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r

Document de la couverture
de ce numéro :
Fonctionnaire Memphite
et sa femme.
Bois.
4 e dynastie.
Ils avancent l ’un et l'autre
à travers l'espace et le temps,
vers quelque chose de plus que l'homme.
PLANETE
LA P R EM IÈR E R E V U E DE B IB L IO T H È Q U E

É D IT IO N S R E TZ

A D M IN I S T R A T I O N
37 RU E DE LILLE A P A R I S 7
S O M M A IR E
R ÉD A CT IO N
8 RU E DE BERRI P A R I S 8

DIFFU SIO N
D ENO EL ■ N .M .P .P .
Éditorial
5
ABONNEMENTS
Merci, Mr. Smith par Louis Pauwels
6 N U M É R O S 27 NF.
12 N U M É R O S 48 NF. Chronique de notre civilisation
C . C . P . 18.159.74 8
Une ère nouvelle, par Sir Julian Huxley

Les civilisations disparues


15
La grande énigme des rochers sculptés
par Serge Hutin.
Un document : la magie en Sicile aujourd’hui
par Maurice Bessy

Le mouvement des connaissances


31
Pour comprendre l'univers par Jean Charon
Voyance et mathématiques
par Gérard Cordonnier

L’Histoire invisible
49
Mystères autour de la mort de Mussolini
D IR EC TE U R par Gabriel Véraldi
L O U IS PAUW ELS
Les Esquimaux hommes du futur
par Jean Cathelin
Les armes incompréhensibles de demain par XXX
CO M I T É DE D IRE CTI O N

L O U IS P A U W E L S
La littérature différente
J A C Q U E S B E R G IER
71
F R A N Ç O IS R IC H A U D E A U La littérature d'avant-garde soviétique
par Jacques Bergier
D IRE CTI O N ARTISTIQUE L'écriture du dieu nouvelle de J.L. Borges
P IE R R E C H A P E L O T L’âge tendre, nouvelle inédite par Robert Bloch
L’art fantastique de tous les temps 136
93 Les idées nouvelles / Une encyclopédie pour
Un peintre flamand, classique chinois demain / Travaux sur la transmutation / Ponte-
par Louis Pauwels corvo et l’autre univers
Autre chose qu'un peintre : Soulages
par Jacques Ménétrier 139 *

La littérature noire / Le réveil de la civilisation


Les mystères du monde animal africaine / Une thèse capitale / Césaire, Senghor /
103 Littérature afro-asiatique
Des hirondelles sous l’eau ? par Maurice Burton
145
L’Amour à refaire Les littératures anglo-saxonnes / Un génie
111 vient au roman : Wiener / J. B. Priestley / Hen-
La femme est rare par Louis Pauwels derson

146
Informations et critiques, Analyse des La science soviétique / Lettre du professeur
œuvres, des Idées, des Travaux et des Loucine à un non-conformiste / Un livre incroyable
Découvertes
122 148
L'histoire / Du nouveau sur Robespierre / Les Le cinéma / Les films non-épiques
derniers livres / Hitler et ia lance du Christ.
150
126 La zoologie, Une série de films / Sherlook au
La paléontologie / Vient-on de retrouver le Zoo / Découvertes d'Heuvelmans
premier homme?
129 152
L'archéologie / Double mystère en Mauritanie / La médecine / Bilan du fantastique
Titov et la grande pyramide / De l'aluminium
chez les chinois d’il y a3.000 ans / Un archéologue 154
télépathe / L'art de l'ancienne Thule La psychologie / Police et parapsychologie
133
La sociologie / Inquiétante enquête sur la 158
jeunesse française / Le bateau fantôme de La littérature chinoise / Les inventeurs du
Kennedy / Un livre singulier roman policier
Merci, Monsieur Smith
Louis Pauwels

U existence pousse un cri qui efface tout, qui ravit tout, le cri de : Confiance !
BLANC DE SA IN T B O N N E T

« U n nommé Smith, nous conte Chesterton, s’en va faire un tour


et s’arrête devant une librairie, voyant en vitrine un livre intitulé
« Le Grand Problème est résolu ». Si Smith constate qu’il s’agit d ’un
problème policier, il s’emballe. S’il s’aperçoit que c’est un problème
de jeu d ’échecs, il se passionne. S’il se rend compte qu’on y trouve
la solution des mots croisés publiés la semaine dernière par « Le
Petit Curieux », il entre en transes. Mais si Smith apprend que ce
livre résoud le problème de Smith, explique les pierres sous ses pieds
et les étoiles au-dessus de sa tête, lui révèle pourquoi il aime les romans
policiers ou le jeu d ’échecs, si Smith apprend que ce livre explique
Smith, alors on nous demande de croire qu’il ne l’achètera pas,
l ’imaginant ennuyeux. Eh bien! je suis peut-être atteint d ’un préjugé
démocratique, mais je dis : non. Je crois que, si Smith préfère les
problèmes de mots croisés aux problèmes philosophiques, c’est que
les premiers sont meilleurs ; que s’il préfère le roman policier aux
métaphysiques modernes, c’est qu’il y a d ’excellents romans policiers
modernes et pas de bonnes métaphysiques. En bref, il achètera « Le
Grand Problème est résolu » s’il est question d ’un crime dans Berkeley
Square, parce qu'il est sûr que le problème sera effectivement résolu.
Il laissera tomber s’il s’agit des mystères de l’existence, parce qu’il
redoutera une escroquerie. Et il aura bien raison. Mais s’il pouvait
penser un instant que ce livre résoud réellement de tels mystères, je
crois, moi, q u ’il ferait volontiers vingt kilomètres à pied pour se le
procurer. »
C ’est sur cette idée simple, redoutable et optimiste, où il entre du
respect pour Smith, une crainte salutaire de la justesse des choix de

Illustration originale
de J.M .L. Richard. Editorial
Smith, de la confiance dans la sincérité et la sité et la complexité du réel qui vient d ’être
profondeur de ses curiosités, que nous avons misé découvert, modifient profondément ce que nous
en créant cette revue. pensions de notre monde et de nous-mêmes,
Bien entendu, nous ne prétendons pas apporter bouleversent les idées acquises sur les rapports
une solution au « grand problème ». Nous n ’ensei­ de l’homme avec sa propre intelligence et avec
gnons pas une religion. Nous ne disposons pas l’univers, exigent une attitude d ’esprit très diffé­
de la Vérité. Nous ne fondons pas une école. rente de ce que l’on nomme encore l’attitude
Nous ne proposons pas une doctrine. Nous « moderne ». Cette attitude « moderne », telle
sommes simplement des gens situés dans le courant qu’elle s ’exprime dans l ’opinion générale, dans
des idées et des recherches de notre époque. Ce nos sociétés, dans nos philosophies courantes,
courant a une saveur forte. Répétons-le : il est dans nos méthodes intellectuelles, dans presque
comparable à celui qui saisissait les esprits de toute notre littérature, n ’est plus en prise directe
la Renaissance. Il nous a semblé bien étrange sur la vaste et haute réalité mise à jour. Elle est
qu’aucune publication ne consacre la totalité une convention et, comme telle, à la fois agressive
de ses efforts à exprimer cette saveur, et à montrer et tremblante : chacun le sent, ou le soupçonne.
comment, dans la plupart des domaines de la Elle nous tient à distance de la véritable modernité.
connaissance, un esprit nouveau apparaît. Tout cela crée dans les intelligences, même les
Ce qui distingue, par exemple, les savants moins rompues aux spéculations abstraites, un
d ’aujourd’hui de ceux des générations précé­ climat de curiosité impatiente, de désir d ’autre
dentes, c ’est q u ’ils s ’attendent constamment à être chose. De ce climat, un technicien de l ’électronique
surpris. En physique, en biologie, en chimie, en a donné une description sublime :
mathématiques, la « nature des choses » a cessé
d ’exister, ou plutôt est à chaque pas remise en Dès à présent,
question. Enfin, dans toute pensée scientifique Entre l'homme et l'univers
avancée, la recherche débouche sans cesse sur une Entre l'univers qui déborde de possible
incertitude quant à la structure même de la Et l'homme avide d'apprendre,
connaissance humaine, et s’achève dans ce Les circuits tissent le réseau
qu’Einstein appelait « l’expérience religieuse D ’une volonté commune d ’apprentissage.
cosmique ».
On commence à se dire qu’il faudrait peut-être J ’ai quinze ans d ’expérience du journalisme sous
s ’attendre à des surprises nombreuses dans les toutes ses formes, et n ’en suis fier que dans la
sciences humaines aussi : en anthropologie, en mesure où j ’ai préservé ma méditation et ma
préhistoire, en histoire ancienne et même en vocation essentielle. Je savais bien, quand nous
histoire contemporaine, en sociologie comme en avons décidé de faire Planète, qu’aucune publi­
psychologie. Ici aussi la nature des choses pourrait cation non confidentielle ne s’était jusqu’ici
être remise en question. Ici encore toute recherche fondée sur un tel programme! Mais nous faisions
avancée risque de déboucher sur l’incertitude confiance à Smith. Nous nous disions que ce
fondamentale et se prolonger dans une méditation que nous ressentions si profondément, beaucoup
teilhardienne sur la montée du phénomène humain d ’autres hommes sans doute l’éprouvaient aussi.
et ses liens avec le cosmos. Depuis des années, nous avions cherché les traces
Certes, les sciences humaines sont en retard d ’une de l’esprit nouveau, les manifestations de l’appétit
révolution sur les autres sciences. Sur elles pèse nouveau, dans presque tous les domaines, et dans
encore la pensée officielle du xixe siècle et autour tous les pays. Nous avions noué des relations de
d ’elles la littérature, si retardataire, a tressé des camaraderie avec quantité de chercheurs du style
guirlandes qui sont des chaînes. Mais tout change. « renaissant ». Il nous semblait que nous pouvions
Nous nous trouvons dans un moment où l’immen­ ainsi disposer d ’une mine importante de richesses

Merci, Monsieur Smith


intellectuelles et artistiques. Il nous paraissait utile plutôt se prépare à être constamment dérangé par
de faire circuler ces richesses, de les placer entre celle-ci. Pour la scruter et n ’en pas être aveuglés,
toutes les mains, sans autre mobile que la joie il faut que nos yeux aient à la fois le maximum de
du partage. Voilà ce que nous avons trouvé : dureté et d ’ouverture. Pour vivre enfin dans cette
voulez-vous en profiter ? Cela nous excite, cela nous forte lumière, il faut que nous nous entraînions
émeut, cela nous exalte, cela nous trouble : et à demeurer éveillés.
vous? Nous nous disions encore q u ’en créant Ce sont là des tâches héroïques. Mais nous sommes
cette circulation, nous allions peut-être obtenir dans une époque héroïque. Je ne sais trop si nous
de nouveaux contacts, d ’autres informations, devons nous déclarer optimistes. Je pense qu’il
découvrir d ’autres étages de la mine. Bref, étant est nécessaire de faire une distinction entre une
des hommes d ’aujourd’hui et mesurant que ce pensée animée par l’espérance, voire même par
qu’il y avait en nous de moins souillé et de moins une certitude dans la marche ascendante de
attiédi était la conscience de « cette volonté l’humanité, et une confiance sans aucune sorte
commune d ’apprentissage » dont je parlais, nous de restriction dans le progrès. Mais je crois qu’il
avons tout misé sur la ressemblance dans le meilleur. est tout aussi nécessaire de mettre l’accent sur
Les entreprises, en matière de publications, se l’espoir, sur l’énergie, sur l’activité — en un mot
fondent le plus souvent, me semble-t-il, sur la sur la vertu de présence en un monde et en un
ressemblance dans le pire. (J’en connais trop les temps prodigieux où « comprendre est aussi beau
lois terribles, l’intelligence et le mérite qui s’y que chanter ».
dépensent, parfois de manière désespérée, pour Par l’exercice d ’un vice contraire : le vice
condamner. D ’ailleurs, nous ne sommes pas ici d ’absence, la littérature a mis l’accent sur le
donneurs de leçons.) Les choses étant ce qu’elles désespoir et le « laisser-s’écouler ». Chesterton,
sont, nous devions donc aller à l’échec. Mais les encore, parle de « ces gens qui, écrivant sur la mer,
hommes n ’étant pas des choses, nous avons ne parlent que du mal de mer ». Il se peut q u ’une
rencontré le succès. nouvelle génération se sente le pied un peu plus
marin : nous en avons l’assurance aujourd’hui,
recevant, dans un courrier si abondant, si encou­
Dans une page bien étonnante sous sa plume, Zola rageant, quantité de lettres d ’étudiants.
écrivait : « Nous sommes au seuil d’un siècle de
science et de réalité, et nous chancelons par
instants, comme des hommes ivres, devant la U n mot encore : le goût de connaître, la liberté
grande lueur qui se lève en face de nous. » Il était de la démarche, l’envie d ’aller se promener aux
sans doute trop tôt pour que l’auteur de frontières des connaissances admises et, parfois,
« Germinal » saisisse que cette science était non de faire un tour dans l’invraisemblable (qui souvent
seulement transformatrice du monde, mais transfor­ éclaire les sciences) ne vont pas sans une certaine
matrice de la conscience elle-même, et que la allégresse. D ’ailleurs, le courage et l’ennui font
réalité, à mesure qu’elle allait se découvrir, mauvais ménage, l’intelligence qui ne sourit pas
apparaîtrait d ’une infinie ductilité et prendrait couve la sottise. « Par une sorte de préjugé litté­
les couleurs du fantastique. Trop tôt, en somme, raire, dit Alain, on estime trop les tristes. » On
pour qu’il se rende compte que, dans « ce siècle est prié de refermer Planète dès qu’on s’ennuie,
de science et de réalité », le monde de Jules Verne et de protester.
et celui de Lautréamont seraient plus réels que LOUIS PAU W ELS.
le sien. Mais il est toujours bien question d ’une
« grande lueur qui se lève en face de nous ».
Pour la distinguer, il faut que notre esprit ne
compte pas sur la réalité pour se reposer, mais bien

Editorial
C hronique de notre civ ilis a tio n

« Cette réunion illustrera peut-être une période im portante et


critique de l ’histoire de notre planète : la période où l ’homme
commence à prendre conscience de son destin dans le cadre du
destin évolutif tout entier. » Ainsi parlait le président du plus
vaste congrès scientifique du monde. A l ’occasion du centenaire
des travaux darwiniens, et grâce à l ’initiative de l ’Université de
Chicago, les plus notables représentants des sciences de la vie
et des sciences humaines s ’étaient rassemblés.
« Ce fut, dit H uxley, une des prem ières occasions d ’envisager
publiquement et franchem ent ce fait : que tous les aspects de la
réalité sont sujets à l ’évolution, depuis les atomes et les étoiles
jusqu’aux poissons et aux fleurs, depuis les poissons et les fleurs
jusqu’aux sociétés et aux valeurs humaines; — en un mot que
toute réalité est un processus unique d ’évolution. » E t notre époque
est la première où la somme des connaissances perm ette d’entrevoir
la ligne générale de ce vaste processus.
A la fin du congrès, sir Julian H uxley se leva et fit solennellement
entendre d ’étonnantes et admirables paroles : rien moins que
l’annonce d ’une nouvelle religion. Disons plutôt l ’émergence
d’une nouvelle conscience. C ette conclusion à la plus complète
assemblée de savants modernes est un fait extraordinaire. Un
fait qui témoigne de profonds changements dans la pensée occi­
dentale. Un fait qui réduit au rang d ’attitudes rétrospectives les
doctrines et les idéologies en usage dans nos sociétés encore
dominées par l ’humanisme positiviste du siècle dernier.
Les travaux de ce congrès seront bientôt publiés en France, dans
une collection nouvelle : « Science et Conscience », chez Pion,
par les soins de notre ami Armand Petitjean qui nous a commu­
niqué, avec l ’assentiment de l ’auteur, le discours de Julian H uxley,
traduit ici par Gabriel Véraldi.
JULIAN HUXLEY
de l'enseignement à ta prophétie.

U ne ère n o u velle , une religion n ou velle


Une ère nouvelle, une religion nouvelle
Sir Julian H uxley

N ous n’en sommes plu s aux moment effacée, peut rentrer science les prédisposent à la
puérilités ou, si l ’on veut, aux dans les esprits et dans les recevoir. I l j a dès maintenant,
naïvetés solennelles... Tout ce que consciences parce que les conclu­ s i l ’on peut dire, une religion
nous voulons dire aujourd’hui, sions et les tendances actuelles toute prête.
c’est que l ’idée religieuse, un de la philosophie et de la JE A N JA U R È S .

NOUS VENONS A PEINE D ’ÉMERGER...


Il n 'y a q u ’une q ue stio n :
Voici trois cents millions d’années, nos ancêtres amphibies venaient
p ou rq u o i les h om m es de quitter l’immense et lourd océan. Sur la frange écumeuse de la
sont-ils f a i ts ? terre, privés du support des eaux, ils devaient maintenant trouver
Il n 'y a q u 'u n but : le moyen de supporter leur propre poids, ils devaient apprendre à
la n a is sa n c e de la ramper avec leurs membres maladroits. L ’air leur apportait une
nouvelle source d ’oxygène, mais il menaçait leur corps humide de
pensée évo lu tion naire.
dessication. Et, bien qu’ils arrivassent à s’accommoder des conditions
Telle fut la conclusion terrestres durant leur vie adulte, ils étaient contraints de vivre en
de la plus g ra n d e poissons la première période de leur vie.
assem b lée de sav an ts Mais ils venaient de conquérir des libertés nouvelles. Au-dessus de
leur tête, l’air ouvrait sur l’infinité de l’espace. La surface de la terre
leur proposait une plus grande variété de chances que le fond des
eaux, et, surtout, une plus grande somme de défis. S’ils avaient été
doués d ’imagination, ils auraient vu, dans la lointaine destinée, la
possibilité de marcher, de courir, peut-être de voler, la probabilité,
pour leurs descendants, d ’échapper au froid des hivers en réglant
leur température, et enfin l’inévitable progrès de leurs esprits obscurs
vers de hauts niveaux de clarté et de puissance. Ils auraient entrevu,
de leurs yeux chassieux de têtards, la lointaine terre promise, et
deviné que, pour l’atteindre, ils auraient à réussir bien des transfor­
mations difficiles de leur être et de leur mode de vie.
H en va de même pour nous autres hommes. Nous n ’avons
que depuis peu émergé. Pendant un million d ’années, comme
préhominiens, nous avons vécu dans l’épais océan biologique. Nous

Chronique de notre civilisation


ne sommes réellement des hommes que depuis DES MONSTRES, DES DÉFIS
cent mille ans : un battement de l’horloge de ET DES SYMPTOMES
l’évolution.
Quels monstres nous guettent sur notre route
LE PROCHE PAYSAGE ÉVOLUTIF évolutive? La menace de la guerre scientifique,
nucléaire, chimique, biologique. La menace de la
Depuis fort peu de temps nous ne sommes surpopulation. L ’attraction d ’une idéologie tota­
plus exclusivement soutenus et guidés par les litaire dans les secteurs déshérités du monde.
instincts. Depuis fort peu de temps, nous L ’érosion de la variété culturelle. Notre prédi­
tentons de vivre dans un milieu différent : cet lection pour les moyens plutôt que pour les fins,
intangible océan de pensée que Teilhard nomme pour la technologie et la quantité plutôt que pour
la noosphère, par opposition à la biosphère, la créativité et la qualité. Et enfin la révolution en
d ’où nous sortons. Depuis fort peu de temps, marche, provoquée par l’écart croissant entre ceux
nous essayons d ’utiliser notre volonté et notre qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, entre
pensée consciente comme des organes de loco­ les nations riches et les nations pauvres.
motion à travers les complications de notre exis­ Nous autres, qui interrogeons les vastes horizons
tence. Jusqu’à maintenant, nous avons obtenu de la destinée, nous remercions, nous voyons, en
un succès relatif, conquis un peu de beauté, quelque sorte, une Providence dans la montée du
acquis quelques grands résultats, mais au prix phénomène humain. Mais des millions d ’hommes,
de beaucoup de souffrances et d ’horreurs. Nous sur la terre, ont le regard limité à leur propre
aussi, comme nos lointains ancêtres les grands misère immédiate et ne trouvent aucune raison
amphibies, nous avons colonisé une étroite frange de remercier le destin. Quand j ’étais en Inde, le
entre un vieil environnement limité, obscur, et printemps dernier, un homme fut arrêté pour avoir
les nouveaux territoires de la liberté. Nos pieds assassiné son enfant. Sa vie était si misérable qu’il
traînent encore dans la boue biologique, même avait tué son fils en sacrifice à la déesse Kali,
quand nous levons la tête dans l’atmosphère de dans le noir espoir que cette divinité le secoure.
la conscience. Mais, à la différence de nos lointains C ’est un cas extrême. Mais souvenons-nous que
ancêtres, nous pouvons apercevoir la terre promise. les deux tiers des hommes de la planète sont affa­
Nous le pouvons grâce à notre nouvel instrument més, ignorants, malades, qu’ils vivent dans l’ordure
de vision : notre imagination instruite et ration­ et la souffrance. Si nous, Occidentaux, ne les
nelle. C ’est un instrument encore faible et trom­ aidons pas, ils chercheront aide ailleurs, ou bien
peur, comme les télescopes d ’avant Galilée. Mais, ils abandonneront toute espérance pour se jeter
comme ceux-ci, il s’améliorera et nous révélera dans une sombre activité destructrice.
bien des secrets de notre habitat et de notre Nous essayons de régler les problèmes séparément,
destinée dans la noosphère. et souvent à contrecœur. Parfois même — par
En attendant, nous pouvons voir à l’œil nu, dans exemple, pour la surpopulation — nous refusons
le proche paysage évolutif, des problèmes effrayants. de reconnaître officiellement que le problème
Pour cela, il suffit que nous cessions d ’être des existe, comme nous refusons de reconnaître à
autruches de l’intelligence et du sens moral, il la Chine moderne le rang de puissance mondiale.
suffit que nous sortions notre tête du sable. Si Mais, en réalité, il n ’y a pas une série de monstres
nous parvenons à nous arracher à notre aveu­ individuels que l’on doit affronter en combats
glement volontaire, nous nous apercevrons que ces singuliers, si héroïques ou saintes que soient ces
effrayants problèmes ont deux faces, et q u ’ils aventures. Il y a une série de symptômes d ’une
sont aussi de stimulants défis. situation évolutive nouvelle. C ’est à cette nouvelle
situation, globalement, qu’il faut faire face. Et
nous ne pourrons rien faire sans une nouvelle

Une ère nouvelle, une religion nouvelle


organisation de notre pensée, un nouveau degré de l’homme en évolution (organe susceptible de
de nos croyances, une nouvelle structure de nos nombreuses modifications) et que la religion
idées. accepte le fait que les religions évoluent et doivent
évoluer.
UN NOUVEAU POINT DE VUE
LE GROUPE ET L ’INDIVIDU
Certes, ce changement radical est difficile. Mais
il est nécessaire. Le nouveau système de pensée doit Ensuite, le point de vue évolutif doit être global.
être centré sur un fait essentiel. Et ce fait essentiel, L ’homme est puissant dans la mesure où il agit
c’est l’évolution. La certitude nous sera donnée en groupes qui joignent leurs connaissances, qui
par la conscience de notre lente ascension évolu­ sont capables de mettre en commun leur pensée
tive, de l’étrange et merveilleux éveil de l’esprit, et leur foi. S’il veut remplir sa destinée de maître
de notre triomphe, évident et précaire, par les et d ’ouvrier de l’évolution future sur la terre,
puissances de l’esprit. L ’espoir nous sera donné l’homme doit devenir un seul groupe, partageant
par la conscience du temps évolutif ouvert devant le même cadre de pensée. Sinon, ses énergies men­
nous — si l’espèce ne se détruit pas ou ne détruit tales se dissiperont en conflits idéologiques. La
pas ses chances ; par la contemplation des progrès science est, déjà, globale ; les savants de toutes
de l’intelligence et du savoir ; par la reconnaissance les nations contribuent à son progrès. Dans tous
des vastes étendues de possibilités humaines les domaines, nous devons viser au dépassement
encore inexploitées. du nationalisme, et le premier pas vers ce but
Notre nouvelle organisation de pensée (système de est de penser globalement : comment telle tâche
croyances, cadres de valeurs, idéologie, le nom pourrait-elle être accomplie, sinon par coopération
importe peu) doit se développer dans la lumière internationale plutôt que par l’action individuelle?
de la vision évolutive. Et, naturellement, elle Mais notre pensée doit aussi se préoccuper de
doit être elle-même évolutive. C ’est dire que nous l’individu. L ’individu humain bien développé,
devons penser en termes de changements con­ bien structuré est, au sens scientifique, le plus haut
tinuels, regarder le futur plus que le passé, prendre phénomène observable, et la variété des individus
appui sur la masse croissante des connaissances est la plus grande richesse du monde.
plutôt que sur un dogms fixe ou sur l’autorité L ’individu a besoin de ne pas se sentir un rouage
des anciens. sans signification dans la machine sociale, ou la
proie impuissante de vastes forces impersonnelles.
SCIENCE ET RELIGION Il peut s’efforcer de développer sa personnalité
propre, de découvrir ses propres talents et ses
De même, le point de vue évolutif doit être scienti­ possibilités originales, de joindre avec fruit ses
fique. Non pas dans le sens où il négligerait les ressources à celles des autres individus. Quand il
autres activités humaines, mais dans celui d ’une le peut, il apporte une importante participation
grande confiance en une méthode capable de au mouvement évolutif ; il contribue par sa
séparer la vérité de l’erreur, le savoir de l’ignorance. qualité personnelle à l’accomplissement de la
La science, comme nous l’entendons dans son destinée humaine.
extrême modernité, accepte l’inévitable nécessité
et, en somme, la nature souhaitable du changement.
Elle accueille les découvertes nouvelles, même QUALITÉ ET RICHESSE
quand celles-ci entrent en conflit avec les manières CONTRE QUANTITÉ ET UNIFORM ITÉ
de voir admises. La seule façon de combler le
fossé actuel entre science et religion, serait que la J ’ai parlé de qualité. Ceci doit être le concept
science accepte le fait que la religion est un organe dominant de notre nouveau système de croyances :

Chronique de notre civilisation


la qualité et la richesse contre la quantité et les États-Unis en particulier, ont réussi la tâche
l’uniformité. Notre nouveau cadre de pensée doit difficile de renverser l’opinion sur ce problème.
être unitaire, mais il ne doit pas imposer une fasti­
dieuse uniformité culturelle. Un système bien POURQUOI LES HOMMES
organisé de pensée, d ’expression, de vie sociale, SONT-ILS FAITS ?
de n ’importe quoi, possède à la fois l’unité et la
richesse. La variété culturelle, tant dans le monde Le spectacle de l’augmentation explosive de la
en général que dans les différents pays, est le sel population nous contraint à poser la question
de la vie. Pourtant, il est menacé, il est déjà érodé, simple mais fondamentale : Pourquoi les hommes
par la production de masse, par les communi­ sont-ils fa its ? Et nous voyons que la réponse a
cations de masse, par la conformité de masse, et quelque chose à voir avec leur qualité d’êtres
toutes les autres forces de l’uniformisation — un humains, avec la qualité de leurs vies et celle de
mot laid pour une chose laide! Nous devons leurs réalisations.
travailler fortement pour nous en préserver. Nous devons opérer le même renversement des
Un domaine où la variété individuelle devrait être idées au sujet de notre système économique. En
particulièrement encouragée est l ’éducation. Dans ce moment, et là encore les États-Unis sont parti­
la plupart des systèmes éducatifs, sous prétexte culièrement représentatifs, notre système écono­
de prétendue égalité, la variété des dons et des mique occidental, qui ne cesse d ’envahir de nou­
talents est systématiquement découragée. L ’enfant velles régions, est basé sur l’expansion de la
d ’intelligence lente est bousculé; l’enfant brillant production pour un maximum de profit, et la
est ralenti, donc ennuyé. production pour le profit est basée sur l’accrois­
Notre nouveau système de pensée doit rejeter le sement de la consommation. Comme l’a dit un
mythe de l’égalité. Les êtres humains ne sont pas auteur, l’économie américaine dépend de ce que
nés égaux en dons et en potentialités, et le progrès davantage de gens sont persuadés qu’ils veulent
humain s’appuie sur le fait même de leur inégalité. consommer davantage de produits.
« Libres mais inégaux » devrait être notre devise, Mais, de même que l’explosion démographique,
et la diversité des supériorités, non pas la confor­ l’explosion consommatrice ne peut plus continuer ;
mité ou l’adaptation à la moyenne, devrait être c’est un processus intrinsèquement autodestructif.
le but de l’éducation. Nous devons abandonner, et le plus tôt sera le
C ’est à propos de la population que la révolution mieux, un système basé sur l’accroissement arti­
la plus radicale de notre façon de penser est la ficiel des besoins humains et en construire un autre,
plus nécessaire. L ’explosion démographique sans orienté vers la satisfaction qualitative des besoins
précédent du dernier demi-siècle a vérifié d ’une humains réels, spirituels et mentaux aussi bien que
façon frappante le principe marxiste du passage matériels et physiologiques. Cela signifie l’abandon
de la quantité à la qualité. L ’accroissement pure­ de l’habitude pernicieuse d ’évaluer chaque entre­
ment quantitatif de l’humanité se traduit surtout prise humaine seulement en termes d ’utilité —
par une détérioration de la qualité de sa vie. c’est-à-dire d ’utilité matérielle et particulièrement
L ’accroissement de la population est déjà en train de rentabilité pour quelqu’un.
de détruire et d ’éroder une grande partie des Si nous croyons vraiment, et la vraie foi, pourtant
ressources mondiales, tant celles de la subsistance nécessaire, est rarement aisée, si nous croyons
matérielle que celles, également essentielles mais vraiment que la destinée de l’homme est de rendre
souvent négligées, de la joie de vivre et de l’accom­ possible le plus grand accomplissement d ’un plus
plissement. Aux premiers temps de l’histoire grand nombre d ’êtres humains et de sociétés
humaine l’injonction de croître et de se multiplier humaines, l’utilité au sens courant devient secon­
était bonne. Aujourd’hui, elle est néfaste et y daire. La quantité de la production matérielle est
obéir serait désastreux. Le monde occidental, un moyen pour une fin ultérieure, non une fin en soi.

Une ère nouvelle, une religion nouvelle


Les fins importantes de la vie humaine com­ ticut et le Massachusetts, les femmes soient
prennent la création et la jouissance de la beauté, exposées à de graves souffrances parce que la
la protection de toutes les sources d ’émerveil­ pression de l'Église romaine empêche les médecins
lement et de joie, la conquête de la paix et de de donner des informations sur la limitation des
l’harmonie intérieures, le sentiment de participer naissances même aux non-catholiques. Ce n ’était
activement à des entreprises vastes et durables, pas une bonne chose que les Chrétiens persécutent
y compris l’entreprise cosmique de l ’évolution. et brûlent les hérétiques.
C ’est ainsi, et non pas autrement, que les individus La religion émergente du proche futur pourrait
atteignent à l’épanouissement. être une bonne chose. Elle aura foi en la connais­
sance. Elle pourra bénéficier de la vaste somme
L ’EXPLORATION DE L ’ESPRIT de savoir produite par l’explosion intellectuelle
NE FAIT QUE COM M ENCER des quelques derniers siècles pour construire ce
que nous pouvons appeler sa « théologie » : l’écha­
Quant aux nations et aux sociétés, elles demeurent faudage de faits et d’idées qui la soutiendra intel­
dans la mémoire de l ’humanité, non par leur lectuellement. Elle devrait pouvoir définir, grâce
richesse ou leurs agréments, mais par leurs grands à notre connaissance accrue de l’esprit, notre
édifices et leurs grandes œuvres d ’art, par leurs sens du bien et du mal avec plus de clarté et
réalisations en science, ou en droit, ou en philo­ fournir ainsi un meilleur soutien moral. Elle
sophie, par leur succès à libérer la pensée humaine devrait pouvoir orienter le sentiment du sacré
de la peur et de l’ignorance. sur de meilleurs objets que l’adoration de chefs
Bien que ce soit à son esprit que l’homme doive sa surnaturels, afin de donner un soutien spirituel
position dominante, il est encore étrangement plus vrai, afin de sanctifier les hautes manifestations
ignorant et même superstitieux à ce propos. de la nature humaine dans l’art et dans la compré­
L’exploration de l’esprit vient à peine de com­ hension intellectuelle, afin de faire de la pleine
mencer. Ce doit être l’une des tâches principales réalisation des possibilités de la vie un dépôt
de l’ère qui s’ouvre, comme l’était l’exploration sacré.
de la surface de la terre il y a quelques siècles. Ainsi, la vision évolutionniste, que Charles
L ’exploration psychologique révélera sans doute Darwin nous dévoila le premier voici un siècle,
autant de surprise que l’exploration géographique. illumine notre existence d ’une façon simple mais
La vision évolutionniste nous permet de discerner presque souveraine. Elle illustre cette vérité, que
les grandes lignes de la nouvelle religion qui, la vérité est grande et qu’elle prévaudra, et cette
nous pouvons en être sûrs, naîtra pour répondre plus grande vérité, que la vérité nous libérera.
aux besoins de l’ère qui vient. La vérité évolutionniste nous libère de la peur
servile de l’inconnu et du surnaturel. Elle nous
LA RELIGION QUI VIENT exhorte à affronter cette liberté nouvelle avec un
courage tempéré de sagesse et une espérance
La religion est certainement une fonction normale tempérée de savoir. Elle nous montre notre destin
de l’existence psychosociale. Elle semble nécessaire et notre devoir. Elle nous montre l’esprit trônant
à l’homme. Mais elle n ’est pas nécessairement une sur la matière, la quantité soumise à la qualité.
bonne chose. Ce n ’était pas une bonne chose quand Elle soutient nos esprits anxieux en révélant les
cet Hindou tuait son fils en sacrifice religieux. incroyables possibilités déjà réalisées dans le passé
Ce n ’est pas une bonne chose que la pression de l’évolution et en indiquant le trésor caché des
religieuse rende illégal l’enseignement de l’évo­ possibilités vierges. Elle pousse avec puissance
lution dans le Tennessee à cause de ses contra­ l’homme à remplir son rôle évolutif dans l’univers.
dictions avec les croyances fondamentalistes.
Ce n ’est pas une bonne chose que, dans le Connec- JULIA N HUXLEY.

Chronique de notre civilisation


Statue de pierre / Pakeopa / île de Pâques.
La grande énigme des rochers sculptés
Serge Hutin

N e croire rien, ou croire tout, sont des qualités extrêmes qui ne


valent rien ni l ’une ni l ’autre. bay le.
(Réponse aux questions d’un provincial, chapitre XXXIX )

Il y a déjà longtemps que Serge SIGNES D ’UNE VIEILLE HUM ANITÉ


Hutin travaille en pleine confor­
mité d’esprit avec nous. Son beau On a volontiers parlé des statues géantes de l’île de Pâques, au sujet
livre sur les « Sociétés Secrètes »
(Club des Amis du Livre) en té­ desquelles les hypothèses les plus hardies ont été avancées : à première
moigne. Il vient de passer plusieurs vue, il semble que seuls des géants aient pu réaliser l’érection de ces
années à étudier les civilisations colosses de pierre... Pourtant, les archéologues n ’ont nul besoin de
inconnues, les traces des civilisations cette hypothèse fantastique.
disparues, et fera bientôt paraître « Il existe à ce sujet (le transport des statues) diverses traditions.
l’essentiel de cette étude chez D ’après l’une, les statues auraient été placées sur des troncs d ’arbres,
Fayard. L ’archéologie est encore sortes de traîneaux roulant dans des rigoles existant encore aujourd’hui.
balbutiante et en proie à d’immenses Pour le transport, d ’énormes poutres auraient été enfoncées dans le
énigmes. Nous pensons que, dans ce
domaine, le plus large accueil à roc de la montagne, lesquelles poutres auraient soutenu de puissants
toutes les hypothèses et à tous les câbles descendant jusqu’aux plates-formes. C ’est en se pendant à
examens doit être fait. Nous ne ces câbles que les indigènes auraient transporté les plus lourdes
croyons pas tout. Mais nous croyons charges (1). »
que tout doit être examiné. C’est L ’île de Pâques serait-elle le mince vestige d ’un ensemble autrefois
parfois le travail sur les faits plus im portant? Selon Macmillan Brown, elle formait autrefois le
douteux qui amène les faits vrais centre de tout un archipel aujourd’hui disparu, centre sacré, porteur
à leur plus complète expression. des tombeaux des grands chefs. Le fait est que l’île de Pâques se révèle
L’étude des grands rochers sculptés tout à fait incapable de subvenir par elle-même aux besoins de sa
est à peine commencée : nous population ; même autrefois, c’était une terre d’une désolante stérilité.
n’avons pas encore déchiffré ces Pourtant, tous les archéologues sont loin de croire au grand archipel
signes laissés par une vieille huma­
nité. Le seul recensement des disparu, et encore plus loin d ’admettre l’idée d ’un vaste continent
questions posées par l’existence de englouti sous les flots de l’océan Indien. Des légendes, parallèles à
ces statues géantes est déjà un
apport au fantastique réel. (1) Jean Dorsenne, « L ’Énigme du Pacifique», M ercure de France , 1er mars 1925, p. 500, note.

Les civilisations disparues


celles de l ’Atlantide, parlent de ce continent : L ’île de Pâques est aujourd’hui peu peuplée : au
Mu, ou Lémurie. On retrouve cette légende dans recensement de 1952, 762 indigènes et quelques
diverses traditions ésotériques. Blancs.
Cette faible population ajoute à la situation
DES CAVERNES SECRÈTES pathétique de cette île de 12.000 hectares, aride,
et d ’un fantastique isolement : l’île de Pâques
Les fouilles récentes de Thor Heyerdahl semblent est aussi éloignée de sa mère patrie, le Chili, que
avoir montré que l ’hypothèse d ’un grand peuple Paris l’est de l’Islande.
navigateur permet de résoudre le mystère : aux
intrépides colonisateurs pré-incas venus du Pérou MISSIONNAIRES ET PIRATES :
auraient succédé les Polynésiens. Thor Heyerdahl EFFACEURS DE TRACES
et ses collaborateurs ont eu le loisir de faire des
fouilles longues et minutieuses, qui leur permirent Le savant hongrois G. de Hevesy s’écriait, dans
de découvrir de nombreuses cavernes secrètes, et, la conclusion de sa conférence faite à Paris le
aussi, d ’étudier les fameuses statues d ’une manière 14 décembre 1932 :
approfondie : c’est ainsi que fut réalisé le déga­ « ...Que voyons-nous en Polynésie? Nous n ’y
gement de nombreux colosses ensevelis dans le trouvons pas encore les émanations les plus
sable. Les problèmes de la taille, du transport, de anciennes de la culture humaine, comme la roue,
l’érection des statues géantes purent enfin être les appareils à filer et à tisser, le bronze. Jamais
complètement éclaircis, ce qui permit de conjec­ on n ’en a découvert, nulle part, en Océanie. Mais
turer avec quelque certitude l’origine du peuple on y a découvert une écriture. » Et, nous le verrons
auquel sont dues ces étranges merveilles (1). tout à l’heure, les hiéroglyphes de l’île de Pâques
Thor Heyerdahl pouvait conclure : posent l’une des énigmes les plus irritantes de
« Les colosses roux aux traits classiques ont été cette si étrange civilisation pascuane. On remar­
faits par des marins venus d ’un pays auquel quera que l’arrivée de notre monde « moderne »
l’expérience de plusieurs générations avait appris a contribué, hélas, à épaissir tous ces mystères.
à manœuvrer les monolithes (2). » C'est ce que nous fait remarquer M. Henri
L’éminent archéologue norvégien put ainsi mettre Lavachery :
en évidence des ressemblances significatives entre « La fin de la civilisation antique a été précipitée
les colosses pascuans et les statues géantes érigées par l’arrivée des Européens. Celle-ci a donné
au Pérou à l ’époque pré-inca : l’érection de aux Pascuans la conscience d ’un monde différent
celles-ci est bien antérieure à la réalisation des du leur (...). Les travaux d ’art ont été abandonnés,
sculptures de l’île de Pâques. Voici donc ce q u ’il des traditions se sont perdues complètement au
en est : un peuple très civilisé, venu autrefois de point que le souvenir même en a disparu. Les
l’ancien Pérou, est responsable de l’étrange baleiniers, les négriers ont achevé une destruction
civilisation pascuane. déjà avancée. Devenus chrétiens, les Pascuans
De plus, Thor Heyerdahl réussit à obtenir la ont eu honte de toute une part de leur passé et
confiance de membres de l’aristocratie indigène ils se sont efforcés, non sans succès, de l’effacer
— les descendants directs des « Longues-Oreilles » d ’un esprit naturellement oublieux (1). »
ayant érigé les statues géantes ; ces Pascuans L’écriture pascuane se trouve sur les énigmatiques
permirent aux savants d ’étudier les objets pieu­ bois parlants (« Kohan-rongo-rongo ») découverts
sement conservés par chaque famille dans des dans l’île. Malheureusement, une double fatalité
cavernes secrètes scellées. s’est acharnée sur la plupart de ces documents,
dont il ne reste que de rares spécimens : le zèle
(1) Thor Heyerdahl, A k u -A k u , p. 81 et suiv.
(2) Ibid. p. 84, 1) fie de Pâques , Paris ( G ra sset) 1935, p. 276.

La grande énigme des rochers sculptés


Un « bois parlant » de l'île de Pâques. Non déchiffré.

évangélique des premiers missionnaires chrétiens, logue français D om N érom an, qui se fonde sur
qui a entraîné la destruction de nom bre de ces les « révélations » faites au printem ps 1935 par
tab lettes; et surtout, en 1862, une féroce expé­ un médium italien.
dition de pirates péruviens, venus razzier de la Dom N érom an commence par nous rappeler que
m ain-d’œuvre indigène et qui m assacrèrent stupi­ l’île de Pâques, Rapa-Nui, est une île désolée, ne
dem ent les « sorciers » qui connaissaient toutes possédant ni sources, ni cours d ’eau, et où ne
les traditions ésotériques de l’île... pousse q u ’une végétation rare et squelettique.
Puis il oriente notre attention vers de to u t petits
L ’EX PLIC A T IO N DU M É D IU M : vestiges archéologiques pascuans : il s ’agit, cette
LES C O LLEC TEU R S D ’O N D ES M AUVAISES fois, des bois sculptés de l’époque pré-archaïque
(c’est-à-dire de l’époque où se sont établis dans
Le mystère de l’île de Pâques a donné lieu à toutes l’île les premiers hommes, qui venaient d ’une autre
sortes d ’interprétations fantastiques. La plus région du monde). Ces petites statuettes nous
extraordinaire de ces tentatives est celle de l ’astro­ m ontrent des hommes parvenus à un horrible

Les c iv ilis a tio n s disparues 17


état de misère physiologique : amaigrissement négatif. Dès lors, désirant pour sa patrie le
squelettique, dos voûté, etc. ; mais les yeux de maximum d ’ondes bénéfiques, se traduisant par
ces êtres sont extraordinairement vifs, lumineux, la fertilité du sol, la santé de la race, l’épanouis­
comme en extase — ce qui fait penser à l’un des sement de la vie, il a décidé d ’installer au pôle
noms archaïques de l’île de Pâques : M ata- opposé le « collecteur » d ’ondes maléfiques, tra­
K iteragi, « les yeux qui regardent le ciel ». duites par la stérilité végétale, le dépérissement de
Mais d ’où venaient ces hommes? la race, la généralisation de l’état morbide entraî­
Dom Néroman se refuse à considérer l’île de nant vers la mort » (1).
Pâques comme le sommet d ’un continent englouti ; Le « collecteur » des ondes maléfiques n ’était autre
il tient Rapa-Nui pour une colonie lointaine que les statues colossales.
fondée à l’extrémité du Pacifique par une ancienne Ainsi des volontaires se vouaient délibérément à
civilisation qui se développait, plusieurs millé­ la maladie, à la faim, à la soif, et finalement à la
naires avant notre ère, de la vallée de l’Indus à la mort — et ce, par pure charité : à chaque homme-
Mésopotamie : ce peuple serait passé de l’Inde squelette du « pôle de la mort » correspondait un
à l’île de Pâques par l’intermédiaire de l’Indochine homme florissant de santé au « pôle de la vie »
et de l’Indonésie, des archipels micronésiens, des (la vallée de l’Indus).
îles Marquises, de Tahiti et enfin des Gambier. Il est évidemment impossible de se prononcer sur
Mais voici la révélation étonnante faite à Dom la valeur dernière de cette explication : on ne
Néroman par son médium : l ’Italienne Béatrice saurait assurément en nier l’étrange, la splendide
Valvonesi. Ce n ’est pas du tout par hasard, nous grandeur.
dit cette explication « mediumnique », que l’île
de Pâques se trouve aux antipodes mêmes de la DES STATUES POUR LES TEMPLES
vallée de l’Indus. Le peuple qui habitait autrefois D ’UN ANCIEN CONTINENT?
cette dernière région est bel et bien parti à la
recherche, précisément, de l’exacte terre antipode : Mais tout aussi fascinant se révèle le mystère des
« ...il y a sept mille ans, le peuple le plus cultivé, tablettes hiéroglyphiques de l’île de Pâques : il
le plus instruit des secrets du Cosmos, était celui s’agit de petites tablettes de bois couvertes sur les
de la vallée de l’Indus. Il savait, en particulier, deux faces de signes hiéroglyphes. Ceux-ci se
que notre globe se meut dans un champ d ’ondes chantent — et toujours en suivant les lignes d ’écri­
cosmiques, analogue aux champs magnétiques ou ture alternativement de droite à gauche et de
électriques que nous connaissons aujourd’hui, et gauche à droite, en débutant par l’extrémité infé­
qu’il leur est perméable, se comportant dans ce rieure du recto pour remonter vers le haut, puis
champ comme le fait une boule de fer intercalée tourner la tablette et suivre alors les lignes du haut
dans l’entrefer d ’un électro-aimant ; il savait en du verso jusqu’en bas. Il ne s ’agit pas du tout de
outre et surtout que l’on peut polariser le globe, lettres, mais de caractères idéographiques, dont
par un dispositif qui crée en lui deux pôles iden­ chacun représente un objet, un être ou une idée.
tiques à ceux que crée le champ magnétique dans On a pu montrer qu’il y a similitude parfaite
une boule de fer, de façon telle que les ondes entre cette écriture des tablettes rongo-rongo de
cosmiques entrent par le pôle positif et traversent l’île de Pâques et celle découverte sur des vestiges
le globe pour en ressortir au pôle négatif, diamé­ (vieux de près de cinq millénaires) de sites archéo­
tralement opposé, « antipode », apportant les logiques de la vallée de l'Indus (situés à 20.000 kilo­
dons du ciel à la terre, et l’abandonnant à la mètres de distance de Rapa-Nui) : ce fut le patient
sortie ; il savait enfin que deux pôles opposés travail du grand savant hongrois Hevesy (1933).
sont égalem ent chargés des contraires, que, par
exemple, le degré de fertilité du pôle positif est
constamment égal au degré de stérilité du pôle (1) L'énigm e de l'île de Pâques révélée par un m édium , p. 99.

La grande énigme des rochers sculptés


On n ’aura pas fini de rêver sur ce fantastique roc certains moments du jour si l’observateur veut
solitaire, qui semble monter la garde à l’extrême voir clairement tous les détails.
pointe orientale des archipels océaniens, par 27° 10' Le plateau de Marcahuasi comporte vraiment
de latitude sud et 109°20' de longitude ouest. trop de rochers sculptés sur une étendue relati­
« A l’extrémité sud de l ’île il y a — nous fait vement petite et présentant des formes très spé­
observer M.J. Thomson — de 80 à 100 maisons ciales (« tête d ’Inca », lions, oiseaux, crapauds,
de pierre, bâties en ligne régulière contre une tortues, pachydermes, etc.) pour n ’être rien de
terrasse de roc ou de terre qui, dans certains cas, plus que des fantaisies géologiques. Le site tout
forme le mur du fond des constructions. Les murs entier forme, de toute évidence, une vaste enceinte
de ces habitations particulières mesurent cinq sacrée servant à l’accomplissement de rites religieux
pieds d ’épaisseur et quatre pieds et demi de et magiques.
hauteur... Les portes... n ’ont pas plus de vingt
pouces de haut et dix-neuf pouces de large. Les UN E CIVILISATION MÉGALITHIQUE
murs sont faits de pierres irrégulières. Ces dernières EN CORSE
sont peintes en rouge, blanc et noir, m ontrant des
oiseaux, des visages et différentes figures. Près Tous ces rochers sculptés ne deviennent, comme
des maisons, les rochers sont sculptés en formes je l’ai dit, apparents qu’à un certain moment de
étranges et rappellent des faces humaines, des la journée, ou même à une période très précise de
tortues, des oiseaux, des poissons et des animaux l’année — les deux solstices en tout premier lieu.
mythiques. » Il existe de par le monde des sites tout à fait
Pour revenir aux colosses, on a pu établir que leur analogues au plateau péruvien de Marcahuasi.
matériau a toujours été extrait des carrières mêmes Rio de Janeiro est entouré d ’innombrables sculp­
de l’île, où l’on peut d ’ailleurs voir certaines tures de mêmes qualité et style que celles de
effigies demeurées en chantier. Selon Churchward, Marcahuasi.
les pierres et les statues, accumulées sur le rivage, Dans les eaux du Nam-Ou (Haut-Laos), on trouve
attendaient leur embarquement vers d ’autres des rochers exactement sculptés en forme d ’ani­
parties du grand continent de Mu, où elles servaient maux et de tête humaine (1).
à la construction des temples et des palais : après On peut même penser aussi aux fameux « chaos »
tout, pourquoi pas? rocheux de Fontainebleau, des Vaux-de-Cernay
et d ’autres sites forestiers des environs de Paris.
LES MYSTÉRIEUX ROCHERS SCULPTÉS Il s’agit — semble-t-il — de travaux sculptés de la
DU PÉROU plus haute antiquité, mais qui sont si rongés depuis
des siècles, que seul l’œil exercé parvient à recon­
Mais nous n ’en avons pas fini avec les monuments naître le travail ancien des hommes... (2).
étranges : voici, cette fois, les rochers sculptés
découverts par Daniel Ruzo sur le plateau de (1) P. Neis, « Voyage dans le Haut-Laos » (L e Tour du M onde,
Marcahuasi (au Pérou). 1885, tome 2, pages 51 et 83) - Albert M aire, in Revue scientifique ,
13-20 août 1904.
Les rochers sculptés de Marcahuasi sont l’œuvre
(2) L ’usage des fort nom breux abris rocheux du massif de F ontai­
d ’une civilisation sud-américaine inconnue, que nebleau par des populations préhistoriques ne fait aucun doute.
notre ami Daniel Ruzo a baptisée du nom de Le grand préhistorien Baudet a pu recenser environ 1 700 grottes
culture M asm a. Ces bizarres monuments sont de ou abris com portant des gravures, graffiti, voire même des peintures
(ces dernières représentant des motifs géométriques ou, au contraire,
type mégalithique, mais diffèrent de tout ce qui des scènes figuratives)... Il ne serait donc pas du tout absurde de
était jusqu’ici connu — dans les Andes et ailleurs procéder, méthodiquem ent, à des recherches portant cette fois sur
l’utilisation religieuse de l’aspect si tourm enté des grès, singuliè­
dans le monde. Ces rochers sculptés sont en effet rem ent propices à un ensemble rituel (voir Frédéric Ede, « Une
à deux dimensions : de plus, ils doivent être roche à gravure » ( Bull, p réh ist., 1911, p. 207 ; 1912, p. 537 ; 1913,
p. 250 - Bull. /lw . N a tu ra l. vallée du Loing, 1920, p. 115 - Trav.
regardés d ’un endroit déterminé du site et à N a tu r a i, etc., 1930, pp. 25-30).

Les civilisations disparues


Un peu partout dans le monde, nous voyons vations, découvrir que les étranges rochers de
ainsi de ces fantastiques lieux magiques et religieux, son plateau péruvien ne sont pas un splendide
où les rocs naturels ont été taillés par des civili­ caprice de la nature, mais une sorte de primitif
sations complètement inconnues de l ’archéologie temple solaire.
classique. Utilisant la délicate technique de la photographie
Un ensemble bien significatif est constitué par les infra-rouge, notre ami péruvien a même pu
grandes statues-menhirs qui se trouvent dans la révéler des figures qui n ’apparaissent pas à l ’obser­
région de la vallée du Taravo (en Corse), à une vation normale — ce qui laisse pressentir l’exis­
quarantaine de kilomètres au sud d ’Ajaccio : ces tence de connaissances techniques, en certains
découvertes ont été magistralement étudiées par domaines très particuliers, d ’un niveau élevé...
M. Roger Grosjean, du C.N.R.S. et élève de Pourtant, la civilisation de Marcahuasi semble
l’abbé Breuil, l’éminent préhistorien français. remonter à une dizaine de milliers d ’années —
La moitié des statues mégalithiques de Corse sont bien avant les origines mêmes de la puissance
d ’ailleurs concentrées dans cette vallée du Taravo. militaire et politiques de l’Empire inca...
En 1955, M. Grosjean put aussi découvrir, près Diverses comparaisons s ’imposent aux archéo­
du hameau de Filitosa, toute une forteresse très logues : aux trois sites péruviens de Kenko, de
ancienne : des murs cyclopéens comportant, à Tiahuanaco et du plateau de Marcahuasi, on
l’extrémité, une tour en gros appareil et, au centre, retrouve, gravé, un symbole : le quadrillage,
un tumulus de pierres et de terre. celui-là même que les anciens Égyptiens plaçaient
A l’inverse de celles du Midi de la France et volontiers sur la tête de leurs dieux.
d ’Italie, les statues-menhirs de Corse ne semblent Le plateau de Marcahuasi est d ’ailleurs fort riche
pas avoir été des effigies de divinités, mais des en détails significatifs : c’est ainsi qu’on y ren­
monuments funéraires élevés à de hauts person­ contre des figures anthropomorphiques qui repré­
nages. Tout laisse présumer que cette civilisation sentent quatre races humaines, dont la race noire.
mégalithique du sud de la Corse est originaire de Ainsi se trouve attestée cette grande vérité pres­
la Méditerranée orientale. Elle n ’est sans doute sentie par les mythes et par les théosophies : le
pas postérieure au second millénaire avant notre fait que, même dans la plus haute antiquité,
ère, et semble avoir été détruite vers 1500 av. l’Amérique n ’a jamais constitué un continent se
J.-C. par une autre civilisation, celle des « cons­ développant en vase clos.
tructeurs de tours ». Même en laissant de côté toute hypothèse atlan-
Il y a eu très certainement, dans la protohistoire tidienne, les découvertes de Marcahuasi sont bien
et au début de l’antiquité, des liens entre la Corse significatives. Écoutons M. Daniel Ruzo : « Tout
d'une part, et la Bretagne, l’Écosse, le Pays de cela incite à croire à l’existence d ’une race de
Galles, de l’autre. sculpteurs au Pérou, qui fit de Marcahuasi son
plus important centre religieux et, pour cette
DÉCOUVERTE D ’UN DES PREMIERS raison, le décora à profusion. Nous pourrions
CENTRES RELIGIEUX DU M ONDE? rapprocher cette race de sculpteurs des artistes
préhistoriques qui ont décoré, avec des peintures
Mais revenons aux étranges rochers sculptés du murales, les cavernes d ’Europe (1). »
Pérou. Il ne s’agit pas d ’un fait isolé : le Dr Antonio Il semble y avoir une parenté manifeste entre les
Pompa y Pompa, professeur à l’Université de sculptures primitives de Marcahuasi et celles,
Mexico, a pu étudier un site analogue au Mexique : beaucoup plus élaborées, qui décorent la mysté­
les grenouilles mégalithiques et les sortes de rieuse île de Pâques ; la technique est, au fond,
sphinx primitifs qui se trouvent dans le district la même dans les deux cas — et se marque par
très escarpé de Cerro del Meco.
M. Daniel Ruzo a pu, par d ’inlassables obser­ (1 ) L a culture M a s m a , l re conférence, pp. 51-52.

La grande énigme des rochers sculptés


Des rochers offrent des formes de monstres antédiluviens et d'animaux
n'ayant pu vivre en Amérique du Sud. D'où viennent ces figurations ?

Sur ces pierres (prévues pour quels rites?) des hommes des anciens âges
s'asseyaient sans doute pour contempler
sous certains angles privilégiés les sculptures monumentales.

Les c iv ilis a tio n s disparues 21


La « Cabeza del Inca »: cette pierre indubitablement oublié. Notre ami Daniel Ruzo l'a redécouvert et
sculptée, avait été aperçue au x v n e siècle par les ainsi apporté les preuves de l'existence d'une des
conquistadores. Puis le plateau de Marcahusi fu t plus anciennes civilisations : la civilisation Masma.

22 La grande énigm e des rochers sculptés


des traits significatifs : par exemple, la tête des
personnages est représentée sans yeux ; c ’est
l’om bre même des sourcils qui dessine l ’œil au
fond de son orbite.
Il y a plus fantastique : l’examen attentif des
rochers de M arcahuasi nous prouve que leurs
constructeurs connaissaient des anim aux préhis­
toriques comme le stegosaurus, des espèces ani­
males depuis longtemps disparues en Am érique
ou n ’y ayant jam ais vécu (le lion, le cheval, l’élé­
phant, le cham eau), des races hum aines venant
des autres continents (Europe, Asie, Afrique).
Même si l ’archéologie scientifique peut se perm ettre
de laisser de côté ces parallélism es stupéfiants, il
n ’en reste pas moins que la magnifique découverte S E R G E H U T IN
du plateau de M arcahuasi restera l’une des plus
N é e n 1929 à P a r i s .
belles de l ’archéologie préhistorique. Com m e le E tu d e s p rim aires e t s e c o n d a i r e s au
dit M. D aniel Ruzo, « le m onde savant se verra Lycée M ichelet (V a n v e s). E tu d e s s u p é ­
r i e u r e s à la S o r b o n n e .
bientôt obligé d ’adm ettre que sur toute la surface L i c e n c e d e p h i l o s o p h i e (1949), d i p l ô m e
de la terre, des préhistoriques, postérieurs aux d ’é t u d e s s u p é r i e u r e s (1950), d i p l ô m e d e
l'Ecole p ra tiq u e d e s H a u te s E tu d e s
peintres des cavernes, ont sculpté la roche naturelle (1951), d o c t o r a t ès lettres (1958).
pour exprim er leurs plus hautes conceptions ». A tta ch é de re c h e rc h e s au C.N .R .S. de
1952 à 1957 ; d e p u i s , h o m m e d e l e t t r e s
professionnel.
SER G E H U T IN .
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R o b e rt Fludd, a lc h im is te e t p h il o s o p h e
r o s i c r u c i e n (à p a r a î t r e ) (« A l c h i m i e e t
A l c h i m i s t e s », O m n i u m Li tt é r a ir e ) .
Henry M ore et les p la to n ic ie n s de
C a m b rid g e (th è se principale d e d o c ­
t o r a t è s l e t t r e s — in é d i t e ) .
P r é p a r e , p o u r le s E d i t i o n s F a y a r d , un
n o u v e a u livre in t it u l é V i s a p o u r A i l l e u r s .
C o l l a b o r a t i o n à d i v e r s e s r e v u e s : « La
Tour S a i n t - J a c q u e s », « F ic t io n »,
« L ’in i ti a tio n », « I n it ia ti o n e t S c i e n c e »,
« R e v u e d ' E s t h é t i q u e », « R o s e - C r o i x »,
« La voix S o l a i r e », « A t l a n t i s », « F a n -
ta sm a g ie » (B ruxelles), « A illeurs »
(L ausanne), « T he J a c o b B oehm e
S o c i e t y Q u arterly » (N ew Y or k ) , e t c .

Les c iv ilis a tio n s disparues


Sombres pratiques en plein soleil
Maurice Bessy

Devant la logique, j ’hésite parfois. M ais l ’impossible m’apparaît


probable à première vue.
r r A L P H O N S E A L L A IS .

LE MONDE ANCIEN A NOTRE PORTE

Dans l'Ita lie Notre ami l’éditeur Robert Laffont vient de faire paraître un livre
étonnant : « La Magie en mille images » de Maurice Bessy dans
aujourd'hui une nouvelle collection animée par Robin Livio et notre directeur
artistique Pierre Chapelot.
les rites de la On y trouvera notamment, d ’après les études de l’historien Ernesto
de Martino et les reportages des photographes Ando Gilardi et A.
magie primitive Martin, certaines révélations sur les pratiques magiques encore en
usage dans l’Italie du Sud et en Ombrie. Ernesto de Martino et ses
reporters photographes se sont livrés à une véritable exploration des
traces de civilisations inconnues en Italie moderne. « On ne trouve
nulle part ailleurs, dit Maurice Bessy, dans le monde civilisé, de
racines magiques, ni d ’interférences aussi paradoxales entre christia­
nisme et paganisme. » Les statistiques rigoureuses révèlent que, dans
certains villages italiens, 90 % de la population adulte croient à la
sorcellerie et pratiquent des rites magiques, tout en demeurant des
catholiques fervents et sincères.
Dans les pages qui vont suivre, nous vous présentons un rite magique
jusqu’ici inconnu des sociologues et ethnologues européens : « Le
sciage de la vieille femme ».

Castelmezzano :
village d ’Italie du Sud
considéré comme l ’une
des capitales de la magie
et de la sorcellerie. Les civilisations disparues
C ’est aux environs de Pérouse
q u ’a été photographié le dérou­
lement de ce rite m agique connu
sous le nom de « Sega vecchia »,
déform ation de « la Segagione
délia Vecchia » (le sciage de la
vieille). La « vieille» qui porte
un masque rigide symbolise la
nature végétale qui disparaîtra
pendant l’hiver pour laisser place
à une nature nouvelle.

Les bûcherons qui la rencon­


trent, se trom pent, croient q u ’elle
est un vieux chêne m ort et
l ’abattent à coups de hache.
Puis, répétant leurs gestes de
tous les jours, utilisant leur
matériel, ils entreprennent de la
scier en planches.
C ’est alors q u ’ils prennent cons­
cience de leur erreur. Le climat
dram atique atteint sa plus haute
période : ils ne se sont pas
attaqués à un chêne m ort mais
à une vieille vivante. « Celui qui
em pêche de tourner rond » —
sym bolisant l’esprit de la M ort
— danse puis s ’efforce de ra p ­
peler la vieille à la vie en s ’ac­
couplant avec elle dans une
position des plus réalistes.
Le rite se p o u rsu it dans ses
divers épisodes. La vieille ne
rem uant toujours pas, on se
résoud à appeler un médecin
qui arrivera sur son âne. Un
homme joue le rôle de l ’animal,
il porte un masque de bois, une
fausse queue, des gants de bois
qui lui perm ettent d ’im iter le
bruit des fers sur le pavé.
Le médecin qui ressuscitera la
vieille porte lunettes et surtout
blouse blanche, insigne de sa
fonction. O n rem arquera que
c ’est à un hom m e de science et
non à un sorcier q u ’il est fait
appel. N ous n ’en savons pas
plus sur ce rite. Puisse ce
docum ent susciter des vocations
d ’explorateurs en E urope même,
c ’est-à-dire autour de nous!
Pour comprendre l'univers
Jean Charon

Tant qu’un homme ne s ’est p a s expliqué le secret de l ’univers, il n’a


p a s le droit d ’être satisfait. JU LE S r e n a r d .

Jean Charon fait partie de la géné­ LE CONNU EST-IL LE RÉEL?


ration métaphysicienne : celle des
hommes qui eurent vingt ans en L’Homme ne possède qu’un nombre limité de sens pour percevoir
1940, et qui arrive aujourd’hui au la réalité extérieure, et chaque sens a ses propres frontières. Quand
pouvoir.
L’année dernière, il présenta une
bien même l’homme s’aiderait-il d ’instruments de plus en plus perfec­
esquisse de théorie unitaire de tionnés, ces instruments eux aussi auraient une limite. Aussi serait-il
l’univers, qui remua profondément hasardeux d ’affirmer que nous pouvons avoir accès à l’essence la
les milieux scientifiques. Jean plus intime des choses. Cette essence, nous l’appellerons le Réel. Ce
Charon a-t-il résolu le problème que l’Homme peut percevoir de ce Réel, nous l’appellerons le Connu.
qui hanta Einstein jusqu’à ses On ne saurait supposer que le Connu est identique au Réel. Ceci
derniers jours ? Avons-nous une revient à dire que l’Homme ne peut avoir sur les choses qui l’entourent
nouvelle clé qui nous permettra un point de vue absolu mais seulement relatif et qui dépend des
de saisir l’essence ultime des choses
moyens dont il dispose.
et ainsi de décrire la totalité des
phénomènes? Il est trop tôt pour le Est-il possible, cependant, de décrire ce Réel qui ne nous est pas
dire. Mais il n’est pas trop tôt accessible? Possédons-nous un moyen — les mathématiques, par
pour voir en Jean Charon l ’un des exemple — qui transcende l’esprit?
plus profonds esprits de la nouvelle Pour voir dans quelle mesure cette tentative d ’atteindre le Réel se
vague scientifique et philosophique. justifie, il nous faut faire un bref retour sur les siècles passés. On
Les éditions du Seuil, dans leur s’apercevra que la Physique s’est toujours heurtée à d ’énormes diffi­
excellente collection « Microcosme » cultés faute d ’avoir accepté la distinction nécessaire entre le Réel
viennent de faire paraître un essai et le Connu.
de Charon sur « La Connaissance
de l ’Univers », qui est admirable de Toute la bataille s’est livrée, en fait, sur le terrain suivant: la structure
clarté. C’est le modèle même de la la plus intime de tout ce qui forme notre Univers est-elle discontinue,
haute vulgarisation, l ’application granulaire, « particulaire »? Ou, au contraire, est-elle continue?
parfaite de la parole de Max Boz : Pythagore, cinq siècles avant notre ère, propose une structure discon­
« Je pense que les résultats scienti­ tinue. Pour lui, les nombres entiers (donc la discontinuité) sont à la
fiques doivent toujours pouvoir être
interprétés en termes intelligibles
à chaque homme pensant. » Jean
Charon, qui appartient au groupe
des amis de PLANÈTE nous a
remis l’article passionné que voici.
Le m ouvement des connaissances
base de toute chose. Démocrite et Leucippe La loi de la gravitation sera une loi entre masses
développent parallèlement l’atomisme : tout se matérielles élémentaires. Newton suggère que la
réduit à des atomes insécables et, par ailleurs, lumière elle-même est formée de « corpuscules »,
immortels. c’est-à-dire possède une structure discontinue.
Mais des difficultés surgissent bientôt : on découvre Et l’idée du discontinu va régner jusqu’au milieu
les nombres « irrationnels » qui ne peuvent se du xixe siècle. L ’atomisme de Démocrite revient
représenter comme des rapports de deux nombres en surface : Dalton enseigne que les corps
entiers. D ’autre part, Zénon démontre que le chimiques sont formés de quatre-vingt-douze
discontinu entraîne l’impossibilité théorique de éléments simples, ou atomes. En 1833, Faraday
tout mouvement : on connaît le célèbre « paradoxe démontre la structure discontinue de l’électricité
de la flèche » qui, dans l’hypothèse du discontinu, et prépare ainsi la découverte de la charge
n ’atteindrait jamais son but. élémentaire matérielle, l’électron.
Cependant, la théorie corpusculaire du rayon­
D ’ARISTOTE A NEWTON nement ne donne pas entièrement satisfaction.
Les belles études de Fresnel montrent qu’il serait
Alors vient Aristote. Il fixe toute sa méditation sur préférable de considérer la lumière comme une
le continu : l ’eau, la terre, l’air, le feu et 1’ « éther » onde se propageant dans un milieu continu.
sont les constituants de toute chose. Les quatre Maxwell, en 1865, confirme cette opinion en
premiers peuvent se transformer l’un dans l’autre. réalisant la merveilleuse synthèse dans laquelle
L ’éther lui, au contraire, est immuable. Le système il montre qu’optique, électricité et magnétisme
aristotélicien se veut complet ; tous les domaines sont trois aspects différents d ’un seul phénomène
sont examinés : Physique, Chimie, Géométrie, fondamental : l’électromagnétisme, dont il donne
Sciences Naturelles, Botanique, Zoologie, Histoire, les équations. Ces équations supposent une
Géographie, Arts, et même Politique. La pensée structure continue et ondulatoire du rayonnement.
hellénique allait ainsi, avec Aristote, faire autorité De telle sorte qu’après avoir oscillé entre discontinu
pendant près de deux mille ans. (Pythagore, Newton) et continu (Aristote), on va
Il fallut en effet attendre le xvie siècle et un esprit être conduit, au début du xxe siècle, à proposer
aussi indépendant que celui de Galilée pour que une double structure à l’Univers : la « matière »
soit remise en cause l ’autorité « mandarine » serait discontinue (atomisme) mais le « rayon­
d ’Aristote. Galilée fait ce que ses prédécesseurs nement » serait continu (électromagnétisme).
avaient dédaigné : il expérimente. Du haut de
la tour de Pise, il jette deux billes de plomb de LE BON DIEU JOUE-T-IL AUX DÉS?
masses différentes, et constate qu’elles arrivent au
sol en même temps. Donc, la vitesse d ’un corps Classification trop belle et trop simple! Cela ne
n ’est pas proportionnelle à la force à laquelle pouvait durer!
il est soumis, contrairement à ce q u ’avait postulé C ’est Albert Einstein qui va d ’abord troubler la
Aristote à la base de toute sa Mécanique. La force fête : en 1905, développant des idées de Planck
est proportionnelle à l’accélération et non à la sur la « quantification » du rayonnement, il établit
vitesse. la théorie de l’effet photo-électrique et montre
Galilée ne met pas directement en cause la structure ainsi que la lumière (que l’on considérait depuis
discontinue ou continue des choses mais, en sapant Maxwell comme un phénomène continu) est en
l’autorité aristotélicienne, il ouvre la voie et réalité formée de corpuscules distincts qu’il nomme
prépare le terrain à cet autre grand esprit photons.
indépendant, Newton. Fallait-il admettre qu’en définitive le discontinu
Pour Newton, c’est le concept de masse ponctuelle, devait prévaloir? Non, et Einstein le montre en
c’est-à-dire le discontinu, qui est l’idée centrale. édifiant sa théorie de la Relativité Restreinte et

Pour comprendre l'univers


a risto te f fixez votre méditation sur le continu. (G ir au d o n )

G a lilé e j et si Aristote s'était trompé ? (R o g er-V io llet)

Le m o u v e m e n t des connaissances 33
Générale entre les années 1905 et 1915. Cette onde-corpuscule en évitant l’interprétation proba­
théorie, base (avec la Théorie Quantique) de biliste. J ’ai moi-même proposé récemment unç
toute la Physique moderne, suppose une structure solution. Il y aurait lieu, me semble-t-il, de faire,
essentiellement continue de toute la réalité. dès le départ, la distinction profonde entre le
La confusion est portée à son comble dans le Réel et le Connu.
monde des physiciens quand, en 1924, Louis Illustrons ceci par une image, afin de mettre en
de Broglie indique que la matière elle-même, relief ce qui distingue cette nouvelle interprétation
qu’on aurait jurée parfaitement discontinue, a de celle des théoriciens « quantiques ». Supposons
également un aspect ondulatoire, c’est-à-dire que l’Univers soit comparable à la surface ondu­
continu. lante d ’un océan agité par les vagues. Cet océan,
Continu, discontinu! Ondulatoire, corpusculaire! c’est le Réel. Il est continu par nature. Un obser­
Autour de ces années 1930, les physiciens ne savent vateur désire faire une mesure pour « connaître »
plus comment sortir de ce dilemme. Ils savent l ’état physique d ’un point dans ce Réel. Cette
cependant que l’un et l’autre de ces aspects contra­ opération « mesure » va consister, par exemple, et
dictoires caractérisent la réalité. Le problème PQur poursuivre notre image, à planter un rocher
n ’est plus de choisir entre les deux mais de tenter dans l’océan, rocher sur lequel vont alors venir
de les « concilier ». se briser les vagues. Le choc des vagues sur le
La tentative de conciliation qui s'esquisse est rocher aura un caractère essentiellement discon­
pour le moins étrange! On va donner à l’aspect tinu. Sans doute la mesure ainsi effectuée sera-
ondulatoire une interprétation qui exprime un t-elle liée de quelque manière à l’aspect ondulant
renoncement complet à l’un des buts jusqu’ici et continu qu’avait la vague avant de se briser.
essentiels de la Science : la description des phéno­ Mais les deux phénomènes seront cependant de
mènes. La nouvelle interprétation de « complé­ natures complètement différentes : la vague était
mentarité » onde-corpuscule implique que cette continue, le choc de la vague sur le rocher est
« description » n ’est plus désormais possible à discontinu. De la même façon, le Réel, qui est
l’échelle microscopique des particules élémentaires. à l’origine de nos perceptions, serait continu ;
Si, par exemple, on connaît avec certitude, à un la Connaissance, qui est le moyen qu’utilise
instant donné, la vitesse d ’un électron, on ne l’intelligence humaine pour percevoir le Réel,
pourra plus dire avec certitude où il se trouve à ce transformerait ce continu en discontinu. Pour
même instant. On pourra simplement indiquer la la Théorie Quantique, la seule description possible
« probabilité » que l’on a de le trouver en tel ou de l’Univers consiste à « planter » une infinité de
tel endroit au cours d ’une mesure. Le « proba­ rochers dans notre océan, à considérer les résultats
bilisme » vient ainsi balayer l’ancien « détermi­ de toutes les mesures et à déclarer que ces résultats,
nisme ». à caractères essentiellement discontinus, constituent
Évidemment, cette façon de voir déconcerte et la description cherchée. Au contraire, nous pré­
irrite un grand nombre d ’esprits : Einstein tendons qu'il est possible de faire une description
n ’acceptera jamais ce point de vue « probabiliste ». directe de l'océan, description qui représentera
Le Bon Dieu ne joue pas aux dés, écrit-il. Jusqu’à alors « vraiment » l'état de l ’Univers indépen­
la fin de sa vie, il indiquera que cette théorie de damment de toute mesure.
l’incertitude ne saurait être considérée que comme Récemment, je devais constater que cette solution
provisoire. n ’était pas entièrement neuve. Elle avait timi­
dement été proposée par un Éléate, Parménide,
L ’OCÉAN ET LE ROCHER vers le quatrième siècle avant notre ère, dans
un effort sincère pour tenter de concilier le point
Ces dernières années, on a vu croître le nombre de vue « discontinu » défendu par l’école pythago­
des physiciens qui cherchent à sortir du dilemme ricienne, alors au bord de la faillite, et celui de la

Pour comprendre l'univers


n e w to n le discontinu est l'idée centrale. ^Roger-Vioiiet)

M a x w e ll/ la matière serait continue, mais le rayonnement discontinu. (Keystone)

Le m o u v e m e n t des connaissances 35
nouvelle école d ’Aristote qui prêchait la continuité. méthode : il ne faut plus construire la théorie
Parménide suggéra de distinguer entre le Réel, à partir de la « mesure », qui est liée au Connu,
qui serait continu, et le Connu, c’est-à-dire ce donc à l’Homme. Il faut construire la théorie sur
que l’Homme peut espérer percevoir de ce Réel, de grands principes de la Nature que l’on admettra
qui serait par nature discontinu. Mais cette idée comme des propriétés communes au Réel et au
impliquait de renoncer à l’espoir que l’Homme Connu. Une théorie peut être vérifiée par l'expé­
puisse atteindre directement un jour le « fond » rience, mais aucun chemin ne mène de l'expérience
des choses. Le siècle d ’Aristote n ’était pas mûr à la création d'une théorie, écrit Einstein.
pour accueillir un concept aussi peu anthropo­ Cette méthode exige au départ des réflexions
centrique. quelque peu « métaphysiques », et c’est proba­
Mais qui osera nier, aujourd’hui, la profondeur blement la raison pour laquelle les physiciens
de la remarque de Parménide ? Qui osera prétendre conventionnels rechignent à l’adopter, butent sur
encore que le Connu est identique au Réel? Qui son aspect « a priori ». En effet, il est courant
ne sent clairement que les « limitations » de d ’admettre que la science bâtit à partir de l’expé­
l’actuelle structure de l’esprit humain entraînent rience et seulement à partir de celle-ci. Alors, dans
nécessairement un « cloisonnement », une « discon­ quelle mesure la réflexion « a priori » pourra-t-elle
tinuité » dans le Connu? Et tout esprit objectif faire œuvre scientifique?
n ’apercevra-t-il pas, enfin, ce q u ’il y a d ’ « anthro­ Il faut répondre tout d ’abord à cela que les grands
pocentrique » dans l ’interprétation du dilemme principes auxquels nous faisons allusion comme
onde-corpuscule que nous ont proposée depuis base d ’une loi unitaire se rattachent naturel­
1930 les théoriciens quantiques? lement, en définitive, à l’expérience : le principe
de conservation de l’énergie, par exemple, résulte
UNE M ÉTHODE « M ÉTAPHYSIQUE » bien de l’expérience. Mais, ce que nous entendons,
c’est que ce principe est valable non pas seulement
Au fond, que disent ces théoriciens? Pour eux, la dans l’expérience « de détail » (c’est-à-dire pour un
« mesure » est la base de toute description de phénomène particulier), mais pour toutes les
l’Univers. Mais la mesure, c'est précisément expériences. Qui ne voit alors que c’est préci­
l ’Homme! C'est donc vouloir «projeter » l'Homme sément là le vrai chemin « naturel » vers une
dans la Nature pour effectuer la description de théorie « unitaire », puisque cette dernière cherche
cette Nature avec, en chaque point, l'Homme à circonscrire tous les phénomènes?
en son centre. N'est-ce pas l'ancien point de vue Ce problème d ’une théorie unitaire est, en ce qui
des physiciens pré-galiléens, avec la terre immobile me concerne, au centre de mon domaine de
au centre de l' Univers ? La même erreur de perspec­ recherches.
tive, l'Homme ne la refait-il pas à nouveau, mais d Nous sommes devant ce problème comme un
l'échelle du microcosme cette fois ? enfant qui aurait à reconstituer un puzzle géant
Toutefois, pour que la distinction entre le Réel dont les pièces nous seraient fournies par l’expé­
et le Connu ne soit pas « gratuite », pour q u ’elle rience. Nous possédons un certain nombre de
apporte quelque chose en matière scientifique, il pièces, mais d ’autres nous manquent : comment
convient q u ’elle ne se borne pas à une pure méta­ reconstituer alors le puzzle complet? C ’est natu­
physique. En d ’autres termes, il faut q u ’on puisse rellement impossible ; la seule ressource nous
obtenir une description mathématique de ce Réel serait d ’attendre de longues années que l’expérience
continu et ondulatoire, qui se cache sous le Connu. nous ait fourni les pièces manquantes.
Mais comment donc atteindre cette réalité sous- Une autre méthode est celle qui part, non plus de
jacente au Connu qui ne nous est pas directement l’expérience de détail, mais des grands principes
accessible ? généraux de la Nature. En d ’autres termes,
C ’est Albert Einstein qui nous a montré la oublions pour le moment les lois de l’électro-

Pour comprendre l’univers


EINSTEIN I la nature ne joue pas deux jeux à la fois. (illustration d ’H ans Herni)
magnétisme, de la gravitation, des interactions fondamentales » irréductibles de la Physique,
nucléaires, etc. N ’essayons pas de fondre en une symboles de la discontinuité, ne sont plus des
seule toutes ces lois, mais cherchons simplement caractéristiques propres à la Nature mais propres
à découvrir s’il existe une grande loi « principielle » à l’observateur, aux limitations de sa propre
de la Nature : celle-ci sera alors, si elle est bien connaissance.
construite, la loi unitaire cherchée. C ’est d ’elle Il est trop tôt pour dire si l’équation que nous
que découleront ensuite toutes les lois de « détail » avons proposée pour décrire le Réel représente
de la Nature, en même temps qu'apparaîtront vraiment cette fameuse Grande Loi unique de la
probablement des prévisions nouvelles qui seront Nature. Nous n ’avons nullement la prétention
un moyen efficace de vérifier la validité des de l’affirmer. C ’est l’expérience, portant sur les
prémisses. différentes prévisions de la nouvelle théorie, qu’il
Toute la Relativité Générale est bâtie sur ce mode faudra interroger. Mais, ce qui nous semble
de pensée « universel ». Les trois seuls postulats certain, c’est que la distinction fondamentale entre
qui vont servir à Einstein pour édifier cette le Connu et le Réel (qui n ’est en définitive que
grandiose architecture sont presque « méta­ l’extension de la méthode einsteinienne, laquelle
physiques » : cherche à ne pas faire jouer à l’Homme un rôle
1) Les lois de la Nature, exprimées sous une privilégié) constitue le fil d ’Ariane d ’une meilleure
certaine forme mathématique (forme tenso- compréhension de la nature ultime de notre
rielle) sont valables pour tous les observateurs ; Univers.
2) Principe de la simplicité logique aussi grande
que possible des lois de la Nature ; CE QUI EST MERVEILLEUX
3) Principe de la conservation de l’énergie et de
l’impulsion, le vieux « Rien ne se crée, rien Sans vouloir anticiper en rien sur les progrès
ne se p e rd » de Lavoisier. possibles de cette compréhension, nous pouvons
Et c’est tout. C ’est peu, et c’est cependant immense, dire cependant que ce qui nous apparaît clairement
car avec une telle méthode Einstein atteint cette dans notre étude de l’immense Univers, c ’est
réalité, valable quel que soit l’observateur, c’est-à- l’unité et l’harmonie de celui-ci. Unité structurale :
dire q u ’elle est indépendante de l’observateur. Unité de Matière et Esprit : ces deux concepts
En d ’autres mots, elle est à l’échelle de l’Univers ne sont également que des aspects différents du
entier, et non du particulier. même Univers; quand la durée s’écoule, on passe
Il faudra ensuite relativement peu de choses pour continûment de l’un des aspects vers l’autre. Il ne
passer des résultats d ’Einstein à ce que nous fait aucun doute que la structure psychique pourra
avons appelé le Réel. Einstein avait présenté ses se définir un jour avec la même précision que la
équations comme une égalité entre une partie structure matérielle (peut-être le psychisme est-il
« géométrique » continue, décrivant le Réel, et la partie « anti » de notre Univers).
une partie « physique », décrivant l’état physique Unité des points de vue ou des « cartes » que l’on
en chaque point. La Théorie Quantique semblait peut tracer au sujet de cet Univers ; on a vu se
interdire que cette description de l’état physique concilier les concepts de continu et de discontinu :
soit continue. Je ne puis ici décrire les travaux le premier décrit le Réel, le second exprime la
qui m ’ont amené à établir une théorie unitaire. Connaissance de ce Réel par l’intelligence humaine.
Je dirai seulement que j ’ai recherché la corres­ La même synthèse conciliait les points de vue
pondance géométrique (et non pas physique) du ondulatoire et corpusculaire. Une théorie unitaire
point de vue quantique. Cette géométrisation de la semble possible où les points de vue si importants
Théorie Quantique atteint le Réel et semble faire de la Relativité Générale et de la Théorie Quantique
le pont tant recherché avec la Relativité. Dans se trouveront également enfin associés. Les
cette nouvelle interprétation, les « constantes théories de Lamarck et de Darwin, on le sait,

Pour comprendre l’univers


viennent se rejoindre dans une analyse plus large
de l ’idée d ’évolution. E t qui n ’apercevra clairem ent
dans les nouvelles idées exprimées par Teilhard
de Chardin, une grande possibilité de concilier
les différents points de vue exprimés de tout
temps par les hommes sur la Philosophie, la
M étaphysique et Tes différentes Religions? Ne
voit-on pas apparaître là les prem iers fondem ents
d ’une Science « cosmique » unique, d ’une Physique
cosmique, d ’une Religion cosm ique?
U nité enfin de l ’Univers entier lui-même qui se
présente à nous comme une entité « finie » et qui
laisse transparaître, sous-jacente en chaque point,
l’U nité de cette grande Force de la N ature qui a
choisi pour nous et avec nous ce qui constitue
JEA N CHARON
notre Passé, notre Présent et notre Avenir.
« Ce qui est extraordinaire dans l’Univers, écrivait A tta c h é scientifique a u p r è s du C o n ­
seiller C o m m e rc ia l d e F ra n c e à W a s h ­
Albert Einstein, ce n ’est pas tant q u ’il soit i n g t o n , II f ai t p a r t i e d e p u i s 1955 d u
com préhensible à l’H om m e, c ’est q u ’il puisse g r o u p e d e r e c h e r c h e s s u r la f u s i o n
c o n t r ô l é e d u C e n t r e d ’é t u d e s n u c l é a i r e s
être com préhensible. » Il voulait dire par là de Saclay.
que cet Univers aurait pu être quelque chose S o u s la p r é s i d e n c e d u p r o f e s s e u r L o n g -
c h a m b o n , le ju r y d u prix G a l a b e r t le
d ’incohérent. L ’Intelligence de l ’H om m e est si d é s i g n a c o m m e s o n la u ré a t en février
efficace q u ’elle aurait sans doute quand même dernier.
pu constater et décrire cette incohérence : mais P ublication s de Jean Charon
ce qui est merveilleux, c ’est que notre Univers sur sa théorie unitaire
apparaisse au contraire parfaitem ent cohérent et, S u r un g r o u p e d 'é q u a ti o n s un itaires
d ’U n i v e r s d é d u i t d ' u n e d é f i n i t i o n p h y ­
en définitive, harmonieux. s iq u e du p o int-événem ent. (Industrie s
Nous ne sommes pas très loin de pouvoir tendre A t o m i q u e s , G e n è v e , 11 d é c . 1959.)
la main, au-dessus des siècles, à Pythagore et Q u e l q u e s c o m p a r a i s o n s à l’e x p é r i e n c e
d ’u n e T h é o r i e U n it a ir e d ’U n i v e r s . ( I n ­
son École qui avaient cherché à construire une d u s t r i e s A t o m i q u e s , G e n è v e , 3 avril
grande synthèse de l ’Univers sur la base de Lois- 1960.)
H arm onie. C ar qui n ’aperçoit cette H arm onie S tr u c t u r e s m i c r o s c o p i q u e s du te n s e u r
i m p u l s i o n - é n e r g i e e n Re l at i v it é G é n é ­
de la N ature, de ses lois, de ses initiatives m icros­ r al e. ( I n d u s t r i e s A t o m i q u e s , G e n è v e ,
copiques? Celui qui se penche attentivem ent sur 9 o c t o b r e 1960.)
S u r un p r o b l è m e d e c o r p s n o i r g é n é ­
le m iroir de la réalité extérieure distingue avec ralisé. (In d u strie s A to m i q u e s , G e n è v e
émerveillement, au-delà de quelques laideurs en c o u r s d e publication.)
dont les contingences de l’activité purem ent I n t r o d u c t i o n à l ’é t u d e t h é o r i q u e d ’u n
c a r a c t è r e d e vie p r o p r e c h e z c e r t a i n e s
humaine sont entachées, la grande, l ’immense, la stru c tu re s cristallines. (N ote p ré s e n t é e
sereine Beauté des choses de la N ature. Celui au S ym posium de M édecine C y berné­
t i q u e , N a p l e s , Italie, 2-4 o c t o b r e 1960.)
qui a su découvrir ces merveilles relève la tête, C o sm o lo g ical m odel derived from a new
ayant puisé dans le sein de l ’Univers une réserve u ni fi ed field t h e o r y . ( N o v e m b r e 1960,
intarissable de confiance et de tolérance. e n c o u r s d e p u b l i c a t i o n à l ’A s t r o p h y -
sical Jo u rn a l.)
« Hom m e, ne crains rien, disait Hugo. La N ature En o u t r e , l ’e x p o s é c o m p l e t m a t h é m a ­
sait le grand Secret et sourit. » t i q u e d e la T h é o r i e U n it a ir e d e J e a n
C h a r o n fai t l ’o b j e t d ’u n livre in t it u l é
« Le Rée l e t la C o n n a i s s a n c e », en
JEAN CHARON c o u rs d e publication.

Le m o u v e m e n t des connaissances
(E d o u a rd B o u b at, R éalités)
Voyance et mathématiques
Gérard Cordonnier

Je suis entré parm i les vivants dément, cela est clair; quant
comme on pénétrerait dans le aux autres, ils comprennent
sommeil d ’un fou : la plupart mon délire.
de ceux qui me prennent pour
un songe éveillé dorment profon­ K A R L F R IE D R IC H V ELDT .

Le mémoire dont nous publions ici EXPÉRIENCES VÉCUES


d’importants extraits et qui relate
des expériences vécues a été rédigé, Dans ma jeunesse, j ’ai beaucoup aimé la solitude, et j ’étais heureux
à notre demande, par l’éminent lorsque je pouvais, au bois de Vincennes, m ’installer au haut d ’un arbre
mathématicien Gérard Cordonnier.
Il constitue un texte essentiel à la
pour étudier un cours. Aucun jeu ne valait pour moi mon livre de
compréhension des états supérieurs géométrie, et je me complaisais à résoudre tous les problèmes posés à la
de conscience. fin des chapitres. Je cherchais sur les quais des vieux livres pour avoir
Gérard Cordonnier, en confessant d ’autres problèmes et, les ayant épuisés, je me plongeais dans les pro­
ici ses expériences intérieures, donne grammes de l’année suivante. Avec un tel entraînement, je me sentais de
une description absolument nouvelle plus en plus à l’aise, si bien que je voyais instantanément les solutions,
du génie mathématique. Il suggère et que je devinais même les problèmes avant que mon professeur ait
en outre une méthode de fonction­ fini de me les poser. « Faites attention, me disait-il. Vous m ’énoncez
nement de l’esprit qui n’a évi­
demment jamais été envisagée par
immédiatement les solutions avec toutes leurs particularités, avant de
l’enseignement officiel, et qui est rien démontrer. Cela vous saute aux yeux, et vous paraît évident.
parallèle à l’ascèse mystique. Mais Mais vous risquez aux examens d ’avoir 0 au lieu de 20 parce qu’un
il n’est pas dit que de telles méthodes examinateur qui ne vous connaît pas ne croira jamais que vous trouviez
ne puissent, un jour prochain, être instantanément les résultats. »
scientifiquement examinées et mises En fait, tout en aimant dessiner des figures très soignées, j ’avais pris
au point. Elles révolutionneraient l ’habitude de me représenter des figures imaginatives, les yeux fermés,
profondément les formes de notre et en un instant très bref une foule de propriétés liées aux éléments de
culture. Elles susciteraient de grands
progrès dans tous les domaines de la
la figure surgissaient, interféraient, jouaient dans mon esprit, et me
connaissance. présentaient bien souvent plusieurs solutions simultanées. Leur évi­
dence était pour moi aussi claire que tout détail de raisonnement. Au
lieu de cheminer dans un sentier de démonstration, je « survolais »
le domaine géométrique. Il y avait pour moi une satisfaction esthétique
à contempler simultanément les diverses voies d ’accès à un problème,

Il y a un secret essentiel
que l'on ne nous enseigne pas ,
car nous avons des professeurs
et non des maîtres. Le m ouvem ent des connaissances
comme les diverses faces d ’un sommet en besoins d ’une détente profonde du corps, et d ’un
montagne. recueillement attentif de l’esprit? Le mot « relaxa­
tion » n ’existait pas, mais qui donc m ’inspirait
LES CLÉS DE L ’ATTENTION de contrôler le relâchement de tous mes muscles,
et de faire des respirations lentes et profondes à
En « math-élem » le cours de philo sur « l’attention » une cadence et sur un rythme spécial qui tenaient
m ’avait déplu. On nous parlait de concentrer davantage de la danse que de l’exercice respi­
l’esprit sur un point particulier, et intuitivement ratoire? Mon corps sombrait dans une profonde
je sentais que ce n ’était là que le « B, A, BA » de détente, et bientôt il dormait, tandis que mon
la question, et que l ’attention était une faculté esprit libéré, resté attentif à sa contemplation,
en germe, comme le grain de sénevé, « la plus petite s’éveillait dans un monde purement intellectuel,
des semences », dit l’Évangile, qui peut croître où il n ’avait plus la moindre notion de son corps
et devenir un grand arbre... Élevé avec piété, mais ni de l’espace physique.
ignorant encore tout de la mystique, il me semblait Première initiation à cette méthode de travail
avoir découvert dans la solitude une des portes dont j ’allais expérimenter la fécondité. Il me
du Royaume du Dieu Géomètre. La clé de semblait nécessaire, au départ, de mettre tous mes
la porte était la contemplation par laquelle muscles au zéro, comme si chaque cellule du corps
l’attention se développe, prend racine, déploie était un cadenas de sûreté qui ne s’ouvre que pour
ses branches, où se posent les « oiseaux du Ciel », certains chiffres. L ’esprit s’éveillait dans un espace
et couvre de son ombre une étendue toujours intellectuel et n ’osait avoir la moindre activité
plus grande... L ’attention, d ’abord « ponctuelle », de peur de s’y égarer, et d ’effaroucher la solution
s’étend ensuite à plusieurs points au lieu d ’un seul, qui s’enfuirait. Il ne pouvait que contempler le
puis s’épanouit en « dimensions » nouvelles... Il panorama de ses connaissances, mises en ordre,
y a là un « talent » à faire fructifier, et c’est là un et semblant échanger entre elles des ondes harmo­
secret essentiel que malheureusement on ne nous niques. Un certain dédoublement faisait que
enseigne pas, car nous avons des professeurs et l’esprit se regardait lui-même contempler. Il se
non des « maîtres »! produisait, malgré l’immobilité, un effet d ’as­
cension lente, permettant de dominer de plus
EXERCICES DE CONTEMPLATION ACTIVE haut le panorama intellectuel, d ’étendre le regard
plus loin en situant ici ou là dans le lointain des
Entré à Polytechnique en 1926, et délivré alors domaines encore inconnus qu’il me faudrait
du souci d ’être reçu, j ’ai pu aborder les nouveaux explorer avant de pouvoir résoudre certaines
programmes avec un esprit tourné vers la recherche questions.
pure. Des brumes recouvraient certains domaines plus
Je ne pouvais suivre les leçons, ayant tantôt proches mais que je n ’avais pas scrutés à fond.
l’impression d ’y perdre mon temps, parce que tout Une certaine résonance éclairait les relations entre
était évident, et tantôt au contraire celle que l’on certaines régions et le but de mon exploration
traversait trop vite un domaine où je sentais une actuelle, dont toutes les faces accessibles s’éclai­
foule de choses intéressantes à éxplorer. raient plus ou moins simultanément. Finalement
Le soir, je pouvais enfin retrouver ma solitude, l’esprit se reposait sur une ou plusieurs voies
et mon « tableau noir » en fermant les yeux. Mais d ’accès évidentes qui lui paraissaient plus harmo­
un instinct mystérieux me poussait à rechercher nieuses. La joie de la contemplation me réveillait,
une solitude plus profonde, en fermant la porte et je retombais ensuite dans un sommeil ordinaire.
« derrière moi » à toutes les distractions, à tous Ce réveil était peut-être nécessaire pour que je
les bruits possibles. Il me fallait aussi me reposer puisse garder en mémoire, le matin, les résultats
le corps, sinon l’esprit. Comment concilier ces contemplés la nuit.

Voyance et mathématiques
LES A PPR O C H E S D E L ’ÉTA T D ’ÉVEIL s ’y produire au ralenti. L ’activité de l’esprit
n ’est d ’ailleurs pas la même s ’il se propose de
Je tiens à insister sur plusieurs points. L ’imm obilité faire l ’ascension d ’un théorèm e en contem plant
de l ’esprit ressemble à celle du chasseur à l ’affût, toutes les faces accessibles, ou s ’il veut au
mais il y a en fait une activité d ’ordre supérieur, contraire explorer to u t un domaine encore
dans un effort de patience et une attention géné­ inconnu. Je dors mais mon cœur veille : il me
ralisée. Parfois le gibier ne se m ontre pas, on ne semble que cette parole fait allusion d ’abord au
« lève » pas tout de suite la solution ! Aussi avais-je sommeil des sens, mais aussi à une certaine
l ’habitude de laisser souvent m ûrir en esprit une immobilité de l’esprit dont le cœur veille. (...)
dem i-douzaine de problèm es à la fois, en les
surveillant de temps en temps. La notion de LA CH A SSE C L A N D E ST IN E
brum e est essentielle dans m on expérience.
Il y a passage progressif de l ’état de veille à l’état A l ’occasion d ’une des premières leçons de
d ’éveil, et non instantanéité de la vision. Si les géom étrie à Polytechnique, je vois en sommeil
calculateurs prodiges font penser aux machines quatre dém onstrations plus simples d ’un théorèm e
électroniques num ériques, la vision géométrique exposé le matin. J ’envoie m on quadruple texte à
fait penser au contraire aux machines analo­ mon professeur M aurice d ’Ocagne. Mais un de
giques. Il semble que certains phénom ènes de mes cam arades, Goguel, lui envoie de son côté
propagation analogique et d ’équilibre peuvent l ’une de mes quatre dém onstrations. D ’Ocagne

Le m o u v e m e n t des connaissances 43
Relief de la fonction dzêta (de Rie manu).

V o y a n c e e t m a th é m a tiq u e s
en est frappé, et choisit celle-ci pour remplacer la J ’écrivis aussitôt une lettre à M. d ’Ocagne. Il me
sienne. Presque à chaque leçon j ’ai donné ainsi convoqua bientôt à la Direction des Études pour
de nouvelles démonstrations à Maurice d ’Ocagne me demander des explications. Le lendemain,
qui en a gardé une demi-douzaine dans son cours. il me rappela : « Votre texte est si concis que je
Vers la fin de ma deuxième année d ’école, une n ’arrive plus à le suivre après votre départ. » Le
sciatique m ’obligea à trois mois d ’infirmerie. On surlendemain, j ’étais encore convoqué : « Vos
m ’y apportait les feuilles des cours, et je n ’étais quatre lignes se suffisent, mais elles sont difficiles
nullement privé de ne pas assister aux amphis. à comprendre. Je veux les mettre avec vous à la
Arrive enfin mon premier jour de sortie, un portée des élèves pour mon cours de l’an prochain. »
mercredi. A 13 heures vient me chercher Faure,
un de mes camarades de salle, qui doit m ’emmener AUTRES EXEMPLES
visiter avec lui le Salon de l’Aéronautique. Il
m ’apporte les feuilles de géométrie du matin, et Pendant un cours de « Mécanique rationnelle »,
parie que cette fois je ne trouverai pas mieux. à l’occasion d ’un exposé analytique classique me
Avant de lire le théorème en jeu, je lui réponds : paraissant peu satisfaisant, j ’entrevis tout un
« D ’accord, je me prive de manger ce soir à 19 h. domaine à explorer, une théorie nouvelle que
si je n ’ai pas trouvé une démonstration que toi- j ’intitulai : géométrie des masses ponctuelles ou
même trouves plus simple que celle de Maurice vectorielles. La nuit venue, l’exploration fut vite
d ’Ocagne. » faite, sans brumes. Le lendemain, je rédigeai une
Je lis alors le fameux théorème, et nous partons. note pour M. Jouguet, mon professeur de « Méca
Tenant à gagner son pari, Faure m ’entraîne au Ra ». Ma théorie et mes résultats lui étaient
Salon, me traîne de stand en stand, et bavarde inconnus. Il m ’emmena à la bibliothèque de l’X
sans cesse. Il ne me laisse pas un instant tranquille, consulter «l’Encyclopédie mathématique», dont
alternant les bourrades, les tapes sur le dos, les j ’ignorais même l’existence. De 1850 à 1900 trois
questions et les interjections!... Mais deux ans auteurs allemands avaient élaboré, dans des
d’entraînement à explorer l’« espace intellectuel » travaux analytiques successifs et complémentaires,
m ’avaient permis de m ’y introduire même en la plus grande partie de ma théorie survolée la
dehors du « sommeil ». J ’étais comme dédoublé, nuit, sans calcul.
regardant tout ce que me montrait Faure, ré­ A l’examen de sortie, en géométrie, après six
pondant à toutes ses questions, mais intérieu­ questions ayant toutes provoqué des solutions
rement j ’étais à la chasse, flairant mon gibier nouvelles, mon examinateur m ’a déclaré vouloir
géométrique, absolument certain de le « lever » me poser enfin une septième question « facile et
avant l’heure fatidique. J ’avais « vu » ma voie classique » pour m ’obliger tout de même à donner
d ’accès, mais un passage restait infranchissable une « réponse de cours ». Mais précisément la
et caché dans la brume. Je connaissais cette brume fameuse solution classique présentait un « cas
résiduelle qui se dissipe à l’improviste. d ’indétermination ». J ’ai montré alors que l’indé­
Cette fois, il fallait trouver avant l’heure, et termination n ’était qu’apparente, et qu’elle était
augmenter les « tensions internes » pour accélérer levée par une généralisation facile conservant la
les processus... A 18 h. 45 nous étions de retour simplicité de la méthode classique. Enthousiasmé,
à l’X, en salle. Faure menait un chahut monstre, l’examinateur m ’avoua : « Je n ’ai pas osé l’an
sautant, chantant à tue-tête : « Tu ne vas pas dernier vous noter plus de 19,5... mais cette année,
manger! Tu ne vas... » Je souriais, certain d ’aboutir je n ’hésite plus à vous mettre 20. »
avant le dernier quart d ’heure. A « moins cinq » Mon examen de « sortie » en physique fut plus
la brume était dissipée et je ne cherchais plus curieux encore. M. Becquerel a voulu le prolonger,
qu ’à m ’exprimer avec la plus extrême concision. une heure trois quarts au lieu d ’une heure. A la
Faure me reconnut gagnant. fin, il me déclara : « Vous m ’avez exposé une

Le mouvement des connaissances


théorie de Poincaré restée inédite. Avez-vous pu cours de Théorie du Navire. Je demandai 48 heures
en prendre connaissance, ou bien l’avez-vous de réflexion pour voir si mon « Analyse géomé­
élaborée indépendamment?... Je vous mets 20. » trique » imaginée pour « l’optique géométrique »,
mais jamais rédigée, me permettrait de refaire
MATHÉMATIQUES ET MYSTIQUE toute la « statique » des flotteurs. J ’en vis rapi­
dement la possibilité. Mais ce fut un travail de
J ’entrai à l’institut d ’Optique. Le cours de calcul longue haleine qui n ’a malheureusement pu être
d ’instruments d ’optique du célèbre H. Chrétien achevé en 1950, date à laquelle je fus appelé à
comportait 1.400 pages entièrement remplies de d ’autres fonctions.
calculs. Je n ’ai pas eu le courage d ’en parcourir
plus de 70. En suivant seulement l’objet des leçons, VOYANCE ET PRUDENCE
j ’ai conçu le projet de refaire entièrement le cours
par une méthode nouvelle que j ’ai appelée en Une nuit où j ’étais de service à F Arsenal j ’ai
1930 Analyse géométrique par opposition à la voulu tenter une expérience de voyance dans un
« géométrie analytique ». (...) domaine très différent. Un planton m ’apportait
A cette époque, j ’ai ressenti profondément le sous double enveloppe le « mot de passe »
« vide » des mathématiques, et d ’ailleurs de toute comprenant pour la nuit le nom d ’une ville de
« connaissance » qui ne serait pas utilisée pour des France ou de l’Empire, et aussi la couleur du verre
fins supérieures. Il me semblait être appelé dans à mettre au fanal pour sortir. Après recueillement
une voie nouvelle, contemplative, pour laquelle de quelques secondes, je ressens intérieurement :
je devais sacrifier la Science. La Géométrie n ’était « vert » et « Tunis ». J ’ouvre les deux enveloppes :
qu’un tremplin pour m ’élancer plus haut. Elle c’était exact. Je décidai de refaire la même tenta­
m ’avait servi pour me former aux méthodes tive le lendemain, mais je dus faire des efforts
contemplatives, me montrer leur fécondité, et me continuels pour chasser la curiosité de l’imagi­
donner confiance. Grâce à la géométrie, j ’avais nation voulant s’exercer prématurément... Le len­
toujours pu vérifier le matin ce que j ’avais vu la demain soir j ’avais conservé difficilement le
nuit « en songe ». J ’allais pouvoir aborder d ’autres « silence intérieur » au moment de recevoir l’enve­
domaines invérifiables, en sachant quel profond loppe. Coup de radar intérieur, et j ’énonce :
silence intérieur est nécessaire, et quelle humilité violet, Bône. J ’ouvre l’enveloppe et je lis « violet,
d'esprit, pour « percevoir » sans y mêler de fan­ Beaune»... L ’imagination avait réussi à m ’in­
taisie imaginative « parasite ». (...) fluencer en un éclair, à se glisser entre phoné­
Une pensée m ’obsédait depuis quelque temps : tique et graphique. C ’était là une magistrale leçon
notre vision des choses est extérieure et perspective de prudence! Je n ’ai plus jamais voulu répéter de
à partir de la position des yeux, tandis que celle telles expériences matérielles, et suis devenu
d ’un Esprit omniprésent doit être intérieure et extrêmement méfiant envers toutes les manifes­
conforme, en contact plus ou moins intime avec tations d ’une intuition superficielle qui peut si
la création. Soudain, les yeux clos, je fus plongé facilement être influencée entre sa source profonde
en esprit dans une telle vision, limitée en étendue et son jaillissement sensible. (...)
à l’intérieur de ma chambre. Tout était vu simul­
tanément, et de partout. J ’ignore la durée de cette FAIRE FRU CTIFIER LE GERME
« survision » ; elle ne s’est jamais reproduite.
J ’aurais sans doute abandonné définitivement les J ’ai voulu limiter ici le récit de mes expériences
mathématiques, si les circonstances ne m ’y avaient à des domaines scientifiques et spécialement mathé­
ramené malgré moi. Après la défaite de juin 1940, matiques. Je le compléterai peut-être un jour en
l’École du Génie Maritime fut reformée à ce qui concerne les domaines philosophique et
Toulon. Son directeur me proposa d ’enseigner le religieux, dont le survol me passionne désormais

Voyance et mathématiques
davantage. Pour term iner je dirai quelques m ots
concernant mes recherches actuelles relatives aux
moyens d ’organiser la docum entation, et spécia­
lement la création d ’une langue auxiliaire uni­
verselle.
Mes recherches sur ces sujets ont commencé vers
1933 et, après une première publication en 1943
à l’U.FXXD., elles ne se sont poursuivies que
lentement, parallèlem ent à mes autres recherches.
J ’en ai fait le point dans diverses notes récentes,
et spécialement à l’occasion de la Conférence
internationale de septem bre 1959 à Cleveland
(Ohio) consacrée à la recherche d ’un langage
com mun à l ’hom m e et à la machine, pour les
besoins de la traduction et de la sélection docu­ G É R A R D CO RDO N NIER
mentaire. M a première publication de 1943 A ncien élève de l ’É c o l e Poly­
rejoignait, sans que je le sache, les préoccupations te c h n i q u e , lic e n c ié è s s c i e n c e s et
d i p l ô m é d e l ’i n s t i t u t d ’O p t i q u e ; q u o i q u e
de Leibniz concernant une caractéristique univer­ a p p a r t e n a n t a u G é n ie Maritime, a
selle. L ’originalité principale de mes solutions est c o m m e n c é s a c a r r i è r e d e 1930 à 36 a u
Service d e P h o to g ra p h ie a é rien n e du
de constituer un ensemble cohérent, appréhendé M i n i s t è r e d e l ’A ir . Il y r e v i n t à n o u v e a u
par la m éthode contem plative que j ’ai cherché à d e fin 1939 à ju i n 40 c o m m e C h e f
adjoint du Service d e s R e c h erch es
exposer. L ’esprit considère sim ultaném ent l ’en­ p h y s i q u e s . D a n s la s u i t e il p r o f e s s a
semble des conditions à rem plir, et entrevoit u n c o u r s d ’A n a l y s e g é o m é t r i q u e e t d e
T h é o r i e d u ' N a v ir e , t o u t e n s e c o n s a ­
l’ensemble des solutions à la manière d ’une c r a n t aux p r o b lè m e s th é o r i q u e s et
machine analogique opérant sur un ensemble p r a t i q u e s d ’o r g a n i s a t i o n d o c u m e n t a i r e .
d ’équations. L ’esprit contem platif fait, avant la D e p u i s 1958 il p o u r s u i t s e s r e c h e r c h e s
a u C . N . R . S . , e t il a é t é n o m m é d é l é g u é
lettre, de la « recherche opérationnelle » comme f r a n ç a i s à la C o m m i s s i o n i n t e r n a t i o n a l e
M. Jourdain faisait de la prose. D ans un « espace O . E . C . E . p o u r l’e x p l o i t a t i o n d e la d o c u ­
m e ntation scie n tifiq u e et te c h n iq u e d e s
intellectuel à n dimensions », il voit directem ent « p a y s d e l ’E s t ».
la ou les solutions « optim æ », com pte tenu des
possibilités techniques les plus diverses q u ’il
connaît ou q u ’il entrevoit.
Sans doute nous n ’avons pas tous les mêmes dons,
ni les mêmes talents... Puisse m on témoignage
inviter pourtant quelques chercheurs à faire
fructifier ce q u ’ils ont en germe, en fuyant l ’acti­
visme pour se donner le plus possible à l ’action
contemplative, même dans le dom aine de leur
profession, et, à travers celle-ci, vers des fins
supérieures.
GÉRARD C O R D O N N IE R .

Le m o u v e m e n t des connaissances
La mort de Mussolini: mystères?
Gabriel Véraldi

IL’effort désintéressé accompli pa r une phalange d ’historiens en faveur


de la simple vérité est relativement récent.
P H IL IP P E E R L A N G E R .

UN BILAN DES CONTRADICTIONS


ET DES ÉTRANGETÉS
U n g é n é ra l italien
en tr o is p ers o n n e s Cette année, il a paru presque chaque mois un nouveau livre sur
Des A m é ri c a in s
Hitler. Mussolini éveille beaucoup moins l’intérêt, et c’est en somme
normal. Le fascisme n ’est pas un phénomène rare et incompréhensible.
un peu bro uillon s
Dans l’Europe du Traité de Versailles, il se manifestait en Pologne,
Q u e lq u e s se c re ts a n g la i s en Roumanie, en Espagne, au Portugal, en Hongrie, en Italie. La
France a connu pendant quatre ans un régime inspiré de ce courant
U n e en q u ê te précise de pensée politique. Il subsiste assez largement, hélas ! dans le monde
qui révèle les d ’aujourd’hui. Donc, point de mystère, alors que le nazisme se révèle
im précision s de l ’histoire. de plus en plus comme une anomalie. On fut long à voir que l’épopée
hitlérienne n ’entrait pas dans les cadres courants de la pensée et de
l’histoire occidentale, mais, enfin, on le sait et on cherche à
comprendre.
Mystérieuse aussi est la mort d ’Hitler, tandis que celle de Mussolini
est bien connue : le vieux dictateur fut abattu par le chef partisan
Valerio, le 28 avril 1945, à 16 heures 10, devant la villa Belmonte
à Giulino di Mezzegra. Son cadavre ne disparut pas, autorisant
tous les doutes : exposé à Milan, il fut contemplé, et outragé,
par des dizaines de milliers de personnes. Les responsables de son
exécution vivent encore, à l’exception de quelques comparses, et ont
plusieurs fois raconté l’affaire. Ce sont des hommes qui ont lucidement
pris leurs décisions, les ont minutieusement expliquées.
L ’ennui, c’est que tout le monde ment.
Heureusement pour l’histoire, tout le monde ne ment pas également

L'histoire invisible
bien. Si les professionnels savent mentir, et d ’abord coup un édifice voyant de demi-faits et de demi-
se taire, d ’autres acteurs, entraînés sans prépara­ mots, qui a non seulement changé la chronologie
tion dans le drame, se coupent ou laissent échapper mais la façon dont les choses se sont passées. Des
un mot de trop. C ’est ainsi que Rachele Mussolini personnes et des groupes se sont substitués, par
a, sans peut-être en avoir conscience, démenti en un simple déplacement des heures, à d ’autres
1947 la version q u ’elle accrédita en 1948 et 1958. personnes et à d ’autres groupes. Il est facile de
Le colonel Valerio donne en 1947 un récit de son démontrer par ce moyen que l’œuf de la révolution
action très différent de celui qu’il consigna en a produit telle poule déterminée et non une autre.
1945. En réalité, il n ’y eut pas d ’œuf et il n ’y eut pas de
Cela n ’est pas surprenant. Ce qui l’est davantage, poule. »
c’est que ces contradictions passent en général En effet, Franco Bandini démontre d ’une façon
inaperçues des journalistes, des historiens, des irréfutable, textes et chronomètre en main, qu’il
rédacteurs de manuel. La distorsion que subissent n ’y eut pas d ’insurrection le 25 avril, et que s’il
les faits, même proches, même minutieusement y eut une action de la Douane para-militaire, elle
étudiés, est énorme. Le livre qui va paraître aux eut lieu le 26, et sans la moindre esquisse d ’insur­
Éditions France-Empire, en dissipant cette illusion rection populaire.
de clarté, conduit l’amateur d ’histoire à s’inter­ Cette méthode, et ses résultats déconcertants,
roger sur la valeur réelle de ses connaissances. Sa établit que nos exigences sont inférieures, en
portée méthodologique dépasse encore la valeur matière d ’histoire, à ce qu’elles sont dans les autres
particulière de son témoignage. domaines de la connaissance. Le Père de l’Histoire
et le Prince des Philosophes, il y a vingt et quelques
LA VÉRITÉ HISTORIQUE siècles, se contentaient d ’un certain degré de véri­
fication. Depuis Galilée et Bacon, la physique a
En novembre 1959, l’éditeur « audacieux » Sugar, énormément perfectionné ses critères. L ’histoire
de Milan, a publié l’enquête de Franco Bandini, a entrepris une révision analogue au xixe siècle,
Le Ultime 95 O re d i M ussolini, somme d ’un mais il est à craindre qu’elle n ’ait pas regagné
travail acharné de contrôle et de recherche. Ce son retard.
journaliste a eu la chance de recevoir de la presse Il est très frappant de constater que la méthode
italienne, particulièrement de VEuropeo, des de Bandini reproduit certains caractères de la
moyens illimités. La chance, autrement dit, de science moderne. Il y a cent ans, on croyait savoir
pouvoir lutter à armes égales avec les gens qui ce qu’était la matière avec plus de certitude
ont intérêt à fausser la vérité. Situation assez rare. qu’aujourd’hui. De même, l’histoire telle que la
Il a poussé son investigation jusqu’à un degré de conçoit l’auteur italien est moins affirmative, moins
précision tel que l ’on peut se demander, avec homogène. Mais, comme en physique, on sait bien
malaise : que resterait-il de notre « savoir » histo­ le peu que l’on sait. C ’est une histoire relativiste,
rique s’il était critiqué avec la même rigueur? au niveau de nos besoins scientifiques.
Voici un exemple :
« Selon l’opinion générale, l’insurrection pour la MUSSOLINI-CORIOLAN
libération de Milan eut lieu le 25 avril. Le calendrier
l’affirme et nous le disons tous, quel que soit notre Étant donné l’attitude relativiste de Franco
parti politique, puisque nous sommes habitués à Bandini, sa prudence toute moderne à éviter
considérer cette date comme un fait indubitable. l’identification des mots et des faits, il est impos­
» Mais elle est manifestement fausse, tant pour le sible de résumer la vérité sur la mort de Mussolini.
déroulement matériel des faits que pour leur Mais on peut donner un échantillon de cette
substance. (...) approximation perfectionnée du vrai, qui taille
» Et pourtant, la réthorique a reconstruit après dans le mensonge avec une impassibilité cruelle.

La m ort de M ussolini : m ystères?


Que l’on se souvienne donc que nous simplifions
beaucoup. Mais ce qui suit est aussi vrai que
l’on peut le faire, dans l ’état présent de nos
connaissances.
Pour l ’hagiographie fasciste, Mussolini, com ­
prenant que tout était perdu, voulut livrer un
dernier et tragique com bat, m ourir debout à la
tête de ses fidèles. Il songea d ’abord à s ’enterrer
sous les ruines de M ilan, puis, ne voulant pas
entraîner des innocents dans le sacrifice, il choisit
le réduit montagneux de la Valtelline. « Samson
pouvait lier les Philistins à son sort, moi, non.
M ilan n ’est pas un temple de Baal, les M ilanais
ne sont pas des Philistins, même s’ils sont prêts,
comme vous l ’avez écrit, à recevoir les Anglo-
Américains avec des acclam ations et des fleurs. »
Le 17 avril, il quitta G argnano, avec une escorte
de SS, pour M ilan. Le 25 avril, à 17 heures, il
rencontra, au palais de l’Archevêque, des repré­
sentants du C om ité de Libération, le C L N A I.,
parmi lesquels le général C adorna, chef du
Comando generale del Corpo Volontario délia
Libertà, le CVL.
D ans un noble oubli de sa personne, Mussolini
examina les conditions d ’une reddition honorable.
Q uelqu’un (Q ui? Les récits des témoins différent (K ey sto n e)
tous et largement) fit observer que ces négociations Le colonel Valerio (Audisio) à droite
entre partisans et fascistes devaient, pour l ’honneur, qui tua Mussolini, avec le général Cadorna.
être portées à la connaissance des Allemands,
afin de ne pas torpiller leur défense. Mais quelqu’un
(qui encore?) apprit à Mussolini que les Allemands
avaient depuis longtemps entrepris des pour­
parlers secrets avec les Alliés pour faciliter leur A 21 heures, s ’étan t décidés à lancer un ultim atum
reddition, et q u ’il n ’était donc pas nécessaire de au Duce, ils téléphonèrent, pour apprendre que
s ’em barrasser de scrupules. L ’Archevêque, en Mussolini avait déjà quitté la ville.
confirmation, alla chercher et m ontra des docu­ A Côm e, Mussolini ne reste que la nuit du 25 au 26.
ments prouvant la m atérialité de ces négociations. Il écrit à sa femme une épître ém ouvante, lui disant
Le vieux dictateur, s’écria, furieux et am er : « Pour d ’aller se réfugier en Suisse. Il p art au petit matin,
une fois, on pourra dire que l’Allemagne a poi­ pour rejoindre le réduit de la Valtelline. Le cruel
gnardé l ’Italie dans le dos! Les A llem ands nous D estin fit q u ’une partie de son escorte allem ande
ont teujours traités comme des esclaves : je vais n ’avait pu suivre le départ précipité de Milan.
téléphoner au vice-consul allem and Wolff, je lui Il ne restait q u ’une poignée de SS, sous le com m an­
dirai que les Allemands nous ont trahis et que dem ent du jeune lieutenant Birzer.
nous reprenons notre liberté d ’action.» Rejoint par sa maîtresse, C lara Petacci, M ussolini
Après quelques discussions sans résultat, Mussolini passe quelques heures à l’auberge M iravalle, à
quitta l’Archevêché, où restèrent les partisans. G randola. Entre-tem ps, « l ’insurrection de Milan »

L’ histoire in visib le
s’est déclenchée, toute l’Italie du N ord tombe aux étaient abattus par le communiste Valerio. Il
mains des partisans. Mussolini, Clara, une poignée était seul ; abandonné de tous.
de fidèles (les autres ont déjà déserté), la petite
troupe SS de Birzer se mêlent à une colonne de MUSSOLIN1-MACHIAVEL
la Flak allemande. Hélas ! un barrage de partisans
bloque la colonne, le 27, à sept heures, peu avant La version communiste diffère peu de la version
le village de Dongo. Inspirés par une intuition fasciste, seulement sur des points de détail, sur
prodigieuse, les partisans négocient l’autorisation l’interprétation générale et par le choix des adjec­
de passage pour la troupe allemande, à condition tifs. Elle ajoute surtout que Mussolini n ’avait
que le convoi soit minutieusement fouillé. A guère l’intention de se battre, et qu’il voulait se
15 heures 15, le convoi est sur la place de Dongo. réfugier en Suisse, d ’où sa fuite précipitée en
Et l’on découvre, sous l’uniforme allemand, le direction de la frontière. Sa mort clarifia l’atmos­
Duce. Il est arrêté, avec tous les Italiens de sa phère et libéra l’Italie d ’un grand poids.
suite. Les Allemands partent ; une fois de plus, De même, le général Cadorna en réfère à sa cons­
iis ont trahi. cience, et estima q u ’un procès public du dictateur
Après quelques heures d ’incarcération à la petite aurait été aussi celui de l’Italie tout entière. Bref,
caserne de la Douane, à Germasino, le chef il ne regrette rien.
partisan « Pedro » vint se charger de l’illustre Si telle a été la pensée du général, ce qui est
prisonnier et de Clara. Ils seront enfermés dans une infiniment peu probable, ce fut pour le moins une
chambre rustique de la casa De Maria, à Giulino faute. Les procès d ’après-guerre ont au contraire
di Mezzegra, en attendant d ’être conduits à Milan beaucoup fait pour cristalliser sur les dirigeants
et d ’être remis entre les mains des Alliés, point qui la responsabilité nationale. D ’autre part, l’exé­
avait été stipulé dans les « protocoles de Rome », cution sommaire du Duce a empoisonné l’atmos­
entre les Alliés et le Gouvernement pro-allié du phère politique italienne.
maréchal Badoglio. Mais revenons aux faits, après cette excursion dans
En effet, la clause 29 de l’accord entre Eisenhower la légende.
et Badoglio précisait que Benito Mussolini et En voulant glorifier leur chef, les fascistes le font
ses principaux collaborateurs seraient « immédia­ passer en somme pour un imbécile. En se rendant
tement arrêtés et remis aux forces des Nations au palais épiscopal, Mussolini savait à quoi s’en
Unies. Tous les ordres des Nations Unies sur ce tenir, et sur les négociations allemandes avec les
point seront observés. » Le CLNAI avait contre­ Alliés, et sur le pouvoir réel de ses interlocuteurs.
signé l’accord, contre l’aide, financière et autre, Les Allemands maintenaient des contacts, par
des Anglo-Américains. jeu diplomatique normal, mais leur reddition
« Pedro » entendait faire son devoir. Mais, à effective n ’eut lieu qu’après la mort d ’Hitler.
Milan, les communistes faisaient pression sur Quant au CLNAI, ses propositions de reddition
le CLNAI, arrachaient au général Cadorna l’ordre du Duce sans condition n ’étaient que du bluff :
d ’exécuter Mussolini. Le colonel Valerio, avec un le vieux politicien, davantage vaincu par une
commando communiste, partait accomplir l’ordre, conjoncture inextricable que par ses propres
tandis que le CVL envoyait aux Alliés un télé­ erreurs, surclassait ces amateurs.
gramme mensonger : « CVL à AGH (Quartier Ses projets apparents de terminer la lutte à Milan
Général Allié), regrette de ne pouvoir vous remettre ou dans la Valtelline n ’étaient aussi que des
Mussolini, qui a été condamné par Tribunal manœuvres. Il voulait impressionner les partisans.
Populaire et fusillé à l’endroit où ont été précé­ Aucune disposition ne fut jamais prise pour
demment fusillés par les nazis-fascistes quinze constituer un dernier réduit. Il avait tout bonne­
patriotes, stop. » ment l’intention de se réfugier en Suisse, et les
Une quinzaine d ’heures plus tard, le Duce et Clara services secrets alliés. Anglais du moins, le savaient

La m ort de M ussolini : m ystères?


A Giulino di Mezzegra, près du Lac de Corne, (Key ston e)
la chambre où Mussolini et Clara Petacci ont passé leur dernière nuit.

L’ histoire in visib le
si bien q u ’ils avaient convenu avec leurs homo­ l’officier sort, et informe Birzer que Graziani lui
logues helvétiques que les hiérarques fascistes ne a demandé tous les détails sur les passages de
seraient pas autorisés à franchir la frontière. montagne vers la Suisse. Il ajoute qu’il a donné
Cela, Mussolini ne l’ignorait pas. Son plan était de faux renseignements, et que Birzer ferait bien
donc d ’agir vite et subtilement. Il se rend à l’Arche- d ’ouvrir l’œil.
vêché sans la moindre illusion sur les suites de Le lieutenant téléphone aussitôt à Milan. Le
l’entrevue. Mais, ce faisant, il situe et immobilise vice-consul écoute, dit d ’un ton ferme : « Alors,
les responsables partisans. Son éclat de doulou­ il est nécessaire que vous agissiez », et raccroche.
reuse surprise, quand il apprend la « trahison » Birzer, résigné mais ferme, place des sentinelles.
des Allemands, est de la haute comédie. Et l’on A 4 heures 30, Mussolini entre dans sa voiture.
peut se demander quelles étaient au juste les inten­ Birzer barre la route. Et, comme les fidèles fascistes
tions du bon archevêque Schuster. U n de ses s’interposent, il crie des ordres, ses SS arment
secrétaires, bavardant avec les fascistes dans les mitraillettes. Il s’approche de Mussolini,
l’antichambre, n ’avait pas manqué de leur parler claque les talons:
des tractations germano-alliées. Et l’archevêque « Duce, maintenant nous pouvons partir. »
lui-même était entré à fond dans le jeu en apportant Mussolini fait un signe résigné. La première
les « preuves » de ces tractations. tentative de fuite a échoué. Rachele suspend son
Mussolini part et, comme prévu, les partisans passage.
discutent. Quand ils arrivent à une décision, il Il en est de même pour une seconde tentative, à
est déjà loin, à quelques kilomètres de la Suisse. l’auberge Miravalle de Grandola. Après avoir
Il a d ’autre part réussi à semer tous les officiers semé son trop fidèle garde du corps, Mussolini
de son escorte SS, qui étaient bien décidés à ne pas se rend à l’auberge, fort opportunément disposée
le laisser fuir en Suisse ou ailleurs, mais à le pour une escapade. Mais l’infatigable lieutenant
conduire en Allemagne. Sauf (et là intervient ce arrive juste à point. Encore trop tard!
que l’on peut difficilement appeler autrement que Une autre occasion ne se représentera pas. Dans
le Destin) un petit lieutenant aux yeux mélan­ ces régions montagneuses, les partisans sont en
coliques, nommé Birzer, qui survivra et témoignera. nombre. A Dongo, Birzer devra abandonner le
A Côme, Mussolini agit vite. Il envoie des ins­ Duce entre leurs mains.
tructions à Rachele Mussolini, qui attendait dans
une villa voisine, avec une escorte et des caisses LE GRAND JEU
de précieux papiers. Il la rencontre secrètement
vers quatre heures du matin, convient de la Mussolini n'est pas condamné pour autant. De
manœuvre. Rachele, les enfants, les bagages, puissantes interventions s’agitent pour le récupérer
pourront entrer en Suisse. Il passera séparément, vivant. En premier lieu, les Américains.
par un chemin détourné. Une fois en Suisse, avec Sans exclure d ’autres groupes, il y a la mission du
les documents, il se sent de taille à négocier avec capitaine de frégate Giovanni Dessy, agent secret
les Anglais. du Gouvernement Badoglio et de l’OSS en Suisse.
Si Birzer était mort, l’échec de ce plan serait Son équipée se termine le 27 au soir, alors qu’il
resté un mystère. Avec une pénible surprise, le part de Côme pour Giulino di Mezzegra où
lieutenant se retrouvait seul responsable de la Mussolini vient d ’être enfermé, par l’action
sécurité de Mussolini. Son inquiétude ne fut pas brutale du colonel Valerio. Celui-ci a aussi une
dissipée par l’attitude étrange du Duce. mission à exécuter et il va de l’avant avec une
Vers 21 heures 30, il reçoit du Duce l’ordre d ’aller efficacité digne d ’un Skorzeny.
chercher le commandant allemand de la place de Il y a le capitaine américain Daddario, le premier
Côme. Il conduit l’officier au maréchal Graziani, officier à entrer dans Milan, fonçant avec un haut
principal élément de la suite. Une heure plus tard, mépris du danger dans une voiture couverte de

La m ort de M ussolini : m ystères?


Les cadavres de Mussolini, Clara Petacci et d.c deux autres fascistes (Keystone)
pendus par les pieds devant la foule de la piazza Loreto à Milan, le 29 avril 1945.

L'h isto ire in visib le 55


drapeaux américains et italiens, soucieux de faire dences troublantes. Il ne conclut pas, et on ne doit
honneur à la devise de la Ve Armée à laquelle il pas conclure, mais accepter la présence du mystère.
appartient : « Agir, si possible, avant de penser. » A 20 heures 30, le 27, à Côme, entra en fonction
Il s’illustrera en signant le laissez-passer qui per­ un radio anglais, dont la trace sera complètement
mettra à Valerio d ’atteindre sa victime. Et en perdue. Il avait obtenu des contacts suivis avec
s’arrêtant, sur la fausse nouvelle que Mussolini Daddario, Graziani, Dessy. On sait qu’il était
est déjà fusillé. Apparemment, d ’autres personnes entré dans l’appartement du général italien Manlio
pensaient avant d ’agir. Capizzi. Or, un des secrets les mieux gardés est :
Il y a la task fo rce composée de la Ire division « Qui avait si bien renseigné les partisans qui
blindée et de la 34e d ’infanterie, sous le comman­ fouillèrent, à grand péril, la colonne de la Flak
dement personnel du général Bolty, qui brûle les qui convoyait le Duce? »
étapes, contourne Milan, et fait irruption à Côme. Cadorna obtint de Daddario le laissez-passer
Le général Bolty se rue à la Préfecture en hurlant : pour Valerio. Si, à ce même moment, il avait
« Où est Mussolini ? » Ne recevant pas de réponse averti Daddario de l’endroit où se trouvait
satisfaisante, il repart à tout hasard pour Varese Mussolini, celui-ci aurait été sauvé.
et se perd dans le brouillard. Vers 18 heures, le 27 avril, un certain colonel
D ’autres puissantes interventions travaillaient en Vincent, des services secrets britanniques, fut
sens contraire, avec plus de discrétion et de parachuté à Baggio, à la périphérie de Milan. Sa
résultat. Désagréablement coincé dans ce système, récupération ne fut pas facile, car une colonne
dont les composantes sont, hélas ! trop complexes allemande forte de quarante chars avançait vers
pour être exposées ici, se trouvait le général la ville et causait beaucoup d ’agitation. Cependant,
Cadorna. Alors que les Américains couraient à son arrivée avait été annoncée, et il atteignit
l’aveuglette, « le général Cadorna », écrit l’auteur, vers les 10 heures le siège du CVL.
« dans la nuit du 27 au 28, non seulement savait La présence de cet officier anglais chez les partisans
exactement la situation de Mussolini, mais faisait n ’a été mentionnée ni par Cadorna, ni par les
une tentative désespérée pour le sauver et pour le communistes, ni par les Américains, ni par le
remettre aux Américains. Puis il interrompit cette CLNAI.
tentative et permit que Valerio réussisse la mission Dès 1945, Winston Churchill eut envie de peindre
qu’il lui avait confiée sans équivoque. Il y eut en les paysages sublimes qu’offrent les lacs italiens
somme deux « général Cadorna » : l’un qui dans la région de Côme... Un peu plus tard,
agissait dans un certain sens jusqu’à minuit le 27 ; Sarah Churchill joua un rôle dans le film « Daniele
l'autre, ensuite, qui agissait dans l’autre sens. Cortis », dont l’action se passait en ces mêmes
Puis un troisième, qui écrivit ses mémoires. Évi­ lieux. Le vieil homme d ’état britannique revint
demment, trop de généraux en un seul homme! » en 1949. Entre-temps, un certain capitaine Johnson
et au moins quatre agents passaient au peigne fin
LE MYSTÈRE A L ’ÉTAT PUR toute la région.
Rachele Mussolini et ses enfants furent pris en
En assurant sa méthode, au xixe siècle, l’histoire charge le 2 mai 1945 par les Anglais; après trois
s’est diversifiée du roman historique, avec lequel mois au camp anglais de Terni, elle fut accom­
elle était jusque-là fondue. Le roman ne doit pagnée à Forio d ’Ischia.
pas susciter de question q u ’il ne puisse résoudre ; Ces mouvements n ’ayant pas passé tout à fait
l’histoire scientifique doit se refuser cette complai­ inaperçus, le bruit courut qu’il était question de
sance. L ’amateur éclairé préfère donc laisser sa lettres échangées vers 1935, entre Mussolini et
curiosité insatisfaite, plutôt que de l’apaiser aux Churchill. Ne s’agissait-il que de récupérer ces
dépens de la vérité. Se tenant à la vérité, Franco lettres? L'admiration de Churchill pour la person­
Bandini se contente d ’exposer quelques coïnci­ nalité du Duce était notoire : ce n ’était guère un

La m ort de M ussolini : m ystères?


secret dont la protection valait pas tant d ’argent et
d ’efforts. N ’y avait-il pas un secret plus im portant
à garder? Une certaine responsabilité anglaise
dans l’exécution de M ussolini?
Bandini a recueilli de son enquête une certitude
morale (aucun fait, digne de ce nom selon ses
critères très exigeants, ne l’établit, bien q u ’il ait
par exemple retrouvé un tém oin de la m ort de
Mussolini que tous les autres enquêteurs avaient
négligé). Il pense q u ’un personnage jam ais cité
par les acteurs connus, mais indiqué par nombre
d ’indiscrétions (« l ’autre qui était là », dit m achi­
nalement un tém oin), assistait à l’exécution.
« Quelle force agit dans la nuit du 28 pour em pêcher
le salut du dictateur, et com m ent cette force GABRIEL VERALDI
s’assura-t-elle, en personne, que la mission était G a b r ie l V é r a ld i e s t n é e n 1926 à A n n e c y ,
remplie? Qui? » (1) d e p è r e itali en e t d e m è r e s u i s s e .
R o m a n c i e r , il a é c r i t : A la M é m o i r e
d ’u n A n g e , La M a c h i n e H u m a i n e (Prix
LA RÉVISION N ÉC ESSA IR E F é m i n a ) , Le C h a s s e u r C a p t i f .
A n t h r o p o l o g u e , il a é c r i t d e s e s s a i s
Si troublantes que soient les questions posées par sur le s théories de l'h u m a n is m e
t e c h n i q u e , d e la h a u t e p r o p a g a n d e .
Franco Bandini, sa m éthode en suggère de plus
Il tr a va il le p r é s e n t e m e n t à i n t r o d u i r e
graves. Là où était la clarté, l ’évidence, une e n F r a n c e la s é m a n t i q u e g é n é r a l e .
enquête réellem ent minutieuse fait apparaître
le mystère.
Or, ce degré de précision n'est pratiquem ent
jam ais atteint par l’histoire. Des vérifications
simples effectuées par exemple sur le livre de
Shirer sur l’Allemagne nazie m ontrent que sa
précision est, au plus, de degré moyen. Il a pourtant
eu accès aux archives du Troisièm e Reich, circons­
tances déjà exceptionnelles, comme il le note,
car il est rare q u ’une nation, même vaincue, livre
ses archives.
On ne réfléchit pas assez à ce fait que notre
conception du passé repose sur des bases fragiles.
Après avoir lu Franco Bandini, on sait par
induction que rien ne s ’est réellem ent passé comme
on le croit.
GABRIEL VÉRALDI.

(I ) Afin de réaliser m atériellem ent le télégram m e, envoyé la nuit


p récédente p ar le C V L , le colonel V alerio fusilla, u n e heure après
M ussolini, q u in ze prisonniers, sans exam iner leur cu lp a b ilité ; leurs
cadavres, tra n sp o rtés dans un au to car, fu ren t exposés à M ilan,
« à l’en d ro it où o n t été précédem m ent fusillés p ar les nazis fascistes
quinze p atrio te s ».

L’histoire in visib le
Les Esquimaux, hommes du futur
J e a n C a t h el i n

Le grand-père a été jeté aux loups, le petit-fils sera astronaute.


(Conversation à Québec avec un membre des Affaires du Nord).

ILS SORTENT DE 17.000 ANS DE SILENCE


Ils passent de
Chaque fois qu’il m ’est arrivé de dire : j ’ai vu des Esquimaux en
l ’igloo au frigidaire, blue-jeans dans des maisons préfabriquées, l’incrédulité s’est peinte
sur les visages, comme lorsque j ’affirme à mon fils que les Indiens
ils seront plusieurs portent veston et roulent en Chevrolet.
millions bientôt : Le réflexe colonial nous fait mal supporter la disparition du pitto­
resque. Nous tenons à lui comme une preuve de notre supériorité :
ils sont les vrais si l’homme dont nous faisions un objet exotique assimile facilement
notre civilisation, c’est qu’il nous vaut bien. S’il se permet de conserver
contemporains quelque chose de sa voie propre, c’est que nous n ’avons rien d ’essentiel
du futur. à lui communiquer dans l’ordre du spirituel.
Le cas d ’Inuk (qui veut dire « homme » et désigne par conséquent,
pour eux-mêmes, le peuple esquimau) est exemplaire. Et lorsque je
parle d ’lnuk américain, je crois souligner un phénomène de civilisation
qui se produit sous nos yeux depuis moins de quinze ans et qui est
un cas majeur de suraccélération de l’histoire.
Comme le dit fort justement une brochure humoristique éditée par
les Affaires du N ord Canadien à l’usage des ouvriers et techniciens
qui s’embauchent pour l’Arctique : le plus im portant de tout, dans le
N ord, ce sont les gens qui en bâtissent l ’avenir — les Esquimaux, les
Indiens e t vous.
Je n ’ai pas la place ici de m ’étendre sur le cas des Indiens du Nord.
M orse e t ours Disons que les Naskapis de l’Ungava et les Créés des bords de la Baie
en ivoire (dent de m orse) d ’Hudson sont en quantité négligeable — pour l’instant — et que
du Cap D orset ( Baffin). donc le problème indien, à l’heure actuelle, ne se situe pas dans le Nord.

L’histoire in visib le
L ’homme du N ord donc, le vrai, le seul, c’est genre. Les fonctionnaires des Affaires du Nord
l’Esquimau. D ’après les derniers travaux de luttent de leur mieux contre cet abâtardissement,
l’Arctic Institute, il est là depuis 17.000 ans. mais non sans mal.
On a trouvé à Aklavik (Baie de Mackenzie) les En raison de leur fragilité, du vandalisme colonial
ruines superposées de plusieurs agglomérations, et de la spéculation, les masques esquimaux ont,
ainsi que des armes et ustensiles d ’époque. quant à eux, à peu près complètement disparu.
Si l’on remonte à des périodes plus récentes que Par bonheur, au milieu de ses collections uniques
celle où les Esquimaux arrivèrent en Amérique au monde de masques indiens, le gouvernement
du Nord, en provenance des îles Kouriles ou des de la Province de Colombie Britannique est
rivages sibériens, on s’aperçoit que le climat et parvenu à en conserver quelques-uns. Dans ceux-ci
les hommes n ’ont guère laissé de témoignages. on trouve cette même sérénité que j ’oserai dire
Dès le xviie siècle, les postes de traite de la Com­ « bouddhique » qui a certainement fait le succès
pagnie de la Baie d ’Hudson et de la Compagnie de la sculpture esquimaude : cette impassibilité
du Nord-Ouest s’enfoncent vers le Nord et le millénaire qu’éclaire un sourire digne de Gau-
Nord-Ouest et les rivalités et luttes amènent la tama, je l’ai d ’ailleurs trouvée sur le visage de la
destruction ou l’accaparement des souvenirs plupart des Esquimaux que j ’ai rencontrés.
indigènes. Les Indiens en pâtissent et les Aujourd’hui, le masque de bois a été remplacé
Esquimaux aussi. D ’autre part, dès le milieu du par le masque de peau de phoque, mais on ne le
xixe siècle, les missions catholiques et protestantes revêt plus guère et le cinéma du samedi a remplacé
commencent à s’intéresser aux Indiens du Nord les cérémonies en l’honneur de la déesse de la mer.
et aux Esquimaux. Sans doute un pasteur anglais
a-t-il l’idée géniale d ’adapter les signes indiens COMME LES JAPONAIS...
Créés à la translation syllabique de la langue
esquimaude, uniquement orale (on comprend que Cependant, on doit remarquer que l’occidenta­
les conditions locales ne poussaient guère à lisation de l’Esquimau ne date pas d ’hier, mais
l’écriture), mais combien de représentations consi­ de l’instant où le commerçant européen a, dans
dérées comme idolâtriques ont-elles dû être l’économie de chasse des Inuit, introduit la notion
détruites par ces missionnaires! d ’intérêt pour l’amener à trapper la fourrure
La sculpture esquimaude, art qui relève d ’une très comme les Indiens. Ainsi connut-il, comme ses
haute tradition orientale et fut redécouvert ces cousins Rouges, cette piraterie de la triste Hudson
toutes dernières années, nous a laissé peu d ’élé­ Bay Co.
ments que nous puissions considérer comme très Le magasin de l'Hudson Bay Co (H.B.C. - « Here
anciens. La très belle pierre de savon (noire, Before Christ », disent amèrement certains Cana­
verte ou grise) n ’a pas résisté aux successions diens : « Ici Avant le Christ », jouant sur les
de gel et de dégel. Enfin, chaque chasseur a toujours initiales) et la Mission furent les premiers lieux de
eu tendance à faire disparaître avec lui ces repré­ déformation de l’Esquimau. Aujourd’hui, les
sentations totémiques de sa victoire sur le phoque, intellectuels oxoniens qui constituent les cadres des
le morse, la baleine ou le caribou. Car ces sculp­ Affaires du Nord ont balayé ces influences, y
tures, dans l’igloo, demeuraient enveloppées dans compris celle de la Police Montée, pour y
des couvertures et suivaient la famille dans ses substituer un esprit supérieur.
déplacements. Quoi qu’il en soit, ces empiétements sur la culture
Aujourd’hui, la vogue soudaine de cet art à originelle ont depuis longtemps donné à l'Esquimau
New York, Montréal et Vancouver, en a amené l’habitude de se penser nouvellement en fonction
une exploitation de la part des galeries et des des critères occidentaux.
magasins de la Compagnie de la Baie d ’Hudson. Mais ce qui fait l’unicité de son cas, c’est que ce
On commande aux artistes tant de pièces de tel petit peuple conserve entier et dans le silence son

Les E squim aux, hom m es du fu tu r


sentim ent d ’être à part. Sa personnalité, voire sa meilleurs mécanos : si l’on dém onte un m oteur
supériorité ne lui paraissent nullem ent entamées. devant eux, ils sont aussitôt capables de le rem onter
Sa réaction, c ’est la seule image que je puisse entièrem ent. Ceci n ’étonnera pas Jacques Bergier
trouver, évoque celle des Japonais depuis le qui m ’assure que les Esquimaux ont inventé les
fameux coup de canon am éricain de 1854 : on lunettes de soleil (en bois) dès le xm e siècle. C ’est
laisse entrer l ’Occident, on s ’imprégne de tout ce donc avec une facilité déconcertante que leurs
q u ’il apporte, au besoin on fraternise sexuellement descendants sont devenus mineurs à l’île d ’Ells-
avec lui, mais on garde intact le moi profond de mere, ont pris place dans des bureaux des Affaires
la nation. du N ord, sont devenus chauffeurs de camion,
La race esquimaude, au C anada, a été bien près constructeurs de route, etc. Mais il ne faudrait
de périr : l’introduction du fusil, qui am ena des pas croire q u ’ils en oublient pour au tan t l’anti­
destructions massives de caribous, la disparition quité et la dignité de leur peuple, même s’il leur
de cet animal et les famines ont contribué à la arrive de se saouler comme de vulgaires blancs
m ort par la faim de milliers d ’Esquimaux de ce au saloon de la ville ou au bar de la base ( j’ai
pays depuis un siècle. dem andé pourquoi on ne les en em pêchait pas.
Mais ayant survécu, Inuk a décidé de garder le On m ’a répondu fort justem ent que ce serait
sourire et de nous vaincre. anti-dém ocratique).
Les Esquimaux sont entrés dans l 'H istoire : avec
« JE T O U C H E TOUT AVEC MES YEUX « l’avion, avec le bistrot, avec le chalutier sur lequel,
désormais, Inuk pourchasse les baleines au harpon
La preuve est d ’ores et déjà adm inistrée. Dans le à treuil électrique.
Keewatin, des Esquimaux occupent des postes de A G reat W hale, village situé à un kilom ètre de
maîtrise à la mine de N orth Rankin. A l ’aéroport la base radar de la Mid C anada Line, j ’ai pu voir
de Frobisher, le directeur estime q u ’ils sont les le mélange de la vie traditionnelle et de la vie

L ’ histoire in visib le
neuve. La base militaire ne s’intéresse à la masse aux gendarmes et aux voleurs dans l’été de la
indigène (Indiens Créés et Esquimaux) que dans toundra, sur les routes poudreuses et les collines
la mesure où elle y puise du personnel. Chose parsemées d ’airelles et de lichens de la péninsule
frappante, les Indiens Créés sont dans cette agglo­ de Hall. La probabilité moyenne de vie pour leurs
mération à peu près uniquement pêcheurs, grands-parents était de trente ans, la leur sera de
chasseurs, trappeurs ou manœuvres. Les Esqui­ quarante-cinq et plus. Déjà, les vieillards ne sont
maux, eux, occupent les meilleures places à l’école plus rares dans un monde où il fallait les aban­
comme dans la vie et s’offrent le luxe de surpasser donner aux loups en temps de famine, voici
les écoliers fils de fonctionnaires européens. C ’est vingt ans à peine.
qu’ils comprennent tout, tout de suite. Le grand Et les jeunes d ’ici, comme n ’importe lequel
romancier canadien-français Yves Thériault, auteur d ’entre nous, seront libres de choisir une car­
de Agaguk (Ed. Grasset), me disait un jour q u ’il rière à leur convenance (1). Au sortir de l’École
avait obtenu de l’un d ’eux cette explication de leur Supérieure du Nord, qui a son siège à Yellow-
rapidité de compréhension : « Je touche tout avec knife, rien ne les empêchera de rejoindre sur les
mes yeux. » aéroports les 300 Esquimaux déjà employés, ou
Autre fait caractéristique, les Affaires du Nord d ’aller étudier encore dans le Sud. Déjà des pro­
ont pourvu tout le monde des mêmes maisonnettes motions antérieures les y ont précédés. Mais
préfabriquées, des mêmes frigidaires, des mêmes nul non plus ne les empêchera de rester sur la
cuisinières à gaz butane. Les demeures des Esqui­ terre de leurs pères pour y pêcher avec des moyens
maux sont impeccables ; celles des Indiens, dou­ modernes, y élever des troupeaux d ’ovibos —
teuses. Dans ces maisons modernes où la grand- bœufs musqués — ou enfin y cultiver des espèces
mère coud à la machine des ornements de cuir, acclimatées, comme un nouvel hybride céréalier.
où le fils scie électriquement les pierres pour ses Quant aux fillettes qui, hier encore, s’abrutissaient
sculptures, où la mère donne le biberon à ses aux tâches ménagères, les machines leur donneront
enfants, où l’on fait cuire au four le bifteck le temps de fabriquer les célèbres parkas de laine
d ’orignal que le père a chassé au fusil, la vie tradi­ pour les grands faiseurs de New York, et les bottes
tionnelle esquimaude se poursuit, avec ses rites de phoques à revers brodés de perles dont la vente
familiaux et son égalité d ’humeur ponctuée est extrêmement rentable. Et lorsqu’elles seront
d ’humour. Humour qui leur fait construire un mariées, elles toucheront des allocations familiales,
igloo pour rire, au centre du village, dans lequel comme tout le monde.
ils posent volontiers pour les touristes. De cette évolution, qui chagrine certains roman­
tiques comme M. Farley Mowat (auteur de Le
UN HOMM E NOUVEAU Peuple du Renne), je crois qu’il y a tout lieu de
DANS UN PAYS N EUF se réjouir. L ’Esquimau peut, très rapidement,
apporter autant à l’homme d ’Occident que celui-ci
Ainsi, dans le grand ensemble de « l’homo ameri- lui a donné.
canus » un « homme nord-canadien se crée » suivant D ’autant que le Grand Nord a un aspect que
la formule de R.J. Green. Et bientôt, comme me le j ’oserai, pour les Français, appeler « saharien ».
disait M. Delaute, administrateur de la Terre de Les missions géologiques l’ont prouvé au cours
Baffin, cet « homme-nord » sera un Esquimau. de ces dernières années : il y a du pétrole au
R.G. Robertson, aux dernières sessions du Par­ Mackenzie et au Yukon, et l’on peut construire
lement du Nord, et Melijarik, au congrès de des barrages fantastiques sur la rivière Mackenzie,
l’Association esquimau-indienne, l’ont dit : de des ports sur le Grand Lac de l’Ours ou le Lac des
nouvelles Provinces se créeront dans le Nord où Esclaves. Les réserves de plomb, or, fer, zinc, de
Inuk sera responsable de son propre destin.
Tel est le sort qui attend les jeunes écoliers jouant (1) Il existe actuellement 50 écoles dans les T.N.O.

Les E squ im au x, hom m es du fu tu r


»8S

Pécheurs esquimaux, par Niviaksiak.


Baffin et d ’Ellsmere, excéderaient 370 millions de millions d ’économies! Le Nord actuel, c’est aussi
tonnes. Je ne parle pas de l’uranium, et moins ces militaires à qui les mythes de la guerre froide
encore de certains gisements sur lesquels on tient offrent des vies et des soldes dorées.
à garder le secret. Mais la chance de l’homme, c’est que les Esqui­
L’Arctique est donc une terre promise, mais maux rient de tout cela. Lorsqu’ils lisent leur
c’est la seule autodétermination de l ’homme journal ou écoutent la radio (ils n ’ont pas encore
Esquimau qui permettra d ’en assurer l’exploi­ la T.V., mais c’est imminent), ils ne réduisent pas
tation pour le bien de tous les hommes. l’Occident à ces apparences. Leur vieille sagesse
Or, précisément, l’Esquimau occidentalisé, instruit chamanique leur inspire de prendre le meilleur
dans nos méthodes et nos écoles, tient à sa terre. sans se soucier du reste. Rien n ’est plus significatif
Mme Elisaepik, Mme Nayomie et M. Isa, ont que de voir de jeunes enfants esquimaux danser
consenti à venir assister à l’exposition de leurs un ballet improvisé dans la poussière de neige
sculptures au Musée de Montréal. Mais ils sont que soulèvent les hélices d ’un avion militaire.
bien vite retournés chez eux. Si Ann Padlo, native Nos craintes et nos mythes leur demeurent
de Pond Inlet, demeure speakerine à Radio Canada, étrangers, comme nos conformismes. Lors d ’un
c’est pour être utile à ses compatriotes. Mais, Christmas offert par l’aviation canadienne aux
souvent, le mal du pays la reprend. Fille d ’un enfants d ’un village, je demandai à Ann W italtuk
constable de la Police Montée, elle a parcouru (sa photo est parue depuis dans « France-Soir »
dans son enfance l’Arctique avant de devenir parce qu’une compagnie américaine prétendait
infirmière, puis hôtesse de l’air à la Compagnie empêcher un Australien de l’épouser, en dépit
« Nordair », sur les bons vieux DC4 qui, deux à du non-racisme canadien) ce qu’était pour elle
trois fois par semaine, transportent plus de fret le Père Noël : « Pour moi qui ai fréquenté l’école
que de passagers. De même sa compatriote Mary dans vos villes, la même chose que pour vous.
Panegoshoo, rédactrice à Ottawa de « La Voix Pour les miens, rien. Nous n ’avons ni Petit Jésus,
Esquimaude », revue publiée par les Affaires du ni Nouvel An. Mais puisque ça a tellement l’air
Nord, ne reste jamais longtemps éloignée de ses de vous faire plaisir, les Esquimaux disent volon­
terres d ’origine. tiers H appy Xmas. » J ’ai aimé cette indifférence
amusée. Au reste, quelle tradition formelle aurait
DE QUEL COTÉ, LE FOLKLORE? pu résister, depuis dix-sept mille ans, à ce climat?
Dans le regard et les paroles d ’un Jacob Owee-
Depuis les premières reconnaissances dans l ’in­ tartook, par exemple, j ’ai cru discerner quelque
térieur des terres nordiques de la Nouvelle France, chose comme le réveil d ’un mandarin endormi
aux environs de 1660, les territoires situés aux depuis des millénaires et qui, soudain, parce
alentours du 60e parallèle nous sont devenus pro­ q u ’on lui apporte des maisons chaudes, de la
gressivement plus familiers. Mais le véritable nourriture fraîche et des services de santé, retrouve
contact entre l’homme blanc et l ’Esquimau est intacte son énergie et s’élance vers une tâche
tout récent. Aussi tout n ’est-il pas encore au point. nouvelle : donner une âme à la terre d ’Amérique.
Trop souvent, l ’Occidental va dans le Nord pour Devant l 'Esquimau, j ’ai souvent pensé que l’an­
« faire du dollar ». Il n ’y voit rien d ’autre qu’un goisse d ’Henry Miller s’apaiserait s’il connaissait
nouveau Texas, comme ce Basque qui se retirait le regard et la force de ce petit peuple. Jamais
après avoir dirigé six mois seulement l ’unique homme au monde ne m ’a donné pareil sentiment
hôtel de Frobisher (nous y avons payé 22 $ de de la grandeur, de la dignité et de l ’intelligence.
pension par personne et par jour, pour séjourner Il y a de l’avenir dans cet homme-là, au sens où
fort rudimentairement) ou ce cuisinier italien qui, Heidegger disait : « Il y a de l’être. » Souvent,
après cinq ans de service arctique dans un dépar­ voyant un Esquimau conduisant une grosse
tement officiel, regagnait Naples avec trente voiture dont la radio marchait très fort, j ’ai eu

Les E squ im au x, hom m es du fu tu r


l’étrange impression de voir apparaître un héros JE A N C A THELIN
de science-fiction. N é à L yo n le 10 n o v e m b r e 1927 d a n s le
En 1967, pour le centenaire de la Confédération s u r r é a l i s m e e t la m é d e c i n e , J e a n
Cathelin a été jo u rn a liste j u s q u 'e n
canadienne, il est question de constituer en Pro­ 1959, c o l l a b o r a n t s u c c e s s i v e m e n t à
vinces le Territoire du Y ukon et le D istrict du F r a n c e - O b s e r v a t e u r , Le D a u p h i n é Li­
béré, D em ain, A rts et F rance-S oir.
Mackenzie. Les gouvernements de ces Provinces M a r ié a v e c G a b r i e l l e G r a y , é c r i v a i n e t
seraient en m ajorité constitués par des Esquimaux. j o u r n a l i s t e , J e a n C a t h e l i n a r e ç u le
P rix S a i n t e - B e u v e 1959 p o u r s o n e s s a i
Cette création, dans la région du m onde promise M a r c e l A y m é o u le P a y s a n d e P a r i s
au plus grand essor industriel, nous vaudra sans ( N . E . D . ) . C r i t i q u e d ’a r t e t c r i t i q u e li tté ­
r a i r e , il a c o l l a b o r é a u x C a h i e r s d u
doute une expérience inédite de la dém ocratie. M u sée de P o ch e, à A ujo u rd 'h u i, à
Aux dernières estim ations, qui datent de 1960, C i m a i s e et , à M o n t r é a l , à V ie d e s A r t s .
S o n e s s a i s u r le s c u l p t e u r - p o è t e J e a n
il n ’y avait guère plus de 40.000 habitants dans le A rp (M u sé e d e P o c h e ) a été tra d u it
G rand N ord C anadien, dont la m oitié d'O cci­ a v e c s u c c è s à N e w Y or k . Il a é g a l e m e n t
écrit un C o c te a u et un B au d e laire de
dentaux. D ans dix ans, il y en aura cinq, millions c lu b , ainsi q u e d e s p iè c e s d e radio et
dont la grande m ajorité sera métissée d ’indiens de télévision, e t tra d u it p lu sie u rs
o u v r a g e s a n g l o - s a x o n s . Il p u b l i e c e t
et d ’Esquimaux. Ces derniers auront donné son a u to m n e, en collaboration avec s a
âme à l ’homme nouveau de ces immenses étendues : f e m m e , J ' a i vu vivre le C a n a d a ( A r -
th è m e Fayard) et d o n n e r a e n s u it e Les
un homme neuf pour une Planète neuve, venu d ’une C h a p e a u x d e la Lo i r e , n o u v e l l e s h u m o ­
lointaine et mystérieuse sagesse et puissam m ent ris tiq u es p r é f a c é e s par M arcel A y m é ,
e t En s o u v e n i r d e V a n c o u v e r , s o n
adapté à son rôle de contem porain du futur. p r e m i e r r o m a n . Il e s t a c t u e l l e m e n t c o l l a ­
Sans doute, au cours de l ’année 1970, le Premier b o r a t e u r d e l ’E n c y c l o p é d i e H a c h e t t e .
Ministfe Esquim au d ’une des deux grandes P ro­
vinces actuellement en préparation, sera-t-il reçu
à l ’Élysée, par le Président de la République F ran ­
çaise. U n petit air de désuétude et l’aspect folklo­
rique ne seront pas de son côté...
JE A N C A T H E L IN .

Lapin mangeant des algues, par Kinoajuak.

L’histoire in visib le
jjfSfiMMjîîhjîiïnp»,? tuv. "
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Les armes incompréhensibles de demain
par X X X

Sur la frontière, les événements, comme les sentinelles, tirent sans


avertissement. talbot m u n d y .

AU-DELA DE LA BOMBE DU JUGEM EN T D ER N IER

Les quelques lignes que vous allez lire ne sont en aucune façon le
début d ’une nouvelle d ’anticipation. Elles signalent un événement
Anti-matière qui peut arriver d ’un moment à l’autre, qui est peut-être déjà arrivé.
Le lecteur que ces lignes choqueraient dans ses idées politiques est
Anti-désordre prié de remplacer les mots « Président du Soviet Suprême » par
« Président des U.S.A. ». Cela ne changera rien à l’argumentation,
ni à la réalité possible, ni aux conséquences probables des faits.
Anti-mensonge Le Président du Soviet Suprême parlait d ’une voix à peine audible.
Il dit : « Camarades ! C ’est avec la tristesse la plus profonde que je
vous fais cette déclaration : Ce sera la dernière de ma carrière politique.
U n autre vous guidera dans les heures difficiles qui vont suivre. Notre
magnifique armée, les armées de nos Alliés du Pacte de Varsovie,
l’invincible armée de notre grande alliée la Chine, vont être obligées
de déposer les armes sans avoir combattu. Les Casques bleus des
Nations Unies viendront occuper notre pays. Aucune bataille pourtant
n ’a été livrée. Mais nos conseillers scientifiques en qui j ’ai toute
confiance, m ’apprennent que les Américains ont mis au point une
série de formules mathématiques qui leur donnent tout pouvoir
sur l’univers physique. Aucune résistance n ’est possible. J ’aurais
voulu pouvoir vous expliquer de quoi il s’agit, mais malheureusement
ma culture mathématique, qui est réduite, ne me le permet pas.
Cependant, aucun doute n ’est possible. Il ne peut s’agir, comme
certains l’ont supposé, d ’une conspiration de nos savants et des leurs

Il y a quelque chose d'inquiétant


e t de merveilleux dans le bocal...
(c. h u y berts. Le bocal. G ravure 1701) L'histoire invisible
pour assurer la paix. Car une démonstration a les champs unifiés, les équations unitaires de
été faite que nous avons pu contrôler. La tempé­ Heisenberg, les équations synthétiques de Charon,
rature d ’une région inhabitée de l’Arctique sur la théorie du Spin inertial de Costa de Beauregard.
un rayon de 1.000 kms a été réduite au voisinage Il y eut des progrès fantastiques en mathématiques
du zéro absolu, c’est-à-dire moins 273 degrés pures. Il y a eu une compréhension meilleure
centigrades. L ’air lui-même s’est solidifié. La de la chimie et du monde vivant. Et tout cela,
même démonstration au cœur d ’une région la triste nature humaine étant ce qu’elle est,
peuplée fait des millions de morts. Nous n ’avons doit fatalement se traduire par des armes nouvelles,
plus aucun choix. » aussi différentes de nos fusées et de nos bombes
Ceci n ’est pas invraisemblable. Il paraît même que celles-ci le sont des Panzerdivisionen d'Hitler.
certain à des observateurs avertis q u ’un événement Ces armes incompréhensibles basées sur des idées
de ce genre devra fatalement se produire, et il est que l’on ne peut traduire en paroles, que l’on peut
possible d ’en expliquer les raisons. seulement exprimer en « équations froides, impi­
toyables », comme le dit l’écrivain américain
UNE ARM E D ’IL Y A 50 ANS Tom Godwin, existent déjà sur le papier. « Ce
qu’il y a dans la serviette des savants est effrayant »,
Un diagramme circule en ce moment dans l’usine déclarait récemment à la radio soviétique Nikita
de Livermore, aux U.S.A., où l ’on prépare les Khrouchtchev. Sa voix tremblait.
armes nouvelles. Ce diagramme représente en Ces armes existent. On peut s’en faire une idée.
détail un I C B M le plus moderne, c’est-à-dire Cette idée nous allons l’exposer : cet exposé
une fusée capable, à partir d ’une base américaine sera vague et ceci pour deux raisons :
ou russe, d ’atteindre n ’importe quel point du a) nous ne sommes pas dans la confidence du Pré­
globe et d ’y porter la dévastation grâce à sa tête sident Kennedy ni dans celle de M. Khrouchtchev ;
chercheuse armée d ’une bombe thermo-nucléaire. b) le langage est un outil nettement insuffisant
Ce diagramme n ’a rien de secret mais il a un pour rendre compte de la science 1962.
aspect original. Chaque pièce détachée est reliée Néanmoins, on peut toujours essayer.
par une flèche à un petit rond d ’un cm de diamètre
où l’on a porté une date. Cette date est celle de UN OCÉAN SANS RIVAGE
l’invention ou de la découverte scientifique qui a
permis la réalisation de la pièce en question. Il y a 25 ans, le grand savant anglais P.A.M.
Et l’on voit alors que l’arme la plus terrible Dirac, Prix Nobel de physique, exprima pour la
dont nous disposions est basée sur la science première fois une hypothèse fort connue aujour­
d ’il y a 50 ans. La tête chercheuse a été inventée d ’hui : l’Océan de Dirac.
par Édouard Branly en 1898. La charge thermo­ Avez-vous vu des régates? Votre attention se
nucléaire est basée sur les travaux d ’Albert porte sur la course et vous oubliez vite que ces
Einsten en 1905. Les alliages légers qui forment le coques élégantes flottent sur un océan qui peut
corps de l’engin ont été inventés par Sainte-Claire- recéler tout l’inconnu. A quelques centaines de
Deville à la fin du xixe siècle. La fusée elle-même mètres sous les régates il y a peut-être le serpent
a été complètement décrite par Konstantin de mer, mais les participants et les spectateurs
Edouardovitch en 1897. La pompe légère qui ne s’en soucient guère. D ’après Dirac, il en est
y distribue le carburant est employée par les ainsi de tout l’univers réel : l’espace et le temps,
pompiers de Berlin depuis 1903. Et ainsi de suite : tout ce que l’homme connaît, les étoiles et les
c’est une arme 1910. rochers, ne sont qu’une pellicule à la surface d ’un
Or, depuis 1910 la science a marché. Il y eut la immense océan dont la température est plus basse
relativité générale, la théorie des quantas, les que tout ce que l’on peut concevoir en-dessous
forces d ’échange, la théorie des corps solides, du zéro absolu lui-même. Et d ’après Dirac, on

Les arm es inco m p réh en sib les de dem ain


peut plonger dans cet océan et faire apparaître d ’énergie cesseraient de fonctionner, tous les
à la surface des anti-particules qui seraient en avions tomberaient, tous les véhicules s’immo­
quelque sorte des images dans le miroir des biliseraient. Et tous les militaires se mettraient
particules normales, et qui se détruiraient à leur à chercher un autre emploi...
contact. Or, ces anti-particules de Dirac ont été
effectivement découvertes. On les appelle protons, FILTRES A INFORM ATIONS
anti-protons, anti-neutrons. Au contact de la
matière, ces anti-particules retournent d’où elles Autre possibilité : on commence à mettre au
sont venues en se détruisant, et en détruisant la point une théorie assez complète de l’information,
matière qu’elles touchent. L ’océan de Dirac c’est-à-dire un déchiffrage et une quotation
existe donc. Mais s’il était possible d ’établir une universels de tout message, quel qu’il soit, d ’où
communication entre de vastes régions de notre q u ’il vienne, quoi q u ’il exprime. On parle à
monde et l’Océan de Dirac, notre énergie y mots couverts de la mise au point d ’un « filtre
tomberait et il régnerait autour de cette porte à informations ». Là encore, le langage ne peut
sur le néant un froid illimité, un zéro absolu rendre compte du mécanisme. Il peut donner
permanent. Existe-t-il des équations permettant une idée grossière du résultat. Un filtre en papier
d’ouvrir de telles portes? On le dit dans les buvard sépare les particules en suspens d ’un
milieux spécialisés. La seule menace de s’en liquide. Un filtre à informations serait une machine
servir suffira-t-elle pour ramener la paix sur la électronique qui, non seulement traduirait n ’im­
terre? Peut-être. Mais l ’Océan de Dirac n ’est pas porte quel langage en n ’importe quel autre, qui
la seule arme incompréhensible que l ’on puisse non seulement décrypterait tout message, mais
envisager. Voici deux autres exemples. qui donnerait le contenu exact en information
Cette fois-ci, les mots nous manquent totalement. réêlle de toute déclaration. Une telle machine,
Exposons donc les résultats sans même tenter par exemple, traduirait cinquante pages de décla­
de faire comprendre le mécanisme. Les propriétés ration officielle d ’un gouvernement par : « contenu :
d ’un objet solide dépendent d ’un « être mathé­ information : zéro», montrant ainsi la volonté
matique », c’est-à-dire d ’un groupe d ’équations cachée de ne rien dire. En interdisant un « jeu où
que l’on nomme la statistique de ses particules. tout le monde triche », elle effraierait les fabricants
Il est peut-être possible de changer à distance de guerre au moins autant que les armes
ces statistiques. Donnons une analogie : quand apocalyptiques.
on aimante un morceau de fer, il se produit un Telles sont les armes incompréhensibles qui
changement; l’équation statistique des particules naîtront nécessairement. Elles sont la réaction
du morceau de fer, qui représentait le désordre, d ’autodéfense de l’intelligence humaine qui ne
s’est trouvée changée en une équation qui repré­ veut pas périr. Reprenons l’image de l’Océan
sente l’ordre. De même, quand un être vivant de Dirac : des gens se livrent combat sur un
meurt, l’ordre se substitue au désordre. En étang gelé. Tant qu’ils se battent à coups de
langage spécialisé, la modification d ’une statistique poing, tout va bien. S’ils se mettent à lancer des
de particules se dit : « changer les bosons en grenades incendiaires, ils vont casser la glace
fermions ». Sans doute des changements pour­ et tous disparaîtront dans l’eau froide et noire.
raient-ils être produits à distance par l’utilisation L’esprit de l’espèce humaine tout entière, qui
de champs de force autres que magnétiques. s’exprime par la science, cherche à surpasser
Les mots ne permettent pas d ’éclairer cette idée. le danger, et imagine des armes qui seront en
Disons seulement que, dans la zone d ’action réalité des freins. En attendant, rien n ’est plus
d ’un certain appareil, tous les conducteurs précieux que gagner du temps : il y a quelques
d ’électricité deviendraient des isolants et tous minutes essentielles à préserver, pour les
les isolants des conducteurs. Toutes les sources chercheurs.

L'histoire invisible
Message aux lecteurs de science-fiction

Youri Gagarine

Vous me demandez si j’ai eu entre les mains le numéro de la revue


« Savoir et Force » que l’on avait daté — en 1954 — de 1974,
et où l’on décrivait d’une façon tout à fait réaliste un voyage dans
la lune (1). Je m’en souviens parfaitement bien. J ’étais à l’époque
étudiant au Collège technique et membre d’un aéro-club. Plein
d’enthousiasme, je me suis précipité vers mes camarades en bran­
dissant la revue et leur ai raconté ce voyage. Ces braves garçons
m’ont regardé avec beaucoup d’attention et m’ont dit : « Vraiment,
tu as lu cela? Et dans quelle revue? — Dans « Savoir et Force »,
ai-je dit. — Alors, tu aurais pu le dire tout de suite et nous aurions
su que c’était de la blague : ce sont des gens qui publient de la
science-fiction ! » C’est vous dire que je me souviens fort bien de
ce numéro cosmique.
Je dois dire d’ailleurs que cet article était très bien fait. J ’ai
gardé la mémoire de ce premier cosmonaute imaginaire qui me
précéda, qui se nommait Colonel S.A. Sedov, et voilà ce qu’en
1954 on faisait dire à ce personnage de légende : « Le dévelop­
pement de la technique de la propulsion à réaction dans notre pays
a d’abord conduit au voyage lointain dans l’ionosphère. Puis, nous
avons exploré l’espace interplanétaire pendant 4 ans et les savants
soviétiques reçoivent des informations qui leur sont transmises
d’un satellite qui tourne au-dessus de la terre à 35.000 km d’altitude.
Des fusées automatiques ont déjà été lancées vers la lune. La pre­
mière a eu une panne du régulateur électronique; ses fusées de
correction se sont déclenchées trop tôt et elle est devenue un satel­
lite artificiel de la Terre. La seconde s’est posée dans le cratère
Ptolémée et a fait connaître son arrivée par un éclair lumineux
intense; la troisième et la quatrième firent le tour de la Lune en
nous rapportant un film qui nous montra sa face cachée. »
Comparez cette science-fiction avec les faits et vous verrez que la
réalité a largement dépassé l’imagination des écrivains fantas­
tiques. Je vous adresse, ainsi qu’à tous les lecteurs de science-
fiction, mon salut fraternel. Le titre de la revue « Savoir et Force »
est bien exact : la science donne la force.

(1) Cette lettre de G agarine a été adressée à la revue « Savoir et Force ».

La scien ce-fictio n so viétiq u e


La littérature soviétique d'avant-garde
Jacques Bergier

Le rôle de la littérature blue-jeans infroissables pendant


est de conduire les peuples. que les savants inventaient des
Vendant trop longtemps nos spoutniks. Mais cela va changer
écrivainsy ont manqué : lesyeux maintenant.
fixés sur le sol, ils décrivaient BORIS POLEVOI.
(Discours au Congrès de l ’ Union des Écrivains
des nouveaux tracteurs et des Soviétiques de i960).

UN ÉLAN VERS LA LIBERTÉ ET LE MERVEILLEUX


Une analyse complète Deux traits fondamentaux du caractère russe, le goût du merveilleux
et le goût de la liberté, se manifestent dans la science-fiction sovié­
des œuvres tique. Les racines de celle-ci plongent profondément dans la vie
les plus marquantes sociale et politique de la Russie d ’avant 1917.
Dès 1911, bien avant les magazines américains, un magazine spécialisé
de la littérature dans la science-fiction, le Monde des aventures, était publié tous les
mois. Ce magazine, richement illustré, sur beau papier, publiait
soviétique surtout des traductions. On y a vu paraître Jules Verne, Robida, Wells,
et de nombreux auteurs allemands, italiens, polonais.
réellement moderne. Mais le M onde des aventures publiait également des inédits d ’auteurs
russes tels que, Alazantrev et Pervoukhine, et notamment, en 1912,
un remarquable récit d ’un des plus grands écrivains de l’époque :
Alexandre Kouprine. Ce récit intitulé Le Soleil liquide est demeuré
aujourd’hui étonnamment moderne. Il est basé sur l’idée d ’une liqué­
faction de la lumière, de la constitution d ’un liquide formé de photons
d ’énergie et non pas de molécules de matière. Il semble bien qu’un
fluide de ce genre existe dans certaines étoiles. D ’autre part, la conquête
de l’énergie solaire, dont Alexandre Kouprine rêvait, s’accomplit de
nos jours : les plus récents satellites artificiels sont alimentés par
l’énergie solaire.
La révolution de 1917 a immédiatement donné naissance à une abon­
dante littérature de science-fiction extrêmement utopique, mais cette
fois-ci exclusivement russe, car le torrent des traductions s’était arrêté
avec la rupture des relations internationales. Le Monde des aventures

La littératu re différente
cependant continuait à paraître, mais sur moins ficielles sont nés directement de ses recherches
beau papier. D ’autres revues comme L e Chasseur théoriques. Mais il a également écrit de la science-
des P istes universelles étaient apparues. Et les fiction. A vrai dire, il y a très peu de fiction dans
romans se multipliaient. Ils paraissaient d ’ailleurs l’œuvre de Tsiolkovski : peu de personnages
tout aussi bien en U.R.S.S. q u ’à l’extérieur. C ’est humains et pas d ’action. Ce sont des rêveries, des
ainsi qu’Ilya Ehrenbourg, le plus célèbre peut-être monologues, mais des monologues d ’un homme
des écrivains soviétiques de ce moment, et qui de génie. Aussi cette œuvre est-elle à retenir.
habitait Berlin, publiait entre 1921 et 1924 plusieurs Un autre savant éminent, l’académicien G. Obru-
romans de science-fiction, dont un au moins cev écrivait aussi. Obrucev fut un géologue, un
excellent. C ’est Le Trust D .E . « D.E. » sont les géographe et un grand explorateur. Sa science-
initiales de deux mots russes qui signifient « A bas fiction est assez naïve et rappelle un peu l’œuvre
l’Europe ». Ce roman d ’anticipation décrivait de l’Américain Edgar Rice Burroughs, qui inventa
l’effondrement du capitalisme en des termes singu­ Tarzan. Obrucev décrit des civilisations perdues,
lièrement prophétiques. Il est devenu introuvable dans des terres inconnues ou même à l’intérieur de
et il serait souhaitable q u ’un éditeur le reprenne. notre globe. Quand, récemment, on réédita ses
En U.R.S.S. même, les deux œuvres les plus célèbres ouvrages, Obrucev (qui est mort en 1956 à l’âge
de cette époque héroïque de la science-fiction sovié­ de 95 ans) tint à préciser dans ses préfaces que la
tique sont celles du grand écrivain Alexis Tolstoï, plupart des hypothèses émises dans ses récits
neveu du grand Léon Tolstoï. Elles s’appellent avaient été réfutées par le progrès scientifique.
A elita et /’H yperboloïde de l ’ingénieur Garine. Mais ceci n ’enlève rien à la valeur poétique de
A elita est un récit utopique d ’un voyage en fusée son œuvre.
sur Mars. U H yperboloïde est la lutte autour d ’une
invention qui rappelle assez le rayon ardent de UN JULES VERNE RUSSE
Wells. Tout récemment, un appareil de ce genre
destiné à couper les plaques de blindage a été La fin de l’ère héroïque a vu naître un véritable
réalisé dans une usine de Moscou et on l’a immé­ écrivain complet de science-fiction, un Jules Verne
diatement présenté à la presse comme L ’H yp er­ russe. Il s’appelait Alexandre Belaiev. Il est mort
boloïde de l ’ingénieur Garine. en 1941, laissant une quarantaine de romans et une
Parmi les autres auteurs de cette époque, il faut centaine de nouvelles. Belaiev est moins matérialiste
citer Valentin Kataev et G. Boulgakhov. et moins rationaliste que Jules Verne. Il s’attaque
Kataev est devenu un des plus célèbres parmi les à des thèmes comme la télépathie et la lévitation,
maîtres de la littérature soviétique. Je ne sais pas en tentant de leur donner des explications scienti­
ce qu’est devenu Boulgakhov. Un de ses romans fiques ou pseudo-scientifiques. Cette tendance
au moins, L es Œ ufs maudits, est tout à fait remar­ curieuse à un idéalisme philosophique se retrouve
quable. Il s’agit de la découverte d ’œufs de reptiles fréquemment dans la science-fiction soviétique et
préhistoriques. Ces œufs sont couvés et les reptiles nous y reviendrons. Elle représente, à mon avis,
qui en sortent se répandent dans la paisible une réaction contre le matérialisme officiel et une
campagne russe. manifestation de l’esprit de liberté dans la science-
fiction. Belaiev a traité tous les thèmes, sauf les
LE PÈRE DE L ’ASTRONAUTIQUE voyages dans le temps. Là également il rejoint
Jules Verne : comme lui, il vit dans un univers
C ’est également durant la révolution que le public newtonien et considère le temps comme un inva­
soviétique prit connaissance de l’œuvre de K. Tsiol- riant. Les meilleurs romans de Belaiev sont : Ariel,
kovski (1857-1935). Ce professeur de lycée de Le Saut dans le Néant, L ’É toile K E Z , L e M aître
province est le père de l’astronautique. Les du Monde, L ’Hom m e amphibie, L e dernier Survivant
spoutniks, les fusées lunaires et les planètes arti­ de l'A tlantide.

La scien ce-fictio n so viétiq ue


L ’une des œuvres mineures de Belaiev, L a Guerre ministère. A partir de 1925, il se consacra uni­
dans l'Éther, eut un moment de grande célébrité quement à la science-fiction. Il ne sortait presque
lorsqu’on apprit que le Pentagone la recherchait jamais et travaillait avec une énergie implacable.
à tout prix : les stratèges américains y voyaient une Il est mort de sous-alimentation pendant la guerre,
anticipation d ’une défaite militaire des États-Unis le 6 janvier 1942. Il se tenait remarquablement au
par les fusées russes soutenues par l’aviation et les courant de toutes les nouveautés scientifiques. Il
armes électroniques. A vrai dire La Guerre dans n ’hésitait pas à inventer, mais en partant des
l'Éther se termine lorsque le personnage se réveille ; données les plus exactes. C ’est ainsi que dans son
ce n ’était qu’un rêve, un cauchemar, car, dans le roman, L'œil miraculeux, paru en 1935, il décrit
monde réel, les deux blocs ne risquent pas de se la télévision sous-marine avec une telle précision
combattre. Souhaitons que, sur ce point, Belaiev que certains passages pourraient être publiés dans
se soit montré bon prophète. Et notons en passant un ouvrage de vulgarisation en 1960.
que cette fin imite celle de La Guerre infernale des
Français Jiffard et Robida. UN ROMAN EXCEPTIONNEL :
Comme l’œuvre de Jules Verne, celle de Belaiev « LE GÉNÉRATEUR DE MIRACLES »
est extrêmement solide. Il anticipe peu, ou d ’une
façon raisonnée et intelligente. Mais, comme Jules L’œuvre de Belaiev est hautement valable dans
Verne encore, Belaiev a parfois d ’étonnantes son ensemble. Cependant, il est difficile de parler
échappées poétiques. Il fut probablement le de chef-d’œuvre à propos de tel de ses romans
premier auteur de science-fiction à faire remarquer ou nouvelles. Par contre, le roman de Youri
q u’il n ’y a pas de nuit sur la lune, car les roches Dolgoujine, Le Générateur de M iracles, mérite
lunaires re-émettent par fluorescence la lumière ce titre. L ’ouvrage a paru en feuilleton en 1949.
solaire qu’elles ont absorbée. Depuis, cette Il fut réédité en 1959 après avoir été très soigneu­
fluorescence a été effectivement détectée. Elle sement retravaillé par l’auteur. Il est accompagné
donne à Belaiev un prétexte pour de fort belles d ’une préface où Dolgoujine revendique pour
pages de description. l’écrivain le droit de créer des passés imaginaires
Sur le plan de l’écriture, l’œuvre de Belaiev est et des univers parallèles. Ce roman fut bien reçu
simplement honnête. Mais elle a éveillé de très par la critique soviétique, et publié, non pas dans
nombreuses vocations scientifiques et, à ce titre, des éditions pour la jeunesse, mais aux très sérieuses
mérite d ’être considérée comme un des apports Éditions pédagogiques. Ce fait est surprenant, car
marquants de la science-fiction. l’ouvrage se rapporte à des sujets nettement
Sa vie est un exemple de courage. Il est né le « idéalistes ». Il traite, en effet, de ce que les Amé­
22 mars 1884 à Smolensk. Il rêva d ’être le premier ricains appellent « télépathie », c’est-à-dire de
homme volant, le premier qui aurait construit la transmission de la pensée, du pouvoir de la
une machine utilisant comme énergie les muscles pensée à distance et même de la résurrection des
humains. Une telle machine volante n ’est pas morts. En outre, la base intellectuelle de ce roman
considérée par les spécialistes comme impossible est moins scientifique qu’alchimique. Certaines
et des essais en ont été faits en Angleterre avec un des idées sur la vie de la matière pourraient être
certain succès. A l’âge de 14 ans, il tenta une signées par des alchimistes modernes comme
première expérience en sautant d ’un toit. Il se Eugène Canceliet ou René Alleau. Le roman est,
rompit la colonne vertébrale. Il ne devait se d ’autre part, absolument extraordinaire par la
relever qu’en 1922 et toute sa vie il porta un corset complexité de l’intrigue, le niveau du suspense,
orthopédique. Plus d ’une fois il retomba malade la description des personnages. Le style est remar­
au cours d ’une existence chaotique qui le fit quable. Il s’agit réellement d ’une œuvre majeure.
tour à tour directeur de jardins d ’enfants, inspecteur L’auteur est né en 1896 dans le Caucase. Son
de police, bibliothécaire, conseiller juridique d ’un grand-père avait été l’un des révolutionnaires les

La littérature différente
plus célèbres et il est m ort dans les prisons du LE PLUS G R A N D : EFR ÉM O V
tzar. Dolgoujine a com battu avec les partisans
contre les Blancs ju sq u ’en 1921. Il com m ença à Efrémov est paléontologiste. C ette discipline
écrire en 1925 et la première version du Générateur fournit d ’excellents auteurs : l’un des meilleurs
de Miracles date de 1936. Mobilisé en 1941 et du genre, en France, Francis Carsac, est pré­
blessé en 42, il écrivit à l’hôpital une nouvelle : historien et paléontologiste également. L ’œuvre
Avec un fusil contre des chars qui, la même année, d ’Efrémov est considérable. L ’une de ses nouvelles,
reçut un prix littéraire. Depuis la guerre, il s ’occupe La cheminée aux diamants, parue en 1944, provoqua
surtout de vulgarisation scientifique et il s ’est des recherches qui conduisirent à la découverte des
rendu célèbre par deux œuvres : Aux Sources de la immenses gisements de diam ants en Sibérie. L ’un
Biologie nouvelle et Au Cœur du Monde vivant. Ce des recueils de nouvelles d ’Efrémov, Récits de
qui frappe dans Le Générateur de Miracles, c ’est Science-Fiction, a été traduit en 23 langues dont
l’énorm e culture de l ’auteur qui se sent dans son le japonais. M ais ce sont trois rom ans qui situent
dom aine aussi bien en électronique q u ’en biologie. Efrémov parm i les génies littéraires : Les Vaisseaux
Si D olgoujine avait à son actif une oeuvre plus d'Étoiles, La Nébuleuse d'Andromède, et Le Cœur
considérable, il serait certainem ent l’un des grands du Serpent.
de la science-fiction mondiale. Les Vaisseaux d'Étoiles ne sont pas des navires
interstellaires, mais les galaxies elles-mêmes.
L ’astronom ie m oderne m ontre que les galaxies,
les voies lactées, sont un véritable gaz et q u ’elles
s ’agitent, et parfois se rapprochent. Efrémov
imagine q u ’une galaxie traversa la nôtre il y a
des milliards d ’années. De telles collisions se
produisent dans la réalité et constituent une des
sources du rayonnem ent électro-m agnétique du
ciel. Lors d ’une de ces collisions, une étoile est
suffisamment rapprochée de notre soleil pour que
la traversée entre les deux systèmes soit possible.
Venus ainsi sur une terre où l ’homme était encore
loin dans le temps, des êtres intelligents ont tué
quelques dinosaures, et ont laissé leur image sur
une plaque de m étal sensibilisée à des rayon­
nements nucléaires. C ette plaque sera retrouvée,
révélée par des savants de notre époque, et l’homme
saura ainsi de façon certaine q u ’il n ’est pas seul
parm i les vivants. La preuve aura été faite que
d ’autres raisons, d ’autres intelligences existent
dans le ciel étoilé. C e récit est un des chefs-
d ’œuvre du réalisme fantastique. Quiconque l’a
lu une fois verra toujours l’univers sous un aspect
nouveau.
Efrémov, le n° 1. Grand paléontologue, La Nébuleuse d'Andromède est une œuvre plus
grand voyageur, grand écrivain. Ses longue et plus ambitieuse. Elle a été violemment
deux Thèmes : Le lointain passé de attaquée par une partie de la presse soviétique, et
l'humanité et le contact, dans un proche notam m ent par le très influent Journal industriel
futur , avec des « intelligences du dehors ». et économique. C ’est que l ’action se déroule dans

La scien ce-fictio n so viétiq ue


un avenir lointain où nos problèmes politiques ont Le contact s’établit et les hommes vont voir enfin
été depuis fort longtemps oubliés. Personne ne les Grands « Galactiques » face à face. Mais la
se souvient plus de Khrouchtchev, ni d ’ailleurs de rencontre doit avoir lieu à travers une barrière
Marx et de Lénine. Mais les noms des dieux de plastique transparent, car, si les Grands « Galac­
grecs sont toujours présents aux lèvres et dans tiques » ont une forme humaine, leur chair est
la mémoire, parce que la beauté et l’idéal sont composée de molécules à base de fluor et tous nos
immortels. Dans ce monde futur, l’homme n ’est objets familiers s’enflamment au contact de leur
plus seul. La radio interstellaire le met en contact souffle. A travers cette barrière abstraite, les
avec d ’autres planètes habitées par des êtres Grands « Supérieurs » remettent aux hommes une
qui lui sont supérieurs. Peu après l’apparition carte à trois dimensions où toutes les planètes
de La Nébuleuse d'A ndrom ède, les Américains habitables sont indiquées par le symbole universel
mettaient en route un projet destiné justement de l’oxygène : un noyau, huit électrons. Désormais,
à réaliser cette liaison. l’expansion de l’homme dans l’univers sera
Efrémov décrit dans les plus petits détails ce monde dirigée.
futur. Les sciences : des mathématiques sans Ces trois récits sont bien au-dessus du niveau
paradoxe, une physique dialectique, une biologie général mondial de la science-fiction. Ils sont
ayant résolu les secrets de la vie. Les techniques : écrits par un adulte, pour des adultes. Ce sont
des astronefs propulsés par de la matière libérée des œuvres nobles dans toute l’acception du mot.
des liaisons mésoniques et qui permettent des
voyages aux étoiles, des machines presque intelli­ L ’ŒUVRE D ’ALEXANDRE KAZANTZEV
gentes, la synthèse des aliments. La société : des
hommes et des femmes libres, déchargés des Si j ’avais à désigner un numéro deux dans une
soucis qui pèsent sur nous, et qui pourtant ne sont classification des grands de la science-fiction
pas toujours heureux. La Nébuleuse d ’Andro­ moderne, c’est à mon ami Alexandre Kazantzev
mède — la galaxie la plus proche de la nôtre — que je penserais.
domine le livre à la fois comme but et comme Kazantzev est plus connu dans le monde des
symbole. Les personnages cherchent à abolir les joueurs d ’échecs que dans celui de la science-
barrières de l’espace et du temps, de façon à fiction. Les divers problèmes d ’échecs qu’il a
ouvrir dans le cosmos une porte qui mène direc­ composés lui ont valu une renommée mondiale.
tement à cette nébuleuse. Us réussissent à la fin, On sent d ’ailleurs que son œuvre littéraire est celle
mais au prix d ’une catastrophe. d ’un champion d ’échecs. Les intrigues de ses
L e Cœur du Serpent est la suite de L a Nébuleuse romans, L 'Ile en Feu, Un Rêve actif, Le Pont, etc.,
d'Androm ède. Les hommes ont appris à ouvrir sont toujours extrêmement compliquées. A mon
des portes dans l’espace et dans le temps, et leurs sens, cet excès de complications leur nuit et les
navires du vide pénètrent à des milliards d ’années- meilleurs Kazantzev sont les plus simples ; par
lumière de notre soleil. Au cœur de la constellation exemple, son roman tout récent : Une R oute sur
du Serpent, l’un d ’eux rencontre enfin un vaisseau la Lune. Le courage et la générosité qui le carac­
des Grands « Galactiques », de ces êtres dont les térisent apparaissent dans son œuvre. Le héros du
communications radio ont révélé l’existence et Pont crée une société d ’amitié russo-américaine
qui sont au-dessus de l’homme comme l’homme à un moment politique défavorable, ce qui lui
est au-dessus de la bête. Dans un très beau passage, vaut d ’ailleurs les pires ennuis. Je me souviendrai
les Terriens décident de prendre contact : toujours, quant à moi, d ’une phrase de Kazantzev
Dans nos voyages dans l'espace, nous n'avons pas lors d ’une discussion récente que nous avons eue à
tué, nous n'avons p a s pillé, nous n'avons p a s colonisé. Paris. Comme je lui demandais si, à son avis, des
Nous nous présentons devant les autres intelligences hommes de l’avenir étaient déjà parmi nous,
les mains pures. Kazantzev me répondit :

La littératu re différente
« Je viens d ’aller en pèlerinage au Mont-Valérien, avancée, comme le lien nécessaire entre les
devant les tombes des Fusillés. Ceux qui sont chercheurs et les rêveurs.
tombés là étaient justement des hommes de La position de ces deux auteurs a provoqué de
l’avenir! L ’homme de l’avenir se reconnaît partout vives controverses. Certaines revues leur ont
à ce qu’il est prêt à se battre et à mourir pour reproché de manquer de foi et d ’élan et d ’être vite
l’avenir. » dépassés par les progrès scientifiques. Tandis que
Kazantzev lui-même est un de ces hommes toujours Nemzov décrit les ascensions en ballon strato­
prêts à se battre. Depuis plus de 10 ans, il cherche sphérique, les spoutniks tournent autour du globe,
à prouver que le grand météorite qui a explosé les fusées atteignent la lune, les planètes artifi­
en 1908, au-dessus de la Sibérie, était en réalité cielles se meuvent autour du soleil. C ’est fâcheux.
un navire interplanétaire propulsé par l’énergie Il n ’en reste pas moins que les idées de Nemzov
nucléaire. Cette position lui a valu les reproches sur la captation de l’énergie solaire dans son
des grands pontifes de la science officielle. roman Un fragm en t du Soleil sont tout à fait
Cependant, la recherche a prouvé que l’on ne excellentes. Il n ’en est pas moins vrai que l’idée
retrouve pas les débris de ce météorite et q u ’il de Gourévitch utilisée pour l’exploration des
s’agit d ’un phénomène extrêmement anormal : océans — non pas un bathyscaphe, mais une
comète chargée d ’énergie, ou bien morceau d ’anti­ machine extra-plate contenant des circuits imprimés
matière provenant d ’un anti-univers infiniment ne risquant pas d ’être écrasés puisque la pression
lointain, ou même peut-être — qui sait? — navire est la même des deux côtés, — est techniquement
interplanétaire comme le prétend Kazantzev. excellente. Ces deux auteurs ont d ’ailleurs cherché,
L’œuvre de mon ami est riche d ’idées techniques à la suite des récents progrès de la science, à élargir
parfaitement valables. Son tunnel flottant, leur cadre, et ils y ont fort bien réussi.
réunissant les États-Unis et l’U.R.S.S. à travers C ’est ainsi que Nemzov, dans La dernière Étape,
le détroit de Behring, est si bien étudié que des envisage une technologie remarquable pour capter
ingénieurs s’y sont intéressés. Son accumulateur les énergies cosmiques. On envoie dans l’espace
léger utilisant la super-conductivité sera réalisé des fusées contenant de la matière instable dont
un jour. Ses personnages sont extrêmement les noyaux peuvent être activés par les rayons
vivants. Enfin, il a beaucoup fait pour la science- cosmiques primaires et on ramène ces fusées sur
fiction en publiant des anthologies, en faisant terre. On provoque alors la désintégration de cette
traduire des auteurs étrangers de valeur comme matière dont on extrait totalement l’énergie. C ’est
Ray Bradbury, en défendant la science-fiction la houille étoilée. Autour de cette idée, Nemzov
dans la Pravda. Il espère créer une revue mensuelle tisse une excellente trame d ’aventures.
uniquement consacrée à la science-fiction. De même Gourévitch, dans son plus récent roman,
Naissance d'un sixièm e Océan, s’attaque à un
DEUX RÉALISTES : sujet avancé : la transmission de l’énergie à
VLADIMIR NEMZOV distance à travers l’ionosphère. Il en profite
ET GEORGI GOURÉVITCH pour exposer un plan sensationnel de relèvement
des pays sous-développés, grâce à une alimen­
Les auteurs dont nous avons parlé, et notamment tation en énergie électrique à partir de centrales
Efrémov et Kazantzev, vont loin dans le fantas­ situées dans des pays plus développés et possédant
tique. Par contre, Vladimir Nemzov et Georgi le personnel technique nécessaire. Les récepteurs
Gourévitch cherchent à serrer de très près la sont complètement automatiques et fournissent
réalité et à produire des œuvres qui puissent servir immédiatement du courant classique, facile à
directement d ’inspiration aux ingénieurs et aux manier. L ’idée est extrêmement excitante pour
laboratoires de recherches. Ils se considèrent l’esprit. Si elle peut un jour être réalisée, il n ’y
comme les « public relations » de la science aura plus de pays sous-développés et bon nombre

La scien ce-fictio n so viétiq ue


de nos problèmes disparaîtront. Gourévitch est souvent des pages à la science-fiction. Enfin, il
moins bon romancier que Nemzov; il n ’a pas paraît un grand nombre de recueils de nouvelles
su éviter les sinistres espions étrangers, cliché qui et d ’anthologies. Parmi les plus récents recueils,
diminue beaucoup l’intérêt. Néanmoins, La A travers le Temps, d ’Ekaterina Youravleva, est
Naissance d ’un sixièm e Océan se lit avec un particulièrement remarquable.
intérêt passionné. Sur le plan de la qualité, on reproche à la science-
fiction soviétique le manque de personnages
SITUATION ACTUELLE humains, l’absence de poésie, l’insuffisance de
constructions utopiques.
Nous avons passé en revue les chefs de file de la A cela, je suis tenté de répondre qu’il faut beaucoup
science-fiction en U.R.S.S., mais il faut signaler de courage pour publier en U.R.S.S. des romans
un grand nombre de jeunes : Arkadj et Boris qui se déroulent après l’ère communiste.
Strugaleky, G. Daodsoff, I. Saparine, etc. Ce Je voudrais également faire observer qu’un certain
sont, le plus souvent, des chercheurs scientifiques nombre d ’écrivains de science-fiction, notamment
utilisant les dernières données du laboratoire. Doudintzev dans L'hom me ne vit pas que de Pain,
Aussi, une certaine science-fiction soviétique ou Gourévitch dans L e Temps qu 'il f a it sous la
moderne est-elle extrêmement technique. Parallè­ Terre, sont allés plus loin dans la politique construc­
lement, on voit se développer en U.R.S.S. « l’opéra tive et la protestation sociale qu’aucun autre
de l’espace », c’est-à-dire la littérature d’aventures écrivain soviétique. Ce n’est pas un mince titre
pure. de gloire.
L ’Union des Écrivains Soviétiques proteste contre Pour terminer, je tiens à préciser que, contrai­
la fiction de simple dépaysement, contre des rement à ce que l’on a trop souvent dit et écrit, la
œuvres comparables aux romans bon marché que littérature de fantaisie, d ’imagination pure sans
l’on appelle en Italie « des romans en jaune » référence aux explications rationnelles, existe en
et qui, en France, discréditent la science-fiction U.R.S.S. Les romans et nouvelles de A.L. Grin,
chez les esprits ouverts, mais mal informés. Il en sont un très bel exemple, en particulier :
serait évidemment intéressant de les remplacer Celle qui court sur les vagues et L e monde étincelant.
par de la science-fiction de qualité ou même par Grin, qui fut un ami de Gorki, est admiré et même
des romans d ’aventures lisibles sans ennui. C ’est imité par certains jeunes soviétiques. Il n ’est pas
pourquoi les traductions d ’auteurs américains tels exclu que l’on voie apparaître un jour prochain
que Edmond Hamilton, Murray Leinster, H. Beab en U.R.S.S. une œuvre purement poétique,
Piper, sont nécessaires ; elles ont d ’ailleurs un onirique et, disons le mot : métaphysique.
succès mérité en U.R.S.S.
Il n ’existe toujours pas de revue mensuelle sovié­ J A C Q U E S BERGTER.
tique équivalente, par exemple, à la revue française
Fiction.
Le M onde des Aventures ne paraît actuellement
qu’une fois par an, sous forme d ’un volume très
copieux.
Deux revues mensuelles : Technique e t Jeunesse
et Savoir e t Force publient régulièrement des
romans et des nouvelles de science-fiction. L ’impor­
tante revue technologique : Inventeurs et Rationa-
lisateurs publie, dans chaque numéro ou presque,
une nouvelle. Les revues de littérature générale
telles que Jeunesse ou N eva consacrent assez

La littératu re différente
Illustration originale de Pierre Balas.
L'écriture du Dieu
Jorge Luis Borgès Nouvelle

Uunivers nous dévore, ou bien nous livre son secret,


selon que nous savons ou non le contempler.
« LE MATIN DES M AG IC IEN S » .

Jorge Luis Borgès est d’origine La prison est profonde. Elle est en pierre. Sa forme est celle d ’une
hispano-anglo- portugaise. Elevé demi-sphère presque parfaite ; le sol, qui est aussi en pierre, l’arrête
en Suisse, il s’est fixé depuis un peu avant le plus grand cercle, ce qui accentue de quelque manière
longtemps à Buenos Aires, où il les sentiments d ’oppression et d ’espace. Un mur la coupe en son
naquit en 1899. Nul n’a moins milieu. Il est très haut, mais n ’atteint pas la partie supérieure de la
de patrie que cet homme étrange, coupole. D ’un côté, il y a moi, Tzinacan, mage de la pyramide de
et nul écrivain n’échappe aussi Qaholom, qui fut incendiée par Pedro de Alvarado ; de l’autre, il y a
totalement à tout régionalisme un jaguar qui mesure à pas égaux et invisibles le temps et l’espace
comme d’ailleurs à toute indi­ de sa cellule. Au ras du sol, une large fenêtre munie de barreaux
cation temporelle. s’ouvre dans le mur central. A l’heure sans ombre (midi), on ouvre
Au printemps de 1961, Borgès une trappe dans le haut et un geôlier, que les années ont petit à petit
s’est vu décerner le Prix inter­ effacé, manœuvre une poulie de fer et nous descend à l’extrémité d ’un
national des éditeurs. En France, câble des cruches d ’eau et des morceaux de viande. La lumière pénètre
grâce aux efforts de Roger alors dans l’oubliette ; c’est le moment où je peux voir le jaguar.
Caillois qui le traduit comme Je ne sais plus le nombre des années que j ’ai passées dans la ténèbre.
Baudelaire traduisait Poe, il Moi qui autrefois fus jeune et qui pouvais marcher dans cette prison,
compte un certain nombre de je ne fais plus autre chose qu’attendre, dans l’attitude de ma mort,
fervents admirateurs. Il est sans la fin que les dieux me destinent. Avec le profond couteau de silex,
aucun doute une des plus fortes j ’ai ouvert la poitrine des victimes. Maintenant, je ne pourrais pas
figures de la littérature mondiale. sans l’aide de la magie me lever de la poussière.
« L’Ecriture du dieu » a été La veille de l’incendie de la pyramide, des hommes qui descendirent
publiée dans un recueil à tirage de hauts chevaux me tourmentèrent avec des métaux ardents pour
restreint: « Labyrinthe », chez que je leur révèle la cachette d ’un trésor. Ils renversèrent devant mes
Gallimard. yeux la statue du dieu, mais celui-ci ne m ’abandonna pas et je suis
Nous ne saurions trop recom­ resté silencieux dans les tortures. Us me lacérèrent, me brisèrent, me
mander au lecteur de lire deux déformèrent. Puis je me réveillai dans cette prison que je ne quitterai
fois cette nouvelle, et lentement, plus durant ma vie de mortel.
afin de voir peu à peu apparaître
en relief la noblesse du style et
la magnificence de l’inspiration.

La littératu re différente
Poussé par la nécessité de faire quelque chose, moi-même le but de ma recherche. A ce moment,
de peupler le temps, je voulus me souvenir, dans je me souvins que le jaguar était un des attributs
cette ombre, de tout ce que je savais. Je gaspillai du dieu.
des nuits entières à me rappeler l’ordre et le nombre Alors la piété emplit mon âme. J ’imaginai le
de certains serpents de pierre, la forme d ’un arbre premier matin du temps. J ’imaginai mon dieu
médicinal. De cette manière, je mis en fuite les confiant son message à la peau vivante des jaguars
années et je pris possession de tout ce qui m ’appar­ qui s’accoupleraient et s'engendreraient sans fin
tenait. Une nuit, je sentis que j ’approchais d ’un dans les cavernes, dans les plantations, dans les
souvenir précieux : avant de voir la mer, le îles, afin que les derniers hommes le reçoivent.
voyageur perçoit une agitation dans son sang. J ’imaginai ce réseau de tigres, ce brûlant labyrinthe
Quelques heures après, je commençai à entrevoir de tigres, répandant l’horreur dans les prés et les
ce souvenir. C ’était une des traditions qui troupeaux, pour conserver un dessin. La cellule
concernent le dieu. Prévoyant q u ’à la fin des temps adjacente contenait un jaguar. Dans ce voisinage
se produiraient beaucoup de malheurs et de ruines, j ’aperçus la confirmation de ma conjecture et une
il écrivit le premier jour de la création une sentence secrète faveur.
magique capable de conjurer tous ces maux. Il Je passai de longues années à apprendre l’ordre
l’écrivit de telle sorte q u ’elle parvienne aux géné­ et la disposition des taches. Chaque aveugle
rations les plus éloignées et que le hasard ne journée me consentait un instant de lumière et je
puisse l’altérer. Personne ne sait où il l’écrivit pouvais alors fixer dans ma mémoire les formes
ni avec quelles lettres, mais nous ne doutons pas noires qui marquaient le pelage jaune. Quelques-
qu’elle subsiste quelque part, secrète, et q u ’un unes figuraient des points, d ’autres formaient
élu un jour ne doive la lire. Je réfléchis alors des raies transversales sur la face intérieure des
que nous nous trouvions, comme toujours, à la pattes ; d ’autres, annulaires, se répétaient. Peut-
fin des temps et que ma condition de dernier être était-ce un même son ou un même mot.
prêtre du dieu me donnerait peut-être le privilège Beaucoup avait des bords rouges.
de déchiffrer cette écriture. Le fait que les murs Je ne dirai pas mes fatigues et ma peine. Plus
d ’une prison m ’entouraient ne m ’interdisait pas d ’une fois, je criai aux murs qu’il était impossible
cette espérance. Peut-être avais-je vu des milliers de déchiffrer un pareil texte. Insensiblement,
de fois l’inscription à Qaholom et il ne m ’avait l’énigme concrète qui m ’occupait me tourmenta
manqué que de la comprendre. moins que l’énigme générique, que constitue
Cette pensée me donna du courage, puis me une sentence écrite par un dieu. « Quelle sorte
plongea dans une espèce de vertige. Sur toute de sentence, me demandais-je, devait formuler
l’étendue de la terre, il existe des formes antiques, une intelligence absolue? » Je réfléchis que, même
des formes incorruptibles et éternelles. N ’importe dans les langages humains, il n ’y a pas de propo­
laquelle d ’entre elles pouvait être le symbole sition qui ne suppose pas l’univers entier. Dire
cherché ; une montagne pouvait être la parole du « le tigre », c’est dire les tigres qui l’engendrèrent,
dieu, ou un fleuve, ou l’empire, ou la disposition les cerfs et les tortues qu’il dévora, l’herbe dont
des astres. Mais, au cours des siècles, les montagnes se nourrissent les cerfs, la terre qui fut la mère de
s’usent et le cours d ’un fleuve dévie, et les empires l’herbe, le ciel qui donna le jour à la terre. Je
connaissent des changements et des catastrophes, réfléchis encore que, dans le langage d ’un dieu,
et la figure des astres varie. Jusque dans le toute parole énoncerait cet enchaînement infini
firmament, il y a mutation. La montagne et de faits, et non pas d ’un mode implicite, mais
l’étoile sont des individus, et les individus passent. explicite, et non pas d ’une manière progressive,
Je cherchai quelque chose de plus tenace, de moins mais instantanée. Avec le temps, la notion même
vulnérable. Je pensai aux générations des céréales, d ’une sentence divine me parut puérile et blasphé­
des herbes, des oiseaux, des hommes. Peut-être matoire. « Un dieu, pensai-je, ne doit dire qu’un
la formule était-elle écrite sur mon visage et j ’étais seul mot et qui renferme la plénitude. Aucune

L'écriture du Dieu
parole articulée par lui ne peut être inférieure à ni derrière moi, ni à mes côtés, mais partout à la
l’univers ou moins complète que la somme du fois. Cette Roue était faite d ’eau et aussi de feu
temps. Les pauvres mots ambitieux des hommes, et elle était, bien qu’on en distinguât le bord,
tout, monde, univers, sont des ombres, des simu­ infinie. Entremêlées la constituaient toutes les
lacres de ce vocable qui équivaut à un langage et choses qui seront, qui sont et qui furent. J ’étais
à tout ce que peut contenir un langage. » un fil dans cette trame totale, et Pedro de Alvarado,
Un jour ou une nuit — entre mes jours et mes qui me toitura, en était un autre. Là résidaient
nuits, quelle différence y a-t-il? — je rêvai que, les causes et les effets et il me suffisait de voir la
sur le sol de ma prison, il y avait un grain de Roue pour tout comprendre, sans fin. O joie de
sable. Je m ’endormis de nouveau, indifférent. Je comprendre, plus grande que celle d ’imaginer
rêvai que je m ’éveillais et q u ’il y avait deux grains ou de sentir! Je vis l’univers et je vis les desseins
de sable. Je me rendormis et je rêvai que les grains intimes de l’univers. Je vis les origines que raconte
de sable étaient trois. Ils se multiplièrent ainsi le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui sur­
jusqu’à emplir la prison, et moi, je mourais sous girent des eaux. Je vis les premiers hommes qui
cet hémisphère de sable. Je compris que j ’étais étaient de la substance des arbres. Je vis les jarres
en train de rêver, je me réveillai au prix d ’un qui attaquèrent les hommes. Je vis les chiens leur
grand effort. Me réveiller fut inutile : le sable déchirer le visage. Je vis le dieu sans visage qui
m ’étouffait. Quelqu’un me dit : « Tu ne t ’es pas est derrière les dieux. Je vis des cheminements
réveillé à la veille, mais à un songe antérieur. Ce infinis qui formaient une seule béatitude et, com­
rêve est à l’intérieur d ’un autre, et ainsi de suite prenant tout, je parvins aussi à comprendre
à l’infini, qui est le nombre des grains de sable. l’écriture du jaguar.
Le chemin que tu devras rebrousser est inter­ C ’est une formule de quatorze mots fortuits (qui
minable ; tu mourras avant de t ’être réveillé paraissent fortuits). Il me suffirait de la prononcer
réellement. » à voix haute pour devenir tout-puissant. Il me
Je me sentis perdu. Le sable me brisait la bouche, suffirait de la prononcer pour anéantir cette
mais je criai : « U n sable rêvé ne peut pas me prison de pierre, pour que le jour pénètre dans
tuer et il n ’y a pas de rêves qui soient dans d ’autres ma nuit, pour être jeune, pour être immortel,
rêves. » Une lueur me réveilla. Dans la ténèbre pour que le tigre déchire Alvarado, pour que le
supérieure, se dessinait un cercle de lumière. Je couteau sacré s’enfonce dans des poitrines espa­
vis les mains et le visage du geôlier, la poulie, la gnoles, pour reconstruire la pyramide, pour
corde, la viande et les cruches. reconstituer l’empire. Quarante syllabes, qua­
Un homme s’identifie peu à peu avec la forme de torze mots, et moi, Tzinacan, je gouvernerai les
son destin; un homme devient à la longue ses terres que gouverna Montezuma. Mais je sais que
propres circonstances. Plus qu’un déchiffreur ou je ne prononcerai jamais ces mots parce que je ne
un vengeur, plus q u ’un prêtre du dieu, j ’étais un me souviens plus de Tzinacan.
prisonnier. De l’infatigable labyrinthe de rêves, Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur
je retournai à la dure prison comme à ma demeure. la peau des jaguars. Qui a entrevu l’univers, qui a
Je bénis son humidité, je bénis son jaguar, je bénis entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut
le soupirail, je bénis mon vieux corps douloureux, plus penser à un homme, à ses banales félicités
je bénis l’obscurité et la pierre. ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui
Alors arriva ce que je ne puis oublier ni commu­ cet homme. Cet homme a été lui, mais, main­
niquer. Il arriva mon union avec la divinité, avec tenant, que lui importe? Que lui importe le sort
l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). de cet autre, que lui importe la patrie de cet
L’extase ne répète pas ses symboles. L ’un a vu autre, si lui, maintenant, n ’est personne? Pour
Dieu dans un reflet, l’autre l’a perçu dans une cette raison, je ne prononce pas la formule ; pour
épée ou dans les cercles d ’une rose. J ’ai vu une cette raison, je laisse les jours m ’oublier, étendu
Roue très haute qui n ’était pas devant mes yeux, dans l’obscurité.

La littérature différente
La littérature différente

Quand nous parlons de littérature différente nous


voulons dire : pas de hiérarchisation dans la
littérature.
Par le fait d’un conformisme qui ressemble à de
la conspiration, on a coutume de placer au meilleur
rayon de notre bibliothèque des œuvres réputées
comme « littéraires », alors qu’elles véhiculent
souvent beaucoup moins de problèmes et de vérités
que les œuvres du second rayon.
Quant à nous, nous préférons les numéros 1 du
deuxième rayon, aux numéros 2 du premier...
L ’œuvre de Robert Bloch, méconnue par les cri­
tiques officiels est déjà considérable. «Pleasant
Dreams », dont nous extrayons cette nouvelle inédite
en France, est son dixième livre. Il a déjà notam­
ment publié «The scarf», «The dead «Beat,
« Psycho » (dont Alfred Hitchcock tira un excellent
film). On lui doit, en outre, des centaines d ’histoires
qui mêlent le fantastique à un élargissement de
la vision psychologique de l’homme.
Dans la présente nouvelle, Robert Bloch propose
une hypothèse de travail pour des psycho-sociologues
qui voudraient examiner sous tous ses aspects —
sans négliger l’improbable — le drame des « jeunes
gens en colère ». Il fait, en outre, utilement re­
marquer que certaines définitions comme celle
par exemple de psychopathe, ne sont que des taches
blanches dans notre géographie de l’âme humaine.
Nous ne donnons un nom à ce territoire inconnu
que pour cacher notre ignorance.

Voir dans ce numéro un compte rendu de l'inquiétante enquête de M M .


Teindas et Thireau sur une certaine catégorie de ta jeunesse française. (P h o to Letus)

L'âge tendre
L'âge tendre
Robert Bloch Nouvelle inédite

« Tout ce que nous pouvons dire, c’est que cela se passe aujourd’hui,
che% nous, et que nous ne comprenons pas. » p a r is -m a t c h
(Enquête sur une certaine jeunesse)

COMME AUX PIRES MOMENTS DU MOYEN AGE?

Les jeunes gens La nuit tombait, paisible. Penché sur la petite barrière qui séparait
son jardin de celui de son nouveau voisin, Ben Kerry regardait la
silhouette onduleuse des collines.
en colère. — Quand je me suis installé ici, je cherchais un endroit tranquille
où passer l’été. Loin des gens.
Ted Hibbard gloussa :
Une démonologie — C ’est curieux, un anthropologue qui hait les hommes!
— Je ne les hais pas, non, dit Kerry. Du moins, pas la plupart d ’entre
eux. Je m ’entends même bien avec les sauvages. Ce sont les civilisés
américaine. qui me font peur.
— Vos élèves, par exemple? Ou vos anciens élèves? Hibbard prit
une mine piteuse : Moi qui me croyais le bienvenu!...
— Ne dites pas de sottises : vous êtes l’exception. Mais ce beau
pays est devenu un lotissement...
— C ’est encore plutôt désert pour mon goût, surtout la nuit.
— Les Indiens aussi avaient peur, la nuit. Ils se terraient autour de
leurs feux, comme les gens d ’aujourd’hui s’agglomèrent autour de
leurs télévisions.
Un visage clair apparut dans l’encadrement du porche.
— Papa, m ’man dit que c’est l’heure du dîner.
— Dis-lui que j ’arrive.
Le visage disparut, et Kerry dit aimablement :
— Il est bien, ce garçon.
— Hank? Oui, n ’est-ce pas. Il adore les maths et il est beaucoup

La littérature différente
plus sérieux que je ne l’étais à son âge. Sans parler que je n ’ai guère eu l’occasion d ’aller au chef-lieu.
de la majorité des gosses de maintenant. Une fois par semaine, le mercredi en général, je
Kerry tapota sa pipe contre la barrière de bois. vais faire les provisions. J ’ai vaguement entendu
— Vous savez, je ne suis pas un tel misanthrope ; dire qu’il y avait foule, pendant le week-end.
c’est un peu une attitude. Et aussi une défense. — Si vous voulez voir de vos yeux ce dont je
Une défense contre la marée qui nous submerge. parle, je vais au chef-lieu demain, vers neuf heures.
Voici quinze ans que je la vois venir. C ’est pour Voulez-vous m ’accompagner?
cela que je reste ici tant que je peux. Mais cette — D ’accord.
retraite elle-même est menacée. Jesuppose d ’ailleurs Hibbard fit un signe amical et prit le sentier qui
que les marchands de glaces se sont établis sur descendait vers sa maison proche. Au loin, un
le Parthénon. grondement sourd montait. On pouvait croire
Hibbard hocha la tête en souriant. que c ’était l’écho d ’un orage.
— J ’espère que vous ne m ’en voulez pas de vous Il en était arrivé toute la nuit et ils se rassemblaient
envahir ? encore vers dix heures, quand Ben Kerry, au
— Non, voyons! Quand vous avez acheté votre volant de sa vieille Ford, et Hibbard entrèrent
propriété, le mois dernier, j ’ai vraiment été content en ville.
de vous voir. Je fais encore partie de l’espèce La première rencontre eut lieu sur la route, juste
humaine, même si je considère le banlieusard et avant les portes de la ville, au sein d ’un gron­
le troglodyte urbain comme des étrangers. Vous dement que l’on ne pouvait maintenant plus
êtes le bienvenu. J ’aime votre femme et votre confondre avec le tonnerre. Une moto les doubla
fils. Ce sont de vrais humains. à toute vitesse. Hibbard aperçut une silhouette
— Les autres sont de faux humains? en blouson noir, avec un singe sur le dos. Puis
— Vous comprenez très bien ce que je veux dire. il réalisa que le singe était une fille aux cheveux
C ’est pour des raisons semblables que vous êtes coupés très court, cramponnée au conducteur.
venu vivre ici vous-même, non? Il vit la fille lever le bras, comme pour un salut.
— Oui, bien sûr. Et surtout à cause de Hank. Il allait répondre, automatiquement, quand Kerry
Je n ’aimais pas les écoles de la ville, et le genre lui agrippa l’épaule :
de gamins avec lesquels il sortait. Ils sont... — Attention! hurla-t-il en plongeant sur le volant.
différents. Tous ces jeunes délinquants... Vous Quelque chose frappa le pare-brise et rebondit
voyez ? avec fracas. La fille ne les avait pas salués. Elle
— Et comment! Kerry hocha vigoureusement la avait lancé une boîte de bière.
tête. J ’ai passé l ’été à prendre des notes pour une — Bon Dieu! Elle aurait pu faire éclater le
petite monographie. Rien de prétentieux, mais pare-brise.
c’est un sujet intéressant. Je suis idéalement placé — Cela arrive tout le temps, dit Kerry. Ce soir,
pour le travail sur le terrain. la route sera jonchée de boîtes vides.
— Il y a beaucoup de délinquance rurale, par ici ? — Mais ils n ’ont même pas l’âge légal d ’acheter
— Ne vous inquiétez pas. Les régions agricoles de la bière! Est-ce qu’il n ’y a pas une loi, dans
sont relativement intactes. Il y a le pourcentage cet état?
habituel d ’asociaux, de petits bandits, de satyres. — On ne doit pas dépasser quarante kilomètres
Mais Hank n ’en rencontrera guère. A son âge, à l’heure dans l’agglomération. Ça ne les empêche
ils sont pour la plupart à l’armée ou en maison de pas de rouler à fond de train.
redressement. Ce sont les adolescents de la ville — On dirait que vous trouvez ça normal.
que j ’étudie. Particulièrement nos visiteurs du — C ’est ainsi chaque week-end, tout au long de
week-end. Ne me dites pas que vous n ’en avez l’été.
pas rencontré! — Et personne ne fait rien?
— En fait, j ’ai été si occupé à installer la maison — Vous n ’avez encore rien vu.

L’âge tendre
Ils entraient en ville, passant devant une rangée — Est-ce qu’ils se prennent pour des Indiens?...
de motels. Un nombre surprenant de véhicules Hibbard s’interrompit à la vue d ’un trio particu­
étaient parqués. Aucune voiture, remarqua Hibbard lièrement agité. Un garçon osseux se contor-
avec surprise, n ’était d ’un modèle courant. Il y sionnait autour d ’une guitare, comme pris d ’une
avait surtout d ’antiques tacots bariolés et de vieilles crise d ’épilepsie, et un couple se démenait en
voitures de sport ; plus des douzaines de moto­ cadence, exécutant une sorte de danse guerrière.
cyclettes. Hibbard sourit, mais ses lèvres se figèrent soudain.
— Original, n ’est-ce pas, le goût de nos visiteurs Une décapotable chargée de gamins descendait
en matière de moyens de transport? dit Kerry. la rue. Un chat vit trop tard le danger ; la voiture
En tant que groupe, ils détestent la construction fit un crochet grinçant ; il y eut un choc, puis des
de série. Ils utilisent la voiture comme une forme hurlements de joie.
de protestation. — Us l’ont fait exprès! Bon Dieu, je vais!...
Dans la rue principale, il roula au pas. A la foule — Restez tranquille, dit Kerry en appuyant sur
normale des fermiers, venus pour les achats du l’accélérateur. Vous ne pouvez plus rien pour la
samedi, était mêlée une foule anormale d ’ado­ pauvre bête et ce n'est pas le moment de déclencher
lescents : silhouettes déhanchées, masques rica­ une bagarre.
nants, blousons noirs, blue jeans serrés, bottes. — Mais enfin, qu’est-ce que vous avez tous!
Ils avaient le crâne rasé ou de bizarres coiffures dit Hibbard d ’une voix rauque. Ce ne sont pas
à frange. Certains garçons plus âgés allaient à des enfants qui torturent un animal par curiosité.
l’autre extrême, avec d ’abondantes chevelures Us sont assez âgés pour savoir ce qu’ils font!
graisseuses aux longues pattes et des barbiches — Exact. Mais vous ne pouvez pas gagner,
de satyre. Leurs compagnes : cheveux courts, alors, restez tranquille.
sweater, culotte collante. Il montait de la cohue
une sorte de bavardage insultant, scandé par le En silence, Kerry sortit de la ville. A distance,
vacarme des juke-boxes à pleine puissance. on entendait encore les éclats de la musique, la
Devant les bistrots des couples dansaient sur le pétarade des échappements libres, les avertisseurs,
trottoir, obligeant les passants à descendre. Le le grondement des motos.
soleil se reflétait sur des centaines de boîtes de Us ont besoin de faire du bruit, murmura
bière, brandies par des centaines de mains. Kerry. Je suppose que les psychiatres appelleraient
— Je voudrais bien encore observer une de leurs ça une agression orale. Le rock and roll, c’est
courses. une autre manifestation. Mais il y a déjà eu,
— Une course? autrefois, le jazz et le swing. Des vêtements
— Vous pensez q u ’ils ne viennent pas ici unique­ excentriques, des coiffures ridicules, boire, tout
ment pour traîner dans la grande rue. Les samedi cela fait partie de la révolte contre les autorités.
et dimanche après-midi, ils se rassemblent au Hibbard explosa :
bord d ’une route déserte, dans les collines. Us — Oui, mais pas la cruauté gratuite. De mon
louent un terrain à un fermier et organisent une temps, on faisait la foire à l’occasion; il y avait
sorte de course de moto. Jusqu’à cet été, ils étaient quelques brutes ou quelques déséquilibrés. Mais
plus à l’ouest. Quelque chose les a fait déménager on ne se conduisait pas comme des psychopathes !
et ils sont venus ici. Le vieux Lautenshalger leur — Votre fils n ’est pas comme ça. La majorité des
prête la grande colline derrière ses champs. Nous adolescents restent normaux.
pourrions peut-être voir leur feu de camp, cette — Il y en a de plus en plus qui ne le sont pas. Et
nuit... puis, tout à l’heure, vous aviez peur.
— Un feu de camp? —• J ’avais peur, en effet... Si vous venez déjeuner
— Oui. Kerry ferma pensivement les yeux... Us avec moi, je pourrai vous montrer de curieuses
font un grand feu... choses.

La littérature différente
Débiles ?

ou Démons ?

En révolte

ou enchaînés

à autre

chose ?

(P h o to Lelus)
L'enfer, d'Andréa Orcagna. Détail. (P h o to R oger v io iiet)
Hibbard accepta. Dans la chaleur de midi, la Wartham, par exemple, blâme les illustrés et les
campagne était silencieuse. comics. D ’autres psychothérapeutes accusent la
Après le repas, Kerry posa une pile de dossiers télévision. D ’autres encore pensent que la guerre
sur la table. a laissé des traces : les enfants vivent dans l’at­
— J ’avais commencé à réunir ces coupures de tente du service armé et se révoltent par avance.
presse moi-même, et puis je me suis abonné à Oh ! il y a déjà toute une littérature sur la question...
une agence. Tenez, voici les congrès motorisés, Personnellement, elle ne m ’éclaire pas. Est-ce
et toute une collection de bagarres, émeutes, qu’une de ces belles théories explique... ça, tenez :
violences collectives, etc... Voici un rapport de le mois dernier, un garçon de quatorze ans se
la police de New York sur l’accroissement de la lève au milieu de la nuit et tue ses parents dans leur
délinquance. Une liste d ’armes trouvées sur des lit. Il admet qu’il n ’a aucune raison de haïr ses
lycéens à Détroit : couteaux automatiques, rasoirs, parents. Les experts le jugent normal. Il a eu une
deux pistolets, une hachette. Toutes ont été uti­ vie de famille ordinaire. Il dit s’être juste réveillé
lisées dans des batailles de rue. Un dossier sur les et avoir senti le besoin de tuer... A la réflexion,
narcotiques, un sur le vol à main armée, quelques c’est un peu ce qu’ils disent tous. Ils ont senti
rares incendies volontaires. J ’ai éliminé ce qui un besoin, une impulsion, « quelque chose les a
ressemble à la criminalité ordinaire. Les coupures pris », ou « ils ont eu envie de voir ce que ça
concernant les crimes sexuels portent sur les viols faisait ». Non, c ’est complètement insensé!
sanglants, ou exécutés en groupe, et les perversions Kerry suçait sa pipe, le regard comme distrait.
avec sadisme. Cela reste d ’ailleurs impressionnant. Puis il reprit :
Cet autre dossier est consacré exclusivement aux — Vous étiez un de mes brillants élèves, dans le
histoires de meurtres et de tortures. Je vous temps. Si vous aviez à analyser le problème, que
préviens : ce n ’est pas une lecture agréable. diriez-vous ?
Ce n ’était pas agréable. Hibbard en avait la nausée. — Il y a bien un ou deux points qui me frappent.
Il avait parfois remarqué de tels faits dans la D ’abord, il y a cette impulsion subite. Souvent,
presse, mais sans en tirer une vue d ’ensemble. l’enfant est seul ; il ne fait pas partie d ’une bande.
Pour la première fois, il découvrait une anthologie Tiens...? Oui, il est fréquemment enfant unique
de l’horreur. Des kidnappers de quinze ans, à et mène une vie assez isolée.
Chicago, avaient mutilé et tué une petite fille. Les yeux de Kerry, fixés sur Hibbard, avaient
U n garçon de treize ans avait décapité sa mère repris toute leur vivacité :
d ’un coup de fusil. Un autre avait éventré sa sœur. — Ensuite?
Récit après récit : parricide, fratricide, infanticide. — Il y a un autre cas : celui des bandes. Ces
Exemple après exemple : des meurtres appa­ groupes aiment les uniformes, les signes distinctifs.
remment sans cause. Je noterai qu’il y a de fréquentes allusions à des
— Je ne comprends pas, soupira Hibbard. Il y a rituels de sociétés secrètes, à des initiations et
toujours eu des délinquants juvéniles. Mais autres fariboles. Un langage secret, également, et
c’étaient des produits de familles déplorables, des surnoms solennels. Ceux-là préméditent leurs
des victimes de la grande crise, ou de la guerre. crimes. A première vue, donc, nous sommes en
Ici, je remarque q u ’il s’agit d ’adolescents norma­ présence de catégories totalement différentes.
lement élevés, dont beaucoup ont grandi dans un Il hésita. Non, attendez... il y a un trait que tous
milieu prospère. Q u’est-ce qui se passe? ces gosses ont en commun.
— Remarquez bien que la majorité des enfants — Et c’est? dit Kerry, penché vers son ancien
sont comme Hank, et plutôt mieux que nous élève.
n ’étions à leur âge. — Ils ne ressentent rien. Pas de honte, pas de
— Alors, q u ’arrive-t-il aux autres? culpabilité, pas de remords. Ils n ’ont pas la moindre
— Il y a des tas d ’explications. Le docteur antipathie envers leurs victimes. Les récits sont

L'Âge tendre
formels : les meurtres sont commis pour provo­ filer. Ils m ’ont couru après. Mais j ’ai pu me
quer un certain frisson, un certain plaisir, mais cacher dans la grange au vieux Lautenshalger et
ils ne touchent pas réellement leurs auteurs. ils m ’ont pas vu.
Autrement dit, ce sont des psychopathes. — Tu peux donner leur signalement?
— Eh bien, nous progressons, dit Kerry. Ce sont — Il y en avait un qui avait une barbe. Tous des
des psychopathes. Et qu’est-ce au juste q u ’un blousons noirs. Mais j ’ai pas bien vu leurs têtes.
psychopathe ? — Nos amis les psychopathes. Hibbard se leva.
— C ’est... je dirais... quelqu’un qui n ’a pas de Tu peux marcher? Bon, en route.
sentiments normaux, qui manque du sens de la — Où va-t-on?
responsabilité. Vous avez étudié la psychologie, — A la maison. Je vais te mettre au lit. Ne pro­
vous devez le savoir mieux que moi. teste pas. Et je vais aller faire un tour à la police
Kerry montra d ’un geste large les rangées de du comté. Il me semble que c’est une affaire qui
livres : relève de la police, non?
— J ’ai en effet passé pas mal de temps à lire des — Est-il bien opportun de s’engager dans une
textes de psychothérapie. Mais vous pouvez vous histoire? demanda doucement Kerry. On ne sait
user les yeux avant de trouver une définition pas ce qui pourrait arriver.
satisfaisante du psychopathe. Les traitements sont — Il est déjà arrivé quelque chose, répondit
inopérants. Aucune théorie ne propose de pro­ Hibbard. Quand une bande de vauriens battent
nostic sur l’évolution des sujets et, faute de mieux, mon fils avec une chaîne de bicyclette, je considère
on admet généralement q u ’ils sont nés comme ça. que c’est une histoire. Viens, Hank.
— Et vous êtes de cet avis? Il poussa l’enfant vers la porte sans jeter un regard
— Oui. Mais, à la différence des psychologues à Kerry. Le vieil homme ouvrit la bouche mais
orthodoxes, je crois avoir une explication sur la ne dit rien. Il resta debout un long moment,
nature du psychopathe. Et... regardant tantôt les collines, tantôt les documents
— Papa! épars sur la table. Puis, lentement, pesamment,
Ils sursautèrent. Le fils de Hibbard se tenait à il alla vers la cheminée.
l’entrée de la pièce. Le sang coulait d ’une longue A la nuit tombée, il était toujours assis devant
blessure, barrant la joue gauche. le feu de bois, un carnet sur les genoux. De temps
— Hank! en temps, il notait quelques mots. Il semblait
— C ’est pas grave, p ’pa. Je suis venu ici, parce tendre l’oreille. Son visage avait l’expression
que je ne voulais pas faire peur à maman. crispée d ’un homme qui s’est longtemps attendu
— Assieds-toi, dit Kerry. Je vais te soigner. à une crise, et qui la voit éclater.
Nettoyée, la plaie avait moins mauvaise allure.
— Mais enfin, q u ’est-il arrivé, mon petit? Une heure plus tard, si préparé qu’il fût, Kerry
— Des gars. J ’avais été me balader et j ’ai entendu sursauta quand il entendit des pas. Il se précipita
tout le ramdam sur la colline. J ’ai voulu voir ce vers la porte et faillit se heurter à Hibbard.
qui se passait, avec les motos. Je t ’assure, papa, — Ah, c’est vous! dit-il avec soulagement. Que
je voulais juste voir, comme ça... se passe-t-il? Hank ne va pas bien?
Sa lèvre inférieure tremblait. Hibbard lui tapota Hibbard haletait :
l’épaule : — Couru depuis chez moi. Hank va. Merci. Il
— Mais oui, je comprends. Tu es monté voir. est au lit. J ’ai voulu avaler une bouchée, avant
Et alors? d ’aller à la police. Les portes étaient fermées.
— Avant que j ’aie pu m ’approcher, des gars me Nous n ’avons pas entendu.
sont tombés dessus. Cinq ou six. Il y en a un qui — Qui?
m ’a lancé un coup de chaîne de vélo. Les autres — Nos jeunes amis. Je pense qu’ils ont trouvé
se sont écartés pour en prendre aussi et j ’ai pu où habitait Hank. Et deviné que je pouvais me

La littérature différente
fâcher. Bref, ils ont lacéré mes pneus. Ils ont dû ont davantage conscience de ce qu’elles font
voir qu ’il n ’y avait pas le téléphone, et cru qu’en réellement. Ces gars-là croient seulement se donner
m ’immobilisant je les laisserais tranquilles jusqu’à du bon temps. Et je prie le Ciel afin qu’ils ne
leur départ. Mais je vais leur montrer, moi! réalisent pas quel est leur vrai motif.
— Calmez-vous. — Mais nous savons à quoi nous en tenir! Ce
— Je suis calme. Je suis seulement venu vous sont tous des psychopathes, et voilà tout!
emprunter votre voiture. — Et qu’est-ce qu’un psychopathe? dit Kerry
— Vous voulez encore aller à la police? d ’une voix blanche. Hein, qu’est-ce que c’est?
— Encore! Vous en avez de bonnes! Qui me dit Hibbard haussa les épaules.
qu’ils ne mettront pas le feu à la maison avant — Un psychologue ne peut pas savoir, reprit
la fin de la nuit? Kerry, avec une sorte de solennité. Mais un
— Je ne le crois pas. Si vous restez chez vous, je anthropologue a les moyens de comprendre. Et
suis persuadé q u ’ils ne vous feront rien. Tout ce moi, je vous le dis. Un psychopathe est un démon.
q u’ils veulent, c’est q u ’on ne se mêle pas de leurs — Quoi?
affaires. — Un démon. Un diable. Une créature connue
— Bon, eh bien ! ce que je veux, moi, c’est revenir dans toutes les religions, toutes les cultures. Oui,
ici avec toute la police du comté. Il faut en finir je sais que c’est dur à avaler. Mais réfléchissez
une bonne fois... une minute. Quand cette vague de criminalité
— Vous n ’arriverez à rien de cette façon. juvénile d ’un genre nouveau a-t-elle commencé?
— Je ne suis pas ici pour discuter. Donnez-moi Il n ’y a que quelques années, n ’est-ce pas? Lorsque
vos clés de voiture. les enfants nés pendant les années de guerre ont
— Écoutez-moi d ’abord. atteint l’adolescence. Pendant la guerre, les hommes
— Je ne vous ai que trop écouté. J ’aurais dû agir étaient partis. Les femmes ont eu des cauchemars.
dès qu ’ils ont écrasé ce chat... Hibbard s’épongea Le cauchemar de l’incube, du démon qui les
le front et soupira, soudain plus maître de lui- possède pendant leur sommeil. Ce phénomène
même. D ’accord. Q u’avez-vous à me dire? s’est produit tout au long des temps. Il y a eu les
— Nous parlions de psychopathes, cet après-midi. Croisades, par exemple, suivies de la grande époque
Nous disions que les psychiatres ne les comprennent démoniaque def l’Europe. Alors, le Diable était
pas, mais que, moi, je les comprenais. Kerry alla adoré par la race des sorciers, par les descendants
jusqu’à la bibliothèque et contempla les rangées d ’unions blasphématoires et maudites. Est-ce que
de volumes. Il fallait un anthropologue pour relier vous comprenez, maintenant? L ’amour inhumain
entre eux les faits. J ’ai passé bien des années à de la cruauté pour elle-même, le besoin soudain,
étudier les sociétés secrètes des diverses cultures. irrésistible, de torturer et de détruire qui vient
Elles existent partout, et ont des traits communs. dans le sommeil, l’incapacité hideuse d ’éprouver
Lips dit que... des sentiments normaux, la force avec laquelle
— Ce n ’est pas le moment de faire une conférence. certains adolescents sont obligés de se réunir
— Au contraire, c’est le moment. Lips dit qu’il y pour jouir de la violence? Je ne pense pas que ces
a, rien q u ’en Afrique, des centaines de ces sociétés. bandes comprennent la vérité ; mais si elles y par­
Les Bundu du Nigéria portent des masques et des viennent, nous assisterons à une vague de sata­
costumes spéciaux pour leur rituel secret. Celui nisme et de magie noire qui surpassera les pires
qui se risque à les espionner est battu et massacré. moments du bas moyen-âge. Déjà, la race maudite
— Et les autres, ceux qui restent seuls et ont juste se rassemble autour de feux, pendant les nuits
l’impulsion de tuer? d ’été, sur des lieux élevés...
— Ils ne savent pas ce qu’ils sont, c’est tout. — Vous êtes complètement fou! Hibbard saisit
Ils n ’ont pas encore pris conscience de leur véri­ Kerry aux épaules et le secoua. Ce sont juste des
table nature. Et je ne pense pas que les bandes gosses. Ils ont besoin d ’une bonne correction,

L'âge tendre
et d ’un an ou deux dans un centre de redressement. réfléchir. Le feu était proche, maintenant, et le
— Ne parlez pas comme les autorités. Ils n ’y vacarme assourdissant. Il marchait vite, cherchant
comprennent rien, tous tant q u ’ils sont : les l’ombre des buissons. Soudain, il vit une voiture
policiers, les éducateurs, les psychologues, les dans le fossé ; la sienne. Il appela doucement :
historiens, les journalistes. Ils n ’y peuvent rien. — Hibbard? Où êtes-vous?
Et ils ont une peur bleue. Ils tremblent de peur Une silhouette émergea de l’obscurité :
et d ’incompréhension, malgré leurs prisons, leurs — On pensait bien que tu rappliquerais...
théories et leurs méthodes. Notre culture technique Kerry se rejeta en arrière et tomba dans l’étreinte
ne nous permet plus d ’identifier le danger, mais de bras solides. Il sentit un choc et ce fut la nuit...
la crainte atavique subsiste. Il faut recourir au Quand il revint à lui, il était déjà devant le feu,
moyen de défense inventé par nos lointains et, dans le brasier, il y avait une silhouette charbon­
ancêtres : l ’exorcisme. La police ne peut rien, neuse. C ’était une sorte de mannequin, soutenu
que provoquer des violences inutiles... par un poteau, affublé de lunettes. Tout autour
Le coup atteignit Kerry à la pointe du menton. de lui, des filles dansaient, le regard fixe, grima­
Il s’effondra et resta inerte. Hibbard s’agenouilla, çantes, au son de guitares torturées. Par un
tâta le pouls du vieil homme avec un soupir de intense effort, Kerry chassa les ressemblances
soulagement. Il fouilla dans les poches, trouva les trop claires avec le Sabbat, s’accrochant à la
clés et partit en courant. raison rassurante : c’était juste une bande de
Kerry se releva avec effort. Sa tête lui faisait mal. voyous qui prenaient du bon temps ; ils dansaient
Hibbard avait disparu. Il alla lentement vers la le rock and roll, buvaient de la bière, tournaient
porte. Sur la colline, un grand feu rougeoyait. avec leurs motos autour du feu. Ils s’étaient affolés,
Il chercha ses clés, pour la forme, et secoua la ils l’avaient frappé bien sûr, mais il allait leur
tête. Il hésita un instant, puis revint prendre, dans expliquer... Devant lui, un grand garçon se planta,
un tiroir de son bureau, un petit pistolet avant de ricanant dans sa barbiche :
s’enfoncer dans la nuit. — Q u’est-ce qu’on en fait?
Les traces fraîches, devant la maison, tournaient — On le sacrifie! Une voix perçante avait crié.
vers la gauche. Dans sa rage, Hibbard n ’avait pas D ’autres reprenaient en chœur : On le sacrifie!
fait le détour par la route ; il avait pris le raccourci
qui passait sur les terres de Lautenshalger. En — ON LE SACRIFIE! ON LE SACRIFIE!
marchant vite, songea Kerry, il était possible Non, ce n ’était pas possible! pensait Kerry avec
d’atteindre le croisement du chemin et de la route. un hurlement intérieur, ce n ’est pas vrai! Ce ne
Sans beaucoup de chances, peut-être, mais il pouvait pas être un sabbat organisé, avec un
fallait essayer. nouveau rituel, avec des cérémonies modernes!
Il allongea le pas, luttant contre l ’essoufflement. C ’était juste une bande de gamins qui...
Il n ’en voulait pas à Hibbard : sa réaction était Il se sentit soudain soulevé de terre et poussé
normale. Normale, du moins, pour un civilisé. dans le cercle des flammes. Il resta debout, tordu
Kerry eut un sourire las : présomptueuse culture par la douleur, suffocant, luttant de toute son
occidentale, restreinte dans le temps et dans énergie pour garder conscience. C ’était le sabbat.
l’espace, qui se croyait la civilisation, alors q u ’elle Ah ! s’il pouvait seulement entendre ce qu’ils
était si peu armée contre les forces puissantes et chantaient! Est-ce qu’ils savent vraiment, ou
éternelles de l’ombre. est-ce qu’ils agissent sous l’effet d ’une possession?...
En un sens, cette ignorance était un bienfait. Car Mais il tomba en avant, dans les braises ardentes.
les jeunes démons ignoraient eux-mêmes q u ’ils Le vacarme des motos l’empêcha jusqu’à la fin
étaient des démons. Mais si par malheur ils d ’entendre et de savoir.
venaient à l’apprendre... ROBERT BLOCH.
Il écarta cette idée : ce n ’était plus le moment de Traduit par G. Véraldi.

La littérature différente
A d o r a t io n des m ages.
Un peintre flamand: un classique chinois
Louis Pauw els

Pékin est passionnant ! Vieille constaterez^, ici, les âmes se


Chine, Chine nouvelle, tout un font plus approchables.
monde en marche qui se pousse T EILHAR D DE CHA RD IN .
en avant ! E t puis, vous le (Conversation avec G eorges M agloire)

L ’A B O N N É Q U I SE N O M M E FA N G -H SI-SH EN G

C ette revue reçoit un courrier dont l’abondance et la qualité relèvent


du réalisme fantastique. Parmi quantité de lettres, nous avons trouvé
celle-ci :
« Vous com prendrez que je m ’intéresse à vos idées quand vous saurez
que, pendant six ans, j ’ai été un ami intime de Teilhard de Chardin
à Pékin, de 1940 à 1946. Voyez à ce propos les livres de Cuénot,
Georges M agloire et Cuijpers. Veuillez diriger votre « Planète » vers
m on atelier de Geel, en Flandres. Je m ’abonne en pleine confiance
pour un an. »
C ette lettre était signée : Edm ond van Genechten. N ous nous sommes
reportés aux ouvrages sur Teilhard de C hardin cités p ar notre corres­
pondant. E t nous avons ainsi appris que celui-ci était un père jésuite
EDM OND VAN GENECHTEN : dont l ’histoire vaut d ’être contée. D ont les œuvres valent d ’être
Vous comprendrez que signalées.
je m'intéresse à vos idées Le père Edm ond Van G enechten p artit p o u r l’Extrême-Orient, le
26 janvier 1930. Seize ans plus tard, le 26 janvier 1946, il quittait
Pékin pour rentrer dans sa Flandre natale. Beaucoup d ’événements,
et d ’im portance, s ’étaient déroulés au cours de ces seize années.
Mais il y avait aussi celui-ci : le père van G enechten était devenu
le peintre classique chinois Fang-Hsi-Sheng.
En 1930, M gr Constantini, qui dirige au jo u rd ’hui une revue d ’art
en Italie, était délégué apostolique en Chine. Désolé par l’imagerie
saint-sulpicienne, il tentait de form er des artistes chinois à la peinture
d ’inspiration catholique. Sans grand résultat, d ’ailleurs. Edmond

L ’art fa n tastiq u e de tous les tem ps


Van G enechten aim ait la peinture, comme un Flam and. M onseigneur
le chargea d ’approfondir l ’art et la culture chinoise. Le père fit
mieux. La vocation qui le m enait en Extrêm e-O rient faisait sans
doute, comme dit Claudel, « jubiler les hasards » : ses dons et
son âme s’intégrèrent, comme sans effort, à l’art le plus achevé de
la Chine. Il s’appropria avec naturel la technique de la fameuse
fresque chinoise, changea de nom , et réalisa des œuvres de forme,
d ’esprit bouddhiques, d ’inspiration chrétienne, qui devaient confondre
Occidentaux et Orientaux. D ans une brochure consacrée à l ’œuvre de
Fang-Hsi-Sheng, nous lisons : « Il arriva souvent que les Chinois
doutèrent de la paternité de ses tableaux et de ses gravures, ju sq u ’à
ce q u ’ils eussent vu l ’artiste lui-même à l ’œuvre : leur scepticisme
se changea alors en enthousiasm e et en adm iration. Les artistes
chinois et l ’hom m e de la rue sentirent q u ’ils avaient affaire à
un hom m e qui n ’était pas « un diable étranger d ’Occident ».
On com prend que le père Teilhard de C hardin, au cours des travaux
sur l ’origine de l ’espèce hum aine qui devaient l ’am ener à la décou­
verte du Sinanthrope, ait aimé la fréquentation de ce père venu
des Flandres qui se renonçait p o u r vivre de la vie du paysan chinois,
qui transm utait ses dons de peintre-fils-de-Rubens-et-de-Van-Eyck, en
dons de fresquiste-enfant-de-Confucius, et qui tém oignait ainsi des
libertés de la circulation de l ’esprit au sein du phénom ène humain.
De 1930 à 1938, Van Genechten réside en Mongolie. On le consulte
comme spécialiste des traditions de sa région. Il assiste aux jeux
populaires, aux pèlerinages bouddhistes, aux chasses. Il se bat contre
les brigands, qui le font prisonnier. Il écrit une étude im portante sur
les Esprits auxquels les habitants de la M ongolie intérieure rendent
un culte. Il fait partie des groupes de menuisiers, maçons, charpentiers,
qui parcourent le pays pour construire et décorer des temples.
En 1938, quand il expose à Pékin, tous les journaux du monde
(notam m ent Life) annoncent la révélation du peintre Fang-Hsi-Sheng.
Il séjourne plusieurs mois dans le tem ple bouddhique des montagnes
de l’ouest de Pékin : Fa-hai-ssu, le tem ple « de la mer et de la loi »,
où se trouvent les plus purs chefs-d’œuvre du x v e siècle, livrés à la
ruine, aujourd’hui à demi engloutis par la boue et la végétation.
En 1943, les Japonais envahisseurs envoient le père Van Genechten
au cam p de concentration de Wei-Hsien, où il est em ployé comme
boucher. En août, après cinq mois de détention, il rejoint Pékin où,
gardé à vue, il attend la paix. En 1946, il rejoint son pays d ’origine,
la Flandre : il y poursuit son œuvre « chinoise », et l ’approfondissem ent
d ’une pensée orientée dans le sens de la philosophie teilhardienne :
« T out ce qui m onte converge ».
Tel est ce lecteur qui nous envoyait, en toute simplicité, son bulletin
d ’abonnem ent. Il offrait en même tem ps, aux si nom breux lecteurs de
« Planète », pour leur imagerie de Noël, ces étranges « A doration des
Mages », « Visitation » et « Calvaire ».
V isit a t io n ,

94 Un peintre flam and / un classique chinois


C a l v a ir e .

L ’art fa n tastiq u e de tous les tem ps 95


Autre chose qu'un peintre: Soulages
Docteur Jacques Ménétrier

Merde, dit-il, c’est encore rose ! so u la g es.


(Conversation avec Roger Vailland)

UN BIOLOGISTE DEVANT UN ARTISTE

Une œuvre rare L ’ouvrage de Roland Penrose sur Picasso (1) semble devoir faire
le bilan décisif d ’une œuvre poussant, jusqu’à sa caricature, la
Une recherche recherche formelle. Du cubisme au baroque, de l’expressionnisme au
fantastique, tout paraît y avoir été dit, décrit, voire même épuisé.
Un mouvement Peut-on alors parler d ’aboutissement ou de décadence? Certes pas,
perpétuel devant le renouveau d ’un « objectivisme » déjà vu à propos de Villon
— devant le fait d ’une certaine peinture qualifiée d ’ « abstraite » ou
Non une chose, de « non figurative » — devant les nécessaires renouvellements et
dépassements qui sont encore l’essence même de I’Art et de son
mais une présence incertitude.
Pour aborder ici un aspect de la peinture dite «abstraite » à travers le
cas d ’un peintre, Soulages, je devrai nécessairement utiliser la première
personne. D ’abord, parce que je refuse aux opinions et aux discours
sur l ’Art le droit de jugement et, par là, de conclusion. Ensuite, parce
que les problèmes posés par l’œuvre envisagée ont, apparemment,
des rapports étroits avec mes personnelles recherches et idées.
Toutes raisons qui impliquent à la fois un parti pris et une relativité.

UNE CONFRONTATION, DE SCIENTISTE A ARTISTE

Mon intérêt, et même mon goût pour la peinture dite « abstraite » sont
nettement datés de la première exposition Soulages en 1956, à la
Galerie de France. Mon information antérieure n ’avait pas dépassé

(i) Club des Amis du L ivre (à paraître) et Editions Bernard Grasset.

L'art fantastique de tous les temps


le stade d ’une curiosité sympathique pour un LA FORM E ET L ’ORGANICITÉ
mode d ’expression artistique qui me paraissait
très intellectuelle, voire même très littéraire. Le Ce n ’est pas parce qu’une « forme » peinte pré­
spectacle des toiles de Soulages provoqua un sente des analogies avec une forme organique
choc qui cristallisa en moi des intuitions liées à qu’elle atteint à l’organicité. La notion, la réalité
l’évolution de mes travaux de physique biolo­ même de l’organicité n ’a rien de commun avec des
gique et qui m ’obligea à des confrontations classifications artificiellement basées sur les appa­
d ’hommes, à des recherches picturales. rences et ici nous sommes loin des habituelles
L ’œuvre de Soulages est relativement peu connue distinctions entre la peinture abstraite dite géomé­
du public car elle est rare. Difficile dans son trique — la peinture dite expressionniste —
premier abord, limitée en quantité, largement l’abstraction dite organique (où une forme proto-
exportée vers les pays non européens, absente des plasmique ou viscérale n ’atteint aucunement
« salons », elle représente pourtant une des valeurs l’organicité) — la peinture dite informelle, qui
les plus assurées de la peinture actuelle. Je dirai met curieusement l’accent sur une forme qu’elle
même, une des seules justifications présentes de veut nier — (une forme anarchique, que l’on
la recherche dite « abstraite ». qualifie d ’informelle en jargon d ’atelier me paraît
finalement aussi formelle que le carré ou le cercle
UN « ABSTRAIT » PAS COMME LES AUTRES le plus géométrique).
Les peintures de Soulages procèdent d ’une série
La peinture de Soulages pose, à mon avis, beau­ d ’éléments qui sont les traces de ses instruments
coup plus de questions que celle des autres sur la toile, traces liées à la matière, à la couleur,
« abstraits ». Devant sa peinture et son évolution, au geste même. Ces éléments, que je préfère ne
il me semble q u ’il est apparemment le seul à pas qualifier de « formes », sont des ensembles
aborder aussi directement un problème qui m ’est où forme — matière — couleur — espace sont
familier et qui concentre l’essentiel de nos indissociablement liés et apparaissent être la
recherches : celui de la vie, de 1’ «organique » tel conséquence des phénomènes physiques qui accom­
que nous le concevons. L ’organicité est en effet, pagnent l’intervention de ses outils sur la toile.
un « contenu » constamment évolutif dont le Ces éléments jouent certes comme « formes »
« contenant » n ’est que l’apparence mouvante au sens habituel du mot mais, étant souvent
et incessamment renouvelée. Pour nous, l’existence répétés, leur qualité formelle est beaucoup moins
est échange, fonction, complémentarité, animés importante que les tensions qui s’établissent entre
par la dynamique d ’un devenir, transcendant eux, que les échanges et les rapports qui consti­
l’actuel et le momentané dont la forme n ’est qu’un tuent le tableau. La forme ne se situe plus au
état. Il ne peut y avoir, dans le vivant, de stabilité niveau habituel; c’est l’organisation qui prime et
sinon par l’artifice d ’une fixation et, par là, d ’une qui compte. Seule, la vie organique de la toile
destruction de la vie. Entre des plantes vivantes et s'impose et il appartient à chaque spectateur de
celles d ’un herbier, entre des organes et leurs la faire vivre selon sa propre expérience du monde.
coupes anatomiques, entre un fonctionnement En cela, la forme n ’est plus une chose figée, fixée
physiologique et une dissection, il y a toute la et, par là, inerte.
différence qui sépare le vivant de l’inerte. Des Les relations établies par les spectateurs sont
« formes » peuvent se fixer, s’analyser ; elles ne fonctions d ’eux-mêmes et de leurs manières d ’exis­
sauraient prétendre à exprimer la perpétuelle ter. L ’organicité de la toile dépend d ’eux et, ainsi,
évolution et les permanentes synthèses de ce qui se renouvelle dans une infinité de possibles.
naît, se développe, vit, fonctionne, se sclérose L ’incertitude, au sens scientifique du mot, de­
et se renouvelle en s’intégrant dans le milieu par meure et avec elle toute une création que rien ne
adaptation réciproque. limite ni ne détermine, a priori. Une toile de

Autre chose qu’un peintre : Soulages


Pierre Soulages / peinture / 23 juin 1958. (G a le rie de France)

Soulages échappe donc, par sa conception même, instructifs. Ils sont com parables à ces pinceaux
aux définitions habituelles, elle est finalement chinois capables d ’exprim er seulement une feuille
plus une « présence » q u ’une chose définie. de bam bou, par exemple. Ses « outils », ses brosses,
ses grattoirs, im pliquent chacun une certaine m odu­
CE Q U E LA SC IE N C E PRÉV OIT lation de la pâte, un rythme particulier de l’éta­
ET PR ÉPA R E lement coloré, une particularité de l ’ensemble
couleur — matière — espace, une modification
Ses instruments de travail sont particulièrem ent spécifique du cuivre. J ’y vois une grande analogie

L ’art fa n ta s tiq u e de tous les tem ps 99


Pierre Soulages j peinture j 17 février 1960. (G alerie de F ran ce)

avec les moyens que nous utilisons pour tenter de à les déterm iner à des normes préétablies ou stables.
régulariser des fonctions. La recherche et l’étude des fonctions, la connais­
Les m étaux catalytiques n ’interviennent pas par sance progressive des modalités d ’échange et
apports mais p ar « présence » et ils provoquent d ’harm onisation, la redécouverte des com plé­
dans l ’ensemble de la substance organique des mentarités et des régulations sont un fait d ’au­
échanges qui tendent à influencer tout le contenu jo u rd ’hui. Elles vont au-delà des apparences
vivant, et, secondairement, ses formes d ’expres­ formelles qui ont trop souvent isolé et opposé les
sions physiques et psychiques sans jam ais prétendre diverses com posantes d ’un tout indissociable.

100 A utre chose q u ’un peintre : S ou lages


Ceci n ’est pas le seul fait de la biologie mais aussi
de la physique et de la m athém atique. Et je ne suis
pas éloigné de croire à une prévision, une prém o­
nition de quelques artistes traduisant intuitivem ent
ce que la Science actuelle prévoit et prépare.
L ’histoire de l ’A rt est riche en ces précurseurs
dont l ’instinct et la connaissance ont précédé les
découvertes scientifiques et techniques. Les trans­
form ations et même les m utations actuelles sont
trop profondes pour q u ’elles ne provoquent pas
de nouvelles démarches artistiques, surtout dans
des hommes soucieux du savoir et de l’évolution.

U N « T A IL L E U R D E PIER R ES »
J A C Q U E S M ÉNÉTRIER
Le cas de Soulages me paraît être celui de ces
A n cie n s e c r é ta ire g é n é ra l d e l'in s titu t
« tailleurs de pierres » dont il a la carrure, l’instinct Carrel.
et l ’outil. Avec quelques autres, dans toutes les A nim a teu r du C entre de r e c h e rc h e s
biologiques. P h ilo so p h e, m édecin,
disciplines, il travaille un m atériau dont le « con­ écrivain, c h e r c h e u r s c ie n tif i q u e , cri­
tenu », c ’est-à-dire la substance vivante, p arti­ t i q u e d ’a r t , le D o c t e u r M é n é t r i e r e x e r c e
u n e p ro fo n d e in f l u e n c e d a n s divers
cipera aux constructions de dem ain, à ces fon­ milieux in te lle c tu e ls .
dations sur lesquelles la vie s ’établira pour pour­ S e s t r a v a u x s u r la m é d e c i n e f o n c t i o n ­
nelle, le s c o m p o r t e m e n t s p s y c h o - p h y ­
suivre son évolution et son dépassem ent de sio lo g iq u e s et les effets d e s c a i a l j s e u r s
formes sclérosées. L ’A rt y exprim e un réalisme en biologie c o m m e n c e n t a être c o n n u s
du m o n d e e n tier. C e s r e c h e r c h e s n e
fantastique dans la mesure où il propose une s o n t d 'a ille u rs q u e l'a s p e c t ex p é ri­
réalité dégagée de ses apparences formelles et m ental e t s c ie n tifi q u e d 'u n e p e n s é e
g é n é r a l e q u i s ' a p p l i q u e à d é c r i r e le
libérée de son caractère anecdotique. Je crois r ô l e d e la vie d a n s la n a t u r e .
plus vraie, plus réelle la proposition d ’un Soulages Il a p u b l i é n o t a m m e n t :
que les artifices des « réalistes » et des « figuratifs ». Éloge de l’incertitude ou les ré­
S’agit-il encore de peinture au sens traditionnel flexions d ’un ta illeu r de pierres (La
C olom be).
du m ot? Certainem ent, dans l ’utilisation con­ L'h om m e qu elconque ( J u l l i a r d ) .
servée de la toile, des couleurs et dans la poursuite Ce m onde polarisé ( J u lli a r d ) .
d ’une œuvre p ar tableaux isolés et mobilisables.
Peut-être pas, dans l ’em ploi d ’outils, de prépa­
rations, de techniques très différentes du matériel
habituel. N ous assistons probablem ent à la
naissance d ’un nouvel A rt de transition où le
travail de la m ain cherche de nouveaux rapports
avec l ’instrum ent pour traduire tout ensemble
nature et mouvement.
D O C T E U R JA C Q U E S M É N É T R IE R .

L’art fan tastiq u e de tous les tem ps


(A tla s-p h o to )
Des hirondelles sous l'eau?
Docteur Maurice Burton

Les anciens, dont le génie était ne pouvaient expliquer ; ils


moins limité et la philosophie voyaient mieux la nature telle
plus étendue, s’étonnaient moins qu’elle est.
que nous des faits qu'ils BUFFON.

Bernard Heuvelmans, dans notre SI LES MARTINETS HIBERNAIENT ?


précédent numéro, a parlé des
travaux de Maurice Burton, le plus Depuis deux mille ans, c’est-à-dire depuis l’époque d ’Aristote, on
connu des naturalistes-écrivains an­ s’est souvent demandé s’il n ’arrivait pas à certains oiseaux d’hiberner.
glais, docteur ès sciences zoolo­
giques de l ’Université de Londres,
Des récits ont même circulé à ce sujet. Dans nos campagnes, on croit
conservateur du département d'His­ encore que les hirondelles passent l’hiver au fond des étangs, et on a
toire Naturelle du British Muséum. longtemps supposé que le coucou se transformait en faucon pendant
Ayant pris sa retraite, le docteur cette même saison. Il est vrai qu’au cours des deux siècles éclairés —
Burton vit en famille dans la cam­ le xixe et le xxe — ces notions purement fantaisistes n’ont plus jamais
pagne du Surrey, parmi quantité été prises au sérieux. Mais les vieilles légendes ont la vie dure ; c’est
d’animaux sauvages qu’il a appri­ au point qu’au xvme siècle, qui nous semble si proche, un clergyman
voisés. Ce qu’il n’aurait pas dit était encore convaincu du bien-fondé de cette tradition.
naguère, au cours de sa carrière
officielle, il l’écrit maintenant, avec
Dans une lettre en date du 4 août 1767, le naturaliste Gilbert White
cette tranquillité dans le fantastique écrivait :
qui est le propre de sa race. « ...Un clergyman à l’esprit curieux m’a assuré que, alors qu’il était
« Le travail qui consiste à passer lui-même adolescent, des ouvriers occupés à remplacer la couverture
au crible une légende, écrit-il, est du clocher de l’église avaient trouvé deux ou trois martinets parmi les
intéressant, pour ne pas dire plus. décombres, et qui paraissaient morts à première vue ; mais après
Et, avec le temps, il se révélera avoir été réchauffés auprès du feu, ils avaient repris connaissance.»
sans doute que d’aucunes contiennent Deux siècles se sont écoulés depuis cette lettre, et l’ensemble des orni­
une part de vérité beaucoup plus
considérable encore que nous ne
thologues a toujours nié toute forme d ’hibernation chez quelque
sommes actuellement disposés à oiseau que ce soit.
l’admettre. » Et c’est ainsi que,
passant au crible les légendes, le L’ENGOULEVENT ENDORMI DU PROFESSEUR JAEGER
docteur Burton apporte des révé­
lations stupéfiantes dans son livre Or, voici qu’en janvier 1948, dans la revue américaine d ’ornithologie
publié en français sous le titre : « The Condor », paraît un article du Professeur Edmund Jaeger,
« La Vie fantastique des Animaux »,
paru chez Pion, dans la collection
« D ’un Monde à l’Autre », animée
par Heuvelmans dans un esprit qui
est celui de « Planète ».

Les mystères du monde animal


intitulé : « Le poor-will hiberne-t-il? » Le poor-will probablement du même oiseau. Le 8 décembre,
est un engoulevent. Le Professeur Jaeger rapporte le savant lui rendit encore visite, et cette fois lui
comment, le 29 décembre 1946, dans les Chucka- passa une bague à la patte, pour être en mesure
wella Mountains du désert du Colorado, alors de l’identifier l’année d ’après.
qu’avec deux de ses étudiants il remontait un Le professeur a gardé son oiseau en observation,
étroit défilé encaissé comme une faille, ils étaient toujours dans la même cavité de rocher, pendant
tous trois tombés sur un spectacle inattendu. 85 jours au cours de l’hiver 1947-48. Il a pu prendre
A environ 75 centimètres du sol, dans un petit sa température à plusieurs reprises, et a constaté
renfoncement de la paroi, ils virent un poor-will qu’elle était plus ou moins constante, quoique
reposant la tête en haut, son plumage moucheté beaucoup plus basse que la normale. Il a tenté de
se confondant de façon parfaite avec la surface saisir les battements de cœur du sujet à l’aide du
de la roche granitique. Le creux était peu profond, stéthoscope, mais n ’a rien entendu; il a placé un
en sorte que le dos de l’oiseau était de niveau avec miroir devant le bec, sans y relever aucune trace
la paroi. Le professeur et ses deux élèves avaient de respiration. Dans l’ensemble, l’oiseau n ’a cessé
peine à en croire leurs yeux, car à pareille époque de présenter tous les symptômes de l’hibernation
tous les poor-wills sont censés avoir déjà émigré totale.
vers le sud pour y passer l’hiver. Ils observèrent
l’oiseau pendant dix minutes, sans qu’ils le vissent ON N ’OSAIT PAS Y CROIRE, MAIS...
donner signe de vie. Ils caressèrent ses plumes, sans
provoquer chez lui la moindre réaction ; et ils La cause paraît entendue. A la lumière de ces faits,
commencèrent alors à se demander s’il était mort d ’autres communications, antérieures à celle-ci,
ou malade... ou bien plongé dans le sommeil sur la prétendue hibernation d ’oiseaux américains
hibernal. deviennent beaucoup plus plausibles.
Ils s’éloignèrent, mais revinrent deux heures plus En fait, le Professeur Jaeger n ’a fait que confirmer
tard. L ’oiseau étant toujours dans la même posi­ ce qu’on soupçonnait fortement. Des hirondelles
tion, le Professeur Jaeger le saisit et le manipula ont été extraites en état de léthargie de certaines
un moment, toujours sans amener le plus petit cheminées à New York, ou bien ont été aperçues
réflexe. Il était très léger, et ses pattes et ses pau­ sortant par le haut desdites cheminées en
pières étaient froides. Les trois hommes poussèrent plein hiver. Plusieurs années auparavant, Wilson
des cris dans l’espoir de le réveiller, mais en vain. avait noté que le colibri à gorge de rubis
Ils le replacèrent alors dans sa cavité ; l’engoulevent s’engourdissait au cours des nuits froides, et qu’il
ouvrit péniblement un œil et le referma aussitôt. lui arrivait de rester inerte pendant vingt heures
Le professeur Jaeger retourna sur les lieux deux de suite. D ’autres comptes rendus analogues
jours après, en compagnie cette fois de M. Lloyd avaient circulé, concernant de nombreux oiseaux
Mason Smith. Le poor-will était toujours là, et tels que martinets, hirondelles, râles, lagopèdes
n’avait pas changé de position. Quand le professeur et urubus à tête rouge. Mais Jaeger a été le premier
le prit dans sa main, l’oiseau souffla à plusieurs qui ait poussé son enquête en observant des règles
reprises, comme pour chasser l’air de ses poumons. scientifiques de contrôle, et qui ait su faire toute
Il ouvrit les yeux et poussa de petits cris de souris ; la lumière sur le point contesté.
puis il bâilla et se mit à vagir comme un nouveau-né. L’histoire de l’hibernation chez les oiseaux nous
Les deux savants revinrent au cours de l’après- montre aussi bien que tout autre exemple combien
midi. L ’engoulevent était toujours là, avec ses sont minutieuses les opérations qu’exigent l’éta­
plumes encore ébouriffées. blissement d’une vérité et sa reconnaissance du
L’année suivante, le 26 novembre 1947, le Pro­ point de vue scientifique. Il a fallu toutes ces
fesseur Jaeger était de retour à ce même endroit. fastidieuses vérifications, ces observations répétées,
Un poor-will s’y trouvait à nouveau, et il s’agissait prolongées pendant de longs mois, pour donner

Des hirondelles sous l’eau ?


satisfaction et assurance au Professeur Jaeger, a été partagé par des personnages tout aussi
ainsi qu’à tous ses collègues en ornithologie. honorables que ceux que Mac Atee place si haut
Puisqu’il nous faut connaître les mesures métho­ dans son estime (1) même si nous ignorons aujour­
diques à employer, le témoignage de Jaeger vaut d ’hui leur identité.
d’être comparé à celui de deux autres observateurs Est-il donc impossible que des hirondelles puissent
qui avaient constaté ce même phénomène avant hiberner sous l’eau? On a d ’abord cru longtemps
lui, Sir John McNeil et Sir Henry Rawlinson. que les grenouilles hibernaient dans la vase, au
Dans une lettre adressée à Nature, la première fond des mares ; plus tard, cette supposition a été
des revues scientifiques britanniques, ils décla­ traitée avec mépris et sarcasmes, mais on en a
rèrent avoir rencontré, pendant leur séjour en reconnu aujourd’hui toute l’exactitude. Chez
Perse, des centaines d ’hirondelles endormies à l’oiseau hibernant, le sang se refroidit et la respi­
l’intérieur d ’excavations qu’ils avaient explorées. ration devient imperceptible, ce qui rendrait en
Leur note passa inaperçue, mais fut republiée principe possible son enfouissement dans la vase.
par W.L. Mac Atee. Revenant sur la question de Cependant la principale objection demeure, à
l’hibernation dans « l’Audubon Magazine » de savoir qu’on n’arrive pas à s’imaginer une hiron­
1950, celui-ci écrivait : «Ces deux hommes jouissent delle plongeant dans l’eau, et parvenant à s’en­
d ’une haute réputation et ont été créés chevaliers gourdir volontairement avant de mourir étouffée ;
par leur gouvernement. Contester la sincérité de et même en la supposant capable d ’accomplir ce
leur témoignage équivaudrait à mettre en doute dernier prodige, comment pourrait-elle rétablir
la parole du général Eisenhower ou du général sa respiration dès son réveil pour récupérer l’usage
Bradley. » de ses ailes et sortir de l’étang? De plus, tout son
Qu’il nous soit permis de commenter ce passage plumage serait collé par la boue.
en posant la question suivante : si le témoignage La chose paraît donc impossible en principe ; et
de Sir John McNeil et de Sir Henry Rawlinson pourtant, bien hardi celui qui — ayant pris connais­
(et incidemment celui des généraux Eisenhower sance des dernières découvertes et enregistré les
et Bradley) est tenu en telle estime, pourquoi cas où les savants reconnaissent s’être trompés —
celui du « clergyman à l’esprit curieux » ou de continuerait à nier catégoriquement l’éventualité
White doit-il être coté si bas? Ou bien, en d ’autres d ’une hibernation des hirondelles dans la vase ;
termes : que vaut le témoignage individuel, et tout au plus pourrait-il exprimer des doutes ou
où convient-il de tracer une limite entre ce qui est ironiser, à son choix.
acceptable et ce qui ne l’est pas? La question, me Mac Atee termine son article sur l’hibernation des
semble-t-il, est d ’importance. Il existe un certain oiseaux par ces paroles mémorables :
nombre de phénomènes naturels qu’il est impos­ « C’est cette légende (l’hirondelle hibernant dans
sible de traiter comme celui de l’engoulevent en l’eau) qui a causé le plus de tort à la légende de
léthargie, lequel a eu l’obligeance de demeurer l’hibernation chez les oiseaux. Un écrivain amé­
85 jours sans bouger pour permettre à tout venant ricain ayant écrit que tous les gens intelligents
de prendre sa température, de vérifier ses pul­ avaient abandonné cette idée depuis une centaine
sations et de le baguer. d ’années, ce fut au point que nombre de biolo­
gistes se refusèrent à creuser ce mystère, de peur
LA LÉGENDE DES HIRONDELLES de se voir attaqués dans leur probité de savants.
Pourtant, à travers l’immense domaine des sciences
A ce propos, comment faut-il considérer la biologiques, lorsqu’un homme d ’honneur vous
croyance si répandue autrefois, selon laquelle les
hirondelles hiberneraient sous l’eau? Si nous
pouvions connaître tout ce qui a été dit à ce sujet, (I) Entre autres par Buffon, qui, s'appuyant sur l’autorité de
Pline, confirme cette croyance dans une lettre à Linné — lequel
nous apprendrions sans doute que ce point de vue p a ra ît incrédule.

Les mystères du monde animal


affirme avoir observé un événement inhabituel, conviction qu’un petit nombre de coucous passent
il ne convient pas de répondre «je n ’en crois rien » la mauvaise saison sous nos climats. Peut-être
ou même « je crains que vous ne vous soyez nous faudra-t-il attendre 2.000 ans pour connaître
trompé. » Partout nous assistons à d'étonnantes le fin mot de cette histoire? Mais ce n ’est pas dit.
découvertes, et de nouveaux prodiges nous
attendent encore. L ’état de simple léthargie chez LE POUVOIR DES « OISEAUX DU DIABLE »
l’oiseau nous était déjà connu ; et maintenant
que le phénomène d ’hibernation a été démontré, Se pourrait-il que certains martinets choisissent
les ornithologues vont pouvoir poursuivre leurs l’hibernation, comme le pensait le clergyman
recherches dans cette voie sans risquer de mettre curieux ?
en jeu leur dignité d ’hommes de science. Cet Au cours des dix dernières années, il a été ample­
heureux revirement de l’opinion est dû au Pro­ ment démontré, ainsi que nous venons de le voir,
fesseur Jaeger, qui mérite notre gratitude à la fois que le whip-poor-will — créature à sang chaud
comme novateur et comme destructeur d ’idées comme tous les oiseaux — possède la faculté de
préconçues. » perdre sa chaleur normale et de se muer en un être
Cette conclusion était prophétique, car non seu­ à sang froid, tels ses ancêtres les reptiles. On a
lement nous avons augmenté nos connaissances aussi noté que des colibris peuvent se conduire
sur le chapitre de l’hibernation chez les oiseaux, pareillement au cours de nuits froides. Enfin on
mais nous espérons en apprendre encore davantage. a relevé la même anomalie chez nos martinets,
bien que jusqu’à présent sur leurs poussins au nid
LE COUCOU DU 26 DÉCEMBRE seulement.
A leur naissance les petits sont nus, et les parents
Ainsi, en ce qui concerne l’apparition saisonnière les réchauffent ; mais bientôt ces derniers sont
du coucou en Grande-Bretagne, on n ’a jamais vu obligés de partir en chasse pour nourrir leur
arriver un individu avant le 10 mars, et on n ’en a couvée. Lorsque les parents s’absentent pendant
jamais vu partir après le 26 décembre. On suppose une journée entière, les oisillons entrent en état
naturellement que les individus observés à ces d’hibernation partielle. Même après s’être em­
deux occasions étaient affligés d’habitudes irré­ plumés, il leur arrive de tomber en léthargie, avec
gulières, arrivant trop tôt ou émigrant trop tard abaissement de température interne. Cela se produit
suivant le cas. Mais que la période s’étendant du quand la nourriture vient à manquer, c’est-à-dire
26 décembre au 10 mars corresponde presque lorsque le temps est tel que les insectes ailés dont
exactement à la saison d ’hiver suivant le calendrier, se gorgent les martinets restent plaqués au sol.
voilà un fait significatif. Que faisait donc ce Et voici un témoignage inattendu, qui se rattache
coucou aperçu le 26 décembre, et où allait-il? également à notre légende sur les martinets. Il
Nul n ’en sait rien. Et pourquoi l’oiseau apparu existe des insectes qui volent sous la pluie, et
dès le 10 mars était-il arrivé d’aussi bonne heure? l’apparition de ceux qui les pourchassent coïncide
Tout le monde l’ignore. Se pourrait-il que des donc avec le déchaînement de l’orage. Les mar­
coucous isolés deviennent sédentaires pendant tinets y ont gagné le surnom de « Oiseaux du
l’hiver, alors que leurs congénères s’envolent vers Diable ». Mais il y a une deuxième raison qui fait
le Midi? Une ancienne légende affirmait qu’en qu’on les a toujours considérés comme des mes­
cette même saison le coucou se transformait en sagers de la tempête. Et ce fut prouvé de façon
faucon. Coucou et épervier sont de plumages frappante lorsqu’en Finlande, pendant l’année
assez semblables et peuvent être facilement 1949, on vit les martinets adultes disparaître
confondus par des profanes. Cette explication brusquement en abandonnant tous leurs jeunes
pouvait n’être qu’un moyen un peu simpliste à leur sort. Peu après leur départ éclatèrent de
d’exprimer, à défaut d ’informations précises, la violents ouragans accompagnés d ’éclairs. Ainsi

Des hirondelles sous l'eau ?


nos oiseaux — qui paraissaient bien en avoir eu jusqu’à suggérer que si on ne les voit que rarement,
connaissance alors que les orages étaient encore c’est qu’ils volent sans trêve nuit et jour. Et si par
éloignés de 1.300 kilomètres — s’étaient empressés hasard ils hibernaient en grand nombre, comme
de s’écarter de leur route pour les éviter. Une fois les hirondelles découvertes par Rawlinson?
les orages passés, les martinets ne tardèrent pas Soit dit en passant, la même incertitude règne à
à revenir. Mais pendant leur absence, des orni­ propos de la migration du coucou. On prétend
thologues « à l’esprit curieux » qui recherchaient qu’il se rend en Afrique ; et pourtant on ne le
la cause du phénomène, avaient remarqué que les rencontre que rarement là-bas. Il hivernerait,
oisillons abandonnés s’étaient plongés dans ce d ’après certains, dans les forêts tropicales humides
qui semblait être une hibernation partielle ou de l’Afrique occidentale, mais c ’est là une hypo­
temporaire. thèse toute gratuite. Vu notre ignorance en la
matière, il est tout aussi possible que le coucou
ET SI LES MARTINETS parvenu au terme de son voyage s ’assoupisse pour
DORM AIENT DANS LES CIEUX? passer l’hiver. Car, s’il ne se transforme pas en
faucon, il semble s’évaporer dans l’espace.
Comme la vieille tradition suivant laquelle les L ’observation de l’hibernation chez les oiseaux
martinets annoncent le gros temps s’est révélée et les récentes révélations sur les martinets ont
exacte, et que d ’autre part il ne paraît pas impos­ rendu toute leur autorité à de prétendues « sor­
sible qu’ils puissent hiberner, que penser de cette nettes ridicules » ou, pour nous exprimer plus
autre croyance ancienne qui attribue à ces oiseaux courtoisement, à d ’anciennes légendes. Il est
le privilège de « percher dans les cieux »? possible après tout qu’en face de bien d ’autres
Le Handbook of British Birds nous dit que : légendes « les fous qui étaient venus pour railler
« Au crépuscule, par les belles soirées d ’été, on restent pour prier ».
voit les martinets s’élever en décrivant des cercles, M A U R IC E BURTON.
si haut qu’on les perd de vue, et q u ’on a supposé
qu’ils passent la nuit dans les airs. »
L ’édition dont est tiré ce passage date de 1949.
Mais au cours des dernières années il a été admis
que cette légende pouvait être véridique ; et
aujourd’hui, cette supposition est même devenue
une certitude. En effet, s’il est prouvé d ’une part
que certains martinets ne rentrent se percher que
la nuit venue, d ’autres ont été aperçus descendant
d ’une grande hauteur aux premières lueurs du
jour ; et il existe le rapport d ’un aviateur qui assure
avoir traversé tout un vol de martinets pendant
un parcours de nuit.
Ainsi, en l’espace de quelques années, deux
vieilles superstitions ont été réhabilitées : pre­
mièrement, il y a bien des martinets qui « perchent
dans les cieux » ; et secondement, ces mêmes
oiseaux peuvent prédire les changements de temps
et annoncer l’orage.
Si l’on ne cesse de répéter que les martinets
hivernent en Afrique, on ne sait pas très bien
comment ils y passent leur temps. On a même été

Les mystères du monde animal


,
Sur la côte de l'île d ’Ole'ron, un goéland s'abat mort. A quelques mètres de

108 Des hirondelles sous l ’eau ?


, ,
distance des roseaux rassemblés par le vent comme s'il s'agissait de la préfiguration
de Vévénement. Jung parlait de coïncidences exagérées... (G . H o u el-A tlas)

Les m ystères du m onde a n im al 109


Dans ce monde encore plein de choses anciennes... (G ira u d o n )
La femme est rare
Louis Pauwels

Se je te r dans la fem m e... M ais elle est rare... I l fa u t fu ir quand


on la voit, car s i elle aime, si elle déteste, elle est implacable. Sa
compassion est implacable... M ais elle est rare. j E A N g i r a u d o u x

Ceci est un jeu, une fiction. UNE CONFÉRENCE IM AGINAIRE


J ’avais rêvé, avec Bergier, de
créer un jour un institut des réa­ Messieurs,
lités fantastiques. N ous lui aurions J ’ai l’honneur d ’intervenir à la fin de cette décade qui restera dans
donné le nom de Gustave M ey- ma mémoire. M on propos, d ’une science moins objective que les
rinck, le grand poète et romancier vôtres, risque de paraître étranger à nos travaux. Je lui voudrais
allemand méconnu, l ’auteur du le mérite d ’être court et vif.
« Visage Vert » , du « Golem » et Eh bien! Messieurs, entre l’Érotisme qui n ’existe plus et l’Amour
de « L ’Ange de la Fenêtre Ouest » Fou qui n ’existe presque plus, je me demande quel est ce jeu triste,
(Nous publierons d ’ailleurs un cette occupation d ’exilé à quoi l’homme se livre en compagnie de
texte de M eyrinck dans un la femme.
prochain numéro). Ce rêve d ’un Je ne vous parlerai pas de l’Érotisme : c’est l’Atlantide. Je vous
Institut G u s t a v e M e y r i n c k entretiendrai de l’Amour Fou, ou plutôt de son unique condition,
m ’ayant poursuivi, j ’ai écrit cette encore accessible, paraît-il.
conférence, prononcée par un Une remarque, avant, mais d ’un certain intérêt. L ’Érotisme et l’Amour
personnage de mon invention, le Fou furent des portes dont on rêvait pour échapper à cette planète.
Comte Raoul de Pont Saint- Vous le savez mieux que moi : d ’autres portes, aujourd’hui, sont en
Esprit, à la fin d ’une décade où train de s’ouvrir : on ira dans les astres, on prendra contact avec des
se sont rencontrés des « amateurs intelligences différentes. De tous côtés, Messieurs (et vous vous y
d ’insolite et des scribes du mi­ employez), se fissure la muraille qui nous séparait du fantastique.
racle », venus de tous les pays C ’est peut-être pourquoi les anciennes issues s’effacent. Combien
vers une petite maison au toit dérisoire apparaîtra demain le tourment que j ’exprime ! Nous jugerons,
de chaume, siège de ce fabuleux nous sentirons, nous vivrons tout autrement. Il s’opérera de fabu­
institut. Plus tard, peut-être, leuses mutations dans nos têtes et nos cœurs. Quelle plaisanterie
écrirai-je la vie, les idées et les que l’éternel féminin, quelle niaiserie que nos pariades d ’éphémères,
rencontres de ce Raoul de Pont quand l’esprit religieux de la Terre, comme un feu attisé par
Saint-Esprit : un roman dans la
ligne du réalisme fantastique.
M ais voici le discours de mon
érudit et poète imaginaire. Puisse-
t-il vous intriguer !
L'amour à refaire
ces immenses ouvertures, saisira nos esprits ! et les maux que je récolte sont, je le sais, des
En attendant, il faut vivre. Je vous le confesse : guides costumés en hasards. Ce n ’est pas le
même l’homme poussé par cette vaste espérance, destin qui est aveugle, c’est nous. Trouverai-je
éprouve que ce n ’est pas commode. J ’ai beau, la coupe d ’eau vive? Revêtirai-je le manteau de
Messieurs, pressentir la venue des Supérieurs, la lumière? Ne souriez pas : je le crois. Ou plutôt,
naissance d ’un quatrième état de conscience je crois que la question ne se pose pas ainsi.
(ni mort, ni sommeil, ni veille), j ’ai beau rêver Je vous confie une de mes découvertes : ce n ’est
ainsi que de voisins des Martiens aux yeux d ’or pas ce que nous guettons qui compte, c’est le
glissant sur leurs silencieux sablonefs, plonger avec lieu où nous nous plaçons en nous-mêmes pour
un naturel grandissant dans l ’abîme du temps guetter.
décrit par Lovecraft, me laisser fasciner par l’Aleph Mais, me demanderez-vous, quel lieu? Tout
de Borgès comme par une réalité prochaine, croire porte à croire qu’il existe en nous un Everest
au Point Oméga de Teilhard, m ’ouvrir un troisième d ’où la vie et la mort, le passé et le futur, la
œil sur les mathématiques et la physique de chair et l’esprit cessent d ’être perçus contradic­
demain; j ’ai beau sentir venir l’âme cosmique, toirement. Un poète qui fut mon ami l’a dit, et
si différente de la nôtre, d ’une si gigantesque et il y a des millénaires qu’on le sait, qu’on l’oublie,
terrifiante sérénité, et si proche, déjà, que parfois, qu’on le sait, qu’on l’oublie. Les plus précieuses
le crâne électrisé, le corps réduit à un frisson, connaissances sont comme les plus hautes étoiles :
je regarde la nuit à ma vitre, me surprenant à clignotantes... Tout porte à croire aussi, ajou­
attendre, à désirer, la musique et le souffle aspirant terai-je, que pour l’homme dans le siècle, il est
des espaces... j ’ai beau, Messieurs, mais il me reste impossible d ’atteindre ce lieu, à cause des femmes.
un lit de l’ancien temps, je ne suis pas tout à fait Il faut brûler les femmes, Messieurs, c’est le
contemporain du futur, et je m ’ennuie. devoir de l’homme qui songe éveillé à sa per­
fection. Ce ne sera plus la peine demain : l’âme
humaine aura changé. Mais aujourd’hui, dans ce
IL EXISTE EN NOUS U N EVEREST monde encore plein de choses anciennes, nous
devons agir avec les femmes comme l’alchimiste
L ’homme, Messieurs, est un arbre renversé : avec la matière : le feu. Ce feu est l’Érotisme ou
ses racines sont au ciel. En tout homme qui l’Amour Fou. Sans ce feu, pas d ’Everest. Or
parle mal des femmes, qui souvent maltraite l’Érotisme est fini. Reste l’Amour Fou. C ’est ici
la sienne et se jette sur les autres avec la secrète que j ’aborde mon sujet.
rage d ’humilier, en tout homme de cette sorte,
je devine un métaphysicien blessé. LA RACE DES FEMMES A DISPARU
Messieurs, je vais faire mon portrait. Il ne vous
surprendra pas : je suis des vôtres. Je suis né avec Le problème est que toutes les femmes ne brûlent
le désir de n ’être pas esclave et, pour parler pas. La matière première, pour l’alchimiste, se
comme Hippolyte le Gnostique, « de boire un fait rare. Je ne vous cacherai pas la vérité : le
jour à la coupe d ’eau vive et de revêtir le manteau problème est qu’il n ’y a presque plus de femmes.
de lumière ». Je n ’ai jamais cessé, en tous chemins, Je soutiens que les femmes ont disparu, qu’il y a
de chercher cette eau et cette lumière. Je vis en eu une catastrophe, que la race des femmes s’est
aventurier, mais, vu de haut, le labyrinthe de ma trouvée dispersée, anéantie, sous nos yeux mêmes
vie est une ligne droite. Tout m ’arrive pour que qui ne voyaient pas.
j ’accomplisse quelque chose. Depuis toujours, à Messieurs, la femme, la descendante du paléo­
l’imitation de Gustave Meyrinck, j ’aime les lithique et du néolithique, notre mère, notre
Invisibles qui me poussent en me donnant tantôt femelle et notre déesse, l’être que j ’appellerai la
du sucre, tantôt du fouet. J ’avance : les biens fem m e de l'homme, et dont nous n ’avons plus

La femme est rare


Notre propre image, nous-même avec des cuisses rondes, une belle bouche, une troublante poitrine...
(M ODIG LIA NI)

idée, a été pourchassée, atteinte dans son corps du monde dit civilisé. Croyez-vous que là où les
physique et dans son corps mental, et renvoyée légions rom aines n ’acclimatèrent jam ais leur
au néant. religion, en Gaule, par exemple, ou en G rande-
Les entrailles de la terre sont gorgées de forêts Bretagne, les soldats du C hrist trouvèrent une
englouties, de restes d ’espèces animales disparues, terre vierge de pensée et de dieux? E n mille lieux
de cendres de races humaines et surhumaines de notre vieille Europe, dans les landes, sur les
dont l ’histoire, si elle nous était révélée, défierait plaines à menhirs, au fond des m aquis et sur les
la plus folle im agination. N otre véritable femelle, rives où chantait Pan, subsistait la religion indi­
elle aussi, est mêlée à l ’hum us des abîmes sou­ gène venue de la nuit des âges, la vraie religion
terrains. Pourquoi ? Hé, Messieurs, réfléchissez ! de l ’homme occidental. Messieurs, je tiens pour
C ’est elle qui a fait les frais de l ’immense, de certain que l ’Europe a vécu durant des millénaires
l ’implacable lutte contre les religions primitives d ’une haute pensée mystique, elle-même descendue
de l’Occident. C ette lutte : voilà toute l ’histoire d ’autres âges, consacrée au Dieu C ornu et à

L’am our à refaire 113


l’exaltatiQn du principe féminin. Je tiens pour admirable et incompris. Extermination par la
évident que cette spiritualité originelle a été propagande, arme plus sûre que toutes autres,
balayée avec violence, dans le feu et dans le sang, nous le savons maintenant, et plus efficace à
par une religion étrangère venue d ’Orient : le l’époque que l’estrapade, les brodequins et la
christianisme. Le Dieu Cornu, protecteur de chemise soufrée. Guerre révolutionnaire menée
l’antique humanité de l ’Ouest fut appelé Diable par la Chevalerie contre la femme vraie au profit
et maudit. Les idoles immémoriales furent abattues, d ’une nouvelle idole. Et enfin, sur un plan plus
et avec elles il fallut détruire leur support : la vaste, plus mystérieux et néanmoins concomitant,
femme mère, la femme déesse, la femme femelle, mutation descendante de l’espèce. De sorte que,
la vraie femme. De beaux esprits d ’aujourd’hui peu à peu, s’est substitué à l’être femelle authen­
dénoncent les méfaits du colonialisme récent : tique, un être différent.
les Indiens effacés, les mages de l ’Afrique éteints,
les civilisations noires martyrisées. Que ne nous L ’ÊTRE QUE NOUS NOMMONS FEMME
parle-t-on pas de nos anciens totems, à nous, N ’EST PAS LA FEM M E
qui furent renversés! De notre Dieu, à nous,
qui fut avili et pourchassé! De nos prêtresses, Messieurs, l’être que nous nommons femme n ’est
à nous, qui furent exterminées! De notre femelle pas la femme. C ’est une dégénérescence, une
qui nous fut retirée! La vieille Europe, elle aussi, copie. L ’essence n ’y est pas, le principe n ’y est
a été colonisée et défigurée. Oui, Messieurs, j ’ose pas ; notre joie et notre salut n ’y sont pas.
dire cela. Parmi les pouvoirs que notre imagination de plus
D u point de vue purement anthropologique où en plus rapide (elle rattrape la prescience) prête
je me place, l’histoire de l’église chrétienne est aux habitants d ’autres planètes, celui qui me
l ’histoire d ’une guerre menée par l’étranger contre séduit et m ’épouvante le plus, est le pouvoir de
un culte indigène très ancien, très puissant, très nous ressembler en tout. Nous côtoyons peut-être
profondément enraciné, et d ’un crime réussi contre des intelligences venues du dehors que nous
la race humaine femelle tout entière. Nous avons appelons M. D upont ou M. Smith. Quand nous
perdu notre moitié, Messieurs. On nous l’a tuée. débarquerons sur Mars ou sur Vénus, peut-être
Je le démontrerai. n ’y trouverons-nous que notre village, nos parents,
Je n ’accuse pas. Ce crime fabuleux était peut-être nos amis, parfaitement imités en un instant, afin
nécessaire. Et il était peut-être fatal. La civilisation que l’inconnu nous demeure caché. Ces idées
ne serait pas ce qu’elle est si la vraie femme qui vous sont familières, je crois, doivent vous
existait encore. Nous continuerions à croire au servir pour comprendre que nous appelons sans
Paradis sur terre. L ’esprit humain n ’aurait pas doute femmes des êtres qui n ’en ont que l’appa­
emprunté de chemins nouveaux. Nous ne serions rence, que nous prenons dans nos bras des imi­
pas aujourd’hui sur le point d ’atteindre les tations d ’une espèce entièrement, ou presque,
lointaines galaxies, nous n ’aurions pas ouvert de détruite.
larges portes dans l’univers, par lesquelles pénètre
déjà l ’appel du Dieu ultime en quoi se fondront UNE M ÉDIOCRE CONTREFAÇON
tous nos dieux, en quoi l’esprit du globe se résor­ DE L ’HOMME
bera un jour, ayant accompli sa mission. Mais
voyons ce crime. Extermination physique sur les Entièrement, ou presque? Presque. Il reste encore
bûchers : j ’évoquerai les centaines de milliers quelques vraies femmes. Elles sont farouches, elles
de vraies femmes, nommées sorcières et brûlées vivent cachées. L ’Himalaya abrite toujours le
comme telles, et les millions d ’autres femmes Yéti. Comme les Américains et les Russes le font
vaincues et changées par la peur. Je vous renvoie pour l’abominable Homme des neiges, souvenez-
au Michelet visionnaire de « La Sorcière », livre vous que les saint-simoniens, bénéficiant d ’une

La fem m e est rare


Elle possède les clés de la santé, du repos, des harmonies de la matière... ( r h n o ir )
lucidité seconde, partirent en expédition à la souple, s’épousent eux-mêmes. Ils se voient
recherche de la vraie femme. Elle demeure parmi eux-mêmes passer dans la rue, avec un peu plus
nous, comme demeurèrent durant des millénaires de gorge, un peu plus de hanches, le tout enveloppé
les géants venus du tertiaire : de jersey de soie, alors ils se poursuivent eux-
mêmes, s’embrassent, s’épousent. C ’est moins
Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes
froid, après tout, que d ’épouser un miroir. La
Dans des tem ps dont personne ne parla,
femme est rare, elle enjambe les crues, elle renverse
écrit Hugo en une extraordinaire illumination. les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le
Il existe encore quelques vraies femmes. Elles ont marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du
miraculeusement échappé à l’extermination phy­ monde... Où vont les fleuves, les nuages, les
sique et mentale. De même, il reste des alchimistes oiseaux isolés? Se jeter dans la femme... Mais elle
véritables, de réels héritiers des Rose-Croix, des est rare... Il faut fuir quand on la voit, car si elle
thaumaturges, les Neuf Inconnus des Indes, des aime, si elle déteste, elle est implacable. Sa compas­
témoins du Visage Vert, comme notre maître sion est implacable... Mais elle est rare. »
Meyrinck. II reste sur ce monde quelques repré­ Grandes paroles, Messieurs, exactes et insolites.
sentants de ce q u ’il fut au début, de ce qu’il sera Le Maître Philippe de Lyon, non sans délire,
à son terme. Ce qui est fantastique sur notre prétendait qu’une partie de l’humanité venait
planète, ce n ’est pas le changement, ce sont les de la Lune et qu’en dépit des apparences, il y a
présences immobiles des origines et de la fin, deux espèces distinctes. De même, mais d ’une
intimement liées, follement discrètes et formida­ manière plus certaine, puis-je affirmer que quelques
blement solides. femmes, les vraies, viennent de Dieu, tandis que
Le xxe siècle, Messieurs, vous le sentez, sera toutes les autres viennent de l’homme. Nous avons
l’instant où les humains auront reçu tous les créé une race de remplacement : ce n ’est pas
signaux du passé et tous ceux du futur, où ils la femme, c ’est notre propre image en jupe, c ’est
auront stationné sur une patte au carrefour des nous-même avec des cuisses rondes, une belle
temps, doués d ’une réceptivité intérieure jamais bouche, une troublante poitrine. D ’où vient que
égalée dans leur histoire connue. C ’est pourquoi dans tout amour nous n ’éprouvons que nos
je ne suis pas le seul à vous parler de la vraie propres limites et que notre sensibilité aiguisée
femme. ne nous découvre finalement que l’amertume d ’un
J ’ai dit que pour atteindre en nous-même notre exil. Il faut s’être allégé de soi-même pour atteindre
Everest, nous devons brûler les femmes, par son propre Everest, mais avec ce que nous appelons
l’Érotisme ou par l’Amour Fou. J ’ai dit que la femme, nous doublons notre poids.
l’Érotisme était fini, et que la femme de l’Amour Non, Messieurs, aucun amour, libertin ou sincère,
Fou était rare, que la vraie femme était l’exception. avec cette femme-là, ne peut être l’occasion de
On l’a dit avant moi. Je vais vous citer Giraudoux. notre perfection. Il ne peut que faire foisonner
C ’était un homme qui écrivait sur une coiffeuse. la psychologie qui est le chiendent de l’âme et
Il était léger, mais comme les oiseaux qui ont une ainsi étouffer sa fleur, qui est la métaphysique.
poche d ’air dans le ventre, pour les aider à voler. Il y a en nous quelque chose qui ne nous ressemble
Je m ’excuse de citer un poète. Je pense cependant pas : c’est notre présence divine. Comment la
que nos études étant sérieuses, c’est-à-dire nous découvririons-nous, dans l’amour avec notre
amenant à douter des fondements de la connais­ propre image?
sance, un peu de poésie nous en éloignerait,
beaucoup de poésie nous en rapproche. LA VRAIE FEMME
« La femme est rare, dit Giraudoux. La plupart
des hommes épousent une médiocre contrefaçon La vraie femme, celle qui nous vient du fond
des hommes, un peu plus retorse, un peu plus des âges, la femelle qui nous fut donnée, appartient

La fem m e est rare


tout entière à un univers étranger à celui de
l’homme. Elle rayonne à l’autre extrém ité de la
Création. Elle connaît les secrets des eaux, des
pierres, des plantes et des bêtes. Elle fixe le soleil
et voit clair dans la nuit. Elle possède les clés C'est la sorcière blanche, la fée aux larges flancs...
de la santé, du repos, des harm onies de la matière. (m a il l o l )
C ’est la sorcière blanche entrevue par Michelet, la
fée aux larges flancs humides, aux yeux tran sp a­
rents, qui attend l ’hom m e pour recom m encer le
paradis terrestre. Si elle se donne à lui, c ’est dans
un mouvement de panique sacrée, lui ouvrant,
dans la chaude obscurité de son ventre, la porte
d ’un autre monde. C ’est la fontaine de vertu : le
désir q u ’elle inspire consume l ’excitation. Plonger
en elle redonne la chasteté. Elle est stérile, car elle
arrête la roue du tem ps. Ou plutôt, c ’est elle qui
ensemence l’hom m e : elle le réenfante, elle réin­
troduit en lui l’enfance du monde. Elle le restitue
à son travail d ’homme, qui est de m onter le plus
haut possible en lui-même. O n dit un sur-homme,
on ne dit pas une sur-femme, car la femme, la vraie,
est celle qui fait de l’hom m e plus q u ’il n ’est.
Elle, il lui suffit d ’exister pour être avec plénitude.
Il faut à l ’hom m e passer par elle pour passer
à l’être, à moins q u ’il ne choisisse d ’autres ascèses,
où il la rencontrera encore, sous des formes
symboliques. Les G nostiques l ’appelaient la vraie
femelle de l’homme, et ils disaient de son flux :
« C ’est la rosée de lumière. » Ils nom m aient
l’autre, qui est légion, « la femme de la femme » :
la femme descendue de la femme, la dégéné­
rescence. Ils la décrivaient sèche et sans âme,
comme elle est en vérité.
Messieurs, découvrir la vraie femme est une
grâce. N ’en pas être effrayé en est une autre.
S ’unir à elle réclame la bienveillance de Dieu.
Il est bienveillant. « Lorsque sur terre, dit-il, je vois
un am our qui grandit au-dessus des spectres, je
tiens mes mains au-dessus, comme des branches
protectrices, car je suis l’arbre éternellem ent
vert. »

C EU X QUI L ’O N T VUE...

Quelle étrange rencontre! Elle apparaît brusque­


ment. dans le troupeau des fausses femelles, et
(Steiner)

L’am our à refaire 117


l’hom m e favorisé qui la voit se m et à trem bler
de désir et de crainte. T o u t va changer, c ’en sera
fini (de jouer avec soi-même :

Je vois tes seins s'épanouir


Et parfois ton ventre frémir
Comme un sol chaud qui se soulève.
Tu m'apaises si je m'étonne
De ces pouvoirs que tu détiens...

A Lespugne, en H aute-G aronne, fut découverte


par René Saint-Périer, une statuette aurignacienne
évoquant le principe féminin, la femme des origines,
dont il nous reste si peu d ’exemplaires vivants.
C ette statuette, dite « Dame de Lespugne », est
exposée au Musée de l ’Homme, à Paris. Je pense,
Messieurs, q u ’un autre poète, R obert Ganzo,
rencontra une vraie femme. Il semble bien que
des poètes aient attiré des survivantes de cette
race. Il faudrait savoir quelle lumière, quel parfum
ou quelles ondes dégage l ’exercice d ’une certaine
poésie, et com m ent cette lumière, ce parfum , ces
ondes vont chercher la femme, ce Yéti, et con­
duisent ses pas ju sq u ’au cam pem ent du poète
afin que quelque chose s ’accomplisse.

Q uand R obert G anzo vit la D am e de Lespugne,


sans doute com prit-il la lointaine filiation de la
femme q u ’il tenait dans ses bras pour son tourm ent
et son illum ination, et que l ’idole aurignacienne
a encore quelques sœurs de chair sur le globe.

Où finis-tu? La terre oscille;


Et toi, dans le fracas des monts
Déjà tu renais du limon,
Un serpent rouge à la cheville;
Femme, tout en essors et courbes
Et tièdes aboutissements,
Lumière et nacre, ombres et tourbes
Faites de quels enlisements?...

Messieurs, je ne cite pas les poètes par esprit


littéraire. Je cite les voyageurs qui ont consigné
avec précision leur rencontre avec une vraie
femme. Je n ’ai malheureusement pas eu le tem ps
de réunir tous les témoignages, comme on l ’a fait
La vraie femme,
celle qui nous vient du fond des âges.
(D a m e d e L espugne, M usée de l ’H o m m e )

118 La fe m m e est rare


pour les soucoupes volantes ou l’abominable l’objet de leur amour, car il n ’y avait pas autre
Homme des neiges. chose à faire. Le feu allumé, il faut qu’il brûle.
Nos femmes, qui ne sont que nos doubles, ne C ’est, je pense, le plus souvent, la femme qui
brûlent pas. Ni le grand Érotisme, ni l’Amour monte sur le bûcher : elle en a l’habitude, elle
Fou n ’en peuvent jaillir. Elles sont l’image descend des sorcières qui mouraient dans les
enchantée de ce que nous sommes dans les régions flammes. Elle s’en va rejoindre ses sœurs des
basses et tièdes de nous-mêmes. Elles sont notre anciens âges. A peine entrevue, elle rentre dans
nature parée, désirable. Notre nature! Plus que le néant. L ’Amour Fou, comme le grand Érotisme,
jamais, ce q u ’il importe d ’atteindre, Messieurs, tue. C ’est ainsi, et il convient que ce soit la femme
c’est notre surnature. Il y a plusieurs voies : qui soit tuée. On ne fait pas de l’or dans les
l’initiation mystique, la discipline religieuse, creusets sans briser la matière.
l’ascèse scientifique, l’amour sans mesure. Ce
dernier chemin, l’homme qui n ’est pas encore LES GRANDS DOULOUREUX
mort à lui-même doit l’emprunter un jour, s’il est
appelé à un grand destin. Messieurs, si nous Alors, Messieurs, notre voyageur se réveille un
voulons aller vers notre perfection sans renoncer matin seul sous sa tente, dans un monde froid
à la chair, il nous faut rencontrer le Yéti, la vraie et sans pardon. Les choses sont accomplies. Il
femme. Il faut surtout que nous sachions bien découvre pour la première fois vraiment l’amer­
qu’il n ’y a rien à attendre des autres femmes : tume de la complète solitude. Le voici prêt à
la plus belle, douce, fidèle et ardente, ne peut prendre en lui-même l’unique chemin encore
donner que ce q u ’elle a, et c ’est notre nature ouvert : celui de sa montagne intérieure, lequel
ordinaire qu ’elle a. traverse maintenant d ’immenses déserts.
La vraie femme, Messieurs, seule inspire un
amour quasi monstrueux, panique, parce que Je suis sans toi, je suis sans elle
l’homme se trouve soudain en face d ’autre chose Comm e un cadavre d ’inconnu
que lui-même. Il lui semble que la terre tout Les cheveux trem pés de sueur,
entière s’organise en féerie. Il devine qu’il va Collés sur un fro n t bleu de plom b,
changer et q u ’il y a de l ’immortalité dans l’air. Tombé sur la terre étrangère
Ce qu’il vit se fixe dans un présent absolu. Enve­ Au milieu d ’un rassemblement
loppé dans l ’odeur des forêts trempées, plongeant Qui ne comprend pas son visage.
dans cette femme comme dans la nuit des pro­
fondeurs océaniques, environné de milliers de Je voudrais aussi, Messieurs, que fussent réunis
signes jusqu’ici imperceptibles, ivre et hyper- les poèmes, les romans, les lettres,-les musiques,
lucide, séparé de lui-même et sentant que son âme les tableaux de lamentation des hommes qui
va être enfin comprise, fou d ’un désir sans nom, rencontrèrent la vraie femme, puis la virent
et pourtant miraculeusement rafraîchi, allégé, tel disparaître et pénétrèrent alors dans le désespoir
est à peu près, Messieurs, par ouï-dire, l’état du du grand exil, se retrouvant nus, plus nus qu’à
voyageur terrestre qui retient un instant dans son leur naissance, sans autre choix que mourir ou
campement le Yéti. grandir. Messieurs, je dirais plutôt : sans autre
Dans ces yeux fixes et q u ’on dirait candides, il nécessité que mourir et grandir. Cette antho­
cherche son image divine, lui qui ne trouvait dans logie, ce musée de l’exil nous seraient d ’une
le regard des femmes de l’autre race que son utilité certaine pour comprendre la nature et la
propre reflet. Et que se passe-t-il, Messieurs? mission de la vraie femme, cette absente. J ’y
Il se passe que la vraie femme, si elle s’approche, verse la strophe de Léon-Paul Fargue que je viens
si elle se donne, détruit ou se détruit. Nous de vous lire, et ce témoignage de Saint John Perse
n ’avons de récits que d ’explorateurs qui ont tué qui, permettez-moi de vous l’avouer, me touche

L’amour à refaire
très spécialement : Bouche close à jam ais sur la Nous sommes des gens solides, appliqués, lucides :
feuille de l'âm e!... On d it que désertant l'abondance des chercheurs, des savants, des érudits. Rien chez
de la couche royale, et sur des nattes maigres nous ne ressemble à la fantaisie poético-mystique,
fréquentant nos filles les plus minces, il vit loin cette chansonnette. Si les réalités que nous décou­
des em portem ents de la Reine démente ( Reine vrons et signalons paraissent souvent délirantes,
hantée de passions comm e d'un flux du ventre) ; le délire n ’est pas en nous ; cela vient seulement
et parfois, ramenant un pan d'étoffe sur sa fa ce , il du fait que la réalité, la vraie réalité, si j ’ose dire,
interroge ses pensées claires e t prudentes, ainsi n ’est presque jamais conforme aux habitudes
qu'un peuple de lettrés à la lisière des pourritures de l’esprit. Or, Messieurs, nous le savons par
monstrueuses... expérience et par étude, les plus grands parmi
nous, nos maîtres dans les divers domaines de la
QUE BÉNI SOIT LE DÉSERT ! connaissance, sont des hommes qui ont franchi
de façon évidente le stade de l’humanité ordinaire,
Messieurs, si j ’ai bien compris, le but de nos en qui a commencé à s’opérer la transmutation.
travaux est de dégager l’aspect fantastique de la Ils annoncent la venue de l’autre état de conscience.
réalité, de hâter le remplacement du cartésianisme Ce sont toujours des hommes pour qui la femme,
effondré par une autre méthode applicable aussi au sens courant du terme, a cessé de jouer un rôle.
bien à l’archéologie q u ’à la physique, à l ’histoire Ils ont tous, en quelque moment de leur vie,
qu’aux mathématiques, méthode dite du « réalisme renoncé avec dégoût à s’épouser eux-mêmes, à se
irrationnel » ou encore du « réalisme fantas­ laisser séduire par leur propre image, soit que la
tique ». Sur un plan plus élevé, quoique nous science les ait emportés dans une formidable
nous gardions de tout spiritualisme romantique solitude, soit qu’ils aient reçu une initiation, qu’ils
et que nous nous tenions à la connaissance objec­ aient observé une ascèse religieuse, que des
tive, notre but est de préparer l’homme, par circonstances les aient amenés en face de la mort,
l’étude du lointain passé et par celle du proche ou qu’ils aient fait l’expérience de la rencontre
avenir, à passer à un autre état de conscience, à avec la femme rare, la femme de la passion, et du
cet état dont les anciennes religions parlent à la complet dépouillement qui s’ensuit.
fois comme d ’un souvenir et d ’une promesse. Ces La femme est rare, Messieurs. Q u’elle soit bénie,
travaux exigent la plus grande amplitude et la car elle fait un désert de notre paysage intérieur,
plus grande perméabilité possibles de l’esprit, des tandis que l’autre femme, la nombreuse, double
dons de connexion, de mémoire et de liberté ce paysage, le complique agréablement, y ajoute
exceptionnels. Dans une certaine mesure, ils des parfums, des fruits, des palmes, nous y retient
sont eux-mêmes la fin et le moyen d ’une transmu­ séduits, rêveurs, comme dans les jardins d ’Arabie.
tation de l’intelligence. Eh bien! Messieurs, ces Il y a des labyrinthes dans ces jardins. Il y a une
travaux utiles à notre siècle devraient nous rendre route dans le désert. Elle nous conduit à notre
dérisoire, sinon nuisible, le commerce avec l ’être sommet.
abusivement nommé femme. Rompez, Messieurs, Hé, j ’abrège, Messieurs, j ’achève, l’heure est
tout au moins de tête et de cœur. La psychologie passée, veuillez m ’excuser.
du couple est une chose qui doit aussi passer au
feu. N ’accordez rien de vous-même à ce jeu. Si, p.c.c. L O U IS P A U W E L S .
par malchance, il vous amuse encore, ou si des
liens vous y attachent, jouez-le par hygiène
physique et avec gentillesse. Mais n ’attendez rien,
dans le domaine amoureux, qui vous soit vérita­
blement bénéfique, hors la rencontre avec le Yéti,
suivie de douleur mortelle.

La femme est rare


|gl .:P§|

Dérisoire, sinon nuisible, le commerce avec L'être


abusivement nommé fem m e... ( b u f f e t ) (K eystone)

L ’am our à refaire 121


Les in form atio ns L ’ H I S T O I R E
et critiques
de ce num éro
ont 'été rassem blées
T ro is livres récents
et rédigées
n o tam m ent par :
René A lleau
Jacques B ergier LA RÉVOLUTION FRANÇAISE?
D an iel Bernet NOUS Y SOMMES ENCORE...
V la d im ir B iko v
Jacques Bolle
Jean D um on t Aucune nouvelle synthèse de
Bernard H eu velm an s l'histoire révolutionnaire n'est
Fereydoun H o v eyd a venue prendre la place de
Jacques M énétrier La Révolution française de
Jacques Mousseau Gaxotte, répandue par le « Livre
Louis P auw els de Poche». Mais trois ouvrages
Gabriel V érald i partiels, récem ment parus, nous
invitent de nouveau à la ré­
flexion sur cette période ca p i­
tale.

Walter : Robespierre

Chez Gallimard, Gérard W alter,


conservateur à la Bibliothèque
Nationale, historien abondant,
bibliographe des écrits de la
Révolution, fils spirituel de
M ichelet et de Mathiez, vient de
( R o g e r V iollet) donner l’édition définitive de
Vladimir Robespierre... son Robespierre, sa vie, son
œuvre, en deux gros volumes.
On y trouve une histoire poin­
tilliste, centrée sur le détail des
faits et gestes de Robespierre,
sur les déclam ations ou les
manœuvres d'un homme qui en
fu t prodigue. Au point que
l'arbre cache un peu trop la
forêt' et que le manque de
lumières latérales, d ’arrière-
plans, rend finalem ent (dans le
tome 1) le portrait assez incom ­
plet. Mais on trouve aussi, dans
le tome 2, un très utile appareil
de références: y sont répertoriés
les discours et écrits de Robes­
ou M axim ilien Lénine ? pierre, les opinions des contem-

122 In fo rm atio n s et critiques


porains sur l’incorruptible ainsi l'auteur se rendit célèbre par ture sociale (féodalité, corpo­
que les jugem ents successifs son ouvrage La France après rations, biens de l'Église).
de la critique historique à son la Terreur. Il y révéla notam ­
égard. ment, grâce aux papiers inédits La première Révolution :
de d'A ndré, l'im portance de un intérêt rétrospectif
l'essai de reconquête légale du
Bernard Fay : la mécanique pouvoir par les royalistes, avec Tout cela eût pu se réaliser par
de la prise du pouvoir l'accord du fu tu r Louis XVIII, lors une sim ple évolution à l'in ­
des élections de 1797 qui leur té rie u r du régime m onarchique
fu re n t favorables. — le roi restait le chef de l’exé­
Au Livre Contemporain, Ber­
nard Fay, ancien adm inistrateur c u tif —, ainsi qu ’en tém oigne
Le titre de son Robespierre est l’évolution des monarchies an­
de la même Bibliothèque N atio­ trom peur. Car le véritable sujet g la is e et S c a n d in a v e ou même
nale, spécialiste de la Révo­ se d é fin ira it plutôt: « Le parti
lution américaine, du mou­ des monarchies autrichienne
jacobin, l’ « Eglise jacobine », de (alors en pleine m utation),
vement des idées pré-révolu­ Robespierre à nos jours».
tionnaires et des sociétés se­ puis allemande. La destruction
Ce livre n’est pas une « somme » de l’ancienne arm ature avait
crètes, a donné La Grande comme on l’a écrit (en bien
Révolution, 1715-1815, un gros d'ailleurs été largem ent com ­
des domaines Gaxotte, Gérard mencée par la « Révolution
volume très dense et bien noué, Walter, Bernard Fay renseignent
souvent passionnant. Un des royale » qui va de la fin du règne
sur le jacobinism e plus q u ’ il ne de Louis XV à 1789.
mérites de ce livre, qui est le le fait). Mais il est fortem ent
résultat de nombreuses années Bref, cette première Révolution
éclairant et capable de pro­ n’a guère, pour le Français
de recherches originales, réside voquer l’ intérêt du lecteur
dans l’exploitation massive, réa­ d 'a u jo u rd ’hui, qu ’un intérêt
préoccupé de notre destin. rétrospectif (à moins d’un im pré­
lisée pour la première fois, des
archives étrangères que l’auteur visible retour à la monarchie) :
est allé consulter sur place: elle se définit d ’abord en
Les quatre Révolutions fonction du passé royal dans
archives de l’adm inistration
autrichienne, archives royales lequel elle s’intégre ; elle
du Danemark, archives du m i­ En effet, ce n’est pas s’éloigner renouera avec lui, en France
nistère des affaires étrangères du livre de Pierre Bessand-Mas-
d'Espagne, archives des nonces senet que de le constater: il y
au Vatican, archives des can­ eut non pas une Révolution
tons suisses, archives am éri­ française, mais quatre Révo­
caines d'Harvard, papiers du lutions successives. Or, une
haut dignitaire franc-m açon seule de ces Révolutions, la
Mazzéi à la bibliothèque de première, est acquise, révolue;
Florence. Bernard Fay traite et les trois autres se partagent...
essentiellement du mécanisme notre futur.
politique qui fu t un des leviers
de la Révolution mais non le La première Révolution, si ra­
seul. bâchée — celle des « Quatre-
vingt-neuvistes » — n'a fin a ­
lem ent qu'une portée très
Bessand-Massenet : contingente. C ulm inant le
l’« Église » jacobine 14 ju ille t 1790, lors de la Fête de
la Fédération où le Roi fu t
Chez Pion, Pierre Bessand- acclamé, elle a établi la repré­ (Caricature de Gillray. Bulloz)
Massenet vient de faire paraître sentation parlementaire, défini Barras :
un Robespierre. Grand Prix les « d ro itsd e l’homme» (26août Quand la République s’envase
Gobert de l'Académ ie française, 1789), d é tru it l’ancienne arm a­ dans le régime nègre-blanc...

L ’H isto ire
même, pendant la Restauration politique. Avec les Jacobins, Régime, y étaient opposés
et la République des ducs de M. Bessand-Massenet le montre (Carnot tra ita it Robespierre et
1875. adm irablem ent, la dictature ses amis de « d icta te u rs rid i­
politiq u e , s o c ia le , p h ilo so ­ cules ») et l'accum ulation des
Il en est différem m ent des trois phique, terroriste, d’une m ino­ victoires n’arrêta nullem ent le
autres Révolutions. Elles ne rité puissamment organisée en cours de la Terreur; au con­
sont plus du tout tournées tous points du territoire, est, traire. A ce propos, M. Gérard
vers le passé et les germes pour la première fo is dans l ’ his­ W alter souligne ce fa it trop
q u ’elles nourrirent deviendront to ire du monde, réalisée peut- ignoré: « L e prétendu enthou­
les virus politiques de l'avenir. on dire scientifiquem ent. Il y a siasme g uerrier qui aurait
une filia tio n directe de Robes­ secoué le pays et créé « la lé­
Au moment où Mirabeau allait pierre à « Maxim ilien Lénine », gendaire épopée de l’an II » n’a
m ourir (1791), la première Révo­ comme dira Trotsky. Les mé­ pas existé; les états de recru­
lution, constatait-il, « n'avait thodes jacobines d’im pulsion, tem ent — et de désertion — en
contribué qu’à une vaste démo­ de contrôle, de noyautage, de fo n t foi. » L’option totalitariste
lition ». Pour l’étab lir solide­ réquisition, de propagande, des Jacobins était bien une
ment. il fa lla it reconstruire du option sui generis, voulue pour
sont celles-là mêmes que le
cohérent et du stable, du neuf elle-même, ou, chez les im purs,
com m unism e russe mettra plus
dans le permanent, sur les
tard en œuvre. Une des options pour ses profits.
ruines de l’ancienne société, ce
vaste organisme spontané de politiques du XXe siècle avait
caractère fam ilial où tout se dès lors, techniquem ent, et
même pour partie idéologi­ La troisièm e
réglait, sans l’ombre d ’une et la quatrièm e Révolution :
systématique, par l’à peu près quement, trouvé sa forme.
de l ’instabilité
évolutif de coexistences à la au pouvoir personnel
La nécessité n’en était pas,
fois contradictoires et com plé­
comme on l’a d it longtemps, de
mentaires. Et où la politique
défense nationale. Les respon­
n'était rien que le «charm e V int ensuite la troisièm e Révo­
sables de la défense natio­
séculaire » (Jaurès) de la m onar­ lution (1794-1799), celle de la
nale, formés par l’A ncien
chie. Mais la guerre, voulue Convention therm idorienne et
par les Girondins, et les erreurs du Directoire, qui inventa la
de l'Assemblée, de la Cour, « solution » de l’instabilité, le
n'en laissèrent pas le temps. régime nègre-blanc des habiles,
vacillant perpétuellem ent de la
droite à la gauche et vice versa,
La seconde Révolution : au milieu de l’inflation galo­
pour la première fo is, pante et dans le triom phe des
le totalitarism e scie n tifiq ue pourris.
V int enfin la quatrièm e Révo­
V int donc la seconde Révo­ lution, celle du Consulat puis
lution, la révolution jacobine, de l’ Empire, qui réinventa le
celle q u ’étudie Pierre Bessand- pouvoir personnel sous la forme
Massenet. A battue le 9 th e r­ du césarisme. La République,
m idor (27 ju ille t 1794), avec pour sauver ses meubles et ses
Robespierre lui-même qui sera hommes, se confia au « sabre
guillotiné le lendemain sous des in te llig e n t ».
acclam ations comparables à
celles dont la Fête de la Fédé­ (Caricature de Gillray. Bulloz) Quinze ans après, « le dernier
ration fu t saluée, elle avait Napoléon: Quand la Réqublique, mot était dit par Cambronne »
inventé la « s o lu tio n » tota­ pour sauver les meubles, et la France, après avoir
litaire, l’extrême majoration du se confie au « sabre intelligent » « ensanglanté l’ Europe, ren­

In fo rm atio n s et critiques
tra it dans ses anciennes lim ites l’extraordinaire histoire que autorités américaines qui l'ont
y faire du romantisme » (Gaston voici : lorsqu’en 1938, le d'ailleurs reprise.
Roupnel). Colonel SS Konrad Buch qui Tout récemment, le professeur
faisait partie de la section de Stein de Vienne qui avait étudié
Le « cycle », to u jo u rs au présent recherches occultes du Gouver­ spécialem ent le problème des
nement hitlérien arriva au Palais lances du C hrist est mort et sa
La Restauration ne pouvait plus des Habsbourg à Vienne, il y veuve trouva dans ses papiers
être qu'une solution d ’attente, récupéra un objet q u ’il consi­ un compte-rendu détaillé des
de même que le nouvel essai de dérait être la lance avec cérémonies auxquelles H itler
monarchie républicaine sous la laquelle le Centurion Longinius se livrait autour de la lance
Monarchie de Juillet. D’autant avait percé le flanc du Christ. du Christ.
que le règne d ’une bourgeoisie On ne sait pas quels sont les
aveugle posait bientôt, dans docum ents qui ont fa it croire
toute son ampleur, le problème à Buch à l’authenticité de
prolétarien, où le mythe jacobin, l’objet. On connaît l’existence
honni pendant trente ans d ’au moins quatre lances
trouva, en France surtout, de du Christ, toutes prétendues
nouvelles racines. Et le cycle authentiques, bien entendu.
re p rit : république des partis Mais il paraît bien établi
en 1848, césarisme en 1851, qu ’H itler croyait beaucoup à
résurgence jacobine (brève et cette lance et lui a ttrib u a it une
bon enfant) avec la Commune partie de ses ressources.
de 1871. Puis, à l’échelle du
monde, Révolution bolchévique Trois semaines avant la fin du
de 1917, totalitarism es fasciste bunker d ’Hitler, le bourgmestre
et nazi, m ultiples et successives de Nuremberg s'échappa de
expériences — en attendant les ce bunker avec la lance et
autres — des nouvelles nations l’enterra à Nuremberg. Trois
nées du reflux colonial, maintien semaines plus tard, à peu près
im perturbable des monarchies à l'heure où H itler mourait, la
constitutionnelles anglo-scan- lance fu t découverte par les
dinaves et du système amé­
ricain, celui-là dont s’inspira
la première Révolution de
1789... En France, IIIe Répu­
blique, «R évolution Nationale»,
IVe République et Consulat
gaulliste...
La Révolution française: mais
oui, nous y sommes encore, ou
plus que jamais.

H itle r et la lance du C hrist

Nous devons à l’obligeance de


M. Edward Campbell, journ a ­ Il voulait tous les pouvoirs :
liste au Sunday Dispatch, il eut les plus sombres

L ’H isto ire
LA PALÉONTOLOGIE d ’années. Mais on n’a jamais
trouvé des ossem entsd’hommes
aussi vieux. L'homme est donc
une créature relativem ent ré­
V ie n t-o n de retrouver cente, qui est apparue sur notre
le prem ier h o m m e? planète après l'éléphant et après
le cheval pour ne citer que
• UNE DÉCOUVERTE deux exemples. Il devrait donc
DE PREMIÈRE IMPORTANCE être possible de découvrir le
prem ier homme. Et c ’est à cette
• LES EXTRAORDINAIRES tâche que depuis un siècle les
TRAVAUX
savants se sont attelés. Ils
DU PROFESSEUR LEAKEY retrouvèrent des singes très
anciens,descousinsde l’homme
« Adam était bien l’ homme
qui ont vécu il y a plus de
» casse-noisettes stop Age dix m illions d ’années. Le plus
» 1.750.000 années stop Félici­ vieux de ces singes qui vivait
t a t io n s stop Signé Evernden il y a 11 m illions d ’années fu t
» et C urtis ».
découvert dans une mine de
Ce télégram m e énigm atique charbon en Italie il y a cinq ans
signé par deux grands atomistes par le Professeur H ürzeler de
am éricains de l’U niversité de Zurich. Mais on n’a pas retrouvé
Californie et qui fu t envoyé le d ’homme contem porain de ce
12 ju ille t 1961 a dû probable­ singe. L'ancêtre de l’humanité
ment exciter la curiosité des continuait à échapper aux re­
Services Secrets am éricains. cherches. Les fossiles humains
Mais une enquête rapide a dû ou presque humains que l'on
les rassurer. Le télégram m e retrouvait dataient au plus de
était adressé : Professeur Louis cent m ille ans. Un abîme
Leakey, Musée d ’H istoire N atu­ obscur séparait donc l'homm e
relle, Londres. Or, le Professeur des autres êtres. Cet abîme
Louis Leakey égalem ent connu commença à être comblé en 1935
sous le surnom « le loup soli­ 1.750.000 ans ?
à la suite d ’une aventure extra­
taire de la préhistoire » ne s’in ­
ciel. Cela est un événement ordinaire, l’aventure des dents
téresse guère aux problèmes
historique dont l’importance est du dragon.
contem porains et n’a aucune
activité politique. Et pourtant comparable à celle des voyages Les dents du dragon
l’étrange télégram m e q u ’ il a de Gagarine ou de Titov autour
reçu le 12 ju ille t et auquel il a de la Terre. Le télégram m e Le professeur G.H.R. Koenigs-
répondu : « Merci, je le savais » des deux atomistes am éricains wald est un ém inent préhis­
est prodigieusem ent important. m ettait fin à une longue et torien- d ’origine allemande. Il
A la suite de ce télégram me, passionnante histoire qui date occupe depuis 1948 la chaire
tous les manuels de préhistoire de plus d’un siècle déjà. d ’anthropologie à l’Université
devront être révisés. Toutes d’U trecht en Hollande. Toute
nos idées sur l’origine de l’ hu­ sa vie le professeur Koenigs-
Le mystère
manité changent. Pour la pre­ wald a parcouru to u t le monde
mière fois l’homme de 1961,
des origines humaines à la recherche du prem ier
celui des voyages interplané­ homme. En 1935 il se trouvait à
taires se trouve face à face L'on trouva des os d’éléphants Hong-Kong. Un peu désoeuvré
avec son véritable ancêtre, celui vieux de cinquante m illions il fit un to u r à la W estern Market
qui pour la première fois a d ’années et des os de chevaux qui est le plus prodigieux
marché droit et a regardé le vieux de quarante m illions marché aux puces du monde

In fo rm atio n s et critiques
entier. Un pharm acien qui se gloire du régime. Leurs efforts ces êtres géants de trois mètres
tenait à la devanture de sa se term inèrent par une victoire. de haut form ent le tronc d ’un
boutique l’appela et lui d it : Le 17 février 1957, le Docteur arbre généalogique dont les
« Si l'illu stre m andarin étranger Pei-Wen-Chung réunissait à Pé­ branches sont les grands singes
veut bien honorer mon humble kin une conférence de Presse. et l’homme. A partir de 1957,
boutique, je lui proposerai de Il montra aux journalistes réunis il ne s’agissait plus que de
véritables dents de dragon. Ces une énorme mâchoire, un m axil­ trouver le dernier maillon de la
ossements de monstres préhis­ laire inférieur qui avait été dé­ chaîne, le prem ier homme vé ri­
toriques assurent la santé et la couvert dans une grotte du table. Les savants du monde
virilité. Il s u ffit de les broyer Kouang-Si en Chine m éridio­ entier s’y attachèrent avec
pour faire une farine très fin e nale. L'être auquel appartenait passion.
et de la mélanger aux aliments.» cette mâchoire est probable­
Le professeur Koenigswald ment un ancêtre commun du
Le loup solitaire
entra dans la boutique. Il iden­ singe et de l'homme. Il avait au
tifia bien vite les soi-disant moins 3 mètres de haut. Cer­
Parmi ces savants, il y avait
dents du dragon ; c ’étaient tains savants pensent que ces
un homme de cinquante-sept
des canines d ’animaux, penda, êtres ont survécu jusqu'à des
ans aux cheveux to u t blancs, au
ours, tapir, ourang-outan. Puis époques historiques, il y a 4 ou
visage énergique, le Docteur
il s'arrêta soudain. Il venait de 5.000 ans, et que ce sont eux
Louis Leakey, connu parmi ses
voir une dent qui n’appartenait qui ont donné naissance aux lé­
confrères comme un esprit à
à aucune espèce connue I II gendes des géants que l’on la fois audacieux et original.
acheta aussitôt tout le lot des trouve dans les plus vieilles Leakey n’admet pas les idées
dents du dragon. Il étudia traditions humaines. D’autres généralement reçues par ses
soigneusement la dent inconnue savants, russes et chinois en confrères. Lui et sa femme Mary
et réussit à dém ontrer q u ’ il particulier, pensent que ces Leakey travaillent en francs-
s’agissait d ’une molaire d ’un mystérieux ancêtres de l’homme tireurs depuis 1914. C’est en
être inconnu de haute taille, vivent encore dans l’Himalaya 1959 q u ’ils tom bèrent, après
entre le singe et l’homme mais et que ce sont eux qui ont été avoir parcouru le monde entier,
plus grand que le singe. A u s ­ décrits par les Thibétains sous sur la piste qui devait les con­
sitôt de nombreux savants se le nom de l’A bom inable Homme duire à Adam. Depuis un quart
lancèrent dans la recherche des Neiges. Quoi q u ’il en soit, de siècle le ménage Leakey
en Chine. Le Père Teilhard de
pensait pour diverses raisons
Chardin en particulier s’y illu s ­
que l’homme était né en A friq u e
tra. L’on fouilla les pharmacies
du Sud. En 1959 leurs recher­
chinoises et le sol de la Chine.
ches se concentrèrent dans la
Le père Teilhard de Chardin
steppe de Serengeti au Tan-
découvrit toute une série d ’os­
ganyika. Ils y trouvèrent une
sements, les uns provenant
gorge profonde d ’une centaine
d ’êtres presque humains ayant
de mètres, la gorge d’Oldoway,
vécu il y a un m illion d ’années
désormais célèbre dans le
et d’autres provenant d’hommes
monde entier. Dans cette gorge,
semblables à nous et qui
la roche est de nature volca­
avaient vécu il y a quelques
nique, et dans cette roche volca­
m illiers d'années seulement.
nique, profondém ent enfoncés,
Après la Révolution Chinoise on trouve des outils, des sque­
de 1946 le Gouvernement de lettes et des crânes. Le crâne,
Mao Tsé-Toung ordonna à ses trouvé en 1959, est celui d ’un
savants de porter tous leurs être ressem blant plus à l'homm e
efforts sur la découverte des Rencontres avec le pré-hominien ? q u ’au singe. Certes, cet être
traces des ancêtres de l'homm e Dessin de l ’expédition anglaise avait le cerveau très petit,
en Chine, pour la plus grande à la recherche du yéti 600 c m 8, alors que le cerveau

La P a lé o n to lo g ie
d'un homme normal est de nique. Visiblem ent à la mort de la preuve form elle : mes con­
1.500 cm 3. Mais cet être m archait cet homme, qui était peut-être frères m 'auraient lynché I »
droit et avait un visage. Ce un grand chef de nos ancêtres,
visage était en form e de m u­ on lui avait creusé une tombe
Du nouveau
seau, avec des dents très p u is­ dans la lave et on avait enterré
sur le problème de l'évolution
santes. Les molaires sont pres­ avec lui quelques outils pour
que deux fois plus grosses que q u ’ il ne soit pas démuni dans
La découverte de Leakey va
celles de l’ homme d ’aujour­ son voyage vers l’univers des
certainem ent déclencher une
d'hui, alors que les canines et morts. Or, les roches volca­
bataille.
les incisives sont relativem ent niques contiennent du potas­
Beaucoup de préhistoriens s'op­
petites. C'est pourquoi Leakey sium. Le potassium est un
poseront à une découverte qui
l ’a surnom mé « l ’homme casse- métal assez commun qui com ­
les oblige à réviser tous leurs
noisette ». Le term e scie n ti­ prend plusieurs variétés ou
manuels. Mais d'autres sont
fique utilisé pour désigner cet isotopes. L'un de ces isotopes
d ’accord. C’est ainsi que le
être est Zinjanthropus. L'homme se désintègre spontaném ent :
Docteur T. Dale Stewart, un
casse-noisette n’était déjà plus il est radioactif. Cette désinté­
célèbre préhistorien de l'in s ­
un singe car il fa b riq u a it des gration donne un autre métal
titu t Smithson à W ashington,
outils. Ces outils, Leakey et sa commun, le calcium , et un gaz,
estime que le grand âge de
femme en ont retrouvé une l’argon. Ces produits restent
l'homm e casse-noisette donne
grande quantité. On y trouve emprisonnés dans la roche et
à l'évolution le tem ps néces­
de simples galets d'où des les méthodes extrêmement d é li­
saire pour arriver à l’homme
éclats ont été détachés par per­ cates et subtiles de la science
moderne. Le Docteur Stewart
cussion surdeuxfacesopposées atom ique perm ettent de les
pense que l'évolution humaine
de manière à form er une arête doser et par conséquent de
procède lentem ent et que tous
tranchante. On y remarque aussi déterm iner l’âge d'une roche
les fossiles découverts jusqu'à
des o utils plus complexes, des volcanique. Leakey confia ce
présent étaient trop jeunes pour
coups de poing et des haches travail des plus délicats à
être véritablem ent le prem ier
minces au tranchant rectiligne. deux atomistes de l'U niversité
homme. L'homme casse-noi­
L'homme casse-noisette est de Berkeley aux États-Unis,
sette, lui, est assez ancien pour
donc un véritable homme fa ­ Jack F. Evernden et Garniss M.
qu'en près de deux m illions
bricant d ’outils. Le 2 décembre Curtis. Il leur envoya dix échan­
d ’années une lente évolution
1960 Leakey en trouvait le tillons im portants de la roche
a it pu aboutir à l'hom m e que
prem ier crâne complet. Mais volcanique où il avait découvert
nous connaissons.
quel était l'âge de cet homme? le crâne de l'homm e casse-
Oui était-il 7 Comment vivait-il ?
Intuitivem ent Leakey sentait dès noisette. Leurs résultats con­ Les recherches se poursuivent
1960 qu'il était très vieux, plus cordaient bien : l'âge de la
mais on peut déjà donner
vieux que tous les fossiles hu­ roche et par conséquence celui
quelques réponses. L’ homme
mains connus. Mais com m ent du crâne est voisin de deux
casse-noisette n'était pas un
le prouver scientifiquem ent? m illions d'années. La valeur la
nomade mais vivait toute
C'est là q u'intervient une plus probable, la moyenne des
l'année dans des abris, proba­
science nouvelle qui existait dix essais est de 1.750.000
blement des cavernes. Il savait
à peine lorsque Leakey a com ­ années.
probablem ent parler mais son
mencé ses travaux mais qui
langage ne devait pas dépasser
m aintenant domine le monde :
Dès la réception du télégram me une centaine de mots qui nous
La Physique de l'atome. sembleraient, si nous pouvions
des deux savants américains,
Leakey annonça ce résultat le rencontrer, des grognements
La roche et le crâne dans la grande revue scie n ti­ p lutôt que des paroles. Sa tribu
fique anglaise Nature, devait se composer de quelques
Le crâne de l'homm e casse- Il déclara à la Presse : centaines d'hommes et de
noisette était profondém ent en­ « Je le savais depuis un an mais femmes au plus. Ils ne vivaient
foncé dans de la roche volca­ je n’osais pas parler sans avoir pas vieux: quarante ans au maxi­

informations et critiques
mum, pense-t-on. Ils ne connais­ L ’ A R C H É O L O G I E
saient pas le feu mais ils avaient
déjà des outils. Ils chassaient
et ils cueillaient probablem ent
des herbes et des fru its. Peu à T ito v et le secret de la
peu ils se sont répandus dans grande pyram ide
le monde entier : en Europe et
en Asie d ’abord, puis en A m é­ Le rapport scientifique détaillé
rique, en Polynésie, en A u s­ du voyage de Titov est bien
tralie. Cette tribu tou t entière entendu attendu avec im pa­
devait descendre d ’un prem ier tience.
couple humain. Et ce couple Entre autres, la sim ple obser­
lui-même, d'où venait-il? Les vation par Titov à l’œil nu du
savants pensent q u ’ il venait ciel extra-atm osphérique per­
d'une mutation soudaine, d'une mettra certainem ent de ré­
transform ation se produisant soudre un problème ancien et (Keystone)
chez des êtres qui n'étaient ni passionnant. Comme le fa it très
singes ni hommes, qui étaient Il voyage dans le cosmos...
justem ent observer dans le
probablement les géants de numéro 7 de « Priroda », le
trois mètres de haut découverts professeur Fessenkov, il s’agit
en Chine. Cette transform ation, d ’une des énigmes les plus
cette mutation fu t probablem ent anciennes et les plus irritantes
due à un bombardem ent radio­ de l’astronomie.
a c tif des organes sexuels de Le problème en question est
ces êtres. Ce bom bardem ent celui de la lumière zodiacale.
était-il dû à des rayons cos­
miques venant de l'espace
ou à des rayons atom iques Les pyramides:
venant des substances radio­ hymnes à la lumière zodiacale?
actives terrestres? L’homme
a-t-il été créé par les étoiles
La lumière zodiacale ou contre-
ou par l’uranium, métal radio­
a ctif très abondant en A friq u e ? lumière (les astronomes em­
ploient souvent pour désigner
Cela est une question à laquelle
ce phénomène le terme alle­
la Science est pour le moment
incapable de répondre. Mais mand : gegenschein) est une
elle n’a pas d it son dernier mot. espèce de queue lumineuse
de la Terre semblable aux (Grande Pyramide)
queues des comètes. Le phéno­ ...pour voyager dans le temps
mène est à la lim ite de la
v isib ilité avec les meilleurs
télescopes. Il n'en existe pas
de photographies convenables nosité de forme pyramidale
et beaucoup d'astronomes ne s’étendant dans la direction
sont jamais arrivés à le voir. générale Terre-Soleil, au-delà
Mais il existe suffisam m ent de la Terre. Certains savants
d'astronomes compétents ayant russes ont écrit que ce phéno­
observé le phénomène pour que mène était mieux visible dans
la plupart des savants pensent le passé et que c ’est son obser­
q u 'il existe. vation qui a donné aux Égyp­
La lumière zodiacale se pré­ tiens et aux Mayas, qui auraient
sente comme une faible lumi- divinisé la lumière zodiacale,

L ’arch éo lo g ie 129
l'idée de construire les pyra­ pour l'obtenir. Ils ont, ju s q u ’à
mides. Auquel cas, l’énigme de présent, échoué. Et voilà que
la lumière zodiacale serait le nous apprenons que les anciens
plus ancien mystère scientifique alchim istes chinois y sont a rri­
du monde. vés I On comprend que l’auteur
de l’article russe repris par la
Revue de l’A lu m in iu m écrive :
Les restes de l’Ailleurs « Le fa it qu'à une époque aussi
reculée que celle de la dynastie
Mais ce n'est pas uniquem ent Tsin — il y a près de deux mille
pour découvrir les secrets de la ans — on ait pu obtenir les pre­
Grande Pyramide que l’Acadé- mières feuilles d'un alliage
mie des Sciences de l'U.R.S.S. contenant une forte proportion
a, le professeur Fessenkov le d ’alum inium , constitue un évé­
dit dans son article, sp é cifi­ nement de grande importance
quem ent chargé Titov d'étudier dans l’histoire mondiale de la
la lumière zodiacale. Le grand Boucles de ceintures : Chimie et de la M étallurgie. »
intérêt que présente le problème ouvertures fabuleuses Les explications données à ce
est celui-ci: si, comme on le sujet par les savants officiels,
pense actuellem ent, la Terre nastie Tsin connaissaient-ils tels que Maurice Fréjacques,
s'est fermée à froid à partir D irecteur honoraire du Service
déjà l’alliage C uivre-A lum i­
de particules qui se sont agglo­ des Recherches de la Com­
n iu m ? » Voici les faits extra­
mérées, la lumière zodiacale pagnie Pechiney, et M. Robert
ordinaires dont il s’agit :
constituerait le reste de ce qui, « En 1956, au cours des fouilles Gadeau, directeur technique
pour des raisons à déterm iner, de l'A lu m in iu m Français, sont
sur la colline Tsin, effectuées
n'a pas pu s'incorporer à notre par le Musée de Nankin, des plutôt embarrassées.
planète. Son observation est boucles de ceintures m étal­
donc très im portante pour la liques ont été découvertes. Leur Une hypothèse à admettre
cosmogonie et le rapport de surface extérieure est de cou­
Titov nous fixera bientôt à ce leur g ris-brun; la couche de Ils nous expliquent q u'il s'agit
sujet. métal intérieure a une épaisseur d'une découverte purem ent ac­
de 1 à 2 mm. L’analyse chim ique cidentelle. C'est le genre d'ex­
de ces boucles (par la Faculté plication que l'on donne géné­
De l’aluminium de Chimie de l'U niversité de ralement pour les travaux a lc h i­
il y a 3.300 ans ! Nankin) et l’analyse spectros- miques, à moins que l'on ne
copique (par le directeur in té ­ parle de révélation mystique.
Une découverte extraordinaire: rim aire de l’in stitu t de Physique En ce qui concerne la décou­
des techniques modernes de l’A cadém ie des Sciences de verte accidentelle, il s u ffit de
chez les alchimistes chinois Chine, Lou-Su-Chang) ont con­ la moindre connaissance de
d u it à dire que le principal l’alchim ie chinoise pour pouvoir
Un des aspects du « Matin des composant était l’alum inium . réfuter l’explication de l’a cci­
M agiciens», qui a provoqué le dent. Les alchim istes chinois
plus de contradictions est l’a f­ En avance font, en effet, nettem ent allusion
firm ation de l’existence dans le sur nos propres moyens à un argent dont la plus petite
passé de techniques aussi avan­ particule de mercure philoso­
cées que les nôtres. Une preuve L’alum inium , on le sait, est phai serait partie, donnant ainsi
indiscutable de telles techniques produit par des méthodes élec­ un métal argenté plusieurs fois
est apportée par un article de trochim iques. Les chim istes de moins dense que l’argent: l’a lu ­
la Revue de l’A lum inium , de tous les pays cherchent un minium . Quant à l'explication
janvier 1961, page 108, sous le procédé purem ent chim ique mystique, on ne voit pas très
titre : « Les Chinois de la dy- sans l’emploi de l'électricité bien com m ent une révélation

130 In fo rm atio n s et critiques


mystique a pu conduire à une être dite. Il avoue en effet q u ’ il mènes de parapsychologie
technique complexe et délicate: a utilisé constam m ent la per­ interviennent en archéologie.
« La combinaison de l’emploi de ception extra-sensorielle dans
charbon de bois — le meilleur ses recherches et que c'est « Il faut porter »
com bustible encore actuelle­ ainsi qu’ il a obtenu la plupart son démon soi-même »
ment connu — et le pré-chauf­ de ses résultats; il croit
fage de l’air d ’ insufflation, par d’ailleurs à des pouvoirs de
Lethbridge pense même que
exemple par passage sur des l'e s p rit humain qui dépassent
les phénomènes dits parapsy­
empilages de réfractaires, devait l'espace et le temps. Il s ’est chologiques jouent un rôle
perm ettre de constituer un très donc intéressé aux phéno­
extrêmement im portant dans
petit appareil, sorte de cha­ mènes dits parapsychologiques l'évolution des espèces, plus
lumeau au charbon de bois avec (télépathie, voyance, etc.) et im portant même que celui de
lequel on pouvait atteindre de pense que ce sont là des phéno­ la sélection naturelle. Ses idées
très hautes tem pératures dans mènes parfaitem ent naturels et rejoignent le point de vue de
une zone réduite, com patible que des résonances entre des Teilhard de Chardin. Il pense
d'ailleurs avec les dim ensions systèmes de forces que l’on
égalem ent que l'évolution con­
des objets qui ont été trouvés. » connaît encore mal expliquent
tinue et que les pouvoirs para-
Il est réellem ent plus simple aussi bien ses propres résultats
psychologiques, « les talents
d'a ppliquer les principes scien­ que des phénomènes d'appa­
sauvages » dont parlait Charles
tifique s de l’économie des hypo­ ritions.
Fort, ne sont pas une survivance
thèses et d ’adm ettre l'existence
du passé, mais une émergence
de technologies avancées dans de l’avenir. Il ne considère pas
le passé. Parapsychologie et archéologie
comme exclue une combinaison
L'ouvrage est tout à fa it rem ar­ de ce pouvoir et des résultats
Un livre singulier quable, tout au moins en ce qui de l'électronique et de la théorie
Un archéologue concerne les propres expé­ de l'inform ation. Il se rend
télépathe et voyant riences et les propres obser­ d’ailleurs parfaitem ent compte
vations de l'auteur. Sur le plan que la plupart de ses idées
M. T. C. Lethbridge est un de la docum entation, on peut sont entièrem ent discutables.
archéologue connu, célèbre en peut-être lui reprocher de Il précise être seul à en porter
Angleterre, surtout par ses prendre pour des travaux scien­ la responsabilité et cite à ce
découvertes de W andlebury tifiq u e s sérieux, des recherches propos un héros de Saga
Camp. Il y a rétabli un vaste qui ne sont que fantaisistes, par nordique : Rafn le Rouge, qui
tracé sur une colline repro­ exemple les travaux de la Warr. disait: « Il faut porter son
duisant les dieux Gog et Magog Mais, considéré comme té m o i­ démon soi-même. »
avec le soleil, et un chariot gnage de précision, équilibré, Tout en laissant la respon­
allant dans l’autre monde. Bien sans faiblesse et sans parti sabilité de ses conceptions à
avant ce travail spectaculaire, pris, parfaitem ent illustré et Lethbridge, il faut tout de même
qui date de 1959, M. Lethbridge analysé, le livre de M. Leth­ noter que, de plus en plus,
était déjà connu par de nom ­ bridge est absolum ent rem ar­ des biologistes ém inents com ­
breuses recherches archéolo­ quable. On peut évidemment mencent à adm ettre que la vie
giques. mettre totalem ent en doute la est un tout, que ce tout peut
Son dernier livre, Ghost and bonne foi de l’auteur, ce qui être l'espace et le tem ps et que
Ghoul, publié par Routhledge serait absolum ent déraison - l’évolution, le mimétisme, la
et Kegan Paul (68-74 Carter nable, puisque tous les objets télépathie et un certain nombre
Lane, Londres E. C. 4) cette q u 'il a retrouvés sont bien d'autres phénomènes exigent
année, est un acte de courage matériels, solides, anciens et peut-être la même explication.
assez étonnant. M. Lethbridge q u 'ils ont résisté à tous les Le livre de Lethbridge est une
se rend parfaitem ent compte tests les plus d ifficile s des pierre non négligeable apportée
que ce livre risque de lui nuire, archéologues sceptiques. Il faut à cet édifice. Quel éditeur
mais il pense que la vérité doit bien reconnaître que des phéno­ français nous donnera une

L'archéologie
traduction de cet ouvrage révo­ Mais le professeur Dévissé, qui Oe la nature des Symboles
lutionnaire ? menait l'expédition, ne s’avoua
pas vaincu. Au lieu de chercher Le livre de Pedro Astete « Los
Double mystère en surface, comme il avait Signos » Develacion del Len-
en Mauritanie guaje de Los Simbolos — paru
d ’abord été prévu, l’expédition
commença alors sur ses in d i­ en 1953 au Mexique aux Éditions
Selon M. Mauny, de l'in s titu t
cations à fo u ille r en profondeur. du Soleil (bien entendu I)
français d ’A frique Noire, depuis
Et, finalem ent, les efforts est pratiquem ent inconnu en
plus d ’un demi-siècle, histo­
déployés fu re n t récompensés: France. C'est regrettable car
riens et archéologues de l’Ouest
au bout de trois jours, l’expé­ ce livre, préfacé par M. Daniel
A fricain sont à la recherche
dition m ettait à jo u r les murs Ruzo constitue une tentative
d ’une ville qui a défrayé la
d ’une ville antérieure, sous les extrêmement audacieuse pour
chronique il y a dix siècles:
fondations des constructions du retrouver des traces des c iv ili­
Aoudaghost. Cette ville en­
dix-septième siècle. Il s’agirait sations avancées qui ont
gloutie se trouverait dans le sans doute bien d'Aoudaghost.
massif du Rkiz, dans le sud-est précédé la nôtre avant l’ histoire
Mais en cherchant cette ville connue.
de la Mauritanie.
médiévale, les archéologues L’auteur s'appuie sur des études
On sait peu de choses d'Aouda-
dakarois ont du même coup de tous les symboles connus
ghost. Le prem ier chroniqueur
mis à jour une ville du dix- pour retrouver des survivances
arabe qui la mentionne est
septième siècle, dont aucun d ’anciennes civilisations. Ce
Yakoubi, en 872: elle était alors
texte connu ne parle et dont sont les recherches de l’auteur
une oasis prospère, résidence
la tradition orale semble avoir de ce livre qui ont guidé Daniel
d'un des princes des Berbères,
perdu le souvenir I Ruzo pour le conduire aux
Sanhadja. Au siècle suivant,
Ibn Hawgal y séjourne et lui découvertes q u ’ il a faites sur
trouve une ressemblance avec les Hauts-Plateaux du Pérou et
La Mecque. Il la d it distante de dont parle Serge Hutin dans le
L'A rt de l'ancienne Thulé présent numéro.
dix jours de la ville de Ghana
(le site de Ghana est connu: On a publié en 1960 à Munich
il se trouve à 320 kilomètres un ouvrage de Kristjàn Eldjàrn:
de Tegdaoust). Enfin, en 1067, « A lte Islandische K unst».
El Bekri donne quelques détails Pour la première fois, sous
sur la ville et nous d it qu'en la plume du D irecteur du Musée
1055 elle a été prise d ’assaut national de Reykjavik paraît
par les Alm oravides. En­ une étude illustrée de l'a rt
suite, plus personne ne parle magique islandais. Il y a là des
d’Aoudaghost. cités dans les nuages, divers
C’est ce mystère que vient tableaux et fresques anciennes
d'essayer de percer une expé­ qui sem blent des portes
dition partie de Dakar. s'ouvrant de l'Islande vers
Au bout de quelques jours de d ’autres terres (et il est d ifficile
fouilles, une déconvenue atte n ­ de ne pas penser à « Voyage
dait les chercheurs: à leur au centre de la terre de Jules
grande stupéfaction, l'un Verne et au livre de Bulver
d ’entre eux découvrait dans Leytton : « La race qui nous
les ruines les mieux conservées, supplantera »).
celles que tous croyaient être
les ruines de la ville pré-almora- L'Islande est un pays de tra ­
vide, un fourneau de pipe... Or ditions inconnues et on ne sait
on sait avec précision que la généralem ent pas q u ’à ces
pipe n'a été introduite en traditions correspond tout un
A friqu e qu ’après 1600! art étrange et fantastique.

Informations et critiques
LA S O C I O L O G I E ganisateurs de psychoses sont l’O.T.A.N. Le bateau a été conçu
irrepérables. Et n’évoquons pas pour héberger un Commande­
le domaine policier... ment en Chef; c ’est dire q u ’il
Vers les gouvernements La force même des choses possède des installations très
d’ombres paraît nous entraîner vers ce particulières. L’amiral Ricketts
que nous appelons une crypto­ apportera des m odifications qui
Le bateau fantôme de Kennedy cratie. Voyez le projet — qui perm ettront à l’A utorité Civile
eût paru délirant il y a vingt U.S. de se substituer, sur ce
Il se peut que les sociétés ans — d ’un vaisseau fantôme bord, à une A utorité Militaire.
modernes, pourtant fondées sur qui serait, en cas de guerre, le La vitesse du « Northampton »
des principes dém ocratiques, cerveau errant du monde serait de 40 noeuds (72 km/h
et où, apparemment, l’ inform a­ occidental... environ) et le croiseur serait
tion circule librem ent, délè­ doté d ’un radar spécial lui
guent les responsabilités essen­ La bombe du jugement dernier perm ettant de repérer les « m is­
tielles à quelque cryptocratie : siles » dirigés contre lui.
à une pléiade d ’hommes de Selon des inform ations sé­
rieuses qui nous ont été com m u­ Si donc le risque de guerre
savoir et de pouvoir inconnus devenait inévitable, M. Kennedy
des foules. Ceci est une hypo­ niquées, les U.S.A., comme
l'U.R.S.S., seraient en posses­ et ses m inistres (à moins que
thèse pour roman d ’a nticip a ­ l’on ait prévu un autre aréopage
tion : c ’est peut-être aussi une sion de « la bombe du jugem ent
dernier » : la bombe capable de responsables, moins poli­
vision inquiétante de la réalité tique et plus technicien) s'em ­
très proche. Pour la réalité pré­ de détruire d ’un seul coup la
terre entière. Mais, en adm ettant barqueraient à bord du Nor­
sente, il su ffit de songer à la tham pton qui croiserait dans
guerre révolutionnaire, où le que cette arme absolue, tota­
lement destructrice de l’his­ les Océans, feux éteints et
chef est cam ouflé en épicier brouillant sa piste... De
du coin ou en ouvrier agricole; toire, ne soit pas utilisée, la
menace d'un co n flit nucléaire « quelque part dans l'in fin i des
au domaine scientifique et te ch ­ mers » parviendraient aux
nique, où le langage est devenu n’en est pas moins envisagée.
Les études gouvernementales hommes des ordres de bataille,
un ésotérisme et où les déposi­ aux sociétés en péril des con­
taires des clés véritables de la américaines, considérant la pos­
sibilité d ’un tel conflit, estim ent signes d'organisation. Des cen­
civilisation dem eurent dans un taines de m illions d'êtres dépen­
strict anonymat; au domaine de que la plupart des métropoles
U.S.A. seraient détruites. En draient d’une pensée voguant
la propagande, enfin, où les or- sur un vaisseau mystérieux.
dépit de ce qui est avancé par
la propagande, les projets de Et qu'adviendrait-iI si le Nor­
refuge en sous-sol ne sont tham pton était coulé? Ou s’ il
même plus retenus comme était capturé en haute m er?
sérieux. Tout cela semble appartenir
au monde de T intin : mais
Les errants du Northampton c ’est le nôtre.
L’amiral Ricketts vient d ’être
chargé par la Maison Blanche Une inquiétante enquête
de transform er le croiseur lourd sur la jeunesse
« Northam pton » en Q.G. gou­ Deux professeurs dénoncent
vernemental I Telle est la se­ la «fabrique des débiles»
conde inform ation sérieuse qui
nous parvient. Les Éditions Sociales Françaises
Ce bâtim ent de 17.200 t.d.w. viennent de publier sous la
est un navire spécial : c ’est à signature de MM. Georges Tein-
son bord que se trouve le centre das et Yann Thireau, l'un pro­
Kennedy : le Capitaine Haddock essentiel des télécom m unica­ fesseur de lettres, l'autre d ire c­
du Jugement Dernier ? tions du système m ilitaire de teur d'un centre psychotech­

La S o c io lo g ie
nique, deux volumes riches de S ituation confirm ée par un Plus ils sont jeunes,
substance, sous le titre général : autre tableau (d’état médical plus ils sont touchés
« La Jeunesse dans la Famille celui-là) ; le pourcentage des
et la Société Modernes ». Le sujets atteints de troubles ner­ Pour les lycéens de la petite
prem ier volume donne « l’ En - veux a considérablem ent aug­ ville, dont une forte proportion
quête », le second l’étude des menté: est originaire de la campagne,
« Sources du com portem ent ». 46.5 1 les mêmes phénomènes s’ob­
141 m 15 1
L’enquête a porté sur le niveau servent mais très amortis: le
intellectuel, mental, moral, s p i­ retard scolaire est plus lent à
rituel et sur l'état médical et fe ji se manifester, les grands re­
social : tards sont beaucoup plus rares,
— d’une population d ’apprentis 1939 194011341 11942 1943 1944 1945 1946 19471 les sujets en avance beaucoup
originaires de tous les dépar­ plus nombreux. En gros, l’âge
T abi.eai- 79 : P ourcentages des troubles nerveux,
tem ents du Sud-Ouest et en EN FONCTION DE L’ANNÉE DE NAISSANCE normal pour une classe donnée
particulier de Toulouse (18 à de la grande ville correspond
25 ans); Une dégradation à un an de retard dans la petite
— d ’une population de lycéens du niveau intellectuel ville.
de grande ville (Toulouse), de
la 6e à la classe term inale; Pour les lycéens de la grande Nous fabriquons des débiles
— d’une p opulation'de lycéens ville, les résultats scolaires ré­
d’une petite ville de 32.000 ha­ vèlent une dégradation cons­ Les auteurs, enquêtant ensuite
bitants, dans les mêmes classes. tante du niveau intellectuel, sur les lectures, loisirs et projets
Les constatations faites sont dans toutes les matières, au d’avenir de tous les jeunes
des plus préoccupantes. cours des dix dernières années. étudiés, concluent qu’« une
Et le niveau intellectuel apparaît énorme masse semble animée
Perte de stabilité de plus en plus faible à mesure de tendances d ’individus mé­
que les sujets sont plus jeunes. diocres: ces individus sont de
Pour les apprentis, les tests de Les deux tableaux ci-dessous en véritables « débiles créés » :
stabilité, d ’attention et de maî­ tém oignent : détériorations psychomotrices
trise de soi m ontrent que la ? ° - ............. ........................- ....................... - ..........................
et intellectuelles, stéréotypie
durée moyenne des erreurs des des goûts, passivité grandis­
sujets nés en 1943 (18 ans) est sante. »
près de deux fois supérieure à La recherche des causes
celle des sujets nés en 1937
(24 ans). Une baisse très accen­ Quelles sont les causes de cette
tuée des facultés se manifeste situation, quelles sont les
pour les apprentis nés en 1941, sources du com portem ent des
1942, 1943 (de 18 à 20 ans d’âge jeunes ? MM. Teindas etT hireau
1349 r 1950l -19511^1952T ^95 3 FÜ m I -Î9S5Tt9sëT
présent). entreprennent de répondre avec
T ableau 38 : Ensemble des moyennes Maths et F rançais,
Le tableau ci-dessous en té ­ PAR ANNÉES DE SCOLARITÉ
soin à cette question dans le
moigne (test du double laby­ deuxième volume de leur ou­
rinthe) : vrage, d’une am pleur considé­
327 326 rable (550 pages grand format,
très denses).
Il est impossible, dans le cadre
d ’une sim ple recension, de
donner toute la substance de
leurs analyses. Nous nous con­
tenterons donc de noter qu e l­
ques constatations p a rticu liè ­
rement significatives.

In fo rm atio n s et critiques
irrésistibles. A certains mo­
ments, B rigitte Bardot pour
les filles, Marlon Brando ou
James Dean pour les garçons,
ont imposé leur uniform e à un
bon tiers de la jeunesse.
Du côté des illustrés, une
inflation s’est produite: là où,
avant la guerre, on trouvait un
illustré, on en compte aujour­
d'hui quatre ou cinq, bourrés
le plus souvent de mythes
absurdes et, presque tous,
écrits en jargon.
L’enfant moderne vit dans ce
qui est le plus contraire à son
Démons ? heureux développem ent: un uni­ ou débiles ?
vers de bruit. La radio, le disque,
la télévision, les juke-boxes des
Tout d ’abord la stéréotypie des pédagogues et psychologues
intérêts et des réactions est la cafés, le cinéma, to u t concourt à
l’im pitoyable conditionnem ent, constatent chaque jo u r combien
marque d’un véritable état de il est devenu d iffic ile de faire
conditionnem ent, au sens pav­ d ’autant que les thèmes y sont
toujours identiques: la violence, rédiger à un adolescent la plus
lovien du mot. Ce conditionne­ simple autobiographie.
ment vient d'une source exci­ la sexualité, l’argent.
Si l’on prend maintenant, les
tante commune à l’ensemble unes après les autres, les
des sujets et qui ne peut avoir Perte de l ’attention matières d’enseignement, des
son origine dans le cadre fa m i­ et de la mémoire constatations convergentes ap­
lial ou dans le cadre pédago­ paraissent. En rédaction fra n ­
gique. Cette source, c ’est l'abon­ L’enfant moderne a d ’énormes çaise, les jeunes sem blent voir
dance des techniques modernes difficu lté s à fixer son attention: de moins en moins le monde
de diffusion qui agissent à tout il est souvent incapable d ’une tel qu ’ il est, pour ne le saisir
moment par des stim ulations orientation mentale sim ple et qu'en fonction de ce qu ’on le
répétées sur des enfants par d ’une analyse primaire. L’a t­ leur a montré être, à travers
ailleurs en équilibre physiolo­ tention est uniquem ent centrée une mythologie préfabriquée.
gique de moins en moins bon. sur la satisfaction immédiate Leur conscience étant sensi­
Une véritable spirale de détério­ des jouissances, sur des thèmes bilisée sur d ’autres registres
ration se réamorce à chaque sensibles, organiques même; que sur les mots, on constate
instant, le conditionnem ent et ceux que lui proposent habituel­ dans leurs rédactions la dispa­
le déséquilibre conjuguant lement l’image cynique et le rition de plus en plus généra­
m utuellem ent leurs effets. Le b ru it syncopé. lisée de to u t élément descriptif.
conditionnem ent est dès lors Q uant à la mémoire, les jeunes << Ce n’est pas la peine que
en passe de devenir une drogue, s'intéressant à to u t d'une ma­ je décrive les décors: quand
un anesthésique dont le jeune nière superficielle, polarisés par j ’écris, je les vois. »
ne sait plus se passer. les im pératifs de vitesse, de En mathématiques, la d ifficu lté
rendement, d'évolution, sont d’acquisition du matériel verbal
L’image et le bruit incapables de rem onter ce « abstrait » paraît insurm on­
courant, de faire retour sur table. Nombre de jeunes pré­
Les héros, les héroïnes... de eux-mêmes et sur le monde qui sentent ainsi des symptômes
cinéma qui ont « réussi » dé­ les entoure. La mémoire devient comparables à ceux de l’apha­
clenchent chez leurs « fans » pour eux une sorte de forme sie: le d é ficit du maniement et
des processus d'identification anachronique de la pensée' de la compréhension des sym-

La S o c io lo g ie 135
boles verbaux, les difficu lté s autre conditionnem ent: le con­ LES IDÉES NOUVELLES
à saisir le sens d'un texte et ditionnem ent de la culture chez
à établir les relations de gram ­ trop d'enseignants, qui nous
maire ou de pensée, s’appa­ recouvre et recouvre nos en­
Une encyclopédie
rentent de très près à des m ani­ fants d ’une incessante pulsation
pour l'homme d'aujourd’hui
festations pathologiques. de conformismes jamais remis
et demain
en question,
Le problème de civilisation Comme le d it très justem ent le
Président de l'A cadém ie des
MM. Teindas et Yann Thireau Sciences de New-York, M. Boris
consacrent la deuxième moitié Pregel :
du deuxième volume de leur « Tout ce qui existe est déjà
ouvrage à une étude des crises périmé ».
de notre civilisation, dans leurs Cette remarque fo rt juste s'a p ­
rapports avec les processus de plique tout particulièrem ent aux
détérioration qui affectent les encyclopédies. Aussi le pro­
jeunes. blème du renouvellem ent et de
Et, dans une conclusion d ’en­ la mise au jour des encyclo­
semble, MM. Teindas et Thireau pédies n'avait jamais pu être
se dem andent s’ il existe des convenablem ent résolu. D i­
remèdes. Ils n'en voient q u ’ un: verses solutions ont été propo­
déconditionner l'individ u . Mais sées : publication de feuilles
comme ils se doutent que c'est supplém entaires que l’on place
impossible, ou presque, ils se ensuite à l'in té rie u r de l’ency­
contenteraient d ’avoir fa it ré­ clopédie, réédition fréquente et
flé ch ir: « Alors ce livre n'aura ainsi de suite. A ucune de ces
pas été inutile. C'est le seul solutions ne s’est révélée satis­
espoir qui nous reste. Il est faisante.
mince, bien mince. Nous sou­ La nouvelle encyclopédie pu­
haitons seulement qu 'il ne soit bliée par les Éditions Ency­
pas désespéré. » clopédiques européennes, 222,
On voudrait apporter quelque boulevard St-Germain à Paris,
réconfort à ces excellents péda­ sous la direction de Jacques
gogues dont la contribution est, Bergier paraît avoir résolu ce
jusque-là, de grande valeur. problème d'une façon fo rt ingé­
Hélas (et nous le disons fra n ­ nieuse. Cette encyclopédie ne
chement, espérant leur rendre risque pas d ’être périmée
service), cette dernière partie pendant un bon quart de siècle
de leur ouvrage est tout aussi à venir parce qu'elle est d é li­
inquiétante que les constata­ bérément orientée vers l’avenir.
tions qu’ ils rapportent du com ­ Soixante savants et vu lg a ri­
portem ent de la jeunesse. Ils sateurs de tous les pays du
sont eux-mêmes, sans q u ’ils monde et com prenant notam­
en aient conscience, co n d i­ ment le Professeur Léon Binet,
tionnés, stéréotypés par toute Doyen de la Faculté de Méde­
une mythologie idéologique et cine, le Professeur Léonide
historique élémentaire. Sedov, Président du Comité
Bref, ces derniers chapitres d'A stronautique de Sciences de
de l’ouvrage de MM. Teindas et l’ U.R.S.S., le Professeur Rémy
Thireau viennent à point pour Chauvin, le Docteur Ashby, se
nous rappeler la gravité d'un sont appliqués non seulem ent à

Informations et critiques
modernes par le Professeur pas, à notre connaissance, reçu
Jacques Riguet qui les enseigne de démentis satisfaisants. Les
à la nouvelle Faculté d'Orsay. scientifiques officiels se bornent
Cette étude est accompagnée à ignorer ces travaux et à pra­
d'illustrations à tro is dimensions tiq u e r une politique d ’inertie.
que l'on regarde avec des Kervran poursuit ses recher­
lunettes spéciales. L'encyclo­ ches et il nous a adressé ré­
pédie analyse égalem ent une cem m ent une com m unication
mise au point sur la relativité, sur la production endogène du
due à Jean Charon et qui magnésium. Voici l’essentiel de
permet à tout le monde de ce travail trop technique pour
com prendre les théories d'Eins­ être repris entièrem ent :
tein sans mathématiques. Elle Des expériences précises effec­
com porte une étude sur l'o ri­ tuées au Sahara en avril 1959
gine de la vie par le Professeur ont perm is à Kervran de dé­
(H a rc o u rt) Oparine de l'A cadém ie des montrer que l’organisme humain
Sciences de l'U.R.S.S. est capable de fa b riq u e r du
Jacques Bergier : des lunettes On y trouve également, parmi
pour voir l ’invisible en relief magnésium très probablem ent
soixante autres études un article à partir du sodium. Cette pro­
aux frontières de la science par duction est considérable puis­
le Professeur Blokhintrev, qui q u ’il s’agit de 2/10 de gr. de
faire le point exact de tous les
dirige la recherche nucléaire magnésium par homme et par
domaines de la science et de la avancée en U.R.S.S. D'après le
technique mais encore à a n ti­ jo u r! Rappelons à ce sujet que
professeur Blokhintrev, les u n i­ l’analyse chim ique est capa­
ciper de façon raisonnable, de vers naissent de la collision
façon à prévoir les dévelop­ ble de détecter le m illionièm e
entre particules cosmiques ultra- de gr. d ’un élément et que les
pements devant survenir dans
rapides, le microcosme et le premières quantités de p luto­
l'avenir proche. Une illustration
macrocosomese rejoignantainsi nium fabriquées a rtificiellem ent
abondante m ontrant par exem­ dans le form idable feu d'a rtifice étaient inférieures au m illio ­
ple les sous-marins volants ou de la création.
la fusée interstellaire propulsée nième de gr. Le Dr J. Ménétrier
par la lum ière permet aux lec­ a montré qu'un m illionièm e de
teurs de visualiser ces décou­ gr. de magnésium ionisé est
vertes futures. Science et alchimie déjà capable d'effets physio­
C’est ainsi, en particulier, que logiques. 2/10 de gr. est une
l'encyclopédie comprend une Le Professeur Kervran quantité énorm e! Les analyses
étude sur l'antigravitation, sujet et les transmutations que cite Kervran ont été faites
qui est encore à l'état de fo r­ par des professeurs et des
mules au tableau noir mais qui Parmi les scientifiques dont les docteurs.
va bouleverser incessamment travaux sem blent ju s tifie r les D'autres expériences de Ker­
notre vie. C'est ainsi qu'elle conceptions des anciens a lc h i­ vran sem blent m ontrer la fa b ri­
comporte une section intitulée m istes: Kervran est l’un des cation du magnésium par les
« La science et l'avenir », qui plus éminents. Ses recherches plantes et les microbes. Le phé­
étudie les moyens scientifiques tendent à m ontrer que les orga­ nomène inverse est également
d 'anticiper le futur. Cette sec­ nismes vivants sont capables possible et selon lui, les co q u il­
tion va être publiée intégra­ d ’exercer des transm utations. lages pourraient produire du
lement dans « Planète ». Elles ont été abondamment calcaire en partant du magné­
L'orientation dans le fu tu r n'est publiées et notam m ent dans la sium de l'eau de mer. Bien
pas la seule originalité de la Revue Générale de Sciences, entendu, et comme toujours,
nouvelle encyclopédie. Elle com­ Science et Vie, l’Usine nouvelle, une erreur expérimentale est
prend égalem ent une étude sur le Compte rendu du Conseil possible, mais si M. Kervran
les mathématiques les plus d ’hygiène. Elles n’ont d'ailleurs ne se trompe pas, si la matière

Les Idées nouvelles


vivante peut, à la tem pérature sont posé la question : quelle neutrino de l’expansion de l'u n i­
ordinaire, et avec les ressources est la quantité de neutrinos vers ? Certains cosmologistes
énergétiques très minimes, faire dans l'univers? soviétiques, L. Nikiforov par
la transm utation des noyaux, il exemple, pensent que lorsque
fa u t bien reconnaître alors que l’univers se dilate, la densité
De nombreuses
les anciens alchim istes avaient des neutrinos dim inue plus vite
et passionnantes questions
très largem ent raison. que la densité moyenne de la
Ils arrivent à la conclusion sur­ matière. L'univers de neutrinos
prenante que la quantité d'éner­ était donc plus chargé en
Un autre univers gie dans l'univers transportée énergie au moment zéro de
par le neutrino est beaucoup l'expansion universelle et il a
Derniers travaux plus grande que l'on pouvait peut-être même joué un rôle
de Pontecorvo le penser et qu'elle est peut- dans l'explosion originelle.
être comparable à toutes les
L’ idée d'un autre univers que autres réserves d'énergie de
le nôtre coexistant dans le l'univers réunies, y compris
même espace, mais non détec­ l'énergie totale de la matière.
table parce que sa matière est Ceci revient à dire q u ’ il existe
plus atténuée, d'un univers à côté de notre univers un
parallèle en quelque sorte, était second univers invisible, d iffi­
ju sq u ’à présent réservée aux cilem ent détectable, composé
auteurs de science-fiction. de nuages de neutrinos. Ces
Elle reparaît brusquem ent avec nuages sont pratiquem ent éter­
un support scientifique sérieux nels: un neutrino circule dans
dans un travail de Bruno Ponte­ l'univers pendant 1026 années
corvo et Y.A. Smorodinsky paru avant d'être capturé. Cette
dans la revue en langue russe : idée est basée sur des considé­
« Journal de physique expéri­ rations expérimentales solides
mentale et théorique », tome 41, et notam ment sur la form ation
fascicule 7, 1961. spontanée de mésons mu; dans
Pontecorvo s'intéresse, depuis des galeries profondes de mines
q u ’ il réside en U.R.S.S., à la où les rayons cosmiques ne par­
physique du neutrino. Cette viennent pas, sous l’effet de
particule, prévue en 1931 par neutrinos de grande énergie.
W olfgang Pauli, et que les A m é­ Si l’audacieuse hypothèse de
ricains Reines et Cowan pa­ Pontecorvo et Smorodinsky est
raissent avoir détectée en 1957, exacte, de nombreuses et pas­
a une masse extrêmement sionnantes questions peuvent
faible, sans charge, ni moment être posées.
magnétique. Elle est extrê­ Le second univers, l'univers du
mement pénétrante : un flux neutrino peut-il servir de milieu
de neutrinos pourrait traverser de transm ission, de support à
une m uraille de plomb épaisse certains champs, le champ
d'une année-lumière sans affa i­ gravitationnel par exemple?
blissem ent notable I Le neutrino L'univers de neutrinos est-il
se produit dans la radioactivité un chaos ou bien est-il structuré
béta, dans la transform ation avec des agglom érats de neu­
neutron-proton, dans certaines trinos de formes diverses? Il
réactions où interviennent des serait alors véritablem ent un
mésons ou des hypérons. Ponte­ second univers.
corvo et ses collaborateurs se Quel est l’effet sur l'univers du

Informations et critiques
LA L IT T É R A T U R E NOIRE tendance d'intégration des é c ri­ du bourgeois coloré, distingué
vains noirs dans la littérature et salueur à qui, dans l'in a p ­
m étropolitaine. C'est en effet préciable intervalle de deux
dans la mesure où les écrivains images, auraient poussé un
Les mouvements ont évité l'écueil de l’im itation com plet veston et un chapeau
d’une civilisation servile que leur cri prend du melon. » Le p roduit achevé,
qui se réveille registre et se d é fin it comme « réussi », de cette longue évo­
mouvement littéraire. lution ne serait donc q u ’une
UNE THESE CAPITALE L’éveil aux nouveaux accents marionnette, un fantoche m épri­
SUR LA PENSÉE AFRICAINE de la littérature antillaise, puis sable ?
ET ANTILLAISE l'essor de la littérature négro- Lylian Lagneau a raison de
africaine sont analysés dans poser le problème avec cette
La thèse de Lylian Lagneau pour leurs supports naturels, même lucidité. La révolution littéraire
l'obtention du doctorat en le surréalism e et l'engagem ent éclaire l'autre. Et la double
philologie romane a été défen­ politique. aliénation des peuples noirs
due en 1961 à l’Université de De même s’éclairent les séduc­ explique la distance q u 'ils
Bruxelles. Ce travail de 462 pages tions exercées par le com m u­ prennent pour exorciser I’o c c i-
dactylographiées est l’examen nisme et le prestige de la dentalisme. Ce n'est qu'au bout
approfondi d ’un sujet qui n’a IIIe Internationale. de leurs libérations complexes
ju squ ’ ici été abordé que pa rtie l­ Enfin, par un réseau de ques­ qu'on attend une renaissance.
lement, l’ouvrage de base qui tions posées aux plus éminents
dorénavant fera référence. Les écrivains noirs actuels, Lylian Deuxième mouvement :
entretiens que l’auteur a eus Lagneau a su dégager les traits renier l'autre
avec les Aim é Césaire, avec dom inants et l’orientation de
Sartre, Senghor, Damas, Gra- ceux-ci. En attendant, voici ce qu'ils
tiant, Maran, Alioune Diop et disaient: « La seule chose au
bien d ’autres ont d ’autant plus monde qui vaille la peine d'être
Premier m ouvem ent : commencée, la fin du monde,
de prix que déjà certaines voix
se renier parbleu I » C 'était une décla­
se sont tues.
Lylian Lagneau montre la nais­ ration de guerre ouverte: « A c ­
Dès le début de son ouvrage, commodez-vous de moi. Je ne
sance de la littérature noire au
l'a u te ur a mis en évidence m ’accommode pas de vous. »
moment de sa révolte contre la
l'aliénation capitale du noir Voilà comm ent, parlait Aim é
cultivé: « Progressivement l'A n ­ Césaire, com m ent s’exprimera
tilla is de couleur renie sa race, pour un temps la littérature
son corps, ses passions fo n d a ­ noire.
mentales et particulières, sa Lylian Lagneau n’est pas incons­
façon spécifique de réagir à ciente de l’impasse vers laquelle
l'am our et à la mort, et arrive avance une littérature si en­
à vivre dans un domaine irréel gagée, mais elle ne dénonce
déterminé par les idées abs­ pas assez le danger pour les
traites et l’idéal d'un autre écrivains noirs de puiser leur
peuple.. » inspiration dans les nationa­
L’auteùr cite Jules Monnerot: lismes exacerbés, le danger de
« Un docum entaire ciném ato­ glisser au style porte-drapeau.
graphique sur la form ation de La crainte est que les poètes
la bourgeoisie de couleur fra n ­ de l’éveil et de la Négritude ne
çaise, si les vitesses étaient aug­ deviennent des Déroulède.
mentées à une échelle s u ffi­ Bien sûr, avec les trois grands
samm ent folle, m ontrerait le de la Négritude, Césaire, Sen­
Césaire : de l ’homme révolté dos courbé de l’esclave noir ghor et Damas, ce danger est
à l ’homme universel devenant l'échine à courbettes inexistant. « Césaire se sert de

La Littérature noire
sa plume comme Arm strong de de mes fils dans les ladreries de » toutes les civilisations, de
sa trom pette », a dit Senghor. mes navires » toutes les races. Elle ne serait
Le cri de Césaire, c'est son qui en ont supprim é deux » pas universelle, pas humaine,
angoisse devant ses « A ntilles cents m illions » s’il y m anquait la chaleur de
échouées » et leur cortège si­ Et ils m 'ont fa it une vieillesse » la Négritude. Comme quoi,
nistre... où s’accum ulent les solitaire parmi la » défendre la Négritude, c ’est
souffrances comme les im m on­ forêt de mes nuits et la savane » com battre pour la Civilisation
dices. Et pour saisir toute la de mes jours » de l’Universel. »
sonorité de l'appel de la N égri­ Seigneur, la glace de mes yeux
tude, il faut se référer au plus s'embue
délicat des poètes, il fa u t lire: Et voilà que le serpent de la S’il paraît intéressant d'ajouter
« Prière pour la paix », de haine lève la tête ce texte aux citations de Lylian
Senghor. Cet homme estimé dans mon cœur, ce serpent Lagneau, c ’est pour souligner
par l'O ccident, mesuré dans que j'avais cru mort... que le cri de la Négritude, plus
ses avis, on ne connaîtrait pas Tue-le, Seigneur, car il me faut qu ’un réflexe de révolte, est
le fond de son cœur sans poursuivre mon chemin, en fa it un mouvement qui su b ­
le dernier poème d ’ « Hosties et je veux prier singulièrem ent merge le colonisateur en dépit
Noires » où il évoque les souf­ pour la France. » de ses protestations de « com ­
frances de sa race et les méfaits préhension » et de « bonne vo­
de la France politique et m is­ lonté ». C’est un fa it qui ira
sionnaire — pour dépasser ce­ Troisième mouvement : jusqu'au bout de sa course et
pendant cette haine et aller au atteindre à l'universel qui ne perdra « le tranchant sur
« pardon », à un pardon qui lequel s’affûte la dignité hu­
demeure opposé à un « com ­ On le voit, toutes les rancœurs maine », qu ’avec la pleine recon­
promis ». envers la colonisation sont évo­ naissance de cette dignité. Tout
quées — comme malgré lui, comme il en alla jadis de la
« Seigneur Dieu pardonne à dirait-on — par l'hom m e qui « condition » du prolétariat.
l'Europe blanche I pourtant a su dépasser ce cri L'Occident, qui a accepté
au point de dire le 7 février que la Révolution française, en
1961 à Lagos: «M algré le déchaî- dépit de l’échafaud, apparaisse
Car il fau t bien que Tu oublies » nement des idéologies anta- comme une étape du progrès,
ceux qui ont exporté dix m illions » gonistes, la frénésie des est bien lent à saisir que les
» haines qui s'affrontent, malgré convulsions du Tiers-Monde
» les guerres, le sang versé et préparent la deuxième étape
» les larmes répandues, malgré obligée.
» tout, le monde chemine vers Au problème de la faim, s’ajoute
» sa « totalisation », sa « sociali- celui du paria. Remplir le ventre,
» sation ». Je me rallie, sur ce prem ier but. Ensuite supprim er
» point, à la vision optim iste de la caste. L’abolition par décret
» Pierre Teilhard de Chardin. ne s u ffit pas, elle doit se socia­
» Il serait grand dommage que liser. Le colonisateur européen
» le N egro-Africain fû t absent s'étonne du cri de ceux qui
» à ce rendez-vous de l'His- sont « l'envers des êtres lu m i­
» toire, à ce moment de l’accom- neux ». C'est parce q u'il n'a
» plissement du monde et, par- changé son com portem ent vis-
» tant, de l'homme, à cet âge à-vis du Noir que su p e rficie lle ­
» de grâce où s’édifiera la ment. Il a mis des verres colorés
» civilisation de l’universel. Car, à la lanterne, modifié le voca­
» pour être universelle, la civili bulaire, lancé en pâture à
» sation devra réunir, en une l’A frique l’ivresse des mots-
Senghor : « Seigneur, pardonne » symbiose dynamique, les va- clefs — sans participer à la
à l'Europe blanche ! » » leurs complém entaires de Tête.

In fo rm atio n s et critiques
L'aventure surréaliste là-bas cette orientation de la poésie,
qui essayait de déchirer le voile
L’ immense mérite de l'ouvrage de l'in co n scie n t et de connaître
de Lylian Lagneau est de mon­ l'hom m e véritable malgré les
tre r avec clarté, la signification in te rd ictio n s des tabous so­
de la révolution noire, son feu ciaux ».
et son destin. ...Après avoir servi la révolte
Pour beaucoup, cet ouvrage du poète noir, la libération de
constituera une clef. Pour tous, sa personnalité, la récupération
il sera désormais un pilier. Ce de son passé, après lui avoir
qui sépare les poésies africaine donné les moyens d 'a g ir sur
et occidentale est pareil à la son peuple pour le libérer à
différence fondam entale entre son tour, le surréalisme aura-t-il
la raison européenne « analy­ épuisé ses ressources? Non
tique par utilisation » et la raison pas :
nègre « intuitive par p a rticip a ­ « Demain,
tion ». Opposant Descartes au » Des m illions de mains noires André Breton :
Négro-Africain, Senghor fa it dire » à travers les ciels rageurs Il a porté le feu
à ce dernier « qu ’ il est » parce » de la guerre mondiale vont
q u ’il « sent l’autre, parce qu ’ il » dresser leur épouvante. Dé- cée... le remède com plet à
danse l'autre ». » livré d ’un long engourdisse- tous leurs maux.
» ment, le plus déshérité de Cependant, remarque Lylian
Senghor a poussé sa réflexion Lagneau, si beaucoup de sur­
sur le rythme africain à la hau­ » tous les peuples se lèvera,
» sur les plaines de cendre. réalistes quittèrent ensuite le
teur d'une philosophie, large­ Parti (communiste), c ’est en
ment inspirée d'ailleurs des partie, comme le fa it rem arquer
cosmogonies autochtones. Il » Notre surréalisme lui livrera R. Vailland, parce qu ’ ils étaient
faut com m unier avec l'ém otion » alors le pain de ses profon- des intellectuels, vivant d ’ex­
du poète en retrouvant les p u l­ » deurs... Retrouvée enfin la pédients, en marge de la so­
sations rythm iques de l'œuvre » puissance magique des ma- ciété et qu’ ils n’étaient pas
et ne jamais oublier que : » houlis, puisée à même les acculés, comme les ouvriers, à
« Le Nègre singulièrem ent, est » sources vives. Purifiées à la une nécessité concrète... Mais
d'un monde où la parole se fa it » flam m e bleue des soudures Vailland passe sous silence
spontaném ent rythme dès que » autogènes, les niaiseries colo- l’ incompréhension profonde que
l’homme est ému, rendu à lui- » niales. Retrouvés notre valeur les surréalistes rencontrèrent
même, à son authenticité, où la » de métal, notre tranchant au parti. A ces jeunes gens
parole se fa it poème. » » d ’acier, nos com m unions inso- enthousiastes et to u t illum inés
Quant au surréalisme, il est » lites... » encore de leurs conquêtes, le
apparu, tel le communisme, Dans ce texte exalté, Aim é P.C. français opposa des c ri­
comme une issue à l’aliénation Césaire indique un but plus tiques obtuses, l’exigence d ’un
culturelle. « Pour les A ntillais, lointain de la révolution surréa­ art conforme au « réalisme so­
le surréalisme ne fu t pas un jeu liste. Après avoir ôté de la cialiste ». Il m it avant tout
gra tuit ou expérimental, dit conscience noire les sédiments l’accent sur l’in te llig ib le et sur
Lylian Lagneau, comme ce le de l’aliénation occidentale et l’utile, ce q u ’avait précisément
fut souvent pour les surréalistes fa it place nette pour l’im p la n ­ répudié la révolution surréaliste!
français. C’est au contraire très tation d’une culture a u th e n ti­ Devant des tribunaux souvent
exactem ent,«latorche d'Orphée quem ent nègre, le surréalisme composés d ’étrangers com pre­
à la recherche d'Eurydice », servira encore à éduquer le nant mal le français, nous dit
selon la célèbre comparaison peuple noir... Pour les M a rtin i­ Breton, les surréalistes étaient
de Sartre. quais qui lisaient « Tropiques », sommés de se ju s tifie r de tel
« L'Europe, dit-elle plus loin, le surréalisme semble être ap­ tableau, de tel poème. Et quand
avait qualifié de « maudite » paru un peu comme une pana- Breton éditait dans sa revue

La Littérature noire
un dessin de Picasso ou un se m ontre-t-il bien injuste envers sain réalisme, le particularism e
article de Ferdinand A lq u ié que le précieux travail des savants, et la faiblesse technique du
n’approuvait pas le Parti, il d it Lylian Lagneau qui en est, Noir africain. Mais l’article se
endurait questionnaires et re­ mais il a raison sur un point développe dans un clim at de
montrances, au bout desquels essentiel : to u t le passé de politesse etde modestie presque
il lui fa lla it faire amende hono­ l'A friq u e , si glorieux soit-il, ne exagéré. Non seulem ent il in ­
rable. Aussi les surréalistes peut résoudre ses problèmes siste sur les qualités euro­
sortirent-ils déçus de l’expé­ actuels. péennes que les A frica in s doi­
rience comm uniste, ou bien ils ...L'expérience des compagnons vent se hâter d'acquérir, mais
restèrent fidèles malgré tout, de Paul Niger est parallèle. il paraît placer la direction
comme il arriva à Aragon. Chez tous, la N égritude dé­ du monde fu tu r entre les mains
bouche sur l'action et c ’est de l’ Europe « créatrice du
ainsi qu'en décembre 1947 pa­ ferm ent de toute civilisation
La Négritude en vase clos raissait sim ultaném ent à Dakar ultérieure », ajoutant qu'« il
et à Paris le prem ier numéro importe... que certains déshé­
Quant aux intellectuels noirs de la revue « Présence A fri­ rités reçoivent de l’ Europe, de
de Paris, ils vont, durant la caine ». A côté d'ethnologues la France en particulier, les
guerre, apprenons-nous, vivre célèbres, Rivet, Leiris, Monod instrum ents nécessaires à cet
en vase clos et accentuer la et Balandier, d ’ intellectuels édifice à venir»... L'apport de
teinte rom antique de leur né g ri­ comme Sartre, Mounier, May- l'A friq u e n’est nullem ent mis
tude. Ils rêvent du continent noir dieu et Camus, se trouvaient en valeur : « Enclose comme
comme d'un paradis lointain. quatre écrivains noirs renom­ une manière de silence cos­
A la libération, é crit Lylian més, Senghor et Césaire natu­ mique depuis des m illénaires
Lagneau, la réalité se charge rellement, l’A m éricain Richard — inutile, aux yeux de beaucoup
vite de détrom per leur enthou­ W right et le Dahoméen Paul dans l'évolution du monde —
siasme. Paul Niger et Guy Hazoumé. réduite, d ’après ces mêmes
Tirolien, partis en « pèlerinage
personnes, à une vitalité bes­
aux sources ancestrales », dé­
tiale et vaine — (l'hum anité
chantent devant l'A friq u e des De l'humilité intelligente noire) v it cependant selon sa
« beni-oui-oui », l'A friq u e des à la révolte désespérée sagesse et une vision de l'exis­
hommes couchés attendant
tence qui ne manque pas d ’o ri­
comme une grâce le réveil de Si les noms dont s'ornait la ginalité », écrivait A lioune Diop
la botte, l’A frique des boubous jeune revue, dit l'auteur de la
ajoutant cette question : « Serait-
flo tta n t comme des drapeaux thèse, form aient un bouquet il tém éraire d'ajouter qu'elle
de capitulation de la dysenterie, prestigieux, sa présentation très pourrait même e n rich ir la c iv i­
de la peste, de la fièvre jaune modeste attestait de son indé­ lisation européenne?»
et des chiques (pour ne pas pendance financière. « Présence Lylian Lagneau ne se fa it pas
dire de la chicotte). Aussi A fricaine » n’avait rien à voir
faute de rapprocher ce texte
est-ce avec un peu d'am ertum e avec les luxueuses revues colo­
« prudent » de ce q u ’é crivit le
qu'ils songent à leurs discus­ niales, miroirs complaisants des
même A lioune Diop en 1956
sions parisiennes: « Nous avons bienfaits de la mère patrie à « d isqualifiant l'O ccident en
vécu sur une N igritie irréelle, ses enfants d'outre-m er. Mau­
tant que directeur des cons­
faite des théories des ethno­ vais papier d'après-guerre, irré ­ ciences et de l’ histoire ».
logues, sociologues et autres gularité de la parution, coquilles
savants qui étudient l'homm e ém aillant lés textes, autant
en vitrine. Ils ont piqué le d ’ indices des d ifficultés pécu­ Des hommes qui attendent
N igritien au formol et ils pré­ niaires q u ’A lioune Diop conju­ quelque chose ou quelqu'un...
tendent que c'est le type de rait in extremis par des appels
l’homme heureux. » désespérés. Ce rapprochem ent ne fa it que
Sans doute (dans ce passage Dans la préface du prem ier confirm er ce que nous énon­
de son livre « Je n'aime pas numéro, relate Lylian Lagneau, cions plus haut: le mouvement
l'A friq u e » - 1944) Paul Niger A lioune Diop dénonce, avec un de la N égritude est lancé et il

Informations et critiques
ne prendra son équilibre, son qu’ici leurs buts étaient extrê­ » finale marquera l’avènement
balancement, q u ’à la fin de sa m em ent clairs et la voie pour » d ’une ère nouvelle.
course. Ce qui importe, c'est y atteindre ne creusait q u ’un » Nous aurons contribué à
de voir q u ’une partie déjà des unique et profond sillon. Ils » donner un sens, à donner son
écrivains a dépassé la zone où sont sortis du dilemm e « se » sens au mot le plus galvaudé
le cri à force d ’être aigu pénètre blanchir ou disparaître », dans » et pourtant le plus glorieux:
dans le silence. Un retour lequel l’O ccident prétendait » nous aurons aidé à fonder
s’accom plit, la m odulation se les enferm er et ils ont conquis » l’humanisme universel. »
cherche et ceux qui y pa rti­ le d ro it de parler d'eux-mêmes
cipent ne sont-ils pas « ces et comme il leur convenait. Jacques BOLLE.
outsiders, dont parle Richard Ils ont réussi à se faire recon­
W right, qui mènent une vie pré­ naître comme nègres et (publié grâce à l’obligeance
caire sur les bords abrupts comme hommes à la fois. » du «Journal des Poètes»,
de m ultiples cultures — ces de Bruxelles).
hommes qui sont soupçonnés,
incompris, maltraités, critiqués
La grande Idée
par la gauche et par la droite,
d’un humanisme planétaire
par les chrétiens et par les
Se scléroser dans une attitude
païens — ces hommes qui
de révolte et d ’opposition
portent sur leurs épaules frêles
et infatigables le m eilleur de serait une aberration. S'il est
normal qu'un excès engendre
deux mondes — et qui, au m ilieu
son contraire — que le racisme
de la confusion et d’une situ a ­
blanc, par exemple, ait produit
tion stagnante, cherchent déses­
le racisme noir —, il fa u t éviter
pérément une patrie selon leur
de retomber dans ce que
cœ ur: un 'hom m e qui, s’ils le
Franz Fanon a appelé « le
trouvaient, pourrait s ’ouvrir au
m anichéism e délirant » et d 'in ­
cœur de tous les hommes ».
verser sim plem ent les éga­
Lylian Lagneau conclut: « Quoi
lités Blanc-bon, Noir-mauvais.
» qu’il en soit, il fa u t q u ’aujour-
Le retour de l'antagonism e à
» d ’hui les écrivains noirs re-
un com portem ent plus humain
» pensent leur situation 1 Jus-
et à un langage fraternel
devrait supprim er les réactions
de défense que la colonisation
a engendrées. Plusieurs in te l­
lectuels noirs l’ont déjà com ­
pris, et parmi les plus grands!»
Et de citer ce texte de Césaire
dans « L’ homme de culture et
ses responsabilités »: « Par-delà
» les luttes du présent, circons-
» tanciées comme elles le sont,
» c ’est là ce que nous voulons,
» ce monde rajeuni et rééqui-
» libré, sans quoi rien n’aurait
» aucun sens, rien et pas même
» notre combat d ’a u jourd’hui,
» rien et pas même notre vic-
» toire de demain.
Richard W right : » Alors et alors seulement nous
m ort entre deux cultures » aurons vaincu et notre victoire

La Littérature noire
LA L I T T É R A T U R E q u ’européennes les ouvrages de « Le chevalier sans nom ». Cet
A F R O - A S I A T I Q U E l'Indien du Sud Pudum eipittan ouvrage est d ’ailleurs en cours
(1906-1948). Il a surtout é crit des de traduction dans différents
nouvelles, qui ont été réunies pays.
sous le titre « La lum ière de
En Chine. On vient de rééditer l'am our » et qui sont des récits
les œuvres fantastiques de
En Irak. C'est l'écrivain Abdel
de la vie quotidienne de gens Marik Noury qui est le plus
Pou-Soun-Lin. Cet écrivain qui pauvres dans l’Inde du Sud, connu parmi les romanciers.
vivait au début du XVIIIe siècle, pleins de poésie.
dé crit un univers fantastique
Au Japon. On vient de redé­
de démons, d ’êtres étranges couvrir un écrivain fantastique
vivant parmi nous, de tableaux En Corée. On commence à
découvrir la littérature co­ du début du XIXe siècle: Oueda
dont les personnages se mettent
réenne. Indépendamment, le ro­ Akinari. Ses nouvelles groupées
à vivre et qui s'échappent de la
man fu t créé en Corée par Kim sous le titre « La lune dans le
toile. C'est égalem ent le fantas­
Mar Tchoung au XVIIe siècle. brouillard » sont pleines d ’his­
tique qui domine les œuvres
L’un de ses romans: « Les neuf toires de vampires, de morts
de Siou-Di-Chan (1893-1941),
qui rêvaient dans les nuages » vivants et de magiciens noirs.
œuvres actuellem ent e ntière­
n'a pas vieilli et va être traduit, La plupart de ces récits se
ment publiées et dont la plus situent au Japon médiéval.
célèbre est le recueil de nou­ notam ment en russe. Dans le
velles in titu lé « Le chandelier domaine contem porain, l’é cri­
vain le plus célèbre est Han Ser Au Sénégal. Est apparu un
enchanté », dont l'action se
Ya. Son livre « Le crépuscule » écrivain, Birago Diopa, vétéri­
passe le plus souvent en B ir­
est précédé d'une préface où naire de profession et spécia­
manie et en Malaisie plutôt
il d it : « ...Depuis vingt-cinq liste du folklore local. Il vient
q u ’en Chine. C'est une œuvre
ans que j'é cris, je ne me suis de publier un recueil de nou­
rom antique haute en couleurs velles, « Les contes d'Am adou
et pleine de surnaturel. On jam ais posé la question de
savoir s'il s'agissait d ’histoires Houmba ». C'est une rém inis­
pourrait y opposer les écrits de
d'am our ou de lutte pour la cence des contes fantastiques
E. Tseu (1911-1939), ce révolu­
liberté; en fait, je crois avoir qui lui fu re n t contés par les
tionnaire Chinois tué par les
réalisé ce double but. » vieillards des tribus.
réactionnaires et qui décrit,
dans « Les étoiles », le combat
Au V iet Nam Nord. Le En Turquie. On vient de
pour la liberté à la veille de la
m eilleur rom ancier moderne rééditer les poèmes de Okana
révolution chinoise. La Chine Veli (1914-1950) que l’on consi­
moderne est dépeinte aussi semble être N'Guyen Hong.
Son roman « La voleuse » fu t dère comme le plus grand poète
dans le roman de Oyan Tchang, moderne. Un grand nombre de
notam ment dans « La route in te rd it au Viet Nam en 1938
par les A utorités françaises ; ses poèmes sont entrés dans la
lumineuse ». Il y décrit aussi langue courante pour devenir
bien la révolution que les luttes il circula cependant clandesti­
nement. Il a été publié assez un genre de proverbes tra d i­
de la Chine contemporaine. tionnels.
récemment.
Aux Indes. L’un des écrivains En Indonésie. Existe un grand
et cinéastes les plus connus En Afghanistan. Il existe une
rom ancier : Marakha Roussli,
est — parmi les contem po­ littérature qui tie n t à la fois du
qui vient de publier un grand
rains — Hodja Ahmad Abbas. folklore des M ille et une Nuits
ouvrage très romanesque :
Il vient d'ailleurs de publier un et du conte philosophique. Les
« Sitti Nourrbaia » qui est l’ his­
recueil de nouvelles intitulé écrivains les plus connus sont:
A bdul Raoufa Beneva et Goul toire d'une jeune fem me qui
« Le blé et les roses ». Son
Patcha Ulfat. Leurs nouvelles périt tragiquem ent, victim e
œuvre a été traduite dans toutes
d ’une religion locale.
les langues de l'Inde. On a ont été réunies avec quelques
égalem ent tra d u it dans toutes autres récits d'écrivains moins
les langues indiennes ainsi connus dans un recueil intitule V ladim ir BIKOV,

Informations et critiques
LES L I T T É R A T U R E S lutionna les mathématiques par Instituts et laboratoires pour
ANGLO-SAXONNES des travaux extrêmement pro­ tom ber entre les mains des
fonds qui sont m alheureuse­ organisateurs et des militaires.
ment impossibles à traduire en La corruption des usages de la
langage courant. Sur le plan science est donc un grand sujet
Un génie se fait romancier du roman d ’ im agination il n’avait et W iener le traite en détail, en
é crit ju sq u 'à présent que q uel­ rom ancier et en savant.
• « LE TENTATEUR », ques récits de pure science-
DE NORBERT WIENER fiction, mais voici q u ’ il nous Partir de la réalité
• UN SUJET NEUF, donne m aintenant un roman
UNE ŒUVRE FORTE d ’un to u t autre genre, Le Wiener, comme tout homme de
thèm e de ce livre n’a jamais été
lettres — fu t-il m utant — ne
On peut répéter trente-six fois utilisé : il s’agit de la législation peut décrire que ce q u 'il a
la même chose et n’utiliser que sur les brevets d ’ invention. vu et vécu. Le réalisme, même
le point virgule comme signe Le Tentateur fa it une large fantastique, est avant tout basé
de ponctuation. La critique place aux recherches am éri­ sur la réalité. Aussi Le Tentateur
française attache beaucoup caines en matière de fusées. est-il le portrait d ’un milieu
d'im portance à ces exercices. Cependant, son intérêt n'est pas et d'une époque. Un Français,
Pendant ce tem ps paraît aux uniquem ent documentaire. Si un A llem and de l'O uest, un
U.S.A. le prem ier roman vra i­ le roman veut survivre, s’ il Soviétique — car les p oli­
ment moderne, sans qu'aucun n'est finalem ent élim iné par les ticiens et les organisateurs
des critiques français ne réa­ moyens audio-visuels et les existent aussi évidemment en
gisse. Ce roman a pour titre : hebdomadaires à photos, il se U.R.S.S. — écriraient d ’autres
Le tentateur et l'auteur en est doit de redevenir réaliste, c'est- romans. Pourtant en U.R.S.S.,
Norbert Wiener, un grand savant à-dire de décrire véritablem ent Georgi Gourévitch a pa rtie lle ­
qui a créé la cybernétique. ce qui se passe dans le monde. ment réussi dans cette manière
Norbert W iener a égalem ent Il y a déjà bien longtemps que avec un livre excellent : « Le
é crit : « Cybernétique et So­ les faits, les œuvres et les temps q u 'il fa it sous terre »;
ciétés », « Je suis un ex-pro­ recherches ont démontré l’exis­ malheureusement cet ouvrage
dige», «Je suis mathém aticien ». tence de la vie et de l’ in te lli­ est nettem ent de science-fiction,
gence, ailleurs q u ’au Flore ou ce qui lui enlève du cré d it car
Un mutant favorable aux Deux magots. Or, l'a p p li­ trop de lecteurs — même en
cation de la science est le pro­ U.R.S.S. — croient q u ’ il s’agit
Norbert W iener est ce que les blème central de notre époque. là d ’une littérature pour enfants.
biologistes appellent un m utant Au fond, il n’est guère im por­
favorable. Il fu t bachelier à tant pour nous de savoir si Le plus récent roman
8 ans; il était déjà connu à l'axiom atique de l’algèbre va de J .B . Priestley
l'époque comme enfant prodige pouvoir être ramenée de 8 axio­
et, à l’âge de 5 ans, il lisait avec mes à 5, ou si l'on expliquera Le grand écrivain anglais J.B.
beaucoup d ’amusem ent les a r­ la nature de la radiation syn- Priestley s'est toujours beau­
ticles à son sujet dans les chrotron de la grande nébu­ coup intéressé au fantastique.
revues scientifiques s'occupant leuse du C rabe! Ce qui nous Il avait é crit des pièces de
de psychologie. C’est à 16 ans importe, c ’est de savoir si nous science-fiction comme « Virage
q u 'il fu t nommé professeur allons pouvoir vivre ou mourir. dangereux » et des romans de
d'Université, après quoi il rédi­ Car le mauvais usage de la science-fiction comme « Les
gea à lui seul une Encyclopédie science peut nous conduire hommes du dernier jour ». Son
en 26 volumes. Puis il fu t agent d'un moment à l'autre à la plus récent roman « Saturn
électoral, directeur de la Re­ destruction. Il nous importe over the W ater » va très loin
cherche scientifique qui aboutit donc de savoir com m ent la au-delà de ce q u 'il avait écrit
à la D.C.A. moderne. Il inventa science peut être corrompue, ju sq u 'à présent.
en 1947 la cybernétique et révo­ comm ent elle peut sortir des Il s’agit d'une page de l'histoire

Les Littératures anglo-saxonnes


invisible, qui se passe de nos d'une race de géants facétieux, LA SC IEN C E S O V IÉ T IQ U E
jours. C’est un peu la suite de ce époux d ’ une géante obstinée,
que nous avons vécu au temps poussé dans des aventures
d'H itler, un prolongem ent im a­ gigantesques parmi des géants
Une lettre
g in a tif de l'histoire secrète que noirs. Ce Gargantua m aladroit
et généreux n'est pas à l'échelle à un non-conformiste
des livres comme « Le Matin
des M agiciens », com m encent de ses contem porains; il ne
peut q u ’aller au fond d'une Les difficultés du chercheur :
à fa ire apparaître au grand jour. les mêmes partout
C'est en même tem ps un de ses A friq u e vierge et irréelle pour
grands romans d'aventures. La y trouver des occasions à la
L’ UNION DES ÉCRIVAINS SO­
tra dition du roman d ’aventures mesure de sesim pulsionsdém e-
surées. VIÉTIQUES, Section de MOS­
anglais n’est décidém ent pas COU, vient de publier un sym ­
près de disparaître. Dès les premières pages, Hen­
derson s’ impose et avec lui posium in titu lé :
sa fam ille, ses femmes, sa
Le Faiseur de pluie carrure, sa générosité. Le suivre « L’écrivain devant la Science »
dans ses retours au passé, dans
HENDERSON, the Rain King, le dédale de ses aventures En supplém ent à ce symposium
par Saul Bellow (N.R.F.) conjugales, dans son voyage et en appendice au volume, les
au sein de la forêt vierge, dans écrivains soviétiques ont publié
Aux grands lecteurs poly­ ses rencontres avec le prince l'extrait de lettre ci-dessous:
valents, il arrive quelquefois et les femmes « Hamer », dans Cette lettre fu t écrite le
une surprise qui im plique sa guerre des grenouilles, dans 20 ju ille t 1946 par le grand
l’achat ou la mise en b ib lio ­ son arrivée au royaume des mathématicien soviétique Ni-
thèque im m édiate d'une œuvre lions, dans son incarnation du colai Nicolaévitch Loucine (1883-
négligée par la critique. Il Dieu de la Pluie, dans son 1950) au jeune m a th é m a ti­
paraît même que de tels ou­ am itié avec le Roi, dans la cien A trem i C onstantinovitch
vrages sont généralem ent mé­ chasse au lion ancêtre, dans Gouman.
connus ou réservés à une élite ses avatars royaux, dans son Celui-ci essayait à cette époque,
attentive et curieuse. Cela paraît retour vers la mère patrie avec et essaie actuellem ent, d'éclair-
être le cas de la traduction du le lionceau et l'enfant iranien cir les paradoxes de l'in fin i qui
Faiseur de Pluie de S. Bellow. serait tra h ir un texte, un rythme, form ent une barrière à l’avan­
La littérature am éricaine ncus une fantaisie sans équivalents. cem ent des m athématiques. Il
avait déjà étonné avec la géné­ Il faut lire S. Bellow et attendre avait soumis à Loucine un
ration des Faulkner, Dos Passos, avec im patience la suite de rapport révolutionnaire qui lui
Caldwell, Steinbeck ou O’ Neill, son œuvre, avait été retourné déjà par une
Le nouveau venu paraît être dizaine de savants ém inents
à la taille des autres, avec même soviétiques qui n'en voulurent
une verdeur, une surréalité, pas.
une fantaisie peu habituelles La lettre que Loucine adressa
aux rudes contem pleurs de à son jeune confrère reflète
I’ « american way of life ». tous les grands problèmes de
Henderson, the Rain King, est notre tem ps et notam ment le
un cousin d ’Ubu et de Bardamu, problème de l'intolérance dans
mais sa « Royauté » et son les sciences. En France, ce
« Voyage » sont une affirm ation problème est plus p a rticu liè ­
optim iste de la Vie, de la Santé, rem ent tragique. Des cher­
de la Force et d ’ une Joie cheurs comme Kervran, Charon,
absurde d'exister. Béranger, Allais, Stendler et
« Je veux, je veux, je veux » tant d'autres n’arrivent pas à
répète sans trêve la voix in s tin c ­ faire examiner leurs travaux
tive du géant m illionnaire, issu par les hommes en place. Il y a

Informations et critiques
réellem ent une crise de la Je constate que nos jeunes tégie m ûrem ent réfléchie des­
science française et quiconque savants sont trop loin de vos tinée à a ttirer les savants hors
s’intéresse à cette crise pa rticu ­ travaux et que les savants plus de leur repaire.
lièrement, ou à la progression âgés n'ont plus la force de Vous devez appliquer vos tra ­
de la science en particulier, pénétrer sur les terres où vous vaux à la solution, de deux ou
doit méditer la lettre qui suit: a poussé votre in tuition. Des cas trois problèmes sur lesquels
comme celui-ci sont fréquents. nous sommes arrêtés.
Lettre d’un vieux mathématicien Le grand mathém aticien fra n ­ N’essayez pas de placer devant
à un jeune mathématicien çais Paul Appel a refusé d'étu- vous des savants âgés en
dier les travaux de notre com pa­ essayant de leur faire des confé­
Très honoré A rtem i Constan- triote Liaponov qui démolissait rences sur votre mode de
tinovitch I toute son œuvre sur la théorie pensée. Ce n'est pas une
Ayant relu votre lettre du 16 mai des formes des corps liquides. manière réaliste. Vous pourriez
dernier, je tiens à préciser ma Il a fallu que, longtemps après, égalem ent faire des cours aux
position. ce soient des savants suédois académiciens pendant des
Vous cherchez le rapport entre qui redécouvrent ces lois et années, vous n'arriveriez à
le réel et vos travaux. De ces dém ontrent que Poincaré et rien.
travaux, je dirai d ’ores et déjà Appel s'étaient trompés. Des Essayez donc plutôt de résoudre
qu'ils me dépassent. Je connais, choses de ce genre arrivent un seul des problèmes sur les­
dans le domaine auquel vous en science. quels nous butons, et présentez
vous êtes attaqué, les travaux L'œuvre de Liaponov fu t une cette solution séparément.
des classiques : Charles de flèche lancée dans le désert. Il existe un proverbe iranien
La Vallée Poussin Arnaud, Dan- Cette histoire a de quoi faire qui d it: « On reconnaît le lion
geois (?). Je reconnais la force trem bler, Elle montre qu'en à ses griffes ». Je voudrais vous
de leurs travaux, mais ceux-ci, science l’ idolâtrie n'a pas perdu voir porter vos griffes de façon
cependant, sont loin du mystère ses droits et qu'on ne peut pas à faire au moins une égratignure
central. com prendre la science si l'on sur le g ra n it dur et glissant des
Borel a tourné autour du mys­ ne tie n t pas compte de ce fait. problèmes contemporains.
tère, mais n’a pas prononcé Votre problème consiste à per­ Excusez-moi de m'être si sou­
les paroles décisives. Lebesgue suader le monde scientifique vent répété. Je pense que vous
s'est borné à regarder les te n ta ­ de procéder à un examen de avez raison, mais q u 'il faut que
tives de Borel avec curiosité. vos travaux, qui détruisent selon vous en apportiez la preuve.
Baer a essayé de foncer au vous les contradictions des
cœur du problème, mais il y mathématiques modernes. Vous Sincèrem ent vôtre.
perdit la raison. n'y arriverez pas de force...
G ilbhert et com pagnie ont a ccu ­ Plus vous pousserez, par la N. M. LOUCINE.
mulé une grande masse de force brutale, des savants à
discours, tout en restant sur exam iner vos travaux, moins
place, sans bouger. Je ne crois vous y parviendrez. Les forces UN LIVRE INCROYABLE
pas aux transfinis des quantors de résistance inconscientes
et aux travaux de Zermelo. Mais sont trop importantes. Le livre « La Ceinture de Vie »
je suis incapable de soulever Pour que les savants examinent par I. Zabeline, édité par les
le voile qui recouvre le grand quelque chose de nouveau, il Éditions de la Littérature Géo­
mystère, j ’en suis au même fa u t les a ttirer hors de leur graphique à Moscou, en 1960,
point que Borel. Votre essai position, comme une belle à 165.000 exemplaires, se pré­
m'intéresse. Vous avez entre­ matinée de mai pousse un sente à première vue comme
pris un travail de géant. homme à sortir de sa maison. une science-fiction assez clas­
Mais vous n’avez nul besoin Ce n'est vraim ent q u ’ainsi que sique. L'action se passe en
de vaines paroles. Vous de­ l’on peut y arriver et non par 1980, et il s’agit de l’exploration
mandez une action. Que puis-je la contrainte ou par l’ insistance. de la planète Vénus, exploration
pour vous ? Vous devez concevoir une stra­ qui a déjà commencé depuis

La science soviétique
que le livre est paru. Mais en L E C I N É M A maine, etc... Mais, en ta n t
réalité l'aspect science-fiction q u ’art, il est un phénomène
est tout à fa it secondaire. Il irréductible et unique.
s’a g it d'un ouvrage révolution­ C'est aussi un phénomène
naire, tellem ent révolutionnaire Les Français culturel im portant. J ’ai sous
même qu'il est étonnant q u ’ il n'ont pas l'œ il épique les yeux une des brillantes
ait pu être publié. Le vrai sujet interviews de Pierre Dumayet,
du livre n’est rien de moins qui illustre bien ce fait. Dumayet
que la liquidation du com m u­ Chaque art est particulièrem ent
interroge un étudiant;
nisme en Union Soviétique I A armé pour toucher un certain
« Quelles sont les principales
l’époque où se déroule l’action, registre d'émotions. C'est une distractions ? »
la Société sans classes a été évidence, bien que trop d ’a r­
— Le cinéma. C'est égalem ent
réalisée. Il faut m aintenant sup­ tistes se refusent à l'adm ettre.
le principal sujet de conver­
prim er l'inégalité entre les Il tom be sous le sens, c'est le
sation. Lorsque nous sommes
membres du Parti com m uniste cas de le dire, que les d escrip­
cinq ou six ensemble, il y a
et les sans-Parti, cette inégalité tions littéraires de paysages
toujours un film que tout le
étant la seule qui subsiste sont to u t juste bonnes à fo u rn ir
monde a vu, alors q u 'il est très
encore en U.R.S.S. en ce des dictées, et que les tableaux
rare que cinq étudiants réunis
temps-là. Cette égalisation est historiques n'ont jamais valu
aient lu le même livre. Je parle
finalem ent réalisée, non sans un bon récit. des livres récents bien entendu...
lutte, par la destruction de bar­ Sous cet angle de vue, le cinéma
Quand on est fatigué, au lieu
rières qui norm alem ent rendent serait le plus privilégié des
de s’enferm er dans sa chambre
d iffic ile l'entrée au Parti com ­ arts. Il se déroule dans le temps
et lire, on aime mieux aller
muniste. Tout le monde pouvant à une cadence prédéterminée,
pour deux cents francs s'asseoir
désormais y entrer, le Parti se comme la musique, q u 'il peut
dans un cinéma pendant deux
dilue, se dissout dans une éga­ d’ailleurs s'adjoindre; il parle,
heures. Vous comprenez ? Et je
lité totale entre les hommes. comme la littérature; il présente
ne dis pas cela avec tellem ent
A lors commence la période des des images, comme la peinture. de mépris, car tout de même
révolutions extérieures. Des ré­ Il traite volontiers de l’ histoire
la culture ciném atographique
volutions tendant vers la con­ et de la danse; rien ne l'e m ­
n'est pas plus vulgaire que
quête des autres planètes, des pêche, hélas I d ’être éloquent.
celle du roman. »
autres univers et même du Il mobilise les neuf Muses, il est
domaine dit « spirituel ». Un des par excellence l'a rt complet...
Du moins en théorie. Entre le théâtre
personnages d it : « La science
s'est trop longtem ps occupée Dans la pratique, c ’est-à-dire et la télévision
exclusivem ent de la matière, il tel que l'ont conçu et illustré
les artistes qui ont choisi ce Oui, après beaucoup de mots
fautm a in te n a n tq u'e lle s'attaque
moyen d'expression, le cinéma inutiles, le cinéma est enfin
à l'esprit. » Comme on le voit,
occupe un domaine déterminé. de la culture normale. Et la
il s’agit d'idées d ’ une audace
Il n'est pas plus une synthèse télévision est en train de ren­
extraordinaire. Il fa u t espérer
de l’ image, du son, de la parole; forcer son caractère spécifique,
que l’auteur n'est pas en prison en lui ôtant le monopole du
de la peinture, de la musique,
au moment où paraît ce compte
de la littérature; que l'a rc h ite c ­ spectacle audio-visuel enre­
rendu. Même s’ il l'est, il aura
ture n'est une synthèse de la gistré. Selon le processus habi­
eu la satisfaction d'avoir tra ­
géométrie, de l'in s tin c t grégaire tuel, la télévision aussi devient
vaillé pour la liberté de tous
et de la mécanique rationnelle. un art spécifique, et de jeunes
les hommes. Comme l'a é crit
C'est une structure originale, réalisateurs se donnent du mal
un autre com m uniste : « La
possédant ses lois et ses valeurs pour le définir. Il est plus analy­
voix qui monte des fers annonce
propres, lié bien sûr aux autres tique, plus vraim ent réaliste,
les lendemains. »
arts, comme il est en relation plus facilem ent lent et insistant
avec l'économie, l'inconscient que l'a rt cinématographique.
collectif, la physiologie hu­ Le cinéma, lui, évolue vers sa

informations et critiques
fonction sociale définitive. A ses Nous voyons petit du cinéma (qui fu t française,
débuts, après l'inévitable con­ q u o iqu ’en pensent les A m é ­
fusion du « film d 'a rt» , il L’épique est le plus beau fie f ricains et les Russes) n’y a rien
s’opposait au théâtre. Roger de ce te rritoire. Si beau que changé. On cherche en vain
Caillois, dans son précieux petit soit un film , il ne fa it pas dans la ciném athèque im agi­
livre Puissances du Roman, a o ublier B o ttice lli; si intelligent, naire les équivalents français
montré q u'il ne fa lla it pas le il n'égale pas Balzac; si drôle, de « Naissance d ’une Nation »,
rapprocher du théâtre, mais du il ne dépasse pas quelques de « Alexandre Newski », ou
roman. Il isole le spectateur glorieuses douzaines de fa n ­ même de « La Couronne de
dans l’ombre anonyme, il n’offre taisies littéraires ou théâtrales. Fer » et de « Les Lanciers du
pas la participation cérémo- Mais ce n'est guère qu'au Bengale ».
nielle du théâtre. Mais, au jo ur­ ciném a que le public de 1961
se baigne dans l'immense. Si, il y a bien l’adm irable « La
d'hui, la télévision l'a comme
Marseillaise ». Mais ce fu t un
resitué entre elle et le théâtre. Prenons, comme confirm ation, accident, le résultat de circons­
Il faut s’habiller, sortir, se mêler Hamlet et Henry V. La tragédie tances exceptionnelles, et cette
à une foule, anonyme bien sûr, est belle à la scène comme à grande chose fu t d'ailleurs
mais que l’on entend, si on l’écran. Mais la pièce histo­ traînée dans la boue.
ne la voit pas, réagir au rique ne prend toute sa force
spectacle. que dans la somptueuse réali­ L’incapacité nationale à penser
D’autre part, la technique s’est sation de Sir Laurence Olivier. épique est illustrée par le fa it
perfectionnée. L’ image est A vant le cinéma, l’épique n’avait qu ’ il ne se produit pas, en
immense, plus riche, plus pas atteint toute son ampleur. France, de film s de ce style,
colorée, plus souple que la Cette situation est fâcheuse alors qu ’ils « fo n t de l’argent ».
vision d ’acteurs matériels sur sur un seul point, étroit mais Cette saison, nous manifestons
une scène. Encadré par deux légitim e: celui de la capacité notre inspiration en o ffrant au
formes, l’une ancienne, l’autre nationale à produire de telles pu b lic: Le Cave se rebiffe, Les
nouvelle, du spectacle, le œuvres. Les Français, on le Lions sont lâchés, Le puits
cinéma est établi dans son sait depuis longtemps, n’ont aux trois Vérités, Le Rendez-
territoire. pas la tête épique. L’ invention Vous, Snobs, Le Cœur battant,

Lafayette : Nous voila ! Les lions sont lâchés : Le grand souffle épique ?
Nous voilà chez les pompiers En 1961, en France, — Des gabineries...
l ’aventure niche sous les lits,
comme une souris

Le C iném a 149
L’Année dernière à Marienbad, reproduire à propos de l’épique L A Z O O L O G I E
C hronique d'un Été... ce qui s’est passé pour la
Il ne fa ut pas oublier, certes, nouvelle vague. Des ratages
Le Goût de la Violence, Car­ com prom ettront cette tentative, U ne série de film s
touche, La Fayette. Mais, en comme le renouvellem ent de la style P la n è te :
d épit de quelque mérite, Le technique et des méthodes de
Goût de la Violence n ’est pas production a été com prom is par «SHERLOCK AU ZOO»
un chef-d'œ uvre; Cartouche, la fatuité, la légèreté, les provo­
malgré l'adm irable Belmondo, cations primaires, les in s ig n i­ Depuis le 22 novembre, le réa­
n'apporte pas grand chose fiances prétentieuses des h éri­ lisme fantastique est entré à la
après tant d'autres histoires de tiers abusifs d ’A ndré Bazin télévision, grâce aux efforts et
cape et d'épée; quand à La et de l’équipe première des à la science de notre ami
Fayette, c'est plus grave. « Cahiers du Cinéma », déjà, Bernard Heuvelmans. La R.T.F.
on ne trouve plus d’argent pour diffuse tous les 15 jours, à
un film original et jeune et 21 h. 30, une émission d ’une
Ce n'est pas l’argent l’ idée de nouvelle vague ferme conception to u t à fa it originale :
qui manque, c ’est l’esprit les guichets des banques et le « spectacle scientifique ». Il
fa it fu ir les distributeurs. De­ s'agit d'une entreprise auda­
Mais, dira-t-on, les film s épiques main, les tentatives avortées, cieuse, puisqu’elle est consa­
sont chers, et le cinéma français insuffisantes, dans le domaine crée à l’exposé de problèmes
est pauvre. de l’épique, auront épuisé en zoologiques situés à la frontière
D'abord, « la Vie Privée » prouve mouvante qui sépare les con­
quelques mois les chances de
que le financem ent français renouvellem ent, les chances naissances acquises d ’un in ­
et étranger peut trouver beau­ connu encore fantastique. La
d ’agrandissem ent du cinéma
coup d'argent. Ensuite, l'a rg u ­ français qui se bornera à la série, intitulée Sherlock au Zoo,
m ent économique, dans la est produite par Jean-Jacques
petite histoire pittoresque ou
situation présente du cinéma, Bloch, Jean-Marie Coldefy et
banalem ent psychologique. Oui
est une farce. Enfin, Bergmann Bernard Heuvelmans.
se bornera, somme toute, à une
a fa it Le Septième Sceau, mise en images et en dia­ Pourquoi Sherlock au Zoo?
Mizoguchi, L'Intendant Sansho, Parce que la découverte d ’a n i­
logues du roman bourgeois du
avec de petits budgets. Ce n'est XIXe siècle, type : « Les Lions maux inconnus ou la recherche
pas l'argent, mais l'inspiration de la nature zoologique de bêtes
sont lâchés ». En un tem ps où
qui fa it l'épique. fabuleuses relève de l’enquête
l’aventure est planétaire, quelle
Il y a au moins un projet de-
pauvreté I
film français épique et bon
marché, à ma connaissance, le
Gabriel VÉRALDI.
type même du grand sujet
d'audience internationale. Je
crains bien qu 'il ne trouve pas
les moyens matériels d'être
produit. Non parce que ces
moyens manquent, mais parce
qu'il est de trop grande con­
ception pour les esprits qui
régentent notre cinéma.
De plus, le tem ps travaille
contre lui. Car, il existe bien
un film épique français, à gros
budget et grand sujet : La
Fayette. D'après les extraits que
l’on a pu en voir, c ’est fo rt près Heuvelmans : victoire
du ridicule, il risque de se du réalisme fantastique

In fo rm atio n s et critiques
policière. Et surtout parce que danseur congolais, a conduit, l'em pereur Tibère posait déjà à
l'ém ission est inspirée par après 25 années de vaines ses gram m airiens pour les em­
l'œuvre de Bernard Heuvelmans recherches, à la plus grande barrasser, on tente de répondre
qu'on a surnom mé le « Sherlock découverte ornithologique du en rem ontant aux sources m ul­
Holmès de la Zoologie ». Ses siècle... dans un musée I tiples d'une légende séduisante
livres Sur la piste des bêtes Le portrait-robot de la licorne : entre toutes.
ignorées et Dans le sillage des Quel animal est à l'o rig in e de Du dernier des dragons au
monstres marins (Librairie Pion) la légende de la licorne? Quels monstre du Lock Ness : L’o ri­
qui lui ont valu ce sobriquet, autres animaux, par suite de gine de la légende du Dragon
ont été publiés ou sont sur le méprises et de confusions, ont est très ancienne et contro­
point de l’être dans de nom ­ brouillé son s ig n a le m e n tju sq u ’à versée, mais on peut tenter de
breux pays (Allem agne, Es­ en faire la gracieuse licorne la découvrir, en étudiant sur
pagne, Etats-Unis, France, Italie, médiévale ? place, en Écosse, sa réalité
Japon, Pologne, Royaume-Uni, actuelle : le monstre du Loch
La métamorphose du saurien-
U.R.S.S. et Pologne) et se ré- kangourou : Dans un jardin Ness.
vèlènt ainsi le plus grand succès mystérieux peuplé de sauriens Le vampire est-il coupable ?
de la littérature zoologique La peurou la haine des chauves-
préhistoriques en cim ent, on
depuis l'Origine des espèces souris est-elle ju stifié e ? Com­
constate combien les paléonto­
de Darwin. ment les histoires de vampires
logues du siècle dernier se re­
Pour réaliser la prem ière série d ’ Europe centrale et la croyance
présentaient bizarrem ent l'ig u a ­
de Sherlock au Zoo, Bernard quasi universelle à des démons
Heuvelmans et son équipe ont nodon, et l'on mesure toute la
fra g ilité de nos reconstitutions ailés buveurs de sang ont-elles
parcouru quelque 20.000 kilo­ pu précéder la découverte d ’au­
mètres, sillonnant l'Europe dans d'anim aux disparus.
thentiques chauves-souris vam­
tous les sens, glanant des L'affaire des mammouths con­ pires en A m érique?
images non seulem ent dans les gelés : Pourquoi diable q uel­ Les gorilles perdus et retrou­
zoos, les musées et les in s ti­ qu'un songerait-il à faire frig o ­ vés : Jusqu’au milieu du siècle
tutions scientifiques mais dans rifie r un éléphant vivant aux dernier, les gorilles ont été dans
les lieux les plus inattendus Glacières de Paris? Parce que la situation où se trouve a ctuel­
(depuis un champ de foire c ’est le seul moyen pour tenter lem ent l'abom inable Homme-
jusqu'aux Folies-Bergère I) et de percer un mystère in e x p li­ des-Neiges. Après leur décou­
interrogeant des savants, des cable à la lum ière des théories verte par un amiral carthaginois,
explorateurs ou de simples géologiques actuellem ent a d ­ il y a 25 siècles, ils ont été la
tém oins de faits extraordinaires. mises : le fa it que les m am­ source de fables fantastiques
Voici un bref sommaire de la m ouths de S ibérie ont été et terrifiantes, depuis celle
première série d'ém issions (dont congelés au point que leur des Gorgones et des Cyclopes
l'ordre de passage n’a pas viande soit encore comestible ju sq u ’à celle des géants
encore été fixé) : après 10.000 ans de conser­ velus d 'A friq u e , kidnappeurs de
Le fantôme du poulpe colossal: vation. femmes. Leur redécouverte, il
A partir d ’un ex-voto de cha­ La peau de l’ours blanc et noir : y a un siècle à peine, n’a pas
pelle bretonne, représentant Non, la curiosité n’est pas un dissipé to u t à fa it le halo
l'agression d’ un trois-m âts par vilain défaut. C'est animé par d'épouvante qui les entoure.
un poulpe gigantesque, toute elle que le Père A rm and David Trois drôles d ’oiseaux : Ce
l’ histoire est retracée de la a fa it successivem ent en Chine sont trois oiseaux d ’ une grande
découverte du calm ar super­ trois découvertes zoologiques renommée dans la littérature,
géant, que beaucoup de savants sensationnelles : le cerf qui q u ’on ne trouve dans aucun zoo
ont tenu pendant des siècles porte son nom, le singe à nez du monde et qui pourtant ne
pour un animal « im possible ». de Parisienne et l'incroyable sont pas nés entièrem ent de
L'énigme de la plume tigrée : panda géant. l'im agination : l’Oiseau-Roc des
Comment une sim ple plume, Quel chant chantaient les Mille et une Nuits, le Dodo
trouvée sur une coiffure de sirènes? A cette question que d'Alice au Pays des Merveilles

La Zoologie
et le Phénix qui renaît sans L A M É D E C I N E
cesse de ses cendres.
Le p u z z le de l'abom inable
Hom m e-des-Neiges : Des traces B ilan du fa n tastiq u e :
de pas énormes, des récits
terrifiants, des scalps truqués, La vie quotidienne
des dents gigantesques tro u ­ du praticien
vées chez un pharm acien c h i­
nois, des mains momifiées, Est-il besoin de recourir à des
telles sont quelques-unes des fictio n s d'un autre monde, d ’un
pièces du puzzle zoologique autre âge ou d'une autre échelle
le plus passionnant de notre pour rencontrer le fantastique
temps, que quelques spécia­ dans la réalité? La fiction,
listes internationaux s’efforcent q u ’elle soit scientifique ou roma­
péniblem ent de rassembler. nesque, n ’est-elle pas un moyen
L’école des bêtes : Tant au commode, de ne pas regarder
point de vue technique que p h i­ une réalité gênante parce que Jacques Ménétrier :
losophique, nous avons beau­ prosaïque? Le merveilleux est de l'hom m e cet inconnu
coup à apprendre en observant quotidien à notre échelle. Il à l'hom m e cet infini...
et en étudiant les animaux. s u ffit de le voir. De toutesfaçons,
il offre au médecin une ap­ physique, encore que celle-ci
proche de la vie plus féconde propose plus qu’elle ne réalise.
que n’im porte quelle invention Il est possible aussi d ’y aborder
laborieuse. par la physique et l’expérience,
l’em pirism e et l’observation. Le
Fictions et constatations fantastique est peut-être alors
moins séduisant mais il est plus
N'est-il pas merveilleux, en tangible. A côté des fictio n s
effet, de reconnaître l'absolue à la mode, je proposerai quel­
dépendance du physique et du ques constatations vécues par
mental dans to u t individu réel ? le praticien et le chercheur.
N'est-il pas merveilleux de cons­
tater l’étroite comm union réelle N euro-physiologie
de l'être et du cosmos ? N’est-il et para-psychologie
pas merveilleux d ’observer l’ab ­ Les liens intim es du physique
solue dépendance de la chair et du mental, du physiologique
et de l’esprit dans toutes les et du psychologique peuvent se
fonctions qui caractérisent dém ontrer expérim entalem ent
l’ hom m e? Cet ém erveillem ent par une comm une mesure élec­
n’est pas actuel car il marque tronique, ou plutôt énergétique,
toute œuvre vivante, q u ’elle soit des diverses fonctions d’é­
s cientifique ou philosophique. change, d ’adaptation et de ré g u ­
Mais il domine la Science dans lation organiques. Et cette com ­
la mesure où celle-ci progresse mune mesure se d é crit aussi
vers les sources mêmes de la bien sur le plan de la clinique
Vie et q u ’elle découvre des liens q u ’elle se prouve sur les plans de
de plus en plus avérés entre la la thérapeutique et de la mesure
nature tout entière et le cas physique. Nos fatigues corpo­
p a rticu lie r de l’ Etre humain, relles, nos défaillances in te lle c­
il est possible d ’atteindre à tuelles, nos dérèglements psy­
cette révélation par la méta- chologiques, nos malaises, nos

152 In fo rm atio n s et critiques


tendances morbides sont liés, même énergétique. Mais il est decin et patient, l’anecdote
directem ent ou indirectem ent, évident que des interventions, abonde en découvertes in stru c­
à des variations d ’échanges sans substrat matériel apparent, tives, à condition, toutefois, de
énergétiques qui se mesurent produisent des m odifications ne pas considérer l'in te rlo ­
et se m odifient relativem ent par m esurables et tangibles de la cuteur comme une machine,
le seul apport de régulateurs, matière organique. un client ou un cobaye. Celui-ci
de catalyseurs. Il y a loin entre Les aspects pathologiques de se surmène et su b it une série
la constatation expérim entale et l'hystérie sont trop connus pour de chocs psychologiques : il
la connaissance mais l’ouver­ y revenir, encore que l'on oublie développe insidieusem ent ou
ture existe et ne demande q u ’à q u 'ils fu re n t à la base de la brutalem ent une « anergie » qui
être élargie à tous les moyens découverte freudienne et q u'ils le prive de sa vitalité, de son
d'examen et d'action basés dem eurent sous-jacents à cette désir de vivre mais, aussi, qui
sur les notions d'échange et littérature pseudo-scientifique. provoque une m ultitude de
de régulation, sur les décou­ Mais on a trop facilem ent symptômes allant du dérè­
vertes présentes de la neuro­ méconnu, en dehors de l'excep­ glem ent endocrinien à l'in fe c ­
physiologie et même de la tionnel et du dram atique, l'exis­ tion, du déséquilibre à la dégé­
para-psychologie. tence permanente de la sugges­ nérescence. Celui-la ressent les
Je pense q u 'il est déjà « fantas­ tion sur nos com portements. Je divers malaises d'un v ie illis ­
tique » de sim p lifie r l'éq u ilib re peux affirm er, par expérience, sement prématuré et acquiert
et les rapports de nos com por­ que cette suggestion infra ou un complexe d'anxiété, d ’exci­
tem ents psycho-physiologiques subconsciente est présente tation, d ’angoisse qui fin it par
par des relations élémentaires, dans beaucoup de nos réflexes, dom iner son existence. Cet
communes à tous les processus de nos sensations, de nos autre est porteur d ’ un passé
organiques de la Nature. Et de comportements et de nos ré­ pathologique, d'une enfance
concevoir ainsi des liens in d is­ ponses aux incitations exté­ fragile ; il conserve toute sa
sociables entre l'être et son rieures ou intérieures, surtout vie un pessimisme, une fatiga-
milieu naturel, cosmique. Et, en médecine. bilité physique et intellectuelle
aussi, de découvrir dans des Je ne reviendrai pas ici sur de qui le handicape constamment.
phénomènes physiques la no­ telles constatations. Je dirai Ce dernier est un « allergique »
tion d'une « présence », d ’une seulement la possibilité de la qui est persécuté par les d i­
intervention non intégrée qui, suggestion (par leurres théra­ verses manifestations de cet
finalem ent, facilite ou même peutiques, confiance, crédulité état réactif ; il sera poussé vers
provoque le mouvem ent même ou utilisation de « fo rc e s » les pires excès par un optim ism e
de l'existence et sa transcen­ encore inconnues) à m odifier indestructible et une excitation
dance vers la com plém entarité directem ent des échanges élec­ permanente. Tout cela serait
et l’unification métaphysique. troniques, des mesures phy­ banal sur le seul plan du
siques telles que le pH ou le quotidien, de la constatation
La suggestion potentiel d'oxydo-réduction, à passive ; il l'est moins dans une
reproduire pratiquem ent les recherche établissant des liens
Il me paraît encore plus « fantas­ effets d'apports p h y s ic o -c h i­ précis entre les malaises phy­
tique » de constater l'influence miques spécifiques et d 'é ­ siques et le com portem ent psy­
déterm inante de ce que l'on changes cybernétiques. Cela chique, unissant dans un même
appelle le psychique sur ce me paraît plus proche d ’ une processus la maladie et la
que l’on appelle le physique. réalité fantastique que les éton­ manière d'être, agissant, enfin,
Certes, à notre point de vue, nantes propositions de la sur l'ensem ble par des moyens
il n’y a qu'une réalité dont les science-fiction. catalytiques.
aspects, les moyens d’expres­
sion appartiennent plus d ire c­ Le colloque L'expérience
tem ent au corps ou plus d ire c­ entre médecin et patient du médicament fantôme
tem ent à l’esprit, ces deux
apparences n'étant que des Sur le plan du quotidien, du Plus « fantastique » (et pourtant
manifestations diverses d'une « colloque singulier » entre mé­ bien explicable) paraît l’effet

La Médecine
du « placebo », c'est-à-dire du fiance, l’envoûtem ent ou la LA P S Y C H O L O G IE
leurre thérapeutique du faux croyance réalisent par hasard.
médicament. Les observateurs Il n’est pas besoin pour cela
les plus dénués d'im agination de machines extraordinaires, Police et parapsychologie
ou de perspicacité adm ettent d'interventions extra-terrestres,
cinquante pour cent d ’actions de forces inconnues, de génies LA BRIGADE
com parables entre la drogue monstrueux mais de beaucoup DES CLAIRVOYANTS
véritable et son simulacre. de patience, de beaucoup de
La vieille dame qui entra dans
Mieux encore, ils reconnaissent connaissances, de pas mal de
le bureau du détective-super­
dix-h uit à vin gt pour cent de lu cid ité et d ’ un peu d ’ im agi­
nation, intendant Greenwall deScotland
réactivations ou d'intolérances Yard ressem blait à toutes les
pour un produit parfaitem ent vieilles dames anglaises. Elle
inerte. Nous savons aussi que Docteur
n'avait rien de la voyante tra d i­
la manière de prescrire, de Jacques MÉNÉTRIER.
tionnelle, elle n ’apportait pas
présenter, de faire adm ettre une de boule de cristal avec elle.
médication quelconque tra n s­ Cette dame s'appelle lady Iris
form e com plètem ent ses effets. Beaton. Elle a actuellem ent
Je rappellerai enfin qu'un peu 65 ans. Depuis l'âge de 15 ans
d'eau distillée « spécialem ent » elle s’est aperçue qu'en to u ­
présentée peut faire varier des chant un objet elle voyait
constantes sanguines. apparaître des images et que
Plus merveilleux encore sont ces images correspondaient au
les pouvoirs de la suggestion dernier propriétaire de l'objet.
physique ou m ystique sur des Elle ne chercha jamais à exercer
maladies véritables, des s tig ­ la profession de voyante. Mais
mates hystériques, des lésions son mari, qui connaît le haut-
neurologiques ou viscérales. comm issaire de Scotland Yard,
Les guérisons miraculeuses, lui a à plusieurs reprises
les méthodes de la Christian demandé d ’aider la police
Science, les résultats des gué­ lorsque celle-ci était tenue en
risseurs, les effets inattendus échec. Ce matin d'avril 1961
de médicaments banaux, les lady Beaton était venue à la
pouvoirs de certains mystiques demande du super-intendant
ne sont plus ignorés que par Greenwall pour exercer une fois
la Science officielle. Mais il de plus ses facultés. Elle ne
peut paraître encore plus demanda pas de marc de café
« fantastique » d ’obtenir ces ré­ mais très sim plem ent une tasse
sultats surprenants et absurdes de thé. Tout en buvant et en
par l’application des lois de bavardant d'affaires de fam ille
l'atom istique, de l'énergétique avec le super-intendant Green­
et de l'électronique, par l'u tili­ wall la vieille dame serrait dans
sation m éthodique et mesurée sa main une torche électrique
d'élém ents physiquem ent doués qui avait été trouvée aban­
pour l'échange et la régulation. donnée sur les lieux d ’ un
Il semble bien que, dans un cam briolage. Elle d it soudain:
avenir lointain ou proche, la « Super-intendant, vous devriez
médecine pénétrera dans les vérifier si on n’a pas trouvé
mystères de la vie par la voie dans la pièce où le cam briolage
scientifique et qu ’elle obtiendra a eu lieu un m iroir retourné
m éthodiquem ent ce que la contre le mur. Je viens d ’avoir
chance, l'em pirism e, la con­ la vision d'un homme le visage

Informations et critiques
masqué par de grosses lunettes anglaise existe ces pouvoirs Scotland Yard a avoué l'e xis­
de motocycliste, retournant un n’ont pas cessé de se m ani­ tence d e cesm éthodesdusuper-
m iroir contre le mur. » fester. Dès le XIXe siècle, le intendant Francis Carlin. Il y a
Il su ffit d'un coup de téléphone phénomène attira l’attention des trente ans, alors que l'on ne
du super-intendant Greenwall chefs de police. Car à cette parlait pas encore de parapsy­
pour vérifier le fait. A près avoir époque le Yard possédait un chologie, ce détective utilisa
remercié lady Beaton et l’avoir détective clairvoyant, l'inspec- d ’une façon m éthodique les
reconduite, le super-intendant teur-détective John Sweeney. facultés divinatoires. Un de ces
ordonna im m édiatem ent des Sweeney est devenu une lé­ triom phes est l’affaire Dyer,
recherches au fic h ie r M.O. gende, mais un certain nombre vers 1930. Dyer était un escroc
M.O. veut dire modus operandi, de ses aventures ont été vé ri­ qui se suicida au moment d'être
façon d'opérer, en latin. Le fiées à l’époque et ne peuvent arrêté. Il avait eu un com plice
fic h ie r M.O. contient des rensei­ être niées. La plus extraor­ qui portait le nom sinistre de
gnements à la fois sur la façon dinaire arriva le 30 mai 1884 Eric Tombe. Ce Tombe avait
de « travailler » et les petites à 9 h. 20 exactem ent du matin. mystérieusement disparu après
manies de tous les crim inels Depuis une heure Sweeney avoir émis un nombre considé­
connus. Les cam brioleurs en se sentait poussé par une force rable de chèques sans pro­
particulier ont des manies qui mystérieuse. Cette force, a-t-il vision et de fausses traites.
se répètent à chaque opération. raconté depuis — et ce récit Scotland Yard le recherchait
Certains crachent par terre, est confirm é par deux autres en vain. La mè/e de Tombe
d'autres font des dessins inspecteurs q u 'il rencontra dans alla voir Carlin pour lui d ir e :
obscènes sur les murs avant la ru e —, le fo rça it à q u itte r son « Eric est mort depuis deux ans.
de partir, et quelques-uns re­ bureau, à s'en aller, à par­ Vous le trouverez au fond d'un
tournent les m iroirs, Ce détail co u rir les rues de Londres à la puits dans une ferme aban­
avait échappé à l’ inspecteur recherche d ’ il ne savait quoi. donnée. J ’en rêve toutes les
chargé de l’enquête. Mais la Sweeney n'avait aucune raison nuits. »
clairvoyance de lady Beaton de q u itte r son bureau. Mais Ce rêve paraissait opposé à
l’avait révélé. Le fic h ie r M.O. la force mystérieuse triom pha tous les faits connus car la
fit apparaître après examen à et il sortit. Il était 9 h. du dernière escroquerie de Tombe
la machine électronique, quatre matin. V ingt minutes plus tard ne datait que de trois mois.
cartes perforées concernant des Scotland Yard sautait I des Mais Carlin s'obstina, décou­
cam brioleurs retournant to u ­ terroristes irlandais avaient v rit une ferme abandonnée que
jours un m iroir contre le mur. placé une form idable bombe à Dyer avait achetée il y avait
L'un d'eux était en prison au retardem ent dans le couloir, deux ans. Dans un puit désaf­
moment du cam briolage sur à quelques mètres du bureau fecté dans la cour de cette
lequel enquêtait en ce moment de Sweeney. Si celui-ci n'avait ferme le super-intendant Carlin
le super-intendant Greenwall. pas quitté son bureau il aurait découvrit le cadavre de Tombe.
Les trois autres étaient en été littéralem ent pulvérisé. L’enquête montra que Dyer
liberté et une enquête montra A près quelques exploits de après avoir assassiné Tombe
que l'un d'eux, Jim Preston, Sweeney, qui, en plus de ses s'était déguisé en Tombe et
était le coupable. Une fois de pressentim ents, découvrait les avait pendant un an et demi
plus les mystérieuses facultés crim inels en rêve ou en transes, exploité les relations d ’affaires
de clairvoyance avaient aidé la l'on chercha à Scotland Yard de Tombe pour passer des
police anglaise. à systém atiser les recherches chèques sans provision. Sans
a ppliquant la parapsychologie le rêve de la mère de Tombe
à l'a rt du détective. jamais on n'aurait su la vérité.
Une vieille habitude
Le super intendant L'affaire Irène Monroe
On ne s'étonne plus depuis
Francis Carlin Carlin raconte une affaire en­
longtem ps à Scotland Yard des
et la mystérieuse affaire Dyer core plus extraordinaire. Le
pouvoirs inconnus de l'e sp rit
humain. Depuis que la police Le prem ier grand policier de 20 août 1920, on retrouvait sur

La Psychologie
la plage d ’ Eastbourne le ca­ lequel on pose la couronne q u ’ un cam brioleur est en train
davre d’une secrétaire londo­ avant de la placer pour la pre­ d ’enfoncer la porte de son
nienne Irène Monroe. La police mière fois sur la tête du nouveau snack-bar situé dans Crumley
ne trouva aucune trace. La souverain. La police ne trouvait Street ; Robinson se lève pré­
jeune femme avait été assas­ aucune trace d'un objet pesant cipitam m ent, sort dans la rue
sinée et dévalisée. Un journal deux tonnes et demie et aussi où il rencontre deux agents en
londonien donna des objets fa m ilie r aux Anglais que l’obé­ patrouille appelés E.A. Samples
ayant appartenu à Irène Monroe lisque de la place de la Con­ et D.L. Prince à qui il raconte
à une dame ayant des facultés corde aux Français. C'est alors son rêve. A rriva n t devant le
de clairvoyance. Cette femme q u ’on s'adressa au fam eux c la ir­ snack-bar, les trois hommes
eut une vision: elle voyait le voyant d ’origine hollandaise, voient que la porte a été en­
cadavre d'Irène Monroe, et Peter Hurkos, dit l’homme- foncée. Ils se précipitent et
deux hommes qui s'en allaient, radar. Peter Hurkos déclara m anquent d ’attraper les cam ­
q uittaient la plage et arrivaient dès l’abord q u ’on trouverait brioleurs qui avaient pris la
à un petit hôtel avec sur la dans un placard à balais de précaution de déverrouiller la
porte le nom « A lberm arle ». On l’abbaye un levier qui avait porte de service pour pouvoir
découvrit un hôtel de ce nom servi à soulever la Pierre du s'échapper. Le récit de Robin­
à Eastbourne. Deux hommes y Couronnement. Le levier fu t son et des deux agents de police
avait pris des chambres, avaient retrouvé, et l'analyse chim ique est enregistré au com m issariat
beaucoup bu et montré des décela des traces de calcaire. une demi-heure à peine après
portefeuilles bien garnis le len­ Après quoi, Peter Hurkos donna le constat. L'histoire n'a pas eu
demain du crime. On retrouva à la Presse la description le tem ps d ’être em bellie et les
les deux hommes qui s’a p ­ exacte des voleurs, Ceux-ci tém oins n'ont pas eu le temps
pelaient Jack Field et Bill Grey. prirent peur et allèrent remettre de « b ro d e r» comme il arrive
On trouva sur eux le livret la pierre au gardien de l’Abbaye trop souvent dans les histoires
de Caisse d'Épargne d'Irène d'Arbroath en Écosse. Celui-ci de ce genre.
Monroe. Ils avouèrent et ils aussitôt alerta la police. Et la Voici un autre cas am éricain,
furent pendus. Sans la c la ir­ Pierre du Couronnement re­ plus dram atique puisqu'il y a
voyante, jam ais on aurait relevé gagna W estm inster. Depuis meurtre. Le 10 janvier 1942, dans
la piste. Un an plus tard la cette date, Scotland Yard a la ville de Wadley aux États-Unis,
même clairvoyante découvrait ouvert des dossiers où l’on deux chasseurs revenant la
le coupable dans un meurtre réunit tous les cas de c la ir­ nuit trouvent sur les marches de
assez semblable com m is à voyance non seulem ent en l'église baptiste le cadavre d ’un
Bournemouth, L'assassin qui A ngleterre mais aux États-Unis propriétaire de poste à essence.
avait tué une fleuriste en va­ et en général dans les pays de Cet homme, âgé de 42 ans,
cances était un chauffeur de langue anglaise. appelé W.C. Smith, a été tué
taxi appelé Thomas Allaway. Deux cas frappants d’un coup de fusil et dévalisé.
Il fu t jugé, condamné et pendu. Pendant quinze jours la police
Depuis, Scotland Yard a pris Deux de ces cas m éritent d ’être ne relève aucune piste. Au h u i­
l’habitude de s'adresser régu­ rapportés parce q u ’ils ont été tième jour la fille de la victime,
lièrem ent à des clairvoyants. vérifiés avec soin et que les Mary Smith, âgée de 8 ans,
C'est ce qui a permis en p a rti­ clairvoyants professionnels n’y insiste pour voir le chef de la
culier à la police anglaise d ’évi­ interviennent pas. Ces cas dé­ police. Elle lui dit: « J'ai rêvé
ter en 1950 un échec dram atique m ontrent, que la faculté de que mon père a été tué par
qui l'aurait rendue ridicule pour clairvoyance est absolum ent trois hommes dont voici ia
longtemps. Cette année-là des générale et très largem ent ré­ description. » La description est
nationalistes écossais volèrent pandue. En 1959, au mois de tellem ent précise qu'on arrête
en pleine abbaye de W est­ juin, le propriétaire d ’un^self- les trois hommes. Deux blousons
minster la fameuse Pierre du service à A tlanta aux États- noirs de 19 ans appelés Alvin
Couronnement. C'est un énorme Unis, nommé A lb e rt Robinson, McKenzie et Morris Mincey et
bloc de marbre naturel sur se réveille en sursaut. Il rêve un adulte de 34 ans appelé

Informations et critiques
Clifford Salters. Les trois cou­ m eurtres m ultiples dans la M aigret est exagérée, portée à
pables avouent et sont condam ­ fam ille Jackson en V irginie aux la Nième puissance, to u t comme
nés à la prison à vie. Tous les États-Unis au printem ps 1960. peuvent l'être chez d'autres
détails de cette affaire ont été Mais les détectives ne sont pas êtres phénoménaux la faculté
vérifiés et on peut affirm er que in fa illib le s non plus et bien de calcul et la mémoire.
les noms sont vrais et que les souvent une affaire a été résolue
faits sont exacts. seulem ent lorsqu'on a changé
Des centaines de cas de ce de policier. Car tous les policiers
genre sont m aintenant dans les reconnaissent q u ’ il y a des
archives du Yard et celui-ci affaires q u 'ils « sentent » plus
n’ hésite pas à employer des ou moins bien,
clairvoyants dès que l’occasion Et nous voici arrivés à la ques­
se présente. tion peut-être la plus im portante
dans toutes ces affaires : quelle
La clairvoyance et la loi est l’explication du phénomène ?

Bien entendu, cet emploi est Extra-perception et intuition


officieux. La loi anglaise ne
reconnaît pas les facultés de Les savants anglais sérieux qui
clairvoyance et le tém oignage se sont penchés sur le problème
d'un sujet « métagnome » (pour pensent que l’explication est
employer le term e technique double. Ils ne nient pas l’exis­
sous lequel ces facultés sont tence dans certains cas des
désignées comme spécialistes) facultés de clairvoyance. Mais
n’a aucune valeur légale. ils pensent aussi que, de même
Bien entendu, les objections q u ’ il y a des calculateurs pro­
contre l’emploi des clairvoyants diges il y a des raisonneurs
n’ont pas manqué. On craint prodiges, des êtres qui à partir
des erreurs judiciaires. En A n ­ d'indices apparem m ent im per­
gleterre tout au moins cette ceptibles ont dans leur su b ­
crainte n’est absolum ent pas conscient des raisonnements
fondée. La loi anglaise ne prodigieusem ent rapides. En
permet pas l'arrestation sans somme ce serait des « détec­
preuves m atérielles formelles, tives prodiges ». Ces êtres,
n'autorise pas la Presse à hommes et femmes, auraient
accuser un suspect tant que la faculté que Simenon attribue
sa culpabilité n’est pas abso­ à son détective im aginaire le
lum ent prouvée, m ultiplie les Commissaire Maigret. Maigret
garanties de la liberté in d iv i­ ne fa it pas de déductions, il ne
duelle. Ces garanties s'étendent mesure pas les em preintes des
tellem ent loin que, en juin 1961, pas, il n'analyse pas les cendres
un condamné à mort a pu pour­ de cigarettes, il s’ imprégne sim ­
suivre un journal qui avait écrit plem ent de l'atm osphère d'une
que son pourvoi serait rejeté ! affaire, du clim at d ’un milieu,
Ce condamné a été pendu ju s q u ’à ce que la vérité appa­
depuis. Mais le journal a quand raisse en lui. A insi doivent pro­
même eu une amende... céder le plus souvent les c la ir­
Bien entendu, les clairvoyants voyants capables de résoudre
ne sont pas infaillibles. Peter l'énigm e d'un problème c ri­
Hurkos a échoué plusieurs fois minel. Sauf que chez eux la
notam ment dans l’affaire des faculté que Simenon attribue à

La Psychologie
LA L IT T É R A T U R E tingué, ainsi que l'adaptation du céleste empire, sous la
C H I N O I S E d'autres aventures du juge Dee form e cette fois d ’un cuisinier
q u 'il vient de faire paraître de paquebot. Mais il n'avait
sous le titre de The Chinese plus rien d'exotique, ni de
Bell Murders, ne laisse aucun mystérieux I Fait tro u b la n t : les
Une révélation : doute à ce sujet. Le roman auteurs constatèrent à leur
policier, au sens moderne, corps défendant la solidité des
LE ROMAN POLICIER est un produit de la Chine liens qui unissent le roman
MODERNE ancienne I policier à la Chine. Pourtant
INVENTÉ EN CHINE ils ignoraient tout du juge Dee I
AU XVIIIe SIÈCLE Mais au fa it qui est ce person­
Le mythe nage appelé, n'en doutons pas,
Grand branlebas chez les à prendre place en tête de la
spécialistes du roman policier ! du «chinois mystérieux»
galerie des grands détectives,
Edgar A llan Poe ne peut plus à côté des Dupin, Holmes et
être considéré comme le père Robert Van Gulik avance l'hypo­ Lecoq ? Au contraire de ses
du genre. Les connaisseurs thèse que le genre fu t importé héritiers romanesques, il a réel­
tenaient ju sq u 'ici Le Double en Occident, avec d'autres lement existé et s'est illustré,
assassinat de la rue Morgue « chinoiseries », aux débuts du après une longue carrière de
pour le prem ier récit mettant XIXe siècle. Sans vouloir con­ juge, comme m inistre à la
en scène un détective au sens firm e r ou infirm er cette thèse, cour des empereurs Tang, au
moderne du terme. Certes on je ne puis m ’em pêcher d'évo­ VIIe siècle de notre ère.
trouvait chez des personnages quer un fa it curieux qui pro­ Les ouvrages tra d u its ou
historiques de l'an tiq u ité la voquait à la veille.de la guerre, adaptés par Van Gulik, en plus
mise en oeuvre de raison­ chez les amateurs, ce cri una­ du suspense, présentent un
nements ou de démarches nime : « De grâce, plus de intérêt historique non moins
scientifiques visant à confondre chinois mystérieux I ». De nom­ passionnant que celui que pro­
des malfaiteurs. On c ita it à breux auteurs, en effet, se digue la détection. Le tra ­
cet égard l'histoire d 'A rch i- plaisaient à introduire un d ucteur nous apprend que de
mède et de la couronne d ’or élément « chinois » dans leurs nombreux m anuscrits relatant
du roi Hérion. On relevait aussi récits, pour corser le mystère les exploits d'autres juges
çà et là dans les Mille et une ou ajouter une atmosphère exo­ existent. Tous ces romans dé­
Nuits d'épisodiques filatures tique. Oui a oublié les méfaits crivent avec m inutie et couleur
rappelant vaguement les mé­ du fameux D r Fu-Manchu les mœurs de l'époque. Ils nous
thodes des lim iers modernes. inventé par Sax Rohmer ou le donnent égalem ent une idée
Mais on ne pouvait nommer délicieux langage du super­ de l'organisation et de l’exer­
avant Poe un seul ré cit qui détective Charlie Chan imaginé cice de la justice dans la Chine
rappelât vraim ent le « détec- par Earl D. Biggers. Exaspérés ancienne.
tive-novel ». Pourtant, au début par ces « chinoiseries », Do-
du XVIIIe siècle, un auteur rothy L. Sayers qui est morte
chinois anonyme p u bliait un il y a trois ans, et les membres
Dee, m agistrat et détective.
curieux ouvrage intitué Dee du « Détection Club » de
Goong an ou Trois affaires Londres décidèrent en 1938 de
criminelles éclaircies par le les bannir. Ils écrivirent en Dee était à l'époque de ces
juge Dee, relatant de véritables commun L'AM IRAL FLOTTANT, deux romans m agistrat de
enquêtes qui, à peu de choses chacun se chargeant d ’ un cha­ d istrict. A ce titre il avait la
près, se m ontrent dignes d'un pitre en ignorant la solution charge entière de l’adm inis­
Sherlock Holmes ou d ’un H er­ imaginée par son collègue. tration dans sa région: il collec­
cule Poirot I La traduction en S 'ils évitèrent le « chinois mys­ ta it les impôts, enregistrait les
anglais de cet ouvrage par térieux », ils ne purent cepen­ naissances et décès, les ma­
R.H. van Gulik, diplom ate dant s’empêcher d'in tro d u ire riages et divorces, s'occupait
hollandais et sinologue dis­ dans leur roman un citoyen du cadastre, assurait la paix

Informations et critiques
des citoyens... etc. En ta n t que nois) mis de côté, les enquêtes historique donné de la carrière
Président du tribunal local il du juge Dee sont les proches du juge Dee. Les trois histoires
exerçait à la fois les fonctions parentes de celle de n'im porte Viol dans la rue de Demi-Lune,
d 'o fficie r de police, de juge quel détective des romans p oli­ Le secret du temple boudhiste
d ’ instruction, d’avocat public ciers occidentaux. L'affaire de et Le squelette sous la cloche,
et de président du tribunal. Le la mariée empoisonnée dans n’en contiennent pas moins,
magistrat de d istrict constituait Dee Goong An fera les délices en plus de l'a ttra it « p olicier»,
l’assise de la pyramide gouver­ de tout amateur. Chaque cas d'innom brables éléments histo­
nementale chinoise de l'époque. se déroule dans un milieu riques et sociaux sur la Chine
Au-dessus de lui, se trouvait différent de sorte qu'en ferm ant ancienne.
le Préfet qui supervisait une le livre on a une image vivace La méthode de Dee, je l'ai déjà
vingtaine de districts, puis et haute en couleur de toute dit, ne diffère pas de celle des
le gouverneur provincial, les une ville. Nous suivons les héros de Conan-Doyle, Gaston
ministres de la cour et enfin lieutenants du juge Dee dans Leroux, A gatha Christie. Il passe
l’ Empereur lui-même. Tout c i­ les caravansérails, restaurants, en revue tous les faits, procède
toyen, riche ou pauvre, pouvait rues, boutiques, maisons, à la à l'examen a tte n tif du théâtre
devenir juge en passant un quête d 'indices ou de rensei­ du crim e souvent à la reconsti­
examen d it de « littérature ». gnements. L'examen des corps, tution du meurtre, é tablit une
Tous les trois ans les juges le relevé des traces de pas, liste de suspects, fa it des é lim i­
étaient transférés d'un district l'étude du m ilieu de la victime, nations jusqu'à ce que le
à l’autre. le sondage psychologique des coupable lui apparaisse. Pour
suspects rappellent les m eil­ l'accom plissem ent des en­
Caractères leurs romans policiers d ’aujour­ quêtes routinières il dépêche
du roman policier chinois d'hui. Tout y est jusqu'à même ses lieutenants en divers lieux.
Le plus souvent les auteurs la form ule consacrée : « le Il y a en Chine d'innom brables
chinois donnent dès le début crim e ne paie pas». L’auteur récits de ce genre décrivant
le nom et le m otif du crim inel chinois anonyme é crit en effet: les aventures des juges du
de sorte que l’ intérêt est centré « A la fin, en règle générale, Vllesiècleau XVIIIesiècle. Le plus
sur la partie d'échecs qui se aucun crim inel n’échappe aux souvent leurs auteurs sem blent
joue entre le détective et l'assas­ lois de la Terre. » Les trois être eux-mêmes d'anciens juges
sin. Contrairem ent à cette te n ­ aventures de Dee Goong An : préférant garder l'anonym at et
dance, les livres traduits ou Double meurtre à l'aube, puisant dans des récits fo lklo ­
adaptés par Van Gulik corres­ L’étrange corps et La mariée riques anciens. Les juges du
pondent au « roman problème » empoisonnée se déroulent dans VIIe siècle sont sans aucun
classique où l’assassin reste la ville de Chang-Ping, prem ier doute les prem iers détectives
poste de Dee. du monde au sens moderne
inconnu jusqu'à la fin. De plus
ils ne contiennent que de très du terme. Ancêtres des Holmes,
Dans Chinese Bell Murders
rares éléments surnaturels, Rouletabille, Poirot, Maigret...
nous retrouvons Dee à l'âge
mettent en œuvre toutes les etc., ils nous captivent autant
de quarante ans dans la cité
recettes habituelles du sus­ que leurs célèbres héritiers.
de Poo-Yang. C ontrairem ent au
pense et nous offrent enfin un précédent ré cit il ne s’agit pas
savant mélange de tragédie Fereydoun HOVEYDA.
ici d ’ une traduction littérale,
et de comédie. mais d'une adaptation de trois
Une autre o riginalité consiste histoires extraites par Van Gulik
dans le fa it que le juge Dee de recueils différents. L'auteur
mène, dans chacun, trois en­ en a expurgé certains éléments
quêtes simultanées. et résumé quelques passages.
Les éléments surnaturels et Il a égalem ent procédé à une
les scènes de torture (car la complète élaboration en vue
« question était largem ent pra­ de pouvoir les situer dans une
tiquée dans les tribunaux c h i­ même ville et à un moment

La Littérature chinoise
a notamment publié dans son numéro 1.

Éditorial Inform ations et Critiques, A nalyse des Œ uvres, des


Pour saluer la Planète par Louis Pauwels Idées, des T ra v a u x et des D écouvertes

C hronique de notre civilisation


L’ Intelligence prend le pouvoir par Robert Jungk
L'histoire / Le troisième Reich, des origines à la chute /
Les ouvertures de la science Les derniers livres
Vers une science du destin individuel?
par Arsène Lenormand
Hypothèses sur les mondes habités par Pierre Guérin L'archéologie / Un calendrier vénusien dans les Andes /
Notions nouvelles sur l'hypnotisme par Jacques Mousseau Les travaux en cours / Les parutions récentes
La littérature différente
Lovecraft, ce grand génie venu d ’ailleurs La philosophie / La vie et l’œuvre de C.G. Jung
par Jacques Bergier
Hypnos, nouvelle inédite par H.P. Lovecraft
Un chef-d’œuvre de la science fiction :
Comment servir l'homme par Damon K night La littérature anglo-saxonne / Presse / Romans / Essais
Redécouverte du roman d'aventures anglais
par Jacques Bergier
La culture en U .R .S .S . / Cholokov / Traductions / Films /
Le m ouvem ent des connaissances Aspects de la culture dans le monde
D'une Renaissance à l'autre par Louis Pauwels
Les deux clés de Teilhard de Chardin par Thomas Thibert
Une aventure spirituelle par Julian Huxley La psychologie / Documents sur les drogues psycho­
Il nous a sortis de l’impasse par Léopold Sedar Senghor chimiques
L'art fantastique de tous les tem ps
Notre actuelle avant-garde par Pierre Restany La peinture / Villon, son œuvre / La querelle des abstraits
Les Nus moins nus que jamais, photographies de Bill Brandt, et des concrets
présentées par Lawrence Durrell

Les mystères du m onde anim al


L'astronom ie / Du pétrole extra-terrestre / Un prix d ’astro­
Les animaux obéissent-ils à des symboles ?
par Rémy Chauvin nautique

L’ H istoire in visib le
Extraits d ’un rapport sur l'arme absolue: Le cin ém a / Le ciel et la boue / Le film-essai, vraie nouvelle
les formes nouvelles vague
de la guerre psychologique par XXX

L 'A m ou r à refaire La zoologie / Les secrets des dauphins / La vie fantastique


Perspectives sur l'am our moderne par Suzanne Lilar des animaux

lmp. L. P.-F. L. Danel - Loos-lez-Lille - Nord. les gérants : Louis Pauwels/François Richaudeau.
P arait to u s les 2 m ois

DIRECTEUR LOUIS PAUWELS

R obert Bloch / Jo rg e Luis Borgès / Jean Charon

Ju lian H u x le y / Jacq ues M én étrier / G abriel V é ra ld i

La littératu re d ’avan t-g ard e s o v ié tiq u e , par Jacq ues Bergier


NUMÉRO

Les E squim aux, hom m es du fu tu r? par Jean C ath elin

Les arm es inco m p réh en sib les de d e m a in , par X X X


CE

La grande énigm e des rochers sculptés, par S erge H utin


DANS

V o y a n c e et m ath é m a tiq u e s , par Gérard C ordonnier

D es hirondelles sous l’eau? par M aurice Burton

La F em m e est rare, par Louis P auw els

La s c ie n c e m o d e rn e e t l ’ in flu e n c e des astres


NUMÉRO

C o n v e rs a tio n a v e c T e ilh a rd de C h a rd in en C h in e IL 1 4 - w •W Ê
C o n fid e n c e s d ’ E ic h m a n s u r le n a z is m e m a g iq u e
L é g e n d e s e t ré a lité s des a n im a u x fa b u le u x
U ne re d é c o u v e rte de R u d y a rd K ip lin g
LE PROCHAIN

D o c u m e n ts s u r le s d e rv ic h e s to u rn e u rs
L u e u rs s u r les s o c ié té s se c rè te s ■ H . -t-
E n tre tie n a v e c le p lu s g ra n d des c a lc u la te u rs p ro d ig e s K ü t e
e t des a rtic le s d ’ A im é M ic h e l / G érald M e ssadié
R o b e rt J u n g k / R ené A lle a u / A ld o u s H u x le y
M
DANS

M ic h e l G a u q u e lin / C h a rie s -N o ë l M a rtin / F e re y d o u n mm


H oveyda WÈÊIKÊÊÊÊÊÊÊ^.&}MWÊmKËÊ

A b o n n e m e n t 6 n u m é ro s 27 N F . Le n u m é ro 5,50 N F .
Mouvement des connaissances / Analyse des œuvres remarquables / Textes inconnus
Littérature différent? / A rt fantastique de tous les temps / Mystères du monde animal
Imprimerie L. P.-F. L. Danel loos-lez-Lille Nord Diffusion Denoel I N.M.P.P.

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