira la vie de l’hérétique. disparaîtront presque sans laisser de traces
apparentes. Mais la flamme de leur cœur
L'hérésie vaudoise annonce héroïque nous brûle encore, en plein
la réforme franciscaine xx' siècle, sans que nous le sachions.
Rien ne manque cependant aux théologiens
hypocrites pour être éclairés sur leurs actes
et leurs paroles. Leur conscience vivante, 2. LES CATHARES
c’est l’humble communauté vaudoise. Car, à
ceux-là, on ne peut reprocher de défier le
Dieu de vérité. Ils professent la foi la plus Notre propos n’est pas ici de raconter une
orthodoxe. Ils se proclament les fils obéis­ fois de plus la tragédie des Cathares ni
sants du pape. Leur seule hérésie, c’est la d’exposer leur doctrine, mais, comme pour
pauvreté. Mais celle-là est inexpiable. Et la les Vaudois, d’essayer de saisir à sa source
persécution va bientôt commencer, en même l’expansion de cette étrange religion dans le
temps que la Croisade contre le Midi. midi de la France et de comprendre à quelles
Par leur révolte pacifique contre le cynisme secrètes résonances d’éternité elle répondait.
de la puissance et de l’argent, par leur En septembre 1177, le comte Raymond V de
douceur et leur charité, les petits pauvres de Toulouse appela de ses vœux, dans une lettre
Lyon annoncent la réforme franciscaine. adressée au chapitre de Clairvaux, la che­
François d’Assise, né en 1182, neuf ans après vauchée des armées anglaise et française
la conversion de Pierre de Vaux, a certai­ contre ses propres sujets rebelles. Cette lettre
nement été influencé par lui. Les deux mou­ fut le commencement de tout. Le tableau de
vements vaudois et franciscain ont des débuts l’hérésie triomphante dressé par le prince
absolument identiques. Mais François était toulousain épouvanta les autorités ecclésias­
en Italie, c’est-à-dire près de Rome. Fort de tiques. Moins d’un an plus tard, en août
l’immense prestige que lui valent ses miracles 1178, une imposante légation composée du
et ses vertus, mais toujours soumis par humi­ cardinal Pierre de Saint Chrysogone, d’Henri
lité à un magistère auquel pourtant sa pau­ de Clairvaux, de Guarin de Bourges et de
vreté faisait honte, saint François réussira, plusieurs autres prélats arrive à Toulouse sur
sans sortir de l’oçthodoxie, à fonder le pre­ les ordres du pape Alexandre III. Ces hautes
mier ordre mendiant. Tolérés par Rome, les autorités ecclésiastiques convoquent aussitôt
franciscains échapperont ainsi à l’unique devant elles les chefs des hérétiques, qui ont
accusation trouvée par Alain de Lille contre le courage de se présenter. Ils sont deux,
les pauvres de Lyon, celle de n’être pas man­ Bernard-Raymond, évêque cathare de la
datés. Pour n’avoir pas eu cette chance, les région toulousaine, et Raymond de Balmiac.
Vaudois vont désormais s’enfoncer dans un Tant qu’ils ne se trouvent qu’en présence
temps d’épreuves et de persécutions parfois des prélats, les deux malheureux recon­
atroces, qui durera sept siècles. naissent tout ce que l’on veut: qu’il n’existe

La France secrète 103


q u ’un seul D ieu, que le pouv oir de con sa c re r
l’hostie a p pa rtie nt au p rê tre bon ou mauvais,
que le b a p tê m e est indispensable, q ue tous
les clercs, bons ou mauvais, archevêques,
ermites, cardinaux et tem pliers, seront
sauvés, q u ’il faut p ayer les dîmes, prém ices et
tous im pôts ecclésiastiques, que c ’est à
l’Église, et non aux pauvres, q u ’il faut d o n n e r
les aumônes, etc. Le co m te R aym on d, qui sait
par expérience qu e la vraie préd ication des
C athares est to u t autre, b o u t d ’indignation.
— Faites-les ju re r! s’écrie-t-il. Im posez-leur
le s e rm e n t public! Q u ’ils r é p è te n t to u t cela
de v a n t le peuple et sous serm en t!
Essayons d ’im aginer ces deux h om m e s face
à leur tribunal. C ’est, je crois, le m om ent.
Q u ’ont-ils en face d ’eux? T o u te la puissance
de ce m o n d e : l’Église, et l’État, et aussi la
science et l’argent. Le système social les tient
en sa main et p e u t les briser. M e n tir à ce
système essentiellem ent mauvais, le tro m p e r,
c ’est bien. M ais le com te a vu juste en
d e m a n d a n t q u ’on les fasse ju r e r d ev an t le
peuple: car le peuple, ils n ’on t pas le droit
de le tro m pe r. Ils refusent donc. C ’est leur
perte et celle de leur peuple.
Le Concile du Latran décida
la croisade contre les hérétiques
La mission envoyée en pays c a th a re par
A lexan dre III a ob ten u la p reuve cherchée.
Il s’agit m a in te n a n t d ’en tirer les consé­
quences. Le p a p e réunit d o n c un concile, le
Concile du L atran de 1179 (les choses ne
tra m e n t pas). C e tte assem blée, consciente
que le succès des C a th a re s et des Vaudois
naît to u t entier de l’indignité de la hiérarchie,
c o m m e n c e p a r p re n d re des décisions d ’é p u ­
ration. O n réduit le luxe épiscopal (canon 4);
on supprim e le trafic des fonctions sa c e rd o ­
tales (canons 7, 8 et 15); on supprim e le
cumul des charges ecclésiastiques en garan-

Ces opposants vivaient dans un univers


à leurs yeux totalement spiritualisé.
Photo Holmès-Lebel.
tissant, en contrepartie, la « solde de la milice L’essentiel de leur foi, c’est l’existence de
cléricale» (canon 5). On institue des cours deux dieux, celui du Mal et celui du Bien, et,
religieux pour les pauvres dans toutes les il faut l’avouer, les tenants de cette doctrine
églises cathédrales. Mais, cela fait, on en n’ont jamais eu de chance. Son inventeur,
vient enfin aux choses sérieuses: le fameux l’hérétique babylonien Manès (d’où le nom
canon 27 du Concile condamné les Cathares, de manichéisme) ne fut-il pas écorché vif en
Patarins, Publicains et hérétiques de tous 276? Mais au manichéisme originel les
noms à être privés de leurs biens et réduits Cathares ajoutent quelques dangereuses pré­
en servitude, sans préciser les doctrines cisions: non seulement le monde matériel
incrimiiiées. Les hérétiques sèront condamnés — celui, précisément, que l’Église et les
parce qu’ils sont hérétiques, parce qu’on les princes tiennent en main — est l’œuvre du
appelle Cathares, Patarins^ etc., et non parce dieu du lifal, mais ce dernier n’est autre que
qu’ils soutiennent telle ou telle théorie reli­ le Jéhovah de la Bible! Loin d’être le Père
gieuse. Le rédacteur de cet admirable texte bon de la Trinité chrétienne, Jéhovah, c’est
voté par le Concile de 1179, Henri de Clair­ le Diable! Et, bien entendu, la révélation
vaux, « reçoit en récompense de ses services la mosaïque n’est qu’une diabolique machi-
dignité cardinalice (14 mars 1179), et, à la fin liation.
du Concile, la charge d’une nouvelle légation Certains aspects de cette étrange doctrine
en pays albigeois» (Christine Thouzellier, relèvent de la science-fiction la plus futuriste:
p. 23-24). Désormais, dit encore cet auteur, par exemple, il y aurait deux univers, celui où
l’idée d’une croisade contre les hérétiques, nous vivons et où se scelle notre destinée cor­
suggérée par Raymond V, justifiée par saint porelle, œuvre du dieu mauvais, et un autre
Bernard, confirmée par Henri de Clairvaux, univers invisible, parallèle dirions-nous main­
exécutée sur l’ordre d’Alexandre III, est tenant, œuvre du dieu bon. Des interférences
entrée dans le droit canon et dans les mœurs se produisent parfois entre ces deux univers,
juridiques de la chrétienté. si bien que le tiers des étoiles serait entre les
mains du dieu mauvais. Le Christ n’a réel­
Les Cathares pensaient que le dieu lement existé que dans l’univers parallèle.
du mal régnait sur le monde terrestrë Après sa mort (que d’ailleurs on ne comprend
Pourquoi cette haine contre les Cathares? pas très bien dans un univers bon), « il
Depuis ses origines, l’Église avait vu bien aurait visité sept terres — d’autres disent
d’autres hérétiques surgir dans ses rangs. sept cieüx —pour libérer son peuple ».
Jamais jusque-là (à ma connaissance) un La partie la plus surprenante de la doctrine
concile n’avait décidé de confisquer leurs cathare est une affirmation de la transmi­
biens et d’en .faire des esclaves. Cette pra­ gration des âmes. D’où tiennent-ils cette
tique, d’ailleurs, où le concile en avait-il idée? Leurs historiens la rapprochent d’une
pris le précédent? Jusqu’où, dans l’Histoire, autre thèse cathare qui est l’interdiction de
faut-il remonter pour en trouver l’équivalent? manger de la viande et veulent y voir la
Laissons cela aux historiens. Interrogeons- preuve d’une lointaine ascendance orientale
nous plutôt sur la personnalité de ceux que le du catharisme. Point n’est besoin d’aller
canon 27 de l’assemblée ecclésiastique va chercher si loin: métempsychose et végéta­
vouer à un sort si affreux. risme sont en effet les premiers ensei­

106 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


gnements tirés de la transe médiumnique, parallèle bon, la nécessité, ou du moins la
phénomène spontané universel, observable recommandation instante du végétarisme.
chez tous les peuples et à toutes* les époques
de l’Histoire. Au xx' siècle, comme au xn% Les « parfaits » cathares étaient
le premier individu venu, s’il tombe en transe, certainement des médiums
se met à parler au nom d’un défunt, enseigne Et s’il en fut bien ainsi pour les Cathares,
la réincarnation et le végétarisme et décrit rien n’est plus compréhensible que leur
un univers parallèle (ou imaginaire) rigoureu­ conduite à l’égard de l’Église: pourquoi une
sement identique à celui de la Manifestatio hiérarchie, puisque le contact avec le monde
haeresis. du dieu bon était ouvert, sinon à tout le
Il est impossible à un esprit contemporain monde, du moins à toute petite assemblée
un peu versé dans les recherches psychiques possédant son «parfait», c’est-à-dire son
d’entrer dans la mythologie cathare sans se médium? Pourquoi fréquenter les églises?
persuader très vite que les phénomènes spi- Pourquoi enrichir les clercs? Pourquoi, sur­
rites ont dû jouer un rôle capital dans son tout, se marier, se reproduire, puisque les
élaboration. Seule la transe spirite a pu « esprits » ne cessent de répéter que le monde
donner aux Cathares cette certitude, véri­ matériel est bas, méprisable, et d’exprimer
dique ou mensongère, nous n’en discutons leur crainte d’avoir à se réincarner? Non, rien
pas, d’un monde bon coexistant au monde n’est plus compréhensible dans cette hypo­
matériel, proche quoique invisible. L’impor­ thèse que le comportement des Cathares, si
tance accordée par les historiens à la solution ce n’est celui de l’Église et de l’État à leur
du problème du mal par l’existence de deux égard. Car leur choix du monde invisible et
dieux est une attitude de savant: ce n’est pas bon impliquait la condamnation du monde
en résolvant des problèmes philosophiques visible et des puissances qui l’actionnent,
que l’on soulève les foules, et surtout les identifiées avec les puissances du Mal:
foules misérables du Moyen Age. C’est en l’Église, l’État, c’était le Diable.
faisant toucher les choses, ou en donnant De plus, la certitude d’être en contact avec
l’illusion de les faire toucher. Pour n’avoir le monde bon au prix d’un culte très simple
pas vu cela, les historiens des Cathares en mettait en quelque sorte le clergé au chô­
sont toujours à se demander ce qu’était exac­ mage. S’il suffit de se réunir dans une cave
tement le consolamentum, cette mystérieuse ou une grange, sous la direction d’un parfait,
cérémonie qui donnait le salut aux mourants. pour avoir Dieu au bout du fil, à quoi bon
Il y a là un fait que tous les historiens des en effet cette Église formidablement dis­
religions (à l’exception de Mircéa Eliade) ont pendieuse à qui l’on doit payer les dîmes,
toujours ignoré ou sous-estimé: rien n’est les prémices et vingt autres impôts acca­
plus aisé que de susciter la transe médium- blants, quand même on n’en est pas tout
nique quand de petits groupes de gens simplement le serf? Ancêtres des spirites, les
ouverts à l’inquiétude mystique prennent Cathares le sont aussi des anticléricaux
l’habitude de se réunir, surtout clandesti­ modernes et des anarchistes (car l’État qui
nement. Or, cette transe donne toujours lieu prétend organiser ce monde mauvais est donc
à l’exposé d’une mythologie dont les fon­ mauvais par définition), et des tenants de la
dements sont la réincarnation, l’univers complète liberté sexuelle.

La France secrète 107


Paradoxaux Cathares! Tous les textes des Cathares, leur prospérité économique
contemporains parlent avec effroi de cette universellement soulignée par les contem­
liberté sexuelle, tout en reconnaissant l’extra­ porains? Ici, le témoignage d’un moine cala­
ordinaire austérité de mœurs des parfaits. brais qui les a bien connus permet peut-être
Pourquoi donc les parfaits ne donnaient-ils de comprendre ce qui n’est qu’une contra­
pas l’exemple du dévergondage qu’ils recom­ diction apparente. Ce moine s’appelle
mandaient à leur peuple? Tous les textes Joachim de Flore, et le texte qui nous inté­
répètent également à l’envi leur haine des resse, intitulé Expositio in Apocalipsim, date
biens de ce monde, et, en même temps, leur de 1184. La description qu’il donne du com­
ardeur au travail, leur habileté commerciale portement des Patarins, comme il les appelle,
et leur richesse! Si ce monde est mauvais, est singulièrement suggestive. « Ils se réu­
pourquoi s’y installer? nissent de nuit dans leurs synagogues, écrit-il.
Ces paradoxes, vingt fois soulignés par les Ils s’assemblent pour prendre mutuellement
historiens comme une énigme, restent en connaissance et accomplir les œuvres de leur
effet une énigme tant que l’on n’admet pas père (le Diable). Ils mettent leurs biens en
le rôle médiumnique du parfait. Car la commun, montrant un intérêt affectueux et
séquence médiumnique comporte aussi le compatissant à ceux qui ne possèdent rien.
commandement d’être chaste! La conti­ En même temps, ces serpents dénoncent les
nence, en effet, favorise la transe, et tous chrétiens fortunés, surtout les prêtres et les
les dons psychiques réels ou allégués. Quand clercs qui, disent-ils, devraient garder les
l’entité supposée incorporée dans le médium traditions apostoliques et soulager la misère
prend la parole, il est fréquent de l’entendre des malheureux, afin que nul ne fût pauvre
recommander à ce dernier de manger moins dans la religion chrétienne, de même que per­
et surtout pas de viande (je l’ai dit plus haut) sonne ne l’était dans l’Église primitive. Ils
et aussi de ne point se livrer à la fornication. disent enfin pratiquer l’entraide comme au
Encore une fois, il n’est question ici que de temps des Apôtres, et prétendent que nul ne
constater un fait expérimental, quelle que vient à eux pauvre qui, bientôt, ne cesse de
soit la nature véritable de la transe médium­ l’être. »
nique, psychopathie ou hypostase. La chas­
Une révolution religieuse,
teté n’était donc utile qu’au parfait. Les
autres, non visités par les porte-parole de mais aussi sociale
l’univers parallèle, n’avaient aucune raison Ainsi, la révolte des Cathares était aussi une
d’y être tenus. Tout ce qu’on leur demandait, révolution, nous entendons une révolution
c’était de refuser leur coopération à l’œuvre sociale ! Et leur prospérité venait tout sim­
de création, à l’enfantement et à la multipli­ plement de leur générosité mutuelle et de
cation de la chair. Les Cathares, de notre leur entraide. Ces serpents, horreur! «met­
temps, eussent été pour la pilule. Mais à taient leurs biens en commun». Égalitarisme
défaut de pilule, tous les autres procédés économique, anarchisme politique et sexuel
connus à l’époque étaient bons. D’où cette avec abolition des hiérarchies sociales et du
réputation de libertinage. mariage voué à la seule conception, préten­
Mais les richesses, les biens de ce monde? tion d’accéder au contact divin sans user
Comment expliquer le caractère laborieux d’aucun intermédiaire clérical, rejet de la

108 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


féodalité et de l’Ëglise catholique tenues «Pendant le triste siècle de la dissolution
pour instruments du Diable: est-il possible carolingienne, de quelque côté que l’on se
d’imaginer à l’univers médiéval un anti-univers tourne on ne voit que brutalités, désordres,
aussi définitif? Non. Le catharisme, au dévastations, misères. On vit sous l’empire
xiie siècle, c’est bien le monde à l’envers. d’une crainte perpétuelle. Des cantons sont
Un monde à l’envers qui, dans ses intentions, totalement dépeuplés; d’autres sont trans­
ressemble singulièrement au nôtre. Une seule formés en une brousse infestée de loups.
chose lui manque (et encore, qu’en savons- A Tournus, la ville de saint Philibert, on
nous?) pour préfigurer l’aspiration globale du vend de la chair humaine au marché, comme
monde moderne, y compris du monde chré­ viande de boucherie. Des populations entières
tien: la technique, la science. Je dis: émigrent, errant au hasard. Les peuples sont
«Qu’en savons-nous», car n’oublions pas trop heureux de se livrer à un protecteur
que la science de l’Antiquité, au xir siècle, pour chicaner sur le prix de la protection.
est en train d’enyahir l’Europe en prove­ La liberté vaut peu quand la ruine et la mort
nance de l’Espagne arabe, c’est-à-dire à tra­ menacent à toute heure et partout. »
vers l’Occitanie cathare. Oui, paradoxaux et Il s’agit ici du xe siècle. Ce sera pire
mystérieux Cathares ! Le canon 27 du Concile encore aux xi% xir et xvc siècles. On se donne
de Latran peut bien maintenant déchaîner donc un protecteur: le seigneur. C’est le
sur le pays des troubadours et des cigales système féodal. Mais ce seigneur, comment
les barons du Nord tout bardés de fer et use-t-il de son pouvoir? Pour pouvoir dissiper
d’ignorance. Simon de Montfort peut passer l’ennui, il n’a qu’un plaisir: la bataille.
au fil de l’épée les parfaits et leurs dis­ « Faire de la terre ennemie un désert, voilà
ciples, raser les forteresses, embraser les l’idéal du noble qui guerroie, et qui ne cesse
villes. Le sang répandu marque sur la carte, de guerroyer» (Pierre Gaxotte).
sept siècles après, la France qui dit non. La terre ennemie, qu’est-ce à dire? Le pays
tout entier, ou plus exactement le pays d’oïl,
car il n’existe pas de véritable féodalité dans
3. LES TEMPLIERS le Midi, du moins sous la même forme.
Or, cette vie d’« embuscades, de défis, d’usur­
pations, de razzias, de vengeances et de mas­
Les hommes et les femmes du Moyen Age, sacres » veut sa justification. Quoi qu’ils
nos ancêtres, ceux à qui nous sommes rede­ fassent, les hommes restent ce qu’ils sont:
vables de notre chair, de la couleur de nos tant de violences ne sont tolérables, même à
yeux et des mille racines inconscientes où qui les accomplit, que supportées par une
plonge notre pensée, eussent tenu pour un morale. C’est le code de chevalerie.
paradis terrestre le dernier des pays sous- Quoi de plus admirable, sur le papier, que le
développés du xx' siècle. A moins d’avoir code de chevalerie? Loyauté, courage, dé­
beaucoup lu, et ailleurs que dans les textes fense du faible, fraternité d’armes, droit, jus­
d’école, nous n’avons aucune idée de l’enfer tice: y a-t-il mots plus séduisants? Hélas! la
d’où nous sortons. Écoutons un historien peu réalité restituée par l’Histoire laisse peu
suspect de démagogie, M. Pierre Gaxotte, d’illusions sur eux: ce sont des mots. Le
admirateur, pourtant, de l’Ancien Régime: destin du vilain, notre ancêtre, jusqu’à la fin

La France secrète 109


de la guerre de Cent Ans, fut de donner son le moine le repos. Le Templier abjurait l’une
labeur et sa vie au chevalier pour être et l’autre. Il réunissait ce que les deux vies
défendu contre le chevalier. ont de plus dur, le péril et les abstinences. »
Le premier miracle fut qu’un soudard eût un
Un croisé champenois jour l’idée de pareille folie : mettre son idéal
rétablit l'idéal chevaleresque dans la pauvreté, l’obscurité, le danger phy­
Viennent les croisades. On se bat, certes, sique, l’abnégation, l’obéissance. Le deuxième,
plus que jamais. Mais chaque coup d’épée et le plus grand, fut que pareil idéal pût
résonne désormais sur la cuirasse comme un enflammer tant de cœurs: c’est le miracle de
coup de cloche: la brute caparaçonnée l’homme. Dans cet impitoyable xir siècle
découvre l’inquiétude religieuse. Et soudain, voué à l’universelle violence, il y avait
en 1118, le miracle se produit: un pauvre autant de tendresse, autant d’aspiration vers
chevalier champenois du nom de Hugues de le bien qu’il y en eut jamais, tant il est vrai
Payns, compagnon de Godefroy de Bouillon que les plus grands crimes sont le produit
à la première croisade, vétéran des premiers des circonstances et que les responsabilités
combats de Palestine (il est alors âgé de collectives n’existent pas. Ces bandits, ces
48 ans), prend conscience de l’abîme qui reîtres apparemment intéressés par ie seul
sépare la guerre des barons de l’authentique pillage, à peine Hugue de Payns leur eût-il
idéal chevaleresque. Et c’est pourquoi, après proposé sa règle impitoyable qu’ils se ruèrent
avoir mûrement réfléchi aux misères de la par centaines, et bientôt par milliers, pour
guerre et à l’imposture chevaleresque, en humblement demander d’y être soumis.
1118, n’ayant pour toute richesse que son Dix ans après la consécration des neuf pre­
courage, sa loyauté et l’amitié de huit autres miers «Pauvres Chevaliers du Christ» (leur
chevaliers, il dit non. premier nom), les Templiers étaient assez
Jusqu’ici, les nobles n’avaient vécu que nombreux, leur influence et leur prestige
pour la gloriole et le pillage. Hugues décide assez grands pour qu’un Concile réuni spécia­
que lui et ses compagnons feraient vœu de lement à Troyes, en Champagne, étudie leur
pauvreté, ne possédant —en commun - que intégration dans PÉglise et la société chré­
leurs chevaux et leurs armes. tienne. Ce concile, présidé par Mathieu
Les chevaliers n’en avaient jamais fait qu’à d’Albano, légat du pape, se réunit le
leur tête, cherchant à s’imposer les uns aux 14 janvier 1128. Hugues, accompagné de
autres, refusant toute discipline. Hugues et quelques-uns de ses chevaliers, vint en
ses compagnons, eux, feraient vœu d’obéis­ personne expliquer et défendre « la nouvelle
sance. chevalerie». On le donne généralement pour
Les chevaliers enfin exhibaient avec arro­ un esprit généreux, mais inculte. Il fut
gance d’extravagants harnois. Hugues et ses pourtant assez éloquent pour en imposer aux
compagnons, eux, n’auront qu’une légère Pères conciliaires, obtenir la rédaction de la
cotte de mailles noire, et le seul luxe de leur Règle du Temple, document de base, défi­
tenue sera la croix rouge de la poitrine et nissant à la perfection les . buts et les
de l’écu. moyens du nouvel ordre, les droits, devoirs
Michelet a fort bien dépeint les vertus et les et mode de vie des Templiers.
rudesses du Templier. « Le soldat a la gloire, A l’issue du concile, la délégation templière

110 Les Vaudois, les Cathares, les Templiers


se sépara, chacun des frères-chevaliers sions actuelles avaient leurs voiles timbrées
devant visiter un pays ou une région, afin de de la croix templière. Les loges maçonniques
faire connaître le nouvel ordre, d’obtenir des — les premières surtout — se réclamèrent
donations et, surtout, de recruter. Partout, le d’une origine templière.
succès fut immédiat: en Espagne, au Por­ Une tradition veut aussi que l’ordre se soit
tugal, en Angleterre. Mais c’est en France secrètement perpétué, guidé par d’illustres
que la réponse fut la plus enthousiaste. grands maîtres (Du Guesclin, Armagnac,
Croy, Valais, Maine, Condé, Cossé-Brissac).
Le Temple a-t-il survécu Le 4 novembre 1804, Bemard-Raymond
jusqu'à nos jours? Fabré-Palaprat, né à Cordes, médecin dis­
Hugues de Payns meurt en héros en Terre tingué, assuma cette charge légitime ou pré­
sainte, en 1136. Il est remplacé par Robert tendue. Il sut, avec l’appui de Napoléon I",
de Craon, qui donne au Temple ses structures redonner un certain lustre au Temple, mais,
définitives, son impulsion, son caractère sur la fin de sa vie, il fonda une sorte de
attractif, introduisant dans la compagnie un religion schismatique à tendance johannite et
peu rude des débuts un climat de hauteur provoqua une scission. L’Allemagne et l’An­
morale, une espèce de suavité intellectuelle, gleterre élurent alors leurs propres grands
et surtout cette notion si importante: la maîtres, cependant que la France et la
fierté d’appartenir à l’ordre. Percevant avec Belgique élisaient le leur. Le 8 août 193S,
un sens très subtil de l’avenir ce que l’ordre Émile-Clément Isaac Vandenberg était dési­
recelait d’exceptionnel, il fut assez convain­ gné. Il passa ses pouvoirs au comte portugais
cant pour obtenir du pape Innocent II, en Antonio Pinto de Sousa Fontès auquel son
1139, la bulle Omne Datum Optimum qui fils, Antonio, succéda en 1960. Il existe
affranchit le Temple des tutelles intéressées d’autres branches templières, d’autres pré­
qui eussent paralysé son essor. Et, dès lors, tendants à la régence de l’ordre. Mais la pure
l’histoire des Templiers, leurs heures de flamme qui brûla le cœur des Pauvres Cheva­
gloire, leur apogée, leurs 11 000 comman- liers du Christ et qui, un moment, sut tirer
deries selon les uns, 15 000 selon les autres, des héros par milliers de la lie d’un siècle
leurs forteresses, leurs trésors, la fin atroce impitoyable, cette flamme-là est éteinte
que la rapacité de Philippe le Bel fit connaître depuis longtemps, quelles que soient les filia­
à leurs derniers chefs, la mystérieuse figure tions secrètes, réelles ou alléguées.
de Jacques de Molay, tout cela qui a été tant Ou plutôt, après avoir brûlé un moment
de fois raconté et interprété de tant de aux yeux de l’Histoire, elle est rentrée dans
façons, tout cela, dis-je, sort de notre propos: l’ombre du sentiment populaire — qu’on
il ne s’agit plus en effet de la révolte ini­ appelle maintenant inconscient collectif —,
tiale, mais du triomphe et de la chute. Après où elle ne cessera de couver tant que dure­
le Concile de Troyes, l’ordre du Temple va ront l’injustice et la violence, prête à
obéir aux lois inéluctables de toutes les reprendre forme, selon les circonstances,
entreprises humaines. Survécut-il, comme on apte à toutes les métamorphoses. Il y a du
le dit, au supplice de Jacques de Molay? templier dans le soldat de l’an II, dans
Comment le savoir? Les caravelles portu­ celui de Verdun et dans le communard.
gaises qui donnèrent au monde ses dimen­ Aimé Michel.

La France secrète 111


LA
JEUNESSE
QUI UIT

4P$ $ $ $ $ au nom de & & $$$!$


« * l’amour l’âme J *la liberté 4*4*
4P la paix $ la poésie Ëla création M
do noti o f n v o v s/iri:u>/ ,i i\>rv>■ >' <>/ / ' ■ <■/ S.f'i Fi<int !sco J a c q u e s Mo u s s a n t )
(1 Ils veulent
il un monde spirituel
« V o u s n ’a v e z p a s 50 c e n t i m e s à p e r d r e ? » p r o f o n d e u r d e c e t t e p e n s é e . J ’a c q u i e s ç a i ,
C e t t e q u e s t i o n a é té m o n p r e m i e r c o n t a c t s e n s ib le à ses s o u s - e n t e n d u s , c o m p l i c e .
a v e c le m o n d e d e s h ip p ie s . E lle d e v a i t D a n s u n s y s tè m e t e n d u v e r s le f u t u r , il
m ’ê t r e a d r e s s é e p a r la s u it e d e s c e n t a i n e s a p p r e n a i t à s a v o u r e r l’i n s t a n t q u i s ’é c o u l e .
d e fois a v e c s é r é n i t é . D u p o n t S q u a r e L e r e g a r d d e l’e s p r it t o u r n é v e r s l’O r i e n t ,
f o r m e u n e v a s te c l a i r i è r e d e v e r d u r e s u r il s a v a it a u s si q u e les â m e s v o n t e t
M a s sa c h u se tts A v e n u e , à W ash in g to n . v i e n n e n t d a n s le c o r p s d ’u n h o m m e ,
U n e c e n t a i n e d e g a r ç o n s e t d e filles b l a n c o u n o ir , o u d ’u n a n im a l .
é t a i e n t a llo n g é s s u r les p e l o u s e s o u a d o s ­
sés a u x h a ie s b a s s e s , p a r c o u p l e s e n l a c é s , Il faut une nouvelle fois
p a r g r o u p e s d e q u a t r e o u c in q a u t o u r d ’u n tuer le veau d'or
flû tiste , d ’u n j o u e u r d e b o n g o s , d ’u n ta s D e N e w Y o r k à S a n F r a n c i s c o , le la n g a g e
d e b o u t e i l l e s d ’o r a n g e a d e v id e s o u d ’u n d e s m a i n s q u i se t e n d e n t m ’e s t d e v e n u
su je t d e c o n v e r s a t i o n . L e s filles p o r t a i e n t r a p i d e m e n t f a m ilie r . D ’o r d i n a i r e le m e n ­
d e s v ê t e m e n t s e x c e n t r i q u e s e t b a r io l é s . d i a n t m é p r i s e l’i n d i v i d u q u ’il so llic ite
L es g a r ç o n s , t o u s c h e v e l u s , b e a u c o u p e t n ’a i m e q u e l ’o b o l e q u ’il r e ç o i t . L e s
b a r b u s , o f f r a i e n t p o u r la p l u p a r t le u r s h ip p i e s m é p r i s e n t l’a r g e n t q u ’ils q u é ­
t o r s e s n u s a u x r a y o n s d u so leil. U n se u l m a n d e n t e t s a l u e n t d a n s c e lu i a u q u e l ils
é t a i t d e b o u t e t m e t e n d a i t la m a i n s a n s s ’a d r e s s e n t u n f r è r e e n p u i s s a n c e . P e u
h o n te e t sans a rro g a n c e . Le g este m a n i­ i m p o r t e q u ’il s ’a r r ê t e o u p a s s e s o n c h e ­
f e s t e m e n t lui s e m b l a i t n a t u r e l . m in . L e s p e n s é e s q u i v o n t à c e t i n c o n n u
« J e suis c e lu i q u i p a s s e » : le g a r ç o n q u i n ’e n s o n t p o i n t c h a n g é e s . L ’a r g e n t e st
se d é f in is s a it a in si a v a i t 25 a n s e n v i r o n . r a m e n é a u x d i m e n s i o n s d ’u n i n s t r u m e n t
Il a v a i t é t é la v e d e t t e d e l’é q u i p e d e f o o t ­ u tili ta ir e . Il n e p r o f ite d ’a ille u r s p a s
ball d e so n u n i v e r s i t é , j u s q u ’à c e q u ’u n t o u j o u r s à c e lu i q u i l’a r e ç u . A S a n
a c c i d e n t à la c o l o n n e v e r t é b r a l e le r e j e t t e F r a n c i s c o , le p o è t e R i c h a r d B r a u t i g a m
s u r la t o u c h e , d a n s l’a n o n y m a t . « J e suis fit u n j o u r e n m a p r é s e n c e la q u ê t e d a n s
c e lu i q u i p a s s e . » Il r é p é t a i t les m ê m e s u n c a f é . Il c h e r c h a i t à r é u n i r 80 d o l la r s
m o t s g r a v e m e n t , p o u r se p é n é t r e r d e la qui p e rm e ttra ie n t à un am i e m p riso n n é

La conquête du bien-être nous a fa its riches matériellement.


Spirituellement, nous sommes des indigents.
(Arnold Toynbee)
Photo Caméra Press ___
Chronique de notre civilisation 1
pour trafic de m arijuana d’ach eter sa atteint 25 ou 30 000, en raison de l’afflux
liberté sous caution. Il n’avait lui-même des hippies à mi-temps. Des filles et des
plus un dollar vaillant. M ais il préférait garçons des universités voisines ou des
donner ses poèm es plutôt que les vendre. petites bourgades de Californie viennent
« Il faut briser l’étau du m onde m atéria­ régulièrem ent m ener pendant deux ou
liste à to u t prix», me dit-il. M êm e au prix trois jours une existence dangereuse et
de la misère. grisante dans laquelle ils n’osent pas
entièrem ent s’engager. Le lundi m atin, ils
Ils ne veulent pas détruire la société : rangent dans l’arm oire le poncho de laine
ils se contentent de l'ignorer tricoté main ou le vêtem ent de cuir à
Le dollar symbolise une échelle des franges pour endosser à nouveau la ja ­
valeurs et un m ode de vie que cette partie quette aux arm es de l’université ou le
de la jeunesse am éricaine rejette b ru ta­ strict costum e de l’em ployé modèle.
lem ent. Si notre révolution fut régicide, Parfois une fille ou un garçon ne rentrent
cette jeunesse est systémicide. Il est im­ pas. Ils ont opté pour l’ordre nouveau;
possible de séjourner dans une quel­ ils ont cédé au « flower power».
conque grande ville des États-Unis sans Selon les sociologues am éricains, le
buter sur le phénom ène hippie. La Beat nom bre total de ces jeunes qui vivent
génération (les beatniks) qui l’a précédé en m arge de la société am éricaine s’élève
était rassem blée sur la côte californienne, à près de 500 000. A ce niveau, un m ou­
du côté de Big Sur, com m e les existentia­ vem ent, m êm e s’il ne représente que le
listes français au lendem ain de la d er­ 1/400 de l’ensem ble de la population,
nière guerre constituaient un m ouvem ent cesse d’être une simple curiosité pour
intellectuel localisé entre la rue Bona­ devenir un phénom ène social. Le philo­
parte et la rue des Saints-Pères, à Saint- sophe de l’histoire A rnold Toynbee voit
G erm ain-des-Prés. A W ashington, à New en lui « un feu rouge avertisseur pour le
York — où ils ont dédaigné G reenw ich way of life am éricain».
Village, le quartier traditionnel de la Ces jeunes garçons et filles ne se révoltent
bohèm e des arts et des lettres, pour colo­ pas contre la société; ils se sont installés
niser East Village —, à Boston, à Phila­ en marge. Ils se sont expatriés. Leur
delphie, à Los Angeles, à Chicago, à am bition n’est pas de détruire, moins
A tlanta même, cette capitale charnière encore de reconstruire; «Fais ce que tu
des États du Sud où ils sont une centaine, crois devoir faire sans te préoccuper de
les hippies sont p arto u t présents. A San ce que les autres pensent et font.» Le
Francisco, le pôle d ’attraction du m ou­ seul prosélytisme auquel ils croient, dans
vem ent, ils sont 15 000 groupés dans le la m esure très faible où cette préoccu­
quartier de H aight Ashbury. Pendant les pation les effleure, est celui de l’exem ple;
w eek-ends des mois d ’été, la population « Ils apprendront à nous aim er quand ils

116 La jeunesse qui dit non


verront que nos œ uvres d ’art sont plus ne p eu t donc pas vraim ent « laisser
belles, que notre façon de vivre est plus tom ber». C ’est aussi pourquoi le m ou­
noble et nous rend plus heureux.» Ils, vem ent hippie est fondam entalem ent
ce sont les flics, les éducateurs, les poli­ am éricain. Les hippies de Londres, Paris,
ticiens et les bourgeois. D e cette recon­ New D elhi ou Katm andu ne sont que les
naissance par les gens qui restent au-delà « missi dominici» d’un phénom ène U.S.
de la frontière, les hippies n ’attendent C ette jeunesse dont nous parlons a grandi
pas une adhésion, mais une neutralité: dans un univers où le désir m atérialiste
«A ujourd’hui encore il ne fait pas bon n ’avait plus d’objet vers lequel tendre.
traverser de nom breux États ou s’aven­ L’enfant est sacré roi dans un royaum e
tu rer dans de nom breuses bourgades aseptisé. Il est gavé de biens, des vita­
avec des cheveux longs et dans des mines aux gadgets. Il reçoit sa voiture à
tenues disparates. La police locale nous 18 ans. Ses études se déroulent dans des
jette en taule pour plusieurs jours», m ’a conditions de confort inim aginables de ce
dit Allen Cohen, le réd acteu r en chef de côté-ci de l’A tlantique. Il est poussé vers
The O racle à San Francisco, le plus im­ un m onde adulte surorganisé, surcondi­
p o rtan t journal de cette «hippieland». tionné, suréquipé. Seulem ent, dans cette
« L’A m éricain m odèle a peur de ce que extraordinaire m achine, le fantôm e dont
nous représentons, de ce que nous lui parle K oestler est rejeté. Le docteur
apprenons. Il pense inconsciem m ent: M artin E. M arty, professeur de th é o ­
c’est un enfant de mes reins qui me force logie à l’université de Chicago, refuse de
à m’interroger sur m a propre vie. » considérer les hippies com m e de banals
adolescents en crise: «Ils attaquent la
Les hippies, ce sont les anticorps société traditionnelle à son point le plus
sécrétés par la civilisation américaine vulnérable; son m anque d’âm e.» Ces
Sur un chapitre au moins, les hippies sont garçons et ces filles pensent douloureu­
sans illusion. Ils savent qu’ils sont le sem ent qu’on leur a menti. La civilisation
produit de cette société qu’ils «laissent am éricaine était présentée com m e celle
tom ber» (drop out) et que sans elle ils qui tendait vers le bonheur et ses buts
cessent d ’exister. Ils sont pareils au gui com me ceux qu’il était raisonnable
sur le chêne ou le pom m ier. Les druides d ’atteindre. Il fallait occuper une situa­
cueillaient la plante sacrée, mais si les tion honorable qui caractérise l’individu
chênes ou les pom m iers avaient disparu, socialem ent intégré. Il fallait m onter de
ils n ’auraient plus eu d ’objet po u r élever I 000 ou 2 000 dollars tous les 5 ans dans
leurs âmes. l’échelle des salaires. Il fallait posséder
Le m ouvem ent hippie est essentiellem ent une famille; une maison, puis deux mai­
blanc. Un N oir ne m ord pas encore à sons; une voiture, puis deux voitures.
pleines dents dans le gâteau am éricain; il II fallait nourrir cette société autant par

Chronique de notre civilisation 117


sa capacité à consommer que par sa nourrissent de quelques pensées et
capacité à travailler. Le bonheur serait connaissances arrivées jusqu’à eux par
donné de surcroît. Les hippies n’ont pas osmose à travers ceux qui lisent. Jésus
trouvé le bonheur et ont rejeté en bloc compte parce qu’il a prêché l’amour, qui
cette échelle de valeurs. Selon le philo­ est le mot-clé de la morale hippie. Il faut
sophe Alan W atts1, qui est un de leurs aimer celui qui refuse la pièce de mon­
«gourous», «le phénomène hippie doit naie comme celui qui la donne. Il faut
être compris comme une réaction biolo­ aimer l’ennemi comme l’ami. Il faut
gique de la collectivité. Pour se défendre s’aimer entre garçons et filles, jusques
contre les dangers qui la menacent, la et y compris la promiscuité sexuelle.
société malade sécrète des anticorps». Car aimer ne se définit pas comme un
Qu’est-ce qui définit un hippie? « Le cri­ échange de services; c’est communiquer
tère, c’est de ressentir au plus intime de et d’abord par le geste et la caresse.
soi-même que les valeurs bourgeoises sont Par delà les tabous brisés du puritanisme,
toutes de la fausse monnaie, le ressentir la jeunesse hippie redécouvre le corps
comme un Américain moyen ressent que humain avec ravissement. Les enfants ne
le communisme est mauvais», m ’a déclaré se sentent pas chéris par la nourriture et
un de ceux qui ont « laissé tomber». Les l’éducation qui leur sont prodiguées. Ils
hippies, contrairement aux beatniks, ne se sentent aimés par l’enveloppement
constituent pas un mouvement intellec­ physique de leur petit être.
tuel. Au sein même de leur communauté, A ces déserteurs du monde froid des ma­
il existe des intellectuels, en très petit chines, Bouddha parle plus encore que
nombre, qui agissent et réagissent comme Jésus: «Parce qu’il appartenait à une
tels, à côté d ’une nombreuse piétaille. La famille de nantis et que, lui aussi, il a
majorité d ’entre eux sont d ’une culture laissé tomber.» La richesse, le confort,
extrêmement limitée. Ils le savent d’ail­ la protection paternelle, la sécurité. Tout
leurs et le reconnaissent: « Pourquoi lire, comme ces jeunes Américains. Saint
alors qu’il fait si bon vivre, que l’impor­ François d ’Assise est un autre héros im­
tant est de vivre?» portant. Le fils de riche marchand italien
n’a-t-il pas également renoncé aux biens
Dans le ciel de « hippieland » : Bouddha, matériels? Il aimait les fleurs et les oiseaux
David H. Thoreau, Aldous Huxley et tendait l’oreille à l’écoute de la nature.
Le «hippisme» se présente au contraire Gandhi est le symbole de la non-violence.
comme une réaction anti-intellectuelle. Pendant mon séjour à New York, un
Ces jeunes gens et ces jeunes filles de San groupe de hippies qui avaient reçu
Francisco prononcent des noms célèbres, quelques coups de matraque sur la tête
mais ils ignorent les œuvres. Ces noms au cours d’une manifestation, organisa un
propres retenus comme symboles, ils les pique-nique pour les gosses des policiers

118 La jeunesse qui d it non


de Manhattan. Aldous Huxley est entré York Robert Kennedy (« le meilleur d’un
dans le ciel hippie pour avoir loué la tas de vauriens») a résumé la situation de
vertu des hallucinogènes dans les Portes ces révoltés: «Ils veulent être reconnus
de la perception. comme des individus, mais les individus
Un seul «saint» suffit pour chaque acti­ jouent un rôle de plus en plus mince dans
vité hippie, comme saint Christophe nous la société.» La contradiction est inte­
protège sur les autoroutes ou saint nable et pourtant sans solution moyenne.
Antoine retrouve nos objets perdus. Mes Seule s’offre la rupture totale. Les hippies
sondages au cours de conversations à l’ont choisie. Ils ne constituent pas une
New York ou San Francisco ont été éclai­ bohème de plus, venant s’ajouter à la
rants. Lanza del Vasto, ce non-violent lignée historique des révoltes d ’artistes
occidental, est totalement inconnu en ou de poètes. Ces révoltés-là, à M ont­
«hippieland»; de même le mage Gurd- parnasse ou à New York, ont toujours eu
jieff en dépit de sa célébrité en Amérique; un pied dans les deux univers. Le peintre
de même Fourier qui serait pourtant un couchait avec son modèle, mais il rêvait
patron raisonnable pour les communes à la très chaste bourgeoise qui lui don­
rurales autarciques qui se sont créées nerait des enfants. Le poète disait ses
dans le Colorado et la Californie. Pour vers dans les cafés, mais il préparait
tenir ce rôle, ils ont élu David H. l’Académie. Le romancier se voulait
Thoreau, le philosophe américain du maudit, mais il songeait à l’« establish­
siècle dernier qui fut l’apôtre de l’ins­ ment». Cette jeunesse s’est installée en
tinct, de l’indolence et se voulut, comme «hippieland» avec armes et bagages, ses
l’écrit Henry Miller, « ce qu’il y a de plus femmes, ses enfants. Dans son campe­
rare sur la Terre: un individu». ment clos, elle sécrète une sous-culture
totalitaire: une peinture (l’art psychédé­
La valeur suprême, lique2), une musique, une poésie une
c'est l'individu, non la société nouvelle échelle des valeurs. Elle ignore
Chaque hippie pourrait inscrire au-dessus l’autre monde.
de sa natte inconfortable le conseil que Le phénomène le plus étonnant peut-être,
donnait André Gide à Nathanaël: «Cul­ c’est que cet autre monde ne l’ignore
tive en toi ce qui n’appartient qu’à toi.» pas. L’« establishment» américain éprouve
En soi, ces divers mots d’ordre n ’ont rien une fascination pour cette jeunesse qui le
de très neuf. L’amour. Le détachement. condamne. Chaque soir du printemps et
L’individualisme. de l’été, chaque week-end, les employés
La nouveauté tient à l’état de tension qui modèles déambulent dans les quartiers
leur a redonné vigueur, et aussi au 1. V oir d an s Planète n u m éro 29 l’é tu d e d 'A la n W a tts q u e n o u s avons
nombre impressionnant de ceux que p u b lié e : « le Y oya sexuel ».
2. Voir d an s le p ré c é d e n t n u m éro de Planète m on é tu d e su r l’a rt
rallient ces idéaux. Le sénateur de New psy ch éd éliq u e.

Chronique de notre civilisation 119


hippies. Ni leurs regards ni leurs com ­ « Là seulem ent, nous pouvons vraim ent
m entaires ne sont goguenards ou hostiles. essayer de reconstruire une société en
Ils sont plutôt perplexes. Ils achètent dehors de la société.» A D rop City, près
leurs «posters», les colliers de perles de de Trinidad, une cinquantaine de hippies
leur artisanat, ils écoutent leurs disques, vivent dans des dômes géodésiques fabri­
ils copient leur m ode vestim entaire. L’art qués avec des vieilles carcasses d’auto­
hippie a conquis le m onde beaucoup plus mobiles, à l’im itation des architectures
vite que le cubisme. P our un certain prônées p ar Buckm inster Fuller. Une
nombre d’affairistes habiles, le phéno­ autre cinquantaine de garçons et de filles
mène hippie est de l’excellent « business». vivent dans un ranch à Sebastopol, à une
Un sociologue a sans doute form ulé la heure de route de San Francisco. Ils
juste appréciation: «Les hippies ont cultivent la terre, tissent leurs vêtem ents,
peut-être moins laissé tom ber la société réinventent l’artisanat et créent au total
am éricaine qu’ils ne lui ont donné un un système économ ique quasi fermé. Les
thèm e de réflexion. » D epuis deux ans les dessins de leurs tissus et de leurs cos­
États-Unis s’interrogent. Ils n’ont pas fini tum es sont em pruntés à la culture navajo.
de se poser des questions. Les habitants de ces colonies ont pour la
Il n’est guère de semaine où la destruc­ plupart cessé de se droguer : « Je préfère
tion de « hippielands » ne soit annoncée. avoir de beaux enfants plutôt que de
Il était si habituel de voir les bohèm es belles visions», a déclaré une fille qui a
naître et disparaître aussi vite. Les laissé tom ber P« acide » com me elle avait
hippies désertent East Village ou Haight laissé tom ber papa et maman.
Ashbury. C ’est pour fuir la police qui les
pourchasse; c’est pour échapper à la Pour créer la rupture,
com m ercialisation des margoulins dont le L.S.D. et la marijuana
ils m esurent la m enace qu’elle fait peser L’acide, c ’est le L.S.D. La révolte hippie
sur leur attitude. C’est encore pour p ro ­ est indissociable des hallucinogènes,
tester. C ’est aussi pour aller jusqu’au L.S.D., m arijuana, m éthédrine ou S.T.P.,
bout de leur rêverie: rejoindre les terres la nouvelle drogue dix fois plus forte que
d'A rcadie et d’Utopie. le L.S.D. A San Francisco, au cours de
l’été dernier, des centaines de garçons et
L'aboutissement du mouvement, de filles sont allés, parfois à plusieurs
c'est la création de communes rurales reprises, dans un centre m édical pour
Le « flower power» souligne l’am our de la avoir «dépassé la dose». 13 000 consul­
nature, sous-entend le reto u r à la terre. tations au total. Coût: des milliers de
Plus de trente com m unes rurales ont été dollars. Au centre de l’éventail des
créées dans l’Ouest am éricain, entre la drogues utilisées, se trouvent la m ari­
frontière du Canada et celle du M exique: ju an a et le L.S.D. Chaque hippie en a

120 La jeunesse qui dit non


pris, en prend ou en prendra, parfois à boutiques hippies de San Francisco où
deux ou trois reprises dans la m êm e jo u r­ j ’ai pénétré, un pick-up diffusait de la
née. Ces drogues, qui ont la réputation musique religieuse. Il s’agit de com bler
de ne pas détériorer l’organism e, créent l’angoisse intérieure qui a subsisté à la
un sentim ent d ’euphorie et d ’exaltation. satisfaction de tous les besoins matériels,
La fumée du tabac mêlé de hachisch et réels ou artificiels. La quête est sauvage.
plus encore le L.S.D. doivent perm ettre Elle mêle Jésus et B ouddha, la prière et
la rupture avec la société honnie. Les la drogue, la paix profonde et l’indolence
tabous et les conditionnem ents sont brisés. névrotique, l’ascétism e et la prom iscuité
A près une déstructuration que la drogue sexuelle. C ette ferveur spirituelle, qui
rend possible, l’être est libre et peut se im prègne les attitudes et activités des
reconstruire selon son idéal: « L’essentiel hippies, contribue pour une forte part à
n’est pas d’être déconnecté, c’est de vivre susciter une espèce de respect envers
harm onieusem ent. La déconnection est cette jeunesse. Pour l’évêque de Cali­
le moyen, l’harm onie le but. » C ’est ainsi fornie, le révérend Jam es Pike, elle fait
en to u t cas que les hippies justifient songer aux prem iers chrétiens.
— rationalisent, dirait un psychiatre — D ’autres aspirations, égalem ent fonda­
leur recours inquiétant aux hallucino­ mentales, que celles que notre civilisation
gènes: «L a drogue nous lave des technique et scientifique satisfait, re­
influences de l’éducation, de la publi­ m ontent périodiquem ent au jour. Le phé­
cité, de la télévision», m ’a expliqué nom ène hippie traduit, au-delà du cap
Allen Cohen, réd acteu r en chef de The de la nécessité, l’affleurem ent de valeurs
O racle ( 150 000 exem plaires vendus), qui refoulées ou déniées. C’est pourquoi,
fut m on com pagnon p endant plusieurs selon les psychologues et sociologues
jours dans H aight Ashbury. Ils prennent U.S., il n’a pas encore atteint le sommet
de la drogue com m e en prenait Rim baud, de sa courbe. « P robablem ent les carac­
qu’ils citent: «P our aller et voir au-delà téristiques superficielles du m ouvem ent
des illusions.» C ’est dangereux, mais ils changeront-elles, estime le professeur
veulent vivre dangereusem ent. Jerry Farber, les cheveux longs, les
accoutrem ents bizarres, le vocabulaire.
A la base de ce mouvement, Mais ce que ces com portem ents cachent
une quête spirituelle sincère et grave va durer, à savoir la recherche de l’alter­
« La drogue surtout nous ouvre les portes native au matérialism e, à la technologie
du m onde spirituel.» On discutera le et à la concurrence destructrice. Et
moyen, mais non la sincérité de la quête. l’exploration de l’espace intérieur de
L’expérience religieuse, l’aspiration mys­ l’homm e continuera, avec ou sans l’usage
tique sont au prem ier rang des valeurs de la drogue. »
de «hippieland». D ans la plupart des Jacques M ousseau.

Chronique de notre civilisation 121


Si nous avions vécu au temps des premiers
chrétiens,nous aurions sans doute dit:
mais ce sont de vrais hippies !
Tout ça ne mènera à rien
Leur maître-mot, c’est l'amour. (Arnold Toynbee)
Je veux du bonheur
et rien d’autre
Il se nomme Louis H. Rapoport. Il a 25 ans. Il des classes moyennes, des faubourgs de San
est hippie à San Francisco, comme on est scout Francisco, de Los Angeles, de San Diego.
ou séminariste. C’est une vocation. C’est aussi Elles traîn ent du côté de T elegraph Avenue,
un hippie qui a réussi. Pour vivre, il a monté — on ou bien de Haight Ashbury. D es hippies les
ne naît pas Américain pour rien — une petite e m barquent, et leurs parents ne c o m p re n n e n t
firme qui édite des affiches, des « posters », la absolument pas q u ’elles sont entrées dans un
Berkeley Bonaparte. Cette activité constitue un autre m onde. Il y en a une avec laquelle
poste privilégié pour observer cette jeunesse en je suis sorti, elle était plus âgée, elle avait
marge. Louis H. Rapoport a été interviewé à 18 ans. Elle habitait chez une amie à moi, une
New York par Helen Brown et Jane Seitz, de la autre fille que je connaissais depuis long­
revue Evergreen. Nous reproduisons l ’essentiel temps, qui était plus vieille que moi et qui
de ses propos publiés par Evergreen. Louis venait du m êm e milieu. A bien des égards
H. Rapoport est un hippie moyen, ni débile notre enfance nous avait m arqués de la m êm e
mental ni génie artistique. En ce sens, son manière et nous étions p lutôt con tre le fait
témoignage est intéressant. L ’accent qu’il met de p rend re co n sta m m e n t des hallucinogènes.
sur la drogue correspond à une réalité inquié­ Il y avait autou r de nous des tas de gens qui
tante: 75% des hippies prennent des halluci­ se p iquaient à la m éthédrine, fum aient de la
nogènes ou une autre substance; 40% en marijuana, prenaient de. P« a c i d e 1», tout.
prennent régulièrement. Cette réalité doit T out sauf des stupéfiants.
cependant être replacée dans la révolte d ’en­ Avec cette fille, on était co m m e des b o u r ­
semble de cette jeunesse, et ne peut être com­ geois conservateurs et on se disait: que font
prise que de cette façon. C’est pourquoi nous ces gens? Ils n ’ont pas peur? T o u te notre vie
conseillons à nos lecteurs de prendre d ’abord nous avons eu peur, nous avons été élevés
connaissance de l ’article de Jacques Mousseau dans la peur. Il y a des choses que nous ne
qui a observé pendant une semaine les hippies de ferions quand m êm e pas. Eux, rien ne les
New York et une autre semaine ceux de San retient.
Francisco.
Q ♦ Parce qu'ils ont commencé plus tôt?
Photo Gloagen.

Q » D'où viennent les hippies? R ♦ Oui. Il y en a des tas qui ne tienn en t pas
R ♦ Pour les plus jeunes, Faventure c o m ­ le coup. Mais il y en a aussi b e a u c o u p qui
m ence p a r une fugue. Ils ont de 14 à 16 ans,
1. L ’« a c id e », d an s l’a rg o t d es hippies, c ’est le L .S .D . Les h ippies
ce sont des filles gé n éra lem ent qui viennent font u n e n e tte d istin c tio n e n tre les h allu c in o g è n e s et les d ro g u es.

Chronique de notre civilisation 127


deviendront vraiment bien. Par exemple, on quelqu’un, il faudra que je me drogue. En
voit à Haight Street des gosses de 6 à 7 ans. réalité ce n’est pas exact, parce qu’on se
Leurs parents sont des hippies. Ils prennent souvient. Ce qu’il faut, c’est prendre de
peut-être de l’acide, mais probablement pas l’acide une fois, et après préserver cette sen­
de drogues. Les gosses sont là quand on passe sibilité qu’on a découverte.
la cigarette. Je pense à des amis à moi, un Tout ce qu’on a essayé de faire avant, on le
sculpteur et sa femme. Ils ont deux jumeaux réussit cent fois mieux. Puis quand on redes­
de 5 ans qui vont à l’école, une vraie école, cend, tout revient, la méfiance, la paranoïa.
et ils fument, et ils ne comprennent pas qu’on N’importe quoi. Les freins. Je me suis rendu
ne passe pas la cigarette aux autres. Ils sont compte que beaucoup de gens ont des inhi­
élevés comme ça. Et ils sont beaucoup plus bitions sexuelles. Vous le savez, Freud dit
aimés. Vraiment aimés. On s’occupe énor­ que tout a un rapport avec la sexualité:
mément d’eux. Pas sur le ton: il-faut-que-tu- avec l’acide on le comprend vraiment. Il y a
prennes-des-leçons-de-piano, non: c’est de des types qui ont très peur d’être homo­
l’amour. Et ils sont drogués et ils ont les sexuels, des filles qui ont peur d’être bi-
cheveux longs. sexuelles.

Q ♦ Que recherchent les hippies? Q ♦ Et comment ça se passe?


R ♦ Certaines vérités. A Los Angeles, ce R ♦ L’amour devient communautaire. Pas
n’est pas comme ailleurs. Ce ne sont pas les beaucoup de lesbiennes caractérisées. On
mêmes choses qui ont de l’importance. A Los partage. En somme c’est une pansexualité.
Angeles, c’est l’hédonisme. On se drogue Pas beaucoup de vrais homosexuels non plus.
pour s’amuser. On se drogue pour faire
l’amour. Et ça c’est beau, vraiment beau. Q ♦ Et la famille traditionnelle? C'est fini?
R ♦ A peu près. Certains se marient, mais la
Q ♦ Sans être drogués vous ne pouvez pas? plupart des gens mariés n’étaient pas des
R ♦ Si, mais ça n’a rien de commun avec ce hippies quand ils se sont mariés. Ils changent
que c’est quand on est drogué. C’est ce que de partenaires, ouvertement et ensemble,
tout le monde découvre. Je connais des sans culpabilité parce que le problème est
homosexuels qui ont eu leur première femme. résolu. On finira par arriver à une complète
Et aussi des garçons qui sont devenus homo­ liberté sexuelle. Les enfants appartiennent à
sexuels. Mais en général c’est l’hétéro­ la communauté, comme dans les anciennes
sexualité qui ressort. On ne peut pas tribus. J’ai vécu dans une tribu en Afrique
expliquer ce qu’est faire l’amour sous l’effet et j’ai eu l’occasion de voir ce qu’est la vie
de l’acide, de la mescaline ou d’une autre de tribu. Si un homme travaille et qu’il
drogue semblable. Sentir qu’on peut faire gagne de l’argent, même rien qu’un dollar
l’amour toute la nuit, ou se sentir comme si par jour, il peut se retrouver avec quatorze
on pouvait. Et la fille aussi. Et qu’est-ce que personnes à sa charge. C’est ce que les
ça change si ça dure vingt secondes, vingt Anglais appellent un facteur débilitant dans
minutes ou vingt heures. Ça revient au l’économie. A voir ces quatorze personnes
même: peu importe la vraie réalité. Alors on qui n’en fichent pas une rame, on se dit que
pense: désormais, pour faire l’amour avec ce sont des clochards et qu’ils vivent aux

128 La jeunesse qui dit non


crochets de cet homme. Mais ils ont un sens de dix ans, mais pour nous ça ne signifie rien.
très fort de la famille et un enfant n’est Avec l’acide, vingt secondes, c’est de l’his­
jamais abandonné. Et on est responsable. Si toire. Avant, c’était vingt ans. Les artistes
on est assez astucieux pour avoir un boulot, sont reconnus et deviennent célèbres. Main­
on est obligé de prendre en charge un tas de tenant, tout est immédiat. Ce qui est arrivé
gens. On regarde les westerns et les Indiens avant n’a pas vraiment d’importance. Quand
qui courent dans les films, et on n’a jamais on est vraiment « défoncé », c’est maintenant
compris ce qu’est le calumet de la paix. Ils se qui existe.
droguent, quoi! Dans ce mouvement hippie,
il s’est créé une dépendance des uns vis-à-vis Q » Qu'appelez-vous une expérience ter­
des autres. Il y a les chefs de tribu. Ils rible?
évoluent et on se sent attiré vers eux. Ils A ♦ On peut monter au paradis, on peut aussi
ont une femme attitrée. Ils ont des amis. descendre en enfer. J’ai fait quelques voyages
C’est un homme presque toujours. vraiment désagréables mais j’en suis sorti
chaque fois en me disant qu’il n’y a pas de
Q ♦ Comme un patriarche? raison de se sentir aussi mal sauf que, peut-
R ♦ 11 existe aussi des filles qui ont un être, il fallait y passer. Alors pourquoi ne
énorme ascendant sur tout le monde. Et elles pas s’en sortir, s’amuser, dormir ou redes­
en font autant que les garçons. cendre? Les gens disent qu’on ne peut pas
dormir quand on a pris de l’acide. C’est
Q » En quoi les hippies sont-ils différents faux. On peut prendre 500 microgrammes et
des beatniks? s’endormir deux heures après si on le décide,
R ♦ D’abord, les beatniks n’avaient pas si on se rend compte que cette fois on ne
l’acide. Ils étaient intellectuels et ennuyeux marche pas. Il faut apprendre à contrôler
comme la pluie. Les beats, c’était juste une l’acide.
bohème de plus. Mais pas les hippies. Nous
sommes extrêmement religieux. Les beats Q » Est-ce que l'acide diminue l'agressi­
disaient, ils le disent encore: «Dieu est vité?
mort. » Je ne connais pas un seul hippie qui R ♦ Le gouvernement sait des quantités de
dirait cela. Le mouvement hippie est positif. choses sur les psychédéliques que, naturel­
Les gens commencent à le comprendre. Les lement, il ne divulgue pas. Mais des expé­
hommes politiques savent, et ce n’est pas le riences ont prouvé qu’avec des drogues il est
maire qui est venu le dire, que les hippies ont possible de rendre les gens aussi inoffensifs
déblayé le terrain. Au rassemblement (Be-in) que des moutons. Je crois que tous les gou­
de San Francisco, Ginsberg s’est levé et a vernements du monde le savent.
dit: «Maintenant faisons un petit exercice Vous avez entendu dire, par exemple, que
de yoga domestique et ramassons tout ce que l’année dernière les membres d’un orchestre
nous avons laissé traîner. » Et tout le monde avaient été arrêtés parce qu’ils étaient censés
était tellement parti... On part par le contact avoir assez de L.S.D. pour envoyer tout New
avec les autres. Je n’ai jamais rien vu de York en voyage et qu’ils avaient l’intention
pareil, on peut partir avec vingt mille per­ de le verser dans les réservoirs d’eau. Il ne
sonnes. Le L.S.D. raccourcit peut-être la vie faut pas « brancher » les gens sans les pré­

Chronique de notre civilisation 129


parer. Sans être prévenus, ils deviendraient loin un couple d’artistes. Ils font les pages
fous ou ils se tueraient, car ils ne pourraient de couverture de YOracle. Il y a un gars qui
pas comprendre. On doit prévenir les gens. Si monte des spectacles de projections lumi­
soudain tout est changé, que feront-ils? Ils neuses. Il y a toujours quelque chose en
vont se croire dingues. Il y en a qui sont cours de fabrication, des mandalas, des col­
devenus fous pendant quelque temps. Quand liers, des affiches. Je ne connais pas un hippie
la drogue cesse d’agir, c’est fini, mais là qui ne fasse pas quelque chose.
encore ils ne le savent pas. Il faut que quel­
qu’un qui en a déjà pris le leur explique. Q ♦ Est-ce que les hippies sont plus gra­
phiques que verbaux?
Q » Est-ce que les hippies considèrent les R ♦ Beaucoup plus. Ils comprennent tous
drogues comme un stade, comme un Mac Luhan, souvent sans l’avoir lu. Nous
moyen d'arriver à une libération complète, avons été élevés avec les bandes dessinées
ou bien comme une fin en soi? et la télévision.
R ♦ 11 y en a qui veulent être tout le temps
drogués, avec n’importe quoi, pourvu qu’ils Q ♦ La drogue est réellement à la base de
soient drogués. Ils suivent des régimes macro­ tout ça?
biotiques, parce que la sous-alimentation les R ♦ Tout ce qui se passe maintenant s’est
saoule. Une fois j’ai jeûné pendant quatre passé de tout temps. Mais seulement pour un
jours avant un voyage à l’acide. Je n’avais nombre de gens restreint, avec ou sans
rien pris, pas même de l’eau. Ce que j’étais drogue. Les artistes étaient considérés comme
«défoncé»! Je ne pouvais pas bouger du des génies. A présent, chacun sait qu’il est
divan. Et j’aimais ça! potentiellement un génie.

Q » Étes-vous capables de travailler dans Q » Les affiches psychédéliques rappellent


cet état? l'art de la fin du siècle dernier, non7
R ♦ Avec la marijuana, on peut. Avec R ♦ Nous lui avons emprunté certaines tech­
l’acide, l’effet dure dix heures et il y a au niques qui ont été adaptées, mais jamais la
moins deux ou trois heures pendant lesquelles philosophie. La ressemblance entre le Paris
on ne peut rien faire. Le reste du temps on de 1890 et le San Francisco d’aujourd’hui est
est poussé à faire quelque chose. Surtout si extraordinaire. Il n’y a jamais eu une pareille
on a le moindre don artistique; on fait des renaissance dans l’art à San Francisco. Mais
photos, on peint, on dessine, on écrit. Les à New York, c’est décadent! Les affiches de
filles font des colliers. Souvent, ils sont San Francisco ont de l’âme. Ici à New York
beaux. Chaque perle est une pensée. Après elles sont glacées et très efféminées.
elles les donnent. Il paraît qu’il y en a qui
les vendent, c’est un retour à l’artisanat. Je Vous n'aimez pas les hippies de New
connais un type qui fabrique des pipes tel­ York?
lement belles qu’il déteste les vendre, et R ♦ Quand je suis arrivé à New York, j’ai été
quand il en vend il ne se fait payer que la dégrisé, parce que les endroits où on devrait
matière première. Chacune est une œuvre trouver de vrais fidèles, c’est nulle part. A
d’art. A côté il y a un photographe, plus quelques exceptions près, ce ne sont pas de

130 La jeunesse qui dit non


vrais adeptes qui sont à leur tête, mais des Si toute l’Amérique se droguait, si vraiment
hommes d’affaires sclérosés. Ils n’ont rien à ça arrivait, ce serait très bien. Mais ça
faire dans le tableau. Ils sont là parce qu’il n’arrivera pas. Ce qui va arriver, c’est que
y a un profit à en tirer, et ils me mettent tout le monde va avoir tellement de temps
vraiment en colère. A San Francisco, c’est libre que finalement la question se posera:
déjà très commercialisé par des non-initiés, quoi faire? Les hippies ont la réponse.
mais c’est sans comparaison avec ici.
Q » Qu'arrivera-t-il dans dix ans?
( !♦ Est-ce que les hippies pourront tenir à R ♦ Je ne veux pas parler de l’avenir. Jusqu’à
New York? ce mouvement, je vivais dans le passé et dans
R ♦ New York, c’est le test idéal parce que le futur: maintenant je veux vivre dans le
c’est la ville la plus dure que j’aie jamais présent.
connue. J’admire les gens qui prennent de
l’acide ici. L’idéal c’est d’être assez détaché Q » Pensez-vous que les hippies cons­
pour se dire qu’on ne se laissera entamer par tituent une élite7
rien, mais c’est extrêmement difficile. R ♦ Certainement. C’est la minorité la plus
bourrée de talent qui soit. Et elle est vaste.
Q ♦ Que se passerait-il si toute l'Amérique On peut y entrer. Il y a de la place pour tout
était branchée? le monde. Le mouvement hippie est si puis­
R ♦ Tout le monde y pense. Tôt ou tard on sant qu’il déborde les frontières nationales et
se dit: si je gagne un million de dollars, je raciales.
prends un avion, je le remplis de graines et O Evergreen et Planète.
je sème de la marijuana partout; ou bien je Traduction Dimitria Papadimitriou.
survole Washington et je largue de l’acide,
des milliers de doses, pour que les mômes les
ramassent dans la rue.
Ce n’est pas si facile de se dire qu’on va
passer sa vie sans s’occuper des autres. Nous
allons forcément les impressionner parce que
ce que nous faisons est bon. Ce sera inévi­
table quand ils verront notre art, notre acti­
vité. Ils nous prennent encore pour des
beatniks. Alors, pour le moment, on se dit:
continuons à fabriquer des choses valables,
essayons de les empêcher de nous mettre des
bâtons dans les roues, de nous jeter en
prison, de nous taper dessus dans les rues, et
en fin de compte ils seront bien obligés de se
rendre à l’évidence, devant ce que nous
accomplissons, ce que nous créons, quand ils
verront que nous profitons de notre vie, ce
qu’ils ne font pas.

C h r o n iq u e d e n o t r e c i v il is a t io n 131
A p rè s l’ém ission de télévision sur N icolas F lam el
e t l a p r e m i è r e réim p ressio n du Livre M u e t de l’A lchim ie ( M u tu s Liber, 1677)
J a c q u e s B ergier fait ici le p o in t des co n n aissan c es actuelles sur la q uestion.
^ M u t u s LïB E ^ M ($ J 0 X 4 M E N (|j
^ V À o t û ^P îiilo so p Kiû. hcvnitvp { * /jj"ris h' iroâ b ,p î , i a s % J$
.aximo
.maxurio Deo mtsmtorc/i ;\\i Cette première
y d tp vn cjvtu r, ’te.r o p tim o J f t v i planche du
^ > c o ru- e c ra tu s ,J b l\s cj u M utus Liber
est aussi
p f ^ a n t l i o r e cujus n o m en j f / f i
% uk^ xi-li-'sz-.wTUq* Jtfijcû
la page de titre
dont le sujet
i>3 -■S’z -V^-Jÿc • principal est
le personnage
profondément
endormi,
renouvelant en
ce dernier quart
du X V I I e siècle
le songe
prophétique
du patriarche
Jacob au temps
de la Genèse.

RVPELLÆ ^ î
cl PETRVM 5AVOVRET * cu/m<îriuu«rioiu
M • DC • LXXV1I- ^
L’alchimie à visage découvert
CAM BRIDGE, 1936: celui qui a découvert et fut, par exemple, l’attitude du rationalisme
réalisé la transmutation des éléments, le plus classique du xixc siècle. Une pré-chimie naïve?
grand physicien expérimental de son époque Il serait à peu près aussi exact de dire que la
et peut-être de tous les temps, Lord Ruther­ Passion de Jésus-Christ a été une première
ford, met la dernière main à un manuscrit forme naïve du Grand Guignol. Non, l’al­
qu’il fera paraître l’année suivante aux édi­ chimie a été autre chose. Une grande chose.
tions de PUniversité de Cambridge. C’est la Sans entrer dans le détail, essayons de
somme de toutes ses découvertes. Il lui donne dégager ce qu’est son sens, ce qu’est aussi
ce titre : The newer A Ichemy (la Plus Récente son objet.
Alchimie).
Le temps est venu
MARRAKECH, 1949: sur la place Djema el d'une nouvelle philosophie
Fna, un vieil Arabe portant le turban vert des Nous croyons tous savoir ce qu’est la matière.
hadj s’affaire autour d’un fourneau qui Nous en sommes faits. Partout, elle nous
chauffe un ballon de verre hermétiquement entoure. Elle s’impose à nous. Mais qu’est-
clos. A côté de lui, le Pr Holmyard (Oxford) ce que la matière? Le drame, c’est que le plus
suit l’expérience avec attention et respect. souvent les philosophes ignorent tout de la
Finalement, celui-ci dit: science, et longtemps ils n’ont vu dans la
- Maître, je vous remercie de m’avoir laissé matière qu’une chose morte, sans propriétés
voir ce que l’on pouvait montrer à un profane susceptibles de les intéresser. Dans le même
de la Très Sainte Alchimie. temps, la science, elle, avançait à pas de
géant. Depuis le début de ce siècle, elle a
PARIS, fin 1967: l’éditeur Jean-Jacques commencé à découvrir les secrets —ou, tout
Pauvert réimprime le Livre muet de l’al­ au moins, quelques-uns des secrets - de la
chimie (Mutus Liber). Sur la première page, matière. Il aurait fallu aussitôt que se crée
on lit: « Réimpression première et intégrale une nouvelle philosophie, mais cela n’a pas
de l’édition originale de La Rochelle, 1677. été fait. Un homme peut-être aurait pu
Introduction et commentaires par Eugène accomplir cette tâche capitale: Lénine, s’il
Canseliet, F.C.H., disciple de Fulcanelli. » avait vécu plus longtemps, s’il n’avait pas eu
Hier, aujourd’hui, dans tous les pays, des aussi autre chose à faire.
hommes étudient donc toujours l’alchimie. Dans Matérialisme et Empiriocriticisme, il a
Mais quelle alchimie et pour quoi faire? cependant écrit que la matière était inépui­
Certains, bien sûr, ont vu ou voient encore sable et qu’une éternité de recherches scien­
dans l’alchimie une idée dépassée, une sorte tifiques n’arriverait pas à en dévoiler tous les
de pré-chimie naïve d’un temps où les secrets. Les recherches actuelles confirment
connaissances étaient rares et mêlées. Telle cette certitude. Et Fred Hoyle, dans Fron-

Aux frontières de la recherche 135


tières de l’astronomie, a dit à son to u r que la auraient c e p e n d a n t subsisté assez longtemps,
matière était le d om aine le plus fascinant, le ce qui expliquerait une certaine p e rm a n e n c e
plus miraculeux, le plus é to n n a n t sur lequel de connaissances ju sq u e dans notre p ropre
puisse s’exercer la pensée h um a in e et que civilisation. Ainsi N ew ton a c e rtain e m en t eu
notre m édiocre vie terrestre était bien peu de des contacts avec les derniers d é te n te u rs de
chose à côté de ce qui se passe dans la grands secrets.
matière universelle, que ce soit au c œ u r des
étoiles, dans les régions lointaines du cosmos, New ton a été
ou dans le g rand vide qui sépare les étoiles le dernier des magiciens
des étoiles, les galaxies des galaxies et Cet aspect peu connu de la vie de N ew ton a
peut-être les métagalaxies ou univers des été sp écialem ent étudié p a r le célèbre écono-
autres univers. Oui, le tem ps serait venu de miste et philosophe anglais John M a y n a rd
concevoir une nouvelle philosophie, un vrai Keynes, qui a écrit:
matérialisme, à côté duquel le m atérialisme «N ew to n ne fut pas le prem ier des rationa-
naïf du xixc- siècle ne sem blerait q u ’u ne listes. Il fut le de rn ier des magiciens, le
caricature. C a r nous voyons bien, com m e dernier survivant de l’ép o q u e de Sum er et de
l’écrivait le grand savant et grand alchimiste Babylone, le dern ier grand esprit qui regard a
Isaac N ew ton, que nous n’avons encore que le m o n d e visible et invisible avec les m êm es
«ram assé quelques cailloux sur le rivage». yeux qui ont com m e nc é à rassem bler n otre
Au-delà, se trouve un im m ense o c é a n de héritage intellectuel, il y a un p eu moins de
savoir. 10 000 ans. Pourq uo i l’ai-je appelé « magi-
Or cet o céan a été exploré et des h om m es ont cien»? Parce q u ’il voyait l’univers entier
tracé la carte des continents inconnus de la com m e une énigme, co m m e un secret qui
science qui s’y trouvent. C ’est ce savoir peut être com pris en appliquant la pensée
auprès du qu el notre science est bien peu de pure à certaines preuves. Il pense que les
chose qui s’appelle l’alchimie. indices p ouvant c onduire à la solution de
D ’où vinrent ces connaissances? On ne le sait l’énigme se trou vent partiellem ent dans le
pas et l’adage affirme: « C e u x qui savent ne ciel et dans la constitution des élém ents (et
parlent pas, ceux qui parlen t ne savent pas.» c’est pou rq uo i on le p re n d à to rt p ou r un
Je do nn erai sim plem ent mon opinion, celle e x périm en tateur scientifique), mais aussi dans
d’un rationaliste: l’alchimie est le résidu certains do c um e n ts et dans certaines tradi-
d’une science et d ’une technologie appar- tions qui on t descen du le cours du temps
tenant à une civilisation disparue. C ’est dire sans interruption, co m m e un e chaîne qui ne
que je ne crois a u c u n e m e n t aux autres hypo- fut jam ais brisée depuis les prem ières révé-
thèses: révélation divine, extraterrestre ayant lations énigm atiques faites à Babylone. »
apporté aux h om m es le feu, l’arc, le m arteau Après N ew ton, il y eut une sorte de cassure
et l’alchimie, etc. dans la connaissance. L ’orientation de la
Je pense que la civilisation disparue autrefois recherche scientifique ch ang ea et, en parti-
avait déchaîné des forces fantastiques qui culier, on négligea com plètem ent, à partir de
bouleversèrent les continents, firent fondre cette époque, l’idée que la connaissance
les glaces et détruisirent un m onde haute- impliquait des dangers, ce que croyaient
ment évolué. Des trace£ de cette culture fo n d am en talem ent les alchimistes.

136 La n ouvelle aube des a lc h im is te s


M utus Liber ”
septième planche.
« Il y a d ’autres \
secrets à côté de
la transmutation \
des métaux u
et les Grands o
Maîtres \
sont seuls à :
les comprendre. » \
( Isaac Newton) \)
Aujourd’hui, on en revient pour beaucoup à xir siècle environ - la Table d ’Êmeraude,
leur attitude. Nombreux sont les savants qui reprend les grands principes de cette
estiment que la diffusion de certaines connais­ « science» et mérite d’être cité en entier:
sances risque de mettre en péril de mort «Il est vrai, sans mensonge, certain et très
toute l’humanité. Ainsi, dans une des revues véritable: ce qui est en bas est comme ce qui
scientifiques les plus influentes de notre est en haut, et ce qui est en haut est comme
temps, le Science Journal de décembre 1967 ce qui est en bas, pour accomplir les miracles
l’éditorialiste Gordon Rattray Taylor cite une d’une seule chose.
lettre du Dr E. Orowan: « La grande majorité » Et de même que toutes choses ont été et
de la population de la terre considère que la sont venues d’Un, ainsi toutes ces choses sont
science et la technologie sont pour leur vie un nées de cette chose unique, par adaptation.
danger mortel croissant. Ils se sentent impuis­ Le soleil en est le père, la lune en est la
sants, à la merci d’une minorité, comme s’ils mère, le vent l’a porté dans son ventre, la
étaient sur la table d’opération entre les terre est sa nourrice: le Thélème (telesma,
mains, non pas de guérisseurs, mais de play- perfection) de tout le monde est ici.
boys irresponsables poussés par la curiosité » Sa puissance est sans bornes sur la terre.
ou —ce qui est pire encore —par un désir de »Tu sépareras la terre du feu, le subtil de
prestige et de promotion... Il serait bon pour l’épais, doucement, avec grande industrie. Il
les savants de se rendre compte qu’ils sont monte de la terre vers le ciel, et redescend
en train de danser sur une poudrière.» Et aussitôt sur la terre, et il recueille la force
Gordon Rattray Taylor ajoute: des choses supérieures et inférieures. Tu
« L’excuse habituelle des savants selon laquelle auras ainsi toute la gloire du monde, et c’est
on n’est jamais obligé d’appliquer les décou­ pourquoi toute obscurité s’éloignera de toi.
vertes scientifiques si on ne le veut pas ne C’est la force forte de toute force, car elle
vaut plus rien... Les savants vont se heurter à vaincra toute chose subtile et pénétrera toute
des responsabilités inquiétantes auxquelles ils chose solide.
devront faire face de plus en plus. » » Ainsi le monde a été créé.
On voit donc réapparaître dans le monde »Voici la source d’admirables adaptations
scientifique contemporain les vieilles idées indiquées ici.
des alchimistes : science et morale sont asso­ «C’estpourquoi, j’ai été appelé Hermès Tris-
ciées et le secret est parfois une nécessité. mégiste, ayant les trois parties de la philo­
sophie universelle. Ce que j ’ai dit de l’opé­
« Ce que j'ai dit de l'opération ration du soleil est complet. »
du soleil est complet »
Mais comment, en leur temps, les alchimistes Ce texte est important, même s’il paraît
pouvaient-ils déjà savoir que la science peut obscur au premier abord, parce qu’il expose
conduire à la ruine? On ne sait, mais l’idée la théorie de l’unité cosmique en même
de ce danger semble leur avoir toujours temps que la «recette» de l’Œuvre philo­
appartenu. L’alchimie est en tout cas fort sophai. L’auteur paraît savoir que les étoiles
ancienne, puisqu’on la trouve en Chine dès tirent leur énergie de la transmutation des
4 500 ans avant Jésus-Christ. Un texte célèbre éléments. Ce qu’il appelle «l’opération du
beaucoup plus récent - il doit dater du soleil» est la base même de la construction

138 La nouvelle aube des alchimistes


des bombes 3 F (fission - fusion - fission) qui Je ne puis là-dessus que donner mon opinion.
menacent de détruire l’humanité d’aujour­ Je ne suis pas un initié, je ne fais partie
d’hui. Or, si l’on peut effectivement fabriquer d’aucune société secrète, mais j ’ai cependant
de telles bombes par des moyens relativement étudié l’alchimie pendant près de 40 ans.
simples, il vaut mieux que la « recette » reste J’ai pris quelques contacts, j’ai procédé à
un secret. Les alchimistes se méfiaient. Nos quelques expériences. Au total, que sais-je?
modernes savants les retrouvent enfin sur ce Comme je l’ai déjà dit, ma conviction pro­
point. fonde est qu’avant nous existait sur notre
Mais, dira-t-on, les alchimistes écrivaient planète une civilisation très avancée qui a
beaucoup. C’est vrai: il y a des milliers, des aujourd’hui disparu. Les cartes de Pirî Reis
centaines de milliers peut-être, de livres en sont un des derniers vestiges, l’alchimie
d’alchimie. Est-ce ainsi qu’on préserve des en est un autre. Nous n’avons que ces indices
secrets? et quelques autres pour nous guider.
A mon avis, les livres d’alchimie ne Cette civilisation s’était élevée à un très haut
contiennent aucun secret directement trans- niveau et devait notamment avoir des connais­
missible. Ils forment seulement la «biblio­ sances sur la structure de la matière plus
thèque de l’alchimiste» et on chercherait en poussées que les nôtres. Tel était en tout
vain à s’initier par leur seule lecture. Autre­ cas l’avis de Frederick Soddy, Prix Nobel,
ment dit, ces livres ne sont utiles et compré­ grand physicien atomiste qui découvrit les
hensibles que si l’on sait déjà l’alchimie. Un isotopes et leur donna leur nom. Dans son
exemple fera comprendre cette idée. livre, le Radium, interprétation et enseignement
Quiconque s’occupe aujourd’hui d’énergie de la radioactivité, il écrivait:
atomique appliquée possède dans sa biblio­ « Il est curieux de réfléchir, par exemple, à la
thèque le livre fondamental de John R. remarquable légende de la pierre philoso­
Lamarsh, intitulé Introduction to nuclear phale, qui est une des croyances les plus
reactor Theory (Addison-Wesley Publishing anciennes et les plus universelles, et dont
Company Inc.). Mais ce livre de base ne l’origine, si loin que nous puissions remonter
peut être compris que par quelqu’un qui dans les traces du passé, ne saurait être, avec
connaît déjà les mathématiques, il est fait certitude, rapportée à sa vraie source. On
pour des lecteurs spécialisés. Nulle part il attribuait à la pierre philosophale le pouvoir
ne se présente sous la forme d’un traité non seulement d’effectuer la transmutation
reprenant les principes et les bases. Seuls des métaux, mais aussi d’agir comme l’elixir
des atomistes peuvent en tirer profit. De de vie. Or, quelle qu’ait été l’origine de cette
même, seuls les alchimistes pouvaient com­ association d’idées, apparemment dénuée de
prendre et utiliser les livres d’alchimie. sens, elle se montre, en réalité, comme
l’expression très correcte et à peine allé­
La pierre philosophale est-elle gorique de notre actuelle manière de voir. Il
l'allégorie de la radioactivité? ne faut pas un grand effort d’imagination
Mais alors comment devient-on alchimiste? pour arriver à voir dans l’énergie la vie même
Comment accède-t-on à cette connaissance? de l’univers physique: et on sait, aujourd’hui,
Comment les alchimistes eux-mêmes y sont- que c’est grâce à la transmutation que jail­
ils parvenus, faute de livres d’initiation? lissent les sources premières de la vie phy-

Aux frontières de la recherche 139


sique de l’univers. C e t antique ra p p ro c h e m e n t ont abouti à faire glisser les continents en
du pouvoir de tran sm utation et de l’élixir de les d éc h ira n t sur la surface de la T erre, à
vie n’est-il donc q u ’une simple coïncidence? déplacer les pôles m agnétiques, à modifier les
Je préfère croire q ue ce p o u rra it bien être ceintures de radiations qui nous p rotè ge nt du
un é cho venu de l’un des no m breux âges où, vent solaire, à supprim er la co u ch e d ’ozone
dans les tem ps préhistoriques, des h om m es qui arrête les rayons ultraviolets, enfin à per-
ont suivi, avant nous, la route m êm e que nos tu rb er grav em en t le cham p gravitationnel de
pieds foulent aujo u rd ’hui. Mais ce passé est la T erre.
pro ba ble m e nt si reculé que les atom es qui en Toutes les études actuelles sem blent en effet
furent c o n tem porains ont littéralem ent eu le m o ntrer q u ’à un m om e n t donné se sont p ro ­
temps de se désintégrer to talem ent. » duites d ’im portantes modifications ou pertur-
Et le grand savant (avec qui j ’ai plus d ’une bâtions des lois naturelles q ue nous connais-
fois parlé d ’alchimie) poursuit: sons. Il est m êm e p ro bable que d ’ici à la fin
« Laissons encore un instant n otre imagi- du X X e siècle on p o u r ra d a te r la G ra n d e
nation vagab on der librem ent dans ces régions C atastrop he à quelques milliers d ’années
idéales. Supposons que cette hypothèse, qui près. Vraisem blablem ent, on la p la c e ra il y a
s’est pré se nté e d ’elle-mêm e à nous, soit vraie quelque 100 000 ans.
et que nous puissions avoir confiance dans le Si terrible que fut cette catastro ph e, si graves
mince fondem ent constitué p ar les traditions que fussent ses effets dans tous les domaines,
et les superstitions transmises ju s q u ’à nous des hom m es d u re n t c ep e n d a n t lui survivre,
depuis les tem ps préhistoriques. N e pour- avec quelques fragments du savoir ancien:
rions-nous, pas voir en elles u ne certain e des connaissances positives, l’idée qu e la
justification de cette cro yan ce que les science était dangereuse, des légendes aussi,
hom m es de quelqu e race éteinte et oubliée Le « p é c h é originel» de la religion chrétienn e
sont parvenus non seulem ent aux connais- s’expliquerait ainsi.
sa n c esq u e nous avons si ré c e m m e n t acquises, Puis des dizaines de milliers d ’années s’écou-
mais en co re aux capacités qui ne sont pas lèrent, les glaciers envahirent une partie du
encore les nôtres?» monde, avant de reculer à leur tour. Les civi­
lisations que nous connaissons com m en-
Jadis la science cèrent à se former. Il y a dix mille ans exis-
mena à un im m ense désastre taient en c o re des gardiens du secret, c’est-à-
Je partage p o u r m a p art to ut à fait l’opinion dire des d é te n te urs de la tradition. L ’Alchimie
de Soddy sur l’existence d ’un e civilisation a là sa source, et depuis lors, elle n’a cessé
très évoluée avant les tem ps historiques. de faire rêver les hom m es. Ils sont nom breux
Mais q u ’a-t-il pu se passer p o u r que ce ceux qui ont essayé de retrou ve r le G ra n d
m onde disparaisse sans pouvoir nous laisser Secret, qui ont voulu « fabriquer de l’or»,
la totalité de son héritage? Je crois q u ’à un Mais la légende a obscurci ce fameux secret,
certain m o m e n t cette science m e n a à un T rop de fables ont identifié l’alchimie avec
im mense désastre. Un conflit d u t se produire, cette fabrication de l’or, alors q u ’il semble
dans lequel furent utilisées des arm es beau- que les vrais initiés ne faisaient pas grand
coup plus puissantes que nos meilleures cas de ce métal. Pou r eux, le fer était bien
bom bes atom iques: des arm es d on t les effets plus important.

1 40 La n ouvelle aube des a lc h im is te s


M u tu s Liber,
douzième planche.
« Il est vrai,
sans mensonge,
certain
et très véritable:
ce qui est en bas
est comme ce qui
est en haut,
et ce qui est
en haut est
comme ce qui
est en bas,
pour accomplir
les miracles
d ’une seule chose. »
( Table d ’Emeraude)
Parmi les savants qui se sont penchés sur la H = 8 ,1 = 9, M = 13,1 = 9, A = 1, total = 56.
question, l’historien français, d’origine rou­ Or, 56 est précisément le poids atomique du
maine, Mircea Eliade fut un des rares à principal isotope du fer. On objectera que
l’avoir souligné. Dans son beau livre For­ l’auteur des Noces chymiques devait proba­
gerons et Alchimistes, il a attiré l’attention blement ignorer les poids atomiques. Il n’en
sur l’importance du fer dans les opérations reste pas moins qu’il s’agit là d’une coïnci­
alchimiques. Et pourtant, à l’époque où il dence bien curieuse car, si au lieu d’indiquer
écrivait, il ne savait pas encore ce qu’allaient ainsi que l’alchimie = le fer, cet auteur eût
bientôt montrer l’astrophysique et la chimie voulu indiquer que l’alchimie = l’or, il lui eût
de ces dernières années: que le fer est une été facile de trouver dans l’arsenal des méta­
sorte de pivot autour duquel tourne le phores de son époque une image pour le faire
monde. comprendre.
Plus curieux encore est de remarquer que le
L'auteur des « Noces chymiques »
fer est indiscutablement un élément capital
savait-il le poids atomique du fer? de l’univers. N’importe quel livre de science
Le fer, nous le savons maintenant, est en élémentaire enseigne qu’il en est bien ainsi:
effet le seul élément dont on ne puisse tirer le fer porte le magnétisme, il est un élément
aucune énergie: ni par fission ni par fusion. essentiel de l’hémoglobine, c’est-à-dire de la
En termes techniques, il est au zéro de la vie, et il constitue un matériau de base du
courbe des défauts de masse. Ce qui veut dire cosmos. On le retrouve partout.
qu’on peut tirer de l’énergie des éléments La Table d ’Êmeraude dit donc très jus­
plus légers que lui, en les additionnant par tement: « Ce qui est en haut est comme ce qui
fusion: ainsi fonctionne le soleil... ou une est en bas. » Autrement dit, l’univers n’est pas
bombe à hydrogène. Et on peut tirer de construit au hasard, fait de bric et de broc.
l’énergie des éléments plus lourds que le fer, Il est hautement organisé et obéit à des lois
en les décomposant par fission: c’est le cas que l’on peut trouver aussi bien par l’examen
d’une pile à uranium ou d’une bombe A. d’une goutte de rosée, d’un grain de sable que
Mais du fer lui-même, qui est un zéro, on ne du corps humain. C’est cela la grande leçon
peut rien tirer. Il est l’origine, le levier de de l’alchimie. C’est cela que des hommes
l’univers. Un alchimiste allemand a écrit : savaient déjà il y a 10 000 ans, avant les
«Eisen tragt das Geheimnis des Magnetismus ziggourats et les pyramides.
und das Geheimnis des Blutes. »
Ce qui veut dire: « Le fer est porteur du mys­ La pierre philosophale
tère du magnétisme et du mystère du sang. » est-elle l'élément 310?
Le fer est porteur aussi d’un troisième mys­ Dans toutes les civilisations, on retrouve
tère, celui de l’alchimie, et ce n’est pas pour donc des hommes ayant conservé des bribes
rien que l’on parle de la pyrite de fer dans du secret. Mais, à mesure que le temps a
l’élaboration de la pierre philosophale. Il est passé, ce secret s’est dilué. Il s’est mélangé
possible de montrer l’intérêt que les alchi­ de mysticisme, associé aux diverses religions.
mistes portaient au fer par un calcul cabalis­ Des sous-produits furent cependant livrés aux
tique que l’on trouve dans les Noces chy­ hommes: la porcelaine, la poudre, les acides,
miques (1616): A = 1, L = 12, C = 3, les gaz. L’électricité était connue au ir siècle

142 La nouvelle aube des alchimistes


avant Jésus-Christ par les alchimistes de nombres magiques montre qu’un tel élément
Bagdad. Ceux de Chine produisirent de l’alu­ doit être stable1.
minium au ir siècle, par une méthode abso­ Mais, tandis que se répandait ainsi le bruit
lument inconnue. Et Newton put écrire dans qu’on pouvait fabriquer de l’or à volonté, les
une lettre datée de 1676: «Il y a d’autres princes firent la chasse aux alchimistes.
secrets à côté de la transmutation des métaux Bientôt on tortura et on tua. Barbarie des
et les grands maîtres sont seuls à les com­ époques reculées, dira-t-on. Je n'en suis pas
prendre. » sûr. A l’heure où j ’écris, le monde vibre à
Le grand public, comme les princes, ne s’in­ nouveau pour l’or: la livre anglaise a été
téressait pourtant qu’à une possibilité : la dis­ dévaluée, le dollar vacille, partout les Bourses
sociation de la matière en éléments très voient d’importantes négociations autour du
petits que nous appellerons particules élé­ précieux métal. Qu’un homme paraisse assu­
mentaires, puis sa reconstitution en vue de la rant qu’il peut fabriquer de l’or, et je gage
fabrication de l’or. Cette opération de disso­ qu’on retrouverait bientôt son corps dans
ciation porte dans la tradition le nom de quelque forêt ou au fond d’un lac. Les inté­
«préparation des Ténèbres». C’est en l’étu­ rêts en jeu sont trop importants.
diant qu’on découvrit, en Chine, la poudre à Alors quel peut être le sort d’un alchimiste?
canon. Des livres assurent certes que cette Sous de Gaulle et Johnson comme sous les
invention est due à un certain moine nommé pharaons ou les empereurs de Chine, il est, il
Berthold Schwartz. C’est une plaisanterie. a été, il restera un homme seul. Cela veut-il
«Schwartz» veut dire «noir» en allemand et dire qu’il existe aujourd’hui (ou qu’il a existé)
c’est assurément le symbole de la «prépa­ des sociétés secrètes d’alchimistes? Pour
ration des Ténèbres». Noir aussi (ou bleu- répondre à cette question, il faut rappeler
noir) est encore la couleur du gaz électro­ l’histoire des Rose-Croix en quelques mots.
nique, structure presque immatérielle qui est
à la base même des métaux et leur confère Les Rose-Croix avaient-ils
leurs propriétés. On peut l’observer en dissol­ découvert l'énergie nucléaire?
vant un métal dans l’ammoniac liquide à très Quand on parle des Rose-Croix, on doit
basse température. On voit une couleur bleu- d’abord citer ses sources. En effet depuis
noir qui est commune à tous les métaux et deux siècles, on ne fait que délirer à leur
n’importe qui peut donc aujourd’hui assister sujet. Pour ma part, je me référerai donc au
à la « préparation des Ténèbres ». livre de Arthur Edward Waite, The Bro-
En alchimie, la phase suivante consiste à therhood o f the Rosy-Cross, édition de 1966
ajouter quelques grains d’or pour obtenir une (University Books, New York).
quantité donnée de ce métal. Cette opération Waite, mort en 1940, avait publié son livre
est appelée «ensemencement». Quant au pour la première fois en 1924. C’était un
catalyseur qui servait à dissocier la matière sceptique féroce, qui s’en prit alors assez
en sous-éléments, on sait que les alchimistes vivement à ceux qui prétendaient représenter
le nommaient « Pierre Philosophale », Qn peut les Rose-Croix à son époque. Mais son
l’obtenir à partir de la pyrite de fer et j’ai ouvrage fut et reste estimé de tous les spécia­
émis l’hypothèse qu’il s’agissait de l’élément listes par le sérieux de son information et la
310, de numéro atomique 136. La théorie des 1. A ce sujet, cf. la revue soviétique Naouka I Jizn, n* 9, p. 152, 1966.

Aux frontières de la recherche 143


fidélité de ses références. Je le citerai à m on 3/ Les Rose-Croix avaient construit une
to u r avec la plus g rand e exactitude. T e rre m iniature, reprod uisan t très e xac­
Selon Waite do nc, au xvi; et au x v ir siècle te m en t tous les m ouv em en ts de notre globe
ap p a ru t un e floraison d ’affiches, de p a m ­ (p. 135). La chose n ’était pas entiè re m e nt
phlets et de livres a n n o n ç a n t q ue ceux qui nouvelle: on a retro uvé un fragm ent d ’un
d é te n a ie n t les secrets des alchimistes étaient m écanism e sem blable dans u n e a m p h o re du
prêts à c o o p te r de nouveaux m e m b re s et à IIe siècle au large de l’île d ’A n ticythère, et le
p a rta g e r leurs connaissances. Ces ho m m e s se Pr D e re k J. de Solia Price qui reco nstitua
d o n n aie n t le nom de Rose-Croix. Ils p r é te n ­ l’appareil a pu écrire dans le Scientific A m e­
daient venir de D am as, de Fez et d ’une « c e r­ rican que la perfection de cette invention
taine ville c a ch ée» (W aite, p. 37). Rien ne était effrayante et bouleversait to utes nos
pro uv e que ces individus a p p a rte n a ien t à une idées sur les technologies du passé. Mais, que
société secrète, mais Waite a relevé un ce soit au ir siècle ou aux x v ir et x v n r siècles
certain n o m b re de faits troublants m o n tra n t avec les Rose-Croix, d ’où provenait une telle
q u ’ils n ’étaient pas de simples escrocs. connaissance des m ouvem ents de la Terre?
1/ Ces inconnus portaient un grand in térêt à 4 / Le 28 mai 1776, des Rose-Croix firent la
certaines étoiles, n o ta m m e n t aux novae dans dém o nstration d ’u n e tra nsm uta tion de l’eau
les constellations du Serpen t et du Cygne p ar un effet de radiation. Ils utilisèrent p o u r
(pp. 17, 42, 149). A l’é po qu e, p e rson ne n ’avait cela de l’eau qui cristallisa à tem p é ra tu re
émis l’idée sacrilège (les astres passaient p o u r ordinaire, d o n n a n t des cristaux ressem blant à
éternels) que les étoiles pouvaien t exploser. des fleurs et é m e tta n t une lumière insou­
Certes la nova du S erp en t fut observée en tenable. C o m m e n t cet allotrope de la glace
1604 et celle du Cygne en 1602, mais c ’est la avait-il pu être obtenu?
science d ’a u jo u rd ’hui qui, en analysant de
telles explosions, a d éco u v e rt les radio- Les alchimistes ont
sources du ciel et les quasars. Or, les Rose- leur table de logarithmes
Croix soutin ren t fo rm ellem ent que ces étoiles A u total, on est bien con du it à penser que les
nouvelles étaien t une des clés de l’alchimie. Rose-Croix bénéficiaient d ’un savoir venu du
C ela autorise à p en ser q u ’ils avaient des passé... p u isq u ’il ne pouvait venir de l’avenir.
connaissances plus poussées que celles des Quel savoir? Ses d é te n te u rs ont toujours
savants officiels de leur temps. affirmé que l’essentiel de ces connaissances
2 / Les Rose-Croix p ré te n d a ie n t posséder résidait dans l’alchimie, une alchimie prise,
deux instrum ents exceptionnels (p. 261). Le bien en te n d u , dans un sens large, do nt la
« co sm olotth rentes» , qui p e rm ettait de d é ­ transm u tation des m étaux n ’était q u ’un
truire to ute forteresse d ’un seul coup, et aspect.
l’« astronikita», avec lequel on pouvait voir
les étoiles à travers les nuages. Ces « instru­ Au x v p et au xviie siècle, il semble y avoir eu
ments», a u jo u rd ’hui nous les connaissons. Le une résurgence de cet ancien savoir. Des
prem ier est l’explosif nucléaire; le second, un légendes sur les Rose-Croix r a p p o rte n t m êm e
appareil utilisant la lum ière polarisée com m e q u ’ils p ossédèrent des lampes à lumière
la p ierre m agique des Vikings. C o m m e n t les froide brûlan t sans in terruption et des e n re ­
Rose-Croix avaient-ils ces connaissances? gistrements m écaniqu es de la m usique et de

144 La n ouvelle aube des a lc h im is te s


la voix hum aine. Ces derniers points sont
ce p e n d a n t contestés, n o ta m m e n t p a r Waite.
Selon un manifeste de 1623, Instruction à la
France sur la vérité de l’histoire des frères de
la Rose-Croix, cette résu rgence visait au
re c ru te m e n t: on voulait a u g m e n te r le nom bre
des initiés. Puis, le plein fait, ce fut de no u­
veau le silence, à une exception près: to u ­
jours selon Waite, au x v n r siècle Leibniz fut
co n tacté, dut passer un exam en, et fut
nom m é secrétaire d ’un g ro up e d ’études
occultes, à N urem berg . Fontenelle rappo rte
le fait dans ses Éloges des académiciens.
Enfin, il faut attrib uer aux Rose-Croix l’im­
pulsion qui perm it de c ré e r deux com pagnies
très im po rtantes: la Société royale des
Sciences en A ngleterre... et la fra n c -m a ço n ­
nerie. Mais nous nous éca rto n s ici du sujet.
Plus im porta nte enc o re — to u t au moins p o u r -
l’histoire de l’alchim ie — paraît avoir été la
publication, en 1677, du Livre muet de
l’alchimie, sorte de stén og ram m e ou de table
des logarithmes à l’usage de ceux qui ont
accom pli le G ra n d Œ uv re d ’Alchimie.
L’ouvrage était signé Altus, pseud on ym e
q u ’on n ’a pu percer. E. Canseliet, dans la
préface q u ’il vient de d o n n e r à la réédition
de ce livre, ra tta c h e l’a u te u r à Joseph
D u c h ê n e qui, dès 1609, avait com pris q u ’il y
avait de l’azote dans le nitrate, p uisqu ’il
affirmait: « Il y a un esprit dans le sel de
pierre, qui est de la n atu re de l’air et qui
c e p e n d a n t ne peut e n tre te n ir la flamme mais
lui est plutôt contraire. »
Le mystérieux Altus, re p ré se n ta n t D u c h ên e
ou d ’autres savants inconnus, fut en to u t
cas violem m ent atta q u é p a r les rationalistes
de son époque. Le Journal des savants du
lundi 26 août 1677 rendit co m p te en ces
term es de la publication du Mutus Liber:
« L ’a u te u r de cet ouvrage était un de ces
h om m es qui c reusent dans la chim ère p o u r se

Ce seul dessin symbolise


l ’art hermétique tout entier.
( Gravures anciennes.)
précipiter dans l’indigence. Entêtés de la faut être qu’un véritable Enfant de l’Art pour
découverte de leur pierre philosophale, ils le connaître d’abord. Voilà, cher lecteur, ce
ont assez de science pour se ruiner, et n’en que j ’ai cru devoir vous dire. »
ont pas autant qu’il faut pour voir les bornes Ce livre n’est donc parfaitement intelligible
de l’esprit humain, qui n’atteindra jamais à qu’aux « Enfants de l’Art», de même que les
la transmutation des métaux. » diagrammes de circuits d’un poste de télé­
Pourtant, pour les alchimistes modernes, le vision ne sont compréhensibles qu’à ceux qui
Mutus Liber reste fort précieux. Comme tous sont déjà familiarisés avec l’électronique.
les autres livres traitant du Grand Œuvre, Est-ce à dire que personne n’écrira jamais
il n’est pas une somme de recettes. C’est un livre d’alchimie à la portée du commun
seulement un ensemble de signes destinés à des mortels? Dans sa préface au Mutus Liber,
ceux qui savent déjà. Ces signes, les alchi­ Canseliet a répondu ainsi à cette question:
mistes en ont d’ailleurs semés partout, et « On nous a demandé souvent, et l’on nous
notamment dans les cathédrales. Aujour­ demande toujours, d’écrire un livre élémen­
d’hui, ils continuent à écrire ainsi, secrè­ taire qui exposerait, simplement et clai­
tement, un peu partout. C’est pourquoi, dans rement, en quoi consiste l’alchimie.
les années 20, Pierre Dujols, le fameux »Nous ne voudrions pas être désobligeants,
libraire spécialisé dans les sciences occultes, mais il apparaît bien que ceux-là n’ont pas lu
pouvait affirmer: « Les rois régnent, mais ne les Fulcanelli, Deux logis alchimiques, les
gouvernent pas, suivant un aphorisme célèbre. Douze clefs de la philosophie et, récemment,
Et il semble bien, par moment, qu’il y ait notre Alchimie, qui peuvent encore s’inter­
encore dans la coulisse quelque Eminence roger sur la nature, les moyens et le but de
Grise qui tire les ficelles. Le fameux galetas l’antique science d’Hermès. Il importe qu’on
du Temple n’est peut-être pas si aboli qu’on se pénètre bien, que l’on n’oublie jamais que
le suppose, et il y aurait un livre sur­ l’alchimie est, avant tout, la discipline ésoté-
prenant à écrire sur les filigranes des billets rique par excellence, qui exige, à la base, un
de banque et les sigles des pièces de état d’âme et de conscience où le désinté­
monnaie.» Autrement dit, notre société, ressement n’a d’égal que le constant désir
comme celle du passé et comme la nature d’aimer et de connaître.
tout entière, est un vaste message qui peut » Amoureux de science! Telle est l’expression
être déchiffré. familière qui fut souvent utilisée par les plus
anciens auteurs et qui désigne, d’exacte
Jamais l'alchimie manière, le philosophe, l’alchimiste et l’artiste
ne pourra s'industrialiser plus spécialement. »
Le Mutus Liber est une partie de ce message, Canseliet met ici parfaitement en lumière
une sorte d’aide-mémoire pour les initiés cette profonde et terrible vérité: la manipu­
d’hier et de demain. L’avertissement au lation alchimique de la matière, résidu d’une
lecteur qui le précède l’affirme d’ailleurs civilisation plus avancée que la nôtre, se dis­
clairement: «Aussi est-ce le plus beau livre tingue de nos sciences et de nos techniques
qui ait jamais été imprimé sur ce sujet, à ce de la même façon que l’art se distingue de la
que disent les savants, ayant là des choses décoration mécanique au pochoir. Il y a la
qui n’ont jamais été dites par personne. Il ne même différence entre l’alchimie et notre

146 La nouvelle aube des alchimistes


science actuelle qu’entre la Joconde et un rément fabriquer de l’or à partir du bore et
papier peint... C’est pour cela qu’il ne faut du tungstène. La réaction s’écrit: 5 B 11 +
pas espérer voir un jour l’alchimie s’indus­ 74 W 186 = 79 Au 197.
trialiser. Ce ne serait pas possible. Ce ne Je suis persuadé qu’avec la technique mo­
serait pas utile. derne du plasma2, cette méthode pourrait
Historiquement, on voit que les alchimistes être industrialisée et qu’on produirait ainsi
livrent au public, de temps en temps, de l’or à environ 60 % de son prix de revient
quelques parcelles de leur savoir qui aident ordinaire. Il faudrait évidemment des moyens
le progrès scientifique et technique. La pro­ considérables pour mettre en place l’industrie
chaine parcelle qui nous sera ainsi jetée en nécessaire, mais un gouvernement pourrait
pâture, je pense que ce sera la manipulation prendre cette décision. Les États-Unis peut-
de la matière: non plus la simple transmu­ être, si leur problème des réserves métal­
tation (nous en connaissons dès à présent le liques s’aggravait...
secret) mais la recette de substances nou­ Mais tout cela n’est pas de l’alchimie et la
velles, qui ne figurent pas encore dans la table leçon que celle-ci nous donne aujourd’hui
périodique des éléments. encore est d’une tout autre nature. Il y a
A partir du fer, on sait que Fulcanelli avait plus et mieux à faire que de l’or. Dans ce
obtenu des méta-éléments ne correspondant monde cruel où la mort rôde pour tous, il
à rien de connu des chimistes. Nos savants reste aux hommes à retrouver les sources de
fabriquent dès à présent certains de ces la vie. L’attitude alchimique est toujours un
méta-éléments: le positronium, les atomes exemple. Elle peut être un guide, devenir un
muoniques, etc. Ce sont malheureusement espoir.
des corps instables, à vie très courte. Quelques Un jour viendra peut-être où tous les hommes
grammes d’un méta-élément stable feraient parviendront à la pleine connaissance alchi­
progresser notre science d’un siècle. Le jour mique, c’est-à-dire non seulement à une
approprié, j’ai la certitude qu’un alchimiste science mais à une éthique. Chaque fois
nous fera cette révélation. qu’on a voulu séparer ces deux facteurs du
progrès humain, l’humanité n’a jamais avancé
Il y a plus et mieux qu’à cloche-pied. De jolis sauts parfois, mais
à faire que de l'or aussi que de glissades!
En attendant, dira-t-on, ne pourrions-nous au Oui, un jour peut-être... L’humanité fera sans
moins fabriquer de l’or? J’ai dit combien cela doute la grande mutation prédite par Staple-
serait dangereux, voire impossible, par les don ou Teilhard de Chardin. Alors l’al­
voies alchimiques promues au rang de tech­ chimie avancera à visage découvert. Elle aura
niques industrielles. Une opération alchimique remporté sa dernière victoire.
est par définition non reproductible. C’est Jacques Bergier.
une œuvre d’art et un peintre ne peut refaire
deux fois le même tableau.
Mais à ceux qui gardent la passion de l’or,
je peux cependant signaler une technique
découverte il y a déjà 30 ans par André
Helbronner et moi-même. On peut assu­ 2 Voir mon livre : le Plasma, quatrième état de la matière, éd. Diagrammes.

Aux frontières de la recherche 147


Jacques-Emile Blamont
Le directeur scientifique du C.N.E.S. veut
mettre t'espace au service des hommes

Jacques Blam ont, d irecteu r de sodium éjectés par fusccs et d’aéronom ie: J.-É Blam ont a
du Service d ’aeronom ie du destinées a des mesures de propose à la N.A.S.A. qu atre
C .N .R .S., directeu r scientifique vitesse des vents et de tem p é­ expériences destinées à des
et technique du C entre National rature dans la haute atm osphère program m es de géophysique et
d 'É tudes Spatiales dont il fut eurent lieu à H am m aguir en de physique solaire: une de
l’un des prom oteurs, connu des 1959. ces expériences fonctionne en
savants du m onde entier, est un orbite sur le satellite OG O-IV
savant lui-m êm e et un hom m e La création du Service J * * *1 1 1 A / "7 1
depuis juillet 1967, les autres
,

d’action tout à la fois. Du jeune d'aéronomie du C .N .R .S. seront lancées en 1968 et 1969.
agrégé sorti de l’École norm ale En m êm e tem ps que J.-É Une autre volera à bord d ’un
supérieure en 1952, il a gardé à Blam ont poursuivait ses re­ satellite européen. Le deuxièm e
41 ans le visage et la silhouette, cherches et form ait des élèves, satellite français à mission scien­
d’une incroyable jeunesse. Il a il conçut la nécessité de créer tifique, D-2, com porte plusieurs
encore les cheveux très bruns et des structures adaptées à ces « manips» proposées au C.N.E.S.
le regard clair du je u n e homme recherches nouvelles. C ’est par Blamont et destinées notam-
_( ' 1} f , j i iv r • • j
qui, de 1952 à 1956, préparait ainsi q u ’il proposa au C entre m ent a 1 etude de 1 émission de
sous la direction du professeur National de la R echerche Scien­ l’hydrogène sur le soleil dans
K astler (prix N obel de physique tifique la création du Service l’atm osphère terrestre: il doit
en 1967) sa thèse sur une appli­ d’aéronom ie qu ’il dirige en fait voler en 1969.
cation des m éthodes de réso- depuis 1958 et dont il fut Si le Service d ’aéronom ie est
r, • ['• « ' «
nanx:e m agnétique. Elu a la nommé directeu r en 1962. devenu un laboratoire im por­
S orbonneen 1957, J.-É. Blamont Jusqu’en 1964, les expériences tant, c ’est grâce à l'existence
fut chargé de recherches sur la faites ont été relativem ent du C entre N ational d 'É tu d es
haute atm osphère. Ses travaux simples parce qu'il s’agissait Spatiales à la création duquel
furent fondés sur l’application d’utiliser pour les accom plir des J.-É. B lam ont a joué un rôle
des propriétés physiques de la engins dont les perlorm ances essentiel. C^ette agence a etc
lumière ém ise et absorbée par étaient mal connues et d’adapter créée en 1962 lorsque la F rance
les vapeurs à la spectroscopic des m éthodes nouvelles de la com m ençait à disposer de plu­
de haute résolution. Il put uti- physique aux conditions spa- sieurs véhicules suffisants el
liser les prem ières fusées Véro- tiales; elles sont devenues com- J.-É. Blam ont en est devenu
nique mises à la disposition des plexes et raffinées grâce au le d irecteu r scientifique et te c h ­
physiciens français dans le cadre progrès des techniques spatiales, nique. Le C.N .E.S. n’a pas de
des efforts faits pour PAnnée Ce ne sont plus seulem ent des laboratoires propres com m e
géophysique internationale. Les expériences en fusées mais en le C.N .R .S. Son rôle est de p ro ­
prem ières expériences faites ballons et en satellites qui sont poser au gouvernem ent une
par Blam ont à p artir de nuages aujourd’hui conçues au Service politique spatiale et de la

Le dictionnaire des responsables


m ettre en œ uvre. C ’est ainsi base du C.N .E.S. à A ire-sur- vitesse des vents dans la tro p o ­
qu’il finance la rech erch e scien­ A dour; la F rance, grâce au p ro ­ sphère: l’ensem ble des données
tifique de laboratoires qui, à fesseur B lam ont qui introduisit recueillies par le satellite est
l’instar du Service d ’aéronom ie, cette technique qu’il rap p o rtait retransm is au sol où elles sont
se sont consacrés à la recherche des États-U nis en I960, est le exploitées. EO LE est un im por­
spatiale; il développe les moyens seul prod u cteu r européen de tant program m e de coopération
techniques destinés à la co n ­ ballons-sondes. Tous les physi­ franco-am éricaine.
duite d ’opérations spatiales: ciens européens viennent à Une des plus récen tes idées de
cham p de tir, m oyens d ’essais A ire-sur-A dour faire des ex p é­ J.-É. B lam ont est celle d ’un
et de calcul de grande enver­ riences en ballons. M ais ces satellite qui tran sm ettrait par
gure. ballons se perd en t ou explosent. l’interm édiaire de postes de
Toutefois, la recherche spatiale Il fallait pour aider la M étéo ­ télévision des program m es des­
reste im populaire: elle fait sou­ rologie à devenir une science tinés à do n n er aux populations
rire les chansonniers et inquiète exacte que ces ballons puissent' sous-développées des infor­
le bon citoyen. C ’est un fait être stabilisés à une certaine m ations sur le contrôle des
que le lancem ent d ’un satellite altitude pour retran sm ettre les naissances; y serait associé
coûte cher: il est difficile de données collectées. un enseignem ent destiné à
donner un prix moyen mais il apprendre à la très nom breuse
s’agit de toute façon de plu­ 500 ballons population agricole de ces pays
sieurs dizaines de millions. De pour EOLE com m ent cultiver la terre,
plus, il faut cinq ans entre la L’objet du projet EOLE, dont com m ent sem er, récolter, etc.
conception d ’une expérience et le principe fut proposé au
sa mise en orbite. C ela devrait C.N.E.S. en 1963 par J.-É.
pourtant être satisfaisant de Blam ont, est en effet d’am é­ Jacques-Émile B lam on t: N é le 13
penser que le prem ier satellite liorer nos connaissances sur la octobre 1 9 26 à Paris. A ncien élève
de l'École norm ale supérieure. A grégé
scientifique français est en orbite circulation atm osphérique afin
de physique en 1952. D octe ur ès
depuis 1965 et que des expé­ de perm ettre des prévisions sciences en 1956. P roject Asso-
riences françaises sont prévues m étéorologiques sûres, p erm a­ ciate U niversity o f Wisconsin. 1957.
à bord de satellites am éricains, nentes et à long term e. Cinq M aître de Conférences à la Sorbonne.
européens et soviétiques, que le cents ballons surpressurisés 1957. Crée le Service d ’aéronom ie
C.N .E.S. consacre 30 à 35 naviguant à altitude constante du C.N.R.S. en 1958. Professeur à
fusées-sondes à l’étude du soleil, et m unis d’appareils élec tro ­ titre personnel en 1961. D irecteur
de la haute atm osphère et des niques appropriés doivent four­ scientifique e t technique du Centre
étoiles. Égalem ent 200 ballons nir à un satellite qui les interroge N ational d'Études Spatiales en 1962.
En 1967, H re çoit le prix in te r­
en polyéthylène sont lancés et les localise des données sur national d'astronautique Guggenheim.
chaque année depuis 1965 de la la pression, la tem p ératu re et la

Le d ic tio n n a ire des responsables 149


Gaston Bouthoul
II a inventé la polémologie, science
de la guerre et art d'en guérir les hommes

D epuis vingt ans, G aston geants possédaient un instru­ m aniée p ar un cerveau encyclo­
Bouthoul s’est attaqué au pro­ m ent: les théories économ iques pédique, et servie par un cœ u r
blème m ajeur de notre époque, de Keyncs. 11 en va de même chaleureux; étayée d ’un côté
le plus urgent à coup sûr: pour la guerre. Il faut l’étudier par une connaissance parfaite
la guerre. Q u'un troisièm e scientifiquem ent, com m e un de l’histoire du droit, de l’autre
conflit m ondial éclate et rien, m édecin fait avec les m aladies, p ar celle de l’économ ie poli­
pas m êm e nos œ uvres, ne res­ non l’exorciser p ar des tique; abreuvée d ’un côté par la
tera de n o u s 1. O r l’hom m e « m arches de la paix » ou des philosophie, de l’au tre par l’his­
m oderne se réfugie dans des pétitions, types de conduite toire. Pour dire la vérité, G aston
réflexes de primitif. N ous en magique qui font penser à ce Bouthoul est l’un des rares êtres
somm es enco re au si vis pacem que serait la m édecine, si elle se hum ains à avoir soutenu cinq
para bellum utilisé du tem ps bornait à agiter des grigris ou thèses: trois de droit, une de
que les légions rom aines m a­ à p ro n o n cer quelques form ules philosophie, et une com plé­
nœ uvraient contre Vercingé- poétiques pour conjurer le sort. » m entaire, nécessaire au d o c­
torix. P rép arer la guerre pour Tel est donc le but que s’est torat d ’É tat. Ce qui ne l’a pas
l’éviter, ce que font en 1967 fixé la science dont G aston em pêché d ’être plusieurs fois
les chefs d ’État, est un sophisme B outhoul est l’inventeur: la recalé à l’agrégation de droit:
caractérisé: si l’on prépare la polém ologie. E ntendons bien. on le jugeait tro p sociologue.
guerre, c’est qu'on la veut, c ’est La guerre, com m e la fièvre,
q u ’on l’attend — même si ce n’est que la m anifestation ap p a­ Le public commence à
désir dem eure inconscient. rente d ’un déséquilibre plus s'intéresser à la polémologie
profond. Or, s’il ne suffit pas au Un pied à la Sorbonne, l’autre
La guerre doit être praticien de faire to m b er la à la Faculté de droit, on
étudiée scientifiquement fièvre pour guérir le p atient, trouvait sa position am biguë.
« On ne peut pas blâm er les arrête r une guerre n’est éga­ C om m e, par ailleurs, le profes­
princes qui nous gouvernent, lem ent q u ’un rem ède illusoire: sorat ne satisfaisait pas plei­
dit G aston Bouthoul, ils une autre m anifestation p ath o ­ nem ent son sens aigu de la
m anquent d ’instrum ents de logique surgira ailleurs ou rech erch e, il aband o n n a l’en­
travail. Tout le m onde s’a tte n ­ autrem ent. C ’est la cause et le seignem ent peu après la Seconde
dait à ce que l’A llem agne processus selon lequel se déve­ G uerre m ondiale.
désarm ée, am putée, après sa loppe l’infection que le po lé­ L'institut de polém ologie, dédié
défaite de 1945, se retrouve m ologue entend exam iner. La aux cent millions de m orts de
ruinée com m e le fut l’A utriche tâche n ’est pas facile. 1939-45, q u ’il fonda en 1945,
après 1918. O r, c ’est à présent G aston Bouthoul a appliqué à dem eura larvaire ju sq u 'à 1965.
l’État le plus prospère d ’Europe. son étude les m éthodes de la C ela paraît incroyable: jusque-
Pourquoi? Parce que ses diri­ sociologie. M ais une sociologie là, seuls quelques rares initiés

150 Le d ic tio n n a ire des responsables


s’étaient intéressés aux re­ En 1962, avait paru l’Art de la dans la polém ique. C ’est p o u r­
cherches de G aston Bouthoul. politique (Seghers), recueil des quoi G aston Bouthoul préfère
A peu près seuls dans toute la pensées d ’hom m es d ’action ou l’H istoire: il n’y a de véritable
presse, le Monde et Planète lui de chefs d ’Etat. science que du passé.
avaient ouvert leurs colonnes. En 1966, ce fut la Socio­ «Je ne vais pas vous so rtir de
Il faisait scandale. Son propos logie de la politique (P.U .F., mon chapeau la colom be de la
était de com prendre la guerre; C ollection « Que Sais-je? »). But paix, dit-il encore. Je travaille
on exigeait de lui q u ’il la con­ de cet essai: « P erm ettre un jo u r seulem ent à d o n n er aux diri­
dam ne. Voici deux ans enfin, à l’hom m e de dom iner les geants présents ou futurs un
il put cré er un véritable institut forces sociales, au lieu d ’être, instrum ent qui leur p erm ette de
de recherche, doublé d ’une com m e il l’a été ju sq u ’à p ré­ faire de la paix autre chose
revue ; Guerres et Paix J. sent, écrasé par elles, et de q u ’une absence de guerre où se
D epuis, le public com m ence à vaincre les impulsions collec­ develtfppe déjà le ca n ce r dont
s’intéresser à la polém ologie. tives dont l’hom m e est trop elle périra un jo u r. »
Un institut a été créé à Bruxelles, souvent le jou et, com m e
un autre en Italie, un troisièm e d ’autres sciences ont m até la
en H ollande, à l’université ca­ foudre, la pesanteur ou la rage.» G a s to n B o u th o u l: Licence d ’ensei­
tholique de N im ègue: s’il pou­ A uparavant, ç ’avait été Sauver gnement en Sorbonne; trois doc­
torats de droit; un fplus une thèse
vait répondre à toutes les la guerre, suivi en 1967 par complémentaire) en philosophie;
sollicitations, G aston B outhoul l’autré face du diptyque: Avoir agrégé de droit; chargé de cours à
passerait à présent sa vie en la paix (G rasset). M êm e grand la Faculté de droit de Paris; renonce
conférences, dans le monde courant de réflexion: ce rite de à l ’enseignement peu après la guerre;
entier. destruction, de sacrifice, q u ’est fonde en 1945 Çinstitut de polémo­
la guerre; la fascination q u ’elle logie; fa it d ’innombrables confé­
La paix n'est pas exerce; et puis le scandale, la rences (notamment à l'A cadémie des
une absence de guerre douleur, la stupéfaction q u ’elle sciences morales et politiques);
publie notamment 100 m illio n s de
En 1964, il a dû reprendre de provoque. m o rts ; 8 000 tr a ité s d e p aix ; l’A rt
fond en com ble son ouvrage sur La plus grosse difficulté à la­ d e la p o litiq u e (1962); S o cio lo g ie
la surpopulation (livre de poche quelle se heurte la rech erch e de la p o litiq u e (1966); la S u rp o ­
Payot), paru une prem ière fois de G aston B outhoul esl de p u la tio n d a n s le m o n d e (1958,
en 1958: l’urgence du problèm e conserver ses distances par remanié en 1964); S a u v e r la g u e rre
l’exigeait. rapport au sujet traité. M algré (1965); A v o ir la paix (1967); un
toutes les précautions, il est traité de sociologie en trois volumes
1. Voir dans Ptanéte 38 l'entretien avec l.ord impossible de traiter des exem ­ dont il prépare une réédition, etc.
Chalfont.
ples à chaud. La polém ologie Fondateur de la revue G u e r re s et
2. Édité par les Presses U niversitaires de P aix (P.U.F ).
France et financée par le C.N.R.S. risquerait de s’y em b o u rb er

Le dictionnaire des responsables 1 51


La guerre secrète autour
des soucoupes volantes
par le Groupe XXX

Une guerre dont nous ignorons l'enjeu


Une commission Jusqu'au printemps 1966, la soucoupe volante put être consi­
spécialisée dérée, et fut en fait considérée à peu près unanimement,
aux U.S.A. comme l’aimable passe-temps de quelques rêveurs, au même
titre que l’étude des fantômes et la passion des timbres-
Président: poste. Les savants ne s’y intéressaient pas, du moins dans leur
le professeur Condon majorité. Les militaires apparemment non plus, si ce n’est,
aux États-Unis, pour publier une fois l’an un communiqué
Un service puissant déclarant que 98% des prétendues soucoupes procédaient de
en U.R.S.S. l’ignorance de témoins incapables de reconnaître un ballon
sonde ou un bolide et que le reliquat de 2% ne présentait
Directeur: aucun intérêt.
Le général Skolyarof Ceux qui suivaient la question pensaient alors qu’il en serait
encore ainsi pendant de nombreuses an n é e s 1. Et l’on ne
Des deux côtés, voyait pas, en effet, ce qui pourrait jamais modifier les posi­
déjà des morts tions prises. Le changement imprévu s’est cependant produit.
En novembre 1966, le gouvernement Johnson créait une com­
mission civile d’étude des objets non identifiés, dirigée par
une personnalité éminente de la science américaine, le
Pr E.U. Condon, chairman du département de physique à
1. «Si £ucun événem ent étranger à la volonté des hommes ne vient tout bouleverser... la
situation actuelle se perpétuera très longtemps encore sans changem ent notable, peu t-être
des dizaines d’années.» (Aimé Michel, A propos des soucoupes volâmes. Préface. 2'édition,
mai 1966.)

Illustration de Kostia Nepo.


L'histoire invisible 1
l’université du Colorado. Un an après, exac­ Hector Quintanilla, et dont la tâche publi­
tement, le 10 novembre 1967, les Russes, à quement avouée est d’enquêter sur tous les
leur tour, annonçaient la création d’un ins­ cas de soucoupes volantes venant à la
titut pour l’étude des objets non identifiés, connaissance de l’armée. Son nom, Blue
doté d’importants moyens et confié au général Book, compte deux mots: dans les conven­
Anatoly Skolyarof. Que s’était-il donc passé? tions habituelles du gouvernement américain,
cela signifie que cette tâche n’a rien de
Dans l’article qui va suivre, nous nous gar­ secret. Quand il s’agit d’un travail secret,
derons d’aborder la question de savoir ce que dont les résultats doivent rester sous la garde
sont en fait les soucoupes volantes, illusion des services de sécurité et s’il le faut avec
d’optique, engins ou phénomènes physiques l’aide de toute la puissance militaire amé­
inconnus. Comme on le verra, cette question ricaine, le nom de l’organisme ne compte
est maintenant tout à fait dépassée: quelle qu’un seul mot: tel fut par exemple le projet
que soit leur nature réelle, les soucoupes Manhattan (première bombe atomique).
volantes sont désormais devenues, pour une Or, cette inoffensive commission soucou-
raison encore inconnue, l’un des principaux pique au nom double, n’ayant donc rien à
enjeux de la guerre secrète, cette guerre cacher, n’est qu’un habile camouflage: dans
qu’aucune coexistence proclamée et même les mêmes locaux de l’Air Force, à Dayton,
ouvertement mise en pratique n’interrompt et commandé par le même major Quintanilla,
jamais2. Certains indices donnent même à siège l’état-major de la Foreign Technology
penser qu’après la fin de la guerre du Viet­ Division, service de renseignements mili­
nam, elles deviendront l’enjeu n° 1 de cette taires spécialisé dans les techniques scienti­
guerre. Nous nous bornerons donc à mettre fiques avancées.
sous les yeux du lecteur un certain nombre Ce détail, complètement ignoré du public,
de faits les uns connus du public, d’autres nous avertit donc déjà que les officiers
non, lui laissant le soin de conclure. chargés des branches les plus actives de la
guerre secrète, en particulier pour la conquête
Un service secret est chargé de l’espace, sont aussi ceux qui, depuis tou­
d'enquêter sur les soucoupes jours, contrôlent les informations concernant
Au mois de mars 1966, à la suite d’une série les soucoupes volantes.
d’observations se succédant depuis plus d’un La commission invite donc le secrétaire
an sur le territoire des États-Unis, M. Brown, d’État à l’Armée de l’Air (le Dr Brown)
secrétaire d’État de l’U.S. Air Force, déci­ ainsi que le major Quintanilla et le professeur
dait, pour apaiser l’opinion, de convier les J. Allen Hynek, directeur de l’observatoire
experts du projet Blue Book à venir déposer Dearborn, chairman d’astrophysique à la
devant la commission sénatoriale de l’Air Northwestern University et, depuis 1948,
Force. Le projet Blue Book, installé à consultant scientifique du projet Blue Book.
Dayton, dans l’Ohio, est un organisme dépen­ Et là, pour la première fois, un grain de
dant de l’U.S. Air Force, dirigé par le major sable vient bloquer la machine à tromper le
2. « Troud, quotidien des syndicats soviétiques, annonce qu’un public qui fonctionnait sans accroc depuis si
espion « homm e-grenouille » a été capturé sur un rivage méridional de
l’Û.R.S.S. Le journal n’indique pas la nationalité de cet espion.»
longtemps: à la stupeur générale, le savant
(Le Monde, 5 décem bre 1967, p. 6.) proclame son désaccord avec le militaire.

154 La guerre secrète autour des soucoupes volantes


« Les communiqués de l’Air Force ne reflètent l’opinion, on pourrait envisager la création
pas la réalité, affirme-t-il. Les cas non d’une commission civile. Les journaux an­
expliqués s’accumulent. Ils n’ont jamais été noncent que Brown va faire au président
étudiés sérieusement. Leur étude n’est d’ail­ Johnson une proposition dans ce sens. C’est
leurs pas du ressort des militaires, puisqu’il le premier échec de l’Air Force dans ce
s’agit de stricte recherche scientifique. Il domaine depuis décembre 1947.
faut donc décharger l’Air Force de cette Rien, apparemment, ne se passe pendant l’été
tâche et la confier à une commission civile 1966. Ceux qui suivent la question s’inter­
composée uniquement d’hommes de science. » rogent: le président Johnson veut créer une
commission civile, pourquoi n’annonce-t-on
Un « collège invisible » pas que Hynek, l’expert mondial le plus
réunit des savants de tous les pays compétent en la matière, qui en connaît à
A quel mobile obéit Hynek en tenant de tels fond tous les dossiers, y compris ceux,
propos devant le Sénat? L’explication qu’il secrets, de l’Air Force, est chargé de l’orga­
donne lui-même de son attitude se réfère à niser? Au lieu de cela, l’Air Force déclare à
sa conscience de savant: il refuse, dit-il, plusieurs reprises que « des pourparlers sont
d’être devant l’histoire l’homme qui a accepté en cours avec diverses universités».
de rejeter sommairement un fait scientifique Quand Hynek avait déclaré devant le Congrès
nouveau. Selon lui, le problème des soucoupes que le travail de FAir Force n’était pas sérieux,
volantes est d’une importance capitale. C’est, le ministre, piqué, avait rétorqué que tout
affirme-t-il, la conclusion à laquelle l’a conduit homme de science désireux de contrôler ce
une étude qui dure depuis dix-huit ans. travail pouvait le faire librement en se pré­
Est-ce là la vraie raison? Personnage impéné­ sentant aux bureaux de l’A.T.I.C., à Dayton.
trable, Hynek ne se laisse pas deviner. Brown pensait-il, comme Fa supposé Aimé
A plusieurs reprises, il a fait allusion à une Michel, que personne ne serait intéressé à
association de savants de tous les pays ayant relever le défi? Quoi qu’il en soit, ce fut
entrepris l’étude clandestine des soucoupes une erreur: quelques semaines plus tard, le
volantes hors de toute allégeance militaire, physicien James Mac Donald, de l’institut de
académique ou autre, association qu’il appelle physique atmosphérique de l’université d’Ari­
le « Collège invisible » (the invisible College) zona, se présentait à Dayton.
et qui n’est pas un conte de fées.
Mais les mobiles réels de Hynek et des savants Depuis 1953, la C. I. A.
dont il est le porte-parole n’ont pas à être a pris le problème en main
discutés ici: bornons-nous à observer les Aucune disposition n’avait été prévue pour
conséquences de son coup d’éclat. faire disparaître les dossiers compromettants.
D’abord, les militaires contestent. Quintanilla Mac Donald éplucha tout à la loupe et crut
et Hynek s’affrontent ouvertement devant s’évanouir de saisissement. Il découvrit en
la commission. Mais Hynek a préparé son effet:
dossier: il y travaille depuis 1961 avec ses - Que le fameux jury Robertson de 1953, qui,
collègues. à l’époque, avait été présenté à la presse
Les délégués de FAir Force finissent par comme uniquement composé de savants
admettre que, dans le seul but de rassurer (H.P. Robertson, du Californian Institute of

L'histoire invisible 155


Technology, Luis W. Alvarez, Lloyd V. observations (comme il était affirmé réguliè­
Berkner, Samuel A. Goudsmith et Thornton rement dans chaque communiqué de l’Air
Page) et comme réuni dans le but désintéressé Force), mais de persuader les témoins qu ’ils
de dire une bonne fois ce qu ’il fallait penser n’avaient rien vu et de convaincre le public
des soucoupes volantes du strict point de vue que les témoins étaient des imbéciles.
scientifique, n’avait été en réalité qu’un instru­ Stupéfait de ces découvertes, Mac Donald
ment de la C.I.A. réuni sur sa demande et eut le même réflexe que Hynek: son devoir
dirigé par elle; que les «travaux» du jury de savant était de parler. Au départ, il ne
avaient été supervisés par trois honorables s’intéressait nullement aux soucoupes vo­
messieurs de la C.I.A. du nom de H. Marshall lantes. La seule curiosité qui l’avait poussé
Chadwell, Ralph L. Clark et Philip G. Strong; à étudier les dossiers de l’Air Force était
— Que les conclusions du colloque (« les sou­ celle d ’un spécialiste de la physique atm o­
coupes volantes n’existent pas, il faut éduquer sphérique intéressé par une documentation
le public pour qu’il ait le réflexe de ne voir inédite en cette matière. Ce qu’il trouvait
que des ballons sondes, bolides, etc.») était bien différent. Sans rien montrer de ses
n’avaient pas été approuvées par Hynek, intentions, il prit d ’abondantes notes, puis
lequel avait refusé de les contresigner; demanda des photocopies. L’Air Force lui
— Que, pour couper court à tout propos répondit qu’il fallait pour cela l’autorisation
inconsidéré de celui-ci et, du même coup, de la C.I.A. Il pria Quintanilla de demander
pour mettre à l’avenir toute l’affaire des cette autorisation. Elle fut refusée par la
soucoupes volantes sous la coupe de la C.I.A. C.I.A., qui, de plus, fit annuler l’offre faite
et des services secrets, le problème était par Brown aux savants et interdire de nou­
désormais placé sous le sceau du secret mili­ veau l’accès aux dossiers de l’Air Force.
taire le plus rigoureux; Tout cela est plus ou moins connu, sinon du
— Que deux ordonnances gouvernementales public, du moins des spécialistes, car Mac
prises dans ce but et toujours en vigueur, Donald ne fit jamais mystère de son enquête,
les ordonnances A F 200-2 et JANAP-146, qui avait duré huit mois et dont l’essentiel
prévoyaient 10 000 dollars d ’amende et 10 ans a même été récemment publié par un auteur
de prison à l’encontre de quiconque divul­ français4.
guerait quelque détail que ce soit sur quelque
cas que ce soit d ’observation d ’objet non L'Air Force propose 5 0 0 0 0 0 dollars
identifié; pour fonder un com ité
— Qu’ordre avait été donné aux responsables En revanche, ce qui suit n ’a jamais été écrit
du projet Blue Book de réfuter systémati­ nulle part, ni en Europe ni aux États-Unis.
quement toute observation connue du public; Entre la déposition de Quintanilla et Hynek
— Que les commandants de base avaient été devant le Congrès et la création du comité
expressément invités à assurer la plus large Condon (novembre 1966), il s’écoula huit
diffusion à tous les cas «expliqués» par le mois. Il s’avérait que l’Air Force éprouvait
projet Blue B o o k 3. des difficultés pour trouver une université
Enfin, un examen approfondi de ces cas 3. L’affaire du jury Robertson est exposée en détail par Aimé Michel
dans la dernière édition de son livre A propos des soucoupes
montra à Mac Donald que le but évident du volantes (novem bre 1967), aux éditions Planète.
projet Blue Book était non pas d ’étudier les 4. Aimé M ichel, op. cit.

1 56 La guerre secrète a u to u r des soucoupes vo la n te s


disposée à faire ce qu’on lui demandait. Pour Ancien président du National Bureau of
quelle raison? Aux États-Unis, les universités Standards, membre de l’Académie nationale
sont toutes friandes de crédits militaires et des sciences, ce physicien éminent avait été
l’Air Force proposait un crédit initial de aussi l’un des maîtres du projet Manhattan,
500 000 dollars. la réalisation scientifique militaire la plus
L’Air Force inspira divers échos de presse secrète de l’histoire technologique améri­
affirmant que les universités consultées rechi­ caine.
gnaient à se charger d ’un travail concernant Actuellement, le comité Condon a atteint un
un sujet «m anquant de sérieux», allégation premier but, le plus important: il a conquis
non dénuée d ’un certain hum our quand on la confiance du public et des savants. Tous les
sait que les recherches les plus extravagantes soucoupistes chantent les louanges de
sont entreprises dans les universités améri­ Condon. Le brave major Keyhoe, pionnier du
caines à la seule condition que les crédits soucoupisme militant, fondateur du National
existent. A l’université Duke, par exemple, Investigation Committee of Aerial Pheno-
fonctionne un « projet Thanatos» pour l’étude mena (Nicap), a même mis cet organisme à la
de la survie, au M.I.T. des savants étudient disposition du comité pour faire des enquêtes
la «photo astrale» et les tables tournantes, à l’échelon local (le Nicap possède un réseau
etc. D ’autre part, qui empêchait l’Air Force serré d ’informateurs). Si Keyhoe et les sou­
de charger Hynek ou Mac Donald de cette coupistes eux-mêmes affirment que Condon
étude ou encore, si un savant franchement cherche la vérité et elle seule, qui osera
« antisoucoupiste» était préférable, l’astro- changer d ’avis le jour où ce dernier publiera
physicien Cari Sagan, de Harvard, qui y était un communiqué conforme aux ordonnances
tout disposé? La vraie raison du refus des A F 200-2 et JANAP-146?
premières universités consultées était fort
simple: l’Air Force exigeait que toute l’affaire En fait, le com ité Condon
continuât d’être contrôlée et dirigée par la veut prouver l'hallucination
C.I.A.; le but assigné au Comité devrait Cependant, il est facile de voir que le comité
rester celui que la C.I.A. avait imposé au Condon n’est pas du tout un organisme
jury Robertson en 1953: convaincre le public chargé d ’étudier les soucoupes volantes.
qu’il n’y avait rien, éteindre définitivement la L’idée même, d ’ailleurs, qu’un homme
curiosité des savants, de façon que la sou­ comme Condon puisse accorder le moindre
coupe volante demeure l’affaire des services intérêt à cette question ne peut que prêter à
de renseignements, et d ’eux seuls. sourire. Un an après la mise au travail de son
Pour atteindre ce double but, l’homme de comité et six mois seulement avant la rédac­
science chargé de diriger le comité devait tion du communiqué final (qui aura coûté
avoir deux qualités: un grand prestige scien­ 300 millions à l’Air Force), Condon montre à
tifique et une grande compréhension à l’égard ceux qui le rencontrent tous les jours la
des nécessités militaires. C ’est cette dernière même complète ignorance du sujet, igno­
exigence qui refroidit les premiers savants rance dont il ne prend même pas la peine de
contactés. se cacher. Or, Condon est un homme
Mais, vers octobre, l’Air Force avait trouvé honnête et sérieux. Si donc il méprise l’étude
son homme: c’était Edward U. Condon. de la soucoupe, c’est que le travail pour

L'histoire invisible 1
lequel il est payé n’est pas l’étude de la - Quand un phénomène soucoupique est
soucoupe. Mais alors, qu’est-ce que c’est? Un allégué quelque part, on n’y voit jamais un
premier indice est la composition du comité enquêteur du comité (preuve que le phéno­
Condon. N’oublions pas que théoriquement mène en lui-même ne l’intéresse pas, ou, plus
(c’est ce qui fut annoncé à la presse) cet précisément, que sa tâche n’en comporte pas
organisme fut créé pour étudier les cas l’étude);
d’observation bien avérés et ayant résisté à - Ce qui semble en revanche l’intéresser,
toute explication. On s’attendrait donc à y c’est le récit du phénomène tel qu’il est rap­
trouver des météorologistes, des astronomes, porté par les soucoupistes: aussi le comité
des spécialistes du radar, etc. Or, le C.C. se donne-t-il très volontiers la caution de son
résout pour l’essentiel à une équipe de psy­ nom aux soucoupistes locaux qui, tout fiers
chologues. Et pas n’importe quels psycho­ d’être mandatés par le prestigieux organisme
logues: ce sont tous des spécialistes de la officiel, accumulent les sottises et les mala­
gestaltpsychologie, sous la direction du plus dresses qu’on attend justement d’eux. Tel est
éminent représentant de cette discipline, le en particulier le rôle joué par le malheureux
Dr Wertheimer, fils du propre créateur de la major Keyhoe et ses adeptes.
gestaltpsychologie. Ouvrons un dictionnaire — Pendant ce temps, les services de rensei­
à ce mot: «Théorie psychologique qui refuse gnements ne chôment pas: si le comité ne
d’isoler les phénomènes les uns des autres vient pas sur les sites d’observation, on y
pour les expliquer, et qui les considère voit toujours ces messieurs de la C.I.A., du
comme des ensembles indissociables struc­ F.B.I. et de l’Air Force comme, en France,
turés (formes). Cette théorie a notamment ceux de la D.S.T. : preuve que le sérieux de
permis de découvrir certaines lois de la per­ l’affaire, son aspect physique et objectif sont
ception.» En d’autres termes, il n’existe pas plus que jamais suivis de près. Seulement, cet
au monde une équipe de psychologues plus aspect-là, le seul sérieux, est plus que jamais
qualifiée pour affirmer que la soucoupe aussi la chasse gardée des services de rensei­
volante est une structure psychologique gnements.
explicable en bloc par certaines particularités — Quand survient un cas véritablement
de la perception. C’est dans ce sens que le embarrassant pour le comité et que la presse
rapport Condon (qui doit être présenté à et les curieux posent trop de questions, on a
l’Académie nationale des sciences pour en remarqué qu’un membre du comité allait
recevoir la bénédiction vers septembre pro­ aussitôt demander des instructions à Washing­
chain, puis au Congrès en octobre-novembre) ton et que la difficulté se trouvait sur-le-
est en ce moment même préparé. Il suffit de champ résolue. Pourquoi? Quelqu’un, à
penser à l’effet qu’un tel rapport, s’il est Washington, est donc mieux renseigné que le
pris au sérieux, aura sur les hommes poli­ comité Condon?
tiques et les savants, pour comprendre son
but: déconsidéré, le problème redeviendra la Mais en Russie, on croit
propriété privée des services secrets. à la réalité du phénomène
Le comportement du comité Condon est tout Il nous faut maintenant parler d’un autre
entier dirigé en fonction et en vue d’un personnage: le professeur Hynek, et de son
rapport de gestaltpsychologie : Collège invisible. Cette expression a fait sou­

158 La guerre secrète autour des soucoupes volantes


rire certains collègues de l’astronome amé­ vation publiée par Jeune Technique (et
ricain, surtout en France, où personne n’a confirmée dans d’autres publications par
encore compris que la soucoupe volante Hynek lui-même), le phénomène s’était mani­
(quelle que soit sa nature, qui, nous l’avons festé sous la forme d’un objet lumineux,
dit, ne nous intéresse pas) est devenue depuis s’élevant et s’abaissant en altitude, détecté
le jury Robertson une affaire mondiale de simultanément par plusieurs radars, qui
première grandeur. On a voulu y voir un atterrit à proximité d’une de ces bases de
bluff un peu puéril. Ce n’est pas notre avis. lancement dont les missiles atomiques
Plusieurs faits nous donnent au contraire à peuvent à tout moment être lancés vers
penser que ce Collège invisible, saisi par un l’Union soviétique. Cette observation eut lieu
grand nombre de savants de tous les pays le 25 août 1966, mais elle ne fait que confirmer
comme un moyen d’échapper à l’étouffante des informations dont les autorités françaises
tutelle du chauvinisme, du militarisme et de ont eu connaissance depuis plusieurs années.
l’académisme (nous pesons ces trois mots), L’idée que ces phénomènes aient provoqué
est devenu une puissance capable de tenir en une inquiétude réelle au niveau des états-
échec les gouvernements et leurs services majors dans les grands pays (c’est-à-dire
secrets, ou tout au moins de leur faire l’U.R.S.S. et les U.S.A.) constitue à notre avis
parfois opposition. Nous citerons deux de ces une clé essentielle de l’histoire récente des
faits (il y en a d’autres). soucoupes volantes: s’il en était autrement,
— Le n° 8 de la revue de vulgarisation scien­ comment comprendre l’agitation des milieux
tifique russe à grande diffusion Jeune Tech­ militaires et scientifiques informés, les acti­
nique a publié, au début de l’automne 1967, vités contradictoires (en apparence) de Blue
un article insolite écrit en collaboration par Book et du comité Condon? Surtout, com­
un Russe, Kazantsev, et un Français, Vallée. ment comprendre que le problème ait
Outre qu’il affirme la réalité physique du explosé aussi soudainement sur la scène
phénomène, cet article rapporte un cas internationale?
d’observation sur une base américaine de
missiles intercontinentaux. Cette base est Seuls les savants français
identifiée: elle se trouve au voisinage de sont officiellement sceptiques
Minot, dans le Dakota du Nord. Ici peut-être, Nous en venons ainsi au second point: l’in­
dans la publication par une revue sovié­ quiétude exprimée en privé (depuis plusieurs
tique d’une observation faite par des mili­ années) et en public (depuis 1965) par la
taires américains responsables d’une instal­ poignée de savants russes, américains et
lation secrète, nous allons trouver la clé de français qui sont réellement informés sur le
toute cette affaire des soucoupes volantes. phénomène et ses manifestations. Pendant le
Peut-être allons-nous enfin comprendre pour­ Congrès de l’Union astronomique interna­
quoi, depuis vingt ans, les services de rensei­ tionale qui s’est tenu à Prague en août
gnements de tous les pays cachent au public 1967, ces contacts furent particulièrement en
et aux savants universitaires ce fait étonnant : évidence. A Prague, où l’on retrouve Hynek,
l’existence d’un phénomène (naturel ou non) on retrouve aussi un membre du comité
dont le contrôle donnerait une supériorité Condon, qui n’est ni astronome ni même
militaire écrasante. En effet, dans l’obser­ homme de science: Robert Low. Mais que

L'histoire invisible 159


vient faire Low à un tel congrès? Pourquoi l’annonce que les Russes viennent de ré­
la présence de l’administrateur du comité soudre le mystère des U F O ’s.»
Condon a-t-elle été jugée assez importante Cet article, aussitôt connu en France, pro­
pour justifier les frais de son voyage en voqua une intense hilarité chez les astro­
Europe aux yeux de l’Air Force? Il faut nomes français: « Hynek, disaient-ils, était en
chercher l’explication de ce mystère dans un train de devenir fou. Tout le monde, à
fait qui a échappé — et pour cause — à la Moscou, sait que les soucoupes volantes sont
majorité des délégués du congrès: une une invention des journalistes américains»,
«Commission Zéro» s’était en effet créée. etc.
Elle se réunissait le soir dans un hôtel de C ’est à ce moment-là précisément, moins
Prague; elle ne comprenait, paraît-il, que des d ’une semaine après l’article de Hynek, que
Russes et des Américains. Du côté de ces l’agence Tass annonça la création d ’un
derniers, avec le Pr Hynek et Robert Low, on institut pour l’étude des objets non identifiés,
trouvait une étonnante assemblée de talents dirigé par le général Anatoly Skoliarof. Et
scientifiques: Cari Sagan (professeur à voici qui indique à quel point cette coïnci­
Harvard), Morrisson (du M.I.T. et l’un des dence était loin d ’être fortuite: l’article de
fondateurs du projet OZMA), Donald Hynek était écrit depuis deux mois et entre
Mentzel (ancien directeur de l’observatoire les mains de la rédaction de Playboy depuis
de Harvard et auteur de deux livres sur les un mois et demi au moment où il fut publié,
soucoupes volantes) et Franklin Ranch à une date indiquée par Hynek.
(l’homme qui enseigna la navigation stel­ Il est donc évident que le Collège invisible
laire aux astronautes américains). compte des membres éminents en Union
soviétique même. Il faut se rappeler ce que
De quoi s’occupait cette mystérieuse com­ Hynek déclarait à Newsweek dès le 1" mai
mission Zéro à Pinsu du congrès de Prague? 1967: «Il existe un Collège invisible, groupe
Elle faisait le point des connaissances scien­ anonyme de physiciens, d ’astronomes et
tifiques sur le phénomène des soucoupes d ’autres savants qui croient que les U F O ’s
volantes. Une telle réunion, il est inutile de doivent faire l’objet d ’une étude approfondie
le souligner, eût été impensable un an seu­ et ne plus être abandonnés à l’incompétence
lement plus tôt. et à l’hystérie. Avec des crédits, je pourrais,
Nous ignorons qui était présent du côté dès maintenant, mettre au travail 50 savants
russe et ce qui fut dit à cette réunion, de réputation mondiale.»
«tenue en ville et en fin de soirée pour
éviter, nous dit-on, d ’être connue des astro­ Somm es-nous en présence
nomes français » ! d'une manœuvre d'intoxication?
Ce qui est sûr, c’est qu’un mois après, le Au début de 1968, la situation dans le
magazine américain Playboy annonçait un domaine des soucoupes volantes se carac­
important article de Hynek sur les U F O ’s térise donc par les faits suivants: les ser­
(objets volants non identifiés), et que cet vices secrets s’efforcent désespérément de
article, paru fin octobre, commençait ainsi: garder la main sur le problème qu’une conju­
« Depuis des années, j ’ouvre chaque matin le ration internationale de savants essaie de leur
New York Times avec la crainte d ’y lire arracher. Tout est fait par les services secrets

160 La guerre secrète a u to u r des soucoupes vo la n te s


pour décourager les savants (comité Condon) provoqués par le gouvernement américain
et trom per le public. Et dans le public, il dans ce but. Il est évident que si l’idée d ’une
faut compter, aux États-Unis, le Congrès. telle manœuvre était acceptée par le public,
On remarquera en particulier q u ’il a été l’intérêt pour les soucoupes retomberait à
combiné de faire venir le rapport Condon zéro et les services secrets n ’auraient aucun
devant le Congrès, fin octobre ou début mal à tout reprendre en main, comme ils s’y
novembre 1968, c’est-à-dire au m om ent des efforcent. On voit donc à qui cela profite et
élections présidentielles. Quel sénateur aura à hic fecit qui prodest. On a même avancé que
ce moment-là le temps et l’envie d ’examiner la création du comité Skoliarof prouverait
d’un peu près un rapport préfabriqué sur les que les Russes penseraient eux aussi à s’in-
soucoupes volantes? Et s’il s’en trouve un, venter des ennemis extra-terrestres pour
n’entend-on pas d ’ici la réponse gouverne­ continuer à justifier leur effort de défense.
mentale? « Soyons sérieux, Monsieur le Séna­ Là aussi, à qui ce bruit profite-t-il? La
teur, nous avons autre chose à faire en ce réponse est claire.
moment qu ’à discuter soucoupes. » Il est donc certain que les services secrets
Une intense intoxication prépare dès main­ portent aux soucoupes volantes un intérêt tel
tenant ce moment décisif, qui doit, dans les que tous les moyens connus de la guerre
projets des autorités occultes responsables secrète sont, de plus en plus, employés par
de l’entreprise, redonner les mains libres à la eux pour en garder le contrôle et décourager
C.I.A. pour au moins dix ans. On sème la les chercheurs civils, privés ou officiels,
méfiance. On répand des bruits, y compris tentés de pénétrer sur cette chasse gardée.
et surtout, bien entendu, dans les services Ce serait ici le lieu d’étudier le taux de mor­
de renseignements étrangers; entre autres, talité observé chez ces chercheurs: le moins
un rapport incontrôlable selon lequel un que l’on puisse dire, c ’est qu’il est singuliè­
engin en forme de soucoupe, capable de rement élevé.
rester en l’air sans hélice ni réacteur, aurait
été observé de nuit sur le toit en terrasse A toutes ces questions,
d ’une usine d ’armement américaine, char­ il n'y a pas encore de réponse
geant ou déchargeant des objets. Vrai ou On ne peut que souhaiter à Hynek, Mac
faux? Comment le savoir? Une autre forme Donald et à tous les membres du Collège
d ’intoxication est fournie par le livre ano­ invisible une santé plus florissante que celle
nyme dont parle en ce moment l’Amérique, d’Edward Ruppelt, Charles Maney, Wilbert
intitulé: On the Possibility and Desirability o f Smith, Frank Edwards, M.K. Jessup, Adamski,
Peace. Selon l’auteur (ou les auteurs) de ce Girvon, et tant d ’autres, morts prématurément
livre qu’on dit inspiré par certains milieux de et souvent dans des circonstances bien mysté­
la haute administration américaine, la paix rieuses. Parmi ceux qui ont tenté de briser le
mondiale pouvant avoir des conséquences silence par une étude indépendante, certains
économiques désastreuses, « il pourrait être ont semblé atteindre la clé du problème:
utile de maintenir les avantages de la guerre ainsi, un chercheur canadien, W. Smith, deux
en inventant des ennemis d’origine extra­ Américains, K. Bender et l’astronome M.K.
terrestre». L’auteur suggère même que certains Jessup. D ’autres encore. Aujourd’hui, Smith
incidents soucoupiques pourraient avoir été et Jessup sont morts (le dernier s’est suicidé),

L'histoire invisible 1
- y : . • •• •
Bender a affirmé que les autorités améri­
caines lui avaient donné l’ordre d’inter­
rompre ses recherches. D ’autres ont, en
privé, affirmé qu’ils se retiraient parce que
les faits découverts par eux étaient trop
effrayants pour que des recherches indépen­
dantes puissent être poursuivies. Autre fait
troublant: pourquoi George Adamski, pré­
senté de son vivant comme un illuminé, fut-il
inhumé aux frais de l’État américain dans le
cimetière d’Arlington, comme Kennedy? De
quels services PEtat américain était-il donc
redevable à Adamski?
A ces questions, et à une foule d’autres, nous
ne voyons aucune réponse. Nous ignorons
l’enjeu de cette guerre. Tout ce que nous
savons, c’est que des hommes la font, et
qu’elle ne fait que commencer.
XXX

NOTE DE LA REDACTION_____________________________

Nous avons montré cette étude à notre ami L’A.T.I.C. centralise sous la coupe de l’Air
Aimé Michel en lui demandant son avis. Force les projets comme Blue Book.
Voici sa réponse : » Il est exact que la mortalité a été jusqu’ici
«Cette analyse se fonde sur des faits exacts, exceptionnellement élevée chez les cher­
quoiqu’elle passe sous silence d’autres faits cheurs privés et l’on aurait pu citer de
également significatifs, à mon avis du moins. nombreux autres noms. Je crois cependant
Il aurait fallu en particulier souligner que si jusqu’à preuve du contraire que c’est un effet
les services secrets ont eu jusqu’ici si peu de du hasard. Une vieille plaisanterie des milieux
peine à « garder la haute main » sur le pro­ soucoupiques (soutenue sérieusement par
blème, ils le doivent en premier lieu à la quelques illuminés) accuse les pilotes des sou­
crédulité et à l’indifférence de l’immense coupes de cette hécatombe.
majorité des savants, qui acceptent depuis »I1 aurait fallu parler aussi du rôle très
vingt ans comme paroles d’Evangile les actif de l’intelligence Service et de l’absence
communiqués de l’Air Force, sans même complète des services français qui, dans le
prendre garde au nom de l’organisme qui dif­ domaine technique, se font toujours re­
fuse ces communiqués: c’est PA.T.I.C., marquer par leur ignorance satisfaite, malgré
c’est-à-dire l’Aerospace Technical Intelli­ quelques témoignages sporadiques de bonne
gence Centre, service de renseignements volonté de la part de la D.S.T. et des services
comme son nom l’indique (Intelligence). de l’Armée de l’Air.

162 La guerre secrète autour des soucoupes volantes


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découpez soit
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Je vous adresse ci-joint mon règlement de 60 F.

L ib e llé à ( □ v ire m e n t p o s ta l (3 V o le ts CCP 9 4 8 2 .6 2 Paris)


B ib lio th è q u e R e tz / □ m a n d a t le ttre

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PARIS 8
leioumalde
P
m ' lissJ
. P Imrm
S P fm En ü
LE G U ID E DE L’A C TU A LITÉ CULTURELLE

La vie et les idées, par André Am ar


Rédaction
T ous les deux mois, le Journal
de Planète fait le bilan de la vie
culturelle et scientifique. N ous Les dieux, les rois et nous
avons réuni une équipe de spé­
cialistes qui sont constam m ent
inform és de ce qui se passe Ah, l’honnête homme ! Quelle probité intellectuelle ! Quel soin à
dans leur dom aine respectif. écrire clairement, à économiser des mots savants, à définir ceux dont
LA VIE SCIENTIFIQUE: on ne peut se passer. Quel scrupule à travers la frontière entre ce
Sciences physiques: Jacques qui est cru et ce qui est su, entre la certitude et la conviction !
Bergier, F rançois D errey; M . Jacques Rueflf nous donne l’exemple du respect que l’écrivain
Sciences naturelles: Aimé M ichel, doit au lecteur.
C am ille D élio; La chose est de nos jours suffi­ Les rois sont les auteurs de
Sciences humaines : M .-J. H oua- sam m ent rare pour q u ’elle mérite l’ordre humain, de nos cités,
reau, Jacques M énétrier, Daniel d ’être rem arquée et appréciée. de nos institutions, de nos écono­
D ayan, B enoît N olot. Cela dit, les questions soule­ mies et aussi de cet ordre de
LA VIE CULTU RELLE: vées par les Dieux et les Rois1 l ’esprit qui s ’exprime dans l’art,
Philosophie : A ndré A m ar; dem eurent redoutables. De quoi dans la science, dans la philo­
Littérature: B ernard T hom as, s ’agit-il dans ce livre, qui ra­ sophie. « N onobstant les ap p a­
Alain H ervé; masse en assez peu de pages rences, écrit en conclusion
Littérature : A ndré Brissaud; toute la problém atique des temps M. J. Rueflf, le problèm e des
Humour: Ja cq u es Sternberg. m odernes? Quelle place occupe- rois n ’est ni moins complexe,
t-il dans nos courants philo­ ni plus accessible que celui des
LA VIE A R T ISTIQ U E : sophiques? dieux. Et c ’est pour tenter de
Peinture: Pierre R estany;
Expositions : M uriel C luzeau; les éclairer de leurs communes
Ne nous noyons pas incertitudes que je les ai rappro­
Architecture : M ichel R agon;
Photographie: J.-L . Sw iners; dans nos bibliothèques chés dans le présent livre. »
Musique: C laude R ostand; C ’est l’ordre du monde qui est (p. 308.)
Théâtre: C laude Planson; en cause. Les dieux sont les Éclairer est le m ot juste.
Cinéma: M ichel C aen; auteurs de l’ordre cosmique, M. Rueflf veut éclairer le lecteur
Télévision: N icole Ollier. des lois de la nature, de la et non point le persuader. Il w -
physique de l’infiniment petit 1. Jacq u es R u eff : Les Dieux et les Rois
et de celle de l’infiniment grand. (H a ch ette).

165
La vie e t les idées
»•“ n’apporte aucune dém onstration, « ... Il n ’est dans notre univers dans toute « existence » le pro­
mais plutôt une « m onstration». aucune réalité qui, observée à duit d ’un arrangem ent de grains
Cette attitude faite d ’objectivité une échelle appropriée, n ’ap p a­ en une structure durable, im­
rappelle ce que Merleau-Ponty raisse pas comme un ensemble m uable ou stationnaire, qui
écrivait dans la Phénoménologie d ’individus associés. » (p. 89.) constitue une véritable « so­
de la perception : « Le monde Mais qui dit structure dit non ciété » (p. 33).
est là avant toute analyse que seulement réseau de relations, Pour M. J. Rueff, les trois
je puisse en faire et il serait mais aussi action de chaque notions d ’existence, de structure
artificiel de le faire dériver d ’une élément sur l’ensemble. C itant et de grains ou quanta d ’exis­
série de synthèses... Le réel est M . Louis de Broglie, M. Jacques tence sont les mots essentiels de
à décrire et non pas à construire Rueff écrit : a La présence d ’un tout le texte qui énonce les p ro ­
ou à constituer. » (Avant-propos, corpuscule modifie les proprié­ blèmes de l ’être. Ce texte est
page IV.) tés de tout l’espace environnant : écrit en un certain langage dont
Éclairer et décrire, c ’est tout un, en d ’autres termes, le cor­ M. Rueff explique avec grand
car c ’est faire apparaître. Il puscule n ’est que le centre d ’un soin la sémantique. N ous devons
s ’agit de faire apparaître non phénom ène étendu. » (p. 72.) nous borner, dans cet article,
pas ce qui nous est inconnu, aux indications les plus im por­
mais ce qui nous échappe parce La recherche essentielle tantes ; nous espérons que le
que noyé dans la masse de nos est la recherche sur l'être lecteur nous excusera et q u ’il
connaissances. N ous vivons de Le mot im portant ici est « pré­ sera incité à prendre un contact
nos jours dans un gigantesque sence ». Il faut l’entendre au sens direct avec le livre.
encom brem ent d ’inform ations. où nous disons, par exemple, De propos délibéré, M. Rueff
L ’ère des bibliothèques est dé­ q u ’un acteur « a de la présence », emploie le langage du cyberné-
passée ; nous en sommes venus c ’est-à-dire q u ’aussitôt q u ’il ticien. Il appelle machine « tout
aux bibliothèques de biblio­ entre en scène tout semble instrum ent apte à provoquer
thèques, à des ouvrages de pure s ’ordonner à lui, et il devient, une transform ation déterminée
et simple bibliographie. T out psychiquement parlant, pôle sans que cette transform ation
ce luxe de science et d ’érudition d ’attraction. La présence de entraîne sa propre dislocation.
enfouit l ’essentiel, et l’essentiel l’individu dans la société n ’est Ainsi entendue, la machine, en
est le problèm e de l’existence, donc pas celle d ’une allumette asservissant des grains d ’exis­
Heidegger dirait : le problèm e dans la boîte, elle est présence tence, est véritablement un géné­
de l ’être. Et, à notre avis, c ’est agissante. Le verbe être se rateur d ’ordre ». (p. 96.)
bien l’existence qui constitue conjugue à la voix active. Nous Les machines de la cybernétique
l ’un des foyers de la pensée de sommes donc conduits « à voir ne sont pas seulement faites de
M. Jacques Rueff, le second relais de transm ission à sens
foyer étant l’être individuel, unique, mais elles sont dotées
discontinu, le quantum d ’exis­ d ’organes de contrôle et de
tence. L ’élémentaire existe, telle correction qui m aintiennent leur
serait, croyons-nous, en rac­ action dans une certaine ligne
courci, l’assertion fondam entale directrice. Ces dispositifs s ’a p ­
de notre auteur. Mais cette pellent, le m ot est au jo u rd ’hui
form ule ne saurait être prise bien connu, des asservissements
telle quelle, à l’état brut ; il faut T out ce qui existe dans l’univers
l ’interpréter. physique ou dans l ’univers
L ’élémentaire n ’est pas l’isolé, hum ain peut être décrit en
le grain d ’existence vagabond langage de cybernétique. « ... Ces
dans l ’univers, parmi d ’autres réseaux de molécules asservissent
vagabonds. L ’élément n ’est pas des individus de plus en plus
un enfant perdu, il appartient nom breux dans des sociétés
toujours à une famille, c ’est-à- de plus en plus complexes. »
dire à un ensemble structuré. (p. 119.) Et plus loin : « ... Les

166
La vie e t les idées
auteur, prenant appui sur les sabilité, de sa dimension éthique?
recherches les plus modernes, M. Rueff est sur ce point formel.
cite M . F. Jacob, professeur au La liberté n ’est pas tombée,
Collège de France : « ... La cel­ comme du ciel, dans le monde
lule ne peut être une simple de l’homme. Elle est au com men­
collection d ’espèces moléculaires cement du m onde, non au milieu
enfermées dans un sac ; c ’est ou à la fin. Elle commence avec
une société de molécules dont la m atière elle-même : « L ’indé­
les divers éléments doivent term inisme corpusculaire n ’est
être tenus informés par un pas le produit insolite de quelque
réseau de com munications. » théorie obscure, mais la porte par
(pp. 128-129.) laquelle la liberté est entrée dans
Les ordres sociaux de l ’homme le m o n d e.» (p. 156.) L ’homme
sont plus complexes que ceux de libre a conscience de sa liberté,
la nature, mais point n ’est besoin il est « asservi » à la morale.
de sauter d ’un plan à un autre, « L ’animal est porteur de pro­
de franchir un abîme. Sans grammes d ’action ; l’homme,
doute, les ordres humains sont- porteur de fins. » (p. 162.)
ils le résultat d ’une volonté « D ans les sociétés d ’hommes, la
sociétés hum aines constituent (pp. 151 et suivantes). C ’est là particule fondam entale est la
de véritables systèmes d ’asser­ la m utation « prom éthéenne », personne humaine. » (p. 172.)
vissement... » (p. 180.) Entre l’avènem ent de l ’homme dans le
les sociétés physiques et les m onde « jupitérien », ou univers Le psychisme et la liberté
sociétés hum aines s ’intercalent physique, dans lequel nous nous sont donnés dès le départ
différents niveaux d ’existence trouvons en quelque sorte jetés Il y a une « longue marche »
qui font apparaître le même sans l’avoir voulu, sans avoir de la personne hum aine (p. 229)
form alism e cybernétique et rien fait pour cela. Les psycho­ et au cours de cette « longue
M. Rueff cite à ce propos logues étudient le « com por­ m arche » l ’évolution du droit
M. Albert Ducrocq : « ... Les tem ent » de l’homme. M ais tout, s ’est poursuivie avec une rem ar­
molécules d ’acide désoxyribo- absolum ent tout ce qui existe est quable continuité dans le sens du
nucléique peuvent être considé­ sujet à com portem ent. « ... Exis­ développement de la personne
rées comme autoreproductrices, tence et com portem ent sont indi­ humaine (pp. 277-278). Cette
jo u ant dans l’algèbre des asser­ visément associés. » (p. 61.) Tout adm irable m ontée dans l’ordre
vissements le rôle de la transfor­ est soumis à des interactions, de la complexité et de la liberté
m ation identique dans la théorie c ’est-à-dire à des actions coordi- n ’a été possible que parce que le
des groupes. » (pp. 123-124.) natrices à distance (p. 64). Le psychisme n ’est pas survenu en
« psychisme », M. Rueff le défi­ cours de route, comme un
Un seul langage pour nit en termes de com portem ent : com pagnon de la rencontre for­
la physique et la psychologie « N ous qualifions de psychisme tuite, mais il était déjà au départ.
C ’est donc un langage qui doit l’ensemble des facultés grâce « ... T out com portem ent d ’exis­
nous servir à décrire les phéno­ auxquelles l’individu fixe son tence... est l’expression d ’une
mènes du m onde physique, ceux com portem ent au vu des mes­ nature propre qui a tous les
du m onde de l’homme et ceux sages ém anant du monde exté­ caractères d ’un psychisme, si
du m onde de la cité. L ’unité rieur. » (p. 59.) rudim entaire q u ’il puisse pa­
de langage efface les distinctions Mais alors quelle différence entre raître » (p. 303). Si l’on nous
superficielles entre sciences de le m onde physique et le monde perm et cette com paraison, nous
la nature et sciences de l ’homme. hum ain? Faut-il, au nom d ’un dirons que dans l ’étoffe de
Le phénom ène de la vie, au matérialism e des structures, des l’existence les niveaux d ’organi­
stade le plus élémentaire, peut asservissements et des com por­ sation form ent la tram e, mais que
et doit être com pris et décrit tements, faire bon m arché de la la chaîne est faite de pensée.
dans le même contexte, et notre liberté de l ’homme, de sa respon­ Mais que savons-nous de cette m~

167
La vie e t les idées
i*~ pensée, de ce psychisme? Rien, q u ’à l’organisation technique N ous ne croyons pas déformer
répond M. J. Rueff. « De la d ’universités et de facultés.... En sa pensée en la rapprochant de
nature du psychisme, nous ne revanche, l’enracinem ent des celle de Paul Ricœur pour qui le
savons rien. » (p. 304.) En ce sciences dans leur fondement langage est « le dom aine sur
point, nous avons atteint la essentiel est bel et bien m ort2. » lequel se recoupent au jo u rd ’hui
limite extrême de la connaissance Le problèm e est toujours entier, toutes les recherches philoso­
objective. Au-delà, on ne peut mais peut-être n ’est-il plus aussi phiques » (De l'interprétation,
que croire. E t avec une extra­ opaque. Peut-être avons-nous chap. 1).
ordinaire loyauté intellectuelle trouvé, à défaut d ’une réponse,
M. J. Rueff distingue ce q u ’il sait au moins un langage, une façon L'homme est
de ce q u ’il croit. Ce q u ’il sait, de porter, ou, plus exactement porteur de finalités
avant tout, c ’est que les « ordres encore, une façon de lire les Mais cette lecture, à supposer
voulus par les hommes ont même phénomènes. Ce langage est celui que nous puissions peu à peu
structure que les ordres de la de la structure, mais non de la l’élucider, l’enrichir, la faire
nature » (p. 292). structure inerte, immobile et grandir, ne saurait, quand il
Ce q u ’il croit, c ’est que l’individu pour ainsi dire endormie. La s ’agit du « Livre de la Seconde
est fondem ent de l’univers, que structure que nous devons lire Genèse », rester passive. La G e­
le psychisme est l ’aspect interne est dynam ique, elle bouge, elle nèse, celle de l’Ancien Testa­
et l’indéterminisme l’aspect fait, elle crée et aussi elle change ment, n ’est ni une histoire ni un
externe d ’une même réalité, que et meurt. Ce langage de la struc­ spectacle, mais une loi. Elle fixe
la pensée agit im m édiatem ent ture, M. Rueff l’a adopté sans à l’homme une destinée, une
sur la matière, mais que sa réserve. 11 nous invite à lire, à raison d ’être. Otez de l’homme
nature reste mystérieuse (pp. 313- lire non pas tant le livre de la son destin, privez-le de ses fins
314). La pensée de M. Rueff se nature physique que, au-delà de et il devient un être absurde,
term ine ainsi non en réponse, la physique, le livre d ’un monde perdu dans des lignées zoolo­
mais en interrogation, non en créé par l ’homme, q u ’il appelle giques. M. Rueff s ’en rend bien
satisfaction, mais en inquiétude. poétiquem ent le « Livre de la com pte puisqu’il souligne que
D u même coup elle se garde Seconde Genèse » (p. 257). « l’homme est porteur de fins »
ouverte au monde. C ’est dire M. Rueff se trouve ainsi d ’em­ (p. 162). Mais de quelles fins?
q u ’elle reste vivante. blée au cœur des recherches les De quoi sont-elles faites? Que
plus modernes sur le langage. contiennent-elles? Et y a-t-il un
L'homme est le « Livre
de la seconde Genèse »
En ferm ant le livre, on est porté
moins à discuter, à critiquer ou
même à approuver q u ’à chercher
où et com m ent cette pensée
s ’insère dans les préoccupations
du m onde m oderne. L ’encom­
brem ent et l ’anarchie de nos
connaissances ont été maintes
fois dénoncés. Pour ne citer
q u ’une seule voix autorisée, nous
rappellerons ce que Martin Hei­
degger disait, il y a déjà plus
de trente-cinq ans : « Les do­
maines de nos connaissances
sont séparés par de vastes dis­
tances.... La m ultitude des disci­
plines ainsi émiettées ne doit
plus au jourd’hui sa cohérence

168
La vie e t les idées
ordre des fins? M. Ruefi' sent
parfaitem ent la gravité de ces
questions et s ’il n ’y répond pas
c ’est, non pour fuir tout enga­
gement, mais parce que personne
au jo urd’hui ne peut répondre.
Telle est la tragédie de notre
époque. Tragédie non seulement
pour l’homme quelconque, mais
aussi pour l’hom m e de Dieu,
pour le théologien. Le R.P.
Dubarle vient to u t juste d ’écrire :
« Édifier une théologie en pré­
sence de l’énergie intellectuelle
d ’une telle science dem ande à la
pensée croyante une remise en
chantier préalable.... Il faut
apporter une solide remise en
place, au term e d ’un labeur
presque infini et couronné de
succès, ou se taire3. » N ous
sentons, non sans une certaine
angoisse, un vide des fins. Et ce
n ’est pas « une table ronde » de
théologiens, de physiciens, de
sociologues et de psychologues
qui sera capable d ’en décider.
Alors ? Alors, nous sommes dans
l’inconnu. Ce n ’est pas la nature
que nous ignorons, c ’est nous-
mêmes. Mais peut-être ne
savons-nous pas nous voir?
Peut-être ne savons-nous pas
nous lire? Peut-être faut-il
d ’autres modes de connaissance
que la connaissance du savant
en laboratoire. « Auprès de
l’esprit du savant j ’observe celui
du poète, du musicien, du peintre
ou du philosophe. » (p. 311.)
Peut-être. Ce qui veut dire que
le point final n ’est pas mis, que
le trait n ’est pas tiré, et que le
livre de M. Rueff n ’est que la
première note d ’une portée qui
est appelée à un développement
dont nous n ’avons encore aucune
idée. André Amar.
2. Qu’est-ce que la métaphysique ? T ra d .
H . C o rb in , G a llim a rd , P aris.
3. Approches d'une théologie de la science,
É d itio n s d u C erf, p p 8-9.

169
Civilisations disparues Encore Stonehenge!
Dominique Arlet a exposé dans Planète 38 la découverte faite à génial que ne le croyait Hoyle !
Stonehenge par un astronom e de H arvard, le Pr Gerald S. Hawkins : La question est donc plus que
le célèbre m onum ent mégalithique anglais aurait été un com puter jam ais posée : ces sauvages pré­
astronom ique perm ettant de calculer les mouvements de la Lune historiques ne disposaient pas
et du Soleil. D om inique A rlet soulignait l’incrédulité des archéo­ de l ’écriture et ne pouvaient
logues professionnels qui refusent d ’adm ettre l ’existence d ’une donc faire aucune opération
science si avancée chez de pauvres paysans d ’Europe occidentale arithm étique. Com m ent s ’y
il y a quatre mille ans. prirent-ils pour m ettre au point
D ans le Journal de l'annéel, X V Ie siècle par Tycho Brahé et leur com puter?
Henri de Saint-Blanquat nous qui, on s ’en souvient, put fournir
révèle un rebondissem ent sensa­ à Kepler des positions planétaires Le mystère
tionnel de la querelle. assez précises pour perm ettre la des pré-H ittites
« T rouvant les explications du découverte des lois qui portent Au m om ent où les constructeurs
Pr Hawkins « choquantes » du son nom). Selon Fred Hoyle, inconnus de Stonehenge se m on­
point de vue archéologique, il faudrait penser q u ’une sorte traient capables, par des moyens
écrit-il, certains archéologues se d ’Einstein préhistorique aurait que nous ignorons, de baliser les
sont tournés vers une des som ­ existé quelque 2000 ans avant espaces célestes et de transporter
mités de l’astronom ie anglaise notre ère! sur des dizaines de kilom ètres
et mondiale, le Pr Fred Hoyle. Que vont dire les archéologues? des blocs de quarante tonnes,
11 examine à son to u r le pro­ Ils sont d ’autant plus em bar­ une brillante civilisation florissait
blème, se passionne et fait rassés q u ’après H awkins et au cœur de l’actuelle Turquie,
connaître ses propres conclu­ Hoyle, deux autres savants, les là même où, quelques siècles plus
sions.... Elles sont peut-être P rs R. Colton et R. L. Martin, tard, la plus ancienne civilisation
encore plus étonnantes. » viennent eux aussi de conclure indo-européenne connue, celle
E n effet, selon Hoyle, le grand à une destination astronom ique des H ittites, allait pour un temps
cercle extérieur de Stonehenge de Stonehenge. Ces deux A ustra­ dom iner le Proche-Orient. Cette
au rait été une sorte de rapporteur liens (université de M elbourne) civilisation pré-hittite, décou­
géant. Chaque fosse du cercle semblent même avoir découvert verte to u t récemment, était née
représenterait une division sur le un m ode d ’emploi plus simple vers le début du IIIe millé­
cadran du rapporteur, et la que leurs collègues et perm ettant, naire, c ’est-à-dire q u ’elle fut
grande taille de l ’appareil aurait lui aussi, de prévoir les éclipses, contem poraine de Sumer. Henri-
répondu au souci d ’am éliorer mais sans calculs compliqués : Paul Eydoux2 pose à propos de
la précision angulaire des l ’Einstein anglais de la préhis­ ces proto-H ittites, ou H attis,
mesures (procédé repris au toire aurait donc été encore plus des questions qui vont loin.

170
A savoir
Si, en effet, une culture raffinée
put se développer si ancien­ La sainte
nem ent en un tel lieu (et les
tombes explorées m ontrent une
extraordinaire profusion d ’objets
Russie n'est pas morte
d ’argent et d ’or, tém oignant
d ’une haute technique m étallur­ Le procès des jeunes intellectuels de Leningrad poursuivis pour
gique), ne va-t-il pas falloir diffusion clandestine de littérature religieuse n ’aura surpris que ceux
réviser tout ce que l ’on croyait qui avaient cru pouvoir passer par profits et pertes l ’éternelle sainte
savoir des origines de Troie et Russie. Si le pouvoir tsariste fut si constant à s ’appuyer sur la
de Mycènes, donc des sources religion, c ’est q u ’il savait l’appui solide : le peuple russe est proba­
de la civilisation hellène? blement le peuple le plus religieux de la terre.
Selon H.-P. Eydoux, les archéo­ Staline lui-même savait cela, lui parce q u ’il incarne au plus haut
logues turcs qui fouillent le site qui, pourtant, n ’était pas russe, point l ’introversion qui se
d ’Alaca Hôyiik ne sont pas loin mais qui se m ontra si habile à cherche, à l’opposé de l’extra-
de le penser. S ’il en était ainsi, mobiliser le mysticisme de son version qui s ’exprime. Sa lecture
la G uerre de Troie ne serait pas peuple pendant la grande guerre est laborieuse : c ’est la décou­
seulement le commencem ent de patriotique1. verte d ’une solitude dont Parole
la Grèce. Elle serait surtout la et Esprit sont les deux pôles.
fin, l’aboutissem ent tragique Deux grands penseurs Mais il faut com prendre une
d ’une évolution plus ancienne religieux : Berdiaev et Fidler parole qui n’est pas le langage
de quinze siècles au moins. La N ’est-il pas singulier que, même et un esprit dépouillé des stru c­
vraie mère de la Grèce ne serait gouvernée par les Soviets et tures où notre raison se plaît à
pas l’Égypte, comme le croyait vouée à sa prom otion matérielle, le concevoir.
Hérodote, mais un creuset de la Russie n ’en continua pas A mi-chemin entre le christia­
civilisations répandues autour du moins au cours du dernier demi- nisme orthodoxe, l ’hindouisme
Bosphore et contem poraines de siècle à fournir à la pensée et le protestantism e, Fidler n ’est
la plus ancienne Égypte. Q uand religieuse plusieurs de ses maîtres p o u rtan t pas un syncrétiste. Il
les Grecs prirent conscience les plus profonds? Il a suffi pour ne ménage personne. Com m en­
d ’eux-mêmes, ils avaient depuis cela d ’une poignée de philo­ tant le m ot évangélique sur le
longtemps oublié leur enfance et sophes expulsés en 1922 par « sel de la terre », il interpelle
c ’est par erreur q u ’ils voulurent Lénine (qui, notons-le au pas­ les Églises, « mers mortes satu­
la retrouver si loin de leur patrie. sage, se bornait, lui, à ouvrir rées d ’un sel m ort », et leurs
En somme, l’archéologie la plus les frontières devant ses indé­ pontifes, « statues de sel gar­
récente commence d ’exhum er les sirables). Parmi ces hommes, diennes des conserves sacrées »
plus anciennes traces des Indo- l ’un au moins, Berdiaev, fut (le Meurtre de Dieu). Il dénonce
Européens en marche vers le reconnu comme un m aître par de même, non la science q u ’il
Sud-Est. La thèse de Jean les catholiques occidentaux eux- respecte, mais la confusion entre
Richer, professeur à l’École mêmes. U n autre réfugié russe, pensée scientifique et pensée tout
française d ’Athènes, selon la­ ami de Berdiaev, serait digne, co u rt:
quelle tout le monde antique à mon avis, d ’un respect aussi « Vous avez, accuse-t-il, tué la
de part et d ’autre de la mer grand : c ’est Paul Fidler, l’au­ pensée interrogative. »
Égée aurait été organisé sim ulta­ teur d 'Esprit et Parole, du
ném ent par une civilisation pro­ Meurtre de Dieu, de l'invité des Un ascétisme loin
tohistorique unique, commence trois amours2. Si Fidler n ’a pas de la « sainteté bourgeoise »
peut-être à trouver le fondement atteint la même notoriété, c ’est On com prend mieux des hommes
archéologique qui lui m anquait. comme Fidler et Berdiaev quand
1. V oir n o ta m m e n t le tém o ig n ag e d ’A lexan-
A. M. d e r W e rth , l ’a u te u r d e la m o n u m en ta le on lit le très curieux livre d ’un
1. Le Journal de l ’année, p. 268 (L arousse). Russie en guerre (É d . C .A .L ., co llectio n autre Russe, récemment traduit
2. H .-P . E y d o u x : A la recherche des « E ncyclopédie c o n te m p o ra in e »).
mondes perdus (L a ro u sse). C e liv re est 2. É d ités p a r l ’a u te u r : P au l F id le r, 34- de l’allem and et consacré aux
m ag n ifiquem ent illu stré. V illem agne. grandes figures du monachisme im-

171
Vie spirituelle
C r u s s e 3. Pour le public français appeler la « sainteté bourgeoise » G reco , mais ce q u ’il nous m ontre
si longtemps ignorant du chris­ que se signalent ces moines et est plutôt de nature à faire honte
tianisme orthodoxe, ce livre est staretz orthodoxes. La sainteté au christianisme occidental.
une surprise. On y découvre bourgeoise, c ’est la pénitence Com me d ’ailleurs ce que nous
notam m ent que l ’expérience dorée des m odèles du Greco m ontrent les peintres que nous
franciscaine, si étonnante au tels que nous les m ontre le très appelons nos « primitifs5 » et
sein du catholicisme triom phant bel album d ’Andréa Emiliani4, qui, dans leur naïveté, sont les
du Moyen Age, fut en Russie celle de saint Ildefonse, par fidèles témoins d ’une réalité
m onnaie courante tout au long exemple (version assise), dont le historique. N on, décidément, s ’il
de son histoire. Le moine visage blême de m acération faut une religion à l ’homme de
Séraphin, qui vécut au début du semble fort bien s ’accom moder demain, il ne saurait s ’agir de
siècle dernier, est un authentique d ’une cape de velours précieux celle-là. Sa place est dans les
héros des Fioretti, qui vit dans et dont les mains fines et distin­ musées et les albums. Sous cette
la familiarité des bêtes de la guées s ’activent à écrire sur une forme, elle ne sera jam ais dans
forêt et qui, même, à l ’occasion table dont la richesse aurait nos cœurs ! Aimé Michel.
lévite dans les airs pendant nourri pendant un an une famille 3. Ig o r S m o litch : Moines de la Sainte-
ses extases. E t cela se passe entière de ses contem porains. Russie (M arne).
4. A n d réa E m ilian i : Le Greco (L a ro u sse,
au siècle de Louis-Phiüppe et de Le tsarisme s ’appuya sur l ’Église 1967).
M. Prudhomme ! 5. V o ir, p a r exem ple, les Primitifs français,
orthodoxe, mais il semble bien d e M ichel L a c lo tte (H a c h e tte ) e t au ssi, aux
Les différences entre l’ascétisme que ses saints, au moins, aient éd itio n s M azen o d : les Quinze M ystères du
orthodoxe et l ’ascétisme catho­ toujours partagé le sort du Rosaire (Jean -D o m in iq u e R ey) e t Adam et
Eve (J.-D . Rey, A n d rée M azu re et J .-M .
lique existent cependant, et elles peuple. On adm ire le génie du L acroix).
sont immenses. D ans ses direc­
tives, Séraphin ne parle ni de
macérations, ni de tourm ents in­
fligés à soi-même, ni de terreur,
ni d ’enfer. Il ne parle que
d ’am our et de prière. Il dit, par
exemple, que la chasteté est
difficile, alors que la prière est
à la portée de tout le monde. Il
n ’est jam ais question dans ses
propos de ces effrayantes péni-
' tences tant vantées chez les
mystiques rom ains, François
d’Assise ou Marie-Madeleine de
Pazzi se roulant nus dans la
neige, Benoît Labre cultivant
l’ordure au point que « les
porcs eux-mêmes étaient chassés
par son odeur », etc. Le but
proposé à ses disciples, c ’est ce
q u ’il appelle la « Venue de
l’Esprit Saint », c ’est-à-dire,
ainsi q u ’on peut le constater
en lisant le mystérieux récit d ’un
témoin, qui clôt le livre, le
contact divin, que d ’autres ont
appelé (( éveil ».
Mais c ’est surtout par l’absence
totale de ce q u ’on pourrait

172
A savoir
Astronautique Les étoiles deviendront
invisibles aux futurs astronautes
Le ciel sera déconcertant pour les futurs astronautes : les constel­ desque au vol de M oskowitz :
lations familières qui les guidaient jusque-là et ponctuaient le cosmos brusquem ent, à 90 % de la
de façon immuable, se m ettront à changer de couleur et de place. vitesse de la lumière le reste
Finalem ent elles se rassem bleront autour du vaisseau spatial et... entier de l ’univers visible parut
disparaîtront ! se condenser en un point,
C ’est ce que rapporte le tradi­ gements dans le ciel apparurent, bascula et... disparut en totalité.
tionnel et respectable hebdo­ plus extraordinaires encore : en L ’expérience est d ’au tan t plus
m adaire Time, sans l ’om bre raison des fantastiques vitesses excitante, disons-le tout de suite,
d ’une contestation, à la suite nécessaires au voyage inter­ q u ’elle vérifie pour la première
des travaux du professeur Saul stellaire, d ’im portants effets fois de manière quantitative,
Moskowitz, m athém aticien et D oppler se produisaient dans tout ce qui a été imaginé, rêvé,
physicien attaché à la N.A.S.A. les fréquences de lumière émise pressenti, utilisé abondam m ent
(N ational A eronautics and Space par les étoiles. A l’approche de depuis 40 ans par la science-
Adm inistration.) l’astronef, le rayonnem ent des fiction ! Sur le phénom ène de
M oskowitz et ses collaborateurs étoiles se déplaçait brusquem ent condensation toutes les rêveries
ont tout sim plem ent fait faire vers le bleu ou une plus haute ont été faites depuis 1926. A
à un calculateur électronique fréquence du spectre. Inver­ partir du m om ent où l’on
un voyage hypothétique dans sement, le fait de s ’éloigner voyage presque à la vitesse de
l’espace, en direction de rendait leur lumière plus rouge. la lumière, on ne peut plus
l’étoile 45 de la constellation de recevoir de lumière... C ’est en
l ’Éridan, à peine visible de la La relativité nous gros la « tarte à la crème » de
Terre et distante d ’environ réserve des aberrations la science-fiction. H onneur donc
466 années-lumière. Toutes les Plus loin, à une vitesse proche à cette dernière. Camille Délio.
inform ations concernant cette de celle de la lumière, quelques
région du ciel ont été données étoiles à l ’avant com mencèrent
à la machine, cette dernière à clignoter. Déplacée vers une
étant program m ée pour fournir plus haute fréquence, sur l ’u ltra­
à to u t m om ent la carte stellaire violet, leur lumière devenait
de n ’im porte quel point de invisible pour l’œil « hum ain »
l’espace le long de la route du com puter. D ’autres, comme
de vol. Bételgeuse et A ldébaran, se
P our commencer, M oskowitz m ettaient à briller prodigieu­
s ’aperçut que l’aspect du ciel sement, le même effet D oppler1
se m ettait à changer dès que vers le bleu rendant visible
le vaisseau imaginaire s ’éloignait leur rayonnem ent infrarouge
du système solaire. A son habituel.
arrivée, les plus proches étoiles A utre aberration due à la relati­
com mençaient à rectifier leurs vité : du fond des cieux, les
positions, à bouleverser leur étoiles convergeaient m aintenant
ordre habituel, pour s ’évanouir vers l ’étoile cible, mises en
au m om ent où l’appareil les m arche par un signal mystérieux.
dépassait. Les étoiles plus loin­ Enfin, conclusion cauchemar-
taines gardaient une position
relativement fixe. 60 années- 1. L ’effet D o p p le r e st le d ép lacem en t rte
la lo n g u e u r d ’o n d e d ’une so u rce lum ineuse
lumière plus loin, d ’autres chan­ p a r ra p p o rt à u n o b serv ateu r m obile.

173
Astronautique
Enfin, Paris
La musique, par Claude Rostand

a un orchestre symphonique digne de lui


Depuis q u ’en mai 1966, André Malraux l’a chargé de la réorgani­ ni aux musiciens, ni au public.
sation de la musique, Marcel Landowski a eu un objectif prioritaire : Ils donnaient plutôt de m au­
créer un orchestre digne de notre pays, et susceptible de rivaliser vaises habitudes à leurs propres
avec les grands orchestres étrangers com m e le Philharm onique de membres comme à leur clientèle.
Berlin, le New Philharm onia de Londres, ou ceux de Cleveland et C ’était quatre orchestres qui
de Boston. jouaient tous les dimanches à la
Marcel Landowski avait parlé comme il n ’en avait jam ais eu même heure des program m es à
d ’orchestre « de prestige ». L ’ex­ depuis des années. Il en coûte peu près semblables et sans aucun
pression était dangereuse, préten­ annuellem ent quelque sept mil­ intérêt, program m es composés
tieuse. On en avait souri avec lions de nouveaux francs au des mêmes œuvres prétendum ent
scepticisme. Néanm oins, Marcel contribuable, mais cet effort en com merciales entre Beethoven et
Landowski a gagné son pari. vaut la peine. Tchaïkovsky. L ’efficacité était
Com me on dit, « il y a mis le nulle pour la culture musicale du
paquet ». C ’était la seule façon Les mauvaises habitudes public. Elle était également nulle
de réussir l ’opération dans un duraient depuis longtemps au point de vue de son goût et
pays où les traditions sym pho­ Beaucoup de gens sont surpris de son plaisir, car les pro­
niques sont routinières. Il l ’a du bruit fait autour de cette gramm es n ’étaient que som m ai­
voulu. Il a établi et imposé le affaire : les musiciens ap p ar­ rem ent mis au point en d ’insuf­
statut q u ’il fallait. Il a donné tenant aux anciens orchestres fisantes répétitions. On assistait
l’argent q u ’il fallait. Cela s ’est (Lam oureux, Pasdeloup, C o­ à des exécutions sales, léthar­
fait en quelques mois seulement. lonne) ont été les premiers à giques et scandaleuses. On n ’y
L ’O rchestre de Paris a été hausser les épaules et à mimer jouait pas une note de musique
constitué. Voici six mois environ les étonnés. Belle hypocrisie. moderne sous le faux prétexte
q u ’il fonctionne : c ’est, en effet, N ’était-il pas patent, depuis plus q u ’elle vide les salles — mais
un orchestre « de prestige ». Il de trente ans, que les grands celles-ci n ’étaient pas plus
n ’y a plus de quoi sourire. N ous orchestres privés qui fonc­ remplies par des exécutions mé­
pouvons l ’aligner devant n ’im­ tionnent à Paris (les trois ensem­ diocres des classiques. On n ’y
porte quelle form ation étran­ bles précités auxquels s ’ajoutait faisait pas entendre de solistes
gère. Le mélomane français a la Société des Concerts du français (il y en a tout de même
désormais un com pagnon de Conservatoire) ne rendaient quelques-uns de bons) sous pré­
grande classe et de grand luxe, aucun service ni à la musique texte que seuls les noms exo-

174
A entendre
tiques font recette. On ne pouvait
même pas dire que ces orchestres
faisaient vivre les musiciens qui
les com posaient, car ceux-ci
n ’étaient pratiquem ent pas payés,
devant être rétribués sur des
bénéfices qui n ’existaient pas.

La Société des Concerts


retrouve son rang historique
Cet état de fait était lamentable
et connu, mais personne ne
voulait prendre la responsabilité
d ’y porter remède. Ce remède en
effet eût consisté logiquement à
laisser m ourir ces orchestres inu­
tiles en leur supprim ant tout
appui m atériel et m oral (ils
recevaient de petites subventions
de principe insuffisantes, donc
inutiles). Si on osait toucher à ces
orchestres, Lamoureux, Pasde- rang historique. Ce projet ne l’O rchestre de Paris. Succès
loup et Colonne se retourneraient dépassa pas les frontières de la artistique, mais aussi succès
dans leurs tombes. C ’est ce que fameuse com mission où il fut adm inistratif parce que celui-ci
je m ’étais vu répondre en 1963, aussitôt torpillé car il y avait là représente la solution de raison
quand A ndré M alraux avait quelques vieux crocodiles qui et de logique à côté du système
désigné une com mission natio­ versèrent des larmes sur les de pagaille routinière q u ’in­
nale pour la réorganisation de la cendres de Lam oureux, de carnent les survivants.
musique et m ’avait personnelle­ Pasdeloup et de Colonne.
m ent dem andé un rap p o rt sur les En créant l ’Orchestre de Paris Un ato u t: les musiciens
associations symphoniques. Je (dont la base a été fournie par ont le feu sacré
lui avais exposé les objections ce que la Société des Concerts Com m ent se présente cet O r­
ci-dessus, je lui avais fait rem ar­ com ptait d ’utilisable), Marcel chestre de P aris? Sur le plan
quer que toute action raison­ Landowski n ’a pas formellement juridique, c ’est une création
nable sur ces associations ne condam né à m ort les autres originale : c ’est une association
pouvait que donner du prestige associations. Il a même augm enté sous le régime de la loi de 1901,
à son m inistère par un remue- leurs subventions : elles reçoivent entreprise privée par conséquent,
ménage qui serait très apprécié chacune une som m e d ’environ mais son conseil d ’adm inis­
du public. J ’avais conclu à quatre cent mille francs. Cette tration est présidé par le ministre
l’abandon de trois des asso­ somm e est encore insuffisante (pratiquem ent son représentant
ciations et à la prom otion de pour leur faire vivre une vie qualifié, Marcel Landowski)
la quatrièm e, la Société des d ’ailleurs inutile p uisqu’elles assisté de six représentants de
Concerts du C onservatoire (la continuent les errements du l’É tat, de la Ville de Paris et du
plus ancienne et la moins m au­ passé. Cet argent est donc encore D épartem ent. Le financement
vaise) au rang d ’orchestre privi­ inutilem ent dépensé. M ais c ’est est, je l’ai dit, de l’ordre de
légié avec de grands moyens peut-être une façon pas trop sept millions de francs, sub­
financiers et un statut profes­ im populaire de les faire dispa­ vention annuelle assurée pour
sionnel spécial. La Société des raître lentem ent. C ar il y a un moitié par l’É tat, et pour moitié
Concerts retrouvait ainsi le rang événem ent qui condam ne à m ort par les deux autres collectivités.
q u ’elle avait eu lors de sa ces trois vieux groupements Le directeur artistique est Charles
création au début du xixe siècle, sclérosés, c ’est le succès de Münch, et le chef perm anent ! • “

175
Musique
Serge Baudo. Le recrutem ent de Paris constitue l ’instrum ent peu particulières : c ’est to u t le
s ’est fait à deux sources : on a idéal et parfait pour acquérir la répertoire austro-allem and dont
repris d ’une part les meilleurs personnalité q u ’on saura lui on ne peut se passer, de Mozart
de la Société des Concerts du donner. à Hindemith en passant par
Conservatoire (dont le nom est C ’est d ’ailleurs là où est le seul Beethoven, Schubert, Schumann,
mis en toutes petites lettres entre problèm e d ’avenir non résolu. Brahms, Bruckner, Mahler, et
de mortelles parenthèses après La réponse est dans la décou­ Strauss. Il était norm al que le
un glorieux passé rem ontant à verte du chef idéal pour cet généralissime de cette armée
1828 — mais tant pis, on orchestre idéal. Ce chef n ’existe magnifique soit un Français, et
construit du neuf) ; d ’autre part probablem ent pas. Ni en France il est bien que ce soit le généreux
on a sélectionné le surplus ni à l’étranger, car le monde Münch. M ais il ne faut pas non
ju sq u ’à concurrence de cent dix entier souffre actuellement d ’une plus être étroitem ent nationaliste.
exécutants, par un concours très crise de chefs d ’orchestre. En N ’oublions pas que les Anglais,
sévère. dehors de trois ou quatre person­ qui le sont fort, confient cons­
Ces musiciens se doivent à plein nalités du niveau Karajan ou tam m ent leurs responsabilités
temps et exclusivement à l ’Or- Solti, il n ’y a au jo u rd ’hui guère musicales im portantes à des chefs
chestre de Paris (ce qui n ’était d ’hommes possédant le réper­ étrangers. Sans aller jusque-là,
pas le cas pour les anciens toire, la culture, et l ’envergure on pourrait prévoir un régime
orchestres), et en retour celui-ci requises pour la direction d ’un intermédiaire consistant à dési­
leur assure une situation conve­ orchestre de ce geme. gner, à côté des responsables
nable et des conditions de français, un chef-invité d ’hon­
travail à ce jo u r uniques en Un problème à étudier : la neur pris parm i les grands spécia­
France (huit répétitions par composition des programmes listes étrangers et qui, quatre
concert). Ils sont en outre assu­ 11 était norm al que l ’on pensât mois p ar an, viendrait faire tra ­
jettis à un contrôle périodique à Charles M ünch et q u ’on lui vailler à ces musiciens les sym­
de qualité sanctionné par la offrît la direction de l’entreprise. phonies de Beethoven ou de
rupture du contrat en cas de C ’est un symbole. Mais Charles Brahms avec les coups d ’archet,
faiblesse. Chaque concert est M ünch n ’est plus un jeune les accents et le phrasé que l ’on
donné cinq fois à Paris et dans homme, ses possibilités de réper­ ne peut inventer sur les bords
la périphérie ou en province. toire ont toujours été restreintes, de la Seine et q u ’il est bien préfé­
O rchestre d ’une moyenne d ’âge et on ne peut lui dem ander, à rable d ’im porter. U n autre pro­
plutôt jeune, ses membres se 77 ans, de m ettre sur pied et de blème doit être étudié pour
déclarent d ’ores et déjà très défendre une politique musicale l’avenir : c ’est la com position
satisfaits de leur sort et de largement ouverte. Son adjoint, des program m es. On ne peut pas
l’am biance de travail qui y Serge Baudo, est un excellent trop faire grief à ceux de cette
règne. musicien qui connaît le métier première saison d ’être parfois
Ils ont le feu sacré. Pourvu que dans les coins, qui s ’adapte faci­ discutables et de ne pas faire une
ça dure. lement, qui jo u it de la sympathie place plus im portante à la q uan­
Sur le plan artistique, les résul­ générale, mais dont on ne peut tité de chefs-d’œuvre classiques
tats sont absolum ent concluants exiger q u ’il connaisse tous les négligés et au lot d ’ouvrages nou­
et décisifs. Dès le prem ier styles au niveau d ’un tel orchestre veaux ou récents qui dem andent
concert, on s ’est trouvé en pré­ et de ses exigences sur le plan à être portés à la connaissance du
sence d ’un niveau exceptionnel. international. public sans distinction d ’écoles.
Certes un orchestre ne peut-il Il est évident q u ’il y a toute une N ous voulons croire que les
prendre du corps, de la saveur, partie du répertoire classique, la programmes de l’année p ro ­
du « bouquet », et acquérir une partie la plus « publique » et chaine seront plus ingénieux et
véritable personnalité q u ’au prix la plus commerciale il faut le plus équilibrés.
d ’un travail longuem ent soutenu dire, devant laquelle l’Orchestre Quoi q u ’il en soit, les jeux sont
(comme l’extraordinaire Phil­ de Paris est actuellem ent assez faits. N ous avons un orchestre
harm onique de Berlin actuel). désarmé, car il y faut un chef que le monde entier peut nous
Mais dès m aintenant l’O rchestre possédant des connaissances un envier. Claude Rostand.

A entendre
Le théâtre :
Le théâtre, par Claude Planson

une technique, mais surtout une mission


La M aison de la culture de G renoble a ouvert ses portes au m om ent faire rêver. Il est bon q u ’il ait
même où étaient inaugurés les Jeux Olympiques d ’hiver. Sa réali­ été choisi comme sigle de la
sation avait été confiée à André Wogenscky, seul responsable, assisté, nouvelle M aison.
pour la scénographie, de Camille Demongeot, qui fut le premier
collaborateur de Vilar au T.N .P. C'est un bel outil,
C ’est un vaste bâtim ent à l’archi­ nous em mènera à la découverte mais assez coûteux
tecture strictem ent fonctionnelle. du monde, la « m aison » devrait Celle-ci est, avant tout, un grand
Ici, aucune recherche de « faste ». être aussi belle q u ’un « Boeing », complexe théâtral. On y trouve,
On n ’a pas cherché à « faire que « C oncorde » prenant son certes, une salle d ’exposition,
beau ». Les formes n ’ont pas été vol. Telle q u ’elle est, au repos, un restaurant, une discothèque,
conçues, a priori, pour le plaisir sa beauté transparaît déjà : dans une garderie d ’enfants, une
des yeux. N ous n ’avons pas ses formes souples, qui ne sont bibliothèque et diverses dépen­
affaire à un m onum ent dont la que l ’enveloppe des salles inté­ dances. M ais l ’essentiel, ce sont
fonction serait, d ’abord, de déco­ rieures, dans les couleurs em­ les trois « lieux » théâtraux : la
rer la cité, mais à une usine. ployées (systém atiquem ent on a petite salle (300 places), la
Plantée au milieu d ’un désolant utilisé le gris du béton brut, grande salle (1 300 places) cons­
paysage de H .L .M ., la M aison de associé au rouge flamme, au truite « à l ’italienne » mais dont
la culture n ’est pas un « théâtre », noir, au blanc pur), dans la la scène est prolongée p ar deux
au sens où l ’on entendait ce mot sculpture qui, seule, orne la proscenium afin d ’établir un
au xixe siècle. N ous l ’avons dit : façade et qui a été dem andée à meilleur contact entre les acteurs
c ’est une usine. La seule diffé­ Martha Pan : bloc de béton et le public, la salle expérimen­
rence, c ’est q u ’ici on ne cons­ très dense que divise une sorte tale enfin. Celle-ci s ’inspire du
truira pas des machines ou des d ’éclair noir. On songe au sym­ « théâtre total » que Gropius
casseroles. On va s ’efforcer de bole chinois du Tao, associant avait imaginé pour Piscator et
produire de la culture, une le jo u r à la nuit, le principe actif qui ne fut jam ais réalisé. Elle
culture populaire, c ’est-à-dire (le « yang ») au principe passif pourra accueillir 500 spectateurs
mise à la portée de toute la (le « yin ») ; on songe aussi à installés sur un praticable incliné,
com m unauté. T out le problèm e quelque rune nordique ou à la orientable dans toutes les direc­
se résume à savoir si cette fonc­ pierre brute du m açon frappée tions, lui-même entouré d ’une
tion sera ou non remplie. par la lumière. Quoi q u ’il en scène annulaire pouvant tourner
En pleine action, lorsqu’elle soit, c ’est un symbole qui peut dans les deux sens. L ’ensemble

177
T héâtre
est enveloppé dans une vaste était difficile à manier. T out de souhaite laisser une trace tan ­
construction en form e d ’œuf. même, avec l’aide de D em ongeot, gible de son passage : Paris
Les notions de « cour » et « ja r­ de Saveron, de Gischia, Vilar blanchi, des M aisons de la culture
din » disparaissent. G râce à des a su s ’en servir. Le Cid, à construites aux quatre coins du
panneaux mobiles, entrées et Chaillot, Hombourg, Lorenzaccic, pays, les plus bornés réalisent
sorties se feront n ’im porte où, ce n ’était pas rien. C ’était même que quelque chose est en train
à la volonté du m etteur en scène. ce q u ’il y avait de mieux à de se passer. M ais il faudrait
Le spectateur ne sera plus ins­ l’époque. La salle était « dure »? to u t de même se poser une
tallé face à la scène, il sera Pourtant, au début, Vilar y question : pour quoi faire tout
entouré, cerné par le spectacle interdisait même l’usage des cela ?
qui se déroulera sur l ’anneau micros, il voulait que la voix
mobile et, au-delà, sur l’immense parvienne naturellem ent, sans Une boîte somptueuse
scène fixe. Le « trom pe-d’œil », déform ations, aux auditeurs. qu'il faut rem plir
le décor construit ne sont plus « Vous n ’avez q u ’à vous adapter On construit le plus bel outil
concevables. Seuls pourront être — disait-il à ses comédiens — , théâtral qui soit : la M aison
utilisés des éléments de décor, à apprendre à phraser... » Et de la culture de G renoble. Pour
extrêmement souples et, surtout, cela ne m archait pas si mal. l’inaugurer, on s ’offre M aurice
les projections. U n bel outil, on De Sarah-B ernhardt, il ne reste Béjart. Ce n ’est pas rien. C ’est
le voit, mais un outil coûteux. plus au jo u rd ’hui que l ’enveloppe même ce que l ’on pouvait
Il revient, à peu de choses près, (et pas des plus belles, Dieu trouver de mieux. Seulement, on
à trois millions de francs. C ela sait!). A l ’intérieur de cette n ’a pas les moyens de l ’inviter,
m érite que nous nous y arrê ­ coquille, on va construire une un mois à l’avance, avec sa
tions un instant. salle en gradins, une sorte de troupe. C ’est pourtant à cette
théâtre antique couvert. C ’est seule condition (compte tenu des
Les animateurs veulent une excellente idée dont il faut problèm es tout nouveaux que
le théâtre de leur rêve féliciter Jean Mercure. Mais posait la scène annulaire) q u ’il
H uit M aisons de la culture ont enfin, du temps du théâtre des aurait pu faire un véritable
déjà été ouvertes au public : ce N ations, on a pu présenter dans travail de création. Par ailleurs,
sont celles d ’Annecy, de Bourges, la vieille salle des spectacles confier en permanence de telles
du Havre, de T honon, de aussi différents que Mère machines à des hommes de
Firm iny et, à Paris, le T.E.P. Courage (Berliner Ensemble), théâtre, dont certains sortent
Q uatre autres sont en cours de What a lovely War (Théâtre à peine de l’am ateurism e, c ’est
construction : N evers, Rennes, W orkshop), r Imprésario de un peu comme si l ’on donnait
Reims, Saint-Étienne. Plusieurs Smyrne (Visconti), les Contes les com mandes de « Concorde »
autres sont à l’étude : Pau, d'Hoffmann (Opéra-Com ique de à un garçon qui viendrait de
Angers, C halon, Marseille, La Berlin-Est), l ’O péra de Pékin, le passer son brevet de pilotage
Rochelle, etc. N ô japonais, les ballets de sur avion de tourisme. C ’est
Saisis d ’une belle ém ulation, Béjart, les groupes traditionnels beaucoup lui dem ander.
tous les anim ateurs veulent africains. Chaque fois un pro­ On voudrait que l ’on réfléchisse
disposer du théâtre de leur rêve. blème d ’adaptation se posait. Il un peu à ces problèmes. Et
Les salles dont ils disposaient n ’était pas com m ode à résoudre, d ’abord à celui-ci : Q u ’est-ce
ju sq u ’à présent ne leur suffisent mais enfin, vaille que vaille, on que le théâtre? A quoi cela
plus. On va remodeler entière­ y parvenait. sert-il ? Gœthe disait à peu près :
m ent Sarah-Bernhardt, le Palais Q u ’on nous com prenne bien : « Si vous voulez faire une
de Chaillot. Chaillot, avec ses nous ne sommes pas contre nation, créez d ’abord un théâtre
nouveaux balcons enveloppants, la construction de nouveaux national. » C ’est une phrase qui
va s ’éloigner de sa conception théâtres, contre la m odernisation devrait donner à réfléchir aux
primitive, ressembler un peu de ceux qui existent (toute dirigeants des pays sous-déve-
à une salle « à l’italienne ». l’infrastructure théâtrale fran­ loppés.
Était-ce bien nécessaire? N ous çaise date du xixe siècle). M ais nous som m es, nous aussi,
le savons : trop grande, la salle On com prend q u ’un ministre « en voie de d éveloppem ent»,

178
A v o ir
A vant de form er des comédiens,
des metteurs en scène, il va
falloir form er des hommes de
théâtre. A cet égard, l’expé­
rience tentée, il y a quelques
années, avec l’Université du
Théâtre des N ations, a déjà
donné des résultats intéressants.
Des garçons comme Jorge Lavelli
ou Victor Garcia y ont pris
conscience de leurs possibilités.
Le fait que, quels que soient
leurs défauts, on ne « voit »
q u ’eux cette saison est, to u t de
même, significatif.

Le rôle d'une
nous faisons partie d ’un m onde propose le program m e de la véritable école de théâtre
en m utation. saison) et de toute une équipe Q u ’est-ce donc que le théâtre?
On ne se lassera jam ais de le de spécialistes parm i lesquels Pourquoi apparait-il dès q u ’un
répéter : le théâtre, c ’est d ’abord on trouve un sociologue, l’in ­ groupe hum ain a conquis son
une science hum aine. Ce n ’est ten d an t prend en charge la « territoire » ? Est-il, essentiel­
un art que par surcroît. Serait-il politique générale du th éâtre. lement, un phénom ène « reli­
inconcevable que les salles soient C ’est une m éthode qui a donné gieux »? Peut-il donner l ’image
dirigées par des hommes ayant de bons résultats. Certes, elle de la société en gestation? Est-il
pris conscience de ce fait, plutôt n ’a pas résolu le problèm e posé une psychanalyse collective? Une
que par des esthètes visant, avant par la carence des auteurs véritable école de théâtre devrait
tout, à leur propre satisfaction (c’est un problèm e universel. On répondre à toutes ces questions.
esthétique : jouer la comédie, aim erait q u ’au lieu de se désoler Elle devrait m ontrer que les
m ettre en scène, écrire même?... on y réfléchisse un peu. Au distinctions entre « théâtre d ra­
m om ent où la civilisation audio­ m atique », « théâtre lyrique »,
Le théâtre n'est pas visuelle se substitue, peu à peu, « théâtre chorégraphique » n ’ont
une affaire d'esthète à celle de l ’imprimerie, peut-être aucun sens, que le théâtre
En Allemagne (aussi bien à le Verbe va-t-il être remplacé psychologique, partiel, étiqueté,
l ’Ouest q u ’à l ’Est, et cela est par autre chose, en to u t cas n ’est que le théâtre d ’un moment
significatif), le directeur d ’un occuper une place moins im por­ de notre histoire. Elle expli­
grand théâtre s ’appelle un tante dans le théâtre occidental). querait pourquoi les recherches
« Intendant ». C ’est un beau Mais, enfin, c ’est un théâtre les plus modernes (l’avant-garde)
titre qui a été em prunté à qui existe, qui n ’a jam ais cessé aboutissent généralement à une
notre propre langue et que d ’appartenir à la com m unauté. redécouverte de la cérémonie
nous aurions intérêt à reprendre. L a distinction entre « théâtre primitive. Autant-Lara (le père)
D ’une m anière générale, cet bourgeois » et « théâtre popu­ disait: «L e th éâtre m oderne
Intendant m et peu en scène. laire » y est à peine perceptible. vise à retro u v er les secrets les
Sauf exception, il ne joue pas C ’est donc q u ’il fonctionne plus anciens. »
lui-même la comédie. Assisté correctem ent. Cela suppose de véritables cours
d ’un « Oberspielleiter » (quelque d ’histoire du théâtre (q u ’on ne
chose comme le directeur artis­ Le théâtre est lim iterait pas au théâtre occi­
tique, le m etteur en scène en une science humaine dental et qui ne débuterait pas
chef), d ’un « D ram aturg » (le Dès l’instant où nous consi­ avec Eschyle), des cours de
directeur littéraire, celui qui dérons le théâtre comme une sociologie (sociologie du théâtre)
sélectionne les m anuscrits et science hum aine, tout va changer. de psychologie, d ’ethnologie...

179
Théâtre
Nous voici bien loin du joli
garçon, de la petite « serva-
toire », ravis de m onter sur une
L'architecture, par Michel Ragon Adieu à
scène pour se m ettre en vedette.
N ’aurions-nous réussi q u ’à En février dernier, m ourait brusquem ent à Paris, à l’âge de cin­
débarrasser le théâtre de ce quante-huit ans, l ’un des rares architectes français qui joignait à
genre de personnages (incapables son œuvre de réalisateur une im portante œuvre de « chercheur » :
de l ’humilité nécessaire pour Édouard Albert.
accom plir un tel effort intel­ A ce titre, le travail d ’A lbert « En architecture, disait-il, l’évo­
lectuel), nous n ’aurions pas était exceptionnel en France. lution (jusques et y compris
perdu notre temps. Cette singularité faisait d ’ailleurs Le Corbusier) n ’a pas repensé
D onc, form er des hommes de de lui un isolé. Sa première son véritable problèm e, qui est
théâtre, au sens com plet du mot, réalisation m arquante avait été de structure, dans un autre
Et, sim ultaném ent, adopter une un immeuble de bureaux, rue esprit que ne l’avait fait la
politique théâtrale dans laquelle Jouffroy à Paris, en 1955, dont H aute-Égypte. La masse y est
l’architecture aura, certes, son la structure porteuse présentait toujours triom phante, or elle
m ot à dire. Mais ne jam ais l’originalité d ’être constituée de est théoriquem ent incom patible
perdre de vue l ’essentiel. L ’archi­ tubes d ’acier. C ’est dans cette avec notre fourmilière d ’au­
tecture n ’est que le condition­ même technique qui donnait une jo u rd ’hui...
nement du théâtre, elle n ’est pas particulière légèreté et transpa­ « La vue cavalière des grands
le théâtre. C onditions clima­ rence à ses bâtiments, que tracés d ’urbanism e nous révèle
tiques mises à part, on peut faire É douard A lbert devait ensuite d ’un coup que nos civilisations
du théâtre n ’im porte où, et du réaliser une suite d ’immeubles orientales et occidentales, q u ’il
meilleur. Il s ’agit seulement de qui affirmèrent son style : s ’agisse de celle de Pékin ou
disposer d ’une aire de jeu bureaux de la Com pagnie Air de celle de Versailles, ne peuvent
autour de laquelle se groupera France à Orly en 1961, gratte- avoir d ’intérêt pour nous que
le public. On a un peu honte ciel de la rue Croulebarbe en sur le plan sentimental. Il ne
de devoir rappeler de telles 1960, bâtim ents de la faculté peut être question d ’aménager
évidences. Si vous voulez voir des Sciences à Paris. Son projet de façon quelconque ces « tracés »
le plus beau des théâtres, celui de théâtre pour Jean Vilar à plat ou même de s ’en inspirer.
qui est le plus utile à la com m u­ n ’avait pas encore trouvé N otre poésie quotidienne est à
nauté, allez donc visiter un d ’em placement, bien q u ’il fût la fois trop inquiète et trop
« brounfor » haïtien. Ce n ’est question un m oment de le orgueilleuse pour dem eurer dans
pourtant rien d ’autre q u ’un toit construire au rond-point de la le dom aine horizontal. Elle nous
de paille. Ou allez chez les Défense, puis à l’emplacement pousse à prendre totalem ent
Dogons du Mali. La danse des Halles. possession de l’espace en com po­
des grands masques — au cours sant en expansion. Dès m ain­
de laquelle le peuple s ’explique, Un théoricien de tenant, la ville sur tracé tridi­
fait revivre son passé, prépare l'urbanisme spatial mensionnel est la seule qui ne
son avenir, se libère de ses Ce travail aurait déjà fait soit pas folle. »
démons — , il lui faut seulement, d ’É douard A lbert l’un des plus Cette ville tridimensionnelle,
pour se déployer, la place du talentueux architectes français É douard A lbert en avait donné
village et la com m union intime contem porains. Mais si É douard une esquisse lorsqu’il proposa
de tout le village. A lbert répondait aux besoins du une (( architecture arbores­
Il ne s ’agit pas de refuser au moment, il n ’oubliait pas cente » pour faire face au pont
théâtre les techniques les plus l’avenir. Dès septem bre 1959, de l ’A lm a à Paris.
modernes. On voudrait seule­ il prononçait une rem arquable Il s ’agissait d ’une structure
ment que la technique ne se conférence pour une architec­ spatiale contenant vingt-deux
substitue pas à lui. On espère ture spatiale qui demeure l’un cellules habitables accrochées à
que ce n ’est pas trop dem ander. des meilleurs manifestes pour des tubes d ’acier d ’une hauteur
Claude Planson. une architecture prospective. de cent vingt mètres, et dont

180
A v o ir
r
un grand visionnaire : Edouard Albert
le diam ètre décroissant était de
quarante centim ètres à la base
et de vingt au somm et. Les vides
d ’intervalles entre les cellules
habitables constituant les 9/10
de l ’ensemble construit, auraient
donné un caractère de transpa­
rence extraordinaire à l ’im­
meuble. D ’autant plus que le
premier plancher aurait été placé
à dix-neuf mètres au-dessus du
sol, soit à la hauteur maximale
des immeubles parisiens. Chaque
cellule aurait en fait form é un
« hôtel particulier » de 400 m 2
habitables. Elles auraient été
orientées chacune d ’une manière
différente et non pas placées venait d ’inventer. Après avoir porteuse devait être construite
banalem ent les unes au-dessus cherché sa form e parm i tous en tubes chaudronnés de trois
des autres. les systèmes cristallins, il avait mètres à six mètres de diamètre.
fini par adopter le dodécaèdre Ces tubes habitables auraient
Une île artificielle qui perm et de poser la structure disposé d ’une circulation inté­
au large de Monaco aussi bien sur la pointe que sur rieure perm ettant d ’en faire
Lors du dernier entretien que un plan. Trois cellules de neuf des laboratoires constam m ent
j ’eus avec É douard Albert, il mètres de diam ètre chacune immergés. L ’île étant conçue
me parla d ’un grand projet dont devaient form er une unité. Il pour l’étude sous-m arine et
il avait commencé la réalisation : avait étudié pour ces « boules » pour les loisirs, aurait compris
créer, en Provence, un centre une form e nouvelle de fenêtre un héliport et un port pour
de recherches. Il avait l ’intention inspirée de l’obturateur de la bateaux à moteur. Surm ontant
d ’associer à ce projet le groupe caméra. la structure spatiale dodé-
A rchigram anglais, des M ilanais, Bien que ce projet fût moins caédrique, un immeuble-mât
des Chinois et des Japonais, mais original puisque venant après aurait fait office de phare, tout
aussi des N oirs d ’Afrique et celui, similaire, de Paul en étant hôtel. De cent mètres
des Latino-A m éricains. Chaque Maymont, É douard A lbert avait de diamètre, l ’île aurait été
année, un thèm e aurait été proposé la construction d ’une ancrée par câbles à des corps
donné autour duquel on aurait île artificielle au large de M onaco, m orts en béton.
décortiqué l ’un des grands q u ’il avait étudiée avec le Le théâtre pour Vilar, l ’île pour
éléments de l ’architectonique. commandant Cousteau. Cousteau, l’architecture arb o ­
Il envisageait aussi de faire un Ce pentagone à infrastructure rescente... ces projets d ’É douard
petit festival des structures triangulée était conçu sur les A lbert vont-ils disparaître avec
contem poraines au m om ent des mêmes principes que les puits lui? Et le projet de centre de
festivals d ’Avignon ou d ’Aix. de pétrole flottants et pouvait recherches sera-t-il abandonné?
La première réalisation de ce résister aux houles maximales. Édouard A lbert réalisera-t-il,
centre de recherches devait être L ’île aurait été constituée par comme nous l’espérons, à titre
le m ontage d ’une m aquette en un anneau, avec des portes posthum e, ce q u ’il n ’a pu voir
grandeur de trois dodécaèdres perm ettant de faire entrer les aboutir de son vivant?
form ant une structure q u ’il petits bateaux. T oute la structure Michel Ragon.

181
Architecture
La télévision, par Nicole Ollier
Une nouvelle
Il semblait impossible de vitaliser un organism e au sein duquel, pour m ontrent sans fard, parfois à
excuser l’anarchie adm inistrative, on vous répond en toute candeur : vif, à coups d ’images. Et leurs
« N ous avons pris du retard à la Libération. » (sic.) interviews retrouvent une rhéto­
P ourtant, depuis un an, la Télé m aison, son premier mérite fut rique sans échappatoire : ques­
bouge. Et, à ce propos, il faut de ne préférer personne, mais tion-réponse. Un point c ’est
bien rendre à M. Jacques Thibau d ’être accessible à tous ceux tout.
le mérite qui lui revient. Pendant qui avaient quelque chose à G râce à eux, on finit par re­
douze ans, l’école des Buttes- exprimer. Le second, de ne pas croire à une inform ation libre.
C haum ont a régné sur la Télé­ estimer le public au niveau Il arrive souvent cependant que
vision française. Ce n ’était que le plus bas et de vouloir sa la censure-maison coupe l ’un
justice dans la mesure où, sous prom otion. L orsqu’il prend ou l ’autre de leurs sujets, mais
l ’impulsion de M. André Franck, la deuxième chaîne en main, eux se battent vraim ent avec
les réalisateurs form ant la Jacques Thibau doit vite jauger acharnem ent. E t c ’est peut-être
première vague téléspécialisée les hommes, puis foncer. Et simplement parce q u ’eux se
durent longuement se chercher, c ’est dans deux domaines que battent q u ’on les respecte et
définir leur rôle, trouver un l’on croyait difficilement per­ q u ’il reste, de toute façon, une
style d ’expression original. Bref, fectibles faute de moyens : m a­ couleur nouvelle de liberté à
faire la différence avec le cinéma. gazine et variétés, q u ’il se passe leurs émissions ; un style nouveau
Tous n ’ont pas abouti, mais ils une sorte de révolution. Dim, d ’inform ation qui veut p ro ­
sont devenus en bloc un peu Dam, Dom et 16 millions de m ouvoir le public sans le condi­
le « Saint-Office » de l ’O .R .T .F., jeunes, émissions pionnières, tionner.
opposant un m ur à toute intru­ éclatent pour occuper des soi­
sion extérieure, aussi talentueuse rées, naissance de Caméra III Il faut autre chose
soit-elle. et de Zoom, Tel quel, Bouton que du conventionnel
Lorsque survint la deuxième rouge, des shows sophistiqués Com me dit Michèle Arnaud :
chaîne, la plupart d ’entre eux (Bardot, Jeanmaire) et des pro­ « Les variétés, c ’est comme le
(sachant bien q u ’ils ne suffi­ grammes qui n ’ont pas peur de bifteck : toujours la même
raient pas à couvrir les deux s ’appeler Dossiers de l'écran chose. C ’est l’assaisonnement
chaînes) participèrent plus ou ou Soirée Théâtre. Parce que, au qui fait toute la différence. »
moins consciemment à son frei­ lieu d ’éviter la concurrence, la Elle qui découvrit Gainsbourg,
nage. Devant la « petite chaîne deuxième chaîne incite le spec­ Averty, Koralnic, en sait quel­
du pauvre », ils restaient les tateur à la culture, et le passionne que chose. Depuis peu Bouton
inamovibles seigneurs de la aux débats qui suivent la p ro ­ Rouge (Sedouy-Harris) bouscule
1re chaîne. Rois des dram atiques, jection. toutes les idées reçues. T out en
princes de Cinq colonnes, ils jonglant du rock au rythm and
étaient devenus les vedettes de On finit par recroire blues, sur un ton to u r à tour
millions de téléspectateurs qui à une inform ation libre détendu ou délirant, les produc­
ne pouvaient choisir leurs idoles. On reste chez soi pour Zoom et teurs vont plus loin que le bêti­
Beaucoup de magazines, et de Caméra III comme autrefois fiant conventionalisme de la
producteurs, et de réalisateurs pour ces Cinq colonnes qui plupart des émissions dites
glissèrent vers le pontificat... et semblent bien vieilles. Parce que « yé-yé ». E ntre deux succès de
la facilité. l ’inform ation dans ces magazines l’instant, ils glissent autre chose.
Et puis Jacques Thibau vint. redevient une confrontation pas­ Je pense à l ’enquête sur la « teen-
Diplomate mais pas politique ; sionnante des hommes et des ager » qui voulait devenir idole,
pas technicien, mais spectateur événements, prend les problèmes parce que « Johnny s ’en était
passionné, peu touché par le de front, sans périphrase. Labro sorti comme ça », et que dans
« star-system » régnant dans la ou Sedouy parlent peu mais ils une société de consommation

182
A v o ir
génération prend le pouvoir
les jeunes vivent forcément dans plus brillante que solide, mais d ’une petite ville (Briare) ou
la hantise de consommer. Alors, convenant parfaitem ent au style la situation dram atique créée
pour une pauvre gosse sans de son magazine. A p art Guy à Chartres p ar l ’im plantation
moyens ni instruction, devenir Job, ils viennent généralement de grands « shopping centers »,
une idole c ’est gagner à la du Service de la recherche de l’agonie ou la résistance du petit
loterie. Sedouy et H arris ont l’O .R .T .F. dont elle fut la commerce1, la mise en images
su, par l ’image et en laissant première à flairer les possibi­ d ’une réussite (Sylvain Floirat)2
simplement parler la jeune fille, lités. Christian Ledieu, Marie- prennent les dimensions d ’une
m ettre en évidence le dérisoire Claire Patris, Simone Vannier, histoire que les Américains
de telles chimères. Ce n ’est pas J.-C. Lufchansky, Just Jaeckin appelleraient « a non fiction
si simple, et ils sont arrivés à donnent à Dim, Dam, Dom story ». D e plus en plus, les
créer la seule vraie émission de un style « pschitt », échevelé dram atiques de notre temps
jeunes de la Télévision française. et plein d ’hum our. Il semble évolueront dans ce sens en ce
Il n ’y a pas de secret. Com me à que le plus doué de tous soit un qui concerne l ’humain, la
Zoom et 16 millions de jeunes, fidèle pilier du Service de la science-fiction se chargeant du
la moyenne d ’âge de leurs réali­ recherche, Gérard Patris, qui reste. D éjà au cinéma, un film
sateurs reste sans égale : tra ­ collabora plusieurs fois à Pour comme Main basse sur la ville
vaillant dans un sens prospectif, le plaisir (Vécole de Nice, avait dém ontré q u ’un problème
ils n ’em ploient que de très jeunes Sophocle dans les bidonvilles). économique, du m om ent q u ’il
équipes en leur laissant la bride On pourrait croire que cette concerne le plus grand nombre,
sur le cou, pourvu q u ’ils aient nouvelle génération néglige les peut être un spectacle de masses.
du talent, et en les encoura­ « dram atiques ». En fait, dans P ortrait-robot de l’homme de
geant à traiter de ce qui les ce dom aine aussi, ils vont cette nouvelle école. Age : de
passionne ou les inquiète dans am ener quelque chose de diffé­ 19 à 35 ans. Producteur, il ne
le monde où nous vivons. Us rent, grâce à leur style d ’infor­ clame pas l ’impossible objec­
ont ainsi donné leur chance à m ation. tivité, mais la sincérité. Réali­
Philippe Garrel (19 ans), à sateur, il prom ène un certain
J.-P. Lajournade, à Jimmy Un « honnête hom me » regard, lucide, fraternel, amusé
Glasberg, rem arquable homme de notre siècle? parfois, n ’hésite pas à se m ettre
d ’image. L abro, Sedouy sont en train de en question. T out le passionne
dém ontrer q u ’une certaine mise totalem ent dans une très grande
Daisy de Galard a, de son côté, en images de l ’actualité ou économie de temps. U ne pola­
sorti une prom otion neuve, même des problèmes quotidiens risation immédiate, globale,
sophistiquée, allusive, peut-être devient un spectacle. La vie instantaném ent articulée sur la
technique, explique la réussite
de reportages ou de sujets « m a­
gazine » q u ’il conçoit comme
des synthèses. Il n ’est pas m o­
deste et pourrait être odieux,
si justem ent il n ’était prêt à tout
rem ettre en question à chaque
fois. Courageux, grave et gai,
il représente sans doute un
certain type de l ’« honnête
hom m e » du X X e siècle.
Nicole Ollier.
1. C a m é ra I I I . 2. Z o o m .

183
T é lé visio n
La peinture, par Pierre Restany La Suède nous donne
La Suede nous a offert un cadeau de choix : ses cinq meilleurs géant, reconstituant ainsi à l ’in­
artistes actuels exposent au musée des A rts décoratifs, dans le térieur du musée et à l ’usage
pavillon de M arsan, sous le titre collectif de Pentacle1. exclusif des intellectuels de
A première vue cette exposition-spectacle apparaît comme une sorte gauche, le bassin des Tuileries,
de coup monté, un clin d ’œil de l’am itié franco-suédoise : une m ani­ joie des enfants dans le parc
festation fabriquée à point nommé pour plaire à Paris, à l ’esprit voisin. Baertling et Svanberg,
français, au génie des bords de Seine. Pentacle, c ’est un peu une fidèles à eux-mêmes dans la
cam pagne de prom otion-réclam e culturelle, une opération-charm e fixation de leurs styles, com ­
au niveau de l’art contem porain. plètent cette magistrale leçon
Bien des choses concourent à elle traduit un état d ’esprit et d ’hygiène de la vision.
accentuer cette impression pre­ elle nous l’impose : une am ­ D ans les textes de présentation
mière. Le titre de l ’exposition biance originale, une vision d ’en­ du catalogue les deux conser­
d ’abord, qui — de l ’aveu de semble frappante à la fois par vateurs responsables, le Suédois
François Mathey, conservateur son hum our, son ingénuité, sa K.G.P. Hulten et le Français
du Musée et hôte des Suédois fraîcheur. U ne bouffée authen­ M athey, tels les Deux-M agots
— ne signifie rien ou, si l ’on tique d ’air pur qui balaie notre d ’un café célèbre, se tressent
veut, un « spectacle » ou un « cé­ scepticisme blasé, nous oblige des lauriers mutuels et échangent
nacle » à cinq, un sourire bien à sentir et à réfléchir, à nous des salamalecs qui ressemblent
organisé de l’Étoile du nord à situer vis-à-vis de formes franches à un gros rire de complicité :
la Ville-Lumière. Le choix des et directes qui sont des faits. « on les a bien eus — semblent-ils
exposants ensuite, dont il ne Pentacle nous fait sourire dire — les bourgeois, les pontes,
viendrait à l ’esprit de personne d ’abord, puis nous séduit, nous les bonzes, les attardés et les
de rem ettre en cause le standing conquiert, nous aide pendant un réactionnaires de to u t poil... »
international : Baertling, le m om ent à mieux vivre.
« cousin Pons » de l ’écurie N ul doute que le point culmi­ Une leçon d'enthousiasme
Denise René, M ecque parisienne nant de cette leçon des choses que Paris doit m éditer
de l ’o p -art; Fahlstrôm, « l ’actua- de la vie ne nous soit donné E t en effet cette m anifestation est
liste » de la bande dessinée ; C.F. par l’effarante structure en une véritable leçon que la pro­
Reuterswârd, le brillant petit- planches mobiles d ’U ltvedt : un vince européenne de l ’Extrême-
neveu du Marcel Duchamp de voyage d ’Alice au pays des m er­ N o rd donne à Paris. Aucun
1914 ; le surréaliste orthodoxe veilles, certes, mais d ’une Alice des artistes participants, quel
Svanberg dont la constance vi­ hippie dans le redoutab le ch an ­ que soit son talent propre, n ’est
sionnaire a été célébrée à l ’envi tier de barricades de n o tre exis­ un vrai novateur. Mais ils ne
par André Breton, le pape en tence moderne. Après l ’étrange sont pas prisonniers de leurs
personne ; et — last but not the aventure de cet échafaudage- références : ils se servent de
least — ce super-Tïnguely du parcours dressé sous les voûtes leurs em prunts culturels à des
bois q u ’est l ’ami Ultvedt. vénérables du Louvre, le spec­ fins éminemment dynam iques et
tateur ahuri goûtera le plaisir positives. Leur culture, comme
Un voyage au d ’essence rare que lui distillent leur langage, est l ’expression de
pays des merveilles les jeux de m ots visuels du leur propre vie. H ulten, direc­
Voilà pour les apparences immé­ dadaïste Reutersw ârd. Poussant teur du M oderna M useet de
diates, sym pathiques au dem eu­ à l ’extrême son parti pris de Stockholm , a su reconstituer à
rant. M ais si cette m anifestation décom position de la caricature Paris l ’atm osphère de son musée.
ne nous apporte rien de neuf politique, F ahlstrôm a imaginé U ne atm osphère d ’enthousiasme,
sur la personnalité individuelle de faire flotter ses icônes-pop de foi dans l’homme et d ’enga­
des artistes exposés, en revanche sur de petites barques en mousse gement sans réserve dans le
1. Ja n v ie r-a v ril 1968. de polyester dans l ’eau d ’un bac présent : to u t ce qui fait le plus

184
A v o ir
une leçon de vie et de santé
M

cruellement défaut au Paris de


1968.
Les années 1966-67 avaient été
des années-tournants. U ne série
de réformes adm inistratives,
l ’entrée en scène de gens nou­
veaux, l ’élaboration — attestée
par de nom breux projets et
déclarations de principe — d ’un
program m e de prom otion mieux
adapté à la conjoncture, bref
tout cela laissait prévoir des
lendemains radieux pour le Paris
des Arts. Hélas! Si Paris bouge,
c ’est bien malgré lui et toutes
les bonnes volontés, tous les
ferments actifs s ’avèrent im puis­
sants à briser le carcan des habi­
tudes rétrogrades et de l ’inertie
publique.
Créé sur l’initiative du minis­
tère des Affaires culturelles pour
« doubler » M. Dorival, conser­
vateur attardé du Musée national
d ’A rt m oderne, le Centre natio­
nal d ’A rt contem porain, dans
l’attente d ’un Musée du xxe siècle
qui n ’est pas encore sorti de
terre, demeure une entité vague
et théorique, le reposoir de
toutes les am bitions refoulées.
L 'ARC , la section A nim ation -
Recherche - C onfrontation du
Musée municipal d ’A rt moderrfe,
a som bré, faute sans doute de pas moins de quatre membres creux de la vague parisienne,
moyens humains et matériels, dans sa section Beaux-Arts : l’exposition suédoise apparaît
dans le scoutisme culturel des MM. Jacques Lassaigne, Gaëtan sous son vrai jo u r : un défi
patronages laïques. Picon, Pierre Schneider et F ran ­ cinglant à notre conformisme
çois M athey! Que va faire satisfait. Pentacle donne envie
Espoirs à peine levés, déjà déçus ! François M athey dans cette d ’aller à Stockholm non plus
M. Biasini, nouveau directeur galère, au milieu de personna­ pour y goûter les traditionnelles
général de l’O .R .T .F., entend lités sans doute fort honorables, facilités du sexe ou les beautés
étoffer culturellement ses pro ­ mais qui par leur culture, leur météorologiques du soleil de
grammes : il s ’entoure d ’un sensibilité, leurs engagements m inuit, mais pour y voir fonc­
« Conseil de sages ». L ’art y est passés se situent à mille lieues tionner — chose inconnue chez
particulièrem ent gâté. Le conseil des vrais problèm es du présent? nous — un véritable centre de
de M. Biasini ne com porte D ans une telle am biance, au l ’art vivant. Pierre Restany.

185
Peinture
Régionalisme
E M i Les Occitans de Provence
sont-ils ou non des séparatistes?
Il y a un siecle, des jeunes gens barbus, cravatés à l’artiste et p o rtan t ailleurs ont m ontré, chiffres à
grand chapeau et som bre pèlerine, soulevaient l’enthousiasme de la l’appui, le caractère colonial
bourgeoisie m éridionale en publiant des vers, des contes et des d ’une large p art de l’économie
alm anachs en langue d ’oc. Salué par Lamartine comme un nouvel méridionale. Les grosses affaires
Homère, Mistral prenait le félibrige en main et répandait ju sq u ’au y appartiennent généralement à
bout du m onde l ’image d ’une Provence bucolique et bien-pensante, des capitaux de la moitié nord
catholique, un peu royaliste, fille aînée d ’une France elle-même de la France, et plus préci­
fille aînée de l’Église : Provençau é Catoli ! sément de Paris. Aliéné dans sa
Il la répandit si bien, cette image, est finie. T out ça, nous dit l’un langue et dans sa culture, le
avec ses amis Aubanel, Brunet, des maîtres de la nouvelle école, peuple d ’Occitanie ne s ’est
Mathieu, Giéra, Roumanille, le paysan dram aturge Léon jam ais, affirment les auteurs de
Tavan, q u ’elle reste, aux yeux Cordas, c ’étaient « las colho- ces études, véritablem ent remis
des Français de no tre temps, nadas felibrencas », expression du dram e sept fois centenaire
celle de la poésie provençale : qui se passe de traduction et de la Croisade.
folklore, banquets dominicaux, qui dit bien ce q u ’elle veut dire. Le remède, selon les anim ateurs
sermons en patois, messe télé­ Depuis plusieurs années, je suis, du Com ité occitan d ’Études et
visée à l ’église des Baux, Pasto­ de loin, les activités de ce d ’A ction3, réside dans la décolo­
rale, M arche des Rois. Eh bien, groupe. nisation intérieure par la Révo­
il faut changer tout cela. Il lution régionalistei . M istral
existe toujours, et même plus Le M idi serait bien étonné par la lecture
que jam ais depuis la belle est-il une colonie? de ce livre et d ’une foule
époque du félibrige, une litté­ On peut lui reprocher bien des d ’autres textes où l’on préconise
rature d ’oc. Elle publie des choses, sauf la fadeur. Il ne une « réform e agraire dans le
rom ans, des pièces de théâtre, s ’agit plus de ressusciter Hésiode cadre d ’un plan de collecti­
des recueils de poèmes, des ou Virgile. Il s ’agit, dans son visation dém ocratique », la dévo-
ouvrages d ’érudition. Elle a ses esprit, de sauver, par une authen­
m aisons d ’édition, dont la plus tique révolution, la substance 1. V oici so n ad resse : Lo Libre Occitan ,
dynam ique est Lo Libre Occitan\ physique, morale et culturelle 8 2 -L av it. S on c a talo g u e c o m p te des dizaines
d e titr e s .
ses revues, comme Vivre2. Mais d ’un peuple. Sa langue, bien sûr, 2. Lo Vacares, C am in d e G en erac , N îm es.
l’ère du confort mental et du mais d ’abord son intégrité. Des 3. C .O .E .A ., 9, ru e É m ile -K ah n , 30-N îm es.
4. T itre d ’u n liv re-p ro g ram m e d e l’essayiste
conformisme politique et social études publiées dans Vivre et e t d ra m a tu rg e R o b e rt L a fo n t.

186
A lire
lution des ressources de type peuple ne lui survit guère : il
supranational (transports, houille se fait une autre unité avec le
blanche, industrie atom ique, etc.) peuple de la langue dom inante.
à des « comités interrégio­ Est-ce à dire que le mouvem ent
naux d ’échelle européenne », la occitan n ’est q u ’une vaine agi­
« décolonisation industrielle par tatio n ? Sûrement pas. Par son
la régionalisation des entre­ dynamisme, il aide à l ’évolu­
prises industrielles », la « région» tion supranationale et peut-être
étant conçue, quand il y a lieu, pourrait-il, par sa double orien­
par-dessus les frontières natio­ tation restauratrice et révolu­
nales. Et, bien entendu, les tionnaire, transm ettre à l ’avenir
auteurs pensent ici aux « peuples en gestation le plus précieux
frères » de C atalogne et du d ’un passé com bien ch er au
Piémont. cœ u r de tan t d ’en tre nous.
Activité politique, donc, autant A imé Michel.
que culturelle, et nettem ent
orientée à gauche : « Occitania, Quelques œuvres occitanes
primier camin a senestra », et leurs auteurs
comme l ’écrit Gui Martin. La Ives Roqueta, 32 ans, a publié
Révolution régionaliste veut son premier recueil à 22 ans.
ressusciter les régions dépecées Mistral : F Homère de VOccitanie. Des vers, des nouvelles, des
par la politique de proie des rom ans, en tout cinq volumes
nations historiques. Et pour en dix ans. Son dernier livre,
effacer ce dépeçage, les hommes de la guerre, bien que, par une Lo Poeta es una vaca, raconte
du C.O .E.A . com ptent sur ém ouvante prétérition, la guerre une enfance paysanne dans le
l ’Europe et sur le dépérissement soit invisible. Com pte tenu de Rouergue au m om ent de la
de l ’É tat par la révolution ce que nous apprend l ’histoire L ibération. Le style est lapidaire,
socialiste. contem poraine sur les mouve­ incisif, imagé. Le Parisien
ments populàires de cette inspi­ convaincu que l ’univers s ’arrête
Ce n'est pas ration, on pourrait à coup sûr à la porte d ’Italie, devrait au
une vaine agitation prédire un grand avenir à moins s ’interroger sur les motifs
Qui anime ce m ouvement ? celui-là s ’il était véritablement qui peuvent pousser un écrivain
C ontrairem ent aux félibres, qui ressenti comme tel. Est-ce le si doué à dédaigner l’expression
se recrutaient essentiellement cas? L ’histoire (pour n ’accuser française et à vouloir s ’appeler
chez les paysans aisés et la q u ’une abstraction) a dépossédé Ives R oqueta, alors que ses
bourgeoisie, les hommes de les Occitans de leur culture, papiers d ’état civil portent Yves
Vivre et du C.O .E.A. sont sinon de leur personnalité. Ils Rouquette.
presque tous d ’origine très sont devenus « les Français du Robert Lafont, 45 ans, p ro ­
modeste, même si beaucoup Midi », même si la vie politique fesseur à l ’université de M ont­
d ’entre eux appartiennent à de la France les m ontre régu­ pellier. Q uatre pièces de théâtre,
l'U niversité (Robert Lafont, lièrement dans l ’opposition5. La quatre recueils de poèmes, quatre
Charles Camproux, Louis Ali- m ajorité d ’entre eux ne ouvrages en prose, de nom breux
bert, etc.). Tous ont une connais­ com prennent même plus la articles et essais, directeur de
sance vécue et souvent tragique magnifique langue de leurs Vivre, théoricien de la révo­
(Léon Cordas, Yves Rouquette) grands-parents et, comme l ’ont lution régionaliste. Son dernier
de la réalité populaire. Le chef- bien ressenti les Canadiens ouvrage est une pièce de théâtre
d ’œuvre de Léon Cordas, une français, les Flam ands, les ( Ramon VII) dont le sujet
pièce intitulée la Font de Bonas W allons, les Catalans, quand la m ontre combien la Croisade
Gracias, anticipait il y a des langue disparaît, l’unité du reste un souvenir brûlant :
années sur toute la littérature 5. L ire, d an s ce m êm e n u m é ro , page 89 :
« D ors, dors, m on enfant, dit
actuelle inspirée par l ’horreur « L a F ra n c e q u i d it n o n ». une vieille nourrice penchée sur tm~

187
Régionalisme
le corps du dernier com te de
Toulouse. Ce peuple, m aintenant,
Histoire invisible En 1943
a tan t besoin de dorm ir... Dors...
dors... »
C ’est encore la Croisade qui « R épondant à la déclaration du président au sujet du com plot de
inspire au dessinateur Robert T éhéran », rapporte le New York Times du 19 décembre 1943,
Roaldes son album Jaume e « Radio-Berlin la qualifie d ’invention pure et simple dans le
Antonin al tems de la Crosada, meilleur style de Hollywood. » Q uarante-huit heures plus tôt, au
où le thèm e de la France étran­ cours d ’une conférence de presse à W ashington, Franklin D. Roosevelt
gère et des Français envahisseurs racontait com ment des centaines de tueurs nazis avaient été envoyés
revient comme une obsession. à Téhéran pour liquider les « Trois G rands » : Staline, Churchill et
Léon Cordas, personnage ém ou­ lui-même.
vant entre la sincérité de sa Vingt-cinq ans ont passé depuis. La révélation de cette action
vie et l’âpreté brûlante de son Quelques historiens occidentaux subversive « la plus im portante
lyrisme, est avant tout un poète (Cookridge, Singer, Newman, etc.) de l ’Histoire » est déjà assez
de la terre, mais aux antipodes y ont fait de timides allusions, extraordinaire. Les portraits des
de l’inoffensive poésie paysanne se bornant à constater q u ’« il grands patrons de l’espionnage
traditionnelle : Nostra maire la y avait bien un projet d ’attentat ne sont pas moins inattendus.
terra. « Sias una puta cap e à la conférence de T éhéran ». Canaris : « L ’am iral aida de
tôt... », dit-il dans Branca torta, En 1965, Alexandre Loukine, nom breux Juifs à quitter l’Alle­
son deuxième recueil de poèmes ancien officier des rensei­ magne, et avait un grand respect
(« cap e tô t » : la tête et le gnements soviétiques, publia sa pour l ’habileté et l’intelligence
reste). version des événements dans la de ses agents juifs, et il ne s ’en
Pierre Pessamessa, m aître queux revue Ogoniok. Selon lui, ce cachait nullement... P ourtant il
de son métier (et sa table, comme fut le N .K .V .D ., et personne étonna les dirigeants nazis en
dit le guide, mérite le détour d ’autre, qui déjoua le com plot exigeant que les Juifs berlinois
ju sq u ’au fond du vallon perdu et sauva la vie des chefs alliés. fussent contraints au port de
où il gîte, à Buoux, dans le « M ensonge à quatre-vingt-dix l’étoile jaune (parce q u ’il y avait
Lubéron), c ’est la bonhom ie pour cent », dit Otto Skorzeny, trop d ’agents ennemis parmi eux)
provençale, l’art du conte et qui fut, le premier, chargé de à une époque où même Hitler
de la parole. Fam ilier aux l ’« O pération Long Saut ». C ’est et Himmler la jugeaient pré­
auditeurs des émissions en d ’ailleurs la première fois q u ’il maturée. »
provençal de Télé et Radio- en parle, interrogé par Laslo Donovan : « Le chef de l’O.S.S.,
Marseille, il est l’auteur de Havas, auteur de Assassinat au un des plus brillants de tout
Béluga de Vlnfern (Étincelle de sommet, publié cette année dans l’espionnage, était un am ateur
l’Enfer), un petit rom an plein dix-huit pays (en France, aux qui dirigeait une armée d ’am a­
de fraîcheur sur l ’am our tel éditions A rthaud). teurs. Parmi ses recrues, on
q u ’on l’apprend sur le M irab ’s, trouvait des savants célèbres,
entre les Deux G arçons et la Béria épargne sa mère des professeurs de faculté, des
statue du Roi René, à Aix. qui priait pour son fils auteurs et des journalistes de
Enric Espint, dont Ylstoria Skorzeny n ’est q u ’un des nom ­ talent, des vedettes de cinéma
d'Occitania, tant attendue, doit breux témoins retrouvés par l’au ­ et des ecclésiastiques, des joueurs
fournir au mouvement son teur et ses douze collaborateurs de baseball et des boxeurs, des
dossier historique. au cours de leurs « longues coureurs autom obiles et des
Gui Broglia, musicien et chan­ et sérieuses recherches... d ’où pilotes d ’avion, des imposteurs
teur, qui a enregistré ses propres résulte le premier récit de « Opé­ et des juristes, des funambules
chansons écrites sur des poèmes ration Long Saut » basé sur et des hypnotiseurs, des million­
de R obert Lafont. toutes les sources accessibles et naires et des gangsters. 11 n ’y
N ous aurons l’occasion d ’en des docum ents inédits », comme avait q u ’un métier dont aucun
citer d ’autres et d ’en parler plus le résuma l’émission que la BBC de ces hommes n ’avait la
longuement. consacra au livre. m oindre notion : l’espionnage. »

188
A lire
Téhéran faillit être Dallas
Béria : « Ce commissaire, en a refusé les deux prototypes entrecoupent les épisodes non
fin de com pte libéral, était infi­ courants de l ’agent secret : le moins pittoresques des ren­
niment plus cultivé, plus intel­ superm an type James Bond, contres des chefs d ’É tat. D ’où
ligent, plus large d ’esprit que et l’autre « héros » à la mode, le paradoxe q u ’un livre histo­
ses collègues. Les dirigeants le faible, l’innocent, victime rique, basé uniquem ent sur des
soviétiques qui désiraient se des circonstances, « l’espion qui témoignages et des docum ents
débarrasser de leurs parents venait du froid ». authentiques, puisse donner lieu
com prom ettants le faisaient Les espions d 'Assassinat au à des com m entaires comme celui
généralement avec son aide. sommet viennent d ’un peu p ar­ d ’Ivor Jay, dans le Birmingham
Mais ce même Béria ne fit pas tout. Evening M ail :
liquider son em barrassante mère, L ’évocation des événements de « Les lecteurs qui s ’intéressent
illuminée fanatique. Chaque la « grande histoire » est aussi aux événements du monde, mais
dimanche à Tifiis la police bou­ peu conformiste. Les propos de ont le sens de l’hum our, vont
clait la rue où habitait la vieille Laslo H avas provoquent et éclater de rire à chaque instant.
dame, afin d ’éviter q u ’on la voie choquent. Délibérém ent? N on. L ’hum our froid avec lequel ce
se traîner à genoux ju sq u ’à Beaucoup plus que ses juge­ livre très am usant raconte des
l’église où, à haute voix, elle ments, ce sont les faits q u ’il événements sinistres fait penser
allait im plorer le Seigneur de rapporte qui surprennent. Et spontaném ent à un film avec
pardonner les crimes horribles avant tout des procès-verbaux, Peter Sellers, les Marx Bro­
de son fils. » la correspondance des hommes thers, etc. en tête d ’affiche. »
Aussi insolites et surprenants d ’É tat et des docum ents en Marcel Degliame1.
que ces images sont les autres grande partie inédits.
aspects de ce livre. Même le C ’est donc un livre cruel. 1. M arcel D eg liam e, C o m p a g n o n d e la
L ib é ra tio n , m em b re d u C onseil n a tio n a l
récit de base, la guerre entre U n hum our im pitoyable im­ de la R ésistan ce e t co -a u te u r de l'Histoire
agents ennemis, ne ressemble à prègne chaque page. Des aven­ de la résistance en France (éd . R o b e rt
L affo n t) est un des p lus ém in en ts spécia­
aucun autre du genre. L ’auteur tures folles et rocambolesques listes fran ça is de la g u erre subversive.

Les Trois Grands liquidés en 1943? L'histoire eut fa it un « long saut ».

189
Histoire invisible
Vie spirituelle
Pourquoi une
Les effets dram atiques et incontrôlés de la « révolution sauvage » cacher l’importance de leur
scientifique et technique sont de plus en plus perceptibles. Au risque recherche. D ans sa conclusion,
de se perdre, l’homme occidental m oderne se jette dans le gouffre Jourdain Bishop m ontre que
de la seule pensée calculante en repoussant la lucidité et toutes les le problèm e est fondam ental :
pulsions de son moi profond. « L ’intervention des laïcs dans
Louis Pauwels, dans « la Philo­ Com m ent s ’étonner que la théo­ le travail théologique est un
sophie de Planète1 » a longue­ logie soit devenue à la m ode? phénomène relativement nou­
ment expliqué la peur que lui Qui l’eût pensé il y a quelques veau, et peut-être la condition
inspire cet « humanisme scien­ années? Là où la crise est la même d ’une Église capable de
tifique » qui se développe, sans plus aiguë, dans les pays anglo- parler à l’homme d ’au jo u rd ’hui.
cacher que, si une part de lui- saxons, les problèmes théolo­ Malgré l’insécurité que cette
même « participe », une autre giques sont abordés non seule­ recherche implique, il est néces­
part objecte : « J ’ai une âme ment dans les livres et les revues saire d ’en accepter le risque,
qui refuse de m ourir. » C ’est mais aussi à la radio, dans les sinon l’Église sera absente du
pourquoi il rappelait la fin de réunions publiques et même à la monde et le monde vivra sans
la première épître de saint Jean : télévision. Un reflet de cette Dieu. Le croyant n ’acceptera
« Mes petits enfants, méfiez-vous nouvelle mode nous est apporté pas que Dieu soit m ort, mais il
des idoles. » N ous ne nous par une série de volumes traduits est bien possible que la condi­
sommes pas méfiés • et les de l ’anglais ou de l’américain tion de la vie de Dieu, aujour­
« idoles » nous envahissent : les et de l’allem and. Les Éditions d ’hui, passe par la m ort d ’une
voix de FOccident sont de plus du C erf viennent de publier un certaine forme de l’Église. »
en plus faibles, couvertes par le ouvrage de Jourdain Bishop qui Les théologiens protestants, dans
fracas grandissant du concert présente les Théologiens de la leur effort de renouveau, sont
des machines. Irons-nous ju s­ mort de Dieu, c ’est-à-dire : tous plus ou moins influencés
q u ’à connaître le grand silence Dietrich Bonhœffer, Gabriel par Karl Barth, Paul Tillich
glacé du règne électronique dans Vahanian, John A.T. Robinson, et Rudolf Bultmann. De Paul
lequel les hommes robotisés se Paul Van Buren, William Hamil- Tillich, dont on vient de publier
livreront aux loisirs forcés à ton, J.J. Altizer, Harvey Cox, en français le Courage d'être
perpétuité? Poser la question Brian Wicker et Leslie Dewart. (Éditions Casterm an) et la Théo­
c’est manifester crainte et volonté logie de la culture (Éditions
d ’opposition constructive. N ous C om m ent peut-on Planète), nous avons fait une
sommes dans une société dé­ être chrétien? présentation récente3. D ans une
chirée par l’exigence scienti­ A utour de la célèbre interro­ édition qui reprend l’essentiel
fique qui anime aussi bien les gation : « Dieu est-il m ort? » d ’un ouvrage plus développé et
sociologues, les philosophes, les qui peut se com pléter par : technique, le père René Marié,
théologiens que les historiens, « Com m ent être chrétien dans s.j., étudie Bultmann et la fo i
et par une tendance à tout un m onde post-chrétien? Com ­ chrétienne (Aubier-Édition M on­
« problém atiser », piège de la m ent témoigner de l’Évangile taigne). B ultm ann est au cen tre
superficialité et de la désinvol­ dans un m onde désacralisé et de la plupart des controverses
ture intellectuelle où tom bent sécularisé? », des théologiens théologiques de notre époque.
beaucoup tro p de « penseurs ». anglo - saxons contem porains Il a posé des problèmes que l’on
On en arrive à la négation de la cherchent une réponse aux pro­ ne peut éluder, proposé des
dimension intellectuelle et spiri­ blèmes soulevés par cette situa­ solutions qui ont séduit les uns
tuelle de l ’homme qui est tion actuelle. Aux U .S.A., ils 1. Planète, N°* 25, 26, 27, 28, 30, 31, 32,
contraire à la nature de celui-ci sont connus sous le nom de 33, 36, 38.
2. N o u s les av o n s p résen tés, en 1966, d an s
et à une carence qui explique « G roupe de la m ort de D ieu 2». Planète, N ° 30.
bien des affrontements. L ’audace des réponses ne peut 3. Planète, N ° 38.

190
A lire
renaissance de la théologie?
et soulevé l ’indignation des logique confrontée à l’Église exclure que la science acquière
autres. Ce livre intelligent, d ’au jo u rd ’hui », tenu à Chicago, le pouvoir de supprim er toute
agréable à lire, solide et percu­ du 31 mars au 3 avril 1966. l’hum anité ». Après des ré­
tant s ’adresse à quiconque veut Très ouvert aux grands pro­ flexions sur le rôle du savant et
s ’initier à la pensée du grand blèmes de notre époque, le le sens du mystère, il établit les
théologien allem and. Si le père père Dubarle, o.p., dans son relations entre le matérialisme
Marié met en relief la portée et nouveau livre Approches d'une scientifique et la foi religieuse,
l’enjeu des interrogations adres­ théologie de la science (Éditions puis fixe les conditions concrètes
sées par Bultmann à la foi des du Cerf), m ontre que « la du dialogue entre croyant
chrétiens d ’au jo u rd ’hui, il en science moderne, sitôt que l’on et homme de science et les
m arque aussi les limites et les ne s ’en tient pas à la présen­ conditions d ’une harmonie.
ambiguïtés. Cela dit, Bultmann, tation matérielle de ce q u ’il D. D ubarle ne fait pas œuvre
ce « théologien intrépide », a est convenu de dire son acquis, dogm atique mais form ule des
provoqué un choc décisif. « C ’est se révèle comme une puissance « approches », des « indica­
pourquoi, écrit le père M arié, de remise en question fonda­ tions », des « directions de
la « crise » de la conscience mentale de tout l’appareil des recherches » avec bonheur.
chrétienne q u ’il a très large­ conceptions et des synthèses de
ment contribué à form uler, voire l’enseignement théologique tra ­ Quand la théologie
à précipiter, ne devrait pas ditionnel ». En deux cents pages se fa it pamphlétaire
seulement, selon nous, être stéri­ d ’une extrême densité de pensée, Pour Walter Kasper, professeur
lement déplorée. Elle doit plutôt l’auteur confronte l ’expansion à la faculté de théologie catho­
convaincre toutes les Églises de de la connaissance scientifique lique de l’université de M ünster
l’urgence renouvelée de la tâche et le sens chrétien de l’énigme en Westphalie, le dogme appa­
théologique. » du monde ; porte quelques juge­ raît comme une pierre d ’achop­
ments sur la théorie de l’évolu­ pem ent dans l’effort entrepris
Il faut rendre tion ; examine les applications par l’Église catholique pour
le dialogue possible de l ’énergie nucléaire et la entrer en dialogue avec le monde,
Il est certain que ces « théolo­ menace de la guerre biologique et même avec les autres confes­
giens de la m ort de Dieu » n ’ont en soulignant q u ’« on ne saurait sions chrétiennes. C ’est ce q u ’il
pas m anqué de stimuler et, dans expose dans Dogme et Évangile
certains cas, d ’influencer les (Éditions Casterm an). Il pense
recherches des théologiens catho­ que, depuis la Réforme et dans
liques, au point, parfois, de la réaction au rationalisme des
susciter l ’inquiétude du Vatican. temps modernes, on a générale­
C ’est ce que l ’on sent très ment beaucoup durci la nature
vivement dans le livre collectif et la fonction du dogme. Pour
Théologie d'aujourd'hui et de être justem ent compris, le dogme
demain (Éditions du Cerf) qui devrait être restitué à la vie de
groupe des essais, souvent étin­ l’Église qui, dans des circons­
celants, toujours intéressants, tances déterminées, éprouve la
de théologiens comme H. de nécessité de confesser sa foi.
Lubac, J. Daniélou, Yves Congar, Dans l’intelligence de cette foi,
Karl Rahner, E. Schillebeeckx, le dogme représente alors un
J.-B. Metz, P. Burke, A. Schme- point de départ au moins autant
mann, G. Lindbeck et J. Sittler, q u ’un point d ’arrivée. Ce n ’est
qui participèrent à un sympo­ pas un obstacle, mais un point
sium sur « la recherche théo­ d ’appui dans la marche d ’un m~

191
Vie spirituelle
« christianism e en m ouvem ent ».
Pour être « en mouvement »,
le christianisme de Jean-Marie
L'histoire
L'histoire

Paupert l’est singulièrement


dans Vieillards de chrétienté et
vraie : Jacques Bonhomme
chrétiens de l'an 2000 (Éditions
Bernard Grasset). Il faut dire tirer des docum ents de lecture
que l’auteur, dans la première m oins aisée que le livre de
partie de son ouvrage, tire à poche et souvent d écevante.
boulets rouges sur les chrétiens Par de petits bouts de fil,
« intégristes ». Il fustige en parfois fragiles, noués b out à
termes d ’une violence extrême b out, se form e peu à peu le tissu
ces « vieillards de chrétienté » de l’histoire de n o tre vie, his­
que sont, à ses yeux, Jacques toire qui nous rem plit d ’épou-
Maritain, Jean Guitton et vante et d ’adm iration ».
quelques autres. Il explose,
l’injure au bout de la plume, Enfin une histoire
contre ceux qui ont peur de sans batailles ni dynasties
l’avenir de l ’Église et qui font C ’est ainsi q u ’A lfred Sauvy
peur aux chrétiens. Après avoir parle de Jacques Bonhomme.
m ontré que la théologie peut et A lfr e d Sauvy est professeur au
doit incarner la transcendance collège de F ran ce et d irecteu r
dans l ’aujourd’hui de Dieu et honoraire de l’in stitu t national
du monde, Jean-M arie Paupert, d ’études dém ographiques. Il est
qui a changé de ton en cours m ondialem ent connu com m e le
de route, veut se m ettre à m aître de l’école dém ogra­
l ’écoute du m onde de l ’avenir phique française. Il s’est to u ­
et déterm iner ce que sera le jo u rs efforcé de d éceler le fait
christianisme de l ’an 2000 — hum ain d errière l’abstraite
sans tom ber dans la « Christian rigueur des chiffres. Au cours
science-fiction ». D ans ce livre de huit rem arquables essais,
sincère, désintéressé, écrit avec groupés sous le titre générique
une conviction brûlante et une L es chemins du progrès, il définit
soif d ’approfondissem ent spiri­ une véritable histoire enfin libé­
tuel rare, Jean-M arie P aupert « Les historiens s’effo rcen t au ­ rée de la tyrannie des batailles
est parvenu, je crois, à son but : jo u rd ’hui de s’a rrac h er aux et des dynasties dans le cadre
irriter par des excès pour créer tro ublants m ystères du collier de ce Jacques Bonhomme, qui
des réactions qui perm ettront de M arie-A ntoinette ou du est à la fois une entreprise
de bâtir un nouveau christia­ M asque de fer, pour s’attac h er d ’histoire et d ’édition: deux
nisme. Que ce livre pèche par à ces grands m uets q u ’ont été jeu n es ch erch eu rs, Jacques
des outrances, c ’est évident, on les paysans, si discrets, si B e s s e t et R o b e r t G ira u d ont
pourrait discuter longuem ent plongés dans une absence réuni une d o cu m en tatio n histo­
et avec la même violence cer­ épaisse que lorsque surgit une rique et graphique — non plus
taines affirmations de l’auteur m anifestation de leur p art, une classique et reb âch ée his­
qui se veut pam phlétaire et com m e l’aventure de Jeanne toire de F rance, mais l’histoire
théologien il n ’en est pas moins d ’A rc, nous en som m es to u t des Français.
vrai q u ’un tel essai est tonique, abasourdis. P our leur arrac h er Un livre qui éclaire la nouvelle
pour un lecteur qui accepte de un seul de leurs secrets, dém arche de la rech erch e his­
s ’arracher au confort intellec­ à ces grands silencieux, il faut torique.
tuel et spirituel des idées reçues. plonger dans les archives les
André Brissaud. plus poussiéreuses, p o u r en 1. Éditions Édicope, 2 bd Saint-Denis, Paris 10 ?

192
A lire
Culture et loisirs Un club Vaudou à Paris
D ’ici à peu d ’annees, les notions de loisirs et de culture sero n t si quelque sorte, les jeunes filles
intim em ent m êlées que les m ots eux-m êm es seront devenus syno­ de la maison. Elles serviront,
nymes. D éjà, p o u r beaucoup, les vacances c ’est la d éten te avec danseront, chanteront.
quelque chose de plus. Ce besoin de quelque chose de plus ne se Ce club s ’appellera « le
lim ite pas à la période des vacances. Il nous accom pagne dans Vaudou ». C ’est Mathilda Beau­
to u tes nos dém arches. voir (celle qui fut la « M am bo »
Sortir? Oui, mais pour quelque lement installé, où les membres de l ’« Événement » vaudou et
chose qui en vaille la peine, qui du club seront chez eux. Ils s ’y l ’étoile noire de la I X e S ym ­
soit une occasion d ’enrichis­ retrouveront en petit nom bre phonie, de M aurice Béjart) qui
sem ent. C ’est pourquoi l’expé­ (guère plus de 60 à 70 personnes le dirigera, entourée de « houns-
rience que te n te M athilda chaque soir). Ils pourront donc sis » (servantes du temple) et
B eauvoir m érite q u ’on s’y être choyés, être reçus comme de « tambouillés » (musiciens).
arrête. Elle am énage en plein dans une famille. La cuisine Elle se trouve actuellem ent à
Paris un p etit coin de sa terre sera réalisée pratiquem ent sous H aïti pour les rassembler. Elle
haïtienne. D e quoi s’agit-il? leurs yeux. Ils seront reçus par y recrute également les meilleurs
d ’un restaurant? d ’un tem ple des jeunes filles, qui seront, en spécialistes de la cuisine caraïbe
anim iste? d ’un spectacle? De
to u t cela à la fois, plus quelque
chose. Ce qu ’elle propose, c ’est
le divertissem ent situé à son
plus hau t niveau: celui où il se
confond avec une culture.

L'idée
Le club privé que crée M athilda
B eauvoir n ’a rien à voir avec
ces établissem ents à la m ode
où se réunissent les pseudo-
« locom otives» du T out-Paris.
D ’abord, ce sera un vrai club
privé, c ’est-à-dire que les ad h é­
rents y seront en tre eux, en
fam ille. B eaucoup d ’entre nous
se souviennent des inoubliables
soirées, consacrées au vaudou
haïtien qui se déroulèrent dans
l’île de Puteaux. Les adhérents
du club vont revivre tout cela
mais d ’une manière beaucoup
plus approfondie, beaucoup plus
intime, beaucoup plus confor­
table. Il ne s ’agira plus, en effet,
de rassembler chaque soir cinq
ou six cents personnes dans un
lieu anonym e, mais de se rendre,
Photo Pic
au jo u r de son choix, dans un M athilde Beauvoir: une technicienne du vaudou.
lieu spécialement acheté, spécia- ______________________________________________

193
C u ltu re e t lo isirs
p^-et organise un pont aérien qui, noix) ; pitini (mil) ; patates toutes les qualités de rhum (et
chaque semaine, apportera à (patates douces bouillies, frites même une variété spécialement
Paris les produits les plus rares. ou cuites sous la cendre) ; mise en bouteille pour le club).
Voici m aintenant quelques indi­ ignames ; malangas ; bananes- On y trouvera également des
cations pratiques : légumes (plantin) ; calalous ou objets d ’art (masques, statuettes,
Nom du club : LE V A U D O U . gombos ; m anioc ; fruits de tam -tam ) ; des bijoux africains
Adresse : 7, cité Véron, Paris 18. l’arbre à pain, etc. et caraïbes (dont les bijoux
La cité Véron est une charm ante • Un dessert. Ce pourra être vaudoux, spécialement exécutés
et mystérieuse petite impasse un gâteau : pain-patates (gâteau par des artistes locaux) ; des
s ’ouvrant à la hauteur du de patates douces et de lait de sacs et des chapeaux de plage ;
94, bd de Clichy, près de la coco) ; bonbon royal (sorte de toutes espèces de vanneries ;
station de m étro « Blanche ». quatre-quarts) ; ou un sorbet des poteries ; des tapis en feuilles
Date d'ouverture : le 23 avril aux fruits exotiques ; ou encore de bananier ; des poupées ; des
1968. A partir de cette date, le une confiture haïtienne (de boubous, des pagnes et de som p­
club fonctionnera tous les jours papaye, de pamplemousse, de tueuses robes brodées africaines ;
(sauf le lundi). citrons verts). Cela pourra être des vareuses de paysan ; des
Heures d'ouverture : de 21 heures aussi des fruits exotiques aux chemises et blouses caraïbes
à 2 heures du matin. noms évocateurs et aux saveurs (guayabel) et même une collec­
• U N R EST A U R A N T étranges : mangos (mangues), tion de « prêt-à-porter », spécia­
Le menu-type qui sera servi goyaves, papayes, corosols, lement dessinée, et réalisée uni­
com portera : cachimans, caïm ites, queneps, quem ent avec des m atériaux de
• Une entrée. Suivant les sai­ grenades, grenadines, zabricots l ’artisanat africain et caraïbe.
sons, au choix : grillots (m or­ (rien à voir avec l ’abricot de Le club vaudou offrira, en somme,
ceaux de porc grillés, servis avec chez nous), calbaciques, etc. la possibüité de passer, de temps
une sauce forte) ; accras (bei­ Que boira-t-on? des jus de fruits à autre, une soirée entière à
gnets de m alanga ou de morue) ; exotiques, et puis toutes les Haïti, d 'y oublier les tensions
crabes de roche au four ; lambis boissons à base de rhum (rhum de la vie moderne, le bruit des
(gros coquillages cuits à (( on the rocks », rhum-syphon, machines, de redevenir, ce que
l’étouffée) ; carettes (tortues de rhum -fruits, cuba-libre, punch nous n'avons jam ais cessé d'être
mer), etc. haïtien, daïquiri, « trempés »). au fo n d de nous-mêmes : des
• Un plat du jour. Plusieurs Pas n ’im porte quel rhum , bien primitifs heureux lorsqu'ils se
plats seront offerts, au choix : sûr : un rhum fait, non de rassemblent avec leurs frères,
agneau, chevreau ou porcelets mélasses, mais du pur jus de pour communier avec eux en
grillés au charbon de bois ; la canne à sucre et vieilli en fûts. chantant, en mangeant, en dan­
volaille (poulet, dinde ou pin­ Haïti ne produit pas de vin, mais sant, en priant...
tade) cuite au roucou (petits il en sera quand même servi.
fruits qui donnent à la volaille • UN BAR Les form alités
une couleur rouge flamme et Le restaurant n’ouvrira q u ’à L’inscription au club va co û ter
la parfum ent délicieusement) ; 21 heures, mais, dès 20 heures, 100 F. C ette som m e couvre non
bouilli-vidé (sorte de pot-au-feu on p o u rra se retro u v er au bar, y seulem ent les frais d ’inscription,
où voisinent la viande de bœuf, donner ses rendez-vous. mais en co re elle donne droit à
le porc et le poulet) ; poissons • U N E BO U TIQ U E trois repas. Ces 100 F se décom ­
grillés au charbon de bois ; On y trouvera des quantités de posent donc ainsi: droit d ’ins­
tassots (viande marinée et séchée surprises et d ’abord beaucoup cription, 10 F; trois repas à
au soleil) ; olincia (genre de de produits du restaurant et 30 F = 90 F; to ta l: 100 F.
ragoût très épicé) ; saupoudré qui pourront ainsi être emmenés
(sorte de petit salé), etc. Ces à domicile. Par exemple des Pour vous inscrire, écrivez au
plats seront accompagnés de fruits exotiques, des confitures, CLUB PRIVÉ «LE V A U D O U »
légumes, suivant les saisons : riz des pâtes de fruits, des épices, S ociété A fca r
(aux champignons noirs, aux des morceaux de canne à sucre 7, cité Véron, Paris 18
pois rouges, aux crevettes, aux (les enfants en seront fous) et

194
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A près de nom breuses hésita­ tout décidé d'organiser, pour un N ew D elhi ou Bom bay. N ous
tions, nous avions cédé aux second groupe, le même voyage saurons dans quelques sem aines
amis qui nous in citaient depuis en octobre prochain (mois idéal si le succès est to tal com m e
longtem ps à être parm i les pro­ sur le plan clim atique). En effet nous l’espérons. Les réactions à
m oteurs d ’un « tourism e dif­ dans les sem aines qui suivirent leur reto u r dev raien t nous ap­
férent». D ans le p réc éd en t nu­ de nom breux lecteurs ont m ani­ p o rter cette confirm ation.
m éro, nous proposions à nos festé leur in té rêt pour notre D evant l’enthousiasm e m ani­
lecteu rs de faire un voyage en initiative. C ertains au raien t festé, nous préparons, toujours
Inde, spécialement organisé dans voulu p artir en m ars-avril, mais en accord avec l'agence Allied
l’esprit qui anim e notre revue ne pouvaient se rend re libres Travel, un voyage aux États-
p ar l’agence A llied Travel. Il aussi rapidem ent. Le voyage Unis sur le thèm e du « monde
fallait un m inim um de 15 p er­ d ’octo b re leur est m ain ten an t futur». N ous conduirons nos
sonnes pour rendre le voyage proposé. Ils peuvent se ren­ amis qui nous suivront de l’autre
possible. D eux sem aines après seigner auprès de l'agence Allied côté de l’A tlantique dans les
la publication de ce num éro 38 Travel, responsable de ce se­ laboratoires, dans les firmes in­
qui m arquait un nouveau bond cond, voyage comme du pre­ dustrielles et auprès des hommes
en avant dans la vie de Planète, mier, 5, square de l'Opéra-Louis- qui vivent déjà à l’heure de
plus de 30 personnes s’étaient Jouvet, Paris-9. Tél. : 0 7 3 .8 2 .4 5 l’avenir. Ce voyage sera sans
inscrites et avaient rem pli toutes et 0 7 3 .1 0 .3 0 . doute répété deux fois, en juillet
les form alités nécessaires. En ce qui concern e notre et en août, com m e le p rem ier
N ous nous étions engagés, de équipe, il s’agit d ’un succès, voyage vers l’O rien t. N ous
façon à ce que ce voyage aux d ’un nouveau et immense succès. venons ju ste de pren d re la d éci­
sources de la spiritualité hindoue N ous nous réjouissons chaque sion de l’organiser. D es rensei­
garde un caractère intim iste in­ fois que nous sentons nos lec­ gnem ents précis vous seront
dispensable, à lim iter le nom bre teu rs prêts à nous suivre dans fournis dans le prochain Planète,
des participants à 30 personnes de nouveaux projets et à nous le num éro 40. Si vous êtes pressé,
au m axim um . N ous avons placé faire confiance. Au m om ent ou vous pouvez dès m ain ten an t in­
les derniers inscrits sur une p araît ce num éro 39, une tre n ­ te rro g er les services de Allied
liste d ’atten te. Nous avons sur­ taine de nos am is se tro u v en t à Travel. Planète.

P U BLIC ATIO N S LOUIS PAUW ELS


A d m in is tra tio n R édaction PU BLIC ATION S
PLANÈTE
Président D irecteur général D irecteur général
PIAN ETA (Turin)
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D irecteur général A ttaché à la direction générale BRES PLANÈTE (La Haye)
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PÉNÉLA
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Secrétaire général D irecteur artistique Adresses
114. Champs-Élysées. Paris 8
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Relations internationales 42. rue de Berri. Paris 8.
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