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LA RACE DES PURS (B.R.

Myers) – Editions Saint Simon 2011


http://racedespurs.notlong.com/

Les questions les plus importantes à se poser sur la Corée du Nord sont celles qu’on pose le moins
souvent : en quoi les Nord-Coréens croient-ils ?

Comment se conçoivent ils et conçoivent-ils le monde qui les entoure ? Nous savons que ce pays
entretient un culte de la personnalité, mais en soi cela nous dit peu de choses. Cuba le pratique
aussi, mais l’idéologie du régime de Castro est assez différente de celle du régime de Pyongyang.
Pour quelles raisons le dirigeant de la Corée du Nord est-il adulé de manière aussi extravagante ?
Quelle est la nature de sa mission et le destin prêté à sa nation tout entière ? Ce n’est qu’avec ce
genre d’information qu’on peut commencer à donner du sens à la République populaire
démocratique de Corée du Nord (RPDC), son nom officiel. Il est regrettable, mais guère étonnant
que les correspondants de presse évitent ces sujets pour nous montrer ad nauseam toujours les
mêmes monuments, les mêmes chorégraphies de masse, la même fille réglant la circulation au
carrefour. Plus étonnant est de voir à quel point les universitaires, les analystes et autres
pyongyangologues ne s’intéressent pas à la conception du monde du régime militaire de la Corée du
Nord. Quelle que soit leur tendance politique (les départements d’études nordcoréennes restent
fortement marqués par le clivage gauche droite), ils privilégient des lectures du pays dans lesquelles
l’idéologie ne joue quasiment aucun rôle. Les conservateurs expliquent la dictature en termes de
lutte cynique pour préserver pouvoir et privilèges, tandis que les progressistes considèrent la RPDC
comme « un acteur rationnel », un État qui se comporte comme le ferait un petit pays à l’égard
d’une superpuissance hostile. Cette manière de voir à laquelle l’un et l’autre camp ont recours pour
traiter de ces « questions molles », comme on les appelle, s’épuise en tentatives futiles d’élucider la
doctrine du juche 1, une pensée fallacieuse et fictive qui n’a aucune influence sur la politique de
Pyongyang. L’Occident s’intéresse beaucoup moins à l’idéologie– pour des raisons elles-mêmes
idéologiques – que durant la guerre froide. La plupart des Américains en savent aujourd’hui aussi
peu sur l’islamisme qu’avant le 11 septembre.

Mais pourquoi traite-t-on davantage d’idéologie dans n’importe quel numéro de revue de
département d’études arabes que dans les douze derniers numéros de la North Korean Review ?
Aussi peu diplomatique soit-elle, la réponse évidente est que la plupart des pyongyangologues ne
comprennent pas assez bien le coréen pour lire les textes officiels importants. Mais mêmes les
universitaires qui maîtrisent la langue préfèrent travailler sur d’autres sujets : l’armée, le nucléaire
ou l’économie. Un collègue m’a dit qu’il trouvait le culte de la personnalité nord-coréen trop
absurde pour être pris au sérieux ; au point qu’il doutait que les dirigeants eux-mêmes puissent y
croire. Mais aucun régime ne mettrait autant d’énergie, année après année depuis soixante ans, à
inculquer à ses citoyens une conception du monde à laquelle lui-même ne souscrirait pas.
(L’appareil de propagande a été la seule institution du pays à ne pas manquer un seul rendez-vous
pendant la grande famine du milieu des années quatre-vingt-dix.) Et tant qu’à parler d’absurdité,
l’Allemagne nazie et le Cambodge de Pol Pot sont bien la preuve qu’un dictateur et ses sujets sont
capables de croire et d’appliquer des idées bien plus insensées que toutes celles auxquelles adhère le
parti des travailleurs. Aussi hyperbolique soit son style et aussi histrionique la manière
dont elle est exprimée, la propagande nord-coréenne n’est pas aussi extraterrestre que le pensent les
néophytes. Quoi que puissent prétendre certains groupes chrétiens américains, aucun pouvoir divin
n’a jamais été attribué à l’un ou l’autre Kim. En fait, l’appareil de propagande de Pyongyang a
toujours pris soin de ne pas heurter de front le bon sens des individus. Certes il a exposé dans les
musées les chaises sur lesquelles Kim Il-Sung s’est assis lorsqu’il a visité telle ou telle ferme ou
usine, mais il n’y a pas de raison de douter qu’il s’y soit en effet assis (la plupart du temps, une
photo authentifie le propos). Les propagandistes de l’Union soviétique de Staline ou de la Chine de
Mao adulaient sans doute avec moins d’effusion leur dirigeant, mais lui prêtaient des réussites –
d’abondantes récoltes par exemple – que tout le monde savait fausses. Tout en faisant abstraction de
l’idéologie nord-coréenne, l’Occident a assidûment, voire compulsivement, accumulé des données
brutes sur le pays. Une bonne partie a été fournie par les experts nucléaires ou économiques. Les
humanitaires ont aussi apporté le témoignage de leur expérience dans le pays. Un réseau
international d’utilisateurs de Google Earth s’évertue ainsi à identifier les structures visibles sur les
photos aériennes 1.

Malgré tout, les experts continuent de qualifier la Corée du Nord d’« énigme », de « déroutante »,
de « mystérieuse », ce qui n’est pas surprenant. On ne peut pas manier les données à bon escient
sans avoir d’abord obtenu des informations d’une tout autre nature. Si l’on ne savait pas que l’Iran
est un pays islamiste, ce pays dérouterait, aussi bien informé serait-on.
Malheureusement, l’absence d’expertise pertinente n’a jamais empêché les observateurs de donner
au grand public une image erronée de l’idéologie de la Corée du Nord. Ils qualifient le régime de «
communiste dur » ou de « stalinien », en dépit de son explicite théorie raciale, de sa proclamation
véhémente que les Coréens sont la plus « immaculée » ou la plus « pure » des races. Ils la décrivent
comme un patriarcat confucéen en dépit de ses figures d’autorité maternelle, ou comme un pays
obsédé par son autosuffisance alors qu’il dépend de l’aide extérieure depuis soixante ans. Mais de
loin l’erreur la plus courante a été de projeter sur les Coréens du Nord le sens commun et les valeurs
de l’Occident ou ceux des Coréens du Sud : comme elle a été bombardée par les Américains dans
les années cinquante, la RPDC doit craindre pour sa sécurité, par conséquent elle doit vouloir
normaliser ses relations avec Washington. L’addition de ces erreurs a conduit l’Occident à moins
s’inquiéter du programme nucléaire de la Corée du Nord que de celui de l’Iran. Le « confucianisme
» évoque les petits génies singapouriens et le respect des anciens, quels problèmes pourrait donc
poser un patriarcat confucéen ?
L’« autosuffisance » ne paraît pas non plus si dangereuse.
Le « communisme » sonne de manière un peu plus inquiétante, mais le souvenir laissé par la guerre
froide est qu’elle s’est achevée pacifiquement. Depuis quinze ans, l’idée d’une Corée du Nord
communiste a conforté l’espoir du gouvernement américain qu’on pourrait obtenir de Pyongyang ce
qu’on avait obtenu de Moscou : un désarmement négocié. Ce n’est qu’en 2009, après que le régime
de Kim Jong-Il eut défié les États-Unis en tirant un missile balistique et en menant un deuxième
essai nucléaire clandestin, qu’on commença à se convaincre que les négociations avaient peu de
chance de jamais aboutir. Mais on estime encore que le pire que puisse jamais commettre la Corée
du Nord est de vendre des composants nucléaires ou de l’expertise aux puissances les plus
dangereuses du Moyen-Orient. Ceci alors même que ce régime militaire s’est mis à claironner des
slogans kamikazes qu’on n’avait pas entendus depuis le Japon impérial et la guerre du Pacifique. Ce
livre a pour but d’expliquer l’idéologie dominante de la Corée du Nord ou sa conception du monde
– j’utilise indifféremment l’une ou l’autre expression – et de démontrer à quel point elle est
étrangère au communisme, au confucianisme, et à la doctrine (décorative) qu’est le juche. Bien plus
complexe que tout ceci, on peut la résumer ainsi : de sang trop pur, le peuple coréen est par
conséquent trop vertueux pour survivre dans ce monde malfaisant sans un Grand Guide familial.
S’il fallait situer cette conception raciale du monde sur une échelle gauche droite, elle trouverait
plus logiquement sa place à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche du spectre. La ressemblance
avec le fascisme japonais est en effet frappante. Mais je ne qualifierai pas la Corée du Nord de
fasciste, le terme est trop vague pour être d’une quelconque utilité. Je me contenterai de démontrer
que durant la Seconde Guerre mondiale, le pays a été toujours plus proche idéologiquement des
adversaires de l’Amérique que de la Chine communiste et de l’Europe de l’Est. Cette seule vérité, si
elle est correctement comprise, n’aidera pas seulement l’Occident à comprendre la loyauté dont un
peuple chroniquement affaibli fait preuve à l’égard de la RPDC, mais aussi pourquoi la politique
occidentale qui consiste à appliquer des solutions du type fin de guerre froide au problème nucléaire
est vouée à l’échec.
Le terme idéologie est ici utilisé au sens que lui donnait Martin Seliger et que Zeev Sternhell
résume ainsi : « Un cadre conceptuel de référence qui fournit les critères de choix et de décision en
vertu desquels les activités les plus importantes d’une communauté organisée sont gouvernées 1. »
Notons l’expression « les plus importantes ». Aucune idéologie ne décrit dans tous ses détails la vie
quotidienne d’une nation. La technologie, la production et l’administration en Corée du Nord ont
toujours été guidées par ce que Franz Schurmann en parlant de la Chine appelait « une idéologie
d’expertise pratique 2 ». Comme tout parti, le parti des travailleurs est prêt à dévier temporairement
de ses fondamentaux idéologiques pour maintenir son emprise. La politique de la Corée du Nord
n’en a pas moins été guidée depuis le début par un nationalisme paranoïaque et raciste. Remises
dans ce contexte idéologique, les particularités du pays – que le monde extérieur avec sa lecture
stalino-confucéenne trouve si déroutantes – deviennent alors parfaitement logiques. Qui plus est,
cette idéologie a généralement rencontré l’adhésion des Coréens du Nord aussi bien durant les
périodes de vaches grasses que maigres. Aujourd’hui encore, alors qu’un État rival prospère en face,
le régime préserve sa stabilité sans déploiement policier ni fortification des frontières.

Les reportages sensationnalistes américains faisant état d’un « chemin de fer clandestin » aidant les
« réfugiés » nord-coréens à fuir via la Chine pour le monde libre passent outre le fait qu’environ la
moitié de ces migrants économiques – ce qu’ils sont en majorité – retournent volontairement chez
eux. Les autres restent de fervents admirateurs de Kim Il-Sung sinon de son fils. Sans pour autant
oublier les hommes, femmes et enfants qui croupissent à Yodŏk et dans les autres camps de
prisonniers, on ne peut pas continuer à faire comme si la dictature ne rencontrait pas un certain
degré d’adhésion massive. Jusqu’à quel point ? Suffisamment pour que le régime s’y accroche à
tout prix. Je démontrerai néanmoins que cette adhésion n’en a plus pour longtemps car ce qui est
inculqué aux masses – au regard notamment de l’opinion publique sud-coréenne – va de plus en
plus à l’encontre de ce que les gens savent être vrai. C’est la conscience que le régime a d’une crise
pendante de légitimité, et non pas la crainte d’une attaque extérieure – qui lui fait multiplier les
provocations sur la scène internationale. La conception officielle du monde n’apparaît pas de
manière cohérente dans la littérature des dirigeants. Celle-ci est plus admirée que lue 1. La doctrine
du juche fait au mieux l’effet d’une impressionnante rangée de reliures dressée pour étayer le culte
de la personnalité. (Une bonne manière de gêner les gardiens de la pensée de la RPDC est de leur
demander de l’expliquer.) À la différence des Soviétiques sous Staline ou des Chinois sous Mao, les
Coréens du Nord en savent plus sur leurs dirigeants qu’ils n’apprennent d’eux.

Ce n’est pas dans les traités idéologiques mais dans la propagande intérieure à l’intention des
masses que la conception du monde s’exprime le plus clairement et sans détours.
J’insiste sur le mot « intérieure ». Trop d’observateurs se trompent en pensant que les communiqués
en anglais de l’Agence centrale de presse de Corée du Nord contiennent la même propagande que
celle destinée au public national. En fait, les différences sont considérables. Par exemple, là où la
RPDC s’exhibe à l’extérieur comme une nation incomprise cherchant à s’intégrer à la communauté
internationale, elle se présente à ses propres citoyens comme un État voyou qui rompt les accords
en toute impunité, qui dicte ses conditions à des officiels américains déférents, et qui maintient ses
ennemis dans la crainte perpétuelle d’une rétorsion balistique. En règle générale, moins un élément
de propagande sera accessible au monde extérieur, plus brutale et belliqueuse sera l’expression de
son orthodoxie raciste. Les chapitres qui suivent sont nourris de tout ce que j’ai pu trouver
d’éléments de propagande nationale au Centre de documentation sur la Corée du Nord du ministère
de la Réunification à Séoul. (Il est plus facile d’y travailler qu’à Pyongyang, où toute demande de
documents datés de plus de quelques mois émanant d’étrangers est considérée avec suspicion.) Des
flashs d’information nocturnes aux dramatiques télévisées, en passant par les dessins animés et
films de guerre ; du Rodong sinmun sur papier blanc, l’organe du parti des travailleurs, aux
magazines féminins, ou pour enfants, imprimés sur du grossier papier gris ; des nouvelles et romans
historiques aux dictionnaires, encyclopédies et manuels scolaires (ces derniers presque illisibles
d’être imprimés sur le pire papier qui soit) ; des reproductions sur poster de peintures à l’huile et de
caricatures aux photos de monuments et de statues… ce sont autant de sources que j’ai étudiées au
cours de ces huit dernières années. Par souci de concision, pour éviter les répétitions et imiter
Schlaflos in Pjöngjang (1986), le pénétrant récit de voyage d’Alfred Pfabigan, je ferai parfois
référence au corpus de mythes qui nourrit cette propagande en parlant du Texte.
Pourquoi un pays impénétrable irait-il exporter une propagande qui étale crûment la véritable nature
de son idéologie sociale ? Pour plusieurs raisons. L’une est que la RPDC n’a jamais renoncé à son
rêve de fomenter une révolution nationaliste en Corée du Sud. Une autre est qu’elle peut engranger
des devises solides en vendant très cher ces documents à un ou deux distributeurs autorisés qui à
leur tour les cèdent aux bibliothèques de recherche dans le monde. Et puis surtout, le régime estime,
sans doute avec raison, qu’il ne se trouvera personne parmi les gens hostiles à la RPDC pour
prendre la peine de les consulter. (Je peux en effet compter sur les doigts d’une main le nombre de
fois où j’ai vu un visiteur occidental prendre un livre nord-coréen sur les étagères du Centre de
documentation.)

Enfin, et malheureusement, les contenus les plus sensibles ne se trouvent pas dans la propagande de
masse mais sont confinés à des circuits exclusivement destinés aux yeux et oreilles nationaux.
L’exemple le plus courant en est la glorification intermittente de Kim Jong-ŭn, le successeur putatif
de Kim Jong-Il : une campagne, surtout orale, menée lors de conférences à des assemblées d’usine,
et via des posters sans relief affichés loin des sites touristiques. Par chance, un homme d’affaires
taïwanais a pu photographier l’un de ces posters, et éclairer ainsi la nature de ce culte de la
personnalité naissant. Que Kim Jong-ŭn finisse ou non par prendre le pouvoir, je regretterai de
n’avoir pas pu en dire plus sur son mythe dans ces pages.

Ce livre est divisé en deux parties. La première, historique, relate le développement de la culture
officielle depuis ses débuts à l’époque de la Corée coloniale. Dans la seconde, j’exposerai chacun
des principaux mythes du Texte, de celui de la race de l’enfant coréen et de ses dirigeants maternels
à celui de la « colonie yankee » au Sud. Chaque chapitre de la seconde partie comprend des
paragraphes en italique où je prends la liberté de synthétiser le mythe en question pour le relater
sans digressions et dans un strict ordre chronologique – une manière très peu nord-coréenne de
procéder. Bien que j’aie conservé le style prolixe et répétitif de la propagande originale, je ne
voudrais pas qu’on les méprenne pour des citations directes, d’où l’italique.

Pour conclure, il est bien clair que je m’intéresse dans ce livre davantage au contenu thématique
qu’à l’esthétisme de la forme 1. Je me concentre aussi davantage sur la propagande qui éclaire les
relations de la Corée du Nord avec le monde extérieur que sur celle qui traite, par exemple, du
programme de valorisation des terres. Si cela doit être pris pour de l’« essentialisme », pour utiliser
un terme péjoratif à la mode, qu’il en soit ainsi. Ceux qui voudraient débattre de la littérature de la
RPDC en tant que littérature ou de son art comme art sont invités à se tourner ailleurs. Il en va de
même pour ceux qui s’intéresseraient à la manière dont est organisé l’appareil de propagande, ou
comment fonctionne le système de télédiffusion, etc.
J’utilise tout au long de l’ouvrage la transcription de McCune-Reischauer à l’exception usuelle de
certains noms propres (Kim Il-Sung) et termes (juche) mieux connus sous d’autres graphies. Enfin,
je souhaite remercier l’université Dongseo pour le soutien apporté à mes recherches ainsi que
Madame Eunjeong Lee pour son aide dans la recherche de certains documents nord-coréens.
J’endosse la responsabilité
de toutes les erreurs.

B.R. Myers, Busan, Corée du Sud, octobre 2009