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L'Information Grammaticale

Étude de style : La Princesse de Clèves, Tome deuxième


(Classiques Garnier, édition Magne, p. 293-294)
Anne-Marie Garagnon

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Garagnon Anne-Marie. Étude de style : La Princesse de Clèves, Tome deuxième (Classiques Garnier, édition Magne, p.
293-294). In: L'Information Grammaticale, N. 45, 1990. pp. 26-33.

doi : 10.3406/igram.1990.1952

http://www.persee.fr/doc/igram_0222-9838_1990_num_45_1_1952

Document généré le 16/10/2015


ÉTUDE DE STYLE : LA PRINCESSE DE CLÈVES

Tome deuxième

(Classiques Garnier, édition Magne, p. 293-294)

Anne-Marie GARAGNON

- Les grandes afflictions et les passions violentes, Il s'agit de la visite de condoléances que fait le duc de
repartit M. de Nemours, font de grands changements Nemours à M"1* de Clèves. Les particularités situationnel-
dans l'esprit ; et, pour moi, je ne me reconnais pas depuis les sont instructives : le lieu, parisien et « conjugal », est
que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens ont celui de la demeure personnelle des Clèves ; le moment -
5 remarqué ce changement, et même M"1* la Dauphine dramatique et à dessein dramatisé, celui où se rejoignent
m'en parlait encore hier. le deuil privé et l'univers mondain des compliments
- Il est vrai, repartit Mm* de Clèves, qu'elle l'a (p. 293) ; la rencontre, non un fait du hasard, mais le
remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose. résultat d'une manoeuvre de l'amant, qui a attendu pour
- Je ne suis pas fâché, madame, répliqua M. de
10 Nemours, qu'elle s'en soit aperçue ; mais je voudrais aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait
qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir . Il y a des (p. 293). C'est donc le premier tête-à-tête des deux
personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la protagonistes, et le duc y parle à mots couverts. Sur le plan
passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les sériel des échos et des correspondances, cette entrevue
regardent point ; et, n'osant leur faire paraître qu'on les se rattache aux rares instants de solitude à deux (l'écriture
15 aime, on voudrait du moins qu'elles vissent que l'on de la lettre, p. 323 et sq. ; l'ultime conversation chez le
ne veut être aimé de personne. L'on voudrait qu'elles vidame, p. 382 et sq.) comme aux autres «
sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang communications obliques » \ dans lesquelles la contrainte intérieure
qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, fait place à un obstacle d'ordre extérieur, en la présence
et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter d'« un témoin qui obligera le héros à redoubler de ruse et
20 au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent de maîtrise » (la prédiction, p. 297 ; les suites de la
.

d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, divulgation de l'aveu, p. 346).


par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher ;
mais ce n'est pas une chose difficile pour peu qu'elles
soient aimables ; ce qui est difficile, c'est de ne s'aban- I. LES « LANGAGES » DU TEXTE
25 donner pas au plaisir de les suivre ; c'est de les éviter,
par la peur de laisser paraître au public, et quasi à elles- C'est une scène qui se détache des sommaires, mais plan
mêmes, les sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui rapproché ne signifie pas plan simplifié.
marque encore mieux un véritable attachement, c'est
de devenir entièrement opposé à ce que l'on était, et - A) L'échange au style semi-direct : dire et ne pas dire
30 de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été
toute sa vie occupé de l'un et de l'autre. Les 1.1 à 31 constituent un véritable dialogue, transposa-
Mm* de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait ble sur une scène mais délimité par les procédés habituels
à ces paroles. Il lui semblait qu'elle devait y répondre d'inscription dans la texture romanesque (cf. les tirets qui
et ne les pas souffrir. Il lui semblait aussi qu'elle ne notent le changement de locuteur).
35 devait pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour
elle. Elle croyait devoir parler et croyait ne devoir rien 1. Techniques théâtrales
dire. Le discours de M. de Nemours lui plaisait et
l'offensait quasi également ; elle y voyait la confirmation de tout a) Les alternances de tempo
ce que lui avait fait penser Mm* la Dauphine ; elle y
40 trouvait quelque chose de galant et de respectueux, mais Tandis que le duc s'enhardit, et passe du silence (p. 293, //
aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible. demeura quelque temps sans pouvoir parler) à une demi-
L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui donnait un confidence, puis à la prolixité de la « tirade », M"1* de
trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les
plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agi-
45 tation que des déclarations ouvertes d'un homme qui
ne plaît pas. Elle demeurait donc sans répondre, et
M. de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il 1 . Jean Rousset, Echanges obliques et « paroles obscures » dans la
n'aurait peut être pas tiré de mauvais présages, si Princesse de Clèves, (Mélanges Gagnebin, Lausanne, L'âge d'homme,
l'arrivée de M. de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite. 1973, p. 97 à 106).
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Clèves, qui, au début de la visite, a parlé assez longtemps devant la parole du personnage : l'interlocution, même
de la perte qu'elle avait faite, ne risque un acquiescement pervertie, la temporalité donnée par le présent et le passé
circonspect (1 . 7 et 8) que pour retomber dans le mutisme composé, le repérage nynégocentrique propre à l'adverbe
le plus complet. Cet enfermement dans le discours du duc hier sont autant de témoignages de ce scrupule
est restitué par la disposition typographique : une repartie, mimétique, qui n'exclut pas l'inscription profonde du dialogue
centrale mais minimale, de la princesse, précédée et dans la narration.
débordée par des répliques plus amples (six, puis vingt-trois
lignes). a) Une émergence préparée
La transition du sommaire à la scène s'est effectuée grâce
b) Les phénomènes d'enchaînement à des affleurements successifs du discours. Le
Comme au théâtre, le dialogue exige une concaténation paragraphe qui précède le texte a d'abord présenté un échange de
particulièrement forte. La première parole de Nemours se propos totalement narrativisé (M. de Nemours prit la
greffe sur une conversation préalable dont elle reprend parole et lui fit des compliments sur son affliction ; Af* de
quelques termes : affliction, violence, changée qu'elle Clèves (...) parla assez longtemps). Avec un effet de plan
modifie en [grandes] afflictions, [passions] violentes, rapproché, il a opté ensuite pour le discours indirect,
[grands] changements, par le biais des jeux sur le nombre normalement subordonné (elle dit que, quand... il lui en
(sing. <-» pluriel) et sur la catégorie (substantif «-» adjectif demeurerait...) : forme synthétique et régie par la narratrice,
correspondant). L'enchaînement sur le mot et les qui fait cependant entendre comme un écho lointain et
variations qu'il comporte font évoluer l'entretien : assourdi de ce que Damourette et Pichon appellent la
- Grâce à la coordination Les grandes afflictions et les « parlure » du personnage.
passions violentes, que resserre encore le chiasme
syntaxique (adj. + Nom + Nom + adj.) et phonique (a, 5, 5, St), b) Une autonomie contrariée
s'opère un détournement - et une confiscation - de
l'échange qui, de mondain et familial qu'il était, prend des Se pose ici le problème des incises 2, dont le systématisme
accents plus personnels. et la monotonie relative sont des faits de langue d'époque,
encore que ces formes rappellent la dépendance du
- Ainsi relié à passions (terme de sens vague qui permet la dialogue par rapport au cadre narratif. Les deux occurrences
dérive interprétative), concrétisé et particularisé par le de repartit (1.2. et 7) suscitent certaines remarques :
pluriel, le mot d'affliction, qui servait à écarter la confidence repartir, beaucoup plus rare que dire, n'apparaît que dans
amoureuse, devient au contraire son argument, et, après les réponses ; sa place à l'ouverture ici montre bien qu'il ne
la césure de réplique que représentent le point-virgule et le s'agit pas d'un commencement, mais d'une poursuite de la
et de relance, permet le passage de la désindividualisation conversation ; contrairement à des verbes plus neutres
que souhaitait la princesse à la subjectivité que revendique (répondre, reprendre, répliquer, usuels dans le roman), il
le duc (Et pour moi, 1.3). fait office de didascalie, en ce sens que, comme le
La première et seule réplique de M"1* de Clèves repose sur substantif repartie, il évoque préférentiellement une idée
un lien thématique (reprise du verbe remarquer) et de promptitude et d'animation dans le ton employé. Quant
référentiel (emploi des représentants personnels et à continua-t-il (1 .21 ), c'est évidemment une forme
adverbiaux : //, /', en). Là encore, les phénomènes de reprise prévisible de soutien du discours (cf. ajouter), d'ailleurs fréquente
sont éclairants. Alors que le thème majeur de la parole de dans le roman pour opérer la suture entre l'indirect et le
Nemours était le changement, c'est la circonstance direct. Mais, outre qu'elle réitère discrètement l'ancrage
accessoire que M"" de Clèves saisit au vol : la remarque de la narratif, elle a ici valeur de balise : elle sépare la « tirade »
dauphine, qu'elle transforme en simple rumeur (cf. ouï dire en deux ensembles thé mat ico -syntaxiques différents sans
et l'indéfini quelque chose), qu'elle modalise (cf. qu'ils soient disparates.
l'épistémique je crois, manifestant la feinte indifférence et
les intermittences de la mémoire), qu'elle confirme sans B) Le psychorécit ou récit intérieur
s'impliquer (par l'unipersonnel // est vrai). Instructive pour Les 1 .32 à 49 présentent à leur tour un statut complexe. Il
la psychologie du personnage, la phrase n'a, ne s'agit pas de discours indirect libre, ne serait-ce que
linguistiquement, qu'une fonction phatique vague et embarrassée. On pour des raisons d'invraisemblance psychologique à
retrouve cette ligature thématique (a remarqué -> s'en soit défaut de stricte incompatibilité linguistique. Pas davantage
aperçue) et référentielle (grâce à l'adverbial en) à l'initiale du discours indirect, à l'exception dé rares et brefs
de la réplique suivante, où la reprise en polyptote du verbe segments subordonnés (qu'elle devait y répondre, qu'elle ne
de perception (s'en soit aperçue -> s'en apercevoir) sert devait pas les entendre). L'intellectualisation du trouble, le
de tremplin à la déclaration détournée. jeu rhétorique sur l'antithèse, le recours à la sentence, le
2. Les procédés de la transition et de l'Insertion
2. G. Gougenheim, La présentation du discours direct dans la Princesse
Dans ce moment de grande tension dramatique, l'auteur de Clèves et dans Dominique (Etudes de grammaire et de vocabulaire
adopte la focalisation externe et l'effacement complet français, Paris, Picard, 1970, p. 196 à 210).
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donc final (1.46), sont autant d'indices d'une régie II. LA COMMUNICATION OBLIQUE
insistante, mais quelque peu distante, de l'écrivain, qui réalise Comme dans nombre d'épisodes du roman, se déroule ici
ici un échantillon de la forme que, pour une large part, elle un combat à armes profondément inégales : le duc
a contribué à créer : « le récit du débat intérieur, (...) attaque, M"" de Clèves se défend de lui et d'elle-même.
conduit par le narrateur en son propre nom (...) sous la
forme traditionnellement désignée sous le terme
d'analyse, et que l'on peut considérer comme un récit de A) Les paroles obscures
pensées, un discours intérieur narrativisé » 3. A la focalisation La déclaration de Nemours se présente comme une vaste
externe (pour Nemours) succède « la vision par derrière », analogie, ce que Fontanier appelle une métalepse, ou
et l'omniscience narratoriale amène paradoxalement de substitution d'une expression indirecte à l'expression
curieux phénomènes de brouillage. directe, comme dans les vers 634 et sq. de Phèdre, où
l'héroïne confie son amour à Hippolyte qui peut se
a) Récit et discours reconnaître sous les traits du jeune Thésée. Dans la Princesse
de Clèves, le langage allusif et général intervient
Réaction immédiate à une parole prononcée, le second naturellement dans les passages où l'écoute curieuse et
paragraphe offre un commentaire du paragraphe perspicace des tiers impose un surcroît de précaution (p. 297,
précédent, évoqué dans sa forme et dans son contenu, pesé 307, 346, 371 ). Aucun risque de ce genre pendant la visite,
comme acte de langage. Parce que le propos de Nemours mais l'intériorisation d'une contrainte que Nemours
lui permet le refuge dans le sens littéral et la stratégie de la
simultanément respecte et transgresse, ce qui donne à
feinte incompréhension, la princesse le trouve galant et l'écrivain l'occasion de renouveler le topos conventionnel de la
respectueux. Parce qu'elle a l'honnêteté de reconnaître déclaration d'amour, en empruntant l'accessoire du
qu'elle le prend dans son sens latent, elle le juge trop masque, comme le voulait son entourage de polis et de bien
intelligible et de ce fait, hardi et compromettant. Par cette disants, comme aimaient le faire ses amis, émules de
M* de Lafayette
évaluation métadiscursive
délègue à son
autant
personnage
que métaénonciative,
le soin l'Hôtel de Rambouillet ou commensaux de la société
d'expliciter les tensions internes de la tentative de Nemours, faite aristocratique et enjouée du Château de Fresnes.
de témérité et de timidité, de ruse et de respect ; en dépit
de cette délégation, c'est la fonction idéologique du 1. Le double déplacement de l'émetteur et du
narrateur qui est à l'oeuvre, et qui émet une observation récepteur
autorisée, d'ordre à la fois explicatif et justificatif. Ce procédé, que G. Molinié appelle métaphoriquement le
« feuilleté » actantiel \ opère l'essentiel du
b) Relation de pensées, relation d'événements travestissement. La sphère intimiste et proche de l'interiocution
Le texte se ferme sur un retour progressif à la narration s'efface au profit du champ, plus vaste et plus éloigné, de la
« délocution ».
factuelle. Le premier indice en est la « conjonction » ou
adverbe donc (1 .46, Elle demeurait donc sans parler). La - Par énallage, le je du locuteur s'abrite sous
forme a sans aucun doute une valeur récapitulative et l'indétermination du pronom personnel indéfini (douze occurrences).
conclusive, mais elle sert avant tout de seuil, marquant Ce « on de camouflage si insinuant » (G. Molinié, ibid,
l'abandon de la « vision par derrière » au bénéfice du récit p. 25) se lit comme déguisement du je, dans la façon
à focalisation zéro (cf. le donc conversationnel de même dont le texte en inaugure l'emploi (je voudrais-* on
réorientation au terme d'une digression). Autre signal du n'ose [n'osant] -* on voudrait). Il se lit en revanche au prix
changement de cap, le potentiel du passé ou subjonctif plus-que- d'une certaine élasticité d'extension, puisqu'il va du degré
parfait de l'imminence contrecarrée (1 .47, M. de Nemours maximal de généralité (cf. on a pour elles, le soin qu'on
se fût aperçu de son silence ), qui ouvre, pour aussitôt la prend, ...), désignant tous les hommes (au rang desquels
refermer, la perspective d'un autre récit. Ce possible du Nemours lui-même) à la fausse indétermination la plus
fictif, amené avec une certaine restriction de champ que patente (cf. ce que l'on était), dans laquelle on renvoie au
produit l'adverbe peut-être (dont U n'aurait peut-être pas ye solitaire et distinct de tout autre, évoqué dans la
tiré de mauvais présages, 1.48) contribue à dégager une singularité de sa conduite passée de séducteur. Cette fluidité
sorte de « fictif nécessaire » : c'est, après l'effet d'attente référentielle de on a d'ailleurs été préparée. Avec des
et de suspens que ménage la postposition de la moments successifs d'ouverture et de fermeture, le début
circonstancielle de condition, l'arrivée de M. de Clèves (narratolo- du dialogue, dans une sorte de technique d'accordéon, a
giquement l'opposant, comme en début de texte, la alternativement présenté : un je caché sous les entités
dauphine remplissait la fonction inverse d'adjuvant et de abstraites (1.1, Les grandes afflictions et les passions
médiateur). violentes, deux états de l'âme au point de départ de
renonciation) ; un je solipsiste qui s'affichait (1.3., pour moi, avec
redondance, segmentation, recours à la forme tonique)

3. G. Genette, Discours du récit (in Figures III, Collection Poétique, éd. 4. G. Molinié, Approches stylistiques de la Princesse de Clèves,
du Seuil, chap. IV, Mode, p. 191). (L'Information grammaticale, n' 43, octobre 1989, p. 25).

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pour aussitôt se renier (je ne me reconnais plus, formule ce sentiment. A noter que l'actualisation va de pair avec
fréquente du trouble et de l'étrangeté à soi-même que le l'emploi du style substantif (un attachement préféré à la
duc utilise avec habileté) ; un je, plus naturel (1 .9. et 1 0, ye forme passive du verbe « [le fait] qu'on est véritablement
ne suis pas fâché, je voudrais) auquel on coupe court attache »).
immédiatement. - Les formes verbales participent du même dessein : les
- L'allocutaire n'est au sens strict présente que dans présentants d'existence de forme unipersonnelle (// y a, //
l'apostrophe syntaxique, madame (1 .9), forme plus phati- n'y a point), mettant l'objet désigné en relation avec la
que que conative, employée comme signe codé de la situation ; les formes dépourvues de marques modales,
mondanité. Mais cet hapax conventionnel ouvre sur la temporelles ou personnelles, qui, comme l'infinitif (c'est de
multiplicité des désignations obsessionnelles par le biais les éviter... de devenir...), n'expriment qu'une image pure
du pluriel de la troisième personne : des personnes, repris et simple du procès ; le présent de l'indicatif, qui étire
par l'anaphorique elles (en fonction régime directe et indéfiniment le temps et qui se situe au contact
indirecte, les et leur), ultérieurement relayé par les d'indications habituelles (d'ordinaire) ou perduratives (toute sa
femmes. L'aimée du tête-à-tête est ainsi faussement perdue vie).
dans une foule évoquée de loin. Là encore s'impose un
décryptage, du fait que tantôt M* de Clèves appartient au 3. L'allusion et l'Implicite
groupe (1.11, Il y a des personnes à qui on n'ose
donner...), tantôt se trouve invitée à s'en dissocier (1 .20, Les - Les métonymies, qu'il s'agisse de l'abstrait pour le
femmes jugent d'ordinaire..., qui tente d'exclure la concret (1 .17, beauté) ou du signe pour la personne signifiée
princesse, alors que l'anaphorique les, éventuellement (1.19, couronné) véhiculent des allusions transparentes,
renforcé par l'adjectif de l'ipséité, elles-mêmes, l'inclut au tout en feignant d'examiner objectivement une casuistique
premier chef et presque par opposition à toute autre). des situations amoureuses : beauté, avec la
person ification qu'esquisse la concessive (dans quelque rang qu'elle
pût être), renvoie à la dauphine dont la cour a cru le duc
2. Le flou référentiel et la généralisation amoureux ; couronne rappelle la reine d'Angleterre dont il
Aux jeux stylistiques de transfert de la personne (1*w et 2e) pouvait être le prétendant. Ces métonymies, substitutives
à la non-personne (3*), d'éviction délibérée de ce que du patronyme ou du titre, représentent, dans la
Benveniste appelle la corrélation de subjectivité, s'ajoute déclaration, une zone de fragilité où le sens littéral est comme
la pratique d'une sorte d'universalisation du propos, écrasé par le sens caché. C'est peut-être la raison pour
appelant le commentaire qu'en fera la narratrice (p. 295, des laquelle intervient en renfort l'ironie méprisante des
discours qui ne semblaient que généraux), et passant par images, banalisées certes mais filées (1.19, que l'on voulût
un faisceau complexe de procédés : acheter au prix de ne les voir jamais ). Le recours au
- le pluriel, qui peut être un pluriel de typification (les vocabulaire commercial stigmatise à jamais l'ambition
femmes), de catégorisation (des personnes), de multiplicité matrimoniale, et manifeste le triomphe des valeurs
vraie ou d'estompement des contours (les grandes individuelles.
afflictions et les passions violentes). Entrent également dans ce - La litote du négatif pour le positif (1 .9, Je ne suis pas
cadre les collectifs (au public) et les quantifications plus ou fâché = « Je suis très content » ; 1.23, ce n'est pas une
moins précises (beaucoup de gens). chose difficile = « c'est très aisé ») joue du contraste entre
- L'indétermination, qui apparaît dans les substantifs à une énonciation mesurée et un énoncé plutôt violent.
valeur pantonymique (des personnes, une chose, [beaucoup Disant moins, elle suggère davantage, et rejoint
de] gens), dans les pronoms indéfinis de la nullité (ne veut paradoxalement les adverbes d'intensité (cf. ne... point, encore mieux
être aimé de personne), dans les adjectifs de même ou entièrement). Les litotes de la tirade diffèrent de celle
catégorie (d'autres marques, quelque rang). L'absence de du récit intérieur (1 .47-48, dont il n'aurait peut-être pas tiré
précision peut favoriser la désignation périphrastique ; de mauvais présages = « qui l'aurait fait beaucoup
périphrase allusive ou pronomination, comme les choses espérer »), litote euphémisante ou véritable euphémisme,
qui ne les regardent point (1.13-14). ménageant la pudeur et la dignité de l'héroïne.
- L'actualisation se fait alternativement par l'article défini - L'implicite intervient à deux niveaux : dans une phrase
(les grandes afflictions et les passions violentes, les comme je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en
choses, les femmes), qui tend à donner au substantif une apercevoir (1.10-1 1 ), Pinférence juxtapose un présupposé
extensrté universelle, et par l'indéfini de fonctionnement (Négation + adj. de l'unicité seule = « plusieurs, d'autres ») et un
plus complexe : tandis que dans un syntagme comme des sous-entendu (d'autres ¦ une autre, c'est-à-dire
personnes, des évoque un groupe aux limites imprécises l'interlocutrice). Cette fragmentation informative se retrouve au
et simplement particularisé, le singulier un (1 .28, un début du passage, avec la pratique du syllogisme
véritable attachement), se charge, dans ce cadre d'énonciation incomplet, ou enthymème : la majeure (Les grandes afflictions et
codée ou chiffrée, de ce que Spitzer appelle « un effet de les passions violentes font de grands changements dans
sourdine ». L'appropriation par l'adjectif possessif se l'esprit) ; la mineure (je ne reconnais plus « « or j'ai
trouve récusée ; c'est la « désindividualisation par l'article changé, je le vois et les autres aussi ») ; la conclusion
indéfini », refoulant non le sentiment, mais l'expression de manquante, mais très fortement appelée par le moule logique

29
employé (« donc je suis amoureux - et malheureux »). a) Les antithèses syntaxiques
Beaucoup plus naturel qu'un syllogisme entier, l'enthy- - Elle croyait devoir parler et croyait ne devoir rien dire
mème prend ici place parmi les procédés de suggestion,
d'indirection, d'insinuation, que multiplie le texte. (1.36-37)
L'identité du verbe recteur (croyait), l'isocholie relative des
4. La sentence (ou le refuge de l'épistémique dans deux segments (7 ou 8 syllabes) instaurent la symétrie qui
l'a /éthique) souligne en creux l'opposition des parasynonymes, l'un
Privée de tout ancrage nynégocentrique dans le « moi, ici, positif (parler), l'autre affecté d'une négation nucléaire (ne
maintenant » du locuteur, la tirade de Nemours rien dire).
(particulièrement les 1.20-24) tient d'une vaste leçon, d'un « - // lui semblait qu'elle devait y répondre (...). H lui
programme » passionnel, non dépourvu d'un certain semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre
didactisme. Elle s'apparente à certaines Réflexions diverses de
la Rochefoucauld, tandis que la phrase liminaire de la (1.33-36)
première réplique (Les grandes afflictions et les passions La répétition de patron syntaxique (unipersonnel d'opinion
violentes...) offre des analogies thématiques et + complétive) rend plus sensible l'inversion de la
structurales avec les Maximes. Sentences ou énoncés
sentencieux, ces segments d'ampleur variable relèvent de ce que conjonctive affirmative (qu'elle devait) en conjonctive négative
Marc Fumaroli appelle « une figure d'allusion ». Ils en (qu'elle ne devait pas). D'où l'expression de volontés
manifestent la recherche ornementale (cf. 1 .1., le chiasme divergentes qui se dissolvent en velléités, sans qu'il y ait de
systématisme excessif puisque le premier élément
syntaxique et phonique, la scansion possible en alexandrin
s'achève sur une négation (y répondre et ne les pas
réversible (2 + 4-4-1-2), avec double synérèse sur les souffrir), le second, d'emblée négatif, redoublant en quelque
finales en -ion et coupe enjambante dans le premier sorte sa négativité (ne devait pas les entendre, ni
hémistiche). Ils en ont aussi la valeur instructive, et créent,
selon la formulation d'A. Niderst, « un espace neutre et témoigner...).
glissant », lieu des vérités « plates et rebattues » mais «
plus justes qu'on ne croit » 5. Ils servent même - c'est le b) Les antithèses notionnelles
cas dans la tirade - à l'argumentation, imposant avec force L'antonymie plus ou moins stricte semble réservée, non
le nouveau code amoureux dont M"1* de Clèves est le « plus à l'évaluation de l'action à venir, mais à la « confusion
dieu caché », Nemours l'inventeur et le servant. des sentiments » présents. _

B) La « contrariété » - une structure simple : Le discours de M. de Nemours


lui plaisait et l'offensait quasi également (1 .37-38).
Les paroles obscures suscitent des pensées
contradictoires, le « dilemme paralysant » de « l'écouteuse (...) tiraillée Satisfaction et rejet s'équilibrent, exprimés en deux
entre le sens littéral et le sens latent » (J. Rousset, op. cit., propositions claires, de volume approximativement identique (12
p. 1 03). Cette agitation sans désordre 6 trouve sa et 1 0 syllabes).
correspondance rhétorique dans les antithèses : échos
as ourdis et douloureux, dans les micro-structures de l'analyse, - une structure double : quelque chose de galant et de
de la vaste opposition de la parole et du silence qui respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et
parcourt ce passage en diptyque comme le roman dans son de trop intelligible (1 .39-41 ).
ensemble.
L'isométrie des segments, le parallélisme des
1 . Les balancements constructions ne retiennent préférentiellement aucune des deux
exégèses, car c'est bien d'exégèse qu'il s'agit, au sens où
C'est dans l'annulation d'un premier élément de forme ou la coordination des adjectifs par paire cache une relation
de sens positifs par un second, fortement négatif, que se causale implicite : galant, parce que respectueux (du fart
marque l'incapacité de la princesse à prendre un parti de ses transpositions) ; hardi parce que trop intelligible (en
plutôt qu'un autre. Il s'agit de véritables énantioses que dépit de ses transpositions).
nuance une variation subtile, et qui correspondent à l'une
des procédures de l'analyse : la décomposition.
2. La sentence (ou l'aléthique comme barrière à
l'épistémique)
Dans la parole de Nemours, la sentence est un moyen : la
déclaration personnelle s'autorise d'une tolérance et d'une
pratique universelles. Dans le récit intérieur, c'est un écueil
5. Alain Niderst, La Princesse de Clèves, Le roman paradoxal [Larousse (1 .43-46). La double antithèse, simultanément notionnelle
Université, Collection Thèmes et textes, Paris, 1973, p. 79).
6. C'est l'expression qu'emploie M"° de Lafayette pour caractériser la vie (obscures* ouvertes) et syntaxique (un homme qui plaît*
à la cour (p. 253). un homme qui ne plaît pas) confond les voix de l'héroïne et

30
de la narratrice dans une découverte horrifiée des - Le monde du repli sur soi, de l'intériorité conflictuelle et
pouvoirs du désir. La sentence intervient comme la traduction bouleversée, s'exprime par l'imparfait qui substitue à la
« en clair » du récit, elle en fixe la sémiologie. Mais en dynamique narrative, une sorte de décélération et d'appe-
interprétant l'émotion, elle la condamne - et condamne la santissement. Cette fois, plus d'échappatoire. Le « temps
princesse à la stupeur. Intervient alors, avec une brièveté de re » s ne s'interrompt que trois fois, et ce sont trois
frappante, l'anacéphaléose (Elle demeurait donc sans interruptions factices : au profit du « temps de dicto »
réponse, 1.46), qui récapitule, mais de l'extérieur et dans la (1 .43, Les paroles... donnent plus d'agitation), qui confond
sécheresse de la phrase courte, le long développement les commentaires de la narratrice et du personnage, pour
pendulaire où le temps du récit a largement débordé celui sceller un arrêt, freiner toute possibilité d'évolution, toute
de l'histoire. décision d'action ; dans le regard porté sur une strate plus
ancienne (cf. le plus-que-parfait de la 1 .39, ce que lui avait
fait penser M la Dauphine) : passé plus récent que
III. « UNE PROXIMITÉ SANS CONTACT » 7 l'entretien du duc avec la future reine, mais passé qui n'est
Attaque verbale de Nemours, défense silencieuse de que l'annonce et le miroir de l'aporie présente ; dans un
M de Clèves : deux attitudes emblématiques (cf. p. 297, mouvement d'anticipation (1.47, M. de Nemours se fût
298, 307, 341 , etc.) que le texte présente à la-suite l'une de aperçu de son silence), pseudo-futur immédiatement
l'autre, mais dont ii rappelle la simultanéité. Les adjectifs dénoncé comme contrefactuel.
démonstratifs simples (1 .33, ces paroles ; 1 .42, ce prince), La concomitance temporelle intensifie la séparation des
les pronoms personnels (ne les pas souffrir, les entendre) deux protagonistes, écart que creuse le texte par des
et adverbiaux (y répondre, y voyait) tissent un système procédés ténus mais irrémédiablement convergents.
serré d'anaphore et d'endophore, rappelant le flux de la
parole qui couvre l'antériorité immédiate et l'actualité en 1 . Les contrepoints syntaxiques
cours. La syllepse sémantique qui frappe entendre (1.35,
elle ne devait pas les entendre = « sensoriellement les a) Le lié et le juxtaposé
écouter et intellectuellement les comprendre ») mêle le
présent de la perception à la retrospection du La tirade de Nemours est marquée par une hypotaxe
dominante : imbrication de relatives (1.12, des personnes
déchiffrement. Quant à l'imparfait continu du second paragraphe, il
produit un effet de « fondu enchaîné ». C'est un tiroir- à qui on n'ose donner... la passion qu'on a pour elles), de
temps commun au discours (1 .6., M7* la Dauphine m'en conjonctives-complétives (1.15-16, qu'elles vissent que
parlait encore hier) et au récit intérieur (1 .32 et sq.). l'on ne veut...), des deux types mêlés (1.16-18, qu'elles
sussent qu'il n'y a point de beauté (...) que l'on ne
Incapable de situer les procès en chronologie absolue, il
assigne aux pensées de M* de Clèves le repère temporel que regardât...). Ces enchaînements marquent l'aisance d'une
pensée, prête à accepter la complexité du réel et à la restituer
constituent les paroles de Nemours, condensées, comme sans faille. Deux formes rappellent plus particulièrement le
actes, dans le passé simple des verbes de locution en Nemours d'avant la révolution amoureuse, le maître de la
incise (1.11, répliqua M. de Nemours ; 1 .21 , continua-t-il). conversation dans tous les lieux où il était (p. 263) : parmi
Grâce aux procédés d'anaphore (// lui semblait / Il lui
les circonstancielles, l'hypothèse restrictive (1 .23-24, pour
semblait aussi ; Elle croyait... et croyait : elle y voyait /elle peu qu'elles soient aimables), et surtout la concessive
y trouvait), il épouse la fluctuation des points de vue de indéfinie (1.17-18, dans quelque rang qu'elle pût être),
l'héroïne. Se trouvent ainsi constitués deux grands « stratégie conversationnelle à fin argumentaitive » 9, qui
ensembles, à la fois parallèles et contemporains :
désamorce l'objection d'un éventuel contradicteur pour
- Le monde de la communication, du verbe adroit et avancer plus catégoriquement dans le terrain ainsi
séducteur, met ie présent du dire de Nemours au premier dégagé ; dans les formes privilégiées de la phrase, le recours à
plan (premier plan provisoire, jamais totalement émancipé la segmentation, grâce au présentatif de mise en propos,
de l'axe passé du récit, comme le montre l'insistance sur aussi persuasif que passionné (1.24 et sq., ce qui est
les incises). Cet éphémère présent de renonciation tend à difficile, c'est de ... c'est de ; Et ce qui marque (...) c'est
se fondre dans l'illimité des formes éthiques ou gnomiques de ... et de ...).
(font de grands changements, Les femmes jugent
d'ordinaire, ...). Il s'appuie sur un passé temporellement proche,
dont l'incidence réelle et psychologique est donnée
comme sensible (cf. le passé composé : ye suis revenu. 8. Robert Martin, Langage et croyance, Les « univers de croyance »
Beaucoup de gens ont remarqué). Quant au futur, ii dans la théorie sémantique (Pierre Mardaga éditeur, Collection Philosophie
n'apparaît que par la brèche discrète d'un avenir hypothétique, et langage, 1987 ; Quatrième partie : Le temps de dicto, p. 109 et sq.
9. Nous renvoyons ici à l'analyse stylistique qu'O. Soutet propose sur la
traduit par le conditionnel d'atténuation (je voudrais, L'on concession, saisie dans sa « dimension interlocutoire comme dans son
voudrait). double caractère de « figure de l'esquive » et du « retournement » (La
conces ion en français des origines à la fin du XVf siècle. Problèmes généraux. Les
tours prépositionnels., Genève, Droz, sous presse).
Qu'il voie dans la concession une « relation synthétisante », et dans son
maniement l'« aptitude du locuteur à assumer concomitamment ce qui est
perçu par lui-même et par les autres comme normalement contradictoire »,
7. Selon la formulation de J. Rousset [op. dt., p. 97). va dans le sens exact de cette réflexion sur la réplique du duc de Nemours.
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A la subordination en cascade, répond, dans le ques... que par les choses...) n'est qu'un artifice de
paragraphe d'analyse, une alternance de phrases simples et de présentation d'un positif restreint, ailleurs exprimé par simple
dépendances à un seul niveau (1.33-34, // lui semblait adjonction d'un adverbe (1.15, on voudrait du moins). Les
qu'...), dans lesquelles la complétive, séquence de l'uni- négations pleines, connexionnelles (je ne me reconnais
personnel, acquiert « presque une vie personnelle » et pas, de ne s'abandonner pas) ou nucléaires (l'on ne veut
« s'impose » (A. Niderst, op. cit., p. 177). Quant au rapport être aimé de personne, ne les voir jamais, n'avoir plus
consécutif ou causal qui lie les phrases entre elles, il reste d'ambition, ni de plaisir) expriment conjointement l'absolu
de type thématique, sans aucune explicitation logique. et la singularité du projet amoureux auquel conduit la
contrainte purement intérieure de la timidité et du respect
b) La polyvalence de et (1.14, n'osant). Intervient enfin la double négation, avec
corrélation dans la principale (1 .1 7, il n'y a point de beauté)
La conjonction de coordination et ne fait que marquer la et négation réduite dans la relative consécutive (1.18, que
solidarité des éléments qu'elle unit, d'où les valeurs l'on ne regardât avec indifférence). Elle équivaut à une
significatives et différentielles qu'elle prend dans le texte. Chez affirmation catégorique et généralisante, entretenant une
Nemours, il s'agit souvent d'un connecteur fausse symétrie avec le système subséquent (H n'y a point
interpropositionnel, voire interphrastique, servant à la dynamique de la de couronne que l'on voulût acheter).
relance. Ef prépare une gradation ou un renchérissement
(1 .5, et même Af* la Dauphine ... ; 1 .27, Et ce qui marque Dans le déroulement de l'analyse, les négations renvoient
encore mieux...), participant alors d'un effet d'insistance toutes à la même thématique énonciative. Frappant le
oratoire que l'on retrouve avec le et signalant un ajout modalisateur déontique ou l'infinitif qui en dépend
imprévisible mais radical (1 .26, au public, et quasi à elles (devait... ne les pas souffrir, ne devait pas les entendre, ne
mêmes). C'est également le ef qui sert de forme transitoire devoir rien dire, 1 .34 à 37), elles fixent des défenses et des
entre le discours dépersonnalise et le retour à l'expression prescriptions, impératifs extérieurs de la bienséance qui
personnelle, encore discrète (1.14, Il y a des personnes... s'imposent à la conscience de l'héroïne et la désorientent
et n'osant... on voudrait du moins...) ou franchement (1.43, un trouble dont elle n'était pas maîtresse ; 1.46,
affichée (1 .3., Les grandes afflictions... ; et pour moi, je ne me sans répondre).
reconnais pas...).
2. Le lexique et les thèmes : convergences et
Ce et d'impulsion ou de balisage entre focalisations diffractions
différentes se distingue des emplois de et dans l'analyse, dont Mm de Lafayette ne cesse d'entraver la communication
les plus caractéristiques révèlent la coexistence des entre les deux amants. C'est vrai de la perspective narra-
contraires (1.36, Elle croyait devoir parler et croyait ne devoir tologique qui repousse aux dernières pages le seul
rien dire ; 1 .37, lui plaisait et l'offensait) : suggestion d'une véritable entretien, faisant de cette première fois un élément
opposition, d'une impossible cohérence entre éléments paradoxal de dénouement. C'est vrai de ce texte, où se
qui se neutralisent, et finissent par stagner. Les multiplient les signes d'un impossible échange.
occurrences de l'adversatif mais présentent, toutes proportions
gardées, une répartition analogue : essentiellement
rectificatif dans la bouche de Nemours (1.10, Je ne suis pas a) Les périphrases verbales ou l'incompatibilité
fâché... mais je voudrais ; 1.23, mais ce n'est pas une des préalables
chose difficile), interlocutoire et argumentativement Dans la tirade de Nemours, le projet s'organise autour des
énergique, il prend, pour M1 de Clèves, une valeur de verbes oser(1.12 et 14) et vouloir(\AQ, 15et 16). Grâce à
contestation des conclusions qui viennent d'être établies, et la triple occurrence du conditionnel atténuatif auquel est
souligne la fragilité des interprétations (1.40, quelque chose « subordonné » oser (centre de relative, ou participe
de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de apposé et anticipé), se crée un vaste contexte optatif,
hardi...). servant d'idée regardante pour la série des subjonctifs
imparfaits qui en dépendent (fût, vissent, sussent...). Le récit
c) D'une négation à l'autre intérieur n'offre en revanche que des occurrences du
déontique, ressassé dans la figure du polyptote (devait/devoir).
De la négation si fréquente dans l'ensemble du roman, le Cette éthique contraignante s'exerce sur un sujet qui
texte fait aussi un usage discriminatoire. Dans les paroles oscille entre les contradictions de l'épistémique (// lui
de Nemours, c'est, paradoxalement, l'auxiliaire d'une semblait, elle croyait), n'étant que l'exécutant passif d'un
vision optimiste. Dans la litote (1 .9., Je ne suis pas fâché), causatif externe (1.39, ce que lui avait fait penser M"* la
elle renvoie à un positif quantifié (= « je suis très Dauphine).
content »), dans l'implicite (1.11, qu'elle ne fût pas seule) à un
positif à la fois multiple (= « d'autres ») et unique
(= « vous »). Au sein du présentatif d'emphase, c'est une b) Le thème du paraître : transgression et
préparation dialectique de l'affirmation (1.23, ce n'est pas inhibition
une chose difficile -> ce qui est difficile), tandis que la Se trahir est pour la princesse une crainte obsessionnelle
forme restrictive (1.12-13, on n'ose donner d'autres (1.35, témoigner qu'elle les prît pour elle = « montrer

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qu'elle a compris et qu'elle accepte »), alors que dans les l'anesthésie de la volonté - pas maîtresse), perdue dans la
paroles de Nemours prolifère un vocabulaire de confusion que marquent les formes de l'indétermination
l'apparence (ont remarqué, marques, avec dérivation ; faire (quelque chose, tout ce que, un homme). La «
paraître, laisser paraître, avec simple répétition). C'est que le volatilisation du moi » qu'opèrent les abstraits à l'initiale de phrase
duc cherche désormais la discrétion ou la clandestinité, (Le discours. L'inclination) a, comme corollaire,
dont la déclaration détournée est la première étape. Si l'émergence progressive de la figure de Nemours : Ces paroles,
M"* de Clèves en reste au symptôme, il en est, lui, au puis Le discours de M. de Nemours (déclaration plus
signe, fût-ce par la perversion ou la quasi-absence de ce séductrice encore que le séducteur), ensuite ce prince (avec
signe. Sous le choc amoureux, il s'est transformé. Les la résonance particulière qu'a le démonstratif dans le
grands changements l'amènent à parler de sa propre roman), enfin la périphrase litotique un homme qui plaît. Ce
métamorphose, ce changement qui d'important devient double processus signale l'affleurement des zones
radical, grâce à l'appui des formes de haut degré d'ombre, la présence de l'inconscient dans le psychique.
(entièrement opposé, toute sa vie). La fidélité à la dame se dit
dans l'entrecroisement du chiasme, puisqu'aux Comme l'écrit Jean Rousset (op. cit., p. 99), la visite de
métonymies concrétisantes beauté et couronne (1.17 et 19) condoléances correspond pour les deux personnages à
répondent ultérieurement les abstraits ambition et plaisir une « transmission directe et rapprochée », ce qui
(1 .30) ; elle se décline aussi au gré des exportions (1 .24- pourtant « ne rend pas la communication plus aisée, ni plus
25, ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre -> les transparente ». C'est qu'interfèrent, dans une étonnante
éviter) et des allitérations (en [k] en particulier). La polyphonie, les paroles les plus obscures comme les
redondance informative, les retours phoniques confèrent à la déclarations ouvertes : le langage du corps, la conversation
déclaration sa force illocutoire et perlocutoire. intérieure avec ses refoulements et sa part d'inavoué,
l'acquiescement réservé, l'aveu qui, sous le masque de la
généralité, s'autorise l'éloquence trouvent dans le dialogue
c) L'attachement et le trouble et le psychorécit une correspondance évidente, et
Riche en substantifs, la parole de Nemours traverse le pourtant énigmatique : la « matérialisation spirite » d'un « style
champ notionnel de la relation amoureuse (passion, où les mots agissent », disait Jean Cocteau dans sa
indifférence, soin, plaisir, sentiments, auxquels répond la préface à la Princesse de Clèves.
triade aime, être aimé, aimable), pour s'arrêter à une
nouvelle valeur : l'attachement (1 .28) qui met apho rise encore Anne-Marie GARAGNON
les images classiques du « lien » ou du « noeud », tout en Paris IV
les intellectualisant. La princesse, dont, à d'autres
moments, « la passion exacerbe la puissance analytique » 10,
est ici paralysée, enfermée dans le trouble, l'agitation, le 10. C'est une formule empruntée à P. Canné (Passion et sacrement
silence (cf. sans répondre). Elle est progressivement dans la Princesse de Clèves, Revue catholique internationale Communio,
dépossédée d'elle-même (la pensée - entendait - suscitant tome IV, n' 5, Paris, Fayard, 1979, p. 50-56).

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