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Actu ❘ FOCUS HAUTS-DE-FRANCE

HAUTS-DE-FRANCE

Lionel Flageul
La filière retrouve l’équilibre
Avec le Brexit, les
mareyeurs de Boulogne-
sur-Mer craignaient le
retour des contrôles
sanitaires et douaniers.
C haque année, plus
300 000 tonnes de produits de la

par la zone économique Capécure


à Boulogne-sur-Mer, à destination du reste
de

mer (frais et surgelés) transitent

de la France et des pays du Sud de l’Europe.


Parmi les quelque 150 000 tonnes de pois-
750  m2
C’est la surface du
poste d’inspection
frontalier abrité
dans des bâtiments
mis à disposition
Aujourd’hui, les quelques mois écoulés
ont permis aux professionnels de se roder
à l’exercice, qui implique un décalage dans
les livraisons d’environ deux  heures. Mais
les premières semaines ont été très « com-
pliquées ».
Après quelques par le groupe STEF
son frais comprises dans ce tonnage glo- Le démarrage « sportif »
semaines de tension, bal, environ 50  000  tonnes proviennent en 2018.
l’activité semble du Royaume-Uni. Et la quasi-totalité de ce « Le démarrage était un peu sportif. Nous
retrouver son équilibre. volume voyage par camion, via le tunnel avons eu quelques mauvaises surprises
sous la Manche. Le rétablissement des fron- au départ, le temps que les opérateurs
tières induit par la sortie du Royaume-Uni se mettent en place  », explique Aymeric
de l’Union européenne a donc pour consé- Chrzan, secrétaire général du syndicat des
quence directe un passage obligatoire de mareyeurs de Boulogne-sur-Mer. «  Nos
ces flux par le poste du Service d’inspec- délais de commande et de transit du sau-
tion vétérinaire et phytosanitaire (Sivep), mon écossais vers la France ont considéra-
en charge des contrôles sanitaires. Mais blement augmenté dans un premier temps,
dans le transport du frais, chaque minute en raison du manque de capacités vétéri-
compte. Et le moindre retard empêche les naires, de l’incompatibilité des systèmes
professionnels de travailler puis d’envoyer de déclaration entre le Royaume-Uni et la
le produit à sa destination finale dans les France et des problèmes administratifs liés
Dossier : Darianna MYSZKA temps. aux douanes, tant au Royaume-Uni qu’en

❘  34 ❘ PRODUITS DE LA MER N°209 OCTOBRE-NOVEMBRE 2021


Actu ❘ FOCUS HAUTS-DE-FRANCE

France. La situation s’est progressivement


améliorée à partir de fin février, mais le ÉCH S d’ENTREPRISES
délai entre la commande et la réception de
la marchandise en France est encore plus
long qu’avant le Brexit », déclare-t-on chez
Un aspect positif


Mowi (ex-Marine Harvest), société de trans-
formation de saumon et poisson blanc.
“ Nous étions "Brexit ready". Les équipes se sont
préparées avec les différents acteurs de la filière pour
Les groupages de commandes
s’assurer que la réception des produits de la mer en
L’accord de Brexit a permis d’éviter les droits provenance du Royaume-Uni, et notamment de l’Écosse,
de douane. Mais il a entraîné une augmen- soit le plus fluide possible. Avec plusieurs mois de recul,
tation considérable du travail administratif on constate que la filière s’est adaptée. Avec même un
et des coûts associés (frais fixes dédiés aux aspect positif : nous traitons désormais des volumes

Groupe Mousquetaire
dédouanements ainsi que des frais admi- à destination de la Bretagne ou de la Normandie qui
nistratifs). Pour les réduire, les acheteurs de passaient auparavant par une autre route. Aujourd’hui,
produits (notamment d’Écosse) privilégient ces volumes transitent plus facilement par la Manche
les groupages de commandes. « De ce fait, pour des raisons de rapidité, car le Sivep de Boulogne-
il est plus compliqué de saisir les petits lots sur-Mer fonctionne bien. ”
qu’on achetait auparavant. Tout doit être Philippe Vanbelle, directeur du site de
Boulogne-sur-Mer du groupe STEF Transport.
calculé et préparé en amont  », poursuit
Aymeric Chrzan. Sauf que, dans un camion
de groupage contenant une  vingtaine de Le problème d’apports

commandes, si un lot coince, il compromet


l’ensemble de la livraison.
Une nouvelle donne qui impose aux logis- “ Au début, le Brexit était compliqué. Au niveau de la
pêche et des apports, tout n’est pas encore résolu. Les
ticiens une rigueur encore plus draconienne.
bateaux avec lesquels nous travaillons ont l’habitude
« Pour passer les contrôles, nous avons des
de pêcher dans les eaux britanniques. Et le manque
procédures très strictes à suivre. On avait
des licences 6-12 milles les a retenus en France. En
une base de deux heures sur la distribution
conséquence, les quotas de poissons pêchés de ce
dès qu’un camion arrivait à Boulogne-sur-
côté de la Manche ont vite été épuisés. Les quantités
Mer. Aujourd’hui, on sait que cette durée
débarquées sont donc moins importantes. Nous
peut évoluer en fonction des contrôles  »,
essayons de nous adapter. Aujourd’hui, les apports
déclare Philippe Vanbelle, directeur du site
locaux constituent moins de 60 % de notre production.
de Boulogne-sur-Mer du groupe STEF.
Et malheureusement, impossible de compter sur les
apports boulonnais pour pérenniser notre activité.
La France a du PIF
Nous devons chercher ailleurs. ”
Cependant les entreprises ont su faire Stéphane Level, directeur du mareyeur Pêcheries
des Hauts-de-France, Boulogne-sur-Mer.
DR

preuve d'agilité pour s’accommoder des


nouvelles contraintes. Pour la société de
transport et de préparation de commandes
Les licences de pêche

John Driedge, tout se passe désormais


« très bien ». « On a su s’adapter », note
Yannick Raoult, directeur du site boulon- “ Nous avons eu quelques soucis d’approvisionnement, mais les volumes traités
par l’usine de Boulogne sont quasiment revenus à la normale
nais. Tous les acteurs saluent par ailleurs
l’engagement de l’État sur la mise en place après quelques semaines. Les retards dans la livraison
du PIF (Poste d’inspection frontalier consti- sont également absorbables. Le vrai problème concerne
tué du Sivep et du Draaf) à Capécure. les bateaux de l’armement boulonnais Scopale qui
Il reste également la question du cer- attendent toujours leur licence pour pêcher dans les eaux
tificat de capture pour les exportations britanniques. Cette situation ne peut pas durer dans le
de produits boulonnais, un sujet toujours temps. Par ailleurs, les douanes françaises et britanniques
épineux : «  Entre la signature des délé- mènent un long travail administratif afin de permettre
gations de pêcheurs et des Affaires mari- que les poissons débarqués par nos bateaux en
times, le processus est toujours trop fasti- base avancée en Écosse restent français. ”
dieux. L’expédition de poisson le jour même Sylvain Pruvost, président de l’armement
est quasi impossible. Nous avons fait une Scapêche et de la filière mer du groupement
demande de simplification de cette procé- Les Mousquetaires (propriétaire de
dure », souligne Aymeric Chrzan. n Capitaine Houat à Boulogne-sur-Mer).
DR

❘  36 ❘ PRODUITS DE LA MER N°209 OCTOBRE-NOVEMBRE 2021


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Pôle Aquimer :
« Innover et s’adapter au marché »
L'année 2020 était en octobre dans les locaux de Nausicaa
synonyme d'adaptation à Boulogne-sur-Mer. L’objectif de ce pro-
jet était de développer, autour d’un sys-
pour le pôle de
tème d’élevage aquacole couplé avec de
compétitivité Aquimer. la culture horticole, des capteurs afin d’op-
Thierry Missonnier timiser le suivi de production. Il regroupe
et Angeline Pignon, quinze partenaires pour un coût de 2 mil-
respectivement directeur et lions d’euros.

directrice adjointe, font le Vous menez également des études


bilan de l'activité et parlent concernant l’aquaculture. C’est l’un
des axes de développement ?
de projets à venir.
A. P. - T. M. : Oui. La demande d’innova-
tion est importante puisque la consomma-
tion de produits d’origine aquacole aug-

Aquimer
mente. Nous avons aujourd’hui autant de
projets liés à l’aquaculture qu’à la pêche.
PDM : L’activité du pôle en 2020 a-t- Thierry Missonnier et Angeline Pignon, respectivement directeur et directrice
Notre objectif  est de travailler sur un
elle été affectée par la crise sanitaire ? adjointe du pôle de compétitivité Aquimer, basé à Boulogne-sur-Mer.
modèle d’aquaculture « haut de gamme »
Angeline Pignon, Thierry Missonnier  :
en réfléchissant sur des problématiques de
Comme tous les secteurs, nous avons
l’alimentation des poissons, leur bien-être
été impactés par la crise du Covid. Notre
ou la vaccination. Nous participons aussi praticité pour disposer de produits adaptés
mode de fonctionnement a été perturbé.
à des études de faisabilité d’aquaculture aux attentes des consommateurs. La filière
Nous avons télétravaillé et accompa-
à terre, notamment avec le projet de Local a pris conscience de cette nécessité d’inno-
gné les acteurs à distance. Mais tous les
Ocean à Boulogne. ver, de s’adapter au marché.
grands événements, comme la restitution
En  2020, nous avons d’ailleurs lancé un En septembre, nous lançons une étude sur
des projets européens, étaient reportés et
projet européen Aquaexcel  3.0 qui réunit les emballages. Une échéance réglemen-
organisés sous forme de webinaires. Nous
22  partenaires de treize  pays et regroupe taire interdit l’usage du plastique à usage
avons quand même maintenu le transfert
40  installations de recherche en aquacul- unique et de nouveaux modes de distribu-
des connaissances et la pandémie ne nous a
ture. L’objectif est d’animer et structurer un tion obligent les professionnels à se ques-
pas empêchés d’accompagner le montage
réseau d’acteurs scientifiques et techniques tionner sur ce sujet. En partenariat avec
des projets. Nous en avons labellisé  qua-
menant des recherches autour de l’aqua- le syndicat des mareyeurs et les transfor-
torze en  2020 et une  trentaine reste en
culture. mateurs, nous établirons un état des lieux
développement.
de toutes les matières plastiques utilisées
Quels sont les autres sujets sur lequel
Sur quoi se sont concentrés vos dans la filière. Puis nous ferons intervenir
vous allez travailler cette année ?
efforts ? un expert dans le domaine des emballages
A. P. - T. M. : Nous nous concentrons sur agroalimentaires pour imaginer des solu-
A. P. - T. M. : Sur le plan de relance. Nous
la modernisation : numérisation, robotisa- tions alternatives ou développer des maté-
assistons les entreprises pour identifier les
tion, libre-service… Tout ce qui est lié à la riaux spécifiques. n
bonnes aides en fonction de leurs projets.
Nous leur avons vraiment tenu la main. Et
nous ne sommes qu’au début du proces-
sus. D’autres sujets reviennent également
après le Brexit et le Covid. Nous travail-
lons plus que jamais à la valorisation de la
[Le pôle Aquimer]
ressource autorisée à la pêche, qui est en
Spécialisé dans la valorisation de produits aquatiques, le pôle Aquimer accompagne les
baisse.
acteurs de la filière de la production (pêche, aquaculture) jusqu’aux consommateurs. Il ana-
Quels ont été les projets concrétisés lyse les besoins des entreprises pour identifier les compétences scientifiques et techniques
en 2020 ? et accompagne les projets en identifiant les sources de financement. Labellisé par l’État
en 2005, le pôle Aquimer anime un réseau de 300 partenaires et 151 adhérents, dont la moi-
A. P. - T. M. : On peut mentionner Smart
tié issue des Hauts-de-France.
Aquaponics, dont la restitution aura lieu

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Marcel Baey s’agrandit


A u début, c’est vrai, le Covid a eu
un fort impact sur notre activité »,
admet Romain Marcé, directeur
général de la société boulonnaise Marcel
Baey. En temps normal, l’entreprise vend
vité), l’achat de deux fours de fumaison
français Arcos et d’une thermoformeuse,
ainsi que l’installation d’une ligne de tran-
chage performante. «  Nous allons éga-
lement agrandir nos locaux en triplant
chaque année un millier de tonnes de notre surface actuelle.  » Le tout pour
saumon. Face, notamment, à la ferme- garantir plus de confort aux 46 employés

Marcel Baey
ture des restaurants, elle a vu ses ventes permanents de l’entreprise (qui emploie
baisser. Son chiffre d’affaires est passé de aussi 24 intérimaires). Marcel Baey inves-
30 millions d’euros en 2019 à 24 millions tira également dans la mobilité douce
d’euros en 2020. Marcel Baey, spécialiste de la production de saumon fumé se lance dans de en installant un parking végétalisé avec
nouveaux projets.
Mais grâce au prix bas des produits, des places pour les vélos ou les trotti-
la société est restée «  dans ses frais  » nettes. Les travaux intérieurs devaient
et a même trouvé de nouvelles oppor-
tunités. Le plan de relance stratégique
1948 Siecińska-Jaworowska. «  Nous allons
relocaliser cette ligne qui travaillera pour
se terminer en janvier  2022, tandis que
ceux de l’extérieur débuteraient en mars
de l’État auquel son directeur a postulé Année de fondation une enseigne de la grande distribution », de la même année. L’enveloppe totale
de Marcel Baey,
lui a attribué une subvention de près de explique Romain Marcé. du projet  se chiffre à 1,4  million d’eu-
reprise en 2013
690  000  euros. Celle-ci accompagne un ros. « Nous remercions les représentants
par l’entreprise
projet de relocalisation en France d’une polonaise Suempol. Une ligne de tranchage de la chambre de commerce et d’indus-
ligne de production qui fonctionne trie du littoral de leur soutien », souligne
performante
aujourd’hui en Pologne. Marcel Baey est le directeur en annonçant le lancement,
en effet détenu depuis 2013 par la société Le projet inclut la modernisation de l’usine en septembre, d’un nouveau produit : le
polonaise Suempol, dirigée par Monika (en réponse à l’accroissement de l’acti- pavé de saumon ficelle. n

Constance Wattez, directrice d’Unipêche :


« Je suis à ma place »

D irectrice de l’écoreur Unipêche


depuis presque un an, Contance
Wattez est issue d’une famille recon-
nue dans le monde de la pêche au port
de Boulogne-sur-Mer. Son arrière-grand-
tembre, cela fera un an
que la jeune femme de
trente ans a pris les rênes
d’Unipêche,
d’agent de bateaux.
société
lement investir dans le marketing et la com-
munication ainsi qu’ouvrir les portes de ses
entreprises au grand public. Mettre en
lumière la filière lui tient à cœur.
Pourtant, elle a repris la société d’éco-
mère était une armatrice, son grand-père a L’acteur boulonnais rage en pleine crise sanitaire et juste avant
fondé Copalis (NDLR : spécialiste de la valo- compte aujourd’hui une la sortie du Royaume Uni de l’Union euro-
risation des chutes de poissons frais). La fille trentaine de bateaux. péenne. « J’ai pris le Brexit avec beaucoup
de Jacques Wattez, écoreur et figure histo- La vision de Constance de naïveté. La réduction des quotas a été
rique du port de Boulogne, est passionnée Wattez pour la société drastique. Les bateaux restant à quai, on a
par cet univers dans lequel elle est rentrée est simple : « valoriser le forcément moins de poissons à vendre »,
un peu malgré elle. poisson  », notamment note-t-elle.
Après ses études (elle achève en 2015 en trouvant de nou- Cette battante ne baisse pourtant pas
son cursus à l’Institut supérieur du trans- veaux systèmes de vente les bras. Surtout qu’être une femme dans
port et de la logistique internationale), par le biais de la digi- la filière n’est pas toujours facile. Mais
Contance Wattez souhaitait se détacher talisation. Mais égale- Constance, qui vient d’obtenir son diplôme
de son héritage familial, mais c’est fina- ment faciliter l’achat aux en MBA et dont la devise est « sortir de sa
lement aux côtés de son oncle Jean-Luc mareyeurs. «  L’idée est zone de confort pour grandir », se sent « à
Wattez qu’elle commence son aventure de préparer le produit sa place ». « Je suis dans un environnement
dans la vie active. Elle a repris avec lui Uni- à bord des bateaux qui me plaît, bien entourée. »
marée, spécialisé dans le commerce de gros pour que les mareyeurs Elle admet cependant que la vie qu’elle
de poissons. Ensuite, sa carrière profession- n’aient qu’une étiquette mène n’est parfois pas « facile ». « Certains
Unipêche

nelle évolue. En 2017, elle prend la direc- à coller », explique-t-elle. ne comprennent pas qu’un vendredi soir,
tion de l’Armement boulonnais. Et en sep- Constance compte éga- on est fatigués », sourit-elle. n

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