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« Li mučuču 2 », réussite technique et échec culturel et linguistique

Par : D.Messaoudi

Du point de vue purement technique, l’adaptation kabyle par Samir Aït Belkacem du film intitulé « Alvin
and the Chipmunks » est une réussite incontestable ; les voix kabyles des personnages et les musiques
sont si intégrées qu’on les croirait faites originellement pour ce film. Mais, des points de vue linguistique et
culturel, c’est malheureusement un grand échec ; l’auteur n’a fait aucun effort pour améliorer la langue
kabyle et n’a respecté aucun aspect de la culture kabyle basée sur la pudeur.

Omettons intentionnellement d’énumérer les points forts du film en question, et concentrons-nous sur les
points faibles dans l’espoir d’amener l’auteur à se corriger dans les prochains projets d’adaptation ou de
doublage.

Le premier point noir concerne le titre ; il ne signifie rien en kabyle et son orthographe hybride, franco-
kabyle, contribue à la consolidation de la corruption de la langue kabyle. L’auteur aurait dû mettre au
moins « Imučučuten »1 ou, s’il veut être plus académique, il aurait pu chercher en notre langue
l’équivalent de « chipmunks » (variété d’écureuil) ; il y trouvera « acbirdu / icbirduten », « anẓiḍ /
inẓiḍen », « aḍwi / iḍwan ».

Le deuxième point noir concerne les dialogues ; ils sont truffés d’expressions étrangères (françaises et
arabes). L’auteur aurait dû châtier un tant soit peu la langue de ses personnages afin de contribuer au
développement de la langue kabyle. Il aurait pu fouiller dans les différentes variétés du kabyle pour
remplacer certains termes2 et recourir au procédé de kabylisation formelle de certains autres indisponibles
pour ne pas ancrer dans les esprits des Kabyles, et surtout de nos petits bambins, cette manière-là de
s’exprimer en une langue dite kabyle, mais en réalité entièrement inidentifiable.

Le troisième point noir est relatif à la culture ; l’auteur semble ignorer totalement le conservatisme de la
société kabyle, surtout dans les zones rurales, sinon il n’aurait pas laissé passer certaines séquences qui
portent atteinte, selon la culture kabyle, à la pudeur. Il est certain que, non visionné au préalable, ledit film
a surpris, embarrassé, voire déçu plus d’une famille kabyle réunie spécialement pour le voir. La suite est
connue : plus d’un parent interdiront à leurs enfants de le revoir. Quant aux plus initiés à l’outil
informatique, ils le purgeront de toutes ces séquences-là avant de le revoir en famille. Dans les deux cas,
le film, qui a causé des torts, aura subi à son tour des dégâts et c’est bien dommage aussi bien pour
l’œuvre de l’auteur que pour la Kabylie qui a tant besoin de développer une tradition dans le domaine
audiovisuel.

Pour finir, la brillante réussite technique de l’adaptation kabyle de « Alvin and the Chipmunks » a démontré
que les Kabyles ont acquis un savoir-faire assez développé dans le domaine audiovisuel. Ils peuvent aller
très loin et hisser ainsi notre culture. Cependant, ce savoir-faire, s’il est mal exploité, causera à la Kabylie
et à la langue kabyle plus de mal que de bien. D’où la nécessité pour les producteurs de ce genre de films
de demander conseil aux sociolinguistes avant de se lancer dans leurs projets.

1
Pourtant on a entendu un personnage dire « timučučutin ».
2
« l’iḥsas » (sentiment), utilisé dans une séquence, existe en kabyle ; c’est « aḥulfu ».