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L’Afrique face

à la mondialisation:
le point de vue syndical

Education ouvrière 2001/2


Numéro 123
Sommaire

Editorial V

Les femmes africaines en première ligne, par Mamounata Cissé 1

L’intégration régionale en Afrique: mode d’emploi,


par Mohammed Mwamadzingo 7

Le défi de l’économie informelle, par Emile Delvaux 14

Une nouvelle conception de l’ajustement, par Lawrence Egulu 20

Mondialisation, démocratisation et conditionnalités à géométrie variable,


par François Misser 26

SIDA: prévention et trithérapies, pas de contre-indication pour le Sud,


par Jacky Delorme 32

Bâtir une Afrique riche en informatique, par Marc Bélanger 36

L’impact de la mondialisation en Afrique et la réponse des syndicats:


le cas de l’Afrique du Sud, par Shermain Mannah 41

Presse africaine et mondialisation: une mue inachevée,


par Jean-Paul Marthoz 49

Fuite des cerveaux: la tête n’est plus sur les épaules, par André Linard 54

III
Editorial

L e marché mondial est largement resté inaccessible pour l’Afrique. Mais


les effets pervers de la mondialisation semblent s’être déjà concentrés
sur ce continent qui, avec 780 millions d’habitants, représente un dixième
de la population de la planète. La pauvreté, l’inégalité, l’exclusion, la dis-
crimination, la guerre et les maladies sont venues s’ajouter aux caprices
du climat et de la météorologie.
Les problèmes de l’Afrique ne sont pas tous dus au déchaînement des
éléments, ils sont souvent l’œuvre de l’homme. La bonne gouvernance, la
démocratie, le respect des droits humains et syndicaux, le dialogue social
et une forte expression indépendante du monde du travail ont été pen-
dant trop longtemps des denrées rares dans la région. Mais la commu-
nauté internationale ne peut pas non plus décliner sa responsabilité. Les
programmes d’ajustement structurel élaborés par la Banque mondiale et
le Fonds monétaire international étaient censés aider les pays africains à
redresser leur économie pour promouvoir la croissance et encourager l’in-
vestissement. Ils se sont non seulement avérés inefficaces face à la pau-
vreté, mais ils l’ont approfondie.
Les budgets nationaux alloués à l’éducation et à la santé ont été im-
placablement réduits, privant une majorité de gens d’accès aux services
publics essentiels. Des millions de personnes ont été reléguées dans la
précarité de l’économie informelle, privées de protection sociale et obli-
gées de vivre, ou plutôt de survivre, de revenus aussi maigres qu’aléa-
toires. Des ingrédients sociaux vitaux ont fait cruellement défaut dans les
tentatives de stabiliser des économies en perdition. Pis, les législations du
travail, qui assuraient un minimum de protection aux travailleurs et tra-
vailleuses et à leurs familles, ont été revues à la baisse. Les zones franches
d’exportation ont proliféré, souvent au détriment des normes internatio-
nales du travail et des droits sociaux durement conquis.
Le système de partis uniques et d’autres régimes non démocratiques
ont laissé en héritage une dette étrangère colossale qui, outre qu’elle hy-
pothèque l’avenir de générations d’Africains et Africaines, n’a jamais pro-
fité aux populations locales au nom desquelles elle avait été contractée.
La pandémie du VIH/SIDA a également frappé l’Afrique de plein
fouet. Et, si la pauvreté doit être considérée comme un des facteurs de
propagation de la maladie, la prévention, les soins et les traitements aux
victimes dépendent, eux, essentiellement de mesures politiques, écono-
miques et sociales qui devraient figurer en tête des priorités de la com-
munauté internationale.
Tout cela constitue une triste réalité. L’Afrique a trop longtemps été un
continent oublié et un champ de bataille où se disputent des enjeux qui
dépassent de loin ses frontières. Les ressources naturelles ont été pillées
et l’aide internationale s’est réduite comme une peau de chagrin. Le dé-
veloppement s’est arrêté.

V
Pourtant une autre Afrique voit le jour, tournée vers le futur et sou-
cieuse d’un avenir meilleur. Les organisations syndicales font partie de
cet avenir et constituent des acteurs clés pour le construire. Beaucoup
d’encre a coulé sur les malheurs de l’Afrique. Education ouvrière a choisi
de jeter un autre regard. L’Afrique est riche en ressources, humaines et
naturelles, elle dispose de marchés potentiels, elle a pris le chemin de la
démocratie. Comment utiliser au mieux ce capital pour relever les défis
de la mondialisation? Comment obtenir de la mondialisation qu’elle pro-
fite aux citoyens, et quelle contribution les organisations syndicales peu-
vent-elles apporter au processus? Nombre de ces questions trouveront ré-
ponse dans ce numéro, même s’il ne prétend pas être exhaustif. L’Afrique
est au travail.
Un hommage spécial est rendu dans cette édition aux femmes afri-
caines qui, avec l’aide des syndicats et autres secteurs de la société civile,
sont en première ligne du combat pour une Afrique prospère fondée sur
la croissance, le développement durable, la démocratie et le respect des
droits humains et syndicaux. Malgré de nombreux obstacles, écono-
miques, culturels, institutionnels et parfois même physiques, les Afri-
caines s’organisent et luttent. Les perspectives du continent dépendront
dans une large mesure de la contribution des femmes et de la place qui
leur sera accordée dans la construction de l’avenir. Les femmes doivent
tirer des bénéfices du développement, mais elles doivent surtout être re-
connues comme des acteurs clés dans le processus.
L’expérience a aussi démontré que l’économie informelle n’est plus
hors d’atteinte pour le mouvement syndical. Les efforts des syndicats et
autres groupes, avec l’appui de l’Organisation internationale du Travail
et de son Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV), ont com-
mencé à engranger des résultats. Les travailleurs et travailleuses de l’éco-
nomie informelle sont de plus en plus susceptibles de faire entendre leur
voix et d’obtenir des améliorations à leur sort.
Des processus d’intégration régionale sont en cours et pourraient
constituer des points d’entrée dans le marché mondial, permettant d’ob-
tenir enfin des dividendes sociaux de la mondialisation. Tout en renfor-
çant leur présence au niveau national, les syndicats ont un rôle spécial à
jouer pour exiger que cette intégration économique se traduise par une
amélioration des conditions de vie et de travail. La fracture numérique
peut également être comblée, certes pas du jour au lendemain, mais en
tant qu’objectif à moyen terme, en visant à développer des technologies
conçues par des Africains pour des Africains et compatibles avec le ré-
seau mondial. La démocratisation fait entrevoir un environnement poli-
tique plus favorable, et la démocratie s’est déjà ancrée solidement dans
nombre de pays. Comme le mouvement syndical, les médias ont recou-
vré une liberté leur permettant de devenir des acteurs indépendants et de
contribuer au progrès et aux débats.
Le succès de cette nouvelle Afrique dépendra, cependant, du soutien
que voudra bien lui accorder la communauté internationale. Les timides
initiatives de réduction ou d’effacement de la dette des pays les plus
pauvres devraient être réexaminées de façon bien plus généreuse, confor-
mément aux suggestions avancées par le mouvement syndical interna-
tional. L’assistance à la lutte contre le VIH/SIDA, y compris l’accès au
traitement et le soutien aux efforts de prévention sur le plan local, est in-
dispensable et urgente. L’aide au développement doit retrouver le che-

VI
min de l’Afrique en insistant sur les aspects de bonne gouvernance, de
démocratie et de respect des droits humains et syndicaux. L’investisse-
ment dans l’infrastructure et l’agriculture doit être considéré comme prio-
ritaire. Et les institutions financières internationales devraient honorer
leur propre engagement à consulter les acteurs locaux, en particulier les
syndicats, dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi des programmes
d’ajustement.
Les gouvernements africains, les employeurs et les syndicats ont un
rôle majeur à jouer pour promouvoir en Afrique un climat susceptible de
mener à la croissance, la justice sociale et la démocratie. Le dialogue so-
cial doit devenir le principal pilier de la nouvelle Afrique. Il devra per-
mettre de bâtir un large consensus autour de politiques axées sur la
meilleure des ressources africaines: les Africains eux-mêmes. La santé,
l’éducation et le développement social sont des questions qui doivent être
traitées maintenant. Elles constituent, par ailleurs, le meilleur investisse-
ment pour une Afrique prospère.

Manuel Simón Velasco


Directeur
Bureau des activités pour les travailleurs (BIT)

Des remerciements spéciaux sont adressés aux représentants d’ACTRAV sur le ter-
rain, Ibrahim Mayaki (Abidjan), John Fallah (Addis Abeba), Francisco Monteiro
(Dakar), Mohammed Mwamadzingo (Harare), et à Abdoulaye Diallo et Ditiro
Saleshando (chargés des bureaux africains au sein d’ACTRAV à Genève) pour leur
aide précieuse dans l’identification des sujets à traiter dans ce numéro et des au-
teurs et pour leur contribution à sa conception.

VII
Les femmes africaines en première ligne
Quelles soient économiques, sociales, culturelles, institutionnelles et
juridiques, ou physiques, les contraintes qui pèsent sur les femmes
africaines sont écrasantes. Malgré tous ces obstacles, qui pourraient
les conduire à une passivité dictée par l’image dans laquelle la tradi-
tion voudrait les enfermer, les femmes africaines font preuve d’un
dynamisme et d’une combativité remarquables.

Mamounata Cissé
Secrétaire générale adjointe
Confédération internationale des syndicats libres
Natacha David
Rédactrice en chef du Monde syndical
Confédération internationale des syndicats libres

T raditionnellement, les femmes afri-


caines n’ont pas de place dans la vie de
la cité, sinon celle d’être des citoyennes de
Les déficiences de l’enseignement

Les discriminations dont les femmes sont


seconde zone. Les lois et les coutumes les victimes conditionnent leur perception
empêchent, plus que les hommes, d’avoir d’elles-mêmes et leurs perspectives d’ave-
accès aux facteurs de production (terre et nir dès leur plus jeune âge. Elles sont en-
crédit), à l’éducation, à la formation, à l’in- fermées dans une image dévalorisée,
formation, et aux soins médicaux pour basée sur la dépendance, la sujétion et la
exercer leur rôle dans l’économie et dans subordination par rapport aux hommes.
la société en général. Trop souvent, elles ne Dans les sociétés africaines traditionnelles,
connaissent même pas leurs droits légaux une femme n’existe pas vraiment, elle est
ou n’arrivent pas à les revendiquer. Au comme une ombre. Dans beaucoup de
quotidien, elles ploient sous le fardeau pays africains, les filles sont moins nour-
d’un partage tout à fait inégal des respon- ries que leurs frères, sont forcées de tra-
sabilités ménagères et familiales. A l’inté- vailler plus dur et disposent d’un accès
rieur des foyers domestiques, mais aussi plus réduit à l’école et aux soins médicaux.
dans les écoles, sur les lieux de travail, dans Alors que dans toutes les régions du
la rue et partout ailleurs dans la société, les monde l’enseignement primaire a pro-
femmes africaines sont en outre souvent gressé au cours des dernières décennies, le
victimes de violences physiques, sexuelles Fonds des Nations Unies pour la popula-
et psychologiques. Dans la plupart des tion (FNUAP) déplorait, dans un rapport
pays africains, cette violence fondée sur le publié l’an dernier 1, un ralentissement de
genre résulte de concepts sociaux, religieux la scolarité en Afrique «en raison des coûts
et culturels qui octroient aux hommes un élevés pour les parents et de la baisse de la
statut supérieur à celui des femmes et qui qualité de l’enseignement». En Afrique
leur confèrent de ce fait le monopole sur subsaharienne, pas plus de 60 pour cent
toutes les sources de pouvoir. des enfants achèvent le cycle d’études pri-
maires. Un déficit de formation qui frappe
de plein fouet les futures femmes quand
on sait que, dans 22 pays africains, le taux
de scolarisation des filles est inférieur à 80

1
pour cent de celui des garçons. «L’éduca- Le poids des traditions
tion, en particulier celle des femmes, a plus et celui des crises
d’impact sur la mortalité des nourrissons
et des jeunes enfants que les effets combi- Pour les rares femmes qui parviennent à
nés de l’élévation du revenu, de l’amélio- franchir la barrière de la formation, l’in-
ration de l’assainissement, et de l’emploi égalité reste de mise. La Fédération inter-
dans le secteur moderne», rappelle fort à nationale des journalistes (FIJ) relevait ré-
propos le FNUAP. Ainsi, le Botswana, le cemment que les femmes représentent
Kenya et le Zimbabwe, qui ont les niveaux encore une minorité parmi les journalistes
les plus élevés de scolarisation féminine en africains, alors que dans les pays indus-
Afrique subsaharienne, accusent aussi les trialisés près de 50 pour cent des journa-
taux les plus bas de mortalité infantile. listes sont des femmes. «La culture met
Sur le plan du travail, les femmes afri- toujours les femmes dans une position su-
caines restent trop souvent confinées aux balterne, même en Afrique du Sud où, de-
tâches dites improductives et sous-rému- puis la fin de l’apartheid, on a créé une élite
nérées, voire le plus souvent pas rémuné- noire masculine, mais pas une élite fémi-
rées du tout (garde des enfants, travaux do- nine», commente Farahana Ismail, une
mestiques, soins aux malades et aux journaliste sud-africaine membre de la di-
personnes âgées, éducation informelle, rection de la FIJ.
production agricole domestique, approvi- En 1994, la Banque mondiale estimait
sionnement en eau et en bois, etc.). Elles que les femmes représentaient en Afrique
sont aussi nombreuses dans l’agriculture 44 pour cent de la main-d’œuvre mais,
et dans le secteur informel où les condi- plus récemment, le Bureau international
tions de travail sont mauvaises, le coeffi- du Travail notait que le taux d’activité des
cient de main-d’œuvre élevé, le niveau de femmes dans le continent était en diminu-
technicité et de qualification faible et les tion, sans doute en raison de l’invisibilité
rémunérations médiocres. En Afrique de du travail des femmes liée à leur plongeon
l’Ouest, les femmes écoulent de 70 à 90 dans l’économie informelle.
pour cent de tous les produits de l’agricul- Au poids de la tradition s’ajoute pour
ture et de la pêche et les vendeuses des rues les femmes africaines celui de la grave
et des marchés font partie d’une économie crise économique et sociale, des conflits
informelle qui produit environ 30 pour meurtriers et du regain d’épidémies dé-
cent de la richesse des centres urbains. En vastatrices qui frappent de façon endé-
Afrique, relevait l’an dernier le Fonds de dé- mique le continent africain et dont elles su-
veloppement des Nations Unies pour la bissent les conséquences négatives de
femme (UNIFEM), les femmes travaillent façon disproportionnée.
dans des secteurs stratégiques, notamment Aggravées par le fardeau injuste de la
dans l’agriculture et la production d’ali- dette, les politiques d’ajustement structu-
ments, mais les instruments financiers et rel dictées par les institutions financières
les services offerts par les banques et les internationales (FMI et Banque mondiale)
institutions financières (assurances et cré- ont des effets désastreux sur l’emploi
dits) vont en priorité aux secteurs d’expor- (structuré et informel) et sur l’ensemble
tation et aux activités non agricoles du sec- des services publics de base, comme l’édu-
teur urbain et donc excluent une majorité cation et la santé. Ces politiques d’ajuste-
des femmes de ces circuits 2. Dans ces condi- ment structurel, qui ont joué un rôle déter-
tions, personne ne s’étonnera de la difficulté minant dans le processus de délabrement
pour les femmes d’améliorer le rendement avancé de tous les secteurs vitaux des
de la terre. En donnant, par exemple, aux sociétés africaines, pénalisent particulière-
exploitantes agricoles du Kenya le même ment les femmes. Face aux privatisations
appui qu’aux exploitants, on augmente- massives, elles sont doublement affec-
rait le rendement de leurs terres de plus de tées. D’une part, parce que l’emploi des
20 pour cent, indique le FNUAP. femmes africaines dans le secteur formel

2
est souvent limité au secteur public, fai- vent pour avoir été contraintes à des rap-
sant d’elles des cibles privilégiées des ports sexuels non protégés), ensuite pour
programmes de «dégraissement». D’autre soigner les malades ou encore s’occuper
part, ce sont elles qui, au quotidien, doi- des plus de 11 millions d’orphelins dont
vent désormais pallier tant bien que mal les parents ont été emportés par la pandé-
les défaillances ou carrément l’absence de mie. Selon l’ONUSIDA, les femmes repré-
services de base assurés auparavant par sentent plus de la moitié des adultes séro-
les pouvoirs publics. Les carences des sys- positifs ou malades en Afrique (voir article
tèmes de sécurité sociale, voire leur dispa- de Jacky Delorme en page 32). Plus précis,
rition, contribuent à la paupérisation crois- le rapport du FNUAP indique que, en
sante des femmes africaines. Afrique, le nombre de femmes séroposi-
La santé est devenue le parent pauvre tives dépasse de 2 millions celui des
des budgets d’Etat. Résultat: une femme hommes infectés.
africaine sur 13 meurt pendant la grossesse Les discriminations de genre, résultant
ou après un accouchement, alors que dans à la fois de la tradition et du contexte socio-
les pays industrialisés le rapport, estimé économique actuel, engendrent d’impor-
par l’UNICEF, est de un décès sur 4 085 tantes disparités dans la distribution des
naissances. En République-Unie de Tanza- ressources, avec des conséquences néga-
nie, rapporte une étude, les mères parlent tives importantes pour le développement
ainsi: «Je vais en mer chercher un nouveau des femmes, mais aussi de la société afri-
bébé, mais le voyage est long et dangereux caine dans son ensemble. Car la discrimi-
et il se peut que je ne revienne pas». nation a un coût. «Promouvoir l’égalité
Les femmes africaines sont aussi en entre les sexes, c’est promouvoir aussi la
première ligne face aux conflits meurtriers croissance et le développement stable des
qui déchirent trop de sociétés africaines, systèmes économiques, ce qui comporte
un sacrifice d’autant plus injuste qu’elles des avantages sociaux aussi bien qu’éco-
sont rarement partie prenante de l’origine nomiques au sens strict», note, à cet égard,
de ces conflits, fomentés et mis en œuvre le FNUAP.
par des hommes. Au plus fort de ces Il reste que, malgré toutes ces
conflits, elles continuent de jouer un rôle contraintes, «les femmes se débrouillent
essentiel pour assurer la survie de leurs toujours», une idée répandue sur tout le
familles. Et c’est sur leurs épaules que pè- continent africain. Et de fait, cette «dé-
sera sans doute le poids de la reconstruc- brouille» est partout visible: dans la pro-
tion. Au Rwanda, les femmes représen- duction agricole rurale, dans l’artisanat ou
taient, au lendemain du génocide, 70 pour encore le petit commerce. Aujourd’hui, les
cent de la population et 50 pour cent des femmes africaines savent qu’elles ne peu-
foyers étaient dirigés par des femmes, vent compter que sur leurs propres forces.
veuves pour la plupart. Sans travail, sans Elles sont de plus en plus nombreuses à
maison, souvent victimes de graves sé- prendre confiance en leur propre capacité
quelles physiques et psychologiques, elles et à chercher à conquérir leur autonomie.
se battent néanmoins pour survivre et re- Même si elles restent encore minoritaires,
construire un avenir. ces femmes se battent contre les préjugés
et pour leur liberté et n’ont pas peur de
prendre tous les risques pour cela. On as-
Doubles victimes du SIDA siste ainsi à une transformation progres-
sive de l’attitude des femmes dans leurs
Face aux épidémies qui déciment les po- rapports avec les hommes et dans leurs
pulations africaines, et particulièrement le rapports traditionnels de sujétion avec la
VIH/SIDA, les femmes africaines paient société dans son ensemble. Cela n’induit
aussi un lourd tribut. D’abord, en tant que pas nécessairement un rejet de la tradition
victimes (plus de 12 millions de femmes mais plutôt une volonté de mettre l’accent
africaines sont déjà mortes du SIDA, sou- sur les valeurs positives de cette tradition,

3
comme la solidarité au service de la réali- Changer les mentalités
sation de soi et du développement de tous.
Alors que les sociétés africaines luttent Sur le terrain, de très nombreux syndicats
pour répondre aux défis de la modernité, africains ont développé des programmes
les femmes africaines sont devenues le pour conscientiser les femmes sur leurs
moteur essentiel de cette dynamique droits, les aider à s’émanciper par l’alpha-
d’adaptation et de changement. Elles ont bétisation, l’éducation et la formation. Ce
développé un capital technique basé sur le travail de sensibilisation vise l’extérieur,
savoir-faire et les compétences acquises mais aussi l’intérieur des syndicats, long-
notamment grâce aux mouvements asso- temps considérés comme une affaire
ciatifs. Elles ont aussi développé un capi- d’hommes, où les femmes étaient complè-
tal social basé sur la vie communautaire, tement marginalisées. Peu à peu, les syn-
les principes de solidarité et de réciprocité, dicats africains ont mis en place des pro-
qu’illustrent, entre autres, les célèbres grammes pour encourager les femmes à la
«tontines» de femmes africaines. Elles prise de responsabilité à tous les échelons
choisissent la solidarité comme stratégie des structures syndicales et, petit à petit,
d’actions collectives et, plutôt que l’accu- les mentalités changent.
mulation financière, elles privilégient la Mais il reste encore trop souvent un
capitalisation du social et du savoir-faire. fossé entre la théorie des résolutions po-
Comme l’a dit Kofi Annan, secrétaire litiques et la réalité. La participation des
général des Nations Unies, «l’égalité de femmes aux instances dirigeantes des
genre est plus qu’un objectif en soi. C’est syndicats est encore très faible. Respon-
une condition préalable pour mener le sable féminine au Congrès syndical du
combat en faveur de la réduction de la Ghana, le GTUC, Veronica Kofie consi-
pauvreté, de la promotion d’un dévelop- dère que la direction syndicale reste
pement durable, et de la construction de beaucoup trop à l’écart des femmes.
la bonne gouvernance». «Nous devons aller sur le terrain, dit-elle,
Avec pour objectif de lutter pour la contrôler le travail des gens qui sont en
paix, pour la prospérité économique, la contact avec les travailleuses. Et, pour in-
justice sociale, la démocratie et les droits téresser les femmes, nous devons prendre
humains, de nombreux réseaux, associa- en compte les problèmes liés aux situa-
tions et organisations de femmes se sont tions particulières qu’elles vivent, par
mis en place. exemple, le fait qu’elles soient nom-
Le mouvement syndical est aussi de breuses aujourd’hui à être mères céliba-
plus en plus présent. Il revendique l’inté- taires.» Le GTUC a déjà mis en pratique
gration de la perspective de genre dans l’utilisation d’un langage plus neutre du
l’approche de l’ajustement structurel et de point de vue des genres dans les conven-
la lutte contre la dette. Dans la même pers- tions collectives qu’il a négociées et, pour
pective, le mouvement syndical interna- rendre son action plus visible, son comité
tional se bat pour l’inclusion des normes des femmes a créé un trust qui a lancé un
fondamentales de l’OIT, notamment en système d’assurances, de radio-taxis et
matière d’égalité, dans le commerce inter- autres services pratiques.
national. S’il est sans doute très loin des Pour lutter contre les stéréotypes
préoccupations des femmes africaines qui sexistes, les syndicats visent non seule-
s’échinent dans les champs, les ateliers ou ment à conscientiser les femmes, mais
sur les marchés africains, ce combat au ni- aussi à changer les mentalités chez les
veau mondial est pourtant intimement lié hommes. Cela se traduit par des pro-
à l’amélioration de leur condition. grammes de formation qui s’adressent à
un public mixte, des programmes aussi
plus adaptés à la réalité quotidienne des
femmes syndicalistes, tenant compte no-
tamment des contraintes liées au poids

4
disproportionné des responsabilités fami- selon elles, de l’esclavage. Elles se plai-
liales et domestiques qui leur incombent. gnaient notamment de troubles oculaires
Comment les syndicats se battent-ils dus aux effets de la soude caustique
pour syndicaliser plus de femmes? Par qu’elles manipulaient «sans protection».
exemple, en féminisant les équipes de re-
crutement, en mettant en avant des thèmes
auxquels les femmes sont particulière- Le défi de l’économie informelle
ment sensibles, comme la santé, la sécu-
rité, ou le planning familial, ou, comme le S’il y a bien un champ de syndicalisation
font les syndicats sud-africains, en mettant à investir pour mieux défendre les femmes
l’accent sur les jeunes travailleuses. africaines, c’est celui de l’économie infor-
melle. Pour ce faire, les syndicats doivent
développer de nouvelles méthodes d’ap-
La réponse syndicale proche et d’organisation, tenant compte
des revenus extrêmement faibles de ces
Se battre pour la syndicalisation du secteur travailleuses et du peu de temps qu’elles
privé reste un objectif prioritaire pour aug- peuvent consacrer aux activités syndicales
menter la puissance syndicale des femmes du fait de leurs charges familiales. Les syn-
qui, au vu de la contraction sévère du sec- dicats doivent aussi chercher à combattre
teur public, cherchent des alternatives l’isolement de beaucoup de travailleuses
d’emploi dans le secteur privé. Même si ce informelles, particulièrement celles qui
combat se heurte à la précarisation des em- travaillent à domicile, ou encore celles qui
plois et au harcèlement antisyndical. En travaillent en zones rurales isolées. En
Côte d’Ivoire, raconte la syndicaliste Ma- Zambie et au Ghana, la CISL et son orga-
riatou Coulibaly, «le coup d’Etat a, en nisation régionale africaine (l’Oraf) finan-
quelque sorte, galvanisé les travailleurs, cent ainsi des projets en faveur des femmes
surtout les femmes car les licenciements de l’économie informelle (voir aussi l’ar-
massifs les ont touchées directement». «Ce ticle d’Emile Delvaux, p. 14).
sont donc ces femmes que nous avons Souvent, ces travailleuses se sont déjà
contactées en premier lieu et que nous auto-organisées en associations ou en co-
avons aidées, poursuit Mariatou Coulibaly, opératives, les syndicats peuvent alors dé-
notamment en calculant avec elles, et à la velopper des stratégies de collaboration et
place de leur patron, le montant des in- de travail en réseau avec tous ces acteurs
demnités de licenciement. Cette interven- déjà actifs sur le terrain. Parmi d’autres
tion a eu un effet boomerang pour le syn- exemples, les syndicats soutiennent des
dicat. De dix femmes déléguées avant le coopératives de femmes au Sénégal.
coup d’Etat, nous sommes passés à 67.» Les syndicats cherchent aussi à appor-
Le combat des femmes africaines passe ter des avantages tangibles et immédiats:
aussi par la lutte traditionnelle des syndi- création de fonds sociaux pour pallier l’ab-
cats pour de meilleures conditions de tra- sence de sécurité sociale, facilités d’accès
vail. Et les femmes syndicalistes ne se pri- au crédit et à la terre, aide administrative
vent plus de crier haut et fort leurs et juridique, éducation et formation pour
revendications. En juin dernier à Lagos surmonter le manque cruel de qualifica-
(Nigéria), ce sont les infirmières des hôpi- tions, fourniture d’infrastructures de base
taux publics qui ont débrayé pour réclamer (électricité, eau, transport, sanitaires, lo-
de meilleurs salaires alors que ceux des caux de stockage, crèches, repas…). Les
médecins venaient d’être augmentés. A Ba- syndicats peuvent aussi aider à améliorer
mako (Mali), des travailleuses de l’Indus- les revenus de ces femmes en facilitant la
trie des boissons et des glaces (IBG), une vente et l’achat collectifs; en suscitant des
des principales industries de boissons du échanges d’expériences; en assurant une
pays, étaient en grève au mois d’avril, dé- protection contre les violences (notamment
nonçant des conditions de travail proches, pour les vendeuses de rue); et en rendant

5
la chaîne de sous-traitance visible pour né- longtemps avec le SIDA, et ce sont elles qui
gocier avec les employeurs une protection devront se charger des enfants», confiait
élémentaire pour les travailleuses à domi- récemment Florida Mukandamutsa du
cile. Les syndicats peuvent apporter leur syndicat rwandais CESTRAR au Monde
soutien à des microprojets, particulière- syndical 3. «Nous avons mis sur pied au
ment ceux qui sont porteurs de dévelop- Rwanda une association des gens qui vi-
pement rural, ou encore faciliter, pour les vent avec le VIH/SIDA. C’est une asso-
biens produits par des femmes, l’accès aux ciation mixte, mais les femmes y sont ma-
nouveaux réseaux de commerce équitable, joritaires», expliquait la syndicaliste.
comme c’est le cas au Bénin ou au Burkina Pour sortir du fossé technologique qui
Faso. sépare l’Afrique du reste du monde et lui
assurer un développement durable, les
syndicats réclament un meilleur accès aux
De nouvelles pistes d’action nouvelles technologies de l’information
pour tous les travailleurs et travailleuses
Organiser les travailleuses des zones africains (formation et infrastructure). Là
franches d’exportation, qui prolifèrent ra- aussi, il faut insister sur la dimension de
pidement en Afrique, est un autre défi de genre, indispensable pour s’assurer que
taille pour les syndicats africains. Les pays les femmes, déjà discriminées sur tous les
d’accueil de ces zones franches offrent aux fronts, ne se retrouvent pas, en outre, tout
investisseurs étrangers une main-d’œuvre au fond du fossé numérique qui sépare les
bon marché et une paix industrielle, au prix plus éduqués des moins qualifiés, les plus
généralement d’une féroce répression an- riches des plus pauvres.
tisyndicale. Résultat, ces zones franches, Toutes ces pistes d’actions syndicales,
qui emploient en majorité des femmes, déjà expérimentées avec imagination, cou-
sont trop souvent des zones de non-droit rage et succès par différents syndicats afri-
syndical où l’exploitation est la norme (très cains, convergent vers le même objectif glo-
bas salaires, contrats de travail précaires, bal: mieux tenir compte des besoins et des
harcèlement sexuel des travailleuses, priorités spécifiques aux femmes et de leur
conditions de travail déplorables…). Au rôle dans l’économie et la société en géné-
Maroc, malgré la répression antisyndicale ral. C’est une clé essentielle pour l’avenir
qui y sévit, les syndicats se battent pour or- du continent, une question d’équité, mais
ganiser les ouvrières des usines textiles aussi une question de survie. Comme par-
dans les zones industrielles. A Maurice, les tout ailleurs dans le monde, mais peut-être
syndicats ont mis sur pied une crèche pour encore plus en Afrique compte tenu du rôle
les enfants des travailleuses des planta- particulièrement fondamental que, malgré
tions sucrières. les immenses difficultés, les femmes y
En matière de lutte contre le jouent en matière de développement, l’ave-
VIH/SIDA, les syndicats ont aussi un rôle nir dépendra de la place que les femmes y
fondamental à jouer pour assurer une auront.
perspective de genre dans tous les pro-
grammes de sensibilisation et d’aide aux
victimes. Ils participent également active- Notes
ment à la campagne internationale en fa-
1
veur de produits pharmaceutiques qui FNUAP: L’état de la population mondiale, 2000
soient financièrement accessibles aux ma- (New York, 2000).
2
lades du SIDA en Afrique. Dans beaucoup UNIFEM: Gender dimensions of the financing for de-
de syndicats africains, les femmes sont aux velopment agenda, document de travail en vue de la
Conférence des Nations Unies sur le financement du
avant-postes de la lutte contre la pandé- développement prévue en 2002 (New York, avril 2001).
mie. «Les femmes subissent davantage les 3
Le Monde syndical, mensuel publié par la Confé-
conséquences de la maladie. Elles résistent dération internationale des syndicats libres (CISL),
plus longtemps au virus donc vivent plus (Bruxelles, décembre 2000).

6
L’intégration régionale en Afrique:
mode d’emploi
L’intégration économique a plus de chances de réussir si les membres
de la société civile, et plus particulièrement les syndicats, participent
au processus décisionnel et si leurs droits sont garantis et respectés.
Comment les syndicats peuvent-ils assumer un rôle plus significatif
sur le plan de la promotion de l’intégration régionale et comment
peuvent-ils faire en sorte que les droits humains et syndicaux soient
respectés?

Mohammed Mwamadzingo
Spécialiste régional de l’éducation des travailleurs
Bureau de l’OIT à Addis-Abeba

L e développement nécessite l’organisa-


tion d’activités sociales et écono-
miques à une échelle bien plus vaste que
des marchandises qu’ils peuvent produire
à moindre frais, l’ensemble de la région en
profite. Deuxièmement, des économies
celle que l’on retrouve actuellement dans d’échelle souvent impossibles à réaliser sur
les différents pays d’Afrique. En effet, la le marché domestique peuvent l’être sur un
plupart d’entre eux sont relativement pe- marché régional plus vaste. Troisième-
tits, non seulement du point de vue de la ment, l’intégration régionale peut appor-
population, mais également des résultats ter, dans un premier temps, l’expérience et
économiques. Cette situation a donné les avantages d’une concurrence entre pro-
naissance à des efforts visant à promou- ducteurs dans un environnement plus sûr
voir l’intégration régionale et sous-régio- que celui du marché mondial.
nale en tant que stratégie majeure pour Les accords d’intégration régionale ont
promouvoir le commerce régional et accé- une longue histoire en Afrique. Elle re-
lérer le développement et les transforma- monte aux unions douanières de 1900
tions structurelles. Malgré les résultats très entre le Kenya (alors appelé Protectorat
modestes obtenus jusqu’à présent, cette d’Afrique de l’Est) et l’Ouganda. De nos
stratégie reste l’un des principaux instru- jours, il existe en gros deux types de grou-
ments pour permettre au continent de sur- pements régionaux en Afrique, à savoir,
monter ses problèmes de fragmentation ceux parrainés par la Commission écono-
économique, de promouvoir la diversifi- mique des Nations Unies pour l’Afrique
cation économique et l’établissement de (CEA) et ceux découlant d’autres initia-
liens mutuellement bénéfiques entre uni- tives. La CEA a été le promoteur de trois
tés de production dans différents pays. accords sous-régionaux: la Communauté
économique des Etats d’Afrique de
l’Ouest (CEDEAO), le Marché commun de
Structures régionales l’Afrique orientale et australe (COMESA),
et sous-régionales en Afrique et la Communauté économique des Etats
d’Afrique centrale (CEEAC).
Il ne fait aucun doute que le premier argu- A l’échelon panafricain, le traité éta-
ment en faveur de l’intégration régionale blissant la Communauté économique afri-
est celui de l’efficacité: lorsque des pro- caine adopté à Abuja en 1991 peut être
ducteurs et des pays se spécialisent dans considéré comme le point d’orgue des dé-

7
clarations faites auparavant par les chefs Guinée-Bissau, du Mali, du Niger, du Sé-
d’Etat et de gouvernement africains et négal et du Togo), et l’Union de la Rivière
leurs ministres (à l’instar de la Déclaration Mano (MRU, qui englobe la Guinée, le Li-
de Kinshasa de 1976, du Plan d’action de béria et la Sierra Leone). L’UEMOA a été
Lagos et de l’Acte final de Lagos de 1980) mise sur pied en 1994. L’une des grandes
à propos de leur volonté de créer une com- différences entre elle et la CEDEAO est que
munauté économique englobant toute cette dernière possède un élément fonc-
l’Afrique. tionnel d’intégration monétaire.
Lors du 37e Sommet des chefs d’Etat et En vertu de l’accord conclu lors du
de gouvernement de Lusaka, Zambie Conseil des ministres de la CEDEAO en
(juillet 2001), l’Organisation de l’unité afri- 1993, toutes les autres OIG devraient de-
caine (OUA) est officiellement devenue venir des agences spécialisées de la CE-
l’Union africaine (UA), 50 des 53 Etats DEAO dès 2005.
membres de l’OUA ayant ratifié le traité Autre sous-région, l’Afrique orientale
établissant l’UA. Le nouveau secrétaire gé- et australe a également connu de nom-
néral de l’UA s’est vu investi de la respon- breuses initiatives en vue d’instaurer des
sabilité d’assurer la transition en un an. instances transfrontalières, de manière à
En Afrique de l’Ouest, la Commu- accroître le commerce, l’investissement et
nauté économique des Etats d’Afrique de les échanges entre les pays qui collaborent.
l’Ouest (CEDEAO) a vu le jour en 1975 et Cette sous-région est désormais la
avait pour objectif de devenir à terme une deuxième par le nombre d’OIG, après
union douanière, puis un marché com- l’Afrique de l’Ouest.
mun, à mesure que progressait l’intégra- La Zone d’échange préférentiel pour
tion des Etats de la sous-région. Elle se l’Afrique orientale et australe (PTA) a été
compose de 15 Etats membres (le Bénin, le établie en 1978 et a servi de fondement à
Burkina Faso, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la création du Marché commun pour
la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée- l’Afrique orientale et australe (COMESA),
Bissau, le Libéria, le Mali, le Niger, le Ni- en novembre 1993. Le COMESA com-
géria, le Sénégal, la Sierra Leone et le prend aujourd’hui 21 pays, après le retrait,
Togo), dont 10 font partie d’autres grou- l’an dernier, de la République-Unie de
pements sous-régionaux. Le nouveau Tanzanie. La PTA s’était engagée dans cinq
traité de la CEDEAO, signé en 1993, grands domaines de coopération, à savoir:
cherche à consolider et à étendre les acquis coopération monétaire, fiscale et finan-
de la communauté et vise à régler le pro- cière; développement du commerce et
blème de la multiplication des organisa- douanes; transports et communications;
tions intergouvernementales (OIG) dans industrie, énergie et environnement; et dé-
la sous-région, à renforcer la capacité veloppement de l’agriculture.
d’exécution du secrétariat de la CEDEAO Le traité du COMESA en appelle à l’ins-
et à étendre les fonctions politiques de la tauration d’une union douanière par le
communauté. Il accorde en outre un statut biais d’une suppression de toutes les bar-
supranational à la CEDEAO en qualité rières commerciales et de la mise en place
d’institution de représentation unique de règles d’origine et d’un tarif douanier
pour la région d’Afrique de l’Ouest. Du extérieur communs. Ce traité prévoit la co-
reste, il ajoute, entre autres, le maintien de ordination des politiques macroécono-
la paix parmi les missions de la CEDEAO. miques à mesure que les pays progresse-
La région d’Afrique de l’Ouest est celle ront vers une libre circulation des services
qui, actuellement, compte le plus grand et des capitaux, ainsi que vers la converti-
nombre d’OIG (une quarantaine au total), bilité de leurs monnaies.
parmi lesquelles figurent la CEDEAO, Contrairement à la PTA, le COMESA
l’Union économique et monétaire ouest- met désormais l’accent sur un engagement
africaine (UEMOA, composée du Bénin, en faveur d’une redistribution des avan-
du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la tages de l’intégration, au moyen de pro-

8
grammes régionaux spéciaux visant à pro- permanente pour la coopération en
mouvoir le développement des pays les Afrique de l’Est, à Arusha, en Tanzanie. La
moins développés de la région et à parve- Commission est devenue la Communauté
nir à un développement équilibré au sein d’Afrique de l’Est, depuis la signature du
du marché commun. Des domaines spéci- traité établissant cette dernière en 2000.
fiques de coopération ont été recensés, L’Autorité intergouvernementale pour
comme la libéralisation des échanges et la le développement (IGAD), rassemblant
coopération douanière; les transports et l’Erythrée, l’Ethiopie, le Kenya, le Soudan,
les communications; l’industrie et l’éner- la République-Unie de Tanzanie et l’Ou-
gie; les affaires monétaires et financières; ganda, est une autre OIG. Le 18 avril 1995,
l’agriculture; et le développement écono- les chefs d’Etat et de gouvernement réunis
mique et social. dans le cadre d’un sommet extraordinaire
Au sein de la même sous-région, on re- de l’IGAD ont décidé de lancer une nou-
trouve aussi la Communauté de dévelop- velle initiative impliquant la revitalisation
pement d’Afrique australe (SADC) et et la restructuration de l’IGAD en tant
l’Union douanière d’Afrique australe qu’instrument pour une coopération ac-
(SACU). La SADC (qui rassemble 10 des crue et une intégration économique sous-
Etats membres du COMESA) a succédé à régionale entre les Etats membres de l’or-
la Conférence de coordination du déve- ganisation.
loppement d’Afrique australe, une organi- Les autres groupements de la même
sation dont l’objectif principal était de ré- sous-région sont l’Organisation pour
duire la dépendance de la sous-région par l’aménagement et le développement du
rapport à l’Afrique du Sud pendant le ré- bassin de la rivière Kagera (OBK), et la
gime d’apartheid. La SADC cherche à Commission de l’océan Indien (COI) qui
mieux coordonner les tarifs douaniers ex- réunit Maurice, Madagascar, les Comores
térieurs et à promouvoir la libre circulation et les Seychelles, et vient d’établir son se-
du capital et des travailleurs. Elle souhaite crétariat à Quatre Bornes, Maurice. Par
de surcroît mettre sur pied des autorités ré- ailleurs, une initiative a vu le jour au début
gionales chargées des infrastructures et de 1995 en vue de tenter d’instaurer une
une banque de développement. plate-forme de coopération régionale pour
La SACU n’a été instaurée sous sa l’ensemble du bassin indien. L’Australie,
forme actuelle qu’en 1969, mais elle dé- l’Inde, le Kenya, Maurice, Oman, Singa-
coule directement de l’accord conclu en pour et l’Afrique du Sud ont participé à
1910 entre l’Afrique du Sud et, à l’époque, une réunion jetant les fondements d’une
trois protectorats britanniques: le Basuto- coopération future dans la région, ce qui a
land (aujourd’hui le Lesotho), le Bechua- abouti à la mise sur pied de l’Initiative du
naland (aujourd’hui le Botswana) et le bassin de l’océan Indien (IORI). Des do-
Swaziland. maines de coopération ont été recensés,
La région d’Afrique de l’Est n’a guère parmi lesquels figurent la facilitation des
fait preuve d’activités dans la période qui échanges, la promotion du commerce et de
a suivi la dissolution de la Communauté l’investissement, la coopération dans les
d’Afrique de l’Est, en 1977. Le 22 no- domaines des sciences et des technologies,
vembre 1991, les présidents des trois pays ainsi que le développement des ressources
d’Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda et Ré- humaines.
publique-Unie de Tanzanie) se sont ren- En Afrique du Nord, l’Union du
contrés à Nairobi et ont convenu de réac- Maghreb arabe (UMA), composée de l’Al-
tiver et d’accentuer la coopération entre gérie, de la Jamahiriya arabe libyenne, de
leurs trois pays. En novembre 1993, lors du la Mauritanie, du Maroc et de la Tunisie,
deuxième sommet tripartite sur la coopé- est l’un des plus anciens organismes de co-
ration en Afrique de l’Est, tenu à Kampala, opération sous-régionale d’Afrique. Un
un protocole a été signé en vue d’établir le marché commun et une union douanière
secrétariat de la Commission tripartite du Maghreb devaient entrer en vigueur

9
dès 1995. Les progrès ont été plutôt lents exportables ont tendance à entrer en
et plusieurs barrières tarifaires et non tari- concurrence, plutôt que d’être complé-
faires s’opposent toujours au commerce. mentaires. Des moyens de transport et de
Ainsi, on constate des divergences sur le communication inadaptés contribuent en
plan des modèles économiques et l’ab- partie au morcellement des économies
sence de coordination des décisions poli- africaines et limitent gravement la circula-
tiques, comme ce fut le cas, par exemple, tion des marchandises, des personnes et
lors de la guerre du Golfe. Les pays de la des capitaux. Du reste, le manque de
sous-région importent leur pétrole des convertibilité entre les monnaies, l’exis-
Emirats arabes unis, plutôt que d’Algérie tence permanente de barrières tarifaires et
ou de la Jamahiriya arabe libyenne qui non tarifaires, la crainte de perdre du ter-
produisent environ les trois quarts des be- rain face à des Etats membres plus déve-
soins en pétrole de la région. loppés au sein d’un groupement régional,
Le commerce sous-régional entre les ainsi que les divergences entre les diri-
Etats d’Afrique centrale reste réduit au geants politiques constituent autant d’obs-
strict minimum. Le traité établissant tacles qui subsistent sur la voie d’une in-
l’Union douanière des Etats de l’Afrique tégration plus poussée sur l’ensemble du
centrale (UDEAC) a été signé en 1964. La continent.
Communauté économique des Etats de
l’Afrique centrale (CEEAC), dont le siège
est à Libreville, et l’UDEAC ont toutes Intégration régionale et structures
deux entamé, de manière distincte, une co- syndicales
opération dans les domaines de l’alimen-
tation et de l’agriculture, de l’industrie, des Les structures syndicales vont presque tou-
transports et des communications. Le troi- jours de pair avec la création des différentes
sième groupement économique – la Com- formes d’intégration régionale en Afrique.
munauté économique des pays des Grands Pour l’Afrique australe, le Conseil de co-
Lacs (CEPGL) – qui rassemble le Rwanda, ordination syndicale d’Afrique australe
le Burundi et la République démocratique (SATUCC) a été mis sur pied en mars 1993
du Congo, ne déploie aucune activité. lors de son congrès inaugural tenu à Gabo-
rone, Botswana. Avec ses 12 organisations
affiliées, le SATUCC milite en faveur du dé-
Acquis et contraintes des efforts veloppement de centrales syndicales natio-
d’intégration nales fortes, indépendantes et autosuffi-
santes dans la sous-région.
L’existence de ces groupements régionaux En novembre 1991, le SATUCC a
n’empêche pas l’Afrique de rester confron- adopté une charte sociale des droits fon-
tée à la faiblesse des liens économiques damentaux des travailleurs en Afrique
transfrontaliers. Les efforts d’intégration australe, qui constitue une déclaration so-
régionale ont en effet donné des résultats lennelle et énonce les grands principes
pour le moins mitigés. Des améliorations d’une législation du travail modèle pour
ont certes été apportées aux flux commer- l’Afrique australe. Elle décrit, d’une ma-
ciaux à l’intérieur de la région, mais les nière plus générale, la place du travailleur
choses n’ont guère évolué vers un déve- au sein de la société. Le Conseil du travail
loppement intégré des infrastructures, d’Afrique australe (SALC), une structure
malgré les avantages potentiellement éle- tripartite, a adopté la charte sociale en
vés d’une telle démarche. mars 1992.
De multiples problèmes ont continué En Afrique de l’Est, le Conseil syndi-
d’entraver l’avancement de l’intégration cal d’Afrique de l’Est (EATUC) est une or-
régionale en Afrique. Les structures de ganisation qui chapeaute les centrales syn-
production de la plupart des pays africains dicales nationales au sein des Etats
sont les mêmes, de sorte que les produits membres de la Communauté d’Afrique de

10
l’Est: Kenya, Ouganda et République-Unie cales de la sous-région. Le 1er mai 1991,
de Tanzanie. L’EATUC a été fondé en 1988 l’USTMA a publié une charte des droits so-
et se compose actuellement de l’Organi- ciaux fondamentaux des travailleurs au
sation centrale des syndicats (COTU, Maghreb. Celle-ci salue la création de
Kenya), de l’Organisation nationale des l’UMA et met en exergue la nécessité de
syndicats (NOTU, Ouganda), et de la Fé- voir les différents aspects sociaux ancrés
dération tanzanienne des syndicats libres dans les efforts d’intégration. On retiendra
(TFFTU). L’objectif général de l’EATUC par ailleurs la Confédération internationale
consiste à intégrer les intérêts et les efforts des syndicats arabes (CISA), qui rassemble
des travailleurs d’Afrique de l’Est, de ma- les centrales syndicales du monde arabe.
nière à élaborer une approche commune
d’un développement de la justice sociale
et économique, par le biais d’une partici- Réactions syndicales aux processus
pation des organisations de travailleurs à d’intégration
tous les échelons de l’intégration régio-
nale. L’organisation vise en outre à pro- A l’instar de ce qui se passe dans d’autres
mouvoir la coopération entre les tra- régions du monde, de nombreux pays
vailleurs d’Afrique de l’Est au moyen de d’Afrique s’intéressent davantage à l’inté-
la conception commune de programmes gration économique régionale et ont ins-
d’éducation des travailleurs, d’activités de tauré des programmes visant à défendre
recherche et d’une intégration des ques- cette cause. Les organisations de tra-
tions d’égalité entre hommes et femmes vailleurs, de leur côté, ne sont pas en reste
dans le travail des syndicats. et soutiennent l’émergence et le renforce-
En qualité d’organisme régional des ment d’une intégration régionale. En fait,
travailleurs, l’EATUC veille à ce que la il s’est avéré que les syndicats ont demandé
Communauté d’Afrique de l’Est implique aux gouvernements d’accentuer leurs ef-
les travailleurs dans toutes les questions forts pour garantir une intégration écono-
liées à l’intégration régionale, instaure le mique régionale plus rapide. Les syndicats
tripartisme comme méthode de travail et représentent des partenaires actifs pour di-
encourage la ratification des normes inter- verses activités liées aux aspects écono-
nationales du travail par les Etats miques et sociaux de l’intégration.
membres, l’harmonisation des lois et des L’une des préoccupations des organisa-
politiques du travail en Afrique de l’Est, et tions syndicales est que les accords régio-
la notion de libre circulation des facteurs naux d’intégration résultant de ces proces-
de production dans la région. L’EATUC a, sus se sont avant tout concentrés sur une
par ailleurs, adopté une longue liste d’ob- mobilisation du capital et des ressources
jectifs tels que l’élimination de la faim par naturelles et ont eu tendance à négliger le
la sécurité alimentaire, la création d’em- rôle capital de la mobilisation des res-
plois productifs et la résolution des diffé- sources humaines et les autres aspects so-
rends en Afrique de l’Est. ciaux. Les syndicats ont réaffirmé que,
Aucune activité digne de ce nom ne se pour que l’intégration soit réussie, les par-
déroule en Afrique de l’Ouest, malgré la ties concernées, dont les travailleurs et
revitalisation, en 1999, de l’Organisation leurs organisations constituent un élément
des syndicats d’Afrique de l’Ouest important, doivent participer au processus
(OTUWA). de conception, aux mécanismes décision-
En Afrique centrale, il reste un long nels et à la mise en œuvre de l’ensemble
chemin à parcourir à l’organisme syndical des programmes et des activités de projet.
sous-régional, l’Organisation des tra- Des aspects sociaux tels que l’éradication
vailleurs de l’Afrique centrale (OTAC). En de la pauvreté, les droits humains et syn-
Afrique du Nord, l’Union des syndicats dicaux, la création d’emplois décents et le
des travailleurs du Maghreb arabe respect des normes internationales du tra-
(USTMA) rassemble les fédérations syndi- vail doivent figurer en tête des priorités.

11
Le fait que, dans la plupart des pays, adoption par les différents groupements
les systèmes modernes de relations de tra- régionaux concernés, impliquent que des
vail aient d’abord privilégié la scène natio- mesures supplémentaires soient prises
nale constitue un défi pour les structures pour garantir la sauvegarde et le respect
syndicales régionales confrontées à des lé- des droits humains et syndicaux.
gislations promulguées par les Etats na- Pour les syndicats, les efforts actuels
tionaux et à des réglementations en ma- pour encourager la coopération économi-
tière d’emploi qui plongent leurs racines que et l’intégration régionale sont voués à
dans des accords entre les organisations l’échec s’ils continuent de se limiter au do-
syndicales et patronales nationales. maine étroit du commerce international et
La libéralisation des échanges interna- de l’union douanière. Bien que les sys-
tionaux, la mondialisation des marchés fi- tèmes d’intégration régionale déjà en place
nanciers et l’importance croissante des so- traitent de questions plus vastes, comme
ciétés multinationales semblent d’ailleurs la mobilisation des ressources, ils mettent
menacer de tels systèmes nationaux. en général trop l’accent sur la mobilisation
L’émergence de marchés régionaux du tra- du capital et des ressources naturelles et
vail (la Communauté d’Afrique de l’Est, tendent à négliger le rôle de la mobilisa-
par exemple) signifie que des décisions tion des ressources humaines.
importantes, qui touchent les marchés na-
tionaux du travail, sont désormais prises
en dehors du pays concerné. Par ailleurs, Conclusions: maîtriser l’intégration
une comparaison des coûts de main-
d’œuvre entre les différents pays peut Malgré les contraintes qui pèsent sur une
nuire à la compétitivité nationale alors intégration régionale efficace, de nom-
qu’elle détermine les décisions d’investis- breux observateurs et chercheurs en
sement des entreprises. Cette situation Afrique laissent entendre qu’il existe tou-
met en péril la tenue d’une négociation col- jours un besoin pour ce type d’intégration
lective nationale. De plus, la stabilité des et qu’il est peut-être encore plus pressant
monnaies nationales semble exiger des aujourd’hui. En effet, la fragmentation du
gouvernements qu’ils adoptent des poli- marché – qui demeure un problème en
tiques économiques déflationnistes qui Afrique – est en voie d’élimination dans
vont souvent à l’encontre des intérêts des d’autres régions du monde et le capital est
travailleurs. de plus en plus mobile. Il est important
Les pessimistes prétendent que l’inter- d’insister sur le fait que l’intégration ré-
nationalisation menace totalement le bon gionale ne peut aboutir si les personnes les
fonctionnement des syndicats. Des ana- plus touchées au sein de la communauté
lystes plus circonspects suggèrent que, de pays envisagée ne nourrissent pas un
pour le moins, leur marge de manœuvre sentiment d’appartenance et d’identité
s’est fortement resserrée par rapport à la vis-à-vis de celle-ci.
situation passée. Pour que les syndicats puissent faire
En conséquence, les syndicats sont ap- profiter les travailleurs et travailleuses de
pelés à assumer un rôle plus actif en ga- l’intégration économique régionale, ils
rantissant le volet social de la mondialisa- doivent accroître leur rôle, notamment:
tion et de l’intégration régionale. En plus
 en participant aux phases de concep-
de militer pour leur droit à être consultés,
tion des efforts d’intégration régionale
ils doivent instaurer des mécanismes des-
et en exigeant de leurs gouvernements
tinés à renforcer les organisations sous-
le droit de participer à toute discussion
régionales de travailleurs par l’intermé-
et d’être consultés sur les questions
diaire desquelles ils peuvent présenter
d’intérêt régional;
leur vision des choses. La rédaction de
chartes sociales des droits fondamentaux  en plaçant les problèmes sociaux au
des travailleurs, leur intégration et leur centre des préoccupations, dans la me-

12
sure où aucun développement écono-  en attirant, sans relâche, l’attention sur
mique ne peut être dénué d’une di- les cas de violation des droits humains
mension sociale; et syndicaux.
 en formant ou en revitalisant les orga-
L’intégration régionale n’est pas une
nisations syndicales sous-régionales
question purement économique: il s’agit
qui sont les pendants des groupements
d’un processus de construction d’une
économiques sous-régionaux, afin de
communauté ou de construction sociale
mobiliser leurs membres et d’exercer
qui ne se limite pas à l’élargissement du
des pressions efficaces;
commerce régional. Elle nécessite une ap-
 en promouvant l’élaboration par les proche holistique et multidimensionnelle,
structures syndicales sous-régionales doit acquérir une certaine crédibilité et
de chartes sociales, à l’instar de celles donner lieu à une identité d’objectifs. Le
du SATUCC et de l’USTMA, et en fai- rôle des syndicats est donc essentiel à la
sant campagne pour leur adoption par fois pour doter ces processus d’un volet
le groupement économique auquel ils social et pour leur apporter la légitimité.
appartiennent; Ces deux ingrédients font actuellement
cruellement défaut.
 en organisant, aux côtés des autres ac-
teurs, des programmes d’éducation ci-
vique autour de l’intégration régionale,
de manière à encourager une partici-
pation active de la société dans ces pro-
cessus; et

13
Le défi de l’économie informelle
La croissance exponentielle de l’économie informelle en Afrique sub-
saharienne constitue à la fois un défi pour les syndicats et une occa-
sion favorable à leur renouveau. Un projet soutenu par le Bureau in-
ternational du Travail a montré que l’organisation syndicale des
travailleurs de ce secteur est réalisable.

Emile Delvaux
Conseiller technique principal
Projet «syndicats et secteur informel»
Bureau des activités pour les travailleurs
BIT

C onséquence directe de la mondialisa-


tion, l’expansion de l’économie infor-
melle nous surprend aujourd’hui par l’am-
Des régions entières sont aujourd’hui
exclues du jeu économique (Afrique sub-
saharienne, Asie du Sud, Proche-Orient,
pleur qu’elle a pu prendre en Afrique. Afrique du Nord...). Les flux de capitaux
L’économie informelle, issue de cette «éco- se concentrent sur la triade: les Etats-Unis,
nomie» parallèle et multiforme, s’est déve- l’Union européenne et le Japon. Les consé-
loppée à côté des secteurs classiques de quences de la mondialisation sur l’écono-
l’économie en s’y juxtaposant comme le né- mie et surtout sur l’emploi sont catastro-
gatif du secteur moderne. Ce secteur in- phiques pour la majorité des pays du Sud.
formel a toujours existé par tradition dans La recherche effrénée de la compétitivité
les pays africains, surtout au niveau rural, entraîne des licenciements et des baisses
il suffit de penser aux travailleurs saison- de plus en plus fortes des salaires, et le
niers. C’est à partir de la mise en œuvre tissu économique qui compose le secteur
des programmes d’ajustement structurel formel de l’économie, qu’il soit privé ou
(PAS), lors de la crise des années soixante- public, se détériore dangereusement. Les
dix et quatre-vingt, que le phénomène va crises financières et économiques se suc-
gagner les villes et subir une augmentation cèdent à un rythme accéléré depuis les an-
exponentielle. Dès ce moment, la mondia- nées soixante-dix, aggravant davantage la
lisation et le développement du capital situation de l’emploi et précipitant un
vont reposer sur des politiques de libérali- grand nombre de travailleurs dans l’éco-
sation et de déréglementation. D’une part, nomie informelle. Les crises politiques in-
ces politiques chercheront à démanteler les ternationales que nous connaissons au-
mécanismes gouvernementaux qui ser- jourd’hui accentuent cette tendance et
vaient à lutter contre les crises (les poli- provoquent un ralentissement de l’écono-
tiques anticycliques) et, d’autre part, elles mie mondiale et un repli des grandes puis-
transféreront au marché, sous prétexte sances sur elles-mêmes.
d’une plus grande efficacité, l’essentiel du
pouvoir économique, social, culturel et
même politique. Le marché n’étant pas Explosion du secteur informel
égalitaire, cette politique va favoriser prin- en Afrique subsaharienne
cipalement la différenciation des termes de
l’échange entre les pays développés et ceux En Afrique subsaharienne, l’économie in-
en voie de développement. formelle a pris une ampleur considérable.

14
Elle a littéralement explosé pendant la lesquels existe une forte demande. A cela,
dernière décennie. Les réformes écono- il faut ajouter la corruption et l’action de
miques engagées par les gouvernements certains «décideurs» qui n’ont pas hésité à
de cette région pour faire face à une double saboter des projets industriels locaux pour
crise d’endettement extérieur et de déficits privilégier, dans des contextes persistants
budgétaires comprenaient alors des me- de guerres civiles et de déstabilisation
sures de rationalisation des dépenses pu- gouvernementale, des importations infor-
bliques, de restriction des subventions de melles bien plus rémunératrices.
l’Etat aux entreprises publiques et de pri- L’économie informelle a donc connu
vatisation. Cela a provoqué une baisse une explosion dans la plupart des pays
dramatique des emplois salariés, tant dans d’Afrique subsaharienne. Elle occupe au-
le secteur public que dans le secteur privé. jourd’hui près de 80 pour cent des actifs ur-
Par exemple, au Burkina Faso, les effectifs bains au Burkina Faso. Au Niger, elle re-
de la fonction publique sont passés de 54 présente entre 70 et 80 pour cent du produit
pour cent des emplois du secteur moderne intérieur brut marchand et fournissait, en
en 1975, à 33 pour cent en 1985, et à 24 pour 1988, près de 60 pour cent de l’emploi non
cent en 1993, et la situation continue de se agricole. Dans ce pays, la contribution de
dégrader. l’économie informelle au PIB a été multi-
En dehors de ces causes directes de la pliée par trois entre 1960 et 1997, alors que
crise de l’emploi dans le secteur formel, celle du secteur moderne a été divisée par
existent également des causes plus loin- près de deux au cours de la même période.
taines liées à la stagnation du secteur privé Si la prédominance de l’économie in-
et à la faiblesse des capacités entrepreneu- formelle dans les économies et l’emploi est
riales dans les pays (erreurs de gestion des une caractéristique commune au Burkina
grandes unités de production, absence de Faso, au Mali, au Niger et au Sénégal, ce
soutien aux petites et moyennes entre- secteur présente cependant des distinc-
prises, trop grande dépendance écono- tions selon les pays. Au Mali, les femmes
mique par rapport aux pays développés, y sont majoritaires (59 pour cent). En re-
retards technologiques, faibles niveaux de vanche, au Niger, les femmes ne représen-
vie et de consommation, étroitesse du mar- tent que 27,6 pour cent de la main-d’œuvre
ché domestique, etc.). Sans oublier l’insuf- de l’économie informelle. En 1991, au Sé-
fisance de la qualification technique et pro- négal, l’économie informelle couvrait
fessionnelle de la main-d’œuvre qui a 58,7 pour cent de la population active ur-
résulté de la dégradation de l’offre d’en- baine contre 17,8 pour cent pour le secteur
seignement. Tout cela a empêché le déve- moderne, et trois entreprises de l’écono-
loppement rapide d’un secteur privé com- mie informelle sur cinq n’y ont qu’un seul
pétitif capable de suppléer le secteur employé.
public dans son rôle de créateur d’emplois
modernes.
En même temps que l’on constatait une Vers une catastrophe sociale?
diminution des capacités d’emploi dans
les secteurs privés et publics, on assistait, Malgré la pénurie de données statistiques
surtout dans les villes, à l’arrivée sur le fiables, on estime que l’économie infor-
marché du travail d’un nombre accru de melle absorbe environ 60 pour cent de la
jeunes, conséquence de l’exode rural et de main-d’œuvre urbaine en Afrique subsa-
la croissance démographique. L’émer- harienne. Selon une étude du BIT, 93 pour
gence d’une économie informelle a aussi cent des emplois urbains qui seront créés
pour origine des causes structurelles telles au cours de la présente décennie relève-
que la défaillance de la logistique com- ront du secteur non structuré. Tel qu’il se
merciale «officielle», en particulier dans la poursuit actuellement, le processus de
distribution ou la faible capacité d’impor- mondialisation ne devrait pas permettre
tation des produits les plus récents pour d’inverser cette tendance.

15
Pourtant, les mérites tant vantés de Plusieurs projets ont été menés, par
l’économie informelle, notamment son exemple, en faveur des artisans dans plu-
rôle prétendument «stabilisateur», sont de sieurs pays d’Afrique francophone et an-
plus en plus remis en cause. D’aucuns s’in- glophone.
terrogent même sur sa viabilité à long Mais, à défaut d’un environnement
terme. macroéconomique favorable, toutes ces
D’après les estimations de la Banque actions demeurent limitées. A l’occasion
mondiale, l’emploi dans les micro-entre- de la 78e session de la Conférence interna-
prises en Afrique subsaharienne devrait tionale du Travail, en 1991, le BIT avait déjà
augmenter en moyenne de 6 à 7,50 pour insisté sur la nécessité d’intégrer l’écono-
cent par an au cours des vingt prochaines mie informelle dans les économies natio-
années. Pendant la même période, la nales. La mise en œuvre d’une telle straté-
contribution de l’économie informelle au gie passe nécessairement par l’adoption
produit national brut des pays concernés ou le renforcement de politiques écono-
devrait atteindre 35 pour cent, alors que la miques, fiscales et sociales, favorables à
hausse annuelle de la productivité du tra- l’évolution du secteur informel. L’un des
vail de ce secteur stagnerait à 1,5 pour cent. meilleurs moyens pour atteindre cet ob-
Une telle perspective soulève une série jectif est de doter les travailleurs de l’éco-
de problèmes urgents sur les plans écono- nomie informelle d’un cadre organisation-
mique, social et politique, dans la mesure nel et institutionnel leur permettant de
où l’augmentation prévisible du chômage devenir des interlocuteurs crédibles au-
et de la pauvreté constituent une menace près des décideurs.
sérieuse pour la démocratie et la stabilité De par leur vocation, les syndicats ap-
économique future des pays concernés. paraissent comme des partenaires idéaux
En réalité, on se dirige tout droit vers une pour aider à la définition et à la construc-
catastrophe économique et sociale. La dé- tion d’un tel cadre. Cela augmenterait ju-
gradation de l’emploi risque, en effet, d’af- dicieusement la force d’impact institution-
faiblir la productivité et d’amplifier tragi- nel, économique et social à la fois des
quement les écarts qui existent en matière organisations syndicales et des travailleurs
de rémunération entre les secteurs formel et travailleuses de l’économie informelle.
et informel. Par ailleurs, la précarité de C’est dans ce contexte, et avec ces ob-
l’emploi, les conditions de travail défavo- jectifs principaux, que le projet «syndicats
rables, l’absence et la méconnaissance des et secteur informel» a été formulé par le
mesures de protection sociale et de soins Bureau des activités pour les travailleurs
de santé, et le manque d’organisation col- du BIT (ACTRAV) et la coopération da-
lective de la main-d’œuvre sont autant de noise (Danida). Mis en œuvre de juin 1998
facteurs qui entravent la croissance et la à août 2001, ce projet s’adressait à quatre
compétitivité de l’économie informelle et pays francophones d’Afrique de l’Ouest:
qui pourraient favoriser la persistance le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Sé-
d’abus et de politiques discriminatoires à négal.
l’encontre des travailleurs de ce secteur. A ce jour, force est cependant de consta-
Enfin, les pressions politiques, reli- ter que, dans ces quatre pays, les organi-
gieuses ou idéologiques sur des popula- sations syndicales ne disposent pas encore
tions économiquement et socialement fra- des capacités institutionnelles leur per-
gilisées peuvent entraîner des situations mettant d’assurer la défense des intérêts
de crise humanitaire et de guerres civiles. des travailleurs de l’économie informelle.
Depuis 1972, le Bureau international Cela s’explique, en partie, par des raisons
du Travail (BIT) a eu à intervenir dans les historiques, les syndicats de ces pays ayant
pays de la région pour apporter assistance traditionnellement fait des travailleurs et
et conseils en matière de politiques et d’ac- des fonctionnaires du secteur moderne la
tions visant à accroître les performances et cible privilégiée et exclusive de toute leur
l’organisation de l’économie informelle. action.

16
Toutefois, certaines centrales syndi- intérêts et se faire reconnaître comme in-
cales travaillaient déjà avec certains mé- terlocuteurs valables par les décideurs.
tiers de l’économie informelle depuis Ensuite, celui visant à encourager les or-
quelques années et pouvaient approcher ganisations syndicales à renforcer leurs
ces travailleurs. Elles défendaient cepen- moyens opérationnels et à former leurs
dant rarement les intérêts spécifiques de cadres techniques au diagnostic des pro-
ce type de travailleurs qu’elles incluaient blèmes et des besoins des acteurs de l’éco-
dans les revendications et conventions gé- nomie informelle. Pour atteindre ces deux
nérales du secteur moderne. Mais ces ex- objectifs, l’approche participative a été
périences ont pu démontrer que l’orga- privilégiée.
nisation syndicale des travailleurs de Afin de limiter l’action du projet à ses
l’économie informelle est un objectif réali- propres moyens humains et financiers,
sable, qui s’accompagne de bénéfices mu- cinq professions ou métiers dans quatre
tuels pour les travailleurs et pour les syn- régions ont été retenus par pays pour le
dicats. Cela permet aux uns d’améliorer projet pilote (il existe dans l’économie in-
leurs conditions de vie et de travail et leur formelle de ces pays près de 250 métiers
protection sociale, et aux autres de renfor- différents). Plus de deux mille animateurs,
cer leur pouvoir de négociation en tant que dont une majorité d’animatrices, ont été
force véritablement représentative des in- formés par des syndicalistes au cours du
térêts de tous les travailleurs et tra- projet.
vailleuses au niveau national. Une telle Ces animateurs syndicaux se sont
approche implique la transformation or- transformés en véritables agents de déve-
ganisationnelle et structurelle des syndi- loppement sur le terrain. Ils ont ainsi
cats ainsi qu’une volonté politique de s’ou- contribué à la constitution d’associations
vrir aux différents métiers de l’économie professionnelles, à la création de mu-
informelle. En fait, il s’agit de revenir aux tuelles et de coopératives, et à la mise sur
premières formes d’organisations ou- pied de caisses de microcrédits. En tout,
vrières et de trouver la possibilité de faire 43 structures professionnelles nouvelles
cohabiter, dans les mêmes organisations, ont été créées au Burkina Faso, 14 fédéra-
les travailleurs de l’économie informelle et tions syndicales et des caisses de crédit au
ceux du secteur moderne, en sortant du Mali, 18 nouvelles structures syndicales de
corporatisme et en abandonnant certaines métiers fédérées au Niger, 4 coopératives
attitudes protectionnistes qui, sinon, me- et 4 mutuelles de santé au Sénégal.
nacent de scléroser les organisations syn- Le recrutement et l’organisation des tra-
dicales face à l’explosion de l’économie in- vailleurs et travailleuses de l’économie in-
formelle. L’ouverture à un «syndicalisme formelle ont été soutenus par une cam-
féminin» est également une condition sine pagne de sensibilisation à la protection de
qua non de l’évolution structurelle syndi- la santé au travail et à la prévention des ac-
cale, les femmes étant majoritaires dans cidents. Une campagne parallèle d’infor-
l’économie informelle. mation sur les maladies sexuellement
Etant donné la diversité syndicale dans transmissibles et le VIH/SIDA a également
les pays concernés, le projet «syndicats et été menée. Pendant ce temps, la majorité
secteur informel» visait à soutenir l’effort des organisations syndicales se restructu-
de 14 organisations syndicales nationales: raient pour accueillir les travailleurs et tra-
quatre au Burkina Faso, deux au Mali, vailleuses de l’économie informelle selon
deux au Niger et six au Sénégal. leur profession et leur région. Un effort
Deux défis s’imposaient au projet. particulier a été fait pour donner aux
D’abord, celui visant à promouvoir la so- femmes une place représentative dans ces
lidarité et l’organisation des travailleurs et nouvelles structures.
travailleuses de l’économie informelle afin
qu’ils puissent constituer des institutions
efficaces pour la défense collective de leurs

17
Conclusions cupations des travailleurs de l’économie
informelle, portées à leur connaissance
Le projet pilote initié par ACTRAV et Da- tant par les organisations syndicales que
nida ne pouvait pas englober toute la réa- par les nouvelles structures syndicales
lité et l’immensité de l’économie infor- de l’économie informelle.
melle dans les quatre pays concernés, mais
il a permis d’enregistrer de nombreux pro- Ces acquis enregistrés, au cours de la
grès parmi lesquels: phase pilote, s’inscrivent largement dans
 la prise de conscience par les organisa- les objectifs que s’était fixés le projet, à sa-
tions syndicales des pays couverts par voir, assister et aider les travailleurs de
le projet de la nécessité d’organiser et l’économie informelle à s’organiser en
de syndiquer les travailleurs de l’éco- structures représentatives capables de dé-
nomie informelle; fendre leurs intérêts matériels et moraux
en assurant de meilleures conditions de
 l’engagement des organisations syndi- vie et de travail dans leur secteur d’acti-
cales à prendre désormais en compte vités.
les préoccupations de ces travailleurs, Force est cependant de reconnaître que
en créant, au sein de leurs structures, les syndicats et les structures nouvelle-
des secrétariats et/ou des départe- ment créées dans l’économie informelle
ments chargés des questions de l’éco- n’ont, pour l’instant, ni l’envergure ni les
nomie informelle; moyens suffisants de prendre en charge de
 l’amélioration des relations entre orga- façon conséquente les intérêts matériels et
nisations syndicales d’un même pays; moraux de leurs membres. Des mesures de
 le renforcement des capacités et des renforcement, d’extension et de finance-
compétences des organisations syndi- ment doivent encore être prises pour pé-
cales grâce à la formation des anima- renniser et développer ces organisations
teurs; très fragiles de l’économie informelle.
Toutefois, ces quelques insuffisances
 l’éveil de conscience et l’enthousiasme ne doivent pas faire perdre de vue l’exis-
des travailleurs et travailleuses de tence réelle de ces syndicats et associations
l’économie informelle sur leurs droits de l’économie informelle, qui est un acquis
et libertés, sur leur capacité à exploiter capital et constitue tout un cadre de soli-
les potentialités qu’offre l’économie in- darité et d’entraide au service des tra-
formelle; vailleurs de l’économie informelle. Cela
 la création de syndicats et d’associa- constitue aussi une certitude de renou-
tions des travailleurs de l’économie in- veau pour le mouvement syndical dans les
formelle et la mise en place de mu- quatre pays concernés. L’érosion des ef-
tuelles de santé, d’institutions de fectifs des syndicats et leur difficulté à re-
prévoyance sociale, d’épargne et de présenter l’ensemble des forces produc-
crédit, et le lancement de coopératives tives nationales peuvent être inversées
diverses gérées et animées par les tra- grâce à l’apport décisif des travailleurs et
vailleurs de l’économie informelle; travailleuses de l’économie informelle.
Cela va bouleverser le paysage syndi-
 l’élargissement des structures du mou-
cal de ces pays, redynamiser les valeurs
vement syndical dans les pays couverts
démocratiques et relancer la concertation
par le projet et l’entrée des femmes
sociale grâce au renouveau potentiel du
dans les structures syndicales de l’éco-
syndicalisme. Les preuves en ont déjà été
nomie informelle; et
données par les mutations internes qui in-
 le changement d’attitude et de menta- terviennent dans les organisations syndi-
lité des autorités publiques qui s’enga- cales, la transformation d’associations
gent désormais dans plusieurs pays à professionnelles de l’économie informelle
examiner avec bienveillance les préoc- en syndicats, et la volonté retrouvée des

18
gouvernements de se pencher sur la réa- catif commun au gouvernement, preuve
lité de l’économie informelle. de la prise de conscience réciproque par
Le 1er mai 2001 à Ouagadougou (Bur- les travailleurs du secteur moderne et
kina Faso), toutes les associations de ceux de l’économie informelle de leur in-
l’économie informelle ont défilé avec les térêt commun face à la mondialisation de
syndicats et envoyé un message revendi- l’économie.

19
Une nouvelle conception de l’ajustement
L’Afrique fait son entrée dans le XXI e siècle en comptant dans ses
rangs certains des pays parmi les plus pauvres de la planète. Le re-
venu moyen par habitant est inférieur à ce qu’il était à la fin des an-
nées soixante, de sorte que l’on constate une pauvreté aussi pro-
fonde que généralisée. En Afrique subsaharienne, 52 pour cent de la
population survit avec moins d’un dollar américain par jour. Les ré-
formes structurelles, appliquées depuis vingt ans, n’ont guère amé-
lioré les choses. Il convient de renverser cette situation si l’on veut
que l’Afrique prenne le chemin de la croissance et du développement.

Lawrence Egulu
Economiste principal
Organisation régionale africaine
Confédération internationale des syndicats libres

A u cours de la première décennie qui a


suivi leur indépendance politique,
beaucoup de pays africains ont affiché des
Que sont les programmes
d’ajustement structurel (PAS)?

indicateurs économiques relativement im- Les programmes d’ajustement structurel


pressionnants. Toutefois, le «choc pétro- (PAS) se composent de politiques de ré-
lier» de 1973, qui a vu le prix de l’or noir formes qui associent des mesures de sta-
quadrupler, a mis fin à l’euphorie. Entraî- bilisation à court terme et des mesures
nant un déficit courant anormalement d’ajustement à plus long terme. L’endroit
élevé et un recul du taux de croissance du et le mode de mise en œuvre de ces poli-
produit intérieur brut (PIB), la crise pétro- tiques dépendent de la façon dont sont
lière a imposé à l’Afrique la nécessité d’un perçus les problèmes d’ajustement struc-
ajustement structurel et des mesures de turel d’un pays en particulier. La mise en
stabilisation économique. Aux yeux de œuvre peut être séquentielle ou simulta-
nombreux analystes, cette crise était de na- née. Dans la plupart des économies, cet
ture structurelle, même si de multiples ajustement était nécessaire. Les dépenses
causes (tant internes qu’externes) ont excessives, l’administration démesurée,
contribué à cette situation. Les facteurs ex- une fonction publique pléthorique étaient
ternes, y compris les sécheresses à répéti- la règle plutôt que l’exception et la pape-
tion, la dégradation des conditions com- rasserie administrative s’accumulait de
merciales et le poids grandissant de la façon inutile. En général, les premières
dette ont eu d’importantes répercussions. étapes ont consisté à «stabiliser» l’écono-
Des facteurs internes découlant de poli- mie par le biais de politiques fiscales, mo-
tiques inadaptées, de faiblesses institu- nétaires et salariales. A la suite de difficul-
tionnelles, d’erreurs administratives et tés persistantes, la plupart des pays
d’une instabilité politique ont également africains ont été contraints de chercher le
joué un rôle considérable. soutien des institutions de Bretton Woods,
qui ont concocté les programmes d’ajuste-
ment structurel. Les PAS impliquent de
supprimer toutes les «distorsions» qui
s’opposent au marché et donc de laisser le

20
champ libre au jeu de l’offre et de la de- pulations. Par exemple, en Zambie, en
mande. Le diagnostic des problèmes struc- 1987, et en Algérie, en 1988, l’application
turels d’un pays laissait généralement pa- des politiques d’ajustement et de libérali-
raître les faiblesses des paramètres sation a donné lieu à des troubles poli-
macroéconomiques, et plus particulière- tiques.
ment des déficits de la balance des paie- Certes, un récent rapport intitulé Can
ments, une inflation élevée et des taux de Africa Claim the 21st Century? (L’Afrique
croissance faibles ou négatifs. Les mesures peut-elle prétendre au XXIe siècle?) laisse
de stabilisation étaient, dans ce contexte, entendre que, là où certains pays, comme
présentées comme une panacée. L’aspect le Mozambique et le Ghana, ont procédé à
social a presque toujours été ignoré, des réformes économiques clés – libérali-
puisque l’on estimait qu’à partir du mo- sation des marchés et du commerce, amé-
ment où la stabilité était assurée, les autres lioration de la gestion économique et pro-
facteurs s’adapteraient automatiquement. motion des activités du secteur privé – on
Les PAS impliquaient: la restriction de a constaté un développement de la crois-
la croissance du déficit budgétaire du gou- sance et des revenus personnels et un recul
vernement à des niveaux susceptibles de la pauvreté. L’Ouganda, la République-
d’être maintenus par des financements Unie de Tanzanie, Maurice, la Côte
étrangers et nationaux non inflationnistes; d’Ivoire et le Mali sont, eux aussi, cités
une rationalisation des budgets par une pour certains aspects positifs de leurs po-
compression de l’emploi dans le secteur litiques.
public; une libéralisation des marchés du Il reste que les PAS ont conduit bien des
travail, financiers et des capitaux; et le pays dans le piège de la dette. Une dette
maintien d’une politique de taux de qui continue à tirer à elle la majeure partie
change adaptée. Normalement, ces objec- des budgets des pays les moins dévelop-
tifs imposaient une réforme des prix, une pés et provoque une hémorragie de flux fi-
suppression des subventions, une libérali- nanciers des pays les plus pauvres vers les
sation des changes et du commerce inté- pays les plus riches. Exsangues, les pays
rieur et extérieur, l’adoption d’un «partage les plus pauvres n’ont eu d’autre choix que
des coûts» pour les services offerts par le d’adhérer aux conditionnalités accompa-
gouvernement, la privatisation, la restruc- gnant l’aide des institutions de Bretton
turation des institutions gouvernemen- Woods. Ce qui n’a pas arrangé les choses.
tales, ainsi que des réformes juridiques vi- Les dettes énormes ont provoqué une crise
sant à promouvoir un «environnement fiscale qui a eu des répercussions néga-
économique favorable». tives sur la croissance économique du
continent et a, par là, menacé le caractère
durable des réformes. Elles ont aussi freiné
Les effets des politiques d’ajustement les investisseurs potentiels, encouragé la
fuite des capitaux, et touché l’emploi de
Dans bien des pays, l’expérience des PAS plein fouet.
dans les années quatre-vingt s’est révélée Par ailleurs, l’approche paternaliste
mitigée. La mise en œuvre des PAS dans adoptée par les institutions financières in-
certains pays d’Afrique a mis en lumière ternationales (IFI), qui ont choisi de traiter
divers problèmes importants qui n’avaient avec les banques centrales, les chefs d’Etat
pas été correctement abordés au début des et les hauts fonctionnaires des ministères
programmes. Même si, dans certains pays, responsables des finances, a marginalisé
ces programmes ont permis une crois- toute une série de partenaires dont l’hos-
sance économique positive, des questions tilité envers les PAS s’est accrue au fil des
importantes relatives aux aspects sociaux ans. Le but premier des conditionnalités
de l’ajustement ont suscité des inquié- n’étant pas de s’attaquer à la pauvreté – en
tudes quant aux «véritables» bénéfices des tout cas au moment de leur conception – ,
PAS pour le bien-être de la majorité des po- il n’est pas étonnant de constater que de

21
nombreux gouvernements africains ont monnaies nationales, la réduction des dé-
été incapables de les satisfaire et encore penses publiques et l’augmentation des
moins d’atteindre les objectifs macroéco- remboursements de la dette extérieure
nomiques fixés par les deux institutions, n’ont fait qu’aggraver les choses. Certains
la Banque mondiale et le Fonds monétaire gouvernements, estimant que les ajuste-
international (FMI). Ainsi, trois pro- ments sociaux devaient passer par un
grammes sur quatre de facilité d’ajuste- marché du travail flexible, n’ont pas hésité
ment structurel renforcée (FASR) ont à revoir à la baisse les législations du tra-
échoué au cours des dernières années. Ces vail. Dans plusieurs pays, il a même été re-
programmes, aux conditions trop strictes, connu que la Banque mondiale avait prêté
négligeaient dans une large mesure des son concours à la révision des codes du tra-
paramètres importants permettant de me- vail, sans consultations préalables avec
surer leur efficacité, notamment le nombre l’Organisation internationale du Travail ni
d’emplois créés, la qualité de la gestion des avec les ministères compétents pour les
affaires publiques, leurs effets sur la lutte questions d’emploi, de dialogue social ou
contre la corruption ou sur le respect des de développement humain.
droits humains fondamentaux. Selon la Confédération internationale
Sur ce dernier point, il convient de rap- des syndicats libres (CISL), l’impact des ré-
peler que les pays en développement ont formes économiques va au-delà des fac-
subi des pressions de plus en plus fortes teurs macroéconomiques. Dans une publi-
pour offrir des mesures d’encouragement cation récente, la CISL résume ainsi le
destinées à attirer les investisseurs. Cela a climat actuel: «Non seulement les institu-
abouti, dans bien des cas, à un relâchement tions de Bretton Woods sont-elles respon-
des normes de travail et à un nivellement sables de leur incapacité à remplir leur
par le bas des conditions de travail. Les mission de réduction de la pauvreté, de
zones franches d’exportation en Afrique promotion de développement humain ou
constituent, à cet égard, une illustration de garantie de la stabilité financière inter-
désolante de cette évolution. En fin de nationale, mais encore elles ne peuvent
compte, cette approche n’a profité qu’aux prétendre en aucun cas à quelque réussite
investisseurs étrangers, compromettant que ce soit en matière de réalisation d’un
encore plus la souveraineté nationale des système de justice économique auquel
pays africains. L’accès insuffisant aux mar- l’ensemble de la communauté mondiale
chés internationaux et la dépendance ac- pourrait prendre part». En fait, pour être
crue par rapport aux fluctuations des efficaces, les réformes économiques de-
cours des matières premières – leurs vraient ancrer la démocratie et l’équité au
uniques sources d’exportation – ont fragi- cœur de l’ajustement et du développe-
lisé les économies africaines plus qu’elles ment. Il est, dès lors, important que les syn-
ne les ont renforcées. Les politiques d’ou- dicats participent au processus d’élabora-
verture des marchés n’ont ainsi eu que des tion et de mise en œuvre des PAS, de
répercussions négatives dans la plupart manière à intégrer les aspects de dévelop-
des pays du continent. pement social de l’ajustement et à faire en
sorte que les acquis économiques à court
terme ne soient pas considérés comme
Une approche syndicale plus importants qu’un développement so-
de l’ajustement cial et économique durable à long terme.
La CISL a pour politique de veiller à ce
Dégradation des niveaux de vie, pertes que les institutions financières internatio-
d’emplois et récession économique ont nales et les gouvernements africains écou-
provoqué une érosion sans précédent des tent les avis des syndicats. C’est dans ce
effectifs syndicaux et ont rendu la tâche contexte qu’elle a tenu des réunions avec
des organisations syndicales particulière- la Banque mondiale et le FMI, tant sur la
ment difficile. La dévaluation massive des scène internationale que nationale. Plu-

22
sieurs secrétariats professionnels interna- pourrait, à cet égard, servir d’exemple.
tionaux (SPI) et syndicats africains affiliés (Voir aussi l’article de Omano Edigheji et
à la CISL ont participé à ces réunions. Le Karl Gostner dans Education ouvrière
Rapport sur le développement dans le monde 2000/3, no 120.)
de 1995 de la Banque mondiale rappelait Le développement social doit se pour-
que «les syndicats libres constituent la suivre en parallèle avec la croissance éco-
pierre angulaire de tout système efficace de nomique. Des politiques macroécono-
relations de travail (…) ils peuvent aider à miques solides sont essentielles pour
accroître la productivité sur les lieux de tra- maintenir des taux de croissance élevés
vail et à y réduire la discrimination (…) ils par habitant, car elles permettraient d’aug-
contribuent au développement politique menter aussi les taux nationaux d’épargne
de leur pays…» Le Fonds monétaire inter- et d’investissement, d’abaisser les taux
national (FMI) s’est lui aussi inquiété de d’inflation et, donc, de promouvoir la sta-
l’aspect social des PAS et a témoigné de sa bilité financière. Si la croissance écono-
volonté de rencontrer les syndicats et de mique constitue une condition préalable
discuter avec eux de ses politiques. importante à tout développement, elle ne
La CISL estime que le dialogue consti- peut se réaliser – comme cela a trop sou-
tue la meilleure option pour apporter des vent été le cas – au moyen de programmes
changements aux politiques des institu- d’austérité aussi brutaux qu’inefficaces
tions de Bretton Woods. Pour aider les syn- sur le long terme. Les pays qui obtiendront
dicats à y contribuer, plusieurs conférences les meilleurs résultats seront ceux dont les
et réunions régionales et nationales sur le institutions sont capables d’équilibrer et
thème des réformes économiques ont été de rééquilibrer en permanence les pres-
organisées. Ces forums ont eu de profondes sions du marché en faveur de la flexibilité
conséquences sur le plan national et inter- et du dynamisme et les pressions sociales
national dans la mesure où ils ont permis en faveur de la sécurité et de la dignité. La
d’exposer aux gouvernements, au FMI et à Déclaration de Copenhague sur le déve-
la Banque mondiale la nécessité d’ajouter loppement social et le Programme d’action
un volet social à leurs programmes. du Sommet mondial pour le développe-
ment social, offrent, à cet égard, une for-
mule qui a le mérite de se fonder sur un
Un développement tourné vers les nouveau consensus. La mise en œuvre de
gens: le fondement de tout ajustement ces instruments permettrait d’éradiquer la
pauvreté, de promouvoir un plein emploi
Les objectifs et les moyens d’action du dé- productif et d’encourager l’intégration so-
veloppement national social et écono- ciale pour aboutir à des sociétés stables,
mique doivent reposer sur un large sûres et justes.
consensus au sein de la société et le dia- Les efforts visant à bâtir une capacité
logue social constitue dès lors un élément de production dans les pays africains doi-
essentiel de toute politique. Des appels ont vent être soutenus par des politiques
été lancés en faveur d’une institutionnali- fermes en matière d’emploi et de marché
sation des structures de participation na- du travail, incluant des investissements
tionales où sont débattues les grandes dans les secteurs à forte densité de main-
questions de politiques économiques et d’œuvre, comme l’agriculture et le déve-
sociales et où sont prises des décisions. De loppement d’infrastructures, ainsi que des
telles structures pourraient, par ailleurs, mesures de soutien au développement des
s’avérer utiles, entre autres, pour contrô- entreprises. Le développement des infra-
ler l’attribution des marchés publics et structures est essentiel pour moderniser
combattre la corruption et le népotisme. les biens de production, étendre les mar-
L’expérience du Conseil national du déve- chés et attirer les investissements étran-
loppement économique et de la main- gers directs (IED). Une économie structu-
d’œuvre (NEDLAC) d’Afrique du Sud rellement diversifiée constitue un élément

23
important, car elle génère des revenus plus à la résolution pacifique des nombreux
élevés et sera mieux à même de supporter conflits nationaux et internationaux.
les chocs extérieurs, comme les séche- Le VIH/SIDA est désormais considéré
resses, les inondations ou les changements comme «le défi le plus formidable de notre
au niveau des conditions commerciales. époque en matière de développement». La
En d’autres termes, cela permet de rompre maladie s’est propagée à toutes les régions
avec le cycle de la pauvreté. du monde, mais c’est en Afrique subsaha-
La communauté internationale doit, rienne qu’elle fait le plus de dégâts.
pour sa part, avoir la volonté politique L’Afrique abrite 70 pour cent des adultes
d’annuler ou de réduire de façon substan- et 80 pour cent des enfants vivant avec le
tielle la dette extérieure des pays en déve- VIH et trois quarts des personnes qui sont
loppement. L’initiative en faveur des pays mortes du SIDA de par le monde depuis
pauvres très endettés (PPTE) devrait être le début de l’épidémie sont des Africains.
complètement revue dans le but de ga- En l’an 2000, on estime que 3,8 millions de
rantir rapidement un allégement de la personnes ont contracté le VIH en Afrique
dette et d’accroître le nombre de pays sus- subsaharienne et que 2,4 millions de ma-
ceptibles d’en bénéficier. Ainsi, les condi- lades en sont morts. Ce qui caractérise le
tions de principes macroéconomiques VIH/SIDA, c’est son impact sur le déve-
qu’exigent les institutions de Bretton loppement. Il menace en effet cinq des fon-
Woods dans le cadre de l’initiative sur les dements du développement, à savoir la
PPTE doivent être assouplies si l’on veut croissance économique, la bonne gestion
atteindre l’objectif de réduction de la pau- des affaires publiques, le développement
vreté. Une mobilisation efficace des res- du capital humain, le climat d’investisse-
sources nationales est, elle aussi, néces- ment et la productivité de la main-
saire à la croissance économique et à la d’œuvre. Il importe de mener des actions
réduction de la pauvreté. L’objectif qui délibérées pour organiser des campagnes
consiste à combler le fossé de l’épargne né- de sensibilisation visant à éradiquer la ma-
cessite tout un éventail d’actions, y com- ladie; lutter contre la culture de négation
pris des mesures pour endiguer la fuite du VIH/SIDA; militer en faveur de médi-
des capitaux et pour rapatrier l’épargne caments vitaux bon marché; et établir des
africaine détenue à l’étranger, ce qui im- contacts avec des institutions des Nations
plique des réformes pour accroître le ren- Unies comme l’OIT, l’OMC, l’OMPI et
dement et réduire les risques des investis- l’ONUSIDA, afin de les exhorter à affecter
sements nationaux. davantage de ressources aux programmes
La croissance doit être assortie d’une re- liés à la lutte contre le VIH/SIDA (lire l’ar-
distribution équitable des richesses pro- ticle de Jacky Delorme, p. 32).
duites. Le développement ne requiert pas Les pays africains doivent s’appuyer
uniquement une activité économique, autant que possible sur l’intégration éco-
mais également une diminution des inéga- nomique régionale pour échapper à l’iso-
lités et une répartition plus efficace des lement économique, étendre leurs mar-
avantages de la croissance économique au chés et soutenir le développement des
sein des nations et entre celles-ci. Il faudra exportations. L’intégration régionale
donc consacrer davantage de ressources constitue une manière d’aider ces pays à
aux dépenses sociales comme l’éducation, diversifier leurs économies et à inverser la
la santé, l’approvisionnement en eau et le tendance à la désindustrialisation et à la
logement. Le développement de l’infra- marginalisation. L’intégration régionale
structure à long terme, à l’instar des routes implique en outre des liens réciproques et
et des installations téléphoniques, repré- contribue de ce fait à accroître la valeur
sente un autre objectif positif. Les dépenses ajoutée de la région. Plus important en-
militaires doivent être réduites au mini- core, l’intégration régionale encourage la
mum, tandis que dans un même temps, la diversification et les exportations sur les
communauté internationale doit participer marchés régionaux, ce qui permet d’ac-

24
quérir une expérience avant d’entrer sur structurel doivent intégrer les principes de
les marchés mondiaux. Un marché intégré transparence, de participation, de niveau
fournirait également aux pays africains un adapté pour les dépenses sociales, de
cadre de coopération pour le développe- bonne gestion des affaires publiques et de
ment d’une infrastructure commune, par gestion financière responsable. Ainsi, il est
exemple dans les services financiers, les nécessaire, en premier lieu, d’assurer la
transports et les communications, ainsi que participation active de la société civile, en
pour des mécanismes d’exploitation com- ce compris les syndicats, dans l’élabora-
mune des ressources naturelles. La taille tion, la mise en œuvre et l’évaluation de
restreinte du marché de la plupart des pays politiques davantage tournées vers le so-
africains signifie que ceux-ci pourraient cial et le long terme. De telles politiques
avoir de bien meilleures perspectives de devront reprendre des programmes de
croissance grâce à un commerce régional lutte contre la pauvreté et régler des ques-
accru. L’accès aux marchés du Nord doit tions telles que l’enseignement primaire et
être garanti, mais il est tout aussi impor- les soins de santé, l’égalité entre hommes
tant de disposer de mécanismes interna- et femmes, la protection sociale, le plein
tionaux efficaces pour stabiliser les prix et emploi, des relations de travail solides et
indemniser les pays africains en cas de le respect des normes fondamentales du
chute brutale de la valeur des exportations. travail.
Le maintien de la paix et de la sécurité Idéalement, les Africains doivent ima-
au sein des nations et entre celles-ci, la dé- giner leurs propres solutions à leurs pro-
mocratie, l’Etat de droit, la promotion et la blèmes. Ces dernières années, un consen-
protection de tous les droits humains et des sus s’est dégagé autour des éléments
libertés fondamentales, y compris les droits nécessaires pour accentuer la croissance et
au développement, une gestion efficace, l’assortir de politiques qui cherchent de
transparente et responsable des affaires pu- façon spécifique à réduire la pauvreté. De
bliques, l’égalité entre hommes et femmes, nos jours, en Afrique, l’accélération des
le respect total des principes et droits fon- performances économiques impose une
damentaux au travail et des droits des tra- meilleure utilisation des ressources exis-
vailleurs migrants sont quelques-uns des tantes et un développement des investisse-
éléments essentiels à la réalisation d’un dé- ments. Ainsi, les réformes macroécono-
veloppement social axé sur les personnes. miques doivent se poursuivre, et plus
L’Afrique doit prendre des mesures dras- particulièrement les efforts visant à re-
tiques pour éliminer le capitalisme de co- structurer les finances publiques et à ouvrir
pinage, la corruption, les monopoles et les les économies au commerce et aux inves-
investissements non durables. tissements privés. Néanmoins, la crois-
sance ne pourra pas se maintenir si elle
n’est pas sous-tendue par des investisse-
Conclusions ments dans l’infrastructure humaine et so-
ciale, notamment dans les régions rurales,
Le «consensus de Washington» doit être en prenant en considération les besoins des
revisité si l’on veut que l’Afrique s’engage femmes d’Afrique. Il convient d’accroître
sur la voie de la croissance et du dévelop- la capacité des gouvernements africains à
pement. Les programmes d’ajustement gérer efficacement leur économie.

25
Mondialisation, démocratisation
et conditionnalités à géométrie variable
Force est de reconnaître que la manière dont s’applique, en Afrique,
la conditionnalité de l’aide internationale semble obéir davantage
aux intérêts économiques et stratégiques des bailleurs de fonds
qu’aux critères de démocratisation, de droits de l’homme ou de bonne
gouvernance.

François Misser
Journaliste

T
« out le monde doit être convaincu que
sans démocratie véritable, respect des
droits de l’homme, paix et bonne gouver-
marché et aux progrès du programme de
privatisation, a contribué à l’amélioration
de la cote de ce pays auprès des investis-
nance, il n’y a pas de développement pos- seurs par les analystes de la lettre spécia-
sible.» Tel est le credo énoncé par les six lisée française Nord-Sud Export (Groupe Le
chefs d’Etat promoteurs de la «Nouvelle Monde). N’eût été la mise hors jeu de l’un
initiative africaine», qui affichent égale- des principaux acteurs du jeu politique, en
ment leur volonté de faire en sorte que le l’occurrence, le nordiste et musulman
continent participe «activement» à l’éco- Alassane Ouattara, et les émeutes qu’elle
nomie et à la vie politique mondiales. Mais a provoquées, la Côte d’Ivoire aurait pu
l’observation des faits amène à émettre des faire partie du lot.
réserves sur la corrélation entre la démo- Il convient pourtant d’apporter plu-
cratisation, le développement économique sieurs bémols. En effet, les corrélations
et la mondialisation... entre démocratisation et investissements
Incontestablement, les pays africains sont loin d’être automatiques. Quels que
qualifiés de meilleurs risques pour les in- soient les efforts accomplis dans un certain
vestisseurs sont des pays dotés d’institu- nombre de pays, les dividendes de la dé-
tions démocratiques: le Botswana, Mau- mocratisation et des éventuels progrès
rice et l’Afrique du Sud figurent en tête du réalisés en matière de bonne gestion des
peloton continental (voir encadré). Ce sont affaires publiques ou de consolidation de
des pays qui se caractérisent par une ou- l’Etat de droit ne se sont pas nécessaire-
verture accrue sur le reste de l’économie ment soldés par un afflux immédiat de ca-
mondiale, avec notamment la signature, pitaux étrangers. Le potentiel des marchés
en 1996, d’un accord de partenariat et de africains a été entamé par l’instabilité des
libre-échange entre Pretoria et l’Union eu- termes de l’échange. A titre d’exemple, le
ropéenne (UE). De plus, au cours des deux cours du café robusta qui se situait aux
dernières années, dans plusieurs pays alentours de 470 dollars américains (US$)
d’Afrique subsaharienne, la qualité de la la tonne en septembre 2001, ne représen-
démocratisation s’est améliorée, en ce sens tait plus alors que le huitième du cours
qu’à la liberté d’expression et d’opinion, qu’il avait atteint sept ans auparavant! Qui
est venue s’ajouter l’alternance politique. plus est, une étude récente de la Banque
Pour le Sénégal et le Ghana, ce fut une pre- mondiale relève que, au cours des vingt
mière plutôt heureuse. Ainsi, la consolida- dernières années, on a assisté à un trans-
tion de la démocratie sénégalaise, combi- fert net de ressources de l’Afrique subsa-
née à une plus grande ouverture du harienne vers le reste du monde. Quant

26
aux investissements étrangers directs, ils appétits d’autres candidats dictateurs,
ont fondu de 13 pour cent au cours de la tout aussi enclins à s’appuyer sur des pré-
seule année 2000, et ne représentent plus dateurs étrangers, et souhaitant devenir
que 0,4 pour cent des flux mondiaux califes à la place du calife.
contre 1 pour cent durant la période 1989- Mais, là encore, les corrélations ne sont
1994. pas automatiques. Il suffit de considérer le
En outre, il faut admettre que la Tuni- cas de l’Angola, lui aussi en guerre, mais
sie, considérée comme l’un des meilleurs dont les principaux produits d’exporta-
«risques-pays» du continent (voir enca- tion, le pétrole et les diamants, étaient in-
dré), et dont le degré d’ouverture com- tégrés aux rouages de l’économie interna-
merciale s’est accru avec la signature d’un tionale, bien avant que le terme de
accord de partenariat et de libre-échange mondialisation ne soit devenu à la mode.
avec l’Union européenne, combine une Risque désastreux pour nombre d’inves-
croissance remarquable et un appui finan- tisseurs désireux d’entreprendre dans les
cier occidental presque sans failles à des secteurs manufacturiers ou agricoles,
violations répétées des droits humains. l’Angola, avec cette autre éponge à or noir
L’un des champions du libéralisme des qu’est le Nigéria, absorbe près de la moi-
échanges et de la croissance en Afrique de tié des investissements étrangers destinés
l’Est est l’Ouganda, qui jouit d’une indé- à l’Afrique subsaharienne. Hélas! une
niable liberté d’expression, limitée, cepen- bonne partie de cette manne reprend la di-
dant, au droit à la critique. Pour le reste, le rection des pays industrialisés, sous la
«no-party system» ougandais laisse peu forme d’achats d’armement et de place-
de chances aux opposants du président ments occultes dans des paradis fiscaux,
Yoweri Museveni qui s’est imposé, non dans l’indifférence générale. Et sans qu’il
sans qu’aient été dénoncées des irrégula- n’en découle un minimum de bien-être
rités, lors du récent scrutin présidentiel qui supplémentaire pour sa population.
le mettait aux prises avec son adversaire
Kizza Besigye.
A l’inverse, le peloton des pays où les Déficit de démocratisation
indicateurs du développement humain + mondialisation = danger
sont les plus faibles comprend des Etats
mal gouvernés par des régimes autori- Il est aussi des cas où le déficit de démo-
taires, souvent en guerre, et qui, refusant cratisation ou de dialogue favorise les ef-
tout dialogue, ont vu grossir les rangs fets pervers de la mondialisation. Ainsi, la
d’une opposition armée, pour le plus manière dont les organismes génétique-
grand profit des nomenklaturas de pays ment modifiés (OGM) sont en train d’être
prédateurs. En République démocratique disséminés sur le continent laisse, c’est le
du Congo (RDC) – où l’effondrement de moins qu’on puisse dire, fortement à dési-
l’Etat, mal géré par une élite corrompue rer. «Au moment où la société civile est mo-
avait été la cause première de la défaite du bilisée en Europe, en Amérique et en Asie
régime Mobutu face à ses adversaires sou- pour faire de la question des OGM et des
tenus par le Rwanda et l’Ouganda en droits de propriété intellectuelle un débat
1997 – les libertés ont sérieusement ré- citoyen, en Afrique on observe le contraire:
gressé sous le régime Kabila. Le laxisme aucune participation du public aux prises
avec lequel la communauté internationale de décision», déplorait, dans ses conclu-
a laissé des armées étrangères (rwandaise, sions, un atelier panafricain sur les OGM
ougandaise et angolaise), venir épauler tenu à Yaoundé (Cameroun) en octobre
des dirigeants rebelles choisis à la va-vite, 1999. Au Kenya, «l’inamovible président
leur permettre de s’incruster dans ce pays Moi laisse peu d’espace à l’opinion pu-
et piétiner les libertés, a créé un dangereux blique. En 1999, des mouvements locaux
sentiment d’impunité et une politique avaient tenté de s’opposer, sans succès, à
d’exclusion qui a, elle-même, alimenté les l’envoi par les Etats-Unis et le Canada de

27
Classement des «risques-pays»
pour les investissements de 35 pays africains
Le classement suivant est établi en fonction de quatre paramètres (environnement des affaires,
risques politiques, risques de marché et risques souverains). Le risque est considéré comme prohi-
bitif, au-dessous de 160 pts, très élevé au-dessous de la barre des 270 pts, élevé sous les 320 pts,
assez élevé sous les 380 pts, modéré au-dessus de 430 pts et faible à partir de 540 pts. A titre indi-
catif, le meilleur risque pour les investisseurs dans les pays émergents est celui de Singapour (608
pts) et le plus mauvais est celui du Yémen (103 pts). L’Afghanistan, ainsi que nombre de petits mar-
chés comme la Gambie, ne sont pas cotés dans cet exercice qui intéresse 100 pays.

Botswana 514 Bénin 380 Jamahiriya arabe


Maurice 511 Togo 376 libyenne 298
Afrique du Sud 427 Kenya 361 Zambie 288
Maroc 426 Ouganda 333 Zimbabwe 284
Tunisie 426 Madagascar 330 Congo 282
Namibie 421 Mozambique 323 Ethiopie 275
Burkina Faso 407 Niger 319 Nigéria 269
Egypte 406 Côte d’Ivoire 319 Guinée 250
Sénégal 401 Tchad 313 Soudan 189
Gabon 398 Algérie 312 Angola 156
Ghana 397 République-Unie République démocratique
Cameroun 397 de Tanzanie 305 du Congo 105
Mali 390 Mauritanie 298
Source: classement des marchés émergents (Nord-Sud Export) 2001-2002.

maïs génétiquement modifié comme aide bliques. C’est notamment le cas pour la
alimentaire au pays alors frappé par la fa- passation des marchés publics. L’une des
mine», rappelle la revue française Politis 1. multiples raisons du tarissement de l’aide
Car, si les biotechnologies recèlent un po- financière internationale à ce pays tient
tentiel important, la façon dont on les in- aux passe-droits accordés à des entreprises
troduit – qui comprend l’interdiction de malaysiennes les dispensant de soumis-
ressemer les récoltes – , mais aussi les pers- sionner de façon transparente pour l’ob-
pectives de multiplication de la culture de tention de participations dans le secteur de
plantes comportant de nouveaux gènes l’énergie et des télécommunications.
(colzas transgéniques), peuvent se traduire Au Nigéria, pourvu depuis 1999 d’un
par un effondrement du marché de certains président et d’un parlement élus, la mon-
produits tropicaux, l’huile de palme no- dialisation contribue à fragiliser la stabi-
tamment. La crainte est aussi de voir les lité économique et sociale. L’incapacité de
agricultures du Nord, rendues plus pro- l’industrie locale à faire face à la concur-
ductives grâce aux OGM, accentuer leurs rence des produits importés a conduit la
exportations vers l’Afrique et fragiliser les chambre des représentants à mandater, en
agricultures paysannes locales. septembre 2001, un comité spécial pour
Un autre type de danger, dans un pays évaluer les effets de l’appartenance du
comme le Zimbabwe, est que les abus de pays à l’Organisation mondiale du com-
pouvoir, qui se sont multipliés à mesure merce (OMC). Avec à la clé, le risque de
que l’économie du pays piquait du nez (in- voir le Nigéria se retirer de l’OMC, ce qui
vasions sauvages de terres par des com- aurait pour effet de détourner des inves-
mandos du parti du président Mugabe, tisseurs potentiels désireux de s’implanter
persécution des opposants, guerre rui- dans le pays, et d’accroître encore l’armée
neuse en RDC supportée largement par le des chômeurs. Or le pays est déjà en proie
contribuable, etc.), ne se combinent à des à la violence chronique déclenchée, d’une
pratiques préjudiciables aux finances pu- part, par des mafias sans scrupules qui uti-

28
lisent la religion musulmane à des fins po- Wade, l’un des promoteurs de la Nouvelle
liticiennes, en imposant la sharia dans 13 initiative africaine, émet clairement l’opi-
Etats du pays, et, d’autre part, par les sa- nion que les dispositions relatives à la dé-
botages tout aussi chroniques des installa- mocratie dans l’accord de partenariat de
tions pétrolières par des activistes autono- Cotonou entre l’Union européenne et les
mistes dans la région du Delta. pays d’Afrique, des Caraïbes et du Paci-
D’une façon plus générale, la prise de fique, «devraient être renforcées» et que
conscience que la mondialisation n’a mal- «les pays qui ne respectent pas certaines
heureusement pas entraîné l’amélioration normes démocratiques ne devraient pas
de la situation des droits humains est lar- être éligibles». M. Wade se dit, en effet, ab-
gement à l’origine du tournant doctrinal solument partisan de la «conditionnalité
adopté par Amnesty International (AI). démocratique», au risque de ne pas se faire
A Dakar, en août 2001, l’organisation hu- beaucoup d’amis dans ce qu’on a appelé
manitaire a, en effet, décidé d’intégrer les «le syndicat» des chefs d’Etat africains. De-
droits économiques, culturels et sociaux vant le Congrès américain et le président
dans son mandat. Car la mondialisation français Jacques Chirac, le président Wade
«s’est traduite par un enrichissement pour a notamment appelé à une surveillance
quelques-uns et par la déchéance et le plus sérieuse des processus électoraux.
désespoir pour le plus grand nombre», «Le fait d’envoyer des observateurs la
constate l’ancien secrétaire général séné- veille d’un scrutin, c’est une vaste blague,
galais d’AI, Pierre Sané2. Ces propos ont je suis désolé. J’en ai été victime. J’ai été le
trouvé écho dans la bouche du ministre premier à appeler des observateurs exté-
français de la Coopération, Charles Josse- rieurs. Le président Diouf m’a pris au mot.
lin, qui, dans un discours sur «le dévelop- Il a appelé des observateurs étrangers. Ils
pement de la Zone franc et l’Afrique», évo- arrivent le samedi. Ils visitent deux ou
quait, le 25 septembre 2001, «l’inégalité du trois bureaux de vote. Ils voient les gens
monde que la mondialisation, loin de ré- voter et après ils disent: ‘il n’y a pas de
duire, semble au contraire amplifier…» morts, tout s’est très bien passé’. Ce n’est
pas cela des élections. Cela se prépare un
an avant: les inscriptions sur les listes élec-
De l’usage incohérent de la carotte torales, l’impression des cartes d’électeurs,
et du bâton l’expression libre. Moi aujourd’hui, je me
bats pour l’observation d’élections, pas
Les Européens, comme les membres du d’un scrutin! (…) Si l’absence de morts ou
G8 (le groupe des pays les plus industria- de blessés devient un critère de bonnes
lisés et la Russie) ou les institutions de élections, alors où allons-nous? En 1993,
Bretton Woods, affichent, depuis des an- j’avais la naïveté de croire que l’Afrique
nées, une doctrine tendant à privilégier, franchirait la barrière de l’an 2000 avec
dans leurs soutiens économiques et com- des régimes démocratiques. Je l’ai espéré
merciaux, les pays qui satisfont le mieux en organisant la conférence des partis
aux critères de respect des droits humains, politiques en 1993. Malheureusement, nous
de l’Etat de droit et de la bonne gestion des n’en sommes pas là bien que nous ayons
affaires publiques. C’est ainsi que, pour fait des progrès. Il y a quand même en
cause de violations répétées des libertés Afrique plusieurs régimes démocratiques
politiques et syndicales, un pays comme où les leaders ont été élus sans contesta-
le Swaziland s’est vu refuser le bénéfice tion. Mais malheureusement, ça n’est pas
du Système généralisé de préférences ou encore la majorité.»
de l’African Growth Opportunity Act, qui Exigeant, M. Wade l’est aussi sur le
ouvre le marché américain aux produc- plan commercial: le monde développé ne
teurs africains. doit pas ériger de fausses barrières aux ex-
Dans une interview qu’il nous a accor- portations de son pays en utilisant de
dée, le président sénégalais, Abdoulaye façon abusive des normes sanitaires pour

29
entraver l’importation d’arachides ou du lignait, avec une remarquable lucidité, le
phosphate sénégalais. ministre français de la Coopération –,
Mais, force est de reconnaître que la l’aide internationale permet à ces régimes
manière dont s’applique, en Afrique, la de libérer des fonds à des fins militaires.
conditionnalité liée à la démocratisation, Récemment, la communauté internatio-
aux droits de l’homme ou à la bonne gou- nale s’est donné pour mission d’attaquer le
vernance, est, pour le moins, déconcer- mal de la guerre à la racine, en décrétant
tante et semble obéir à d’autres para- des embargos sur les livraisons d’armes et
mètres. La cohérence de la politique de carburant et sur les exportations de dia-
européenne est particulièrement difficile à mants des rebelles de l’UNITA et du Revo-
saisir. Le Togo, par exemple, demeure sous lutionary United Front sierra-léonien.
sanctions depuis des années, pour fraude Mais, après trois ans de cet exercice infruc-
électorale et répression de l’opposition. tueux, les experts de l’ONU chargés du
Mais tel n’est pas le cas de la Guinée, qui suivi de ces sanctions ont dû admettre, en
a embastillé pendant plus de deux ans, octobre 2001, qu’elles étaient inefficaces.
Alpha Condé, le rival du président Lan- On remarquera toutefois que l’exercice a
sana Konté aux élections de décembre porté sur un bien non stratégique dans la
1998. En Afrique centrale, la Banque mon- mesure où, pour ses applications indus-
diale et l’Union européenne ont partielle- trielles, le monde peut se passer du dia-
ment rouvert les vannes de leurs finance- mant africain «d’origine douteuse». De
ments à la RDC, alors que le palmarès du plus, l’embargo, antithèse absolue de la li-
régime, en matière de violations des droits béralisation des échanges, bénéficie indis-
de l’homme et de liberté d’expression, est cutablement aux productions alternatives
sans commune mesure avec celui du gou- de l’Afrique australe, largement sous la
vernement de Kengo wa Dondo qui a été coupe du géant sud-africain De Beers, et du
Premier ministre du Zaïre de 1994 à 1997. Grand Nord canadien, où le «cartel» a mas-
Nombre de partis politiques sont interdits sivement investi, et s’est servi de l’arme des
et les exécutions sommaires, ordonnées sanctions pour promouvoir ses gemmes
par la Cour d’ordre militaire sans possibi- «politiquement correctes». On signalera
lité d’appel, sont monnaie courante. De la enfin que l’embargo a été décrété, sans la
même manière, c’est en vain que depuis moindre concertation avec la société civile
des années, le FMI tente d’imposer au angolaise, qui la juge inutile et prône, pour
gouvernement de Luanda un contrôle des en finir avec la guerre, des négociations,
comptes de la compagnie paraétatique So- même si elle éprouve le plus grand mal à
nangol pour faire cesser le pillage des re- se faire entendre.
cettes pétrolières, happées dans le «tri- Curieusement, l’arme des sanctions
angle des Bermudes», quelque part entre s’émousse dès lors que les Etats belligé-
cette société, le Futungo (le palais prési- rants ou coupables de violations des droits
dentiel) et le Banco Nacional de Angola, de l’homme recèlent des gisements im-
pour aboutir dans des comptes offshore... portants de pétrole. Jamais il n’a été ques-
Il est de notoriété publique, comme l’a dé- tion du moindre embargo sur le pétrole de
montré le scandale de l’Angolagate en l’Angola qui pourvoit, à raison de 8 pour
France (qui évoque les livraisons d’armes cent, aux importations américaines de brut
à l’Angola en guerre), que cette manne est et qui relève, de ce fait, de l’intérêt natio-
recyclée en chars ou en bombes au phos- nal des Etats-Unis. Pour le même motif, le
phore. Mais, ni l’UE ni ses Etats membres régime du général Sani Abacha au Nigé-
ou d’autres bailleurs de fonds n’ont pour- ria n’a jamais eu à craindre une telle me-
tant cessé leur aide au gouvernement de sure. Vis-à-vis du Soudan, dont l’armée
Luanda. Or, dans ce cas, comme dans celui continue à bombarder les populations ci-
d’autres pays de la région, l’Ouganda ou viles du sud, mais qui s’impose comme un
le Rwanda, il est clair que, dans la producteur d’or noir de premier plan, le
meilleure des hypothèses – comme le sou- Conseil de sécurité adoucit ses positions,

30
au point d’aboutir en octobre à la levée des nons cependant augure des propos du
sanctions contre ce pays, initialement dé- commissaire européen au développement,
crétées dans la foulée de la tentative d’as- Poul Nielson, lors de la rencontre à
sassinat visant le président égyptien Hosni Bruxelles, le 10 octobre dernier, entre la
Mubarak en 1996, en Ethiopie. Il faut dire présidence de l’Union européenne et les
que le Soudan n’a pas ménagé ses efforts promoteurs de la Nouvelle initiative afri-
pour amener Washington à une attitude caine. Pour M. Nielson, la volonté des pro-
plus compréhensive. Khartoum a ainsi fait moteurs de la Nouvelle initiative africaine
appel aux talents de lobbyiste d’un ancien d’instituer un environnement favorable
de la CIA, Milton Bearden, qui a reçu plus aux capitaux étrangers, en veillant aux
de 200 000 dollars pour obtenir la levée des respects des normes de droit et de bonne
sanctions contre le Soudan et rétablir de gouvernance, permettrait de maximiser
bonnes relations avec les Etats-Unis3. l’impact de la facilité d’investissement de
Selon une enquête de Al-Ahram Hebdo 4 milliards d’euros, prévue par l’accord de
(Egypte), d’autres pays pétroliers du golfe Cotonou.
de Guinée, l’Angola et le Gabon, se sont
montrés plus généreux encore, versant res-
pectivement 2 millions et 1 million de dol- Notes
lars par an à des agences de relations pu- 1
«Un mirage pour le tiers monde», Politis, 28 juin
bliques ou de lobbying. 2001.
La conditionnalité des aides ou des 2
«Economie et droits de l’homme», Libération,
sanctions semble parfois tributaire de rai- 23 août 2001.
sons que feignent d’ignorer les nobles pro- 3
«Lobby pour l’Afrique: folie ou nécessité?»,
fessions de foi des leaders politiques. Pre- Al-Ahram Hebdo, 15-21 août 2001.

31
SIDA: prévention et trithérapies,
pas de contre-indication pour le Sud
L’urgence de mener une action globale, multiforme et coopérative
pour contenir la pandémie rend cruciales les initiatives de l’OIT en
matière de lutte contre le VIH/SIDA. Mais cette action doit inclure l’ac-
cès aux traitements anti-SIDA.

Jacky Delorme
Journaliste

I
« l n’est pas une guerre au monde qui soit
plus importante.» Qu’on ne s’y trompe
pas, ces propos martiaux du secrétaire
des brevets. Face à une opinion publique
de plus en plus hostile, elles allaient fina-
lement retirer leur plainte.
d’Etat américain Colin Powell sont bien
antérieurs aux ripostes militaires liées aux
attentats terroristes du 11 septembre 2001. Abaisser le prix des médicaments
Ils datent du mois de mai quand le géné-
ral américain pilotait une mission dans Les brevets, nous y voilà. Tout commence
plusieurs pays africains et ils font réfé- en 1994 avec la création de l’Organisation
rence à la lutte contre le VIH/SIDA qui ra- mondiale du commerce (OMC) et les ac-
vage l’Afrique subsaharienne. Vu la crise cords sur les aspects des droits de pro-
internationale actuelle, on se met à redou- priété intellectuelle relatifs au commerce
ter que la petite phrase serve d’épitaphe à (ADPIC) que tous ses pays membres s’en-
des millions de victimes oubliées. gagent à respecter au plus tard pour 2006.
Les chiffres donnent le tournis. On n’a Dans l’absolu, une bien belle chose que ces
pas encore eu le temps de s’habituer aux ADPIC, sauf qu’ils sont à l’origine d’excès
statistiques fournies à la fin de l’année en tous genres, comme le «brevetage» du
2000 – 36 millions de personnes contami- vivant qui s’apparente souvent à un
nées dans le monde, 25 millions rien qu’en pillage éhonté des ressources du Sud par
Afrique; 5,3 millions de nouvelles infec- des sociétés du Nord, et, bien sûr, en ce qui
tions, 3 millions de morts, 22 millions de- concerne les médicaments, à l’accès rendu
puis le début de l’épidémie – que l’ONU- encore plus difficile aux traitements du fait
SIDA s’apprête à nous en fournir d’autres des monopoles exercés par les grands la-
plus catastrophiques encore. boratoires et de l’interdiction des copies
Pourtant, en se basant sur les deux évé- génériques.
nements marquants de cette année, les Pourtant, l’OMC a prévu des accom-
perspectives étaient plutôt encourageantes. modements qui sont intégrés dans les
D’une part, M. Kofi Annan, le Secrétaire ADPIC. En gros, un pays peut fabriquer
général de l’Organisation des Nations des copies génériques à moindre prix
Unies, annonçait en mai la création d’un «dans des situations d’urgence nationale
fonds global de lutte contre le SIDA. ou d’autres circonstances d’extrême ur-
D’autre part, le procès de Pretoria, quelques gence» (cf. article 31 des ADPIC). Plusieurs
semaines plus tôt, marquait la déroute des gouvernements tentent de s’engouffrer
firmes pharmaceutiques qui avaient in- dans la brèche, malgré la farouche oppo-
tenté une action en justice contre le gou- sition des laboratoires pharmaceutiques
vernement sud-africain pour non-respect qui parlent de piratage. Deux logiques

32
s’opposent: celle de la maximalisation des tique agressive de prévention à tous les ni-
profits et celle du droit universel à la santé. veaux de la société, le gouvernement bré-
Les Etats-Unis, où le lobby pharmaceu- silien a décidé, en 1998, de produire les
tique est tout-puissant, menacent plu- principales molécules efficaces contre le
sieurs pays de mesures de rétorsion éco- VIH/SIDA pour avoir les moyens de four-
nomiques. L’escalade est aussi verbale – nir gratuitement un traitement de pointe à
le laboratoire GlaxoSmithKline est, par tous ceux qui en ont besoin. Le pays fa-
exemple, rebaptisé «Global Serial Killer» brique aujourd’hui des traitements pour
par certains opposants – et judiciaire, avec 3 000 dollars américains (US$) par patient
les nombreuses plaintes déposées par les et par an et il est probable qu’il arrive d’ici
laboratoires pour «infraction» aux ADPIC. peu à descendre sous la barre des 1 000 US$
Où en est-on aujourd’hui? En Afrique comme y parvient déjà un fabricant in-
du Sud, les activistes de la lutte anti-SIDA, dien. On est très loin du coût des multi-
membres d’ONG internationales comme thérapies dans les pays occidentaux: de
Médecins sans frontières ou Oxfam, d’as- 10 000 US$ à 15 000 US$ par an et par pa-
sociations de personnes vivant avec le tient. Et le poids porté sur le système de
VIH/SIDA et de syndicats… déchantent sécurité sociale reste tout à fait suppor-
rapidement. Dans la foulée du procès de table: il y a moins de malades et moins de
Pretoria, le gouvernement sud-africain an- mortalité liés au VIH/SIDA.
nonce qu’il n’a pas les moyens financiers Que les multithérapies soient, ou non,
de recourir aux génériques à grande prises en charge par les gouvernements de
échelle pour soigner sa population conta- pays du Sud, la fronde de ces derniers a
minée: près de 5 millions de personnes, un quelque peu déstabilisé le lobby pharma-
record mondial. Les initiatives seront donc ceutique occidental. La concurrence des
disparates. Dans les townships du Cap, Mé- copies génériques a joué à plein sur les prix
decins sans frontières vient de lancer un actuellement proposés par les grands labo-
programme anti-SIDA qui intègre les mul- ratoires. Leur marketing humanitaire des
tithérapies à partir de copies génériques années quatre-vingt-dix, quand ils y al-
importées. Le géant minier Anglo-Ameri- laient de leur obole à chaque sommet sur le
can annonce en mai qu’il négocie avec un VIH/SIDA, ne trompe plus personne. Sans
fabricant indien la fourniture de copies être équivalentes aux offres des fabricants
génériques d’antirétroviraux pour soigner du Sud, les ristournes qu’ils octroient ac-
son personnel séropositif. Avec les mou- tuellement sont considérables. Elles don-
vements migratoires et le commerce du nent une idée des marges bénéficiaires très
sexe que ceux-ci induisent, les cités mi- importantes de ce secteur industriel et elles
nières constituent d’importants foyers contredisent aussi l’argument des labora-
d’infection. Mais début octobre, la compa- toires selon lequel le maintien de prix éle-
gnie fait machine arrière. Elle déclare alors vés est nécessaire pour mener à bien leurs
ne pas être en mesure de fournir des trai- coûteux programmes de recherche et de dé-
tements anti-SIDA à l’ensemble de ses tra- veloppement. Au passage, on soulignera
vailleurs infectés, et devoir se limiter au que, dans la découverte de molécules effi-
personnel d’encadrement, une discrimina- caces contre le VIH/SIDA, les laboratoires
tion qu’a aussitôt dénoncée le Syndicat na- publics ont assumé l’essentiel du travail
tional des mineurs (National Union of Mi- avant de laisser le privé prendre le relais et
neworkers) avec d’autant plus de vigueur breveter ces juteuses découvertes.
que le management est majoritairement
blanc.
De l’autre côté de l’Atlantique, le Bré- Augmenter les ressources financières
sil, pour lequel les épidémiologistes pré-
disaient une hausse considérable du Compte tenu de ces baisses de prix, la créa-
nombre de personnes infectées, est en train tion d’un fonds international destiné à lut-
d’endiguer le fléau. En plus d’une poli- ter contre le VIH/SIDA, la tuberculose et

33
le paludisme doit être considérée comme tions réellement efficaces émanent de
un événement très important. L’initiative quelques associations locales.
émane de M. Kofi Annan, le Secrétaire gé- Dès lors, quand on se focalise sur le
néral des Nations Unies, et le fonds aurait monde du travail, on comprend mieux
dû être opérationnel fin 2001. L’objectif est l’importance de l’implication sans faille
ambitieux: 7 à 10 milliards de dollars doi- des partenaires sociaux et l’intérêt pour
vent être rassemblés chaque année pour fi- ceux-ci d’avoir un outil de référence
nancer des programmes qui, en plus de la comme le Recueil de directives pratiques
prévention, intégreront le traitement de du BIT sur le VIH/SIDA et le monde du
toutes les personnes infectées et le renfor- travail1. Travail décent, lutte contre les dis-
cement de la recherche d’un vaccin. Pour criminations à l’égard des personnes
M. Kofi Annan, il doit s’agir d’un nouvel contaminées, promotion de systèmes de
apport d’argent et non de ressources exis- sécurité sociale, égalité entre les femmes et
tantes qui seraient détournées de leur ob- les hommes, protection des groupes à
jectif initial. Les programmes nationaux se- risque comme les migrants, les travailleurs
ront les principaux bénéficiaires mais ils du sexe, etc., tout cela est au centre de la
devront respecter des garanties de trans- mobilisation contre le VIH/SIDA.
parence de façon à se révéler efficaces. La prévention est prioritaire, elle est
Il n’y a plus de secret sur la manière de déjà un outil extraordinairement efficace,
faire fonctionner ces programmes. Le prin- mais elle n’est pas suffisante. Rien qu’en
cipal enseignement de ces vingt dernières Afrique subsaharienne, près de la moitié
années est qu’il ne faut pas seulement des gens vivent avec moins d’un dollar par
considérer le SIDA comme une épidémie, jour. Pour eux, l’achat de préservatifs n’est
mais comme un défi multidimensionnel, pas une priorité. Pas plus que de changer
avec des enjeux sociaux, économiques, po- leurs habitudes, parce qu’elles seraient «à
litiques et de respect des droits humains. risque». Ils vivent dans la précarité. L’eau
Sans une réponse globale, il prolifère et de- potable, l’électricité et les ressources de
vient «hors contrôle», comme c’est aujour- base en éducation et santé ne leur sont pas
d’hui le cas dans plusieurs régions du accessibles ou le sont difficilement. Il est
monde. Trop souvent, la lutte contre le illusoire d’envisager une mobilisation gé-
SIDA reste fragmentée. Elle demande au nérale sans apporter un peu d’espoir aux
contraire une coordination aboutie entre populations défavorisées et il est cynique
tous les intervenants. L’Afrique subsaha- de prétendre aider les populations tou-
rienne offre un spectre complet des diffé- chées par le VIH/SIDA, si c’est pour les
rents niveaux de qualité des programmes empêcher d’avoir accès aux médicaments
de prévention mis en œuvre. Le Sénégal dont elles ont un besoin vital.
est le meilleur exemple d’un pays qui est La diminution du prix des traitements
parvenu à prévenir une épidémie majeure anti-SIDA conjuguée à la création d’un
de VIH/SIDA par la seule force de la fonds international doit permettre d’élabo-
mobilisation de tous les acteurs sociaux: rer des stratégies qui combinent préven-
enseignants, employeurs, syndicalistes, tion et traitement. L’exemple brésilien
chefs traditionnels, religieux, guérisseurs, montre que l’argument ressassé par les
etc. L’Ouganda est un autre pays souvent grands laboratoires, selon lequel les multi-
cité dans les conférences internationales thérapies sont des traitements trop sophis-
pour les remarquables résultats obtenus, tiqués pour les systèmes de santé trop fra-
mais malheureusement à un stade ulté- giles des pays du Sud, peut être battu en
rieur, alors que l’épidémie était déjà soli- brèche. Il faut, bien sûr, pouvoir disposer
dement implantée. En revanche, au Swa- de ces traitements à bas prix. A cet égard,
ziland, l’un des trois pays les plus touchés le débat actuel à l’OMC sur une réforme
au monde, la volonté politique fait défaut. des accords ADPIC revêt une importance
Il existe bien un programme national, fondamentale. Comme l’admet M. Mike
comme partout ailleurs, mais les seules ac- Moore, le directeur général de l’OMC, en

34
faisant référence aux exemptions, «… les Note
pays doivent être assurés de pouvoir se 1
prévaloir de cette flexibilité». Reste le nerf OIT: Recueil de directives pratiques du BIT sur le
VIH/SIDA et le monde du travail (Genève, 2001). Le
de la guerre: l’argent. Même avec des mé- texte intégral de ce recueil est disponible sur le site
dicaments génériques bon marché, l’équa- Internet du BIT: http://www.ilo.org/public/en-
tion prévention-traitement demande des glish/protection/trav/aids/pdf/acodefr.pdf.
ressources considérables. Sans l’aide inter-
nationale, elle ne fonctionne pas. Et à ce
jour, le fonds international initié par M.
Kofi Annan est encore très loin de rassem-
bler les 7 à 10 milliards de dollars attendus.

35
L’impact de la mondialisation en Afrique
et la réponse des syndicats:
le cas de l’Afrique du Sud
D’un point de vue syndical sud-africain, la mondialisation néolibérale
n’a fait que renforcer les inégalités existant entre, et au sein, des ré-
gions et des nations, entre les riches et les pauvres, plutôt que d’amé-
liorer le sort de l’ensemble des citoyens de la planète. Il est essentiel
que les syndicats et la société civile s’engagent de façon critique dans
le processus de mondialisation et combattent ses effets pervers.

Shermain Mannah
Bureau de l’éducation
Syndicat démocratique des enseignants
d’Afrique du Sud (SADTU)

E n avril 2000, lors du Sommet du Sud,


le président cubain Fidel Castro a usé
d’une métaphore pour décrire la réalité ac-
suit un trajet tellement irrationnel et dénué
de sens qu’il ne peut faire escale dans
aucun port». Et de conclure sur le ton de
tuelle de la mondialisation pour l’im- l’avertissement: «Ce navire semble appelé
mense majorité des personnes: «La mon- à heurter un iceberg. Si cela devait se pro-
dialisation est une réalité objective qui duire, nous coulerions tous avec lui».
souligne le fait que nous sommes tous à Selon Mohamed et Vally (Kenton,
bord d’un même navire, la planète sur la- 1999), il est peu probable que la mondiali-
quelle nous vivons». Cependant, a-t-il sation permette le développement de la
ajouté, les passagers «voyagent dans des majeure partie de l’Afrique, et ce, pour les
conditions qui varient fortement». Selon raisons suivantes:
lui, une petite minorité de gens «voyagent  La faiblesse des ressources et des reve-
dans des cabines luxueuses, équipées de nus d’Afrique.
l’Internet, de téléphones cellulaires et d’un
accès aux réseaux mondiaux de commu-  Les cours mondiaux et la demande pour
nication. Ils jouissent d’un régime alimen- les cultures commerciales africaines (les
taire nourrissant, abondant et équilibré, principales sources de devises) ont
ainsi que d’un approvisionnement en eau chuté depuis les années soixante. Du
potable. Ils ont accès à des soins médicaux reste, la concurrence d’agricultures ca-
modernes et à la culture». En revanche, pitalistes intensives en Asie et en Amé-
précise-t-il, «l’immense et triste majorité rique latine est encore venue aggraver
des passagers voyagent dans des condi- le sort des fermiers africains.
tions proches de la terrible traite des es-  Les pays d’Afrique à revenus moyens
claves depuis l’Afrique vers les Amé- tirent avant tout leurs richesses des ex-
riques, durant notre passé colonial». Il portations minérales, qui ont tendance
poursuit en déclarant que «85 pour cent à profiter en premier lieu aux entre-
des passagers de ce navire s’entassent, im- prises transnationales et aux pays dé-
puissants, dans ses cales repoussantes de veloppés qui transforment ces matières
saleté, où ils connaissent la faim et la ma- premières en biens de consommation.
ladie. Manifestement, ce navire transporte L’ironie veut qu’ils revendent ensuite
trop d’injustice pour ne pas sombrer et il ces produits aux pays en développe-

41
ment, en réalisant des bénéfices plan- tional (FMI) et l’Organisation mondiale du
tureux. commerce (OMC). Voici comment la mon-
dialisation entrave la réaction des pays en
 La majorité des Africains vit dans des
développement face à la pandémie de
zones rurales où le cycle économique
VIH/SIDA:
dépend de conditions météorologiques
imprévisibles.  Les compagnies pharmaceutiques
multinationales conservent le contrôle
 L’augmentation de la population, qui va sur la recherche, l’offre et la tarification
de pair avec des possibilités d’emploi des médicaments.
très réduites, entraîne une croissance ra-
pide de la main-d’œuvre dépourvue de  En faisant leur la doctrine néolibérale,
terre, qui survit en marge de l’économie. les gouvernements hésitent à assumer
Cette tendance nourrit également les l’entière responsabilité de la santé pu-
flux migratoires vers des pays à revenus blique. Cela se manifeste de plus en
moyens, comme l’Afrique du Sud. plus clairement en Afrique du Sud, l’un
des pays d’Afrique les mieux dotés en
 Malgré l’appel à une renaissance afri- ressources.
caine, le capital mondial ne trouve que
 La faiblesse des ressources et des reve-
peu d’occasions d’apporter de nou-
nus nationaux et le manque d’infra-
veaux investissements sur le conti-
structures – autant de conséquences
nent – ce qui provient de l’instabilité
d’années de colonialisme et de sous-dé-
politique et de l’image négative qu’en
veloppement – limitent la capacité
ont les marchés.
d’action des gouvernements.
 A l’ère de l’information, l’Afrique est
en très mauvaise posture pour assurer Il importe dès lors que la société civile
une concurrence internationale, car elle et les syndicats prennent les devants en
souffre d’un manque de technologies exerçant des pressions sur les gouverne-
nouvelles et d’une offre adaptée en ma- ments, afin qu’ils répondent, de toute ur-
tière d’éducation. gence, à cette pandémie (lire l’article de
Jacky Delorme, p. 32).
Les auteurs concluent de la sorte: «Le
pronostic est que le développement de
l’Afrique et la dynamique du capitalisme Education et mondialisation
mondial, ou du mondialisme en général,
ne sont pas convergents et ne le seront pas Au moment de définir notre vision de
dans un avenir prévisible».1 l’éducation en Afrique, nous devons nous
Un nouvel ennemi mortel traque dé- inspirer des conventions et principes sui-
sormais l’Afrique: la propagation du vants:
VIH/SIDA. Aucun des défis que l’Afrique
 Le droit à l’éducation est inscrit dans la
a dû relever auparavant n’a été plus dé-
Déclaration universelle des droits de
courageant ni plus catastrophique que
l’homme.
celui de la pandémie de SIDA. Cette ma-
ladie se propage dans un contexte de pau-  Le principe de justice sociale, qui est
vreté, d’ignorance et de subordination des étroitement lié aux objectifs de l’éduca-
femmes et des enfants. L’Afrique reste, en tion.
grande partie, paralysée par les fers de la
 L’enseignement est censé compenser
pauvreté que lui a imposés son histoire de
les inégalités de naissance et de condi-
colonialisme, de mauvaise gestion et d’ex-
tion sociale.
ploitation incessante de la part des entre-
prises multinationales, sous le couvert des  Un système d’éducation et de forma-
grandes institutions financières internatio- tion ne peut être considéré comme
nales comme le Fonds monétaire interna- équitable que s’il est ouvert à tous.

42
Cependant, le manque de moyens et tuer cette dette écrasante. Par ailleurs, des
l’actuelle politique économique néolibé- taux d’intérêt élevés et une hausse des
rale ont empêché la mise en œuvre de ces cours du pétrole continuent d’aggraver la
principes dans l’enseignement. Les statis- situation et de paralyser le développe-
tiques générales relatives à l’offre en ma- ment. Cela entrave gravement la capacité
tière d’enseignement dans la région sub- d’offrir des services sociaux et une ins-
saharienne, telles que les présente David truction publique pour tous en Afrique.
Johnson dans l’hebdomadaire sud-afri- La mondialisation a vu l’ascension de
cain Mail and Guardian mettent en évi- la théorie économique néolibérale, qui en-
dence le défi gigantesque que doit relever globe la notion d’un rôle restreint de l’Etat
le monde en développement: et d’une diminution des dépenses pu-
bliques. Cette doctrine s’appuie sur l’argu-
 «Onze pour cent de la population mon-
ment selon lequel les dépenses publiques
diale vit en Afrique subsaharienne,
«prennent la place» de l’initiative privée et
mais ne reçoit que 1 pour cent des dé-
que l’offre privée est plus rentable. Cela dé-
penses mondiales d’éducation, tandis
bouche néanmoins sur un transfert de plus
que 21 pour cent de la population mon-
en plus prononcé de la responsabilité du fi-
diale qui vit dans les pays développés
nancement de l’enseignement public de
en reçoit 84 pour cent.
l’Etat vers les personnes. Dans le contexte
 Quarante millions d’enfants en âge africain, où la majorité des communautés
d’aller à l’école ne sont pas scolarisés sont désespérément pauvres, cela entraîne
en Afrique subsaharienne, moins d’un la stagnation ou le quasi-effondrement de
tiers des enfants vont jusqu’à un ensei- l’instruction publique.
gnement secondaire et seuls 3 pour L’extension des règles de l’Organisa-
cent reçoivent l’une ou l’autre forme tion mondiale du commerce (OMC) et de
d’enseignement supérieur. A titre com- l’Accord général sur le commerce des ser-
paratif, l’obligation scolaire dans les vices (AGCS) aux questions liées à la pro-
pays en développement va jusqu’à 15, priété intellectuelle et aux services d’édu-
voire 17 ans, près de 100 pour cent des cation menace encore plus l’éducation
enfants de ces pays suivent un ensei- publique, en particulier dans les pays en
gnement secondaire et plus de 50 pour développement. Il existe un risque réel de
cent un enseignement supérieur. voir l’offre publique d’enseignement, et
plus particulièrement d’enseignement su-
 Un enfant d’Afrique subsaharienne
périeur et professionnel, tomber aux
peut, en moyenne, compter sur 49 dol-
mains de prestataires privés. Cela aurait
lars américains pour son instruction,
notamment pour implications une homo-
tandis que dans les pays industrialisés,
généisation et une commercialisation de
les dépenses d’éducation sont en
l’enseignement, une déstabilisation des
moyenne de 4 636 dollars par enfant.
cultures et des langues nationales et lo-
 Depuis 1994, l’aide occidentale à cales, et le chômage des enseignants dans
l’Afrique subsaharienne a reculé de les secteurs touchés.
3,7 milliards de dollars et les gouver-
nements africains ont transféré quatre
fois plus d’argent vers leurs créanciers Afrique du Sud
du Nord pour rembourser leurs dettes
qu’ils n’en ont affecté à la santé et à L’Afrique du Sud présente un certain
l’éducation.»2 nombre de différences par rapport au reste
de l’Afrique subsaharienne. Ainsi, l’éco-
Les programmes d’ajustement structu- nomie sud-africaine est plus diversifiée,
rel (PAS) que le Fonds monétaire interna- opère à un niveau plus élevé d’industria-
tional et la Banque mondiale ont appliqués lisation et assume un rôle plus important
aux pays africains ont contribué à consti- au sein de l’économie mondiale que le

43
reste du continent. C’est dans ce contexte Les budgets d’éducation ont connu une
qu’un gouvernement démocratiquement baisse réelle entre 1996 et 2000, pour abou-
élu en Afrique du Sud accepte l’hypothèse tir à un budget de maintien qui ne prévoit
d’une «intégration de l’Afrique dans le ca- plus rien pour une véritable transforma-
pitalisme mondial en vertu de conditions tion. L’Afrique du Sud, qui vient de se li-
nouvelles et plus favorables, par le biais bérer de l’apartheid, n’est pas en mesure
d’un lien sud-africain». de supprimer les inégalités les plus graves
L’acceptation par le gouvernement qui continuent de peser sur son système
sud-africain de la politique macroécono- d’éducation publique. En effet, après sept
mique néolibérale sous la forme de la ans de démocratie, l’Afrique du Sud de-
GEAR (politique de croissance, d’emploi meure, après le Brésil, l’une des sociétés
et de redistribution), qui est tournée vers les plus inégalitaires de la planète.
le marché et soutient une politique d’ex- Parmi les autres conséquences de la
portation concurrentielle, s’apparente à GEAR pour l’éducation, il convient de
une sorte d’ajustement structurel auto-im- citer:
posé. A cet égard, l’Afrique du Sud affiche  La rationalisation des établissements
d’importantes similitudes avec les pays d’enseignement supérieur qui a en-
subsahariens qui ont adopté des politiques traîné des compressions de personnel
d’ajustement structurel dans les années et des rétrogradations.
quatre-vingt. Ce fait est clairement mis en
évidence par les pressions financières que  De nouvelles menaces de licenciement
le secteur public subit depuis 1994. visant le personnel enseignant et auxi-
La GEAR encourage la commercialisa- liaire dans tous les secteurs de l’éduca-
tion de l’enseignement, les partenariats tion.
public/privé, l’austérité fiscale, les rigidi-  Des propositions visant à employer du
tés budgétaires, la maîtrise des coûts et les personnel non qualifié pour enseigner.
coupes claires dans l’éducation. Au niveau Cette mesure a déjà été mise en œuvre
de la scolarité, les différences apparaissent dans d’autres régions d’Afrique,
moins entre les «races» qu’entre les comme au Sénégal.
«classes», en raison d’un système de droits
d’inscription et de concurrence entre les  La volonté de réduire les droits de né-
écoles. Les parents supportent désormais gociation collective, et des propositions
une part importante des coûts de l’éduca- de décentralisation et de fragmentation
tion et l’Etat semble abandonner ses res- des unités de négociation dans le ser-
ponsabilités en matière d’offre d’éduca- vice public.
tion pour les céder aux organes de  Une piètre infrastructure dans les
direction des écoles, de sorte que les pa- écoles publiques, allant de pair avec un
rents doivent payer davantage. La stratifi- manque de matériel pédagogique et de
cation scolaire en Afrique du Sud reproduit ressources d’enseignement.
les schémas au niveau de l’enseignement à
 L’imposition de droits d’inscription qui
l’échelon mondial. L’Afrique du Sud a
tend à marginaliser davantage les
pour politique de considérer l’éducation et
pauvres et à servir d’outil d’exclusion
la formation comme des facteurs détermi-
pour maintenir les personnes défavo-
nants des performances économiques
risées en dehors des écoles bien entre-
à long terme et de la redistribution des
tenues dans les quartiers habités par la
revenus. Toutefois, le gouvernement
classe moyenne.
cherche à atteindre ces objectifs dans le
contexte de sa politique économique néo-  Le recours à la sous-traitance par les
libérale, de sorte que l’éducation, plutôt universités en raison des pressions fi-
que d’être considérée comme un bien com- nancières qui pèsent sur l’enseigne-
mun, s’apparente de plus en plus à une ment supérieur et des encouragements
marchandise. du gouvernement en faveur de parte-

44
nariats avec le secteur privé. Cela en- fortes concentrations d’emplois sur les-
traîne inévitablement un assouplisse- quelles les syndicats traditionnels s’ap-
ment des normes de travail et une in- puyaient et d’où ils tiraient leur puissance.
sécurité d’emploi, et rend ceux-ci plus La mondialisation a pour conséquence de
précaires. Le même processus a été pro- fragmenter la résistance, de considérer les
posé pour les services d’appui dans le travailleurs et les communautés comme
système éducatif public. des consommateurs ou des individus –
 L’augmentation des droits d’inscrip- ignorant totalement leur expression col-
tion dans l’enseignement supérieur fait lective. Dès lors, l’une des manières les
que les étudiants s’endettent et que les plus efficaces pour s’attaquer à la mon-
plus défavorisés sont exclus du sys- dialisation consiste, pour les syndicats, à
tème. tisser des liens avec d’autres acteurs de la
société civile, de manière à forger des al-
Il existe une crise dans l’éducation qui liances solides. Ce mouvement est ana-
découle du fait que les attentes nées de la logue au syndicalisme social des années
démocratisation en 1994 n’ont pas été sa- quatre-vingt. A cette époque, le Congrès
tisfaites. Cela se traduit par une désillu- des syndicats sud-africains (COSATU) re-
sion et des conflits au sein de l’alliance tri- présentait l’exemple parfait de ce type
partite (entre le Congrès national africain – d’approche privilégiant les coalitions. Il
l’ANC au pouvoir –, le Parti communiste s’était fondé sur une alliance entre les tra-
et le Congrès des syndicats sud-africains). vailleurs, les communautés, les étudiants
Une fois encore, les syndicats et les et les organisations politiques avec un pro-
membres de la société civile mènent des gramme qui dépassait le cadre tradition-
campagnes pour obliger le gouvernement nel des questions syndicales, de manière à
à rendre des comptes et pour exiger, entre englober la démocratisation et la transfor-
autres, une amélioration de l’éducation et mation radicale de la société.
des prestations sociales. Des alliances sont désormais en train
de voir le jour dans l’Afrique du Sud de
l’après-apartheid. A titre d’exemple, nous
Le rôle tenu par les syndicats pouvons citer la campagne du COSATU
contre la privatisation. Dans un élan de so-
Sur le plan international, les syndicats de lidarité, des organisations non gouverne-
l’éducation qui se sont réunis lors du mentales (ONG), d’autres acteurs de la so-
3e Congrès mondial de l’internationale de ciété civile et des travailleurs de tous les
l’éducation (IE, Thaïlande, 2001) se sont secteurs viennent de se croiser les bras
fermement et clairement prononcés contre dans le cadre d’une protestation de deux
l’instauration de mécanismes de marché jours contre les propositions du gouver-
dans l’éducation, déclarant que «nos nement visant à privatiser les entreprises
écoles sont trop importantes pour être lais- semi-publiques et certaines branches de la
sées au marché». L’IE a lancé une cam- fonction publique. Les campagnes d’op-
pagne contre l’AGCS destinée à empêcher position à la privatisation s’intègrent dans
l’OMC d’ajouter l’éducation à une longue le cadre d’un mouvement international de
liste de services devant être ouverts à la syndicats et d’acteurs de la société civile
concurrence du marché et à la commercia- qui s’oppose résolument à la privatisation
lisation. L’IE met en commun sa capacité de services publics tels que l’éducation, la
de recherche avec celle d’autres organisa- santé, les télécommunications et la distri-
tions, comme l’Internationale des services bution d’eau et d’électricité. La privatisa-
publics (ISP), afin de surveiller et de dé- tion de ces services essentiels est le fruit de
noncer la privatisation dans le secteur de la doctrine néolibérale et des politiques de
l’éducation. l’OMC et du FMI.
Des licenciements massifs et le recours Nous pouvons citer un autre exemple
à la sous-traitance ont mis un terme aux de réponse syndicale aux pressions dé-

45
coulant de la théorie économique néolibé- du capital. A l’avenir, le VIH/SIDA fera
rale. Ainsi, SANGOCO (la coalition des partie des négociations menées par les syn-
ONG sud-africaines), les Eglises et le CO- dicats et constituera un test politique fon-
SATU se sont associés cette année pour un damental pour tout soutien syndical au
programme visant à rédiger un «budget programme d’un parti politique. En
des peuples» qui accorderait la priorité Afrique du Sud, le COSATU est devenu
aux besoins sociaux, comme l’éducation l’un des principaux acteurs de la lutte
publique. Ce processus budgétaire alter- contre ce fléau. Lors de son dernier
natif recommencera chaque année pour Congrès national (2000), le syndicat a
coïncider avec la publication du budget connu les premières grandes divergences
annuel du gouvernement. au sein de l’alliance tripartite, dans la me-
Au début de cette année, l’ONG Treat- sure où il a contesté la remise en question,
ment Action Campaign (TAC) a forgé une par le président de l’Etat, du lien entre le
coalition puissante avec le COSATU et des VIH et le SIDA. Les militants anti-SIDA
organisations internationales telles que considèrent que cette réflexion menace les
Médecins sans frontières (MSF) et Oxfam, programmes d’éducation et de prévention.
afin de s’attaquer aux géants multinatio- Les négociations avec le patronat en-
naux du secteur pharmaceutique. Cette globent désormais les points suivants re-
démarche a contraint l’association des la- latifs à la lutte contre le VIH/SIDA:
boratoires pharmaceutiques à abandonner  antidiscrimination;
ses poursuites contre la loi sur le contrôle
des médicaments et des substances pro-  droit à la vie privée;
mulguées en 1997 par le gouvernement  accès à l’aide médicale et à une caisse
sud-africain. Les militants de la TAC et la de prévoyance;
base du COSATU ont dépassé l’objectif  indemnités en cas de décès; et
d’une simple démonstration de puissance
 augmentation des sommes allouées
numérique, pour intégrer des campagnes
aux recherches et aux traitements
de sensibilisation et une éducation des
contre le VIH/SIDA.
participants de la base.
La campagne TAC/COSATU constitue
Du point de vue de l’éducation, le
une étude de cas intéressante, car elle s’ap-
VIH/SIDA influe sur la capacité du pays
puie sur des secteurs clés de la société ci-
à offrir un enseignement public de qualité
vile pour remettre en cause le pouvoir et
en provoquant:
les intérêts énormes d’entreprises de por-
tée mondiale qui disposent de ressources  la diminution de l’offre d’enseignants
considérables. Cela prouve qu’il est pos- expérimentés;
sible d’isoler les aspects de la mondialisa-  une augmentation du nombre d’or-
tion jugés néfastes et de s’y attaquer. En ce phelins dus au SIDA;
qui concerne le procès, l’alliance comptait  une hausse du nombre d’adolescents
aussi sur le soutien d’organisations gou- infectés par le virus;
vernementales et internationales. La TAC
vient d’être rejointe par certaines Eglises  un absentéisme chronique parmi les
pour lancer un appel commun au gouver- enseignants et les étudiants, notam-
nement, afin qu’il déclare le VIH/SIDA ment lorsque ces derniers doivent ces-
comme un cas d’urgence nationale et ser d’aller à l’école pour s’occuper de
consacre les ressources nécessaires pour membres de leur famille infectés ou
garantir l’accès au traitement aux per- pour devenir soutien de famille; et
sonnes vivant avec le SIDA et aux victimes  un taux d’abandon élevé là où les fa-
de viols. milles ne peuvent se permettre de
La lutte contre le VIH/SIDA est un pro- payer les droits d’inscription en raison
blème qui touche la classe ouvrière et dé- d’une baisse des revenus du ménage
pend du combat contre la mondialisation après la mort du soutien de famille.

46
Cet impact négatif menace les objectifs continue d’épuiser les économies afri-
fondamentaux du cadre de l’éducation caines. Dans le cas de l’Afrique du Sud, il
pour tous – à savoir, l’ouverture de l’en- s’agit d’une dette contractée par le régime
seignement à tous. En Afrique du Sud, le raciste et oppresseur de l’apartheid, qu’il
Syndicat démocratique des enseignants convient désormais d’honorer au détri-
d’Afrique du Sud (South African Democra- ment des pauvres du pays. Les cam-
tic Teachers Union, SADTU) assume un rôle pagnes internationales en faveur d’un al-
crucial auprès du gouvernement et des légement de la dette, à l’instar de Jubilé
autres parties prenantes pour élaborer et 2000, bénéficient désormais de l’appui de
mettre en œuvre une politique de lutte la Confédération internationale des syn-
contre la discrimination à l’encontre des dicats libres (CISL). La résolution finale
étudiants et des enseignants dans le de la Conférence mondiale contre le ra-
contexte du VIH/SIDA. Le SADTU a fran- cisme de septembre 2001 insiste sur une
chi une étape supplémentaire en menant meilleure compréhension, sur l’accepta-
une étude sur l’impact de la pandémie sur tion des origines de la dette et du sous-
ses membres, dont les conclusions orien- développement et sur la nécessité de voir
teront sa réaction à la pandémie dans le la communauté mondiale régler ces pro-
secteur de l’éducation. blèmes.
Les contraintes imposées par la mon- Au Forum mondial de l’éducation de
dialisation et le néolibéralisme nécessitent l’UNESCO organisé en 1990 à Jomtien
la mobilisation d’une approche multisec- (Thaïlande), les participants avaient fixé
torielle s’appuyant sur des stratégies va- plusieurs objectifs en matière d’offre édu-
riées pour lutter effectivement contre le cative de base. Ces objectifs n’ont pas été
VIH/SIDA. Dans la région de la SADC atteints. Lors de la deuxième conférence
(Communauté économique d’Afrique tenue à Dakar l’année dernière, les objec-
australe), l’IE, en collaboration avec tifs suivants ont été définis:
d’autres partenaires internationaux, a in-
 Il sera demandé à tous les Etats d’éla-
cité les syndicats d’enseignants ainsi que
borer ou de consolider les plans natio-
les ministères de la Santé et de l’Education
naux existants pour 2002.
à élaborer des projets de collaboration
pour mettre en œuvre les résolutions et les  Eliminer les écarts entre filles et gar-
recommandations prises par le Congrès çons dans l’enseignement primaire et
mondial de l’IE et celles émanant de la secondaire pour 2005, et parvenir à une
Conférence mondiale sur la santé. Ainsi, égalité entre les sexes dans l’éducation
en Afrique du Sud, le SADTU constitue le pour 2015.
fer de lance du projet de collaboration
 Pour 2015, tous les enfants, et plus par-
IE/OMS en association avec les ministères
ticulièrement ceux à risque, doivent
de la Santé et de l’Education.
avoir accès à une instruction primaire
L’un des aspects positifs de la mondia-
gratuite et obligatoire de qualité, et ar-
lisation a été d’encourager la démocratisa-
river à son terme.
tion et la transparence des gouverne-
ments. En Afrique, et plus spécialement en  Pour 2015, il faudra avoir apporté une
Afrique australe, les syndicats assument amélioration de 50 pour cent du taux
un rôle important pour préserver cet as- d’alphabétisation des adultes et assuré
pect. A l’heure actuelle, les syndicats du un accès équitable à un enseignement
Swaziland et du Zimbabwe sont aux pre- de base et continu pour les adultes.
mières loges des manifestations prodémo-
cratiques. Dans un passé récent, les syndi- Pour éviter que se répète le manque de
cats de Zambie et d’Afrique du Sud ont été résultats des gouvernements, une cam-
les moteurs de la démocratie. pagne mondiale pour l’éducation a été lan-
La dette, héritage d’une relation com- cée sous la forme d’une alliance straté-
merciale déséquilibrée et du colonialisme, gique entre l’IE, Oxfam International,

47
Action-Aid, l’ISP et bien d’autres encore. Conclusion
Son objectif principal est d’amener les gou-
vernements à rendre des comptes pour les L’Afrique ne parvient pas à faire face au
engagements qu’ils ont pris à Jomtien et à nouvel ordre mondial. L’Afrique du Sud
Dakar, et à faire en sorte qu’en 2015 cha- s’efforce d’intégrer ce nouvel ordre en tant
cun puisse accéder à une éducation pu- que puissance sous-régionale, mais, là
blique de qualité. encore, les résultats n’ont guère été
La mondialisation pose également des concluants. Entre-temps, les rêves de trans-
questions liées à l’égalité entre hommes et formation et d’extension des services so-
femmes. Pour pouvoir pleinement appré- ciaux et d’enseignement sont au point
hender la relation entre la mondialisation mort, dans la mesure où les budgets par-
et ces problèmes d’égalité, il convient viennent à peine à maintenir les niveaux
d’avoir une connaissance approfondie des actuels. Cette situation entraîne une scis-
liens entre la situation économique des sion de plus en plus marquée entre le gou-
femmes, l’oppression liée au sexe et le nou- vernement et les privilégiés, d’une part, et
vel ordre économique mondial. Il est cru- la classe ouvrière et la foule grandissante
cial que les syndicats intègrent dans leur des chômeurs et des personnes marginali-
travail une dimension d’égalité entre sées, de l’autre. Cela se traduit, par
hommes et femmes. exemple, par des occupations de terres, des
Par exemple, les pays, principalement manifestations contre la suppression
du Sud, qui tirent toujours un avantage d’équipements collectifs et la résurgence
concurrentiel d’une main-d’œuvre bon d’un militantisme syndical. Dans ce
marché, tentent encore d’attirer les entre- contexte, les syndicats et les membres de la
prises étrangères en leur proposant des société civile se sont associés pour résister
lois laxistes en matière d’environnement à la politique néolibérale et pour exercer
et de santé. Cela s’est révélé encore plus des pressions sur le gouvernement, afin
vrai ces vingt dernières années dans les qu’il tienne ses promesses de 1994. Dans ce
zones franches d’exportation (ZFE), où les genre de situation, qui se reproduit partout
femmes représentent jusqu’à 80 pour cent dans le monde, et plus spécialement dans
de la main-d’œuvre. L’avantage concur- les pays en développement, les syndicats
rentiel de ces pays se fonde essentielle- et les organisations progressistes doivent
ment sur un préjudice socioéconomique et appréhender de nouvelles technologies de
politique à l’encontre des femmes. Cela communications et d’information pour
pose la question de la qualité des liens que tirer profit de leurs expériences mutuelles
nouent les syndicats avec des segments de et coordonner des programmes internatio-
la population comme les travailleurs des naux pour combattre les aspects les plus
ZFE, les travailleurs et les vendeurs du pervers de la mondialisation.
secteur informel, les travailleurs occasion-
nels, les travailleurs à domicile, les tra-
vailleurs domestiques et les travailleurs Notes
agricoles. Il importe de relever ces défis en 1
Mahomed, N.; Vally, S.: Education and Globaliza-
matière de syndicalisation pour que les tion (Education et mondialisation), discours d’ouver-
syndicats restent des forces viables au sein ture (Kenton 1999).
de la société. 2
Johnson, D.: «Lessons from Africa» (Leçons
d’Afrique), Mail and Guardian (Johannesburg), du 21
au 27 septembre 2001, p. 7.

48
Presse africaine et mondialisation:
une mue inachevée
L’émergence d’une presse indépendante a indiscutablement contri-
bué au processus de démocratisation en Afrique. Mais la vulnérabi-
lité économique, la répression visant les journalistes, la persistance
de l’analphabétisme et la fracture numérique sont autant d’obstacles
à son développement.

Jean-Paul Marthoz*
Directeur européen de l’information
Human Rights Watch

L es titres s’empilent dans les kiosques


improvisés de Bamako ou de Dar es-
Salaam. A voir cette profusion de jour-
mations et d’analyses. Cette soumission de
la presse africaine explique également le
rôle phare assumé alors par les magazines
naux, on oublierait vite que tout au long publiés dans les anciennes métropoles,
des décennies qui ont suivi les indépen- Jeune Afrique ou Afrique Asie à Paris ou en-
dances, la presse africaine a été marquée, core New African à Londres. Les radios in-
à de rares, mais notables et intermittentes ternationales – BBC, RFI, Deutsche Welle,
exceptions – le Nigéria, l’Afrique du Sud, Voix de l’Amérique – venaient compléter
le Kenya et le Sénégal –, par une soumis- ce système médiatique «africain», en ser-
sion presque totale à l’Etat. Au nom d’une vant le plus souvent de source d’informa-
conception malencontreuse du «journa- tion de substitution, voire d’opposition, en
lisme de développement», la presse écrite direction des audiences africaines.
et la presse audiovisuelle pratiquaient A la fin des années quatre-vingt, le vent
alors essentiellement le «griotisme», la cé- de liberté qui soufflait sur les pays com-
lébration des «œuvres» du chef de l’Etat, munistes s’est aussi étendu à l’Afrique et
et passaient sous silence la corruption, l’ar- a, peu à peu, permis l’éclosion de journaux,
bitraire et la violence. et plus tard de radios, indépendants du
L’information sur l’Afrique provenait pouvoir. La conférence de Windhoek, or-
de la presse internationale, qui avait placé ganisée en 1991 à l’initiative de l’UNESCO,
ses rares correspondants dans les villes pi- a consacré et validé ce changement de pa-
vots de Dakar, Abidjan, Nairobi et Johan- radigme. Sa déclaration finale, proclamant
nesburg, et qui faisait régulièrement cir- le rôle d’une presse «indépendante, plura-
culer ses envoyés spéciaux dans la région, liste et libre» dans le progrès de la démo-
le plus souvent en reproduisant les flux cratie et du développement, devint la réfé-
traditionnels de l’histoire coloniale. La rence pour toutes les nouvelles aventures
presse confessionnelle fournissait égale- de presse dans le continent.
ment un réseau qui faisait de ses bulletins En Afrique de l’Ouest, constatait en
spécialisés une source précieuse d’infor- 1994 l’Institut Panos à Paris, «la formi-
dable explosion d’une presse écrite indé-
pendante a joué un rôle décisif dans l’avè-
* Jean-Paul Marthoz est l’auteur du livre sur le nement d’un pluralisme politique. La
journalisme global, Et maintenant le monde en bref (Edi-
tions Complexe, 1999) et l’ancien directeur du pro-
presse d’Etat, piquée, s’est quelque peu li-
gramme Médias pour la démocratie en Afrique, de la béralisée elle aussi. Les consultations élec-
Fédération internationale des journalistes. torales achevées, ces journaux ont conti-

49
nué à entretenir un débat public, inédit, tiellement urbain et limité aux secteurs de
permanent et pluraliste»1. Au même mo- la population les plus aisés, en raison de
ment, en Afrique du Sud, la lutte contre son prix de vente et de son recours, le plus
l’apartheid était portée par la presse alter- souvent, aux langues nationales (français,
native – Weekly Mail, New Vision – tandis anglais, portugais) héritées de la colonisa-
que les pays francophones de l’Afrique de tion. Dans beaucoup de pays également,
l’Ouest connaissaient une prolifération de la libéralisation s’est arrêtée devant les
titres «impertinents», du Cafard Libéré au portes des instituts de radio-télévision.
Sénégal au Messager au Cameroun. Dans Malgré l’accès aux télévisions satellites et
les pays anglophones, les avatars de aux radios internationales, certains gou-
la presse reflétaient la nature des transi- vernements africains tentent encore acti-
tions – douce au Ghana et en République- vement, mais avec de moins en moins de
Unie de Tanzanie, compliquée au Nigéria succès, de préserver leur contrôle sur la
et au Kenya. Dans d’autres pays encore, radio, le seul «mass media» africain, et es-
certains nouveaux médias se laissaient en- saient encore plus fébrilement de mettre
traîner dans la surenchère ethnique et au pas la télévision.
identitaire, débouchant sur ce phénomène A l’exception de pôles très profession-
mortifère des «médias de la haine», dont nalisés, autour du Nation Group au
la Radio Télévision des Mille Collines, au Kenya, de quelques groupes de presse à
Rwanda, devint, lors du génocide de 1994, Lagos et Johannesburg, et du groupe Sud
l’effrayant symbole. à Dakar ou Fraternité-Matin en Côte
Dix ans après la déclaration de Wind- d’Ivoire, la presse écrite africaine reste ex-
hoek, le bilan de la libération de la presse trêmement fragile. La plupart des titres
africaine est vivement contrasté. «Dans la souffrent de multiples maux: manque de
plupart des pays, elle a indiscutablement transparence du financement, focalisation
constitué un nouvel espace public et un autour du directeur/rédacteur en chef, ab-
nouveau contre-pouvoir», signale Marie- sence de spécialisation des tâches, fai-
Soleil Frère, spécialiste du rôle de la presse blesse de la formation, politisation autour
africaine dans les transitions politiques. «La de personnalités locales, etc.
presse a légitimé la dénonciation et aidé la La presse africaine souffre surtout d’un
population à avoir moins peur de dire ce contexte économique difficile. Le manque
qu’elle pense. La législation a été réformée d’investissements et d’équipements, les li-
et les structures professionnelles ont été mitations du marché publicitaire, la per-
renforcées par la mise sur pied de maisons sistance de l’analphabétisme, créent une
de la presse, comme au Ghana ou au Bur- grande précarité des titres et expliquent la
kina Faso ou d’observatoires de la liberté «corruptibilité» de journalistes, très mal
de la presse comme en Côte d’Ivoire.»2 payés, et la fréquente soumission des édi-
Au niveau international, la presse afri- teurs à des groupes politiques ou à des in-
caine s’est aussi insérée dans de multiples térêts financiers.
réseaux de coopération et de solidarité Dans la plupart des Etats, la presse
non gouvernementaux, de l’UJAO/WAJA souffre aussi de la répression. Un recours
(Union des journalistes de l’Afrique de «liberticide» à l’arme de la loi intimide
l’Ouest) au MISA (Media Institute of Sou- constamment les rédactions les plus re-
thern Africa). Elle a aussi bénéficié d’un muantes. Les anciennes législations colo-
appui soutenu de multiples bailleurs de niales sur les délits de sédition ou d’insulte
fonds occidentaux, américains et euro- au chef de l’Etat, les lois très dures sur la
péens, soucieux de promouvoir l’idée que diffamation ou le secret, conduisent régu-
la liberté de la presse est aussi le levier du lièrement des journalistes devant les tri-
développement équitable. bunaux ou derrière les barreaux. Ainsi,
La presse africaine est toutefois loin entre 1991 et 1996, en Zambie, le Post a été
d’avoir terminé sa mue. La presse écrite, la cible de plus de cent actions en justice
tout d’abord, reste un phénomène essen- pour diffamation.

50
«A la limite», lançait Robert Ménard, continent. Aujourd’hui, des textes des
directeur de Reporters sans frontières, «le journaux les plus indépendants du conti-
nombre d’emprisonnements est un bon nent apparaissent régulièrement dans des
signe. S’il y a aujourd’hui en Afrique beau- magazines internationaux comme Le Cour-
coup plus de journalistes en prison qu’il y rier International ou World Press Review.
a dix ou vingt ans, c’est parce qu’il y a des On est loin de la presse aux ordres des
journalistes à emprisonner, qui font leur années de parti unique et donc de l’opa-
boulot... Il y a quinze ans, dans certains cité du pouvoir. Mais le «décodage» de
pays africains, il n’y avait personne à em- l’information reste difficile. «Ceux qui vi-
prisonner, parce qu’il y avait un journal vent en dehors de l’Afrique, relevait l’afri-
unique, une agence de presse unique, une caniste Stephen Ellis, peuvent trouver
radio unique et une télé unique»3. d’abondantes informations dans la presse
Dans les pays en guerre, la situation des africaine, mais, comme la presse de tous
journalistes est encore plus précaire. Som- les autres pays, elle ne peut être lue que
més de choisir leur camp entre forces gou- dans le contexte de la culture dominante
vernementales et rébellions, ils sont dans si l’on veut en retirer le maximum d’infor-
l’incapacité, le plus souvent, d’exercer leur mations.»4
métier. L’assassinat est l’arme ultime de la La presse africaine est, elle-même, vic-
censure: au cours des dernières années, time de ses propres contraintes et limites
des pays africains comme l’Algérie, le politiques, culturelles ou financières. Mal-
Rwanda et la Sierra Leone ont fourni le gré la vivacité d’une presse, que l’on qua-
plus lourd contingent des journalistes as- lifiera de privée à défaut d’être toujours in-
sassinés dans les listes publiées par les or- dépendante, des événements cruciaux
ganisations internationales de défense de continuent d’être couverts d’abord par la
la liberté d’expression. presse internationale pour être ensuite re-
Ces situations de conflits compliquent pris par la presse africaine. Ce fut le cas,
aussi l’exercice même de la mission d’in- par exemple, lors de l’intervention de l’ar-
former: «La presse congolaise qui aurait mée sénégalaise en Guinée-Bissau5 ou
pu être le témoin privilégié est totalement celui de la presse tanzanienne lors du gé-
absente du théâtre de la guerre», indiquait nocide au Rwanda en 1994.
l’organisation congolaise Journalistes en Les nouvelles technologies de l’infor-
danger dans l’introduction de son Rapport mation et de la communication (l’Internet
2000 sur la liberté de la presse en RDC. et surtout le téléphone mobile) ont aussi
«Elle se contente des communiqués offi- changé la donne, non seulement en four-
ciels ou des informations de seconde main. nissant aux journalistes africains des
Certes, la presse congolaise n’a pas beau- sources d’information globales mais aussi
coup de moyens pour se rendre sur les en permettant une appropriation de l’in-
lieux des opérations mais on lui a surtout formation par des associations non gou-
inculqué la peur. On lui interdit de voir ce vernementales et des citoyens. Elles per-
qui se passe et même d’en parler. Souvent mettent également aux journaux africains
au détriment du pays. Cela est vrai à l’est de sortir de leur territoire et d’atteindre
comme à l’ouest. Quand elle ose, elle est des publics de diaspora ou des chercheurs
taxée (…) de trahison.» et des décideurs. Ainsi, selon le départe-
ment des études africaines de l’Université
Columbia à New York, plus de 120 jour-
L’Afrique et le monde naux et magazines africains sont acces-
sibles sur le Web6.
L’existence de médias indépendants et Malgré le développement plus rapide
d’une génération de journalistes attachés que prévu de l’Internet en Afrique, les
à une pratique professionnelle du métier a chiffres restent modestes toutefois par rap-
certainement contribué à une meilleure port aux pays du Nord. En 2001, on y
qualité de la couverture internationale du comptait seulement 5 millions d’inter-

51
nautes (pour une population totale de débrouille, crée, la majorité des informa-
780 millions), en raison principalement du tions touchent des sujets tragiques.
manque de lignes téléphoniques, du faible Guerres, prédations, pandémies, réfugiés,
taux d’électrification et du coût élevé que constituent le menu récurrent de l’infor-
représente l’achat d’un ordinateur 7. (Voir mation africaine. De surcroît, malgré les
aussi l’article de Marc Bélanger, p. 36.) nouvelles technologies (le téléphone satel-
Une certaine inégalité marque l’Afrique lite, l’Internet), l’information sur de vastes
sur le terrain de l’information. Il y a plu- régions africaines reste parcellaire. L’accès
sieurs Afriques. Il y a surtout le déséqui- aux champs de bataille et aux zones frap-
libre entre la République sud-africaine et le pées par les crises humanitaires est très
reste du continent. Les capitaux sud-afri- souvent interdit par des milices ou des
cains ont investi massivement dans les sec- bandes. La qualité de l’information sur
teurs des télécommunications et de la télé- l’Afrique est aussi limitée par l’absence
vision du continent, à l’instar de M-Net, la d’une connaissance de la complexité histo-
première chaîne panafricaine. L’Afrique rique, culturelle, des sociétés africaines. Un
du Sud compte plus de deux tiers des in- phénomène qui aggrave le recours aux sté-
ternautes africains et même si la fin de la réotypes et aux généralisations sur ce
lutte contre l’apartheid a diminué l’intérêt continent retourné «au cœur des ténèbres».
pour l’Afrique du Sud, Johannesburg reste
l’une des principales capitales journalis-
tiques du continent, surtout pour la presse Mondialisation et pluralisme
anglo-saxonne. A ce déséquilibre continen-
tal s’ajoutent des différences sous-régio- Malgré les progrès qu’elle a enregistrés au
nales, comme en Afrique de l’Ouest, avec cours des dix dernières années dans le do-
le rôle particulier joué par le Sénégal et la maine de l’information et des médias,
Côte d’Ivoire pour les informations fran- l’Afrique reste marquée par «l’échange in-
cophones. égal». La relance de l’agence de presse
Au niveau global, les radios internatio- continentale, Panapress, participe de cette
nales se distinguent nettement des chaînes volonté de réduire le déséquilibre et de
de télévision globales. Ces dernières par- confier à des Africains la couverture de
lent relativement peu de l’Afrique et elles leur propre continent. Mais l’Afrique est
en parlent le plus souvent de manière dra- aussi plus largement confrontée aux ré-
matique (guerre et SIDA) ou officialiste percussions de la globalisation média-
(une information proche des organisations tique. «Les médias accélèrent la mon-
humanitaires ou parrainée par elles). Les dialisation des sociétés africaines en
radios, en revanche, font une information introduisant les modes politiques, écono-
suivie qui répond à des critères journalis- miques, sociaux et même culturels des
tiques pertinents de proximité. Même si pays industrialisés occidentaux», constate
elles sont concurrencées dans un nombre André-Jean Tudesq, spécialiste des médias
croissant de pays par des radios locales en Afrique. «Le triomphe de l’économie de
privées, les «internationales» bénéficient marché (…) a coïncidé avec la remise en
encore d’un poids déterminant auprès des cause des dirigeants dans beaucoup
populations les plus éduquées car elles va- d’Etats africains et l’expression de nou-
lident, de l’étranger, des informations ob- velles aspirations (…). Mais les médias –
tenues localement. et c’est surtout vrai de la télévision – mon-
L’information sur l’Afrique dans les trent aussi la vie de sociétés modernes et
pays du Nord reste toutefois marquée par plus riches, suscitant des comparaisons,
la place subalterne que ce continent occupe des frustrations et des revendications
dans les priorités rédactionnelles. La na- d’autant plus violentes que le niveau de
ture des sujets choisis est, elle aussi, vie de nombreuses populations africaines
conventionnelle: en dépit d’efforts occa- s’est dégradé avec les crises.»8 Comment,
sionnels pour montrer que l’Afrique vit, se en effet, protéger la diversité culturelle

52
africaine face à des médias occidentaux 2
Frère, M.-S.: Presse et démocratie en Afrique fran-
qui envahissent les grilles de programmes cophone (Paris, Karthala, 2000).
3
de télévisions le plus souvent pauvres et L’Autre Afrique, 13-19 janvier 1999, p.16.
4
dénuées de capacités propres de produc- Ellis, S.: «Reporting Africa», Current History
(Philadelphie, mai 2000), pp. 221-226.
tion? «C’est avec des yeux occidentaux 5
Institut Panos: Médias et Conflits en Afrique
que les Africains voient le reste du monde, (Paris, Karthala, 2001).
y compris les autres Etats africains», 6
Jensen, M.: «Making the Connection: Africa and
conclut André-Jean Tudesq. the Internet», Current History (Philadelphie, mai
2000), pp. 215-220.
7
Laporte, C.: Etat des lieux de l’Internet dans huit
Notes pays d’Afrique (Centre français du commerce exté-
rieur, juillet 2000).
1 8
Institut Panos, Programme d’appui au pluralisme Tudesq, A.-.J.: Les médias en Afrique (Paris, El-
de l’information en Afrique de l’Ouest, 1994-1997. lipses/Infocom, 1999), pp. 7-8.

53
Fuite des cerveaux:
la tête n’est plus sur les épaules
Près d’un tiers des ressources intellectuelles de l’Afrique se trouve
ailleurs, alors que le continent en aurait bien besoin. C’est un défi lié
à la fois aux stratégies de développement et aux politiques de l’em-
ploi. Un retour s’impose, mais il ne suffit pas.

André Linard
Directeur de l’information
Confédération mondiale du travail

E
« ntre 1960 et 1975, environ 1 800 Afri-
cains hautement qualifiés quittaient
chaque année le continent. Ce nombre est
les conditions de vie difficiles qui les at-
tendent, ne rentreront pas, ou envisage-
ront de rentrer le plus tard possible.
passé à 4 000 de 1975 à 1984, 12 000 par an L’autre forme consiste à attirer dans les
en 1990 et 23 000 actuellement. Cela repré- pays du Nord des techniciens de haut ni-
sente, pour l’Afrique, à peu près un tiers veau, des chercheurs universitaires ou des
des ressources humaines de ce niveau»1, intellectuels déjà formés. Très sélective,
déclarait, l’an dernier, M. Rossi, représen- cette méthode repose sur la différence (le
tant l’Organisation internationale pour les fossé?) entre les conditions de travail dans
migrations (OIM), en précisant que ces les sociétés de départ et de destination.
chiffres n’incluent pas les étudiants qui ne Elle peut être l’œuvre de firmes privées,
rentrent pas dans leur pays après leur for- d’institutions internationales ou encore
mation. Ainsi, 2,7 pour cent des diplômés d’universités, avec ou sans l’aide des Etats
indiens vivent dans les pays de l’OCDE. du nord de la planète.
C’est aussi le cas de 3 pour cent des diplô-
més chinois, 7 pour cent pour l’Egypte,
8 pour cent pour l’Afrique du Sud, 10 pour Une marchandise…
cent pour les Philippines, 15 pour cent
pour la République de Corée, 25 pour cent Les organisations syndicales y verront
pour l’Iran, et 26 pour cent pour le Ghana. principalement une réduction de la main-
Quant aux diplômés jamaïcains, ils sont d’œuvre à l’état de marchandises: «L’Alle-
77 pour cent à vivre dans les pays les plus magne importera 30 000 informaticiens»,
industrialisés2. «Ces flux sont suffisam- titrait le quotidien français Libération
ment significatifs pour constituer une vé- (28 février 2000), utilisant le même terme
ritable ‘fuite des cerveaux’.»3 que pour des animaux ou des objets.
L’exode ou la fuite des cerveaux se ma- D’autres s’intéresseront aux enjeux de dé-
nifeste essentiellement sous deux formes4. veloppement qu’un tel déplacement en-
La première est l’attrait d’étudiants venus traîne: «En Afrique, les ressources hu-
des pays en développement dans des maines constituent le fondement de la
centres de formation situés dans les pays richesse des nations. Ce continent a un
industrialisés. L’intention déclarée est grand besoin de les garder et de créer les
louable: former des jeunes qui vont ensuite conditions du retour des cerveaux qui ont
se mettre à la disposition de leur pays émigré», constatait M. Rossi.
d’origine. La réalité est pourtant diffé- Dans le cas de l’Afrique, les migrations
rente. Beaucoup de diplômés, rebutés par suivent encore souvent la filière des an-

54
ciennes relations métropole/colonie. La industrialisé y trouvera très probablement
France, la Belgique, le Portugal, le une rémunération plus élevée, mais aussi
Royaume-Uni… continuent de recevoir de meilleures conditions matérielles pour
des migrants venant respectivement mettre ses capacités en valeur, obtenir des
d’Afrique de l’Ouest, de la région des résultats à ses recherches, etc. Comme dans
Grands Lacs, d’Angola, du Mozambique le cas des autres travailleurs migrants, il
et d’autres territoires lusophones, ainsi aura aussi, s’il le souhaite, l’occasion d’en-
que d’Afrique orientale et australe. Mais voyer des ressources aux membres de sa
cette répartition n’est plus aussi systéma- famille restés au pays, contribuant ainsi à
tique, notamment en raison, d’une part, de améliorer leurs conditions de vie. Selon
la création, en Europe, de la zone dite l’Institut de recherche des Nations Unies
Schengen et, d’autre part, de l’augmenta- pour le développement social (UNRISD),
tion du nombre de migrants clandestins «le volume mondial des salaires rapatriés
qui, eux, passent par où ils peuvent. Sans serait passé de 2 à environ 70 milliards de
oublier l’attrait qu’exerce l’Amérique du dollars entre 1970 et 1995»5. Dans les
Nord et, bien entendu, les migrations meilleurs des cas, il y aura investissement
intra-africaines. des ressources gagnées à l’étranger dans
Le phénomène de l’exode des cerveaux des initiatives créatrices d’emplois.
n’est pas nouveau. Il a connu ces dernières Collectivement, pourtant, la migration
années deux évolutions différentes. D’une représente un gain à court terme et une
part, on l’a vu, un accroissement quantita- perte à long terme pour le pays de départ.
tif. De l’autre, grâce au perfectionnement C’est le cas de l’exode des cerveaux, mais
des techniques de communication, un aussi de l’ensemble des départs de tra-
mouvement en sens inverse. Des activités vailleurs migrants.
autrefois pratiquées dans les pays indus- A court terme, la migration fournit des
trialisés à l’aide de main-d’œuvre immi- devises grâce aux sommes envoyées par
grée formée sont délocalisées vers les pays les migrants. Cette source de revenus a
d’où cette main-d’œuvre provenait. On même parfois pris le dessus sur certaines
connaît les compétences en informatique recettes d’exportation. Certains pays ont
des techniciens indiens; on sait moins que d’ailleurs tablé sur ce résultat. Ainsi, selon
les appels téléphoniques à certaines «cen- Mario Cervantès, expert à l’OCDE, «dans
trales d’appels», ou call-centres, sont auto- les années soixante, l’Inde a fait le choix de
matiquement déviés vers des pays du Sud développer ses instituts supérieurs tech-
où ces centrales sont installées, sans que les nologiques plutôt que l’enseignement pri-
clients s’en rendent compte. Les télépho- maire. Une véritable industrie privée de
nistes y apprennent à parler sans accent et formation pour l’exportation s’est consti-
sont prié(e)s de suivre la météo ou les ré- tuée, comme d’ailleurs aux Philippines.
sultats du football européens pour pouvoir L’un des principaux demandeurs de visas
répondre à d’éventuelles remarques des américains de travailleurs hautement qua-
clients à ce sujet. Mais cette seconde ten- lifiés est une agence indienne spécialisée
dance concerne surtout la main-d’œuvre dans l’émigration»6.
peu ou moyennement formée. Mais fondamentalement, selon l’OIM,
c’est une perte économique. «Les flux mi-
gratoires organisés par les pays du Nord
Individus et sociétés réduisent à néant les investissements en
matière de formation», indique l’organisa-
Comme l’ensemble du mouvement migra- tion.
toire, l’exode des cerveaux peut être vu En effet, d’une part, il y a les «cer-
dans une perspective individuelle ou col- veaux», qui ont souvent longtemps bénéfi-
lective. En tant que personne, le chercheur cié des rares infrastructures en formation
ou le technicien recruté par une entreprise, disponibles dans les pays en développe-
une institution ou une université d’un pays ment et qui, à l’heure de restituer à leur

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pays les bénéfices de cet investissement, dustrialisés occidentaux, de rouvrir leurs
vont mettre leurs capacités à profit ailleurs. frontières aux migrants pour faire face au
De l’autre, il y a l’ensemble des migrations vieillissement de leur population active8.
qui, comme le constate la Confédération La perspective d’appels très sélectifs à des
mondiale du travail (CMT), «sont le fait des travailleurs migrants correspondant aux
plus dynamiques, des plus jeunes et des besoins et intérêts précis des pays de desti-
mieux (ou moins mal) formés; elles repré- nation, voire d’appels pour des périodes li-
sentent dès lors une forte perte pour les mitées, entre totalement dans cette logique.
pays de départ»7. Au point que le ministre La migration des «cerveaux» cadre par-
indien des Technologies de l’information faitement avec cette démarche, puisqu’il
se demande pourquoi un pays pauvre s’agit d’une sélection très ciblée, presque
comme le sien «subventionne le système individuelle.
éducatif et l’économie des Etats-Unis».

Parier sur le retour?


Bon pour les entreprises
Faut-il dès lors promouvoir des politiques
Pour les pays industrialisés aussi, la com- volontaristes de promotion du retour des
paraison avantages/inconvénients de la «cerveaux» au pays? Cette démarche est
migration est ambivalente. D’une part, prônée à la fois par des accords bilatéraux
dans la colonne «passif», l’opinion pu- entre pays et par des institutions comme
blique est tentée d’inscrire, peut-être trop l’Organisation internationale pour les mi-
rapidement, la présence «d’étrangers, des grations, qui a mis en place dans plusieurs
gens différents, qui n’ont pas notre cul- pays industrialisés des programmes de
ture…». Elle oublie ainsi que toute l’his- «retours volontaires». Mais avec quelle ef-
toire de l’humanité est faite de migrations, ficacité?
de rencontres de cultures et de métissages. A Madagascar, a expliqué à l’Agence
Toujours dans la colonne «passif», on Syfia, Roland Ramamonjy, un ancien jour-
notera aussi que l’appel à des migrants
peut servir à exercer une pression à la
baisse sur les salaires et les conditions de
travail. La simple application de la loi de Une taxe sur la fuite
l’offre et de la demande devrait conduire à des cerveaux?
augmenter les rémunérations lorsqu’une
Et si on taxait la fuite des cerveaux? Deux
pénurie de travailleurs apparaît dans un consultants de l’Institut McKinsey, à Wa-
segment du marché du travail. En appe- shington, voient dans une telle taxe, redistri-
lant des travailleurs étrangers, on casse buée aux entreprises des pays de départ qui
cette dynamique et on introduit même un retiennent leurs «cerveaux» ou les font reve-
surplus de main-d’œuvre qui risque d’ac- nir, une manière de contrecarrer la perte pour
les pays en développement. L’Inde perdrait à
centuer la concurrence entre travailleurs. elle seule 2 milliards de US$ par an en raison
Il revient dès lors aux organisations syndi- de la fuite de 100 000 experts en informatique
cales de ne pas tomber dans ce piège et de vers les Etats-Unis. Encore faut-il que les
se battre pour assurer à tous les tra- conditions de travail et de recherche, ainsi
que les salaires offerts à ces personnes soient
vailleurs, migrants ou non, le même statut. dissuasifs d’un départ. Selon le Financial
Ce phénomène concerne l’ensemble des Times, les auteurs de l’étude reconnaissent
migrants et indique clairement que si, in- eux-mêmes que cette perspective a peu de
dividuellement, ces travailleurs peuvent chances de fonctionner. Il faudrait que la taxe
bénéficier d’une amélioration de leurs soit perçue là où le «cerveau» se trouve, à sa-
voir dans les pays industrialisés, mais ceux-ci
conditions de vie, globalement, les pays de n’y ont aucun intérêt.
destination sont les principaux bénéfi-
ciaires des migrations. En témoignent les D’après InfoSud/Suisse

débats sur la «nécessité», pour les pays in-

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naliste de Radio Nederland, «on n’appré- Contrairement aux conceptions des
cie pas les intellectuels à leur juste valeur, institutions de Bretton Woods, la lutte
alors que les techniciens malgaches sont contre la pauvreté ne peut pas consister à
recherchés ailleurs pour leur savoir-faire». «aider» les victimes de ce fléau par des
Beaucoup cèdent à l’appel des devises, «matelas sociaux» qui laisseraient intacts
quelques-uns résistent, d’autres revien- les mécanismes provoquant la pauvreté.
nent. «J’ai pratiqué la fuite temporaire des Au contraire, c’est par des politiques d’em-
cerveaux en ne travaillant que trois à six ploi digne et généralisé, respectant donc
mois aux Pays-Bas, en France et au Ca- les normes internationales du travail, que
nada, ajoute Roland Ramamonjy, j’aurais les causes de la pauvreté peuvent être
très bien pu y rester, mais le sentiment pa- combattues.
triotique a été le plus fort.» En ce sens, la fuite des cerveaux relève
Parfois, le retour débouche sur la pro- à la fois d’enjeux internationaux et de défis
motion sociale de l’ex-émigré. Parfois aussi, nationaux. Elle n’est pas sans lien avec la
il est vu comme un échec: «Expulsés ou non, problématique de la propriété intellec-
ceux qui retournent sont appelés les Pari- tuelle, puisque la tendance actuelle à la
siens refoulés, et sont sujets de railleries et concentration des brevets dans les pays et
de moqueries sans fin. Le refoulé accepte- entreprises du Nord privera plus encore les
rait tout pour ne pas vivre cette honte (…). pays en développement de moyens de re-
On dit alors de lui ‘abetela’, un jeu de mot cherche. Par ces liens avec l’emploi et avec
signifiant c’est un homme fini.»9 les politiques de développement social,
La relation entre retour et développe- cette problématique n’est pas non plus
ment n’est pas automatique. Elle devrait étrangère aux préoccupations syndicales.
être étudiée plus finement, ne serait-ce que
pour vérifier si ces programmes de retour
ne constituent pas, finalement, un moyen Notes
utilisé par les pays industrialisés pour se
1
débarrasser de migrants devenus inutiles. Lors d’un colloque organisé par l’Agence Info-
La première condition de leur réussite est Sud, Bruxelles, 8 décembre 2000.
2
l’existence d’emplois disponibles dans les Carrington, W.; Detragiache, E.: dans Finances
et Développement (Washington, FMI), juin 1999.
pays de départ. La deuxième est la réduc- 3
CMT: Les migrations et l’Afrique, Labor-Maga-
tion de l’écart de salaires avec les pays in- zine, 97/4.
dustrialisés, sans quoi la tentation de mi- 4
Il y aurait aussi, un jour, un article à écrire sur
grer persistera. L’Accord de libre-échange la «fuite des pieds», à savoir les sportifs de haut ni-
d’Amérique du Nord (ALENA) a favorisé veau qui monnayent leurs talents à l’étranger, et fi-
les investissements au Mexique, mais n’a nissent parfois très mal lorsqu’ils ne sont plus per-
pas réduit la migration vers le Nord, pré- formants. Mais c’est une autre histoire…
5
cisément en raison de cet écart. UNRISD: Mains visibles: assumer la responsabilité
C’est donc dans le sens d’un dévelop- du développement social, Genève, 2000.
6
pement vu comme condition, et non Le Monde (Paris), supplément Economie, 6 mars
2001.
comme conséquence, d’un retour des cer- 7
veaux que la problématique doit être en- CMT: Les travailleurs migrants, rapport annuel
sur les droits des travailleurs, 1999. Voir aussi André
visagée. Ce constat rejoint de nombreuses Linard: Migrations et mondialisation: les nouveaux es-
analyses et revendications des organisa- claves, CISL, 1998.
tions syndicales, d’orienter les choix éco- 8
Ces débats se sont intensifiés depuis la publi-
nomiques vers le bien-être des popula- cation (controversée) d’un rapport de la Division de
tions, d’en finir avec les programmes la population des Nations Unies sur les prévisions
d’ajustement structurel qui réduisent les démographiques, en 2000: Replacement Migration: Is
it a solution to declining and ageing population?
moyens d’action des Etats, et de concevoir 9
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo: «Migrations Nord-
l’insertion dans l’économie mondiale Sud. Levier ou obstacle? Les Zaïrois en Belgique», Ca-
comme un moyen du développement, non hiers Africains, no 13, 1995, cité dans La Revue Nouvelle
comme une fin en soi. (Bruxelles) par J.-Cl. Willame.

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