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Philippe VILLEMUS

Le Dieu football
Ses origines, ses rites,
ses symboles

© Groupe Eyrolles, 2006


ISBN : 2-7081-3466-3
CHAPITRE 2.

Les origines…

« Quand les mouettes suivent les chalutiers, c’est qu’elles


savent que les sardines seront jetées à la mer. »
Éric CANTONA
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30 Le Dieu football

AVEC UN CRÂNE ?
Dès le début de l’histoire de l’humanité, les hommes ont dû
jouer. Pour être plus précis, en remontant à l’aube des temps, le
jeu débuta sans doute quand les premiers humains commencè-
rent à se transformer de chasseurs-cueilleurs en paysans-agricul-
teurs. Le temps des loisirs devint un élément de la vie
quotidienne. Les jeux et les activités récréatives, individuels ou
collectifs, apparurent dans une société où jusqu’alors les indivi-
dus et les groupes étaient seulement préoccupés par la quête de
nourriture, la protection contre les éléments et les ennemis, et
l’affirmation de leur supériorité sur la nature.
Se jeter les uns les autres un os, un fruit ou un morceau de bois
devait faire partie de ces jeux primitifs. Les hommes préhisto-
riques avaient sans doute essayé de se passer des pierres, et
probablement des pierres plutôt sphériques. Dans les sociétés
traditionnelles, toutes les activités sont marquées par les rites et
le sacré. Nous verrons que les jeux de balle originels n’échappent
pas à cette règle, en étant adroitement associés à des rituels reli-
gieux.
À Kingston-on-Thames, en Angleterre, on raconte une histoire
tenace. Au XIe siècle, les Saxons vainquirent les Vikings qui
venaient de débarquer et allaient envahir le bourg. Le chef viking
eut la tête coupée par les vainqueurs. Les seigneurs saxons, selon
la légende, poussèrent sa tête à coups de pieds dans les rues du
village, comme un vulgaire ballon de foot. Bien avant cette triste
histoire, dès que l’homme se tint sur ses deux jambes, on a dû
jouer avec un crâne humain, d’abord avec les mains, ensuite avec
les pieds. Livingstone, dans un de ses récits de voyages africains,
décrit un groupe d’indigènes qui jouent avec une tête à un jeu de
balle au pied, après avoir décapité une victime innocente 1. En
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1. Jean Arramendy, op. cit.


Les origines… 31

Inde, on jouait au « ballon » avec la tête d’un buffle qu’on jetait


par-dessus le brasier des morts ; ces jeux indous de « tête » ensan-
glantée faisaient peut-être allusion au soleil de l’aurore, un ballon
rouge qui est projeté par les dieux au-dessus de la Lune et des
étoiles assassinées !
En tout cas, l’étrange fascination des hommes pour les jeux de
balle remonte à la nuit des temps. Car les marques sont flagran-
tes et les historiens formels : dans toutes les civilisations, depuis
que les hommes jouent, on a joué au « ballon », sous tous les
cieux. Des traces de jeux de balle collectifs remontent à la plus
haute Antiquité, en Asie, en Égypte, en Assyrie, en Grèce et à
Rome. Parfois, l’utilisation principale de la balle était un exercice
athlétique individuel, une démonstration de l’aptitude de la per-
sonne à l’équilibre. Bien que la balle ne fût pas toujours poussée
sur le sol ou dans l’arène sportive, ce type d’activité est bien le
prédécesseur du football moderne, et pas seulement dans le bas-
sin méditerranéen. La maîtrise de la balle avec les pieds est sans
doute apparue très tôt comme un art difficile qui exigeait une
habileté très spéciale. On n’a aucune raison de penser que le fait
de jouer le ballon du pied est une forme secondaire dégénérée du
jeu de balle, « plus naturel », à la main. Remontons donc un peu
dans le temps.

LE TSU CHU DE L’EMPIRE DU MILIEU


Le premier témoignage de l’histoire du jeu de balle au pied nous
provient de l’empire chinois des Shang, près de 2 000 ans avant
J.-C. La dynastie des Shang s’étend d’environ 1 800 à 1 100
avant J.-C. Son histoire nous est connue par les fouilles archéolo-
giques de 1927 et 1950 qui ont mis à jour de nombreuses tombes
royales et d’importantes inscriptions. Les Shang connaissaient
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déjà l’écriture. Même si aucun texte « littéraire » ne nous est par-


venu, des pictogrammes, des idéogrammes et des phonogram-
mes, creusés sur des os ou des carapaces de tortue, attestent cette
première écriture chinoise. La légende attribue à l’empereur
32 Le Dieu football

mythique Huang-Ti1, vers 2 500 avant J.-C., l’invention d’un jeu


de balle. Cette pratique faisait partie de l’entraînement militaire.
La balle était ronde et en cuir de porc ou de chien. Elle devait être
lancée au-delà de deux bâtons plantés.
Les autres traces avérées du football en Chine remontent à la
période de 200 avant J.-C. Le livre des Han (Han Shu) retrace l’his-
toire de la première partie de la dynastie des Han (206 av. J.-C.,
220 apr. J.-C.). Cet ouvrage a enregistré les faits et gestes des empe-
reurs et parle d’un jeu de balle au pied. Pour les militaires chinois,
cette activité au pied s’appelait tsu chu. Littéralement tsu chu signi-
fie « frapper la balle avec le pied » (tsu voulant dire « frapper du
pied » et chu désignant la balle). Les scribes de la dynastie des Han
nous apprennent que le ballon était fait de cuir rembourré de
cheveux et de plumes. La balle devait être poussée avec les pieds et
projetée dans un filet d’environ quarante centimètres, fixé à des
bambous. Les joueurs pouvaient aussi utiliser la poitrine, le dos ou
les épaules. Un poème attribué à Li Yu (136-50 av. J.-C.) décrit le
jeu ainsi :
« La balle est ronde,
Le terrain carré pareil à l’image du ciel et de la terre.
La balle vole au-dessus de nous comme le soleil
Tandis que deux équipes se font face. »

On notera l’analogie cosmique. Sous le règne de l’empereur


Chengti, les soldats chinois jouaient au tsu chu en l’honneur de son
anniversaire. Les vainqueurs devenaient rapidement des héros
nationaux. On punissait les vaincus à coups de lanières. Le jeu
devait donc être extrêmement violent et demandait une habileté
diabolique pour faire passer la balle dans un filet de quarante cen-
timètres de diamètre, situé parfois à plus de neuf mètres de hauteur
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1. Né en 2704 avant Jésus-Christ, il introduisit en Chine les maisons en bois,


les bateaux, l’arc et la flèche, le char, l’écriture et les pièces de monnaie.
C’est un héros, patron des alchimistes, des médecins et des devins, et un
saint patron du taoïsme.
Les origines… 33

entre deux bambous. Un manuel de guerre de la dynastie des Han


fait état de l’entraînement au tsu chu, où toutes les parties du corps,
sauf les mains, étaient autorisées pour marquer. On a retrouvé de
vieux poèmes chinois qui célèbrent l’adresse et la force d’un de ces
Zidane de l’époque, Chang-Fu, qui pouvait envoyer le ballon à la
hauteur d’une pagode. D’autres poètes mettent en lumière l’habi-
leté technique de Wang Ch’San. Les Chinois de l’Antiquité avaient
déjà leur Pelé et leur Ronaldo !
Rien ne permet de dire si le jeu de balle au pied était une forme
dégénérée du jeu de balle à la main. Au contraire, on peut penser
que l’adresse au pied, bien plus difficile que la dextérité, avait
une valeur en soi chez les Chinois.
De la Chine au Japon, il n’y a qu’un pas, ou plutôt qu’une mer…

LE KEMARI JAPONAIS
Il y a plus de 2 500 ans, les Japonais pratiquaient aussi un jeu
de balle au pied : le kemari. Cette activité était bien distincte
du tsu chu chinois, puisque c’était un divertissement plus
« paisible », et non pas un entraînement militaire suivi de
punition. Les joueurs pratiquaient le kemari avec beaucoup de
courtoisie. La balle était en bambou recouverte de cuir. Pour y
jouer, les princes et les courtisans, vêtus de costumes tradi-
tionnels, se réunissaient dans une cour ou un terrain bien
délimité. L’objectif était de ne pas laisser tomber la sphère
d’environ vingt centimètres de diamètre, à terre. Pour y parve-
nir on pouvait utiliser la tête, le genou ou le pied. Ce jeu, hau-
tement symbolique, n’avait pas la violence du voisin chinois.
Il était joué par huit personnes, au plus. Le terrain de jeu
s’appelait le kikutsubo ; il était de taille rectangulaire avec un
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arbre planté à chaque coin (la version classique présentait qua-


tre arbres différents : un érable, un pin, un cerisier et un saule
pleureur). Les Japonais avaient même leur jargon kemari :
quand il frappait la balle, le joueur criait ariyara ! (« Allons-
34 Le Dieu football

y ! ») Et quand il la passait à un autre joueur ari ! (« Ici ! »).


C’étaient les équivalents, en quelque sorte, des « la passe ! »,
« ici ! » ou « devant ! » des footballeurs d’aujourd’hui.
La période d’or du kemari s’étala entre le Xe et le XVIe siècle. Le
jeu se répandit dans les classes populaires et devint source d’ins-
piration pour les poètes et les auteurs. Une anecdote japonaise
rapporte qu’un empereur et son équipe maintinrent la balle en
l’air avec plus de mille coups de pied. Les poètes contemporains
écrivirent que la balle « semblait suspendue en l’air, accrochée au
ciel »1. Après cet exploit, la balle fut retirée2 et ennobli par l’em-
pereur lui-même !
Vers le XIIIe ou XIVe siècle, une tenue officielle fut dessinée et les
joueurs de kemari portèrent des costumes aux couleurs vives et
aux longues manches proches du hitatare3. Kôrin Ogata, peintre
japonais du XVIIe siècle, a peint, vers 1701, un tableau à l’encre
qui représente Hotei, l’un des sept dieux du bonheur, jouant à la
balle au pied. Le kemari était alors très honoré à l’époque des
Heian4. La peinture, très simple, met l’emphase sur une succes-
sion de cercles autour du ballon, haut dans les airs. Le joueur a la
tête et les épaules arrondies, et un gros ventre. Il a posé son sac à
terre pour être plus libre de ses mouvements. Au musée de la
FIFA, une estampe japonaise représente d’ailleurs des kemari
japonais, en costume traditionnel, s’adonnant à cet ancêtre du
football, dans une enceinte bien délimitée. Enfin, il y a des traces
suggérant que les joueurs de kemari japonais et de tsu chu chinois

1. Cité par Tachibana Naruse dans le Kokon chomon shû (recueil de chroniques
fameuses du Japon).
2. Dans la NBA, la ligue professionnelle de basket américain, on retire et on
suspend les maillots des joueurs vedettes, comme celui de Michael Jordan
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aux Bulls de Chicago.


3. Costume militaire de la période Heian.
4. L’époque des Heian (794-1192) symbolise généralement l’épanouissement
d’une culture japonaise originale.
Les origines… 35

s’affrontèrent en 50 avant J.-C. Ce fut, sans aucun doute, la pre-


mière rencontre internationale de football, qui dut se dérouler
dans une ambiance fascinante !
Le kemari est toujours pratiqué aujourd’hui par les Japonais qui
veulent préserver les traditions anciennes. Il faut aussi signaler, au
Japon, le jeu de balle qui se déroule tous les ans, le 3 janvier, dans
la ville de Fukuoka, devant le temple shintoïste Hakozaki.
D’après un mythe, « deux sphères mystérieuses furent retrouvées flot-
tant sur les eaux près de ce temple et recueillies par des dévots. Tandis
que la sphère “femelle” veille du haut de l’édifice, la sphère “mâle” est
livrée ce jour-là aux fidèles qui doivent la ramener au prêtre, lequel
la rendra à sa compagne »1. La balle est en bois et les joueurs, vêtus
d’un pagne, luttent, parfois brutalement comme à la soule, pour
s’approcher du but. Le jeu de Hakozaki est un hommage à la
fécondité qui exclut toute idée de sacrifice. La sphère « femelle »
représente la lune, symbole féminin par excellence, et le ballon
« mâle », le Soleil. Les gagnants, à défaut des primes mirobolantes
versées aux footballeurs vedettes d’aujourd’hui, obtiennent du
bonheur pour toute l’année !

LES JEUX DE BALLE ÉGYPTIENS ET ASSYRIENS


Les Assyriens et les Égyptiens ont, eux aussi, pratiqué des jeux de
balle. On a retrouvé, à Beni Hassan, en Haute Égypte, des pein-
tures représentant des scènes de jeux de ballon. De nombreuses
tombes de l’époque pharaonique contenaient des balles. Henri
Garcia, dans La fabuleuse histoire du rugby2, cite Frédéric Dillaye :
« À Thèbes, dans des tombeaux égyptiens, on a trouvé des balles de
son recouvertes de peau, et absolument faites comme les nôtres. » À
Beni Hassan, la frise égyptienne représente plutôt des jongleries
avec les mains et un jeu appelé la « balle cavalière », où des per-
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sonnages juchés sur le dos de deux autres personnes se lancent

1. Jean Arramendy dans Le jeu, la balle et nous, op. cit.


2. Henri Garcia, La fabuleuse histoire du rugby, Minerva, 2001.
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alternativement des balles. Quand le cavalier, monté sur le dos de


son équipier, ratait la balle, il devenait cheval ou âne à son tour ;
les Romains le pratiquaient aussi : selon Julius Pollux1, le vain-
queur était proclamé roi, le vaincu, âne.
Mais dans cette région d’Égypte, on a également trouvé une balle
pleine, faite de feuilles de palmier, et une autre remplie de son et
revêtue d’un cuir cousu avec de la ficelle, ce qui laisse à penser
qu’elles étaient poussées avec les pieds. Les reliques remonteraient
à 2 500 ans avant J.-C., durant l’époque de Baquet III. Le man-
que d’information sur ces activités et leurs règles empêche d’en
faire l’ancêtre direct du football. D’après certains historiens, les
ballons remplis de graines, enrobés de linges coloriés, étaient
envoyés avec les pieds dans les champs, durant les rituels de la fer-
tilité en Ancienne Égypte. Pour un meilleur rebond, sans doute,
les balles étaient aussi faites de boyaux de chats attachés en forme
de sphère, et entourées de cuir ou de peau d’antilope.
En ce qui concerne les Assyriens, on sait qu’ils jouaient eux aussi
à des jeux de boules. Peut-on imaginer que les jeux de balle
furent introduits en Crète, puis en Grèce, par l’Égypte, qui avait
des rapports réguliers avec les marchands phéniciens et crétois ?

L’EPISKYROS GREC
Les traces les plus précises du football historique remontent à
l’Antiquité grecque. En visitant le siège de la FIFA, à Zurich, on
peut admirer, dans la salle d’accueil, une sculpture offerte par la
Grèce à l’occasion de sa qualification à la phase finale de la
Coupe du monde 1994 aux États-Unis. Il s’agit d’une reproduc-
tion d’un bas-relief en marbre de 450 avant J.-C., dont l’original
est au musée national d’archéologie d’Athènes. Il fut trouvé au
Pirée, en 1836. La stèle représente un athlète nu jonglant avec
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1. Julius Pollux (150-200 av. J.-C.) est un grammairien d’origine égyptienne


et précepteur de l’empereur Commode. Il est l’auteur du Onomasticon.
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une balle sur sa cuisse, et se privant volontairement de ses mains


devant un enfant. Il lui enseigne sans doute cette technique de
jonglage avec les membres inférieurs. La balle est clairement
gonflée et peut rebondir ; ce n’est pas une balle pleine. Le garçon
en face de lui, en porte aussi une, plus petite, dans un sac.
Les Grecs, en fait, jouaient à plusieurs jeux de balle : certains
avec les mains, d’autres avec les pieds ou avec des instruments.
Le rugby, le cricket, le handball et le football se réclament tous
de ces sports hellénistiques. Au musée national d’Athènes, on
peut observer un bas-relief montrant des athlètes grecs prati-
quant une sorte de « hockey sur gazon » avec des crosses. Ce jeu
avait sûrement été importé d’Égypte, où les jeux de crosses exis-
taient déjà. Dans le même musée, on peut voir plusieurs vases
montrant des joueurs pratiquant un jeu de balle très similaire à
celui dépeint dans la fresque égyptienne de Beni Hassan. Des
joueurs juchés sur le dos de leurs camarades s’envoient une balle.
Ce jeu, la « balle cavalière », est toujours pratiqué dans certaines
provinces grecques. Un sculpteur anonyme a représenté, sur un
bas-relief daté d’environ 500 avant J.-C. et conservé au musée
national d’Athènes, six jeunes gens en train de jouer à la balle,
tous debout dans des attitudes différentes.
À Corinthe, dans un antique atelier métallurgique, on a trouvé
une céramique exposant deux hommes jouant à un ersatz de
base-ball. Un personnage manie une batte, tandis que l’autre
tient la balle dans les mains1 ; il ne leur manque que la casquette
et le costume finement rayé pour ressembler à des baseballers de
New York ! Au Metropolitan Museum of Art de New York, on
peut voir un vase grec antique montrant deux garçons en train
de jouer à une sorte de « cricket », ce sport anglais par excellence.
Un joueur, à gauche, lance une balle vers un « piquet », tandis
que l’autre athlète, à droite, se prépare à la rattraper, au cas où
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elle manquerait son but. Toujours au Met, on trouve un vase sur

1. Les Égyptiens, eux aussi, pratiquaient un jeu avec des battes.


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lequel figure une partie qui ressemble à un match de « cricket »


entre quatre joueurs ; plus loin un autre vase montre des fem-
mes, cette fois, jouant aussi au « cricket », avec des gestes d’un
flegme tout britannique pour l’époque.
Le peintre d’Érétrie, Phidias, entre 430 et 415 avant J.-C.,
décora des coupes et des poteries dont les Grecs faisaient grand
usage dans les gynécées1. Parmi les scènes familiales et galantes, il
dessina des jeunes femmes, légèrement vêtues, jouant à la balle.
L’érotisme, sous une forme discrète, faisait son apparition dans
l’art grec !
Homère évoque déjà un jeu de balle pratiqué par les Phéaciens,
peuple mentionné dans L’Odyssée. L’île de Phéacie, où Nausicaa
accueillit Ulysse, est identifiée à Corcyre, aujourd’hui Corfou.
Dans le chant VI, il décrit Nausicaa, la fille du roi Alkinoos,
jouant à la balle avec ses compagnes. La balle tombe dans l’eau
d’un ruisseau, près de la plage, où Ulysse a échoué. Plus tard,
dans le chant VIII de L’Odyssée, Homère écrit : « Alors Alkinoos
fit danser seuls ses deux fils, Halios et Laodamas, avec qui nul ne
rivalisait. Ils prirent à deux mains un ballon brillant ; l’un le lança
jusqu’aux sombres nuées en se renversant en arrière ; l’autre sautant
en l’air le recevant au vol avec souplesse. Après avoir dansé en ligne
droite avec le ballon, ils dansèrent sur la terre nourricière en chassés-
croisés rapides, les autres gens, debout dans l’arène, battaient la
cadence, un bruit formidable s’ensuivait. » Hérodote, le célèbre
historien grec, a aussi décrit des jeux de balle qui se pratiquaient
en Attique et dans le Péloponnèse, dès le Ve siècle.
Les jeux de balle étaient sans doute utilisés comme technique
d’entraînement en plein air (sfairodromion) ou en salle (sfairiste-
rion). Plus tard, le terrain fut appelé « palestre » et devint popu-
laire comme enceinte pour les lutteurs. Le jeu episkyros, aussi
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appelé ephebike, fut pratiqué en Grèce dès 800 avant J.-C. Une

1. Les appartements des femmes.


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de ces règles essentielles était qu’on pouvait utiliser les mains, ce


qui suggère une plus grande relation avec le rugby. Cependant,
beaucoup de caractéristiques de l’episkyros étaient similaires au
football, en particulier les dimensions du terrain et la composi-
tion des équipes à douze contre douze. Il était surtout joué à
Sparte, et les joueurs se disputaient une vessie de bœuf gonflée,
enveloppée dans un linge. L’écrivain Julius Pollux fait une des-
cription assez précise de ce loisir dans son Onomasticon1 :
« L’episkyros porte également les noms d’ephebike ou d’épicène.
On trace à la craie entre les deux camps une ligne ; on pose la balle
dessus. On trace ensuite deux autres lignes derrière chaque camp. Le
premier camp lance la balle au-dessus de l’autre qui doit essayer de
l’arrêter et de la relancer, sans franchir la ligne du milieu. Le jeu se
termine quand un camp est bouté hors de la ligne de fond. »
Était-ce une version antique du football, du rugby ou du
handball ? Tous les jeux grecs de balle, au pied ou à la main, se
rapprochent de nos sports modernes. L’apporrhaxis était un jeu
de « balle au bond », ancêtre du basket-ball. L’uranie (d’Uranus,
père de Saturne et personnification du Ciel), ou « balle céleste »,
consistait à lancer le ballon le plus haut possible afin qu’en
retombant il échappe au receveur. Les Grecs anciens n’étaient
pas à court d’imagination !
Le jeu le plus proche du football actuel était l’hasparton, aussi
appelé pheninde 2 (ce qui est paradoxal puisque hasparton est le
mot grec qui désigne handball et non pas football). Un historien
grec, Athénée, en fait un récit pittoresque dans Le banquet
des Sophistes3, au IIIe siècle après J.-C. : « Ayant pris la balle, il se
plaisait à faire la passe à l’un tout en évitant l’autre ; il la faisait

1. C’est un dictionnaire de termes et noms grecs, un brin désorganisé, qui


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contient de nombreux récits et anecdotes sur l’ancien monde.


2. Le mot pheninde vient peut-être de aphieni qui veut dire « balle ».
3. Ce recueil de curiosités conserve aussi des citations de 1 500 ouvrages
perdus !
40 Le Dieu football

manquer à celui-ci, déséquilibrant celui-là et tout cela avec des


bruits sonores : Je l’ai ! Balle longue ! Passe à côté ! Passe au-
dessus ! En bas ! En haut ! Balle courte ! Passe derrière ! » Plus de
2 000 ans ont passé, mais le vocabulaire footballistique est resté
le même.

Toujours au musée national d’Athènes, décidément un trésor


pour les exégètes du foot, on peut observer un bas-relief mon-
trant des athlètes grecs jouant à la pheninde. Un joueur, sur la
gauche, va lancer une balle ; les joueurs adverses sont alignés et
se préparent à l’attraper ou à la renvoyer. Faisant partie de
l’entraînement militaire, la pheninde était assurément violente et
il devait y avoir de nombreux blessés. Les Grecs modernes ont
gardé cette passion intacte pour les jeux de balle (football et bas-
ket-ball, en particulier) qui leur a fait remporter, à la surprise
générale, le championnat d’Europe des nations de football au
Portugal, en 20041. Sans doute s’étaient-ils inspirés de la motiva-
tion collective des guerriers de la pheninde.

L’episkyros et la pheninde grecs traversèrent les siècles et survécu-


rent aux invasions barbares, dont celle des Romains.

L’HASPARTUM ROMAIN
Rome s’est beaucoup inspirée du monde grec sur les plans artis-
tique, religieux et politique. Rien d’étonnant à ce que l’on
retrouve l’episkyros et l’hasparton dans l’ancienne Italie, dans une
variante différente appelée haspartum, qui signifie en latin « le
jeu à la petite balle ».

La balle, en effet, était plus petite (environ 18 centimètres de


diamètre) et plus dure. Le terrain était un rectangle délimité,
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séparé par une ligne centrale. Les pieds étaient bien sûrs utilisés.
La solidité du ballon est attestée par un récit de Cicéron qui a

1. La Grèce a aussi remporté le championnat d’Europe de basket en 2005.


Les origines… 41

raconté le cas d’un homme tué en recevant un ballon en pleine


tête, alors qu’il se faisait raser chez un barbier ! Les garnements
qui brisent les carreaux des fenêtres en jouant au ballon sont
donc bien pardonnables ! Dans l’haspartum, pratiqué par les
légionnaires, le but était d’amener la balle dans le camp adverse.

Pour fabriquer leurs ballons ou leurs balles, les Romains, comme


les Égyptiens ou les Grecs, utilisaient plusieurs techniques selon
le jeu de balle pratiqué. À la différence d’autres peuples, ils ne
connaissaient pas le caoutchouc ou la gomme arabique. Certai-
nes balles, dures (en bois), rebondissaient peu. On a retrouvé des
balles faites de cheveux et de linges cousus ensemble dans les
tombes égyptiennes datant de la période romaine. Pour fabri-
quer des « balles rebondissantes », les Romains utilisaient soit
des vessies de porc ou de bœuf gonflées et recouvertes de la peau
de l’animal, soit des intestins et des boyaux de chat hachés en
forme de sphère et recouverts de cuir ou de peau, soit des épon-
ges enveloppées dans des tissus ou enrobées de corde. En Tur-
quie et en Égypte, on utilisait encore jusqu’à la fin du XXe siècle,
dans certains villages, la technique des éponges comprimées par
des cordes pour former une sphère, et ensuite protégées par un
linge pour faire des balles.

Une mosaïque d’Ostie représente un ballon d’haspartum gonflé


dans un gymnase. Une fresque d’une catacombe, à Rome, datant
du Ier siècle après J.-C., montre des joueurs lançant la balle en
l’air. En revanche, on ne sait pas si les célébrissimes Jeune femmes
en bikini de Piazza Armerina en Sicile (première partie du
e
IV siècle après J.-C.), qui s’exercent à diverses activités sportives,
dont les jeux de balle, jouaient à l’haspartum. Car loin d’être un
sport romantique, où s’ébattraient ces jolies donzelles en bikini,
tout droit sorties de chez Christian Dior, l’haspartum romain
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était extrêmement violent. Il ressemblait plus à une bataille ran-


gée qu’à un jeu. Pratiqué par les militaires pour l’entraînement,
on peut y voir l’origine de la tactique au football, avec une atta-
que, un milieu de terrain et une défense.
42 Le Dieu football

Pétrone1 (66 av. J.-C., 44 apr. J.-C.) évoque l’haspartum dans le


Satiricon2. Encolpe et Ascylte, les deux héros principaux, s’éga-
rent, dans les premiers épisodes, aux thermes publics. On y voit
Trimalchion (dont le nom aux racines sémitiques suggère l’idée
de « puissant roi ») jouer à la balle dans un costume grotesque
que n’aurait sans doute pas renié Federico Fellini. Le football,
déjà, avait ses détracteurs de talent !
Galien3, le médecin de Marc Aurèle, vante ainsi, au IIe siècle
après J.-C., l’haspartum : « La supériorité du jeu de balle sur tous
les autres sports n’a jamais été suffisamment mise en lumière par les
auteurs qui m’ont précédé […]. Je dis que les meilleurs de tous les
sports sont ceux qui non seulement font travailler le corps, mais sont
de nature à amuser. » Il y avait aussi, heureusement, déjà des
intellectuels thuriféraires du football !
Une règle importante de l’haspartum stipulait que seul le joueur en
possession de la balle pouvait être empoigné, plaqué ou taclé.
Cette restriction, majeure par rapport aux autres jeux de balle anti-
ques, contribua au développement des passes et des combinaisons
plus complexes. Les joueurs développèrent ainsi des rôles spécifi-
ques et créèrent des stratégies et des tactiques plus élaborées.
L’haspartum resta populaire pendant près de 700 ans. Jules César,
qui y joua sans doute lui aussi, utilisa ce sport pour entretenir la
force physique de ses soldats. La propagation de l’haspartum à
travers l’Europe se fit donc par les armées romaines. Les légion-
naires exportèrent le jeu en Gaule, puis en Grande-Bretagne, où

1. Ce célèbre auteur classique fut compromis dans une conspiration et il


s’ouvrit les veines.
2. Ce roman réaliste, mêlé de prose et de vers, dépeint les vagabondages d’un
jeune libertin sous Néron.
3. Il développa la théorie des contraires, contraria contrariis curantur, fréquem-
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ment citée aujourd’hui. Il avait hélas tendance à expliquer les maladies par
l’influence exercée par les quatre éléments (air, terre, eau, feu) et les quatre
qualités physiques (chaud, froid, humide, sec) sur les quatre humeurs (sang,
bile, pituite, atrabile).
Les origines… 43

pourtant des jeux de balle moins sophistiqués (pas de terrain


tracé, pas de règles spéciales) existaient déjà. On a trouvé des
preuves de rencontres organisées entre des légionnaires romains
et des habitants des îles britanniques ; en 276 après J.-C., une de
ces rencontres « internationales » fut officiellement remportée par
les Bretons, d’après des documents.
À partir de cette date, l’Angleterre, de passion en interdiction,
transformera peu à peu l’haspartum, qui va décliner sous sa forme
originelle ; c’était quand même le sport de l’envahisseur ! Sous la
forte influence des jeux d’origine celte, le « football anglais » se
développera à partir d’autres racines. Nous y reviendrons.

LA BALLE CHEZ LES HÉBREUX


Les anciens Hébreux jouaient-ils à la balle au pied ? Il est difficile
de répondre avec certitude car les témoignages sur les jeux
hébraïques de l’Antiquité sont rares. Mais on peut penser que les
Hébreux, comme d’autres peuples du Moyen-Orient, au contact
des Égyptiens en particulier, connaissaient les jeux de balle. En
outre, dans l’Ecclésiaste, à propos du prophète Isaïe, on trouve
cette phrase : « Voici que Yahvé te lancera comme une balle sur la
vaste Terre. » Un peu plus loin, on peut y lire : « Les paroles des
sages de la Bible sont comme le jeu de balle des fillettes. De même
que la balle est lancée d’une main, rattrapée par une autre qui la
renvoie à son tour, de même Moïse reçut la Torah sur le Sinaï et la
transmit à Josué, lequel la passa aux Anciens, ceux-ci aux
Prophètes… »1 Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui Israël par-
tage avec les Palestiniens la même passion pour le football…

POK-A-TOK ET TLACHTLI MÉSO-AMÉRICAINS


© Groupe Eyrolles

L’habileté des Sud-Américains et leur aptitude quasi innée à jon-


gler avec le ballon sur toutes les parties du corps n’ont-elles pas

1. Jean Arramendy, op. cit.


44 Le Dieu football

été héritées de l’adresse des premiers joueurs de balle méso-


américains ? En effet, aux époques les plus reculées, dès 3 000 ans
avant J.-C., presque toutes les civilisations précolombiennes ont
pratiqué des jeux de balle.
Selon les historiens, ces jeux de balle ou de pelote avaient une
fonction rituelle pour les Mokaya (littéralement le « peuple du
maïs »). La première civilisation de Méso-Amérique, les Olmèques
(dont le nom signifie « peuple du caoutchouc ») légua aux autres
peuples la statuaire et l’architecture monumentales, l’astronomie,
la computation du temps, l’arithmétique, les premières tentatives
d’écriture (au moyen des glyphes) et… les jeux de balle.
Ces jeux de balle, sans doute inventés donc par les Olmèques,
furent pratiqués aussi bien sur l’Altiplano que chez les Mayas,
bien avant l’intrusion des Toltèques au Yucatan. C’est ainsi qu’on
trouve des jeux de balle à Copán (Honduras), Toniña (Chiapas),
Uxmal et d’autres cités de l’époque classique. Sur les sites mayas
du Guatemala, les Indiens Cakchiquel pratiquaient les jeux de
balle. Les Incas, au Pérou, pratiquaient aussi un jeu de balle. En
Amérique du Nord, des jeux de même nature étaient pratiqués
dans les régions du sud-ouest des actuels États-Unis. Entre 950 et
250 avant J.-C., les Mayas adoptèrent le pok-a-tok. Les Aztèques
développèrent, eux, leur propre version, le tlachtli.
Les Mayas pratiquaient donc le pok-a-tok. Le terrain de jeu le plus
ancien connu, découvert à Paso de la Amada, au Mexique, date-
rait de 1 600 avant J.-C. Le terrain mesurait environ 80 mètres de
long entre deux murs ou deux rangées de gradins. Le terrain de
Chichen Itza, le plus grand du monde maya, mesure 140 mètres
sur 35 mètres. Le jeu de balle de Chichen Itza, d’époque post-
classique ou maya-oltèque, est décoré de reliefs remarquablement
bien conservés qui nous permettent d’obtenir quelques indica-
© Groupe Eyrolles

tions sur l’équipement des joueurs. On sait qu’ils portaient des


genouillères, une protection à la ceinture et aux coudes. Aujour-
d’hui, nos joueurs portent bien des protège-tibias ! Ces reliefs
ne nous éclairent évidemment pas sur l’identité du personnage
Les origines… 45

sacrifié avec un couteau d’obsidienne tenu par le protagoniste sur-


vivant. S’agit-il du capitaine vaincu ? Ce meurtre rituel n’est peut-
être que l’illustration d’un mythe, sans projection dans la réalité,
où sont associés les thèmes du sacrifice par décollation, du serpent
et de l’essor de la végétation.
Le nombre de joueurs au sein des deux équipes variait selon les
régions. Sur les murs, on trouvait deux anneaux de pierre, dans
lequel il fallait faire passer une balle de caoutchouc, de 18 à
50 cm de diamètre, et qui pouvait peser près d’un kilo. L’objectif
était non seulement de faire passer le ballon dans le cercle mais
aussi de le garder toujours en mouvement. L’usage des mains
était interdit, et seules étaient autorisées les « articulations » :
genoux, coudes, talons. Marquer devait être très difficile car le
marcador était parfois situé à près de 9 mètres du sol1. Un « but »
sonnait souvent la fin de la partie.
Le pok-a-tok faisait partie intégrante de la vie sociale, religieuse
et politique des Mayas. Seuls les meilleurs athlètes, dirigés par les
seuls prêtres, pouvaient pratiquer cette combinaison de football,
basket-ball et volley-ball. Les nombreux vestiges de terrain de
pok-a-tok, ainsi que les innombrables stèles ou statuettes décou-
vertes sur les sites mayas démontrent l’importance de la fonction
rituelle de ce jeu.
Les Totonaques furent un important groupe indigène établi dans
la région du golfe du Mexique. Dès 500 après J.-C., les habitants
de la côte construisaient des maisons avec des sommets en tumu-
lus pour se protéger des inondations et connaissaient déjà le jeu
de balle. Celui-ci prendra toute son importance à l’époque dite

1. La cité maya d’Uxmal, dans la péninsule du Yucatan, est la plus importante


des cités Puuc. Le site d’Uxmal contient un terrain de jeu de balle de
34 mètres de long sur 10 mètres de large environ. La forme de ce terrain est
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typique des stades mayas. Dans les sites mayas, l’anneau est parfois rem-
placé par une ronde-bosse, elle aussi appelée marcador. Le jeu de pelote de
Copán, au Honduras, n’a que 26 mètres de long, mais il paraît beaucoup
plus large par suite de la forte inclinaison en arrière des deux banquettes.
46 Le Dieu football

classique (300-900 apr. J.-C.), et donnera naissance aux créa-


tions artistiques les plus spectaculaires de cette civilisation : les
« jougs », « haches » et « palmes », sculptés dans la pierre, qui
sont associés au jeu de balle, ce jeu ayant lui-même une valeur
mythique et cosmologique.
Les joueurs étaient superbement vêtus pour les rencontres et
portaient de nombreuses protections. Le capitaine de l’équipe
vaincue était ensuite décapité. De nos jours, c’est plutôt la tête
des entraîneurs que l’on coupe après les défaites ! D’autres inter-
prétations des stèles où l’on voit des serpents et des fleurs sortir
des gerbes de sang du cou de la victime affirment que ce sacrifice
n’est qu’une métaphore. Les serpents symboliseraient la fertilité
de la Terre : il serait le sang vital de l’homme qui retourne à la
terre. Nous en reparlerons.
Les Aztèques, l’autre civilisation brillante de la Méso-Amérique,
pratiquaient le tlachtli (du mot tlachco, qui désignait le terrain
proprement dit). Tlachtli signifie « jeu de balle » en langue
nahuatl, toujours parlée dans certaines contrées du Chiapas ou
du Guatemala. Le tlachtli a été très bien décrit par les conquista-
dors espagnols, dès 1590 après J.-C. Dans la plupart des sites
précolombiens aztèques, il y a un terrain de jeu de balle. Le plan
général, comme le pok-a-tok, est partout à peu près le même :
un court long, entre deux murs parallèles, quelquefois complété
par des courts transversaux, le tout en forme de I. Cette place de
jeu était attenante au temple du Soleil. À partir de 900 ans
après J.-C., l’objectif était d’envoyer la balle dans l’anneau. Au
milieu des murs se trouvait en effet, de chaque côté, l’« anneau
but » en pierre1.

1. Sur le site de Tula, aux environs de Mexico, le terrain de jeu de ballon avait
une forme de T dont les branches verticales étaient opposées. Long de
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67 mètres et large de 12 mètres, il était limité de chaque côté par des murs
précédés d’une banquette (pour les remplaçants, les entraîneurs-prêtres ou
les seigneurs ?). Il était orné de reliefs figurant des joueurs de pelote,
richement vêtus, de hiéroglyphes de la planète Vénus et de porte-étendards.
Les origines… 47

Ce jeu de balle rituel (appelé aussi ollama, de olla qui veut dire
« sang » ou « sève », le latex) était un jeu réservé aux nobles, sou-
vent accompagné de lourds paris. Les joueurs devaient jeter la
balle à travers l’anneau placé verticalement chez les Toltèques et
les Aztèques, obliquement ou horizontalement chez les Mayas,
Totonaques et Zapotèques : allez savoir pourquoi ? La balle était
en caoutchouc1, très compacte et très lourde. Les joueurs devaient
la réceptionner, semble-t-il, sur les articulations (coudes, hanches,
genoux, cheville) ou avec la tête, les épaules et peut-être les pieds.
Très violentes, les rencontres causaient souvent des blessures gra-
ves et, occasionnellement, des accidents mortels. En réalité, les
jeux de balle allaient peut-être des simples jeux récréatifs jusqu’à
des compétitions à gros enjeux durant lesquelles les capitaines
des équipes perdantes étaient décapités, tandis que les vain-
queurs étaient élevés au rang de héros. Du temps des Olmèques,
les rois étaient dépeints en joueurs de balle, portant des armures
de cuir. Il y avait sans doute des armures pour les guerriers et
d’autres pour les athlètes. Mais dans les temps anciens, la dis-
tinction entre un grand joueur, un grand guerrier et un grand
chef, n’était pas si… grande !
Les Espagnols interdirent le tlachtli, non seulement parce qu’il
déchaînait les passions, qui poussaient certains nobles à miser
leur fortune ou même leur liberté sur le sort d’une partie, mais
aussi parce qu’il s’agissait d’un rite païen évoquant le mouve-
ment de l’astre solaire. Le tlachtli, dont la signification mythique
et religieuse est complexe, est encore pratiqué dans certaines

1. Le caoutchouc est un des secrets les mieux gardés de la Méso-Amérique. La


gomme naturelle est faite à partir de plusieurs plantes qui poussent sous les
climats chauds et humides. Bien sûr, les Aztèques fabriquaient d’autres
produits en caoutchouc que les balles : des bottes, des imperméables, des
© Groupe Eyrolles

bouteilles, etc. Le caoutchouc servait aussi de monnaie d’échange. Caout-


chouc vient de caa qui veut dire « bois » et o chu qui signifie « qui pleure » ;
caoutchouc signifie donc littéralement « bois qui pleure ». Le liquide laiteux,
ou latex, qui s’écoule de l’entaille de l’hévéa se solidifie à l’air et devient foncé.
48 Le Dieu football

régions isolées du Mexique, notamment dans le Nayarit, par cer-


taines ethnies autochtones des Amériques. Elles jouent aussi à
un autre jeu avec une balle tressée de feuilles de maïs, dans lequel
les joueurs ne peuvent utiliser que leurs mains.
Il faut enfin signaler que les Indiens des Caraïbes, les Arawaks et
les Karibs, pratiquaient également des jeux de balle similaires au
tlachtli. Il s’appelait batey chez les Taïnos des Grandes Antilles. À la
suite de son premier voyage aux « Indes occidentales » (en 1492,
faut-il le rappeler), Christophe Colomb visita, en 1496, l’île d’His-
paniola (Haïti et Saint-Domingue actuels), où il vit des gens jouer
avec une balle de caoutchouc naturel et fut étonné du rebond de la
balle. Les chroniqueurs, Las Casas1 pour Hispaniola et pour Cuba,
Mendès pour la Jamaïque, et Angleria pour les Bahamas, ont tous
laissé des témoignages du jeu de balle de la mer des Caraïbes.

LES JEUX DE BALLE INDIENS


EN AMÉRIQUE DU NORD
En Amérique du Nord, les Indiens ont aussi pratiqué des jeux de
balle. Le plus connu s’appelait pasuchuakohowog, qui signifie « ils
se rassemblent pour jouer à la balle avec le pied ». Il se pratiquait
encore au début du XVIIe siècle sur des plages ou d’immenses ter-
rains. Près de mille personnes participaient aux pasuchuako-
howog, jeu rude et dangereux. Beaucoup de joueurs quittaient le
terrain avec les os brisés et des blessures graves. C’était en réalité
plus un combat guerrier entre 500 combattants de chaque côté
qu’un simple jeu. Les joueurs, sans doute pour se protéger des
vengeances d’après match, se masquaient avec des peintures de
guerre et des ornements. Le terrain faisait souvent plus d’un
kilomètre de long, avec les buts à chaque extrémité. Les parties
duraient plusieurs heures et s’étalaient parfois sur plusieurs
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1. Bartolomé de Las Casas (1474-1566), missionnaire catalan, nous a laissé


Historia de los Indias et surtout Brévisima Relación de la destrucción de los
Indias, traité promis à une immense diffusion en Europe.
Les origines… 49

jours. Ce jeu est aussi appelé « petit frère de la guerre » et devait


servir à régler les disputes entre tribus indiennes1. À la fin de la
rencontre, un immense festin clôturait les festivités, d’où
l’importance des déguisements !
Au sud-ouest des États-Unis, les Indiens Hopis, et au nord du
Mexique, les Tarahumaras (qui signifie « coureurs à pied ») prati-
quaient un jeu de course à la balle, chaque année au moment des
semailles. La balle était taillée dans du bois dur et frappée avec le
dessus du pied nu, ce qui nécessitait un long entraînement et une
grande résistance aux chocs ! Les Indiens, paraît-il, pour se forti-
fier les pieds, les trempaient dans du thé au cèdre ! Plus tard, ils
utilisèrent des balles de caoutchouc, faites de lanières élastiques
enroulées autour d’un noyau sphérique en bois. Chaque équipe,
de cinq à six joueurs, courait parallèlement à l’autre en poussant
le ballon sur d’énormes distances (de 30 à 60 kilomètres). Les
joueurs de la même équipe se relayaient pour frapper la sphère.
Ce jeu, pratiqué lors des semailles, comme les jeux de ballon
japonais, était avant toute une prière à la fécondité.2
Chez les Indiens Choctaw (au sud-est des États-Unis), les parties
de jeu de balle durent de l’aube jusqu’au crépuscule : c’est le Soleil
qui revient pour combattre. La balle est en mousse couverte de
cuir. Les buts sont deux perches reliées par une traverse. Pour les
Indiens Algonquins, « ce jeu de balle a été inventé par le dieu du
Soleil dont le frère avait été tué par le dieu des Ténèbres. »3 Selon
Claude Lévi-Strauss4, les Indiens Algonquins jouent à la balle
en opposant les vivants et les morts lors des rites d’adoption car
« gagner au jeu c’est “tuer” ». Au Japon, comme on l’a vu, le jeu
de Hakozaki était aussi un hommage à la fécondité. Le tournoi

1. Des jeux de balle avec des bâtons (sorte de « crosse »), appelés kapucha toli,
« jeu de balle avec un bâton » (sorte de hockey sur gazon), ont été pratiqués
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par les Creek et les Cherokees.


2. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1962.
3. D’après Jean Arramendy, op. cit.
4. Idem.
50 Le Dieu football

officiel des Choctaw du Mississipi se tient à la mi-juillet, chaque


année ; il se joue avec des équipes de trente à quarante joueurs,
en quatre périodes de quinze minutes, sur un terrain d’environ
cent mètres. Chaque communauté Choctaw envoie au moins une
équipe, et des milliers de spectateurs assistent aux matchs.

… ET AILLEURS
Rappelons aussi que les Esquimaux pratiquaient le asqaqtuk en
Alaska. Dans ce « football sur glace », il fallait pousser avec le
pied, sur d’immenses terrains aussi, une lourde balle de cuir
remplie de mousse, de poils de caribous et de lichens.
Des habitants des îles du Pacifique (dont les Maoris) disputaient
des matchs en utilisant des ballons fabriqués avec des vessies de
cochon gonflées et frappées avec les pieds et les mains.
En Indonésie, Malaisie et Thaïlande, on pratique le très populaire
sepaktakraw, un jeu avec une balle de bambou tressé d’une quin-
zaine de centimètres et qui se joue avec les membres inférieurs. Le
sepaktakraw (littéralement « balle tressée au pied ») est un sport
culte et roi dans toute l’Asie du Sud-Est. C’est à la fois un passe-
temps favori du peuple, une tradition ancestrale et une discipline
professionnelle de très haut niveau, née au Siam, au XIe siècle. Dans
ses récits de voyage, Marco Polo mentionne ce jeu pratiqué dans les
campagnes où les villageois se passent une balle en rotin avec les
pieds. Mélange entre le football et le volley-ball, il était aussi prati-
qué dès le XVe siècle par les indigènes malais. Chaque pays du Sud-
Est asiatique utilise son propre nom pour désigner ce sport : sipa
aux Philippines, ching loong en Birmanie, kator au Laos et rago en
Indonésie. C’est de très loin le sport national en Malaisie.
En Australie, les aborigènes pratiquaient depuis des millénaires
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un jeu de balle appelé Marn-Grook qui veut dire « jeu de balle »,


en dialecte Gunditjmara, une peuplade du sud-est de l’Australie.
Après ce tour du monde il nous faut revenir en Europe.
Les origines… 51

LE MOB FUTE BALLE EN GRANDE-BRETAGNE


Les Anglais, donc, après le passage des légions romaines dévelop-
pèrent des compétences déjà acquises pour le jeu de ballon, sous
l’influence des jeux d’origine celte comme le hurling to goals de
Cornouailles ou le knappan du Pays de Galles. Ces jeux étaient
très populaires auprès des populations celtes et certains, comme
le hurling, sont encore pratiqués aujourd’hui, en Cornouailles et
en Irlande.
Le jeu de ballon commença à se répandre en Angleterre sous
le nom générique de mob football (« football du peuple »). Au
e
XI siècle, il s’appelait à l’origine fute balle, foote balle ou encore
foeth-ball, ou simplement football. Les parties, nous allons le voir,
étaient très rugueuses et plusieurs édits tentèrent d’interdire ces
rites, parfois « sanguinaires ». Il existait, bien sûr, plusieurs variantes
de ces jeux de ballon. La première, appelée hurling at goal (« lancer
au but »), était pratiquée sur des terrains de taille réduite par des
équipes de 30 à 50 footballeurs. L’objectif était de « dribbler »
(dribble veut dire « pousser » en anglais) la balle de cuir vers le but
adverse. La seconde variante, hurling in the country (« lancer dans la
campagne »), était réellement une bataille sanglante dans les
champs entre deux villages. Elle était pratiquée lors des fêtes, en
particulier en juin pour célébrer le retour de l’été et surtout du
soleil. La partie s’arrêtait lorsqu’une des deux équipes avait trans-
porté la balle dans le camp ennemi par tous les moyens nécessaires.
La première description du football en Angleterre a été faite par Sir
Fitz Stephen (1174-1183), qui a relaté les activités des jeunes lon-
doniens pendant le festival annuel de Shrove Tuesday (l’équivalent
de mardi gras) : « Après déjeuner tous les jeunes de la cité sortaient
dans les champs pour participer aux jeux de balle. Les élèves de chaque
école avaient leur propre balle ; les ouvriers des ateliers portaient aussi
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leur balle. Les citoyens âgés, les pères et les riches arrivaient à cheval
pour regarder leurs cadets s’affronter, et pour revivre leur propre jeu-
nesse par procuration : on pouvait voir leur passion s’extérioriser tandis
qu’ils regardaient le spectacle ; ils étaient captivés par les ébats des ado-
52 Le Dieu football

lescents insouciants. » L’Angleterre se prenait de passion pour les


jeux chaotiques de Shrove qui réunissaient les villages et les villes
des environs de Londres. Les masses compactes de joueurs des deux
équipes se disputaient avec acharnement le ballon en vessie de porc
pour le porter aux marqueurs situés aux extrémités de la ville. Les
jeux de Shrove sont toujours pratiqués en Angleterre, dans les villes
de Ashbourne (Derbyshire) et Sedgefield (conté de Durham).
Le football britannique du Moyen Âge ressemblait à s’y mépren-
dre à la soule médiévale française. Des versions plus civilisées de
ce jeu, quoique toujours très rudes, étaient jouées dans les écoles
aristocratiques. Il est fait référence, dans l’histoire du collège
d’Eton, en 1519, à des élèves frappant des ballons pleins de foin.
Eton développa une version du football appelée field game (« jeu
de terrain »), codifiée au milieu du XIXe siècle, intermédiaire
entre le rugby et le football. Toujours pratiqué, le field game a
évolué séparément des autres sports. À la même époque, le wall
game (« jeu de mur »), créé à Eton, se développa ; dans ce jeu, la
balle peut rebondir contre un mur parallèle au terrain ; une
porte et un arbre, à chaque extrémité du terrain, sont utilisés
comme des buts ; pour l’anecdote, aucun but n’a été marqué
dans une partie officielle de wall game depuis 1909 !
Le football, même s’il pénétra l’aristocratie, était plutôt réservé
au peuple. Dans Le Roi Lear, Shakespeare fait dire à un des per-
sonnages, en parlant de Oswald : “You, base football player.”
(« Toi, vil footballeur »). Shakespeare mentionne aussi le football
dans La Comédie des erreurs (acte II, scène I) :
“Am I so round with you as you with me
That like a football you do spurn me thus ?
You spurn me hence, and he will spurn me hither
If I last in this service, you must case me in leather.”1
© Groupe Eyrolles

1. « Suis-je aussi rond avec toi que toi avec moi


Que comme un football tu me méprises ainsi
Tu me rejettes là-bas, et il me repoussera ici
Pour survivre dans ce service, tu devras me capitonner de cuir. »
Les origines… 53

La nécessité d’éviter les brutalités et les émeutes entre joueurs


provoqua l’édiction de décrets royaux en Angleterre contre le mob
football et ses variantes. En 1314, le maire de Londres interdit le
football : « En raison des grands désordres causés dans la cité par des
rageries de grosse pelote de pee dans les prés du peuple, et que cela
peut faire naître beaucoup de maux que Dieu condamne, nous con-
damnons et interdisons au nom du roi, sous peine d’emprisonnement,
qu’à l’avenir ce jeu soit pratiqué dans la cité. »1 L’interdiction s’étala
du XIIIe siècle jusqu’à 1617. Édouard III, en 1365, prescrit aux
shérifs de la cité de Londres : « Aux Shérifs de Londres. Ordre de
faire proclamer que tout homme sain de corps de ladite cité lors des
jours de fête, quand il en a le loisir, doit utiliser dans ses sports des
arcs et des flèches ou des frondes et des arbalètes. […] Il leur est inter-
dit, sous peine d’emprisonnement, de se mêler à des lancers de pierre,
troncs d’arbres, poids, à des jeux de balle à la main ou au pied, ou
autre vains jeux sans utilité, comme le peuple du royaume, noble et
simple, a utilisé jusqu’ici ledit art dans leurs sports quand avec l’aide
de Dieu va au-devant de l’honneur du royaume et l’avantage du roi
dans ses actions de guerre. »2 Des interdictions similaires existaient
en France à la même époque.
En 1388, Richard II lui aussi interdit le football : « Domestiques
et travailleurs doivent avoir des arcs et des flèches et s’en servir les
dimanches et jours de fête et abandonner tous les jeux de balle que
ce soit à la main comme à pied. »3 L’anglais Stubbs écrit, dans
L’anatomie des abus, en 1583 : « […] L’un de ces passe-temps dia-
boliques usités même le dimanche, jeu sanguinaire et meurtrier
plutôt que sport amical. Ne cherche-t-on pas à écraser le nez de son
adversaire sur une pierre ? Ce ne sont que jambes rompues et yeux
arrachés. Nul ne s’en tire sans blessures et celui qui en a causé le plus
© Groupe Eyrolles

1. Cité par Jean-Philippe Rethacker et Jacques Thibert dans La fabuleuse


histoire du football, Minerva, 2003.
2. Cité par Henri Garcia dans La fabuleuse histoire du rugby, Minerva, 2001.
3. Idem.
54 Le Dieu football

est le roi du jeu. »1 Décidément, à cette époque, on ne connais-


sait pas les cartons jaunes et encore moins les cartons rouges !
Les interdictions du football se fondaient beaucoup sur des consi-
dérations politiques. Au-delà des dommages corporels, ils provo-
quaient aussi des dommages matériels. À Manchester, en 1608,
on l’interdira à cause des vitres brisées. Au XVIe siècle, les puritains
voulaient s’opposer aux « libertins » qui pratiquaient le football, y
compris le dimanche. Cromwell, dans sa jeunesse, fut pourtant
un solide joueur de football. Pendant près de 300 ans, le football
fut interdit le dimanche. Pendant tout le XVIIe siècle, le football
fut considéré comme une activité vile. Jacques Ier, roi d’Angleterre
mort en 1625, recommanda à son fils, dans son traité pour l’édu-
quer, de ne pas jouer au football et de lui préférer l’équitation,
l’épée, la lutte, le saut ou la course à pied.
En 1617, le roi Jean Ier réinstalla le jeu parmi ceux officiellement
ordonnés. Malgré la prohibition, le peuple, et en particulier la
jeunesse, ne l’avait pas abandonné. Le roi Charles II fut même
parmi les spectateurs d’un match, en 1687, entre les serviteurs
de la couronne royale et ceux du comte de Abbmarle. L’équipe
du comte gagna, le roi distribua des prix et la chevalerie des
sports débuta. Au XVIIe siècle, en Angleterre, le football avait
acquis ses lettres de noblesse. Une gravure de l’époque représente
des gentilshommes en train de gonfler un ballon.
L’image de l’ancêtre du football est embrouillée et compliquée.
Le jeu était impétueux, chaotique et turbulent. L’adresse et la
force y étaient déployées. Le football faisait partie des coutumes
païennes. Il se rattachait aux rites de la fécondité. Le ballon, à cet
égard, symbolisait le soleil. Il devait être conquis, pour qu’on
s’assure une bonne récolte, laquelle dépendait tant du soleil.
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1. Philip Stubbs, Anatomy of the Abuses in England, Periodicals Service Co.,


1972.
Les origines… 55

Ledit ballon devait être joué autour d’un champ ou sur celui-ci,
afin d’assurer prospérité aux cultures. Il s’agissait donc de défen-
dre le ballon contre l’attaque de la partie adverse.

De la conquête romaine jusqu’au XVIIe siècle, le jeu de football


s’est développé, sous des formes primitives diverses, dans la
« mère patrie » du football, la Grande-Bretagne. Sa popularité
devait dépasser les interdictions, les édits et les sommations qui
en prohibaient la pratique, puisqu’il fallait les renouveler sans
cesse.

LA SOULE MÉDIÉVALE
La soule se développa au Moyen Âge, aussi bien dans les îles bri-
tanniques qu’en France. En Irlande, la soule proviendrait d’un
vieux rite solaire celtique. Ce rite celtique trouve des affinités
avec d’autres rites primitifs dans lesquels un disque ou un objet
globulaire symbolisent le soleil, source de vie. Aujourd’hui
encore, le premier mai, des balles d’or et d’argent, représentant
le Soleil et la Lune, sont promenées autour de certains villages
irlandais. En Irlande, on jouait au cad, dès le Xe siècle. Il s’agissait
de frapper dans la balle d’un bout de terrain jusqu’à l’autre. Le
football gaélique perpétue cette tradition. Il faut signaler que ce
dernier est encore très pratiqué en Irlande. Il est très apprécié des
catholiques, et aurait servi de refuge aux militants proches du
Sinn-fein.

En Cornouailles, on jouait au hurling. Il fallait porter le ballon


dans le camp adverse après avoir franchi tous les obstacles natu-
rels ou … humains. Une trace écrite du hurling remonte à
1174. L’archevêque de Canterbury, Thomas Becket, y parle de
ce « fameux jeu de balle ».
© Groupe Eyrolles

Au Moyen Âge, plusieurs régions françaises s’adonnèrent à la soule,


ou cholle, dès le XIe ou XIIe siècle. En 1147, un seigneur ratifia une
charge de donation en faveur d’une église ; il lui accorda, en par-
56 Le Dieu football

ticulier, une grosse somme d’argent et sept ballons énormes pour


jouer à la soule. En Bretagne et dans le Sud-Ouest de la France,
la soule était très populaire. La soule est un dérivé de l’haspartum
introduit par les légions romaines. À l’époque gallo-romaine, on
l’appelait ludos-soularum. Le mot a deux origines possibles : soit
sol (soleil), soit soles (sandales). Pour certains, soule vient du latin
solea qui veut dire pied. Cela laisserait à penser que ce jeu, d’où
aussi le mot « football », se pratiquait plutôt avec les pieds. Le
choulet, ou ballon, était une balle en cuir bourrée de son ou de
foin, ou une vessie de bœuf gonflée d’air ; la balle était aussi en
bois ou en osier. La soule est mentionnée dans un édit de
Philippe V le Long, en 1319. La soule, ou choule ou cholle, est le
prédécesseur à la fois du rugby, du football, du football améri-
cain et du football gaélique.
Alfred Wahl1 écrit : « Dans l’Europe médiévale, les jeux de balle
avaient un caractère populaire et rude. Ils étaient pratiqués, confor-
mément à la tradition, sans règles écrites. À l’intérieur de ce modèle,
il existait d’innombrables variantes. (…) L’organisation de la soule
était informelle. Les pratiques souples, non fondées sur des règles
écrites et légitimées d’après la seule coutume, évoluaient lentement.
Le nombre de participants n’était pas fixé, ni la durée du jeu, ni
même les limites précises de l’espace. » Le football et le rugby se dis-
putent les origines de la soule, qui était plus un combat furieux
qu’un jeu divertissant. Le coup d’envoi de la partie était donné
devant l’église du village. On présentait, au coup d’envoi, le
ballon au soleil ou on le jetait en l’air vers l’astre solaire, comme
pour l’invoquer ou rechercher sa bénédiction. Ensuite, tous les
coups étaient permis ou presque. Les joueurs se jetaient les uns
sur les autres, se mordaient, se cognaient dessus, se donnaient
des coups de pieds, en hurlant et courant dans tous les sens. Le
but du jeu était de porter la balle dans un endroit précis. Alfred
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Wahl écrit : « Les interdictions prononcées par les autorités attestent

1. Alfred Wahl, La balle au pied, Gallimard, 1990.


Les origines… 57

la brutalité d’un jeu dont les acteurs laissaient des éclopés sur le ter-
rain et quelquefois des morts. »
La constitution des équipes était parfois surprenante : les céliba-
taires s’opposaient aux hommes mariés (nous reviendrons sur
cette référence au caractère sexuel latent du jeu de balle). La soule
se jouait souvent en juin, au retour de l’été et du soleil, quand
commençait la récolte des céréales, si décisive pour les commu-
nautés rurales.
En Bretagne, on prédisait aux vainqueurs des moissons abon-
dantes. Ils avaient le droit d’emporter le ballon pour que les
récoltes soient meilleures. Une des variantes bretonnes consistait
à déposer trois fois la balle dans un trou creusé dans la terre,
comme pour la « semer ». À Inveresk, en Écosse, on a retrouvé
les traces d’un jeu de balle pratiqué par les femmes, cette fois.
C’est un des seuls témoignages connus du Moyen Âge qui per-
mettait aux femmes de pratiquer ce jeu. Une des deux équipes
était constituée de femmes mariées, l’autre de célibataires. Il
s’agit sans doute d’un rite lié à la fécondité et ayant pour but de
conjurer la stérilité. Le football féminin est donc beaucoup plus
ancien qu’on ne le croit.
Les nobles jouaient rarement à la soule. Le roi Henri II y joua
avec Ronsard : « Le Roi ne faisait partie où Ronsard ne fut toujours
appelé de son côté. »1 Un poème de ce dernier contient ces vers :
« Faire d’un pied léger et broyer les sablons,
Et bondir par les prés et l’enflure des ballons…
Ore un ballon poussé vers une verte place… »
Les amours de Marie, XVIe siècle.

1. Claude Binet, Discours de la vie de Pierre Ronsard (1585), Wittmann, 1944.


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La suite de la citation est : « Entre autres, le Roi ayant fait partie pour jouer au
ballon au Pré aux Clercs où il prenait souvent plaisir, pour être un exercice des
plus beaux pour fortifier et dégourdir la jeunesse, ne voulut qu’elle fût jouée sans
Ronsard. »
58 Le Dieu football

Bien qu’elle fût pratiquée par les nobles1 et même par les reli-
gieux, voire par les rois, la soule demeura un jeu du peuple. Les
rencontres étaient extrêmement violentes, et l’on conserve des
lettres de rémission du XIVe siècle accordant le pardon à des mala-
droits qui avaient fendu la tête d’un adversaire au lieu de frapper
le ballon ! Il faut dire que parfois on utilisait, pour s’emparer du
ballon, de bâtons recourbés à l’image de notre moderne hockey !
Comme en Angleterre, Philippe le Bel, en 1292, Philippe V, en
1319, et Charles V en 1369, interdirent le jeu de soule par décret.
Pendant la guerre de Trente Ans entre l’Angleterre et la France,
de 1338 à 1453, les rois punirent ceux qui s’adonnaient au foot-
ball, étant donné que ce passe-temps favori de leurs sujets les
empêchait de pratiquer l’exercice nécessaire pour faire d’eux des
soldats accomplis. Cela concernait particulièrement le tir à l’arc
ou à l’arbalète, vu que les tireurs étaient des pièces essentielles du
dispositif militaire. Tous les rois écossais, au XVe siècle, se senti-
rent obligés de publier des sommations et interdictions énergi-
ques contre le football. L’édit publié par le Parlement convoqué
par Jacques Ier, à Perth, en 1424, est tout particulièrement
célèbre : « Personne ne doit jouer au football. »
Mais tout cela fut inutile. La fièvre du football se développa,
aussi bien dans le peuple que chez les nobles et les clercs. À Sens,
on joua même au ballon dans une église 2. À Auxerre, on sait que
jusqu’au XVIIe siècle, on jouait un jeu de ballon dans la cathé-
drale. Les chanoines et les choristes s’y livraient un farouche
combat pour la conquête du ballon. Rabelais, dans Gargantua,
au chapitre XXIII, évoque aussi la soule : « Se desportaient es près
et joueaient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galamment
s’exerçant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé. »

1. Gilles de Gouberville évoque à plusieurs reprises la choule dans Le jeu de


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Robin et Marion de Halle, (XIIIe siècle) aux vers 160 et 161 :


Diex que j’ai le panche lassé « Dieu ! Que j’ai des douleurs au ventre
De la chole de l’autre fois. D’avoir joué à la choule l’autre jour. »
2. Voir chapitre 4.
Les origines… 59

LE CALCIO FLORENTIN
À la Renaissance, en Italie, on pratiquait le gioco del calcio (« le
jeu du coup de pied »). Les villes de Florence ou Sienne s’adon-
naient à ce jeu lors des fêtes de mardi gras ou de Pâques.

Le calcio arriva à Florence au XVIe et XVIIe siècle. Se déroulant sur


la place du marché florentine, il était pratiqué par l’aristocratie
avec un ballon gonflé. C’était une bataille rude entre deux masses
constituées de 27 joueurs : il y avait beaucoup d’os fracturés et de
sang. Les parties étaient des célébrations rituelles disputées
durant les noces royales ou l’arrivée d’hôtes de marque. Elles
avaient lieu sur la merveilleuse place de Santa Croce qui mesure
approximativement 90 mètres de long et 45 mètres de large, soit
à peu près les dimensions du football d’aujourd’hui. Les joueurs
avaient le droit d’utiliser leurs mains et leurs pieds pour faire
avancer la balle, comme au hurling at goal. Le calcio a profondé-
ment marqué les mentalités italiennes. D’ailleurs c’est avec le mot
calcio que l’on désigne le football en Italie aujourd’hui. Seuls les
membres de la haute société pouvaient y participer, jusqu’à ce
que la bourgeoisie aisée permît aux marchands et aux employés
de banque d’y jouer. Des costumes riches et colorés, des combats
âpres, de nombreux blessés à la fin de la partie, telles étaient les
caractéristiques essentielles de ce dur amusement. Le football ita-
lien d’aujourd’hui, intraitable en défense, en a hérité sa légendaire
rugosité !

Le match le plus célèbre eut lieu le 17 février 1530 ; alors que les
troupes de Charles Quint assiégeaient Florence, une partie de
calcio fut organisée. En 1580, le Comte Jean de Bardi di Vernio
écrivit le Discours sur le jeu de calcio florentin ; c’est sans doute la
première publication des règles écrites sur le football. Les futurs
papes Clément VII, Léon XI et Urbain VIII y participèrent.
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Voilà sans doute pourquoi le football est la seconde religion de


l’Italie ; les parties du dimanche après-midi sont aussi sacrées que
la messe du matin ! Chez les Transalpins, les plus grands chefs
60 Le Dieu football

d’entreprise s’intéressent au football : les clubs appartiennent aux


« condottieri du business ». Le calcio fut pratiqué jusqu’au début
du XVIIIe siècle.

LE BERCEAU DU FOOTBALL MODERNE :


L’ANGLETERRE
À partir du XVIIe et XVIIIe siècle, le crépuscule des jeux de balle au
pied, partout en Europe, sauf en Angleterre, s’amorce. Le déclin
des communautés rurales et traditionnelles met à mal les rites et
les jeux de balle populaires. La soule, par exemple, comme le calcio,
disparaît peu à peu du continent européen. Seule l’Angleterre
échappe à ce désamour, sans doute influencée par la Renaissance
italienne. Richard Malcaster, grand pédagogue anglais, directeur
des universités de Merchant-Taylor et Saint-Paul, publia, en 1581,
un traité sur l’éducation physique, Position, dans lequel il recom-
manda la pratique du football. Il écrivit que le football favorise la
force et la santé. Il suggéra qu’on éliminât la violence et les bruta-
lités, et qu’on limitât le nombre de joueurs. Il demanda aussi la
présence d’un arbitre.
Au XVIIIe siècle, une Angleterre sportive s’oppose à une France
non sportive. Outre-Manche, on pratique le football, la lutte,
l’escrime, la course et la boxe. Voltaire écrit, en 1727, dans ses
Lettres anglaises : « Je vis des courses de jeunes gens, de jeunes filles et
de chevaux sur les bords de la Tamise à Greenwich, et je me crus
transporté aux Jeux olympiques. » Tandis qu’en Angleterre on codi-
fiait de nombreux sports et que des pairs du royaume jouaient au
football, la France se détournait des activités physiques 1.

1. Jean-Jacques Rousseau dans L’Émile défendait pourtant les activités physi-


ques : « On voit de plus en plus souvent d’hommes sans mouvement ; le pire est
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que dès les collèges on s’y prépare. Il faudrait des collèges hors des villes, en plein
champ. Voyez ceux de Paris : je trouve une cour, point de jardin, point de pré où
un air libre vienne rafraîchir les poumons d’une jeunesse bouillante. » Les
révolutions se font ensuite à Paris !
Les origines… 61

En Angleterre, le jeu de football demeura peu codifié jusqu’en


1846. Chaque école avait sa propre version, très différente par-
fois de l’université voisine. Des altercations s’élevaient quelque-
fois à propos du comportement de certains joueurs pendant les
parties, ou encore sur la tactique employée pour faire progresser
la balle vers le but. Dans chaque école, un accord intervenait
pour régler ces cas imprévus.
Le dribbling game se développa selon le terrain où il se prati-
quait. Sur les terrains en herbe, le jeu restait violent et les mêlées
désordonnées étaient monnaie courante. Mais, dans les cours
d’écoles, pavées et murées, le dribbling game, qui consistait à
pousser la balle avec les pieds, l’emporta comme dans les écoles
de Westminster, Eton, Windres, Shrewsbury ou Chaterhouse. Il
s’agissait alors de donner la priorité à l’adresse et à l’habileté sur
la force. Le sport étant reconnu comme ayant de vraies valeurs
éducatives et détournant les jeunes gens de l’alcool et des jeux
d’argent, le culte sportif s’introduisit dans les public schools. Le
football, sport d’équipe, y acquit ses lettres de noblesse.
En outre, au début des années 1820, une innovation technique
vint accélérer la pratique du football. Jusque-là, on utilisait tou-
jours un ballon de fortune, ovale ou rond, de confection et de
matériel variés, qui ne favorisait pas le rebond, la précision et la
vélocité des passes au pied. Il en aurait été longtemps ainsi, et le
football serait demeuré une distraction d’écoliers, sans l’applica-
tion du caoutchouc à la fabrication du ballon. Ensuite, l’appari-
tion du caoutchouc synthétique1 accéléra le développement du
football. Le jeu de ballon devint beaucoup plus « attaquant » et
se répandit rapidement.
Les parties restaient néanmoins violentes, et le hacking (littérale-
ment le « hachage »), c’est-à-dire le coup de pied au tibia, était
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1. En 1839, l’Américain Charles Goodyear invente la vulcanisation par addi-


tion de soufre au caoutchouc. En 1909, l’Allemand F. Hofman dépose le
premier brevet d’un véritable caoutchouc synthétique.
62 Le Dieu football

autorisé. Les parents acceptaient ces jeux violents car ils contri-
buaient à former le caractère et à « éduquer » leur progéniture !
L’Angleterre, à cette époque, dominait le monde ! Il n’y avait
toujours pas de règles universelles ; chaque école possédait la
sienne, concernant l’organisation, le nombre de joueurs, la taille
du terrain et la durée des parties. La force physique primait…
En 1846, à Rugby, on établit les règles du jeu. Mais on continue
à autoriser le hacking. Le jeu de main était également permis
depuis qu’en 1823, William Webb Ellis, le père du rugby
moderne, se saisit du ballon avec la main, à l’étonnement de
tous ses camarades. Enfin, en 1863, à l’université de Cambridge,
on codifia réellement les règles du football, scellant ainsi la sépa-
ration d’avec le rugby. Les violences et les coups à l’adversaire
furent interdits ainsi que l’usage des mains pour porter le ballon
ou s’en saisir.
Fin 1863, toujours dans la même année de la codification des
règles donc, le 26 octobre exactement, des représentants des
divers clubs anglais se réunirent à la taverne des francs-maçons.
Ils adoptèrent les règles de Cambridge et fondèrent la Football
Association (FA). En décembre, les tenants du rugby se séparè-
rent de la FA.
La différence entre le rugby et le football est née de la variété des
terrains sur lesquels on pratiquait le dribbling game. Quand il y
avait des pelouses gazonnées, les placages, les corps à corps indi-
viduels ou les mêlées étaient presque « sans danger ». Dans ces
collèges, le jeu évolua donc vers le rugby. Ailleurs, les cours
étaient dallées ou pavées. Les chutes y occasionnaient des acci-
dents fréquents. Ces conditions différentes se reflétaient dans
les règles particulières à chaque établissement. De là aussi
découle le début de la différenciation entre le football, « sport
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de gentleman pratiqué par des voyous », et le rugby, « sport de


voyou pratiqué par des gentlemen ». Ces éléments expliquent le
développement planétaire du football, alors que le rugby n’est
réellement pratiqué que par une vingtaine de nations, dont la
Les origines… 63

majorité est issue du Commonwealth. Il est en effet difficile de


jouer au rugby sur les terrains caillouteux et râpeux d’Afrique ou
des bidonvilles de Brasilia. En outre, le rugby est culturellement
un sport codifié par les Britanniques pour les Britanniques. Le
football est un sport codifié par les Britanniques à l’usage de
la planète. Chacun peut y briller, car il y a mille façons de briller
au football. Il y a beaucoup de footballs dans le monde et rien
ne ressemble aussi peu à un Brésilien jouant au football qu’un
Écossais jouant au football.
En 1871, soit huit ans après, la Football Association comptait
déjà cinquante clubs ; la Coupe d’Angleterre, première compéti-
tion de football au monde, fut créée. À la fin du XIXe siècle, la
Football Association s’impose. Assez brutal à l’origine, le jeu s’est
donc civilisé et codifié. Aujourd’hui on essaie d’y récompenser le
fair-play ! À partir de 1871, l’histoire du ballon rond s’accélère et
le football se développa en Angleterre dans un premier temps.
Dans un second temps, sous l’influence britannique, il se diffusa
dans le reste du monde, lentement d’abord, puis plus rapide-
ment à partir des années 19001. Jules Rimet écrivait sur ces
années : « Je crois pouvoir assurer qu’à l’époque de mon enfance, le
football, mis à part quelques exceptions, était inconnu ailleurs que
dans les îles britanniques. »2
En 1912, 21 associations nationales étaient affiliées à la Fédéra-
tion internationale de football, puis 36 en 1925, 41 en 1930
(année de la première Coupe du monde) et 73 en 1950. Jules
Rimet poursuivait, en 1950 : « Ainsi naquit le football qui devait
se répandre dans le monde entier avec une rapidité étonnante. Il
s’agit d’un phénomène nouveau, d’un aspect original de la vie

1. Dans le roman Le Lys rouge, d’Anatole France, publié en 1894, on peut lire :
« Mais je le connais, ce monsieur, dit Miss Bell. C’est Monsieur Le Ménil. J’ai
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dîné près de lui deux fois, chez Madame Martin, et il a causé avec moi, très
bien. Il m’a dit qu’il aimait le football ; que c’est lui qui a introduit ce jeu en
France, et que maintenant le football est très à la mode. »
2. Jules Rimet, op. cit.
64 Le Dieu football

contemporaine que j’ai vu grandir et se développer dans l’espace d’un


demi-siècle. »1 Aujourd’hui, la FIFA compte 205 associations
nationales, « les nations unies du football », auxquelles sont affiliés
plus de 300 000 clubs, dont 200 000 en Europe ; 600 000 équipes
environ alignent plus de 16 millions de joueurs qui participent
régulièrement aux matchs.
Pour en finir avec l’histoire des traces du football, on peut donc
dire, pour revenir aux Anglais, qu’ils n’ont pas inventé le foot-
ball, mais qu’ils l’ont retrouvé puis codifié. Entre l’homme et le
ballon, c’est une histoire d’amour millénaire qui se poursuit
jusqu’au dribbling game, inventé et perfectionné au XIXe siècle
par les Britanniques. Mais les Anglais n’ont pas donné le football
aux hommes, ils le leur ont rendu.

© Groupe Eyrolles

1. Idem.