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La nuit, je ne dors pas, je construis des jours heureux, ceux que je ne vivrai

jamais. J’imagine des dialogues infinis où je suis libre de parler. Dans mes
rêves, je suis un haut-parleur.
Je ne ressens pas la moindre émotion à l’idée de me donner la mort. Jamais
je ne me suis senti si proche de la délivrance.
Je renonce à ce monde qui ne veut pas de moi et aux autres dont je ne veux
plus. Renoncer au silence sera sans importance.

Telle est mon existence, si frêle, qu’elle vacille dans le vent. Amandine, ma
jolie voisine m’a dit « Mon pauvre Julien, tu es gentil, mais je n’ai pas envie de
sortir avec toi ». Elle me refuse les portes de son coeur et ajoute en excuse «
Je veux bien t’avoir comme ami, mais pas plus, tu comprends ? ». Oui j’ai
bien compris, je suis trop différent des autres, incapable d’ouvrir la bouche
pour parler correctement. Vu de l’extérieur je suis laid et bien pire, de
l’intérieur aussi.

À quoi sert de vivre si le regard des autres me liquéfie le cerveau, si je vois


une arme dans chaque main tendue. En finir maintenant, laver l’affront dans
le sang, mourir.
L’existence ne m’a apporté que désillusions, souffrances, moqueries. Je me
sens inadapté, sale, incompris, en trop sur cette planète, prêt à disparaître
pour ne plus subir d’humiliations. Amandine sera ma dernière épreuve. Je
garde en moi l’image de ses grands yeux rieurs, qui auraient pu me dire Oui,
si j’avais su lui parler d’amour.

2. La route défile, longue et monotone. Les lignes jaunes dessinées sur


l’asphalte sont brisées par l’ombre des arbres qui la borde. J’aperçois au loin
le travail des moissons, les paysans qui s’affairent aux machines et les
machines aux épis.
Je m’endors.

3. Je sens sa chaleur qui me réchauffe, moi dont l’âme était devenue si froide.
Ses caresses apaisent mon corps, son parfum ranime mes sens. J’aime sa
tendresse.
Elle me fait un grand sourire qui a du mal à cacher son émotion. Devant moi
elle retient sa tristesse.
4. La vie se construit dans ces moments, si simples, si précieux. J’ai aimé ces
instants d’intimité avec mes parents, j’ai aimé leur présence totalement à moi.

5. Après un moment de discussion, maman m’embrasse très fort, puis


s’éloigne vers la sortie.
Près du portail, elle se retourne, dépose un baiser sur le bout de ses doigts
qu’elle m’adresse d’un geste affectueux.
6. Elle vient de m’enterrer vivant.
7. Le chemin mal entretenu que nous empruntons fait tressauter la voiture.
8. Je suis sûr que l’on s’entendra bien, Marie et moi.
9. Je fais un autre rêve dans lequel il y a un ange qui s’appelle Marie.
10. L’amitié se dissout dans le temps, quel que soit le serment que l’on se fait.
11. Durant le voyage, mon coeur se serre à la cadence des kilomètres
grignotés.
12. je porte mon regard au loin dans la nature et fuis la réalité qui me
brutalise. Un garçon s’est assis près de moi. Nous partageons le même banc.
13. Mes neurones ont du mal à supporter le choc, je m’emballe.
14. Ses yeux m’interrogent. Je me bats avec force contre moi-même et ma
gorge nouée refuse de prononcer le moindre mot. Le temps passe qui ne me
laisse pas respirer. J’étouffe sous la contrainte, je meurs sous la pression. J’ai
les yeux qui brûlent et mes paupières se ferment, noyées dans les larmes. Ma
tête bouge au rythme de mes convulsions. Mes poumons sont complètement
vides et je suis en train de m’asphyxier. Puis soudain le vide s’installe. La nuit
remplace le jour. Le temps m’anéantit. Il n’y a pas plus de quinze secondes
que j’ai commencé à formuler ma première syllabe. Pendant ces quinze
secondes j’ai buté sur la même lettre et depuis je n’en ai pas conquis
d’autres. Cette épreuve rouvre mes plaies qui se mettent à saigner. Ma
substance vitale se répand sur le sol et j’y roule la rage de ne pouvoir
m’exprimer. La colère de l’impuissance gronde en moi, ronge mon intérieur et
me détruit petit à petit. L’extrême souffrance de l’humiliation me purge du
désir d’exister. Le temps s’écoule si lentement quand on est en train de
mourir.
Mes gestes deviennent hésitants et je n’observe plus ce qui se passe autour
de moi. J’erre comme un robot aux automatismes pas toujours adaptés.
15. Sur le chemin du retour, nous puisons allégrement dans la poche et
j’ose prendre sa main. Marie, c’est le meilleur de ma vie.
16. Maman m’a dit que les hommes galants laissent toujours passer les
filles en premier. Au fur et à mesure qu’elle monte, la jolie jupe à fleurs
découvre progressivement ses jambes. Je baisse les yeux lorsque
l’angle de vue devient si fermé que j’aperçois sa petite culotte.
17. …Je pense à plein de choses désagréables. Cette nuit, j’ai fait un rêve
de mort dans lequel brûlait la maison et je restais dehors à regarder
disparaître ma famille. Je me suis réveillé en sueur et les images ont
persisté quelques instants, j’ai cru à la réalité. J’ai mis beaucoup de
temps à me rendormir.
18. Je te sens perturbé par ce qui t’arrive et j’ai beaucoup de peine à te
laisser seul avec ces problèmes.
19. Il n’est pas question de déballer ma vie à une inconnue
20. J’ai envie de partir, de fuir ce lieu répulsif
21. Alors je voyage dans mes rêves éveillés, je navigue en solitaire à la
recherche de mon iceberg, le plus gros, le plus lourd, celui qui
m’enverra par le fond pour oublier les tourments de ma vie.
22. Puis il tente de nous exposer les circonstances de sa blessure, mais se
ravise et se tait sous l’impulsion que son accompagnateur lui donne
avec le coude. Plus personne ne parle.
23. J’ai un frisson qui me parcourt le corps, mon coeur va se décrocher de
ma poitrine. Je me tourne vers Gramiche et lui dis à voix basse..
24. Elle passe à côté de moi sans me regarder, à peine un petit bonjour
donné du bout des lèvres. Je la contemple sans faire irruption dans sa
vie, sans déranger. L’odeur de sa peau, le frou-frou de sa robe,
résonnent longtemps dans ma mémoire. Je respire l’air qu’elle a frôlé,
il me remplit de sensations, pénètre profondément en moi jusqu’à
irriguer mon corps. Je possède ses relents. Je la vis par contumace.
25. Papa et Maman ne s’entendent plus et ce sont des disputes éternelles pour
des broutilles. Les enfants sont au milieu de nulle part, errant sous les cris.
L’ambiance est apocalyptique.
26. Mais je m’en fous, car dans ma tête il y a une vie au-delà de leur indifférence.
Mon imagination court toujours et me propulse dans un monde meilleur.
Seule la chute dans la réalité est difficile.
27. Bien, voilà, nous allons nous séparer. Nous ne nous entendons plus et nos
disputes compliquent la vie familiale. Il est préférable de continuer notre route
chacun de notre côté.
Nous n’avons pas dit un mot. Nous savions depuis longtemps que l’entente
n’était plus cordiale, mais ni Amélie ni moi n’avions pensé que cela arriverait
si vite. « Même pas le temps de sortir de l’enfance qu’une nouvelle rupture
s’annonce à l’horizon ». Maman ajoute :
— Nous avons convenu que vous resteriez avec votre père dans cet
appartement. Comme cela, vous ne changerez pas d’école et ce sera plus
simple pour tout le monde. Amélie réagit mal quand nous apprenons que
Maman partira avec les jumeaux,
— Maman ne part pas, emmène-moi. Papa, pourquoi vous ne restez pas
ensemble. C’est promis, je serai très sage, je serai une gentille fille.
— Ne t’inquiète pas cela ne durera pas longtemps. Bientôt je reviendrai et
nous habiterons à nouveau ensemble, c’est promis.
Pourquoi promettre de telles choses quand aucun de nous ne peut y croire.
Un retour à la normale nous ferait plaisir, mais comment accepter de revivre
les moments de panique d’un couple qui se brise. Peut-être est-ce mieux
ainsi. Accepter la séparation et nous reconstruire autour de celui qui reste.
21. Finalement je suis content d’avoir échoué dans ma mission,
car maintenant la vie reprend ses droits.
22. L’expérience de la Grande Faucheuse est éprouvante. Après cette vision
d’horreur, la vie change d’intensité. Je la perçois différemment. Elle m’a
reconquis, m’a redonné espoir, elle est de nouveau présente en moi. La vie
me doit une explication, un dialogue, un signe. Je l’ai rêvée les yeux ouverts
et l’ai appelée. J’ai crié, seul dans ma chambre pour qu’elle se montre, pour
qu’elle ose me répondre :
— La vie ! Qui suis-je ? Pourquoi me refuses-tu le bonheur? Parle-moi, dis-
moi quelque chose, sors de ton silence !
23. Tu lui fais voir une bouée de sauvetage mais tu ne la lui lances jamais.
Sous tes yeux, il continue à s’enfoncer sous les flots impétueux et toi, dans
ton immensité malveillante, tu observes le naufrage
de ta créature.
24. ma tête sonne le glas, mes yeux tournent au vague.
25. Rien qu’à la regarder j’ai la chair de poule, ma peau se hérisse et mes
sentiments succombent.
26. Mais elle est triste aussi, car je vais m’en aller. Je lui explique que « c’est
la vie ». Ce sont toujours les meilleurs qui partent.
27. Je m’applique à ne pas la dépasser dans la montée de l’escalier.

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