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Archives de sciences sociales des

religions

Religions, approches de la nature et écologies


Françoise Champion

Citer ce document / Cite this document :

Champion Françoise. Religions, approches de la nature et écologies. In: Archives de sciences sociales des religions, n°90,
1995. pp. 39-56;

doi : https://doi.org/10.3406/assr.1995.984

https://www.persee.fr/doc/assr_0335-5985_1995_num_90_1_984

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Arch de Sc soc des Rel. 1995 90 avril-juin 39-56
Fran oise CHAMPION

RELIGIONS APPROCHES DE LA NATURE


ET COLOGIES

propos de
BOURG Dominique éd. Les Sentiments de lu nature
Paris La Découverte 1993 250
BOURG Dominique éd. La Nature en politique ou
enjeu philosophique de écologie Paris Associa
tion Descartes et Harmattan 1993 172
FERRY Luc Le Nouvel Ordre écologique arbre
nimal et homme Paris Grasset 1992
HERVIEU-LEGER Daniele éd. Religion et Ecologie
Paris du Cerf 1993 255
Pois Robert La Religion de la nature et le natio
nal-socialisme Paris Ed du Cerf 1993 traduit de
anglais par Jennifer MERCHANT et Bernard FRU.MER)
240

Dans introduction ouvrage elle dirigé Daniele Hervieu-Léger


évoque les conditions qui ont présidé au colloque dont est issu le livre une
demande du service de la Recherche du ministère de Environnement qui
partait un double constat Le premier était celui du souci croissant que
manifestent les institutions religieuses pour ce elles appellent dans leur
langage la sauvegarde de la Création Le second concernait ampleur de
la diffusion des thèmes connotation spirituelle et religieuse au sein des dif
férents courants du mouvement écologique Quatre ans après ce colloque un
autre constat impose les affinités électives que peuvent entretenir aujour
hui la religion et écologie ont en France guère retenu attention des
chercheurs ouvrage dirigé par Hervieu-Léger est du moins notre
connaissance- le seul travail fran ais qui est donné pour objet analyse
des rapports entre religion et écologie Si du côté du christianisme le souci
de la sauvegarde de la Création est manifesté dans une production théo
logique importante ce souci pas encore? retenu les analystes Les liens
qui peuvent exister entre écologie et diverses formes de religiosités paral
lèles ont guère re plus attention Ce manque intérêt est-il rap
porter la place manifestement mineure occupe environnement dans
les préoccupations des Fran ais Avec seulement 29 des Fran ais qui se
disent concernés par les problèmes écologiques la France arrive en effet en

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

queue de tous les pays européens loin derrière avant-dernier pays Irlande
où 41 des personnes se disent concernées chiffres cités par Klaus Eder
dans D.B 2))
il en soit il agira ici de faire le point sur état de la question
dans le débat fran ais Outre ouvrage coordonné par Hervieu-Léger qua
tre livres sans avoir pour problématique centrale les rapports religion-écolo
gie abordent de fait cette question Le livre de Luc Ferry Le nouvel ordre
écologique et celui coordonné par Dominique Bourg La Nature en politique
sont des livres caractère philosophico-politique Celui de Ferry qui vise
démonter et dénoncer dans une certaine écologie anti-humanisme et
option révolutionnaire opposée au réformisme qui fonde les démocraties li
bérales une dimension fortement polémique qui fit ailleurs le succès du
livre et qui en fixe aussi les limites Les textes rassemblés par Bourg
abord exposés en séminaire sont fort divers tant du point de vue de la
spécialité des auteurs que des convictions qui sous-tendent leurs analyses plu
sieurs textes de chercheurs étrangers sont des traductions Bourg estime
comme Ferry que la question de humanisme des droits de homme est
enjeu philosophico-politique majeur posé par écologie radicale Bourg
coordonné un autre ouvrage Les sentiments de la nature qui intéresse plus
directement le chercheur en sciences sociales des religions Cet ouvrage vise
dégager les modalités appréhension sociale de la nature dans les diffé
rentes grandes aires de peuplement Partout au moins pour une part ces
modalités ont été fa onnées par les grandes religions Le dernier livre celui
de Robert Pois La religion de la nature et le national-socialisme traduc
tion un ouvrage anglais est une approche historique sur un aspect que au
teur considère sous-estime du nazisme

RELIGIONS SOCI RAPPORTS LA NATURE

Les rapports une religion entretient la nature sont pluriels la pluralité


tenant aussi bien aux différents courants qui peuvent exister dans les diffé
rentes religions la variabilité des conjonctures sociales De cela on ne
peut guère se rendre compte que pour le christianisme qui travers les deux
livres coordonnés par Hervieu-Léger et Bourg est abordé travers plu
sieurs de ses composantes Les autres religions sont elles traitées synthéti-
quement par les auteurs rassemblés par Bourg On néanmoins aussi une
brève étude synthétique pour le christianisme sous la plume de Jean Sé-
guy 3)
Pour Séguy dans D.H.L.) il agit après avoir effectué une analyse
de adventisme de situer celui-ci dans la tradition chrétienne occidentale du
rapport la nature en posant quelques jalons pour suppléer une étude
synthétique qui existe pas encore Il retient abord quelques données bi
bliques en soulignant que dans Ancien comme dans le Nouveau Testament
environnement naturel savoir la terre le ciel la mer et tout ce ils
renferment homme les animaux de toutes sortes les plantes les éléments.
sont créés et conservés par Dieu Il note aussi que homme est établi roi
de la Création pour dominer sur les créatures ... régir le monde en sain
teté et justice Se tournant de fa on privilégiée du côté des spiritualités

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RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

plus que des théologies Séguy évoque quelques grandes figures du chris
tianisme Notons il arrête au XVIIe siècle aube du monde moderne
donc ce qui est regrettable Sont notamment évoqués Augustin Maître Eckart
et Jean Tauler Fran ois Assise Il arrête plus particulièrement Bernard
de Clairvaux Ignace de Loyola et Fran ois de Sales car ce sont des spirituels
chrétiens connus pour leur apport une rationalisation certaine du rapport
soi et du rapport Dieu qui se révèlent être aussi en même temps des
théoriciens et des praticiens de la découverte de Dieu dans la création Il
conclut alors que rationalisation domination responsable de univers et de
histoire ne paraissent pas devoir éliminer une valorisation religieusement
motivée de environnement naturel Il observe aussi que la perfection
du rapport homme-environnement ne semble pouvoir être atteinte que dans
la consommation eschatologique des choses et que les notions de péché
et de conversion entrent en ligne de compte
Cette interprétation trouve une de ses illustrations dans le cas de adven-
tisme Ce groupe se trouve tout particulièrement en affinité avec la sensibilité
écologiste contemporaine Deux raisons peuvent selon Séguy expliquer
une part les adventistes insistent sur la vision du monde comme uvre de
Dieu-Créateur autre part la centralité de la santé comme signe du salut
conduit adventisme des conceptions hygiénistes et végétariennes on re
trouve dans certaines tendances écologistes contemporaines Par ailleurs
Séguy précise que si adventisme se montre influencé par idéologie écolo
giste contemporaine notamment dans son argumentaire catastrophiste qui dé
laisse les références bibliques au profit des menaces couramment avancées
par les écologistes les motivations religieuses restent nettement prévalantes
En argumentant que dans innovation cistercienne la maîtrise de la na
ture intervient avant tout comme expression symbolique du combat spiri
tuel Jean-Baptiste Auberger dans D.H.L. ne développe pas une analyse
originale 11 est en revanche pas inutile insister avec lui sur écart exis
tant entre la conception que se faisaient de la nature Bernard et son époque
et la conception actuelle dans laquelle la nature est une réalité intrinsèque
La nature étant avant tout pour Bernard une réalité symbolique le choix du
site du monastère relevait beaucoup plus une géographie mystique que
une réalité physique Ainsi Cîteaux est défini comme un locus horrori et
vastae solitudini est-à-dire comme enfer le lieu où tout ordre est ab
sent et où règne une éternelle horreur par opposition idée que on se
faisait de Dieu qui est ordo Dans ce sens J.-B Auberger rappelle que la
Création renvoie moins aux arbres aux collines aux montagnes. un
Ordre ce qui est proposé aux moines est une mise en ordre de la nature
sauvage
En marge de ce texte on remarquera le choix de éditrice de ouvrage
de privilégier dans la tradition chrétienne un comportement de maîtrise
douce sans aucun doute de la nature étroitement articulé une rationalisa
tion éthique plutôt une tradition qui rassemble dans une solidarité exis
tentielle ensemble de univers homme compris telle celle que peut
représenter Fran ois Assise généralement considéré comme la meilleure
source une écologie chrétienne et ailleurs consacré par Jean-Paul II patron
de écologie
Parmi les pays immigration coloniale européenne il est incontestable
que est aux Etats-Unis que le rapport la nature été le plus fortement

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

marqué par le christianisme plus particulièrement par le puritanisme Les pre


miers colons qui établirent aux Etats-Unis avaient quitté Angleterre pour
des raisons religieuses et cherchaient fonder un nouveau monde Leur vision
de la nature décrite par Michel Conan dans D.B.I) est pas sans rappeler
celle des cisterciens est une nature sauvage où les hommes sont condam
nés vivre depuis le péché originel elle est un symbole du mal et de
anarchie Les puritains veulent par le travail civiliser cette nature sau
vage détestable pour aller vers Dieu Mais le parallèle entre puritains
et cisterciens ne peut être poussé trop loin Chez les puritains en effet au-delà
de cultiver-apprivoiser la nature sauvage il faut la conquérir la soumet
tre En 1629 note Conan le gouverneur du commonwealth du Massa
chusetts citant la Genèse proclamait Croissez et multipliez repeuplez la
terre et soumettez-la
Moins un siècle plus tard les mentalités se sont déjà bien transformées
La nature inspire aux hommes une nouvelle forme de conscience et leur
permet atteindre des idéaux égalité indépendance et de modération
en toutes choses qui sont impossibles dans une Europe surpeuplée où les
hommes sont oppresseurs ou opprimés Aux Indiens qui dans la vision pré
cédente étaient considérés comme des créatures de Satan certains attri
buent désormais une pureté esprit exemplaire Celle-ci proviendrait de
abondance de la terre qui leur avait épargné de devoir gagner leur vie
la sueur de leur front et leur avait permis éviter la débauche et la corruption
qui avaient réduit en esclavage le reste de humanité Il ne agissait nul
lement pour autant de se convertir aux manières de vivre des Indiens en
cédant la léthargie autorise abondance de la nature il fallait cultiver
le jardin elle constitue Ces conceptions alimenteront idéologie de la
pastorale américaine fondée sur idée que immensité de la nature sau
vage offre chaque Américain la possibilité de créer son propre domaine tout
en se laissant transformer par le travail de la terre source de pureté morale
Si Jefferson avec son idéal une société de petits fermiers se méfiait des
machines en tout cas de la société industrielle autres associent étroitement
abondance des terres cultiver et acceptation enthousiaste des machines
ce mythe pastoral américain adjoint en ce début du XIXe siècle
amour de la nature sauvage en tant que telle dont le magnifique spectacle
rapproche les hommes de Dieu
Les transcendantalistes ont eu une influence décisive dans émergence
une culture américaine propre Pour Conan ils ont donné une cohérence
supplémentaire aux conceptions qui viennent être exposées et Emerson
fut le premier auteur américain qui expliqua clairement la dimension méta
physique de expérience qui se joue dans les rapports entre les hommes et
le paysage Si le rapport la nature que recherche Emerson peut évoquer
effusion romantique il inscrit aussi dans la tradition puritaine et ce de
deux fa ons une part en ce que pour Emerson la nature est aussi faite
pour servir homme selon ses propres termes elle re oit sa domination
aussi benoîtement que âne sur lequel notre sauveur est monté autre part
parce que pour le fondateur de école transcendantaliste tout phénomène
naturel présente une traduction un énoncé moral la nature allant
lui apparaître comme ayant été créée aux fins de édification éthique de
homme Cette analyse se trouve confirmée par celle de Catherine Albanese
dans D.H.L. spécifiquement consacrée Emerson et Thoreau Albanese

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RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

rappelle ailleurs Emerson était issu de huit générations de pasteurs pro


testants Quant Thoreau souvent présenté comme celui qui se débarrassait
des derniers vestiges du puritanisme pour immerger dans une nature saisie
dans sa réalité concrète comme le réceptacle du sacré il est lui aussi im
prégné une éthique ascétique le poussant maîtriser la dépendance
concrète égard de sa propre chair Nous reviendrons sur ce texte de
Albanese qui concerne la question de la religion de la nature
En définitive une phrase Emerson citée par Conan Machinisme
et transcendantalisme accordent bien exprime tout fait le double rapport
la nature qui existe hui aux Etats-Unis Le projet origine
puritaine de civiliser la nature la construction du chemin de fer en fut et
en reste le symbole le plus éclatant est au centre de imaginaire américain
En même temps la nature sauvage sublime est con ue comme mettant
homme américain au contact direct de Dieu par là elle est elle aussi dotée
de vertus rédemptrices
Pour Roberto Da Matta dans D.B.I) chercheur brésilien enseignant aux
Etats-Unis la représentation luso-brésilienne de la nature présente un
contraste paradigmatique avec la représentation puritaine qui marqué les
Etats-Unis car pour les Portugais le Brésil correspond une vision passive
du Paradis idée Eden accompagnait un éloge de la beauté de la
nature et des indigènes et aussi un intérêt mercantile et une attitude pré
datrice qui affirma dans les fameux cycles du bois du sucre de or du
café et du caoutchouc qui furent longtemps essentiel de économie brési
lienne Pour les Portugais le Brésil pas été la différence des Etats-Unis
fondé mais découvert et qui plus est par hasard
travers les textes de Pierre Centelle sur la Chine et de Philippe Pons
sur le Japon dans D.B.I) les similitudes entre les deux pays apparaissent
fortes Dans les deux cas la nature aiment les hommes est avant tout une
nature construite Ainsi en règle générale le Chinois se plaît dans le damier
des rizières et au Japon on admire les fleurs ce ne sont pas im
porte quelles fleurs mais celles du cerisier le bonsaï exprime de fa on
exemplaire cet artifice de la nature affectionnent les Japonais Dans
les deux cas aussi il existe une tradition minoritaire trouvant sa source
notamment dans le bouddhisme de valorisation de la nature sauvage qui
peut être con ue comme lieu de purification comme source de ressourcement
moral Dans les deux pays encore idée traditionnelle de nature de na
turel renvoie avant tout un ordre des choses un ordre que homme qui
fait aussi partie de cet ordre est pas fondé récuser Cette idée est sem
ble-t-il encore très active actuellement Quelques différences apparaissent
néanmoins entre les deux pays En Chine souligne Gentelle idée tradi
tionnelle de nature comme ordre des choses allait de pair avec une conception
de la nature-environnement comme au service de homme influence du
taoïsme dans lequel la nature est considérée comme une donatrice généreuse
variée et inépuisable condition on touche le moins possible attitude
qui pourrait soutenir des attitudes écologistes nous dit auteur apparaît très
faible Au Japon la conception de la nature reste marquée par le shintoïsme
dans lequel le monde phénoménal même constamment changeant est la
vraie réalité le bouddhisme en insistant sur impermanence fondamentale
des choses du monde exacerbé le sens de éphémère sans modifier fon
damentalement la vision dominante de la réalité phénoménale comme essence

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

même de ce qui est Cette vision est sans doute pas sans lien avec intra-
mondanéité fondamentale des religions au Japon
en va cet égard différemment dans hindouisme avec idée de trans
migration bien que là aussi imaginaire soit non dualiste Il pas de
rupture entre homme et les différentes formes des règnes du vivant
mais il des états successifs de manifestation et de conscience Jean-
Claude Galey dans D.B.I souligne les conceptions des dieux aux appa
rences anthropomorphes ou animales qui mutent vers des formes
intermédiaires greffant des éléments végétaux et des matières
est une lecture du Coran largement matérialiste en tout cas replacée
dans son cadre géographique que nous convie Abdeiwahab Meddeb dans
D.B.I Insistant sur le contexte du désert Meddeb attarde sur impor
tance de eau dans le Coran dont la moindre présence est assimilée un
miracle source de vie eau est aussi le moyen des ablutions Elle est donc
associée la pureté rituelle qui hante le croyant Le jardin pièce centrale
de architecture musulmane est constitué en séjour une jouissance ac
complie dans la conjonction de eau de arbre de ombre ...) avant-goût
terrestre du paradis Meddeb souligne également la diversité des concep
tions de la nature en fonction des lieux selon les moments et aussi selon
qui regarde la nature le poète ou artiste le mystique le philosophe ou le
naturaliste. Pour auteur homme des terres islam reste marqué par une
conception ambivalente de la nature au sens physique une part la confu
sion entre la nature et la Création qui poétise et sacralise la nature grâce
et don divins autre part leur séparation qui ouvre la voie la science
Séguy souligne pertinemment que étude des rapports que les religions
et les sociétés entretiennent la nature est une interrogation qui prend place
dans une conjoncture particulière le souci récent des sociétés occidentales
pour environnement et qui doit donc être mise en perspective cognitive
acceptable Il est ainsi nécessaire de se demander quel sens le mot de nature
revêt dans les différentes cultures et en retour comment est appréhendé
ce que nous appelons environnement naturel et plus généralement quel
sens peut avoir la question de la place et du respect de la nature La plupart
des auteurs notamment ceux rassemblés par Bourg qui avait pour projet
examiner les aires culturelles les plus différentes tentent plus ou moins
explicitement de prendre en charge ces questions et sont conscients du risque
il soumettre des cultures des questions elles ne se sont jamais
posées Risque redoublé lorsque les auteurs ne étaient pas eux-mêmes posés
la question Risque encore accru ils tentent évaluer impact de/des
tradition(s religieuses et/ou culturelles ils ont analysé(es sur les compor
tements actuels égard de environnement Force est de reconnaître que
dans ensemble les auteurs se sortent bien de exercice particulièrement pé
rilleux qui leur était proposé
Il ressort notamment de ces textes que la nature au sens environnement
naturel considérée comme une réalité en soi dotée une valeur intrinsèque
est une conception proprement occidentale on ne retrouve pas dans autres
cultures Il est possible dans la conjoncture occidentale actuelle de faire coïn
cider au moins approximativement idée laïque de protection de la nature
avec celle juive ou chrétienne de sauvegarde de la Création En revanche
toute opération de traduction de la nature-environnement dans les termes
des religions monistes avère presque impossible Les auteurs sont manifes-

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RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

tement conscients que il existe une influence des conceptions religieuses


sur les comportements égard de environnement naturel ceux-ci ne sont
jamais la conséquences mécanique des représentations qui les précèdent et
les sous-tendent comme le précise Bourg dans sa présentation des Sen
timents de la nature Bourg rejoint là Séguy lorsque celui-ci estime que
ce ne peut être que de fa on indirecte comme le protestantisme ascétique
est intervenu dans la genèse du capitalisme que des religions donnent lieu
des comportements respectueux de la nature Entre options écologiques et
attitudes religieuses il ne saurait être question que de parenté élective car
les questions écologiques que nous pouvons poser hui ont été
étrangères aux fondateurs des grandes religions mondiales comme elles le
sont également aux religions civiques ethniques et tribales
Klaus Eder apporte sur ce sujet des liens entre religions et sensibilité
écologique un éclairage intéressant En effet les données enquête démentent
priori une sensibilité écologique plus forte dans les pays protestants que
dans les pays catholiques Ainsi Autriche et Italie en termes de personnes
se disant concernées par les problèmes écologiques se trouvent dans le peloton
de tête alors que ce est le cas ni de la Grande-Bretagne ni du Danemark
si la tradition culturelle composante religieuse joue un rôle elle est média
tisée par des phénomènes de communication sociale qui en définitive
avèrent déterminants

II LA QUESTION DE ANTHROPOCENTRISME OCCIDENTAL ET


DE LA RESACRALISATION COLOGIQUE DE LA NATURE

Mises en perspectives socio-historiques du christianisme

La critique écologiste fondamentale adressée la modernité occidentale


plusieurs auteurs le rappellent porte sur anthropocentrisme et sur ins-
trumentalisation de la nature La critique adresse le plus souvent dans le
même mouvement la civilisation occidentale contemporaine et au judéo-
christianisme dans lequel au moins pour une part cette civilisation trouve
ses origines
Bourg et Hervieu-Léger qui abordent cette question dans de brèves
mais vastes et nécessaires mises en perspective historique du christianisme
ne réfutent pas vraiment le diagnostic général la condition voir non
pas une conséquence directe des conceptions chrétiennes mais un effet non
recherché de certaines dynamiques Hervieu-Léger rappelant les analyses
weberiennes évoque le processus de rationalisation de la religion du judaïsme
au calvinisme Celui-ci en considérant que la réalisation de idéal éthique
doit effectuer dans le monde même favorisé émergence une conception
pragmatique de la nature con ue comme une ressource neutre de activité
humaine Bourg largement inspiré par les travaux de Gauchei et de
Dumont souligne la dynamique liée au Dieu transcendant chrétien qui en
proclamant que son Royaume est pas de ce monde ouvert la potentialité
de immanence de la volonté humaine de la société ainsi que du monde
lui-même Mais ce est partir du XVIIe siècle que la reconnaissance
de la nature et du cosmos comme étalon comme origine de la norme dis-

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

paraît Avec les droits de homme homme affirme la référence suprême


... et comme unique fin en soi Les êtres naturels ont ainsi perdu toute
finalité et toute valeur propres Ils sont désormais considérés comme de sim
ples matériaux destinés appropriation humaine
partir de ces analyses et celles autres auteurs il apparaît nettement
que le christianisme doit être analysé selon un double point de vue une
part en termes des potentialités dont il était porteur Divers traits ont pu don
ner naissance la modernité en particulier un monde désenchanté ouvrant
la voie une conception de la nature dotée de substantialité et un rapport
pragmatique cette nature Du point de vue autre part de ses conceptions
les plus explicites et longtemps seules opérantes Dans celles-ci même si
homme dans la Création un statut particulier la valeur suprême est Dieu
le christianisme est pas anthropocentré mais théocentré- et la Création
ne renvoie pas au concret de la nature ce qui est pour nous la nature-envi
ronnement fut très longtemps une réalité symbolique Quant la référence
la nature elle renvoyait essentiellement la loi naturelle
Cela admis et en somme déjà bien connu on eût aimé que le dossier de
arbre animal et homme pour reprendre le sous-titre de ouvrage de
Ferry soit objet investigations précises divers moments historiques
travers les cinq livres on ne dispose ce sujet que une seule analyse
effectuée justement par Ferry analyse intéressante mais qui souffre être
trop directement orientée la polémique au principe du livre auteur ouvre
le dossier de la vision chrétienne des animaux travers les procès qui se
sont déroulés entre le XIIIe et le XVIIIe siècle encontre animaux gênants
pour homme pour le paysan en particulier La sentence pouvait varier selon
que les animaux étaient considérés comme créatures de Dieu se bornant
suivre la loi naturelle comme fléau envoyé aux hommes en châtiment de
leurs péchés ou comme instruments du démon opposant de front autorité
ecclésiastique elle-même Dans les deux premières hypothèses on pouvait se
contenter de pénitences et de dévotions avant de dédommager les animaux
on priait le cas échéant de se déplacer un lieu vers un autre dans la
dernière ils étaient excommuniés ou tout au moins maudits Dans tous
les cas il avait procès ces animaux étaient considérés comme des
personnes juridiques action en justice se conformait aux étapes suivantes
elle commen ait par la requête des plaignants auprès du juge episcopal Sui
vaient un examen attentif de la réalité des faits puis la citation comparaître
des animaux et la nomination un procureur assisté le cas échéant un
avocat pour défendre la cause des accusés Il ressort de ce dossier que le
christianisme participait alors pleinement du rapport pré-moderne est-à-
dire pré-humanistique animalité ainsi la nature en général est
avec Descartes intervient véritablement la rupture entre homme et ani
mal un anthropocentrisme qui accorde tous les droits homme et aucun
la nature partir de là se développa Ferry en explique pas la
logique un spiritualisme cartésiano-chrétien séparant radicalement
homme et la bête anticartésianisme revendiquant le droit des bêtes trou
vera un écho chez les humanitaires républicains Larousse Michelet Schoel-
cher Hugo Ferry reprend là une étude de Maurice Agulhon Leur défense
de nos frères en bas fut autant plus vive elle se confortait un
anticléricalisme De là les formidables imprécations que lance Clemenceau
dans le sillage de Michelet contre les affreux rhéteurs de la compagnie de
Jésus qui poussent aux extrémités du déraisonnement la logique de

46
RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

âme issue de Dieu privilège unique de espèce humaine et méprisent


animal

Protestations chrétiennes

Hervieu-Léger et Bourg estiment que le christianisme auquel on


peut non sans raisons imputer quelques responsabilités dans le rapport que
la modernité occidentale entretient la nature peut aussi une autre fa on
soutenir une protestation écologiste Pour Bourg il est possible insister
sur la distance entre le Créateur et ses créatures qui peut sembler annihiler
les différences qui séparent les créatures elles-mêmes comme avait senti
Fran ois Assise qui par exemple avec le Cantique de frère Soleil rassem
ble dans une égalité confraternelle les astres les éléments la terre nourricière
etc. pour un hymne la gloire du Créateur Pour Hervieu-Léger la pro
testation écologiste peut se soutenir de idée selon laquelle ambition pro-
méthéenne de la modernité étant rendue indépendante de Dieu elle ainsi
dévoyé la liberté de se rendre maître de la Création que Dieu avait reconnue
homme Dès lors il agit de redécouvrir ordre transcendant qui im
pose action humaine Avec ces quelques remarques Hervieu-Léger en
tendait moins se livrer une analyse ouvrir le questionnement sur les
motivations religieuses qui peuvent être source hui une protestation
écologiste
La protestation chrétienne vient tout abord et principalement sem
ble-t-il de certains théologiens Un bon exemple en est la contribution de
Pierre Gisel dans D.H.L. pour qui la veine théologique et spirituelle do
minante dans les Eglises chrétiennes au moins époque moderne ...
opéré une focalisation sur le seul moment du salut ce qui notamment en
traîné le retrait une attention accordée aux dimensions cosmiques Côté
institutions centrales le souci écologique est affirmé de prime abord de
manière spectaculaire dans les conférences oecuméniques de Baie 1989 et
de Séoul 1990 surtout ailleurs lors de la première En fait montre Fran
oise Lautman dans D.H.L.) la préoccupation écologique ne doit pas être
surestimée une part parce que la sauvegarde de la Création est jamais
évoquée seule ni même en premier mais toujours comme une conséquence
de la justice et de la paix autre part et surtout parce que le souci éco
logique apparaît avoir joué de fa on peut-être prépondérante le rôle de
support aisé de mobilisation facilitant ou renfor ant un processus unité ...
écologie contribue une modernité que recherchent également les Eglises
en rejetant les divisions du passé Elle constitue un terrain entente relati
vement facile il agit de se mettre accord sur des principes dont
les décisions concrètes se prendront ailleurs et non sur des points de foi ou
des pratiques ecclésiales qui engageraient concrètement et directement les par
tenaires Cette analyse de Lautman tendant minorer la protestation éco
logique chrétienne apparaît corroborée par intervention du représentant de
la commission Sauvegarde de la Création de Pax Christi-France. Bertrand
Du el dans D.H.L.) qui va quant lui trouver des ressources sa pro
testation écologique du côté du bouddhisme et du mouvement écologie pro
fonde On remarquera aussi que les ermites chrétiens aujourdhui pourtant
invités par le chercheur Yves-Marie Abraham dans D.H.L. montrer quel-

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

quês préoccupations écologiques se montrent réticents Le rapport au milieu


naturel est pour eux un moyen éventuel de favoriser leur prière moyen
dont ils peuvent la limite se passer
Une militance chrétienne écologiste nous est présentée avec le dossier sur
le Groupe des Chrétiens de SOS Loire vivante analyse André Micoud
dans D.H.L. Ceux-ci se sont notamment adressé au pape sollicitant appui
de son autorité pour rappeler nos technocrates chrétiens leur devoir oeu
vrer pour la sauvegarde de la Création et notamment de notre ur eau
Ce groupe participe une mobilisation plus large contre le projet un barrage
sur la Loire qualifiée de dernier fleuve sauvage Europe état sauvage
signifiant une nature vraiment naturelle ... telle elle aurait été origine
avant son altération par les hommes action se situe quelques kilomètres
du Puy-en-Velay où la tradition religieuse pèse des tonnes image des
tonnes de fonte de la statue de la Vierge Marie qui domine la ville
Micoud met en parallèle la militance écologique chrétienne ou non avec une
deuxième histoire le projet Haute Loire terre mariale impulsé par
évêque Les affinités entre écologie et religion tiennent selon ses analyses
la similitude dans le mode de pensée une opérativité emblématique où
un événement particulier est institué comme exemplaire et où le temps est
pas celui où peut advenir du progrès ou de inattendu mais celui de la
réactivation du même

Le trans eenaantal is me de la Nouvelle Angleterre

Ce mouvement la fois fondamental pour notre propos et décisif dans


affirmation de indépendance culturelle des Etats-Unis égard de Europe
déjà été évoqué est exclusivement ce mouvement est consacré le
texte de Albanese qui recoupe largement un chapitre de son ouvrage Na
ture Religion in America from the Algonkian Indians to the New Age cf re
cension par Hervieu-Léger dans les Arch. 74 no 187 Nous avons déjà
vu que chez Emerson tout abord mais aussi chez Thoreau la nature un
caractère double Albanese remonte la source philosophique de cette dua
lité elle analyse comme une fondamentale ambivalence dont les transcen-
dantalistes avaient pas conscience Pour Thoreau un côté la nature est
vraiment réelle un autre côté la nature est seulement une apparence et
même une illusion Ces cosmologies contradictoires conduisent des pro
grammes éthiques discordants Si la nature est réelle et première ... les hu
mains doivent se soumettre sa sagesse et honorer sa puissance en vivant
en harmonie avec elle Au contraire si la nature une réalité seulement phé
noménale la puissance autonome de esprit la possibilité de la rendre mal
léable Cette conception de la nature faille comprise insiste Albanese
se répandit largement Poussée dans sa première direction elle trouvera un
écho du côté des protecteurs de la nature sauvage Poussée dans autre di
rection des emersoniens se retrouveront dans le Mouvement de la cure men
tale où la matérialité du corps est apparence et où esprit est
tout-puissant
ambivalence entre les deux cosmologies et entre les deux constructions
éthiques qui en découlent se retrouve dans la pensée de Thoreau Mais Tho-

48
RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

reau est battu vaillamment et la lutte laissé des marques dans son uvre
Redevable au puritanisme son goût de austérité il passe par une
attention égard de la réalité et une présence au moment manifeste une
influence païenne inverse alors même il affirme vouloir travers la
marche qui avait une place centrale dans son style de vie revenir la
seule expérience des sens il apparaît marqué du modèle du pèlerin chrétien
Au terme de son article Albanese se posant la question de apport phi
losophique et éthique des trancendantalistes estime que la référence plu
sieurs cosmologies et plusieurs systèmes éthiques peut conduire une
morale du juste milieu qui peut ne pas être mauvaise la condition
il agisse une articulation consciente

èco log ie ro onde

La critique de anthropocentrisme de la civilisation occidentale respon


sable des désastres écologiques se fait radicale avec le mouvement de
cologie profonde traduction littérale de deep ecology Ce mouvement
évoqué par plusieurs de nos auteurs retient plus particulièrement attention
de trois entre eux Bourg Ferry Giovanni Filoramo dans D.H.L.
Le mouvement est origine scandinave et son texte fondateur date de 1972
Rappelons deux de ses principes celui selon lequel homme doit se compren
dre comme part une totalité organique et celui de égalité biosphéri-
que tout ce qui vit dans et avec la biosphère doit être considéré comme de
même valeur Les noms de ses promoteurs Naess Sessions Devall
ne disant probablement rien aux lecteurs de cet article on ajoutera les noms
de deux intellectuels célèbres généralement associés au mouvement qui eux-
aussi au nom de égalité biosphérique et donc du refus de anthropocen
trisme en prennent aux Droits de homme nous disent Bourg et Ferry
Hans Jonas défenseur un droit éthique de la nature Michel Serres et
son Contrat naturel Ajoutons aussi le nom de Spinoza et la tradition phi
losophique qui en réclame
écologie profonde qui apparaît emblée comme opérant une resacra
lisation de la nature peut en effet appréhender comme un mouvement re
ligieux Les analyses de Bourg Ferry Filoramo vont toutes les trois
en ce sens même si leur caractérisation du mouvement en termes religieux
est plus ou moins nette et ils se réfèrent implicitement ou explicitement
des définitions de la religion différentes Pour Ferry écologie profonde
est un mouvement religieux parce elle en vient considérer la biosphère
comme une entité quasi divine infiniment plus élevée que toute réalité indi
viduelle humaine ou non humaine la fois extérieure aux hommes et su
périeure eux elle peut la limite être regardée comme leur véritable principe
créateur par où on retrouve une des figures classiques de la divinité Deus
sive natura disait déjà le panthéisme de Spinoza Les écrits de écologie
profonde nos trois auteurs en tiennent aux écrits révèlent selon Ferry
un culte de la vie une sainteté donnée la vie en tant que telle sa
diversité Plus fondamentalement écologie profonde apparente la religion
parce elle pose la nature en position de garant ultime du sens du sens
parce elle se met rêver de cet ordre du monde où on pourrait lire
le droit les normes et la loi le fondement de éthique Bourg va

49
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

dans le même sens Il considère que en érigeant la nature comme instance


normative écologie profonde redéfinit homme comme un être heteronome
et veut redonner un fondement naturel la société Il souligne aussi que
partir du milieu des années 1980 affirme nettement travers la recherche
une sagesse une écosophie le souci de soi en lien on peut le
penser avec éclipsé des utopies sociales
est là un des traits de écologie profonde que retient aussi Filoramo
Il en souligne le projet auto-réalisation de réalisation du soi individuel
dans le Soi universel bien caractéristique de la tradition de la gnose her
métique dans laquelle Filoramo inscrit écologie profonde Dans celle-ci
en effet loin du sacré païen la sacralisation ne porte pas tant sur la nature
que sur le lien la force énergie qui unit homme et nature micro
cosme et macrocosme partie divine présente dans homme et fondement divin
du cosmos analyse de Filoramo est bien des égards convaincante
autant plus il précise que est moins historiquement que morphologi
quement il existe des liens entre écologie profonde et hermétisme
Toutefois nous ne pouvons le suivre dans son projet imprégné de deux mil
lénaires de polémique chrétienne de mettre jour derrière la face exotérique
du mouvement son visage ésotérique Il ignore la centralité dans la mou
vance dont il parle notamment chez les scientifiques il prend pour cible
de idée centrale que ce qui était ésotérique non seulement est devenu exo
térique mais doit être histoire est pas seulement répétition

La religion nationale-socialiste de la nature

La religion de la nature développée par le national-socialisme ne se résume


pas selon argumentation de R.A Pois au néo-paganisme la Himmler ni
aux lois fort édifiantes pour la protection des animaux lors de la chasse
ou pour des expériences lois analyse par ailleurs Ferry Elle tient plutôt
dans la formule Alles ist Leben Tout est vie qui en fait une religion de
la vie pour tous les êtres reconnus comme naturels. et implique la mort pour
les autres Dans cette religion le thème central de authenticité bien
loin de éthique de authenticité affective actuellement valorisée dans les
classes moyennes renvoie tout ce qui est et doit être accompli au nom
du vitalisme principiel Si un certain vitalisme sous la forme un biocen
trisme est pas absent de certains courants écologiques contemporains no
tamment dans écologie profonde la religion de la nature nationale-socialiste
apparaît néanmoins très décalée par rapport la question de écologie qui
nous retient présentement La préoccupation de environnement naturel im
pliquant une mise en cause de ambition humaine prométhéenne décisive
dans écologie actuelle ne était aucunement dans le nazisme Quant aux
lois fondamentales de la vie dans le nazisme elles exprimaient avant tout
travers les mystères du sang Selon R.A Pois la menace de relents
voire de résurgences une religion de la nature du type de celle du natio
nal-socialisme guette toujours notre monde actuel Ces menaces il les voit
principalement du côté des nationalismes notamment du nationalisme améri
cain et il évoque aucunement les courants écologistes actuels On voit là
quand R.A Pois prolonge sa pensée écart qui existe entre la religion de la
nature nationale-socialiste et celle de écologie contemporaine Cependant

50
RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

son livre baigne dans une ambiguïté qui tient principalement ce il ne


est pas vraiment soucié de définir le terme de nature dans ses différentes
acceptions ce qui est très dommageable
Le point sur lequel religion de la nature nationale-socialiste et écologie
radicale contemporaine se ressemblent le plus est leur tendance commune
vouloir réunir la science et la religion La logique fondamentale même si on
affaire des orientations scientifiques bien différentes est celle-ci le garant
de la norme et de la loi du sens du sens est la Nature la Vie les sciences
de la nature et de la vie mettent jour les lois fondamentales du vivant la
religion de la Nature et de la vie rejoint donc la science 4)

III REVOLUTION UTOPIE MESSIANISME APOCALYPTIQUE

La visée un autre rapport de homme la nature ne pose pas seulement


la question de la resacralisation de la nature elle pose aussi bien souvent
la question un autre mode organisation sociale de avènement une autre
culture écologie et utopie écologie et révolution apparaissent en parenté élec
tive utopie ou/et la révolution peuvent ou non se soutenir une pensée
messianique accompagnée ou non une vision apocalyptique Utopie mes
sianisme apocalyptique peuvent ainsi se combiner diversement
Ferry avec écologie profonde Michael owy dans D.H.L.) avec les
figures Erich Fromm et de Walter Benjamin intéressent deux courants
hétérodoxes du romantisme vaste mouvement de critique de la modernité
industrielle et capitaliste au nom de valeurs du passé owy) au nom
un fondamental refus des déracinements modernes précise Ferry Pour
celui-ci la critique de la modernité dans écologie profonde mouvement de
caractère révolutionnaire opère au nom un ailleurs radical situé en
amont nostalgie romantique néo-conservatrice ou en aval utopie progressiste
de avenir radieux du temps présent diabolisé En insistant sur le rapport
particulier au temps qui se joue dans utopie auteur rejoint les analyses de
utopie désormais classiques chez nombre de sociologues de la religion no
tamment dans la lignée des conceptualisations de Séguy De manière contra
dictoire Ferry écrit aussi que si écologie profonde est un mouvement
révolutionnaire elle est en tout point hostile aux utopies appui de
cette seconde analyse il invoque notamment Hans Jonas et son Principe de
responsabilité tout entier dirigé contre le Principe Espérance Ernst Bloch
dont il parodie le titre Il est vrai avec la peur comme émotion mobili
satrice et avec la tyrannie même bienveillante que pense nécessaire
instaurer Jonas la logique utopique est assez loin Cette observation de
Ferry est intéressante mais son analyse en reste là Il préfère quelques
pages plus loin reprendre ses attaques contre ceux qui arriveraient pas
faire le deuil des utopies messianiques Une de ses cibles est Edgar Morin
la recherche nous dit-il un nouveau grand dessein écologie bien
sur! Peut-être Mais comment Ferry prend-il en compte la pensée de
désespérance affirme Morin dont de multiples écrits ont dénoncé
toute perspective de salut terrestre où la vie serait délivrée du malheur
de aléa de la tragédie

51
ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

analyse est une toute autre rigueur chez owy donnant elle aussi
en conclusion réfléchir sur la sortie de la matrice judéo-chrétienne mes-
siano-apocalyptique owy analyse les pensées de Fromm et de
Benjamin Ceux-ci appartiennent cette génération intellectuels juifs du dé
but du XXe siècle de culture allemande fascinés par le romantisme et son
idée de nature Cependant utopistes tournés vers un avenir émancipé il
agit plus pour eux un détour en direction de la Mère Nature que
un retour celle-ci Dans leur conception que owy qualifie de pré
écologique il est question de rédemption de la nature mais non de catas
trophe écologique leur conception est messianique non apocalyptique Le
Messie est pour eux la révolution socialiste Elle représente la forme contem
poraine de la vision matricentrée ils veulent promouvoir et qui oppose
la vision patriarcale dominante issue du protestantisme et de sa morale as
cétisme et de labeur Considérant que la domination sur la nature et la do
mination sur les hommes sont interdépendantes ils pensent que la révolution
socialiste en même temps elle mettra fin exploitation de homme par
homme réconciliera Homme et la Nature cette Mère donatrice Si pour
Fromm comme pour Benjamin leur vision utopique une réconciliation avec
la nature est inséparable de leur vision messianique de histoire il en va
pas de même pour autres penseurs de Ecole de Francfort ou proche elle
Horkheimer Adorno Bloch Marcuse Des éléments messianiques se retrou
vent chez ces auteurs mais beaucoup moins nettement que chez Fromm et
Benjamin est seulement chez ces derniers que la critique romantique de
la domination humaine sur la nature prend ses racines dans la tradition reli
gieuse juive
On sort complètement de la matrice judéo-chrétienne avec les mouvements
étudiés par Enzo Pace dans D.H.L.) dans lesquels Orient vient alimenter
la critique de la modernité occidentale Les trois mouvements née-orientaux
que retient Pace ont en commun le sentiment de imminence une ca
tastrophe apocalyptique impliquant de refonder tout le système social sur des
bases éthiques nouvelles impliquant aussi ici-et-maintenant un certain type
action Pace analyse très précisément ces types action sociale en
référence aux structures symboliques caractéristiques des groupes Dans un
premier type illustré par le mouvement de Rajneesh qualifié apocalypti
que-révolutionnaire les conceptions apocalyptiques ont conduit réaliser
dans le désert de Oregon une cité utopique se voulant expression de la
conscience de interconnexion entre environnement les rapports sociaux
équilibre intérieur de individu Le deuxième type de mouvement celui
des Hâre Krishna réalisé une expérience de type monastique que Pace
caractérise comme recherche de Arche perdue où il agit de constituer
des communautés agricoles autosuffisantes modèles de vie simple harmo
nieuse et pacifique Le mouvement Saï-baba la différence des deux pré
cédents appelle pas vivre hors le monde On affaire un bricolage
intra-mondain où objectif en référence des conceptions holistes est
épanouissemnt personnel Pour cela il faut retrouver le lien divinité-homme-
nature sans que la question de environnement occupe une place centrale
est également une pluralité de conceptions utopiques que nous présente
Kathy Rousselet dans D.H.L. propos de la Russie Malgré ampleur des
désastres écologiques ce ne sont jamais seulement ceux-ci qui sont craints
mais la menace un chaos total économique social et politique Rousselet

52
RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

analyse quelques exemples typiques de ces visions utopiques en référence aux


problématiques sociologiques de utopie et des rapports la modernité op
posant notamment visions post-modernes et pré-modernes qui envisagent
pas autonomie de homme la catastrophe étant de ordre des choses Ce
qui paraît évidence caractériser la Russie est ampleur de la profusion
utopique et des bricolages du sacré est aussi la radicalité des visions
Nombreuses sont les thématiques apparentant celles on trouve en Oc
cident de la vision des désastres écologigues comme partie une crise spi
rituelle et morale aux alliances de la science et de la religion Néanmoins la
thématique nationale occupe une place centrale Elle peut alimenter di
verses formes de paganisme en même temps au folklore et la mythologie
de antique Russie et allier des courants nationalistes russes Elle peut
aussi inscrire dans des visions planétaires comme avec la République spi
rituelle Ukraine qui pour but de réunir tous les Ukrainiens de la Terre
dans une grande union fraternelle noosphérique Au-delà il agit atteindre
une vaste union planétaire où les luttes entre nations seront tout jamais
écartées ... Les unions nationales dites Républiques spirituelles uniront
en une Fraternité des peuples de la Terre Ce courant comme plus généra
lement les courants vision planétaire veulent chercher leur source du côté
du cosmisme considéré comme un élément essentiel de la spiritualité russe
est loin de toute problématique de utopie et de apocalyptique et en
analyste engagée que Mary Douglas dans D.B.2 développe sa thèse un
mouvement écologiste de caractère révolutionnaire appelé se développer
et se radicaliser encore enjeu ses yeux porte sur la question de as
cétisme Un ascétisme radical lui apparaît nécessaire afin éviter les désastres
sinon la catastrophe écologiques et en tout premier lieu épuisement
des énergies non renouvelables interrogeant non pas sur les conceptions
mobilisatrices du noyau militant initial mais sur les conditions du succès un
tel mouvement sur sa possibilité de étendre ensemble des sociétés oc
cidentales elle argumente partir de deux précédents historiques une part
la vague de renonciation érémitique de fidèles chrétiens dans Empire romain
et en Europe de est au IIIe siècle et autre part et surtout le brahmanisme
Celui-ci instauré le régime végétarien et introduit un système compliqué
de codification de la pureté qui permettait afficher publiquement et de me
surer les degrés de cette pureté Au moyen de ce mouvement spontané la
population du continent tout entier est classée selon des degrés de renon
cement Les deux mouvements ont un et autre de fait opéré une révo
lution comme voudrait le faire le mouvement écologiste la christianisation
un côté la sanskritisation de autre Son analyse ne porte pas sur les conte
nus religieux et leur énergétique sociale mais sur le groupe social susceptible
impulser la révolution du goût que nécessite le développement un mou
vement écologiste radicalement ascétique et sur les moyens que activisme
politique emporte sur le fatalisme

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

IV COLOGIE(S ET RELIGION(S DANS LES SOCI


MODERNES AVANCEES

II revient James Beckford dans son texte conclusif ouvrage dirigé


par Hervieu-Léger de tenter de comprendre globalement les affinités qui
peuvent hui exister entre écologie et religion Différentes théories so-
ciologiques concernant la question de la religion dans les sociétés modernes
avancées peuvent aider
Selon la première ligne interprétation retenue par J.A Beckford ces
affinités découlent des nouveaux problèmes qui surgissent du développement
même de la modernité et qui appelant des réponses nouvelles peuvent réac
tiver et renouveler les problématiques religieuses J.A Beckford dégage plu
sieurs versions de cette conception générale de la plus simple la confiance
en la science et la technique étant défaite on se re)tourne vers la religion
des conceptions plus complexes telle celle de Robertson pour qui la
mondialisation entraînant la confrontation des menaces particulièrement
graves nécessite envisager la religion de manière renouvelée
La deuxième ligne interprétation que dégage J.A Beckford insiste sur
la nécessité de situer la réponse religieuse aux problèmes écologiques dans
le contexte une évolution progressive des valeurs et des Weltanschauungen
Dans cette perspective la préoccupation écologique apparaît liée au déclin
des valeurs matérialistes la sécurité augmentation du bien-être matériel
au profit de valeurs post-matérialistes Parallèlement ont émergé de
nouveaux mouvements sociaux tel justement le mouvement écologiste Ici
J.A Beckford évoque tout particulièrement les enquêtes de Inglehart qui
ont montré que les post-matérialistes ont une sensibilité élevée non seulement
écologie mais aussi aux aspects spirituels de celle-ci Par comparaison
les adhérents des grandes glises chrétiennes manifestent peu intérêt pour
écologie J.A Beckford remarque encore que inquiétude propos de en
vironnement ne se présente jamais état isolé elle apparaît en lien avec
autres soucis concernant la paix les Droits de homme et le féminisme
La contribution de Philippe Raynaud dans D.B.2 explicite et approfondit
la configuration symbolique esquissée par J.A Beckford Pour Ph Raynaud
il ne fait pas de doute que le souci écologique relève de valeurs post-maté
rialistes où affirme le projet nouveau une réconciliation entre épa
nouissement individuel et harmonie sociale par le moyen une réduction
méthodique de agressivité humaine tant dans les rapports entre homme et
la nature que dans les relations entre individus Cette définition très inté
ressante permet expliquer association des préoccupations écologique pa
cifiste féministe. soulignée par J.A Beckford Peut-être éclaire-t-elle aussi
les prises de position écologistes chrétiennes qui en général associent la paix
la justice écologie
analyse de Ph Raynaud est précieuse aussi en tant elle articule la
problématique un système de valeurs post-matérialistes la première pro
blématique dégagée par J.A Beckford en termes de nouveaux problèmes posés
par le développement et/ou la crise de la modernité Ainsi si pour Ph Raynaud
écologie traduit aussi la remise en cause des espoirs placés dans la société
abondance elle en conserve pourtant deux composantes essentielles ingré
dients majeurs du système symbolique post-matérialiste la volonté de se

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RELIGIONS ECOLOGIES NATURE

libérer du poids séculaire du travail et le refus des anciens rapports sociaux


hiérarchiques Dans cette perspective les courants post-matérialistes ap
paraissent la fois comme la négation et la continuation des années
soixante Même si cela nous éloigne quelque peu du fil de notre argumen
tation on ne peut manquer de signaler axe central de cet article les carac
tères communs que présentent la problématique écologiste et le nouvel
hygiénisme une et autre relèvent de valeurs post-matérialistes et déve
loppent une éthique globale de permissivité répressive article vient pour
une bonne part répondre aux questions soulevées par Séguy propos des
connivences sur certaines conceptions hygiénistes et des divergences
sur éthique familiale sexuelle sur éducation entre adventisme et
cologie contemporaine
Selon J.A Beckford le troisième type interprétation des changements
qui sont intervenus dans les rapports de la religion et de la modernité met
au premier plan la redéfinition de la religion notamment comment en même
temps que la transcendance aplatit le champ du religieux élargit Le
monde moderne favorise la proximité du quotidien et de la transcendance
faisant que le religieux peut emparer sans limitations de importe quel
problème Dès lors il un pas franchir pour admettre que écologie
puisse servir de point de départ aux expériences de la transcendance et donc
du religieux
Ces théories sociologiques sur la question de la religion dans les sociétés
modernes avancées éclairent très utilement la question des rapports que peu
vent entretenir écologie et religion J.A Beckford souligne que ces théories
ne sont pas exclusives les unes des autres On ailleurs vu avec Ph Raynaud
que adhésion aux valeurs post-matérialistes peut interpréter en termes
de réponse la remise en cause sélective de idéologie qui soutenu
essor de la société de consommation et de Etat providence remise en
cause de certaines espérances accompagnée de la reprise des valeurs de li
bération Cependant chacune des théories avancées par Beckford ne rend-elle
pas compte de fa on privilégiée une forme écologie plutôt que une au
tre La théorie des valeurs post-matérialistes ne permet-elle pas expli
quer avant tout une écologie au total plutôt optimiste que pessimiste
composante parmi autres une visée épanouissement personnel instar
du troisième type orientation écologique que dégage Pace Or il existe
autres type écologie Une écologie signifiant ascétisme radical peut-elle
vraiment inscrire dans un système de valeurs post-matérialistes en
est-il des courants nettement catastrophistes où les menaces écologiques ren
voient une catastrophe totalement destructrice et/ou sont les signes une
crise de civilisation globale Ce type de courant qui existé dans les années
1970 existe-t-il ailleurs encore en Europe occidentale Derrière ces ques
tions il un regret que la plupart des auteurs aient pas jugé nécessaire
de penser en tout cas de bien prendre acte de la diversité et des transfor
mations dans le temps de ce qui est génériquement rassemblé sous le terme
écologie Restent des analyses précieuses constituant un premier débrous-
saillage indispensable des rapports écologie(s)-religion(s)

Fran oise Champion


C.N.R.S Groupe de Sociologie
des religions et de la Laïcité

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ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS

NOTES

Le dossier ouvert il déjà 13 ans par Daniele Léger et Bertrand Hervieu avec leur
Communautés pour les Temps difficiles Néo-ruraux ou nouveaux moines Paris Le Centurion
1983 guère eu de suite On peut néanmoins citer Fran oise Champion qui sans se focaliser
sur la question de écologie aborde dans La croyance en alliance de la science et de la
religion dans les nouveaux courants mystiques et ésotérique Archives de Sciences Sociales
des Religions 1993 no 82
Pour la suite de ce texte D.H.L correspond ouvrage dirigé par Daniele Hervieu-
Léger D.B.I renvoie au premier ouvrage coordonné par Dominique Bourg Les sentiments de
la Nature D.B.2 au second La Nature en politique
On ne parlera pas ici des textes proprement théologiques qui comme le souligne Pierre
Gisel dans son beau texte Nature et création selon la perspective chrétienne dans D.H.L.)
constituent une relecture de la tradition ... au gré une ressaisie personnelle et engagée
Pour une analyse concrète de alliance de la science et de la religion dans la nébuleuse
mystique-ésotérique cf Champion art cité Pour les présupposés philosophiques supposés
par ces démarches alliance de la science et de la religion cf ouvrage de Ferry

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