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« Polonais et Russes dans l'entourage de Flaubert et de Maupassant », colloque de l’association des Amis de Flaubert et de Maupassant en

partenariat avec l’association POL’ART et l’Opéra de Rouen-Haute-Normandie, Hôtel des Sociétés savantes, Rouen, 23 novembre 2013

Charles Edmond Chojecki et Gustave Flaubert,


parcours d'une amitié
par Emmanuel Desurvire1

I- Introduction

Le nom de Charles Edmond Chojecki2 (Figure 1) est familier des connaisseurs de la littéra-
ture française du XIXème, ainsi que des polonais, à la fois comme figure patriotique et littéra-
teur bilingue. Auteur méconnu, certes, d’autant plus qu’il comptait parmi ses amis intimes des
génies tels que Frédéric Chopin, George Sand et Gustave Flaubert, pour ne citer que trois
noms emblématiques, car la liste en est assez longue.

Nous tenterons ici de retracer le parcours d’une amitié de trente ans, laquelle aurait bien pu
se prolonger de deux décennies, n’eût été la disparition prématurée de Flaubert. Sur les neuf-
cent correspondances de Charles Edmond retrouvées à ce jour, seulement 26 concernent leurs
échanges3. C’est bien peu, mais il existe heureusement d’autres correspondances de Flaubert
où il s’agira de Charles Edmond4, ainsi que l’incontournable journal des Goncourt

Le premier historien du XXème siècle à s’être intéressé à cette amitié fut Zygmunt Zaleski, en
19325. Il faut attendre 1967 pour que soit publiée, par Zygmunt Markiewicz, la première étude 1
systématique de leur correspondance6. On doit à ce dernier d’avoir fait renaître la notion
d’une réelle intimité entre les deux hommes, qui n’hésitaient pas à s’appeler mutuellement
« ma petite vieille » !

Bien que les sources n’aient pas évoluées depuis, nous connaissons beaucoup mieux la per-
sonnalité de Charles Edmond à travers sa première historiographie détaillée7. Nous retraçons
ici les étapes marquantes d’une amitié ineffable, sublime par son naturel, sa bienveillance
chaleureuse, et enfin par sa fidélité.

II- Charles Edmond Chojecki, patriote polonais

Avant de découvrir les conditions dans lesquelles le destin rapprochera Flaubert et


Chojecki, il est utile de rappeler brièvement quelques éléments biographiques de ce dernier.

Né le 16 novembre 1822 à Wiski en Podlasie, Karol Edmund est le fils d’Andrej-Ksawery


Chojecki, homme très instruit et grand propriétaire-éleveur de moutons à Mowojev/Groudek
(Jablonna-Lacka, près de l’actuelle frontière ukrainienne), et notable de la voïvodie (pro-
vince). A huit ans, Karol Edmund connaîtra les affres de la première insurrection polonaise et
de la russification forcée (1830). Il fera ses études au collège de Varsovie (1834), avec pour
professeur de français, un certain Mikolaj Chopin, père du maestro. A seulement 18 ans, il est
secrétaire du conseil d’Administration des théâtres de Varsovie, et il édite un petit supplément
littéraire de la Gazeta Warszawska, intitulé ECHO (pour Edmund CHOjecki !). Il traduit des
pièces, s’essaye même sur la scène, et publie son premier recueil de poèmes (Halina). Mais
très rapidement, il va contribuer à la presse nationaliste (1842). A 21 ans, il étudie à Berlin
avec le philosophe Schelling, où il rencontre Tourguéneff ; puis il accompagne le comte Fran-
çois-Xavier Branicki dans un voyage de six mois en Crimée. Entre temps, son activisme poli-
tique l’aura fait remarquer des autorités russes…

A 22 ans (1844), sous la menace d’une condamnation à mort imminente, il fait le choix pru-
dent de « s’éclipser » à Paris, où il est accueilli par la communauté des polonais en exil. Ceci
ne l’empêche pas de se rendre à Prague (1845), où il rencontrera Bakounine et Speznev. Lors
de l’insurrection de Cracovie de 1846, il est établi à Dresde. Il correspond avec sa cousine
germaine Maria Trembicka, l’amie intime de la comtesse Kalergis – elle-même élève préférée
et maîtresse de Franz Liszt. Karol Edmund Chojecki y fréquente « l’immortel chevelu » et
c’est aussi à travers ce cercle d’amis qu’il se rapproche d’un grand poète polonais, Cyprian
Norwid, qui deviendra pour lui comme un frère. Sa production littéraire polonaise s’enrichit
encore de recueils poétiques (Hanna, Gesla), du récit de son voyage en Crimée, et d’un essai
sur la Tchéquie et les tchèques.

A 25 ans (1846), Chojecki se fixe enfin à Paris, où il gagne modestement sa vie comme pro-
fesseur au collège polonais des Batignolles. Une aventure avec une amie du cercle de Norwid
et intime de Chopin, la comtesse Laura Czosnowska, jeune veuve esseulée, fait de lui le père
d’une petite Maria Chojecka8, qu’il sera le seul à reconnaître, mais dont la garde lui sera
cruellement déniée pour longtemps. Cette même année 1847, il aura entreprit une œuvre peu
commune : la traduction, __ du français en polonais, __ de l’imposant Manuscrit trouvé à Sa-
ragosse de Jan Potocki, dont il aura su, mystérieusement, soit retrouver des cahiers man-
quants, soit les recomposer lui-même… Une énigme non encore résolue à ce jour.

Les évènements du Printemps des Peuples de février 1848 remettent Chojecki en selle pour
2 une grande bataille patriotique. Elu député de Lwow (alors polonaise), il se rend à la Diète de
Prague. L’insurrection écrasée, il échappe de peu à une arrestation par les autorités autri-
chiennes, laquelle lui vaut une seconde condamnation par contumace à la peine capitale. En
sécurité provisoire à Paris, il se rapproche de Proudhon, contribue activement au Peuple et à
la Voix du Peuple (financé par Herzen), y signe même des articles dans une rubrique de poli-
tique étrangère. Un an plus tard (février 1849), il convie pour un banquet dans son propre ap-
partement, Adam Mickiewicz et Herzen, pour le lancement de la Tribune des Peuples (financé
par Branicki), et dont il sera secrétaire de rédaction. En juin, le journal sera suspendu, tout
comme celui de Proudhon, et après de nombreuses persécutions policières, Chojecki se voit
rapidement contraint de quitter le territoire avec Herzen ; nous sommes alors en mai 1850.
Chojecki, très éprouvé par le double échec de la « révolution de février 48 » et de la presse
sociale-démocratique de Proudhon et de Mickiewicz, forcé de s’éloigner de sa fille qu’il
n’aura toujours pas revue, poursuivra sa route incertaine vers l’Egypte. On comprendra main-
tenant les circonstances de sa première et fugace rencontre avec Flaubert en Egypte.

III- Rencontre à Alexandrie

Nous sommes à Alexandrie, au début du mois de juillet 1850. Un certain Karol Edmund
Chojecki, vient juste d’y débarquer, au terme d’une fuite rocambolesque l’ayant conduit de
Paris à Marseille, avec Alexandre Herzen, tous deux échappant à un avis d’expulsion pour
leurs activités politiques, et d’une semaine de croisière. Pour leur exil, Herzen avait choisi
Nice, et Chojecki, l’Egypte. Muni de lettres de recommandation pour s’établir au Caire (dont
une de Victor Hugo), ce dernier ne compte pas séjourner très longtemps dans cette ville,
« emmerdante », « pleine d’européens en botte et chapeaux », « à la porte de Paris moins
Paris.» Celui qui l’affirme, c’est Gustave Flaubert, de retour avec Maxime du Camp d’une
expédition dans le haut-Nil, et en route vers le Liban. Un problème de visa les retarde pour
une quinzaine. A l’Hôtel d’Orient, Flaubert remarque ce grand jeune homme blond aux fines
allures, d’un an son cadet, un « polonais nommé Koieski » (comme il consignera dans son
carnet de voyage), s’apprêtant à rencontrer au Caire le saint-simonien Charles Lambert-Bey,
auquel lui-même avait juste rendu visite sur le retour.

Une rencontre en Orient autant fortuite que passagère, donc, pour deux hommes que rien ne
prédestinait à se revoir, ni encore à se rapprocher !

IV- Retrouvailles à Paris, et le procès de Mme Bovary

Six ans se sont écoulés depuis. De retour d’Orient, Flaubert aura travaillé pendant cinq ans à
Madame Bovary, lequel paraîtra en feuilleton dans la Revue de Paris, en automne 1856.

Quant à Chojecki, la vie commence enfin à lui sourire, un apaisement et une nouvelle car-
rière conquis tous deux de haute lutte. D’abord, en 1853, Proudhon lui permit de retrouver sa
fille Marie. Les Herzen voulaient même la prendre chez eux en famille d’accueil !... L’actrice
célébrissime Rachel Félix s’en occupera durant l’été 1853. A l’Odéon, il donne première lec-
ture de la Florentine. En 1854, il rencontre Julie, qui sera la compagne d’une vie. Las ! le
conflit de Crimée le voit s’embarquer pour une mission patriotique aux accents suicidaires,
bien que nommé aide de camp du général Omer-Pacha sur le front du Danube __ et dont il
reviendra sauf, disons miraculé, après une attaque de paludisme normalement fatale. Nous ne
savons pas comment il trouva la force d’achever son premier grand roman polonais, Alkhadar,
fresque historique de plus de mille pages de la grandeur et décadence de la jeune aristocratie 3
du début du XIXème. En 1855, celui qui s’appellera désormais Charles Edmond entre à la
Presse. Emile de Girardin le directeur, et son épouse Delphine (écrivain et amie de Rachel),
comme le prince Napoléon, l’auront pris sous leur amicale protection. C’est dans leur cercle
qu’il se lie d’amitié avec George Sand9. L’odéon crée la Florentine, un succès très remarqué.
Charles Edmond est alors non seulement devenu rédacteur au plus grand quotidien de Paris,
un ami de personnalités très influentes de Paris, et un dramaturge français.

L’amitié entre Charles Edmond et Flaubert se sera concrétisée sans doute avant 1856, autour
de la personnalité d’Apollonie Sabatier, et leurs amis communs, Louis Bouilhet, A. Dumas
père, E. de Goncourt, A. de Musset, G. de Nerval, Ernest Feydeau, Théophile Gautier, et A.
Houssaye. Le 26 décembre 1856, aux prémices du procès de Mme Bovary, devant se tenir en
février suivant, Charles Edmond enverra Flaubert porter lui-même cette lettre à un puissant
magistrat de ses relations, Me Oscar la Vallée10 :

« (…) Le porteur de la présente est un de mes très intimes amis, et qui tourne la tête au nom de Flaubert. C’est
un homme d’un talent admirable et qui vient de commettre dans la Revue de Paris un superbe roman intitulé
Mme de Bovary (sic). Or il est arrivé que ce roman, nullement politique, a pourtant déplu à Laubardemont. Mon
ami est menacé de l’échafaud. Voyez cette tête ; elle est si intelligente et faut-il qu’elle roule sous le glaive ? (…)
Il vous expliquera son affaire et vous demandera un conseil (…) Cela vous donnera peut-être l’occasion de lire
Mme de Bovary et je vous envie d’avance ce plaisir (…) Mon Dieu ! Sauvez-le ! Sauvez-le ! (…) »

Heureusement acquitté, Flaubert se souviendra du soutien de ses amis, en particulier de


cette médiation de la part de Charles Edmond qui sera peut-être remontée, __ pouvons-nous en
douter ? __ jusqu’aux oreilles du P.N. aux Tuileries.
V- Les nuages de Salammbô

Cette année 1857 sera décidément chargée en termes de procès aux bonnes mœurs. C’est en
effet au tour de George Sand de narguer la censure avec le feuilleton de la Daniella, que
Charles Edmond édite dans la Presse ; imaginons l’effet provoqué par cette citation entre
autres, concernant un pays sous tutelle pontificale : « L’Italie, vierge prostituée à tous les
bandits de l’univers, immortelle beauté que rien ne peut détruire, mais qu’aussi rien ne sau-
rait purifier » ! Après trois avertissements, la Presse est suspendue en décembre 1857, pour
une durée de deux mois.
Début 1858, les pertes considérables du journal demandent de reprendre au plus vite le
cours des feuilletons, principal attrait du public parisien. C’est bien sûr à Charles Edmond
qu’en revient la responsabilité. Soucieux de bien faire, il commettra d’abord l’erreur
d’annoncer prématurément le Château des Etoiles de Sand, laquelle souhaitait la publication
mais n’est pas satisfaite de l’offre. Vexée de ce qu’elle prend pour une manipulation, elle se
tournera vers l’archi-rival du journal, i.e. la Revue des Deux Mondes, pour y publier son Châ-
teau sous un autre titre.

C’est dans un tel contexte qu’il faut comprendre ce qui arrivera ensuite avec l’affaire de
Salammbô. On ne sait pas ce dont les deux hommes auront convenu, en privé, à propos du
deuxième grand roman que préparait Flaubert. Grandes promesses de celui-ci, enthousiasme
et pressions amicales de celui-là. Mais rétractation de l’auteur, qui ne supporte pas de se voir
contrôlé par un journal, de s’engager pour une échéance. Une fâcherie sérieuse, et qui
s’envenime ; en juin 1858, il s’en confie à Feydeau :
4 « (...) Je suis rentré (et moralement encore plus que physiquement) dans ma caverne ; d’ici deux ou trois ans
peut-être, rien de ce qui se passe ici-bas en littérature ne va m’atteindre. Je vais, comme par le passé, écrire
pour moi, pour moi seul. Quant à La Presse et au Charles-Edmond, merde, contre-merde et remerde ! Avant tout
il ne faut pas crever d’ennui. Je suis sûr que ce que je fais n’aura aucun succès, tant mieux ! je m’en triple-fous !
(...) »

Puis en octobre suivant, au même :


« (...) J’ai à peu près écrit trois chapitres de Carthage92, j’en ai encore une dizaine, tu vois où j’en suis (...)
Celui-là ne sera pas un bon livre. Qu’importe, s’il fait rêver à de grandes choses ! Nous valons plus par nos
aspirations que par nos œuvres. J’ai eu, néanmoins, et j’ai encore un fier poids de moins sur la conscience,
depuis que je sais que le sieur Charles-Edmond n’est plus à La Presse. L’idée de la publicité me paralyse, et il
est certain que mon livre serait maintenant fini, si je n’avais eu la bêtise d’en parler.»

Et en décembre 1859, Charles Edmond (qui travaille toujours au journal), s’adresse à Flau-
bert, sur un ton doucement autoritaire, signifiant ne pas vouloir lâcher prise sur Salammbô, __
malgré l’offre de Feydeau d’écrire pour la Presse. Il appelle celui-ci à son orgueil contre sa
turbulente maîtresse, Louise Colet, avec en prime, une blague grivoise et flatteuse, concernant
une autre, Béatrix Person :

« Il n’y a rien qui puisse me faire lâcher le roman sur Carthage. Je tiens à faire crever la mère Colet par le
retentissement que je me propose de donner à cette œuvre. C’est dans la Presse qu’elle verra à quel homme elle
a eu affaire, et quelle jouissance elle aurait su en tirer si elle s’y fut bien prise. Merci pour Feydeau. Je le veux
bien, très bien. J’ignore son adresse et ne sais par conséquent où lui écrire. Cela fera-t-il plaisir à Feydeau ?
Parbleu oui ! Ni l’Opinion ni la Revue ne sauraient lui offrir la publicité de la Presse. Donc, si l’affaire plaît à
Feydeau, proposez-là-lui ; je serai enchanté de vous être agréable à vous et à lui. La Librairie Nouvelle vient de
recevoir le manuscrit d’un roman intitulé « Lui seul » par Bix Person. Bourdillat ne veut pas de ce titre. Il pré-
fère celui de « Gustave Pine de fer ».
Salammbô paraîtra fin 1862 chez Michel Lévy. Il semble que les tensions anciennes soient
passablement enterrées pour que Charles Edmond s’adressât immédiatement, dans les termes
qui suivent, à celui qu’il nomme désormais « sa petite vielle adorée » :

« Ma petite vieille adorée, J’ai terminé hier la lecture de Salambô. Affaire de sirotage, quoi ! Il me semble que
j’ai la tête dans un baquet plein de soleil ; Je n’aperçois que feu et lumière ; C’est tout bêtement merveilleux.
Après la lecture, je me suis pincé les cuisses pour me convaincre que j’existe ; puis je suis allé à la glace de ma
cheminée et j’ai vu avec surprise que je n’étais pas coiffé à la carthaginoise. J’en ai ressenti un vif regret. Hier
au théâtre Français pendant les entractes on causait de Salambô. Je me suis campé au milieu d’un groupe, et
laissant tomber sur mon entourage un regard arrogant, je leur ai déclaré que ceux qui vous connaissent depuis
peu ne pouvaient pas se douter à quel point [illisible …] ordinaire. Recevez cher ami l’expression de mes vifs
éblouissements avec lesquels je vous embrasse de tout mon cœur. »

VI- La période Goncourt, l’Africain, et le mariage de Béatrix Person

Reprenons donc le fil à 1860, pour dérouler les sept années d’amitié qui vont suivre, autour
d’un nouveau cercle d’intimes. Il faut rendre justice aux frères Jules et Edmond de Goncourt
pour avoir immortalisé, à travers leur fameux Journal, de beaux moments de convivialité qui
autrement auraient étés à jamais perdus pour l’histoire. La chronologie dudit journal indique
que Charles Edmond fut le premier hôte régulier des Goncourt, chez lui à Bellevue, depuis
qu’il y avait loué une « maisonnette » avec Julie. Dès 1858, l’habitude avait été prise de se
retrouver chez Mario Uchard ou chez les Goncourt avec Paul de St-Victor. On continuera de
même à Bellevue. Longue est la liste de ces agapes, intimes et joyeuses, où l’on retrouvera
aussi des personnalités telles que Hugo, About, Dennery et Lia Félix (sœur de Rachel), et bien
d’autres.
5
A ces agapes, Flaubert ne fait son apparition qu’en 1860. En janvier, chez les Goncourt, il
rencontre Julie, la compagne de Charles Edmond. Rires assurés, car la modiste, qui n’a pas
l’éducation de ce beau monde, ni sa langue dans la poche, y prend largement sa part d’humour
et d’esprit. Le Journal comptera quatre dîners communs avec Flaubert pour cette seule année,
sur quinze épisodes de rencontres des Goncourt avec Charles Edmond. On peut supposer que
Flaubert et Charles Edmond ne se voyaient que dans ce cadre très convivial.

Mais en secret, les Goncourt commencent à étaler sans vergogne tout leur fiel à propos du
ménage de Bellevue, qui s’explique d’abord dans le contexte pitoyable d’un duel About-
Villemessant, dans lequel Charles Edmond se trouve témoin ; également par l’extrême fatigue
de celui-ci, à cinq semaines de la première de sa pièce, et les vives tensions du couple de Bel-
levue. Aboutissement salutaire : le 9 août 1860, l’Africain est enfin créé au Théâtre-Français.
L’acteur Geffroy y remporte un succès phénoménal dans le premier rôle du Kaïd, un mort-
vivant réfugié en Egypte, forcé par une manipulation à retrouver sa « veuve » à Paris… De
Croisset, Flaubert apprend la nouvelle ; et le surlendemain, Charles Edmond reçoit ce mes-
sage de félicitations :

« Taïeb ! Taïeb Ketir11 !!! L’Africaine a complètement réussi. – Voilà ce que j’ai lu, ce matin, par hasard, dans
une feuille locale. Ah ! Sacré nom de dieu, j’en suis bien content ! Mille félicitations, mon cher vieux. Mais ce
n’est pas gentil de n’avoir point prévenu les amis. Vous savez bien que j’aurais été, dès le commencement, le
premier à vous applaudir, et, à la fin, le premier qui vous aurait sauté au col. Du reste, dans quelques jours, je
vous renouvellerai en personne mes congratulations. D’ici là cent poignées de main. Question à la partie la plus
charmante de vous-même : – Le cœur vous battait-il un peu ? Commentaire : – Oh ! Que j’aurais voulu poser
une main sur iceluy. »
Il n’est sans doute pas de compliment aussi joliment tourné, et aussi touchant de sincérité,
d’amitié vibrante ! L’usage d’une salutation arabe, marquée d’une triple emphase est là pour
rappeler leur vielle complicité d’Orient, comme un hommage supplémentaire à la pièce. Le 19
août, on se retrouvera à Bellevue pour fêter la rosette de Saint-Victor, Flaubert arrivant de
Rouen au milieu du dîner. Entre lui et Charles Edmond, il ne s’agira pas de l’Africain (qu’il
verra le 23 août), mais d’une affaire qui lui tient à cœur depuis juillet : la promotion par la
Presse d’un roman d’Amélie Bosquet. Il prend son hôte à part pour savoir ce qu’il en est. Voi-
ci le dialogue qu’il rapportera verbatim à son amie :

« - (GF) Vous ne voulez point, n’est-ce pas publier le roman de Mlle Bosquet ? vous allez me rendre le ms.
- (CEC) Pas du tout. Pas du tout ! C’est excellent. Nous le publierons.
- Eh bien quand ? annoncez-là maintenant.
- Je l’annoncerai quand j’aurai fini Achard.
- C’est de la blague ! Voyons franchement quand le publierez-vous ?
Ici il fait un calcul et m’a répondu – ‘’positivement dans six mois’’. Colère de votre serviteur.
- Je veux bien rendre le ms. de mlle Bosquet si dans 6 mois j’ai quelque chose d’elle à mettre (…)»

Cet épisode sans conséquence illustre bien l’existence d’un rapport de forces entre les deux
hommes, toujours en faveur de Charles Edmond ; chacun souhaite rendre service, mais Flau-
bert, comme dans l’affaire Salammbô, éprouve des difficultés à comprendre le fonctionne-
ment d’un journal, avec son calendrier et ses contraintes éditoriales. Comme nous le verrons,
le problème reviendra de façon récurrente, affaiblissant par épisodes une amitié pourtant très
solide et fidèle.

Au cours des années 1861 à 1866, les petits dîners intimes, qui chez Flaubert, qui chez les
Goncourt, qui à Bellevue, s’espaceront progressivement. Mais c’est aussi attribuable à
6 l’apparition d’un nouveau phénomène : les dîners Magny. Véritable cercle littéraire créé fin
1862 autour de Sainte-Beuve, les mêmes (i.e. Flaubert, les Goncourt, Chojecki) s’y retrouvent
chaque quinzaine en compagnie de Saint-Victor, Gautier, Berthelot, Renan, Taine, Bouilhet,
Baudry, Schérer, Gavarni, et encore bien d’autres notoriétés, incluant parfois George Sand,
Nefftzer, Gambetta ou Tourguéneff. D’après la chronologie détaillée12, Flaubert, qui pourtant
vit à Croisset, y sera présent vingt-six fois au cours de cette période. Charles Edmond n’y est
signalé par les Goncourt que huit fois, mais eux-mêmes n’y étaient pas toujours présents.

En mars 1862, les Goncourt consigneront dans leur Journal cette phrase plutôt assassine à
l’égard de leurs deux amis : « Flaubert, exemple frappant de l’infériorité de l’homme compa-
ré à son livre. Charles Edmond, le contraire. » L’histoire semble avoir malheureusement col-
portée, comme valant « apophtegme », cette formule à l’emporte-pièce. Pour les deux sujets,
le compliment est fielleux : comprenons que Flaubert serait indigne de son génie littéraire, et
Charles Edmond un homme de valeur mais piètre écrivain. Les Goncourt se voyaient-ils peut-
être entre les deux ?... Si les spécialistes de Flaubert auront pût oublier cette attaque, elle aura
sans doute pesé sur la mémoire de Charles Edmond. Le coup est d’autant plus injuste que ce-
lui-ci est encore au tout début de sa carrière littéraire en France : il n’a derrière lui que trois
pièces, i.e. la Florentine, les Mers polaires (féérie), et l’Africain. Si l’on fait abstraction de
son monumental récit de voyage dans les mers du Nord avec le P.N., il n’avait, en 1862, pu-
blié qu’un premier roman, les Souvenirs d’un dépaysé. Le deuxième, concernant son exil en
Egypte13, et qui sera couronné par l’Académie Française, ne viendra que… 17 ans plus tard !
C’est dire que les Goncourt par cynisme maladif, auront jugé trop vite, comme commis une
faute de goût envers et à l’insu de leurs deux amis.

Fin mai 1866, Flaubert demande à son ami de faire jouer ses relations pour intervenir en
faveur de « leur ancienne intime », l’actrice Beatrix Person. Celle-ci habite avec son compa-
gnon à Bourbon (l’île de la Réunion), et souhaite se marier, contre la volonté de ses parents.
Une lettre d’introduction auprès du gouverneur de l’île Maurice, et la chose pourrait
s’accomplir. Flaubert conclut sa demande par « Mille tendresses à Mme Julie ainsi qu’à
vous. » Charles Edmond obtient sans difficulté l’introduction requise, et Flaubert lui écrira en
retour :

« Je vous remercie de votre célérité et de votre obligeance, mon cher vieux. J’ai envoyé la chose immédiate-
ment. Je crois que vous leur avez rendu un fier service. Quel homme vous faites ! C’est Beau ! Je vous serre les
deux mains et suis vôtre. »

Gageons que Charles Edmond, qui n’utilise pas ses relations en vain, fût ravi de sauver le
mariage de la petite actrice drolatique qui, autrefois en 1858, tint si bravement le rôle de « pi-
lotin » dans les Mers Polaires (et dont St-Victor dira qu’elle « mit le feu aux poudres en brû-
lant les planches » !), tout comme de contenter si profondément son ex-amant. La chronologie
de Flaubert indique qu’en mars 1872, Mme Person-Godefroy les invitera tous les deux à dé-
jeuner chez elle. Voici qui soudera encore leur amitié, cette fois-ci grâce à une femme, mis à
part le cas particulier de Julie. Coïncidence fortuite ou évènement déclencheur, Charles Ed-
mond épousera fin juin 1866, quelques semaines après le mariage de Beatrix Person.

Reprenant notre fil à l’année 1867, il semble qu’à partir de là Flaubert et Charles Edmond
ne se voient plus. Ceci est un fait curieux à double titre. D’une part, comme indiqué par la
chronologie14, Flaubert s’intéressera de très près à l’histoire de la révolution de 1848, dans le
cadre de sa prochaine Education Sentimentale. Sa lecture personnelle des évènements lui in-
terdisait-elle d’approcher Charles Edmond, non pas comme témoin ou conteur, mais comme
vrai acteur de l’histoire ? D’autre part, son ami est alors commissaire du Parc Egyptien à
l’Exposition Universelle, titre largement mérité par un travail d’une extrême difficulté de pré- 7
paration et de réalisation. Flaubert se rendra trois fois à l’exposition, mais pas un mot sur cette
étonnante reconstitution d’un pays pourtant cher à ses souvenirs, ni trace d’une entrevue avec
Charles Edmond. Les Goncourt, ivres de ressentiment quant au succès du « polonais » et de sa
réussite sociale et matérielle, avaient-ils réussi à monter Flaubert contre lui ? Et ce dernier,
alors très endetté, voyait-il lui-même la révolution de 48, tout comme la reconstitution du
temple de Philé au Champ-de-Mars avec un profond cynisme ?... Une certaine distance pour-
rait ainsi s’expliquer.

VII- Mlle Aïssé, l’affaire Bouilhet, et sainte colère contre la presse

La guerre de 1870, suivie du siège de Paris jusqu’à mi-1871, contribueront encore à


l’éloignement entre Flaubert et Charles Edmond. Ce n’est pas que le cercle littéraire fut réel-
lement compromis : Magny se poursuivit chez Brébant, sans Flaubert (voir plus loin), et sur-
tout sans Jules de Goncourt, tragiquement emporté par une maladie dégénérative. En mal
d’amitié, pris sans doute également par le remords, Edmond de Goncourt reprendra un soir le
chemin de Bellevue. Quelques mois plus tôt, Flaubert aura, lui aussi, perdu un frère en la per-
sonne de Bouilhet. Il est alors tout occupé à la publication posthume des Dernières Chansons,
ainsi qu’au montage à l’Odéon de Mademoiselle Aïssé, avec Sarah Bernhard dans le premier
rôle En novembre 1871, il assistera avec Michel Lévy à la première de la Baronne de Charles
Edmond et Edouard Foussier, qui précède Aïssé, cette dernière programmée pour janvier
1872.

La représentation d’Aïssé donnera lieu à une critique virulente de Francisque Sarcey du


Temps (journal où Charles Edmond est rédacteur depuis 1861), comme de la Presse, qui selon
les termes de Flaubert à Sand, se sera montrée « en général, stupide et ignoble ». Même si
Sarcey, redoutable critique connu pour flatter les acteurs tout en assassinant les auteurs,
n’avait pas épargné Charles Edmond, Flaubert, atteint pour son compte et celui de Bouilhet,
ne pourra pas contenir un ressentiment de plus en plus virulent contre la presse en général,
comme nous y reviendrons plus loin.

Ce même mois de janvier 1872, un réchauffement vers Charles Edmond se fait sentir. Dans
son style inimitable, Flaubert s’adresse à « sa petite vieille », et le traite amicalement de « co-
chon » (sic) pour la responsabilité de leurs difficultés à se voir, après l’interruption des dîners
Magny :

« Ma petite vieille, Pouvez-vous m’envoyer deux billets d’introduction pour les séances du Sénat ? C’est pour
ma nièce qui aime les momies (étant mon élève). Je vous ferai observer, ma biche, que vous êtes un cochon : 1°
parce que je ne vous vois jamais ; 2° parce que je vous ai demandé plusieurs fois sur quelles bases s’était re-
constitué le dîner Magny. Je n’ai pu être aux deux agapes où j’étais convoqué, pour la raison que la première
fois j’étais pris et la seconde fois je n’étais pas à Paris. Voilà, mon bon. »

Une certaine complicité commence à renaître entre eux, et pour cause : Charles Edmond,
qui admire l’entreprise de Flaubert, offre de publier dans le Temps un « article absolument
réparateur » sur Bouilhet. Quant à Sarcey, il ajoute :

« Je serais même enchanté si la chose est possible, de vous voir ajouter quelques mots bien sentis, stigmatisant
le porc en question. Cet animal m’est odieux. »

La réparation en question attendra à cause d’une affaire remontant à six mois. Flaubert avait
intercédé auprès du maire de Rouen pour un projet de fontaine, ornée d’un buste, à la mé-
8 moire de Bouilhet, pour lequel il avait déjà levé une souscription. Refus du conseil municipal,
à 13 voix contre 11, pour cause de mérite littéraire insuffisant du sujet, et de n’être pas né à
Rouen !... En ébullition, Flaubert avait préparé un pamphlet virulent contre la municipalité,
mais le timoré Nouvelliste de Rouen en déclina piteusement la publication. C’était sous-
estimer le fougueux pétitionnaire car, avec le soutien de Charles Edmond, le brûlot allait dé-
sormais s’afficher dans les pages du Temps ! La Lettre à la Municipalité de Rouen15 y paraîtra
sur 4 longues colonnes, le vendredi 26 janvier 1872.

Flaubert ne pouvait que se réjouir de cet immense coup de main. Cependant, sa reconnais-
sance aura sans doute été entachée par un détail, __ somme toute anecdotique, mais empoison-
nant pour lui. Le dimanche précédent (21 janvier), Charles Edmond l’aura informé d’une pe-
tite altération de son texte :

« Une modification S.V.P. nous y tenons beaucoup, dans votre intérêt et dans le nôtre. Au lieu de : ‘‘le Moni-
teur Universel, l’Ordre, le Figaro, le Gaulois & &’’ nous voudrions mettre tout simplement ‘‘presque tous les
grands journaux’’ __ Cela vous est égal, n’est-ce pas ? »

Sur quoi Flaubert (lettre non retrouvée) dût protester avec véhémence, menaçant vraisem-
blablement de retirer son article, mais dans sa réponse de jeudi 25 janvier, veille de la paru-
tion, Charles Edmond s’avère inflexible :

« Vous ferez ce qu’il vous plaira mais je vous affirme que c’est dans l’intérêt commun que je vous ai demandé
la modification en question. Un homme de votre grand renom, et de votre valeur, se doit, ni de près ni de loin, se
commettre avec des journaux mal famés. Le Figaro et le Gaulois ne sont pas des journaux que M. Flaubert à
l’occasion de Bouilhet doive citer. Tout ça, c’est de la crapule qui n’est pas digne de franchir le seuil de notre
maison. Ces gens-là écrivent, mais nous sommes censés ignorer leur existence. Croyez-moi, ce que je vous dis
là, est la vraie vérité, le véritable sentiment de la situation. Les titres de ces journaux jurent au milieu d’un ar-
ticle sorti de votre plume à vous. C’est une petite galette de merde qui s’étale sur le devant d’une robe en satin
blanc. Cela fait un effet déplorable et répulsif pour l’œil aussi bien que pour le nez. Que je crève à l’instant, si je
suis dans mon tort. Et puis d’ailleurs, la modification touche-telle à la forme ou bien au fond ? Elle ne touche à
rien du tout. C’est tout bonnement un pou que l’on ôte du col d’une charmante statuette de marbre. J’aurais
encore une foule de métaphores à vous infliger. Je m’arrête et vous serre cordialement dans mes bras. »

L’affaire est close, mais elle laissera sans doute une cicatrice de plus. Flaubert ne décolère
pas contre la presse en général, et Charles Edmond en particulier. En août 1873, il écrira à ce
dernier :

« Ah ! Que j’ai raison de ne pas écrire dans les journaux et quelles funestes boutiques (établissements) ! La
manie qu’ils ont de corriger les manuscrits qu’on leur apporte finit par donner à toutes les œuvres la même
absence d’originalité. S’il se publie cinq romans par an dans un journal, comme ces cinq livres sont corrigés
par un seul homme ou par un comité ayant le même esprit, il en résulte cinq livres pareils. Voir comme exemple
le style de la Revue des Deux Mondes. Tourgueneff m’a dit dernièrement que Buloz lui avait retranché quelque
chose dans sa dernière nouvelle. Par cela seul, Tourgueneff a déchu dans mon estime. Il aurait dû jeter son
manuscrit au nez de Buloz, avec une paire de gifles en sus et un crachat comme dessert ! Mme Sand aussi se
laisse conseiller et rogner ! (…) De la part de pareils génies, je trouve que cette condescendance touche à
l’improbité. Car, du moment que vous offrez une œuvre, si vous n’êtes pas un coquin, c’est que vous la trouvez
bonne. Vous avez dû faire tous vos efforts, y mettre toute votre âme. Une individualité ne se substitue pas à une
autre. Un livre est un organisme compliqué. Or toute amputation, tout changement pratiqué par un tiers le déna-
ture. Il pourra être moins mauvais, n’importe, ce ne sera pas lui ! (…) je vous assure, mon bon, que vous êtes sur
une pente et que vous autres, journaux, vous contribuez par là encore à l’abaissement des caractères, à la dé-
gradation, chaque jour plus grande, des choses intellectuelles (…) Là-dessus, mon vieux, je vous bécote. »

En juillet 1874, il écrira à George Sand

« (...) C’est une chose étrange combien les imbéciles trouvent de plaisir à patauger dans l’œuvre d’un autre ! à
rogner, corriger, faire le pion ! Vous ai-je dit que j’étais, à cause de cela, très en froid avec le nommé Charles- 9
Edmond ? Il a voulu remanier, dans Le Temps, un roman que je lui avais recommandé, qui n’était pas bien
beau, mais dont il est incapable de tourner la moindre des phrases. Aussi, ne lui ai-je point caché mon opinion
sur son compte, inde irae. Cependant, il m’est impossible d’être assez modeste pour croire que ce brave Polaque
soit plus fort que moi en prose française ! Et vous voulez que je reste calme ! chère maître ! Je n’ai pas votre
tempérament ! Je ne suis pas comme vous toujours planant au-dessus des misères de ce monde (...) »

Ici, Charles Edmond paye pour la fureur maladive de Flaubert à l’égard des éditeurs de
presse. Il n’avait jamais digéré qu’en son temps, Madame Bovary ait subit des coupes claires,
nombreuses et malhabilement concertées, par la Revue de Paris. Il était pourtant mal placé
pour se plaindre à George Sand de la nécessité des coupures et des altérations dans le cas du
roman-feuilleton, qui obéit d’une part à un cadrage strict, et d’autre part à des contraintes de
production en temps et en heure. George Sand connaît trop bien ces conditions pour
s’émouvoir du message de Flaubert. Il est vrai qu’il faille pour l’auteur reconnaître un certain
talent de correction et de mise en forme chez l’éditeur. Charles Edmond devait être particuliè-
rement rodé à ce périlleux exercice pour que la Dame de Nohant ne se soit jamais offusqué de
ses modifications éditoriales de dernière minute. En janvier 1872, Charles Edmond dut faire
face à un incident de production concernant les Rêveries et Souvenirs. Il faut quand même un
climat de confiance assez poussé avec George Sand pour que Charles Edmond lui envoie ce
petit mot très espiègle et bien dans son style, __ qui a dû lui provoquer un vrai fou-rire :

« Les compositeurs ne peuvent se mettre au feuilleton qu’après avoir achevé leur besogne du journal.
L’épreuve ne partirait donc que par le courrier de demain soir. Seriez-vous en mesure de nous la renvoyer pour
lundi matin ? Je ne crois pas la chose possible. J’aime mieux par conséquent assumer la responsabilité d’une
correction soignée. Je sais qu’à ce jeu je joue ma tête, mais cela sera peut-être un moyen de m’en débarrasser.
En tout cas je me charge de corriger vos fautes de français, et Dieu sait s’il y en a ! C’en est plein. Pour les
coupures, j’aurai soin de ne laisser que le titre et la signature. Ah ! mais, c’est comme ça ! L’heure de me dé-
masquer a sonné [sic] (…)»
Il n’y avait que l’extrême compétence de Charles Edmond pour œuvrer des années durant à
éditer les feuilletons de George Sand, entendons bien à son entière satisfaction, et à travers
des retouches éditoriales aussi justifiées que mineures. Flaubert ne l’entendait pas ainsi : toute
modification dénaturait la création littéraire, écorchait l’âme même de l’auteur. Sous ce pré-
texte, il déniait même au Temps de pouvoir faire son travail par rapport à un roman même
« pas bien beau » dès lors qu’il était recommandé par lui ! Autant pour le « brave polaque »
et ses années de service irréprochables, auprès de celle qu’il admirait au-dessus de tout. Jalou-
sie peut-être envers son ami, invité pour la cinquième fois à Nohant l’été 1874, et qui selon
l’habitude, viendra y donner lecture à une nouvelle pièce, cette fois-ci la Bûcheronne.

La relation entre Flaubert et Charles Edmond entre alors dans un hiver profond. En juin
1876, à l’enterrement de George Sand, ils n’auront certes pas l’occasion de se confier. En
mars 1877, concernant la promotion de son élève Guy de Maupassant, Flaubert confie à celui-
ci avoir « trop bousculé Charles Edmond pour en réclamer un service ». Il se sent probable-
ment coupable d’avoir provoqué cet éloignement, ou du moins il ne juge pas décent de faire
appel à l’amitié d’autrefois pour encore des services, constatant lui-même, peut-être le vide de
toute réciprocité de sa part. Charles Edmond, désormais bibliothécaire-en-chef du Sénat, tou-
jours assidu des dîners Brébant, hôte de Louis Blanc à Bellevue, et grand-père, ne représente
plus pour Flaubert qu’un doux souvenir, que le temps présent ne peut faire revivre.

VIII- Derniers échanges, et l’épigramme de Zéphyrin Cazavan

Le mois de mai de cette même année 1877, Charles Edmond aura toutefois l’heureuse sur-
10 prise de recevoir Trois contes, la tentation de Saint-Antoine. Touché par le geste, il répondra à
Flaubert en deux fois, le temps de remercier puis de lire :

« Mon cher ami, Je vous ai hier remercié du livre ; il m’importe aujourd’hui d’en faire autant pour l’énorme
plaisir que m’a procuré l’absorption d’iceluy. Au milieu des ruades des ânes, je me réjouis d’apercevoir enfin la
griffe du lion. Le livre est tout à fait bien : un instrument à trois cordes également superbes et sonores. »

Malgré la tournure élégante, nous sommes loin des vibrants éloges d’antan ; Charles Ed-
mond aura exprimé son admiration à travers une formule sobre, sur fond de pessimisme.

Deux ans après, en 1879, avec la publication, de Zéphyrin Cazavan en Egypte, Charles Ed-
mond voit l’opportunité de reprendre contact. Une trentaine d’années après les faits, après leur
rencontre à Alexandrie, c’est la première fois qu’il confie par écrit ses mémoires d’exil. A qui
d’autre ce livre pouvait mieux être dédié !...

Notons le mystère de la dédicace (Figure 2). On lit : « à Gustave Flaubert, son vieil ami
Charles Edmond », et à la suite, « a. c. p. r. / d. e. q. v. a. b. ». A ce jour, l’énigme de cet épi-
gramme crypté n’a pas été résolue. Le message est certainement à caractère privé et facé-
tieux ; il doit avoir une interprétation simple. Notre conjecture est que la fin signifierait « / qui
vous aime beaucoup », ce qui appelle l’interprétation suivante16 : « au cochon par retour du
cochon / qui vous aime beaucoup).» Ainsi Charles Edmond aurait usé du même qualificatif
que Flaubert à son endroit, en janvier 1872, lorsqu’il se plaignait de l’absence de nouvelles
(cf. plus haut). Cette petite note amicale se prêterait bien au contexte.

Le 8 décembre 1879, visiblement ému par le roman, Flaubert lui répond ainsi :
« […] Ça m’a remis sous les yeux et dans les narines. Merci mon bon ! J’admire énormément Soliman Pacha
‘‘à cheval messieurs !’’17 (…) Le public vous reprochera de n’avoir pas enfermé vos observations dans une
action dramatique ; moi, je vous en loue. Il est temps que le roman ne soit plus un joujou. Par ce froid qui vous
casse la gueule en quatre, votre livre m’a fait du bien en m’apportant le soleil de là-bas. […]18»

Comme une braise palpitant sur les cendres, illuminée d’un dernier feu, Flaubert compli-
mente son vieil ami pour sa narration des temps lointains, l’encourageant à poursuivre dans le
roman sérieux, comprenons de portée sociale-philosophique. Gageons que Charles Edmond
en prit bonne note, car il avait là le plus grand des conseillers en écriture.

Le 8 mai 1880, six mois exactement après cette dernière correspondance, Flaubert
s’éteignait à Croisset, des suites d’une crise d’épilepsie. Charles Edmond, qui poursuivra son
œuvre littéraire avec huit autres romans et plusieurs autres créations, décèdera en 1899.

IX- Conclusion

Une amitié de trente ans ne se résume pas à quelques courriers ni petits dîners entre grands
commensaux. On aura compris que le lien entre Flaubert et Charles Edmond était d’une na-
ture passionnelle, spontanée, sans manières ni ostentation. En privé, dans une familiarité
complice, __ très étrangère aux autres relations de Charles Edmond, on s’apostrophe par des
« ma biche/ ma petite vieille », on « se bécote », on s’aime comme deux collégiens adultes.

Flaubert n’aura pas cessé de compter sur les bons services de son ami, sans être une seule
fois déçu ou trompé, malgré des gaffes. Contrairement aux Goncourt, il ne critiquait pas sa
création littéraire ; bien au contraire, il en encourageait le talent, main sur le cœur, de
11
l’Africain à Zéphyrin Cazavan. Contrairement à l’impression léguée par la formule aigre-
douce des Goncourt, il devait plutôt admirer plusieurs qualités en Charles Edmond : maîtrise
subtile de la langue, étonnante pour un étranger, culture gréco-latine et littéraire insondable,
explorateur des mondes lointains, talent de conteur inépuisable, mondain raffiné sans flagor-
nerie, __ l’homme qui connaissait tout le monde et a été partout. Mais par-dessus tout, son
désir de servir de façon engagée ou désintéressée, des grandes causes à celle des plus petits.
La rage de Flaubert à l’encontre des journalistes et des correcteurs de tout poil n’est aucune-
ment feinte : elle est viscérale. Et pourtant, il pardonne à Charles Edmond sa ténacité, sa ri-
gueur professionnelle, son entregent désarmant, et il apprécie sa gentillesse immuable, en dé-
pit de ses assauts caractériels.

Flaubert aurait aimé posséder certaines des qualités humaines de Charles Edmond. Celui-ci
aurait aimé sans doute avoir une fraction du génie de son ami. Ils n’auraient pourtant pas aimé
avoir connu la vie, les tribulations et les souffrances de l’autre. Il n’y avait donc aucune place
pour la jalousie ou la médisance. Leur ultime point commun était l’humour en toutes choses,
l’absence de confrontations politiques, la bonne humeur du partage sur tout et rien, et enfin la
fidélité de deux âmes au grand cœur. Voilà qui éclaire davantage, nous le croyons, la nature
de cette amitié extraordinaire et touchante.

***
Figure 1 – Portrait de Charles Edmond Chojecki (1822-1899), par Frederike Miethe
O’Connell, (© Musée d’Art & d’Histoire de Meudon, avec permission ; photographie E. De-
survire, 2012)

12
Figure 2 – Dédicace de Zéphyrin Cazavan à G. Flaubert (©Mairie de Canteleu, avec per-
mission)
1 Docteur es-Sciences, auteur de l’historiographie en cinq volumes : « Charles Edmond Chojecki, Patriote polonais, explora-

teur, soldat, poète, dramaturge, romancier, journaliste, bibliothécaire… », et éditeur de l’intégralité des œuvres roma-
nesques françaises de Charles Edmond
2 Prononcer : « rhô-yèt-ski »
3 Dont 16 de Flaubert et 10 de Charles Edmond
4 E.g. George Sand, Mme Régnier, Amélie Bosquet, Guy de Maupassant
5 « Z. Zaleski, « Attitudes et destinées, faces et profils d’écrivains polonais », pp.157-196, Les Belles-Lettres, Paris, 1932
6 Z. Markiewicz, « Flaubert et Charles Edmond », Revue de Littérature Comparée, N°3, pp.422-436, Marcel Didier, Paris,

1967
7 E. Desurvire, ibid., Tomes I-II-III (2011), Tome IV (2012), Seconde Edition des Tomes I-IV et Tome V (2013), cf cf.

www.charles-edmond-cojecki.com
8 Grand-mère de la grand-mère de l’auteur
9 Par des circonstances fortuites, la petite-fille de George Sand, Jeanne (« Nini »), partageât la chambre de Marie Chojecka,

les fillettes atteintes toutes deux de scarlatine ; à la mort de Jeanne, en février 1855, Charles Edmond écrivît à George Sand
pour lui restituer une médaille que Jeanne avait offert à sa fille avant de mourir __ ceci marquera le tout début de leur cor-
respondance
10 Cf. notre ouvrage [ibid.], Tome IV, pp.70-71 ; pour l’explication de cette lettre, cf. T. Sabatier, Bulletin Flaubert n°23 (14

juin 2002)
11 Expression arabe que l’on peut traduire ici par « Salutations ! Mille salutations !!! »
12 I.e. « Chronologie détaillée de la vie de Flaubert », par Jean-Benoit Guinot, décembre 2008
13 I.e. « Zéphyrin Cazavan en Egypte », Lévy, 1879
14 Ibid.
15 Cf. Gallica (Le Temps), ou bien http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/flaurouen.html
16 Variante plus élaborée de la version publiée dans le Tome III de notre historiographie [ibid.], i.e. : « au cochon pour rire

d’edmond qui vous aime bien »


17 Expression que Soliman-Pacha utilisait pour convier ses hôtes à la table
18 On ne connaît pas malheureusement l’intégralité du contenu de ce manuscrit est privé ; il comporte peut-être la clé de

l’énigme de la dédicace

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