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Descartes et les préjugés de l’enfance

Si nous envisageons maintenant la philosophie de Descartes, nous allons découvrir dans les
soubassements de cette conception philosophique une tout autre conception de l’enfance. Ce qui sous-
tend une grande partie de l’édifice philosophique de Descartes, c’est aussi une certaine conception de
l’enfance, mais une conception très différente de celle de Platon. En effet, pour Descartes, l’enfance n’est
pas ce qu’il faut retrouver mais ce dont il faut se défaire. L’entrée en philosophie se fait en sortant de
l’enfance. Pourquoi cela ?

L’entreprise cartésienne est une entreprise de recherche de la vérité. Descartes se demande comment
atteindre et découvrir la vérité. Il commence alors par relever les principaux obstacles à cette quête de
vérité. Et le premier obstacle qui nous retient de chercher la vérité, c’est de croire qu’on la possède déjà.
Le premier obstacle à la vérité, ce sont donc nos préjugés, dans notre esprit, qui nous donnent l’illusion de
savoir. On tient pour évident non pas ce qui est tel mais ce dont on n’a jamais douté. C’est pourquoi, en
toute logique, la première étape dans la recherche de la vérité est donc de nous libérer de tous ces
préjugés, nombreux et puissants, qui peuplent notre esprit. Pourquoi sont-ils si nombreux ? Pourquoi
sont-ils si puissants ? Pourquoi est-il si difficile de se défaire de nos préjugés ? À toutes ces questions, la
réponse est toujours la même sous la plume de Descartes et tient en une formule célèbre du Discours de
la méthode : parce que « nous avons tous été enfant avant que d’être homme».

Cette formule semble énoncer une sorte d’évidence immédiate, dont on ne saisit pas bien l’enjeu ou
l’importance. Pourquoi est-il essentiel de souligner cela ? Que faut-il comprendre dans cette évidence,
accessible à tous, que, avant d’être homme, il faut bien avoir été enfant ?

Descartes fait de l’enfance la source première et presque unique de tous nos préjugés. Si nous avons des
préjugés qui encombrent notre esprit et nous donnent cette illusion de savoir, c’est parce que nous
sommes passés par l’enfance, et que, dans l’enfance, les préjugés sont inévitables. L’enfant naît démuni
de tout, dépendant entièrement des autres. Il doit s’accrocher à la vie et survivre avant de penser à
chercher la vérité. La vie passe naturellement avant la pensée. Cela entraîne plusieurs conséquences.

D’une part, l’être humain, enfant, va chercher ce qui est utile. Il adhère à une idée non pas parce qu’elle
est vraie mais parce que cela lui est utile. Et dans cette logique utilitariste, il est normal de faire
immédiatement confiance aux sens. L’enfant fait confiance à ce qu’il voit. Il est persuadé que le monde
est bien tel qu’il lui apparaît. Pourquoi en douter ? Cette confiance dans le témoignage des sens se
retrouve, selon Descartes, dans l’idée unanimement répandue chez les enfants selon laquelle les animaux
pensent, et même qu’ils parlent. Simplement ils parlent leur langue à eux, que nous, êtres humains, par
définition, ne pouvons pas comprendre : « Mais le plus grand de tous les préjugés que nous ayons retenus
de notre enfance, est celui de croire que les bêtes pensent. » Pourquoi les enfants semblent-ils si unanimes
sur cette question du langage ou de la pensée animale ? C’est peut-être, estime Descartes, parce qu’ils ont
une vision du monde égocentrée. Ils comprennent tout leur environnement en le ramenant à eux et donc
en le comparant à eux. Ce qui les amène donc à penser que les animaux pensent et poussent des cris avec
l’intention de signifier quelque chose, c’est d’abord qu’eux-mêmes le font. À l’origine de cette vision
égocentrée du monde se trouve l’expérience à la fois banale et puissante du caprice : l’enfant s’imagine
que le monde tourne autour de lui parce qu’il a constaté qu’en pleurant, il finissait pas obtenir ce qu’il
voulait : « Nous avons tant de fois éprouvé dès notre enfance, qu’en pleurant ou commandant […] nous
nous sommes fait obéir par nos nourrices, et avons obtenu les choses que nous désirions, que nous nous
sommes insensiblement persuadés que le monde n’était fait que pour nous, et que toutes choses nous
étaient dues. » Le préjugé est donc la structure centrale d’une représentation du monde égocentrée.

Laurent Bachler, Trois conceptions philosophiques de l’enfance, in « Est-ce vraiment si difficile d'élever
les bébés ?», Spirale n°79, septembre 2016, p.51-54.
Descartes et les préjugés de l’enfance

D’autre part, les préjugés sont en un sens inévitables pour l’enfant. Et cela tient à un paradoxe propre à la
nature humaine elle-même. L’enfant à la naissance naît bien sans préjugés. Mais sa raison n’est pas
encore assez formée pour lui permettre de juger par lui-même. L’esprit du nouveau-né est bien libre de
tout préjugé mais incapable de juger le monde. L’enfant est donc dans l’obligation de faire confiance aux
autres, aux adultes, à ses parents, à ses nourrices. Ce sont eux qui lui transmettent alors une certaine
somme de préjugés. Les années passant, il finira par développer son jugement. Mais au moment où son
jugement aura fini de se former, et qu’il pourra enfin juger par lui-même, son esprit n’est plus libre de
tout préjugé. Au contraire, son esprit est rempli de tous ceux qu’il a reçus au cours de l’enfance, par
l’éducation. L’éducation est d’abord une éducation aux préjugés. Et l’effet premier, et paradoxal, de
l’éducation, est bien de nous rendre incapables de juger par nous-mêmes.

Enfin, les préjugés lui viennent des autres. Tout commence par des « nourrices impertinentes», des
«précepteurs », puis des maîtres et des professeurs dont la parole fait autorité. Cette idée, Cicéron la
formulait déjà dans ses Tusculanes: il y a dans nos esprits des semences innées de vertu. Mais à peine
voyons-nous la lumière du jour, à peine notre père nous a-t-il soulevés de terre, que des opinions
corrompues sont déversées dans notre âme, si bien que nous semblons avoir sucé l’erreur avec le lait de
notre nourrice. Tout concourt à remplir la tête de l’enfant de préjugés : ses sens, les autres et lui-même. Si
les préjugés sont ainsi inévitables, et si l’entreprise philosophique s’inaugure dans le rejet des préjugés,
alors la première chose à faire est de se défaire une bonne fois pour toutes de l’enfant qui est en nous. Le
scandale de la condition humaine, pour Descartes, c’est que l’homme commence par être enfant.

La conception cartésienne de l’enfance s’oppose ainsi totalement à celle de Platon. Pour celui-ci, il
s’agissait d’accoucher nos idées comme s’il s’agissait d’un enfant fragile et sans défense.
Pour Descartes, au contraire, la première chose à faire est de se défaire des modes de pensées propres à
l’enfance, d’asphyxier l’enfant en nous. Pour ne plus penser comme lui. Nous sommes ainsi passés de
l’accouchement à l’infanticide.

Quelle est alors cette forme philosophique de l’infanticide ? Quelle attitude philosophique correspond à
cette exigence de rompre avec l’enfance ? Dans la philosophie de Descartes, elle est à la fois inaugurale et
centrale : le doute. Le doute est une mise à l’épreuve de toutes nos idées, une remise en cause radicale de
tout ce que nous avons pris, de tout ce que nous avons reçu. C’est un geste d’une grande violence
théorique par lequel on fait table rase, on se coupe du passé, pour repartir de nouveau, et de rien. Mais
n’est-ce pas ainsi finalement que l’enfant sort de l’enfance ? Il en sort lorsqu’il commence à douter,
lorsqu’il doute, et lorsqu’il se doute que les choses ne sont peut-être pas telles qu’on lui a dites, que la
réalité est plus dure que ce qu’il en voyait, que le monde est plus triste et que la vie est plus vaine.

En faisant du doute la première étape de la pensée philosophique, Descartes rompt avec la tradition
antique. C’est l’étonnement qui inaugurait la philosophie pour Platon. Et cet étonnement pouvait avoir
quelque chose de jubilatoire et joyeux. Notre désir de savoir se trouvait interpellé par une situation,
comme celle de la diagonale du carré. Mais la philosophie de Descartes remplace l’étonnement par le
doute. Et l’expérience du doute est liée à l’inquiétude et à l’angoisse. Rien d’agréable ni de confortable
dans l’épreuve du doute, avec ce risque périlleux que Descartes remarque le premier : rester pour toujours
dans le doute, sans pouvoir en sortir, sombrer dans le scepticisme pessimiste. On comprend alors qu’une
grande partie des hommes préfère rester dans l’enfance rassurante. Lorsque nous perdons nos illusions,
nous savons ce que nous perdons, sans savoir ce que nous gagnons.

Telle pourrait alors être une définition de l’enfance. Lorsque nous avons le choix entre une illusion
fausse, mais agréable, et une vérité triste, l’enfant est celui qui choisit l’illusion. Mais justement, ne
pourrait-on pas préférer l’illusion à la tristesse ? Ne pourrait-on pas mener une critique de l’idée de vérité,
qui semble rimer avec morbidité ? C’est alors que la figure de l’enfance pourrait redevenir centrale. Et
c’est, en un sens, ce que nous apercevons dans la philosophie de Nietzsche.

Laurent Bachler, Trois conceptions philosophiques de l’enfance, in « Est-ce vraiment si difficile d'élever
les bébés ?», Spirale n°79, septembre 2016, p.53-54.

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