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compliments non sans rougir de capter la lumière.


«C’est un travail de longue haleine, collectif», insiste-
La communauté internationale fait bloc
t-il en aparté.
(en apparence) pour des élections en Libye
PAR RACHIDA EL AZZOUZI
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 13 NOVEMBRE 2021

Les élections auront-elles lieu en Libye à partir du 24


décembre? Pour la trentaine de pays réunis à Paris, à
l’invitation de la France, acteurs du conflit ou de sa
résolution, le pari est réaliste. La réalité libyenne rend
cependant cette échéance bien incertaine.
Emmanuel Macron a reçu plusieurs chefs d'État vendredi 12 novembre à l'Élysée
C’est l’énième conférence pour la paix après Berlin puis à la Maison de la chimie à Paris, où se tenait la Conférence pour la Libye. Il a
déjeuné avec un seul d'entre eux : le dictateur égyptien Al-Sissi. © Rachida El Azzouzi
1, Berlin 2, Palerme, La Celle-Saint-Cloud... Mais Dans moins de six semaines, à partir du 24 décembre–
celle-ci pourrait être « déterminante », confie à si les efforts d’un des plus laborieux processus de
MediapartJán Kubiš. « Des personnes et des pays, paix à travers le monde ne sont pas torpillés –, le
qui nourrissent de profondes divergences, se sont mis peuple libyen devrait être appelé aux urnes pour
d’accord sur une série de points essentiels.» Il est des élections présidentielles et législatives historiques,
depuis 11 mois le nouvel émissaire des Nations unies censées tourner la page de plus d’une décennie de
pour la Libye, un poste resté vacant pendant près d’un guerre et de chaos. Les dirigeants ou représentants
an, qui a épuisé plusieurs de ses homologues, à l’instar d’une trentaine de pays, acteurs du conflit ou de
du dernier d’entre eux, Ghassan Salamé. sa résolution, ont acté, à huis clos, vendredi 12
Il ne parle pas arabe, n’est pas africain, comme novembre, à Paris, aux côtés des autorités libyennes
l’exigeait l’Union africaine, il est basé à Genève, en de transition, la nécessité et l’urgence de réussir le
Suisse, pas à Tripoli, au cœur du brasier, comme pari de ce double scrutin crucial pour réconcilier une
le réclame une étude indépendante de l’ONU, mais Libye éclatée (lire ici notre avant-papier).
en quelques mois, le Slovaque, passé par le Liban, Tandis que les chefs d’État ou leurs envoyés
l’Irak, l’Afghanistan, a fait «un travail remarquable se réunissaient, les communicants cadenassaient
et courageux», salue le président français Emmanuel l’événement. Plus d’une centaine de journalistes
Macron. « Merci, Ján Kubiš, d’être présent au accrédités, dont Mediapart, étaient parqués de l’autre
quotidien ». côté de la rue dans des salles en sous-sol, condamnés à
Dans la petite salle de la Maison de la chimie suivre sur des écrans les arrivées de chefs d’État, sans
à Paris, bondée de journalistes et de diplomates, aucun accès aux délégations des différents pays.
où se tient une conférence de presse en comité Tributaires d’images de «pools» restreints (comme on
restreint, des applaudissements fusent. La chancelière désigne ces quelques journalistes triés sur le volet
allemande Angela Merkel, le président du conseil autorisés à suivre le président pour l’ensemble de
italien Mario Draghi, le président et le premier leurs confrères), suspendus à la boucle WhatsApp
ministre libyens, Mohamed al-Menfi et Abdel Hamid du service de communication de l’Élysée, condamnés
Dbeibah, emboîtent le pas d’Emmanuel Macron. à quémander une information sous contrôle–«Est-
Ján Kubiš, qui voulait rester discret, accueille les ce qu’on peut avoir quelque chose à propos de la
rencontre avec Sissi ?», «Est-ce qu’on peut savoir
ce qui s’est dit? »–, ils attendront des heures huit
pages de résolution et la conférence de presse, où

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seule une partie essentiellement issue des quatre pays l’unanimité, celui prévalant actuellement étant décrié
coorganisateurs (France, Allemagne, Italie, Libye) pour avoir été taillé sur mesure pour le bloc de l’Est.
pourra être présente et poser une question par pays. Il n’en est pas moins un progrès au vu du nombre
« Il est important que toutes les parties prenantes de participants, de leurs désaccords et intérêts divers,
libyennes se mobilisent résolument en faveur même si deux acteurs majeurs du conflit– la Russie
de l’organisation d’élections présidentielles et et la Turquie– n’ont pas dépêché leurs dirigeants
législatives libres, régulières, inclusives et crédibles mais des représentants de moindre rang (le chef de la
le 24 décembre 2021 [...] et qu’elles acceptent les diplomatie russe, Sergueï Lavrov, et le vice-ministre
résultats de ces élections», soulignent dans leur des affaires étrangères turc, Sedat Önal).
déclaration finale les participants du sommet. Parmi les 25 points validés par le sommet, auquel
Si le pari paraît incertain, voire irréaliste plus l’Algérie a finalement participé (ce qui n’était pas
l’échéance approche, tant les tensions vont crescendo acquis) par la voix de son ministre des affaires
entre les deux camps rivaux de l’Ouest et de l’Est, étrangères Ramtane Lamamra, signe d’un début de
et faute d’une loi électorale consolidée équitablement, dégel entre Paris et Alger, un enjeu de taille :
la communauté internationale considère les élections le processus de retrait des forces étrangères et
libyennes «à portée» et réclame leur maintien. mercenaires qui minent le terrain libyen, enkysté par
Derrière le souci d’«inclusion», il y a l’appel à de multiples ingérences. «Ce plan ne doit pas être
une «participation entière et égale des femmes», à un plan sur un papier mais une réalité», prévient
«l’intégration des jeunes» mais aussi à la possibilité Angela Merkel, par ailleurs prête à ce que l’Allemagne
pour l’ensemble des factions rivales d’être candidates. forme et envoie des observateurs pour aider au bon
déroulement des élections.
Tous ceux qui «tenteraient d’entraver, de remettre
en cause, de manipuler ou de falsifier le processus Plusieurs milliers de mercenaires étrangers sont encore
électoral et la transition politique», à l’intérieur ou présents en Libye, menaçant la stabilité et la sécurité
à l’extérieur du pays, «devront rendre des comptes du pays ainsi que de toute la région : des Russes
et pourront être inscrits sur la liste du comité de la milice Wagner, au service du Kremlin, des
des sanctions de l’ONU»,menacent encore les pays Turcs, des Syriens pro-Turcs, des Tchadiens, des
signataires. «Ce n’est pas la première fois que Soudanais. Emmanuel Macron a applaudi «un premier
l’arme des sanctions est brandie mais elle n’a jamais pas», avec l’annonce, à la veille de l’ouverture du
véritablement empêché les différents clans ou milices sommet, du retrait de 300 mercenaires au service du
de saboter la marche vers la réconciliation», nuance camp du seigneur de l’Est libyen Khalifa Haftar, et
un observateur de premier plan. remercié «l’implication des pays africains voisins,
en particulier du Tchad». Avant d’appeler les plus
réfractaires, la Russie (qui dément tout envoi de
mercenaires et tout lien avec Wagner) et la Turquie,
«à retirer sans délai» leurs troupes.
«Pas de paix sans leur départ», lâche un membre
de la délégation libyenne, joint par Mediapart, tout
aussi conscient des obstacles internes au sein de
Les journalistes ont été tenus à distance et réduits à suivre la Conférence sur la l’exécutif libyen, réceptacle de toutes les rivalités,
Libye depuis les sous-sols d'une salle quadrillée d'écrans. © Rachida El Azzouzi
où un bras de fer oppose le président Mohamed al-
D’aucuns jugeront le communiqué de la Conférence
Menfi au premier ministre Abdelhamid Dbeibah. « Je
de Paris tiède, tel un concentré de vœux pieux
ne suis pas sûr qu’on réussisse à tenir le calendrier,
déconnectés de la réalité libyenne qui oublient un point
à faire des élections dans six semaines dans un
capital : l’absence d’un code électoral solide qui fasse

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cadre démocratique, parce qu’il faut encore dépasser de se présenter». Il désigne le maréchal Haftar ou
nos propres divisions et travailler à amender la loi encore Saïf al-Islam Kadhafi, le plus connu des fils
électorale pour qu’elle ne soit pas contestée.» À Paris, du dictateur Mouammar Khadafi, qui se rêve aussi
Menfi et Dbeibah se sont affichés unis, parlant d’une candidat et qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt
seule voix. de la Cour pénale internationale pour «crimes contre
l’humanité».
« Aucun d’entre nous ne peut se substituer à la
souveraineté libyenne que nous défendons et donc
au rôle que chacune des institutions aura à jouer
dans les prochains jours et les prochaines semaines»,
balaie Emmanuel Macron, interrogé par la presse
française. Son entourage rappelle qu’il a «un dialogue
Emmanuel Macron s'entretient avec les deux têtes de l'exécutif libyen intérimaire, le
président Mohamed al-Menfi (au centre) et le premier ministre Abdelhamid Dbeibah,
avec l’ensemble des acteurs en Libye, y compris
à l'issue de la conférence de presse, Paris, 12 novembre 2021. © Rachida El Azzouzi Khalifa Haftar». Avant de présider le sommet, le
Pendant la conférence de presse, les journalistes président français a d’ailleurs déjeuné en tête à tête
libyens ont choisi une question– puisqu’il fallait en avec l’un des plus fidèles soutiens d’Haftar, qui est
choisir une seule–, interpellant Dbeibah, qui nourrit aussi l’un des meilleurs clients de l’industrie française
des ambitions présidentielles alors même que la loi de l’armement, décoré en douce il y a un an : le
le lui interdit et qu’il s’était engagé devant l’ONU dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Un «déjeuner
et les forces libyennes à ne pas être candidat pour de travail» dont rien n’a filtré.
mener à bien sa mission : organiser des élections.
La France, qui a longtemps mené double jeu
L’homme d’affaires, l’un des plus prospères de
en soutenant secrètement Haftar sous couvert,
Misrata, troisième ville de Libye, qui s’est construit
notamment, de lutte contre le terrorisme, cherche
sur la corruption, a répondu qu’il rendrait «le pouvoir
aujourd’hui à briller de neutralité. Parmi les sièges
aux élus». Sans s’étendre sur ses velléités et avec cette
réservés lors de la conférence de presse à la délégation
précision que chacun risque d’interpréter à sa guise,
française, juste derrière le ministre des affaires
selon son camp : « Si le processus électoral se déroule
étrangères Jean-Yves Le Drian et le responsable de la
de manière honnête.»
cellule diplomatique de l’Élysée Emmanuel Bonne, il
L’une des grandes craintes est que des élections y en avait un au troisième rang au nom de Paul Soler.
maintenant provoquent un effet inverse de celui
Le si discret « Monsieur Libye », absent des
recherché, le retour de la guerre, du fait notamment des
organigrammes, qui avait été écarté au printemps
appétences de personnalités clivantes et pressées, tel le
2019 après les révélations de ses relations avec
maréchal Haftar, qui a pulvérisé le processus de paix
Alexandre Benalla, a été réhabilité au printemps
en 2019 pour prendre le pouvoir et qui envisage de se
lancer dans la course à la présidentielle. par l’Élysée. L’ancien militaire du 13e régiment de
dragons parachutistes, spécialiste du renseignement,
À l’Ouest, certains de ses opposants, tel le président du ne se cache plus. En 2019, il avait convaincu Paris
Haut Conseil de l’État (l’équivalent du Sénat) Khaled de soutenir l’offensive d’Haftar sur Tripoli, qui s’est
al-Mechri, de la mouvance islamiste, vent debout soldée par un échec sanglant et a jeté l’ouest de la
contre l’actuelle loi électorale, appellent les Libyens Libye dans les bras de la Turquie.
à boycotter des élections «permettant à des criminels

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