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MBOG BASSONG

COMMENT ELABORER UNE


THEORIE AFRICAINE ?

LES FONDEMENTS DE LA SCIENCE


MBOG BASSONG

COMMENT ELABORER UNE


THEORIE AFRICAINE ?

LES FONDEMENTS DE LA SCIENCE


DU MEME AUTEUR

I – ESSAIS PUBLIES CHEZ L’HARMATTAN en 2007


1- Les fondements de l’Etat de Droit en Afrique
précoloniale.
2- Esthétique de l’art africain. Symbolique et complexité.
3- La méthode de la philosophie africaine. De la pensée
complexe en Afrique noire.
II- ESSAIS PUBLIES CHEZ KIYIKAAT
4- La pensée africaine. Essai sur l’Universisme
philosophique, 2012.
5- Le savoir africain. Essai sur la Théorie avancée de la
Connaissance, 2013.
6- La théorie économique africaine. L’alternative à la
mondialisation du capital, 2013.
7- La religion africaine. De la cosmologie quantique à la
symbolique de Dieu, 2013.
8- Les fondements de la philosophie africaine, 2014.
III- ESSAI PUBLIES CHEZ MENAIBUC
9- La sociologie africaine. Essai sur le Paradigme de
complexité. Afrique-Antilles-Amériques, 2015.
10- Maât. La théorie du Tout. Essai sur la Vérité générale
de la nature, 2014.
11- Les impacts de météorites au Cameroun : concepts,
méthodes et enjeux théoriques, 2015.

5
IV- OPUSCULES ELECTRONIQUES EN LANGUE
BASAA
12- Adna ni mahol má Mbog liáá-Pek inyu yani. Manifeste
pour l’édification d’une communauté Mbog liáá forte et
prospère, en traduction française.
13- Ŋkwεl ú bayímâm. Liturgie rituelle, 2011.
Consulter http://www.mbogyes.com-
V- ESSAIS PUBLIES CHEZ MEDU NETER
14- La Théorie du droit en Afrique : Concept, Objet,
Méthode, Portée, 2016.
15- La sagesse africaine. Comment s’initier à l’ordre de
l’Univers, 2019.
16-La Théorie de la Valeur en Économie.2019.
17- La Théorie de la communication africaine, 2019.
18- La Théorie mathématique du Tout en Afrique, 2019.
VI- ESSAIS PUBLIES CHEZ ANYJART
18- La philosophie africaine. Des mythes au logos, 2015.
19- La Renaissance africaine. Refonder la puissance de
Kemet, 2015.
VII- SUR LA PAGE FACEBOOK DE L’AUTEUR
20- Kemet. Le Livre sacré de la Tradition.
21- La Théorie politique africaine. Essai sur l’Historicité,
la Modélisation et la Refondation du Panafricanisme.

6
TABLE DES MATIERES

Mise en garde
1-La problématique de la crise
2-Pour une nouvelle identité de la science
3-L’indispensable reconversion de l’imaginaire
Chapitre I : LES FONDEMENTS COGNITIFS DE LA SCIENCE
I- LE LIEN ENTRE METAPHYSIQUE ET SCIENCE

I.1 Une science avec conscience de la complexité


A-L’organisation de la science
B-L’organisation de la société politique
C-L’épistémologie du conflit
D- La métaphysique en tant qu’alliée de la science
I.2 La science sans conscience de la complexité
A-L’absence de complexité dans le cartésianisme
B-L’urgence d’une autre identité de la science
II- LA PORTEE DU MYTHE

II.1 La nature du mythe


II.2 Le mythe cosmologique
A-L’unité du Réel
B-L’incertitude empirico-rationnelle
II.3 Le mythe étiologique
A-La nature profonde de Dieu et des dieux
B- Les coïncidences significatives
II.4 La portée scientifique du mythe
III- LE LIEN ENTRE PARADIGME, SCIENCE ET SAGESSE

III.1 La contribution des sciences cognitives


III.2 Les mécanismes cognitifs du paradigme
A-Le principe d’inclusion
B-Le principe d’exclusion
C- L’enjeu paradigmatique de la sagesse
7
Chapitre II : LES FONDEMENTS EPISTEMOLOGIQUES DE
LA SCIENCE
I-LE POUVOIR DE CONNAÎTRE
I.1 L’hypothèse cosmologique
A-La Vérité générale de l’Univers
B-Les implications épistémologiques
I.2 Les nouveaux enjeux de la science
II-LA THEORIE DE LA SIGNIFICATION
II.1 La signification en physique
A-La signification cosmologique
B-La signification quantique
C-La signification astrophysique
II.2 La signification en mathématique
A-La signification iconologique
B-La signification topologique
C-La signification fractale
Chapitre III : LES FONDEMENTS METHODOLOGIQUES DE
LA SCIENCE
I-LE PRINCIPE DE BASE DE LA METHODOLOGIE
I.1 L’esprit de finesse
I.2 L’esprit de géométrie
II-L’OBJET DE LA METHODOLOGIE
II.1 La construction de la méthodologie
II.2 Les dimensions causales de la méthodologie
II.3 La valeur de la méthodologie
II.4 Les règles de jeu de la méthodologie
II.5 La distanciation entre sujet et objet
II.6 Les objectifs de la méthodologie
III- LES RESSOURCES DISPONIBLES

II.1 La création de nouveaux concepts


II.2 Quelques pistes de recherches doctorales
II.3 Un plan standard des sujets de thèse
8
II.4 L’expression de la pensée complexe en Afrique
Posture de veille épistémologique
Bibliographie

9
« La métamorphose des sciences contemporaines
n’est pas rupture. Nous croyons au contraire qu’elle
nous mène à comprendre la signification et
l’intelligence de savoirs et de pratiques anciens que
la science moderne, axée sur le modèle d’une
fabrication technique automatisée, avait cru pouvoir
négliger. »
« La découverte de la complexité est avant tout un
défi. Elle nous rappelle que nos sciences n’en sont
encore qu’à leurs débuts, qui furent passionnés mais
parfois outrecuidants.
(…)
Mais cette complexité que nous découvrons est
également porteuse d’espoir, l’espoir d’une nouvelle
identité de la science, l’esprit qu’évoque le titre de
notre livre, la nouvelle alliance. »
Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle
alliance, Métamorphose de la science, Editions
Gallimard, 1976, 1986, p. 390 et p. 432.

11
Mise en garde
LES FONDEMENTS DE LA CRISE
« Les sciences humaines et sociales ne se
portent pas bien. Certains vont même jusqu’à
considérer qu’elles sont moribondes. En tout
cas, elles traversent une crise très grave. »
Ahmed Moro, La méthodologie et les
méthodes en sciences humaines et sociales.
L’ordre, le désordre et le chaos, Paris,
L’Harmattan, 2009, p. 5.
Si certains chercheurs africains sont intéressés par
les problématiques liées à la crise qui traverse les sciences
humaines et sociales, on constate que dans le même temps,
peu d’entre eux sont « outillés » pour proposer une identité
alternative digne d’intérêt ontologique, épistémologique et
méthodologique. Ce qui leur fait défaut, c’est l’aptitude à
signifier le phénomène social africain, lequel requiert pour
son intelligibilité, une assise solide dans la connaissance
de l’histoire et de la culture des Africains, mais encore, la
maîtrise de la science avancée de notre temps.
Car pour signifier le fait ou le phénomène social,
le chercheur africain doit saisir rationnellement (et non
intuitivement) le système de représentations collectives de
la réalité et de la Valeur, entrevoir leurs repères cognitifs
et normatifs, et interpréter les situations conflictuelles en
rapport avec le fonctionnement des institutions associées à
l’enjeu fédéraliste d’un pouvoir initiatique et sacral. En
élaborant une théorie sur cette base, le chercheur africain
peut alors entrevoir la vision africaine du monde, mais
aussi celle des valeurs, moyens et des fins universelles (de
l’Univers !). Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est

13
là que commence la science, hors du champ des pratiques
routinières du cartésianisme et du positivisme imposées à
l’élite africaine avec la colonisation. L’épistémologue et
physicien Jean-Marc Lévy-Leblond fixe les repères d’une
science devenue davantage complexe, confrontée qu’elle
est à d’autres connaissances et pratiques liées à la diversité
humaine et culturelle :
« La rationalité, semble-t-il, ne peut être que locale ;
il n’y a pas une rationalité universelle, pas de
science universelle, ni de formalisme universel. 1»

Les anthropologues Louis-Vincent Thomas et René


Luneau l’ont aussi compris et prévenu à sa suite :
« Nous ne sommes pas ‘’universels’’ et nous ne le
serons jamais. Les catégories conceptuelles qui
informent notre représentation du monde, les outils
d’analyse qui nous sont familiers, les valeurs qui
structurent notre vie sociale, tout cela est culturel et
donc particulier.2»

Le dire ainsi permet de poser le problème de cette


crise sur fond d’aliénation généralisée des universitaires et
hommes politiques africains (1) et d’envisager, ce faisant,
une autre identité de la science en harmonie avec la pensée
africaine (2). Dans le monde comme il va, il est important
de se munir d’un plan de reconversion de l’imaginaire
collectif car pour nous, il s’agit de prendre la direction
du monde sans que cela prête à sourire (3). Le rôle de la

1
Jean-Marc Lévy-Leblond, « Savoir et prévoir » in Les sciences de la
prévision, ouvrage collectif sous la direction de Ruth Scheps, Paris,
Seuil, 1996, p. 43.
2
Louis-Vincent Thomas et René Luneau, La terre africaine et ses
religions. Traditions et changements, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 13.
14
recherche africaine devrait être de développer cette voie à
prendre en considération pour restaurer cette pensée dans
toute son intégralité axiologique. De quoi s’agit-il ?
1- La problématique de la crise
La plupart des universitaires africains éloignés de
telles considérations foncent tout droit, tête baissée, dans
le piège des représentations cartésiennes et positivistes
d’un âge scientifique infantile. Précisons, pour cette seule
raison, la différence entre intérêt et aptitude du paysage de
la recherche en Afrique.
Ceux des chercheurs huppés qui montrent quelque
intérêt à comprendre la crise de la production scientifique
allient souvent, en des proportions très variées, l’approche
cartésienne ou positiviste du fait social et une rhétorique
montrant qu’ils sont médiocrement cultivés pour réagir
conséquemment. Or pour un esprit informé des avancées
de la science, il est exclu de se laisser prendre à toutes ces
approches réductrices, voire abusives. Ce qu’il faut donc
comprendre dans cette grande lacune des chercheurs, c’est
leurs spécialisations dans des disciplines véhiculant une
science d’emprunt qui les éloignent ipso facto de la pensée
africaine. Telle est la raison fondamentale de l’inaptitude
observée. Celle-ci a alors quelque chose sinon de navrant,
du moins de mutilant pour l’essor de la science.
Que l’on nous entende donc très bien : dérisoire est
la démarche cartésienne et positiviste de toute thèse et
vain l’égo procuré si le chercheur africain est indifférent à
l’indispensable intégration de l’Homme à la Nature ; s’il
est inconscient du lien subtil qui unit, dans toute culture, la

15
métaphysique et la physique, la religion et la science,
l’ontologie et l’épistémologie, l’intuition et la logique, ce
qu’il y a et ce qui est, l’ontologie et l’épistémologie, s’il
ne comprend pas, en fin de compte, la raison pour laquelle
l’Afrique doit proposer ses propres critères de vérité à la
communauté savante de notre temps.
Rappelons, à bon endroit, qu’il n’est aucunement
futile de consacrer son existence au perfectionnement de
ce que, potentiellement, une connaissance adéquate du
passé et de la culture des Africains peut représenter pour
l’avenir de la science. Si nous insistons ainsi, c’est parce
que face à l’étonnant silence que gardent nos chercheurs
sur ce point, la plupart d’entre eux arguent, de manière
banale, que nos traditions subissent une évolution inscrite
dans la « nature même des choses » et, de ce point de vue,
il ne sert à rien de lutter contre le cours irréversible de la
modernité. Or c’est le contraire qui est sensé et recevable.
Voyons pourquoi.
2- Pour une nouvelle identité de la science
Il n’est pas surprenant que ceux des Africains qui
ont eu la chance de comprendre leurs traditions avec une
bonne dose de piété, d’humilité et d’intuition les trouvent
éclairantes et édifiantes. Il en résulte une incitation au rejet
de l’approche moderniste du modèle dominant, du moins
sa mise entre parenthèses lorsqu’il est question de juger
les faits de culture et de science. Cela peut se comprendre
et même se justifier, car dans sa manifestation la plus pure
et radicale, naît le refus de toute compromission religieuse
et culturelle. Précisons que quiconque s’intéresse à la
question de savoir si nous devons réagir ainsi se trouve
16
dans l’obligation de considérer, avec attention, les raisons
pour lesquelles les Occidentaux eux-mêmes, Asiatiques,
Juifs et Arabes protègent jalousement leurs traditions au
nom d’un universalisme égocentrique.
Ayons donc le courage de condamner avec fermeté
ceux des intellectuels qui renchérissent sur les défauts des
traditions africaines en se rendant eux-mêmes esclaves de
la religion, de la science, de la culture et de la philosophie
des autres sans en avoir une seule qui leur soit propre. De
là à penser comme l’épistémologue Bernard d’Espagnat, il
n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement :
« Rester nous-mêmes tout en changeant. Il n’y a rien
là, bien entendu, de paradoxal. L’évolution humaine
prouve nettement que c’est possible. Mais pour y
parvenir, nous devons posséder l’épine ferme et
souple à la fois, que constitue une culture vraie,
intégrée à notre être propre, car seule celle-ci nous
permettra de garder notre identité au milieu des
bouleversements. 3»

Le message est clair. Incidemment, nous pouvons


l’entendre en écho de l’identité africaine à restaurer : tout
renoncement dû à notre inaptitude à mobiliser une culture
vraie, c’est-à-dire intégrée à notre être propre sera,
partout et toujours, le manifeste d’une mollesse intérieure
de l’esprit rationnel. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse,
cette mollesse greffée à une certaine paresse intellectuelle
privera toujours la recherche de toute épaisseur comme on
le voit dans les médias avec les jugements à l’emporte-
pièce sur les faits de culture de science. Concluons : être

3
Bernard d’Espagnat, Penser la science ou les enjeux du savoir, Paris,
Bordas, 1990, p. 40.
17
un scientifique africain, c’est faire de sa culture un objet
de connaissance rationnelle. Ce que nous mettons ainsi en
cause, c’est la psychologie du nègre complexé,
universitaire ou homme politique, arborant sous de
trompeuses apparences d’érudition intellectuelle, les
schèmes de pensée du maître, du prélat ou de l’imam. La
vérité est qu’il doute de lui-même et de l’Afrique comme
espace d’initiative scientifique. Aussi devons-nous opérer
une reconversion de l’imaginaire collectif ce, à la hauteur
des enjeux planétaires de culture et de civilisation.
3- L’indispensable reconversion de l’imaginaire
Il est important de dire ce sur quoi toute théorie
africaine doit reposer. C’est à ce plan que nous serons
assurés de quelque chance de nous connaître nous-mêmes
et de connaître enfin l’Univers dans lequel nous vivons.
Tel est l’objet du chapitre I : Les Fondements cognitifs de
la science. De fait, nous pensons qu’il y a une erreur de
jugement à nier ce que, visiblement et objectivement, la
culture africaine peut apporter à une bonne compréhension
de l’ordre de l’Univers. Pierre Rabhi, environnementaliste,
en tire une intuition forte :
« Comprendre cet ordre ; œuvrer avec lui et non
contre lui, c’est cela l’intelligence.4»

Aussi mettons-nous à contribution l’intelligence


de la Tradition. Les Fondements épistémologiques de la
science, objet du chapitre II, en témoigne. A ce propos,
force est de reconnaître que dans les périodes fastes de

4
Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Paris, Actes Sud, 2013,
Babel n° 1171, p. 128.
18
l’Afrique impériale, les communautés pratiquant un refus
de compromission de cette intelligence furent, l’histoire le
montre bien5, les ferments de grandes révolutions, à la fois
scientifiques et politiques d’envergure quasi universelle.
Si les civilisations impériales (Egypte et Ghana-Mali) ont
connu les succès que les Nations technologiquement
avancées nous envient aujourd’hui, c’est en partie parce
que les savants et initiés africains avaient développé une
ascèse spirituelle inspirée par le désir de célébrer l’ordre
de l’Univers très rapidement oublié avec l’émergence de la
visée aristotélicienne, chrétienne, cartésienne et positiviste
de la connaissance rationnelle. Ironie du sort, nous y
revenons grâce aux récentes avancées de la science.
Au départ, il eût semblé impossible que l’on pût
entrevoir la science de façon autre. Aussi proposons-nous
une cure de l’esprit par une méthodologie permettant de
combler le fossé creusé entre tradition et modernité. C’est
l’objet du chapitre III dont le titre est : Les Fondements
méthodologiques de la science. Récapitulons ces données
dans le modèle d’analyse systémique ci-dessous.
THEORIE DE LA SCIENCE EN AFRIQUE
En Afrique noire, la Loi de l’Univers, Maât, a été
rapportée à l’organisation de la science et de la société. Il
s’agit d’un concept égyptien dont les représentations de la
réalité montrent la portée explicative des principes qui
5
Il en fut ainsi des confréries négro-égyptiennes qui boutèrent leurs
assaillants Hyksos, devenus maîtres de leurs territoires pendant cinq
siècles, jusqu’en 1580 avant J.-C. Pareillement pour les chasseurs de
la confrérie des forgerons du Mandé face l’islam esclavagiste et
conquérant du monde arabe. Il convient de toujours s’en souvenir pour
que nos enfants s’en inspirent.
19
gouvernent l’évolution du monde depuis le big bang, ty
spy des savants négro-égyptiens.
A- Les Dimensions du Concept de Maât
Métaphysique : Registre cognitif qui consiste à dire ce
qu’il y a et non ce qui est. Il s’agit d’une représentation de
l’Être perçu à travers l’arrière-plan des postulats, idées et
croyances par le biais des opérations mentales du cerveau
(de l’esprit) répercutées dans la vision du Réel. Il s’agit
d’une conscience de l’être dévoilée via les motivations
psychologiques, idées, opinions, idéologies, organisations,
théories et sciences. Les sciences cognitives s’intéressent à
cet acte de connaître au carrefour de plusieurs disciplines :
psychologie, neurobiologie, linguistique, cybernétique, art,
théorie de l’information, mythologie, paradigmatologie,
etc. A cette ontologie correspond une épistémologie.
Epistémologie : Registre de la vérité rationnelle par le tri
des capacités réelles de la Nature et la rationalisation des
lois physiques, chimiques, biologiques et humaines qui, au
vrai, procèdent de l’ordre et du désordre (concepts négro-
égyptiens d’Horus et de Seth). Les principes de l’ordre et
du désordre organisent l’Univers, de l’infiniment petit des
particules et atomes à l’infiniment grand des planètes et
galaxies. L’épistémologie cède alors le pas à une méthode
d’accès à la vérité scientifique.
Méthodologie : Registre éthique d’une méthode consistant
à mimer l’ordre de l’Univers afin qu’à l’éternité cosmique
coïncide une éternité sociale. Nous en reprenons le fond
organisationnel pour bâtir un nouveau corps de sciences
humaines et sociales en Afrique noire.

20
B- La représentation scientifique de Maât
Cette représentation montre une spirale idéalisée
expliquant la manière dont se réalise le croisement entre
les forces du désordre et de l’ordre au plan géométrique.

La spirale de la théorie des catastrophes en mathématique de la


morphogénèse ou encore de la brisure de symétrie en physique.

C- La représentation iconologique de Maât


Il s’agit d’une image homomorphe représentant la
morphogénèse (en spirale) de toutes choses.

Maât : La spirale ailée de la déesse Maât représentant le flot


d’écoulement de l’énergie dans l’Univers visible et invisible
21
Chapitre I
LES FONDEMENTS METAPHYSIQUES DE LA
SCIENCE
(Le statut cognitif de la vérité)
« Nous avons vu que tout concept possède
une figure de régulation, un logos qui est, en
principe, une image homomorphe (modèle)
de la figure de régulation du référent. »
René Thom, Stabilité structurelle et
morphogénèse, Paris, 2è édition InterEditions,
1977, p. 331.
Toute connaissance rationnelle a des fondements
spirituels, métaphysiques ou religieux, en rapport avec les
normes cognitives (du latin cognoscere ou connaître) qui
donnent un sens particulier à la science. Ces normes sont
culturelles. Elles procèdent ainsi, soit d’un croisement des
essences contraires de la réalité (modèle africain), soit de
leur juxtaposition (Yin et Yang du modèle asiatique), soit
de leur disjonction, séparation ou dichotomie (modèle
cartésien). Elles mettent en jeu des intelligences humaines
différentes, car gouvernées par un paradigme déterminé à
l’avance par l’environnement physique. Howard Gardner,
professeur de cognition, de psychologie et de neurologie à
l’université de Harvard engage une réflexion y afférente :
« Si nous parvenons à mettre en œuvre l’ensemble
des intelligences humaines et à les allier à un sens
éthique, peut-être augmenterons-nous alors nos
chances de survie sur cette planète, et même
contribuerons-nous à sa prospérité. 6»

6
Howard Gardner, Les intelligences multiples. Traduit de l’anglais par
Yves Bonin, Phillipe Evans-Clark, Marie Muracciole et Nathalie
Weinwurzel, Paris, éd. Nouveaux Horizons, 2004, p. 34.
23
Ce sens éthique relevé ci-dessus procède d’un objet
de connaissance rationnelle, Maât, qui fait référence à un
ordre de l’Univers connu des savants africains depuis la
plus haute Antiquité. Maât a été conçu comme une image
homomorphe de la régulation du monde par le biais de
l’énergie solaire (image 8). Le savant africain Théophile
Obenga en témoigne :
« Retenons, d’ores et déjà, que la pensée
pharaonique est une pensée solaire, c’est-à-dire une
pensée qui a tenté de comprendre le Soleil en tant
que vie, force et durée éternelle, inséparable du
destin de l’homme sur cette planète Terre. Cet effort
s’est présenté, au niveau du dire, sous forme de
mythes. Mais la pensée est là, rigoureuse, exigeante,
à la recherche du Réel et de la Totalité qui vit de ce
Réel et qui est ce Réel lui-même.7 »

Le but de ce chapitre est de montrer en quoi notre


spiritualité (de l’esprit !), d’essence solaire, qui tient lieu
de pensée métaphysique (au-delà de la physique, monde
des quantas, particules énergétiques invisibles)8, procède
de la conscience que nous avons de la création divine. Il
s’agit, dès lors, d’une préscience, d’une préconnaissance
des causes premières à l’origine de l’Univers et de son
évolution dans l’espace-temps.

7
Théophile Obenga, « L’économie de la nature ou le grand hymne à
Aton » in La philosophie africaine de la période pharaonique. 2780-
330 avant notre ère, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 94.
8
Lire Meinrad Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les
phénomènes paranormaux, Paris, L’Harmattan, 1998. On peut
prolonger cette métaphysique aux catégories mentales qui laissent
entrevoir une continuité de l’existence dans l’au-delà, en rapport avec
les phénomènes paranormaux (don d’ubiquité, rêve, « sorcellerie »,
divination, etc.), toutes liées aux propriétés quantiques de la matière.
24
La question profonde qui nous taraude l’esprit est
alors la suivante : sommes-nous fondés à penser que la
conscience de l’ordre de l’Univers que nous portons en
nous, dans notre esprit, dans notre cerveau (sans l’avoir
reçue du modèle cartésien), est-elle porteuse d’une vérité
sur la création de notre monde ? Si oui, peut-on en saisir la
portée dans la manifestation de la vérité scientifique ?
On voit bien qu’il s’agit de découvrir ce que tout
Africain a d’unique en ce monde et par là d’irremplaçable.
Ainsi libellée, cette problématique a l’avantage de fixer
trois niveaux de réalité de la préscience : la conscience de
l’ordre de l’Univers (I), le mythe africain qui en préfigure
la réalité (II) et le paradigme qui s’efforce d’en actualiser
les opérations mentales dans le cerveau (III). Ces trois
points doivent nous permettre de saisir les mécanismes qui
gouvernent, au plan métaphysique, la production de toute
forme de science.
I-LE LIEN ENTRE METAPHYSIQUE ET SCIENCE
Nous voudrions montrer l’existence d’un rapport
de similitude et de finalité entre la conscience de l’ordre
de l’Univers et la science en Afrique noire (I.1). Dit ainsi,
le risque est grand de voir surgir de la brume intellectuelle,
les adeptes du positivisme nu9 accroché aux basques de la
vieille rengaine chrétienne, cartésienne et positiviste (I.2).
Il est question d’affranchir les jeunes chercheurs africains
9
Auguste Comte souligne dans son Cours de philosophie positive, t.
V, pp. 12-13 : « l’organisation caractéristique de la race blanche et
surtout, quant à l’appareil cérébral, quelques germes positifs de sa
supériorité ». Arthur de Gobineau (1816-1882) l’y a aidé dans son
fameux Essai sur L’inégalité des races humaines suivi de près par La
mentalité primitive de Lévy-Bruhl (1857-1939).
25
de cette rengaine, si bruyante et si écrasante qui brouille
les repères cognitifs et normatifs de la pensée africaine.
I.1 Une science avec conscience de la complexité
La croyance métaphysique en une loi divine de la
création organisant le monde selon un rapport binaire de la
réalité, le générique Horus et Seth, autrement dire, ordre et
désordre, pur et impur, vie et mort, visible et invisible,
matière et énergie, corps et esprit, bien et mal, homme et
femme, positif et négatif, etc., est apparue aux yeux des
savants, sages et initiés comme une Valeur à idéaliser dans
l’organisation de la science (A) et de la société (B). Cet
antagonisme a fondé une épistémologie du conflit (C) qui
a servi de base à la construction d’une métaphysique alliée
de la science dans la quête de la vérité (D). Donnons sens
à cette appréciation des faits historiques.
A- L’organisation de la science
Le mouvement de balancier qui se produit dans un
cet antagonisme organisationnel du Réel est perçu dans la
rationalité africaine comme un critère puissant de saisie
des principes essentiels qui gouvernent l’ordre universel.
Ces principes ont été transformés en une mathématique de
la morphogénèse dont la dynamique de croissance montre
une spirale (images 1, 8). De fait, pour les savants et sages
africains, comprendre c’était géométriser. Le formalisme
géométrique (mathématique) a été élevé au rang d’une
connaissance rationnelle dépassant la visée dichotomique
des certitudes simplistes de type cartésien : c’est ça ou ce
n’est pas ça (principe de disjonction de la rationalité). Ici,
la pensée africaine a eu besoin d’une géométrie capable de

26
systématiser les essences contraires prolongées, pour cette
raison, aux points de vue contraires manifestées au plan
humain par la pensée. Préfigurer mathématiquement ce
qui doit être vu et su, en respect des schèmes préperceptifs
sélectionnés par le système de codage binaire de la réalité
est au cœur de la science africaine que nous qualifions de
complexe. De fait, celle-ci prend en compte l’ordre et le
désordre inhérents à la réalité elle-même et impose à tous
un système de significations déterminées et dotées d’une
capacité de traitement réel des informations en provenance
de l’Univers invisible et visible.
Maât est la représentation de cette réalité-là qui ne
vaut qu’en tant qu’elle est légitimée. Aussi a-t-elle pris un
sens initiatique, sacré, moral et savant. La science qui en
résulte est une science avec conscience de la complexité
du Réel, c’est-à-dire ordre et désordre à la fois, saisis par
les sens comme deux facettes de la réalité de l’Univers. De
la sorte, celles-ci préfigurent le cadre de toute vérité dont
Ahmed Moro mesure la portée symbolique et rationnelle :
« Nous prenons le risque d’affirmer que la
méthodologie en sciences sociales ne peut être
comprise que si les méthodes mises à la disposition
de l’usager (étudiant ou chercheur) sont éclairées
par cette articulation entre les figures élémentaires
des rapports ordre/désordre et la morphologie
sociale.10 »

Le chapitre II permet de saisir la forme « cachée »


de cette rationalité qui a aussi sous-tendu l’organisation de
la rationalité politique en Afrique.
10
Ahmed Moro, La méthodologie et les méthodes en sciences
humaines et sociales, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 58.
27
B- L’organisation de la société politique
Rappelons la forme Valeur à restaurer en toutes
choses a été désignée Maât11, du nom de la double déesse
de la Vérité-Justice négro-égyptienne. Sous cette forme
extrême, elle montre des processus d’apparition de l’ordre
à partir d’une suite de points d’instabilité à la traversée
desquels un événement, une flambée démographique, une
contestation larvée ou ouverte, un conflit de protagonistes,
une décision, une guerre, font transiter la suite en question
vers une morphologie plus complexe. La famille élargie, le
lignage, le clan, la nation et l’empire sont nés d’une telle
transition politique. On y saisit un enjeu : Maât s’organise
avec et contre le désordre, les structures sociales précitées
s’emboîtant en vertu de leurs tailles et de leurs identités
respectives et conservées, à l’instar des poupées russes.
Autrement dit, même si l’échelle de la morphologie
sociale change, la forme lignagère de base elle, ne change
pas ; la structure de l’Etat est alors dite fractale, surtout
que l’Etat multinational et multiculturel se dote d’une
autonomie de fonctionnement de ces unités lignagères de
base respectives. De la sorte, Maât dicte les conditions de
rupture du sous-système précédent et sa transition vers une
forme plus complexe de l’Etat, qualitativement supérieure.
Les rapports ordre/désordre consacrent une épistémologie
du conflit digne d’intérêt dans l’optimisation des formes
les plus efficaces en complexité.
11
Maât a ses équivalents dans les langues négro-africaines : Matè
(Sawa-Duala) ou Mèè, Maliga (Bassa) du Littoral camerounais, Maa
Ngala (Bambara du Mali), Mawu (Fon du Togo et Bénin), Maweja
Nanjila (Luba du Congo), Mahano (Nyoro en Ouganda).

28
C- L’épistémologie du conflit
Elle dessine la succession d’événements imposés et
harmonisés par une amplitude corrigée de la morphologie
(image 8), à l’image de la spirale des galaxies avalant au
passage, des milliards d’étoiles, de planètes et de satellites
(image 5). Nous en concluons que la spirale mathématique
abstrait les apparences physiques de la réalité sociale et les
intègre dans une courbe-enveloppe de morphogénèse, au
prix d’une distorsion affinée du trait géométrique. C’est
dire que l’épistémologie du conflit s’organise comme une
mathématique courbant l’espace-temps. Ce dernier point
est essentiel car il faut toujours avoir présent à l’esprit que
la création se poursuit à toutes les échelles d’organisation
de la matière et de la société. Bernadette Menu en traduit
toute la complexité :
« La création n’est pas une œuvre achevée, elle doit,
par une lutte perpétuelle à laquelle se livrent les
dieux et le pharaon, défendre sans cesse ses acquis,
procéder à un ordre toujours plus poussée de
l’univers tout entier.12 »

La conscience de la création renvoie ainsi à une


métaphysique africaine faite de solidarités matérielles et
immatérielles (pensée, énergie) dotées d’une dynamique
de ses maillages soumis à des tensions internes et externes.
C’est grâce à de telles tensions que s’opère, en spirale, la
densification de l’ordre naturel et social, en vertu de Maât.
Aussi la conscience de l’ordre métaphysique, divin, est-
elle devenue alliée de la science.
12
Bernadette Menu, Egypte pharaonique. Nouvelles recherches sur
l’histoire juridique, économique et sociale de l’ancienne Egypte,
Paris, L’Harmattan, 2004, p. 34.
29
D- La métaphysique en tant qu’alliée de la science
En évaluant la portée du possible, la métaphysique
africaine se pose comme un dédoublement de la physique
ou de la science, comme le précise la part de Bergson qui
sommeille toujours en nous :
« Ainsi, science et métaphysique ‘’intuitive ‘’ sont ou
peuvent devenir également précises et certaines.
L’une et l’autre portent sur la réalité même. Mais
chacune n’en retient que la moitié, de sorte qu’on
pourrait voir en elles, à volonté, deux subdivisions
de la science, ou deux départements de la
métaphysique, si elles ne marquaient pas des
directions divergentes de l’activité de la pensée.13 »

La science dit enfin, au mieux, ce qui réellement


est en tentant de décrire la réalité phénoménale. Elle veut
enfin interroger les origines, le commencement, le néant,
le vide, le Tout, la fin, depuis toujours présents dans les
mythes africains. Il n’était pas évident qu’une part du
questionnement philosophique et scientifique moderne
surgirait en ces lieux. Ironie du sort, ce sont les avancées
de la science qui font que, de fait, il en va ainsi. Il est donc
temps de dominer tous les textes cartésiens et chrétiens lus
et enseignés, question d’y détecter les glissements de sens
ajustés sous une rhétorique intellectualiste qui, naguère,
avait fondé une science sans conscience de la complexité.
I.2 La science sans conscience de la complexité
Même si nous ne sommes pas des scientifiques de
haut vol, il est aisé d’interpréter le moins mal possible la

13
Henri Bergson, cité par Prigogine et Stengers, La nouvelle alliance.
Métamorphose de la science, Gallimard, 1986, p. 153.
30
perte du Sens en Afrique (A) et l’urgence d’une nouvelle
identité de la science (B). Parlons-en en restant ouverts à
un mûrissement des idées qui appellent une actualisation
des savoirs traditionnels et la claire appréciation d’une
absence de complexité dans le modèle cartésien dominant.
A- L’absence de complexité dans le cartésianisme
Parler d’une absence de complexité dans la pensée
cartésienne peut paraître outrecuidant. Il n’en reste pas
moins que, comme certains penseurs de renom le montrent
ci-dessous, cette approche est tout à fait recevable. Edgar
Morin dit crûment son appréciation des faits :
« L’absence de complexité dans les théories
scientifiques, politiques et mythologiques est elle-
même liée à une certaine carence de complexité
dans l’organisation sociale elle-même, c’est-à-dire
que le problème du paradigmatique est extrêmement
profond parce qu’il renvoie à quelque chose de très
profond dans l’organisation sociale qui n’est pas
évident de prime abord ; il renvoie à quelque chose
de très profond, sans doute, dans l’organisation de
l’esprit et du monde noologique.14 »

Le début du XXè siècle a connu deux bonds : d’une


part, la théorie de la relativité restreinte et générale et de
l’autre, la théorie de la mécanique quantique ramenant la
complexité au cœur de la science. L’astrophysique, la
physique des particules et la cosmologie ont fondé leur
robustesse scientifique sur ces deux bases. C’est dire tout
l’intérêt que revêtent ces disciplines dans la maîtrise de la
science dite complexe.

14
Edgar Morin, en collaboration avec Jean-Louis Le Moigne in
L’intelligence de la complexité, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 74-75.
31
Il n’est pas du tout évident de parler d’une histoire
du Cosmos sans un niveau élevé d’enchaînements
mathématiques. Il est difficile d’imaginer un Vide vivant à
l’image du Noun des savants négro-égyptiens sans une
abstraction métaphysique et physique mettant en scène un
Principe incréé capable de dilater l’espace-temps pour
donner naissance à l’Univers. Une théorie historique du
Cosmos existe dans la plupart des mythes cosmologiques
africains, certes en mode scientifique souvent ramassé. Il
est donc très clair que l’Afrique « animiste » y était déjà.
La preuve est faite par le sage Hampaté Ba qui en déroule
l’intérêt historique et la finalité philosophique :
« Dans la savane soudanaise, tout ce qui existe sur notre planète est
divisé en trois grandes catégories ou classes d’être, elles-mêmes
subdivisées en trois groupes :
- Au bas de l’échelle, les êtres muets, inanimés dont le
langage est considéré comme occulte. Ils sont solides,
liquides, ou fumants (gazeux).
- Au degré médian, les animés immobiles (végétaux)
- Enfin, les animés mobiles qui sont terriens, aquatiques ou
volants.
Dans toute cette histoire naturelle, celle de l’homme est éminente
parce qu’il résume tous les règnes (minéral, végétal et animal) en lui-
même, puisqu’il a été composé d’une parcelle de tout ce qui a existé
avant lui, et parce qu’il a été doté de la parole et qu’à ce titre il est
partenaire de Dieu et gardien de la nature.15 »

La première théorie synthétique de l’évolution est


posée là devant nous, longtemps avant Darwin (1809-

15
A. Hampaté Ba, « La tradition vivante » in Histoire générale de
l’Afrique. I-Méthodologie et Préhistoire africaine, Paris, Présence
Africaine/Edicef, UNESCO, 1986, chap. 8, p. 103. Directeur : Joseph
Ki-Zerbo.
32
1882) et Aristote. L’homme n’est pas né ex nihilo, c’est-à-
dire sorti de nulle part, comme le prétendent les écritures
« saintes ». Son histoire est liée à celle de l’Univers et de
tous les éléments de la création dont il se sent partenaire et
héritier. Il est la potentialité absolue des ordres physique,
chimique, biologique dont il perçoit en lui présentes toutes
les catégories essentielles et comportementales. Sans nous
appesantir davantage sur le sujet, il est bon de rappeler que
l’esprit africain doit se mettre en quête de nouvelles idées,
justes et équilibrées, contre l’esprit cartésien mal assuré
pour affronter la complexité du Réel. Ainsi corrigée ou
plutôt nuancée, nous corroborons la thèse d’une absence
de complexité dans la pensée dominante. Le sociologue
Edgar Morin appuie là où ça fait mal :
« Nous sommes encore des barbares. Nous sommes
à l’âge de fer non seulement de l’humanité mais de
la science. Donc nous avons la chance peut-être de
nous civiliser. Ce progrès est improbable. Pourtant
nous pouvons croire en lui.16 »

Ravagée de l’intérieur par la raison cartésienne,


chrétienne et musulmane, l’élite africaine a intériorisé
comme légitime l’identité des barbares appelant les uns à
être dominés et les plus téméraires à être éliminés du jeu
de la raison, à l’image extrême du duel des gladiateurs
dans les arènes, jusqu’à ce que le plus fort vide totalement
le sang du plus faible. Ici comme ailleurs le monstre froid
a pris d’assaut le pouvoir et peuple cette raison de ruse, de
médiocrité, de trahison, de délation, de haine, de racisme,
de tribalisme, d’ignorance, d’opportunisme, de déviances.

16
Edgar Morin, op. cit., p. 197.
33
Il nous manque le raffinement de l’esprit cultivé du sage
qui donnait de la substance à la tradition de nos pères.
C’est un fait que nous déplorons sur quelques tendances
naïves qu’il est possible de probablement gérer avec le
temps. Encore faut-il le vouloir et réfléchir quelque peu
sur le sujet, dès maintenant et non demain.
B- L’urgence d’une autre identité de la science
En Afrique, la raison, la rationalité et la science ont
été le produit d’une observation minutieuse et patiente de
la Nature, des siècles et millénaires durant. A partir de là,
l’esprit a pu et su entretenir les équilibres entre les êtres et
les choses en les intégrant comme une totalité. La visée
d’une adéquation entre l’ordre universel et la philosophie
est désormais d’actualité :
« Dans ce cas, la philosophie prend la forme d’un
retour aux sources de parcours à l’envers du chemin
de perdition.17 »

Nous entendons replacer la métaphysique africaine


au cœur de la réflexion en vue de « booster », de manière
conséquente et résolue, l’anthropologie, la sociologie, le
droit, la science politique, la religion, l’art, l’architecture,
l’économie, l’éthique, l’histoire, la littérature, l’histoire
des sciences, l’économie, la philosophie des sciences, etc.
Reconnaissons que l’étude poussée de n’importe quel sujet
demandant un effort de reconstruction de la mémoire
historique requiert un bon entraînement épistémologique et
une méthodologie efficace pour parvenir. Ces deux thèmes
sont certes différents, mais pleinement complémentaires.
17
Eboussi Boulaga, L’Affaire de la philosophie africaine, éditions
Terroirs et Karthala, 2011, p. 211.
34
L’étude de chacun d’eux permet d’affiner, de nuancer,
d’approfondir et même de prolonger celle de l’autre. Une
difficulté majeure surgit dès cet instant :
« Les Africains doivent partir de ce qu’ils sont. Ils
ne peuvent pas faire l’économie d’un inventaire
réfléchi de leur être-au-monde ; qui leur permette
d’assumer, à bon escient, leur passé toujours
présent en eux et autour d’eux. 18»

Dans ce cas, comment aller pas à pas, sans perdre


la bonne direction et, le cas échéant, hâter le pas ? Une
telle approche demande à être examinée dans le détail et
avec précision, surtout que nos représentations de la réalité
sont largement influencées par les mythes.
II- LA PORTEE DU MYTHE
Si nous invitons les jeunes chercheurs africains à
s’intéresser aux mythes africains (II.1) pour comprendre
l’histoire du Cosmos telle que rapportée par nos traditions
(II. 2), c’est parce que les sages ont tiré de cette histoire un
modèle de régulation de la société traditionnelle (II.3) dont
nous voudrions évaluer la portée (II.4). En un sens, le
mythe ne fait, au moins au départ, qu’un usage cohérent
des très abstraites expériences de géométrie de l’Univers.
Expliquons pourquoi.
II.1 La nature du mythe
Il s’agit de montrer que la complexité peut être, en
son tréfonds, expliquée par la nature du mythe africain. De
ce point de vue, son analyse est révélatrice des structures
mentales (souvent inconscientes) de la Tradition. Il semble

18
Meinrad Hebga, op. cit., p. 8.
35
que le mythe en question constitue un bagage inné de tout
esprit rationnel. Lévi-Strauss, anthropologue de renom,
nous instruit à ce sujet :
« Les mythes se pensent dans les hommes et à leur
insu. 19»

Edgar Morin a un avis autorisé sur le sujet :


« Les mythes entretiennent la communauté, l’identité
commune qui est un lien indispensable aux sociétés
humaines. 20»

Vu sous cet angle, le mythe peut même être perçu


comme une description vraie, sans doute correcte, d’une
certaine forme de réalité perçue par les sens. Aussi tout
mythe donne-t-il des orientations sur la spiritualité ou la
religion pratiquée par les communautés africaines. Louis-
Vincent Thomas et René Luneau écrivent à ce propos :
« Le mythe apparaît comme l’élément fondamental
de la littérature sacrée, ésotérique et profonde. Il
joue le même rôle, dans la civilisation orale, que le
dogme des religions liées à l’écriture. 21»

Il existe, pour ainsi dire, une intersubjectivité du


mythe qui fasse écran à l’esprit rationnel. Elle s’acquiert
dans le groupe social en se posant comme une résonance
de phase qui transcende les individus pris isolément. La
faculté de saisir ce « quelque chose » de culturellement
intersubjectif s’étend, en droit comme en philosophie, à
tout le groupe social qui en perçoit et partage la réalité.
Dit ainsi, on comprend les raisons pour lesquelles le mythe

19
Lévi-Strauss, Le cru et le cuit, Plon, 1964, p. 20.
20
Edgar Morin, op. cit., p. 71.
21
Louis-Vincent Thomas et René Luneau, op. cit., p. 148.
36
est structuré par des traditions de pensée et de vie moulées
dans des récits plus ou moins longs. Ceux-ci ont en projet
de cataloguer les faits sociaux, historiques, philosophiques
ou naturels porteurs de codes, de valeurs, de jugements, de
symboles et d’éléments de signification pour le lignage, le
clan, la tribu, la nation, l’empire, l’Etat multinational.
Retenons que le mythe africain a pour fondement
l’ordre cosmique rapporté à une régulation par l’essence
c’est-à-dire, la reproduction de l’ordre de l’Univers. Nous
sommes en droite ligne de l’évolution, contre la logique de
la matière qui trône dans le discours cartésien avec pour
enjeu cognitif la domination au sens cartésien : l’Homme
maître et possesseur de la Nature. Ce qu’il faut saisir dans
ce type de relation, c’est une culture qui instruit sa seule
dimension narcissique du pouvoir, ses tares, son appétit de
puissance et sa soif illimitée de croissance qui bloquent le
jeu du dépassement des antagonismes organisationnels. A
l’image de ses mythes tels Prométhée, Œdipe, Sisyphe,
Orphée, etc. tout conflit naturel débouche sur une impasse
cognitive et sociale, entre violence, mort ou chaos, contre
les fins heureuses présentes des mythes africains tels Le
mythe d’Osiris négro-égyptien, Le Renard pâle des Dogon
du Mali ou Jeki la Njambè des Sawa du Cameroun.
Nous en concluons que l’abstraction mythologique
dessine une abstraction cognitive et rationnelle. Aussi
métaphysique, mythe et rationalité font-ils corps dans
l’acte de « connaître ». A partir de là, le chercheur africain
voit confirmer sa capacité d’analyse et d’interprétation du
mythe que jusqu’alors, il ne pouvait que pressentir, sans
être certain qu’il ne s’agit pas d’une illusion. La rationalité

37
du mythe africain demeurera, pour ainsi dire, inexprimable
aussi longtemps que l’on se donnera à l’expliquer dans le
cadre du discours cartésien, c’est-à-dire sans tenir compte
des valeurs, symboles, codes mentaux et philosophiques
de la pensée africaine. Si les scientifiques et philosophes
sont sceptiques sur la valeur du mythe africain en lequel
ils récusent quelque prétention philosophique, c’est parce
qu’ils l’ont mal compris ou mal étudié ou encore, parce
qu’ils entendent gommer un certain héritage devenu trop
pesant pour leurs pensées flegmatiques. L’enseignement
scolaire et universitaire doit s’efforcer de faire maîtriser la
mythologie afin que l’esprit critique sache situer les points
d’égarements du discours cartésien et positiviste puis dire,
en quoi et à propos de quoi il convient de donner libre
cours à la science. Le Prince Dika-Akwa souligne du haut
de son imposante stature d’initié et d’ethnologue :
« Il n’y a pas de contradiction, ni même
d’opposition entre la pensée mythique et la pensée
scientifique. Il y a dans le dépassement de l’une par
l’autre, un approfondissement et un affinement.22 »

Tout en visant la vérité qu’il dissimule en son sein,


réjouissons-nous sans réserve de le voir le mythe africain
rendre compte de l’histoire du Cosmos.
II.2 Le mythe cosmologique
L’intuition rationnelle, en accord avec les données
de la cosmologie, a mis un certain point d’honneur à dire
une origine du monde et son évolution, toutes consignées
dans nos mythes cosmologiques traditionnels. Il en ressort

22
Dika-Akwa Nya Bonambela, Les problèmes de l’anthropologie et
de l’histoire africaines, Yaoundé, Clé, 1982, p. 352.
38
une unité des éléments de la création (A) puis, contre toute
attente, une incertitude à la fois logique et empirique de
toute forme de rationalité (B). La question reste entière de
savoir si le mythe africain procède de la science.
Penchons-nous sur cette question.
A- L’unité du Réel
Un traditionaliste bassa dans le Sud du Cameroun,
Eugène Wonyu, rapporte une des nombreuses versions de
la cosmologie traitant de l’origine du monde :
« Tous les mythes africains de l’origine de l’homme
partent soit d’un œuf, d’une spirale ou d’un néant
qui subit des vibrations dues à des énergies
cosmiques, lesquelles transforment cet œuf ou cette
spirale en mouvements d’abord fermés, puis se
déroulant jusqu’à s’ouvrir en laissant tomber un
couple androgyne : homme-femme, lesquels
fécondés par l’apport de ces énergies nouvelles
donnent naissance à un rejeton.23 »

Ce fragment de mythe montre, d’un trait raccourci,


une théorie historique du Cosmos quelque peu dégradée
par la chute de son récit abrupte et lacunaire. Ce qui est
non dit ici est ce qui, au nom de l’efficacité de la mémoire,
ne vaut pas nécessairement d’être dit. Plus exactement, il
ne vaut que dans la mesure où la lacune du récit dit une
orientation formelle reprise plus loin, au bon endroit, dans
le texte originaire en notre possession. De fait, le vieux
mythe excipe la clé de voûte de la cosmologie ancestrale :
« Ongba son-kum i i nunda kii mbog i loo. 24» qui signifie

23
Eugène Wonyu Ndôŋ- Lolog, Œuvres choisies, Iroko éditions,
Yaoundé, 2007, p. 22. Collection logos.
24
Idem.
39
littéralement : « représentation de l’abîme sans fond à
l’origine de l’Univers. 25 » La phrase est sans équivoque
pour tout locuteur bassa : il y a là la claire conscience des
origines de l’Univers dans un abîme sans fond, un gouffre
inaugural, un « trou noir » à partir duquel l’ensemble des
formes naturelles auraient émergé.
Le parallélisme que nous venons d’effectuer n’est
que grossièrement approché, mais déjà, il apparaît d’autant
plus curieux que personne, aucun chercheur moderne, n’a
pu observer un « trou noir ». On est tenté d’en conclure
que, ici comme en physique théorique, la représentation
scientifique de l’abîme sans fond n’est pas fortuite. Le
« trou noir » montre une spirale plongeante projetant une
singularité topologique, un objet théorique hors de portée
de la science en raison des paramètres physiques qui y
deviennent infinis. C’est le Principe des principes incréé :
l’Atoum inconnaissable, insondable des savants négro-
égyptiens. Il permet d’édifier le sens commun sur ce que
la science ne saura jamais et doit considérer comme une
incertitude logique et empirique de la vérité, car liée à la
nature profonde de la matière.
B- L’incertitude empirico-rationnelle
Personne n’a observé le monde des origines. Pour
y remonter, les savants tentent de le modéliser en ayant
recours à des calculs sophistiqués et autres expériences de
laboratoire. On peut considérer « l’abîme dans fond » et sa
spirale comme un objet théorique que les savants africains

25
Dans son dictionnaire en langue bassa, Pierre Emmanuel Njock,
Nkobol nu Hop bassa, Kaya/Makak, Yaoundé, 2007, p. 565, écrit en
effet : « sonkum : soso njoôŋ bέέ » ou abîme sans fond.
40
ont conçu à partir des solutions équationnelles robustes à
l’instar de celles du Big Bang. Or celles-ci appellent, hier
et aujourd’hui, une bonne connaissance de la relativité
générale et de la gravitation quantique.
Curieux tout de même lorsque, perplexes et ébahis
par cette source nouvelle de savoirs, nous réussissons à
traduire, certes en première approximation, le concept de
sy tpy, sep tepy par l’expression la Première fois, la toute
Première fois, la Première Occasion, la Création26. Il y a
une histoire du Cosmos qui lui est sous-jacente même si
nous n’avons plus, à son propos, une seule correspondance
équationnelle. Bien plus : il paraît peu évident d’établir
une origine quantique ou vibratoire de l’Univers par la
seule intuition de l’esprit en ayant recours à une spirale qui
entend marquer la délicatesse de l’esprit de géométrie plus
que le pointillisme de la mesure ou de la quantité si chère
à la science cartésienne. S’agit-il d’un instinct biologique
fondé à privilégier le mouvement fugace de la matière en
lieu et place des combinaisons physico-mathématiques de
laboratoire ? Pour preuve : les Dogon du Mali indiquent
« une origine de la spirale de la création 27». La même
spirale apparaît chez les Bambara du Mali avec précision :
« dans le vide universel se produit un mouvement, un
tournoiement (yereyere-li)28. C’est d’un vide vivant dont il
est question ici car on note un mouvement de l’énergie en
accord avec la physique de notre temps29. Webster-Plass

26
Théophile Obenga, op. cit., p. 58.
27
Idem, p. 298.
28
Lilyan Kesteloot, Introduction aux religions d’Afrique, Paris,
alfAbarre, 2009, p.35. Collection Africa is beautiful.
29
Le Vide est plein d’énergie in Science et vie, n° 1029, juin 2003.
41
montre que chez les Ashanti du Ghana, l’on « rencontre
souvent la spirale, symbole de la naissance et de la
création, sur les ailes d’un oiseau ou sur la tête d’un
animal.30 » Une représentation simple, établie par Frédéric
Chevy, montre que le tourbillon de la spirale est le résultat
de deux forces en opposition au sein de la matière (image
4) : « la poussée d’Archimède qui tend à ramener le
tourbillon vers le centre du piège et la force de Magnus
qui repousse le tourbillon tournant dans le même sens31. »
Là encore, ce qui revient, c’est l’épistémologie du conflit.
Si aucun physicien n’a vu l’Univers en totalité, il
est clair que la cosmologie n’est scientifique que jusqu’à
un certain point. Au-delà de ce point, c’est le non-observé
qui trône. Et là, la métaphysique reprend tous ses droits en
réfléchissant sur l’inobservé. Il est intéressant qu’on s’y
attarde quelques instants pour établir la cohérence qui lui
est intrinsèquement inhérente : la science des causes.
II.3 Le mythe étiologique
Les mythes africains montrent, dans leur ensemble,
que le concept d’Atoum (Tum, Atomo, Ntumu des langues
négro-africaines) représente le Principe des principes. Il a
été élevé au rang d’un Dieu primordial, premier des dieux
ou première des causes hors du champ de la science (A).
Le mythe renvoie ainsi à un Réel-en-soi inaccessible à
l’Homme et là, il laisse entrevoir des régularités causales

30
Margaret Webster-Plass, « Poids à or des Ashanti » in L’art nègre,
Abidjan, Club Africain de livre, 1972, p. 140.
31
Lire l’article de Frédéric Chevy, « Le monde quantique. La preuve
par les atomes froids » in Les Dossiers de la Recherche, n° 29,
trimestriel de novembre 2007, p. 77.
42
montrant l’intervention d’un ordre transcendant et mettant
en jeu des coïncidences significatives (B). Le mythe
étiologique doit recevoir beaucoup plus d’attention que ce
n’a jusqu’ici été le cas.
A- La nature profonde de Dieu et des dieux
Le concept d’Atoum a été repris par les Grecs de la
période antique : c’est atomos devenu atome. L’infiniment
petit des particules et atomes de la physique quantique a
donc été questionnée par nos sages et érudits. Bien plus :
ils y ont institué la nature de Dieu et les dieux, pour parler
évoquer les « choses » définitivement inconnaissables par
l’Homme. Atoum est bien un concept abstrait qui marque
le point de départ de la pensée cosmologique. De fait, il
est conçu dans le but de donner sens aux origines du temps
et de l’espace. Atoum auto-génère une Ennéade, les neuf
dieux survenus prioritairement dans la spirale de Maât
(image 8), puis les 42 dieux intervenus, au sein du Noun
des vibrations quantiques.
Le Dieu Atoum permet de parler de ce « quelque
chose » qui s’apparente du monde à partir de laquelle, ont
pu naître toute chose observable. C’est un auto-générateur
énergétique incarné par Râ32, le divin Soleil dont la fille,
Maât, représente le flot d’écoulement de l’énergie animé

32
Rappelons, à l’occasion, que la vie et les activités humaines se sont
alignées sur l’activité du Soleil. Il existe un réglage physiologique de
l’Homme qui suit le fonctionnement du soleil : les activités le jour, le
repos puis le sommeil pendant la nuit. Le Soleil définit ainsi tout ce
qui doit être fait et détermine le calendrier des activités terrestres, en
rapport avec les processus de photosynthèse de la chaîne alimentaire.

43
par l’antagonisme divin Horus et Seth, deux principes
complémentaires. A partir de là, on peut appréhender,
deux par deux, les régularités causales qui ordonnent la
symétrie de tous les objets de création. De ce point de vue,
les catégories mentales sont aussi symétriques et sont aussi
l’expression de Dieu et des dieux qu’elles contribuent à
déterminer en science, au même titre que les coïncidences
significatives des mythes cosmologiques africains.
B- Les coïncidences significatives
Le mythe négro-égyptien d’Osiris33 est fondateur
d’une épistémologie du conflit. La lutte engagée entre les
dieux Osiris et Seth s’impose comme les modules de la loi
de l’Univers : Maât. Le conflit s’achève par un nouvel
ordre socio-mythique complexe et davantage harmonieux,
la loi permettant à Horus de poursuivre le projet de son
père Osiris, assassiné par son frère rival : Seth. La fin y est
heureuse car assurée par la victoire d’Horus, les forces de
l’ordre sur celles de Seth, les forces du désordre. Maât se
fait symbole de la Renaissance perpétuelle de l’Histoire.
Un autre mythe célèbre, celui du Renard pâle, a été
rapporté à l’univers métaphysique des Dogon du Mali. Ce
mythe reprend en projet la même épistémologie du conflit.
L’œuf du monde déjà organisé contient deux couples de
jumeaux divins (mâle et femelle), lesquels s’opposent
comme une dualité essentielle, ordre et désordre, à l’instar
des dieux Horus et de Seth. Le mythe cède ensuite le pas à
la reconstruction du monde entier par la destruction d’un

33
Fernand Schwarz, L’initiation aux livres des morts égyptiens, Paris,
Albin Michel, 1988
44
des couples jumeaux34. La fin y est heureuse, à l’instar du
mythe d’Osiris.
Quant au mythe de Jeki la Njambè des Sawa35 du
Cameroun, l’accent est mis sur un conflit générationnel :
le père fait subir à son fils de cuisantes épreuves qui,
toutes, vont concourir à sa maturation mentale. Et, contre
toute attente, ces épreuves vont raffermir le lien familial.
La fin y est heureuse à l’instar des mythes précédents.
En Afrique, même les mythes dérivés que sont la
légende, l’épopée, le conte ou le proverbe ne sont pas en
reste : le conflit y est présent et il appartient à la société de
restaurer la paix menacée par la faillibilité des hommes.
Dans tous les cas étudiés, le but c’est l’affermissement des
liens sociétaux par la conjuration du désordre. Partout et
toujours, la fin est heureuse car le mythe de vaincre les
forces du mal, du désordre et du chaos.
On voit que toute investigation anthropologique en
la matière est dangereusement désinvolte, qui se fonde sur
les mythes occidentaux et la rationalité cartésienne. Ceux-
ci s’achèvent dans le chaos, le désordre, le pessimisme, le
désenchantement du monde. Les destins de Prométhée, de
Sisyphe, d’Œdipe, d’Orphée, d’Adam, sont tous tragiques.
Les héros meurent ou sont déchus au plan divin36. Ces
mythes prescrivent une version violente de l’histoire des

34
M. Griaule et G. Dieterlen, Le Renard pâle, Institut d’ethnologie,
Paris, 1965.
35
Ebele Wei, Le paradis perdu. Autopsie d’une culture assassinée,
Douala, 1999, pp. 76-79, à propos de Jeki la Njambè et la tradition
magico-religieuse.
36
Edward Petiska, Mythes et légendes de la Grèce antique, Paris, 11è
éd. Gründ, 1992, pp. 9-10.
45
peuples nordiques : pas de place pour le compromis social,
pas de place pour la neutralisation du désordre. Ce que
nous avions posé comme hypothèse de départ, c’était la
possibilité de décrypter la nature du mythe en espérant que
cela pût se traduire par une dualité, Horus et Seth, ordre et
désordre, appréhendés dans la pensée africaine de manière
simultanée et non séparée, disjointe (modèle cartésien). A
présent, voyons comment cela se traduit comme un outil
cognitif qui donne sens à la vérité scientifique.
II.4 La portée scientifique du mythe
La lutte entre matière et antimatière qui s’effectue
aux premières lueurs de notre Univers a conduit à leur
annihilation mutuelle. Puis, un excédent de matière serait
intervenu sans que l’on sache trop comment. A ce propos,
Anne Debroise explique :
« La guerre fratricide que se livre matière et
antimatière n’est pas équilibrée. D’où une légère
supériorité numérique de la matière sur
l’antimatière. C’est de ce reste orphelin de son
antimatière que va naître notre monde. »37

Pierre Fayet ajoute en substance :


« La nature de la matière et l’énergie sombres qui
paraissent régir l’évolution de l’Univers et son
expansion accélérée reste inconnue, de même que
l’origine de la prééminence de la matière sur
l’antimatière.38»

37
Anne Debroise, « La révolution du big bang » in Science & Vie
Hors série, n° 242, mars 2008, p. 48. Ce thème du surplus est analogue
à celui du mythe d’Osiris avec la naissance mystérieuse d’Horus.
38
Pierre Fayet, « N’y aurait-il pas aussi d’autres particules, d’autres
forces ? » in Sciences & Avenir, Hors-série, janvier/février 2015, p.80.
46
L’irruption inattendue d’une dissymétrie au sein de
la matière a été vectrice du surplus ayant servi de point de
départ à la formation de notre Univers. Cette dynamique
instable s’est soldée par une dilatation de l’espace-temps
prolongée à terme par la création des formes naturelles
plus autonomes, davantage complexes et très diversifiées.
C’est à ce plan que la cosmologie rejoint le mythe.
Horus est orphelin de son père Osiris tué par son frère
rival Seth. Seth combat ensuite Horus et c’est grâce au
Tribunal de Maât qui finit par donner raison à Horus en
neutralisant Seth et en assurant sa victoire grâce à une
dissymétrie des forces en présence. Le mythe est allusif
et dit la cosmologie dans un langage métaphorique. Les
anthropologues Louis-Vincent Thomas et René Luneau
ont eu l’intuition cachée de la vérité du mythe africain et
écrit à propos :
« Il consacre le triomphe définitif de la vie sur la
mort, du pur sur l’impur, de l’ordre sur le
désordre.39 »

L’idée d’un triomphe définitif de la vie sur la mort


tient lieu de sentence mythologique en résonance de phase
avec la sentence cosmologique organisant le triomphe de
la matière sur l’antimatière. Le mythe saisit l’antinomie
originelle du Réel (Horus et Seth, ordre et désordre), puis
la dépasse en assurant, à l’instar de la cosmologie elle-
même, sa transformation en une logique ternaire Maât, un
concept qui polarise la fonction antichaos présente dans
l’Univers. Aussi la philosophie de la Nature devient-elle
une philosophie de l’Histoire.
39
Louis-Vincent Thomas & René Luneau, op. cit., p. 152.
47
Nous y entrevoyons cinq paliers d’organisation :
1- l’unité du Réel (le caractère holiste de la réalité
condensé en Atoum-Râ : l’Inconnaissable, l’Un,
l’Unique qui produit le multiple, la diversité) ;
2- la dynamique instable de la matière et surtout,
sa transformation en complexité, Maât, par le
biais du Kheper : ordre/désordre, Horus/Seth) ;
3- la discrimination et la non-séparabilité de ces
deux essences contraires, Horus/Seth, vissées
en Ankh, la croix ansée produisant la vie ;
4- un incertain empirique qui entérine la nature
voilée de la matière évanescente, furtive, avec
ce surplus de particules intervenu sans qu’on
ne sache trop comment ;
5- un incertain logique qui engage le caractère
non absolu de la rationalité et de la science (pas
de prédictibilité définitive, pas de dogme, pas
de vérité absolue, pas de dogme, pas de foi, pas
de déterminisme absolu, pas de Dieu exclusif).
Cette démarche s’oppose à l’énoncé cartésien qui
atomise les objets. René Thom en perçoit un illogisme :
« Il faut rejeter comme illusoire cette conception
primitive et quasi cannibalistique de la
connaissance, qui veut que connaître une chose
exige préalablement qu’on la réduise en pièces,
comme l’enfant qui démolit une montre et en
éparpille les rouages pour en comprendre les
mécanismes. 40»

40
René Thom, Stabilité structurelle et morphogénèse, 2è édition
revue, corrigée et augmentée, Paris, InterEditions, 1977, p. 158.
48
Si, en tenant compte de tout cela, on veut quand
même raisonner en toute rigueur, on se doit de comprendre
en quoi le paradigme africain que nous portons en nous est
contraignant pour l’expression libre de la science.
III- LE LIEN ENTRE SAGESSE ET PARADIGME
Nous voudrions montrer en quoi et à propos de
quoi le paradigme est assimilable à une opération mentale.
Une fois de plus, Edgar Morin vole à notre secours :
« Le paradigme que produit une culture est en même
temps le paradigme que reproduit la culture.41 »

Nous entrevoyons la valeur du paradigme à partir


des récentes percées des sciences cognitives (III.1) dont on
peut appréhender les mécanismes cognitifs de production
de la science (III.2). Analysons ces deux points pour la
suite de l’analyse.
III.1 La contribution des sciences cognitives
Des arguments fondés permettent de comprendre
l’infrastructure humaine. L’exposé de toutes les positions
scientifiques y afférente a sa place ici. Nous y avons mis
un grain de bon sens. Cela dit, il faut reconnaître qu’il
n’est pas aisé de voir à l’œuvre des chercheurs possédés
par un paradigme exogène construire, de tâtonnements en
erreurs, un savoir puissant. Il existe un engorgement très
sévère et persistant qui aliène les mécanismes cognitifs de
la créativité, puis entraîne un nivellement par le bas auquel
nos universités africaines ne peuvent échapper. Il faut en
recenser les causes cognitives.

41
Edgar Morin, op. cit., p.74.
49
En paradigmatologie, Edgar Morin explique :
« Cela signifie que les systèmes obéissent à certains
principes fondamentaux qui sont des principes
d’association ou d’exclusion qui les contrôlent et qui
les commandent. 42»

A partir de cette partition, association ou exclusion


de la raison, nous pouvons envisager trois paradigmes : 1-
le tiers inclus africain qui harmonise les contraires ; 2- le
tiers exclu nordique qui rend irréductible l’expression des
contraires ; 3- le yin et le yang asiatique les juxtaposent.
En génétique des populations, Evelyne Heyer,
biologiste, explique l’expression des traits culturels les
plus divers de la génétique humaine :
« Chaque groupe humain invente, réinvente, modifie
des traits culturels qui le différencient de ses voisins
et influent sur la diversité génétique humaine.43»

D’un côté, il y a le jeu de l’altérité, de l’autre, il y a


la différenciation culturelle que la Nature organise pour
faire valoir la loi de la diversité qui est la loi de la vie.
En psychologie, Howard Gardner, neurologue, écrit :
« La théorie des intelligences multiples éclaire le
fait que les hommes existent dans une multitude de
contextes, lesquels requièrent, mais aussi
nourrissent, différentes formes et combinaisons
d’intelligences. 44»

42
Idem, p. 73.
43
Evelyne Heyer, « Le musée d’une humanité en mouvement »
propos recueillis par Rachel Mulot in Sciences et Avenir, Hors-série,
septembre-octobre 2015, p. 7.
44
Howard Gardner, op. cit., p. 165.
50
Il y aurait démagogie à soutenir ici le contraire. A
n’en pas douter, il faut produire de nouvelles passerelles
de la science pour en exploiter les rationalités.
En anthropologie, Manuela Carneiro Da Cunha,
anthropologue, confesse :
« Il est salutaire pour nos sociétés de se frotter à ces
autres visions du monde. Attention, il ne faut pas se
leurrer pour autant et s’imaginer que l’on va
pénétrer ces autres systèmes (…) Ces frottements
nous permettent néanmoins de voir tous les angles
morts de notre propre mécanique de pensée, en
réalisant à quel point elle est historique, localisée et
une parmi d’autres. En aucun cas, elle n’est
unique.45 »

Nous en concluons qu’il nous faut développer une


théorie de la science qui nous soit propre, en nous frayant
une autre piste dans le maquis cartésien et positiviste de la
science. Dans son avertissement au capital de Karl Marx,
Louis Althusser signe :
« Tout le monde sait que sans théorie scientifique
correspondante, il ne peut exister de pratique
scientifique, c'est-à-dire de pratique produisant des
connaissances scientifiques nouvelles. Toute science
repose donc sur sa théorie propre. 46»

La théorie africaine en vue doit, pour cette même


raison, produire des connaissances scientifiques nouvelles.
Si nous sommes d’avis que la clarté et la définition des

45
Manuela Carneiro Da Cunha, propos recueillis par Bernadette
Arnaud, Sciences et Avenir, n° 790, décembre 2012, p. 49. C’est nous
qui soulignons son texte.
46
Louis Althusser, Avertissement au Capital, Livre I, Edition Garnier-
Flammarion, Paris, 1966, pp. 9-10.
51
concepts nouveaux sont importantes pour construire une
nouvelle théorie de la science, reconnaissons que dans le
même temps, la théorie doit accommoder ses concepts au
fait contingent de la modernité. Dans cette optique, Maât,
Horus, Atoum, Râ, Ankh, Seth apparaissent comme des
concepts linguistiques recevables, au même titre que les
concepts de bit ou de qubit par exemple, en informatique.
Il s’agit de dévoiler les mécanismes cognitifs et rationnels
qui leur sont sous-jacents.
III.2 Les mécanismes cognitifs du paradigme
Le formalisme ontologique de la création47 a été
exposé plus haut. La théorie de l’information48 permet de
conclure que le cerveau humain en reprend la réalité en
encodant le qubit d’inclusion des contraires (A), c’est-à-
dire 0 et 1 à la fois, tandis que le bit classique encode, soit
le 0, soit le 1, à l’instar du paradigme cartésien (B).
A- Le principe d’inclusion
Plus haut, nous avons vu que les particules du Big
bang ont été annihilées par des antiparticules, puis un
résidu de matière est né de cette lutte, de manière bien
mystérieuse. Nous en avons l’écho dans les mythes négro-

47
Anne Debroise, op. cit., p. 48, écrit : « Matière et antimatière sont
des particules virtuelles du vide. Elles apparaissent et disparaissent
en se neutralisant des milliards de fois en une seconde. Cette collision
permet de libérer de l’énergie. La première lumière apparaît ainsi
avec des minuscules variations de température qui font que la matière
qui naît du surplus de matière n’est pas répartie de manière
homogène. C’est cette matière en surplus qui produira les galaxies. »
48
L’ordinateur quantique utilise des algorithmes qui manipulent
l’information des systèmes en état de superposition quantique (oui et
non, 0 et 1).
52
africains49. Le mythe d’Osiris50 exposé plus haut vise un
éclairage au chercheur intéressé : un éclairage partiel, sans
doute, car il s’agit d’un mythe humanisé qu’il peut relire
lui-même et qui, tel que proposé, met le doigt sur la nature
des conflits dans l’Univers et leur intéprétation à l’échelle
humaine et sociale. Il s’agit de corriger les vues simplistes
du paradigme cartésien qui a prétendu, à tort, se fonder sur
ses prouesses scientifiques, tangibles et impressionnants,
en perdant de vue l’ordre de l’Univers. En marginalisant
sans concession les réflexions contraires à sa seule raison
souveraine, la fabrique cartésienne a séparé et exclut.
B- Le principe d’exclusion
Ce principe mérite une explication :
« En effet la pensée commune a pour traits
principaux de comporter une dimension intéressée,
d’ériger la particularité culturelle de ce qu’elle
conçoit en forme universelle au dessus de toute
remise en cause et, lorsqu’elle rencontre d’autres
formes, de les dévaluer à proportion de l’écart avec
la sienne, bref d’ériger sa particularité en norme
radicale.51 »

De façon générale, la visée cartésienne joue un rôle


comparable à celui joué par les dogmes des religions du
Livre, de la « foi » : celui de déguiser la vérité sous des
apparences de mansuétude et de certitudes absolues. Puis

49
Le Renard pâle des Dogon, Jeki la Njambè des Sawa-Duala en sont
des exemples, sans oublier les épopées, légendes, proverbes, contes,
aphorismes, etc., renvoient aussi à la dialectique ordre-désordre.
50
Lire surtout Fernand Schwarz, L’initiation aux livres des morts
égyptiens, Paris, Albin Michel, 1988, pp. 49-50.
51
François Urvoy, Science et ontologie. L’expérience multiforme III,
Paris, L’Harmattan, 2009, pp. 39-40.
53
elle se braque face à d’autres vérités de pur bon sens qui,
comme telles, s’imposent à la raison :
« Elle peut bien admettre, parfois, le caractère
provisoire et incertain de certains de ses contenus,
mais ne renonce jamais à sa manière de penser. 52»

Ce qui est donc en jeu, c’est cette volonté de ne pas


renoncer à sa manière de penser même si par ailleurs, une
occasion d’en tirer quelque bienfait lui est donnée :
« La pensée occidentale ne sait opérer que par
disjonction ou réduction.53 »

Ahmed Moro explique :


« Le jeu du tiers nous permet ainsi de comprendre
très clairement du point de vue anthropologique,
avec une très grande simplification néanmoins, sur
quel socle s’est construit l’esprit scientifique en
Europe : fondamentalement sur l’exclusion du
tiers.54 »

Fritjof Capra pousse la réflexion philosophique un


peu plus loin que les premiers :
« Le dualisme cartésien et la vision mécaniste du
monde se sont avérés à la fois bénéfiques et
nuisibles. Ils ont réussi à permettre le
développement de la technologie et de la physique
classique mais ont eu des conséquences néfastes
pour notre civilisation. »55

52
Idem, p. 40.
53
Dialogue entre Edgar Morin et Nicolas Hulot, recueilli par Nicolas
Truong à propos de « L’impératif écologique » in Philosophie
Magazine, puis repris dans Le Monde, Hors-série Edgar Morin, p. 95.
54
Ahmed Moro, op. cit., pp. 66-67.
55
Fritjof Capra, Le Tao de la physique, Paris, Nouvelle édition
complétée, Sand, 1985, p. 23.
54
Nous sommes en droit d’espérer que les jeunes
générations sachent réconcilier en elles-mêmes les valeurs
de sagesse et de probité dont on a bien vu qu’elles furent
indispensables à la construction des Nations de très grande
puissance. Etienne Le Roy apprécie :
« Il paraît original par rapport à l’Occident. Là où
celui-ci conçoit un rapport dualiste d’unités
autonomes entre le concept et la réalité, le sujet et
l’objet, la nature et la culture, l’Afrique tentera de
découvrir une seule unité de sens, soit par
association sémantiques constitutifs, soit par une
démarche de type dialectique, qui cherche à
dépasser la différenciation des éléments pour une
donnée plus large qui les englobe dans un complexe
plus significatif que celui de leur simple addition. 56»

Edgar Morin remet les pendules à l’heure dans un


revers de la médaille :
« On appelle sous-développées des cultures qui
comportent des savoirs, des savoir-faire (en
médecine, par exemple), des sagesses, des arts de
vivre souvent absents ou disparus chez nous ; elles
recèlent des richesses culturelles, y compris dans
leurs religions aux belles mythologies, certaines
ignorant les fanatismes des grands monothéismes,
préservant la continuité des lignées dans le culte des
ancêtres, maintenant l’éthique communautaire,
entretenant une relation d’intégration à la Nature et
au Cosmos.57 »

56
Etienne Le Roy, « L’expérience juridique de l’Afrique noire » in
Domination ou partage ? Développement endogène et transfert de
connaissances, Paris, UNESCO, 1980, p. 96.
57
Edgar Morin, La voie. Pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard,
2011, p. 49.
55
C- L’enjeu paradigmatique de la sagesse
Nicolas Hulot, journaliste, Ministre français de
l’écologie, du développement durable et de l’énergie du
gouvernement Macron nous le rappelle :
« L’Afrique est un continent qui déborde de cette
ressource qu’est la sagesse, tellement raréfiée chez
nous. 58 »

Hesna Cailliau, sociologue et historienne, préfère


crever l’abcès et confesse :
« Nous avons en Occident quantité d’experts mais
pas assez de sages. 59»

La sagesse ancestrale a composé son grand œuvre,


la pierre philosophale de la Connaissance du monde avec
un grand « c ». Reste à arpenter le chemin de cette sagesse
pour rebondir. Les chercheurs doivent saisir cette chance
de renaissance scientifique, religieuse et philosophique en
cours pour exhumer la valeur du paradigme africain. Le
poète et président Senghor l’a bien perçu :
« Pour le négro-africain, la réalité d’un être, voire
d’une chose est toujours complexe puisqu’elle est un
nœud de rapport avec les réalités des autres êtres,
des autres choses.60 »

L’Africain prend acte de ces réalités comme autant


d’objets de conscience qui acquièrent de la valeur dans

58
Nicolas Hulot, propos recueillis par Nicolas Truong in Le Monde,
Hors-série Edgar Morin, p. 95. On peut noter la grande sincérité de ce
Ministre dans le gouvernement du président Emmanuel Macron.
59
Hesna Cailliau, L’esprit des religions. Connaître les religions pour
mieux comprendre les hommes, Editions Milan, 2003, p. 302.
60
Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, Paris, 5e édition Seuil,
1990, p. 390.
56
leurs agencements réciproques. Une des plus générales
parmi les vérités reconnues auxquelles la métaphysique
africaine fait allusion est la nécessité qu’il y a à ce que les
chercheurs soient assez instruits du paradigme africain de
la science et de la sagesse. Tout en prenant cette tâche au
sérieux et en se donnant les atouts pour y parvenir, il est
possible que cette manière de comprendre le tissé africain
conduise à une vue assez équilibrée de la question. Louis-
Vincent Thomas et René Luneau sont de ceux-là :
« Cette affirmation d’un ordre et d’un équilibre où
toute chose semble tenir la place qui lui revient et
ne trouve sens que dans sa relation au tout, suppose
en dernière analyse une rigueur, une ‘’rationalité’’
à laquelle la description ordinaire des phénomènes
religieux dans les sociétés traditionnelles ne nous
avait pas habitués.61 »

On en mesure le réalisme ontologique :


« En bref, maintenir l’ordre que garantit et justifie
le mythe, supprimer le désordre quand il s’introduit
dans le groupe, provoquer le désordre qui revitalise
la collectivité, lui fournir des soupapes de sûreté
dont elle a besoin, tout cela afin de réintroduire
l’ordre, c’est au fond toujours la même opération et
c’est de ce côté que réside la principale fonction du
rite.62 »

Ce réalisme prend la forme d’une évidence puis,


celle-ci se mue, en sens inverse, en une familiarité qui
dessine le logos du paradigme. Nous venons de parler de
la manière dont l’objet de connaissance est envisagé par
l’esprit rationnel africain pris en charge sous la forme
61
Louis-Vincent Thomas et René Luneau, op. cit.,p. 130.
62
Idem, p. 208.
57
d’une totalité de présences dont l’enjeu paradigmatique
produit une unité de sens. Le dire ainsi, n’est pas un
truisme. Car en la matière, il ne faut pas perdre de vue la
dualité ontologique (Horus et Seth) qu’elle formalise en
Maât, perçue comme une architectonique du paradigme de
la forme, au plan à la fois cognitif, opératif, rationnel.

58
Chapitre II
LES FONDEMENTS EPISTEMOLOGIQUES DE LA
SCIENCE
(Le statut théorique de la vérité)
« L’enseignement actuel fournit des
connaissances sans enseigner ce qu’est la
connaissance. Il ne se préoccupe pas de
connaître ce qu’est connaître, c’est-à-dire les
dispositifs cognitifs, leurs difficultés, leurs
infirmités, leurs propensions à l’erreur, à
l’illusion. »
Edgar Morin, La Voie. Pour l’avenir de
l’humanité, Paris, Fayard, 2011, p. 154.
A présent, nous voudrions dévoiler les fondements
cosmologiques, ontologiques ou universels (de l’Univers)
sur lesquels s’est élevée la science africaine. Il s’agit d’une
théorie de la science (épistémologie) fondée sur l’ordre
de notre Univers et opposée, pour cette raison majeure, au
modèle cartésien à contre-courant de cet ordre.
Il pourrait advenir des critiques ou des corrections
de cette théorie au sens bien compris de Karl Raimund
Popper, Paul Karl Feyerabend, Thomas Samuel Kuhn,
Kurt Gödel ou Imré Lakatos pour lesquels la théorie n’est
pas la certitude, mais l’hypothèse63 ! Cela dit, le pouvoir
de connaître (I) et la théorie de la signification du fait
social en Afrique (II) n’en sera pas invalidé. Promener
ainsi notre regard dans les ruines d’un passé névralgique
qui a puissamment pensé la science, tel est l’enjeu de cette
autre réflexion sur les limites de la science cartésienne.

63
Il s’agit bien d’une construction humaine où des paradigmes et des
présupposés métaphysiques jouent à fond dans l’organisation de la
pensée et de la science (cf. chapitre I).
59
I-LE POUVOIR DE CONNAÎTRE
Le chercheur doit être averti sans plus tarder : il
s’agit d’établir un rapport de similitude et de finalité entre
la théorie de la science et l’être de l’Univers en ses causes
essentielles (des essences). Ce qui est ainsi en jeu, c’est
l’hypothèse cosmologique du connaître (I.1) qui engage
de nouveaux enjeux de la science (I.2). Nous déduisons de
ces deux approches l’importance capitale que revêt la
science de la complexité en édification.
I.1 L’hypothèse cosmologique
Nous avons montré que la métaphysique africaine
se pose comme une préscience de la complexité (cf. chap.
I) qui s’oppose au modèle cartésien. La loi de l’Univers,
Maât, s’y est imposée comme une figure de régulation de
l’Univers fondé sur deux pôles à la fois antagonistes et
complémentaires : désordre (antiparticule), Seth et ordre
(particule), Horus. Cet antagonisme organisationnel est à
l’origine des processus de création des formes survenues
au cours de l’évolution. Le mathématicien René Thom y
entrevoit une mathématique de la morphogénèse :
« Je pense cependant, souligne-t-il, que d’un point
de vue épistémologique, une attaque exclusivement
géométrique du problème de la morphogénèse est
non seulement soutenable, mais peut-être même
nécessaire.64 »

Dans ces conditions, il incombe au chercheur en


sciences humaines et sociales de décider, au mieux, de ce
qui deviendra son angle d’attaque du fait social étudié et

64
René Thom, op cit., p. 150.
60
de ce à propos de quoi il pourra faire appel à son intuition
du problème de la morphogénèse en sciences humaines et
sociales. Dans ce champ disciplinaire de la complexité65,
René Thom ouvre une voie en mathématique :
« Ce livre, écrit par un mathématicien, voudrait
s’adresser aux spécialistes de disciplines jusqu’à
présent rebelles à toute mathématisation, comme la
Biologie et les Sciences humaines. 66»

Pour corroborer cette thèse de René Thom67, nous


faisons appel à une explication universelle, valable dans
l’Univers tout entier (image 1), car réelle et répétée, même
si on ne peut pas la vérifier à tout moment en toutes choses
(A). Nous en tirons quelques implications (B). Les deux
aspects retenus requièrent une approche plus approfondie.
A- La Vérité générale de l’Univers
Par le biais de l’observation minutieuse et patiente
des objets de la création, les sages ont pu et su en dégager
une représentation scientifique (image 8) et, d’autorité, lui
ont conféré une Valeur. Celle-ci montre une homogénéité
de la forme (une spirale) que dessinent certains objets qui

65
Dans cette voie, la théorie des N corps en mécanique céleste, l’effet
papillon en météorologie, la théorie des catastrophes en géométrie, la
théorie des structures dissipatives en chimie, la théorie de la
spéculation en finances, la théorie des systèmes en biologie, la théorie
mathématique de l’information en communication, la théorie de la
croissance endogène en économie, la théorie de la sélection
synaptique en neurobiologie moléculaire, la théorie des fractales en
géométrie de la Nature, la théorie des jeux en économie, la théorie des
cordes et la théorie de la gravitation quantique en astrophysique etc.
montrent une évolution inéluctable généralisée.
66
René Thom, op. cit., p. XX.
67
Ses travaux sur la topologie des variétés différentiables lui ont valu
la médaille Fields en 1958.
61
nous sont familiers (image 1). Cela ne peut s’expliquer
que si la cause interne et essentielle (des essences) à la vie
de l’Univers et ce, depuis les origines. C’est donc le statut
épistémologique de cette vérité « cachée » de la Nature qui
acquiert l’hypothèse cosmologique d’une cause essentielle
au cœur de l’Univers comme le socle mathématique de la
morphogénèse au sens de René Thom et, par ricochet,
celui de la théorie de la science.

Image 1 : Maât, la déesse de la Vérité-Justice, la loi, montre


une spirale qui représente la transformation de l’énergie en
une forme matérielle. L’image ci-dessus montre, de haut en
bas, de gauche à droite, un vent solaire, un embryon fœtal,
un masque, une crête de vague, une phyllotaxie de végétal,
un feu, un cyclone, une galaxie spirale, une coquille de
nautile. Les ordres physique, chimique, végétal et humain
s’y superposent et s’harmonisent par le biais d’une forme :
la spirale. Tel est le logos africain de l’ordre universel.
Cette hypothèse est celle de spirale que dessine la
dynamique des essences opposées, mais complémentaires
62
dans l’organisation des formes de la création. Elle est, de
fait, plus épistémologique que scientifique car, elle prévoit
que celles des formes de la création qui ne montrent pas
une spirale sont le fait des catastrophes généralisées68.
L’hypothèse cosmologique peut donc être vérifiée
dans certains cas identifiables, puis réfutée dans d’autres
non encore inexpliqués69. C’est précisément en cela que la
théorie de la science ici proposée est intéressante car, elle
procède d’une construction de l’esprit orientée par le
chaos à l’œuvre dans l’Univers. Monique Dubois-Gance
nous en donne un aperçu, elle qui soutient :
« Au sens commun du terme, le chaos est lié au
désordre le plus complet (…) Ce qui est curieux,
c’est que pour les scientifiques d’aujourd’hui, le mot
‘’chaos’’ a une signification qui résulte de tout un
ensemble de travaux récents et, bien qu’il ait
conservé la notion de comportement erratique, il est
à la frontière entre l’ordre et le désordre, le
déterminisme et l’imprédictibilité. 70 »

Le concept de Maât fonde ainsi une Connaissance


de la connaissance71. Celle-ci prend acte de la fonction
antichaos perçue comme un formalisme mathématique de
la morphogénèse qui régule la Vérité de l’Univers. Tirons-
en des implications en théorie de la science.

68
René Thom, op. cit., p. 104.
69
Nous savons tous que Karl Raimund Popper a montré les limites de
toute démonstration empirique et Kurt Gödel les limites de toute
vérification logique.
70
Monique Dubois-Gance, « Les dynamiques du chaos » in Les
sciences de la prévision, ouvrage collectif sous la direction de Ruth
Scheps, Paris, Seuil, 1996, pp. 111-112.
71
Edgar Morin, La Voie…, p. 154.
63
B- Les implications épistémologiques
L’esprit entrevoit l’Univers72 comme une totalité
structurelle saturant l’espace euclidien en mathématique73.
Dès lors, la dynamique des contraires qui emplit l’Univers
est postulée équivalente à celle de la contradiction sociale
(la palabre) au plan humain. En cherchant à comprendre si
l’Univers a une forme, les savants accros de l’observation
ont été fondés à admettre aussi l’idée d’une morphogénèse
sociale qui en reprend la forme en vertu de la même loi.
L’existence d’une conscience apte à reproduire l’identité
formelle de la loi montre que le droit de dominer la Nature
au sens de Descartes a un revers. C’est de l’écologie dont
il est question, mais aussi de sagesse, d’épistémologie,
proche de l’Erkenntnistheorie des savants et physiciens
allemands74. L’impératif écologique75 offre l’occasion de
donner un sens africain au progrès de l’humanité que la
science cartésienne a assimilé à la volonté de puissance et
72
Personne n’a jamais vu l’Univers. Il est le fruit des représentations
aidant à la compréhension de son fonctionnement et affichant les
résultats théoriques que décrivent les diverses géométries, euclidienne,
différentielle, riemannienne (les espaces courbes, espaces vectoriels et
espaces d’opérateur), etc. La spirale logarithmique de Maât est une de
ses représentations en géométrie euclidienne.
73
En géométrie euclidienne, l’Univers apparaît « plat » à première
approximation (cf. images 4, 5, 8, 9) ; en seconde approximation, la
géométrie de l’Univers a tendance à se clore sur elle-même, finie et
dépourvue de bords, dans un espace dodécaédrique dont la géométrie
est sphérique (cf. image 10 en cosmologie non standard).
74
Nous pensons notamment à Ernst Mach, Hermann von Helmholtz,
Heinrich Hertz, Luswig Boltzmann, etc.
75
René Passet, L’Economique et le Vivant, Paris, Payot, 1979, p. 154 :
signale : « L’économiste doit se doter des outils qui lui permettent de
dialoguer avec l’écologiste, le physicien, le biologiste…et de
bénéficier des enseignements que chacun, dans sa discipline, peut lui
apporter (…) Ce dialogue devient une exigence. »
64
de domination de la Nature, en lieu et place du pouvoir de
connaître la Vérité de l’Univers pour simplement exister.
L’impératif écologique montre les limites de la rationalité
économique dominante et l’indispensable prise en compte
d’autres formes de rationalité. François Ramade précise
pour la circonstance :
« Dans le monde qui est le nôtre, la plupart des gens
recherchent un profit immédiat et maximal, aux
dépens de la durabilité (…) Mais justement une
société qui se prétend avancée devrait à travers ses
institutions établir des garde-fous ainsi qu’une
planification de l’usage des ressources naturelles,
pour éviter que les comportements individuels ne
priment sur l’intérêt collectif immédiat et à long
terme : celui des générations futures. 76»

Pour être capable de réguler l’ordre écologique, il


faut connaitre la Vérité de l’Univers. Hulot prévient :
« Je ne dis pas cela pour faire peur, mais il n’est pas
dit que notre civilisation sera capable d’affronter les
bouleversements écologiques dans la cohérence, la
sagesse, la pertinence et la rationalité.77 »

Bernard Marris réoriente le débat :


« Les rares lois établies par les économistes des
XIXè et XXè siècles ont été invalidées et il n’en est
plus aujourd’hui d’applicables au plan mondial. 78»

76
François Ramade, « Ecologie et prospective » in Les sciences de la
prévision, ouvrage collectif sous la direction de Ruth Scheps, Paris,
Seuil, 1996, p. 192. C’est l’individualisme méthodologique de
l’Occident qui est ici questionné par ce professeur d’écologie.
77
Nicolas Hulot, op.cit., p. 94.
78
Bernard Marris, « Les limites des théories en économie » in Pour la
science, n° 356, Juin 2007, p. 14.
65
René Passet, professeur émérite d’économie, nous
convainc que les valeurs constituent, bien souvent, le mur
de soutènement des pulsions rationnelles :
« La primauté incontestable de l’avoir se situe dans
un ensemble cohérent de valeurs qui la justifient et
la bornent à la fois.79 »

Nous revenons à ce que « connaître veut dire » :


« Ne devient-il pas alors évident que la
caractéristique essentielle du vivant consiste à
produire de l’ordre et à remonter le cours de
l’entropie ? 80»

Le capitalisme de prédation en a perverti le sens de


l’ordre et produit l’entropie81 (Seth) que la sagesse s’était
donnée à conjurer :
« Le développement qui se voudrait solution ignore
que les sociétés occidentales sont en crise du fait
même de leur développement. 82»

De fait, quelle solution en lieu et place du calcul


froid que l’on justifie au nom de la compétition, de la soif
du profit et d’un appétit de puissance jamais assouvi ? Il
faut admettre que la science économique est verrouillée de
l’intérieur par les valeurs d’un capitalisme qui sature la
mappemonde des économies nationales ! Fritjof Capra l’a

79
René Passet, op.cit., p. 99.
80
Idem, p. 90.
81
Armand et Michèle Mattelart, Histoire des théories de la
communication, Paris, La Découverte, 1995, p. 36 : « L’entropie, cette
tendance qu’a la nature à détruire l’ordonné et à précipiter la
dégradation biologique et le désordre social, constitue la menace
fondamentale. »
82
Edgar Morin, La Voie…p. 26.
66
bien perçu, lui indique à sa manière que la notion de
Valeur et des valeurs reste déterminante :
« L’étude des valeurs est d’une importance capitale
pour toutes les sciences sociales (…) Les experts qui
considèrent que le problème des valeurs est non-
scientifique et cherchent à l’éviter s’attèlent à une
tâche impossible.83 »

Felwine Sarr, agrégé d’économie, sent le coup :


« Les cadres d’analyse fondés uniquement sur le
postulat de l’individualisme méthodologique
échouent à rendre compte des déterminants des
comportements économiques de l’Homo
africanus. 84»

Nous en tirons deux conclusions importantes pour


les enjeux de la science tels que décrits par Edgar Morin
ci-dessous en deux temps :
« Notre système de connaissances, tel qu’il nous est
inculqué, tel qu’il est engrammé dans les esprits,
conduit à d’importantes méconnaissances
(…) L’examen critique de la pertinence de nos
principes traditionnels d’intelligibilité a en même
temps commencé : la rationalité et la scientificité
demandent être redéfinies et complexifiées. 85»

Le modèle cartésien dominant nous a conduits à


d’importantes méconnaissances. Voilà le fait intéressant
qui justifie la nécessité d’une nouvelle rationalisation de
l’entendement scientifique. Bien plus efficaces seront les
exposés les traitant.
83
Fritjof Capra, Le temps du changement, Science-société-nouvelle
culture, Paris, Editions du Rocher, 1983, p. 173.
84
Felwine Sarr, Afrotopia, Paris, Phillipe Rey, 2016, p. 77.
85
Edgar Morin, La Voie…, pp. 145 et 147.
67
I.2 Les nouveaux enjeux de la science
Nous vivons les limites de la science cartésienne et
le début du règne de la science complexe. Il est important
d’en tirer un avantage qualitatif et de redorer le blason du
pouvoir africain de connaître. Il est acquis, en science de
la complexité, que chaque peuple peut jouer sa partition en
signifiant ses valeurs, la science étant redevenue locale et
relativiste. René Thom est optimiste :
« Dans cette tâche, la cervelle humaine, avec son
vieux passé biologique, ses approximations habiles,
sa subtile sensibilité esthétique, reste et restera
longtemps encore irremplaçable.86 »

Tout démontre qu’il existe, en ce qui concerne ce


sujet, un intérêt déjà considérable. Il tient seulement, nous
l’avons vu au premier chapitre, à un décalage entre intérêt
et aptitude. Un retour à cette réflexion de René Thom que
pratiquèrent les savants du passé s’amorce de nouveau. Le
vieux passé biologique des Africains leur impose toujours
de croire aux phénomènes paranormaux qui entrent de nos
jours en science : l’action à distance, le don d’ubiquité,
l’apparition des vivants, la sorcellerie, la lévitation, la
divination, la prémonition, la magie, le rêve, etc. Là aussi
il s’agit de complexité de la réalité vécue intuitivement, et
non rationnellement. Tous ces phénomènes paranormaux
auxquels les Africains croient ont une essence quantique,
c’est-à-dire liée à la biochimie des particules ioniques du
cerveau. Avec la théorie de la sélection synaptique87 se
86
René Thom, op. cit., p. 326.
87
Lire le neurobiologiste moléculaire Jean-Pierre Changeux, Pasteur
Le Mag, n° 4, janvier 2008, pp. 53-59, à propos de sa théorie des
protéines allostériques.
68
mettent en place des correspondances rationnelles entre
nature et culture, neuroscience et conscience que nous
devons approfondir pour saisir en profondeur ce que nous
avons d’unique et d’irremplaçable en tant qu’Africains.
Le savoir cartésien, naguère inapte à décrypter toutes les
fonctions de la mémoire avait relégué ces phénomènes au
rang de dispositifs mentaux « prélogiques », « primitifs ».
Aussi devons-nous réviser, sans limite aucune, la science
cartésienne puis nous exercer à une critique radicale de ses
contenus. Pour savoir ce que nous y escomptons, il suffit
de nous intéresser à la naissance si âpre de la cosmologie
en Occident. Il existe ainsi des cycles de reconnexion du
sens cosmologique, ontologique, universel du savoir. René
Thom le sent intuitivement et rationnellement :
« La vieille image de l’Homme microcosme reflet du
macrocosme garde toute sa valeur : qui connaît l’Homme
connaître l’univers.88 »

Ce qui nous reste de cette image, c’est le concept


de Maât témoin d’une mathématique de la morphogénèse
élaborée et déjà présente, en résonance fusionnelle, avec la
cosmologie africaine. Or Hubert Reeves nous rappelle que
cette hypothèse est récente dans la science cartésienne :
« Il n’était bon de bon ton pour un physicien de
parler de ‘’cosmologie’’. Avant le XXè siècle, la
‘’vision’’ du monde, la ‘’Weltanschauung’’, était
réservé aux philosophes, aux poètes, aux gens pas
‘’sérieux ‘’. Là voilà qui revient en force, en
physique et en astronomie. 89»

88
René Thom, op. cit., p. 328.
89
Hubert Reeves, « dialogues avec Edgar Morin » in L’intelligence
de la complexité, op. cit., p. 195.
69
Ilya Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977) et
Isabelle Stengers concluent à propos de cette science :
« On pourrait même dire qu’elle s’est constituée
contre la nature puisqu’elle en niait la complexité et
le devenir au nom d’une monde éternel connaissable
régi par un petit nombre de lois simples immuables
(…) Mais la science d’aujourd’hui n’est plus la
science classique. Les concepts fondamentaux qui
fondaient la conception classique du monde ont
aujourd’hui trouvé leurs limites dans un progrès
théorique que nous n’avons pas hésité à appeler une
métamorphose (…) Le temps n’est plus où les
phénomènes immuables focalisaient l’attention (…)
Ce ne sont plus d’abord les situations stables et les
permanences qui nous intéressent, mais les
évolutions, les crises et les instabilités. 90»

Bernard d’Espagnat apprécie les nouveaux enjeux


de la complexité en sociologie et en économie :
« Il faut en tout cas reconnaître, d’une part qu’au-
delà même du domaine, si important, des
phénomènes chimiques hors d’équilibre, les études
concernant l’ordre par fluctuations paraissent
devoir fournir une meilleure connaissance
quantitative de certains processus qui intéressent les
sciences humaines (sociologie, économie), et d’autre
part que - pour revenir au mécanisme de l’évolution
biologique - nos connaissances en ce domaine sont
encore trop embryonnaires pour nous permettre de
deviner comment elles évolueront. 91»

Le problème de l’ordre et du désordre remet la


science à sa place, là où l’Afrique l’avait laissée, c’est-à-
90
Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance, Gallimard,
1979, pp.35-36.
91
Bernard d’Espagnat, op. cit., 1990. p. 173.
70
dire sur le chemin de la complexité. Dans presque toutes
les disciplines, cet écho se fait entendre. L’éconophysique,
une articulation de l’économie et de la physique est née de
ce modèle. Frédéric Abergel, professeur à l’Ecole centrale
de Paris, explique pour notre gouverne :
« Il consiste à appliquer à l’économie et à la finance
des méthodes développées par les physiciens pour
étudier les systèmes complexes.92 »

A cet égard, nous voudrions donner des indications


sur le pouvoir de signifier le phénomène ou le fait social.
La suite de l’analyse fournira des indications susceptibles
de rétablir le lien qui existe entre l’esprit rationnel africain
et l’ordre intrinsèque de l’Univers.
II- LA THEORIE DE LA SIGNIFICATION
A présent, nous voudrions montrer que signifier
repose sur une bonne connaissance des sciences physiques
de l’Univers (II.1) naguère introduites dans un système de
réflexion topologique, mathématique, pour comprendre la
genèse des formes présentes dans la Nature (II. 2). Ces
deux points sont en réalité enchevêtrés et les séparer serait
quelque peu artificiel. Nous compensons cet inconvénient
par une clarté suffisante de l’exposé.
II.1 La signification en physique
Le pouvoir de signifier tout fait social en Afrique
noire est lié au dévoilement de la dynamique des essences
fondamentales agissant au sein de la matière : Horus, Seth
et Maât en sont les concepts négro-égyptiens, équivalents

92
Frédéric Abergel, « Les marchés boursiers livrés au hasard » in
Sciences & Avenir, Hors série, janvier-février 2015.
71
sémantiques des trois principes de la thermodynamique
que sont la conservation de l’énergie (ordre moléculaire),
l’entropie (désordre moléculaire) et enfin, la néguentropie
(complexité moléculaire). Les régularités formelles, donc
causales, principielles ou essentielles (des essences) qui
organisent la vie des molécules au sein de la matière sont
aussi celles qui entretiennent la vie des structures sociales
et politiques, en vertu d’une seule et même loi à l’origine
de l’Univers et de la vie.
Pour vulgariser ce savoir pointu, les savants négro-
égyptiens ont eu recours à des images à charge religieuse
et symbolique, lesquelles ont servi de support pédagogique
aux correspondances équationnelles de la cosmologie (A),
de la physique des particules (B) et de l’astrophysique (C).
L’objet de la présente analyse est de prévoir l’évolution
des formes sociales et si possible, de l’expliquer.
A- La signification cosmologique
Le dieu du Ciel (Horus), à droite, fait face au dieu de
la Terre (Seth), à gauche (image 2 ci-dessous). De fait, ces
deux dieux gouvernent deux régions politiques opposées
par leurs natures respectives, mais articulées dans une
seule unité du sens politique (colonne centrale emboîtant
la charpente du cartouche au milieu du tableau). Ils y
scellent le pacte rituel de pacification des forces opposées,
ordre (Ciel) et désordre (Terre), rapportées à l’ordre social
et politique (fédération de la Haute et de la Basse Egypte),
puis au règne animal (faucon pèlerin et ornithorynque) et
au règne végétal (papyrus et lotus des deux terres). L’acte
divin qui engage les essences fondamentales traverse ainsi
les ordres, physique, chimique, biologique et humain.
72
Image 2 : L’armoirie montre le rituel désigné Sema taouy :
la réunion des deux terres en antagonisme organisationnel. Il
s’agit de deux dieux, Horus (Maître du ciel à droite) et Seth
(Seigneur de la Terre, à gauche). Le pacte montre les deux
plantes rituelles, le lotus de la Haute Egypte et le papyrus de
la Basse Egypte liées autour d’une charpente centrale.
L’antagonisme organisation de la matière opère à
toutes les échelles, la pensée comprise. Dans un premier
temps, elle montre une symétrie de taille des dieux, Horus
et Seth, qui signifie aussi une égalité de pouvoir, puis cette
égalité est très vite rompue (image 3). Nous sommes en
cosmologie. Hubert Reeves, astrophysicien, explique :
« L’asymétrie apparaît quand l’expansion devient
trop rapide pour laisser l’équilibre se rétablir ;
c’est-à-dire quand texp est plus court que treac. La
population des particules devient alors
(légèrement !) supérieure à la population
d’antiparticules.93 »

93
Hubert Reeves, La première seconde. Dernières nouvelles du
cosmos. 2, Paris, Seuil, 1995, p. 111.
73
Si Horus apparaît plus grand que Seth, il faudrait
admettre l’existence d’une asymétrie comportementale au
sein de la matière. Puis, cette asymétrie comportementale
se transforme en une asymétrie quantitative, puisqu’il s’en
suit un surplus de particules, contre les antiparticules. De
la sorte, la lutte fratricide entre particule et antiparticule
fait écho au conflit entre Osiris et Seth, deux protagonistes
du pouvoir divin, cosmique. Seth élimine son frère Osiris,
mais voit naître son neveu Horus, héritier d’Osiris, de
manière miraculeuse. Plus tard, Horus poursuivra l’œuvre
de son père Osiris grâce à l’intervention du Tribunal divin
de Maât. Horus représente un principe cosmologique qui
organise la dilation de l’espace-temps et son expansion.

Image 3 : La loi, symétrique au départ, laisse entrevoir un


résultat asymétrique : Horus dépasse Seth en taille. Cela dit,
le pharaon, au centre, subit les deux énergies contraires qui
se transforment en une victoire de quantité (supériorité des
particules sur les antiparticules) et de qualité (supériorité
des valeurs morales sur les valeurs immorales).
74
L’antagonisme particule et antiparticule résout le
problème du pacte rituel de l’image 2 entre Horus et Seth.
Cet antagonisme instaure le temps de notre Univers et de
la création en y instituant un ordre binaire éternel. Stephen
Hawkings et Leonard Mlodinow, astrophysiciens de haut
vol, dévoilent la portée symbolique de cette valeur :
« Le fait que nous, êtres humains – simples
assemblages de particules fondamentales de la
nature – ayons pu aboutir à une telle compréhension
des lois qui gouvernent notre Univers constitue en
soi un triomphe fantastique.94 »

Les hiéroglyphes inscrits sur la Charte de l’image


2 peuvent être traduits dans ce sens-là : Horus, dieu
primordial, Maître du Ciel, et Seth, Seigneur de la Terre,
potentialisent deux principes divins organisant la vie, la
puissance et l’énergie cosmique. Ils consacrent le mystère
de la Renaissance perpétuelle de l’Univers donné de la
sorte à la royauté par le biais de la fonction solaire. Tout
est lié dans la manifestation des contraires et transformée
en une complexité des systèmes complexes sensibles aux
conditions imposées par la vie. Nous touchons à un point
essentiel. Nombreux sont les intellectuels qui, traitant des
sujets touchant aux mythes africains, croient devoir en nier
la portée à la fois morale, scientifique et sacrale. Or s’il est
une leçon qui se dégage de cette Charte cosmologique
négro-égyptienne, c’est que, contrairement à ce qu’on
94
Stephen Hawkings & Leonard Mlodinow, Y a-t-il un grand
architecte dans l’Univers ? Traduit de l’anglais par Marcel Filoche,
Paris, Odile Jacob, 2011, p. 220.
75
pouvait penser il y a encore quelque temps, ce préjugé est
erroné, non pas dans les détails, mais de façon essentielle.
L’égyptologue Alexandre Piankoff circonscrit le débat :
« On ne peut guère alors parler de religion au sens
moderne du mot, mais bien plutôt d’une cosmologie,
d’une physique véritable, à laquelle personne
n’échappait ni ne pouvait échapper, pas plus qu’on
échappe de nos jours aux lois de la
thermodynamique.95 »

Anna Mancini, juriste et égyptologue, apprécie la


visée qui concilie cosmologie et thermodynamique par le
biais de l’énergie solaire, Maât, circulant en spirale :
« Nous ne pouvons nier l’évidence de l’intérêt
manifesté par l’Egypte antique pour l’aspect
énergétique du cosmos et du groupe humain,
essentiellement sous forme d’énergie solaire
(Maât).96»

Rappelons que les savants négro-égyptiens étaient


persuadés qu’il n’y a pas de cloisonnement étanche entre
les sciences de la Nature (la cosmologie, la physique) et
les sciences de l’esprit (la philosophie, la métaphysique).
Du coup, on saisit les raisons pour lesquelles ces maîtres
n’avaient pas la distance que les savants modernes ont vis-
à-vis de la métaphysique, bien que dans leur pratique, ils
savaient distinguer ce qui relève de la physique quantique
(des particules) de ce qui touche à la métaphysique. Horus
et Seth sont les principes qui lient ces deux sphères.

95
Alexandre Piankoff, La création du disque solaire, IFAO, bibli. 2,
tome 19, p. 7.
96
Anna Mancini, La sagesse de l’ancienne Egypte pour l’Internet,
Paris, L’Harmattan, 2002, pp. 104-105.
76
B- La signification quantique
L’astrophysicien Hubert Reeves se sent contraint de
réagir face au faisceau d’éléments produits par les mythes
traditionnels qui, contre toute attente, rencontrent enfin les
données de la physique subatomique :
« Le point commun le plus frappant entre certaines
cosmogonies anciennes (mais pas toutes) et nos
modèles actuels se situe dans leur point de départ.
De nombreux récits décrivent l’origine du monde
sous la forme d’une matière primordiale
indifférenciée, chaotique, analogue à celle qui est
postulée par le Big Bang de la cosmologie
scientifique. De plus, les mythes et les théories
actuelles partagent l’idée d’un agent organisateur
qui donne forme à cette matière indifférenciée (…)
Je vois un troisième point commun essentiel, entre
les cosmogonies primitives et nos modèles actuels :
l’idée que ce principe organisateur agit par étapes,
c’est-à-dire au cours d’un processus historique. 97»

La cosmologie africaine pousse la réflexion plus


loin au plan épistémologique : elle met en lumière un
échange de signification (donc de signes) produisant une
spirale dans la matière comme dans la pensée. Frédéric
Chevy98 parle d’une poussée d’Archimède tend à ramener
le tourbillon vers le centre et la force de Magnus qui tend à
le repousser sous la forme d’une spirale « entrante » et une
spirale « sortante » (cf. image 4 ci-dessous).

97
Hubert Reeves, « L’immensité du ciel est la condition fondamentale
de notre existence » interviewé par Jean-François Mondot, Les
Cahiers de Science & Vie, n° 129, mai 2012, p. 105.
98
Frédéric Chevy, « La preuve par les atomes froids » in Le Monde
quantique. Les nouvelles frontières de la physique. Les dossiers de la
Recherche, n°29, Trimestriel Novembre 2007.
77
Image 4 : Maât dans l’infiniment petit en ondes spiralées.
On retrouve ici la symbolique de la lutte particulaire entre
Horus et Seth et sa transformation en ondes spiralées entre
« forces de Magnus » et « poussée d’Archimède ».
Dans l’infiniment grand des astres, planètes et
galaxies, il en est de même : la spirale apparaît comme un
sous-système-univers.
C- La signification astrophysique
Eugène Parker montre que « le champ magnétique
caractéristique de la région active du Soleil qui émet le
plasma est gelé et étiré à travers l’espace suivant une
spirale d’Archimède.99 » Au niveau des galaxies, le
scénario offre une belle spirale logarithmique (image 5).
Une question nous taraude l’esprit : comment la
spirale réussit-elle à engloutir, dans l’infiniment grand, le
Système solaire, puis des milliards d’étoiles semblables à
notre Soleil, en les privant toutes de leurs objets respectifs,
planètes et satellites, océans et chaînes de montagnes, au
nom d’une distorsion géométrique de leurs apparences ?
Et pourquoi cette forme en spirale, rien que celle-là, pas
une autre, pour absorber les objets en les emprisonnant

99
Cité par James Van Allen, « Champs et particules interplanétaires »
in Le Système solaire, Paris, Bibliothèque pour la Science, 1982, p.
279.
78
dans sa seule singularité topologique ? Ce qu’on voit ici,
c’est l’effet (la spirale) et non la cause en elle-même. La
cause cosmologique n’est donc pas observable. C’est la
raison pour laquelle Maât, Horus et Seth, Atoum, ont été
élevés au rang des « dieux » mystérieux et invisibles.
C’est l’effet, c’est-à-dire la transformation de la cause
comportementale que nous observons sous une forme
stable, répétitive, émergente : la spirale de Maât.

Image 5 : La dynamique de Maât dans une galaxie spirale


constituée de milliards d’étoiles. Le Trou noir lumineux (au
centre) correspond à deux millions de masses comme notre
Soleil. Tout autour, il y a de la matière noire organisant la
cohérence du sous-système galaxie. L’équilibre cosmique de
la Totalité est bien là, en spirale. La forme logarithmique de
Maât établit ainsi un lien visuel entre l’Homme et le Cosmos
qui l’a engendré selon une seule et même loi d’organisation.
79
Seules trois dimensions du Réel sont accessibles à
nos sens, lesquels empêchent de tout observer dans le
même temps en raison des limites biologiques du cerveau
inapte à capter les informations repliées ou dilatées dans
les dimensions supérieures. René Thom y voit une loi de
compensation :
« Il faut bien comprendre en effet, que la stabilité
globale de notre univers repose sur une loi de
compensation ; quand les catastrophes sont très
nombreuses et très rapprochées, chacune d’elles
prise individuellement, ne saurait être très grave ;
très fréquemment d’ailleurs, chacune d’elle est
tellement minime que même leur ensemble peut être
inobservable ; dans ces situations, si elles persistent
au cours du temps, l’observateur est fondé à
négliger ces catastrophes trop petites, et, par une
opération moyenne, à dégager les facteurs moyens
seuls accessibles à l’observation.100 »

La spirale ignore ainsi les structures chaotiques qui


leur sont sous-jacentes et inobservées. Les physiciens du
monde quantique Harold Ollivier et de Phillipe Pajot
retiennent toute notre attention en raison de la solidité de
leur argumentaire :
« Or nous l’avons dit, précisent-ils, l’environnement
est composé des systèmes physiques qui ne sont pas
observés. Ainsi une partie de l’information sur le
système est-elle irrémédiablement perdue dans
l’environnement.101 »

100
René Thom, op. cit., p. 45.
101
Harold Ollivier & Phillipe Pajot, « La décohérence livrera-t-elle
ses secrets ? » in Les dossiers de la Recherche portant sur Le monde
quantique, Les nouvelles frontières de la physique, n° 29, novembre
2007, p.25.
80
Dans ce sens bien compris, la spirale de Maât a un
rôle de construction géométrique du discours unitaire de
l’Univers qui, de fait, dépasse le calcul de la physique.
II.2 La signification en mathématique
Les images 6 et 7 ci-dessous montrent le caractère
anthropomorphe de Maât, la déesse de la Vérité-Justice
(A). Celle-ci a sa résonance en topologie algébrique (B) et
en théorie fractale (C). Ce sont des raisons de ce type qui
incitent la plupart des égyptologues à considérer qu’il y a
dans la science négro-égyptienne un trésor à restaurer.
A- La signification iconologique

Image 6 : Le cycle « S » de Thom (section 7.5, fig. 7.1, page


140, cf. Stabilité structurelle et morphogénèse) mime la forme
des positions de Maât. La posture repliée du genou dessine
un « S » retourné au plan vertical.
Le cycle de forme S au sens de René Thom est
bien présent dans les positions de Maât102. Il engendre une
morphologie secondaire que l’on peut observer lorsque les

102
René Thom, Paraboles et catastrophes, Paris, Champs/Flammarion,
1992, p. 178.
81
tensions sociales au sein d’un groupe isolé commandent
qu’un rameau aille se former plus loin sans quitter la
formation sociologique initiale. C’est le cycle d’hystérie,
le cycle de forme S au sens de René Thom. Le bras ailé
(image 7) présente une catastrophe, en spirale, avec
rupture de la symétrie originelle, à l’instar du passage du
lignage au clan, ou du clan à la Nation.

Image 7 : A gauche, la catastrophe débouche sur une spirale


ailée. A droite, le cycle « S » de la fonction d’hystérie de
René Thom, est matérialisé par la main gauche et rattrapée
par la main droite ailée : le mouvement de morphogénèse se
poursuit en donnant lieu à une morphologie secondaire.
René Thom fait bien de rappeler à tous, pour cette
circonstance qui retient notre attention que :
« De fait, toutes les intuitions fondamentales en
morphogénèse se trouvent déjà dans Héraclite ; mon
unique apport est de les avoir replacées dans un
cadre géométrique et dynamique qui les rende
103
accessibles à l’analyse quantitative. »
A partir de là, il réussit à élaborer une « théorie
herméneutique qui s’efforce, face à n’importe quelle
donnée expérimentale, de construire l’objet mathématique

103
Idem, p. 10.
82
le plus simple qui puisse l’engendrer.104 » Nous avons de
bonnes raisons de comprendre dans cette considération
que les savants égyptiens, maîtres des Grecs de la période
pharaonique, s’y étaient déjà attelés. Cheikh Anta Diop a
écrit sur cette question :
« On voit donc combien il est abusif d’attribuer la
théorie des contraires à Héraclite tout seul : c’est un
lieu commun pour tous ces savants grecs qui
s’étaient instruits auprès des prêtres égyptiens, et
qui reprenaient presque mot pour mot, les
‘’principes des contraires’’ de la cosmologie
hermopolitaine, ou se contentaient de faire des
variations sur le thème, comme le montre Aristote
(…) Donc, si Héraclite émerge du lot, c’est dû en
grande partie au fait que Marx l’a consacré
inventeur de la dialectique, alors qu’il fut un esprit
essentiellement obscur.105 »

On n’est pas dans le royaume des idées, mais dans la


vie concrète qui fait parler les sages d’Egypte dont nous
avons à peine exploité les enseignements:
« Quant à la vie intellectuelle, tu vois sans doute
quelle attention la loi, chez nous (Egyptiens), y
apporte : à partir des premiers principes qui
touchent l’Univers, elle a réglé toutes les
découvertes jusqu’à la divination et la médecine, qui
a en vue la santé ; des spéculations divines elle a
tiré des applications humaines, veillé à l’acquisition
de toutes les autres connaissances qui s’en suivent
de celles-là.106 »

104
Idem, pp. 67-68.
105
Cheikh Anta Diop, Civilisation ou Barbarie. Anthropologie sans
complaisance, Paris, Présence Africaine, 1981, pp. 448-449.
106
Théophile Obenga, op. cit., p. 101.
83
A leur époque, l’unité de la science est établie :
« Méthode correcte d’investigation dans la nature pour
connaître tout ce qui existe, chaque mystère, tous les
secrets.107 » Nous sommes d’autant plus convaincus par
cette grande intuition mathématique que John Barrow,
mathématicien et astronome, écrit :
« La façon la plus simple de voir les mathématiques
est de soutenir que le monde est, au sens profond,
mathématique.108 »

Globalement, juste est donc, en fin de compte, la


constatation que l’activité mathématique des savants de la
période pharaonique s’est développée sous l’impulsion
d’une dynamique épistémologique qui ne relève guère que
d’elle-même. Nous en résumons la trame.
B- La signification topologique
La fonction mathématique de Maât a pour équation
algébrique : X² –X - 1 = 0. Il s’agit d’une fonction
quadratique de la forme az2 + bz + c avec a = 1, b = -1 et
c = -1. On a x (en abscisse) et y (en ordonnée) sur l’image
7 ci-dessus. De l’équation x/y = y/x-y, on obtient x(x-y) =
y². De la sorte, x² – x .y = y². En multipliant l’équation par
1/y², on obtient (x²/y²) – (x .y/y²)- 1= 0. En posant X =
x/y, on obtient X² – X - 1 = 0. Le discriminant de cette
équation est donné par ∆ = b2 – 4ac, une solution positive,
réelle, qui est celle du Nombre d’or, la section dorée,
équivalent à un nombre irrationnel, exactement (1+√5)/2,
de manière approximative, environ 1,61803399.

107
Idem, p. 357.
108
John D. Barrow, Pourquoi le monde est-il mathématique ? Paris,
Odile Jacob, 1996, p.76.
84
Image 8 : La théorie mathématique de la morphogénèse qui
consacre Maât utilise la méthode algébrique pour résoudre
un problème de topologie (topos, espace). La théorie dessine
ainsi la morphologie d’une spirale de type logarithmique. Il
s’agit bien d’une singularité topologique, une catastrophe au
sens du mathématicien René Thom. La spirale enveloppe la
croix Ankh qui apparaît au croisement de la droite Horus (7
et 9), plus longue que celle de Seth (6 et 8).
On constate qu’il s’agit d’une fonction quadratique,
de second degré, qui permet un contrôle efficace du savoir
à une échelle toujours plus vaste de la raison humaine.
Une telle entreprise est recevable pour comprendre la
complexité du Réel. Le mathématicien Cedric Villani,
médaillé Fields en 2010, est clair :
« Dans certains cas, on cherche des formes
algébriques de degré assez bas, dans d’autres, on
tente de résoudre des problèmes variationnels.109 »

109
Cedric Villani, « Les maths en pleine forme », propos recueillis par
Loïc Mangin in Pour la Science, dossier n°91, avril-juin 2016, p. 9.
85
Christoph Pöppe permet de comprendre davantage la
contribution de Cedric Villani au débat :
« Pour étudier un nouveau phénomène, souligne-t-il,
les mathématiciens choisissent volontiers l’objet le
plus simple pour lequel il se produit (…) Les
mathématiciens ont ainsi une raison de s’attacher
aux fonctions quadratiques.110 »

La conviction des sages et initiés africains était que


le monde physique dans lequel nous vivons potentialise
une géométrie-mère de l’Univers tout entier, réductible
pour cette raison à une symétrie unique de ses particules
fondamentales (image 2). Puis, cette symétrie engendrerait
une asymétrie (image 3) dont la dynamique spiralée est à
l’origine d’une fonction quadratique antichaos de nature
à neutraliser le désordre, en l’insérant dans une courbe-
enveloppe (image 8) qu’il est possible d’itérer dans les
dimensions 3, 4, voire plus. Grâce à cette image 8, on voit
bien que l’esprit rationnel est conscient de ses structures
mentales en rapport de finalité avec la géométrie de notre
Univers, entre ordre et désordre. Edgar Morin en profite
pour donner du relief à cette méthode :
« Il ne faut pas chercher seulement l’ordre, mais
aussi le désordre, et élaborer les stratégies pour
connaître pour connaître les formes diverses du jeu
ordre/désordre/organisation. 111»

Au prix d’efforts persévérants, nous pouvons en


savoir davantage sur la portée de ce passage de la localité
à la généralité par le biais de la signification fractale.

110
Christoph Pöppe, « Du relief pour les fractales » in Pour la
Science, dossier n°91, avril-juin 2016, p. 53.
111
Edgar Morin, L’intelligence de la complexité…, p. 127.
86
C- La signification fractale
L’image 9 de notre galaxie, la Voie lactée, montre
une géométrie euclidienne à première approximation. De
la sorte, la spirale logarithmique de Maât, devient une
figure de régulation de l’infiniment grand. Certes, elle
concerne également la pensée de l’Homme (image 1).

Image 9 : ll faut admettre l’existence d’un langage universel


qui correspond à la spirale géométrique de Maât inscrite au
centre du masque Toma et de l’embryon fœtal (image 1).
Notre galaxie, la Voie lactée, montre des milliards d’étoiles
redistribuées dans ses quatre bras spiralés : la généralité de
la géométrie spiralée dans l’Univers est effective (cf. photo
d’illustration de Science & Vie junior, Hors-série, n°68, avril
2007). Du coup, notre Système solaire devient une poussière
lumineuse (point ensoleillé à droite, troisième bras spiralé)
au même titre que les milliards d’autres planètes et astres.
On voit que la forme de la spirale ne change pas
quelle que soit l’échelle : c’est la propriété d’invariance
d’échelle ou d’autosimilarité, si caractéristique de la
théorie des fractales (images 4, 5, 8), dont le caractère
propre est de conserver les proportions harmoniques112.
112
Lire à ce propos le père de la théorie fractale, à savoir le savant
Benoit Mandelbrot in The Fractal geometry of Nature, New York,
Freemen, 1977, reed. 1983.
87
Thomas Buchert113, astrophysicien, pense à ce propos
qu’il est possible de considérer tout l’Univers comme un
vaste champ de spirales (catastrophes) analogues à celles
que dessinent les impacts de météorites sur les planètes114.
Aussi peut-on entrevoir des courbures à la fois positives
ou négatives liées à de telles catastrophes.

Image 10 : La représentation d’un superamas de galaxies


spirales. L’intégration des courbures de l’espace permet de
se passer de l’énergie noire et de la matière noire. De ce seul
point de vue, les catastrophes des galaxies spirales seraient à
l’origine de la formation de telles « courbures ».
On ne doit donc pas sous-estimer la proposition de
Maât en tant qu’alternative mathématique à la théorie
physique du Tout qui rencontre en ce moment de réelles
difficultés, quasi insurmontables, pour sa formalisation115.

113
Thomas Buchert, auteur d’une cosmologie non standard, Sciences
et Avenir, février 2015, n° 816, p.33.
114
Mbog Bassong, Les impacts de météorites au Cameroun : concepts,
méthodes et enjeux théoriques, 2015, éditions Menaibuc, pp. 156-163.
115
Stephen Hawkings et Leonard Mlodinow pensent qu’il faille
abandonner l’idée d’une théorie unique en physique, op. cit. , p. 147.
88
En reprenant le modèle africain, on voit que la matière
noire restera à tout jamais un mystère. Les savants négro-
égyptiens ont fait dire à Atoum, le Principe des principes :
« Je suis celui dont les noms sont cachés et les
demeures mystérieuses pour l’éternité.116 »

Voilà pour l’infiniment petit insondable. Puis, les


savants négro-égyptiens ont fait dire à Horus, le dieu du
ciel pour l’infiniment grand définitivement hors du champ
de la science :
« Je suis Horus qui va de l’avant à travers
l’éternité.117 »

L’idée de l’expansion de l’Univers est bien là et,


on le pressent, les savants négro-égyptiens y étaient déjà.

Image 11 : La Naissance du monde selon les prêtres-savants


de Memphis. La Stèle exposée au British Muséum (Londres)
n° 498 (Shabaka stone) commentée par Théophile Obenga,
La philosophie africaine…, Planche hors-texte VII. Les pics,
de même hauteur traduisent l’explosion d’énergie de densité
plus ou moins égale et homogène dans un espace constitué
de particules élémentaires visibles.

116
Le Livre des Morts. Papyrus égyptiens (1420-1100 av. J.-C.),
Commentaires de Rossiter Evelyn, traduits par Bernard Soulié,
Genève, Liber SA, Editions Minerva SA, 1979/1984, p.72.
117
Idem, p. 54.
89
Avec René Thom, on en ressent l’écho :
« En permettant la construction de structures
mentales qui simulent de plus en plus exactement les
structures et les forces du monde extérieur – ainsi
que la structure même de l’esprit, l’activité
mathématique se place dans le droit fil de
l’évolution. C’est le jeu signifiant par excellence,
par lequel l’homme se délivre des servitudes
biologiques qui pèsent sur son langage et sa pensée
et s’assurent les meilleures chances de survie pour
l’humanité.118 »

Les savants négro-africains y étaient déjà depuis la


plus haute Antiquité. Aussi ont-ils réussi tant de prouesses
dans l’organisation de l’harmonie universelle présente en
toutes choses. C’est cette même approche mathématique
de la réalité qui a inspiré René Thom. Celui-ci a alors eu le
mérite de mettre les aspects microphysiques (de l’esprit ou
de la pensée) et macrophysiques (des objets de l’Univers)
dans un moule topologique cohérent. Ce n’est pas rien
d’avoir effectué ce troc entre physique et mathématique au
nom de l’efficacité épistémologique. Résoudre l’équation
de la forme géométrique de l’Univers du point de vue de
l’algèbre comme l’ont fait les sages négro-africains offre,
en fin de compte, la possibilité d’en généraliser la loi dans
les trois infinis : le cerveau humain, l’infiniment grand des
galaxies et l’infiniment petit des particules.
C’est bien grâce à la géométrie euclidienne et non
euclidienne que de grands esprits, Poincaré, Lobatchevski,
Riemann ou Einstein par exemple, sont parvenus à des
constructions mathématiques de grande robustesse. Il ne

118
René Thom, op. cit., p. 320.
90
leur était pourtant pas venu à l’esprit d’y entrevoir un lien
entre les infinis précités. Nous y revenons aujourd’hui
avec la théorie du déploiement universel de René Thom119
que les savants négro-égyptiens avaient baptisé en leur
temps : Maât. René Thom explique, à sa manière, la prise
en compte de cette théorie mathématique en topologie des
variétés différentiables :
« C’est par la richesse topologique des dynamiques
internes, leur caractère plus ou moins intégré, que
s’explique finalement la diversité presque infinie des
apparences du monde extérieur, et peut-être aussi la
distinction fondamentale entre vie et non-vie.120 »

Au fond, que vaut l’entreprise de reconstitution de


la morphogénèse des objets de la physique, de la chimie,
de la biologie, voire de la pensée humaine pour un esprit
moderne préoccupé par la croissance économique et la
technologie ? Hervé Barreau nous en donne une réponse
d’élégance indéniable, démonstrative et assurée :
« Quand l’esprit humain entrevoit comment tous ces
processus ont pu se mettre en route et se maintenir,
alors il ne se sent plus étranger à cet Univers et
acquiert davantage de confiance en ses propres
pouvoirs qui doivent lui faire prendre conscience de
sa responsabilité concernant l’avenir de l’espèce
humaine et de la vie sur sa planète.121 »

C’est cela ce que « connaître veut dire ». Ainsi se


justifie le choix de nos fondements méthodologiques.

119
Idem, pp. 35-36.
120
Idem, p. 9.
121
Hervé Barreau, L’épistémologie, Paris, 6è édition PUF, 2008,
p.123. Collection Que sais-Je ?

91
Chapitre III
LES FONDEMENTS METHODOLOGIQUES DE LA
SCIENCE
(Le statut éthique de la vérité)
« Si l’homme a appris à voir ce qui
réellement est, il agira en accord avec la
vérité. L’épistémologie est éthique par elle-
même et l’éthique est épistémologie. »
Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel.
Essai sur l’idéologie de la société industrielle
avancée, traduit de l’anglais par Monig
Wittig et l’auteur, Paris, Les éditions de
Minuit, 1968, p. 149.
La méthodologie que nous proposons est adossée à
un principe de base (I) qui met en correspondance, l’ordre
et le désordre auxquels elle est rattachée aux plans cognitif
(métaphysique) et rationnel (théorique). Ce qui est visé,
c’est ce que « connaître veut dire » en science complexe. Il
s’agit d’opérer une distanciation entre le sujet, le subjectif,
soit dit le chercheur africain cartésien et l’objet, l’objectif,
la science en rapport avec l’ordre de l’Univers (II). Nous
disposons de ressources solides pour parvenir à cette fin
(III). A ce plan, dépassons les limites sur lesquelles buttent
la plupart des thèses PhD : les fondements de la science.
I-LE PRINCIPE DE BASE DE LA METHODOLOGIE
Le principe de base de notre méthodologie est
déterminé par l’esprit de finesse, d’ordre métaphysique ou
cognitif (I.1) et l’esprit de géométrie, d’ordre rationnel ou
conceptuel (I.2). Il importe d’en illustrer le sens commun
en résonance avec la culture scientifique de la complexité
qui engage le fait social. Ouvrons ces deux parenthèses.

93
I.1 L’esprit de finesse
Nous ne ferons pas usage d’une « langue de bois »
en la matière. Nous y défendons une éthique de la science.
L’esprit rationnel africain permet de pénétrer la réalité des
essences, Horus, Seth et Maât, ou encore ordre, désordre
et complexité que l’énoncé linéaire du modèle cartésien ne
fait qu’effleurer. Georges Balandier, socio-anthropologue,
illustre les fondements cognitifs de cet esprit rationnel :
« Leur ordonnance, considérée comme soumise aux
mêmes lois, s’exprime sous une forme dualiste : elle
manifeste une bipartition de l’univers organisé (le
cosmos) et de la société, et se reporte à des
principes antithétiques et complémentaires, dont
l’opposition et l’association sont créatrices d’un
ordre, d’une totalité vivante.122 »

De fait, la forme dualiste de ce savoir est instruite


en théorie de l’information sous la forme du qubit (0 et 1)
qui rappelle la partition intime de la matière et sa visée de
complexité dans la lutte « antiparticule contre particule ».
C’est en vertu de cette similarité que la pensée africaine se
révèle féconde en ce qui concerne la communication123.
Cette pensée montre, en effet, une partition binaire de la
réalité (image 2) qui se solde par la neutralisation de Seth,
l’état de désordre ou d’entropie et l’émergence conjointe
de la complexité en mathématique de la morphogénèse :
Maât. Les techniques de dépassement de la binarité, Horus

122
Georges Balandier, Anthropologie politique, PUF, 1967, p. 128.
123
James Gleick, L’information. L’histoire, La théorie, Le déluge.
Cassini, 2015. L’auteur nous invite à décrypter la communication par
tambours entre les villages africains pour comprendre le rôle de la
redondance dans la protection contre le bruit.
94
et Seth sont décrites dans le cadre de la régulation sociale
par Louis-Vincent Thomas et René Luneau :
« Quatre réactions principales à l’endroit du
désordre peuvent s’envisager : le prévenir par la
divination et à condition de suivre les règles, de
sacrifier, de respecter les interdits ; le supprimer
par des par des rites d’annulation, de réparation, de
purification, de compensation ; le sublimer, c’est-à-
dire le provoquer afin de le maîtriser en le régulant ;
enfin faire de lui l’instrument de libération.124 »

Nous voudrions prolonger cette technique rituelle


aux sciences humaines et sociales de manière à aller du
réflexe cognitif à l’esprit de finesse de la rationalité qui
doit inspirer la construction d’une méthodologie efficace.
Edgar Morin, penseur d’une épistémologie complexe en
Occident, se saisit d’une méthode analogue :
« Il faut articuler les principes d’ordre et de
désordre, de séparation et de jonction, d’autonomie
et de dépendance, qui sont en dialogique
(complémentaires, concurrents et antagonistes) au
sein de l’univers.125 »

La lecture du sens socio-anthropologique trouve un


écho dans la méthode complexe d’Edgar Morin. Ainsi se
dessine le principe de base qui doit gouverner la recherche
en sciences humaines et sociales : argumenter contre le
désordre du modèle dominant, car c’est bien ce qui n’est
pas à sa place, l’écart par rapport à la norme traditionnelle
de référence, Maât, dont il est question. Il s’agit donc d’y
rationaliser la fonction de prédation du désordre (image

124
Louis-Vincent Thomas et René Luneau, op. cit., pp. 70-71.
125
Edgar Morin, L’intelligence de la complexité, …, p. 256.
95
8) afin que le chercheur dispose de l’outil mathématique
qui justifie le fait social en Afrique noire. C’est dire que la
visée de l’ordre de l’Univers à reproduire dans l’ordre
social est l’intention motrice de notre méthodologie. Elle
s’entend comme le pouvoir de connaître, puis de signifier
ce qu’on connaît en géométrie (image 8).
I.2 L’esprit de géométrie
Der la sorte, l’esprit de géométrie doit prolonger le
sens de la finesse, avec et contre le désordre, en vue d’en
saisir la philosophie résumée ainsi qu’il suit :
« L’homme, soumis au désordre de par sa condition
humaine, s’engage nécessairement dans un
mouvement cosmique qui doit l’amener à dépasser
cette condition pour retrouver l’harmonie, c’est-à-
dire l’ordre qui continue de lui être suggéré par le
rythme de la nature, par tous les messages des
ascendants ancestraux et mythiques à travers les
proverbes ou énigmes, les mythes et les contes, les
rites et la connaissance profonde.126

La rationalisation de la connaissance profonde est


fondamentale ; elle peut permettre de renouveler l’identité
africaine et sa finalité : restaurer Maât, l’harmonie, dont le
concept rend compte d’un idéal méthodologique. René
Thom nous montre à cet effet comment s’opère la capture
du désordre par le biais d’une catastrophe qualifiée ici de
lacet de prédation127. La signification du fait social ne se
manifeste que si la catastrophe est, soit créée (Horus), soit
détruite (Seth) en pensée et en acte. René Thom souligne

126
Louis-Vincent Thomas et René Luneau, op.cit., p. 51.
127
René Thom, Stabilité structurelle et morphogénèse…, p. 295.
96
qu’il s’agit d’un affrontement mortel des attracteurs dont il
modélise mathématiquement le rapport en morphogénèse :
« Toute création ou destruction de formes, toute
morphogénèse, peut être décrite par la disparition
des attracteurs représentant les formes initiales et
leur remplacement par capture par les attracteurs
représentant les formes finales. 128»

Dans de telles conditions, n’y aurait-il pas intérêt à


intégrer dans la recherche ce qui a été l’ordre premier (le
modèle africain) et à montrer ce qui relève du désordre (le
modèle dominant) plutôt que d’accepter ce dernier comme
une donnée irréductible, voire fatale de la modernité ?
A ce plan, l’image 12 ci-dessous est allusive et très
suggestive. De fait, elle montre la morphologie opératoire
de capture du désordre par le biais de la forme assurant à
une espèce d’abeilles, Tetragonula carbonaria, le viatique
de survie et de reproduction : un stockage optimal du miel,
une adaptation à l’environnement, une reproduction et une
défense efficace de la ruche contre les prédateurs.
Comme il n’y a de science que d’analogie, pareille
signification par la puissance de la forme (une spirale) a
une fonction d’explication de la fonction antichaos. De
sorte, finalement, la lutte entre attracteurs (Horus et Seth),
ordre et désordre, modèle social africain contre modèle
social dominant, engage une optimisation topologique, la
forme Valeur où des finalités contradictoires sont prises
dans l’étau de la complexité : Maât. L’histoire humaine est
liée à la théorie de l’évolution sans être du même ordre. La
logique du mimétisme organisationnel ne peut s’expliquer
128
Idem, p. 324.
97
chez l’Africain que s’il existe dans le patrimoine génétique
de l’Homo sapiens des structures de cognition similaires et
simulatrices d’une conscience de la création du monde
enfouie dans les strates lointaines de la psyché (image 13).
Aussi portons-nous le destin du monde et, dès lors, c’est
en termes de puissance de la forme de la spirale que l’on
peut et doit expliquer l’intimité du système social africain
et la résistance face à l’oppression des Nations de chaos.

Image 12 : La ruche de miel et de pollen est construite grâce


à une spirale qui permet le stockage du miel, l’adaptation,
l’évolution, la défense de Tetragonula carbonaria, une espèce
d’abeilles bien étudiée.
L’idée que l’activité cérébrale de l’artiste (image
13) réalise un modèle géométrique semblable à l’image 12
est la preuve que le lacet de prédation se trouve stabilisée
par un logos, subtil mélange de géométrie universelle (de
l’Univers !), de dynamique naturelle de la morphogénèse
et de biochimie neuronale de la mémoire.
98
Image 13 : Le masque Toma du Libéria (initiatique) avec sa
structure fractale de prédation réalisée par Din Edouard et
Mbombog Nkoth Bisseck, Papyrus, Trimestriel des arts et
techniques de la culture, 1994, n° 4, p. 4.
Il faut voir dans la présence récurrente des cercles,
spirales, lignes, courbes et symétries brisées de l’art, du
vestimentaire, de la danse, de l’habitat, de l’architecture,
etc., une réminiscence des fondements métaphysiques de
la science. C’est dire qu’en observant la Nature sur de
longues périodes et en réfléchissant sur elle, l’esprit de
vérité entre en résonance de phase avec la magistrature de
l’ordre universel. L’esprit y rencontre l’illumination, le
Graal du savoir qui pénètre l’essence de la complexité,
beaucoup plus que le paradigme cartésien qui ne fait que
l’effleurer en science. Le souvenir est donc là, riche de
virtualités et il ne manque que la recherche pour actualiser
son sens. En ce cas, le meilleur moyen d’en tester toute la
pertinence est d’activer le souvenir pour faire progresser

99
nos propres cadres théoriques et conceptuels, question
d’éviter une gloutonnerie livresque sans percussion de son
principe de base méthodologique.
II- L’OBJET DE LA METHODOLOGIE
L’enseignement de la méthodologie à l’université
ne dit pas ce que « connaître veut dire » en épistémologie
et ne se pose aucune question sur les normes cognitives et
rationnelles qui, en toute logique, doivent s’y articuler.
L’objet de la présente méthodologie, c’est d’articuler la
théorie mathématique de la morphogénèse à l’organisation
de la recherche scientifique.
Cette méthodologie mise alors sur Maât (II.1) dont
les dimensions causales (II.2) formalisent la forme Valeur
à donner à la méthodologie (II.3), ainsi que les règles de
jeu y afférentes (II.4) et visant, pour la circonstance, la
maîtrise du problème que pose cette méthodologie (II.5).
A partir de là, nous envisageons des objectifs à atteindre
par tout chercheur africain (II.6). Reprenons chacun des
points retenus pour enrichir leurs contenus.
II.1 La construction de la méthodologie
Nous sommes amenés à justifier la méthodologie
que nous adoptons en vue de la construction de nos
propres critères de vérité et de nos propres théories. Ici, il
est question de capturer le désordre introduit dans le
système social par le biais de la fonction antichaos. A
l’instar du mouvement que produit la trajectoire fermée
attractante de l’image 12 de la ruche et de l’image 13 du
masque Toma, la pensée du chercheur doit ramener le
cycle de prédation cartésien à un point K de sa capture qui
100
est la boucle attractante (point rouge de l’image 8) que
représente le centre énergétique de Maât.
La construction des pistes de recherches doctorales
ou postdoctorales consistera à réarranger tout ce qui a été
déréglé par la rencontre avec le modèle dominant. Dans ce
sens, il faudrait au requérant : - une bonne connaissance de
l’histoire et de l’anthropologie, de l’Egypte pharaonique
aux royaumes actuels via le Moyen âge ghanéen et
malien ; - une bonne assimilation de la méthode complexe
articulant en toute chose connaissable « l’état juste de la
nature et de la société tel que l’a fixé l’acte créateur, et à
partir de là, dans un cas, ce qui est correct, exact et dans
l’autre, le droit, l’ordre, la justice et la vérité » qu’il faut
conserver ou instaurer en toutes choses, petites ou
grandes129. Ces deux conditions doivent être remplies.
Qu’est-ce que l’état juste de cette nature si ce n’est
l’esprit de finesse et de géométrie dont l’option n’est pas
vierge, d’autant plus que celle-ci a un substrat désignée
Maât. Le savant africain Théophile Obenga entrevoit ce
substrat attractant comme un logos de la forme qui est
avant tout, conscience et intelligence :
« Maât est logos ; la justice qui est à la fois éthique
et spéculative, une manière d’être de la conscience,
de l’intelligence. 130»

Dans sa fonction de communication, le logos n’est


pas une trajectoire fermée : le concept de Maât ne peut

129
Cf. « Inscription de Shabaka », texte Ancien empire d’Egypte,
entre 716 et 703 B. C. in Théophile Obenga, L’Afrique dans
l’Antiquité, Paris, Présence Africaine, 1973.
130
Théophile Obenga, La philosophie africaine…, p. 179.
101
prendre une signification qu’au sein de la théorie (image
8) naguère constituée et à reconstituer pour les besoins de
cette cause. Une telle théorie peut être vérifiée par des
informations concrètes sur le système social. La démarche
sera déductive. Nous pouvons aussi effectuer le chemin
inverse : de nouveaux concepts peuvent voir le jour en
choisissant un sujet dont les éléments sont culturellement
homogènes. Par exemple, les concepts de démocratie, de
droit, de parlementarisme, de monarchie, d’Etat doivent
être construits à partir des réalités propres à l’Afrique, en
partant de la localité vers la généralité (valable pour toute
l’Afrique). La démarche sera dite inductive. Aussi devons-
nous corroborer la thèse selon laquelle :
« Toutes les conceptions techniques, artistiques,
écologiques, scientifiques, sociales, politiques,
morales, religieuses ou philosophiques, retrouvaient
leur unité dans la notion de Maât, norme non pas
révélée, mais inférée de l’observation de la création,
depuis les objets inanimés jusqu’à ceux que l’homme
concevait de plus élevé. 131»

Il y a dans cette dernière considération, un spectre


causal de Maât dont l’esprit rationnel doit saisir les
dimensions acquises dans l’ordre traditionnel africain.
II.2 Les dimensions causales de la méthodologie
Si nous dressons le spectre du concept de Maât, ce
n’est pas dans un but purement descriptif ; il est question
d’y discerner les lignes-forces de la méthodologie que ce
concept induit, puis de dégager, ce faisant, les éléments

131
Nkoth Bisseck, article sur « L’axiocratie », IVè Congrès des Etudes
Africaines, Barcelone, 12 au 15 janvier 2004, p. 17.
102
solides constituant les acquis traditionnels susceptibles de
préparer un nouvel élan des recherches. Si Maât a perdu
son intérêt, c’est parce que son contenu est résiduel dans la
pensée des Africains. Demandons-nous en quoi a consisté
le contenu de ce concept pour essayer d’en tirer quelque
conscience de sa complexité.
Maât a une dimension efficiente. C’est l’effet d’une
loi inscrite dans le Cosmos invisible. On en peut en tirer
l’idée que rationaliser l’effet, c’est saisir la nature du lien
spirituel qui lie l’Homme à l’Univers.
Maât a une dimension formelle née de l’asymétrie
entre deux principes essentiels : Horus (l’ordre) et Seth (le
désordre). Aussi prend-t-elle la forme des gradients de
concentration, d’échange d’énergie, d’information ou de
signification entre pensées, particules, atomes, molécules,
organismes, planètes, étoiles et galaxies.
Maât a une dimension fonctionnelle : elle unit la
Totalité : l’infiniment petit (les particules et les atomes),
l’infiniment grand (les planètes, les galaxies et les étoiles)
et l’infiniment complexe (l’Homme). Elle est le lien qui
informe et fait fonctionner tous les éléments de la création
de façon équilibrée, solidaire, harmonieuse et systémique.
Maât a une dimension légale ; elle est le fait d’une
loi qui dit la manière dont se créent les formes naturelles
et comment celles-ci peuvent être détruites par les brisures
de symétrie (en physique théorique) ou les catastrophes
(en mathématique).
Maât a une dimension matérielle : elle permet de
densifier et de complexifier la matière : galaxie spirale,
103
position fœtale de l’embryon, vent solaire, coquille de
nautile, déploiement du cyclone, phyllotaxie des végétaux,
etc. La liste est loin d’être exhaustive.
Maât a une dimension finale : elle institue l’ordre
de la création et d’accomplissement du divin.
Maât a une dimension informationnelle tant par sa
capacité à séparer les choses que par son pouvoir de les
relier de manière invisible.
Maât est une dimension conceptuelle. Elle a été
captée par la pensée comme une représentation générale
de ce qui est commun à plusieurs objets différents.
Maât est une dimension théorique : elle s’organise
comme une fonction de capture du désordre. Elle est une
forme géométrique manifestée au dessus de l’énergie,
transformée en une théorie mathématique de la création.
Maât est une dimension objective : son objet est de
dire une vérité en science, et donc une ontologie à laquelle
s’adosse une épistémologie.
Maât a une dimension éthique perçue par les sages
comme une Valeur (avec et contre le désordre).
II.3 La Valeur de la méthodologie
Si l’esprit en quête de vérité confère à Maât une
Valeur, c’est parce qu’il l’assimile à la forme essentielle
qui en traduit au mieux l’ordre fondamental. Il y a là un
aveu cinglant : le cerveau ne pourra jamais tout savoir sur
l’Univers et ne traitera que les informations pertinentes sur
son environnement immédiat, observable et contrôlable.
Ainsi, Maât est une solution d’attente de la réalité ultime,
104
s’il en est. A ce plan, elle développe surtout une visée de
complétude géométrique qui vient lisser la catastrophe
d’indécidabilité de Kurt Gödel selon laquelle, tout système
formel est incomplet et inconsistant en lui-même.
Or Maât n’a de signification que dans la mesure
où elle est exprimable au moyen de deux concepts : Horus
et Seth si bien que la question de l’existence de la brique
fondamentale à l’origine de tout l’Univers ne se pose plus,
Atoum étant une donnée définitivement inconnaissable. Du
coup, on comprend les raisons pour lesquelles les sages
ont fait de Maât une représentation définitive du Réel puis,
d’autorité, lui ont conféré une Valeur en science.
Vues sous cet angle, les disciplines scientifiques se
doivent de respecter Maât, laquelle représente à nos yeux,
la vraie source de la Connaissance. A qui contesterait ce
point, il suffit de relire la section III.2 du chapitre I. Aussi
aimons-nous à nous y ressourcer pour dire la différence
essentielle entre la science et la sagesse, celle-ci étant une
pensée complète que celle-là, en tout cas plus mûrie. Peu
d’esprits africains estiment cette sagesse que nous envient
les Nations qui n’ont pas su et pu la faire émerger.
II.4 Les règles de jeu de la méthodologie
Mais, en quoi le concept de Maât entraîne-t-il que
l’homme de science soit responsable des applications de
ses découvertes ? Nous cherchons là un chaînon éthique
de la refondation qui soit digne d’intérêt épistémologique
en sciences humaines et sociales. On se limitera donc ici à
quelques remarques d’ordre tout à fait général et dont on
ne peut se dispenser une réflexion équilibrée et bien pesée.

105
Nous en retrouvons un certain intérêt avec Felwine Sarr,
agrégé d’économie, qui fait une proposition soutenable :
« Ce projet de refondation requiert un travail de
reprise dans les sciences sociales qui passe par une
interrogation épistémologique sur les objets, les
méthodes et le statut du savoir produit par les
sciences humaines et sociales, telles que pratiquées
sur les réalités africaines (…) Il s’agit, pour
restaurer la fécondité des sciences humaines et
sociales, de remettre en cause l’universalité du
savoir social produit à partir des sociétés
occidentales. 132»

Donc, première règle de jeu : comprendre la réalité


africaine pour ne point sombrer dans un « trou noir » de la
pensée aliénante. L’épistémologue Serge Latouche en fait
une approche symptomatique :
« Ce processus aboutit à une dépossession : la
culture envahie ne se saisit plus elle-même à travers
ses propres catégories, mais à travers celles de
l’autre. Elle n’a plus de désirs propres, mais
uniquement le désir de l’autre (…) Atomisée, par
son insertion dans le cadre culturel étranger, et
jugée avec les critères de la civilisation étrangère,
l’entité agressée est déjà misérable avant d’avoir été
détruite. 133»

La deuxième règle, c’est donc la nécessité d’une


production des théories endogènes. La méthodologie doit
viser exclusivement à connaître et à comprendre notre
culture pour ne pas de répéter « bêtement » la pensée de

132
Felwine Sarr, op. cit., p. 104.
133
Serge Latouche, « L’approche culturelle » in Critique de la raison
économique. Introduction à la théorie des sites symboliques, Paris,
L’Harmattan, 1999, pp. 66-67.
106
l’Autre. Le point important, c’est de faire notre choix en
fonction de nos propres finalités. Dika-Akwa en tire des
implications pour la science de demain :
« Aujourd’hui, le chercheur africain, le chercheur
occidental de l’époque de la décolonisation ne
sauraient avoir la prétention d’avancer la science
dans la connaissance de l’Afrique, s’ils continuent à
ignorer l’expérience propre à l’Afrique, les racines
socio-épistémologiques de son savoir spécifique, la
logique interne qui sous-tend le développement de
ses sociétés et l’indissociabilité des phases
"traditionnelle" et "moderne" de celle-ci. 134»

Serge Latouche appuie là où ça fait très mal :


« L’histoire du processus du sous-développement se
résume pour l’essentiel à la circulation à sens
unique de mots, d’images, de gestes, de
représentations, de pensées, de théories, de
croyances, de critères de jugement, de normes
juridiques. Les sociétés du Sud sont des
consommateurs passifs. 135»

La troisième tient à une réappropriation de la pensée


africaine. Cheikh Anta Diop avait indiqué en son temps :
« La raison raisonnante, appuyée sur l’expérience
de la microphysique et de l’astrophysique, va
accoucher d’une superlogique que ne gêneront plus
les matériaux archéologiques de la pensée, hérités
des phases antérieures de l’évolution de l’esprit
scientifique.136 »

134
Dika-Akwa Nya Bonambela, Les Problèmes de l’histoire et de
l’anthropologie africaines, Yaoundé, Clé, 1982, p. 362.
135
Serge Latouche, op. cit., p. 67.
136
Cheikh Anta Diop, op. cit., pp. 472-473.
107
La quatrième règle de jeu nous invite à mobiliser
une culture scientifique ouverte aux théories avancées de
la complexité et à une distanciation méthodologique entre
le sujet et l’objet de la connaissance.
II.5 La distanciation entre sujet et objet
Pour élaborer nos théories, le cap devra être mis
sur une bonne distanciation entre le sujet et l’objet de la
recherche. Aussi la position du problème doit-elle être
bien comprise par tout chercheur afin que les objectifs et
les étapes de la recherche suivent leur cours de façon plus
ou moins harmonieuse. Cette position du problème
présente un intérêt : celui d’évaluer dans quelle mesure
l’analyse du sujet de thèse qui est posé au chercheur n’est
qu’une excroissance de l’ancienne théorie africaine et en
quoi une telle analyse constitue un apport spécifique
exigeant un élargissement et un approfondissement de
cette théorie. Sommes-nous en présence de l’intelligence
dominante dont Edgar Morin souligne sans sourciller que :
« C’est une intelligence à la fois myope, presbyte,
daltonienne, borgne ; elle finit le plus souvent par
être aveugle. Elle détruit dans l’œuf toutes les
possibilités de compréhension et de réflexion,
éliminant aussi toutes les chances d’un jugement
correctif ou d’une vue à long terme. 137»

Telle est la matière brute sur laquelle s’organise un


ensemble de faits scientifiques reconnus comme problème
depuis cinq décennies à peine mais qui, dans cette période,
a été l’objet d’un travail de fond des savants occidentaux
avant-gardistes aux fins d’assurer un nouveau tournant à la

137
Edgar Morin, L’intelligence de la complexité…, p. 260.
108
science complexe. Bernard d’Espagnat martèle pour qu’on
le comprenne bien. Son argumentaire ne relève pas d’une
simple vue de l’esprit ou d’une polémique organisée à
l’effet de semer le doute dans les esprits :
« Je l’ai déjà dit, le mécanicisme en question ne peut
plus être tenu pour l’aboutissement de la
connaissance, même seulement scientifique. Plus
encore : pris comme philosophie, il ne peut même
plus être tenu pour vrai. 138»

Le décor est planté. Hubert Reeves confesse :


« La technologie n’apporte pas l’harmonie. Elle en
sape les bases antiques. Je vois là un problème
majeur de sociologie : quelles sont les valeurs de
remplacement pour l’être humain dans une société
technologique ? On doit accepter la technologie, on
ne saurait reculer, mais comment vivre avec ?139 »

Face un ce consensus, il y a des interrogations qui


surgissent : pourquoi l’absence de complexité dans le
modèle cartésien a-t-il été perçu tardivement, et pourquoi
depuis ce temps, les efforts de recherche méthodologique
sont-ils minces ? Peut-être faut-il assigner de nouveaux
objectifs au front de cette méthodologie.
II.6 Les objectifs de la méthodologie
Toute recherche sur l’Afrique qui se veut digne
d’intérêt doit tenir compte de : - la dimension historique de
la réalité à traiter (histoire ancienne, égyptologie, Moyen
âge, histoire contemporaine) ; - de la dimension culturelle

138
Bernard d’Espagnat, op. cit., p. 129.
139
Hubert Reeves, Dialogue avec Monique Mounier-Kuhn, (sous la
dir.) d’Edgar Morin et de Jean-Louis Lemoigne in L’intelligence de la
complexité…, p. 189.
109
ou anthropologique des idées concernant cette réalité ; - de
la confrontation des paradigmes culturels et scientifiques
qui s’y exercent, en perturbent ou stabilisent le sens de la
complexité et de la Valeur.
La science complexe admet que tout phénomène
social est par essence complexe et ne peut être analysé
valablement que grâce à la coopération des sciences : la
philosophie, l’histoire, l’économie, la sociologie, l’art, la
démographie, l’anthropologie, la psychologie, l’éthique,
etc. La méthode sera par conséquent systémique, holiste,
herméneutique, historique, qualitative.
De fait, en tant que fait social, le sujet posé au
chercheur requiert la complémentarité des disciplines
précitées. Mais en tant que problème, ce sujet requiert une
thérapeutique dans une discipline donnée. De la sorte, il
doit faire la différence entre le fait porté à l’analyse dans
toutes ces dimensions disciplinaires en vue dans saisir
toutes les dimensions et le problème que cela pose, en vue
d’une suite ou d’une solution culturellement efficace à lui
donner (cf. plan standard d’attaque du sujet ci-dessous).
Le stade élémentaire
Ce palier vise à identifier par l’observation, par
l’enquête ou par la recherche documentaire, soutenue et
approfondie, des éléments historiques, socioculturels ou
techniques d’un aspect de la civilisation africaine qui
intègrent les trois dimensions sus-évoquées.
Le stade de la relation ou de la signification
Le chercheur doit percevoir les lois de composition
internes et interactions, ordre structurel et désordre qui
110
gouvernent l’évolution des relations dans le temps et dans
l’espace, c’est-à-dire les rapports qui permettent d’accéder
à la signification des faits observés.
Parmi les aptitudes à acquérir pour signifier, il ya
l’herméneutique rationnelle et comparative du fait social,
les éléments structurels pour une approche normative des
systèmes exogènes et endogènes (critères fondamentaux
de l’épistémologie, l’ontologie, l’esthétique, de l’éthique),
les formes fondamentales de la régulation sociale (ordre et
désordre, complexité, valeur), les fondements biologiques
de la cognition (rapports esprit et matière), les fondements
topologiques de la signification (théorie des catastrophes).
Le stade de la théorie
Ce niveau vise à initier le chercheur à la prise en
compte de la nature originellement commune des choses et
de la loi générale qui, en ses principes du désordre (Seth)
et de l’ordre (Horus), gouverne l’évolution harmonieuse
de tous les éléments de l’Univers enchevêtrés dans l’un et
le multiple, l’autonomie relative des niveaux de régulation
de l’Ordre, le temps cyclique et irréversible. Ce troisième
niveau permet de finaliser la théorie. Celle-ci a vocation à
l’exhaustif, au balayage historique des éléments d’analyse,
de la haute Antiquité pharaonique à nos jours en passant
par le Moyen âge ghanéen et malien porteur de vérité. La
théorie doit tendre vers une explication complète des
manifestations du fait social. Son examen, plus complexe
qu’il n’y paraît, nécessite un inventaire de ressources dont
les visées doivent engager des buts explicites. Quels sont-
ils ou plus précisément, quels doivent-ils être pour réaliser
la tâche ardue de construction de la théorie ?
111
III-LES RESSOURCES DISPONIBLES
Une connaissance rationnelle qui fait table rase du
passé et de l’anthropologie manque d’élan et de pertinence
scientifique. La théorie que nous devons élaborer constitue
pour la recherche dont il s’agit ici, la condition nécessaire
pour une création savante de nouveaux concepts (III.1). Il
y a là, des pistes de recherches à explorer (III.2). Pour être
pertinentes, ces pistes doivent être adossées à un plan de
travail standard (III.3), lequel devrait être soutenu par les
acquis de la pensée complexe africaine (III.4).C’est dans
ces domaines que nous entendons faire le point.
III.1 La création des nouveaux concepts
René Thom met en garde contre toute banalisation
des concepts et modèles des savants de la période antique :
« Nos modèles attribuent toute morphogénèse à un
conflit, à une lutte entre deux ou plusieurs
attracteurs ; nous retrouvons ainsi les idées (vieilles
de 2500 ans !) des premiers présocratiques,
Anaximandre et Héraclite. On a taxé ces penseurs
de confusionisme primitif, parce qu’ils utilisaient
des vocables d’origine humaine ou sociale comme le
conflit, l’injustice... pour expliquer les apparences
du monde physique. Bien à tort selon nous, car ils
avaient eu cette intuition profondément juste : les
situations dynamiques régissant l’évolution des
phénomènes naturels sont fondamentalement les
mêmes que celles qui régissent l’évolution de
l’homme et des sociétés, ainsi l’usage de vocables
anthropomorphes en Physique est foncièrement
justifié. 140 »

140
René Thom, op. cit., p. 327.
112
Les vocables anthropomorphes Horus et Seth sont
ceux qui reflètent la pensée de René Thom. Ils peuvent
être interprétés comme des concepts opératifs qui justifient
l’existence d’un conflit à toutes les échelles d’organisation
de la matière animée et inanimée.
Le concept ne se réduit pas à une définition. Il est
la saisie historique d’un fait dont il s’efforce de dévoiler la
morphologie qui se dégage dans les changements et autres
transformations de l’ordre social. De la sorte, le concept
permet de dégager les mécanismes historiques de départ
de la morphologie. Les concepts de Maât (l’organisation),
d’Horus (l’ordre) ou de Seth (le désordre) contiennent déjà
une explication, mais celle-ci n’est pas complète. Aussi le
chercheur alerte doit-il la justifier en précisant autant que
faire se peut les mécanismes de fonctionnement, voire de
transformation et d’évolution de ces concepts à travers les
langues recomposées dans le temps et l’espace. Il s’agit de
repréciser leurs spécificités en passant de l’observation de
terrain, de l’enquête ou de la recherche documentaire à la
signification en tenant compte d’un point capital dans la
pensée complexe des Africains :
« Si l’ordre du monde et des choses se traduit en
termes de forces de vie, d’harmonie et d’équilibre, le
désordre en sera la négation systématique.141 »

L’information sur l’ordre et le désordre, Horus et


Seth prend en charge l’histoire et la vérité historiquement
constituées dans le champ de la culture des communautés
africaines auto-organisées et géographiquement situées. Il
ne peut en être autrement. D’ailleurs Dika-Akwa Nya
141
Louis-Vincent Thomas & René Luneau, op. cit., p. 69.
113
Bonambela, ethnologue et anthropologue, explique à ce
propos de manière convaincante :
« Cette dialectique inhérente aux sociétés africaines
révèle l’autorythmicité qui caractérise leurs
institutions. Ainsi a pu s’expliquer le passage du
lignage à la nationalité, du clan à la nation ou de la
chefferie à l’empire, comme du pré-Etat au pan-
Etat. Cette constance du dépassement, véritable
développement en spirale, figure aussi bien dans
l’ordre vécu que dans l’ordre conçu, autre couple
antithétique de la réalité africaine. 142»

Cette constance de dépassement du désordre est le


manifeste d’une stabilité structurelle de l’information en
circulation dans le corps social. Elle doit passer du plan
intuitif au plan rationnel qui mobilise la recherche. Le but
est d’y dépasser l’antinomie des essences en lutte aux fins
de réguler le monde et la société. Ce qui est visé ici, c’est
la stabilité de l’ordre culturel africain face à une modernité
à pas forcés vers l’occidentalisation de toutes les sociétés
traditionnelles. Le regard de Bernard d’Espagnat est d’un
atout précautionneux sur ce sujet :
« Sacrifier la culture à la modernité, c’est-à-dire
exiger de la première qu’elle se plie désormais en
toute docilité aux seuls critères (changeants
d’ailleurs) de la seconde serait, nous le sentons tous,
une absurdité. 143»

Il appartient à la culture de dicter au modernisme


comment se mouvoir dans l’espace social puis créer de la
vie et de l’harmonie et non le contraire. Aussi le chercheur

142
Dika-Akwa, op.cit., p. 360.
143
Bernard d’Espagnat, op. cit., p. 40.
114
africain doit-il augmenter le capital de ses ressources entre
essence et existence, être et paraître. On le pressent, il est
dangereux d’associer la pensée africaine à des instruments
d’analyse et concepts appartenant à des schèmes de pensée
cartésiens dont les hypothèses de travail et les objectifs lui
sont opposés et incompatibles. Cette dernière approche
ouvre la voie à quelques pistes de recherche à approfondir.
III.2 Quelques pistes de recherches doctorales
Les pistes de recherches sont centrées autour de
trois ou quatre thèmes essentiels : la mémoire, le rôle du
passé, les ressources culturelles disponibles et les enjeux
géostratégiques du savoir.
1- L’unité de l’Afrique
a- Le contexte africain actuel
► Géographie (les grands ensembles humains, les
problèmes transfrontaliers, l’organisation de l’espace, etc.)
► Ecologie
► Ressources éco-géologiques et minières
b- L’émergence de l’homme d’Afrique
► Processus de l’hominisation
► Mouvement des populations
► Evolution des techniques
c- Les enjeux et perspectives
► De l’Egypte pharaonique aux grands royaumes
► Traite-Diaspora-Colonisation-Néocolonialisme
► La Renaissance africaine
2- La vision africaine du monde et des valeurs
a- Le modèle socio-politique
► Partition sociale de base

115
► Morphogenèse et structure de base
► Fonctionnement du modèle juridico-politique
b- Le modèle socio-économique
► Définition de la valeur
► Système de production
► Mode de production et de croissance
c- La prévention et résolution des conflits
► Organisation sociale fractale
► Définition des lignes de fracture et gestion de la
violence politique et institutionnelle
► Dynamique de la résolution des conflits
3- La langue et la pensée
a- L’égyptologie
► Maîtrise des signes
► Grammaire
► Vocalisation
► Méthode de décryptage
► Etude des civilisations nubiennes
b- La pensée
► Choix d’une langue d’apprentissage
► Etude comparée de l’égyptien ancien et de la
langue choisie
► L’unité culturelle du Monde noir
4- Les religions et les croyances
a- Les religions traditionnelles
► Stabilité structurelle du corpus théorique et
expressions morphogénétiques des traditions religieuses
► Les modèles syncrétiques
► Apport de l’Afrique aux religions dites révélées,
de la foi ou du Livre (islam, christianisme…)
► Les religions traditionnelles et les philosophies
du monde asiatique : rapports historiques et culturels
116
b- Les religions révélées
► La question du messianisme
► Les guerres de religion et les religions de guerre
► Les relations entre sectes et religions.
5- Les stratégies de développement
a- Les enjeux épistémologiques
► L’épistémologie cartésienne
► L’épistémologie complexe
► L’épistémologie africaine
b- les contraintes de développement
► Les paramètres internes et externes
► Les problèmes de démographie, de santé, de
litiges fonciers, d’éducation et de formation des élites
► Les structures sociales et le rôle des femmes
► L’environnement (l’infrastructure, le problème
de l’eau, la désertification, les déchets toxiques, etc.)
► Le rôle de la diaspora noire
c- L’édification d’une Etat fédéral
► Les institutions : Fédération, Intégration, etc.
► Théorie des crises et capacité de reconquête de
l’initiative (politique, ethnique, sociologique, etc.)
► Théories du panafricanisme.
Le plan standard que nous proposons ci-dessous
vient en renfort des pistes de recherches doctorales, voire
postdoctorales proposées ci-dessus.
III.3 Un plan standard des sujets de thèse
Ce plan est constitué de trois parties modulables
selon l’intérêt et la portée de la recherche entreprise : une
introduction, quatre chapitres intérieurs et une conclusion
qui reprend en projet la question de départ.

117
1- Introduction
Des ensembles de faits doivent permettre de fonder
une appréciation réaliste du sujet, de fixer les dimensions
historiques et spatiales du phénomène porté à l’analyse et
surtout, d’en préciser l’axe de recherche, le contenu et les
limites. Quel problème se pose dans le contexte précis du
sujet proposé ? En quoi vont consister la démarche de
conceptualisation et la méthode ? Pour ces trois points,
une problématique de départ doit être clairement établie.
Section I : L’étude du phénomène analysé
Dans cette section, il convient de justifier le choix du
phénomène étudié et de préciser, ce faisant, le sens des
termes employés ; ceci permettra de délimiter le fait aux
plans historique, anthropologique et spatiale. Il est
souhaitable que le découpage de cette première section
tienne compte des trois approches qui suivent :
► L’approche sémantique est importante, s’agissant
notamment du vocabulaire et de la définition des divers
concepts en jeu car ceux-ci sont chargés de valeur ; il
s’agira donc de réduire au maximum les préjugés qu’ils
tendent à exprimer.
- Le vocabulaire (choix des concepts)
- La définition (définition de départ ou d’attente qui
ne préjuge pas du fond mais permet de circonscrire
la matière)
►L’approche historique du sujet dans les empires
égyptien, ghanéen, malien et royaumes contemporains
► L’approche géographique.

118
Section II : Le problème posé par le phénomène analysé
►L’approche pluridisciplinaire du problème
► Le rejet des déterminismes cartésiens
► L’examen du problème soulevé dans la discipline
particulière du chercheur
Section III : L’étude conceptuelle du phénomène
► L’évolution du concept dans l’espace et le temps
► L’examen des travaux antérieurs sur le sujet
► La démarche de conceptualisation
Le choix de la méthode sera suivi du choix d’un
plan engageant les chapitres.
2- Les chapitres
Quatre chapitres distribués en thématiques peuvent
conduire à des développements efficaces et pertinents :
Chapitre I : L’expérience négro-égyptienne du sujet traité
Chapitre II : L’expérience moyenâgeuse (Ghana et Mali)
Chapitre III : L’expérience récente des royaumes face à
l’ordre colonial : résistances, paradoxes, contradictions
Chapitre IV : La reconstruction de l’expérience africaine
face aux stratégies de domination et d’assimilation des
modèles spirituels, religieux, culturels, institutionnels et
politiques traditionnels.
3- Conclusion
Au terme d’une recherche, il est toujours important
de se reposer la question initiale concernant l’intérêt et
119
l’originalité de la recherche ; de préciser les contours du
processus historique dessiné par le phénomène étudié ; de
résumer le sens que prend actuellement le conflit entre les
modèles africain et occidental ; de montrer l’inconsistance
du modèle occidental au moyen du modèle africain ; enfin,
d’esquisser les lignes-forces de la théorie constituée.
En fin de compte, on voit bien qu’il faut parfois, en
l’avouant même, reconstruire la théorie africaine en se
plaçant dans l’état d’esprit des savants africains qui ont
pensé la science de cette façon-là à une époque reculée,
mais toujours porteuse de sagesse profonde.
III.4 L’expression de la pensée complexe en Afrique
La structure de la pensée complexe en Afrique se
déduit logiquement du caractère bipolaire des essences de
l’Univers rapporté, tout naturellement, à l’organisation de
la rationalité. Ahmed Moro montre les mécanismes de
cette pensée complexe :
« Ainsi, souligne le physicien, l’ordre rituel est un
ordre fondamentalement symbolique dont la finalité
est d’instaurer un ordre toujours remis en cause. Les
deux termes opposés sont inclus dans les opérations
rituelles et mythiques. L’inclusion permet par
conséquent le dépassement de l’antinomie originelle
pour aller vers des formes à la fois multiples et
complexes.144 »

C’est par le fait de nature et de culture que nous


sommes, en tant qu’Africains, portés vers la complexité du
Réel aux plans cognitif, avant de l’être au plan proprement
scientifique. Ayant souligné à l’occasion l’importance que

144
Ahmed Moro, op. cit., p. 66.
120
revêt la théorie mathématique de la morphogénèse (image
8) dans la juste perception du fait social en Afrique, on est
contraint de prendre en compte une période de maturation
unique et longue qui aura moulé de grands esprits au cours
de l’Antiquité. Il existe ainsi une stabilité structurelle de la
pensée africaine, greffée à une morphogénèse sociale (au
sens de René Thom) qu’il faut intégrer dans la recherche
en sciences humaines et sociales pour voir quelles visées
et améliorations proposer, ou encore sont nécessaires, face
au modèle cartésien et positiviste. Edgar Morin n’exagère
pas lorsqu’il affirme :
« Cela peut chagriner beaucoup de reconnaître que
s’il existe des sociologues, la sociologie n’existe pas
encore. Mais d’autres, dont moi-même, puisent de
l’ardeur à l’idée que la sociologie doit naître. 145»

L’Afrique a donc son mot à dire dans la sociologie


qui doit naître en raison du confort cognitif et rationnel de
ses normes de régulation, lesquelles miment l’ordre de
l’Univers. Nous voudrions montrer comment ces normes
reprennent en projet la complexité du Réel, non dans leurs
détails techniques, mais dans leurs visées disciplinaires.
1- Le modèle sociopolitique complexe
La structure impériale de l’ancienne Egypte (Haute
et Basse Egypte) et de l’empire du Mandé (Ghana-Mali)
montre une fédération dépassant l’antinomie originelle de
deux segments de pouvoirs d’essence affinitaire. Il s’est
agi de recréer l’Un, l’Unique avec deux pays opposés par
la nature même des choses (Horus, Seth) sans abolir les

145
Edgar Morin, Sociologie, 2e édition revue et augmentée par
l’auteur, Fayard, 1994, p.141. Collection Points. Série Essais.
121
différences essentielles les maintenant ensemble : Maât.
L’image 14 montre la fonction antichaos de la spirale
logée dans la couronne de Narmer, le père du fédéralisme
primitif du double-pays.

Image 14 : Le pharaon du nom de Narmer (3100 av. J.-C.)


est l'unificateur de l'Égypte (Haute Egypte et Basse Egypte).
Ce souverain porte une spirale sur sa couronne royale.
Plus tard, la couronne blanche (Hedjet) de la Haute
Egypte montrera un emboîtement de la couronne rouge
(Decheret) de la Basse Egypte. La spirale est montée au
niveau du cobra totémique (image 15). Il semble que lors
de la cérémonie rituelle du couronnement, le pharaon
célèbre la pacification dialectique du double-pays, en
tournant en spirale autour du Djed où il noue les plantes
(lotus et papyrus), emblèmes rituels de la Haute Egypte et
de la Basse Egypte.
Cette représentation du double-pays (Ghana-Mali)
est présente dans l’empire du Mandén (Moyen âge) même
si elle ne montre plus la spirale de manière explicite. Ce
n’est pas l’Egypte pharaonique qui l’emporte, mais c’est
l’esprit rationnel de la complexité dont le double-pays de
l’empire du Mandén est aussi une création mentale.
122
Image 15 : La spirale rouge pointe sur le front du pharaon
où dominent le serpent-uraeus (Ouadjet) de la Basse Egypte
et le vautour (Nekhbet) de la Haute Egypte.
Reste à s’interroger : par quelle alchimie le double-
pays est-il demeuré sous la forme d’un rite exécuté par le
Président Nyerere comme on le voit ici (image 16) ?

Image 16 : Le rituel du double-pays exécuté en Tanzanie en


1964 par le Président Nyerere Kambarage Julius, lequel a
fédéré l’île de Zanzibar et le Tanganyika.
123
2- Le modèle démocratique complexe
Le premier moment de la démocratie est celui de la
famille, du lignage ou du clan qui permet aux membres de
chacune des communautés citées de bien se connaître,
d’échanger grâce à la palabre avec le profond sentiment
d’appartenir à une communauté de destin. Nkoth Bisseck
attribue à cette modalité à une génialité inspirée par Maât :
« Le consensus revêt dès lors mieux que la
dimension d’une synthèse, celle du résultat d’une
médiation obtenue autour des symboles communs et
des valeurs partagées. Il apparaît comme la
résultante d’une transaction libre, sincère, tolérante
et respectueuse des formes et des normes, obtenue
par des personnes à la quête de la vérité, de l’ordre
et de l’harmonie, et guidées par des symboles et
valeurs partagées.146 »

Dans de telles conditions, plus besoin de prison,


chacun étant en fin de compte surveillant et gardien de soi,
mais aussi surveillant et gardien de tous.
3- Le modèle juridique complexe
Léo Frobenius qui a parcouru l’Afrique entre 1904
et 1930 témoigne :
« Le principe fondamental est partout l’intégrité de
la gens. »147

L’intégrité de la gens procède d’un code d’honneur


hérité du caractère initiatique des sociétés traditionnelles
où la parole de Vérité-Justice domine : c’est bien le Verbe
créateur qui est en jeu. Cette intégrité a été comprise par

146
Nkoth Bisseck, op. cit., p. 9.
147
Léo Frobenius, La civilisation africaine, Rocher, 1987, p. 209.
124
tous comme un vecteur de sagesse indispensable au
maintien et à la survie de l’ordre communautaire. Nkoth
Bisseck va un peu plus loin dans cette réflexion :
« Pour les Africains, un régime ou un système
politique qui se satisfait de la perfection apparente
de sa forme juridique et néglige, voire, entraîne la
détérioration des conditions de vie concrètes de la
population est une absurdité. 148»

Si le Chef détient les richesses du terroir, c’est pour


les redistribuer et non pour en jouir personnellement. Les
contre-pouvoirs efficaces des confréries sont là pour l’en
dissuader et corrigent les disparités d’intérêts économiques
et politiques qui engendrent des conflits incontrôlables.
4- Le modèle économique complexe
A chaque niveau de régulation se met en place une
autorité principale de grande sagesse ou un initié prompt à
servir en corrigeant et en neutralisant les mœurs de vol
non désirables. Cela dévalorise l’esprit exacerbé du profit,
de l’individualisme et du capitalisme de prédation. Les
individus prompts à réaliser pour leur seul compte des
affaires lucratives sont vite marginalisés. Ici, la fonction
antichaos est présente même si la spirale est virtuelle.
5- Le modèle artistique complexe
Le lecteur qui a gardé à l’esprit les données de
l’ordre et du désordre qu’intègrent la rationalité africaine
devine que si, en un sens, l’esprit rationnel des Africains
se ramène aux choses en forme de spirale, réciproquement,
la notion de spirale elle-même pourrait se référer, pour une

148
Nkoth Bisseck, op. cit., p. 10.
125
part non éliminable à celle encore plus délicate d’esprit de
géométrie, de finesse ou de justesse. L’art africain le
montre plus que les autres sciences (image 17).

Image 17 : L’exécution d’un buste de pharaon dans le canon


négro-égyptien du Nombre d’or.
On peut se demander par quel miracle les artistes
africains continuent de réaliser intuitivement le canon
négro-égyptien repris dans la sculpture de l’antilope Tyi-
Wara des Bambara du Mali (image 18). Pour la petite
histoire, elle est utilisée comme support du masque de la
danse rituelle de l’initié et sert parallèlement de support
divinatoire dans les cérémonies de chasse. La composition
du tableau montre une mante religieuse, un pélican et
l’échine dorsale d’une gazelle. Les éléments de chasse
dans la forme de l’arc, de la flèche, de la cora. Il est alors
remarquable que l’instrument de musique, le gibier, la

126
danse et l’incantation fusionnent et dénotent une harmonie
du sens cognitif et rationnel des chasseurs.

Image 18 : L’antilope stylisée du Tyi-Wara organisée dans le


canon du Nombre d’or, 1,618 (par les aarchitectes Komi
Domelevo et Edouard Din).
L’art africain a alors eu pour but de sédimenter les
acquis du cerveau en une tâche concrète, spirituelle (de
l’esprit !), en créant les réseaux d’une culture universelle
(de l’Univers !) indéniable. C’est dire que le canon négro-
égyptien (Nombre d’or) est une opération de géométrie
présente en nous, car sculptée dans les neurones de notre
cerveau. Sans la lumière de ce Nombre d’or, pas d’art
africain manifesté. C’est bien d’un pôle métaphysique de
la connaissance dont il est question ici et dont l’image 19
du masque Fang apparaît aussi comme une réplique du
sens et de la Valeur. On voit bien que la pensée africaine
127
de l’art est par essence géométrique et complexe, mais
d’une complexité qui est le reflet mathématique de l’ordre
de l’Univers présent dans le cerveau humain.

Image 19 : Une stylisation géométrique du masque Fang-


Béti ci-dessus vu de face, de côté et de dessus. L’architecte
Edouard Din montre que l’œuvre sculptée ne fait pas appel
à une structure géométrique préalablement construite.
Ce pôle mathématique de la connaissance artistique
et rationnel a eu une fonction cosmologique antichaos qui
capture le psychisme des individus : telle est la grande
révélation contenue dans cet essai.
128
Posture de veille épistémologique
LA RENAISSANCE AFRICAINE ATTENDUE
« Cette société africaine, je la reconnais pour
mienne aujourd’hui, puisque c’est à elle que
je dois la paix que je n’ai jamais connue
auparavant, cette force de vie aussi et cette
intelligence du destin fragile des hommes qui
désormais nourrissent mon existence. »
Jean Ziegler, Les vivants et la mort, Paris,
éditions du Seuil, 1975, p.9.
Nous aimerions que la posture de veille conclusive
rejoigne la mise en garde introductive. Conclure, mais pas
pour exclure, mais pour nous rencontrer et renaître, et
surtout, rester en état de veille permanente.
A présent, nous savons que nos ancêtres savaient.
Plus que des scientifiques au sens le plus pointu du terme,
c’était des êtres spirituels hautement sages. Notre aventure
scientifique est celle d’une posture de veille sur la sagesse
du monde en nous révélant à nous-mêmes.
Cette veille doit être le contrepoids à l’oubli de nos
origines cosmiques. Par des expériences de vie justifiées,
nos sages ont établi une unité du Réel, avec ses principes
ordre et désordre, Horus et Seth, transcendants, opposés,
complémentaires et adossés à une loi : Maât. C’est le bon
sens à donner à la Vérité-Justice inscrite en toutes choses,
laquelle compense l’ignorance qui habite les civilisations
absorbées par la seule connaissance du monde matériel.
Il nous appartient de veiller et de nous éveiller au
savoir de cette vérité réelle, car c’est là où réside notre
Être d’Africain devenu à lui-même sa propre qui ne fait
qu’un avec Maât. Là l’ontologie de l’Univers rencontre
129
l’épistémologie et la méthodologie d’accès à la Vérité des
vérités rationnelles. C’est bien de cela que les sciences
humaines et sociales de notre temps doivent témoigner car
au vrai, écrit Felwine Sarr :
« L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit
plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais
marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera
choisi. 149»

Quelle belle leçon pour l’Afrique de demain !

149
Felwine Sarr, op. cit., p. 152.
130
BIBLIOGRAPHIE GENERALE
Cette bibliographie, non exhaustive, est divisée en
cinq parties qui regroupent les sensibilités disciplinaires
les plus diverses : histoire et égyptologie ; anthropologie et
sociologie générale ; science complexe et épistémologie ;
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145
La pensée africaine est une pensée complexe. En
évitant une formalisation mathématique excessive, nos
ancêtres savants et sages sont parvenus à rendre accessible
la loi générale d’organisation de l’Univers en ses principes
physiques essentiels. Cet essai, certes de modeste de taille
mais non d’ambition, qui en est le témoignage, permet
utilement de faire le point sur la méthode mise sur pied
pour élaborer une théorie africaine dans les domaines des
sciences humaines et sociales. Ontologie, épistémologie et
méthodologie constituent le socle de ce livre.
Que l’on nous entende donc bien : dérisoire est la
démarche cartésienne ou positiviste de thèse et vain l’égo
procuré si le chercheur africain est indifférent à la relation
d’intégration des sages au Cosmos ; s’il est inconscient
du lien qui unit la physique et la métaphysique, la logique
et l’intuition, l’épistémologie et l’ontologie, la science et
la religion, la cosmologie et la philosophie ; s’il renonce à
comprendre les raisons pour lesquelles l’Afrique noire doit
proposer au reste de l’humanité ses propres critères de
vérité, d’éthique et de méthode d’accès à la science.
MBOG BASSONG est en service au Ministère de
la Culture (Yaoundé – Cameroun. Géologue de
formation et planétologue, il approfondit la
réflexion sur les rapports entre les sciences de
l’univers et la régulation des sociétés humaines.
Il est Mbombog, initié dans l’ordre ancestral du
Mbog Basaá (Cameroun).
Illustration de couverture : La théorie de la science programme une
morphologie spiralée : Maât. Il s’agit d’une singularité topologique,
une catastrophe au sens de René Thom. La courbe spiralée enveloppe
la croix ansée, Ankh, qui apparaît au croisement de la droite Horus (7
et 9), plus longue que celle de Seth (6 et 8).

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