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JACQUES BÉNES TE

Histoire d'une désinformation séculai


]acques Bénesteau est psychologue el inicien, formé aux Universités de
Nice, Paris V et Aix-en-Provence. Apres víngt-six années de carriére en
pédopsychiatrie, H pratíque désormais au sein du Service de Neuro-
pédiatrie du C.H.U. de Toulouse et est, depuis 1974, Chargé d'ensei-
a
gnement l'lnstitut de Formation en Psychomotricité de la Faculté de
Médecine de Toulouse-Rargueil.

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I
Jacques Bénesteau

Mensonges freudiens
Histoire d'une désinformation séculaire

Préface de Jacques Corraze

M 1\ 1 D 1\ <1 A
Préface
Jacques Corraze
Profcsseur Honoraire des Universités

L'homme est bien le seul etre vivant a posséder une dimension histori-
que puisque l'histoire est une construction humaine. Pour autant, l'his-
toire n'est pas artiticielle et sa rigoureuse complexité la rend dépendante
d'une révélation continue de documents . L'entreprise est done toujours a
reprendre paree que e' est le présent qui qualifie ses interrogations et la
critique impitoyable de ses sources. Au bout du compte, un jour, il arrive
que l'histoire héroi'que toume a l'infernale histoire. C'est justement ce
qui arrive a la psychanalyse et a son illustre créateur.
Jacques Bénesteau prend ainsi la suite logique de travaux qu' il connait
bien, avec une analyse enjouée personnelle et une précision de dissecteur
obstiné. Finalement, avec Sigmund Freud, nous sommes en présence
d'une énorme piperie, montée par un grand el authentique artiste, rédui-
sant le grand Barnum aun farceur de petites fetes intimes. Un imposteur
a la stature de géant, organisant, par un labeur acharné quotidien , toute
une longue vie durant, une géniale, grandiosc ct haroquc forgerie a
l'échelle planétaire et traversant, déja, plus d'un si<.:cll:, réussissanl, a
force d'autorité surprenante et d'étonnante couragcusc vit ;dit é, a fairc, de
© 2002 Pierre Mardaga éditeur la pJupart de SeS VÍCtimes, des COmp}ices qui, a icur (0111', VOII( fllr( j fi cr le
Hayen. 11 - B-4140 Sprimont (Be1giquc)
D. 2002-0024-21 travail , faire avancer la machine et camoufler, par de nou vr lks l'Scroquc-
ries, les escroqueries originelles et fondatrices. Rcné / .a11n, q111 vo nnai s-
MENSONCiES I·RI ·.lllli"NS IIIS'IIlll( l ·. 1>' 1IN" IJ(;S INFORMt\TION SI·.( 'l ll .t\ 110 · I'H 1•1 t\( '1•

sait pourtant bien le poids des idéologies et qui m'honorait de son dont il avait libéré l't.:split l'l, rontlll\' il l':tvutl prophétisé, accomplit la
amitié, me demanda, un jour, s'il fallait prendre au sérieux les critiques réincarnation ele lous les Wllt)lll'l anls de Mo'I.\C a Christophe Colomb, en
de van Rillaer qui l'avaient secoué. Que dirait-il aujourd'hui? passant par Alexandre el llnnnihal pour sorlir de la vie, glorieux,
toujours persécuté par la haint.: L:l la maladie mais debout, dans l'His-
Il y a deux fa~ons de porter la critique décisive au creur de la psycha- toire. Depuis, il a pris place au rang des dieux, a moins qu'il ne soit que
nalyse, si l'on fait abstraction de sa portée thérapeutique, ce qui n'est pas le dernier avatar de l' Unique.
évidemment négligeable et qu'on se limite al'aspect proprement théori-
que. On peut entreprendre une étude épistémologique et mettre a jour sa Gardons nous de substituer un songe enfantin a un reve féerique et
logique et la nature de l'administration de ses preuves. C'est ce que font, n'allons pas croire que ces arguments apparaítront comme décisifs atout
et ont fait, nombre d'auteurs de Grünbaum a Cioffi. On peut aussi faire un chacun et que les rongeurs de textes, aussi subtils soient-ils, suftiront
une approche d'historien, révélant les événements et leurs interpréta- a l' éveil. On n' abandonne pas, avec un serein détachement, un pouvoir
tions, servant a les dissimuler et a les voiler systématiquement sous de tutélaire et confortable sur les hommes, on ne se départit pas, en quel-
faux sens, c'est ce qu'ont fait Ellenberger, Sulloway et tant d'autres aux ques veilles studieuses, de l' arrogance de certitudes acquises a grand
résultals dcsquels on va se heurter. C'est pour la voie de l'historien que prix, sans trop d'intellectuelle besogne, on ne se dégage pas, sans
J¡¡cqu ·s B6ncslt.:au a opté. Remarquons que le bénéfice de cette derniere héro'isme, d'une possession spirituelle, on ne rejette pas toute une
tnélhod · csl palcnt car elle pennet de comprendre que la rhétorique de la culture, sans souffrance et sans se défendre des grossiers barbares
lanp,ul· el la logi qu c du discours sont des expressions fideles et indisso- d'abord, en niant leur existence, pour, ensuite, les ridiculiser et enfin
\ t:thk s du forKl ionncmenl mental de l' auteur. proclamer qu'on avait toujours su mais que de toute fa~on personne
n'aurait compris et que le silence servait a protéger les autres, tous les
1,u p ·rso11nalité tlt.: Freud surgit, magnifique, de cette histoire et autres, du létal désespoir, par la grace, toujours recommencée, d'une
nnp01lc la conviclion, une fois dissipés la stupeur, le malaise et l'outrage · vérité narrative.
qn' cngcntlrcra toujours la démolition sacrilege des idoles, par le travail
d'un obscur historien qui parait besogneux, irrévérencieux mais talen- Quand les effets de J'épistémologie demeurent discrets, l'histoire
tueux, et se voit «chargé de la vengeance des peuples». Car, comme préside aux catastrophes spirituelles massives. La psychanalyse fonc-
1' écrit encore Chateaubriand, «si le role de I'historien est beau, il est tionne comme les grands mythes qui jalonnent la vie de l'humanité, sa
souvent dangereux ». disparition, tout comme la leur, est de celles que le destin offre aux
Cet homme, il y a encare quelque temps, universellement célébré, croyances dont une culture se nourrit. Auguste Comte en avait éventé le
n'était pas fait pour se soumettre a une vérité, il était la Vérité, de la secret : « Personne, sans doute, n' a jamais démontré logiquement la non-
science comme de ce qui n'en est pas, celle qui se rit des misérables existence d' Apollon, de Minerve, etc., ni celle des fées orientales ou des
contradictions subalternes, dont il en définissait les regles qu'il s'em- diverses créations poétiques; ce qui n'a nullement empeché J'esprit
pressait de ne pas suivre, imposait son imagination féconde aux etres et humain d'abandonner irrévocablement les dogmes antiques, quand ils
aux choses puisqu'il les engendrait, comme essences de lui-meme, les ont en fin cessé de convenir a l' ensemble de sa situation » 1•
uns comme les autres, les manipulant par subtilités humaines et manreu-
vres magiques nécessairement effi.caces par leur équilibre de dés pipés,
les sortant du néant et les y replongeant. Toujours persécuté, incompris
et en lutte solitaire avec les forces du Malin, il rejetait, dans les catégo-
ries infamantes et les ténebres de leur propre inconscient pervertí, tous
ceux qui osaient murmurer la moindre critique, émettre le petit soupir de
réserve, suggérer la délicate invrai semblance d'un succes. On entassa
cadavres sur cadavres. Rien ni pcrsonnc ne purent arreter sa marche NOTE
triomphale. D'abord chef de bandt.:, puis chef d'école, il finit au rang des
phares de l'humanité el nu: rila l'~krnt.:ll c soumission des populations 1
Auguste Cornte, Discours sur l'E~prit Positif.
PREMIERE PARTIE

LA DÉSINFORMATION

<<Si rien n'est plus raftiné que la technique de la


propagande moderne, rien n'est plus grossier
que le contenu de ses assertions, qui révelent un
mépris absolu et total de la vérité. Et méme de
la simple vraisemblance. Mépris qui n'est égalé
que par celui- qu 'i l implique- des facultés
mentales de ceux a qui elle s'adresse. >>

Alexandre Koyré ( 1943) 1

Sélectionner les informations est une opération mentale permanente,


que toute communication sociale doit imposer a ses partenaires pour
l'intelligibilité des échanges. La sélection n'est pas une désinformation,
meme si chacun garde des informations inconnues de son interlocuteur
ou de son lecteur.
La désinformation est la manipulation délibé rée de l' information pour
contrefaire la vérité, qu'il faut ignorer. Elle est l' inslrument d'une falsifi-
cation intentionnelle de la perception et de la rcprcscntation qu' autrui se
fait de la réalité, dans un dessein qui profite soit ;, un individu, soit a une
collectivité. C' est une manipulation des conscicnccs ct des images
mentales. A cet égard, les champions des tcchniqucs sophistiquées de la
désinformation sont les militaires et les scrviccs s ·crets, les groupes
industriels ou politiques, car elles ont permis aux tnts l'l aux aulrcs de
gagner des guerres sans bataille ce qui, selon Sun '1\l- qu1 k s préconisait
plusieurs siecles avant Jésus Christ, constituc la ilHnH· ~ up1 l- llll' de l'art
de la guerre2 . Une guerre commerciale ful r 'llllllll lvt' pa1 lllll' n :khrc
marque de soda, qui laissa entendre dans un pays lllll ~lil ni ,J II d~· l:t p0nin
sule arabique que le produit concurrent était fahiHIIIt' .tvt·t dt· la fll 'fl.l' tllt'
1 111 1 111 '• ~ I A III • HI · S 11
111 MI • NSONIII · ~ 11<111111 1 N', lll 'oltlllll l l i iN I • IWSI N I·O I<M A II<lN 'ol 1 111 '1 11(1 '

de porc ... Voila uu protolypl' d e~ IL'c:hniqucs dont se servent, mutatis consulté la lillératurc, cllc-nu.:lllc rcsl'lvc · aux spécialistcs puisqu'une
mutandis, les stratcgcs des itkologies, a com mencer par les freudiens. petite partie seulemcnt a é1é lraduilc ...
Ou le Kominform, pour la memc fin : la domination totalitaire.
Une masse considérable de documents essentiels a la compréhension
Dans la désinformation, le procédé le plus commode, des plus· de la construction de la psychanalyse a d'abord été l'objet de la forme la
simples, consiste a soustraire l'information. Les singes cercopitheques plus primitive de mystification : la soustraction totale ou partielle des
sont déja capables de cette duperie pour s'assurer un avantage sur la inforrnations. Au premier chef, elle a serví a supprimer les preuves des
concurrence et promouvoir leur capital génétique, par l'appropriation autres falsifications. Cet embargo n'est rien d'autre que le prernier stade
égo'iste des ressources alimentaires et des partenaires de leur procréation. de la création sociale du mythe psychanalytique. La suppression active
Que di re des primates hominidés? de 1' histoire ménage alors la place indispensable a la bonne exécution de
la seconde étape, plus complexe, qui sera la fabrication d'un passé
conforme a l'idée que l'on veut insérer dans le présent. Le but est la
La prévarication de l'information exige moins d'effort que le
domination idéologique dans une illusion invulnérable aux objections.
mensonge. Le mensonge est une arme a double tranchant : il nécessite de
fournir une ínformation fausse pour en dissimuler une autre, vraie, ce qui /984?
comporte un risque que la vérité soit dévoilée par la distraction, l'inintel-
ligence de son auteur, ou les qualités contraires de sa victime. La
suppression des données a la source est un moyen libérant le menteur par
omission de 1'obligation de controle du faux. Aussi cette soustraction
est-elle moins consommatrice de son énergie et d'une intelligence
toujours limitée. Tant que la censure n'aura pas été découverte, le
truqueur n'est pasen danger: il n'y a rien a démentir car ni le vrai ni le
faux n'est vérifiable. L'important dans le secret étant qu'on ne sache pas
qu'il existe un secret, il conviendra simplement au préalable de dissimu-
ler la censure, « cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs » que
reconnaissait Víctor Hugo dans Les Chants du Crépuscule.

La langue russe est aussi belle que riche pour manipuler les images
mentales et les contrefaire s'il convient de falsifier les communications.
Le Russe possede deux mots pour un seul concept: la vérité. La Pravda
est une petite vérité, immédiate et vulgaire, pragmatique et solide, quoti-
dienne et publique, définitive et sensorielle. La /stina, vérité profonde,
plus abstraite et réfléchie, lointaine et inachevée, exigeante, reste a
découvrir. La Pravda est révélée au commun par les sens; la lstina,
d' ailleurs essentielle a la liturgie orthodoxe, se mérite par 1' intelligence
de l'élite ou de l'aristocrate. La propagande freudienne a usé de la
premiere pour empecher la connaissance de la seconde, dans des caviar-
dages savants dont Sigmund Freud fut lui meme J'agent, et ses succes-
seurs les imitateurs fideles et scrupuleux. La contrefa~on, la prévarica-
NOTES
tion et le camouflage, l'invention et l'incrustation, et puis bien d'autres
méthodes plus subtiles de manipulation de l'information écrite ou oraJe 1Koyré, Réflexions sur le mensonge : 13-14.
ont été employées par les freudiens, dans des proportions qu'il est diffi- 2 Sun-Tsé, L'art de la Guerre (in G. Chaliand, 1990 : 2H 1 10 \) q ltuliJJu l liH J¡tllJJd ,
cile pour l'honnete homme d'imaginer, aussi longtemps qu'il n'a pas 1986, et Vladimir Volkoff, 1999.
Chapitre 1
L' etnbargo des archives

<<Le mensonge, ce reve pris sur le fait»


Louis Ferdinand Céline (1932) '

<<La réalité demeurera a jamais "inconnaissable">>


Sigmund Freud (1938)'

LES BONS EXEMPLES DU CRÉATEUR

Une lettre de Freud a sa fiancée Martha Bemays, datée d'avril 1884,


nous apprend que Sigmund songe a son destin héro!que. JI n'a que 27
ans. Et bien qu'il soit tenaillé depuis l'enfance par une énorrne aspiration
a la valeur, par la peur de l'anonymat et de la médiocrité, il affirme a sa
promise dans une formidable rhétorique du déni que <de ne suis guere
ambitieux. Je n'ai pas besoin d'etre reconnu pour savoír queje suís quel-
qu'un»3. Pourtant, celui qui avait peur qu'on oubliiit son nom puisqu'il
n'avait «ríen fait de remarquablejusqu'ici» 4 , annonce unan plus tarda
Martha que, n'ayant toujours ríen dans sa courte carriere pour justitier
ses présomptions a la reconnaissance universelle, il pense déja a ses
biographes. Venant de détruire ses notes, lettres, extraits scientifiques et
manuscrits des 14 années précédentes - soit, a 28 ans, la moitié de sa
jeune vie - , il Ieur a coupé l'herbe sous les pieds. De sorte que, lui
écrit-il encare, «Chacun d'eux pourra garder son opinion personnelle sur
le "développement du héros", je me réjouis déja des erreurs qu'íls
commettront» 5 . De fait, les biographes commettront une énorme quan-
tité de bévues, mais surtout contribueront en toute connaissance de cause
a la désínformation dont le héros Jégendaire donna les mcilleurs exem-
ples.
En 1897, Freud détruít ses tirés a part d'unc cont'C.: n;m:c litigieuse
datant de mars 1885 sur la cocalne, puís la retire de son ~ pn: uvc de titrc
destinée a appuyer Sa demande de nominatÍOil COillllll' piOf'lo SSl'lll' Ú la
faculté 6 . Mais l'article en question, nuisíble a l'inwgc g lOI iciiSL' qu ' il
cherchait a fabriquer, avait déja paru et !'affaire n' a pu l ' lll' ·ttavcc J c
l'histoire.
1 1 ~ 111 111 III V I '• 1\
14 M l:iNSONGES I'R EU OIEN S III S 1011<1' D 'U NE IJÉS INI 'OI<MATI O N SU..'ULAIRE 11' 111 111 '•

La publication posthume de « Entwurf einer Psychologie » 7 ne lem, Ncw York . Wa ~ lllll )' l o n , St.aiii (I HI , Y.dl' , Co lu111 bia, Londres,
comporte que les deux manuscrits envoyés a Wilhelm Fliess le 8 octobre Manchester, Colchcs iL'J, ViL' IIIIL', / ,tlll i 11 . 1\:II L·, <in tcvc, Munich, Tübin -
1895. Le troisieme et demier carnet, qui contenait la solution d' énigmes gen, ou aillcurs. Une pallll' app:utinll l'IH.:orc au Freud Museum de
et de controverses historiques, a disparu depuis plus d'un demi-siecle et Londres. Mais la plus imposa nl t :-,L' 11ouvc ;) la sccti on des m~nu scrits de
sans doute Freud l'a-t-il éliminé aussi 8 . Ses lettres a Charcot n'ont pas la Bibliotheque du Congrcs ('f'/1(' Ulnwy (~l Congress) des Etats-Unis a
survécu non plus. Mais une courte correspondance de Charcot a Freud, Washington, constituant la Fr('lu/ Collection, souche-mere de plus de
entre 1888 et 1892, a été retrouvée parmi les documents de ce dernier. quatre-vingt mille documcnts, dont environ quarante-cinq mille manus-
On y trouvera, entre autres choses, le démenti d'une affirmation du Vien- crits, et de vingt a trente-c inq mille lettres, sans compter l'iconographie
nois selon laquelle il avait des raisons de suspecter que Charcot, ulcéré ni les reliques 12 •
par son sans-gene, avait mal re~u ses nombreux commentaires person-
nels et notes critiques debas de page, qu'il ajouta dans sa traduction des Que ce qui est publié de Freud subisse un controle pour le reversement
Lerons du neurologue de la Salpetriere sans lui avoir demandé son avis. des droits d' auteur a ses légataires (ses petits enfants) ne doit gener
En réalité, ce courrier de Charcot, non publié paree qu'il ne fallait pas personne puisque ce n'est que l' application des dispositions testamentai-
contredire.les propos mensongers de Freud, est enthousiaste et le félicite res. Avec cette particularité que les Freud Copyright.\· (a Wivenhoe, pres
tres chaleureusement de ses initiatives9 . de Colchester en Angleterre) s'occupant de cette gestion peuvent aussi
exiger, avant d'accorder a un auteur les droits d'édition d' une iconogra-
En 1907 et mars 1908 disparurent encore dans les flammes une grosse phie, un controle du contenu du texte sur Freud devant l'accompagner.
quantité de papiers, dont le courrier de Wilhelm Fliess que Freud préten- Cette pratique singuliere contraint les éditeurs a prendre des précautions
dra plus tard avoir perdu ou ingénieusement dissimulé au point de ne en citant Freud.
plus le retrouver malgré ses recherches. En 1915, ayant tres peu de mala-
des, il eut le loisir de rédiger 12 articles tres denses, sans compter les Paul Roazen, qui note 13 cette étrangeté parmi d'autres, rappelle que
premieres conférences d' Introduction a la Psychanalyse qui paraltront Freud avait pourtant coutume d'offrir a ses patients et a des visiteurs des
l'année suivante 10 . Parmi les 12 articles, 6 seront bríHés en 1917, qui images de sa personne sans que ceux-ci le lui demandassent. Bizarre-
devaient faire partie de la «métapsychologie», et un septieme 11 ne sera ment, l' édition originale du meme livre de Roazen (1993) contient une
édité que 70 ans plus tard, apres avoir été retrouvé a Londres en 1983 riche, et rare, documentation photographique qui a di sparu de la traduc-
dans une vieille valise parmi les dossiers que Sandor Ferenczi avait tion fran~aise 14 laquelle ne le signale pas, alors qu'il est question de son
légués a Michael Balint. Enfin, peu de temps avant son départ de Vienne importance historique dans le texte, et particulierement du destin curieux
en 1938, il supprima encore de nombreux documents. d'un portrait de Freud. Il faut encore un reil exercé par l'habitude du
soup~on justifié pour se rendre compte que Roazen avait déja eu droit a
Ainsi, au moins sept fois - en 1885 (le 28 avril, puis le 31 aoGt en des traductions tronquées de ses livres. Ainsi, le « Comment Freud
quittant l'hópital général de Vienne), 1897, 1907, 1908, 1917, 1938, puis analysait » 15 ne représente que 54 des 600 pages du « Freud and his follo-
a différents moments - , Freud a éliminé ses notes, courriers, manus- wers » du meme auteur (1975), et sans son iconographie. Les trois vol u-
crits, et ses journaux cliniques, ce qu'on peut trouver légitime puisqu'il mes de J'imposante biographie de Freud par Ernest Jones ont aussi perdu
s'agissait de ses documents . Mais ce qui est intéressant dans cette entre- en France leurs photographies, ce qui n' est pas non plus signalé par
prise de destruction systématiquc ti enta la nature des informations écar- l'éditeur. L'iconographie originale de «la vie de Freud », romancée par
tées et des traces qu ' i1 a cherché ~~ effacer sans toujours y parvenir. Irving Stone en 1971, et celle du superbe livre de !'historien Frank Sullo-
way ( 1979), ont également disparu de leurs traclucti ons fran~ai se s, la
meme année, en 1998 16 •
LES INQUIÉTANTES Í<:TIMNGETÉS DES ARCHIVES FREUD
Mais les dispositions prises par les cerberes de l' orga ni sation psycha-
Un volume consid('rahl(· (k doc umcnts historiques, de la jeunesse du nalytique pour interdire l'acces a la documentation sont bcaucoup plus
héros a sa mort, cst L' lllrcpo ~l' dan s plus d'une vingtaine d'endroits au étonnantes. De tres nombreuses pieces essentiellcs ont ('té rcnd ucs inac-
monde, principal ' llll'lll dan s dt':o- llihliotheques universitaires a Jérusa- cessibles au regard des curieux, des historiens el dL:s (' rudi ts, parfois
11! MI•N,'>ON<ol '• 11<1 111111 N'• 111'.1 11111 lti iN I· lli •SINHH<MAIION SH'lii .AIHI ', 1 1~ 111 11.,111 11 , i!t III VI '• 11

jusqu 'au xxtt' sieclc' ! Les hi s loJJl'll ~ ll' 1rgrl'llcnt , puisque condamnés par mauvais élcve, sdo11 k JliOlkk d11 t ¡tlll ., . 1t·k v: 1111 k d ·fi par la seule
Jes freudiens a !' ignoran ·e, ils SL" IOIII IOUS lllOflS avant d 'avoir pu force de son ca racterl', sa 11 ~ l' 1111l'lll gt·lttt' qu1 ~~· 1a i1 apparuc scule ou
contempler leurs sources. Sans CO lllpln qu 'on peut vraiment se deman- malgré lui, plus tard. 11 fui Ull ll'i ll' lk. tT JIL" S, mais paree qu ' il était un
der quel sera l'intéret de la psychanalyse lorsque, par exemple, une lettre génie.
de Sigmund Freud a Josef Breucr sera libérée de cette interdiction en
2102, soit 177 ans apres le déces de son destinataire a qui elle apparte- A !'instar d' Anna Freud pour les archives de son pere, Heleo Dukas,
nait. Quels secrets peut bien contenir le lot de documents d'abord réputé fa secrétaire d'Einstein, fut de son vivant sa cerbere qui thésaurisa les
pendant des années inaccessible jusqu'en 2102, puis soudain déclassé et documents, étouffant la correspondance privée, écartant ses brouillons,
expressément interdit jusqu' en ... 2113 ?! 17 sauf ceux qu'elle avait discretement récupérés dans les poubelles du
savant, telle Marie Bonaparte dans celles de Sigmund Freud. Apres la
Les entretiens copieux d'Esti Freud (Emestine Drucker, disparue en mort d' Albert Einstein, en 1955, son ami et exécuteur testamentaire Otto
1980), enregistrés par Kurt Eissler, ne seront disponibles qu' en 2053, Nathan fonda les Archives Einstein, qui avaient pour but d'entener la
pour les yeux ou les oreilles seulement des survivants de l'élite freu- documentation biographique jusqu'au xx1e siecle, empechant les histo-
dienne, sans ·doute en raison des relations houleuses que celle-ci, le riens de révéler au public des aspects nuisibles de l'image du héros. Plus
mouton noir de la famille, entretenait avec son beau-pere Sigmund - de 400 livres ont été ainsi publiés sur Einstein, qui ne pouvaient livrer
qui la traitait ouvertement de «Messhugga», c'est-a-dire de dingue, en qu'une petite partie de la vérité. Jusqu'a ce que, quelques temps avant la
Yiddísh 1¡¡ - et avec Martín Freud, son Don Juan de mari décédé en mort d' Otto N athan en J987, des actions en j ustice retirassent de ses
1967. D' aílleurs, le courrier de Sigmund Freud a son fils ainé Martín est mains ces précieuses informations qu'il s'était abusivement réservées.
soustrait des regards des mortels jusqu'a 2013 pour une partie, 2032 Alors, des dizaines de milliers de documents, dont les originaux sont a
pour une autre. Des interviews d'un autre fils (Oliver, mort en 1969) sont Jérusalem , furent libres d'acces, trente ans apres la mort du savant,
consignées jusqu'en 2057 19. Les entretiens de septembre 1953 de Carl meme si certains matériaux restent encare prohibés pour des années.
Jung avec Eissler, concernant la correspondance Freud-Jung, sont
bloqués jusqu'en 201020 . Les entrevues de Kurt Eissler avec Albert Mais, s'il cst vrai qu'on a soustraits ou déformés les faits pour préser-
Hirst, le neveu de la tragique Emma Eckstein, ont subí le meme sort, et ver le montage héro'ique du personnage Albert, il reste la physique
sont enfermées avec 14 lettres de Sigmund Freud a Emma, a la bíbliothe- d'Einstein- c'est-a-dire un édifice scientifique objectif indépendant de
que du Congres dans le fameux Container Z, qui ne sera ouvert qu'en sa personne - et non une fable forgée par la manipulation. Chez les
2100. Ou encore, un entretien de Freud avec Julius Liebman ne sera freudiens, le personnage du Héros et ses produits sont des artífices, et la
consultable qu'en 2007. Le choix de ces dates est-il commandé par une désinformation est au service de cette double fabrication.
magie numérologique? Que faut-il done dissimuler?
Dans le domaine de l'histoire des sciences et des idéologies, les
Ces affaires sont de pures merveilles, proprement ridicules. Pour restrictions des Archives Freud sont en tout cas inou"ies et inconcevables.
autant queje sache, nulle part au monde, dans aucune nation civilisée, de Mais ce n'est pas tout.
telles restrictions, d' une teJie ampleur et d' une telle durée, n 'ont été En effet, cette censure absurde - intéressant des archives personnel-
imposées, en dehors des secrets d'État des staliniens, assez poreux, et les d'individus décédés - est une décision posthumc. Les dernieres
peut-etre de 1' Enfer du Vatican, dont les secrets ordínaires, vaporeux, ne volontés de Freud ne mentionnent nulle part cellc obligation pour les
sont gardés que pendant soixante années. siennes, du moins par écrit. Pour faire bonnc mesure, le tcstament de
Divers mythes ont été fabriqués sur le personnage d' Albert Einstein 21 Sigmund Freud est lui-meme verrouillé a la Bibliolhequc du Congres
et sur sa vie privée car, une fois teconnu comme un génie sympathique, jusqu'a l'an 2007, selon les ordres explicites d ' un ancirn responsahl~ des
il devait devenir héro"ique. Sa vie privée semble avoir été gommée, puis Archives Freud, Kurt Eissler, figurant sur le ealalogul' d · la Frcud
remplacée par celle d'un autre, fiction plus convenable et sans aucun Collection. Or, les dispositions testamentaires de Frcud. qui 11 ' inll'rdisenl
travers. L'enfance d' Albert a été révisée, et il y a lui-meme contribué. 11 ríen, sont réputées publiques depuis leur enregisln·ntenl :1 1.ondrcs en
1939, ce qui permit a Paul Roazen de les publier t·n 1111)0 ·'
1
est ainsi inexact qu'il ait souffert d'un retard de langage, ou qu'il fui un
1 1 ~111 )11 '" 111 '• 1\ 111 IIIVI ·:O. 1'1
IH MI N\ t IN! d '• 1 111 1111 11 N', IJ) ', )IIIIII l l I IN I' 1II•S INH lHM A IIO N S H ' ( 11 .AIHI 1

LES CERBERES ET LE I•'IL A t•LOMB aujourd ' hui encore CIIIC/111 iuitil' , lnHIIIt ~ Anna J o" ~·eud cllc-rnéme, n' a pu
Jire certains rnatériaux hrOiaut s, totail'nlt'llt prohrbés.
Depuis 1939, Ar1na Freud ·ontrCIIait de rnain de rnaltre une abondante
quantité d'archives privécs de fcu son pcre Sigrnund, dans sa derniere Dans les années 1960, a Londres, le C<tlladien Paul Roazen put néan-
derneure a Londres, une affaire farnilia1e qui deviendra le Freud . moins approcher des dossicrs cachés dont la .~ublication ~a ~cca.sionner
Museum, ouverte au public en juillct 1986. Avec 14.000 visiteurs l'an, le de gros scandales, eu égard a la nature des pteces. 11 ne s agtssatt pour-
Freud Museum, 20 Maresfield Gardens, London NW3, station Finchley ?'
tant que de !'affaire Tausk et de l'analyse Anna Freud par s?n pr~pre
Road, est aujourd'hui, dans le quartier Hampstead ou Anna Freud fonda pere. Aussitót, ceux qu' on appelle « les chtens de garde » de 1 organ~sa­
tion vont séverement aggraver la censure, déplacer encore des do~ster~
aussi sa «clinique», un lieu de pelerinage plus important que la Sigmund
des archives londoniennes vers les coffres de la Freud Collectton a
Freud-Gesellschaft 1090 Wien, Berggasse 19, 6sterreich, ou bien que le
Washington, par valises diplomatiques s'il vous plalt ! Mais certai~s
24
village natal de notre héros, a Freiberg - Pribor en Moravie dans l' ac-
morceaux choisis n'arriveront jamais a destination, et, selon toute vrat-
tuelle Tchéquie, au nord des Carpates - , dont la place principale porte
semblance, les informations les plus genantes ont été effacées physiq~e­
maintenant le nom (Freudova Namesti) apres avoir eu celui d'un autre, ment, puisque des personnes autorisées ne les retrouveront plus ensmte.
Staline (Stalinova Namesti)Z 3 . En septembre 1996, la statue de Lénine, a
Ce fut un verrouillage.
Prague, fut remplacée par celle, géante, de l'autre vedette factice du
monde virtuel, Mickael Jackson. Sic transit gloria mundi ... Un billet de Quelques passionnés de la vérité - et Peter Swales est un des P!us
banque autrichien a été amé du portrait de Freud, et J'effigie de Bertha célebres sinon le plus étrange --, partant du constat d'une soustractt?~
Pappenheim a figuré sur un timbre postal : mais ce n'était point pour de l'information et de la multiplication des mensonges, ont ete
honorer la rencontre de Bertha, alias Anna O., avec la psychanalyse. contraints dans ces conditions, de se transformer en détectives spéciali-
sés dans ia recherche historiographique pour tout vérifier, rétablir les
En 1951, a u moment de la premiere édition des lettres de Freud a données manquantes a partir des témoignages des surviva~ts ou des
Fliess et de 1' Esquisse de 1895, Kurt Eissler va fonder, aux États-Unis, documents hérités, et des traces retrouvées sur tous les contments, par
les Archives Sigmund Freud qui recevront de Londres des masses de exemple dans les archives municipales ou le~ registres _d:h.ótel~ de l'ex-
documents photocopiés, enrichis de nombreux dons et préts des corres- Empire Austro-Hongrois. Ce qui a val u a ces << revlSlonmstes » et
pondants et collaborateurs de Freud, puis des témoignages auxquels «fouille-merde»! d'étre dénigrés puis mis au pilori par le mouvement
25
s' ajouteront des films et des enregistrements magnétiques, dont 400 freudien a chaque parution de Jeurs troublantes nouvelles .
interviews par Eissler lui-méme. Curieusement, une grosse partie du Ni la disparition d' Anna Freud e~ oct?bre 1982, ~¡ le départ ?bligé ~:
financement originel de la fondation, vers Londres, venait du camp des Kurt Eissler dans la tourmente de l affaue Masson a la meme epoque ,
jungiens. Ces Archives devaient étre mises a l'entiere disposition des n'ont vraiment changé l'application rigoureuse de cette soustracti~n:
spécialistes, pour faciliter les études historiques sur le fondateur et les active depuis plus de quarante ans, car leurs successeurs ont pou.rsut~l
pionniers de la psychanalyse, selon les termes mémes des statuts de cette cette sombre besogne de prévaricateurs vigilants des documents htston-
association non lucrative. Mais, estimant que «les historiens ont assez de ques. Pour rencontrer Mademoiselle F~eud, il était bon: pour co~~en­
génies, tels Darwin ou Newton, a leur disposition pour Jaisser Freud cer, de présenter son passeport27 . Ensmte, elle se rendmt le cas ec~eant
tranquille», Kurt Eissler va s'empresser d'en restreindre la consultation. disponible «seulement cinquante minute~, le tem~s d' une séance d a,na-
Aussi, ce fond considérable sera-t-i! déposé a la Bibliotheque du lyse»28, mais refusait de Jivrer une seule mformatlon rcgardant son pere,
Congres de Washington, et ce statut officiel de donateur permettra a renvoyant le curieux a ce qui était déja pub lié. Car << le pcrc de_la ~sycha­
Eissler et a Anna Freud d'exiger d'emblée de l'administration de la nalyse et sa fille, qui avaient fait tous deux de l_a commun1callon des
bibliotheque cette restriction d'acces a des archives privées, entreposées renseignements les plus secrets la base de leur sclcnc~.: et ~k lcur thé~a­
en un lieu public financé par des fonds publics, a la fa90n des dossiers peutique, n'étaient eux-mémes, de Jeur vivant, nullcml·llt lhsposés a l;us-
américains « Secret Classé-Défense » qui S 'y trouvent aussi. La regle est ser jeter des regards sur Jeur personnalité» 29 . Malhetnl'II M'IIII'III , a;ec la
appliquée de fa9on draconienne, y compris a l'élite du mouvement, et personne d' Anna Freud, qui n'a jamais acccpt é qu ' llll l'llll')',ISiral son
20 1 1 ~ III A ill oll 111 •', Al{( 'III VI·.S 7. 1

témoignage sur qui que ce soit, s' cst effacée aussi une ressource capitale pérer ultéricuremcnl. 1\insi, quand Il clc nc Dcutsch voulut emprunter le~
de l'histoire de la psychanalyse. siens, en 1978, il lui fut mcmc impossi blc de les consulter au moment ou
son futur biographe Paul Roazc n, alors devenu persona non grata depuis
JI semble bien qu 'on assiste, depuis le début des années 1990, a une ses précédentes publications, cherchait a réunir sa docum:ntatio~. A:.nn~
levée partielle des limitations et a un début de libéralisation, tres relative Freud et Kurt Eissler firent tout leur poss1ble pour empecher l acces a
et sous contrainte : de nouveaux éléments sont certes rendus accessibles 1' information.
a la lecture, mais apres suppression de tres nombreux passages compro-
mettant30. Il faut reconnaltre en toute justice qu'apres avoir été évincé en Voyons quelques exemples.
1985 de la direction des Archives, le pur et dur orthodoxe Kurt Eissler
- qui, jusqu'a son déces a New York en février 1999, avait surtout le La correspondance abondante entre Freud et Otto Rank - dont Tola
défaut de respecter loyalement mais aveuglément son engagement vis-a- Rank (sa veuve, surnommée Beata) possédait l'intégralité avant son
vis du freudisme en général et d' Anna Freud en particu1ier- a créé la déces en 1967 - n' est toujours pas publiée32 . Celles avec Franz Alexan-
33
Freud Literary Heritage Foundation daos le but de réunir le financement der, ou avec Sandor Rado, plus breves, ne le sont pas davantage . En
de l' édition intégrale de la correspondance de Freud, que nous attendons, outre, les mémoires de ce dernier, entreposés a l'université Columbia
avec cinqu ante ans de retard. aux États-Unis, sont toujours inédits- car Rado fut «UO traitre» a la
cause. Des trente ans de courriers a Osear Pfister, de 1909 a 1939, les
( 'ar les corrcspondances ont été truquées et expurgées dans plus de plus intéressants ont disparu, suite a une sélection impitoyable d' Anna
H()l~, des cas, au point que la plupart sont, soit sans intéret, soit vides de Freud en 1962, et ceux de Pfister a Sigmund Freud ont été détruits. La
signilica tinn hi storique pour le spécialiste ne possédant pas des sources derniere édition fran9aise de cene correspondance, en 1991, est identi-
indcp ·nd<lllt cs de référence, ou qui ne ferait pas partie du gratin autorisé que a l'originale de 1963, et - comme le dit la note de couverture,
;\ consult cr la documentation réservée a l'élite du mouvement. Ceci signée humblement J.B.P. - «des l'instant ou la psychanalyse entend
n:viendrait done a dire que - tel le vampire seul capable d'initier un professer une morale ou une religion, fGt ce la sienne, elle entre a son
autre soi-rncmc - seuls les psychanalystes assermentés, ou bien seuls tour daos le champ de 1' illusion » 34 . En outre, 1' interruption entre fin
des individus jugés favorables a Ieur dogme par les censeurs de l'organi- 1913 et fin 1918, affirmée par les éditeurs, est démentie par Freud lui-
sation seraient qualitiés pour appréhender l'histoire du freudisme! Pour meme en 1915 ( « Pfister écrit encore de temps en temps, mais eh acune
avoir un avis autorisé sur le stalinisme : adressez-vous au premier secré- de ses lettres m'irrite ») dans une lettre a Binswanger, et dans une autre
taire du Partí communiste. Bizarre? adressée en 1916 a Ferenczi 35 . L'échange épistolaire avec Arnold Zweig
Plusieurs éléments sont a noter. Quinze a vingt mille lettres de la main de 1927 a 1939 est aussi séverement expurgé, avcc suppression totale de
25 lettres et des coupures non signalées. Par contrc, l'édition du courrier
de l'inventeur de la psychanalyse ont été répertoriées - voire 35.000,
selon la derniere évaluation de l'historiographe Paul Roazen 3 1 - , et on de Freud avec Stefan Zweig est complete, bi en qu'unc partie ait été
estime qu'entre einq mille et dix mille ont disparu, tout simplement. Sur perdue36 .
les 10.000 lettres qui restent, un peu plus de 4.000 ont été éditées,
partiellement, et 3.650 demeuraient encore interdites au début de l'an La premiere édition de la correspondance des 500 lcttn.:s de Sigmund
2000. Une intime partie de ces informations a été publiée, mais ce qui l'a Freud avec Karl Abraham, entre 1907 el 1926, pmntanl dnn:mcnl ampu-
été a subi des coupures et des extractions, considérables et non signalées. tée, choqua tant le traducteur anglais Eric Mosbachcr qu ' i1 se cacha sous
Les courriers re~us par Sigmund Freud ont été détruits par luí, de sorte le pseudonyme de « Bernard Marsch ».n ! La L' OIIl' ~ po11dam· 1 · « v1v~ ct
qu'on n'a pu reconstituer les messages des eorrespondants que par la volumineuse» 38 entre Freud et Eugen Bleulcr, ·ssl'lllll'lk L'll q;a rd a la
lecture de leurs brouillons. Bieri souvent, les correspondances ne sont stature et a la position scientifique du second, tre s l' lllllflll' v 1 ~ ;\vis <k l.a
pas vraiment des correspondances, mais des fragments de courriers de la psychanalyse- ear Bleuler, fondateur de la psyl'lu ;lllll' llllH il'lll\' , l' l.a_ll
main de Freud re9us par des destinataires qui les ont conservés et que COOVaÍOCU ajuste tÍtre que le freudisme était plus f)OfiiHfll l' lJIIl' \l ll'lildl
l'on a sélectionnés ensuite pour n'en révéler que des miettes. Ceux qui q ue - ' demeure prohibée en dehors de quelqucs l•a¡•. llli'lll '. , ~ ~ liwiiLJllr
\41
ont preté leurs documents aux Archives Freud ne peuvent plus les réc u- le lecteur ne eonnait que la version freudi e nnc dl' lnu "flfHI'oilll•ll
22 MENSONGES FREUDIENS: HISTOIRE D'UNE DÉSINI'ORMi\TION SI·:CtJI .AIRI : 1 1 ~ 11 1 111 '" 111 •, '\11 1 III VI •,

Les courriers échangés entre 1903 et 1915, puis de 1931 a 1932, entre ll faut dire que Frcud u'c t;ut pa ~ ll' :-.l'ul tks a11alystcs de la premiere
Freud et le Baron (Freiherr) Christian von Ehrenfels - un des créateurs génération a pratiquer la psyc ltaual ysl' « r:unilialc », cornp laisamment
de la «Gestalt-Theorie», défenseur de l'idée aujourd'hui incorrecte appliquée aux enfants, maris , t:pouscs, ruaí't res ses, amants, amis, o u
d'une sélection eugénique, et qui donna des conférences appréciées a la proches. Carl Jung, Erncst Jout:s, Sandor Ferenczi, Karl Abraham,
société psychanalytique du mercredi chez Freud - , semblent avoir été Wilhelm Reich, Erich Fromm, Melanie Klein ont tous pratiqué ces acro-
effacés. La veuve de von Ehrenfels écrivit a Freud le 12 mai 1935 pour baties. On songe aussi a Max Graf qui « analysa » son fils sous les ordres
récupérer les lettres de son mari, décédé en 1932, mais on ignore ce que tres persuasifs de son maltre Sigmund Freud, puis sa propre femme Oiga
ces courriers sont devenus 40 . Le psychanalyste maudit Wilhelm Reich Kónig (mere de leur enfant Herbert, alias «le petit Hans»), apres la
mourut e n 1957 dans un pénitencier américain ou, gravement perturbé premiere psychanalyse de celle-ci 19 Berggasse, juste avant d'en divor-
d ·puis des années, et ayant commercialisé des accumulateurs d'énergie cer48.
Sl'X tll'll · cnsmiquc, il purgeait une peine pour escroquerie. Kurt Eissler
nul'gist ra ses convcrsat ions avec luí en 1952. Mary Higgins éditera ces
Melani.e Klein, qui inventa le concept de « mauvai.se mere», analysa
1'111 ll'l tru s'11 en 11)67. mais se verra refuser d'y associer les lettres,
trois de ses enfants : Erich, alias « Fritz », Hans, alias « Felix », et Melitta,
t·dtl t:ulll's. dl' J."rcud a Reich, lesquelles seront aussitot interdites de
alias le cas «Lisa», dont elle fit des publications cliniques démonstrati-
lll l"ultottiou dans les contai ners des Archives. ves49. L' analyste Melitta Schmideberg, devenue médecin, ce que sa géni-
trice n'était pas, fut réanalysée quatre fois par d 'autres spécialistes, et
l .t· tl'lr ihk ./ournal Clinique de Sandor Ferenczi, de 1932, a été étouffé entretint avec sa mere, qui, semble-t-il, la persécutait, des relations
pl'udallt plus de 50 ans, ce qui se con<;oit bien en le lisant, ne serait-ce ouvertement hostiles pendant des années. En 1936, Melitta avait du
t¡fll: daus k portrait psychologique réaliste et sans concession que l'au-
informer les autorités britanniques de psychanalyse qu'un travail de M.
t~:ur fait de son maltre, manquant selon lui de la compassion et de !'hu-
Klein et collaborateurs ( « On the bringing up of Children ») était un
milité indispensables pour soigner des patients42 . Sa conférence histori- plagiat50 . Vieille habitude.
que du congres de psychanalyse a Wiesbaden en 1932 eut la chance de
n'etre écartée que pendant 17 ans 43 . La censure porta évidemment sur Anna Freud - ennemie héréditaire de Melanie Klein, et «la vraie
1'énorme correspondance entre Ferenczi et Freud, qu' Anna Freud tenta foi » de son analyste de pere - , avait fait, a 26 ans, en 1922, sa premiere
de sélectionner puis de bloquer quand ses neveux (héritiers des docu- intervention otlicielle a la société psychanalytique de Vienne sur le cas
ments) voulurent la publierM. L'édition de 1.236 lettres, sur les 2.500 d'une enfant soi-disant dotée de fantasmes masochiques et masturbatoi-
recensées par Michael Balint, a enfin commencé, soixante ans apres la res, sans signaler, bien entendu, qu'il était autobiographique : il s'agis-
mort de Sandor Ferenczi en 193345 . Anna Freud n'a ménagé aucun effort sait de ses propres fantaisies. Du moins pouvait-elle le croire. Un audi-
pour empecher que la totalité des échanges entre son pere et le Hongrois teur de sa conférence, un analyste de la société de Vienne apparemment
fussent édités, car, écrivit-elle, «si cela ne tenait qu'a moi, nous ne naif, remarqua en public que la malade évoquée par Anna était <<une
publierions tout simplement pas les lettres »46 . personne totalement anormale dont l'incapacité et l'infériorité se mani-
Anna Freud a aussi verrouillé en Angleterre le courrier de son pere a festeraient nécessairement dans la vie sociale» ! Sigmund le pere, qui
Edoardo Weiss, qui fonda la société psychanalytique d'Italie en 1925. analysait encore sa filie a l'époque et dont il était spécialement fier, se vit
Car le lecteur y aurait eu confirmation, du vivant d' Anna Freud, de ce obligé, devant le bouleversement émotionnel d' Anna, de la défendre
qu'elle avait toujours nié, a savoir qu'elle avait été longuement analysée avec vigueur sans ríen trahir devant ses fideles 51 • Haute voltige.
- avec bien sur toute la bienveillante neutralité nécessaire - par son Sigmund Freud, cependant, remettait de son coté en circulation, pour
géniteur des I'été 1918 jusqu'en 1922, puis du printemps 1924 a 1929, J'enseignement, le « matériel clinique » tiré de 1'analyse de sa filie Anna
c'est-a-dire durant au moins neuf années, a raison de cinq a six heures - « matériel » présenté, ainsi que ses propres fantasrnes , comme des
par semaine. « Son analyse progresse bien », écrivait son pere a Sandor preuves indépendantes - , alors qu'elle était déji\ cngagéc dans la
Ferenczi le 20 octobrc 1918. Les preuves sont nombreuses et indiscuta- profession et que ces détails intimes étaient d'une origine facilc a recon-
blcs, mal gré le rcfoulcrncnt ·t k déni ncrve ux des milieux analytiques naltre par les habitués qui l'écoutaient. Les secrets « sex ut:l s » d'Anna
r ·ndant prts de quatn: vingt~ ans'11 . avaient été décodés et publiés des 1919 par son pcre' 1 . On trouvc dans
1 1 11 1 1 ''" 1•1 , \111 lii VI 'o .'\

24 MENSONGES FREUDIENS : HISTOIR E O' UNE D(,S INI'ORMATI ON SÉCULAIRE

NOTES
les deux textes, celui de Sigmund en 1919 («un enfant est battu ») et
l' ex posé de sa fille en J922 ( «fantasmes et reveries di u mes d' une enfant 1 Céline ( 1932), Voya,11e 1111 hr111t ,¡,. /u "'"'
2 Abrégé de Psychanalyse. 71 .
battue » ), les memes fantasmes, dans de memes termes - sans compter 3 Cité par Schur, 1972 : 51.
des rapprochements singuliers avec le cas «Dora», rédigé par Freud en 4
/bid.
1901 quand Anna venait d'avoir cinq ans. Le til conducteur est Sigmund 1 Lettre du 28/411885, in Schur, 1972: 5\-55 (& in Co rrespondance 1873-1939). .
le pe re, lui seul, qui avait obten u de sa filie une « confession » complete 6 La conférence évacuée : Freud /885, 0 /Jer die Allgemeinwirkung des. Cocams.

sur le di van. Les fantaisies d' Anna, qu' elle attribue a une soi-disant L'épreuve de titre : Freud 1897, lnlwlt.mll,1111ben der Wissenschajilichen Arbellen.. . Sur
cette désinformation, voir ici le chapltre : La Potwn Magtque.
jeune filie de 15 ans, sont celles de son géniteur qui la manreuvre comme 1 ¡
11 s. Freud (1895), La naissance de la psychanalyse, PUF, 1969 : 307-396.
il avait précédemment manipulé Emma Eckstein, Ida Bauer (le cas Dora) ' Selon Frank Sulloway (1979): 114; & Lettre de Freud a Fliess du 8//0/1895.
!
et Herbert Graf (le cas du petit Hans). • Cf note de Masson, in Complete Letters Freud-Fliess : 19-20 n. & pour la correspon-
dance avec Charco! : Gelfand ( 1988). Les propos mensongers de Freud se trouvent dans 1

Des lors, on comprend mieux la réaction vive de Freud a 1'attaque /901, Zur Psychopathologie des Alltagslebens (Psychopathologie de la v1e quottdtenne : '11

dont Anna, sa créature et son double, fut victime lors de cette séance de 171-172, fin du chap. 7).
10 e¡ Jones, vol. 2: 197-199.
1922, qui ne figure évidemment pas dans le recueil des Minutes de la
' 1 /9/5, Übersicht der Übertragungsneurose.
1 i
Société Psychanalytique de Vienne. On comprend aussi pourquoi Freud 12 e¡ Jeffrey Masson (1984), The Assault on Tru~h: XXII; & « Freud, sa corresponda~ce
n'a laissé a aucun autre le soin de psychanalyser sa filie, en contradiction et ses correspondants >>, in Revue Jnternatwnale d Htst01re de la .Psychanalys~, 1989, n 2.
formelle avec toutes les regles édictées par lui-meme, pas plus qu'il n'a e¡ Library of Congress, 101 Independence Avenue. S.E. Washmgton D.C. _o 540, USA
accepté de se soumettre a une analyse qu'il exigeait de ses disciples (site Internet : www.loc.gov).
n Roazen (1993). Meeting Freud 's Family: 103 . , .
avant d'exercer la profession qu'il avait inventée. '' Roazen, ibid. (1993), Mes rencontres avec lafamille de Freud, Editions du Seutl, 1996.
Les quelques 300 courriers entre Anna Freud et son pere ne sont pas " Trad. fr. Navarin ( 1989). Une autre partie de Freud and his followers (Paui Roazen,
1975) fut éditée sous le titre <da saga freudienne» en 1986 aux Presses Umversttatres de
édités, pas plus que la correspondance d' Anna avec sa grande amie
France.
Dorothy Burlingham, ni les lettres qu'elle échangea sans discontinuer 16 lrving Stone (1971 , trad. fr. La Vie. de Fre~d, Pyg"!a~ion/Gérard Watelet, 1998) &
avec Ernest Jones 5 \ son soupirant d'un temps vite déc,:u et freiné par Sulloway ( 1979, trad. fr. Freud, Biolog/Ste de 1 Espnt, 2 éd1t10n, Fayard, 1998).
Sigmund, le pere. La correspondance entre Anna Freud et Eva Rosenfeld 17 Crews ( 1995) : 132.

- niece de la chanteuse Yvette Guilbert et amie d'un temps de la IR Roazen (1993): 163.
19 e¡ Roazen ( 1993), passim, et p. 71, 118, 136; voir également Sulloway ( 1991) : 248-
famille -,a également été expurgée dans l'édition54 . Et les échanges, de
1912 a 1936, entre Lou Andréas-Salomé et Sigmund Freud ne nous en 249.
20 Jntroduction de l'éditeur de la Correspondan.ce de Freud avec Jung (page
17)
·
diront pas plus, ni sur l'analyse d' Anna par Sigmund, dont Lou, égérie 21 e¡ Denis Brian ( 1996), Einstein.. A Lije. . ..
séductrice, eut comme plusieurs familiers la confidence, ni sur !'affaire 22 Cf Freud ( 1939), Last Will; et Roazen ( 1990) pour ses commentatres. Le testament de

Viktor Tausk dont celle-ci fut la maltresse, ni sur d'autres histoires puis- Freud ( 1939, Last Wi/1) cst réédité dans Roazen (2001 ), chap .. 65. . . .
2.1 On peut visiter aujourd'hui les << Freud Museum >> sur des sttes Internet, vers V1enne .
que toutes les lettres essentielles ont été exclues ou caviardées par Anna http : 1/freud.tO.or.aúfreud/index-e.htm; et vers Londres : http : //www.freud.org.uk/.
Freud en 1966. 24 Roazen (1993): 60. Cf aussi Janet Malcolm (1984).
2s e¡ John Forrester (1994) & Elisabeth Young-Bruehl (1994).
Quand Paul Roazen tenta, pour la rédaction de son «Freud and his 26 e¡ Masson (1984), The Assault on Truth; Janet Malcohn (1984) _& Yo~ng-Brueh.l
Followers » de 1975, d' interviewer un ancien analyste, en lui demandan! ( 1988) : 409 sq. Apres avoir été renvoyé des archtves, Jeffrey Masson 111 p10ces et gagna
simplement quand il avait rejoint la Société Psychanalytique de Vicnne, des dollars en quantité.
27 Berthelsen ( 1989) : 9.
celui-ci lui répondit sechement que ce n'était pas ses affaires, et ensuite
2
qu'il n'aurait certainement pas· « nos secrets» 55 . 29
" /bid.
/bid.
-' 0 Lynn & Vaillant (1998): 163.
C'est la ce que Frank Sulloway appelle «la grande réticence para- 31 Roazen (2001): 125.
no1aque» des freudiens 56 . Le parano"laque est un faible qui froncc les n Roazen (200 1) : 211.
sourcils. Et les secrets, dangcrcux pour ceux qui les perdent, devienncnl 3_, Roazen (1975): 510.
des instruments de pouvoir pour cclui qui les garde.
26 MEN SON<i ES I·HI ·.Iillii ' NS 111 '\T()II( I· I l'UN I ' lli ·. SIN IOI<M I\ IION SH 'III .I\ IKI '

34

Te!).
Freud, Correspondance avec le pasteur Pfister. 1909- 1939, Gallimard, 1991 (collection Chapitre 2
:: Lettre de Sigmund Freud a L. Binswanger. 101111915; Freud a Ferenczi, 29/4/1916.
, ~s. Zweig, Arnold (1887-1968) et Stefan (1881-1942), ne sont pas apparentés; ces L'histoire grotesque et sérieuse
ecnvams eurent des relations épistolaires avec Freud. Amolda été analysé a Berlin et fut a
la fin de ses jours une notoriété de 1' Allemagne de I'Est, et Stefan s'est suicidé avec son des lettres a Fliess
épouse en 1942.
37
Roazen (2001) : 157. Une nouvelle édition du courrier Freud-Abraham est présumée
complete.
38
S. Freud a L. Binswanger, 24110/1910. On compte 50 lettres de Bleuler et 7 de Freud.
39
Extraits du courrier in Alexander & Selesnick: Archives of General Psychiatry, January
1965 : 1-9. Cf Cioffi ( 1998) : 168.
40
Annotation de Molnar in Freud, 1939 Kürzeste Chronik : 131-132.
41 Reich parle de Freud; Paris, Éditions Payot, 1970.
:~ Ferenczi, Journal clinique; janvier-octobre /932 (1. Dupont, éd.), Payot, 1985.
C.f Masson ( 1984), The Assault on Truth : 145-188 (ce livre de Masson contient la
confércncc de Ferenczi, 1932: p. 291 sq.).
1
' " Roazcn ( 1993 ), chap. 3.

" lln au t1 c inédit parul la meme année, en 1992 : la Kürzeste Chronik de S. Freud. 11
,· agil d'un simple a idc-mémoire d'une vingtaine de feuillets établi de 1929 a 1939, laco-
llllllll' t' l '''viul. Son inintérct cst la raison principale de cette édition tardive. Par contre « As-tu jamais eu l'occasion de voir un journal
1,., :11111UI HIitm' au jour le jour de Michael Molnar et les références historiques nouvelle~ étranger censuré par les Russes au passage de la
nlllllll'' 1ks Archives 1-'rcud en font un ouvrage précieux. frontiere? Des mots, des phrases, des paragra-
"' <'•t t'L' P'" Ynung-Bruehl ( 1988) : 278; sur les manreuvres de rétention des informations phes entiers sont caviardés, de telle sorte que le
pm Ann a fo'lcud. 1'( aussi ibid. : 277 sq., 333 sq. et 409 sq. reste devient inintelligible. C'est une sorte de
" f'/., ~ urce prohlcmc, Young-Bruehl (1988), chap. 3; Grosskurth (1991): 68, 72-73; "censure russe" qui apparait dans les psychoses
Roat.t·n ( 1993 ), chap. 7; Webster (1995), chap. 20; et Lynn & Vaillant ( 1998). et qui donne lieu a des délires en apparence dé-
·IH ( ,e/IH' de Freud a }un~:. 2/2/19/0. Sur l'imposture Herbert/Hans, (! ici le chapitre Subs-
nués de seos.>>
((/l!('e Cfiniqu e.
1
' '' Grossk urth ( 1986) : chap. 5.
Sigmund Freud a Wilhelm Fliess'
50
Cf Rodrigué ( 1996), vol. 2 : 283.
51
Cf Young-Bruehl ( 1988) : 97 sq. et Webster ( 1995) : 41 O sq.
52
Freud ( 1919), E in Kind wird geschlagen.
53
Cf Lettre de Jones a Sigmund Freud, 27/211936, par exemple. Wilhelm Fliess et Sigmund Freud se rencontrerent a 1' automne 1887 a
54
Peter Heller, ancien patient d' Anna, a édité cette correspondance tronquée en 1992 Vienne ou, sur les conseils de Josef Breuer, le premier, médecin oto-rhi-
(Roazen (2001): 133-134). no-laryngologiste farfelu de Berlin, assista a une conférence du second.
55
Paul Roazen ( 1975) : p. XXXIII. Cf aussi Roazen (200 1) : 41.
56 Ce fut un coup de foudre réciproque, et le début d'une complicité intel-
Sulloway (1991) : 250.
Iectuelle intense qui devait durer plus de 15 ans. Les deux comperes, qui
se rencontraient régulierement et entretenaient une corrcspondance four-
nie, avaient les memes théories originales, le mcmc charisme et certaines
dispositions de leurs personnalités, avaient fait le mcme voyage initiati-
que a París chez Charcot (Fliess en 1886, quelqucs moi s aprcs Freud),
échangeaient des malades, avaient des amitics ·t d ·s cnnemis en
eommun, et étaient des adeptes de la coca'inc 1;n:ud précédant ici
Fliess de quelques années.
De l'aveu meme des freudiens et des spécialistl'S, k s qtlllll.l' dl'ntiercs
années du XIXe siecle sont cruciales pour appréh ·ndn la l'Uit'lllll'tio u des
idées de la psychanalyse. Or, ironiquement, la CL' IlSlllt' 1:1 plu~ ro lossah.:
28 MENSONGES FREUD!ENS . lllS'IOll<l· I) ' IJN I, llf'.:S!NFOI<MI\T!ON Sl ,('lll .l\mH 11 1 1 11111 '• 1 111 ·• ••

de l'histoire de l'édition freudienne, pour autant qu'on le sache, s'est documents d'unc tclk llllJHllta•HI' III' .IWIIJIH' ·,l)tl'nl dt'llllits . Ell e les
produite dans cette correspondance de Freud a Fliess, dont les propos ci- achete done, non pou1 les lt11 ll' lldll '. 111111.\ pou1 lt·s prot égcr dans une
dessus viennent d'etre extraits, ou Freud recourait a la fin de l'année bibliotheque offícicllc alin qtH' 111'11 m· .\ Oit publi ~ avant 80 ou 100 ans.
1897 a une image, le caviardage, qu'il remettra en circulation en De sorte que personnc uc sera ¡• lit' p tll drs iuformations éventuellement
plusieurs endroits, notamment dans la Traumdeutung, sa clef des songes compromettantes. Sigmund f.'rl'ud souli gne (10/1/1937) a nouveau forte-
publiée deux ans plus tard. ment le caractere inlime de leur coutenu ct l' idée que les premieres
étapes de la psychanalysc sont pPrsonnelles. Quelques semaines plus
tard, M. Bonaparte réunit enfín les documents, que Freud peut parcourir.
LETTRES PURIFIÉES Il I'incite alors a les éliminer - « Un jour, il m'a dit ''j'espere vous
convaincre de les détruire"» 4 - et insiste fermement pour qu'ils soient
bríllés, ce qu' elle refuse.
L'aventure rocambolesque des lettres de Sigmund Freud a Wilhelm
Fliess 2 commence le jeudi 6 décembre 1928, quand Ida Fliess demande a
Ensuite, le coffre de Marie Bonaparte a la Banque Rothschild de
Sigmund de lui ·restituer le courrier qu'il avait re~u de feu Wilhelm, son
Vienne rer;ut ce trésor historique jusqu'a l'Anschluss de mars 1938.
mari qui vient de disparaltre - sans que Freud ait rédigé une notice
d'éloge nécrologique, contrairement a ce qu'il fit pour ses autres compa- Au printemps 1938, lorsque la décision de quitter Vienne fut enfin
gnons. Et Freud n' aimait vraiment pas Ida, « intelligente mais stupide, prise, les événements s'accélérerent. Sigmund Freud dut trier ses docu-
venimeuse, une hystérique avérée; bref, perverse : non névrosée, mais ments, 19 Berggasse. La Princesse, qui avait une vision prophétique de
perverse», contre laquelle il avait gentiment mis en garde Karl l'histoire, récupérait un a un les papiers qu'il n'avait pas détruits, direc-
Abraham 3 . tement dans sa poubelle, et les glissait sous ses jupes. Puis, jour apres
jour, elle les Iivrait a la légation de Grece a Vienne, qui les adressait a
Le lundi 17 décembre 1928, il répond a la veuve Flíess qu'ayant
son ambassade de París par valise diplomatique 5 .
détruit apres 1904 la plus grande partie de leur correspondance - ce
qu'il avait fait durant l'hiver 1907-1908 - , il va s'efforcer d'en trouver Princesse de Grece et du Danemark, elle dut ensuite vider son coffre
les vestiges quelque part dans la maison, pour les lui donner tous sans de la banque Rothschild sous l'reil de la Gestapo, pour y récupérer le
restriction. Mais, de son coté, ajoute-t-il a Ida, il aimerait savoir si son précieux courrier de Freud a Fliess qu'elle emmena en secret dans ses
propre courrier est bien protégé contre un quelconque usage futur. Et le voyages a travers I'Europe. On le retrouve a Paris a la Légation du Dane-
30 décembre suivant, illui assure n'avoir ríen trouvé des lettres envoyées mark, puis traversant la Manche en 1941 protégé dans une solide caisse
par Wilhelm Fliess, ni d'autres qu'il sait avoir conservées. Cinquante ans insubmersible. Finalement, le paquet arriva a Londres, ou la Princesse
plus tard, Anna Freud et Jeffrey Masson ne les trouveront pas non plus. 1'offrit a Anna Freud a la fin des années quarante, laquelle le mit a la
disposition d'Ernest Jones, apres inspection, pour la rédaction de sa
Huit années passent, puis, le mercredi 30 décembre 1936, Marie biographié, fit des copies en vue d'une publication sélective, et enfin
Bonaparte informe Freud qu'un bibliophile et marchand d'art, Reinhold
envoya plus tard l' ensemble a la Bibliotheque du Con gres a Washington
Stahl, vient de lui faire une offre, au prix de 1.200 francs (480 dollars de
o u 1, intégralité de 1' inestimable écriture devait etre prohibée a u moins
l'époque), pour une masse de documents vendus par Ida Fliess. Ce sont
jusqu'ii l'an 2000.
les lettres de Freud a Fliess, celles de Josef Breuer a feu son époux, et
divers manuscrits. Freud est tres inquiet car, écrit-il a M. Bonaparte En 1950 paralt «Aus den Anfangen der Psychoanalyse», la premiere
(3/1/1937), cette «Correspondance était aussi intime que vous puissiez édition allemande de ces lettres de Sigmund Freud a Wilhelm Fliess
imaginer». JI serait tres cmbarrassant qu'elle tombe entre des mains associées a « Entwurf einer Psychologie », les deux carnets de mytholo-
étrangeres et il ne faut pas qu'cllc soit connue de « la soi-disant posté- gie cérébrale de 1895. La traduction anglaise « The Ori gins of Psycho-
rité», rajoutc Sigmund , rcprodui sant ici ses préoccupations de jeunesse. analysis» la suit en 1954, puis en 1956 «La Naissancc de la Psychana-
Maric Bonapartc lui rappdk (7/1/1937) que la condition tíxée pour cette lyse», traduction fran~aise de l'édition allemande. C'cs troi s publica-
vent e étail ()lit: J¡•s kllll'~ 1(')'111 '1'\ par Wilhdm a Ida Flicss ne fusscnl en tions sont identiques, dont Anna Freud de Londres, la Princcsse Marie 11

aucun c a ~ tTdn·" 11 1111 llll'llil>H ' tl1 · In l;11uilk 1:rc11d , par craintc q11<.: des Bonaparte de París et Ernst Kris de New York sont ks rcsponsahl es.
30 M ENSONGES FREUDII ,NS III STOIIW IYl iNE D(oSINFORMAI'ION S("'II LAIRE 11 1 1 1 1111 • 1 1 11 .,, 11

Il est essentiel de savoir, d'une part, que tous trois se connaissent inti- Franz Alexander) . IHI L'll( ()1( ' 1{11111 M.H k 1111111:-.w ick 4u1 analysa
mement, d'autre part, que des filiations biologiques et puis des attaches Robert Fliess, lils de Wilhclill 1' 1 hin
psychologiques profondes les relient au contenu du texte Jui-meme et a
leur auteur. Pour saisir ce qui suit, le Iecteur pourra s'aider d'un petit Ernst et Mariannc Kri s furenl ks collaborateurs directs d' Anna Freud
dessin des arborescences généalogiques. Ernst Kris, également auteur a la clinique Hampstcad de Londres. 1~rnst Kris, coéditeur des Gesam-
d'une longue introduction, était lié aux personnages du texte de plusieurs melte Werke, reuvres completes de Freud en allemand, était aussi le
fa9ons. Sa femme Marianne Rie avait pour mere Mélanie Bondy, la sreur spécialiste des intailles qu'il montait sur les anneaux rituels de la secte
d'Ida Fliess. Mélanie Bondy était mariée a Osear Ríe, grand ami de du Comité Secret et que Freud offrait a ses initiés préférés, dont un bon
S~gmu~d Freud, pédiatre de sa progéniture, confrere initié de la loge nombre vient d'etre évoqué. Ou encore, James Strachey, traducteur de la
vtennotse du B'na"i B'rith, compere de taroks (tarots autrichiens) les Standard Edition, fut analysé par Sigmund Freud.
samedis soirs, connu sous le pseudonyme d'Otto dans la Traumdeutung,
et familier des milieux psychanalytiques. Mélanie Bondy-Rie était, Et ainsi de suite, car la psychanalyse est une tres grande famille.
comme sa sreur Ida Bondy-Fliess, une patiente de Josef Breuer. La
deuxieme fille de Breuer, Margarethe dite Grete, s'était mariée en 1900 Il est clair que tous ces rapports affectifs entrelacés forment un puis-
avec le médecin Arthur Schiff, un tres proche parent de W. Fliess7 . De sant réseau d'influences réciproques, et de suggestions, dont Sigmund
son cóté, la sreur de Marianne Rie-Kris, une autre Margarethe, avait Freud est le centre rayonnant, tout a la fois pédagogue, pere étemel
~pousé Hermano Nunberg, haut responsable du mouvement psychanaly- protecteur et protégé par sa progéniture, et détenteur de tous les secrets
ttque. Et les Nunberg seront plus tard les éditeurs, avec Paul Federo, des de ses adeptes, meme apres sa mort.
Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, autre morceau de
bravoure dans la désinformation. Conséquemment, cette édition est une allégeance familiale et une
révérence a la généalogie idéologique. Elle va etre une des plus séveres
Mais des liens plus forts que les généalogies sont engendrés par la censures connues de l'histoire freudienne des publications posthumes, si
communauté persuasive du libidinal divan. Ernst Kris est le seul des trois l'on excepte les Minutes de la société psychanalytique de Vienne. A luí
protagonistes - les deux autres étant A. Freud et M. Bonaparte - a ne seul, l'avant-propos tres bref des trois éditeurs est un formidable
pas avoir été analysé directement par Freud-le-Pere, mais indirectement, morceau d'anthologie. On y apprend que, sur les 284 envois de Freud,
c'e.st-a-dirc par sa filie Anna, et par Helene Deutsch en 1927. Cependant, 168 seulement ont été publiés, dont une forte proportion a été censurée,
Kns cst cncore en analyse avec Anna Freud en 1946, au moment ou se car <d'auteur n'aurait pas consentí a les faire éditer»9• D'ou vient cette
~iscutcnt. aprement les conditions de l'édition de cette correspondance idée? Je rappelle que le testament de Freud n'interdit ríen, et aucune
1·reuci-Fhess. Ernst et Marianne Kris furent psychanalystes; leur fils trace écrite n'autorise cette affirmation. C'est une décision posthume.
Anton devint psychanalyste. Wilhelm et Ida Fliess eurent aussi un fils, Le caviardage porterait, continuent nos éditeurs, sur ce qui risquerait
Robert, qui devint psychanalyste. Annie Katan - née du mariage de la de « contrevenir a la discrétion médicale ou personnelle »' sur «les
sreur d'Oscar Rie avec Ludwig Rosenberg, lui-meme ancien patient de efforts que fit Freud pour saisir les théories scientitiques et les calculs
S. Freud qui l'utilisa sous le pseudonyme de Léopold dans le faux reve des périodes élaborées par Fliess», sur des détails sans importance, et
de l'injection a lrma de la Traumdeutung - fut une amie d'enfance « enfin, certaines circonstances familiales et certains incidents survenus
d 'Anna Freud, laquelle la psychanalysa; et Annie Katan fut psychana- dans le cercle de leurs amis » 10 • Tout cela a été abrégé ou éliminé.
lyste.
Mais, gdice a l'édition intégrale de ces lettres par Jeffrey Moussai'eff
Masson, d'abord en 1985 aux États-Unis, puis dans le texte origine) alle-
Herr Professor, apres s'et~e occupé quelques temps de Mélanie
mand l'année suivante, nous savons désormais que :
Bondy-Rie8 (la belle mere de Ernst Kris, et belle-sreur de Wilhelm
Fliess), avait analysé Anna sa propre filie, Marie Bonaparte, Helene - 1° la «Correspondance» s'étendit non pas du 24 novcmhre 1887 au lO
Deutsch (avant qu'elle le ffit par Karl Abraham), les deux filies d'Oscar septembre 1902, mais de 1887 jusqu'au 27 juillct 1904, soi t pcndant
Ríe - Margarethe Nunberg et Marianne Kris (apres qu'elle le ffit par environ dix-sept ans, ce qui fait, sans compter les dcux carn ·ts (sur les
11 11 1 11 11 ' 1111 .,., 11
32 M ENSO NGES I'I< I:U I>II \NS 111.\1 1111<1· II ' IINI: I>I ·S INI:O I<MA'I'ION S f.< 'l ll A ll<l '

11

- 4" les preuvcs ~ ah- ' a ll.11 11 ". I111111 Hk '>, ll PI: IIlllll l~ llt co nccrnant
trois de 1895) de 1' Entwuif einer Psychologie, 301 envois de Freud a lk

Fliess, et non 284; Emma Eckstein ;


- 5° la plupart des tra ce~ <k ~: 1 L' tl ii ~U IIIIIl <t t iu n r~g uli ere de cocai"ne,
- 2° toutes les censures ne sont pas signalées, et les traductions anglai-
pendant au moi11 s dou;.c an s ;
s;s,. ~ais surtout fraw;aises, ont _subi des disto~sions de sens par rapport a
1 ongmal. Par exemple, celle-CJ, une des momdres : «mes clients sont - 6° le démenti de l ' intc rpr~ l a ti o ll d' un rcvc - ['injection faite a Jrma ,
des gens malades », écrit Freud, «done spécialement irrationnels et le noyau dur de la Trawndclllttn g de 1900, l' argument crucial de sa théo-
suggestibles», qui devient, dans la traduction franc;aise, « tous sont mala- rie onirique - , car on a vrai mcnt du mal a croire que ce reve, fait en
des, done des etres particulierement imprévisibles» 11 . Dans cette toilette juillet 1895, incorpore un évé ncmcnt qui s'est produit deux ans plus tard,
éditoriale, la suppression de la su[?gestibilité fait une différence lourde de au mois de mars 1897 14 ;
signification, surtout dans cette lettre ou Freud est littéralement furieux - 7° les preuves, de la main de Freud, de l' impossibilité physique de
contre Fliess. Wilhelm Fliess vient en effet de comprendre que son l'analyse de dix-huit patients, qu'il n' avait pas pu tous voir et pour la
confrere manipule ses patients, «lit dans les pensées d'autrui et n'y plupart inventés, avec leurs symptómes et la spéculation étiologique ,
trouve qu~ ses propres pensées», ce qui, précisément, écrit Freud, « Óte dans sa conférence cruciale d ' avril 1896 ;
~oute valeur a mes recherches». Pendant l'été 1900, Fliess J'avait percé a - 8° l'aveu qu'il n'avait pas pu rencontrer non plus sa « collection de
JOUr, et sa remarque mortelle - comme quoi ses « observations clini- plus de deux cents cas » de neurasthénie, dont il se réclamera avec auto-
ques » ~ont des .interprétations irrémédiablement contaminées par la rité sinon arrogan ce dans un article de propagan de paru au début de 1' an-
pers uaswn, ce qut, au passage, fait apparaltre Wilhelm Fliess aujourd'hui née 1898;
comme un des précurseurs d' Adolf Grünbaum - mit fin a Ieurs rencon-
- 9° les circonstances de la rupture entre les deux hommes, dont l'ini-
tres, qu' ils appelaient des «con gres», mais non a leur correspondance; 15
tiative revient en fait a Fliess et non a Freud ;
- 3° plus de 50% des informations ont en fait été supprimées : 139
- 10° l'histoire d'une querelle tres violente entre les deux hommes,
courriers ont été caviardés (de la suppression de quelques mots
apres leur séparation, a propos de !'affaire Weininger-Swoboda (c'est la
jusqu'aux trois quarts), 133 ont été totalement évacués; 16
raíson de la suppression de l' année 1904 dans l'édition originelle) ;
- 4o 90 % des courriers sont censurés, car sur plus de 300 Iettres, 29
- 11 o les évidences des relations tendues entre Freud et différentes
seulement sont intactes et completes ! 12
personnes, singulierement Josef Breuer, plus tard disqualifié, comme
Je reviendrai dans ce livre sur les dossiers cachés les plus importants. Wílhelm Fliess .
Dans l'immédiat, contentons-nous de noter qu'avec la moiti é des infor-
La suppression des découvertes inou1es, que Freud prétend faire prati-
mations extraites des lettres a Fliess ont été principalement effacés :
quement chaque heure de chaque jour, fait évidemment douter de leur
- 1o 1'adhésion de Freud a la théorie irrationnelle de la névrose réflexe, valeur. Et comme ces lettres n'intéressent en príncipe que le spécialiste
suffisamment puissante pour qu'il fasse pratiquer plusieurs interve1~tions et quelques curieux, on peut présumer que la premiere cible de la dissi-
chirurgicales correspondan tes sur lui-meme ou des patients ; mulation est représentée par les analystes potentiels qui chercheraient a
- 2° la croyance irrationnelle aux périodes vitales de Fliess, qui impré- se renseigner sur 1' origine historique de leur doctrine.
gnera Freud des années apres leur séparation, dont il n' avait pas beso in
de se convaincre au départ - contrairement aux affirmations des
éditeurs cités plus haut, et a celles de Kris en patticulier dan s son intro- LA FABRICATION DU HÉROS
duction a la ¡re édition des Iettres 13 - , car Freud avait devaneé Flicss
daos ces erran ces; Le truquage des sources permet de faire croire que les idées de Freud
ne doivent rien aux croyances de son temps, qu 'cll es sont ori gin ales et
- 3° la conviction irrationnell e en la magie des nombres , cett e 1111//l l ' m -
sans précédent, que la théorie psychanalytique en tr<~ in de naltre sous les
logie kabbalistique que l'on retrouvera chez Freud pendant des dl'LT il
yeux du lecteur est un pur produit de son créateur indépc nd ant de l'his-
nies apres la rupture avec Fli ess l' arithmomancien, et qui précéda 1 ·ur
toire, seul au monde, contre tous, génie isolé el vi ctimc d ' un ostracisme
rencontre, comme son a ffecti o n pour la télépathie et l'occulti sna.:;
34 M ENSO NG ES I'R EU DII:NS . III STO JRI , ll ' lJ NI' I)(S INH lRM !\II ON Si',C ULAI RE 1 1 • 1 1 1 1111 • ¡\ 1 1 11 ',',

malveillant, et tout a coup illuminé, bien malgré lui, par la révélation des Par exempl c - 111a1s notl :-. l' ll rl· rH tlllll l' WIIt d' aut res de bien plus
découvertes révolutionnaires de son « auto-anal y se» qui l' aurait rendu grande envergurc - , dans une 1·tll l' :1 l,. l1 cs:-. de la li n de l' année 1896, il
~n~n p~rspicace. C'est l'élaboration du mythe du héros, analysée par lui assure avoir cornpri s 1 · lllécaHi snll.: de 1' agoraphobie chez les
1 h1stonen Frank Sulloway en 1979, ce qui vaudra a son livre d'etre femrnes: «C' est Je refoul ernc nl de la C0111puJ sion a aJJ er chercher dans la
qualifié de « prétentieux » par Peter Gay 17 . Sulloway a rétabli la position rue le prernier ven u, un senti mcnt de jalousie a 1'égard des prostituées et
réelle de Wilhelm Fliess, eu égard a la désinformation active et aux une identification a elles» . L'agoraphobc est une prostituée qui s' ignore,
exagérations des freudiens . Il a insisté sur la dette énorme de Freud vis- écrit-il, mais comme ses phrases suivantes précisent que pas un seul cas
a-vis de son ami et des myriades de prédécesseurs, dette que le mouve- de patient n 'est achevé ni éclairci, et qu ' il ne pos sede aucun argument
ment psychanalytique s'est ingénié a effacer par la contrefa9on rétroac- factuel, on peut logiquement conclure qu'il s'agit d'une spéculation
tive de cette histoire. C'est la construction de la mythologie freudienne. vide 19 . De meme, en février 1897, il accablait son pere Jakob, disparu
quelques mois plus tót. Sigmund le rendait responsable de l'hystérie de
Freud a pris la précaution d'éliminer les courriers que Fliess lui son propre frere et de deux de ses sreurs, en raison de fellations imposées
adressa, pui s d'effacer de son autobiographie publiée en 1925 (Selbst- dans leur petite enfance - la tete des petites victimes tenues en étau
rlarstellung ) quinze années d' amitié et d'échanges intellectuels, et d'ou- dans les mains de leur géniteur a tous étant la cause des céphalées ulté-
blicr les ernprunts qu'il lui fit. La contribution intellectuelle de son rieures ! Dans le courrier a Fliess ou il annonce cette découverte de
r orres po nd ant est écartée, et sa personne est dévaluée, diabolisée. Freud l'étiologie perverse des céphalées «hystériques>>, il ajoute qu'il n'a pas
1·st nl-rl·ssa ircment informé des modes de son époque. Mais, a moins le temps d'aller a « la nurserie » pour y faire des «Observations », en
qu ' ll ai t lui -memc aflirmé le contraire dans ses récits, tous les auteurs particulier du comportement d' Anna (qui a un an et demi), et que, de
qui .n ue nt les rncrnes idées - les plus extravagantes comme celles qu'il toutes fa9ons, les femmes (Martha et Minna) s' opposent a son intru-
r'l'lllcra plu s tun.l - ont été inspirés par lui, l'ont imité, ou bien, tel sion20. 11 n'avait alors a sa disposition aucune preuve, aucun malade,
Albe rt M ol! , l'ont plagié y compris quand ils les avaient publiées avant hormis lui-meme. Et ces fantasmes de Freud disparurent - pour etre
luí . remplacés par d' autres - en fait quand lui-meme commen9a, I'été
suivant, a se reconnaí'tre une « petite hystérie »21...
Stefan Zweig, écrivain érudit et talentueux admirateur du freudisme
jusqu ' a la fin, publia, en 1931 , un ouvrage, «La guérison par )'esprit», Comme ill'affirme dans sa préface rajoutée en mai 1920 aux «Trois
o u, rappelant 1' évolution des idées en psychothérapie, il trouvait naturel- essais sur la théorie de la sexualité », personne «al' exception des méde-
lement de nombreux et subtils précurseurs a Sigmund Freud. Lequel fut cins qui exercent la psychanalyse, n'a en vérité acces a ce domaine, et
tres mécontent de cette révélation opposée a ses slogans déja parus, et lui par conséquent ne peut former un jugement qui ne soit déterminé par ses
répondit aussitót avec courroux. Ce n'était quand meme pas une propres antipathies et ses préjugés. S'il était vrai, en général, que l' ob-
su~ri~e : l'in,con~cient n'a pas été découv~rt par Freud, et les psycho- servation directe des enfants suffit, nous aurions pu nous épargner
~h~rap1es ne 1 ava1ent pas attendu pour ex1ster 18 . 11 n'est pas possible d'écrire ce livre» 22 . Ce qui ne l'empechait pas de se réjouir des «obser-
ev1demment de reconnaí'tre des idées freudiennes, vraies ou fausses, vations directes» quand elles donnaient un faux-semblant de confirma-
avant Freud, et certainement pas sans la méthode qu'il était seul a tion de ses dogmes et de se réclamer meme des fabrication s rnensongeres
pouvoir imaginer. La psychanalyse est le seul moyen d'acces aux vérités des analystes- les siennes ou celles de Hermine von Hug-Hellmuth par
cachées de la «réalité psychique». Aucun controle externe n'est néces- exemple - , sous réserve qu'ils fussent détenteurs du privilege d'appar-
saire et l'idée d'une vérification indépendante, serait-ce par une docu- tenir a son obédience, et qu'il eíit déja publié lui-rnerne ces idées,
~entation historique ou biographique, est inimaginable, tout a fait dépla- gardant ainsi la priorité. Ces prédécesseurs sont soit ignorés, so it lui
cee. Car elle a le monopole définitif du vrai. Y compris en l'absence de servent de faire-va1oir, ou encore il leur prete ses idécs comme autant de
la personne du patient, comme le montreront les études de Freud sur confirmations extérieures.
Léonard de Vinci, le président Schreber, Dostoi'evski, et d'autres, qu ' il En 1905, lors de la fabrication des «Trois essais sur la théo ri c de la
ne rencontra jamais; et tres souvent, il se dispense de tout élément clini- sexualité », Freud utilise les études antérieures sur la qu ·stion, toul en
que. s' étonnant, apres avoir longtemps cherché dans la littératurc. dl' Hl' rien y
11 1 1 1 ll ll '• \ 11 11 'i\ 1/
36 MLNSONGI ,S I·RHII l ii ·NS 111:0. 1011<1 ·. IJ ' 1INI ' lli ·:SINI ·ORM/\TION SECli L/\11<1 ·.

trouver sur J'évolution psychosexuelle avant lui 23 . Pourtant, Freud s'ins- ses propres théorics. (' · ~l'la k l,l\ d11 " pr 111 llau ~ "· la JHcn>iac analyse
pire des autres, notamment d'un livre célebre, «Libido Sexualis », du d'un enfant dcs1inéc i'l validl'l :-.t·s lll1l'l ¡llt'1:111ons l!réés des sc uls adultes
psychiatre et sexologue Albert Moll, dont il avait lu et annoté soigneuse- et a faire vaJoir l' illllllCllS' Slljll'lltlllk tk 1;¡ lllé1hodc freudienne par
ment les 850 pages de la premiere édition, des 1897 24 . Freud y avait vu rapport aux observations vulgaill'S tks prédécésscurs. de tous les prédé-
ce qu'il croyait etre seul a pouvoir imaginer, ce qui lui déplut car, écrivit~ cesseurs. Ce cas, 4ui panll en 1nars 190l.J, va se révélcr, comme nous le
il a Fliess en le lisant, «entre nous, je ne céderais a personne la priori té verrons, un des plus formidables 1ours de prestidigitation rhétorique de
de cette idée » 25 . Sigmund Freud.

Puis, en 1908, paralt un autre livre d' Albert Mol!, «la vie sexuelle de Quelques temps apres la parution du « petit Hans», Albert Moll rendit
l'enfant», tres dense, qui contient en particulier une critique serrée des une visite de courtoisie a Freud, qui faillit se terminer en pugilat. Freud
travaux de Freud sur la sexualité et sur la psychanalyse. Le probleme dira a ses correspondants, Karl Abraham et Jung, avoir voulu rosser son
avec Moll est que ce psychiatre faisait état, depuis 1897, de notions visiteur, qui « est une vilaine be te, non pas un médecin en réalité, mais
originales sur la sexualité de 1' adulte et de l' enfant, normal e et patholo- doué de la constitution intellectuelle et morale d'un avocat marran».
gique, sans· la psychanalyse, que d'ailleurs il avait essayée sans aucun «Puis», rajoute Freud, «il s'est plaint quej'étais trop susceptible», et en
29
succcs et dont il réduit les prétentions thérapeutiques a la suggestion. De partant, «il m'avait empuanti la chambre comme le Satan ... » • C'était
plus, Albe1t Moll reproche a Sigmund Freud de preter aux auteurs, qu'il une infection satanique, étouffant la fumée permanente des cigares qui
drainc, des propos qu'ils n'ont jamais publiés, et de les avoir inventés. incommodait ses patients.
l'rcud attribue par exemple au pédiatre hongrois S. Lindner- qui s'ap-
puyait en 1879-1880 sur 500 observations personnelles- une confirma- Enfin, le compte de Moll sera réglé par le merveilleux montage du
1ion cx 1crne de la satisfaction sexuelle du nouveau-né, qui aurait «une « souvenir d'enfance de Léonard de Vinci », en décembre 1909, pour ses
30
cspccc d'orgasme» en tetant son pouce ou lorsqu'il devient rouge a troupes et au début de l'année suivante pour le public .
sati été26 . Or, Lindner, montre Mol! textes en mains, n'ajamais écrit cela;
ce ne sont que de lo urdes déformations, et le plaisir sexuel « orgas-
mique » du nourrisson est une fabrication de Freud qui n' a aucune obser- MAQUILLAGE, ET TOILETTE ÉDITORIALE
vation. Nulle part dans son travail, Lindner n'invoque une sensation de
nature sexuelle chez le nourrisson, ni dans les activités buccales ni dans Il fait peu de doute que Wilhelm Fliess fut une personnalité originale,
les autres, et la lubricité était dans 1' ~il du Viennois 27 ... irrationnelle. Mais Sigmund Freud n'avait ríen a luí envier sur aucun
point. Précisément, la suppression des informations a porté en priorité
Les répliques freudiennes vont etre vives. Lors d'une réunion homéri- sur un certain nombre de déviances et d'imperfections dont il fallait
que de la société psychanalytique de Vienne, le dernier livre de Moll blanchir Le Héros.
(1908) est d'abord éreinté, dans un exposé d'Oscar Rie qui a mystérieu- Quelles ablations? 11 ne s'agit pas des petites faiblesses communes,
sement disparu des «Minutes »28 • Ensuite, dans les débats, chacun des que l'on a aussi éliminées du texte afin que le lecteur ignore que
membres tour a tour accable la personne du sexologue : il est mesquin, Sigmund Freud était en privé un homme ordinaire, pouvant profiter des
hargneux et borné, fourbe. Son ouvrage est insuffisant, malhonnete. Moll séances pour rédiger son courrier - « J' ai en ce moment une dame en
est un plagiaire éhonté qui a pillé les «Trois essais ... » de Sigmund état d'hypnose devant moi et ainsi je puis me mettrc a éc rirc en paix » •
31

Freud. Mais tous les intervenants, y compris Freud, oublient de signaler La dame restera en transe jusqu'a la fin de sa rédaction a Flicss. Que Le
que ce dernier s'inspirait en 1905 du premier livre de Moll, « Libido Professeur se détende par une petite sieste réparatri cc «je dors
Sexualis» de 1897, Jeque! n'est évidemment pas mentionné lors de la J'apres-midi pendant mes analyses» 32 - devait c1rc une infonnation
réunion. terriblement dangereuse, car elle fut aussi effacéc. C'"é1ai1 sa ns doutc la,
L' autre réponse sera la création - accélérée au moment o u Frcud par la vertu de la psychologie des profondeurs, une invl'rsion dl' la 1ranse
savait imminente la publication de «La vie sexuelle de l'cnt'ant » par hypnotique, et - comme le fera remarquer Abram Kardinn aprcs son
Moll qu'il comptait «écraser»- d'une soi-disant «preuvc» cx1crnc de passage sur le divin divan /9 Berggasse au débu1 des anntTS Jl)'>()
JH MI (NSON(:i ·\ 1111111111 w, lll ', lfJIII I PIINI • IH •SINI ·ORMATION Sl '.( 'lJI.AJHI , 11 11 11 H 1 '• t\ 1 111 '•'> 1'1

1' attention flottante p ·ut f'ai11.: Slllllhl ·r 1' analyslc dans un insondable nées ne violaicnl pas d ·~ M'l'l1' l" lll('(lu ·.III X lfadi·III'S, le moins qu'on
sommeil 33 . Helene Deutsch avail cu droit a deux endormissements de puisse di re est que Frcud n' a pa ~ l'le d 1~t 1 ' l. Ai nsi. sur 43 de ses malades
Freud pendant son analysc en 1919 14 Mais lorsqu'en 1937 Smiley Blan- méthodiquemenl rcccns ·s t'l dnnnnenlcs les seuls sur lesquels on
ton rapporta au Viennois qu' un pa1 ient américain - auquel Herr Profes- possede des détails ulili sa hks en tre 1907 et 1939 - , nous avons des
sor aurait répondu : «Es macht nichts » (<;:a ne fait rien) - s' était étonné preuves comme quoi Sig1uund FreuJ , violant les regles élémentaires de
de l'avoir entendu ronfler pendant son analyse, Freud répliqua a Blanton l'éthique médicale, a rompu 1'anonymat dans 100% de ces cas, et
que jamais de toute sa vie il n'avait dormí pendant une séance35 ... communiqué a d'autres personncs des renseignements confidentiels issus
de la relation thérapeutique regardant plus de la moitíé d' entre eux !39 Il
Il convenait de maquiller les flétrissures dans 1' image flatteuse du suffit d'ailleurs de lire les correspondances, ou les récits des patients,
créateur de la psychanalyse. Comme le rappelle Elisabeth Young- pour se rendre compte a que! point la confiance des éleves ou des
BruehJ36, au moment de la préparation de la premiere version de l'édi- patients était inlassablement trahie par le grand médecin viennois. Carl
tion des lettres a Fliess, il fallait le protéger des attaques déja irrévéren- Jung n'ignora aucun secret, Ernest Jones saura les détails de l'analyse de
cieuses de plusieurs publications de l'immédiat apres-guerre. Ainsi, l'ou- sa maitresse Loe Kann, Sandor Ferenczi de la sienne, Elma Palos,
vrage d'Helen Puner en 1947 37 - livrant déja une opinion proche de Abraham Brill du pauvre Horace Frink, Ruth Mack de son futur époux
ceBe, mieux documentée, de l' iconoclaste Mariane Krüll en 197938 - Mark Brunswick40 . De méme, Freud rédigea le cas de Mark Brunswick,
avait eu le culot de supposer que Freud avait une haine pour son pere d'une fa<;:on déguisée mais reconnaissable41 . Les noms des malades
Jakob, pour sa médiocrité, et pour sa religion; puis, partant dans une pouvaient étre dévoilés en public. A la société psychanalytique de
guerre contre les croyances séculaires, Sigmund avait fabriqué la psycha- Vienne, par exemple, le nom d'un patient de Freud, dont le pere (Theo-
nalyse comme une religion de substitution et remplacé son pere par une dor Herzl, voisin du 19 Berggasse) était le célebre fondateur du
fiction . Helen Puner avait eu l'audace, et hélas! du succes en librairie, sionisme, sera révélé en réunion42 . 11 pouvait parler d'un patient a un
bien avant Carl Jung et Peter Swales, de supposer que l'inventeur de la autre malade, a des individus non concernés, a des proches ou des étran-
psychanalyse était en privé un homme commun qui pouvait avoir gers, et employait les confessions de ses disciples en analyse, ou les l¡
commis quelques écarts de fidélité conjugale. Tout cela était intolérable confidences de leurs maitresses et amants, qu'il divulguait pour les
au mouvement : comment peut-on oser penser contre le freudisme? manipuler ensuite. Quand ses anciens admirateurs, analysés par luí,
Comment, surtout, ces infideles peuvent-ils prétendre appliquer a la tombaient dans l'opposition ou la disgdice, alors les travers intimes et
personne du fondateur les instruments qu'il employa lui-méme contre les souffrances cachées des anciens alliés qui comptaient sur sa loyauté
contestataires, ces hérétiques, apostats, et autres renégats de 1' ortho- devenaient des armes contre les nouveaux ennemis. La fin des échanges
doxie ?! Alors, sans répondre au contenu de leurs critiques, ces auteurs avec Carl Jung, d'une violence inou·ie au moment de leur rupture, suffit
sont dévalorisés et avilis comme des malades, et puis toutes les informa- d ' ailleurs a l'édification du lecteur de leur énorme correspondance sur la
tions susceptibles de leur donner raison sont supprimées, tout en insis- profondeur de !'estime que Sigmund Freud éprouvait a l'égard de ses
tant sur l'idée qu'ils n'étaient pas ... bien informés. Ernest Jones jugera plus précieux collaborateurs.
ces publications sacrileges suffisamment périlleuses pour Jeur consacrer
quelques commentaires aigris dans sa biographie rectifiée du grand Plusieurs de ses cas publiés ont été reconnus de leur vivant, quelques-
homme. uns étaient proches de sa famille ou de ses amis et on pouvait discuter de
leurs secrets d'alcóve avec une étonnante liberté.
En caviardant les lettres a Wilhelm Fliess, il fallait répondre au présent
Par exemple, quand le cas Anna O. - cette imposture prodigieuse
et rectifier le passé pour édifier !'avenir, organiser une histoire appro-
qu'on présente encore comme le fondement hi storiquc du frcudisme - ,
priée, prestigieuse, puis consolider dans la conscience du public l'illu-
fut publié en 1895 dans les Études sur l 'Hystérie de Bn:ucr et 1-'reud, la
sion de la vérité psychanalytique en forgeant la statue immaculée de
famille et l'entourage de la malade reconnurent Bcrtha Pappenhe im dans
Freud.
Anna O. sans aucune hésitation, car « la chost t tail de notoriété
11 aura fallu attendre plus d'un tiers de siecle pour admettre, avec publique» 43 . De méme, ayant rédigé son cas Doru en quin1. · jours en
l'édition de cette correspondance en 1985, que les informations é limi - janvier 1901, Freud l'adressa le 5 juin suivant, so11s k litll' 'fi ·mml tmd
40 MEN SONGES I'I<I '.U illl ·.NS III S IIIIIO • l l ' IIN I· lli ·. S IN J·ORM I': I'IO N S t ·: ('IIJ.AIIH '. 1 ) ' 1 ) 1 11 1 ', \ 1 1 11 ' •, 11

Hysterie, au Journal Jür Psychologie und Neurologie. Mais Brodmann, NOTES


le rédacteur en chef de la revue, lui renvoya aussitót sa rédaction a cause 1 Lettre du 22 d6cc111bn: 1K')/ . 1'111' 1 'tlll/fllt•ft' !t •llt't' uf .\'¡gtllltllll Frt•lld ro Wilhelm Fliess
de la violation du secret médica!. Déja, le psychiatre Ziehen, auquel il 1887-1904, Jctfrey Ma sson ,·d .
l'avait préalablement adressée, avait émis de séveres réserves en raison 2 C.f Schur (1972): 574 sq.; Ma ~ ."HI ( I'IK·I).f!il.l'.l'illl & 2 16 notes 17 el 18; et Masson
des indiscrétions. L'auteur fut done obligé de revoir sa copie, qui parut (1985), introduction i\ Coiii¡Jft•ll' f .t'l/1'1'.1' Fn·tuf Flie.1·s: 5 sq., oü l'on trouvera l'échange
en deux parties, sous sa forme actuelle, a l'automne 1905 dans qui suit.
) Lettre de Freud a Abralwm, 1.1 fivrif'r 1Y//, citée par O ay (1988), vol. 1 : 30 l. Dans
Monatschrift für Psychiatrie und Neurologié4 . Le freudien Patrick
l'introduction a la 1" édition des uf/res á Fliess, cette lettre est tronquée par Ernst Kris
Mahony montre que l'anonymat de Dora n'en était pas un et que tous (in Naissance de la Psycharza/yse : 38 n2).
étaient au fait de son identité 45 . Ida Bauer, alias Dora, était si aisément 4
Camet de M. Bonaparte, cité par Masson ( 1985, lntrodu<.:tion a Complete Letters), p. 9;
identifiable, y compris dans la publication définitive, qu'on peut se et par Molnar (1992) in Freud, 1939 Kürzesre Chronik: 214.
5
demander avec Max Scharnberg si ce n 'était pas délibéré. Scharnberg Berthelsen ( 1989) : 83.
0 e¡: Jones, vol. 1, début du chapitre XIII.
défend 1' idée que Freud livra intentionnellement des détails précis, pour 7
Le mariage avait fait di re il Freud (Lettre a Fliess, 1 1/311900), narquois, que Fliess était
une fois, afin que Dora se reconnaisse puis soit identifiée, ce qui fut le
victime d'une « Breuerisation » (Verbreuerung).
cas, et ce polir la punir de l'offense qu'elle luí fit d'abord en se rebellant R Lettre á Fliess, 2216//894. Cette lettre est tres séverement purifiée. y compris de cette
con trc la manipulation et la contrainte qu'il avait exercées sur elle information.
pendan! le \<l raitement » - dépourvu de tout effet par la faute de Dora " e¡: Freud ( 1939) : Las/ Wi/l; et Roazen ( 1990) pour ses commentaires.
sdon 1;rcud - , cnsuite en mettant fin aJeurs relations, brutalement et de 1" Avant propos de « Naissance de la Psychanalyse, Lettres a Wilhelm Fliess, Notes et
son propn.: chef, le 31 décembre 190046 . Plans (1887-1902)», trad. fr. PUF, 1956, pages V-VI.
11
Lettre á Fliess 71811901 .
12 Mon décomptc selon Masson ( 1985) : Complete Lellers Freud-Fliess (Appcndix, p.
Conlraircmcnt a l'affi rmation des éditeurs de la premiere mouture
471-482). Quelques lettres de Fliess et de Freud ont été retrouvées a la bibliotheque de
truqu6.: des lettres a Fliess, que reproduisit le servíle Jones dans sa
l'université de Jérusalem (ibid. : 30 n) .
hiographic - « l'auteur du présent ouvrage a pu prendre connaissance ~., Ernst Kris, introduction a Naissance de la Psycharzalyse : 1-43.
des lcttres et des passages non publiés. Ils contiennent maints détails 14 q: Wilcocks (1991) : chap. 7, qui met fin au montage. Le reve en question est dans
sans importance ... », assurait-il 47 - , ce qui a été soustrait est le plus L'irzterprétation des reves : 98 sq., 254 sq., et 1895, Entwurf einer Psychologie : p. 357
important, au point que notre vision de l'histoire de la psychanalyse se (trad. fr.). Le reve de Freud, daté par lui du 2417/1895 (Lettre a Fliess, 1216/1900) ne peut
pas contenir des informations relatives a la maladie de sa tille Mathilde, une diphtérie, qui
trouve irrévocablement bouleversée depuis l'édition enfin complete de
aura lieu deux ans plus tard (cf sa Lettre c1 F/iess 171311897, bien sur éliminée de l'édition
ce courrier en 1985. Nous luí devons, outre des déchirements personnels, originale) .
une révision diriman te des altitudes des spécialistes a l, égard du freu- " Sulloway (1979): 214 sq. , et Masson, Complete Letters Freud-Fliess: 459.
disme, puis un véritable bombardement de travaux dévastant ses cons- 10 Malgré les tentatives de dissimulation des fideles (Jemes, vol. 1 : 345; Schur ( 1972) :
tructions et ses mensonges, en meme temps qu'un raidissement des 278; Gay, vol. 1 : 260), cette affaire de plagiat et de mensonges éhontés, ou Freud appa-
ralt en mauvaise posture face a Fliess, est accessible depuis longtemps : if Ellenberger
gesticulations des thuríféraires de La Cause freudienne. Le lecteur fran-
(1970): 788; Roazen (1975): 93 sq.; Szasz (1976): 144 sq.; Sulloway (1979): 223 sq.;
9ais, qui ne peut toujours pas Jire dans sa Jangue l'intégralité des reuvres Chauvelot (1992): 55; Kerr (1994): 80 sq.; et, bien sur. l'année 1904 dans Complete
de Sigmund Freud, est désinformé par l'absence de traduction des Letters Freud-Fliess de Masson, éliminée de l'édition fran~ai sc.
travaux historiques les plus importants, encore désinformé par la non-pa- 17 Gay ( 1988), vol. 1 : 633.
rution dans notre pays de ces Lettres Completes de Sigmund Freud ii '" C.f Whyte (1960); Veith ( 1965); Ellenberger ( 1970) ; Sulloway ( 1979). «La guérison
Wilhelm Fliess, et toujours désinformé par l'édition préhistorique qu'il par )'esprit>> de S. Zweig (1931) est traduit chez Belfond en 1982.
19 Lettre á Fliess, 17112!1896 (fortement purgée).
est obligé d'utiliser, celle de 1996 aujourd'hui, la septieme copie 20 Lettre á Fliess, 111211897 (dans la lettre datée du 8/2/1897). Ces propos onl été évacués
conforme de l'originale de 1956 ne comportant toujours pas les modifi - de l'édition fran.;;aise. Par contre, on y trouve (Naissance de la fi.I',Vt'luuwly.~<' : 170 n 1) une
cations décisives déja apportées en 1966 dans la Standard Edition, puis note de l'éditeur indiquant que Freud cst sur la voie de « la <.:1)/ lll" '" ll' ll""" de' phases
en 1975 dans la deuxieme édition allemande4R. évolutives de la libidO>>, et que le fondateur meten doute le rfllt: l ti o log1qll ·des trauma-
tismes sexuels su bis dans 1'enfance!
21 C.f, par exemple, Lettre á Fliess, 1418//897.
22 Freud (1905), Drei Abharzdlurzgerz zur Sexualtheorie, préra,·c 111) () (P•'I',l' 1}).

2.1 Freud (1905), Drei Abharzdlungerz ... : 65 sq., et note 39.


42 MENSON< ;¡ :S I·HI · llll ll N', lll 'oll li HI 11 1/N I· lli ·.S INH li<Mi\' II ON S I•(' I ILAIR I\

24
Sulloway (1979) : 303 (le litre cxac t uu li vn.: uc Moll était Untersuchunxen über die
Libido sexualis). Chapitre 3
25
Lettre a Fliess, 1411111897.
26
Freud ( 1905), Drei Abhandlungen ... : 72-73 . Dans le e as de l'homme aux loups, on
trouve aussi cette découverte du grand observateur de la psychologie de l'enfant : « Les
La cause frcudicnne ct son parrain
b~bés ne souillent de leurs excréments que les personnes qu'il s connaissent et qu'ils
aunent. lis ne trouvent pas que les étrangers méritent cette distinction >> (Cinq Psychanaly-
ses, page 386 ni). ·
27
Cf Macmillan (1991): 309.
2
~ Minutes de la société psychanalytique de Vienne, séance du 1111111908. Cf aussi
<< Mai s, dites-moi, votre Freud était névrosé jus-
Lettres de Freud a Jung des 8111 et 1211111908, et Sulloway (1979) : 472.
qu' a la moelle! ,,
Sur ces propos, cf. Lettre de Freud a Abraham, 231511909 (absente de leur correspon-
29

dance, citée par Gay (1988), vol. 1 : 318), et Lettre de Freud a Jung, 161511909.
Jean-Paul Sartre'
°
3
Cj. mon chapitre Léonard et les droles d 'oiseaux, et, sur le cas du « petit Hans >>, le
chapltre Suhstance Clinique.
" Caviardé dans la Lettre du 281511888.
11
Cavi ardé dans la Lettre du 151311898.
'' Kardi ner ( 1977) : 1 16.
CAPO DI TUTTI CAPI
" llclenc Dcu tsch, entretiens avec Roazen (1975): 461.
" Bl ant on ( 197 1), Joumal de mon analyse avec Freud (séance du 4/8/1937, p. 98-99). Sigmund Freud a toujours exercé un controle dictatorial sur le contenu
" Yo ung- Bruehl ( 1994), A Hist01y ~~r Freud Biographies : 159-160. de l' édition de son école. Les équipes éditoriales des revues psychanaly-
11
llcl ·n Walke r Puner, Freud: His Lije and Mind, Howell & Soskin, New York, 1947.
'" K1UJI ( 1979). Sigmund, fils de Jacoh.
tiques étaient constituées et surveillées par lui. De meme, la maison
''' Lynn & Vaill ant ( 1998). d'édition lnternationale psychoanalytischer Verlag, fondée a Vienne en
"'" Sur ces sujets, vo ir ici le chapitre : Coarte Chronique des Années de Plomb. 1919, demeura sous son autorité, financée par ses proches, puis gérée par
" En 1938 uans «Die lchspaltung im Abwehrvorgang >>. son fils Martín au début des années trente.
41
Mimllt'S, vol. 2, 9/1 2/1908.
41
Hirsc hmüll er (1 978): 213 ni. Sur le cas Anna 0 ., voir ici le chapitre: L'enfance de Des 1910, il exige d'avoir connaissance des articles avant publication
l'art . ·
44
dans Zentralblatt für Psychoanalyse, la revue du mouvement, et ce
Lettre de Freud a Ferenczi, 201111909. Cf Wilcocks (1991): 191-192; Jones, vol. 1 :
«pour que certaines propositions puissent etre éliminées d'avance»
397-398 & vol. 2 : 272-273; et Masson (Complete Letters Freud-Fliess : 457-458n). En
affirmant avoir suivi Dora en 1899, Freud brouille les pistes dans la publication du casen (Lettre de Freud a Jung, /3/1/1910). Il va effectivement supprimer des
1905 (Bruchstück einer Hysterieanalyse) et en 1914 (Zur Geschichte der psychoanalyti- articles compromettants, censurer des paragraphes et ordonner a Carl
schen Bewegung) ; c'était en fait a la fin de l'année 1900 comme l'indiquent, au jour le Jung de veiller au maintien de l'orthodoxie. On doit tui ménager avant
jour, ses courriers a Fl iess.
45 chaque parution une séance spéciale pour administrer son droit de « veto
Mahony (1996) : 224.
46
Scharnberg (1993), vol. 1 : chapitre 6. Sur Dora, voir ici le chapitre: Substance Clini-
absolu» (Lettre a Jung, 21511910)2. La «franchise psychanalytique»
que. consistant a « ne rien sacrifier aux fins de cacher la discorde aux adver-
47
Ernest Jones (1953), vol. 1 : 318-319. saires de I'extérieur», il estime que, grace asa politique, son « influence
·~ La <<Standard Edition » anglaise (*SE vol. 1, 1886-1899 : Pre-Psychoanalytic Publica- sur le nouveau Zentralblatt sera illimitée» (Lettre a Jung, 261511910). I1
ttons and Unpubhshed Drafts. Trad. James Strachey) contient une version remaniée en
rassure Carl Jung sur le fait qu'il peut, lui écrit-il, «exaucer tout ce que
1966, avec des ajouts, mais encore incomplete des courriers a Fliess.
vous demandez et supprimer ce qui ne vous plaí't pas. Mon controle
deviendra plus sévere avec le temps ... » (Leure a JunM , 3 1/10/1910).
Jung, de son coté, s'autorise a réécrire les manuscrils qu 'o n lui confíe
avant parution, ou les retient pendant des mois, fait obstaclc au x criti -
ques o u empeche autoritairement la publication des réponscs d' autcurs
éreintés par les joumaux du mouvement 3 .
Ayant repris des mains du dissident Alfred Adk1 la pi n. itkncc de
l' Association Psychanalytique de Vienne, Freud s<.: co11 s1dt' H· '' 1nain1 ·-
44 MENSONGES I'I<UII>II ·NS 111',1(111{1 · ll'IIN I· I>J ·.S INI:OI<Mt\'IION SI,('III .AII{" o 11 1 1111 1•11 Hl i 11 ,, N 1'· llll ¡\I N

nant comme I'exécuteur de la vengeance de la déesse offensée libido» et Souvent, le Profcssl'ul O( litll( ' d1··, IHIIII'>\''> a11x plus uét.:cssitcux -
veille «aussi plus séverement qu'auparavant dans le Zentralblatt a ce que Theodor Re ik ou Otto l{ank , par \'X1'111plv , rt pu1 s plusicurs patients, tous
l'hérésie ne prenne pas trap de place» (Lettre a Jung, 3/3/191 1). C'est assujettis a Freud - , founu t 1:r c hn1t1 k :1 se:- ému lcs. protege ses disci-
pourquoi il fut excommunié : «Freud - en tant que dirigeant d'une ples. Se facher avcc fui p1>u vai t srgnilicr la ruine. Abram Kardiner
église- renvoya Adler, ill'expulsa de l'église officielle» 4 , rappela Max · rapporte que toute la stluctun.: L:conomique du mouvement reposait
Graf, le pere du « petit Hans». Vingt-cinq ans plus tard, sa rancune depuis le début sur les épauks de Sigmund Freud, et que son clan était
tenace n' était pas retombée quand il honora la mémoire de 1' apostat rendu tributaire de ses clécisions. 11 « était le dispensateur de toutes les
Alfred Adler, qui venait de mourir brutalement en mai 1936 : « Je ne faveurs et des patients pour tout le groupe des psychanalystes a Vienne,
comprends pas, écrit-il a Arnold Zweig, votre sympathie pour Adler. et c'était la a la fois une source de loyauté et de corruption ( ... ) JI avait
Pour un gar<;:on juif d'un faubourg viennois, une. mort a Aberdeen est une une quantité énorme de controle sur 1' avancement du statut et de l' éco-
carriere inhabituelle en elle-meme et une preuve de son avancement. Le nomie»8. Son pouvoir s'accrut encare avec la célébrité et J'exportation
monde l'a réellement généreusement récompensé pour le service qu'il internationale de ses produits.
lui a rendu ~ n s'opposant a la psychanalyse» 5 .
De la meme maniere, Freud dispose d'un droit ele regard sur la parodie
d'élection du président de l'IPA - 1' Association Internationale de
Quand Freud se fachera a l'automne 1912 avec I'autre renégat,
Psychanalyse fondée au printemps 191 O - , promeut les responsables
Wilhl'lrn Stekcl - qui détenait depuis le départ d'Adler la responsabilité
des sociétés satellitaires, assure leur progression hiérarchique, prononce
editor iall' du Zl'lllmlbla!l - , sa faillite fut organisée sans état d'ame par
des destitutions, ou encare oblige ses adeptes (Rank, Ferenczi, Wittels, et
1k11 Profcssor. Estimant qu'un « rapide effondrement du Zentralblatt
d'autres) a lui lire en privé leurs sujets avant édition ou conférence. 11
IHHr s r(jouirait tous »6 , il incita ses fideles de l'époque (Rank, Sachs,
valait mieux ne pas avoir de pensée divergente, comme tous les hétéro-
.llHtl'S, L:IC.) a I'Clirer (OUS leS articles préVUS pOUf pubJicatÍOn dans Ce cloxes l'apprirent aux dépens de leur narcissisme lors de séances d'humi-
jPurnal paroissial, et a fonder aussitot une nouvelle revue officielle du liation publique mémorables, inimaginables dans les milieux scientifi-
rtto uvcm<..:n l. Ce qui fut fait : Zentralblatt für Psychoanalyse disparut ques, habituelles dans une secte et les régimes totalitaires. Et plusieurs
rapidcmcnt sous les pieds du pauvre Stekel, et l'orthodoxe Internatio- auteurs ont vu Jeurs travaux interdits de publication pendan! des années
na/e Zeitschr!fi für Psychoanalyse, bulletin consistorial controlé par par la terrible censure freudienne.
Jones, Rank et Ferenczi, créatures de Sigmund Freud, s'y substitua.
L'infortuné Sandor Ferenczi fut victime de tout cela, et de la calomnie,
En 1932, Sandor Rado était directeur éditorial d'Imago et de i'1nterna- pour des raisons qui n'étaient certainement pas scientifiques. Melanie
tionale Zeitschrift für Psychoanalyse, deux revues de propagande de Klein a subi le meme empechement, pour des motifs qui l'étaient encare
large diffusion. Rado, alors aux États-Unis depuis 1931, s'était fait moins : elle avait le tort de faire des propositions théoriques originales
remplacer provisoirement sur le vieux continent par Otto Fenichel, et ce - fort dissidentes alors qu'elle utilisait l'Unique Méthode Freudienne
demier, en partie du fait de ses sympathies bolcheviques, avait un diffé- foumissant la seule et supreme Vérité - , et surtout opposées a ceiJes
rend avec Freud. Sigmund Freud profita alors de son absence pour pren- d' Anna, la filie du Grand Timonier. Aussi, quand Max Eitingon suggéra
dre les affaires en main, car - écrivait-il a S. Rada toujours directeur d'interdire la parution d'un ouvrage de la rebclle a Sigmund Freud,
officiel, et sans lui demander son avis - ~<j'ai décidé de déplacer celui-ci répondit aussitot que «Si nous avons une bonne occasion de
l'équipe éditoriale a Vienne. Federo et Hartmann vont prendre en charge différer la publication du livre de Melanie Klein el finalcmenl de le reje-
la revue internationale, Kris et Waelder ( ... ) s'occuperont d'lmago»7. ter, nous devrions la saisir. Par égard pour Anna, jc suis obligé d'etre
Sandor Rada avait la réputatioil d'un honnete et tidele clinicien, et il partía!... »9 .
analysa de nombreuses célébrités aux USA (Mary McCarthy, Leonard
Bernstein, Benjamín Spock ... ). Les attitudes dictatoriales de Freud Jui Bref, !'embargo désinformatif avait été lancé par Sigu1uttd Jo'r·~,;ud. et le
déplurent et, 1' ayant fait savoir, il devint, en re tour, définitivement «un mouvement psychanalytique emboita son pas viL D' aillnrrs , les n~s pon­
traitre ». sables des Archives Freud prendront apres sa mort la pll'l':llltion d' intcr-
46 M ENSON(iES I ·RElii >JJ ·N S 111.\ II IIIH I I ' I IN I · I )J,SJN )'( )I{M i\ JI ON S(,( 'lJI .i\ IHI' 1 A 1 Al l'.t i 1111 11•11 N~ H 1 1 '. 1 11~ 1',\1!11 \I N ·11

dire l'acces a l' information, dont, en príncipe jusqu'a l'an 2000, cet dispensé comme lui -mcmc d c pui ~ k ddHII dl' \:t co ll altorati on a la cause.
échange épistolaire avec Max Eitingon qui vient d'etre cité. En quinze années d' intimité awc l ' :tl' l' ll ~l-. ¡;a nc Lui ava it pas un seul
instant traversé l'csprit , ct cu l:gard ü son parfait équilibre psychologi-
que, Otto Rank, un des meillcurs élémcnt s, ne nécessiterait jamais cette
normalisation 14 . Tous pouvaicnt néa nmo ins constater que Rank, secré-
LE SEIGNEUR DES ANNEAUX taire de 1' association psychanalytique de Vienne, ami personnel de
Sigmund, membre du Comité et psychanalyste non analysé, souffrait de
Des le début du xxe siecle, les comportements sectaires des milieux troubles de l'humeur et d'une phobie du contact l'obligeant a porter des
psychanalytiques étaient reconnus par plusieurs observateurs - Aschaf- gants en permanence pour se protéger des souillures et serrer les mains.
fenburg (1906), Friedlander (1909 et 1911 ), Hoche ( 1910), Boris Sidis Tous les membres du clan étaient psychologiquement des originaux.
(1910), et bien d'autres personnes que Freud déoigrera sans répondre au Mais l'essentiel étant pour Freud a ce moment le conformisme théorique
contenu - , avant d'etre brillamment analysés par George Weisz en et thérapeutique dans une soumission totalement aveugle, peu luí impor-
1975, puis en 1976 par Fran~ois Roustang quand il était encore psycha- taient les caracteres spéciaux ou perturbés qui 1' entouraient.
nalyste t<>. De meme, en 1919, «les médications psychologiques », une
énorme compilation en trois volumes par Pierre Janet sur les psychothé- Fin 1923, Rank avait offert et dédicacé affectueusement a son ma!tre
rapi s rcccnsant quin ze années d'études, n'avait pu s'empecher de faire
l'ouvrage de sa vie «Le traumatisme de la naissance », bien convaincu
k rapprochcmcnt avec le sectarisme de la Christian Science.
que 1'idée central e était de Freud. De fait, car depuis 191 O, apres avoir lu
Tout d ois, il faudra attendre Phyllis Grosskurth pour que l'on puisse le précédent livre de Rank «Le mythe de la naissance du héros » ( 1909),
en fi n. en 199 1, commencer a découvrir avec plus de détails les mceurs Sigmund Freud voyait dans I'horreur de la naissance le prototype de
sin guliucs du Comité Secret, dont J'existence n'avait été dévoilée qu'en toute peur 15 . Certains croient toujours a ce mythe ancien, bien que les
1')4 tl par llanns Sachs, un de ses membres. Sous l'autorité occulte de nouveau-nés auraient beaucoup de mal a mémoriser cet événement
Sig111und I:reud, ses élus réunissaient, de 1912 a 1927, dans «le secret le affirmé «traumatique» - la majorité étant dans le coma a leur nais-
plu s abso lu », une ·véritable conspiration convaincue, comme les psycha- sance, surtout les plus traumatisés d'entre eux, sans compter l'inévitable
nalystes modernes, d' appartenir a une élite. Ils étaient sept initiés : Max amnésie des trois premieres années apportée par l'immaturité do
Eitingon, Sandor Ferenczi, Karl Abraham, Otto Rank, Ernest Jones, cerveau, qui rend impossible la fixation des souvenirs dans la mémoire
Hanns Sachs, et puis S igmund Freud, instigateur du Comité « strictement événementielle. Mais les freudiens étaient dispensés d'enquete.
secret » 11 • Le maitre offrit a chacun une intaille antique, leur laissant le
soin de monter ce bijou, signe de reconnaissance rituelle, sur une bague. Freud soutenait Rank avec ardeur dans sa conviction et l' encourageait
Et, en 1920, quand Max Eitingon rempla~a dans le groupe Anton von publiquement dans cette voie depuis au moins 1922. A partir du moment
Freund, décédé, il hérita de l'anneau sacré de ce dernier, qui n'était pas ou le Professeur estimait que c'était la «le développement le plus impor-
analyste mais un riche brasseur. Les sociétaires échangeaient chaque tant depuis la découverte de l'inconscient » et une splendide confirma-
semaine des lettres circulaires secretes (Rundbriefe), dont Otto Rank tion de ses points de vue, tous les freudiens retrouvaient automatique-
s'appropria la majeure partie lors de son départ fracassant en plein ment les fantasmes rankiens du traumatisme de La naissance chez leurs
congres de Salzburg, le 22 avril 1924 12 • Ensuite, Anna Freud, évidem- propres patients, alors que cette évidence ne les éclairait pas aupara-
ment, occupa la place laissée vacante par Rank 13 . vant16.

Otto Rank, d'origine modeste et ayant connu une ascension fulgurante Mais hélas! comme Sandor Ferenczi, Otto Rank préconi sait en plus
grace a Freud, dut longtemps faire face aux critiques acrimonieuses et une thérapie active, efficace et surtout breve, en laqu cll c Frcud , apres
I'avoir vantée, vit bientot un danger pour son dogmc. Alors Frcud chan- ,,'
aux jalousies puériles de ses collegues, jugeant qu'il devait s'incliner
pour une rectification didactique sur le divan et ainsi rentrer dans l'ortho- gea d'avis, et ses fantasmes du traumatisme de La naissun ce s'évanoui -
doxie mentale, la leur - bien que ces contradicteurs ne fussent pas rent aussitot magiquement chez les memes patient s dcs lll( 111 ~s cmu les,
analysés eux-memes. Pour le détendre, Freud estimait au départ que son lesquels, n'attendant que ce revirement, attaqucrcnt illconlinclll , avcc
jeune aftidé n'avait aucun besoin d' une analyse, et qu'il s'en était férocité, Rank ... qui s'était trompé. Diable! Le che f nl· toll- mit qu ' unc
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pensée, la sienne; et ses prosélytes, les harpies, ne pou vaient posséder Mais quelques lcmps apn:s sa H"dt"111pl11111 , l< :uil, 11sa quillcr détinitive-
qu'une idée, la sienne. ment le clan pour s' installcr :1ux 1~ tal ~ ll111 :-, daus une pratique visant une
efficacité thérapeutiquc qui 11c pouvail ·1rc.: le frcudismc, la seule vérité.
Karl Abraham - lui-meme non analysé ear, suivant la voix de son Malgré sa guérison opportune de 1924 par l'a nalyse freudienne- qui,
maí:tre, il n'en avait pas l'utilité -, verra aussitót que Rank, du fait d'un · telle un vaccin, empechc la survcnuc future de déboires névrotiques, et
eontlit non résolu avee son pere, était un grand malade régressant sur la assure la normalisation mentale - , il fut des lors considéré eomme irré-
voie morbide vers son stade « sadique anal» (une invention de K. médiablement fourvoyé, irrécupérable et aliéné a nouveau .
Abraham)- sans l'avoir psyehanalysé ear Abraham, fidele eonvergent,
avait néeessairement raison 17 . Done, Rank ne pouvait élaborer une idée La tradition répétera- et Sandor Ferenczi puis d'autres subiront les
divergente sans une pathologie mentale, sévere et nouvelle. memes avanies - , que le freudisme avait perdu Rank a cause de sa folie.
Une campagne de dénigrement fut entretenue par le gentil Ernest Jones
Du fait de eette opposition au Parrain, le redressement psyehanalyti- qui laissa d'abord courir le bruit que son meilleur ennemi faisait fortune
que de Rank, naguere supertlu, devint soudain un impératif eatégorique, aux terribles États-Unis depuis 1925 grace a des secrets de confession
puis fut exécuté dans l'urgenee par Sigmund Freud en séanees intensi- extorqués sur le divan a des patients, qui lui permettaient de gagner en
vcs, quotidiennes et aeeélérées sous eontrainte 19 Berggasse. Fin déeem- bourse 20 . Ensuite, Otto Rank, a la suite d'une cabale, fut honteusement
brc 1924, désormais guéri de sa dérive mentale «exaetement eomme s'il exécuté en public lors d' une réunion officielle le 1O mai 1930 : traité de
avail accompli une véritable analyse», selon Herr Professor, Otto Rank détraqué devant les plus hautes notoriétés du mouvement, il fut sur-le-
dut alors rédigcr des aveux foreés : sa dissension (émotionnelle) était le champ exclu de 1' Association Américaine de Psychanalyse et de 1' Asso-
f1ui1 de ses troubles névrotiques, d'une résistanee infantile eontre la ciation Internationale de Psychanalyse, puis tous ses éleves durent
veril(' (théoriquc) révélée du Pere. Rank adressa son incroyable lettre de retourner sur un divan orthodoxe pour la rectification mentale convena-
co ntrition a (OUS les freres du Comité Secret, demandant leur Grand ble21. Plus tard, on propagea la rumeur comme quoi Rank était mort fou
Pardon , un rcpentir ignoble visiblement dicté par Freud, semblable a la dans un asile. En réalité, il fut emporté par une septicémie a 55 ans, en
dépos ition humiliante de l'accusé d'un tribunal bolchevique. Soumis a la octobre 1939, quelques semaines apres Freud.
question de la psychanalyse, qui n'est qu'une pseudo-médicalisation de
1' Aveu, l'ange Rank déchut. Le hongrois Sandor Ferenczi eut droit a une mésaventure semblable.
« Astrologue de cour » élevé au rang de «paladio et grand vizir secret »
Des le lendemain de la repentance de Rank, le Grand Inquisiteur se par le calife Sigmund Freud 22 , il fut un des rares élus du groupe a avoir
réjouissait, aupres de Ferenczi, «de ne pas avoir accordé ma foi a quel- été analysé par Lui, du moins pendant quelques heures, et resta le plus
que personne saos valeur ces quinze dernieres années », et d' etre « totale- dépendant affectivement a son égard. Le grand vizir, comme d'autres,
ment dépourvu de culpabilité dans toute cette affaire» 18 . Freud ne cher- avait néanmoins bien des singularités. 11 préconisait dans 1' anal yse de ses
chait pas a améliorer la condition psychologique lamentable de son malades le recours a des procédés «actifs», que Freud appelait des
ancien disciple aimé. Il fallait que Rank, rendu malheureux et influenºa- « parties de pelotages »23 , avec contacts physiques, cajoleries et reman-
ble, servile, s'humiliat, puis avouat sa faute et la renvoyat a un trouble trances, punitions et petites fessées, caresses et gros baisers (la
psychiatrique certifié, par écrit, dans le langage freudien. La santé « Küsstechnik »), récompenses et cadeaux, et tres généralement de laisser
psychologique requiert d'etre en accord avec Sigmund Freud. La diffé- libre cours a l'expression des émotions, voire au relflchcment sonore
rence est le signe d'une anomalie mentale, ou la révélation de la néces- complet des sphincters si le stade anal était alors invoqué dans un retour
sité d'une analyse, par définition. Dans sa maladie, Rank «ne voulait du refoulé durant l'analyse réciproque des deux partcnaircs, l'un par
renoncer a aucune partie de la théorie dans laquelle se manifestait sa l'autre. La psychanalyse mene a tout, a condition d'cn sortir.
névrose » 19 . L'hérésie était cette névrose, dont son cerveau morbide fut Le disciple préféré avait la réputation d'un grand clinicic.:n, capablc
lavé en quelques jours, car la psychanalyse rectifie les consciences. Tels d'une profonde empathie a l'égard des malades, un de s plus honnctcs, et
sont ses buts : inquisition, conversion, manipulation. On appelle cela fidele a Freud. Mais, respectueux des patients qu ' il voulall giiL"fir i'l luut
«<'analyse didactique». Et ce n'est pas gratuit. prix, Ferenczi accordait plus d'importance aux événcllll'llt s 1 ú· l ~ qu 'a ux
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fantasmes, et fut des lors, surtout a pmtir de 1932, accablé par Freud qui LE MYSTERE MAX, DE LA IIOI{UI•: SAliVAGE
vit dans cette dérive objective et rationaliste un des plus terribles dangers
encourus par son dogme, a juste titre. Alors, le mouvement le fit passer Le milliardaire de la bours · Ma x Eitingon, apres avoir financé J'ex-
pour fou. Apres sa disparition, en 1933, au décours d'une «anémie pansion de La Cause et en grande partie la Policlinique psychanalytique
pernicieuse» -une maladie de Biermer que Freud puis Jones présente- de Berlin 29 fut, émigranl en Palesline en 1933, le fondateur de la Hache-
rent comme une démence afin de réduire le contenu des propos héréti- vra Habpsychoanalitith B 'Erez Israel, la Société Psychanalytique d'Is-
ques du hongrois a une pathologie mentale qu'il n'avait pas - , Ferenczi, raeP0. Mort en 1943, il ne ful accusé d' avoir participé aux activités du
a !'instar de Rank, fut l'objet d'une campagne de calomnies orchestrée, NKVD-KGB qu'en 1988, par un ancien membre de laCIA, et son noma
été évoqué dans plusieurs affaires humides des services secrets soviéti-
encare une fois, par son analysé Ernest Jones, savamment renseigné par
ques31.
leur maitre a tous 24 .
Max a d'abord été cité dans l'assassinat de Trotski. En fait, l'élimina-
Mais enfin, que! est le rapport entre le freudisme et la connaissance?
tion de Lev Davidovitch Bronstein, alias Trotski, fut organisée en aout
1940 par Leonid Alexandrovitch Eitingon sur ordre de Béria pour le
On sait que Freud rédigea de nombreux textes non pas en raison de compte de Staline. Leonid Eitingon, alias Nahum, alias Colonel Nahu-
l' importance des trouvailles qu'ils contenaient, mais paree qu'ils étaient, mov, alias Général Kotov, qui suivait a la trace Trotski depuis 1928, était
tcll e une Fatwa lancée par un mouftl, au service de la destruction de un officier supérieur Oguépéou, ensuite guépéou puis NKVD, spécialiste
l' oppositi on et de la dissidence. Le catalogue des reglements de compte performant pendant vingt ans des « Affaires Humides », Mokryé Diéla en
ést cupi eux25 . Chaque nouvelle parution d' anciens ti deles - ceux qui, russe dans le jargon du NKVD, l'administration lenino-stalinienne orga-
apostats, avaient quitté le mouvement et faisaient valoir leur indépen- nisant la liquidation des personnes, une officine tres démocratique, dont
dance sa ns obligatoirement critiquer le freudisme- devait, sur ordre de l'équivalent hexagonal fut le service des «affaires horno». Les souvenirs
l;reud , ctre rédu ite en miettes par les rédacteurs de l' orthodoxie de 1' as- de Sandor Rada, inédits et entreposés a l'université Columbia, préten-
sociation viennoise, et plus tard du Comité Secret. Par anticipation, les dent que Max Eitingon était le demi-frere de Léonü:P 2 • Mais jusqu'a
objections ou dérives sont des attaques personnelles contre l'etre aimé démonstration du contraire, Leonid Alexandrovitch serait un homonyme
qui, comme telles, doivent etre examinées dans la perspective d'inten- et non un membre de la famille de Max Eitingon- l'homme de l'om-
tions malveillantes a éradiquer dans l'reuf. Plus on admire Freud et on se bre, le grand argentier du mouvement freudien.
soumet a lui, plus la cécité s'impose, plus il accorde des «droits propor-
tionnels a la perfection de l'obéissance» 26 et la mort était la ran~on de Quoiqu'il en soit, la prohibition de la correspondance entre Freud et
l'insoumission. Mais alors, le prétendu savoir freudien n'a aucune indé- Max Eitingon, au moins jusqu'a l'an 2000, a de quoi faire rever. Les
pendance par rapport a sa personne; il n' y a pas d' objecti vi té, et au sens informations qu'elle contient sont fort probablement politiques plutót
strict, il n' est que la névrose freudienne. que psychanalytiques, pour autant que cela fasse vraiment une diffé-
rence. Outre les coutumes étranges de la secte du Comité, une autre
affaire mouillée qui défraya la chronique judiciaire avant la guerre aurait
La liturgie, l'idéologie, les manipulations et les comportements totali-
sa solution dans le courrier secret des Rundbrief e.
taires des membres de cette secte restaient ignorés du fait de la rétention
des informations depuis 80 ans. A lire ce qui a paru des échanges épisto- Le 22 septembre 1937, le général russe Yevguéni Karl ovitch Miller,
laires, on est pris d'un vertige et, ainsi que l' écrivait Ernest Gellner, «on un chef des vétérans de l'armée blanche, allail rcndrc visite ü des atta-
est en droit de se demander si l'on étudie l'histoire d'une association chés militaires de l'ambassade d' Allemagne a Pari s quand il di sparut en
plein jour avec son associé Skoblin. L' enquéle r6v '- la quc la chantcuse ·¡
scientifique o u si l' on s' est égaré dans Le Parrain»27 . C' était, dira le
psychanalyste fran~ais Fran~ois Roustang, « au sens propre, une bande exotique Nadejda Plevitskai'a était complice de son m;u i Ni ko l;ú' Skoblin
de délinquants, o u un gang de tueurs » 28 , o u encare «une borde dans l'enlevement du Général Miller, et qu ' ils étai ent ck :-. agc nl s soviéti -
sauvage »,se Ion les termes de Freud , dont le but était J'élimination de la ques tous les deux. Nous sommes toujours san s nouw lk:-. 1k Skobl in ct
concurrence de sa pensée uniquc. du Général Miller.
52 MENSO N(i i ·.S I ·HI ·.I/1 HI ·N\ lll '.t C111!1 11 l lN l 1l i •'. IN I •( IICMA II ON S H ' 11 1 A ll(l ' 1 A 1 \ 11 ' .1 1 11 111 •ti NI 1 l , 11 1 l ' 11 \I N

Le nom de Max Eitingon fut évoqué lors du proces de décembre 1938, ment connue de Si gnlllnd hl'ud 11 Nu 11 -. di' VIIl ll ' done att c udn: la publi -
ce qui déclencha un scandale. Certes, Leonid Eitingon, l' officier supé- cation de cettc corrcspond anl'l' nll t' ldtli', dn. l<unti/Jrief e, ou a défaut
rieur du NKVD que j'évoquais plus haut, aurait pu etre concerné par celle des documents sovi ~ tiqii L'~ fHHII L' ll avoi r !t.: co.: ur ncl.
cette opération sanglante. Cependant, Max Eitingon et sa femme, qui
étaient en relations étroites avec Moscou, avaient bien fréquenté leurs On ignore aussi d'oü provcnaic nl les fonds qui servaient au Comité a
amis Plevitska'ia et Skoblin depuis les années vingt, leur avaient rendu financer des actions occultcs pmgrammées pour assurer en Europe la
visite a l' automne 1937, et notamment le 20 septembre, deux jours avant propagande, empecher les ri sques de sédition, aftilier et inféoder les
l'enlevement. La veille de son arrestation, la chanteuse était chez Léonid sections locales comme en une sorte de Komintern .
Raigorodsky, le beau-frere de Max Eitingon. Daos sa déposition, Raigo-
rodsky essaya de disculper Max, estimant qu'il y avait beaucoup d'Eitin- Psychanalyste de tragédie, d' abord jouet des relations entre Freud et
gon a París, sans trop s'arreter sur le fait qu'il était le beau-frere d'un Jung, puis personnage clef de la politique du mouvement et du Comité,
seul... Sabina Spielrein deviendra un « sous-marin » téléguidé par le Comité.

Le milliardaire Max Eitingon - qui, contrairement a ce qu'on a Avant la premiere guerre mondiale, il était clair que Carl Jung mentait
artirrné, n'avaiL pas é té lcssivé par le krach boursier de 1929 car il avait a Freud dans ses courriers sur ses relations insolites avec Sabina Spiel-
su pl acer ses o.:ufs dans différents paniers - apparut soit comme le tres rein, sa pathétique patiente, comme sur de nombreux autres faits
~: l' n ~ rc u x « mécenc » de la chanteuse lascive Plevitska'ia, qu'il habillait de d'ailleurs. Sabina Spielrein fut hospitalisée a dix-neuf ans dans le céle-
la tete au x pi cds, so it comme un agent recrutant pour le compte des bre établissement psychiatrique Burghólzli, en Suisse, ou Jung, alors
sovil' tiqu l'S, so il com me le financier de l'opération criminelle, ou bien médecin chef agé de trente ans, commenc;a son traitement. II en fit aussi-
tout n: la ~ la fo is. Lors de son arrestation, Nadejda Plevitskai'a refusa tot sa maitresse. Informée par une lettre anonyme de I'épouse de Jung, la
d 'cx pliqucr la prove nance des vetements et voitures de luxe, des milliers mere de Sabina s' efforc;a de convaincre celui-ci d ' y mettre fin avec
de fra ncs, li vrcs el doll ars qu ' elle avait en sa possession, d'une valeur dignité. Mais il refusa, en luí répondant que cette relation « thérapeu-
considé rable mcnt supérieure a ses cachets. Néanmoins, Max Eitingon ne tique » échappait aux regles morales ordinaires du rapport entre un
fui pas dircclement inquiété lors du proces, ou Marie Bonaparte et le médecin et sa malade, carla jeune femme ne luí versait pas d'honoraires
psychanalyste René Laforgue témoignerent en sa faveur. Plevitskai'a fut pour ses soins .. . Sigmund Freud prit alors l'influenc;able Sabina Spielrein
inculpée mais, dans les tirs croisés des services d'espionnage de l'Est et sous sa protection, l'admit a la société psychanalytique de Vienne en
de l'Ouest extremement nourris pendant la terreur stalinienne, et quel- 1911, puis en analyse (1913-1914). Enfin, la rupture entre Jung et Freud
ques mois apres I'Anschluss, sa condamnation dépendait d'informations étant consommée, elle devint une psychanalyste dévouée a sa cause et
militaires classées. Elle devait purger une peine de 20 années, lorsqu'elle participa a 1, exportation européenne du freudisme .
mourut en 1940, et elle emporta son secret, qui attend encore d'etre
éclairci dans les Archives du NKVD et dans les Archives Freud.
En 1921, la société psychanalytique de Geneve avait le tort de son
Peter Gay, !'historien fidele a la Cause freudienne, est visiblement indépendance par rapport a Vienne et a l' Association lnternationale de
gené par cette nouvelle affaire glauque, dont il dit n' avoir pris connais- Psychanalyse, qui avaient déja perdu le groupe de Zurich avcc la défec-
sance qu'au moment ou son livre était a la correction 33 . Ayant fait de tion de Carl Jung. Alors, Spielrein tenta sur commande une pri se de
nombreuses recherches minutieuses, il affirme ne pas avoir trouvé de controle en Suisse mais, perc;ue par les responsables loca ux commc un
preuve sur l'implication, qu'il juge invraisemblable mais possible, de «non ce apostolique prenant possession de son diocesc » sc lon Pi erre
Max Eitingon. Selon lui, les lettres d'Eitingon a Freud ne contiennent Bovet, qui tenait le petit groupe helvétique avec Edouanl C l a pa n~dc - ,
pas la moindre trace d' une collusi'on avec les bolcheviks a cette époque. elle aboutit a un désastre et le gro upe de Geneve dul se di ssoudrc Vi . Ell e
James Rice de son coté, qui livre un résumé beaucoup plus net de l'his- essaya, vainement aussi, de psychanalyser le psycho logul' .kan Pi agct,
toire, reste prudent mais pense qu ' une lcttre de Freud a Eitingon datée qui la quitta brutalement au bout de quelques séancl'.'> , p11i s g;¡rdcra ses
du 12 décembre 1938, en plein cce ur du proces de Nadejda Plevitska'ia, distances; mais il demeura membre de la Société Psyc han:dyt iqu e de
contiendrait la confirmation de cette impli cation de son associé, parfaite- Geneve jusqu' a sa mort en 198036 .
54 MENS()N(ii ·S I·HI ·IIIIII •N\ 111 \ I<IIIU lt ' II N I · lli ·S INH>HMt\:f 'ION Sl ·('liiAII(I , 1 A 1 All '; l " " llf tlll lli l 1 1 .to N 1' JI II ·\I N

Sabina Spielrein, fusillée par les Allemands en juillet 1942 avec ses de fréquentes et fortes coupurl·~ 0111 ~· k "l'"·lltT~ . l .c~ dm:uments sont
deux filies, avait déja perdu son mari, puis trois freres dans les camps de nécessairement accessiblcs, qui pn11lÍI!'Ill p:u l'X t:lnpk de publier De la
la mort de Staline durant les années trente 37 • Elle a Iaissé trois caisses de genese du fétichisme, une confércncl' de 1:reud :'\ la Société Psychanalyti-
documents secrets : la premiere fut découverte en 1977 a Geneve, dans que de Vienne le 24 février 1909, ahscnlc de cclle éditíon el pourtant
le Palais Wilson a l'Institut Rousseau ou elle enseigna la psychanalyse consignée44 . La disparition de 1' allaquc iconoclaste contre Anna Freud
en 1923 avant de partir a Moscou, la seconde dans les archives familiales en 1922 a déja été signalée, comme l'offensíve malhonnete du 11
de Claparecte, et la troisieme dans les archives personnelles du gendre de novembre 1908 contre Albert Moll. De meme, une discussion importante
Claparede, le professeur de neurologie Georges de Morsier. Une petite de Freud, le 29 janvier 1913, sur ses relations avec Wilhelm Fliess a été
partie seulement de ces documents a été rendue publique, avec moultes écartée45. Et il ne faut pas oublier les contrefa~ons des traductíons améri-
précautions 38 • Ce qui est accessible est déja constemant pour la psycha- caine et fran~aise, par exemple dans 1'ex posé de Freud le 1er décembre
nalyse et ses inventeurs, alors nous attendroris le reste, la aussi, pour 1909 sur Léonard de Vinci.
prononcer un jugement au regard de l'histoire.
Les mceurs et coutumes de la société psychana1ytique de Vienne, de
11 ne fait pas de doute que la portion la plus importante de !'iceberg du 1' Association Psychanalytique lnternationale et de ses différents satelli-
Comité Secret demeure encore a explorer, d'autant que les Rundbriefe tes, puis du Comité, demeureront hermétiques aussi longtemps que les
ultra-confidentielles, en dehors de courts extraits, n'ont jamais été dossiers resteront inaccessibles au commun des historiens. Nous ne
publiées, ni les círculaires antérieures a 1927, ni celles qui reprirent fin saurons ríen des vendetta, crepages de chignons, enquetes inquisitoriales,
1932 a l'initiatíve d'Ernest Jones et d'Anna Freud. Au moins cinq cent rapports secrets des procédures d'excommunication, manceuvres d'inti-
vingt courriers furent échangés de 1920 a 1935 entre les protagonistes de midation, de normalisation et de bannissement, des proces en épuration
l,a Cause - car, suivant Sigmund Freud et Emest Jones, on dit qui se sont succédés depuís leurs fondations. Et sur ce qui s'est réelle-
aujourd'hui cncore La Cause («die Sache»), parlant du freudisme ment passé, «un jour peut-etre en saurons nous davantage, quand I'IPA
comme autrefois du mao'isme -, ce qui représente plus de 2.000 pages voudra bien livrer ses archives » 46 .
cntreposées dans l'ombre 39 . Les autres courriers entre les sept mercenai-
res du Comité ont été généreusement expurgés, n'ont jamais paru, ou
sont interdits. Comme les autres historiens, Phyllis Grosskurth se voit
obligée de regretter toutes ces restrictions grotesques, dont la levée est
indispensable a une histoire « basée sur les faits plutot que la mythologie,
les commérages, et les rumeurs qui ont gaché tant d' écrits sur Freud » 40 . NOTES
Déja, en 1986, sa biographie de Melanie Klein était incomplete car elle 1 Propos de Sartre au psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis (in Jean-Paul Sartre, Le
n' avait pu accéder a la correspondan ce de Sigmund Freud avec Karl scénario Freud, p. 16).
Abraham et avec Joan Riviere, sous embargo a la Bibliotheque du 2 Cf aussi Freud (1914), Zur Geschichte der psychoanalytischen Bewegung : 124.
3 Cf Correspondance Freud-Jung, par exemple, p. 684 n4.
Congres de Washington, suite a l'ínterdiction personnelle de K. Eissler4 1•
4 Max Graf. << Reminiscences of Professor Sigmund Freud », Psychoanal. Quarterly,

Je rappelle que des Minutes - transcriptions des enregistrements 1942, U : 267. Max Graf quittera la société psychanalytique dL: Vicnnc aussit6t apres la
historiques des débats de la Société Psychanalytique de Vienne, ancetre réunion du 11 novembre 1908, celle oit le clan s'attaqua a Albert Moll.
s Lettre de Freud a Arnold Zweig. 2216//936, exclue de lcur correspondance (non
du Comité - , seules les premieres années (1906-1915, puis des frag- signalé), citée par Jones, vol. 3 : 238.
ments de 1915 a 1918) nous sont parvenues, tres édulcorées par son 6 Lettre de Freud a Iones. 8/l//19/2.

secrétaire Rank, et qu'i1 manque les vingt demieres 42 . Dans le volume 4 7 Lettre a Sandor Rado, /015!/932, citée par M. Molnar in Frt·rul 1\1.1\J. Kilr~l'.l·t e Chm·

des Minutes, l'avant-derniere sé~mce retranscrite est du 19 novembre nik: 126.


• Kardiner ( 1977) : 121, cf aussi Sulloway ( 1991) : 270-271 , el Ro:tll' ll ( 1'1 7 ) · l!{ :IR :l.
1918, et on saute tout a coup a celle du 20 mars 1938 : il manque ici 9 Lettre de Freud a Eitingon. 3/81/931 (in Freud /939, Kii rzestt• Chwnil. · 102).
vingt ans. « Nous possédons également les Minutes des séances tenues to Cf Ellenberger (1970) : 793-794 & 802-803, 806; Sulloway ( 1<) / 1)) .¡(>() "1 & iiRO
de 1918 a 1933, mais elles sont sans grand intéret... », rapporte dans son sq.; Fried1ander (1911); Jurjevich, Ratibor-Ray M. (1915) : 'f'lw 1/rnn uf l·u •tu/1\'111 , o
íntroduction Hermann Nunberg, l'éditeur fídele a la cause 43 . Par ailleurs, study of Brainwashing (Crane pub!., 1985); Weisz (1975); Rouslun¡ ( 1'1/1•) llnlllttttqlll'
56 MENSONC;"s 1·1( 1'1111 11 N'~ 111 ', )!111(1 l l ' I IN I · 1>1 •\ I N I ·I li( M I': IIIJN Sl •,( ' lll / \110 •, t Al \ l lo l lllllfiJII fHH I I '<I IN I '\U I<A I N ~ 1

Frischer ( 1977), bien qu 'analysée, n ' hésilc pas a qualill c r de Mufia la norncnklatura frcu - OC), et, en Anglc1 errc : 1\ll'III V<'' n i 1lw l111lo Nh l'·.y< lu • 1\ ¡¡¡¡lyllc:al Society (London),
dienne de France. Sigmund Frc ud Copyri ght s Lid (W1 vnil11w)
11 40
Cf la Lettre de Freud ií Iones du ¡··· aoíi.z 1912 et les suivanles. Grosskurth ( 199 1) : 229.
12 Grosskurth ( 1991) : 172. 41 Grosskurth ( 1986), Melanie K/1•in . S1111 M111u/¡• ,.¡ son U'IIVre : 8.
42 Cf Minutes, Nunbcrg & Fcdcrn (hls) , ·1 vo luuu.:s.
" Rundbrief de Berlín, 26/1111924, rnentíonnée par Jones, vol. 3 : 84.
14 Rundbrief de Freud, 15/12/1922, citée par Grosskurth ( 1991) : 1 14. 43 Minutes, vol. 1, introducti on : 1O.
44
15 Freud (191 0), Beitriige zur Psychologie des Liebesleben 1 : Über einem besonderen Minutes, vol. 2: 163; la confércncc sera publiée 80 ans plus tard dans Revue lnterna-
Typus der Objektwahl beim Manne. tionale d 'Histoire de la Psychanalyse, 19!!9, n" 2 : 423-437.
45 C.f Sulloway ( 1979) : 219 et 219n.
'
6
q Roazen ( 1975) : 392 sq.; Sulloway ( 1979); Grosskurth ( 1991) : 143. 46
17 Roudinesco (1994), vol. 2 : 352-353.
Lettre d 'Abraham ií Freud, 2011011924.
'"Lettre de Freud ií Ferenczi, 21/1211924 (citée parGrosskurth (1991): 161). Cetépisode
est dans Grosskurth (1991) (chap. 10) et la lettre inou'ie de Rank (du 20/12/1924), ibid., p.
158 sq.
'" Freud ii Ferenczi, 24/411926.
211
Grosskurth ( 1991) : 184.
" Roudinesco & Plon (1997): 278.
22 Lettre á Ferenczi, 13/1211929.
" Ll'ltre de Freud ti Ferenc zi. 1311211931, citée par Jones, vol. 3: 188, et par Grosskurth
( 199 1) . 201.
'" Ct: Chauvc lot ( 1992); G rosskurth ( 1991); rnais surtout Masson ( 1984). La rnaladie de
llitnnl'r donnc souven t des désordres neurologiques, mais la dérnence n'est pas systéma-
lllfllt' . Ses écri ts el les lémoignages permettent de penser que Ferenczi conserva son juge-
lllt:lll jusqu'i\ la fin.
'' Su ll oway ( 1979), passim.
'" Roustang ( 1976) : 25.
27
Gellner (1985): 148.
'" Roustang ( 1976) : 14.
2
'' Policlinique et non polyclinique, car c'était la clinique du peuple, aux pratiques non
éclectiques. Cf On forme des Psychanalystes.
0
' Société Psychanalytique d'Israel, 74 membres IPA en 1992.
1
' Dziak, J.J. (1988), <<Chekisty: A history of the KGB», D. C. Heath & Co.; Schwartz,
S .. <dntellectuals and assassins-Annals of Stalin's killerati >>, The New York Times Book
Review, January 24, 1988 : 3; Robert Conquest, « Max Eitingon, Another view », The New
Yr1rk Times Book Review, July 3, 1988 : 22; Peter Gay : «Stalin 's killerati >>, The New York
Times Book Review, March 6, 1988 : 2 & 33, Max Eitingon : « Further views >>, The New
Yr1rk Tlmes Book Review, September ll. 1988 : 37; et The International Bulletin of Politi-
cal Psyclwlogy (IBPP), vol. 4, N" 22, 5/611998 (http : //www.pr.erau.edu/-secu-
rity/archive/no22vol4.html).
32
Selon Roudinesco & Plon (1997): 873, qui n'accréditent pas cette affirmation de Rado.
Sur l' assassinat de Trotski, (:f Andrew & Gordicvsky (1990), Le KGB dans le Monde:
161 et 173 sq.; Robert Conquest (1990), La Grande Terreur: 908-911.
31
Gay ( 1988), vol. l : 645-648 (essai bibliographique du chapitre 4).
34
Rice, James ( 1993) : 227 sq. et 231.
35
C.f Kerr (1994) : 493-494.
36
Kerr (1994): 495-496.
37
Kerr (1994): 478.
'" Cf A ldo Carotenuto ( 1981 ). El surtout Kerr ( 1994 ).
3
~ C.f Correspondance Freud-.lones · 467 n2. Ces Rundbriefe - dont la premiere, de
Ferenczi, est datée du 20/9/1920 - , S0111 l' lllrcposées a l'université de Columbia (But1er
Library, Columbia University, Ncw York) ; voir aussi : Library of Congress (Washington,
1

11

11
1

Chapitre 4
Une courte chronique
des années de plomb Ir

«Les patients c'est de la racaille» 1 , <<je leur tor-


drais bien le cou, a tous >> 2 ; <<sachez, en effet,
que, dans la vie, je suis terriblement intolérant
envers les fous, n'y découvre que ce qu'ils ont
de nuisible »\ et <<le mieux est de les mettre sur
un bateau et de les expédier, ils ne méritent pas
le temps que nous leur donnons >>4

Aménités de Sigmund Freud.

UNE CAUSE LÉGITIME DE DÉCES ?

Le mauvais sort accable l'entourage des freudiens.


En premier lieu, il y a des drames familiaux. Sigmund Freud perd sa
filie Sophie, emportée a 27 ans par la grippe espagnole en janvier 19205 ,
puis trois ans plus tard, le fils de celle-ci (Heinz Halberstadt, dit
«Heinerle», qu'il adorait) est foudroyé par la tuberculose dans sa se
année, quelques mois apres la premiere opération du cancer de la
machoire de son grand-pere.
Et puis viennent les disparitions brutales sur lesquelles regne un
silence souvent épais. Maria Freud, la sreur de Sigmund, sumommée
« Mitzi », était mariée a Moritz Freud, un parent éloigné. Elle avait un
gan;on, et trois filies que leur oncle Sigmund diagnostiqua viteó comme
toutes hystériques, surtout la derniere, Martha appelée «Thom », qu'il
décréta «séverement hystérique>> des l'age de 5 ans 1/2, plus lard talen-
tueuse dessinatrice mais «plus qu' a moitié folle ». Thcodor ( « Teddy »)
-le fils de «Mitzi»- se noiera en 1923 a 18 ans, dan s des circonslan-
ces tres obscures. Jankev Seidmann- le mari de Martha «Thom »- se
suicidera en 19297 , et sa veuve se laissera mourir l ' arua:r suivanll" , a 17
ans.
La niece de Freud, Caecilia- seule enfant qui n:slail :1sa st''''' Rosa
Graf, veuve qui avait déja perdu Hermann, son fils de 20 1nt s t·n 1111 1
s'empoisonnera avec du véronal a 23 ans, le 18 aoOI 111.>.>, J•ll'' d11 XI'"
60 MENSONC a:S HH 111111 N', 11[ /N J 111'\I NIOH MA'IION
lll 'dlllil l .\H ' IJI 1\ ll<l · I IN I · 1 'IH IH11 1 11111 l t ii!JI II 1o1 t t~ l 1 , 111 1'11 1~111 111

annive:sai.re de la mere de Sigmund, au domicilc de cclui-ci, 19 Bcrg- S'affíchant avec les maui crcs l'l la ll:uhr dtl p11tphl'lc tcl Thcodor
gasse a VJennes. Reik, qui rajoutait au stylc el au cos lultll' lt· g 1o ~ l'lgan.: dt: mcme marque
(«phallique » s'il n'est pas enln.: ks kvres dn l'ondatcur), ce qui lui valut
, Une part intime de la correspondance de Freud avec son meilleur ami le sobriquet de «S imili-Fre ud » , Paul Fl:Lkrn était devenu des 1903
d en~~nce E~uar~ Silberstein nous est parvenue9. Dans ce qui a été « l'Apótre Paul ». Apres la défcc lion de Rank en 1924, Sigmund Freud
pubhe, des h1stonens ont déploré une !acune entre 1881 et 1910 do t luí confía la responsabilité des Minutes de la Société psychanalytique de
Anna F~eud serait responsable. Ils le regrettent car au moins un évén~­ Vienne, puis de la clinique psychanalytique de Vienne, et il fut adjoint en
~ent d'1~portanc~ s'.est d~roulé pendant cette période. Pauline, la jeune 1926 a la direction de 1' lntemutionale Zeitschrifi für Psychoanalyse.
epouse ~ E?u~d, etatt attemte d'une dépression, et son mari l'adressa de Non analysé, Federo était réputé pour la fréquence élevée des suicides
Roumame a ~1gmund _Freud vers 1890 pour un traitement psychologi- parmi ses patients, dont la niece de Sigmund Freud, Caecilia Graf en
que .. La s~ule mf?rmat~on que nous ayons est que, lejeudi 14 mai 1891, 1922, ou la niece de Bertrand Russel, l'analyste Karen Stephen . L'his-
Paui.I_ne S1lberstem se Jeta du troisieme étage daos la cage de l'escalier toire prétend que ses collegues, y compris Freud, lui envoyaient les cas
de l In:meuble ou se .trouvait le cabinet de Freud a l'époque, 8 Maria- les plus rebelles. Paul Federo s'est tiré une baile dans la tete, en 1950. Et
The~esJenstr~sse a Y1enne .• d~ns la_ Sühnhaus (maison de l'expiation), en 1956, Eroest Jones affirma a Edoardo Weiss, analysé par Paul Federo,
m.ns1 nommee paree que 1 éd1fice etait construit sur les décombres du que ce dernier avait mitraillé le portrait de Freud avant de diriger !'arme
R1ngthcater, ravagé par un incendie qui avait fait 500 morts le 8 décem- contre lui-meme 14 .
brc IH81111 .
Entre 1902 et 1938, une dizaine des 149 membres de la société
A u suicide de Pauline Silberstein en 1891, a celui de Caecilia Graf psychanalytique de Yienne se sont suicidés, et sur les 307 adhérents de
s'aJoute un long cortege de morts violentes par autodestruction parmi le~ l'association interoationale de psychanalyse a l'époque, 25 au moins se
prcm1 ers analystes, dont la plupart avaient été choisis et formés avant la sont donnés la mort. Viktor Tausk, Wilhelm Stekel, Otto Gross, Max
seconde guerre mondiale par Freud et ses premiers éleves. Et iJ faut Kahane, Herbert Silberer, Johann Honegger, Karl Schrotter, Edward
encore compter leurs patients. Bibring, Karl Landauer, Monroe Meyer, Martín Peck, Tatiana Rosenthal,
Karen Stephen, Clara Happel, Eugenia Sokolnicka et son analysée
Sophie Morgerostero, Paul Federo et plusieurs de ses analysés, puis
La ~dele Helene Deutsch et plusieurs freudiens tiennent leur maí'tre
d'autres se sont suicidés a un moment ou a un autre, apres avoir été
pour dire~t~men~ resp.on~able de la tragédie d'un des cas les plus céle-
considérés comme de fideles et tres remarquables psychanalystes 15 .
b~es de SUICide d un disciple, celui de Yiktor Tausk bien que les cerberes
ru~nt tenté d'étouf!'er !'affaire sous le controle d'Anna Freud. Fin 1918·, La liste n'est pas close. On pourrait ajouter bien d' autres noms parmi
~Iktor Tausk avatt demandé une analyse a Freud, qui refusa puis les analysés, des patients d' Alfred Adler (par exemple son ami Adolf
l adressa a Helene Deutsch, plus jeune que lui et elle-me me en formation Joffe, proche collaborateur de Trotski), de Jung, de Melanie Klein, de
19 Berggasse. depuis troi~ m?is seulement. Freud renonva a cette analyse Donald Winnicott, de Lacan, et de leurs éleves. Bruno Bettelheim s'est
car Taus~, bnllant, trop mdependant, entrait en compétition avec luí sur bien suicidé, mais contrairement a ce qu'on croit, il n' était ni analysé ni
son terra~n de chasse et semblait lui voler ses idées. En outre, il en avait psychanalyste 16 . Et plusieurs notoriétés du mouveme nt se sont laissé
peur : « Il v~ me tuer_! », dira-t-il au psychanalyste Ludwig Jekels qui mourir (Geza Roheim par exemple).
voulut conna~t~e les r~1sons de son refus 11 . 11 est clair que les renseigne-
ments rapportes ensuJte sur le divan par Helene Deutsch a Freud six A la suite du suicide de Johann Honegger le 28 mars 11) 11 par lnJec-
h~ures par semai.ne, au sujet de Tausk qu 'elle analysait, égalemen~ six tion de morphine concentrée, Freud écrivit a Jung «jc sui s frappé de ce
qu'en fait nous consommons beaucoup de personnes » 17. HfTcclivl:menl.
se~nces p~r s.emame ~ ~artir de janvier 1919, jusqu'a ce que Freud l'obli-
geat autontairen:ent ~ mterromprc cc lt c analyse de Tausk, précipiterent Dans la population générale, le taux de suicidL'S vari · sdon les
la f~n de ce ?~rmer : .11 se pcn~f1t ct se tira simultanément une baile dans
1
la tete le 3 JUII!et su1vant 2. ht Paul Fcdern dira «que nous n'ayons pu
époques, les ages et les sexes. Mais les enquetes suicidologiqu ·s ·sti-
ment que, sur 100.000 adultes, 10 a 30 individus mcll c ul vo lonlaÍII'Ittl' nl
11

conserver Tausk est notrc hnnl ' » ' '. fin a leurs jours. Sachant que sur les 350 psychanal ys tl·~ olli\'1\'lknte llt 1

11
IIN I • ( 1 )1 11111 1 111 III HIII 1 !ti N -1 1 1 '• 111 1'1 IIMH
62 MHN SO N(a ;s I ·RHJIIII •N,, lll 'o lllllll III IN I III •SIN I ·()I(MAII()N SH' I II.AIRH

11

recrutés en Europe centrale avant la scc<mtlt: g ucrre mondiale, plus d'une sacré du Comité ; t:l 1·s ro llll ·~ M' ll ('l'. dt' l:t /,¡/1((11 )' t!f' Congress rece-
vingtaine se sont suicidés, on peut, en étant indulgcnt, considérer cette len t. encore pour longtclllps, une 111 : !1 k \'lllll' ll' de documcnts personnels
fréquence de 20 sur 350, contre disons 20 sur 100.000 dans la population qu'elle avait cédés a son :nni c M:u i;tlllll' Kri s, COilllllC les inter~ie:vs de
générale, comme une anomalie épidémiologique fort inquiétante. C'est David Mack - le frerc de Ruth , d ·vt.:l lll psychanalystc - enreg1stres par
21
en tout cas une énigme chez des gens supposés soigner des malades Eissler mais interdits de consultalion jusqu'cn 20 13 .••
mentaux, meme en ignorant les extravagances de caractere, les dérange-
ments psychologiques patents d'une étonnante fréquence, ou l'incidence Les échanges de patients étaient courants entre les analystes. Alors
des toxicomanies létales dans leurs rangs. Ce qui est moins surprenant aux États-Unis au milieu des années cinquante, Marianne Kris- encore
dans la Iogique du systeme politique freudien est la dissimulation des une niece d'Ida Fliess - , devint entre autre la psychanalyste de Norma
évidences, ou leur minimisation quand celles-ci sont évoquées. Jean Baker, née Mortenson en 1926, plus connue sous le nom de Marylin
Monroe. Marylin Monroe consomma autant de psychanalystes que de
L' anthropologue Abram Kardiner, anal y sé par Freud, raconte dans ses parte naires amoureux, et des meilleurs. Déja en 1947, 1~ !ecture d~ la
souvenirs que lors d'une discussion avec Monroe Meyer et avec Traumdeutung avait enchanté Marylin, car le reve de nudlte, du chap1tre
Sigmund Freucl a propos du suicide récent de deux psychanalystes de 4, lui avait révélé son désir de se dénuder, a son grand étonnement.
Vienne, Herr Professor les regarda avec malice et dit : «Eh bien, le jour Marianne Kris 1' analysait depuis un an, lorsqu' en aoút 1956 1' actrice dut
n'est pas loin ou l'on considérera la psychanalyse comme une cause honorer une invitation a Londres pour un toumage. Elle amen~ ses
lég itime de déces » 18 • Le jeune analyste Monroe Meyer, qui avait droit a problemes psychologiques en Angleterre, et Marianne Kris, des Etat~­
six séa nccs hebdomadaires avec Sigmund Freud, ne put faire connaitre Unis, passa la main a son amie Anna Freud, qui psyshanalysa Maryhn
son av is sur un tel cynisme : il se suicida a son tour. Monroe en jouant aux billes avec elle chaque jour. Etait-ce le «trans-
fert»? Toujours est-il que la descendante du Professeur, digne et raide fil
a plomb, détecta dans le mouvement de va et vient des bille~ de ve~e,
FREUD MUSEUM, 20 MARESFIELD GARDENS ces miniatures boules de cristal, «la peur des hommes», et pms un pms-
sant « désir de contact sexuel » 22 • Stupéfiantes interprétations! On ne sait
Ruth Mack-Brunswick bénéficia pendant 16 ans (1922-1938) avec si le désir s'adressait a un homme ou a une femme. Mais le traitement
Freud, a Vienne puis a Londres, a une des plus longues analyses réperto- « dynamique » fut expédié en une se maine grace a la_ révélation: La
riées, en dehors de leur célebre patient commun, l'Homme aux Loups, pulpeuse vedette allait beaucoup mieux et put enfin se presenter, tOUJOUrs
qui détient le record avec pres de 70 ans de psychanalyses aussi ineffica- en retard, devant les caméras et les hommes. Et ainsi fut tourné The
ces. Sans doute était-elle plus perturbée que son malade, «der Wolfs- Prince and the show-girl qui parut sans grand succes sur les écrans en
m a n n ». Pendant son anal y se personnelle, son frere David Mack et son 1958.
mari Mark Brunswick étaient sur le meme divan, pas au meme moment,
et le trio assurait alors 60% des honoraires de Freud. Apres Freud, Ruth Marylin Monroe revint aux USA et, ayant adressé a Anna Fre~d un
sera a nouveau analysée par Hermano Nunberg - le mari de Marga- gros cheque pour ses bonnes ceuvres, reprit ~on anal~se .a~ec Man~~ne
rethe, niece d'Ida Fliess, Jeque! psychanalysa aussi au passage la jeune Kris pendant trois mois, apres quoi elle fut hospttahsee en mtheu
sceur de Mark Brunswick, époux de Ruth. Mais, gravement alcoolique et psychiatrique. Ralph Greenson, psychanalyste formé a la vieille école de
toxicomane depuis le milieu des années trente, Ruth Mack-Brunswick Vienne, prit la releve, mais il fut l'un des derniers a avoir parlé a la
mourra prématurément en 1946 apres avoir abusé de toxiques, malgré malheureuse la nuit de sa mort a 36 ans, le 5 aoút 1962.
ses analyses interminables 19 .
Ruth Mack-Brunswick fut égalemcnt l'analyste du célebre psychiatre Anna Freud et Dorothy Burlingham, toutes dt.:ux analysées par
américain Karl Menninger, qui la voyait s'endormir pendant son Sigmund - cette derniere, issue de la richissimt.: familk des joai~liers
analyse20 , de Max Schur, le méd ·cin pcrsonnel de Freud, de Robert Tiffany, le fut pendant douze ans (apres l'avoir été par Thcndor Rc1k de
Fliess, fils de Wilhelm , de l'actric' Myrna Loy, de la critique littéraire 1921 a 1927), et s' était, sur les conseils de Freud, s(- p;u él· d • son man
Diana Trilling, de bien d'a utrcs ... La till e de Ruth hérita de l'anneau mélancolique qui se suicida en 1938 en sautant du 111'' ·t;w· . Vl ·urcnt
64 MENSONGES I'REUOII :NS . IIIS'IOII<I·. " 'IINI· I)I •SINI·OI(MA1 '1()N SI·.( 'III AIIU ·. 11N I· 1 '111 11111 1 111• H illl 1 1 •1 1 N ll 1 •1 1'1 11 ~ 111

ensemble, a partir de 1925, plus de cinquante ans, d'abord a Yiennc, de son créatcur dan s de bi en ~onrl\1, ••. 111 11111 ... ""' IH1)'111L':O. dt: la psyeha-
ensuite en Angleterre, et en Irlande les week-ends. nalyse31.

Anna psychanalysa avec ténacité les quatre enfants de Dorothy Burlin-


gham, luí demandant des honoraires de 20 dollars par séance pour LES ICONOCLASTES ET L'AMOlJI{ DE TnANSFERT
chacun. Cependant, bien des années plus tard, Robert, le fils aí'né de
Dorothy, qui avait depuis longtemps des problemes avec l'alcool, se L'ídée d'une liaison entre Sigmund ¡:rcud et sa belle-sreur, Minna
coucha daos le lit de son ancienne psychanalyste Anna Freud, en l'ab- Bernays, n'est toujours pas éc lairci c. La jeune femme, célibataire, s'est
sence de celle-ci, et puis s'empoisonna aux somniferes un dimanche de installée définitivement 19 Berggasse chez la famille Freud l'année
1970, au cours d'une crise d'asthme dit-on 23 • Sa sreur Mary (Mabbie, meme de la naissance de la psychanalyse, en 1896. Elle resta tres
mariée avec le psychanalyste Simon Schmiderer), que la descendante du proche, physiquement et intellectuellement, de son ami et confident
prophete présentait comme son cas le plus réussi bien que celle-ci eut Sigmund jusqu'a la fin, pendant quarante-trois ans 32 . Dans l'¡1ppartement
eles perturbations mentales toute sa vie, se suicidera a son tour en 1974 a de Vienne- sonore, parcouru par les courants d'air, et qui comportait
la rné mc adrcsse, 20 Maresfield Gardens, lieu hautement symbolique a un choix de 17 pieces - , elle devait par exemple traverser la chambre
1,ondres 2'1. contigue de sa sreur Martha et de Sigmund, unique passage pour aller
1\ us:-.i Paula Fichtl, domestique des Freud pendant 53 ans, pouvaít-elle daos la sienne ou daos la salle de bain. Elle voyagea, seule et souvent,
11 IHIV1'1 t'1111 ·ux « lJU C tant de patients de Mademoiselle et de Monsieur le avec Iui pendant leurs longues vacances d'été. Minna, que Sigmund son
l'lnk :o.\1' 111 se soil!nt sui cidés » 25 . Mais la modeste servante ne voyaít
beau-frere appelait «mon trésor», aurait fait une confidence précise sur
.. ,,l'n d ' ;n10IIllal ~1 ce que les enfants de Dorothy Burlingham soient une relation extra-conjugale a Carl Jung, Jeque! gardera le secret pendant
p~ yd 1an : d ys~s par Anna Freud, qui, en fin de compte, est !'amante de
cinquante ans, jusqu' a un entretien privé avec John Billinsky, en 1957,
kur 111l'f'c, qui , i\ son tour, est psychanalysée par Freud, Jeque! avait, de dont le conteo u ne fut rendu public qu' en 1969. La mythologie a fait de
:-.o n ·(.,te, psychanalysé sa propre filie » 26 . Anna Freud - «la vraie foi » Freud un homme tres prude et conventionnel, superstitieux et austere, et
qu 'on a aussi qualiliée de vierge sacrée ou de vestale - , n'aurait eu une aventure adultere est, a priori, peu probable. D'un autre coté, Jung
aucunc re lation amoureuse masculine. L'homme de sa vie était son pere. n'était pas plus fiable que Freud, et la famille du médecin suisse conti-
Toutefois, selon sa biographe qui n' exclut pas 1'homosexualité, son nue également d'empecher l'acces ases documents personnels 33 . Cepen-
rapport avec Dorothy Burlingham se réduisit a une indéfectible mais dant, des textes autobiographiques du Viennois semblent, confrontés a
platonique amitié 27 . Fort curieusement, les lettres d' Anna Freud a sa plusieurs témoignages, étayer l'affirmation de Carl Jung. Freud, ce
grande amie Dorothy sont écartées des regards, ce quí ne permet pas héros, fut -il bigame?
d'éteindre les rumeurs persistantes sur les rapports des deux femmes 28 . Les relations affectives entre ces etres pathétiques ne devraient fonda-
Bizarre. Et les souvenirs de Paula Fichtl sur Martha Bernays sont égale- mentalement intéresser personne, a part les amateurs de ragots et d'ex-
ment interdits a la Bibliotheque du Congres par mention spéciale de la ploits journalistiques. Le probleme n'est pas la vie privée de Sigmund
main d' Eissler, qui les avait enregistrés 29 . Vous a vez dit bizarre? Les Freud, saos pertinence et proprement futile pour autant qu'elle ne débou-
courriers entre Freud et sa filie sont toujours inaccessibles. Entin, la che pas sur de nouvelles inventions cosmétiques et ne se confonde pas,
correspondance de Freud commencée au début des années 1880 avec sa encore, avec ses productions intellectuelles. L' important est surtout
femme Martha (décédée en 1951) est réduite a 93 Iettres, daos 1' ensem- l'honneteté des successeurs dont il est permis de doutcr au rcgard du
ble anodines, et il en reste plus de neuf cents, toutes conservées sous passé des fondateurs. L'essentiel est d'abord la discordance entre leurs
clefs a la bibliotheque du Congres, qui ont paraí't-il une importance propos et leurs comportements, que l' on appelle le mcnsongc quand on
historique primordiale30 . Ce qui revient a constater que seulement 1O%, est aimable, double langage si l'on fait de la politiquc, ct puis la suppres-
a peu pres, de ces missives sont accessibles au manant. Comme c'est sion de l'informatíon destinée a dissimuler le mcnsongc, ce que l'on
étrange! On comprend mieux les intérets de cette dissimulation pour le nomme la désinformation quand on reste courtois, fal siti ca tion si l'on cst
freudisme en lisant Han Israels - qui put avoir acces a 300 des lettres de réaliste. La vraie question est ele savoir pourquoi la totalil l- dl' la corrcs-
fiancé (Brautbriefe), entre Freud et Martha- qui dévoile les mensonges pondance sur la période cruciale, apres le 27 avri 1 1H1J 1 jusqu ·a u 25
MENSON<ll ~ I•IH 111111 N•,
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llld111111 111/ NI' Ill \INI ·OHMI\IHIN Sl\( '1111\11!1 ,
liNI : ( '<HIHII 1 111/IIN IIII II 111 , \NI' II '• 111 I'JOMII hl

jui.llet 1910, avait disparu l'll 11>1'< 1> hH:-.qu · l'abondant courrier entre
Mmna, Bemays et Sigmund a étl: IClldll disponible a la bibliotheque du pathes s'ils n'avaient été psy ·haualy:-.,~·~- '! <·TI 1 ·ur valut d'ailleurs de
Congr~s et pour consultation visudlc sculcmcnt ?·14 Qui !'a retirée du lot séveres sermons de lcur pcn.: a tnus , 11.: présumé vertueux Sigmund
access1ble au pub~ic cin~uar.ltc ans aprcs la mort de Freud? Pourquoi le Freud, bien plus terrible jugc pour les <.:onduitcs des autres que pour les
détournement a-t-11 porte umqucmcnl sur les courriers de cette période? siennes. Il administrait, en privé ou par <.:orrespondance, de cuisantes
démonstrations d'autorité a ceux qui s'abandonnaient a leurs penchants
, Selon .Albrecht Hirschmüller, d'habitude sérieux et bien renseigné, il dans « 1' amour de transfert » pour les malades et éleves en formation.
n ~ aurait ~as de lacune dans ce courrier et une affaire sentimentale entre Devant le public, Freud se jugeait bien placé pour remplacer «les décrets
M1~na et S1gmund est impossible 35 . Nous pouvons le croire sans hésiter. de la morale par les égards dus a la technique psychanalytique» car la
~a1s 1~ ::atalogue du Freud Museum de Londres fait bien état de cour- regle d'abstinence totale exige de ne jamais céder, y compris a l'amour
ners referencés durant cette période, et les Iettres auraient été subtilisées vrai, et le passage a l'acte est toujours un échec de la psychanalyse40 .
d'un coffre-fort familia!, puis séparées du lot, avant l'envoi de la corres-
p~ndance Minna-Sigm~nd vers le stock de Washington36. Pour quelles Nombreux furent ceux qui, pourtant, succomberent : ils se comptent,
r~1sons ces ~.ettres secretes so~t-elles encore prohibées dans le mysté- semble-t-il, par douzaines. Parmi les plus célebres, ceux pour lesquels
neux Contamer Z3 ~e la sectwn des manuscrits a la bibliotheque du nous possédons des preuves, Carl Jung, Otto Gross, le pasteur Osear
Con gres, dont Fredenck Crews 37 est obligé, en 1994, de signaler 1'exis- Pfister, Ernest Jones, Wilhelm Stekel, Otto Rank, Sandor Ferenczi,
ten ce et de rappeler son contenu tabou au directeur des archives S. Freud Viktor Tausk, bien d' au tres, étaient des analystes experts, mais aussi des
(!-farol~ P. Blum) et au secrétaire trésorier des archives et ex-président de virtuoses de la séduction des jeunes et beBes patientes. Sandor Rado était
'· Amencan Psychoanalytic Association (Bernard L. Pacella), Iesquels un prédateur, y compris pour sa propre analyste, qui remplacera sa
font scmblant de l'ignorer? premiere femme. Plus tard, August Aichhorn s'occupa asa fa<;on de la
formation de la psychanalyste Margaret Mahler, pendant trois années.
Pourquoi tout ce tapage nerveux? Si, comme I'affirment les proches
Erich Fromm, également connu pour avoir analysé la filie de sa
de Freud, ces le~tres n~, concernent en .rien l'intimité du héros, pourquoi
maítresse Karen Horney, eut des relations spéciales avec son analysée
n~ sont-e,lle~ ~as pubhees .pour en fimr avec les rumeurs sordides? Ou
Frieda Reichmann, dont il fera son épouse. Plus tard, les dames Horney
bten ne s agtt-Il pas, tout stmplement, de protéger la doctrine, et non des
et Reichmann furent analystes.
p~rson~es, contre ~es révélations mortelles de plus grande importan ce?
Smon, tl est perm1s de penser que ce qu'íl convenait d'effacer est une
nouvelle preuve que Freud fut bonnement un homme comme un autre, et Le palmares de Wilhelm Reich fut impressionnant41 . René Allendy,
non P,as le perso~nage héroi'que, pur et virginal, que la mythologie a cofondateur de la société psychanalytique de París en 1926, devint
essaye de constrmre. l'amant pervers d' Ana'is Nin pendant son analyse au début des années
trente, avant que celle-ci ne sombrat dans l'inceste avec son propre pere,
~ussi lo,ngt~mps que les documents ne seront pas accessibles, toutes puis dans tes bras d'Otto Rank lors de sa seconde analyse, et ensuite, a
les mterpretattons demeureront permises, la plus argumentée étant celle New York, dans la consommation de ses propres « patients » pendant que
de Pete~ ~~ales selon leq~el Fr~ud aurait accompagné Minna en Italie Rank soignait les síens dans le bureau mitoyen.
~urant ,1 ete 190? pour qu elle s y fasse avorter38 . Mais on ne doit pas
mterpreter sans etre analyste et sans autorisation freudienne. Horrifiée Masud Khan fut, jusqu'a sa mort en 1989, une tres richc notoriété de
par ce q~'el!e co,n<;oit com~e «un délire d'interprétation» de Swales, la British Psychoanalytic Society, qui l'avait placé au pinaclc. Extrava-
u?~ ~ubh.catton recente y vott «un fantasme majeur de l'historiographie gant, burlesque, antisémite et anti-américain, il nc fut ni un prince pakis-
revistonmste et antifreudienne »39.
tanais ni éleve de l'Oxford College, contrairemcnt a ce qu'il fit croire. Ce
Doit-on rappeler que les premiers analystes ne se sont pas distingués spécialiste ... des perversions - de nombreuses fois ,tnalysé, y compris
P~ des scrup~les dans la consommation sexuelle de leurs patients sur le par Winnicott de 1951 a 1966- faisaít étalage en public de ses conque-
dtvan, quan~ tls ne furent pas d'un cynisme, d'un manque d'empathie et tes sexuelles sur le divan, quand il ne battait pas vi<>lcuuneut sa compa-
de compasston tels qu'on n'aurait jamais hésité a les qualifier de socio- gne attitrée. Et la société britannique fit tout pour étoufTn k scandalc 42 .
Of course.
68
!/N I· ('!111(( 11 1 III<IIH<ll 1 111 1 IH 1', 111 1'1<IM II (>')
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Les analystes du beau sexe ne sont pas en reste : Karen Horney, alors Fre ud contr61ait les iul orln:llHlll ', ,. , 1o11 ' k :-. pr otagoui stes q u' il tenait
vieillissante responsable de formation des inslituts de New York et de par... , di sons, la libido. ·¡ ~)li S , Vls1hkn w111 , -.L· n1 anipul aicnt , sur le divan et
Chieago, était une terreur pour les patients, pour les analystes supervisés par écrit. A quelqu es heu res d ' i111 (' 1va l h' . tou s. o u prcsque tou s, Jones et
et les candidats qui ne pouvaient refuser ses faveurs sexuelles érigées en . Loe Kann , Sandor Fercncz i él l ~ lnw P:il os, Sa bina Spielre in, auraient pu
sacrifice initiatique obligatoire43 . Jacques Lacan, quant a lui, inventera se croiser sur le pallicr de S iglllund . ( 'o mme le remarquent John Kerr et
<da Passe», en fait un rite de passage inquisitorial qui ne prostitue que le Phyllis Grosskurth, Sigmund Frcud , impitoyable juge du bien et du mal,
freudisme 44 . s'était emparé des femm es et 111altrcsscs de ses « fils adoptifs», principa-
lement Jung, Jones et Ferenczi, puis les dominait tous par la connais-
sance des secrets de leurs turpitudes et de leurs travers. On peut dire que,
Comme Carl Jung, Ernest Jones avait aussi la réputation de séduire,
non usurpée, mais s'il s'avéra plus fidele dans ses ehoix, il eut parfois sur chacun, en bon politique, il possédait des dossiers ...
des difficultés a éviter les embrouilles, et dut par exemple monnayer le
silence d'une aeeusatrice pour se soustraire a de graves ennuis a Toronto,
ou il s'était réfugié apres une aecusation pour attentat aux mreurs sur de
jeunes enfanis en Angleterre45 . La belle Loe Kann fut une de ses patien-
tes, et sa concubine pendant plus de huit ans. Elle subit ensuite une UNE AFFAIRE DE FRINK ET DE BUUR
analysc par Freud en 1912 et 1913, qui n'empécha pas Loe de s' adonner
a la morphine mais permit a Freud de la séparer d'Emest. Lina, la La lamentable histoire d'Horace Frink est encore l'objet d' une forclu-
meilleurc ami e de Loe, fut durant quelques années sa rempla~ante dans sion, pour parler lacanien, et exige d' assembler des éléments disjoints,
« 1' amour de transfert » du bon doeteur Jones. Plus tard, mariée en 1914 a d' acd:s bien difticile. Quand Paul Roazen l' évoqua pour la premiere fois
un autre Jones (Herbert, surnommé <dones II» par Jones n° 1), Loe Kann en 1975, il ne disposait pas des archives familiales du principal intéressé,
- qu e Freud admirait et qualifiait de « vrai bijou », un « trésor de retrouvées dans un grenier par sa tille Helen, puis dans des dossiers du
fcmme »46 - entretint une correspondance «intime et réguliere» 47 avec psychiatre américain Adolph Meyer, et publiées seulement, mais en
le Viennois, qui reste, elle aussi, inédite. partie, en 198849 . La encore, le lecteur fran~ais ne peut connaltre que des
versions épurées et incompletes. Mais, depuis ces publications, l'hypo-
A Budapest, Sandor Ferenczi était un ami de la famille Palos depuis crisie et la mauvaise foi ne sont plus possibles.
18 ans, quand il prit en 1908 Gizella Palos en analyse, et en fit sa
maitresse. Gizella, mariée, avait deux filies, Magda, épouse du frere L'affaire commen~a aux États-Unis, ou Abraham Brill avait fondé en
cadet de Sandor, et Elma. Ferenczi pla~a alors Elma, qu'il connaissait 1911 la société psychanalytique de New York, et Emest Jones (alors a
depuis l'enfance, sur son divan en 1911, puis également dans son lit Toronto apres l'accusation pour attentat aux mreurs) l' association améri-
quand le prétendant de celle-ci se suicida. Freud, informé de la liaison caine de psychanalyse, la méme année. A 1'époque, les deux hommes
triangulaire entre son grand vizir et les deux femmes, mere et filie, dut étaient en concurrence dans la politique expansionniste de Freud. Le
s'occuper en 1912 des problemes d'Elma pendant quelques mois, pour premier représentait l'idéal américain du réalisme pragmatique, celui de
une analyse dont il fournissait les détails au Hongrois, par correspon- l'efficacité thérapeutique- l'épreuve que Freud redoutait - , et pronait
dance, sans la télépathie par souci de discrétion. Freud conseilla a l'exercice strict de l'analyse uniquement par des médec ins. Jones, par
Ferenczi de choisir la mere, de 8 ans son alnée, plutot que la tille, qui contre, valorisait une implantation plus généreusc de l'orthodoxie de la
avait 14 ans de moins que luí ( «je pense que vous méritez la vieille maison mere sur le nouveau continent, a conquérir mcme au prix d' une
femme» , luí écrira+il), et, d'un autre coté, il incita fortement Gizella a dé-médicalisation de l'entreprise.
renoncer a son mariage pour épouscr Sandor. Ferenczi reprit Elma sur
son divan, puis, bien qu'il vouiOt garder les deux, s'inclina sous la Abraham Brill gouvernait avec autorité mai s sa ns lincssc sa rrcsti -
contrainte freudienne et choisit la mere Gizella. Enfin, la morale fut gieuse société; bien qu'accommodant, il était tres difli l· il e il lllan< t· uvrcr
sauvée : en mars 1919, le j our mi: mc du mari age de Sandor avec Gizella, a distance depuis Vienne. Des lors, si le controle de Vi ·nm· L' lail a i s~ sur
le précédent époux de celle-c i fut subil eme nt emporté, soit par une crise l'association fidele de Jones, le pouvoir luí échappait s111 la soc il' IL' de
cardiaque, soit par le suicidc4x. New York.
l iN I· l '() l /1 11 1 IJI IIItWll •l 111 , IHII I '• 1>1 1'1 OMII 11
70 M c NSONG ES I'RElJi l ii ·NS lll '. l l ll lt l I > I IN I 111•\ I N I ·I lll M A IION S(·( 'l/I .A IRI ·.

Fort opportunément, Horace Frink, alors secrélaire de la société de Freud pour exl orsi on de fonds . ct ~l· p1 l' jl!ll l' ~ puhlier une lettre ouverte
New York et déja analysé par Brill, va se présenter, 19 Berggasse, pour dans un granel journal de New York , attaquanl la conduite immorale du
une analyse. Humble, charmant et subtil, ce jeune psychiatre de 38 ans a docteur viennois, qu ' il qualific de charl atun au passage, et ses dérives
- du moins jusqu'a sa rencontre avec Freud en février 1921 - , une par rapport a l' éthique médicalc, pour avoir brisé deux familles sans se
excellente réputation quant a ses talents et son équilibre mental. Frink est préoccuper des avis ni des souffrances des principaux intéressés. Freud,
de bonne qualité, juge son maltre, «excellent, beaucoup plus sOr, dévoué informé du billet d'humeur, le juge fou , et répond que chaque etre
et sérieux que Brill »50 . Prometteur et malléable, il pourra done servir humain a droit a la gratification sexuelle et a l' amour tendre s'il ne les a
avantageusement la cause et etre intronisé légat a New York lors des pas trouvés avec son conjoint, rhétorique qui n'est pas un compliment
prochaines élections, apres son initiation. pour celui d' Angelika, ni pour l'épouse de Frink51 • En mai 1922,
Abraham Bijur meurt opportunément avant la publication de son libelle,
Pendant cette premiere analyse qui va durer plusieurs mois, Herr ce qui met fin a toute menace de proces.
Professor apprend vite de Frink qu'il avait fait de la multimillionnaire
américaine Angelika Bijur- sa propre patiente depuis 1912 - , égale- Angelika hérite, et le divorce n'a pas aetre prononcé.
ment sa maltresse. Bonne aubaine. Sans consulter l'épouse de Frink ni a Quelques semaines plus tard, Horace Frink, atteint d'une dépression
fo rtiori le mari d' Angelika, Sigmund Freud promet aussitót a Frink le majeure a forte charge de culpabilité, doit reprendre une dose d'analyse
honhcur s' il abandonne sa femme Doris Best et ses deux enfants pour se viennoise. Mais son état mental se dégrade encore chez Freud. Fin 1922,
remarier avcc Angelika. C' est le remede viennois. pendant cette nouvelle analyse, il présente une décompensation sévere,
avec délire, hallucinations, dépersonnalisation, de gros troubles de l'hu-
¡:rink , en proie a des doutes et scrupules moraux, hésite a prendre une
meur alternant détresse et agitation qui obligent Freud a le faire contenir
tell c déc ision ct sombre dans un conflit teinté de dépression. Il se
physiquement et surveiller. A Abram Kardiner- d'abord analysé par
lamente. En jui !Jet 1921, il est encore a Vienne sur le di van, bien tour-
Frink puis, a la meme époque que lui, 19 Berggasse - , Freud montrera
menté. Freud le convainc alors de faire venir sa patiente maitresse, afin
deux photographies, l'une prise avant l'analyse, l'autre apres. Sur la
d '.~claircir la situation et de luí annoncer la bonne nouvelle. Angelika
derniere Frink, défait, lamentable, avait perdu plus de 20 kilogrammes
BIJUf rencontre done Sigmund Freud- quila pla~a aussitót sur le divan. en quelques mois. Kardiner est stupéfait, mais pour le soulager Freud,
Le Yiennois lui suggere de divorcer du riche financier Abraham Bijur,
s'explique: « voila ce que fait l'analyse!» 52
pour avoir raison de son existence incomplete et paree que, selon lui, si
elle quittait Horace maintenant, Frink ne deviendrait jamais normal et... Mais les élections ala société de New York approchent et il faut préci-
succomberait a l'homosexualité. ll conseille aussi d'éclaircir la situation piter les événements. Des lors, le 23 décembre 1922, Sigmund Freud
avec Abraham Bijur, que les deux amants vont mettre brutalement déclare soudain a son malade que tout est terminé, qu'il est guéri, qu'il
devant le fait accompli. controle sa névrose - en dépit de toute évidence - , et done doit se
marier, maintenant que les conditions du bonheur sont réunies grace a
L' autorité et la bénédiction de Freud ont un poids énorme et, malgré sa
son analyse. De fait, quatre jours plus tard, la financi ere Angelika Bijur
honte, Frink, subjugué, se soumet : il informe son épouse Doris Best du
épouse enfin a París Horace Frink, lequel est dan s un état pitoyable de
bonheur familia! sur ordonnance. Puis, a l'automne 1921, comme le
stupeur et de prostration. En janvier 1923, Horacc Frink cst quand meme
sca~da~e gronde a New York ou les autorités sont informées, il oblige
élu président de la société, et l'entreprise politiquc cst ac hevéc. Brill
Dons ~ pr~.ndre .le large avec sa progéniture. Effondrée, désespérée, ayant été écarté grace a différentes pressions occ ultes, les coudées sont
celle-ct obett, pms erre, sans argent, d'hótels en pensions de famille,
franches et, des son retour d'une lune de miel en Égy pt e, Frink rcvoit de
avec les deux enfants d'Horace.
Vienne l'ordre de réorganiser une société psychan alytique qu ' il raut
En mars 1922, Doris et Angelika font chacune une demande de mettre au pas. Ce que Frink va servilement exécut ' r, du moins pt: nda nt
divorce. quelques temps.
Abraham Bijur, le mari bafoué qui cloit se faire aicler par un psychia- J'ouvre ici une parenthese pour un exemple. Quand , a11 tkhul tk ·ctt c
tre, est moins complaisant que Dori s Best. 11 envisage un proces contre année 1923, Clarence Oberndorf voulut participer au l'l llllll l' 1k ll'll l g;111i
72 MEN SON(iES l •l{l •llllii •N!-. III '.JIHill l l IIN I lli ·.\I NH)I(M/\IION S l·,('lll /\ IRI ' IIN I 1'1 H 11111 1 111•• lllllll 11 1•1' 1 11 11 '• 111 1'1 111\111 /1

sation de cette société psychanalytiquc de Ncw York, il s' entendit dire Angelika, de son c61é, cs l :l lll'lltl¡· d ' t"' l' l:tl dl·pn· ~~ ir et parten Scan-
qu'il n'était pas le bienvenu. Oberndorf protesta, mais Frink, homme lige dinavie avec les cnfants, tandi :- qtll' 1:1111J... l'll lll Íllii C sa uég radation, dans
de Freud dont il suivait les directives, resta campé fermement sur les un mélange de rcrnords ct de co ll'l c co nlrc Jo'rcud , nc comprenant pas
positions du chef et rejeta 1' indésirable, en lui répondant : « Freud ne qu ' il lui ait assuré fin 1922 qu ' il était guéri. Angelika demande le
veut pas de vous ici » 53 . Pour quelles raisons?
1

divorce en juillet 1924, puis Hora ce Fri nk ten te plusieurs fois de mettre
fin a ses jours par différents moyens, dont une grave section artérielle. 1

En octobre 1921, l'analyse didactique du psychiatre Clarence Obem- En 1925, le divorce est en(in prononcé. Frink reprend ses enfants, et
do~ par Freud ava!t bien mal commencé, car il ne connaissait pas les continue la pratique psychanalytique. Mais, d'hospitalisations psychiatri-
hab1tudes d~ la matson. Des la premiere séance, Oberndorf, un homme ques en rechutes graves, il fin ira par mourir dans un hospice a 53 ans, en
du sud des Etats-Unis élevé par une nourrice noire, fit état d ' un reve ou il avril 1936.
se voyait sur une charrette tirée par deux chevaux, l'un blanc, l'autre
noir. lnterprétation du maitre : il ne pourra jamais se marier, car il sera Un an avant sa mort, Horace Frink répondit malgré tout, a sa tille
incapable de choisir entre une femme blanche et une noire ... La premiere Helen qui luí demandait s'il avait un message a transmettre a Freud :
erreur d'Obei-ndorf fut de critiquer cette révélation, et done de mettre «dis-lui qu'il était un grand homme, meme s'il a inventé la psychana-
Freud, e n colere. lis vont ainsi chicaner aprement pendant des mois, lyse»56 ... Nous avons la comme un écho étrange du dernier message de
Ju sq u il ce que Freud, lassé, mette fin a l'analyse et le renvoie le 25 Viktor Tausk a son maitre Freud, rédigé quelques instants avant son
révricr 1922. lJ n'eut droit qu'au mépris du Professeur pend;nt son double suicide : «je vous remercie pour tout le bien que vous m'avez
anal~sc : « parmi les américains, le pire est Oberndorf [... ] il parait fait», écrivit-il, « votre reuvre est génia1e et grande, je prendrai congé de
SI U pide ct arrogant... >> , écrira-t-il a Jones 54 . On ne doit pas contester cette vie en sachant queje fus l'un de ceux qui assisterent au triomphe
l;rcud, a auc un moment. Mais surtout, l'autre eiTeur d'Oberndorf fut de de l'une des plus grandes idées de l'humanité »57 •
s'<~pposcr a l'analyse par des non-médecins, et de se placer du coté de
Bnll (avcc Jeque) il avait fondé la société de New York en 1911), done Le pouvoir était en jeu dans cette affaire, certes, mais aussi l' autre nerf
co ntre Freud dans la politique de controle a distance de la société par sa de la guerre.
créature Horace Frink.
En effet. Dans un courrier de 1916 a Sandor Ferenczi, Sigmund Freud,
. Abraham Bijur était décédé en mai 1922, avant le remariage d'Ange- rapportant avec amertume la situation financiere de son clan, avait déja
~Ika, ~t, en mai 1923, Doris Best meurt a son tour de désespoir et d'une fait un acces de colere et de jalousie a propos d'une donation substan-
mfectwn pulmonaire. Les deux enfants sont alors confiés a leur pere tielle (équivalant a plusieurs millions de dollars actuels) de la famille
~orace. L'équilibre ~ental de ce dernier se dégrade encare, notamment a Rockefeller a Carl Jung, Jeque! était parvenu «a instaurer le lien recher-
1_ a~tomne 1923. Fnnk «semble avoir succombé a quelque psychose», ché avec 1' argent américain » 58 .
ecnra Freud rétrospecti vement55 alors qu' ill' avait déclaré guéri tin 1922. Son Altesse Royale Marie Bonaparte, héritiere princiere et du casino
de Monte-Cario, Dorothy Burlingham de la famille des joailliers Tiffany,
Toute la société de New York est déja informée des conditions du la famille de Ruth Mack-Brunswick, dont le pcrc Julian fut un juge tres
~~iage arrangé p~r le Viennois pendant la querelle de pouvoir, et de généreux et ami personnel du président Rooscve lt , le milliarclaireMax
1 etat mental de Fnnk, car Freud, toujours aussi indiscret, faisait état du Eitingon, Muriel Gardiner, Masud Khan , soi-disant princc du Paktstan,
contenu de son analyse a Abraham Brill depuis 1921. Puis, en mars et puis cl'autres ont tous largement contribué par lcurs forlu11cs il l'cxpan-
19.24, Br~l.l doit Jire devant les sociétaires, en 1' absence du président sion du mouvement. Le riche brasseur industrie! J\nton vou Frcu11d fut
Fnnk qu JI. remplace, une lettre de Freud rapportant son incapacité un de ces nombreux mécenes que Freud avait plarés su1 :-on divan . 11
mentale. Fnnk apprenant sa bonnc fortunc, annoncée en public dans un légua 11.000 couronnes a Freud. Apres la disparition dl' vo 11 hc.11nd en
tellieu par son premier analyste informé par le plus grand de tous, s'ef- janvier 1920, Abraham Brill offrit a son tour 1 . ~(}0 dollou ~ l'u1 ~ Max
fondre alors et se fait admcttrc chcz Adolph Meyer, dans l' institution Eitingon - qui succéda a von Freund au Conlltl' MT il'l . h11 av;ut
psychiatrique de l'hopital John llopkins a Baltimore. remis un million de couronnes59 . Mais ce n'éta il 1ou¡o111 ., p.1 o.. o.. 11111 sa n1
IINI < '() 111111 1 111 " I H1111 1•1 NN II '• 111 l 'lttMII !\
74 MENSON(;I :S 1·1!1 111 l ll N '. III '.IIIIICI 11 I IN I lli •S INI •()I{Mi\TION S l ~('lJLi\ IHI ~

Dans cette lettre a Ern ·st .Iom· ' · k ton de hnult:st furicux, mais il n'a
P?~r Freud car, écrivait-il , « nos frai s vont augmenter, mais il n'y a pas aucun remords, son intcntion cta1t p1111' sa ns dout t: avait-il ici, comme
d atde, nous avons besoin d'argcnt : dt: l'argent - de l'argent»60. dans !'affaire Flcischl von M;u xow, « ks lllCillcures intentions du
monde »67 - , et il est en rcgl · avt:<.: sa consci cnce.
, 11 était depuis longtemps évident pour Angelika Bijur, comme ill'avait
eté pour feu son mari Abraham, que Freud avait poussé au mariage S'agissait-il d'une extorsion? En tout cas, deux familles- dont Freud
comm~ un m~yen de financer son mouvement et d'accroltre son emprise ne tint aucun compte- et l' équilibre mental de Frink avaient été ruinés,
da~s 1 expan~wn aux USA. Elle payait tout depuis le début : pour que puis les deux époux abandonnés étaient morts. De toutes favons, estimait
Fnnk poursm~e s~ns souci son travail quand il en était capable, sa Sigmund Freud, il n'y a pas de scrupule a avoir, car «l'affaire n'était pas
~syAchanalyse a Vtenne, ses déplacements, ses frais d'hébergement a
si mauvaise en un seos moral... »68 .
1 hotel, sa propre analyse par Freud avec des honoraires énormes suffi-
s~nts pour 1'entretenir deux années, et les factures des hospitali~ations Encore une fois, ce cynisme nous fait demander avec Frederick Crews
d Horace. Elle comprend enfin : «je n'ai pas encore rencontré un seul si «le discernement de Freud et l'analyse ont jamais fonctionné avec
a~alys_te qui ne _me paraisse manifestement névrosé, perdu daos sa théo- 69
suffisamment d'indépendance par rapport a ses désirs» .
ne et mcapable de composer avec la vi e »61 . Hormis saos do ute certains
aspects de la_ vie. Quand, au printemps 1924, Angelika informa Freud
que son manage avec Horace était en train de virer au chaos le télé- HERMINE VON HUG-HELLMUTH, ASSASSINÉE
gramme lu~ répondant de Vienne n'était plus susceptible de la' détrom-
per : ~<Vra!m~n~ na~''fé. C~ e? quoi VOUS avez échoué est J'argent»62. Frau Hermine Hug von Hugenstein fut au départ une simple institu-
Angeltka B. et~Jt, bien qu 1! 1 eut analysée, sans doute un obstacle pour trice, telle Anna Freud née un quart de siecle plus tard. Mais elle reste
Freud, car clrurvoyante, elle «était intraitable sur les questions d'ar- une faussaire parmi d'autres, qui doit apparaitre aujourd' hui encore dans
gent~63. De s~n coté, le Viennois était, au moins a cet égard, tres réaliste l'histoire du freudisme comme la pionniere de la psychanalyse des
et, des 1909, 1! avouait a son futur concurrent en la matiere, Carl Jung enfants, puisque Sigmund Freud l'a toujours valorisée comme telle, car
« surtou~ ne pa~ vouloir guérir, apprendre et gagner de 1' argent! Ce son~ elle lui était politiquement nécessaire.
les representatwns de buts conscients les plus utilisables »64.
Hermine fut analysée entre 1908 et 1910 par le pur et dur freudien
~n novemb~e 1921, ~reud s'était fait extremement pressant aupres de Isidor Sadger, qui appartenait au cercle des prophetes viennois. A ce
Fnn~ ~SSUJetti sur le d1van, dans des interprétations tres persuasives : moment, apres le cas du petit Hans, le maitre de la Berggasse a besoin de
«p_ms-Je v~us suggérer que votre idée selon laquelle Mrs B. [Angelika « preuves cliniques » ex temes, nouvelles et fraiches, pour renforcer sa
BtJur] aura1t perdu une partie de sa beauté peut etre interprétée comme position. Elle va les luí donner. Elle fait alors miroiter en 1911 son
un~ p_erte de son argent? Votre complainte comme quoi vous ne pouvez «analyse d'un reve d'un petit garyon de 5 ans l/2» dans la ligne de visée
m ~utn~er votre homosexualité implique que vous n 'e tes pas e neo re des alouettes du mouvement. 11 s'agit du cas de Rudolf, son neveu,
consctent de votre fantasme de faire de moi un homme riche. Si [es appelé Rolf, fils illégitime de sa demi-sreur, qui luí servait de cobaye
chose:~ se_ déro~lent convenablement, transformons ce don imaginaire en analytique depuis l'age de 4 ans, et auquel elle attribuait ses propres
contnbutwn reelle au financement de la psychanalyse»6s_ fantasmes parfaitement conformes a ce que Freud et son clan, Wilhelm
Stekel en tete, escomptaient. Rolf est donné par Hcrmine comme un
.Ce mariage était done prévu pour enrichir la cause. Mais en fin écrira- modele de petit pervers polymorphe, un infame bambin sadique fonda-
t-JI plus tard, «a quoi servent les Américains, s'ils n'apportent p~s d'ar- mentalement retors, haineux et doté de pulsions crimin ·lles congénitales,
gent? lis ne sont bons a rien d'au~re. Mon effmt pour leur donner un jusqu'a ce que l'analyse, ou bien l'éducation inspir6 ·par 1· frcudi sme, le
chef en la personne de Frink, qui a si tristement avorté, est la derniere libere de sa nature morbide. C'est une idée supcrb · pou• l;n:ud. d'autant
ch~se queje ferai j~mai~ pour eu~ [.. ._J Frink me semblait avoir un esprit que son propre fils adoptif, Carl Jung, vient u· hasr ukr dans la dissi-
clatr et une_ belle mtelhgence. J ava1s placé tous mes espoirs dans sa dence avec son clan. Freud confie aussitot a Frau 1k1111Ín(· une 1uhriquc
personne, b1en que ses réactions en cours d'analyse fussent de nature permanente daos sa revue !mago, qui fait paraltn: son tt'X IL' L'll 1() 1 ' sous
psychotique »66 .
76 MI ·: NSONC:I ·. S I•RI ' IIIlll N', lll 'df lllll 1! IIN I 1!1 •\INI OHM/\'IION S l'l ' lll AIIO c I IN I 1 <1111!11 f 111 '111~111 1 1 1•1 Nl~ ll • 1•1 1'1 OMII /1

le titre «Aus dem Seelenlcbcn de~ Kindcs ». 1:1, la memc annéc, elle est Malgré sa psyehanaly s · dq)lli s 1' :1¡•1· d · ·1 :tn s pa1 s: t tantc - la seule
intronisée sous le pseudonymc de llcnnínc von llug-Hcllmuth dans le spécialiste officiellc reconnu~: ~ l'{' ¡)()qtH' p:u SignlUIKI, ju~qu 'a 1~ f~rma­
cénacle du mercredi soir, en tant que prcmíerc cxperte, a 42 ans, de la tion de sa filie Anna - , le meurtri ·r tk IX :111s, « dévoye, bon a nen et
psychanalyse des enfants- Anna Freud, quí n'a alors que 17 ans, n'in- brebis galeuse », fut condamné a 12 ans de cachot, avcc obligation ~e se
terviendra pas sur ce terrain avant une dizaine d'années. plonger pendant 24 heurcs dan s l'obscurit é complete a chaqu~ anmve~­
saire du meurtre. Quand il fut libéré en 1930, 1l demanda l'a1de mate-
En 1915, Antonia, la demi-sreur de Herrnine von Hug-Hellmuth, rielle ou sympathique des analystes, de Sadger, son tuteur, de Helene
décede, et son testament interdit expressément qu'elle prenne l'orphelin Deutsch, qu'il harcela, puis de Paul Federn, a qui il '"?endia quelques
Rudolf asa charge. Hug-Hellmuth ordonne cependant a l'enfant- placé sous. Tous refuserent. Apres quoi Rudolf disparut parm1 les ombres des
sous la tutelle de Sadger, l'analyste d'Hermine -,de vendre toutes les victimes du freudisme.
possessions de sa mere pour régler les funérailles de celle-ci, et le
voyage en train pour venir, seul a huit ans, la rejoindre a Vienne. Puis En 1914, 1' experte Frau Hermine prétendit également avoir déniché un
elle le confie a une nourrice, avant de le récupérer a treize ans; et il aura mystérieux journal analytique, autobiographique, d'un~ jeune fill~. Ce
changé dix-huit fois d'adresse, dont une maison de correction. «Tagebush cines halbwüchsigen Madchens» est auss1to~ acclame par
Lou Andréas-Salomé, par Stefan Zweig et surtout par S1gmund Freud
Hermine von Hug-Hellmuth, protégée par la bénédiction officielle du qui écrira pour elle une lettre introductive tres élogieuse, voyant la «un
petit joyau », d'une « telle clarté et une telle véridicité ... » . Cette ~ettre
72
Professeur viennois, publie en 1924 un autre document sur son cas
( « Nouvelles voies pour comprendre la jeunesse» ), fruit de ses brillantes devait accompagner la préface de Frau von Hug-Hellmuth- mms en
analyses ou elle accable encore son neveu Rolf, qu'elle éduquait soi-di- réalité le journal est un faux grossier, fabriqué par elle, mélangé a quel-
sant selon les préceptes du freudisme. Elle le qualifie de crimine! dange- ques fournitures personnelles. Son livre, a peine édité fin 1919 apres la
reux, irrécupérable kleptomane, et représentation du sadisme. C'était guerre, va etre démonté, puisqu'il est une inventio.n délibérée po~r
pourtant la, selon. Freud, un exemple de la réussite de la prophylaxie complaire au mouvement : l'adolescente, «Grete Lamer» surnomm_e~
analytique. Mais Rudolf, qui était informé des propos malveillants, Ritta, prétendument analysée, n'a jamais existé. La syntaxe et la quahte
haineux et faux que sa tante écrivait et proférait en public sur sa jeune littéraire du document sont hors de portée d'une jeune filie, et le
personne depuis toutes ces années, va enfin lui donner raison. C'en est contenu, comme ses préoccupations, sont étrangers au monde de l'ado-
trop: une nuit de septembre 1924, apres avoir tenté de la voler, il met un lescence, mais en conformité avec 1' idéologie des freudiens. Certaines
terme a la carriere de la premiere analyste des enfants en l'étranglant. parties sont si longues qu'elles nécessitent chacune plus de cinq heures ,1

de rédaction d'un écrivain professionnel, ce qui laisse peu de temps pour '1 1

Lors de son proces, a 18 ans, Rudolf essaiera bien de se défendre et de vivre les événements a longueur de journée qu, elles décrivent. C' est
trouver des circonstances atténuantes dans les attitudes et les publica- :1
physiquement irnpossible73 . Alors Freud retire le livre de la circulation,
tions mensongeres de sa tante depuis sa plus tendre enfance. Mais il par une intervention directe chez son éditeur, Psychoanalytische Verla~,
avait a faire a forte partie, et le principal témoin a charge, l'exécuteur en 1922. Et Hug-Hellmuth jura jusqu'a la fin que son adolescente avait
testamentaire et analyste d'Hermine, son propre tuteur Isidor Sadger, existé, mais qu'elle était morte a 20 ans et que son manuscrit avait été 1

n'en trouvera aucune, car, dira celui-ci en assénant a la barre le coup de


détruit...
grace a la place du juge, «je suis d'avis que l'etre humain est achevé a 5
ans au plus tard et que, ensuite, on ne peut plus faire grand chose» 70 . Restent la lettre et les éloges bien nécessaires de Sigmund Freud, qui
Constat d'incompétence qui, seule vérité reconnue par un freudien dans continuera pendant des années a recourir aux «observa! ions » d' llcrmine
ccttc lamentable histoire, est dans la pure ligne du Léonard de Sigmund comme des ratifications indépendantes de ses idécs . Dans des ajouts a sa
Freud : « dans les trois ou quatre premieres années de la vie se fixent des «Traumdeutung», Freud se réclamait par excmpl · de ~ aualy scs de
ímpressions et s'établissent des modes de réaction au monde extérieur, Hermine von Hug-Hellmuth et, en 1917, les dcrni res pa¡•rs cl ' t•n articlc
qu ' aucun événement ultérieur ne peut plus dépouiller de leur force» 71 • sur un «souvenir d'enfance» de Goethe sont consac1l-l's ;, lk~ '<\ lhscrva -
Mais alors, a quoi bon la psychanalyse? Et pourquoi tant vanter les méri- tions » de «la doctoresse» - qui n'était pas do ·tc111 1'11 tlll'dlT im·
tcs de Hcrmine von Hug-Hellmuth? devenues magiqucment des vérifications extcrncs pou1 ll' ttl<u '1'r ~l's
IINI · ('(l\11 11 1 111111N ittl ll ltl '• W H ¡ ·, 111 l'ltiMII
MENSONOES I •HI ·l l l lll N'• 111 ', 1111111 11 l it <! 111 '•I N! <IHMA' IION SH ' lii.AII<E

· ' llel 1920 Fn.:ud 1 (·d t''l'lllllll'ltl' :11111 k , .lt•ll.\l'lls tles /.ustprinzips
5 Entre mars 19 19 e1Jll 1 • ,.. , . .. ·• vail
propres interprétations 74 . En 1Y24, il instl • un · note dans ses « trois 20 << Au -dela du príncipe de plaisint) ct 011 11 ttllllp, tll · q11<: son pc~stmtsme pou
19
essais sur la théorie de la sexualité », af'lilluant qu 'cn 1913, « la docto- ( ' ' agé·•· c pet·sonnelle mélnll" ·e aux consé qu cnccs allecllves de la guerre.
renvoyer <> ce 11e 1r u 1 · • "' · · • é f · S b' a
resse H.v. Hug-Hellmuth [... ] a mis en pkinc valeur le facteur sexuel En fait, le theme anti-biologiquc de <da pulsi on de moti » lut avatt et ourm par a m
négligé jusque Ill» 75 • Il estime que« J'utilisation de la psychanalyse pour Spielrein. .. · ·· f eorrtplete Letters
o Lettre de Freud ¿¡ Fliess, 2714/1898 (éliminée de l' éd ttton pnllltttve, e.
l'éducation préventive de l'enfant sain, de meme que pour l'éducation
Freud-Fliess). . · d F d
corrective de 1'enfant non encore névrosé ... » 76 doit etre favorisée. Et il . Sarrt 61/211929 in Lettres de famille de Stgmun reu ·
7
Lettre de S. Freut1 a • 0 ' , •o 319/1922· t
rejoint sa protégée dans la «pédanalyse» pour sauvegarder sa politique ' Lettre de S Freu d ii Sam, 20m
•' //922 ibid . Lettres de Freud a iones, 24/o et
• ·• .
'e
d ·1 · · ·
contre les protestations des vrais spécialistes de la pédagogie et des Grosskurth ( 1991) : 11 o. Freud se dit ébranlé, mais quel~ues JOUrs plus tar ,' t ecn~ a
F · que Rosa a toujours été << une virtuose du desespotr>> (Lettre a Ferenczt,
universitaires opposés a la psychanalyse des enfants normaux que défen- erenczt . , (1988) vol 2 . 445 n7). Quatre sreurs de Sigmund Freud sont
daient Hug-Hellmuth et quelques «novateurs». L'autobiographie 2418/1922, cttee par Gay . . R'osa. Mitzi (Maria) Dolfi (Adolfine) et Paula. Seule fut
mortes dans les camps nazts · • .' , . , · • ·é
complaisante rédigée par Freud en aoíit et ·septembre 1924 valorise · "
épargn é e 1a cmqUieme,
Anna ( 1858-1955) qui avatt emtgré aux USA apres avmr epous
,
toujours von Hug-Hellmuth, politiquement correcte malgré tout77 . Voila le frere de Martha Freud (née Bernays). h
en effet un nouvel exemple de réussite de l'analyse appliquée a la péda- .. · d les Lett•es de Jeunene pour une autre dans Stanescu ( 1971 ), Y: e
, Pour partle ans " · ' , · · d B hl' h
.. nnat 5 of Psychiatry & Related Disciplines, vol. IX, n" 3). L édtttOn e , oe IC .
gogie, assure+il au moment ou, dans la nuit du 8 au 9 septembre 1924, ~~;;: ,AThe Letters ;,¡ Sig,¡und Freud to Eduard Silberstein), plus complete, s'arrete ausst
Rudolf vient d'assassiner Frau Hermine ...
en 1881. · b. • y· 7
10 Grosskurth (1991): 17, et Lettres de Jeunesse: 255. Son premter ca meta. tenne,
Les tideles suivront la voix du maltre, meme apres les révélations des 4 avril 1886 avait été transféré 3 mots plus tard au Suhnhaus, 8
Rat f¡ausstrasse, ouvert le 2 ' . · K · /' ·h s
tromperies. Helene Deutsch estimera, a propos des impostores de Maria-Theresienstrasse. C'est apres la morl de Pauhne que Freud qUillera ce at.~e~ te ·=u
Hermine von Hug-Hellmuth, que « peu importent les faits! le livre est Stiftungshaus (le Sühnhaus) pour s'installer 19 Berggasse, du 12 septembre 1891 JUsqu
psychologiquement vrai, comme le démontre le fait qu'il soit devenu un 4 juin 1938. , • 1 s·n;; · d B rn'eld's
" Cité par Gay (1988), note \65 du chap. 8 (vol. 2: 440), d apres e_s. tlilne e ~·
classique des écrits psychanalytiques »78 . p, ( on publiés voir le Container 17, Ltbrary of Congress, Washmgton DC). .
, 2a~rso~utsch, cité~ par Roazen (1975) : 321. Sur !'affaire Tausk, ac~ablante, vot~
Il s'est bien vendu, a été beaucoup lu, done son contenu est vrai et Ro~en (!969)· Roazen (1975): 311 sq.; Roustang (1976), chap. S; Van R11laer (1:.80\¡
chacun sait que la terre est plate. Les faits n' ont aucune importan ce, sauf _ 83; Cha~velot ( 1992) : 15 sq. ; Rodrigué (\ 996). vol. 2, chap. 46; John arre
182 1
quand la duperie accede au fait médiatique, la multiplication d'une (1996) : 59 sq.
croyance ou d'un mensonge devenant démonstration de leur « véridicité » 13 Cité par Roazen (1969, trad. fr. 1971 , p. 176).

psychologique. Apparemment, saos se rendre compte que le freudisme 14 Roazen (1993), chap. 8.
ll Falzeder, cité par Crews (1998): 261; Paul Roazen (1992): 243.
est en soi la forge idéale des « vérités narra ti ves», l'hagiographe Emilio
'" Sur Bellelheim, voir ici le chapitre Déréliction.
Rodrigué se croit obligé, en rapportant cette affirmation de H. Deutsch,
17 Lettre ii Jung, 21411911.
de préciser qu'il «existe en psychanalyse la funeste tradition de trafiquer
'" Kardiner (1977) : 1OS.
la réalité >> 79 • 19 Roazen ( 1975) : 420, 435.

20 Fuller Torrey (1992): 160.


2 1 Roazen (2001): 42, 71 , 77.
22 Berthelsen (1989): 155-156; Young-Bruehl (1988): 391 -392. .
n Berthelsen (1989): 165 ; Young-Bruehl (1988): 378; Roa7.en (200 1). chap. 3 1. O
2• Roazen ( 1993 ) : 56; Young-Bruehl (1988) : 399-400. Dorothy tlécédu en 1978. 2
NOTES Maresfield Gardens.
25 Berthe\sen (\ 989) : 67.
1 <<Die Patienten sind ein Gesindcl >>, prnpos th.: Sigmund Freud (Ferenczi, Journal clini- 26 Berthelsen ( 1989) : 67. , ·
21 Youn -Bruehl (1988): \25- 126. Roazen (1993, c hap. l) ,.,, 1h1 1 ~1 ( 111r av".
que : 148). · Cf g S ¡ p 1 R azen (2001 · 133) tes coutlll'" d i\llll:t el DtHothy
2
Freud a Binswanger, qui tui dc1n:uHiail en qucls termes i1 était avec ses malades '' Roazen ( 1993) : 56 . e on au o · - · ·
sont au Freud Museum de Londres. ,
(Correspondance Freud-Bin.,wmlgl'r : 1~ ·1)
3
29 B helsen (1989): ISO. Detlef Berthelsen rencontra Pauta l'trlttl 1' 11 1'11>1• ,. ,, apt~s 111
Lettre de Freud ii Pfistet; 2 116/ J<J20 ertd 11 · ·1982 publ'ta ses souvenirs (1989 La Jwtu/1¡• ¡.,,.,ufuu 1'" ¡.. 1'" 11 ) .
11
4
Freud (au sujetdes pe rvers). cili' p111 RIHI/1'11 ( 1<.169). Animal monfrere, toi; l'histoire de mort e ce e-c1 en , · · · •
mais les enregistrements d'Eissler sont encore bloqués.
Freud et de Tausk, Payot, 1971 .l l O
¡,
!<O MI ·.NSON<:I ·S l •f{f •l ll>ll N', 111 '. 1111111 I>I IN I III ·SINI ·()I{MJ\I 'I()N Sl ·('lll.l\11{1 , t i NI 1 <1111111 , lllo> N io 1 1 111 INN II ' , 111 1'1 111\.tll Kl

30
Roazen (1975): 47.
1
'" Lellre de ¡:,.1•11 J 1¡ ¡.¡. 11 •11 , v. ,>'1/·11/'1/f• V<lll Nu ll ( 1'1 11/) .' 111, l:l ici k chapi tre Légende
-'Cf Mikkel Borch-Jacobsen, London /?¡•vit•w of /Jook.1·. vol. 22, n" 8, 13/4/2000. Cf ici le lwgiofiraphique .
chapitre La Potion Mag ique. 5<> Freud ¿¡ .Iones, 131511920.
32
Selon Martha Bernays, sa sreur cadette Minna, qui avait perdu son liancé en 1886, était "'' Freud a .Iones. 1617/1\120. l ~ n 1•>.!11, Sa rnul'i <:nldwyn , de la Metro-Goldwyn_-Meyer-
présente au domicile de la Berggasse des 1892 (in Roazen (1975) : 556 nl7), mais ofli-. qui avait commencé sa carricrc en vcndanl th:s couchcs cu lones - , prop?sa a S1gm~nd
ciellement, elle n'y était qu'en 1896. Minna disparut en 1941 a 76 ans, Martha en 1951 a Freud, <de plus grand spécialistc rnnndial de l 'am~>ur » . 100.000 dolla_r~ (1 eq~,v~lent d un
90 ans. bon million de dollars 1990) pour la rédac t1on d un scénano destme au ct~e.mato~raphe
13
· q Roazen (1993) : introduction; et surtout Noll ( 1997). sur les grands épisodes amoureux de l'histoi re , ou sinon pour <<V~mr en Amenque part1c1~
pera une campagne visant a toucher les creurs de la natwn » (elle par Gay ( 1988), vol. 2 ·
34
Roazen (1993): 149- 151; Esterson ( 1993): 98 n5; et Kerr (1994): 588.
35
Leure d'A. Hirschmüller du 13/911996 a E. Roudinesco, citée dans Roudinesco & Plon 143), ce que l'illustre Yiennois, malade. refusa. ,. , . _
(1997) : 106. o1 Angelika Bijur a Adolph Meyer, in Crews ( 1998) : 270 (Meyer é_ta1t un celebre psychm
36
Roazen (1 993) : fin du chap. 9. tre qui, apres avoir été son enseignant, s01gna Horace Fnnk aux Etats-Ums, et devtnt un
37
Crews ( 1995) : 134. familier d' Angelika).
38 "2 Crews ( 1998) : 270.
Swales ( 1982) : Freud, Minna Bemays and the Conquest of Rome : New Light on the
3 Leure de Freud a Jones, 251911924.
6
Origins of Psychoanalysis.
39
Roudinesco .& Plon ( 1997) : 106 et 107. Cf sur cette affaire 1' inciden! A tiquis autobio- "' Lettre de Freud a Jung. 251111909. . . .
65 Leure de Freud a Frink, novemhre 1921 (in Crews (1998): 270, l!ahques m1ennes).
gaphique et codé par Freud (1901) : Zur Psychopathologie des Alltagsleben (chap. 2);
Swales (1982); Gay (1988), vol. 1 : 637-638 (Essai bibliogr. du Chap. 1); Roazen
66
Freud a Jone.1, 25/911924. , . . . .
(1993): 149- 151; Esterson (1993): 97-99; Kerr (1994): 136-142 et 147-148; Webster
67 Gay, vol. 2 : 309n. L' affaire Fleischl von Marxow est exposee tct dans le chapttre . La

Potion Magique.
li
(1995): 592 n27. La derniere hagiographie (Rodrigué (1996), vol. 1, chap. 27) accorde,
6M Lettre de Freud a Jones, 6/1111921.
avec clélicatesse, du crédit aux propos de Jung et a l'interprétation de Swales. 69
111 Crews ( 1995), Memory wars : 39.
' l'reucl (1915) : Bemerkungen über die Übertragungsliebe (p. 121). Et aussi Freud 7
" Cité par Roland Jaccard: Le Monde, vendredi 24/1/1992. .·.
( 191 2) : Rarschldge Jür den Arzt bei der psychoanalytischen Behandlung.
11 " Freud ( 191 O), Eine Kindheitserinnerwzg des Leonardo da Vinu · 63.
' C.f Shara ( 1983) : Fury on Earth, a Biography of Wilhelm Reich. n Freud (1915), Briefan Frau Dr. Hermine von Hug-Hellmuth. Letlre du 271411915.
" C.f Roazen (200 1), chap. 36, et Judy Cooper ( 1993). Judy Cooper fut sa patiente. D e¡ Ellenberger ( 1970) : 841 et 881 n369. d
Masud Khan eut Jl1aille a partir avec Jeffrey Masson lorsque ce dernier fréquentait les 74 Freud ( 1900), Die Traumdeutung : p. 121 n 1, 130 n2, 22~ n 1 (trad. fr.); et Freu
archives Freud de Londres. Des courriers entre M. Khan et An na Freud sont encore entre- ( 1917) : Eine Kindheilserinnerung aus « Dichtung und Wahrhell "· .
posés i\ la Library of Congress de Washington (Roazen (200 1) : 299). 75 Freud (1905), Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie . Note 39 de la 2' part1e: 177.
43
Paris (1994), Karen Horney (p. 142-143); Baird (1995), Anai:v Nin. Biographie; 7
" Freud ( 1925 ), Selbstdarstellung : 1 18.
Gabbard & Lester ( 1996), Boundaries and Boundary Violations in P.1ychoanalysis; 77
Freud ( 1925), Se/bstdarstellung : 118.
Frischer ( 1977), Les analysés parlent: Augerolles ( 1989), Mon analyste el moi. Cf le si te 7K H. Deutsch, citée par Rodrigué (1996), vol. 2: 195. .
Internet http : //www.advocateweb.org/hope/default.asp. 79 Rodrigué ( 1996), vol. 2 : 195. Sur cette affaire, voir Ellenberge~ ( 1970) _: 841 et 8~ 1 ,
44
Cf plus has, chapitre La Grande 1/lusion. Roazen ( J975) : 442 sq.; Bertin ( 1989) : 273 sq.; Jacques Le R1der . << Le dosster Hermt~e
45
Cf Corre.1pondance Freud-Jones, et Grosskurth ( 1991) : 46 sq. C.f aussi Brome ( 1982), von Hug-Hellmulh » (Magazine Litléraire, n" 271, novembre 1989: 48-50) ; Jacqu~s . e
Ernest Jones. Rider, préface a Hermine VOl! Hug-Hellmuth : Essais psychanalyt¡ques. Destm et ecnt;l
40
Lettres de Freud a Ferenczi, 13/5!1913; Lellre de Freud aJones, 816119 13; et cf Gross- d'une pionniere de la psychanalyse des e'!fants, Payot, 1991; Roland ,Jaccatd . Le Monde,
kurth ( 1991) : 52. vendredi 24/1/1992; Rodrigué ( 1996), vol. 2 : 190 sq.; Roudrncsco & Plon ( 1997) . 463
47
Molnar, in Freud, 1939. Kürzeste Chronik : 222. sq.; et MacLean & Rappen ( 1991 ), Hermine Hug -Hellmuth : 1/er Ll{e and Work.
•• Roazen ( 1975) : 358.
44
Roazen ( 1975): 378 sq. L'essentiel se trouve dans Edmunds (Lavinia) 1988 (article que
11
reprend Crews ( 1998) : Unauthorized Freud Doubters ... , p. 260-276, avec des commentai-
res). Cf aussi Esterson (1993): 121 sq., et Crews (1995, Memory wars ... ): 38 sq.
Leure de Freud a Jones, 11-12/511922.
50
1
5
' Crews ( 1998) : 264 et 268.
52
Roazen (1975) : 379.
5
.1 Kardiner ( 1977) : 121 ; cj: aussi Sulloway ( 1991) : 270-271.
Lettre de F'reud a Jones. 911211921.
54

Lettre de Freud a Jones, 121811924.


55

56
He/en Frink Kraft, citée par C'rcws (1991\): 26 1.
57
Tausk a Freud, 317!1919 (in Rod• igm: ( 1996}, vol. 2 : 207).
Chapitre 5
La légcndc hagiographique

<<Dissimuler ce qu'il est et, pour pouvoir le


faire, simuler ce qu'il n'est pas : voila done le
mode d'existence que, nécessairement, tout
groupement secret impose a ses membres ( ... )
La vérité est toujours ésotérique et cachée. Elle 1
n' est jamais accessible au commun, a u vulgaire,
au profane. Ni meme a celui qui n'est pas com- 1¡
pletement initié. >>

Alexandre Koyré ( 1943) 1

«L'exploration de l'inconscient découvre effec-


tivement et véritablement la voie de l'initiation
séculaire et étemelle. »

Carl G. Jung (1934) 2

MYTHOGRAPHIES

Ernest Jones, le premier biographe attitré du Grand Fondateur et de


son Mouvement, a légué a sa mort en 1958 une énorme quantité de
documents personnels (les Iones' Papers) a l'Institut Psychanalytique
Britannique qu'il avait fondé en octobre 1913. Leur acces est tres sévere-
ment gardé, surtout depuis que Paul Roazen y a mis le nez au début des
années 19603 . Faisant partie du cénacle, et du Comité Secret, Jones avait
pu utiliser des informations cachées, dont la quasi-totalité est toujours
interdite de consultation a !'historien qui n'appartiendrait pas a La
Cause.
11 eut le privilege immense de voir et d'employer d'abondantes corres-
pondances des divers protagonistes, inédites, réservées a son usage
exclusif, soigneusement triées pour la rédaction de sa célebre trilogie, et
dont il cita de nombreux extraits. Cependant, ces cxtr:~its de lcttres, tirés
de leurs contextes, sont pratiquement tous oricntés pour donner la
couleur convenable a la grande épopée freudicnnc ct aux portraits qu'il
dessine des uns et des autres. Évidemment, son prop•l· pnsonnagc -
qualifié par Phyllis Grosskurth de «petit hommc JK'll attrayant , ave · sa
1 1111 t H 11 11 111111 o1 \ l'ill<.il ll
84 M EN SO N< li \S 1·1{1 ·111111 ·N', 111 ' .1 111111 11 II NI III ·.SINI·<li<MA'f'ION S(\('1!1 AIRI'

Freud en langue an glaisl' . 1 ~1 k l>utlt'lll .loot·~•. q111 ad111i1ait che1. Frcud


face de furet implorant pressée contre la vitre »" ct que Preud n'aimait «son aisancc dans une langlll' l'lr:lll ¡\l' ll' " l'l « UrH: l'Xcdlente maltrise,
pas du tout mais qu'il conserva paree qu'il était un gentil utile a la plutót littéraire de l'anglais », l'tail au lail de son talcnl rhétorique .
8

conquéte des pays anglophones - est présenté sous un aspect favorable Dument chapitré par Anna Fr~ud , .hu1es t:n réréra alors, pour garder ses
que les évidences dévoilées trente ans plus tard ont sérieusement arrieres si l'on peut dirc, a James Stracht:y - traducteur des reuvres
dément~. ~s pe!n~ur~s de ses ennemis personnels, qui furent nombreux: completes de Freud, dans la Standard Edition - , lequel ironisa et s'op-
SOn~ nOirCI~S, denrgrees, dévalorisées, de méme les opposants a l'ortho-
posa a la moditication des tcxtes sacrés, ce qui ne l'empé~hait pas de le
doxte freud1enne. Les autres personnes et les événements sont conformés faire de son coté. Ernest Jones, choisissant la pente la mmns dangereuse
a l'idéologie psychanalytique en cours de fabrication. pour sa propre légende, suivit malgré tout la ligne dure du fil a plomb de
la descendante du Grand Homme, et non celle de la vérité. 1

Erne~t Jone~ eut r~cours a .une


c,orrespondance considérable pour
cons~rmre sa bwgraphte «La Vte et 1 reuvre de Sigmund Freud », mais 1

Le courrier de Jones avec Freud (671 lettres, une bonne trentaine ont
certams documents ont quand méme été détinitivement écartés de sa disparu)9 fut seulement édité en 1993, mais ceux de ses correspondants [1
vue 5 . Il est ~out. a fait inhabituel qu'un historien sérieux rédige ses doivent rester verrouillés, pour la plupart jusqu'au milieu du xxte siecle.
travau~, et ·selectwnne sa documentation en rejetant des informations
De plus, le précieux Journal de Jones sera sans doute aussi longtemps
essentlelles, tout en ayant sa main et ses idées contrólées de l'extérieur interdit que les correspondances originales de Marie Bonaparte,
par ceux qui sont l'objet de son étude. Jones est tout a la fois dramaturge bloquées a la bibliothCque du Congres jusqu'en 2020, et que méme
et acteur, JUge et partie. Jetfrey Masson, alors secrétaire des Archives Freud, ne put consulter 10
entre 1979 et 1981, apres avoir séduits Kurt Eissler et Anna Freud .
Ses troi.s fort~ v.olumes. étaient en fait guidés en continu par Anna
freud, .qu1 les hsmt, chap1tre apres chapitre, faisait des commentaires Ernest Jones, en 1954, avait également entre les mains, outre les docu-
cor.rectJfs, et opérait nombres de choix décisifs. Certains de ces choix ments secrets, un spécimen personnel du Journal de Marie Bonaparte
étment intelligil;>les compte tenu de la nécessaire protection morale de pour son travail. Or, l'exemplaire historique a ensuite été soustrait des
q~elques survivants. Par exemple, la version expurgée de la mort de
Jones' Papers, apres que Paul Roazen, toujours lui, l'ait compulsé au
Stgmund Freud élimine, a la fin du dernier volume de «La Vie et milieu des années 1960. Encore une fois : qui a retiré ce Journal, quand,
1're u v re», les documents mettant en cause Max Schur, le médecin de que\ droit, et pourquoi? A-t-il été détruit ou soutiré avec d'autres
personnel de Fre~d, car ?n
aurait pu l'accuser d'euthanasie, laquelle ne documents d'importance lors d'un transport diplomatique vers les
sera rendue pubhque qu en 1972 dans le livre posthume de Schur lui- oubliettes de Washington? Ce journal, tres indiscret et intime paralt-il,
méme. Mais ce~te d~scrétion, qu~lquefois légitime, est l'exception et non contiendrait des révélations sur l'analyse de la princesse par Sigmund
la ~egle de la selectwn. La formidable biographie de Jones est certes un Freud du 30 septembre 1925 jusqu'a la mi-novembre suivante, puis par
~éhcat et tr~~ ~ritann.ique «~nderstatement», une édulcoration diploma- « tranches » successives jusqu' en 1938. Ce .lournal constitue les
tique des ventes, mats auss1 une altération raffinée des faits historiques «Cahiers Noirs» a ne confondre ni avec les «Ci nq Cahiers» - ses
et une propagande idéologique sous l'étroite surveillance des censeurs. souvenirs de petite filie entre sept et dix ans - , ni avcc sa correspon-
~ Le 8 avri 1 1954, Anna Freud indiqua fermement la marche a suivre a dance inédite, ni avec les mémoires 11 que la princcs~c, disparue en 1962,
Em.est Jones : les lettres d~ son pere a Jones, en anglais, n' étaient pas rédigea a la quarantaine.
tOUJOurs correctes, ausst son courrier devait-il étre fortement Le New York Times du 12 novembre 1985 aflirma. dans unt: maniere
« amélioré », ce qui est une proposition révisionniste quand méme assez de scoop médiatique de Frank Hartmann, que le journal tk Mari· Bona -
trou?lan~e6. Sigmund Freud était, bien sur, parfaitement anglophone, parte était en fin rendu disponible pour la publicat ion . Mai ~ i1 n·.~si
pratiquaJt,d~s anal¡ses en anglilis, écrivait et lisait cette langue couram-
toujours pas publié aujourd'hui. Consigné dans les <ll chiw s dt• sa lannlk
ment, et etaJt pay~ e? do!lars le plus souvent possible. 11 était capable, en vertu des dispositions testamentaires, il est cncore llltndit d' a1·n 's.
o.ralement et par ecnt, d. une <~absolue maltrise dans l'anglais le plus Mikkel Borch-Jacobsen, recherchant ses sourccs t:t l'l' Jlllltl ttd. oh1111t l' ll
simple et le plus parfaJt», d1ra Joan Riviere 7 qui donna, avec les mai 1995 une fin de non-recevoir de la légatairc des ;udii Vl'" dl' Ma•w .
« Collected Papers », sans doute la traduction la plus fidele des reuvres de
~ II N', tt N I• I III IIIII I N 1111111111 lt iiN I Ili .~ I N HH<M i\' IIO NS H ' lii . A IRI ' 1 1• ol 11111 JI 1111 11111 \l 'll lt .l l ll H1

Tatiana Fruchó.lud . sa lll' IÍk ldlc kll1ey Masson 12 avait pu auparavant plumc cl 'outrc-to mbc. L'éditi c · dn: i1o1 s vnh1111 ·s de « la vie el I' re uvre
approchcr l'cxemplairc de la I'IIJJt' ·ss · 1\ug nic de Grece, la filie de M. de Sig mund Freud » devinl al ors une 111 ·rvci ll cusc réalité virtuelle: ~ette
Bonaparte, psychanalysée en nll.:mc tcmps que celle-ci par Freud daos bible rendue invérifiable penda nt troi s décenni es par les restnctwns
les années trente. Plusieurs spccimcns scraient en circulation et, manifes-
d ' ac;es a I'information, est encorc le fo nd de commeree documentaire
tement, Elisabeth Roudinesco dispose de sa propre copie. Selon Borch.:
de la vulgari sation psychanalytique.
Jacobsen 13, le fameux exemplaire disparu de Jones serait différent des
autres : mais en quoi, pourquoi, et comment le sait-on?
Tout historien sérieux, done impartía!, est contraint de vérifier ses
sources en permanence, s'il tienta l'objectivité, c ' est-a-dire a communi-
Il y a, daos les dialogues de 1' Homme aux Loups (HL) avec Karin
quer des faits indépendants des intentions de ceux qui les fou:nissent. 11
Obholzer (KO), de savoureux échanges a propos des autorités de l'orga-
ne peut se contenter des jugements, ni des interprétations, m des seuls
nisation, dont Emest Jones : «- (HL) : Comment peut-on écrire une
témoignages des acteurs de l'histoire. Jusqu'au début des années 1970,
biographie et fabuler pareillement? C 'est ce que je ne comprends pas. -
(KO) : Il y a trois gros volumes.- (HL) :Ce n'est pas une raison pour on ne disposait vraiment, pour connaitre l'évolution de la psy~hanal~se,
écrire des choses fausses. [ ... ] Mais ce qu'écrit cet individu; franche- que de ce que Freud lui-meme en avait dit, d.e 1~ biograph1e p~ml~
ment, je me demande s' il avait toute sa tete.» 14 Ce dialogue fait écho aux d'Ernest Jones, et de quelques commentaires 1soles sur ce qm s etait
impressions tirées par Freud lors de la premi<~re rencontre avec le passé. Dans !'ensemble, a de tres rares exceptions pres, de bon aloi, les
personnage Jones, lors du Congres de Salzbourg au printemps 1908. lile affirrnations des uns paraissaient confirmer celles des autres, et cette
jugea curieux, «comme d'une race étrangere», rajoutant : «c'est un construction fictive avait alors une vraisemblance satisfaisant la commu-
fanatique et il mange trop peu », a quoi son correspondan!, Carl Jung, nauté des fideles et des admirateurs. Bien peu, en dehors de quelques
surenchérit, trouvant le gallois Jones énigmatique, « incompréhensible de originaux, pouvaient remarquer que les similitu~es ~es points de. vue
fa¡¡:on angoissante ( ... ) ce n'est pas un homme simple, mais un menteur ramenaient a une identité idéologique, que les h1stonens du freud1sme
incorrigible ... » 1 ~. étaient tous des freudiens et que les publications des uns étaient toujours
conformes a celles des autres paree que tous s' imitaient ou se copiaient
En effet, il est clair qu'Ernest Jones introduisit de savantes coupures réciproquement. 11 était évidemment impensable ~u'un psychanal~ste,
daos les correspondances et les documents qu ' il publia, sans compter ses historien de sa religion, fasse état d'éléments contra1res a l'orthodox1e et
déformations de l'histoire. En cela, il avait suivi de bons exemples : ceux aux dogmes que Sigmund Freud avait définis comme convenant a s~
du créateur de la légende psychanalytique, dont les récits égo-historiques postérité. Bien peu d'auteurs, sans doute aucun, avaient noté que la quas1
(de 1914 et de 1925 pour faire court) sont a la me me enseigne. M eme la totalité des ressources historiques étaient inaccessibles, quand elles
célebre Selbstdarstellung de 1925, que l 'on savait inexacte, est de plus n'étaient pas détruites, et que ce qui avait été rendu public dans l'édition
incomplete, ayant subí les ciseaux daos 1' édition officielle si l' on en croit officielle avait été impitoyablement censuré.
16
l'hagiographie . Comme l'écrivit Sigmund Freud le 31 mai 1936 a
Arnold Zweig, lorsque celui-ci luí proposa d'écrire sa biographie, «celui En 1972, la biographie de Freud par son médec in personnel, le
qui devient biographe s'oblige au mensonge, aux secrets, a l'hypocrisie,
psychanalyste Max Schur, épousait de tels. conto urs, avec ses référenc~s
a 1' idéalisation et meme a la dissimulation de son incompréhension, car en majorité réservées ou interdites au pubhc, ou re nvoyées avec une tres
il est impossible d'avoir la vérité biographique, et meme si on l'avait,
grande fréquence a la trilogie de Jones. Une des plus ~écentes , cel!e du
e lle ne serait pas utilisable». Yoila des aveux tres singuliers, de la part
psychanalysé Peter Gay, est en 1988 une modc rn1 sat10n , ou plutot un
d' un soi-disant expert de «la vérité » infantile reconstituée e hez ses
patients adultes! ravalement, de la fa~ade de l'édifice de Joncs. 11 utdt sc une abo ndance
de citations extraites de la documentation réservét.: : l' usagc des adep-
Cependant, si l 'on peut faire des reproches au monumental travail du tes : mais, selon mon décompte, sur ses 2.730 norc s t'l rU ~ r ·uccs biblio-
Docteur Jones pour ses libertés avec les faits historiques, il reste fasci- graphiques, 1.018, soit 37%, n'étaient pas puhli ées a u llHHncnt ele la
nant dans ce qu'il nous enseigne tidelement des points de vue de Freud. parution de son livre, et surtout demeurent incontrf> lahlr s pour une large
Ernest Jones est le reflet de Sigmund Freud, lequel semble guider sa part.
111" ti! " 11 'ill "!1111 1'1111)1 11·. K')
X8 MENSON<a ,s 11<1 ·111111 N•, lll 'ol llllll 11 I IN I 111 '.I NHII( Mi\ IION Sl ·( 'lll.i\IRI ·.

en portugais des 19~6 . Mais la tradu ·tHHI tra1H,:aisc du livr~ de, Ro?rigu~
Aucun comité de lccture d'une puhlil':tllon sc icntifiquc n' accepte une
renvoie, pour ses référe nccs hihlio •raphiqu~s de ce courner a Fhes~, a
étude dont les sources seraicnt inm:t'l'SSihlcs et invérifiablcs. Et le meme
!' antique « Naissance de la Psychanalysc » o u qu~ntttés de docu~ents ne
Peter Gay se voit obligé de dé plorcr les rcslri c tions d'acces á l'informa-
figurent évidemment pas, qu~ le lc~tcur. fran¡;ms cherchera vame~~nt,
tion imposées aux Archives Frcud, y compris a lui -meme. Le meme Gay
puisque cette édition, fac-similé de 1 ongmale de 1956 enc?re recop1~ en
s'indigne encore de la propagation des rumeurs sur la personnalité sacrée
1996, est toujours censurée aujourd'hui dans !'un des dermers_t~rnt01res
de Freud sans faire le rapprochement avec l'interdiction de consultation
du freudisme ... Et la victime ne peut se rendre compte de la desmfonna-
dont la levée permettrait d'y mettre fin. Le meme Gay, toujours, rapporte
«une proportion étonnante de livres malveillants » sur le freudisme et tion, qui n'en finit plus.
«Un grand nombre purement polémiques» 17 , dont il ne livre d'ailleurs
pas la substance. Le meme Peter Gay, enfin, se sent autorisé a trouver le
volume de l'ouvrage de Henri Ellenberger «un peu démesuré » 18 , sans CARL GUSTAV JUNG, ANTÉCHRIST LÉONTOCÉPHALE
doute paree que celui-ci nécessite 930 pages pour couvrir une période de
l'histoire de la psychiatrie bien plus étendue que sa propre hagiographie En pratique, tous les premiers analystes et tous les contin~a~eurs ~e la
freudienne, de, .. 950 pages. croyance ont eu droit, a des degrés variables sel?n leurs_positlons, a ~es
reconstructions désinformatives, altérant leurs bwgraph1es pour en ~m~e
La parution du monument de Henri F. Ellenberger en 1970 - The des demi-dieux, et de leurs affabulati~ns des ~érités indiscut~?le~ s~I-d~­
Discovery of the Unconscious : The History and Evolution of Dynamic sant élaborées a partir de faits. Du m01ns auss1 longtemps qu JI s agissait
Psychiatry - fut en effet une désagréable révélation car la confrontation de fideles o u d' autorités médiatiques indispensables a la ca.use fret~­
de l'exégese officielle a des documents d'époque commen¡;ait a faire dienne et a son expansion - par exemple 1' imposture grandwse 1?a!s
apparaitre d'importantes, graves et troublantes contradictions, sur de utile de Bruno Bettelheim, que l'omerta de la nomenklatura a verrou1~lee
nombreux points cruciaux entre les affirrnations contenues dans la litté- pendant des décennies23 - , car les dissidents, de leu~ coté, tomb~¡ent
rature freudienne et ce qui s'était réellement passé. Mais les sources tour a tour sous les coups des démontages accablants, smon calommeux,
d'Ellenberger étaient, pour l'immense majorité d'entre elles, extérieures par les freudiens orthodoxes et Jeurs turpitudes étaient déja connues, en
au mouvement car la documentation interne, soumise a !'embargo des partí e.
«chiens de garde», était alors encore hors d'atteinte. Comme on pouvait L' histoire se répete, et tout ce que 1' on a pu dire des falsifica~ions
s'y attendre, !'historien connut les pires résistances quand il voulut historiques des freudiens s'applique parfaitement .a Carl h~ng et a ses
publier son travail 19 . L'excellent ouvrage historique de l'australien
partisans, comme le montre, apres. J?hn_ Kerr, le ~1vr~ d~ Richard ~oll, 2
Malcolm Macmillan rencontra aussi des obstacles pour sa publication, psychologue érudit et enseignant 1 h1st01re des sCiences a Harvard .
pendant cinq ans, puis fut édité en 1991 de fa<;on confidentielle a un prix
prohibitif sans aucune publicité éditoriale 20 . Réaliser une étude rigou- Les manreuvres des jungiens ont été vigoureuses - ma~s aussi vain.es
reuse sur l'histoire de la psychanalyse peut devenir un dangereux que les contorsions dérisoires des freudiens pour retemr leur~ pet1ts
parcours du combattant, voire mettre une carriere universitaire en péril, secrets - , pour empecher Noll. d'acc~der aux, doc~ments ~aches, p~u:
et les freudiens sélectionnent les auteurs autorisés a accéder a leurs l'interdire de publication, le taire t~1re et 1 ~·~pccher d ex poser .ses
archives, avant de leur accorder le sceau de 1' Imprimatur2 1• découvertes, sans compter leurs tentatives de dJffus1on de comme~ta1res
faux et diffamatoires sur sa personne. Ce qui « non scui ~I~Cnl en d1t long
La derniere hagiographie d'importance en date- par Emilio Rodri- sur leurs craintes de voir remise en cause leur autontc trad1ttonnelle,
gué22, psychanalyste argentin vivant au Brésil - , traduite en France au
mais illustre aussi leurs détestables manieres » ~ .
2

début de l'an 2000, omet les critiques essentielles du contenu de la


psychanalyse et, faisant silence sur les affaires importantes, se contente On retrouve d'abord dans la mystification jungieiHil' 1\· lllbargo désin-
de reprendre les dits et faits institutionnels pour la gloire du mouvement formatif des freudiens.
freudien, visiblement étemel et indestructible. 11 est intéressant de noter
On croit souvent que la correspondance de Freud ;1w c <':111 11111 )'•• sans
que l'auteur recourt quand meme, avec prudence et édulcoration , aux
doute une des plus riches, est complete, ce qui c ~ l "w x:lll l'll'
lettres de Freud a Fliess tirées de l'édition complete de Masson , traduite
90 MUN::>ONC:I'.S I ·HI ' I IIIII N', 111 ', 1111111 l r' I IN I • III ·.~ INIUilMA' II()N Sr'·:t'lii .AIIO \ 11' 1 NI 11 11 <11111 di \1'11 11)111· '11

comporte en effet des coupur·s . ('·JI· de Jung avec Ludwig Binswanger, Carl Gustav Jung était le lil s d ' un p : r\ 11 ' 111 qui se disait descendant de
de 1907 a 1911, jadis en posscssion de la famille Binswanger, a curieu- Goethe 35 . Le grand-pcrc 111at ·m ·1 dt' ( '.( i . .lung. le th éologien hébra'iste
26
sement disparu . De meme, la correspondance de Jung avec Ernest Samuel Preiswerk, recevait chaqur..: sclllainc la visite spirituelle de son
Jones s'est mystérieusement volatilisée apres la parution du second épouse défunte, sacritiant a ccllc lin exclusive un fauteuil de son bureau.
volu~e de <da vi e et l' reuvre de Sigmund Freud » en 1955 27 • On ignore Sa filie Emilie, la future mere J e Jung, Jcvait alors se placer dans le dos
auss1 ce qu'ont pu devenir les précieux courriers qu'entretinrent en de Samuel quand il travaillait, afin de protéger l'élaboration de ses
cachette Ferenczi et Jung durant des années, apres la rupture de ce sermons de !'esprit curieux des ectoplasmes présents dans la piece.
demier ~vec Freud en 1913 28 • Deux volumes des lettres de Jung, pendant Entouré d'Hélene et Luise Preiswerk (ses deux cousines médiums), de sa
30 ans JUsqu' a sa mort en 1961, ont été « copieusement amendés et mere Emilie, et de différents invités, le jeune Carl G. Jung pratiquait des
sélectionnés par ses héritiers pour donner de lui un portrait favorable »29. séances de communication avec les spectres ou des expériences « surna-
Les administrateurs de la succession Jung bloquent encore l'acces a de turelles » concluantes dont i 1 tirera une these publiée en 1902, et fut
nomb~eux ?ocuments réservés. Le petit «Livre Rouge» de Carl Jung pendant des années membre honoraire de !'American Society for Psychi-
reste mterd1t aux regards a la maniere des journaux de Jones, de Marie cal Research quise consacrait au «parapsychique». Des 1902, «il avait
Bonaparte, et d'autres notoriétés 30 . Le contenu de son célebre séminaire manifestement établi [des] rapports entre l'hypnose, l'hystérie et le spiri-
de Zurich en 1925, reporté dans des notes certifiées par Jung, fut long- tisme bien avant d'avoir ouvert le moindre manuel de psychiatrie» et
temps réservé aux seuls élus et initiés, car «jusqu'a la publication des d'avoir rencontré Sigmund Freud. Et il « prit ces expériences spirites
notes completes en 1989, il était exigé de ceux qui souhaitaient lire ce tellement au sérieux que les idées qu'il en retira conserverent leur
document remarquable au moins cent heures d'analyse «approuvée» et emprise sur lui plus longtemps que la plupart des notions apprises a la
l' autorisation de leur analyste »3 1•
faculté de médecine» 36 •

Les hagiographies du personnage se sont, outre les documentations Lors d'expériences ésotériques répétées, de transes dissociatives et
tronquées et tromp~uses, pratiquement toutes inspirées d'une fausse hallucinées, Jung le gourou charismatique devint la réincarnation d'un
autobiographie de Jung («Ma vie. Souvenirs, reves et pensées» de «Christ Aryen », une sorte d' Antéchrist polythéiste, pai'en et polygame.
1962), une mythographie présentée comme sincere, en fait un montage Sous les traits d'un Abraxas léontocéphale - avatar a tete de !ion,
bricolé par Aniéla Jaffé, demiere assistante du médecin suisse, et arrangé hermaphrodite a pattes en forme de serpents et armé d'un fouet - , il
~our_ forger de lui une image convenant a la légende et a l'idéologie rencontrait en personne dans ses visions les dieux des temples mithnü-
32 ques, et auto-déifié, il rédigea a leur intention ses << sept sermons aux
Jungienne . Tout ce qui ne flatte pas la fable a été écarté, puis la plupart
des survivants du culte jungien ont contribué a la désinformation et a la morts ». Dans son bureau, il dialoguait seul, mais a plusieurs voix, avec
contrefa9on d'une histoire hallucinante, et empeché la connaissance ces dieux pai'ens de J'antiquité. Puis il inventa un culte des mysteres pour
dangereuse des vérités cachées depuis le début du siecle dernier. initier ses élus aux vérités révélées, une église secrete ou il convoquait,
par 1'ébranlement télékinétique de la clochette du perron de sa maison au
Que fallait-il soustraire ici? bord du Jac, les divinités préchrétiennes dont il était le maitre 37 • La
demeure de Jung était une communauté névrotique d'illuminés dévoués
ll ~·all~it dissimuler les falsifications et truquages de Jung33, son a sa personne, un temple ou se pratiquaient le spiritisme, la psychana-
expl01tatwn des femmes, des névrosés crédules, ou des familles fortu- lyse, !'astrologie, décidément interchangeables. C'était une secte messia-
nées. 11 fallait effacer les expériences visionnaires de celui qui fut sa vie nique et d'initiation, inspirée du culte de Mithra, d' origine Perse et qui
durant un adepte de l'occultisme, spiritisme, alchimie, graphologie, contrecarra le christianisme jusqu'a la fin du Iv e sicclc. Le lourd symbo-
soucoupes volantes, poltergeist (ou esprit frappeur), divination astrologi- lisme de Mithra terrassant le taureau - la tauroctonir.: mithra·lque rcpré-
que et prémonition onirique, légerides du Saint Graal, entretiens avec les sentant la victoire de la vie sur les forces du mal fasc inait Freud et
ancetres ou les croisés morts en pelerinage, entiché de rose-croix et de Jung. «Mes soirées sont fort occupées par l'astrologic . J · calc ule des
franc-ma9onnerie 34 ... Et toutes les informations qui, le faisant passer horoscopes, pour mettre la main sur le contenu dr..: lla 1 Vl' ' itl- psycholo-
pour.f~u, élimineraient son idéologie irrationnelle et sectaire, qu'on a pu gique», écrivait Jung a Freud38 . Puis Carl Jung, a la SliÍil' d ' un. analysc
cons1derer comme simultanément antisémite et anticatholique. astrologique, conféra a Sigmund Freud, né le 6 mai 1 X.'1 <1. lt- •cdoulahlc
MENSON(:I ·.S 1•1(1 •111111 N'o ll l'o!lllll l 11 I IN I 111 '• IN II>t(MA II ON S t''('tll A IRI ·, llo ol ll l•l 11 loiiHIIIA I' III\ .) 111 • 11
1

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1

signe du taureau. Des lors, Jung devetllt Mithra clans ses proprcs fantas- suggestion du départ. L' intt.:IJlll'lalltHI l u~t· t·t· d ' ulll: signitication sexuelle
mes sacrifia Freud transformé en taur ·an chf1tn.: 1'1... pourvoira a la validation autonwtiqul' du dogttle initial, car, de toute
fa9on, le client qui ~e rcbclle k w nli ttncru par sa «résistance» et celui
Le jungisme était une nouvelle rcligion polythéistc, p<ú'enne et pres de qui l'accepte donnera éga lemcnt raison a 1' interprétation.
la nature, dont l'objectif avoué était d ' inliltrer culture el religions tradi-
tio~nelles, voire de s'y substituer"0 . Carl Jung, son Dieu principal, Depuis pres d'un siecle, on sait que la contamination par la suggestion
«~ec~ara ouvertement a plus d'un interlocuteur que lui-meme et ceux qui réciproque (de l'analysé par l'analysant et inversement) conrere au
smvment ses méthodes avaient été choisis pour devenir les rédernpteurs « matériel clinique », quand il existe, e' est-a-dire aux fantasmes des
de Dieu». Eugen Bohler, son intime, rajouta qu'il «se croyait chargé patients, une validité bien illusoire, et a ceux des psychanalystes une
d'aider Dieu a devenir conscient, et cela non pour nous les hommes, autorité totalement usurpée : c'est la, dans la communication médecin-
mais dans l'intéret de Dieu Lui-meme» 41 . Le clanjungien devait ouvrir a malade, une création d'informations factices et de fausses preuves dont
ses fideles les portes de l'humanité vers un nouvel état de conscience se repait le freudisme. L'absence d 'effet thérapeutique supérieur a ce que
plus élevé, a condition d'avoir affaire a un élu préalablement formé dans produit la seule suggestion (ou l'effet placebo) en est d'ailleurs une
les regles, par la psychanalyse, transformation initiatique de soi et confirmation et suffit a ruiner les prétentions des analystes 44 .
descente dans l'inconscient qui allait aussitót devenir un moyen d'acces
direct au royaume transcendant des dieux. Tous les analystes retrouvent ainsi chez leurs patients les fantasmes
qu'ils désirent. Pour Lacan, l'inconscient est structuré comme un
En 1911, quelques mois avant son exclusion, Wilhelm Stekel avait osé langage, pour Otto Rank, le traumatisme de la naissance !'agite, pour
affirmer que le patient reve dans le dialecte utilisé par son psychiatre Alfred Adler, l'infériorité !' habite, pour Melanie Klein, le sein morcelé
pour le traiter, ce qui déclencha une féroce riposte de son maí'tre Freud. de la mere 1' anime .. . Pour Freud, il est le réservoir des désirs sexuels
On sait depuis belle lurette que, quand une personne consulte un psycha- refoulés dans l'enfance et dans la préhistoire de l'humanité, et pour Jung,
nalyste freudien, elle fait des reves freudiens, rankiens chez l'analyste I'inconscient est un musée complet des antiquités pai'ennes, transmis de
rankien, kleiniens chez un kleinien, winnicottien chez le psychanalyste génération en génération par l'hérédité des caracteres acquis. Car les
correspondant, ou n'importe quoi chez celui qui escompte qu'on le nour- connaissances biologiques des analystes se sont arretées au lamarckisme,
risse au gré de ses propres fantaisies. Grace aux témoignages des et n'ont jamais intégré l'administration des preuves accumulées du
consommateurs - par exemple Blanton, Doolittle, Kardiner, Wortis - , contraire depuis un siecle.
nous savons que la soi-disant « technique » psychologique de Sigmund le
gourou n 'était qu' une persuasion active. « Simplement, il faut prendre en Des lors, la psychanalyse de Jung devait, par la force, retrouver cet
compte que 1'association libre n 'est pas vraiment libre» , écrivait-il, et inconscient collectif du paganisme réincarné en chacun. Malades et fide-
1'analyste, «par son expérience, est en général préparé a ce qui va venir, les étaient ainsi libérés des chaines de leurs névroses pour sombrer dans
et peut a présent mettre a profit le matériel que le patient met a jour... » 42. le fanatisme jungien.
Freud, maltre dans l'art de la manipulation textuelle et des analysés-
espérant une confirmation, illusoire, de son idéologie - , nous avait Au palmares des recrues du jungisme, on comptait plusieurs familles
tres fortunées.
avertis : « dans le traitement psychanalytique, il est tres important [pour
l'analyste freudien] de s'attendre a ce qu'un symptóme ait une sign~fica­ Medill MacCormick, propriétaire du Chicago Tribun e et bien placé
tion sexuelle», chez le client. Et de fournir a son patient l'interprétation dans !'arene politique, s'était fait soigner en 190H- 1909 par Jung, lequel
correspondan te par anticipation ( « Erwartungsvorstellung ») pour le !'incita fortement a user de la polygamie commc adj uvant thérapeutique.
convaincre. Ou bien alors, continuait-il, l'analyste doit s'attendre a «la «Ce riche Américain était une tres belle prise pour le lllouvcmcnt, et ce
signitication sexuellement opp.osée qui n'a peut-etre pas été soup- témoignage de leur succes international ne manqua pas d<.: ravir .Jung et
90nnée»43. L'interprétation persuasive émane bien du psychanalyste. Freud. Jung n'allait pas tarder a ferrer un troph t· l'nt·ore plus imprcs-
Mais l'astuce de Sigmund Freud consiste ensuite a faire croire qu'il sionnant pour la psychanalyse et pour lui-memc : la ltllr <k l'honunc qui
s'agit d ' une représentation (Yorstellung) que se forge le patient, sui passait généralement pour le plus riche du mondl· tll'l' itk-ntal , Edith
generis. Comme si le fantasme venait de lui, non du dehors par la Rockefeller MacCormick »45 . La famille MacC'o 11111 t' ~ t'lall ¡Hopriétairc
94 MEN SO NW :S H<l ·l/1 111 N', 111 '.111 11 11 11 I IN I 111 \ IN I·OHMI\'IION Sl :('lii.AIRI :

de 1' lntemational Harvester, 1' nnplll. des lilac hines agricoles. Le fils tres illuminations tran sccndantak:-. el M"lll"' n1cssianiqucs, ou bien
Harold MacCormick, tres pro ·h · des Rockcfcllcr, épousa Edith, elle- encore se retournaient vcrs un fr ·udt:-.IIIL" plus 01thodoxc et plus prolifi-
meme tille de John D. Rockcfc llcr, dont la fortune (la Standard Oil) était que. Mais ni plus ni moins irrationn ·1 , ni plus ni moins menteur, ni plus
estimée avant la premiere guerrc rnondialc a 2% du produit national brut ni moins honnete.
des États-Unis.

Au début 1913, au commencement du schisme avec Freud, Jung vint a


CODA
New York en personne chercher Edith Rockefeller MacCormick, dépri-
mée et agoraphobe, et entama derechef son analyse, qu' il continua sur le Ainsi, l'histoire de la psychanalyse a du se faire de I'extérieur, sans le
paquebot pendant la traversée du retour. Puis Edith s'installa avec
concours des ressources immenses de la documentation interne que le
enfants et domestiques a Zurich dans un hótel,jusqu'en 1921, pour para-
mouvement s'était réservée.
chever son initiation.
Cette rétention des informations est en soi une grave anomalie. Elle a
Chaque nouvel adepte se doit de convertir ses proches, ses voisins, de suscité bien des curiosités, et la vocation de spécialistes passionnés qui,
les amener vers la rédemption et de poursuivre l'évangélisation. Des par manreuvre habile ou séduction, _sont quelquefois pa_rv~nu_s a soutirer
lors, a l'automne 1914, Harold McCormick, le mari d'Edith, entama une une poignée de documents croustillants. Quelques revelat10ns sur la
analyse jungienne a son tour, puis leurs enfants, Fowler et Muriel. Plus désinformation freudienne ont pu etre ensuite l'objet de désinformations
tard, le financier Paul Mellon et sa femme vont s'incliner. «Les Rocke- a leur tour sortes de nouveaux montages de propagande emboltés dans
feller, les MacCormick et les Mellon comptaient parmi les familles les la propaga~de, ce qui tient du prodige e~ de la plus ~r~nde _cocass~ri~.
plus riches d'Amérique et l'on peut se demander si Jung serait encore Certaines de ces perles n'ont pas de pertmence pour l htstonen, mrus ti
aussi populaire aujourd'hui s'il n'avait pas gagné et convertí leurs est significatif de noter qu'elles sont, lors de leur divulgation dans la
femmes a ses mysteria>¡46 . Car Edith Rockefeller MacCormick finan~ait presse, pratiquement toutes a l'origiiie de scandales. Une tempete_ d'indi-
les publications et traductions des travaux de Jung, alors inconnus du gnation se déclenche, associée a de curieux phénomenes émot~onnels,
public, puis l'immeuble ou les jungiens installerent leur Club Psycholo- montrant a la fois l'intolérance sectaire du monde psychanalyttque au
gique en 1916, réglait les factures, avan~ait des prets ... « C' était presque jugement extérieur ou a la simple confrontation a l'évidence du contraire
deux millions de dollars d'aujourd'hui qu'il recevait. Et cela sans comp- de sa légende, et puis ce qui peut apparáitre comme une de ses plus gran-
ter la traduction des reuvres de Jung en Anglais »47 . Plus tard, Edith des faiblesses. «Apres tout», écrivait Fran~ois George, «Un congres de
psychanalyse est aujourd'hui a peu pres le seul lie~ ou puisse e~~~r~
s'observer la grande hystérie qui enchantait Charcot» 0 . Cette sensibihte
achetera un autre Club (Gemeindstrasse a Zurich, toujours en fonction)
rempla~ant le précédent trop dispendieux. John D. Rockefeller épongera
toutes les dettes de sa tille, laquelle restera déprimée et agoraphobe spéciale a l'intrusion étrangere sur son territoire secret, et cette autopro-
jusqu'a la fin de ses jours. Grace a la fortune des Rockefeller MacCor- tection par des regles différentes des lois communes, sont !'índice d'une
mick qui se dépensa ici par millions, Jung fut ainsi connu du monde grande fragilité psychologique dont on avait pu les cr~ire épargnés par
entier. 11 essaimait. leur spécialité. Outre les convoitises des experts, ces attttudes ont enge~­
dré des suspicions bien légitimes sur l'honneteté d'un cercle monopoh-
Il fallait attirer les névrosés influen~ables, et surtout des femmes, vers
son culte clientéliste a mystere. Jung se présentait a cet effet sous diffé- sant aussi nerveusement et jalousement l'information .
rents masques selon les besoins et, techniquement, il « trompait délibéré- Maintenant, la question est la suivante : quels sont done les renseigne-
ment ses ouailles »48 pour son insémination spirituelle, et lucrative. ments qu'il faudrait soustraire a la curiosité morbidc du monde exté-
Quant aux plus belles patientes, la polygamie leur était recommandée sur rieur?
ordonnance, avec applications pratiques sur le divan pour leur faire
gouter l'inconscience collective ... Quelques-uns allaient plus loin encore, 11 en découlera bien d'autres interrogations. D'al ord, pourquoi le
dans des culbutes groupales de la plus grande bouffonnerie49 . Certains mouvement psychanalytique a-t-il besoin d'échappa i\ lu vérification?
s'éloignaient du gourou décadent puis se réfugiaient dans les bras d'au- La réponse pourra appara1tre a la comparaison du coniL"IIII de e ·s sourccs
MI ~ NSON<:I .~ 11 1 111111 N'• 111,11111 1 1 o I IN I 111 ',I N ! 1!1<~1/\IIIIN ,\ 1 ( ' t 11 A IHI • 11 '" rHol 11 l.ltu,!li\1'1111,11 11· lJ7

SecreteS 3UX pubJicalÍOIIS j n·udÍl'llllO 1,('S 1111\lllll:tl ÍOIIS Olll élé, par NOTES
exemple, retirées du regard des honun{'S p:u n· q11 ' ·lk·s sonl dangcreuses 1
Koyré (1943) : 32-33.
a l'idéologie Officielle qu 'c]Jcs COlllrcdÍSl'lll l'ill gorÍ<.¡UCIJlCill, et paree 2 Cité par Noll (1997): 151.
qu'elles nuisent a la survie de ses éKil:plcs en tanl que psychanalystes. ' Roazen ( 1993) : 99 sq.
Lesquels absorbent avec voluplé les dogmcs rrcudiens sans jamais en 4 Grosskurth ( 1991) : 130.

douter mais répugnent a entendre les contestations, surtout factuelles. 5 Young-Bruehl (1994): 162.
6 Roazen (1975): 13; et Roazen (1993): 91 sq.

Ensuite, comment se fait-il que la psychanalyse soit la seule, de toutes 7 Joan Riviere (Lancet, 3019!1939), citée dans la préface a Lettres de Fami/le de Sigmund

les branches de la pensée a prétentions scientifiques, a traiter ses histo- Freud, p. xi.
8 Jones ( !959), cité dans la préface a Lettres de Famille de Sigmund Freud et des Freud de
riens, ses épistémologues, son public et l'honnete homme de cette
Manchester, p. x-xi.
maniere ? La réponse a cette question est ess.entielle car elle renvoie a 9 The Complete Correspondence of Sigmund Freud and Ernest Iones, /908-1939;
l'idée que le mouvement freudien n'ajamais obéi a des impératifs scien- Cambridge, Harvard University Press, 1993. Traduction aux Presses Universitaires de
tifiques- qui l'auraient ouvert a la communication et nécessairement au France en 1998.
1° Cf l'introduction de Masson a <<Complete Letters Freud-Fliess», 1985 : 6 n6. Des
partage de ses données - , mais se définit, au contraire et depuis ses
origines, par· l'ignorance de l'objectivité et par des comportements Jettres de Marie Bonaparte a René Laforgue furent éditées par Bourgeron en 1993.
11 M. Bonaparte, A la mémoire des disparus, 2 vol., PUF, 1958. Cf E. Roudinesco (1994),
sectaires qui l'isolent de la communauté des savants en une autarcie
Histoire de la Psychanalyse en France, vol. 1 : 320 sq.; et Roudinesco & Plon ( 1997) :
tremblante et agressive. Le mouvement freudien est l'archétype d'une article Bonaparte. Les <<Cinq Cahiers d'une petite filie» furent imprimés pour l'auteur en
secte cultivant e hez ses adhérents et les na'ifs «la psychologie du juste 1958 (4 volumes, lmago Publishing).
persécuté, du peuple élu entouré d'un monde d'ennemis qui lesent ses 12 Préface a Complete Letters Freud-Flies.~. op. cit., p. xi .

13 Borch-Jacobsen (1995) : 94 sq.


droits et le menacent dans son existence. Inversion caractéristique de la
14 Obholzer (1980) : 207 et 208 .
situation réelle, qui nourrit le sursaut d'infériorité des totalitaires » 51 •
15 Lettres de Freud a Jung du 3/511908 et Lettre de Jung a Freud du 12!711908 (ma

Enfin, comment se fait-il qu'on puisse, y compris en n'étant pas soi- traduction).
ló Selon Peter Gay (1988, vol. 1 : 621), l'édition intégrate qu ' il utilise se trouverait dans
meme un de ses convertís, trouver normales les dispositions prises par le
lise Grubrich-Simitis, 1971 : Freud « Selbstdarstellung ». Schriften zur Geschichte der
corps psychanalytique pour la protection de ses terribles secrets, mais Psyclwanalyse (pas d'éditeur).
résolument pathologiques, impudiques et honteuses, les révélations des 17 Gay (1988), vol. 1 : 619.

historiens et la curiosité du monde scientifigue a son égard? Les répon- '" Gay (1988), vol. 1 : 640.
ses incombent ici aux sociologues et historiens des civilisations. La '" Cf Micale (1994).
psychanalyse, religion sans dieu, sacrée dans nos sociétés, s'oppose aux 20 Macmillan (1991), Freud Evaluated The Completed Are. Cf Frederick Crews
( 1996) : note 4. Néanmoins, Macmillan a eu du succes el son livrc cut droit a une nouvelle
autres croyances séculaires qu'elle veut supplanter sans contradiction. Et
édition, avec un chapitre supplémentaire et plus accessiblc (Cambridge, the MIT Press,
le besoin des hommes d'adhérer a une foi qui leur ment justifie son 1997).
emprise. Disons-le : il s'agit la d'un assaut symptomatique de l'irration- 21 Yoir la préface de Max Schamberg (1993), vol. l.

nel contre la culture et la vérité. Et, dans notre civilisation, «la psychana- 22 Rodrigué ( 1996), 2 vol.

lyse essaie de s'infiltrer en revetant J'uniforme de la science, afin 21 Sur ce sujet, voir ici le chapitre Déréliction ...

24 Kerr (1994), A Most Dangerous Method; et Richard Noll ( I'J'Jl). }IIIIM. le Cilrist Aryen.
d'étrangler cette derniere de l' intéricur »52 .
25 Noll (1997) : 293 .
26 Cf Correspondance Freud-Binswanger, 1995 : 224 n 11.

27 Correspondance Freud-Jung : 516 n l .


28 Kerr (1994) : 454.

29 Noll (1997): 10.


30 Noll (1997): 10 et 150.
31
Noll ( 1997) : 131.
32 Noll ( 1997) : 300 n l.

" Les mensonges de Jung sont encombrants, sur Otto Gro~~. 1111 ·· '" 1" 1!""" 1111111 ' 1'1''' 1
(Noll, ibid. : 278 sq.) par exemple.
9!! MENS O NCiES H<l ·lll 111 N ', 111 '• 111 111 1 i t 1 11~ 1 lt l '.I N i t ii! Mi\ llt iN S H ' III 1\ 11<1 1

34
Voir Kerr (1994): 50 .1·q . , 70, cr ¡m.l',l'llll , Wr l" ln ( 1'1'1 ~ ) IK~ .l't¡.: el surt out Richard
Noll (1997). DEUXIEME PARTIE
35
Kerr (1994) : 45.
36
Noll ( 1997) : 46 (pour ces deux citalions).
37
Noll (1997): 147, 160, 170- 171 , 240-241.
JS Lettre de Jung a Freud, 1216/1911 .
39
e¡: l'analyse de Noll, pages 144 sq. , et la derniere partie de Freud (1912-1913 ) : Totem
et Tabou . MENTERIES ET DÉRAISON
40
Noll (1997) : 75 sq. et chapitre 4.
41
Noll (1997) : 12 (pour ces deux citations).
42
Freud (1925), Selbstdarstellung, pages 68 et 69 (c' est moi qui souligne).
43
Freud (1908), Hysterische Phantasien und ihre Beziehung zur Bisexualitiit : 155 (c'est
moi qui souligne).
44
Depuis Gaupp ( 1900) et Woodworth ( 1917), les travaux sur la suggestion abondent : cf
Van Rillaer (1980 : 191 sq.), Sebeok & Rosenthal (1981), Esterson (1993 : 236 sq.),
Macmillan ( 1991 : 213, 570 sq.), Erwin ( 1996 : 93 sq.) et bien sur le fatal Grünbaum
(198411 1996) ..
45
Noll (1997): 213-214.
46
Noll (1997): 223. <<In a time of universal deceit, telling the truth is
47
Noll (1997) : 236. a revolutionary act. »
48
Noll (1997) : 181.
49
Par exemple, le psychologue polygame Henry A. Murray et sa maitresse Christiana George Orwe!P
Morgan (Noll (1997) : 103 et 275.), tous deux ésotériques inventeurs, dans les années
trente, d' un soi-disant test psychologique, le Thematic Aperception Test, Jeque!, dans le <<Veritas vel silentio consupitur vel mendacio. »
meilleur des cas, n'apprend rien au psychologue qu'il ne sache déja et dont la validité est
médiocre. Christiana disparut en 1967 dans des conditions mystérieuses : ivre, elle se Ammien Marcellin 2
noya dans 50 cm d'eau, ,pres de Murray qui, a l'enquete, ne se souvint plus de rien
(Roazen (2001) : 257 sq.).
50
F. George (1979) : 134 n l.
51
Alexandre Koyré (1943), 34 n2: Cf Weisz (1975); et John Farrell (1996), Freud 's Para-
noid Quest.
52
Knight Dunlap (1920), Mysticism, Freudianism, and Scientific Psychology.

NOTES

1 En ce temps de mensonge universel, dire la vérité est un ar h· r v n ltrl htr tr Htr ll '
z La vérité est violée aussi bien par le silence que par 1· mt·n~ollf'l
Chapitre 6
Superstitions 1

"Entre une séance de psychanalyse et une


séance de spiritisme, la différence est la sui-
vante : d'apres les normes a l'honneur dans la
haute culture universitaire dominante de notre
temps, les esprits et les spectres que l'on convo-
que dans celle-ci ne sont plus respectables. »

Ernest Gellner

SIGNES DE CROIX

Dans les montagnes du Harz, au pays de Goethe en Basse-Saxe, les


paysans conjuraient les mauvais sorts. Ils s'y protégeaient des sabbats
des sorcieres en allumant des feux, clouaient des signes contre les maté-
tices, et les trois croix ttt dessinées a la craie sur les portes se char-
geaient d'éloigner le Malin et ses sortileges. Souvent, Sigmund Freud et
les siens y séjournaient, et le Comité Secret refaisant le monde a sa
mesure y devisait dans les chaleurs de l'été.
Le tracé rituel se retrouve en de multiples occasions daos les corres-
pondances de Freud, du moins dans celles que les censeurs nous ont
laissé Jire, jusqu'en 1938 quand lui parviennent les « nouvelles en prove-
nance d'ttt Allemagne ( ... ), les vagues d'immigrants qui déferlent sur
les rivages de ce pays, l'incertitude quant a ce que !'avenir proche nous
réserve, tout cela exclut un confort véritable »3 . Le signe de la croix était
un sacrifice a l'imprévisible, une conjuration magique du ·nt Chaos. « 11
faut done que la sorciere s'en mele », disait Goethe4 . Et Sigmund Freud
répondit a l'intolérable désordre que « nous savons qm: les premicrs pas
vers la maltrise intellectuelle du monde environnant, ou nou s vivons,
consiste a découvrir des généralités, des regles , des loi s. qui llll:lt cn l de
l'ordre dans le Chaos» 5 .
Le dimanche 5 novembre 1899- le lendemain dl' la p:uution <k la
Traumdeutung, sacrée mais antidatée en 1900 pour inaugult'l 1111 .\ ll't'h"
qui commencera en fait le lundi ¡er janvier 1901 - , l"reud :¡vot lt', 1·111''
ne pas savoir «encore quoi faire de la ttt féminin •... » . F11·ud ''l ' \l llll"
' .¡ 11'1 11'· 1111 1lN' 101
102 MENSON<ii'.S 1·101/llll N'> lll ~ lflllll lli i N I 111 ~ I N I OI<MA' II ON SI,('III.A IKI ·

jamais quoi faire de la "I'H mauditt· so ualité f'éminine, vaste «continent collection d' antiquités, représcntation dt: Y~:IHI S qu ' il lut: sur le champ.
noir» inexploré et dangereux . Ccttc inf'ormation n' csl pas caviardée par Mathilde est vite guérie .
l'édition fran~aise, bien que la lcltre soitt:xpurgéc d'une H'l phrase. Les
Ht y sont simplement remplacées par +++ fournies sans aucune expli- Devant les mauvais sorts, a la pertc d'une amitié ou plutot d'une
cation, ce qui est une maniere de dissimuler une soustraction derrieré alliance en péril, des couvercles d'encriers, des figurines égyptiennes,
trois additions 6. Mais les damnées Ht disparaissent totalement de cette différents objets vont y passer. En 1925 encore, ses précieuses lunettes et
édition dans un courrier du 8 mai 190 l. 11 y est question de la Psychopa- leur étui sont sacrifiés sur l'autel de son inquiétude, en attendant un train
thologie de la vie quotidienne, travail « tout a fait informe» ou il se qui ne voulait pas venir. Malgré son auto-analyse, Freud a toujours eu
«trouve des tas de ttt choses interdites», dit !'original. On les retrouve une phobie des transports ferroviaires, mais ce jour-la, le train contenait
14
ayssi en avril 1904, dans des propos dérisoires de Freud sur les ttt sa tille Anna et un accident s'était produit, dans un autre ttt train •
Etudes sur l'hystérie et la clef des songes7 . · Quand ils concernent des psychanalystes, ces comportements sont
cachés sous l' appellation « méprises et maladresses }} et autres « actes
15
manqués >} évidemment non symptomatiques d'une névrose •
Et les ttt reviennent encore dans la ttt correspondance avec Jung,
par exemplé le 1er janvier 1907 («vous savez, la ttt sexualité » ), ou le 27
aout 1907 («lorsqu'on se trouve en face de son ttt inconscient»). Carl
TRANSMISSIONS DE PENSÉES
Gustav Jung connait bien l'usage du signe des trois croix, qu'il pratique
quand il devine la terrible emprise qu'essaie d'exercer son maitre et le
Dans ses écrits publics, Freud refuse apparemment de croire a l'occul-
« ttt dangen} qu'il représente 8 . Quand il finit par comprendre, apres des
échanges d'une férocité inoui'e avec le Viennois, il rédige une lettre de tisme.
démission de la présidence de l'association ínternationale de psychana- 11 reprend une étrange distinction entre le « paranormal >} et la « télépa-
lyse, qui marque la fin des relations avec Sígmund Freud, et en adresse thie}} dont il n'arriverajamais ase défaire. Des 1901, il écrivait aFliess:
une copie a tous les responsables des sections locales de l'association. «je crois a la transmission de pensée et continue de douter de la
Sur l'exemplaire personnel de Freud, Jung prend la précaution de tracer 'magie'}}16. Apparemment, l'émission de Berlín a Vienne était brouillée:
ttt a son intention9 . Alors le médecin suisse se retrouvera seul, un Fliess pensait l'inverse, estimant la magie, méprisant la télépathie ... En
protestan! dans l'hérésie, divaguant vers le polythéisme paleo. 1937 encore, lors d'une discussion avec le Dr Smiley Blanton, son
patient qui lui demandait ce qu'il fallait penser du « paranormal>}, Freud
Carl Jung conservait sur luí la clef d'une cache secrete d'une alcove de affirma qu'il faudrait vérifier tout cela, mais que le jeu n'en vaudrait pas
son bureau 10 , ou se trouvaient différents objets de valeur, dont la corres- la chandelle, « excepté pour la télépathie dont 1' existence est possible et
pondance de Sigmund Freud, et puis les morceaux du couteau a pain qui mérite d'etre étudiée}> 17 •
brisé pendant une séance de «télékinésie». Lors d'une de ces séances de • 18 •
démonstration a Vienne, fin mars 1909, il aurait fait craquee adistance la Ernest Jones - qui se défend, dans un gros chap1tre tout entter
bibliotheque de Freud, grace a ce qu'il appelait «le phénomene d'exté- consacré a l'occultisme, d'avoir adhéré lui-meme a de telles balivernes
riorisation catalytique}}, ce qui, soi-disant, aurait saisi d'horreur son - prétendit que Freud différenciait aussi d' un coté la transmission de
interlocuteur 11 • En réalité, «Freud admit avoir été tres impressionné par pensées, d'un autre la télépathie. Selon Freud, les pensées se transportent
ses exploits et avoir tenté de l'imiter apres son déparb}12 mais, bien sur, en effet par une onde, inconnue mais matérielle, qui se reconvertit a l'ar-
l'homme de science aurait vite trouvé des explications physiques a la rivée comme dans le télégraphe; la télépathie, par contrt:, s<Htc d 'empa-
« télékinésie >} et conseilla a son homologue helvétique de garder la tete thie a distance, requiert une sensibilité spéciale fond ee sur un licn affec-
froide a ce sujet 13 . Car le psychanalyste est rationnel, ou bien il n'est pas tif entre l'émetteur et le récepteur, telle que si un événe1m' nt frkheu.x (et
19
psychanalyste. uniquement facheux) touche l'un des deux, l'autrc en !>er:l infonné ... ll
fut lui-meme le récepteur des deux formes de té lén HnllHJni ca lion .
. En 1905, sa filie ainée Mathilde Freud est malade. 11 faut la protéger, a
d1stance, efficacement mais sans la télékinésie. Sigmund sacrifie une Par exemple, dans la nuit du 8 au 9 juillet 191 5, ¡:ll.IHIIail un reve
pantoufle, et, visant soigneusement, atteint en pleine tete une statue de sa prémonitoire : son fils Martín, étant a plus de 250 km tk 1:'1 ' '" k front
104 MENSON(i"S 1·1<1 ·1JI lll N'• lll 'd ••110 1• I IN I 1•1 ', INII JllMI\IION SI·( 'III .AII{I ·
',1 11•1 1{\ llll!lNS 10.~

de guerre, va etre blessé OU pire t;ll ·ore . ()u ·lquts jours plus tard, il Se ment noté les détails de l' incidl'lll , L'l <k ·idl' ~ « mettrc fin a une supersti-
confirme que Martín n'a été que 1 gt:rl:mcnt alt ·int. Alors son pere luí tion », i 1 écrit aussit6t de Yicnn · a llamhourg-Wandsbek pour demander
demande toutes les précisions néccssaires a la v6rillcation de la valeur a sa fiancée si, a ce momcnt ratidiquc précis, «i'l onze heures le jeudi5
prédictive des reves 20 . Et Freud prétendra en 1922, grand Dieu, n' avoir passé» lorsqu'il brisa la bague, soudain elle l'avait moins aime .
jamais fait de reve prophétique, juste avanl de rappeler a la page suivante Soulagé, Sigmund put certitler qu'a ce moment exact... Martha mangeait
du meme texte son reve de Martín «qui se trouvait au front et y était un gateau.
tombé» 21 .
Souvenons nous qu'il faut tout vérifier, c'est le réflexe du chercheur
Les messages télépathiques atteignent plus aisément un corps endormi scientifique confronté a ces ~<Obscurs problemes a la frontiere de l'hyp-
qu'un cerveau a l'état de veille, et le matériel transmis daos l'atmosphere notisme (transfert de pensée, etc.)» 26 , finalement proches du mystérieux
d'un individu a l'autre est ensuite recyclé daos le reve sous forme de « rapport » des magnétiseurs et de la relation psychanalytique.
symboles décodés par la psychanalyse22 . Le jour, la télépathie est de
médiocre qualité et manque de la précision de la divination onirique En octobre 1912, inquiet, il s' appretait a écrire a Sandor Ferenczi pour
nocturne. Néanmoins, elle est parfaitement possible, malgré les déforma- demander au Hongrois pourquoi il ne lui avait plus envoyé de lettre
tions subies lors du transport des messages d'un cortex cérébral a un depuis plusieurs jours. Tout a coup, Freud s'arreta, car penser a rédiger
autre, meme si la coca'ine fait planer quelques doutes sur celui qui re<;oit ce courrier co'incidait avec le fait qu'un « message télépathique luí parve-
les vibrations ou les rayons ... nait vraisemblablement de Budapest» 27 . Sigmund tínt compte du rensei-
gnement subliminal, puis remit sa Jettre a plus tard pour éviter les inter-
Les premieres expériences diurnes de Sigmund Freud en la matiere
férences et que les courriers se croisassent. De fait, la Jettre tant attendue
remonteraient a 1880- c'est-a-dire quinze années avant Carl Jung qui
n'eut sa ligne directe de navigation avec les défunts qu'enjuin 1895-, de Ferenczi arriva, qui le réconforta 28 .
quand il réunissait quelques proches et des condisciples autour d'un
guéridon frétillant pour des exercices «paranormaux »23 . Puis, au milieu Le 1er octobre 1909, a leur retour des États-Unis, Ferenczi et Freud
des années 1880, seul dans un pays étranger, illui arrivait souvent d'en- vont a Berlín consulter Frau Seidler, une célebre diseuse de bonne aven-
tendre une voix connue et chere l'appeler par son nom. Des lors, il notait ture. Freud est convaincu qu'elle détient le pouvoir de lecture directe des
l'heure exacte de «l'hallucination » pour se renseigner a son retour24 . pensées, en particulier de celles de Ferenczi qui a le talent d'émetteur-ré-
cepteur. La voyante, a qui ils avaient montré une lettre, découvre en
A Vienne, deux mois apres ses fian<;ailles de juin 1882, il cassa par explorant 1'esprit de ses clients, 6 stupeur, qu ' elle venait de Vienne.
accident l'anneau de Martha Bernays, sa promise alors a Hambourg. Il Freud est fortement ébranlé par la divination extralucide de la prove-
n'existe pas de coi'ncidence et tout esl déterminé par des intentions nance du courrier. .. qui índiquait cette adresse en toutes lettres.
occultes, volontiers inconscientes. S'il s'était agi d'une autre personne,
1' inventeur de la psychanalyse aurait peut-etre interprété dans cet « acte Moins d'un an apres l'expérience Seidler a Berlin, Freud n'avait aucun
manqué», au demeurant réussi , un índice d'une intention refoulée de doute sur la réalité de ces événements extraordinaircs 29 . Aucunc vérifica-
rupture (c'est sur, puisque <;a lui résiste), ou pour le moins un signe tion n'était nécessaire, car il était d'embléc plus que disposé a y croire.
d'ambivalence redipienne vis-a-vis de sa fiancée, c'est-a-dire marquant Et par la suite, ríen ne pouvait plus le distrairc de sa ccrtitude.
sa préférence inconsciente pour sa propre mere, sinon la belle-mere Des 19ll, il était membre correspondan! de la Soci '- té de Rcc herches
putative, ou sa future bellc-socur Minna ... Psychiques de Londres, dont le psychanalysle T.W. Mit chcll sera
Pour l'instant, c'est un présa •e sini stre regardant l'attachement amou- d'ailleurs président en 1922. En 1912, il rédigea a l'lllll'llliun de ces
111
reux de Martha transmis a lun 'lll' di sl;llll'C, soit 750 km a vol d'oiseau, experts en occultisme une généreuse « not e sur l'in co nsr irnt » , en
ce qui est probablemcnt k chl'luin naturd des vibrations dans ce trans- anglais, traduite en allemand l'année suivantc. En 1!) 1'1 , 1:1nul l'lail fait
fert céleste des affects , car ni 1\·s pacc ni le temps ne sont ríen quand on membre honoraire de la surnaturelle Société An1\-1iv:tlll\' tk 1< ·rhe1 ·hc
aime, et aucun obstaclc m· duil In. ;u rCter dans l'éther. Sigmund a un Psychique, fondée en 1906- a laquelle Carl .Jnn¡• av:111 dq ., .tdhn l· L'll
mauvais pressentimcnt, pui s r ht'lt he a co mprendre. Ayant scrupuleuse- 1907 au moment ou il créait aussi la «Société F1L·ud .. d<· / 11111 h q1w . v1a
106 MENSO NGES FHI :l l l )JJ ·N,\ 111 \ lt llll l 11 IIN I 1>1 \ IN I·OI<MATION SE(' I 111\IH H ',1/ 1'1 ll'ollllliNS 107

une patiente suggestible, la famillc Rockcfellcr linancera a coup de soir se présen ta aussi en s~,;a n ' L' nocltllll · spl-ci ale dcvant les freudiens,
millions de dollars quelques temps plus tard 11 . pour J'exécution de quelqu cs passcs parapsychiq ues, le « Professeur »
Alexander Roth , grand maí'tre médiumnique. Mais ríen ne se produisit :
Durant 1' été 1921, trois périodiques spécialisés dans 1' occultisme !'esprit n'y était pas, a moins qu'il souffrí't d'une rude concurrence en ce
proposerent a Freud d'y contribuer, ce qu'il refusa. Néanmoins, a l'un lieu. Pour le curieux d ' histoire de la psychanalyse, la seule surprise sera
des éditeurs, Hereward Carrington de New York, il écrivit que s'il avait la disparition magique de toute la séance du 19 novembre des officielles
sa vie a refaire, illa réserverait <di la recherche psychique plutót qu'a la Minutes de la Société38 ...
psychanalyse», déclaration qu'ensuite Freud dénia, contre l'évidence32_
En décembre 1923 encore, il fut nommé membre honoraire de la Société Freud était mécontent de cette soirée, aussi invita-t-il Roth a son domi-
de Recherches Psychiques de Grece. Helene Deutsch, sa fidele éleve, cile pour une nouvelle démonstration en petit comité technique composé
écrira deux articles paranormaux, en 1926 et en 1932, pour la Société de de lui-meme, son frere, Anna Freud, Hanns Sachs, Otto Rank, Eduard
Recherche Psychique de Boston, Georges Devereux en 1953 un livre sur Hitschmann, et les épouses. Hélas ! encore une déception : 1' expérience
la _ psychanalys~ et l'occultisme, Wilhelm Stekel sur le reve et la télépa- fut « tout a fait lamentable )) 39 . Plus tard, les participants furent stupéfaits
thie, Otto Rank et Sandor Ferenczi différents articles sur ces graves d'apprendre qu'ils avaient eu affaire a un escroc ... Était-ce la raison de
qu~st!ons, e~ bien d'autres psycha?alystes _les suivront. Margaret Mead, a l'échec de ses prestations? Roth, qui n'était professeur de ríen, et
qm 1 on dmt une des plus formidables 1mpostures de l'anthropologie d'ailleurs illettré, avait surtout extorqué aFerenczi une lettre d'accrédita-
culturelle, était aussi dominée par l'irrationnel, la télépathie, l'horosco- tion des autorités psychanalytiques pour valoriser sa notoriété, document
pie, les objets volants (identifiés par elles), les communications avec les que Freud, uniquement furieux du détoumement de son pouvoir, ou si
morts et avec les végétaux, et fut tres longtemps adhérente, comme l'on veut d'un abus de confiance, le pressa de racheterA<>.
Freud et Carl Jung, a la Société Américaine de Recherches Psychiques 33.
Maryse Choisy, grande égérie fran~aise de la psychanalyse daos les 11 faudra attendre le mois de mars 1925 pour obtenir une spectaculaire
années quarante et cinquante, fonda également 1' AROT, Association confirmation de la transmission de pensée a trois, entre Sandor Ferenczi,
pour la Rénovation de l'Occultisme Traditionnel, entreprise irrationaliste Sigmund et Anna Freud. Freud, jouant cette fois le role du médium daos
devant promouvoir la réalité des mythes, de l'hermétisme, de l'ésoté- son costume de ville, analysa ses propres associations mentales influen-
risme, voyance, superstitions kabbalistiques, etc. Les esprits sont faits cées par les émetteurs amis pres de lui, et fut enfin tres satisfait de ses
pour se rencontrer. performances extrasensorielles d'auto-analyse télépathique. Des lors, la
Rundbrief du 15 mars 1925 put proclamer de Vienne, 19 Berggasse, la
, En 1912 ene ore, Sigmund Freud poussait Ferenczi a préparer «une victoire sur la télépathie 41 •
etude a fond » sur le sujet34, destinée a une publication d'importance, Les historiens des sciences doivent s'étonner et regretter que les expé-
puisqu'il s'agissait de sa revue de psychanalyse appliquée (Schriften zur riences ésotériques «Cruciales)) de 1925, car il y en eut plusieurs, n'aient
anxewandten Seelenkunde) ou avait paru deux ans plus tót son cher pas été divulguées ni décrites. Nous savons seulement qu' Anna- pythie
« souvenir d'enfance de Léonard de Vinci» 35 • Freud lui proposa meme qui possédait selon son pere «la sensibilité télépathique » 42 - répondit
un titre, « I'inconscient et la transmission de pensée», mais Sandor trente ans plus tarda Ernest Jones qu'elles avaient bien trait a « la trans-
Ferenczi, découragé par l'immensité de la tache, renon~a. Ce dernier mission de pensée» 43 saos plus de précision sur cette déli cate découverte
pouvait néanmoins s' affirmer «un formidable voyant, o u plutót, lecteur scientifique. Aussi ne connaitrons nous l'étenduc des com pétences de
de pensée! » et, rajoutait-il a Freud, «je lis (dans mes associations libres) l'équipe des spécialistes ghost-busters de Vienne qu'a la parution des
les pensées de mes patients. La future méthodologie [psychanalytique] Jones' Papers, et des Rundbriefe, ces lettres secretes qui cin.: ul aienl entre
devrait en profiter» 36 • Et Ernest Jones rapportera l'information de Freud les membres du Comité occulte.
comme quoi Ferenczi, daos une psychanalyse mutuelle avec une de ses
anciennes patientes, pratiquait également la télépathie transatlantique3 7 . En dehors des considérations sur les croya n -es, ~ upns liti ons et
processus mentaux irrationnels - qui réclamt:nl IIIH' psyc hanal ysc
La conférence de Ferenczi sur la télépathie le 19 novembre 1913 a la quand elles ne sont pas le fait de psychanalystes, saul des 1li ss idcn1 s
Société Psychanalytique de Vienne re~ut un excellent accueil. Le meme que l'on trouve en de nombreuses publ ications dl' Fll'ud . 111 1 111 1! 111 ~ sc pl
IOll MENSONCa;:; I 'RI ,tll)ll · N .~ lll ~ lllllll l l'IIN I · ll(·SINFORM ATION s(,('lJJ.AIKJ; ' d 11'1 JI '.IIIIC IN S 10'1

textes d'importance touchent directement au sujet du paranormal. congres psychanalytique <.k Sl'Jllnllhl · 1')25 á llambuurg; alors, ill'en
~eves prophétiques, pressentiments, présages, prémonitions, astrologie, empeche51 . Jones avoue son e!Troi d~:vanl 1'engagemcnt du mouvement
mfluences sumaturelles, Doppelganger, retour des morts, occultisme, dans l'occultisme, car il csl obligé de nutcr que Freud indique claire-
numérologie, divination, spiritisme, perception extrasensorielle ... , et, par ment, dans son article de 1925, son acceptation officielle de la télépa-
dessus tout, le transfert de pensée ou télépathie, en sont les mots clés 44 . · thie52.
Dans ses écrits officiels, Sigmund Freud reste sur une prudente réserve
utilitaire, du moins en apparence, car d'importantes contradictions
Pour Freud, !'affaire est déja entendue, et dans un courrier a Ernest
textuelles trahissent ses hésitations a livrer l'étendue de ses convictions Jones, il lui rafraichit la mémoire : «Vous vous souvenez que pendant
notamment a l'égard de la «télépathie». ,
notre voyage dans le Harz, j' avais émis un jugement favorable sur la
télépathie. Mais il n'y avait aucune nécessité a le faire publiquement; ma
Comment comprendre en effet !'avis de cet homme qui se qualifie
conviction n'était pas tres affermie et la nécessité des précautions diplo-
d'impartial, qui affirme ne pas avoir d'avis sur les phénomenes télépathi-
matiques destinées a protéger la psychanalyse d'un rapprochement avec
ques («je ne sais rien la dessus» 45 ), et qui simultanément cherche a nous
1' occultisme devait aisément 1' emporter sur les a u tres considérations.
persuader dans une rhétorique confuse qu'il existe un fait télépathique
Ceci dit, le travail sur la Traumdeutung pour l'édition complete a fourni
- par exemple «le fait incontestable que la télépathie est favorisée par
1' incitation a une reprise en compte du probleme de la télépathie, et,
l'état de sommeil» 46 - accessible a l'analyse, laquelle est une technique
entre-temps, mes propres expériences, a la suite d'essais faits avec
b1en plus objective que l'interprétation des occultistes?
Ferenczi et ma tille, ont acquis une telle force de conviction a mes yeux,
En réalité, Freud s'est depuis longtemps rallié a l'opinion «que la télé- que face a elles, les précautions diplomatiques n'avaient plus lieu
pathi · l.:xiste cffectivement et qu'elle constitue le noyau de vérité de d'etre}}5 3 . Sa conversion était done inévitable, meme si c'est la son
he;Jucoup d' a utres assertions qui, sans elle, seraient incroyables »47 . Des «affaire personnelle ».
lors , « l' analyse, qui n'a par ailJeurs rien a voir avec l'occultisme vient
1k Lu;on rcmarquable au secours de la télépathie» 48 . Mais, rajoute~t-il en De fait, en septembre 1921, dans les ttt montagnes du Harz,
1'J 25 a u sort ir de ses essais pratiqués dans le cercle de ses intimes, « on Sigmund Freud avait lu et commenté longuement un travail qu'il avait
aillll.:rail bien, a l'aide de la psychanalyse, augmenter ses connaissances rédigé du 2 au 6 aout précédent pendant ses vacances hygiéniques a Bad-
l.:ll matierc de télépathie et les assurer plus solidement» 49. Gastein. La, trois ans et demi avant la « preuve » de mars 1925, les
membres enchantés du Comité avaient déja entendu leur chef faire état,
Ces essais pratiqués dans le cercle des intimes sont les fameuses malgré sa prétendue répugnance, de sa conversion définitive, nette et
« expérimentations » de mars 1925, que Freud jugeait « étonnamment claire a cette altitude, au « transfert de pensée ». Oubliant tout a coup
réussies » dans la Rundbrief secrete destinée au Comité. 11 estimait alors dans l'enthousiasme que son adhésion a la télépathie doit comporter une
que «!'affaire devient urgente pour nous» 50, c'est-a-dire que la psycha- opposition a l'occultisme, Freud affirme que l'occultisme mérite la
nalyse, comme elle fit de la croyance religieuse une de ses provinces sympathie de son mouvement. N'existe-t-il pas en effet d'importantes
doit s'emparer de l'occultisme. Le « transfert de pensées » était deven~ similitudes entre 1' occultisme et la psychanalysc?
une a~aire politique, avant d'etre libidinal. Cependant, pour éviter que le
freud1sme fusse ridiculisé en devenant une branche de l'occultisme, il Nous so m mes ici en terrain connu. Car la psychanalysc et 1'occultisme
convenait de manreuvrer avec d'infinies précautions, responsables de ont tous deux souffert du meme préjudice, du « mente trailcmcnt dédai-
cette retenue et de cette confusion rhétorique dans les écrits publics de gneux, hautain, de la part de la science officiclle » ~'1 • En dTet, les contes-
Freud, habituellement plus habile. tations du freudisme «qui nous viennent du dchor~ nc nous apportent
rien que nous n' ayons déja entendu de la bouche de nos 111a lad~.:s » 55 ct le
Karl Abraham et Ernest Jones doivent aussi - c'est du moins ce rebelle se comporte «a l'égard de la psychanalysc L'xaclnltt:nl co mmc le
qu'affirme ce dernier- retenir Ieur maí'tre visionnaire dans son enthou- névrosé en traitement» 56 . Si le malade résiste, il conlilltH· l'ullnprétation
siasme débordant. Freud, de son coté, ne veut pas Iaisser Ferenczi, de l'analyste. Si VOUS résistez a la doctrine frcudil'lllll', V<)ll\ <kvoilc:t. vos
encare plus fougueux et hatif en ces matieres ésotériques, dévoiler d'un troubJes mentaUX, a que! point )a théorie eSI juSIÍ(i(T , 1"1 1 lllllilll'll VOUS
seul coup toutes ses cartes dans une conférenee qu'il prépare pour le nécessitez sa cure. Vous-vous abandonnez au fr ·udi'IIH', n11 l>w11 vous
110 MENSONCa ·:S HU •IIIIII N', lll 'olll llll l liiN I PI ·SINH)IlMA'I'ION S(CIII AIRI : •, 111'1 1<.\ 111 lllNS 111

etes fou . «Cet état de choscs esl i\ la fois dTrayant et rassurant. C'est une reproductibles. C' csl en 1aiso11 dv Mili rrll'0111pétcnce que ces informa-
lourde tache que d'avoir pour patienl le gcnrc humain tout entier»s7_ Ah! tions disparaissent apres 1HlJ6 el qu · 1<.: complcxc d 'CEdipe fut fabriqué.
et eu égard dt l'immense misere névrotique répandue sur la terre» il
n'existe hélas! qu'une petite poignée d'analystes freudiens pour sau~er Le jeu qui consiste a dépistcr les erreurs de calculs et les impossibili-
les damnés 58 .
tés, d'abord amusant, devient vite assommant. En voici une, que les
lecteurs avaient sous les yeux depuis sa publication au printemps 1896
Des lors, si vous dénigrez l'occultisme, il est a la fois justifié et sans s'en rendre compte jusqu'a Max Scharnberg qui les dessilla pres
renforcé. Ainsi, la ~ésistance a !'une ou bien a l'autre «Vérité» ne peut d'un siecle plus tard.
que conf~rter leur_ bien fondé respectif. Aussi, dans un monde pathologi-
que et mechant, reclamons une communauté de travail entre les psycha- Dans son article crucial sur 1' étiologie de 1' hystérie, Freud prétend
na_lystes et les occ_ultistes, ou plus précisément lit maí'trise légitime de la avoir trouvé « dans quelques dix-huit cas » de patients les sources sexuel-
sci~nce des premiers sur le savoir des seconds. Voila pourquoi «une les de cette névrose et avoir pu «en obtenir confirmation par le succes
alllance et une communauté de travail entre analystes et occultistes thérapeutique ». Mais, rajoute-t-il a ses auditeurs invisibles, on pourrait
a
paraítraient aussi faciles concevoir que riches en perspectives »59_ luí objecter que «la dix-neuvieme et vingtieme analyses » luí auraient
appris que les symptómes hystériques peuvent renvoyer a d' a u tres
Les auditeurs étaient prets a relever dans ces propos militants le défi facteurs, done que « l'étiologie sexuelle ne serait plus valable universel-
- en dehors de quelques réfractaires au progres de la science, lesquels lement, mais a quatre-vingts pour cent» 64 . Outre le fait qu'il était physi-
effrayés, inciterent Freud a davantage de prudence, et le pousserent A quement impossible que Freud aít analysé ces soi-disant 18 cas- parmi
enterrer son texte révolutionnaire. Ce qui fut respecté pendant vingt d' a utres incohérences et inventions majeures sur lesquelles je reviendrai
ans 60 . - , Max Scharnberg a attiré notre attention sur cette arithmétique excen-
trique qui assure, devant les meilleures autorités médicales et scientifi-
ques de Vienne, que 18 patients représentent 80% de 20 personnes! 65
NOMBRES Quant a la « confirmation par le succes thérapeutique », elle fut totale-
ment absente, de son propre ave u, ce qui le contraindra a 1' abandon de la
Méme ~¡ l'on soumet les récits occultistes a un examen critique scru- théorie en question 17 mois plus tard.
p.ul~ux, «II nous reste un matériel considérable que l'on ne peut négliger
61 Dix-huit est un nombre magique.
SI a1sément » . Tres bien. Meme si Freud prétend « ne rien savoir » a son
sujet, nous retiendrons qu 'il existe un matériel télépathique qui, telle la Freud a choísi d'invoquer 18 cas dans sa conférence d'avril 1896 que
subst~nce clinique de la psychanalyse, ramene infatigablement a des nous venons de rencontrer - et, bizarrement, son éleve Felix Gattell a
«cas mnombrables», a une «remarquable» quantité de faits, et a des aussi 18 cas d'hystérie l'année suivante apres avoir passé des vacances
mas ses « considérables » d ' observations «indubitables», « incontesta- avec lui 66 -,de rassembler 18 convives au repas d'une importante féte
bles»_ et tout a ~ait certifiées. Mais ni les faits, ni leur nombre, ni la fa~on familiale a Hambourg-Wandsbek le 24 aoGt 188667, et ainsi de suite.
dont ~ls s_o~tpretendument obtenus ne sont jamais foumis avec précision
et ObJectlvlte. Nous devrons nous contenter de croire, le cas échéant a Mais dix-sept est bénéfique aussi, bien qu'a un moindre degré. Jeune
leur invraisemblable existence. ' gan;on, Sigismund aimait jouer a la loterie le n" 17, el en avait tiré le trait
de caractere «constance» (Bestandigkeit). C'csl ainsi que la date des
Le créateur de la psychanalyse a toujours eu des problemes avec les fian~ailles de Martha et Sigmund, le 17 juin de 1HH2. fui d {cidée a cause
nombres. Malgré ses calculs périodiques extravagants, mais toujours de ses vertus numérologiques 68 . Tenaillé par la jalousie, Frcud sera
corrects, il avouait a Wilhelm Fliess ses insuffisances en la matiere62. quand meme obligé de la rejoindre brievemenl a Wandsbl'k Ull lllOÍS plus
«Mes capacités o u mes talents sont tres restreints. Zéro pour les sciences tard, le 17 juillet de 1882, pour une petite vérifiullio11. El, p ·ndant des
n~tu_re~les; zéro en mathématiques ; zéro pour tout ce qui est quantitatif », années, les époux Freud devaient commémorcr k s li : lll~· arlll-s /t, 17 de
d!Salt-ll encare avec clairvoyance a Marie Bonaparte en 192663. II évita chaque mois. Pour un tel engagement, gardé SCCJl'l, k 1K t'll sa ns doute
le plus souvent possible de publier des données quantifiables et des faits été préférable a u 17, mais le 17 juin de 1882 ava11 k ~.: u ni av:u11agc
11 2 MENSON(;"s l·l<l ·llllll N', 111 '.1111111 l• llrH lli ',INICJI\M AIION Sl ·.('lll 1\11<1 ' ', 111'1 K~ I'II'I!) NS 11 1

d'etre en plus un samedi . El il y a d ' aullé~'> llt'llféiiSL'S correspondances du L'hennéneutique kabbalistiquc fabrique aussi son langage, sa gram-
calendrier. La veille du 17 janvier 1HH , Jl¡nul L'llvoie a Martha ses maire, son systeme de regles proprcs ou la logique vulgaire n'a pas
«pensées affectueuses pour le 17. 1-:llln: parcnlhcscs, sais-tu que mon cours. Elle étudie les combinaisons de lettres (notarikon), les permuta-
cours a commencé, lui aussi, le 17? »<' 9 L' apparlclllcnt de la Berggasse tions des mots et des lettres (temoura), mais surtout la valeur numérique
comptera 17 pieces. Coi'ncidence magi<.¡uc ? des mots par le calcul des éléments constitutifs de l'écriture (gematria) 73 .

Dans les écrits autobiographiques et la correspondance de Freud, on Dans la langue hébrai'que, chiffrée, chacun des vingt-deux graphemes
trouvera encare de nombreuses indications sur ses préoccupations numé- a son équivalent numérique, et chaque symbole numérique possede une
rologiques depuis la plus tendre enfance. La signification symbolique signification secrete. A la fin du xme siecle, Gykatilla faisait remarquer
des nombres encambre sa littérature, particulierement daos la Traumdeu- «que la sommation des lettres du mot EHAD, unité, égale 13 et corres-
tung_e~ dans le chapitre rajouté en 1910 a la «psychopathologie de la vie pond a la sommation des lettres du mot AHAVA (amour), qui est égal
quottdtenne ». La liste en serait fastidieuse. aussi a 13 » 74 • Unité et amour, leur somme = 26, équivaut a l'addition des
lettres du tétragramme YHWH (Iahvé, qui signifie «je suis qui je suis » ),
Daos le trousseau de la Gematria Kabbalistique, les nombres 17 et 18 le nom de Dieu. Et du premier verset au demier, la Bible - ou la Torah
sont bénéfiques, et les clefs de nombreux secrets. chébiketav (loi écrite, par opposition a la Torah chébealpé, loi «daos la
bouche», de la tradition orate du Talmud)- est dépositaire des clés du
verbe créateur.
La Kabbale est, dans la tradition mystique juive, la transmission par
voie initiatique des mysteres du verbe et de l'écriture, seulement accessi- En hébreux, le 17 signifie «bien», et le 18 «la vie» (ou le cceur). Le
ble a l'élu ayant accédé a la maturité et a la sagesse. La connaissance du summum est 18 (' hai't- Youd) et ses multiples, notamment le 36 (qui
kabbaliste n' est pas produite par une anal y se Jogique de la réalité combine les lettres hébralques Lamed, sacrifice, et vov, liberté) car, selon
factuelle, mais sous les faits et au-dela de la raison, livrant une illumina- la légende hassidique, il y a 36 Justes sur Terre et si !'un meurt, un jeune
tion soudaine, la conviction d'une certitude : la compréhension absolue doit le remplacer. Le 18, source de Lamed-vov, est la vie et symbole de
du sens profond des choses du monde sous les apparences. C'est l'intel- régénération. 18 ans, 36 ans, sont d'heureux passages dans l'existence
ligence intuitive, fulgurante, des valeurs cachées, des vérités latentes, d'un homme. Et d'heureux présages aussi. Un événement correspondant
sous les artífices de leurs présentations manifestes -l'écriture sainte, le a u 18, parfois a u 17, est présumé heureux.
verbe, le reve - qui restent toutes a décoder. Derriere les apparences, il
y a d'autres apparences, dit le Talmud. L'univers entier est un réseau de L' opposé est le cinquante-deux, qui donne en hébreux « chien », et 52
symboles que le kabbaliste décrypte grike a une herméneutique, par l'in- est un nombre néfaste, surtout pour les hommes qui entrent dans leur 52e
terprétation des signes et la divination. La Kabbale a la réputation de année. Par anticipa/ion, le 51 devient un présage tres nocif
rendre fou, car tel le voyage de «l'auto-analyse», on ne se glisse pas Dans la Traumdeutung, analysant un revc accordant ele l'importance a
impunément daos son ésotérisme. 1' année 1851 (qui combine, en passant, le mcrvci llcu x 18 ct le précurseur
du maudit 52), Freud nous rappelle cette év idcncc : « S 1, e' cst 1'age o u
JI est clair que Sigmund Freud fut imprégné de certaines aspirations l'homme est le plus exposé, ou j'ai vu mourir suhilt'llll'lll dl's col legues,
mystiques, notamment daos la tradition hassidique paternelle, et des un, entre autres, qui, apres avoir longtemps allcndu, venail d'clrc nornmé
rapprochements inévitables entre la psychanalyse et ce systeme d'inter- professeur peu de jours avant» 75 .
prétation des signes ont plusieurs fois été faits 70. Sigmund Iisait l'hé-
breux daos la Bible de Philippson offerte par son pere Jakob, et il Parait-il, le 7 est tabou puisque la base du syslt 111t· 1111111("1 iqul· étant,
« COnnaissait a fond» le Livre des Jivres, qu'il étudiait depuis sa septieme se ion Freud, de 6, le premier de chaque séric Sllivallll' ( 1, 1 1, 1') . ) r \ "OÍI
année '. Le « fait queje me plongeai tres tót, a peine terminé l'apprentis-
7 une superstition défavorable. Dans son arith111 ·1iq11t" , il :-.' t·lollll illl qu ' il y
sage de la lecture, dans l'étude de l'histoire biblique, a déterminé d'une eut tant de nombres premiers a chaque début de :>l ' lil'
maniere durable, comme je m' en suis aper¡;u par la suite, l' orientation de Wilhelm Stekel voyait dans le chiffre 3 un Irían¡• k ll' diJlll ' ll , 1111 1': " :-.o
mes intérets », écrit-il dans son autobiographie 72 • ciation des 2 testicules a 1 pénis. L'essentiel; ., lllll' )'l illlll · dn IIII Vl"ll\'
114 MENSON<:i •S I •IU 111111 N ', lli 'tl llllll lo I IN I 111 \ IN I OI<MI\'I'ION Si:('lJI.I\IRE '.t 11 ' 1 1< \1 11 ION S

Karl Abraham, ~ui n'étail pas acquis a la suhrtl · logiquc mathématique noise, a )'instar de nombrcux .Jurls < l' l'poquc 1'>. Frcud le savait et c'était
de Freud, en ava1t proposé une aurrc : le 7 csl l'addition du 3 maJe et du la, dans cette herméneutiquc numérologiquc farfelue, une torpille talmu-
4 f~melle, et symbole d'abstinencc, car k scplicmc jour de la semaine dique a double détente adresséc dans le camp adlérien, en présence de
es~. JOUr de shabbat. Mais Freud dut le mcllrc en garde contre une telle Carl Jung et de Ludwig Binswanger, les deux seuls gentils (goyim) de
na~ veté, car ~< on peut faire les associalions les plus étranges avec les cette assemblée, lesquels durent adopter un profil bas ce soir-Ht pour lais-
ch1ffres, auss1 soyez prudent... » 76 . De faiL, les nombres peuvent etre tres ser passer le projectile sacré.
dangereux. Ah! «c'est le moment d'etre habile! Aux gens avisés de
calculer _Le chif.fre de la Bete! car c'est le chif.fre d'un homme, et ce chif- Depuis 1902, les apótres du mercredi soir pénétraient, a 21 heures en
fre est SIX cent soixante-six» 77 . 666? Et trois fois six ... catimini, les appartements du 19 Berggasse, pour assister dans la dévo-
tion a la « Psychologische Mittwochsgesellschaft » - société psycholo-
-~ 6 mars 1907, Alfred Adler crut avoir enfin trouvé des arguments gique du mercredi, qui devait devenir la « Wiener Psychoanalytische
c.l.m19~es_ assez co_nvaincants pour faire valoir sa théorie du complexe de Vereinigung», ou Société Psychanalytique de Vienne en 1908 - , et
~ mf~nonté orgamque devant la société psychanalytique du mercredi, ou ressortaient incognito dans les fumées de cigares par une porte dérobée.
1,! pr~sen~a _un cas illustratif au domicile de Freud. Son patient était un Pendant la premiere guerre mondiale, jaillissant d'un fiacre, Sigmund
etud~ant JU~f, russe, begue, a «ten dances anales-érotiques », affecté par pouvait s'y présenter habillé d'un frac, col de fourrure, haut de forme en
une obsesswn des nombres 3, 7 et 49, et puis préoccupé par la taille de soie, canne a pommeau et manche d'ivoire 80 • Il y avait la «comme une
sa verge, ce qui confortait, contre Freud, l'idée adlérienne d'une infério- atmosphere de fondation d'une religion », dira l'émule Max Graf (le pere
rité organique déterminant les névroses. Dans la discussion du cas, Otto de Herbert, alias le petit Hans), «le Professeur était notre prophete et
Rank va tendre la perche a son maitre, en présumant que le 7 (le nombre nous les disciples, ses apótres »81 •
s~cré d~s J~ifs, assure-_t-il) et le 49 (7 fois 7 = le jubilé des Juifs, rajoute-
t-JI), « sigmfient le petJt et le grand pénis ». A la fin de cette réunion ésotérique de mars 1907, la premiere cérémo-
nie a laquelle il assistait, le pur Ludwig Binswanger s'entendit dire par
Freud pense en effet depuis longtemps réduire cette grosse affaire a Freud qui le prit a part : «alors, maintenant, vous l'avez vue cette
s~n _«complexe. de castration», qu'il s'empresse alors d'opposer a la
bande ?!» 82 .
dJSSI?~n~e d~ ~1-devant .Adler dans une démonstration publique criante La joyeuse bande freudienne récidiva, effectivement, quelques temps
de vente. VoJCJ pourqu01, selon Freud, le malade est inquiet de l'aspect plus tard.
de son membre : le 3 est le symbole du pénis du Chrétien (ainsi soit-il
sans doute a cause de la Sainte Trinité), le 7 représente le petit pénis et 1~ Grace a sa revue satirique «le Flambeau » (Die Fackel), Karl Kraus,
49 le gros membre viril juif. La symptomatologie obsessionnelle est ici écrivain polémiste de grand talent, s'en prenait aux valeurs surfaites de
un com~r?mis entre le d~sir d't~tre baptisé et celui de garder le gros la société viennoise, spécialement au freudisme depuis !'affaire Weinin-
organe JUlf. Alors, le pat1ent russe est suspendu dans son hésitation ger, ce qui irritait car il s'était alors rangé du coté de Wilhelm Fliess
pathol~gique ~t le bégaiement entre le 3 et le 49, par... le complexe de contre Sigmund Freud. Ses formules cinglantes et bien ajustées - par
c~st~at1~n. « Fmalement », affirme Freud, «e' est comme si le patient exemple : «la psychanalyse est cette aliénation mcntale dont elle-meme
disait : Je veux etre bapt~sé - mais le pénis juif est tout de meme plus se prétend le traitement» 83 - sont restées dans les csprits, et déplurent
grand. (Je reste done Jutf.) ». Un moindre mal évite le moindre maJe aussi car son célebre périodique faisait brillammcnt mouchc a tout coup.
pour parler lacanien. C'est-a-dire qu'il est malade, certes, mais ii Die Fackel- une sorte d' Alan Sokal 84 avanl 1' hcurc , fut égalcment a
conserve le glorieux organe qu'il aurait perdu dans la conversion au !'origine de prodigieux canulars auxquels se fircnl prcndrc les insectes
christianisme78. . de l'intelligentsia de l'époque. On aura peut-ctrc du n•al ¡ k croirc, mais
Die Fackel, au faite de sa gloire a partir de 191 1, 11 'cut qu' un scnl rédac-
~es discu_ssions savantes sont encore plus piquantes quand on sait teur, Karl Kraus, travaillant jour et nuit, et fourni~sail 1'1.000 exemplai -
qu Adler qu.I- comme Freud et bien d'autres- n'avait re~u l'onction res, sans compter le bruit. Une de ses cibles, la Ni ' lll ' Fu •;,. l'u ·sst· k
~sychanalytique de personne, s'était par contre convertí au protestan- plus important joumal germanique, dont Moriz lkunlikl t·ruil propri ·-
tisme en 1904, lege artis, par souci d'intégration dans la société vien- taire et rédacteur en chef et considéré alors conunl' la 111hurw ~ ttllutl'llc
'oll l 'l lt\ 11111 l NS 11 1
116 MI\NS()N (I I ·~ l ·l<l ·i li>ll N'• lll '• lltll'i I• IIN I iii '.INI()I(Mi\I'ION S('( 'l /1./\ IIW

de la société juive de Vi ·une. v(·••tahk •n ~> lillllinn équivalant au Times prépuce puisse y parvcnir. 1.a p~yd•analy~e l'lanl irréfutable, en dépit de
aujourd'hui - , ne tirait qu'a 50.000 l'Xt·n•plaircs par livraison. la démographie el de la biologil', Fn:ud s'étai l ernpressé d'ajouter que la
eireoncision est l'équivalcnl i11 co11scient d'une castration. Adrnettons.
D'abord, le journalíste Karl Kraus osait critiquer la psychanalyse, et Mais il n'y a pas de castration du toul, ni daos la circoncision, ni daos le
ensuite, il attaquait la Neue r/·eie Presse pour laquelle il avait travaillé fantasrne . Évidemment, le Kaslralionskomplex pose un probleme redou-
préalablement. table a la compréhension. La castration, theme curieusement récurrent,
Voila de tres séveres sympt6mes qu'il convenait d'extirper par l'inter- est un grave préoccupation des analystes et de Sigmund Freud, apres la
prétation analytique. L' affaire fut vi te réglée. masturbation, avant le complexe d'redipe.
Le 12 janvier 191 O, la « bande » du mercredi eut tout lieu de se réjouir Daos les années 1920, on avait attribué a Sigmund Freud le numéro de
d'une prestation de Fritz Wittels- un prosélyte qui avait déja essayé de téléphone A 1817091 • Ce qui dut le combler d'aise car il réunissait ses
psychanalyser le turbulent touche-a-tout Kraus 85 . Wittels était alors un
deux nombres fétiches des meilleurs augures, le 18 et le 17, encadrés par
collaborateur régulier de Fackel, avec cette particularité qu'il devait Jire
le A et le O. Freud n'aurait pas mieux choisi lui-meme. Un numéro
ses textes devant Freud, puis les amender selon ses ordres avant parution,
précédent, 1 43 62, avait été pour lui une terrible menace, puisqu'il
alors que ceux-ci ne le concernaient pas 86 . Wittels était aussi un ami
intime de Kraus 87 , ce virtuose du trait empoisonné qu'il retrouvait lors signifiait l'imminence de son déces.
de virées nocturnes au café Frohner, dans l'immeuble de !'Hotel Impé-
rial. Mais cette relation avec Kraus n' encombrait pas les scrupules de Dans une célebre lettre a Jung, datée du 16 avril 190992 , Freud adopte
!'ami Fritz. JI va montrer a son ma1tre Freud que! bon éleve il est, utili- « formellement » le Suisse comme fils alné, et l' « oint » successeur et
sant la psychanalyse en tant qu'arme, visant bas, contre la personne de prince héritier «in partibus infidelium ». C' est-a-dire daos le pays des
son ami Kraus. Dans sa conférence, intitulée «la névrose de Fackel» - infideles, car Jung, protestant, avait pour charge de naviguer en territoire
qu' on peut traduire par «la névrose du flambeau » - , Wittels nous analytique, dans un diocese non chrétien. Puis Freud incite son corres-
apprend que Kraus avait perdu son pere et que sa revue contestataire pondant de Zurich a garder la tete froide au sujet de l'occultisme et des
aurait pu etre une réaction de révolte a ce deuil. On comprend tout. Mais craquements de bibliotheque dus aux esprits frappeurs. Sigmund Freud a
les dates ne correspondent pas a cette logique : Karl Kraus avait alors bient6t 53 ans, a done dépassé le terme fatidique indiqué par le 52,
commencé a éditer Die Fackel en 1899, bien avant la disparition de son valeur néfaste entre toutes, et semble autorisé par cette récente quiétude
pere, en mai 1908. Fritz Wittels insista malgré tout : «il se peut que le a donner paternellement au jeune Carl Jung, qui a 20 ans de moins, des
désir de mort ait gagné, dans l'inconscient de l'enfant, une intensité le~ons de sagesse, avant de «confirmer la nature spécifiquement juive de
suffisante par anticipation» 88 . Encore un voyage dans le temps, et dans [son] mysticisme». Puis, Sigmund Freud se lance daos la confidence et
I'irrationnel. Quoiqu'il en soit, la rhétorique freudienne assure qu'avec fait état de ses propres préoccupations, tres anciennes. Depuis long-
son « petit organe», Kraus s'était armé de son porte flambeau contre «le temps, il est harcelé par la peur de mourir entre l'age de 61 et 62 ans. I1 y
granel organe» de «Neue Freie Presse». Nous avons compris : c'était a peu, lors d'un voyage en Grece, il fut obnubilé par les nombres 60 et
encore la lutte du petit pénis contre le gros pénis, o u, si l' on veut, de 61, plus ou moins l, qu'il voyait partout autour de lui, clans les rues, le_s
David contre Goliath. transports, et qu 'il avait notés consciencieuscrncnl , a toutes fins utiles. A
Déja, daos une note au cas du petit Hans, Freud affirmait en 1909 que l'h6tel d'Athenes, le n° 31 lui fut alloué - « avcc une li cence fataliste,
«le complexe de castration est la plus profonde racine inconsciente de tout de memela moitié de 61-62» et le 31 voisinait souvCIII il cflté d'un 2
l'antisémitisme ... »89 . Dans «Le souvenir d'enfance de Léonard de multiplicateur nocif - , et jusqu'a des tcmps tn:~ ' ce nt s cncore ce
Vinci », dont la rédaction est coniemporaine de cette séance spirituelle de nombre l'a poursuivi, partout. Et Freud n.:pr·ndr :1 dan~ un articlc de
191 O, nous apprenons aussi, stupéfaits de cette découverte, que la circon- 1919, Das Unheimliche, cette préoccupation bi~.m•e d' uu IHIIIlllll' obsédé
cision est une cause importante de l'antisémitisme, du fait de l'idée de et harcelé par le nombre 62, exemple soi-disant lil·t!l q1w I' aull'lll sl' lllhlc
castration qu'implique ce rite90 . La castration étant l'opération par choisir par le plus grand des hasards saos signall'J qu ' d c:-- 1 au tPIHogra -
laquelle on empeche la reproduction, on imagine mal que l'ablation du phique93. Inquiétante étrangeté en vérité.
11 9
IIR MENSONCii ~S I · RI 1 111lii · N~ 111 ', 1\lllli l l i iiH lll ' .!l ~ llll l M i\ III)N S l ct'\/1 ,/\IRE

Comme il n'est «nullement supcrstiticux •. 1ajoutl' 1 il dans sa lettre a Jones, vol. 2 : 192, el vol. 3 : 4111 .
20

21 Freud ( 1922), Traum und 1(!/epatftit• : 2'i l ' l 2.1!.


Jung, il a tenté une analyse de ces convi ·tio,;s. Elks ramcneraient a n Cf Freud (1925), Einige Nachtrtíg e Z/1111 (;ll fi Zl'lt der Traumdeutung.
1899. Cette année-Ia, plusieurs événements impor!an!s se sont produits. 23 Fuller Torrey (1992) : 9- 1O; Roazen ( 1975) : 232 sq. ; et Noll ( 1997).

D'abord, la Traumdeutung a paru. Ensuite, on lui a altribué un nouveau 24 Ajout de 191 O a Freud ( 1901 ), Zur Psychopathologie des Al/tagslebens (chap. 12, trad.

numéro de téléphone : 1 43 62. Signitication : puisqu ' il est agé de 43 fr. p. 279). Se1on Jones (vol. 3 : 430), ces hallucinations se produisirent surtout a París en
ans, puisque l'reuvre de sa vie vient de paraltre, alors il peut mourir... a 1885-1886, c' est-a-dire a un moment de forte intoxication cocai'nique.
25 Lettre a Martha, 26/811882. Cf Jones, vol. 1 : 119, et vol. 3 : 430.
62 ans. Mais si l'arithmomancie a occupé ses vacances en Grece, courant 26 Freud ( 1889), Über Forel << Der Hypnotismus ».
septembre 1904, c'est que cette année-la aurait colncidé avec «l'at- 27 Jones, vol. 3 : 440.
taque» de Wilhelm Fliess. En fait, l'obsession de l'immortalité était bien '" Lettres de Freud a Ferenczi. 17110/1912 el de Ferenczi a Freud, 21/1011912.
antérieure a 1899, et a la rencontre avec Fliess. Elle le tenaillera encore 29 Lettre de Freud a Ferenczi, 20/8/1910.

jusqu'a son déces a Londres a 83 ans. 3° Freud ( 1912), A Note on the Unconscious in Psychoanalysis.

" Cf Noll (1997), chap. 10, et ici chapitre La légende hagiographique.


32 Jones, vol. 3 : 443-444.
" Cf Freeman ( 1983) ; Fuller Torrey ( 1992) ; Freeman ( 1999), The fateful Hoaxing of
Margaret Mead.
3' Lettre de Freud a Ferenczi, 6/6/1912.
35 Freud avait incité également Alfred Adler a élaborer son travail sur le marxisme et la

psychanalyse pour le publier dans cette revue. Cf Minutes de la société psychanalytique


NOTES
de Viefll!e, Nunberg & Federn (Eds), vol. 2, 10/3/1909.
:' 6 Lettre de Ferenczi a Freud. 2211111910 (italiques siennes).
1
Pour 5jmnl(fier. les lettres de Freud a Fliess éliminées de l'édition primitive (in Nais-
.n Cf Lettre de Freud a Jones. 2915!1933, et Jones, vol. 3 : 460. La patiente extralucide
sance de la Psychanalyse, de 1956 a aujourd'hui) seront dans ce qui suit symbolisées par
($E), et celles victimes d'une pelite ou d'une grosse purge par ($P). Ma référence reste seraÚ Mrs. Sevem, alias R.N dans le Joumal clinique de Ferenczi.
38 C.f Minutes , vol. 4: 248 (19/11/1913).
l'édition intégrale The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess, par Jeffrey
Masson en 1985. ' 9 Lettre de Freud a Ferenczi. le 23/1111913 .
2 40 Lettre de Freud a Ferenczi, 2711111913 .
Gellner (1985) : 20 l.
3
Lettre de Freud a Lampl de Groot, 20/1111938, citée par Molnar, in Freud 1939, 41 D'apres Jones, vol. 3 : 444. Rundbrief (circulaire) non publiée.

42 Lettre de Freud a Abraham, 91711925.


Kürzeste Chronik: 251. De meme que !'incendie du Reichstag en mars 1933, l'autodafé
de ses livres a Berlín en mai 1933 avait laissé Freud indifférent. " Anna Freud a Jones, 2411111955, in Jones' Papers, non publiés mais cités par Gay
4
Goethe, Faust : Part 1, Hexenküche (Cuisine de la sorciere, verset 2365). (1988), vol. 2 : 129. Gay rajoute, car ce n'était apparemment pas assez clair, qu'en
5
Freud ( 1937), Die endliche und die unendliche Analyse : 243. cachant la vérité, Anna cherche ici a défendre son pere «comme elle le faisait depuis
" Dans cette meme lettre (3/11/1899), Freud fait aussi allusion a un article - terminé le longtemps et ne cesserait jamais de le faire» (ibid. : 130).
44 Cf Freud (1899), Eine erfüllte Traumahnung; ( 1901 ), Zur Psychopathologie des
10/11/1899 (Eine erfüllte Traumahnung) mais bloqué jusqu 'en 1941- sur la <<prémoni-
tion onirique accomplie». 11 écrit «je comprends maintenant comment naissent les reves Alltagsleben (chap. 12, 1910); (1919), Das Unheimliche; (1921), Psychanalyse und Tele-
prémonitoires et ce qu'ils peuvent signifier». qui change de sens en devenant impersonnel pathie; (1922), Traum und Telepathie; (1925), Einige Na chtriige zum Ganzen der Traum-
(<da compréhension» des reves prémonitoires et leur signification) dans le texte fran¡¡:ais deutung; (1933), Neue Folge der Vorlesungen zur Einfühnmg in di e Psychoanalyse (2'
purifié des lettres a Fliess. conférence). Le Doppelgiinger (in article de 1919) est une sorlc de double spéculaire.
7
Lettre a Fliess, 2414/1904 ($E). 45 Fin de J'article de Freud (1922), Traum und Telepathie.

46 Freud (1922), Traum und Telepathie : 47 (italiques micnncs).


8
Lettre de Jung a Freud, 2/11/1907.
9 47 Freud (1925), Einige Nachtri:ige zum Ganzen der Traumde11tung : 150.
Le 20/4/1914; Kerr (1994) : 470.
10
Introduction a Correspondana Freud .lung : 15. 48 Freud ( 1922), Traum und Telepathie : 33. -

11 Kerr (1994): 212 sq.; Schur (1972) : 104 . 4 9 Freud ( 1925), Einige Nachtri:ige zum Ganzen der Traumdt·lllun¡.: : 1'i 1 ct 152.

12 50 Rundbrief, 15/3/1925 (Jones, vol. 3 : 444. Non publiéc).


Jones, vol. 3 : 434.
51 Lettre a Ferenczi, 30/311925 (citée par Jones, vol. 3 : 445).
u Lettre de Freud a Jung, /6/411909.
14 52 Jones, vol. 3 : 446; Lettre de Jones a Freud, 2512!1 926 ; ,., l'll'ud ( 1'1/'i). t;inif.(c
Jones, vol. 3 : 432-433.
" Par exemple, dans le chap . 8 de J'rn1d ( 1•10 1), / ur l'svcho¡wthologie des Alltagslebens. Nachtri:ige zum Ganzen .. .
53 Lettre de Freud a Jones, 71311926 (cf aussi Jones, vol. 3 : tlll /)
16
Lettre a Fliess, 8/511901 ($P).
17
Blanton (1971 ), séance du 5/!lii'J 1/, p '1'1 s• Freud ( 1921 ), Psychanalyse und Telepathie : 8.
1 55 Freud (1916-17), Vorlesungen zur Einführung in die Psyl'hounflll'" ' .' /0
~ Jones, vol. 3, chap. 14.
19 56 Freud ( 1925), Die Wiedersti:inde gegen die Psychoana/y.\·1· : 1 11
Jones, vol. 3 : 432.
120 MENS()N(;I\S l•l(l •l lllll N', lll '• l<tll/i III IN I i>l'oi NIIIIlM i\ IION SU' lll .i\IRE

57
Freud ( 1925), Die Wieder.l'tlilldt•... · 1 1 1
58

59
Freud ( 1918), Wege der p.,ychoollllll'fill'lit'/1 lll<'lllf•l<' 1•10 141 . Chapitre 7
Freud (1921), Psychanaly.\·e wtrl 'Jdt•tlatlll•'. H (c ' cs l 11101 ljliÍ souli gnc).
60
11 s'agit du manuscrit intitu lé Vor/J('Iit·ht (i.c. rapporl prélimina ire), qui prit plus tard le
titre de Psychanalyse und Te/epathie ( 192 1, publi é en 1941 ). Ce11ains éléments peu .
Délire a deux
compromettants seront remis en circulalion en 1932 (Neue Folge der Vorlesungen ... , 2'
conférence). Deux mois apres Vorbericht, Freud rédigera Traum und Telepathie ( 1922).
61
Freud (1925), Einige Nachtrdge zum Ganzen der Traumdeutung: 150.
62
Par exemple Lem·e du 19/911901 ($E).
63
Cité par Jones, vol. 2 : 422.
64 «La différence entre les psychiatres et les autres
Freud (1896), Zur Atiologie der Hysterie. *GW 1 : 435: *SE 3: 199-200; *NPP: 91 malades mentaux , c'est un peu la différence en-
(italiques miennes).
65 tre la folie convexe et la folie concave. »
Scharnberg ( 1993), vol. 1 : 46.
66
C.f Schamberg (1993). vol. 1 : 191 sq. et vol. 2 : 48 sq. Karl Kraus (1904) 1
67
Freud (1939), Kürzeste Chronik: 207. lis se marierent civilement le 13/911886, reli-
gieusement le 14/911886.
"" Jones, vol. 3 : 429.
69
Byck ( 1975) : 1 11. Dans son livre brillant sur la rhétorique du mensonge freudien, Robert
Wilcocks assimile les deux comperes, Freud et Fliess, a leurs précurseurs
70
C.f Bakan (1958); Marthe Roben (1974); D. Klein (1981); Emmanuel Rice (.1990);
Yerushalmi (1991). Bouvard et Pécuchet2 . Quand Flaubert mourut, le 8 mai 1880, illaissa un
71
Jones, vol. 3 : 397.
72 ouvrage inachevé, qui devait initialement s'intituler «les deux
Freud (1925), Se/bstdarstellunx : 15.
71
· Cf Schur ( 1972) : 44 sq.; et sul1out Bakan ( 1958), passim.
cloportes», et qui commen~a a paraltre en décembre de la meme année.
74
André Chouraki ( 1992), La pensée juive (PUF, 6' éd.) : 95. L'étudiant Freud venaít alors de couronner son 24e anniversaire, Fliess
75
(1900), Die Traumdeutung (L'interprétation des reves: 373, cf aussi p. 436-437). son 22e, ils ne connaissaient pas un mot de psychiatrie, ne s'étaient pas
Lettre a Abraham, 22/811924, citée par Jones, vol. 3 : 119.
76
rencontrés, n'étaient pas docteurs, et ignoraient tout de la cocai'ne. Et
77
Apocalypse, 13 : 18. pourtant, ils étaient déja la, dans le Bouvard et Pécuchet de Gustave
7
" Pour cet épisode, cf les Minutes, vol. 1, séance du 6/311907.
Flaubert, car ces caracteres délicieux, mais de précíeux ridicules pris au
" Un autre disciple de Freud, Otto Rank né Rosenfeld en 1884, renon~a au juda'lsme en
7

1903 pour devenir catholique, mais y revint en 1918 pour se marier. Karl Kraus, juif,
sérieux, sont éternels. lis sont parmi nous. Bouvard et Pécuchet devisent
s' était fait protestant en 19 1 1, tels Adler et Weininger. ainsí des tumulus antiques quí « contíennent des squelettes, ayant la posi-
80
Roazen ( 1975) : 178n. tíon du fretus dans le sein de sa mere. Cela veut dire que le tombeau était
"' Graf ( 1942) : 47.
2
pour eux comme une seconde gestation les préparant a une autre víe.
' Correspondance Freud-Binswanger : 48; et cf Kerr ( 1994) : 132-134. Done, le tumulus symbolise l'organe femelle , comme la pierre levée est
81
« Psychoanalyse ist jene Geisteskrankheit, für deren Therapie sie sich hli1t» (Karl
J'organe maJe. [... ] Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges,
Kraus, Die Fackel, 30/5/1913). Sur Karl Kraus, voir Thomas Szasz (1976).
~ C.f Sokal & Bricmont ( 1997).
4 les bornes des routes et meme les arbres avaicnl la signification du phal-
"
5
Minutes, vol. 2, a la séance du 12/1/1910. lus- et pour Bouvard et Pécuchet, tout dcvicnl phallus. lis recueillirent
'" Wittels, Freud et la femme enfant : 71. des palonniers de voiture, des jambes de faulcuil , <.les vcrrous de cave,
1
"' Cf les mérnoires de Wittels (in : Wittels, ibid.). des pilons de pharmacien. [... jet si l'on se récriail , il s ll:vaicnl, de pitíé,
"" Fritz Wittels (12/1/1910), Minutes (Nunberg & Federo, Eds), vol. 2 : 375 (italiques les épaules »3 .
miennes). Die Fackel disparut en 1936 avec la rnort de Karl Kraus, et Neue Freie Presse
luí survécut jusqu'a J' Anschluss du printemps 1938. La seule particularité qui distinguaít les dt'IIX llll'lknn s. heud et
89
Freud (1909) , Analyse der Phobie eines fünjjdhrigen Knaben (der kleine Hans) : 109 Fliess, de la plupart des scientifiques contcmporain ~. l'l tHll!ltlllllcnl de
n 1 (trad. fr.). · ·
9
° Freud (1910), Le souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (note 4 du chapitre 3).
!'honorable Josef Breuer - élevé des 52 an s, en IXIH , au ran g de
91
Berthelsen ( 1989) : 33. membre de !'Académie des Sciences, distinclion lll'S l ! lll ' ptHII 1111 nll-dc-
92
Dans leur correspondance, et qu'on trouvera aussi dans Schur ( 1972) : 281-284, a qui cin généraliste, ce qui provoqua des jalousi<.:~ dh·t ~~· .·, 1111 11-¡:uL·s. a u
elle paralt suftisamment importante pour la citer in extenso. moment meme ou Breuer se sépara de Freud , t''-l ! ' 111 illlnllnl'l l'ar
93
Freud (1919), L'inquiétante étrangeté: 190. dessus tout, nos deux épistoliers partageaicnt d · YH ' IIIII' ,, J\1 !1111 les
122 MENSON(:I ·.S l 'l(l •llllii •N', lll 'o i!JIII l ll lli'l l 1>1 'o i N itli<M A IION S(,CULAIRI' 111 IIUI A 111 11'<

meme~ ~enchant~ pour l'irr:~tionnd , el c·c~t li't, av ·e la conviction d'ap- sinon cautérisation intra na:-.:tlt·, 1111 Hhl.tiHHI cllilllrgicale des parties
partemr a une éhte mcornpnsc, probaokmcnt la raison de Jeur fascina- fautives. Les cibles d · prllli ktiiPII ('l:lll'lll les comets et les sinus.
tío~ mutuelle, immédiate et duraole. Parfois, 1:1icss devan<;ait Freud,
ma1s souvent, le neurologue-numérologue viennois précédait de loin le Le nez, le nez. vous dis-je! 11 nc manquait qu'un stade nasal.
rhinologiste-biorythmologue berlinois dans 1' in el ination vers des idées Et le Jecteur frissonne en apprenant que Fliess, « expert en tous
divergentes, marginales meme dans le contexte scientifique et les domaines », se lan<;a en 1895- 1896 dans des expériences avec des rayons
c~oyances de l'époque dont ils s'étaient éloignés, prétextant un ostra- X, sur lesquelles Freud demanda des informations que nous attendons
c!sme qu'ils s'étaient inventé, dans Jeque! ils se complurent tous les encore4 . Nous savons toutefois que ses tentatives de cocai'nisation nasale
deux. furent, a la meme époque, un cruel échec dans 1' accouchement saos
douleur.
L'alter ego Fliess avait développé plusieurs théories spéciales, s'inspi-
rant a sa fa~on de travaux antérieurs, et Freud fut touché par elles, Freud eut connaissance de la névrose réflexe plusieurs mois avant la
notamme.nt par deux qui répondaient en écho a ses préoccupations et qui parution du travail de son ami 5 . Ce fut la révélation. Ne nous arretons
eurent d'tmportantes ramifications ultérieures: la névrose réflexe (1893) pas, pour l'instant, sur le fait qu'il en avait lui-méme tous les symptomes,
et la périodicité vitale (1897). y compris 1' intolérance a 1' alcool.
Au début de 1' année 1893, il assimile le tableau a la « neurasthénie »
dont il vient d'identifier les manifestations protéiformes chez ses propres
LES SERRURIERS ET LA NÉVROSE RÉFLEXE malades, et pousse Fliess adévelopper davantage 1' étiologie sexuelle, en
particulier «les pratiques sexuelles nocives » solitaires qui y prédispo-
En 1893, 1' oto-rhino-laryngologiste berlinois établissait une liaison sent, dans les deux sexes. Il faut, rajoute Freud, avant toute recherche,
entre les tissus érectiles des fosses nasales et les muqueuses génitales, annoncer «par anticipation le résultat tel qu'il est vraiment, c'est-a-dire
~upp?sés embryologiquement équivalents. Voila deux corps spongieux, comme quelque chose de tout a fait nouveau» 6 . Car il est persuadé que
elastlques et cavemeux. La relation est déterminante, car l'état des tissus Fliess détient la clef universelle qui déverrouille les secrets des maladies,
du nez est corrélatif de celui de l'autre, et une altération de l'un conduit «le passe-partout, la formule étiologique» qui avait échappé a tous.
a celle de l'autre. C'est un rapport réjlexe naso-génital. Fliess estime
pouvoir confirmer l'interaction par 75% des 300 publications disponi- Les clefs ouvrant les serrures de tous les secrets sont en service depuis
bles sur la question. L'administration de cocai'ne, qu'il utilise depuis longtemps dans la boite a outils kabbalistiques de J'aruspice Sigmund
18~86, o u _la cautérisation électrique (Galvanokautische Behandlung) des Freud. Et, dans sa petite enfance, Sigismund, domicilié 117 rue des
memes tlssus du nez donne des modificatíons quasi ímmédiates des serruriers a Freiberg, aimait déja bricoler dans J'atelier d'un serrurier...
muqueuses génitales, et apporteraít les preuves définitives d'une telle La clef du mystere de la neurasthénie est 1'abusus sexualis, ici 1' abus de
i~te~a:tion. J?es affections diverses, et les troubles menstruels, pourraient masturbation, un vieux réflexe. Des lors, « espérons que bientót la
ams1 etre smgnés par voie nasale. Mais la trouvaille de Fliess, comme névrose nasale réflexe sera généralement connue sous le nom de maladie
toutes les découvertes de génies injustement méconnus ou rapidement de Fliess» 7 . L'ami Fliess, en qui Sigmund Freud a une confiance abso-
oubliés, mérite une généralisation plus vaste. Sans avoir ni la formation Jue, et dont la notoriété devrait s'imposer dans l' univers, est ainsi devenu
ni la clientele psychiatriques, il estime avoir démontré dans 130 cas le «le Messie» 8, a l'effigie duque! il conviendrait d'ériger une statue au
rapport entre le nez et des manifcstations de névrose . centre du Tiergarten, le célebre jardín public de Berlin 9 .

. La névrose réflexe donne de~ tensions musculaires, céphalées, sensa- Tres vite, Freud reconnait la névrose nasale parlout che/. ses paticnts,
tiOns de vertige, intolérance a l'alcool. cauchemars, problemes d'esto- qu'il s'empresse d'envoyer en nombres, comme plu ~ icurs mcmbrcs de
mac, sexuels, respiratoires ou du rythme cardiaque. La source de ces son entourage - sa tille aí'née Mathilde avcc M;ulha, sa s<rur Maria
maux est soit dans le nez, soi1 g ·nitale. La masturbation est particuliere- (alias Mitzi) avec ses trois filies soi-disant toutcs hys ll·ttqlws. l'l puis
ment redoutable car, en irritant la ntuqueuse, elle produira a distance des d'autres- pour la cure radicale chez Herm D1: Wi//w/111 /.'/w.\.1', lll'wlts-
troubles nasaux et des gaslralgi¡;s. Traitements : coca'ine dans le nez, trasse, Berlin 10 • Son étiologie réflexe se retrouvcr;t lll:t )' HIIIl'IIH'III dan s k
124 MI ' NSON(;Es l 'ltl ,l lllll ,N ', 111 '.11 11111 11 11 1 111 'di< IIII! M i\ IION S( C lii.AII<E
llill ll l A 111 11\ 1 2.~

cas Ida Bauer, alias Dora, « un cas q111 l'adl<' lnul ¡) f:ut avec la collection Les lettres de Freud i.\ 1;1 iess l"OIHTrunul tTII · hisloire, qui n' est certai-
déja existante de mes passe-partoul », Tri vil Frcud au moment ou il nement pas un des «détails sans impllltancc » de Joncs, ont été totale-
venait de la rencontrer 11 . La maladc, ·n raison ele perles blanches, s 'était ment supprimées jusqu 'cn 1985. Les Franc;ais ne peuvent pas les Jire
assurément masturbée, puisque «sur de tels índices t... J la preuve indubi- dans Ieur langue, bien sur. D'un autrc cóté, la correspondance d'Emma
table de la masturbation est faite ». Yoih\ pourquoi Dora a des pertes et Eckstein avec Freud, et les entrcticns de Kurt Eissler avec le neveu de
une gastralgie réflexe, car « on sail ave e que/le fréquence les gastralgies celle-ci - Albert Hirst, analysé par Freud au début des années 1910 et
se rencontrent justement chez les masturbateurs. D'apres une communi- qui laissa des souvenirs non publiés - , sont encore consignés dans le
cation personnelle de W. Fliess, ce sont précisément ces gastralgies qui container Z des Archives de la Library of Congress de Washington.
peuvent etre suspendues par des applications de coca"ine au "point gastri- Révélée d'abord en partie, mais gommée, par Max Schur (1966 et 1972),
que" du nez qu'il a trouvé. La guérison s'opere par la cautérisation de ce tres édulcorée ou bien masquée dans les hagiographies officielles, ]'af-
point» 12 . · faire Eckstein ne sera présentée de fa~on plus précise qu'en 1984 par
Mas son, puis a partir de 1' année suivante avec l' édition complete des
En 1905, Freud aftirmera également avoir été capable de «constaten> lettres de Freud a Fliess 17 •
que, chez les riévrosés graves, le pere avait souffert de syphilis dans plus
de la moitié des cas 13 . Notre grand inventeur, qui regrette amerement que Au moment ou !'affaire commence, Emma Eckstein, qui aura 30 ans
le monde médica! ne reconnaisse pas ces certitudes 14, sera malheureuse- en janvier 1895, est « analysée » par Freud depuis deux o u trois années
ment le seul a s'en apercevoir. pour des troubles hystériques de «conversion», des douleurs gastriques
et une dysménorrhée avec hémorragies génitales depuis l'adolescence.
Nous ne saurons jamais avec quelle fréquence les « masturbateurs » Elle ramene ces perturbations a des facteurs organiques, ce que Freud
sont gastralgiques - évidence flagrante qui disparaitra mystérieusement refuse d'admettre. Il ne demande aucun examen médica!, car, pour lui,
quelques temps plus tard, et information clinique que Freud possédait, leur cause indiscutable est la masturbation, refoulée et conflictuelle.
«avant toute recherche», mieux que ses lecteurs ou que les «fines arro-
gants » de la psychiatrie de son époque - , ni comment Fliess détermi- Freud voyait dans la masturbation la source de nombreux dégats, y
nait les cibles nasales destinées a la cocai·ne, mais ce que l'histoire a compris de la neurasthénie ou de l'hystérie, qu'il reconnaissait dans son
retenu est que deux psychanalystes de haut rang seront adressés de la entourage et dans son propre cas. C' était pour luí une « addiction primor-
sorte a Fliess : Sigmund Freud en personne a plusieurs reprises, et puis la diale », dont les autres dépendances (il citait ici 1' alcool, la morphine, le
malheureuse Emma Eckstein, une dramatique erreur parmi les autres. tabac, mais omettait la cocai·ne) ne sont que de pales substituts 18 • Dans
les entrées de l'index des Minutes de la société psychanalytique de
Vienne, la masturbation est au premier rang, et tous les cas connus de
LA SAIGNÉE D'EMMA Freud auront, selon lui, des problemes avec la masturbation.
Freud est persuadé, et cette conviction le poursuivra longtemps apres
Durant l'été 1979, Jeffrey Masson consultait le fameux courrier origi- la séparation d'avec Fliess, que tous les gastralgiques sont des masturba-
nal, apparemment complet, de Freud a Wilhelm Fliess qu' Anna Freud teurs («e' est un fait bien connu »), que la masturbation cst la source des
déposait chaque matin, piJe apres piJe, sur son bureau de Maresfield douleurs abdominales, qu'il y a un líen entre le nez et l' appareil génital
Gardens, a Londres, et dont il faisait la recension. Il s'étonnait d'y voir et entre les troubles génitaux et ceux du nez. 11 faut supprimer la mastur-
des paragraphes entiers biffés transversalement, largement, page apres bation. Le traitement des dysménorrhées et des gastral gics est done
page, par la main droite de la descendante de Sigmund, Anna, «le fil a nasal, pour toucher le point masturbatoire que l'otorhinologue Wilhelm
plomb de la psychanalyse» 15 • Déja, en 1953, une lettre d' Anna a Ernest Fliess a trouvé dans le nez.
Jones, lequel voúlait son avis sur les relations entre Emma Eckstein et
son pere, disait avoir écarté de la correspondance a Fliess ses nombreu- A la Noel 1894, Fliess vient de Berlín a Vicnm:, i\ la H ' <¡ll\'ll" de 1-'rcud
ses lettres en rapport avec cette affaire paree qu'elles seraient « plutot pour examiner la malade. Les deux compercs pn'- c<Hll ~ \' 111 allu s l'intcr-
ahurissantes pour le lecteur» («rather bewildering to the reader ») 16 . De vention chirurgicale, la premiere de ce genre pour J .' lil' s~. <'l tllll' prerni crc
fait! mondiale aussi : une trépanation doit guérir une ll< ' l 'm .,, ., . i/, · '" IIIII Stllr
126 MENSON(;J ,S I·RJ •t llliJI N.' , lll '. lll lltl 11 llt ll 111 'd N I 1 II{MA'J'JON Si'Ttii.AIRF 12/

bation. L'ablation de l'os coupabl·, ll' l'llllll'l uasal moycn gauche est la meme signitication scxuclk . E111111<1 l'lait la source des hémorragies
réalisée début février 1895, a Yit:nu ·. L · lllt:lllC jour, Freud, dont le, nez nasales l'année précédentc, ala suitt.: de l'opération et au sanatorium, car
est irrité et infecté par 1' abus de coc~únc, en profite pour se faire elles étaient le moyen infailliblc pour accaparer le médecin et attirer,
soigner... par application de cocainc el caulérisation électrique des fosses cette fois, l'amour de Freud qui lui rcndait visite. Finalement, c'est la
nasales, comme ille fera a plusieurs rcpriscs. Puis Fliess rentre aussitot a· réalisation d'un vieux désir érotique. Malgré la forte résistance d'Emma,
Berlín saos se préoccuper de l'opérée. il est arrivé a la convaincre de cette vérité. Freud n'a plus aucun doute
que les épisodes hémorragiques ultérieurs, « psychogenes >>, résultaient
Pres d'un mois s'écoule. d'un désir amoureux a son égard. De cette maniere, Fliess et Freud sont
disculpés et leur conduite catastrophique est dissociée de ses conséquen-
A Vienne, Emma Eckstein ne s'est toujours pas remise de l'opération. ces : le motif des saignements n'est ni l'opération aberrante, ni la
S~lon les lettres de Freud a Fliess, elle a un redeme facial, des hémorra- compresse oubliée plusieurs semaines par le grand chirurgien, mais bien
gtes nasales, des secrétions purulentes devenues fétides, des douleurs et le désir sexuel d'Emma, endogene et inconscient 19 •
un ~tat infectieux, sans compter les perturbations affectives qu'il
menhonne assez peu. Le 8 mars 1895, Freud se décide alors afaire inter- Nous apprenons quelques temps plus tard qu'Emma est devenue la
venir Rosanes - un médecin ORL dont il psychanalysera la femme plus prerniere femme analyste, ce qui en dit long sur le pouvoir de persuasion
tard - , lequel, apres inspection de la fosse nasale, retire lentement une de son maitre. Freud lui envoie des patients, et elle découvre dans ses
inter;ninable ?a~de de gaze <<d'au m~ins un demi-metre» oubliée depuis analyses, 6 stupeur, les fantasmes de séduction et de masturbation qu'il
le debut de fevner par le Docteur Fhess dans la cavité! C'est alors une lui attribuait 20 . Elle confirme si bien la vérité psychanalytique que Freud
scene sanglante (Verblutungsszene), une hémorragie foudroyante : peut, dans un article de 1907, se réclamer d' elle, comme il s' appuiera sur
Emma, les yeux exorbités, au bord de la syncope, est saignée a blanc. les « travaux » mensongers de Hermine von Hug-Hellmuth. M adame
Freud, qui ne supporte pas le sang, livide, se trouve mal. Emma Eckstein, « seule exception » dans toute la littérature consacrée
aux bons enseignements adonner aux enfants sur la sexualité, a, en effet,
~mma est aussitót hospitalisée et finira par s'en remettre quelques
se réjouit-il, rédigé a son fils de dix ans une lettre qui va tout a fait dans
mms plus tard, mais plusieurs opérations seront nécessaires - on
le sens des le<;ons de la psychanalyse21 . Or, Emma Eckstein n'a jamais
songea meme a une ligature de la carotide externe, car elle eut trois réci-
eu d'enfant...
dives d'hémorragies nasales qui vont durer douze jours - pour réparer
les dégats et qu'elle soit hors de danger. Freud lui rend visite réguliere-
ment ~ans un sanatorium et reprend l'analyse, entre les injections de A 40 ans, elle a encore des douleurs abdominales et des hémorragies
morphme, les soins et les insomnies. génitales ... Il refuse toujours de reconnaí'tre une cause organique et lui
propase a nouveau la psychanalyse, convaincu d'une rechute de la
Freud, au départ, se lamente; il est « rnisérable comme un chien » (15 névrose. Désespérée, elle fait intervenir a son insu une jeune femme
m~rs 1895) et i~ s' accable. Mais il est surtout inquiet pour la notoriété de médecin, qui retire aussitot un abces abdominal volumineux. Emma est
Fhess - dont tl ne met pas en doute la compétence car ce serait douter sortie d'affaire en un clin d'reil. Freud est furicux de ce qu ' il considere
de la sienne - et pour les risques encourus. Ensuite, son courrier a comme une ingérence déontologiquement inacccptahlc22 . JI est fiiché de
Fliess va faire le silence sur la patiente pendant une année. cette intervention professionnelle qu'il voit commc un aiTront personnel
alors qu'il ne s'était pas inquiété des gestes médi ca! ·mcnt peu ortho-
. En avri1 1896, il a trouvé la solution : «ces saignements étaient hysté-
nques». Elle avait eu des épisodes semblables dans l'enfance. A 15 ans doxes de Fliess, qu'il avait préconisés et qui n' élail'lll ni néccssaires ni
déja, elle accueillit, lors de ses menstruations, ses hémorragies génitales anodins.
avec joie, car celles-ci lui permettaient d'etre aimée dans sa maladie ·
puis elle eut le désir d' etre soignée par un jeune médecin, et des lors ell~ Quelques années plus tard encore, on doit rtlirn :) l·:uuna . toujours
com~en<;a a saigner du nez a cet effet. Freud vient de découvrir ce que victime de saignements génitaux, l'utéru~ en tolahlt· l>•n¡•.nosti c : un
plusteurs années d'analyse lui avait caché : elle avait des saignements de myome, une tumeur bénigne du tissu musculair · p1ohahknl\'lll ~~ ·~ ponsa
nez depuis 1' enfance. Hémorragies nasales et génitales sont réunies par ble des hémorragies cycliques depuis l'adolesc •nn·' 1• hn11111 l ·:c k~tt•in ,
1 )<)
12K

cloítrée, inactive et alitée en pcnnam.:nct: dt:p111 :-. 1905, détigurée par la PÉRIODJCrnt VlTALE
trépanation de 1895, mourra en 1924 d' un a<.: ·idcnt <.: érébral.
Ce qui devait surtout ravir Sig111und 1:rcud t'ut la périodicité vitale, la
Pour Freud, qui y revient en 1937, le eas de cette patiente est exem- spéculation vedette de Fliess, dont le Yiennois eut connaissance un an
plaire: c'est la premiere psychanalyse réussie! La psychanalyse achevée avant sa parution dans la prcsse 76 .
doit nonnalement protéger eontre la survenue ultérieure de troubles
névrotiques. Or, la malade avait rechuté!! Traitée d' abord « avec Les organismes sont en effet gouvernés par des périodes vitales, les
succes », elle devint par la suite une malade irrécupérable ... Pourquoi? unes, de 28 jours, sont féminines, les autres, de 23 jours, masculines. Les
L'opération, c'est-a-dire l'hystérectomie et non pas la trépanation de animaux a sang chaud et les humains sont bisexuels, a la fois males et
Fliess qu'il omet de signaler, fut cette fois le traumatisme responsable. femelles, dans des proportions variables; mais, selon le cycle vital trans-
Sans celle-ci, «on n'en serait pas venu a une nouvelle irruption de la mis avant la naissance par la mere, la masculinité ou la féminité s'impo-
névrose ». Done, elle avait été guérie par la psychanalyse, mais la chirur- sera a l'individu de fac;:on prédominante. Les périodes sont entrelacées
gie gynécologique avait entre-temps détruit ses bienfaits, et elle « ne avec les phénomenes astronomiques, et pas seulement avec le cycle de la
redevint jamais normale jusqu'a la fin de sa vie}} 24 • lune : les étoiles aussi sont en relation intime avec les processus organi-
ques, et nous avons la un rapport avec le cosmos. La théorie pennet de
Le fond de l'histoire a été évacué par les cerberes de la cause afinque réduire définitivement la complexité des etres vivants a quelques prínci-
le lecteur 1' ignore. ll ne peut se rendre compte que Freud renverse la pes simplificateurs qui les rendent toujours prévisibles, enfin, par le
logique des événements, et des responsabilités dans ce qu'il faut bien savant qui connaltrait les lois de Fliess.
appeler une faute médicale grave. Il n'a pas demandé un examen gyné-
cologique pour sa malade. A aucun moment, il ne met en doute le diag- On peut prédire la naissance, les événements marquants d'une vie, la
nostic initial, ni l'opération nasale, ni la valeur de sa psychanalyse, ni mort, les pathologies, a l'aide de calculs. L'addition, la soustraction, la
bien sur sa compétence ni celle de Fliess. 11 attribue a autrui la paternité division, les racines de 23 et de 28 vous suffisent, et vous avez tout
des erreurs, et fait d'Emma !'origine des hémorragies répondant a des compris. Vous aurez acces aux énigmes de l'univers. Yoyons cela. 28
désirs inconscients, ce qui lui avait perrnis de disculper les vrais auteurs divisé par 23? C'est le sex-ratio! Nous vérifions gdice a Wilhelm Fliess
de ses souffrances. qu'il y aura 121,7 maJes conc;:us pour 100 femelles chez les mammiferes.

En mars 1896, Wilhelm Fliess opéra une autre patiente, atteinte d'une Avant memela parution officielle du travail de Fliess, Freud prévoit et
dysménorrhée, par la trépanation du comet nasal moyen gauche, avec comprend tout des cycles sexuels de Mart11a, des poussées dentaires de
encore une fois des conséquences catastrophiques : hémorragies massi- sa progéniture, de ses propres acces de fatigue el de céphalées ; il prédit
ves et !armes de sang. ll recourut alors a une explication numérologique, ensuite ses troubles de santé, déduit les crises de poésie de son fils
par le calcul des périodes de 28 et 23 jours, plutót que de reconnaitre sa Martín, les premieres regles de Mathilde, les maladics des proches, les
responsabilité 25 . Au meme moment, début 1896, Freud en trouva une faits essentiels de son existence, de celle de son entouragc, des hommes
autre pour sa propre patiente : ce sont les désirs d'Emma, qui n'ont ríen illustres, et puis de ses patients27 • C'est imparahlc: il n'y a ricn qu ' on ne
a voir avec le monde réel. Dans les deux cas, par la numérologie ou par puisse prévoir entre la date de la fécondation el ccllt: d~.: la mort. L'inven-
l'inconscient, les réalités sont escamotées. tion ne produit pas d'erreur, du moins entre les 111ains d'nn honun · de
science expérimenté. Done, si un chiffre corrcspond i1 1111 t'ail 111l ~ ~ i ·ur, a
Emma n'avait pas pu etre guérie d'une maladie qu'elle n'avait pas, ni UOe date rattachée a UO événement déterminé, VOU S 0 1~· ~ :IS MIII' <flll' l' opt:
par l' anal yse, ni par la trépanation nasal e. Il aurait saos do ute mieux val u ration par Iaquelle vous avez obtenu ce nomhrl' 1dt'Yl' d ' 11111' 1111 1;pi s1l'
qu'elle ne rencontratjamais Sigmund Freud. Mais c'étaient trois premie- miquement fondée par sa valeur prédictive. L' arilllllll'll<flll' n i .. n m·h' .,
res mondiales : la premiere trépanation nasale d'une névrosée masturba- quand elle produit un nombre entier, semblc+il (il1· , 1 11111111111\ pw.•, illll'
trice, la premiere psychanalystc, et la premiere analyse réussie par d'arrondir les valeurs obtenues); et quand ce lll)lllhl r 1'11111'1 1''•' 11111 1'!.'1d
Sigmund Freud. Ensuite advint la quatrieme invention, le freudisme. de l'apparition d'un événement, alors l'opération Vl'lilw lia l11t q111 fli ' IIIH'I
IJO MENSON( ll :S 1·10 '1/llll N'. 111 '• 11 11111 i t I IN I ltl ' oi NII H( M i\'IION Sl ·.('lJ I.AIHL 1' 1

de le prévoir. Puisque le calcul n~.: pl'ut se tiiHttJK'I , si la rclalion nombre- sa mere et d'autres mcmbrcs de su lannllc, qu ' il lui donnait afin d'ali-
événement ne se confirme pas ... alors 1\:vl: IH.~ ntcnt cst f'aux ! menter ses calculs périodiqucs, nc scron t pas utilisables, du fait des
incertitudes du calendrier juif, ce qui nc lui interdisait pas d'en faire un
Applícatíon. usage tres personnel.

Dans une lettre bien sur élimínée de l'édition primitive, et datée du L'arithmomancie a toujours raison, et seuls les faits peuvent se trom-
samedi 30 juíllet 1898, Sigmund Freud demande a Fliess- qu'il consi- per.
dere comme «le Kepler de la biologie >>, capable de résoudre les grandes
énigmes de l'humanité -,de bien vouloir lui calculer la date prévue par En 1906, Fliess, ayant atteint le sommet dans son art et se réclamant
ses périodes pour la mort de Bismarck. Freud a manifestement quelque encore de Sigmund, vérifiera que Jakob Freud, ayant vécu 29.792 jours,
chose en tete. Mais il est étrange qu'il demande a son partenaíre de c'est-a-dire 38 cycles x 28 2 , il avait bien été dépassé par Bismarck de
prévoir un déces qui s'est déja produit, précisément ce jour-la... Mais 644 jours, soit 23 x 28 exactement, car le « + 1 », erreur du fils et non du
passons. pere, avait magiquement disparu 32 ...
Nous n'avons évidemment pas les formules de Fliess réclamées par «lch beuge mich vor Dir als Ehren-Astrolog» («le m'incline devant
Sígmund Freud. Mais, dans la lettre suivante, pleine de calculs savants, toi, astrologue émérite » ), écrivait humblement Sigmund Freud ~n. 189~,
Freud rappelle a son correspondant que son pere Jakob «a toujours avant la parution du livre de Fliess, pour honorer ses vertus divmatoi-
maintenu etre né le meme jour que Bismarck- le 1er avril 1815. Quand res33. Vingt-cinq ans plus tard, devant les ravis du Comité ~an~ les
il fallut convertir la date a partir du calendrier juif, je n'ai jamais accordé montagnes du Harz, préférant alors la télépathie a l'horoscopie, Il se
beaucoup de crédit a une telle affirmation. 11 [Jakob] est ainsi décédé au montra plus critique a l'égard des «occultistes d'obédience astrolo-
bout d'une vie dont la durée peut etre qualifiée d'assez longue, le 23-24 gique»- il s'était certes faché entre-temps avec Jung, autre astrologue
octobre 1896; B. [Bismarck est mort] le 30 juillet 1898. B. [Bismarck] émérite, mais pas encore avec Ferenczi, son «astrologue de cour» --::· et
lui a survécu pendant 645 jours = 23 x 28 + l. Le "1" est sans aucun remarqua que des milliers d'individus nés a la ~eme date, sous le ~eme
doute du a une erreur de mon pere. Des lors, la différence entre les deux signe, avaient en réalité des destins bien d1fférents 34 • Cette s1m~le
vies est de 23 x 28. Tu sais certainement ce que cela veut dire» 28 . Admi- évidence rationnelle n'a pas été appliquée, ni a la spéculation des péno-
rable raisonnement. Et admirable incohérence : pourquoi, s'il n'a des numérologiques, ni a la psychanalyse.
«jamais accordé beaucoup de crédit a une telle affirmation», se sert-il de
cette base pour aligner dans une arithmétique abracadabrante les Comme le notait, il y a un siecle, le subtil Richard von Krafft-Ebing,
« périodes » de son pere sur celles de Bismarck? Et quelle « erreur>> le
«le mode de calcul, donné par Fliess a l'appui des périodes de vingt-
+ 1 représente-t-il? trois et vingt-huit jours, permettrait tout aussi bien la démonstration d~s
périodes avec d' autres nombres »35 . ll n' es~ jamais. ap~~ru au géme
Grace aux lois Freud-Fliess, vous pouvez désormais vérifier de fac;on fondateur de la psychanalyse qu'on pouva1t obten1r n 1mporte quel
rétrospective les allégations de vos proches. Ici, Jakob Freud s'est égaré, nombre entier positif, n'importe quelle périodc, n' importc quelle prévi-
d'un jour, mais la science des périodes appliquée par son fils a changé sion a partir de la savante formule de Fliess : 2~x ± 23 y. C'est magique
tout cela : illui fallait mourir la veille et se rapprocher ainsi de }'admira- et automatiquement vérifié. Soient 28 et 23, lcur sommc (cncore le i'H
ble Bismarck. 51), leur différence 5, leur produit 644, leur divisi.on, 1·ur cub.c, l eu~s
racines carrées, alors la combinaison de tout ou parltc de <.:cite anthmétt-
Ernest Iones rappelle que son maitre était un fervent admirateur de que élémentaire d'illuminés vous donnera infailliblcntl'lll rai son dans vos
Bismarck, «a tel point que lorsqu'il dut modifier la date de naissance [de prédictions, puisqu 'il n 'y a aucun nombre enticrqrti 111 • f l lll .l',l' l ' t1tn• oi11si
son pere Jakob] pour l'accorder non plus au calendrier juif mais au obtenu. De plus, en choisissant deux nombres a11 has:11 d q11i 11 ' aurai ·nL
calendrier chrétien, il choisit ce11e de Bismarck» 29 . Iones rajoute, «en 11
pas de diviseur commun, vous aurez le memc rcsultat '
passant, que la coi'ncidence qui existait entre les dates de naissance de la
mere de Freud et de l'empereur Franc;ois-Joseph avait une origine Les éditeurs de la correspondance de Freud a l ' lir s~ •,¡· '.11111 l' Vl ' lllll'S a
semblable» 30 • Mais Freud écrivit a Fliess 31 que les dates de naissance de effacer de l'histoire de la psychanalyse les infwnlltttnn •, ltlctnt¡;utt la
111 1 1111 -\ 111 11 .\ l ll
132 MENSONGES I'I{Elll lii ·.N S 111 '.1 lliU 1 11 ' 1JN I 111 ·, JNI IIRM A' IION SI ,( 'IJLI\IKE

composante irrationnelle et les errancl's du héros, dans ce qu ' on ne peut des idées de Flicss par Fn:ud . Frl'ud y t'X PIIllll' sa rancu:ur contre Robert
appeler qu'une purge, sévere et combin~.: · aux nH.:nsonges. Je rappelle Binswanger qui « vient jusi e dl' pnhlin 1111 cpais manuel sur la neurasthé-
qu 'aucune des lettres de Freud a Fliess á cet égard n 'est complete, et nie dans lequel la théoric scxu •llc c' est -a-dire mon nom- n'est
que les censeurs en ont rejeté la majorité. Et puis, l'hagiographie a fait le meme pas mentionnée! J'aurai ma froidc vengeance sur luí des queje
reste, les auteurs s'imitant l'un l'autre dans la manipulation. · saurai comment interpréter la neurasthénie sur la base de ce qui sera
bientót, je ('espere, un amalgame de nos théories» 39 .
L'introduction de Kris a cette édition tronquée avait déja anticipé, a la
place de ses Iecteurs, I'heureux événement : vous allez voir que Freud va Malgré son prétendu mépris de 1'arithmomancie fliessienne, Freud
laisser tres vite a Fliess le non-sens, et garder la raison. Bien sur, sinon défendra son collegue avec bec et ongles contre les critiques. En 1898,
comment la psychanalyse aurait-elle pu etre inventée en se maintenant une revue du livre de Fliess osa formuler quelques points de vue contes-
daos la déraison ? tant ses arguties. C'est inimaginable, insensé! Voila bien «un exemple
de ce genre d'impertinence qui est caractéristique de l'absolue igno-
Dans une note ajoutée a la lettre du 16 mars 1896, laquelle est expur- rance», écrit Freud, qui va aussitót démissionner du joumal médica!
40
gée comme d'habitude, Kris affirme - a la suite d'une remarque de irrespectueux, le tres sérieux Wiener klinische Rundschau . Son nom
Freud a Fliess sur la prudence rhétorique que ce dernier devait s'imposer disparut de la liste des rédacteurs des le numéro suivant, et Osear Rie,
dans ses publications - que «la réaction de Fliess a la lettre de Freud familier de Freud et de Fliess, le suivra. Un an plus tard, Fliess est
prépare la voie a une future rupture de leurs relations. Fliess exigeait une toujours «le nouveau Kepler» de la biologie41 •
approbation inconditionnée [sic] de sa théorie des périodes» 37 . La note
ne dit pas comment fut connue «la réaction de Fliess», mais sous-entend Ainsi, quelques années apres la premiere édition incomplete des lettres
que Freud commence aprendre dores et déja ses distances par rapport a a Fliess, et bien qu'il ait eu acces a la totalité du courrier, Ernest Jones
son correspondan!, qui en faisait décidément trop. Des lors, les courriers pourra en toute sérénité affirn1er que Freud n 'avait apporté « aucune
ultérieurs vont devoir confirmer que Freud s'éloigne de Fliess, qu'il contribution aux hypotheses mathématiques de son ami», que les
abandonne a ses fantaisies pour se consacrer asa science. Effectivement, « convictions de Fliess avaient un fondement pathologique », que les
des les lettres suivantes, la censure et le caviardage se font plus vigou- critiques ont été amenés «a reléguer ses travaux dans le domaine de la
reux encore. Daos celle du 6 décembre 1896 - dont bien plus de la psychopathologie», que Freud, tres vite apres leur rupture, n'y pensa
moitié (qui contient une tres grosse quantité des calculs farfelus de plus et ridiculisait ces calculs arbitraires du médecin de Berlín qui lui
Freud) est passée a la trappe - , l'éditeur a laissé un tres bref passage sur faisaient prévoir n'importe quoi 42 .
les périodes de 23 et 28 jours, mais affirme que pour l'auteur, cela Wilhelm Fliess a été rendu coupable d' une mauvaisc innuence et d'un
« représente le maximum de ses efforts pour faire concorder les idées de dévoiement de la rigueur intellectuelle de son correspondan! , ce qui n' est
Fliess avec les siennes » 38 . La suite doit renforcer cette conviction, par pas une excuse mais plutót une tentative d'explicalion path ~ tique pla<;ant
1' élimination physique, hors des yeux des lecteurs, de toute preuve du Freud en position de victime passive ct na'lvc d'un agent extérieur,
contraire. comme toujours. En soi, ce n'est pas non plus un élogc des qualités
Par excmple, dix jours plus tard, la lettre suivante est fortement expur- morales ni de la force de caractere du Saint Fonda! ·ur.
gée, d'abord d'une bonne grosse moitié- soi-disant «non communi- En réalité, les convictions de l'un ne pcuvcnl clre di sl'L'IIIn's de celles
q u é e» mais qui contient évidemment « 1' arithmétique » kabbalistique de l'autre. Nous savons que l'adhésion de Frcud a l' inaiHlll!ll'l ~ lait bien
habituelle - et caviardée ensuite d'une préoccupation de Freud pour antérieure a sa rencontre avec le magicicn h ·rlinoi ~ . rl ~~·~ ¡m·mi crcs
qui, « clairement tous les 28 jours » (e' est le cycle féminin), se produit expériences personnelles furent d'ailleurs conlcntpoiHIIIl'" ti!- l:t parulion
une perte de désir sexuel et de sa puissance virile. Comment Kris peut-il du merveilleux Bouvard et Pécuchet de Gustaw l'l:tuht' l t
savoir que cette partie, si elle n'est pas communiquée, témoigne, comme
ill'écrit, d'une «nouvelle tcntativc de rapprochement»? En réalité, l'édi- Emest Jones, puis Max Schur, insistent sur ! ' id ~~· q111' htud ltlt 111:tui
teur empeche le Iecteur de comprendre qu'il est question, non d'un pulé, par exemple dans sa superstition de mouri1 a '11 : ••• ~ qu · d dn111i1
ultime et dérisoire essai ele rapprochement, mais bien d'une assimilation aux facéties absurdes de son correspondan! loufoqu~· 11 l·n \ tlll< . qu.uul
134 MENSONUES I'RI ·Iillii · N.\ lli ~ IIIIHI loi iN I 1•1 '• INI<li(M A'I'ION S (,( 'lll AIRE

SOLIPSISME
Freud en fit état pour la premicrc fois, du lll(lins dans ccttc correspon-
dance, Fliess n 'avait encare ríen écrit sur ces cycles (28 + 23). Plus
Au printemps 1884, Frcud ·tait J'humeur sombre, . car rien_ ne
d'une bonne année avant lui, Freud rapportait a Fliess sa propre préoccu-
marchait, et jalousement amoureux de la lointaine Mattha, 11 _souffratt d~
pation : ne va-t-il pas quitter brutalement ce monde entre 40 et 50 ans, ou
désordres « névrotiques », ceux qu'il attribuera a la masturbatwn quand tl
plus sfirement a 51 ans, comme le physicien Kundt qui venait de dispa-
s'agira de ses malades. I1 avait en tout cas, au choix, selon les mo~ents
raitre ?44 L'inquiétude était suffisante pour que Freud pressat son ami de et les analystes : une neurasthénie, la névrose réflexe ou «maladte de
trouver une explication scientifique «définitive» a ces obsessions récur- Fliess», une hystérie (petite), une névrose d'angoisse, des phobies
rentes. Ses superstitions furent nombreuses, dont celles regardant sa (sociales, des transports, du sang), un abus de ~abac,_ les acc_idents de _so_n
propre mort ne sont qu'une expression. Il craignait de disparaltre succes- auto-analyse, un trouble cardiaque, une mauvatse ahmentat10n mal dig:-
sivement a 41 ans, puis a 42, quelque part entre 40 et 50 ans, a 51 ans, rée, un défaut de sommeil, «une psychonévrose fort grave aux sympto-
plus tard vers 61 ou 62 ans, a 81 ans, l'age de son pere ou de son demi- mes normaux» (!), les tracas de J'argent, les fautes des vexations des
frere Emmanuel lors de leurs déces, ou enfin, quand cette demiere méchants, une hypocondrie, l' ex ces de poudre cocai'nique magique a
échéance de 81 ans fut passée, a 95 ans comme sa mere. Mais ce sont ses laquelle il s'adonne des cette époque, etc. Ces perturbations ne peuvent
nombres et sa superstition, non pas Fliess, qui le poursuivirent. en aucun cas etre soignées avant l' invention du remede par le malade.

Comme le note Frank Sulloway, dans ces croyances de Freud, la Le traitement de tout cela est d'abord ... la coca'ine, qui donnera des
numérologie se calculait en années, et n'avait aucune signification dans troubles guéris par un autre ... l'auto-analyse, chef d'ceuvre du solipsisme
les périodes biorythmiques que Fliess voyait en jours. Voila encare un autosuffisant qui ne profitera qu'a lui.
mythe « qui nous enseigne quelque chose sur Freud et ses biographes,
mais rien a pro pos de Fliess »45 . Le pauvre Wilhelm Fliess restera sur le quai, a Berlin, seul avec ses
fantaisies. Fliess s'enfon~a daos ses fantasmagories douteuses au
Enfin, des années apres leur séparation, Freud, déja adhérent a diffé- moment meme ou Freud s'envola dans l' auto-analyse. Et Freud aurait
rents clubs « paranormaux », était encare un fervent adepte des cycles créé la psychanalyse sui generis, grace a son périlleux voyage ~ui «pre~­
fliessiens, car, écrira-t-il en 1916 a Josef Popper-Lynkeus, «meme apres dra un jour une place éminente dans 1' histoire des i~ées; le simple _fmt
que notre amitié eut pris fin, j'ai conservé une certaine foi en cette que cela se soit produit restera, sans doute pour toujours, un probleme
idée »46 . confondant pour le psychologue» 50 . Confondant de nai·veté, effective-
ment.
Une fois la totalité du courrier a Fliess rendue enfin disponible en
1985, l'autre fidele Peter Gay sera nécessairement obligé de reconnaltre L'auto-analyse de Freud est une aventure inou·ie, sans précédent ni
les dérives et la complicité active du créateur de la psychanalyse, et de successeur, c'est un sacrifice épique (Kris , 1956), la décision la plus
garder ses distances, au moins a cet égard, avec Jones 47 . Cependant, audacieuse qu'un homme ait jamais prisc sur lui -mcme (Marthe ~obert),
comme le fait remarquer Elisabeth Young-Bruehl48 , le prudent Gay, dési- héro'ique, « véritablement herculéenne » (Joncs , Nunberg), « un1que e~
rant effacer les aspects polémiques, va consacrer a la longue période pré- incomparable», «le plus étonnant exploit de Frcud » (Max Schur), qUJ
analytique proportionnellement dcux fois moins de pages que son prédé- « fait partie des plus grandes découvertes de tous lc s .'cmps :> débo~1chant
cesseur, semblant alors voyagcr en train rapide devant un gigantesque sur des résultats a mettre en parallele avcc la thcnnc dt' 1 évolutJon de
paysage dont il ne tire que quclques instantanés photographiques a Darwin et du príncipe de la relativité d 'Einst c in (Finl') . /\vant cela, «Sa
faculté critique était émoussée», faisant de lui une p111i c la,·ik pour des
travers les vitres en évitant les ·spcctacks les moins ragoutants. L'histoire
esprits dérangés comme celui de Fliess, mais ap1 o u· ntn : ¡~· lt- . '' k dq;,•l:
ne dit pas si Ernest Jones , qui résc rva la totalité du premier de ses trois
d'objectivité auquel il était parvenu [ ... 1 aiguisait ~~~ ~~ l''> lll 11 l iiiHJlll' ~ur
épais volumes a cette périodc, avail . pour rcprendre l'expression acide de
les hypotheses de Fliess» (Schur), meme si «SOil analy-.t· 111' k lii H' Iól pa ~
Phyllis Grosskurth49 , sa « fa ·e d · furL'I implorant pressée contre la vitre»
completement de cette part d'irrationnel » (Gay) ~ 1 .
du train express de Pctcr Cay.
136 MENSONGES FREUI>II'NS III SI Cl iiH III IN I 111 '.JIIl IIII~ I A II ClN SI 'C'III .A II(F
11111111 A 111 11.\ 117

Les spécialistes ne sont pas d 'accord t;nlr· t;ux pour dércrmincr l' ins-
comportait pas ces révélalions, l'l ainsi don ner le heé.lll role a Sigmund
tant du déclenchement de la prodigieuse épopét;, ni sur sa c.Jurée : les uns
le situent des 1895, d'autres a différents momcnts de l'année 1897 · Freud ? Les lettres de Freud qui pcuvenl dévoiler sa participation aux
parait-il, Freud lui-meme se serait trompé dans la datation (Jones), mai~ plaintes de Fliess ont toutes été exclues. Wilhelm Fliess, surtout au cours
Schur est súr que l'entreprise commen~a ... inconsciemment (!)bien avant de 1' affaire Wei ninger-Swoboda , s' indigna justement des comportements
1897. Elle aurait duré, au choix, des semaines, des mois, des années ou de Freud - dont les dispositions parano·laques personnelles, fortement
bien jusqu'a sa,!llort en 1939. Il y a consensus par contre sur l'idée ~ue teintées de narcissisme, et celles de ses fideles, sont aujourd'hui bien
Freud, bten qu tl fut «un névrosé normal » 52 , est ressorti de sa plongée documentées et analysées 56 - , et eut des réactions, légitimes pour n'im-
dans ses re ves et de 1' association libre appliquée a soi-meme, définitive- porte qui, ensuite qualifiées de paranoi:aques par son ancien ami . Quand
ment lavé, des 1900, des impuretés de la contamination irrationnelle de Freud, quelques temps plus tard, évoqua en effet ce conflit, il n'eut de
Wilhelm Fliess, et débarrassé des vilains symptomes « névrotiques cesse de présenter son aneien allié comme un fou furieux. « Mon ami
nor~aux » d'u~e «ps~chonévrose fort grave» 53 . «Une vraie auto-analyse d'alors, Fliess, a développé une belle parano·ia apres s' etre débarrassé de
est reellement tmposstble, sans quoi il n'y aurait plus de maladie», affir- son penchant pour moi, qui n' était certes pas mince» , écrit-il a Carl
54
m~it Freud , m~is il émergea de sa superbe et infernale épreuve quand Jung57 , rapprochant la parano'ia de ... l'homosexualité.
meme transforme, enfin capable de distribuer ses bienfaits a ses sembla-
bles. Deux ans plus tard, Freud rapportera a Ferenczi que Fliess avait des
motivations pathologiques, accessibles a la psychanalyse. Il était devenu
Il avait déja la clef de toutes les serrures, désormais il leur ouvre les en effet médeein oto-rhino-laryngologiste paree que son pere, décédé
portes cachées du chemin de leur liberté. Wilhelm Fliess est demeuré d'une infection (érysipele) apres avoir souffert des années durant d'une
dans les ténebres, mais Moi'se est de retour parmi les hommes. suppuration nasale, aurait pu etre sauvé, et, deux ans plus tard, la mort
Cette correspondance «est vraiment un cas de "folie a deux", avec de sa seule sreur «luí a inspiré la théorie fataliste des dates prédestinées
F;eud d~ns le role inattendu de partenaire hystérique d'un parano'iaque», de sa mort- comme pour se consoler». En réalité, le pere de Wilhelm
r~pondmt James Strachey, pourtant anal y sé par le « partenaire hysté- Fliess n'était pas mort d'un érysipele, mais, a la suite d'une douloureuse
n~u~ » en question, a Emest Jones le 24 octobre 1951, quand celui-ci, faillite commerciale, s'était suicidé en se jetant sous un train quand son
gene par ce:_ qui n'avait pas été rendu public, lui demanda ce qu'il fallait fils avait vingt ans, ce que Freud ignorait. Et s'ill'avait su, gageons qu'il
en penser. A Jones- analysé par Sandor Ferenczi, !'amateur de psycha- aurait trouvé une explication pathologique tout aussi plausible pour acca-
nalyse par tél~pathie transatlantique - , ce bon Docteur Jones qui ne bler son ancien ami.
comprend tOUJOUrs pas, Strachey conseilla de publier les lettres dans
leur intégral~té, et non, comme on le lui a suggéré, de supprimer les Dans cette meme lettre a Ferenczi, Freud omet év idemment de signa-
pass~ges déhcats dans sa biographie du Maltre. Ainsi, les personnes ler, d'abord qu'il avait lui-meme souffert de suppurations nasales abon-
su_rv1v~ntes pourront-elles corriger les inexactitudes et les mensonges, dantes (empyeme) du fait de sa consommation de coca'fne pendant douze
«a moms qu 'Anna propase de brúler les originaux »ss. années et que Fliess l'avait soigné par des cau téri salions nasales, et
. Mais d'ou vient l'idée que Fliess était parano'l aque? Pour établir un ensuite qu'il avait lui-meme des préoecupations sur les dates prédesti-
JUgement autorisé sur son état mental el sa contribution aux relations nées de sa propre mort bien avant que Fliess lit état de sa théorie des
avec Sigmun~ Freud, ?n ~e di spose pas des courri ers de Fliess, puisque périodes, et qu'il les a QU moment préCÍS OÚ if rftfi)(l' 1'1' COI/rrier Q
Freud les avatt tous detrutts , el pu1 sq ue ses successeu rs ont fait le reste Ferenczi. Le Viennois s'interroge en effet sur l' insistanc · d · son corres-
?e I.a beso?ne. L~ présumé coupablc élail déji't mort, qui ne pouvait rien pondan! hongrois sur le nombre 1909, el se drmande :-, i c'csl la un
JUStlfier m exphquer quand les an :usa l ions furent proférées. Alors, compliment de Ferenczi pour l'année écoulée, ou hil'll 1:. p1 (1 1noui1ion eJe
comment a-t-on obtenu cene infon nal io n, el su r quoi se fonde-t-on? la disparition de ... Sigmund Freud. Interprétati on, qu ;11ul 111 n<HJ s li l' ns ...
Et puis, il continue a régler le sort de Wilhelm l'll l'SS '¡· hmlt d ';,na
o " (

Ne serait-ce pas encorc un e de ces rcvanches perfides, insérées de


lyse, contraire a son désir, fut le motif intérieur d. la 111pl111(' <f11 °" lli Í ( l'll
fa~on rétroactive dans une hi sloill' qu ' il f:tllail corriger paree qu 'elle ne
reuvre de fa~on si pathologique (paranoi·aque) » ~x .
1111 IHI A III · II X 11'>
138 MENSONGES I'REUDIENS . IIIS'IOIIU • II ' I JN I 111 '• INII IHM!\IION Sl;('lJI.i\IRI ;

Des lors, apres Freud, ses fideles gardiens du temple, Ernst Kris et sion tl 'unc validation aulom;lliqm· n(:Cl":-.saire aux intcrprétations causales
Kurt Eissler, prirent encare le relais sous la surveillance de son héritiere des co'lncidences fortuites . Un cak ul ;ubilrairc mais «exact» faisait
Anna, et les biographes perpétuerent un mensonge érigé en dogme que, office de preuve, car, pour Frcud, scicncc ct divination occulte sont
pendant des décennies, leurs lecteurs ne purent contróler. confondues, et il est toujours possiblc de s'accommoder avec les chiffres
si 1' arithmétique ne tombe pas «juste » dans la prévision. Fabriquer le
Frank Sulloway a essayé de reconstituer l'énigmatique personnage passé des personnes par la psychanalyse est la magie de Fliess, mais saos
Fliess a la lumiere de ses publications, et ne confirme pas les accusations les nombres, pour l'immuniser définitivement contre la vérification et
infamantes des freudiens. Le psychiatre et historien de la médecine lago 1' exempter de la critique de la raison.
Galdston 59 s'était déja indigné en 1956, textes a J'appui, du traitement
malhonnete et calomnieux réservé a Fliess par les milieux psychanalyti-
ques, qui le présentent comme un malade mental, un paranoiaque néces-
sitant la cure, de préférence celle inventée par son collegue.
Que manquait-il a la diabolisation de Wilhelm Fliess? Allait-on le NOTES
qualifier de crimine!, de pédophile par exemple? Eh bien, e' est déja fait,
1 Kraus, Die Fackel, 6/10/1904; in Szasz (1976): 127.
dans le jargon et les manieres des psychanalystes ! La seule interpréta-
' Wilcocks (1991 ), Maelzel's ehess Player (particulierement chap. 3).
tion d'un textc du psychanalyste Robert Fliess permit de suggérer, avec
' Flaubert ( 1880), Bouvard et Pécuchet (chap. 4 : 179-180).
une lourde insistancc - sans preuve et saos rectification possible puis- ' Lettre a Fliess, 13!2/1896 ($P).
qu'il était mort en 1970 -,que celui-ci aurait été victime de sévices 5 Lettre a Fliess, 411011892 ($P).

scxucls de la part de son pere Wilhelm, alors que cette information ne 1' Manuscrit e de 5/1893 ($P).
7 Manuscrit 8, 8/2/1893; et Manuscrit e de 5/1893 ($P). Cf aussi Lettre du 30/5/1893
ligure nulle part dans le document en question 60 .
($P).
X Lettre a Fliess, /Oíl//893 ($P) et Lettre a Fliess, 29/911893 ($E, purge complete car
Wilhelm Fliess a été violemment calomnié par les psychanalystes,
Breuer y est qualifié d'obstacle aux progres de la carriere de Freud a Vienne, alors que les
paree qu'il fallait purifier le premier d'entre eux. Leur héros est ressorti Études sur l'hystérie n'ont pas encore paru et qu'ils viennent de rédiger en collaboration,
magiquement blanchi des sanies de la déraison par l 'eau lustrale de leur fin 1892, la communication préliminaire qui en sera le 1"' chapitre).
séparation mélangée a de l'auto-analyse. A Fliess la lie et les scories, a " Lettre a Fliess, 11112-1893 ($E).
1" Lettre a Fliess, 141411898 ($P), 27141/898 ($E).
Freud la perfection. En fait, lorsqu'ils se séparerent en 1902, c'est-a-dire
" Lettre a Fliess, 1411011900 ($P). Carl Jung reprendra le trousseau plus tard : «Mainte-
quand Fliess, ayant compris a qui il avait affaire, quitta Freud, enfin
nant, tu as la clef de la mythologie et le pouvoir d'ouvrir toutes les portes>> (Jung (1925),
Professor Extraordinarius, ce dernier conserva toutes ses habitudes de cité par Noll ( 1997) : 122).
pensée. Il y a bien une rupture historique, dirimante, dans l'articulation 12 Freud (1905), Bruchstück einer Hysterieanalyse: 57-58 (italiques miennes).

du raisonnement de Freud avant et apres 1896-1897, et qu i ne doit rien a n Freud (1905), Trois e.uais sur la théorie de la sexualité (conclusion. p. 153).
14 Freud (1905), Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora) : note p. 12. Et une des
Fliess ni a l'auto-analyse. Mais on cherchera vainement une modification
raisons de voir en <<Dora>> une hystérique était que son pcrc avail souffert de syphilis.
semblable apres son divorce avec Fliess. Bien au contraire, ses fa~ons 15
Berthelsen ( 1989) : 168.
spéciales de penser, qui étaient déja la bien avant leur rencontre, se sont 16 Lettre d'Anna Freud a Iones, 19111/1953. Non puhliéc (Jones' Archives, London lnsti-

exacerbées par cette libération qui leur accorda a la fois l' indépendance tute of Psycho-Analysis) mais citée par Masson ( 1984), Till' A,,·,,·tllllt 1111 'Ti'uth : 55.
17 e¡ principalement Masson (1984), The Assault on 71-tllh : S.'i .1'1¡. et Appendice A;
et la maturité. Il ne pouvait les répudier en meme temps que la personne
Esterson (1993), chap. 1; Scharnberg (1993), vol. 1; Wilcods ( 1'1')4 el 2<Xl0); Dolnick
de Fliess car, daos la mesure ou elles Jui étaient psychologiquement
( 1998) : 45 sq. Dans ce qui suit, ma source est : The Compil'li' l ,t•tll•r,,· Fri•lld-Fiiess
consubstantielles, illui aurait fallu se renier soi-meme, de sorte que l'ir- (Masson éd., 1985).
rationnel imprégna la psychanalyse, avec et sans Wilhelm Fliess, jusqu'a 18 Lettre a Wilhelm Fliess, 2211211897 (caviardée).

la fin. Car la psychanalyse est 1'art de spéculer sans fait. 10 Lettres (censurées) il Fliess, 26-28/4, 415 el 416/1896 .

2" Lettre a Fliess, 1211211897. Cf Masson (1984) : 114.

L'engouement immédiat de Freud rcposait sur de bonnes raisons : le 21 Freud (1907) : Zur sexuellen Aufkliirung der Kinder.
22 Masson (1984): 257-58 (d'apres le témoignage d'Aibc1t 11" ' ')
systeme de Fliess est une simplificalion irréfutable, c'est-a-dire qu'il ne
se trompe jamais, s'applique a tout, ct pcrmet par la numérologie I'illu-
23 Masson (1984) : 253.
111 1 1111 A 111 1IX 1•11
140 MENSONGI \S I'RI :lii)II ·.NS 111 ~ 1< llll l ll ' lltH 111 'o iNI < IIIMI\IION s (;( '111.AIRE

24 s• Lettre de Fi"eud ¡) F/ie.\'.1'. 14/ 11/ I H'i l


Freud (1 937), Die endliche und die unendliclu• Ana/y." ' : l.J7 \:l 23!!. 55 Lettre de Strachey a .Jone.l', 24/10/I V~ I . 11011 puhli <'l' 11 11 1" .:i tél.: par Masson (1984, The
25
Masson (1984) (The Assault on Truth) : 98-99. Assault on Truth. : Í l6 n7 , ilaliquc~ IIIÍttuws, <doli.: i\ dcux >> en fran.yats dans le texte).
26
I..ettre a Fliess, 23!211896 ($E) et suivantes.
«Anna>> est bien sur Anna Frcud.
27
Cf, entre autres, I..ettres a Fliess. En lE2!i : 1/3 ($P), 4/5 ($P), 30/5 ($E), 2919 ($E), 56 Cf John Farrell (1996) et Crews (1998): 2 15 sq. el 247 sq.
22/11 ($E), 6/12 ($P), 17112 ($P); en .l.ft21 : 29/3($E), 12/4 ($E), 16/5 ($P), 25/5 ($P), 57 Lettre de Freud a Jung, 17!211908 . Cf aussi la lettre de Freud a Jung du 16/4/.1909.
22/6 ($E), 3/10 ($P), 15111 ($E); en .1.828.: 10/3 ($P), 14/4 ($P), 30/7 ($E), 1/8 ($E); 58 Lettre de Freud a Ferenczi, 10/11/910 (({ aussi Jones, vol. 2 : 469-470, lettre mcom-
27/6/1899 ($P) et 21111/1900 ($E).
plete).
28
I..ettre a Fliess, 1181/898 ($E, italiques et compréhension miennes). Dans une lettre a 59 Cité par Sulloway (1979) : 146.
Fliess (2/11/1896), Freud affirme avoir fait un revela nuit qui a suivi les funérailles de son 60 Masson (1984), The Assault on Trurh : 138-142.
pere; mais, dans la Traumdeutung (1900, trad. fr.: 273-274), ce meme reve est daté de la
veille de l'enterrement pour devenir prémonitoire et révélateur d'un désir...
2
" Jones, vol. 1 : 211, qui veut apparemment parler du calendrier grégorien.
30
Jones, vol. 1 : 21 In (italiques siennes et incompréhension mienne).
31
l..ettre a Fliess, /51/1/1897 ($E). Sigismund Schlomo Freud était né le le' jour d'Iar de
l'an 5616, puis rattaché a I'Alliance des Élus 8 jours plus tard. L'an 2000 était, selon la
Thora, placé 5761 ans apres la création d'un monde sans paléontologie.
32
Sulloway (1979): 143; el Complete Letters Freud-Fliess: 201 ni.
'' I..ettre de Freud a Fliess, 91/011896 ($E).
34
( 1921 ), Psychoanalyse und Telepathie (Vorbericht) : 14.

'-' R. von Krafft-Ebing (1898), Psychopathia Sexualis, chap. 3 (tome 1 : 87).


1
" Remarques de Sulloway ( 1979 : 141 sq.) reprenant Martín Gardner ( 1966 ).
7
' Naissance de la psychanalyse : 142 n2.
'" /bid. , Naissance ... : 158 nl (italiques miennes).
'" Lettre a Fliess, 1711211896 ($P) (Complete l..etters comparées a Naissance de la
psychanalyse; italiques miennes).
40
Lettre a Fliess, 141411898 ($P), puis Lettre du 27/411898 ($E).
41
Lettre a Fliess, 271611899 ($P).
42
Jones, vol. 1, successivement : 334, 344 et 321 (italiques miennes).
43
Jones, vol. 1 : 341; Schur (1972) : 229.
44
Lettre du 22/61/894 ($E). Freud a alors 38 ans, et se persuade qu'il n'a plus que 13
années pour atteindre l'age fatal en fumant ses cigares, mais Kundt était mort en tait... il
62 ans.
45
Sulloway (1979) : 166.
46
l..ettre a Popper-Lynkeus, 41811916 (citée par Schur (1972): 374); Lj aussi l..ettres de
Freud a K. Abraham, 13!211911 et 251111915; Lettre de Freud a Jung, 17!211911; Freud
(1913), Die Disposition zur Zwangsneurose: 190 n 1; Freud (1920), Jenseits des Lustprin-
zips: 57. Dans la Traumdeutung (1900, trad. fr., p 150n-151), il dit, dans une note de
1910, avoir fait des <<recherches>> pour éprouver la périodicité des reves.
47
Gay ( 1988), vol. 1 : chap. 2.
48 Young-Bruehl (1994): 169.
49
Grosskurth (1991) : 130 (déja cité).
50
Kurt Eissler ( 1971) (cité par Sulloway ( 1979) : 44 7).
51
L'armoire aux épithetes est ouverte chez Kris, Nai.I'Sance de la psychanalyse: introduc-
tion, passim; Jones, vol. 1, chap. 14; Nunbcrg : introduction a Minutes de la Société
Psychanalytique de Vienne, p. 13; Fine (1963): 32 .1q. ; Schur (1972): 19, 99, 174,268
sq.; Sulloway ( 1979) : 207 sq. el 447 .1'q.: Gay ( 1988), vol. 1 : 124 et 178 sq. Pickworth
Farrow publiera en 1945 une méthodc pratiquc d 'a ulo-traitcment (A practica/ method of
self-analysis, ou Psychanalysez vous vous mPIIu' ), avcc la préface autorisée de Freud
(1926, Bemerkungen zu E. Pickworth l'i11uo w... ).
52
Fine (1963) : 32.
53
Jones, vol. 1 : 335.
Chapitre 8
La potion magique

<de serai sous l'effet de la coca"lne que j'absor-


berai pour maitriser ma terrible impatience. »

Sigmund Freud ( 1884) 1

<<"Je l'ai fait", dit ma mémoire. "lmpossible",


dit mon orgueil et il n'en démord pas. En fin de
compte - c'est la mémoire qui cede.>>

Friedrich Nietzsche ( 1886 )2

L'incursion de Freud dans la coca'ine mélange trois épisodes différents


diversement appréciés, de portées inégales, et qui ont subí plusieurs
degrés de désinformations : la découverte de l'anesthésie locale, son
prosélytisme et sa consommation personnelle.

COCAINUM MURIATICUM, SOLUTION Á. 5 %

La découverte de l'anesthésie locale par la solution «munatique»


(chlorhydrate) de cocai'ne durant l'été 1884 a été le fait d'un futur
ophtalmologiste alors agé de 27 ans : Karl Koller 3 . Et Freud n'y fut pour
ríen, contrairement a ce qu'il a fait croire. Comme le constatait avec déli-
catesse Hortense Koller-Becker, la filie du découvreur, fréquemment,
cette découverte a été attribuée a Leopold Konigstein, parfois a Freud,
mais l'histoire de l'anesthésique a été l'objet de nombreuses déforma-
tions, « presque toujours dans la littérature de vulgarisation et souvent
couplées avec le travail de son vieil ami Sigmund hcud »4 .
Dans les laboratoires d'Amérique du Nord et surlout ci'Europe, les
recherches allaient bon train durant la seconde moiti6 clu sicclc. Sur le
vieux continent, !'alcaloide avait été extrait de la divim: plante erythroxy-
lon coca par l'allemand Friedrich von Gaedekc en lX55, puis Albert
Niemann en fit l'analyse chimique et le cristallisa en 1 H5 1) ~ (liiltingen.
Dans leurs observations, Karl Damían Ritter Schrolt', vu IX(,/, pui s le
médecin russe Vassíli von Anrep, en 1880, avaient dq.'l prl·..,:-.t·nti les
144 MENSONGES FHEl)J)JI ,N S 111 \ 101111 lll lrH lli '. IN IIII<I\11\IIIIN Sl •l 'l ll.f\IRI ·

capacités analgésiques de la subslancc sur k s lllll(flll'IISCs : l'un nc Freud, rejetant d'un rcvcrs d · mallcilc 1 ·s 111iscs en garde - qui sont
s:?t~it ~lu~ ses levres ni sa langue, l'autre ignorail la piqurc de l'aiguille. pour lui des ragots, « des raconlars » contrc un produit déja réputé
L Idee etmt done suspendue daos 1'a ir el u tcrnps, n 'attenclant que sa dangereux, s'intéressait alon; aux dkts stimulants sur l'état général (par
capture. En Autríche, les revues spécialisées et manuels pharmacologi- voie orate) du «remede miracle», puis aux vertus euphorisantes (par
ques dont disposaient les étudiants en médecine faisaient mentían de ces voie nasa/e) d'une drogue dont il f"cra une panacée par expérience
tr~vaux empiriques. Comme d'autres, les trois amis Leopold Konigstein, personnelle et un produit de substitution (par injection) de l'addiction a
S1gn:und Freud et Karl Koller en avaient pris connaissance, mais seul le la morphine. L' anesthésie local e (instillation et injection) n 'était absolu-
dermer fera preuve d'audace et de méthode. ment pas son centre d'intéret, et il passera a coté de la gloire.

Freud rencontra la molécule au printemps 1884, commenya a la Quand Freud revint de vacances, son collegue Karl Koller avait fran-
gofiter, puis a la savourer, et fit son apologit~ des son premier article chi la demiere étape daos le laboratoire de Stricker. Précédée d'un
rédigé tres rapidement en juin. Il était alors, comme souvent, impatient, murissement rapide du savoir, la découverte de l'anesthésique avait
e~ pr~ssé de rejoind_re a Hambourg-Wandsbek Martha Bemays, qu'il demandé tout au plus une poignée de jours d'expérimentations habiles a
n ava1t pas vue depms un an. Pour l'heure, il s'y préparait avec entrain, la fin de 1' été 1884, en son absence. Le 15 septembre, Josef Brettauer lut
grike a ce qu'il appelait «la poudre magique», et débordait d'énergie. le texte de Koller au congres d'ophtalmologie d'Heidelberg, et obtint
1' ovation; le 17 octobre suivant, Koller fit un tabac devant la noble et
Notons que l'intoxication par la coca"ine distrait fortement l'attention célebre Société lmpériale de Médecine de Vienne; en quelques semaines,
et la mémoire, meme des meilleurs. Son souvenir des événements de sa réputation se répandit comme une traínée de poudre dans les milieux
1' époque sera encare bien embrouillé daos son autobiographie de 1924 : médicaux et paramédicaux au niveau mondial. Et puis, les stocks de
Freud y assurera qu'en juin 1884, il avait été séparé de Martha pendant cocai"ne furent vite dévalisés, alors que son prix passait au meilleur
deux a?nées,_ alors ~u'elle avait quitté Vienne un an plus tót, le 14 juin marché de 2,5 a 800 dollars le gramme!
1883 ; ¡] SOUtJendra egalement en 1923 au Professeur Meller puis a Fritz
Wiu;ls qu'il attendait alors ces retrouvailles depuis deux ans, peut-etre C'était fini, Karl Koller avait définitivement triomphé.
plus ...
Les suites sont curieuses.
11 annon9a alors a Martha qu'a ceue prochaine rencontre, 9a allait Des le 9 novembre jusqu'au 4 décembre 1884, Freud entreprit avec
barder, car, lui écrivait-il, «prends garde, ma Princesse! Quand je vien- ardeur une série d'expériences pour évaluer les effets de l'alcalo"ide dans
drai, je t'e_mbrasserai a t'en rendre toute rouge et te gaverai jusqu'a ce la force musculaire grace au dynamometre d'Exner, dont il fut lui-meme
qu~ tu dev1ennes toute dodue. Et si tu te montres indocile, tu verras bien le seul sujet absorbant de copieuses rasades de décoction coca"inique. Ses
qm de nous deux est le plus fort : la douce petite filie qui ne mange pas résultats, inutilisables car la confrontation avec d' a utres travaux était
suffisarnment ou le grand monsieur fougueux qui a de la cocaine dans le définitivement impossible, furent publiés le 31 janvier 1885. Les éructa-
corps. Lors de ma demiere grave crise de dépression, j'ai repris de la tions du sujet Freud sont notées en détail a chaque fois. Mais on cher-
coca et une faible dose m'a magnifiquement remonté. Je m'occupe chera vainement le rapport entre les doses de coca"lne ingérées (on en
actuellement de rassembler tout ce qui a été écrit sur ceue substance ignore l'unité) et les variations de la force, d'unc part, el, d'autre part, les
magique afin d'écrire un poeme a sa gloire» 6. Sigmund Freud était relations qu' il dit découvrir entre la force el la courbc des températures
distrait, et avait trois motifs pour son «excitation inoule» : l'amour, la (aucune mesure thermométrique) 8.
poudre et 1' ambition.
C'était le travail d'un amateur, baclé dans l'urgcnct: du bcsoin de se
~a?s cet article, « Über Coca », rédigé en quelques jours et publié le racheter et de rattraper le temps perdu. L'indigcncc de la lllcthode, éton-
1er JUillet 1884, seui ]e dernier paragraphe faisait brievement allusion a nante au regard des standards de la médecine expérinwulak <k l'~poquc, la
ce que disaient déja les publications du moment, dont étaient informés rendait totalement non reproductible, done invériliahk. «l .a ll'vhuiquc en
ses collegues autant que lui : « les applications qui reposent sur la était trop simple, l'exposé incertain et fait sans esprit t'lilltJlW. ( " elail l'ccu-
propriété anesthésiante clevrai '111 donner bien d'autres résultats vre d'un débutant ordinaire», reconnaí't son biographl' ulllllt·'' 1·:1 1111 uouvd
encore» 7 . échec aussi, dans l'unique «expérimentation» qu'il ail ¡·niH'Jlll'. :.¡·ul
1 i\ 1'0 IION Mi\(;I(.)IJ E 147
146 MENSONGI 'S I·IO ,III>II ·NS 111,\ lclilll I I I IN I ltl 'd N IIIIlfi.I AI II IN Sl •.( 'l/1 1\ II{ H

En premier lieu, il va attaquc1 la pcrsonnc de Wittels. D' abord, «Jupi-


Enfin, Freud rapporte que « Karl Kolkr conc;ut. illllfpnulamment de ter courroucé » suggéra lourdcmcnt a son prétendu détracteur de faire
mon effort personnel, J'heureuse idée de provoqucr une anesthésie et une acte de contrition, et de corri ger, lui écrit-il, « le péché commis par votre
analgésie complete de la comée et de la conjonctive au moyen de la biographie » 13 . Ses lettres privées a Wittels sont seches, méprisantes et
cocai'ne dont on connaissait depuis longtemps 1'effet neutralisant sur La sans concession 14 . 11 s'y emploie a dénier avoir eu le moindre souci dans
sensibilité de la muqueuse» 10 . Done, tout le monde le savait. L'auteur cette priorité, mais ajoute qu'en 1884, il pressentait l'emploi de la
rappelle également qu'il avait lui-meme attiré l'attention de ses lecteurs drogue en ophtalmologie et chargea Konigstein de le faire en son
sur l'intéret de la substance en anesthésie des son premier article paru en absence. Mais quand il revint a la fin de l'été, son collegue «avait fait du
juillet 1884, avant la découverte en question. Si l'on réfléchit bien aux mauvais travail et tout laissé tomber, et c'est un autre homme, Koller, qui
sous-entendus, Koller, en définitive, avait cueilli sans effort le fruit d'une avait fait la découverte» 15 • lci, le sous-entendu accable les qualités de
plante que d'autres firent pousser asa place, etFreud faisait partie de ces !'ami Konigstein, qui gacha !'esprit et l'reuvre.
jardiniers précurseurs. Admettons. Mais, avant Karl Koller, personne
n'avait signalé l'effet de la substance sur la comée. L'autre implication En 1933, Freud n' avait toujours pas décoléré, et il adressa a Wittels,
de sa rhétor!que est qu'il faisait a ce moment un «effort personnel» dans alors aux États-Unis depuis 1928, la lettre antipathique qu'il méritait
la meme direction que Koller, ce qui est simplement faux. Sigmund toujours : «en ce qui conceme vos ruminations et vos doutes sur votre
Freud n' avait ríen cherché et n'avait rien trouvé. méfait d'il y a dix ans, permettez-moi de vous faire remarquer que
défaire est une tache difficile en général et qu'il vaudrait mieux s'en
Une quarantaine d'années plus tard, en 1924, J'admirateur Fritz remettre a la magie» 16 • En effet. La magie vint aussitót, en 1933, dans un
Wittels s' appretait a publier la premiere biographie de son maí'tre, et lui humble repentir révisionniste de Fritz Wittels, rectifiant sa publication de
17
en adressa une copie. Dans cet ouvrage, Wittels dépeint Freud comme un fa<;on rétroactive « dans trois revues scientifiques de marque» • Et
héros doté du « complexe de Jéhovah», objet d'un culte fanatique, un « cette révision », ajoutera Wittels dans ses mémoires, « ne laissait rien a
despote intolérant, incapable de reconnaltre ses erreurs, coupable de désirer en termes de confession et de rétractation» 18 . La révision histori-
légereté avec la vérité historique, et responsable d'exécutions sommaires que déplut encare a Freud, Jupiter fulminant. Wittels dut a nouveau s'ex-
des opposants, nombreuses dans les rangs de la Société Psychanalytique pliquer, puis s'humilier, sur le contenu de son livre et des articles correc-
tifs. «J'en fus malade», écrira dans ses souvenirs le pitoyable biographe,
de Vienne, dont les Minutes ont étrangement perdu les traces. Comme
qui pratiqua aussitót une auto-analyse pour extirper les raisons morbides
d'autres, Wittels dut quitter la Société en 1911. On comprend pourquoi il
aura fallu attendre 70 ans pour que le lecteur fran<;ais puisse a nouveau de la faute.
accéder, en 1999, au livre de Wittels, précédé de ses souvenirs, lesquels Il n'y eut aucune réconciliation entre les deux hommes, contrairement
étaient enfouis depuis les années 40 dans la bibliotheque Brill a New a ce que laisserent croire lesautorités freudiennes pour édifier les nai'fs
York 11 • Car Freud y lut, entre autres choses, qu 'il avait été profondément sur la bonté et la mansuétude de leur héros.
affecté par la perte de la priorité dans la découverte de l'anesthésique, et
qu'il rumina pendant des années sa rancreur et les raisons de ses échecs. La réponse publique de Freud au livre de Wittels se trouve dans la
C'était la pour lui, apres toutes ces hérésies et ces défections dans ses célebre Selbstdarstellung, qu'il rédigea d'un seul jet en aout et septem-
rangs, et au moment de l'apostasie de son éleve Otto Rank, plus qu'il bre 1924, immédiatement apres sa derniere lettre du 15 aout a Wittels. Il
n'en pouvait supporter. Freud trouva la biographie extremement y reprend, au sujet de 1' incident anesthésie, les memes pro pos dilatoires,
désagréable, « mauvaise, douteuse et trompeuse », et ajouta que l'auteur mais y rajoute une touche familiale . 11 avail, affirme-L-il , demandé a
de l'intime brochure était d' un type immortel de fripouille ( « Laus- l'ophtalmologiste Konigstein de bien vouloir «cx amincr dans quelle
mesure les propriétés anesthésiantes de la cocaú1c J)(IUvai t·nt s'appliquer
bube » 12).
a l'reil malade». Ensuite, il partit en vacanccs . A son n:tou r de congé,
c' est Koller, concede-t-i! quarante ans apres, qui ava it l' IIIJ>or hl- la palme,
Sigmund Freud va fournir sur la découverte de l'anesthésie une et ajuste titre. Freud était prédisposé a faire ccttc ÍIIIIIIÍIIl'llt l' d ·couvcrlc,
réponse privée, puis aussitót une autrc, médiatique, destinée aux foules mais il dut asa fiancée d' avoir été retardé dans la lt'('hndll' jc dois
(<

et a l'histoire, pour la propaganuc .


148 MENSONGHS I·HI ·.lJIIWN\ 111.\l tlllll 111 1r41 lll 'd1111111M AIIIIN SI•('III.AIIO ·

ici, revenant en arriere, raconter que ce fut la fa11t · de 111a liancéc si je ne en novernbre 1953, puis confino ·ra dan s 1111 cntrcticn avec Paul Roazen
- , aVOÍf été a )'origine de la dC CO UVCII ' de l'a nesthésique !
22
suis pas devenu célebre des ces années de jcuncssc », insiste-t-i! - ,
meme s'íl ne lui a pas gardé rancune «de cette occasion manquée» 19 .
En 1934 encore, dans une lellre a u profcsseur J. Meller qui devait
En fait, entre la rédaction de Über Coca, o u sa parution le 1er juillet célébrer par un long article le cinquantieme anniversaire ?e
la ~é~ou­
1884, et puis le séjour a Wandsbek en septembre, il s'écoula de verte, Sigrnund Freud affirmera expli~itement avoir .transmis ~o~ Idee a
nombreuses semaines durant lesquelles il ne réalísa, bien qu'il fut Karl Koller, qui n'aurait done pu l'avmr seul, saos lm. Freud d1t a Meller
désreuvré, aucune recherche déterminée daos cette direction, car il n'y ?
avoir prescrit en 1884 une solution coca·inique a % pour soul~ger un
pensait pas. Et avant d'aller rejoindre Martha en aout 1884, Freud avait collegue souffrant de l'abdomen, et c'est alors, ti ~~ ~st certam: que
indiqué a Leopold Konigstein l'intéret d'employer la solution de coca'ine Koller, qui était présent, « prit connaissance des pr~pn.etes anes.t?éstques
pour les douleurs du globe oculaire en tant qu'analgésíque, par voie de la drogue» 23 . Nous avions pourtant lu, dans 1 arttcle ~ubhe 50 ans
ora/e, comme il l'utilisait lui-meme pour ses gastralgies, et non par plus tot par le meme Freud, que tout le monde, y co~pn_s son auteur
instillation, comme anesthésique de la cornée, ce qui eut pris une toute avant la trouvaille de Koller, était déja informé des propnétes de la subs-
autre importaHce daos la délicate chirurgie de l'reil. tance sur la muqueuse ...
«Mais tant d'incrédules de tous cotés me détournerent de la bonne
Leopold Konigstein, de son coté, se préoccupait des effets de la voie)>, reprochait Freud des 1884, au lendemain de la découverte de
cocai·ne (vasoconstrictrice) dans l'inflammation oculaire. Et quand Koller2 4 . Le destin, le mauvais sort, la femrne, et les hommes, tout
Koller affirma que l'alcalo'ide était un parfait anesthésique de contact, s'acharne contre lui. Freud était décidément le centre de l'invention : il
Konigstein répliqua a ce dernier qu'il se trompait20 . Par contre, il est vrai savait rnais soi-disant freiné par la faute de Martha, et bien qu'il dispo-
que Sigmund Freud n'émit aucune protestation officielle pour faire valoir sat de' plusieurs semaines pour la mettre en pratique, il n'en fit rien;
sa propre contribution. C'est Konigsteín qui, daos un conflit sordide, alors, il la souffla a Konigstein, lequel s'avéra incapable d'en profiter,
contesta a ce moment la priorité de la découverte de Koller. Mais, en puis c'est l'autre, Koller, qui, meme s'il «connaissait d~puis longte~~s
réalité, Leopold Konigstein avait essayé chez l'animal, apres J'exposé l'effet neutralisant sur la sensibilité de la muqueuse», lm vola cette Idee
d'Heidelberg, une solution alcoolique de la coca'ine, par instillation sur de pionnier et récupéra les lauriers. Admirons la rnagnanimité de l'i.n-
la cornée, qui échoua car cette préparation est irritante, a la différence du venteur de la psychanalyse pour avoir gardé au secret sa patermté
muriate de coca'ine. Freud, appelé comme arbitre de la querelle, se pendant des décennies et ainsi perrnis a Koller de bénéficier jusqu'a sa
rangea honnetement du coté de Koller sans hésitation 21 . Mais ni Freud ni rnort en 1944 d'une gloire partiellement usurpée.
Konigstein ne travaillait réellement vers cette cible. Des trois camarades
11 est indéniable que Karl Koller découvrit l'anesthésique. Il est possi-
qui possédaient au départ le meme niveau d'information, Karl Koller
ble que Freud y ait contribué, paree que les deux. je.unes médecins se
était bien le seul a avoir fait la recherche originale et le pas décisif.
fréquentaient, et en concentrant l'attention des spécwltstes sur la drogue
dans un article destiné a séduire, t1amboyant et fort remarqué daos la
Trois historiens et psychanalystes fideles - Siegfried Bernfeld en culture de l'époque. Mais meme en étant rnéticulcux el méthodique, «il
1953, Ernest Jones la meme année, bien que celui-ci atténue les dossiers n'est pas certain que Freud aurait inventé l' ancsthés ic loca le», car ses
du précédent dont il se sert, et Peter Gay en 1988, chacun fort respec- pensées « n' allaient pas a la chirurgie. Anatomi stc du .c~ rvca u ~ar .voca-
tueux de la vérité psychanalytique, possédant des cartes secretes et des tion, neurologue faute de mieux et médecin m<tl ~rc lu1 ~ rlwntl~ut trre.r le
matériaux prohibés dont ils se réclament ici sans tous les découvrir - maximum de la situation», comme le remarquall 1 • n·vén·nctcux Steg-
estiment pourtant avoir d'excellentes raisons pour abonder daos le sens
du pauvre Fritz Wittels. Les quelqucs documents du fonds des Jones' fried Bernfeld25 .
Papers que Paul Roazen put regardcr. avanl qu'ils fussent écartés des Ces querelles de priorité n'auraient pour le lcc1~:u1 lllll(IL'IIll' qu 'u ne
yeux des historiens indiscrets, vont dan s la lllcme direction. Par exemple, valeur mesquine si Freud n'était pas aussi disconlaul dan ~ ~n proprcs
Freud annon~a clairement en 1909 1910 i\ un neveu d'Emma Eckstein, écrits, et s'il n'y en avait eu bien d'autres. Nous cnavrous Vtlllll l'X{' lltp~ c
Albert Hirst- qui le rapportcra dan s 1111 l-c han ge de courrier avec Jones avec Albert Moll. Ernest Jones crut bon d'aflinttl'l l(llt' ~ on nt:utll· 11 a
150 MI!NSONGI (S l' lti"JI )II •.N .\ 111 '.1 l 11 1 1 11 IItH 1<1 '. IN I e <I! MA IIO N S(·. ( ' lii .AII<I · 1 ,\ I'IIIION M/\!:t(,lliE 15 1

jamais été préoccupé par la priorité, el jngcait iudigncs les qucstions de Martha Bernays apprencl de son liaucé Sigmund qu'il caresse, le lundi
propriété intellectuelle, sans s'appesantir sur les difTérentes signitications 21 avril 1884, le projet de faire l'essai thérapeutique d' une substance
de ces demiers termes 26• extraordinaire trouvée dans la littérature, et dont il attend le meilleur,
« particulierement dans les états si pitoyables, consécutifs au sevrage de
. En fait, les spécialistes ont identifié les preuves de la préoccupation de la morphine (comme chez le Dr Fleischl)». Il ajoute : «nous n'avons
S1gmund Freud par les questions de sa priorité dans plus de 150 occa- besoin que d'un peu de chance de cette sorte pour envisager de nous
sions27. Il lui arrivait d'en rever. Il est indiscutable qu'il a vivement installer» 28 . Je rappelle que Freud était un esprit peut-etre supérieur mais
regretté de ne pas avoir eu la primauté dans cette découverte majeure de certainement indigent durant ces années, aux abois, absolument fou de
la médecine et de la chirurgie, ou ailleurs. Et c'est pourquoi il fera tout Martha mais sans les revenus nécessaires a la fondation d'une famille . 11
pour rattraper le temps, et reprendre l'ayantage ensuite, d'abord en dut emprunter beaucoup, y compris a Josef Breuer et a Ernst Fleischl.
compagnie de la poudre magique. <de suis tres obstiné et tres téméraire et j'ai besoin de grands stimu-
lants», précisait-il 29 . Et la cocai'ne coGtait déja tres cher pour ses maigres
Mais ce. sera encore un discours sans la méthode, avec le mensonge. revenus.

Le mercredi 30 avril 1884, Sigmund essaya le cocai'num muriaticum


LE TROISIEME FLÉAU
sur lui-meme, a raison d'un 20e de gramme par dose, du moins au début.
Ce premier patient fut si satisfait de la magique potion - car lors de ses
Ernst Fleischl von Marxow, l'assistant du savant Brücke était un ami crises de dépression, elle le rendait joyeux- qu'il s'empressa, euphori-
de Sigmund Freud, qui l'admirait, et un talentueux physiologiste qu'on que, de l'administrer derechef au second, Fleischl von Marxow, qui s'y
considérait comme un etre d'exception. Une infection contractée a 25 accrocha aussitót, «comme quelqu'un qui se noie» 30 .
ans dans le laboratoire d'anatomie pathologique de von Rokitansky obli-
gea le célebre chirurgien Billroth a 1'amputer partiellement du pouce L'absorption de la drogue supprime la faim, les douleurs d 'estomac,
droit, en plusieurs opérations. Les opiacés étaient, a ce moment, la seule les nausées du seul sujet Sigmund Freud. Done, la substance miracle
réponse possible au névrome - une prolifération nerveuse terriblement pourrait éradiquer les embarras digestifs que/Le qu 'en soit la cause et
douloureuse dans son cas - qui bourgeonna dans le moignon. Le chez tous les patients11 . Il ressent J'allégresse, <d'excitation inou'ie»,
malheureux s'adonna alors a la morphine, qui fut son premier probleme. l'endurance, l'optimisme, l'illusion de la perspicacité, la maitrise des
Son autre ami, Josef Breuer, essaya sans succes de le soigner avec les inhibitions sociales, etc. Et surtout, n'oublions pas le retour de la
moyens du bord contre la morphinomanie. Sigmund Freud intervint, et flamme virile et de la libido car «le Dr Freud est ce rtain d' avoir observé
ce fut le second probleme : a l' addiction opiacée, il ajouta la dépendance une excitatíon sexuelle apres consommation de coca» 32 . Nous ne savons
a la cocai'ne, deuxieme drogue que le Viennois préconisait en injection pas comment le Dr Freud put s'en assurer. Mais c'est la grande secousse.
pour le soigner de la premiere. Des lors, puisque c'est bon pour luí, c'est bon pour vous, tous autant que
VOUS etes. Avec une lourde insistance, il recommande la drogue a Martha
Le troisieme probleme est celui de Freud qui prétendit, au moment
meme ou il savait son ami Fleischl plus gravement malade depuis pres et luí en envoie contim1ment, pour la langueur el ses joucs roses, a ses
d'un an du fait de ses reuvres, l'avoir guéri en quelques jours grace au sreurs, pour le mal des transports et les fati gues, a ses co ll cgues, pour
remede miracle en injection . Le quatrieme est encore le sien : Freud, leurs malades. Mais ~a ne suffit pas : il faut qn · k lliOIHk enticr so it
alors qu'ill'avait officiellement publié, certitia n'avoir jamais indiqué un éclairé de la révolutionnaire panacée.
tel traitement, puis, a l'instant précis oú la psychanalyse était Lancée, C'est a ce moment que Freud réunit quelqucs HIIIBigamés
dl)l' llllll'lll !-. ,
fera tout pour effacer la dramatiqu e crreur de sa vie et de l'histoire. Le a la va-vite pour la rédaction de son plaidoycr Clllh!HI:O.Ill\ll' d¡·
Jlllll 1XX4,
dernier probleme est qu'aux mensonges ele leur héros, qu'ils tenterent que nous connaissons : Über Coca. L'article cst rl'di¡·y a lu "·"'" d11 <1 a11
d'évacuer, les hagiographes rajoutucnt les leurs, une petite psychanalyse 18 juin 1884, empli de fautes d'orthographe, brouillon , " ' IHIIIIJI.•III dans
posthume du créateur pour assurcr sa rédcmption, et une diabolisation de la formule chimique de la coca'ine, mélangeanl ks d ,l(l" • t'l k·. 1111111 ~ ,
tout avis contraire pour éjeclcr la laull: hors du champ de leur idéologie. mais dithyrambique. L'auteur, «comme s'il étail .JIIHHIIIII~ de 'o"
152 MENSONGHS H<l ·. t l llii · N.~ lll 'dlll/11 lli iN I lli '.I N I<il l l>l i\ IHI N S I·CIII All<l ' 1 '\ 1'• liii iN 1\t .\! !11,11 11 1~ 1

sujet» , ne s' encombre d' aucunc cnqucl · sér iL'II~ ·. d ' aucunc réflexion
33
tres fortes eloses 37 . Freud, cncorc, lt'iil , t.'ll aolll 1XX5, un bilao des vertus
méthodologique, afortiori d'aucune statistiquc, IH.: relient dans la littéra- comparées des préparations coc:ú'niqu ·s des dcux firmes concurrentes,
t~re hétéroclite que ce qui conforte son proprc jugcmcnl absolument Merck d'un coté, et ele l' autrc Parkc, Davis & Co, entreprise de Detroit
dtgne de confiance, et s'emporte contre les calomnies dont le divin dans le Michigan qui le réu·ibua par une somme rondelette. Résultat :
poison a été victime avant lui. Serait-ce un dépliant publicitaire de Iabo- match nul quant aux effets de la drogue, mais les produits américains
ratoire pharmaceutique? Über Coca est assurément de la propagande, sont... moins chers, et l'expert promet un bel avenir a la divine subs-
?'un auteur sous l'influence de son sujet. Au moment ou Freud le rédige, tance. Freud essaiera aussi la molécule chez des malades diabétiques,
1l consomme la cocai'ne et «en nous référant a nos connaissances actuel- puis contre le mal de mer, d'abord grace asa sceur Rosa, et encore sur
les [sic], nous dirions qu'il était en train de devenir un malfaiteur lui-méme en se donnant le vertige sur les balanr;oires du Prater, le pare
public » 34 . d'attraction de Vienne. Mais nous ne connaitrons pas les résultats.

La Coca? C'est formidable, affirme l'expert. Elle est un stimulant bien Et c'est un article du généreux E. Merck qui, qualifiant Ernst Fleischl
plus puissant que l' alcool et moins dangereux. Ses résultats aphrodisia- de «chercheur» en matiere de désintoxication, révele, en octobre-no-
q~~s sont_ 'variables (!) mais la faiblesse du soldat en campagne n'y vembre 1884, le procédé exact utilisé par son expert Freud : cocai'num
resiste pomt. Ses effets sont remarquables dans les troubles digestifs et muriaticum de 0,05 a 0,15 g, jusqu'a 0,5 g par jour en injections hypo-
de 1'estomac, contre vomissements, asthme, dyspnées, mal des monta- dermiques. «Pour arriver plus vite a l'abstinence [de morphine], on
gnes, mélancolie, cachexie, alcoolisme, divers désordres psychiques et injecte des doses de 0,1 g de cocai'ne chaque fois que le patient a envíe
physiques, et sa décoction a donné entiere satisfaction a un médecin daos de morphine. [ ... ] Selon le Dr Freud qui, parmi d'autres, put constater,
un cas d 'opiomanie. Selon certains travaux américains, «le coté positif dans un tel cas, une guérison apres dix jours de traitement a la cocai'ne
de la coca est qu'elle n'est pas dangereuse pour l'organisme, contraire- (trois fois par jour, on administrait le produit par dos es de O, 1 g en injec-
ment ~ l'usage ch,ronique de_ la morphine» 35 . L'action de la coca s'op- tions sous-cutanées), il y a antagonisme direct entre la cocai'ne et la
pose dtrectement a la morphme, et ne transforme pas le morphinomane morphine » 38 .
en cocai'rzomane. 11 faut arréter brutalement la morphine et aussitot Iui
substituer la coca'ine. Lui-méme a eu, grace au remede, «l'occasion Un mois plus tard, un état des travaux publié dans une célebre revue
d'observer la désintoxication entreprise soudainement chez un morphi- américaine reprend la cure radica/e de la morphinomanie en dix jours
no~ane» qui, au cours d'une cure antérieure, «avait subi les pires maux
par injection de cocai'ne, qui permet de «se passer d'asiles pour les
qm peuvent accompagner l'abstinence». Le patient, Fleischl évidem- intoxiqués» 39 . Alors, sur les deux continents, de nombreux articles de
ment, s' en est relevé, m eme si, pendant les premiers jours, « il lui fallut confiantes revues médicales embouchent tour a tour les trompettes de la
~rois décigr[ammes] de cocaiiwm muriaticum; mais apres dix jours déja, renommée viennoise.
1l put se passer du produit »36_

Dans son article, Freud ne spécifie pas le mode d'administration de la Le jeudi 5 mars 1885, fort de cetle rcconnaissance internationale,
drogue : il se réclame simplement d'un témoignage anecdotique de Sigmund Freud entre en scene devant les élitcs de la Société Psychiatri-
Joseph Pollak, qui préconisait des injections dans un cas de migraine que de Vienne (Psychiatrischen Verein). fl f'ail puhliqucmcnt le point sur
soignée par de la morphine, qui fut d ' ailleurs un échec de la coca'ine ses expériences personnelles, ses sensations inouú:s, ses puhlications,
contre la migraine et la morphinc. lnmsformé la en référence externe. étend largement le champ d'application de la droguL' :1 des pcrturbations
que personne n' avait réellement explorécs (dt- pll'ssion, mélancolie,
Pour les entreprises pharmacculiqucs. toutes ces bonnes nouvelles sur hystérie, hypocondrie, etc.), et puis édific la socil'll· ~ av:utiL' du Procédé-
leurs produits (dérivés coc.:úniqucs, hygrine, ecgonine), tirés de Freud contre la morphinomanie. La coca'lnc csl 1111 ll'llll'dt· ~ an~ équiva-
1' erythroxylon coca, sont une p11hlici1é ct une excellente aubaine. La lent dans l'addiction a la morphine. Et Frcud SCI:J ~ Jll'll.tll ' lll¡' lll IIL'I d ' un
compétition était lancée. Des le ll'ndcmain ele l'annonce de la découverte résumé de sa prestation qui paraitra dans la ¡•,lalull· II'VIIt" llll"di l' alc
de l'anesth~sique, Merck, son follmisst'tlr allcmand de poudre magique, anglaise, The Lancet, d'autant qu'a ce moml'nt. 11 av: 11t t' lll lllll\' ks
fera parvemr une grosse quan1i1(- d'ecgnninc il Freud quien absorbera de démarches officielles en vue de sa promotion Colllllll' t'll '.t'll'""lll (1 )o : ¡·,
154 MENSONGES I·RI ·. llllii •NS 111 ', lo 11111 lo 1 INI 1•1 ' .! NI 1 11!~1 1\IION S I·( 'III .AII<I · I'()IION MAUI()lJI ~ 1~5

tur) et qu'illui importait de garnir son épn;uvc de 1i1rcs du maximum de Coca, puis en octobre 1884, Sigmund rapporte encore a Martha que son
travaux de qualité. malade continue son intoxication 41 .

Le lecteur doit bien s'imprégner de ce qui suit. Ensuite, des courriers non publiés de Sigmund Freud, dont prit
connaissance Bernfeld grace a Jones qui les lui confia44 , permettent de
Dans cette conférence, il n'a toujours qu'un seul cas, le meme, pour dater l'aggravation du calvaire d'Ernst von Marxow au commencement
lequel il u ti lisa « environ 0,20 g de coca'ine par jour et le traitement dura de l'hiver 1884-1885, avant sa conférence de mars 1885.
20 jours». Il n'y eut pas d'accoutumance. Et, continue l'orateur, «en me
basant sur les connaissances que j'ai acquises au cours de mes expérien- Sigmund Freud sait ainsi parfaitement, en rnars 1885 - au m~~ent
ces sur l'action de la coca'íne, je conseillerais sans hésiter pour ce type ou il prétend publiquement son seul cas Ernst von Marxow guen en
de désintoxication d'administrer la cocai'ne en injections sous-cutanées quelques jours de la drogue, par une autre drogue a laquelle il S' adonne
et par doses de 0,03 g a 0,05 g sans craindre d'augmenter les doses» 40 . lui-meme depuis un an - , que Fleischl lutte toujours, au bord du
suicide, a la fois contre l' assaut intolérable de la douleur, contre la
Passons sur l'ajout progressif, d'un article a un autre, de nouveaux
morphine, et contre la cocaine qu'il préconisa pour ~·en so~lager onz~
exploits admirables de la drogue dans des directions qui n' ont jamais été
mois plus t6t. Il rapporte depuis le début un effet therapeuttque en fa1t
examinées sérieusement. Passons sur les variations des posologies des
absent, en sachant qu'il n'existe pas, chez son ami toujours gravement
injections (de 1 a 3 fois), passons sur la modification de durée de la cure
malade et qu'il visite fréquemment. Et malgré tout, il métamorphose le
radicale (de JO a 20 jours), d'une publication de Freud a une autre, car
fiasco d'une unique tentative en triomphe pour le plus grand nombre des
nous sommes indulgents avec l'impatience et les difficultés de calcul du
Docteur viennois. Mais il y a des limites a ce que meme la morale laxiste morphinomanes.
de ce début de siecle peut supporter, quand elle est informée.
Fleischl souffrait d'une morphinomanie avant Freud, d'une coca'ino-
Les archives Bernfeld sont inédites, les iones' Papers interdits, et la rnanie apres Freud, et puis du cocairzisme, résultat connu d'une intoxica-
majeure partie des énormes correspondances de cette époque avec les tion chronique par cet alcaloide dont il consommait d'~normes qua~tités.
confidentes Martha et Minna Bernays reste prohibée. Freud et Fleischl Voici le coca'inisme dont Fleischl était atteint depms des semames :
entretinrent un courrier également inaccessible4 1, et des éléments restent syncopes et convulsions, agitation et excentricité incontr61~ble, inso~­
a éclaircir entre 1884 et 1887. Siegfried Bernfeld et Ernest Jones demeu- nies completes, alternance d'abatternents profonds et de cnses de deh-
rent discrets, soudain pudiques et vagues dans le récit des événements. rium tremens, hallucinations visuelles et cutanées au cours desquelles le
Pourtant, ils possedent tous les documents nécessaires a la compréhen- malade tentait d'arracher avec ses ongles des inscctcs («cocaine bugs»),
sion des lecteurs. Et on est bien obligé d'affirmer que Sigmund Freud a d'autres moments de la vermine blanche grouillant entre la chair et la
ment publiquement sur cette affaire depuis le début, puis que les freu- peau ...
diens masquent une fraude séculaire sous la désinformation.
Un mois apres l'exposé, Fleischl «avait aucint les limilcs du plus
Avant la rédaction d' Über Coca (été 1884), Fleischl était déja dans un extreme désespoir», disait Freud en privé 45 . En c1Tc1, quand il n' élait pas
lamentable état, du fait du cocktail morphine plus cocai'ne. Les extraits dans des états confuso-oniriques, de détressc, ou d · syncopc, il consom-
de lettres de Freud qui nous sont parvenus de cette époque le qualifient mait alors, outre la morphine dont il ne s'étail pas dl-tm·hr, au mínimum
de «pitoyable», gisant par momcn1s inanirné a force de souffrir, au bout un gramme de coca'ine par jour, ce qui représcn1l;rai1 "n' ll1 l:ois >•. la dose
d'une semaine de traitement, des les prcmiers jours de rnai 1884. Freucl habituelle que Freud s'administrait gentiment, sclon Jonr., , l•. n Jlllll 1XH5,
ne pouvait se faire aucune illusion sur le poison , car, écrit-il a Martha le Sigmund, qui continuait a adresser a Martha sa p~·ovi:-.1()11 Jll' I\OIIIII'Ik , la
12 mai, « avec Fleischl, les eh oses von1 si mal queje ne puis me réjouir mettait en garde contre ... l'accoutumance, ct lu1 dn'II V: II1 k:-. 1\'lllhll:s
d'aucun succes» 42 • Freud, Kollcr, Brcucr, Obcrsteiner, Exner, et d'autres épreuves de son malheureux «patient» qu'il pcnsail vo 11 IIHHIIII •. 1x 111111 ~
amis rnédecins durent se relaycr ¡mur visi1cr le malade et le veiller régu- plus tard.
lierement. S a dégradation fui rapidl' ¡11·ndant la rédaction de 1' article
apologétique. Le 12 juillc1 , qudq11l· s jours apres la parution de Über Mais !'affaire n'est pas close, et de loin.
156 M E N S ON(iES I ·'RI ~ llllii · N S 111 \ 1111 11 1 11 I IN I ! ti '.J rl l i ti <I\I A I 1< >N S H ' l ii .A IKI '
1'<11 11 IN MAl ill ) l/1 ·.
1

11 Y avait des récalcitrants, et quelqucs prolcssionnels prudents étouf- 11 importe de se souvcnir qu 'c ntrc t 'lllps. Frcud avait été nommé
fés par le déferlement médiatique. Des le début, mais surtout en 1885 et enseignant en neuropatholog ic (!)rival Dozent, le 5 septembre 1885),
1886, des spécialistes plus raisonnables s'étaicnt en eiTet élevés contre sa avait effectué un voyage d'étudcs chcz Charcot a París (du 13 octobre
c~oisade en faveur de la coca'ine, qui faisait des adeptes chez les méde- 1885 au 28 février 1886), s 'était installé médecin a Vienne (Paques
cms et des ravages chez les toxicomanes. -
1886), puis marié (septembre), el avait essuyé une mémorable humilia-
tion publique le 15 octobre 188648. Des lors, il ne pouvait déchoir. Et le
_Le prussien Louis Lewin, médecin et pharmacologue, qui essaya sur voila done vivement attaqué pour propagande funeste et irresponsable en
lu1-meme la plupart des drogues disponibles, y compris le peyotl et la faveur d'un poison. Il est moralement condamné. Mais rassurons-nous :
mescaline qu'il fut le premier européen a explorer, avait émis aussitót de il va se ressaisir.
vives protestations et critiqué nommément Freud. En 1885, écrira-t-il
plus. tard, on «exprima 1' idée funeste qu' on pouvait guérir la morphino- 11 fallut quand meme attendre un an et demi pour obtenir enfin de
mame par la coca'ine. D'emblée, je fis des objections et je prédis que Sigmund Freud une réponse, dans une grande revue médicale de Vienne
I'unique résultat serait I'usage simultané des deux produits, ce que j'ai le 9 juillet 188749 . Et ce qui va se passer est absolument stupéfiant.
appelé la "passion géminée". C'est ce qui arriva. Et pire encore»46.
11 commence par accabler Albrecht Erlenmeyer en lui attribuant sa
Notons que, telle la cocai'ne, l'héroi'ne fut initialement employée propre faute, puis s' enferre a nouveau dans l'affirmation de son « succes
comme remede contre le morphinisme, avec le succes que Iui reconnalt étonnant de la premiere cure de désintoxication d'un morphinomane
aujourd'hui l'histoire des toxicomanies... D'un autre coté, William qu'on avait entreprise sur le continent», et nie avoir recommandé des
Halsted - un des plus grands promoteurs de la chirurgie nord-améri- injections de coca'ine! L' appréciation d' Erlenmeyer reposerait, en effet,
~aine et qui créa en 1885 le blocage de la conduction nerveuse par injec- selon Freud, sur une erreur grave : elle renvoie aux cas traités par injec-
twn de cocai'ne dans le nerf -, abusa de la cocai'ne, et c'est par La tion. Car, écrit le fondateur de la psychanalyse, « au lieu d ' administrer
morphine qu 'il essaya ensuite de se débarrasser de la cocai'ne, tentative des doses efficaces (plusieurs centigrammes) par voie ora/e, comme je
qui fut un douloureux échec, puisqu'il se rendit dépendant des deux. l'avais propasé, [Erlenmeyer] avait donné le produit en quantítés mini-
mes par injection sous-cutanée » et, ajoute-t-il, « les auteurs qui se sont
Enjuillet 1885, l'éminent spécialiste Albrecht Erlenmeyer, apres avoir opposés aux conclusions d'Erlenmeyer ont confirmé les miennes». Et
essayé la méthode Freud sur quelques patients, critiqua I'efficacité du Sigmund Freud n'avait bien súr jamais préconisé ces injections: il n' au-
produit comme thérapeutique et tira la sonnette d'alarme sur les troubles rait pu commettre une telle infamie. Chacun sait, ce que le Dr
?rga~iques et mentaux occasionnés par la cocai'ne en injections. En Erlenmeyer semble ignorer, que la coca'¡'ne injectée ~~ présente un danger
Janvier 1886, Heinrich Obersteiner rappelait que, depuis la diffusion de beaucoup plus grand que la morphine »50 .
la drogue en Europe, de nombreux cas d' intoxication grave semblable au
delirium tremens alcoolique, avec ici des hallucinations de petits insectes Et c;:a continue. Freud décrit les horreurs (hallucinations. parano'ia,
ou de vermisseaux grouillant sous la peau, avaient été décrits dans la dégradation rapide, etc.) du cocai'nisme consécutives a l'administration
pr~ss~ spécialisée. Ce médecin - un des amis de Fleischl qui le de la substance injectée, sans évidemment signaler - puisqu 'il l'a
veJIIaJent durant ses acces, et qui vantait six mois plus tót, lors d'un prétendu guéri trois ans plus tot- qu'il s'agit des perturbations dont
congres a Copenhague, les mérites du procédé de Freud, qu'il connais- était encare affecté son ami Fleischl et, du moins pcut-on l'espérer, seul
sait aussi - insista a son tour sur les terribles dangers de l'alcaloi'de. patient auquel il prodigua ce traitement. Ces anomali es l:l déc héa nces
sont «les tristes résultats qu'on a obtenus en voul ant rain: sortir le di able
En fin, Er!enmeyer encare, qui s' cs l imait « heureux de ne pas avoir a l'aide de Belzébuth. De nombreux morphinomanes qui ju squ 'alors
jugé possible de recommandcr' la coca'fn c pour les cures de désintoxica- s'étaient maintenus en vie, succomberent désonnais i\ la coraúu.' ». Mais
tion», stigmatisa les dangcrs des injec li ons préconisées sans hésitation tous ces troubles ne peuvent survenir chez un houuut· llOilllak lllent
par_Freud en mars 1885 avcc lou ~ les cl tS iail s posologiques, et I'accusa constitué, celui qui absorbe l'alcalo'ide mai s n' utili se pus la .-.n in¡•,tll' el
md1rectement d'avoir ajouté ;'¡ l'all'ool el ~~ la morphine « la cocai'ne, ce n'est pas morphinomane. Lui-meme, n'est-cc pas. av: ul l:t >¡' t' llll' lll
troisieme fléau de l ' humanil ~ »'11.
consommé la poudre pendant des mois sans probk nw. l'o u~tpull do 11r k
158 MEN SONG ES I'IWI IIIII ·N,\ 111 \ 1111111 ll l iN I l ti '.J N I 1111~-11\ JION S(·( '(JI .A IRI ·, 1 \ l't t lltiN Mi\( óH) III · IW

mortel ordinaire s'y abandonnerait-il '! Vous savc-. d ji\ qu e la coca ne contre sa personne mais conlrc des alliludcs 4ue guerroyait la ligue des
prov~que pas l'accoutumance, et ne transforme pas le morphinomane en moralistes. Néanmoins, qu cltjucs annécs avant la fabrication de la
cocamoman~. ~a respon~abilité du maladc, de son tempérament, est psychanalyse, il fut le plus célebre des deux continents et sans doute le
alors engagee : ~1 faut vratment avoir une constilution débile pour s'abí'- seul a avoir mentí a ce point. Les autres, plus humbles ou plus honnetes,
mer dans ce venm. Enfin, « toutes les observations sur la coca'inomanie ~t se sont tus.
sur la dé~ério~ati?n :ausée par la cocai'ne se rapportent a des morphino-
manes, e est-a-dtre a des personnes qui étaient déja sous les griffes du C'est en plein creur de l'aventure cocai'nique que Freud entreprit les
démon »51 . Tout a coup, voila Fleischl exclu de cette regle. premieres grandes manreuvres de destruction de ses documents, quel-
ques semaines apres sa conférence de mars, au moment ou Fleischl était
«Maintenant ~a suffit!», clame Freud,_«je pense qu'il convient de bien ma1ade, tres exactement le 28 avril 188555 . ll recommencera le 31
cesser le plus vite possible de soigner les maladies internes et nerveuses aout suivant en quittant l'hópital général de Vienne.
P~ des injections s~~s-cutanées de c?cai'ne» 52 . Ce qui revienta dire que
Stgmun?, par u~e ptetre auto-absolut10n ad hoc, donne raison a Lewin, a Dans sa réponse aux critiques, assurant effrontément n' avoir jamais
Ober~temer•. e.t a Erlenmeyer, lesquels donnaient tort a Freud. Et puis, a préconisé des injections, il se réclame de deux publications antérieures
tous, .ti adr~um~tre des ~~~~~s sur les dangers de l'injection d'une drogue - Über Coca, de 1884, et son travail sur la force musculaire, publié en
do~t. tl, ava1t ~att .la, pubhctte arden te, alors que leurs inquiétudes étaient janvier 1885 56 - , ou effectivement rien de te! n' est évoqué. Mais il est
prects,ement JUSttfiees par un péril qu'ils avaient évité apres l'avoir cru. tres étrange qu'en 1887, dans sa riposte, il cache l'essentiel, c'est-a-dire
Le createur de la psychanalyse se disculpe lui-meme par l'attribution de l'exposé devant la Société des Psychiatres puis l' article correspondant,
sa :aute a des. critiqu~s qui ne l'avaient pas commise, puis aux médecins accessible a tous depuis sa parution deux ans auparavant57 , ou il indi-
et a leurs pattents qm eurent le tort d'avoir suivi ses conseils. quait sans l'ombre d'un doute, sans craindre d'augmenter les doses, et
sans risque de voir le malade dépendre de la nouvelle drogue, que les
Plusieurs patients et psychanalystes importants ont sombré dans les injections sous-cutanées de cocai'num muriaticum sont sans équivalent
bras ténébreux de Belzébuth, la drogue. Avant Loe Kann Ruth Mack- contre la morphinomanie, ainsi que l'avait démontré la guérison de son
Brunswick, et d'~~tres, O~to Gross, brillant éleve et patien~ de Jung, s'y patient.
~~onn~. P~ expe~tence, Stgmund Freud reconnut tres vite les signes de
1 mtoxtcatton, pms que Gross était « pris dans la cocai'ne et devait se Dix ans plus tard, il éliminera une nouvelle foi s le texte litigieux de la
t~ouver. au début d~ 1~ paranoi'a cocai'nique toxique». Carl Jung lui conférence de mars 1885 : «daos la collection de ses tirés a part qu'il
repon?t,t que Gross etatt également adepte de 1' opium, absorbé en forte avait conservée, on ne découvre aucun exemplaire personnel de cet arti-
qua~ttte (6 grammes par jour !). Puis Jung tenta de le psychanalyser pour cle qui semble avoir été entierement détruit »5x. 11 ne gardera pas non
le debarrasser de. cett~ nouvelle «passion géminée». Carl Jung mentait a plus les rééditions de son article-conférence. Ensuile, en 1897, il l'effa-
Freud sur les ~tenfatts de son traitement acharné, en présentant son cera aussi magiquement de la liste de ses travaux dans son épreuve de
mala.d~ ex~~plmre co,mme bien amélio~é, alors que la dégradation s'im- titres 59 , destinée a appuyer sa demande de nomin ati on comme professeur
posmt a lm . Cependant, Otto Gross IUI échappa, vers «le crépuscule de a la faculté, pour tenter de SOUStraire la fautc Ct k JTH; nsongc du regard
s~n. dest!n»: a cause ~·une présumée schizophrénie qui s'opposait a la des autorités médicales, comme s'il n'était pas poss iblc de le confondre
desmtoxtcatwn analyttque de Jung. Mais Freud ne pouvait considérer en relisant cette conférence déja parue.
Gross autr~ment que comme « loul il fait parano'ide », puisque celui-ci La derniere grande lessive aura lieu en 1900 dan s la 'Ji ·o umdeutunf{
co~sommatt la c~cai'ne «qui, comme jc le sais, produit une parano'ia
(l'interprétation des reves), ou il indiqua qu ' en (( ll'l'llllllll:llldanl , des
tox1q~e ». Effecttveme?l, quclqucs jours plus tard, Carl Jung était
1885, la coca'ine», il s'était «attiré de sévercs 1\' Jllovht·.., J·: nliu , un tres
co~vamcu des :onclus10ns de l'ex p Tt vicnnois. Otto Gross, toujours
cher ami, mort des avant 1895, avait héité sa }111 f ll ll 1'n hu.1· ,¡,. 1'1'
tox1comane, mats analysé, mourra dan s la mi sere a 41 ans54.
remede» 60 . Le patient s'était lui-meme [!] injccl ~ k IHII W II , 11 1: 11 \ .. f 'u /1 ,\'('
Dans c~tte affaire, Frcud n'éla il pas k sc ul a plaider la cause de la rappelle que }ene lui a vais pas du tout consei/li: rf¡ • jo tu · ,¡,., fll t¡tl t r .l .. 1" .
drogue, m le seul a l'utiliscr d:111!'. In 111orphinomanie. Et ce n'était pas Fleischl, dont le nom n' est évidemment pas cite , app.11 11 11 th uu ¡·¡•. lit·
160 MENSONGES I ·I<HI IIlii •NS 111\11 IIICI 1o 11111 1ol ' oi i~ IIII IMA II() N SI •( ' I II.AII<I : 1'1 oiiiiN ~~ '\1 dl)lll • 11>1

ment responsable, alors que Freud avait fait de son scul c.:as le modele de une fois Fleischl cst rcsponsahk l'l 1-'ll'lld , non cmrpabk, aurait été dupé
sa cure radicale par les injections. par son ~mi, par force exagérant k s IK·n ·tices de la coc<úne. to~t en négli-
geant ses méfaits. Mais les documcnts cités plus haut md1quent que
Les fideles hagiographes ont trouvé de bonnes excuses au créateur Freud était d'emblée éclairé sur la morbidité du cas, et cet aveuglement
pour rendre compte de cette falsification qu'ils assimilerent a un qu'on lui attribue est tres étrangc quand, dans le meme temps, on lui
« oubli». reconnaí't, des trente ans, de grands mérites psychiatriques. Enfin, c'est
oublier que, pendant son intoxication «géminée», Fleischl chercha,
«L' omission » de 1' article incriminé - quand meme multiple, et certes, a dissimuler a Freud qu'il continuait de s'empoisonner a la
accompagnée de tentatives d'effacement des preuves - , devient ainsi morphine, mais celui-ci n'était pas dupe, car, écrivait-il des le début de
pour Ernest Jones «Un tour que lui jouait son inconscient» 62 . Quand un !'affaire a Martha, « ... on ne peut pas faire confiance a un morphino-
psychanalyste ment, contrefait la réalité, déforme la vérité, c'est un mane»66.
refoulement inconscient ou, au pire, un « reniement de soi ». Si un criti-
que de la psychanalyse refuse d'admettre cela, il est de mauvaise foi, ou Apres avoir enduré d'horribles souffrances pendant des années, Ernst
bien un malade mental. Fleischl von Marxow mourut misérablement le 22 octobre 1891, a 45
ans. Son portrait orna le mur du cabinet de Freud jusqu'a la fin. Mais
Pour Siegfried Bernfeld, le comportement de Freud est techniquement
dans le seul courrier intime de Freud qui nous soit parvenu complet de
explicable par la psychanalyse des actes manqués : c'est une «para-
cette époque, eelui adressé a Fliess, on ne trouvera. pas un mot de. sa
praxie», «une malhonneteté inconsciente»63 . Il n'est pas délibérément
main apres la perte de son tragique ami, et il ne réd1gea aucune not1ce
malhonnete, mais inconsciemment. Le voila responsable mais non
nécrologique ni de simple hommage, malgré l'imp?rtance du pe~son­
coupable. L' anal yse, qui sert a tout, nous enseigne que la véritable signi-
nage, alors qu'il avait l'habitude d'honorer la mém01re des chers dlspa-
fication du désir est opposée a la nature de l'acte qui !'exprime. Quand
on est psychanalyste, et surtout celui-la, toutes les intentions ne peuvent rus croisés dans sa vié 7 .
etre que bonnes. Des lors, l'intention de Freud était bonne mais involon-
tairement gachée par un acte contraire, a la maniere de la découverte de LE MONSIEUR FOUGUEUX QUI A DE LA COCAINE
l'anesthésique, dont l'idée prete a jaillir fut empechée par quelques
DANS LE CORPS
facheux.
Mais qu'est-ce qui pouvait troubler !'esprit du génie au point de lui IJ n'est plus possible de faire confiance aux exégetes, tant leur
faire manquer un acte aussi bien intentionné? Eh bien, voyez vous, la mauvaise foi est flagrante, et tant la dissimulation des évidences par la
seringue de l'injection cocai'nique était, a cette époque, dotée dans les purge et le mensonge fut érigée en systeme. Tm1te allusion a la cocai'_n~
milieux médicaux d'une connotation phallique - Bouvard et Pécuchet impliquant sa consommation par Le Fondateur de la psychanalyse a ete
sont décidément immortels - , et, des lors, 1'oubli de Freud était censé éliminée de l'édition originale des lettres a Fliess. L'esscntiel des traces a
servir au refoulement du désir d'agresser avec cet instrument pointu son été effacé des autres correspondances, ou bien se réduit a de courts
ami Fleischl! Interprétatíon pénétrante : mai s de quoi? C'était, assure extraits sélectionnés sous le controle d' Anna Frcud pour la trilogie de
Bernfeld dans sa curieuse réification, « une défense contre la signitica- Jones, et a quelques discretes mentions dans les tcxtcs historiques réunis
tion symbolique d'une méthoclc que l'on assimile a une agression par Robert Byck dans les années sombres des Archives Freud .
sexuelle masculine» 64 . Nous savons maintcnant, grace a une petite
La timidité de Siegfried Bernfeld, d'Ernest Joncs l'l des lidc lcs parti -
analyse de sauvegarde post-mortcm. qut:llc élait la bonne intention de
sans les mieux documentés, est intéressante. L' art i ·le dl' 1krn fc:ld est
Freud.
d'une extreme pudeur et ne fait pas mieux que l 'é pai ~ r hapilr l' d' Erncst
Dans Ieurs pathétiques coutorsions pour rctomber sur leurs pattes et Jones. Ce dernier commet d' ailleurs un lapsus c(l /(llni ri'Vl'iall'llr. 11
disculper leur objet d' amour m y~ t iqm·. it's laudateu rs du mouvement65 annonce en effet que Fleischl von Marxow pou va it (jiHJiidi~· fllll' lll l' lll
crurent utile d'accabler a nouw:nr la Vlc tirlH: qui, comme beaucoup de s'injecter au mínimum un gramme de cocai'nc, Cl' 11'" · -.C'Ioll l111 , :nrrait
toxicomanes, aurait dissimul é ~o n l'lat au jn111c Docteur Freud. Encore représenté cent fois la dose habituelle (1/20" dl' g1 :11111111' , d11 11) q11l'
I'II III IN I>I AI d<)lll • 1(ll
162 MENSONGI 'S I'Rl \ l/I)II ~ N S lii'.IIIIUI ll I IN I lll ',J NI< li<M A IION S(Cl ii.AII<"

Freud s' administrait68 . Or, bizarrc, bizarn; : 100 fois 1120c de gramme ne coca·ine de ses nombrcuscs pagl·s su1 l'l11 stni' e médica le de son patient,
font pas l gramme, mais 5 grammes ... La dose de //20'' de gramme alors méme que les symptomes que cclui ci prcscntait, connus par les
prétendument absorbée par Freud au début, indiquée par Jones, repré- spécialistes pour étre provoqués par la substance, étaient bien contempo-
sente 0,05 gramme. Si Fleischl consommait vraiment 1 gramme de rains de sa consommation de la potion magique.
cocaine par jour, alors Freud en employait 20 fois moins que lui a cette
époque, pour son plaisir ou ses expériences farfelues. Décidément, les On a tenté de faire croire que Wilhelm Fliess procurait la cocalne a
analystes ne sont pas a 1' aise avec le calcul élémentaire. C' est la une Freud. II est effectivement possible qu'íl y eut des distributions de
fa~on de réduire, par un jeu d'écriture de Jones, l'importance de ce qui Berlin, plaque tournante du négoce du produit en Europe a ce moment,
aurait pu apparaitre chez le héros comme une tache, ou une toxicomanie, vers Vienne. Cependant, si Fliess avait la poudre sous la main a titre
c'est-a-dire une tare. L'autre fa¡¡;on consista a empécher l'acces aux sour- professíonnel, et sur la maín pour son usage personnel, il ne I'utilisait
ces. que depuis 1886, alors que le Viennois absorbait des quantités importan~
tes de drogue au moins depuis le mois d'avril 1884, soit trois ans et dem1
avant de rencontrer le Berlinois, cocaine que Freud achetait ou bien que
Les informations regardant les problemes de santé de Freud sont sous
le controlé des fideles du Mouvement. C'est encore une affaire de les laboratoires 1ui fournissaient gracieusement parmi d' a u tres cadeaux.
Par ailleurs, la derniere publication de Freud sur la substance remontait a
famille. Des révélations médicales importantes sur Sigmund Freud,
notamment sur son cancer, dont le diagnostic est toujours discuté, sont juillet 1887, alors que son premier contact avec Fliess n'eut lieu qu'en
entreposées dans les archives fermées de la bibliotheque du congres de novembre de la méme année.
Washington a la demande expresse de Felix Deutsch, son premier méde- Au départ, Sigmund Freud cherchait 1' euphorie, a calmer sa «terrible
cin69. Freud aurait souffert, selon les spécialistes, non pas du mortel impatience» et ses préoccupations matérielles du moment par l'illusion
épithélioma, mais d'une forme moins redoutable de tumeur de la du bien-etre, puis l'excitatíon intellectuelle valorísant sa productivité
machoire - une papillomatose verruqueuse d' Ackerman en l'occur- pour, grace au nuage de poussiere coca'inique, enfin vivre dans le labeur
rence - , laquelle, apres avoir été favorisée par l'irritation cocai'nique, solitaire le mirage de son invincibilité face a 1' opposition et aux frustra-
mélée a un tabagisme de quarante ans, aurait dégénéré du fait des traite- tions de son besoin de reconnaissance sociale. Apres le temps des décep-
ments inappropriés et excessifs par radiations. Le premier papillome fut tions de ses premiers travaux biologiques, tous infructueux, vint celui
opéré daos des conditions épouvantables en avril 1923, par Hajek, un des obligations mondaines. Puis la catastrophe de 1' affaire Fleischl rendit
ancien patient70 • urgente la reconquéte de la considération parmi les célébrités médicales,
car les nouvelles de son échec circulaient daos les couloirs depuís le
Jusqu'a sa mort, entre avril 1923 et l'automne 1939, Freud eut droit a printemps 1885. 11 fallait séduire.
environ soixante-dix interventions, dont seize majeures. Anna Freud
s'occupait personnellement des curetages mineurs, daos un cabinet C'est a París, chez Jean-Martín Charcot, que se dévoila des l'automne
spécial attenant a celui de son pere. Le psychanalyste Felix Deutsch, suivant ce caractere diplomatique de son inloxication. ll avail d'abord
médecin de Freud a l'époque du premier diagnostic, se brouilla avec son approché le maltre de la Salpétriere en faisant miroiter 1' intérét d'une
maltre et fut remplacé, sur recommandation de Marie Bonaparte, par traduction germanique de ses reuvres. Puis Frcud ne résista plus aux
Max Schur, lui-méme analysé par Ruth Mack-Brunswick, laquelle invitations de son idole. Mais il ne possédait pas les talents sociaux. de
mourra polytoxicomane. ses aspirations narcissiques. <de voulais t'cx.pliqucr », écrivait -il alors a
sa fiancée, « d' o u vient queje suis si inabordable avcc les 61 rangcrs, ainsi
Le gros livre posthume de Max Schur est supposé traiter en détails des que tu le dis. La seule cause en est la méfiancc, car j' ai trop souvcnt fait
problemes de santé de son paticnt SignlUnd Freud 71 • Ayant acces a des l'expérience que des gens communs ou méchants llll' traill'lll 11tal ct cctle
renseignements directs Cl a des dm: tllll 'll(S sccrets, J'auteur n'hésite pasa méfiance dispara1tra dans la mesure ou je n'aurai ricn i\ cr:undn.' d' cux. ct
livrer des informations intimes. puis <ks dcscriptions cliniques terrifian- ou je deviendrai indépendant» 72 .
tes, et les comptes rendus opnatont·s des interventions chirurgicales
importantes. Mais Schur, un fi<kk unafystc, bien qu'il était le mieux En janvier et février 1886, il y eut quatre ou bien l'IIH( di' (T S 111vita
placé pour en parler en tant quc llt (·dtTIII pcrsonnel de Freud, élimine la tions de Charcot. Alors, ce grand maladroit, un étraugn 1k YII' IIIH' , 11111 ~
165
164 MENSONG1 'S I'RH I1>11 1NS 111 \ 1()1111 1o 11N1 1•1 '.I N1111(MA 110N SH 'lll A1RH

que et arrogant parrní les notables auxqucls il <kvait se meter pour leur mais surtout cardiaques tachyc:udil· , hypcrtcnsion, troubles du rythme
ressembler, recourut encore aux artífices de 1'alcalo'ldc pour devenir affa- - sont de regle, comme les cri scs de céphalées; la sécheresse et l'in-
ble, et se «délier la langue» 73 afio de glaner les faveurs de Jean-Martin tlammation des muqueuses conduisent aux infections, aux saignements
Charcot. Ainsi, lors de la deuxieme invitation chez son héros, avec son de nez (épístaxis), aux suppurations (empyeme), et aux perforations de la
timide collegue Riccheti - «luí, terriblement nerveux, moi tres calme cloison nasale.
grace a une petite dose de coca'ine » 74 - , il put affronter les esprits du
temps qui se pressaient pour y briller. Et Freud, le nez repoudré, délivré Les déreglements psychologiques n'ont pas de rapport avec la quantité
de ses inhibitions, pouvait se glorifier de ses prestations en société, d'au- absorbée. Les effets de l'absorption de la substance par le nez, presque
tant qu'il s'affirrnait, daos des confidences a Martha rendues exagéré- instantanée daos le cerveau, sont initialement une sensation d'euphorie,
ment bavardes, onctueuses et complaisantes, par la délicieuse substance d'excitation physique sans borne et infatigable, la conviction d'une intel-
magique, le centre de l'intéret général daos les petits salons de !'hotel ligence inépuisable, et une surestimation de soi ignorant tous les obsta-
particulier du Napoléon de la Salpetriere75 • eles. L' attention se disperse, et la mémoire, devenant incertaine, mélange
les informations et introduit des lacunes. Avec les modifications du
A 1' époque, les publications médica les avaient déja décrit avec préci- sommeil, la vie onirique est exacerbée, qui peut faire intrusion dans les
sion la nocivité de l'intoxication cocaYnique pour la santé, et les modifi- perceptions diurnes et se mélanger aux événements réels. Les altérations
cations du caractere observées chez ses adeptes, que les travaux ulté- du caractere amplifient les dispositions personnelles antérieures, mais la
rieurs ont confirmées76 . confiance en soi est exagérée par la dissipation des inhibitions sociales et
sexuel\es. Alors, les idées s'embrouillent, confondant le vrai et le faux;
La majorité des coca'inomanes absorbent leur produit par voie nasale, la mémoire entremete les reperes, 1' attention fusionne l' accessoire et
et les dangereuses injections sont exceptionnelles. La drogue n'a pas la l'essentiel; puis naissent des erreurs d'interprétation. On note des sautes
réputation d'engendrer daos ce cas une dépendance physique telle d'humeur, un jugement dégradé par l'irritation, la suspicion, l'amertume
qu'elle produise, lors de sa suppression, les gros désordres rencontrés et la jalousie morbide, d'autant qu'au bout d'un certain temps, le coca'i-
daos l'addiction de longue durée a l'alcool, aux opiacés ou aux barbituri- nomane n'a plus la vigueur de ses illusions.
ques. Mais, pour combattre la fatigue consécutive a la phase d'accéléra-
tion de la vigilance, et l'effondrement de l'humeur apres l'exaltation, le Les lettres de Sigmund Freud a Wilhelm Fliess font inlassablement
toxicomane doit consommer de nouvelles doses. C'est ainsi qu'on référence a la drogue et a ses résultats sur leur rédacteur. On ignore la
assiste a des oscillations de l'humeur et de l'état général, en fonction du dose et la fréquence avec laquelle Freud l'ingérait ou bien se l'introdui-
cycle de l'absorption. Néanmoins, il y a une accoutumance, c'est-a-dire sait dans le conduit nasal a l'aide d'une brosse. On sait seulement qu'a
l'obligation d'augmenter progressívement ces doses pour obtenir des certains moments, il s'en badigeonnait le nez a longueur de journée,
77
effets équivalents. Le véritable syndrome coca·inique, celui dont souffrait alors que ses courriers devenaient logorrhéiques ct incohérents .
Ernst Fleischl von Marxow, est rare, apparaissant surtout a la faveur
d'une sévere íntoxication prolongée, ou des ínjectíons, et non a l'arret de Bien qu'il dGt recourir plusieurs fois aux soins de son collcgue berli-
J'empoisonnement, quoiqu'on aít observé des acces graves apres une nois, oto-rhino-laryngologiste, pour se soulagcr par la cautérisation et
prise unique, o u bien la « parano'ia coca'lníque » surprenant le malade et par... la cocaYne (!), des dégats causés par la cocaú1c sur ses sinus, les
son entourage des semaines aprcs l'íntcrruptíon de sa drogue («flash- cornets et les muqueuses nasales, on ne disposc pas ck prcuve d'une
back»). Daos le meilleur des cas. la suppression de la eoca'ine occa- perforation de la cloison nasale. Le cocaú1ism · p10prc1lll'llt dil cst peu
sionne apathie, insomnies, irritahilité, nausécs et confusion pendant une probable. Mais Sigmund Freud eut toute.1· /('.\' tlutn •,,· 11ta11il'cslations
semaine. Ensuite, les choses rentrl'nt dans l' ordre. Mais les rechutes sont physiques et psychiques de l'intoxication cocarniqlll' t'llllllllllll · y
extremement fréquentes. compris l'hypersensibilité paranoYaque en quoi il t'1:nl ¡unli ~ posl­
Les principaux risqucs en ·o111 us p:u k coca·lnomane sont d'abord les particulierement lors de la fabrication de la psychanal y'.•''H 1'1 l'cltlllll'S
troubles somatiques. Souvcnt , 1111 nn vt1si .~n1c fébrile s'installe, avec des cence de 1' onirisme, avec surproduction de rGw., 11111'11 ',,.,, vo lt 1111 ins
tics faciaux et des tremblcnll'nl~ dr ' cxlll'1ttit0s. Les symptomes digestifs déplaisants, est un des signes caractéristiques du ~~·v l.t )''' d, 1.1 ' 'H ,lllll'.
166 MENSONGES I·REl}I)II ·N S 111.\ 1111111 I I I IN I I•I ', INIIIII M A IHIN SH 'lliAIRE 1 ·\ 1'11 1ll lN I\.IAI .II)III · l h/

Le moment ou il interrompit vraiment son iutoxic:.ttion n'cst pas déter- unique étaitle sujet Sigmund Jo' rcud lui llll'llle. ()ui p<.:ul déja, avant toute
miné. La derniere mention de l'usage de la coca'il1c par Freud dans le recherche et sans avoir rcncontré un scul pati~.:nt , annoncer « par anticipa- 11

courrier a Fliess qui n'a pas été expurgé- elle est bien entendu absente tion le résultat tel qu'il est vraimcnt , c'cst-a-dirc cornme quelque chose
de l'édition frans;aise- se situe daos la lettre du 26 octobre 1896, oü le de tout a fait nouveau »85 . 1'

Viennois rapporte la mort de son pere, et dit saisir cette occasion pour-
abandonner la brosse. La premiere prise connue datant d'avril 1884, la
Freud est sOr de posséder une excellente qualité. 11 a confiance en son
consommation de cocai'ne par le créateur de la doctrine psychanalytique
propre jugement 86 , certitude qui devient absolue quand sa clairvoyance
dura done au moins douze années. Mais, si l'on se fonde sur des signes
est altérée par la drogue, laquelle favorise une tendance antérieure a sa
indirects, d'abord ses symptomes physiques distinctifs- ceux que Max
consommation, et que sa valorisation sociale ultérieure va encourager
Schur met trop rapidement sur le compte de 1'autre addiction, a la nico-
meme apres 1' aban don de la cocai'ne. Cette disposition psychologique
tine- que l'on remarque encore en 189979 , ensuite sur les phénomenes
permanente consiste a confondre ses pensées avec celles d'autrui, puis a
psychologiques que la drogue engendre et que 1' on suit a la trace jusqu 'a
généraliser saos délai sa conviction particuliere de l'unique a l'universel,
cette époque, il est vraisemblable qu'il ait poursuivi cette habitude
du provisoire, fragile et subjectif, au définitif et indiscutable. Ce raison-
jusqu'a la parution de la Traumdeutung, en 1900, voire plus tard.
nement, qui fait des bonds quelquefois renversants, va directement de
l'interprétation d'un individu a la révélation cosmique, et se dispense de
Thornton a estimé que, quand il formula ses spéculations, le raisonne- vérification. Quant a la démonstration, elle va de soi. Josef Breuer disait
ment distordu de Freud était indéniablement faussé par la drogue, qui lui en 1907 de son confrere, « Freud est un homme aux formulations abso-
faisait confondre les faits et ses fantaisies, le rendant inapte a distinguer lues et exclusives. C'est un besoin psychologique qui, pour moi, conduit
le vrai du faux, la subjectivité de 1' objectivité, et son jugement était infil- a des généralisations excessives » 87 •
tré par l'onirisme. L'invention de la psychanalyse a été, selon elle, le
produit d'un cerveau irrité par l'alcaloi'de au moins jusqu'en 19128°. La Séduisante quand elle rencontre des esprits organisés semblablement,
publication du réquisitoire de Thornton, en 1983, provoqua une vive fascinante pour l'épistémologue et ]'historien spécialiste des croyances,
polémique, et les admirateurs du prophete ne purent répondre autrement cette logique colore tout l'édifice théorique et clinique de la psychana-
que par !'insulte et l'invective. Évitant d'étudier des répliques raisonnées lyse, qui ignore les conditions minimales de l'objectivité scientifique.
a son contenu, ils s'efforcerent, offensés, de détruire la personne de l'au- Indissociable de la personnalité de Sigmund Freud, elle va lui faire
teur. lls virent, dans ce qui n' était qu' une opinion savante, «un exemple commettre d'épouvantables bévues, sera la source profonde de I'opposi-
type de littérature diffamatoire » et un « supreme sacrilege »8 1, un blas- tion scientifique - qualifiée par luí, tel le refus de sa persuasion par ses
pheme, une these monomaniaque, anachronique, détestable, dogmatique, patients, de «résistance» pathologique- et la raison derniere des homé-
mal cons;ue, emplie de fautes d'orthographe, mais surtout antisémite. riques facheries du créateur avec nombres de ses collegues et amis.
Thornton put faire rectitier cette derniere qualification indigne, mais se
vit refuser tout droit de réponse daos les journaux ayant fait la revue de Dans la soi -disant expérimentation sur la force musculaire, Sigmund
son travail, et des libraires crurent nécessaire d'écarter son livre de la Freud fut Iui-meme son unique sujet. La généralisation a un seul essai
vente 82 • ll ne manqua que l'autodafé. avait commencé par son propre cas, suivi par sa tragiquc crrcur médicale
transformée en succes thérapeutique daos le cas uniquc d'Ern st Fleischl
La violence des réactions des frcudi~.:ns n' a fait qu 'attiser la curiosité von Marxow, puis finit dans la contrefas;on, s~.:s 1 'lllalivcs dcrisoircs de
des chercheurs sur ce qui s'était vraim~.:nt passé durant cette période. suppression des preuves, et le mensonge. Aillcurs , plus tanl , s~.:s fantas-
Ensuite, avec ou sans modération. ks spécialistes se rallierent au point mes fabriqueront la théorie de la séduction ct la n puclialion irnmédiatc
de vue de l'historienne et a son -attitude c ritique vis-a-vis de Freud et de de cette meme théorie, J'universel «COmpJexc d ' (J \dipt'», l' angoi ss' dt:
ses partisans83 . Enfin, il y cut toul le n·sk' . « castration », inventeront des malades, leurs symp1 llll' ~>, h'tll ~> cau ses el
leur traitement unique et sans rival, et puis la ctlnSIIII\' IHHI dt ·~> 111·n1t· ou
Le héros du Docteur .Iones avail IIIH' g r:tndc force : «le respect tout a quarante mythes de la psychanalyse88 . La psyc haual y-.t· ,.,,, l' ll<llllllle
fait extraordinaire que lui inspirait k l:u1 ..,ok . 11 s ' agit la d'une tres rare Freud. Le freudisme est une mythologie uniqul' 1·1 l'u·uv11· d' u11 ~ ~·111 .
qualité». C'est «la fas;on donl I1 11Vatlk k L'L'IV<.: au d'un génie» 84 . Le fait Mais le vocabulaire modeme utiliserait un tcrn1 · ph" lotl , plu ·. (11 1'<"
168 MENSONGES I' Riélii>IENS 111.\ 10 1111 1111 ~1 1 I11 ', 1 N I11I I~I ¡\JI<IN SU'III.AIR I·: 11 J'l 11 ll IN 1\l t\1 oH)l 11 ·

que l'euphémique « mythe» : exacLenH.:nt k produi1 d'un myLhomane. Roi , eLle registre luí ful amcul- pa1 ks au1(H ít~ s en son premíer domicile
Comme l'écrivait Mikkel Borch-Jacobsen , « i1 n' cst pas surprenant que Iondonien, alors sís a Sainl .lohn 's W(\od . Ce jcudi 23 juin 1938, en
Freud soit devenu le théoricien du fantasme, de la sa1ísfaclion du désir et présence de sa filie Anna qualili6¡; de « Doctcur » pour J'occasion, et de
du narcissisme primaire : il avait lui-meme une remarquable propension Madame Bonaparte - Son Alt¡;sse la Princesse Marie Georges de
a halluciner ses théories, a fabuler ses données clíniques » 89 . . Grece, qui enregistra la scene pour le cinématographe - , Sigmund
Freud signa enfin le livre de la Société Royale. Il y reconnut, quelques
Robert Wilcocks, daos son livre étincelant et rafraichissant sur la pages plus haut, l'écriture de Sir Charles Darwin, ce qui, dit-on, J'aurait
rhétorique du mensonge freudien, attira notre attention vers des courriers ravi. C'était une consécration pour cet homme qui reva longtemps du
absurdes de Freud a Fliess, encore incohérents en 1897-1899, et sur prix Nobel.
l'idée que le Berlinois était probablement obligé de se bourrer les nari-
nes de poudre pour les Jire et se mettre sur la meme longueur d'onde que Mais ce que l'histoire daos son ironie ne dit pas est qu'un cadeau royal
son correspondant de Vienne90 • Mais, avant Richard Webster, Wilcocks fut offert a Sigmund Freud lors de cette cérémonie. C' était une ti ole
dut corriger quelques exagérations de Thornton, et ajouter que, meme contenant les délicieux produits coca"iniques des Laboratoires Merk92 .
s'il avait céssé ses relations avec Wilhelm Fliess, son semblable, et puis
de s'intoxiquer, Sigmund Freud garda sa logique irrationnelle, insépara-
ble de son édifice. La coca"ine ne luí était pas indispensable. Car meme
sans sa drogue et privé de son Bouvard, Pécuchet restera Pécuchet.

NOTES
LE FIN MOT DE L'HISTOIRE ?
1 Lettre de S. Freud a Martha. di manche 29 juin 1884 (in Byck ( 1975) : 71 ).
Friedrich Nietzsche ( 1886) : Par-de/a Bien et Mal, 4' partie, § 68. Cité aussi par Freud
Erythroxylon coca aura marqué a la fois la naissance et l'apothéose de
2

dans une note a (190 1), Zur Psychopathologie des Alltagslebens (chap. 7, trad. fr.. p. 157),
la carriere médicale de Sigmund Freud. et dans le cas Rattemnann (1909, Bemerkungen üher einem Fall von Zwangsneurose :
218).
John Pemberton, apothicaire d' Atlanta en Géorgie, vétéran blessé de 3 On trouvera un recueil de textes historiques et les publications de Freud dans Byck
la guerre de sécession, s'étaít comme d'autres rendu dépendant de la ( 1975) : tf surtout Bernfeld ( 1953) et Koller-Becker ( 1963 ). Cf aussi Van Dyke & Byck
morphine pour soigner ses douleurs. Pour se débarrasser de 1' opiacé, il (1982). Ernest Jones (vol. 1 : chap. 6) se sert généreusement du travail de Bernfeld, mais
fabriqua un élixir, savant mélange de coca"lne, de noix de kola (pour la contient des documents inédits, incomplets et soigneuscment choisis. On lira des analyses
partielles chez Ellenberger (1970) : 423 et 431-435: Roaze n ( 1975) : 67 sq.; Sulloway
caféine), et d'un soup~on d'alcool sucré. Pemberton aurait-il été inspiré (1979): 25-28 et 149- 152; ou encore Gay (1988), vol. t : 10:1 sq., ct cssa i bibliographiquc
par Freud daos la propagan de de 1'époque? En tout cas, il garda sa du chap. 1, p. 632.
dépendance, mais nous lui devons le Coca -Cola, commercialisé au prin- 4 Kollcr-Bcckcr (1963): 272.

5 Successivcment : Freud ( 1925), Selbstdarstellung : 25: Jnn~.:s, vol. 1 : 87; Lettre de


temps 1886 au moment ou Freud s'ínstallaít dans son premier cabinet, 7
Rathausstrasse91 • rreud au Prof Meller, 8/1111923, in Gay (1988), vol. 1 : 101 : Lt•llri' de Freud a Wittels,
1211211923, in Jones, vol. 1 : 87.
6 Lettre a Martha, 2/611884 (italiques de Freud). Cité~: par Jon~.:s . vol. 1 : 9:1.
Le noble registre officiel de la Roya l Socíety nc quittait son siege de
7 Freud (1884), Über Coca : 98.
Londres, Burlington Road, qu 'en unl' uníquc occasion : lorsque ses • Freud (1885), Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkunx : 11 K.
dignitaires mandatéS apportaÍCllt Cll grand apparat ce Jivre historique a 9 Ernest Jones, vol. 1 : 60-61. Cf aussi Bernfeld ( 1953) : 2'>)

Buckingham Palace, pour l'applí l'atíon rítucllc de l'auguste sceau du 10 Freud (1885), Beitrag zur Kenntnis der Cocawirktm!i: 11 11 (ltilllqu•·, nti.:ttn.:,).

11 La premiere édition frano¡;aise de la biographie de rr ·ud p:t1 W•JI•· I, ( 1'l .>t1 , S•guuuul
Roi, alors George VI depuís ·19\7 , ~u u ve 1aín protecteur de cette haute
Freud : Der Mann, die Lehre, die Schule) parut en 1925. ('/ W111rh ( 1')') 1)). l· ~t ·t u/¡ • f la
institution honorant les plus gr; 1nd ~ sav; nlh de la Couronne d' Angleterre
femme enfant, qui contient cette biographie et les mémoi1cs.
depuis Isaac Newton. 11 fut tkvítk qnc Sig1nund Freud devait appartenir " Lettre de Freud a iones, 23/1011924.
a l'immortelle Royal SociL·ty. Mlii S l,(\1 1 l'- 1at de santé empechant un 13 Lettre de Freud a Wittels. 81111929, in Wittels, Freud rt lo /t "llltllt' t'lt/tltll ¡·,.¡ "1 ( 1t nl•
déplacement pour la signatt11t· du II V I(" , u11 luí accorda le privilege du ques miennes).
1 \ l'C IIICIN Mi\(OJ()ll l· 171
170 MENS()N(ii 'S l · l { l ~ lii)JI · NS 111\ICIIIll ltl ltll 111 ' ol t~ II IHI\. I i\ IICI N S H 'III.i\11{1 ,

14 Lettres de Freud a Fritz Wittels, 181121192.1 el I V8/ IVN tf'/ l'n: ud (11)2.1 et 1924), Review of Books, vol. 22, n" H (c1 1anl ll an l•.tn\'1 ' ( I'J'J 1). f)t •J Ni// Freud: Die Geburt der
Psyclwwwlyse wts der Lii/il' , EulllJlíi"l'l"· Vt·ll:ig,an,lalt, 1999). Je rappelle que, sur plus
Brief an Wittels). Wittels (Freud et la f emme enfrmt ) t'llc plus1.:urs w urriers. Mais des
de 900 leures de Freud il. Martha lkrnays. scu lcmcnt 93 sont publiées.
correspondances entre les deux hommes sont consig uécs daus les archives de la Library of
4 3 Borch-Jacobsen (2000), citanl llan lsracls ( 19Y3), Der Fall Freud (ibid.) .
Congress de Washington («dans le fond secret jusqu 'en 2000 >>, écrivait l'éditeur de
Wittels, Freud et lafemme enfant: 149n), et de nombreuses Jettres de Wittels a Freud ont
44 Bernfeld ( 1953) : 297 n51.
été détruites a Vienne en 1938 (ibid. : 120n). . 45 Jones, vol. 1 : 100 (sans référence).
46 Lewin (1924): 216. Son article contestataire de 1885, alors qu'il est présent en 1931
15
Lettre a Wittels, 1518/1924.
16 Lettre a Wittels, 1911111933, eitée par Molnar in Freud (1939), Kürzeste Chronik: 153 dans l'édition américaine de son fameux recueil de 1924, Phantastica, ne figure pas dans
(italiques miennes). l'édition franc;aise ni dans la publication de Byck qui n'en donne qu'un bref extrait (p. 25-
17
Par ex., Fritz Wittels (1933), «Revision of a biography», The Psychoanalytic Review, 26). On doit regretter aussi que les autres études de l'époque s'opposant a l'apologie de la
20: 361-374. drogue ne soient pas représentées dans l'excellente anthologie de Robert Byck collectée
" Wittels, Freud et lafemme enfant: 159. dans l' ombre d' Anna Freud en 1975.
19 47 Erlenmeyer, janvier 1886; cité par Bernfeld ( 1953) : 297.
(1925), Sigmund Freud présenté par lui-meme: 25-26. Cette Selbstdarstellung n'était
4 ' Cf ici le chapitre : Occultation d 'une bévue. . .
pas seulement une réponse a Wittels, mais aussi a d'autres menaces politiques et a des
49 Freud ( 1887), Bemerkungen über Cocainsucht und Cocai"n;furcht (art1cle repns dans
critiques tres dures, teJ le recueil de Louis Lewin qui venait de paraitre sur la cocai'ne.
2° Karl Koller (1934), cité par sa tille Koller-Becker (1963) : 254. Byck, avec une introduction précautionneuse d' Anna Freud ... ).
21 Leure de Freud a Wittels, 151811924 (in Byck, édit. (1975) : 224-225), ce que confir- so Freud (1887), ibid., Bemerkungen ... , p. 170 pour les quatre dernieres citations (italiques
mera Karl Koller en 1934 (in H. Koller-Becker (1963): 254). Cf aussi Bernfeld (1953): miennes).
51 Freud ( 1887), Bemerkungen ... , p. 171 (pour ces deux citations).
288-289. Apres s'etre allié a Konigstein dans cette affaire, Julius Wagner-Jaurreg rejoi-
gnit son camarade Freud du cóté de Koller. 52 Freud (1887), Bemerkungen .. . , p. 173.
22 Iones ' Papers, non publiés mais cités par Roazen (1975) : 70 n. Le témoignage de 51 Noll ( 1997) : 92.
Hirst, enregistré par Kurt Eissler, est consigné a la Bibliotheque du Congres de Washing- 54 Sur ces échanges, cf Lew·e de Freud a Jung, /914/1908; Lettres de Jung a Freud.

ton, avec les courriers secrets entre Freud et Emma Eckstein. 2214/1908 et / 91611908; Lettre de Freud a Jung, 21161/908; et Lettre de Jung a Freud,
2J Lettre de Freud au Professeur Melle1; 8//111934, non publiée, mais citée par Gay 2616!1908.
(1988), vol. 1 : 102. 55 Cf sa Lettre a Martha. 28/4/1885, déja citée, dans laquelle il déclare détruire 14 années
24 Cité sans référence par Jones, vol. 1 : 98. de documents.
25 Bernfeld ( 1953) : 290 (italiques miennes). 56 Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung.
20 Jones, vol. 3 : 105. 57 << Über die Allgemeinwirkung des Cocains » (la conférence de mars) parut le 7 aofit
27
Merton ( 1976), cité par Sulloway (1979): 467, et par Mahony (1984), Les Hurlements 1885, et « Bemerkungen über Coca·insucht und Coca'infurcht » (sa réplique aux attaques)
de l'Homme au.x Loups : 125. Cf, sur ces questions, Weisz (1975) : 363, et Sulloway le 8 juillet 1887.
(1979) : 467 sq. 5x Jones (vol. 1 : 106), qui reprend Bernfeld (1953) : 302.
20 Lettre a Martha, 211411884 (in Byck (1975): 68). Martha était déja informée en 1883 5° Freud ( 1897), Jnhaltsangaben der Wissenschajilichen Arbeiten des Privatdozenten Dr

des souffrances d'Ernst v. Marxow : cf note de Masson, in Complete Letters Freud- Sigm. Freud, /877-1897. Cette épreuve de titres (visan! la nomination au rang de Profes-
Fliess : 71 n2. sur Extraordinarias, qu'il obtint en 1902) ne doit pas etre confondue avcc le Currículum
29
Leure a Martha, 191611884, in Byck (1975) : 70. Vitae rédigé le 21 janvier 1885 pour sa candidature a la Dozentur (nommé Privat-~ozent
10
· Lettre de Freud á Martha, 71511884 (in Jones. vol. 1 : 89). en septembre 1885), Jeque! résume son palmares universitaire et non ses pubhcatwns.
" Lettre a Martha, 3/511884 (in Jones, vol. 1 : 89). "" Freud (1900), L'interprétation des reves: 103 (italiques miennes).
2
J Merck (1884), La cocai'rze et ses seis (in Byck (1975): 102 ; italiques miennes). 01 !bid. : 109 (italiques miennes).
~ 3 Remarque opportune de Jones, vol. 1 : 90. 62 Jones, vol. 1 : 106.
4
J Jones publie ceci en 1953 (vol. 1 : 89); or, les «connaissances actuelles>> étaient bien 61 Bernfeld (1953) : 303.
documentées et disponibles en 1884- 1885 ((f ir~/i"a)' 64 Bernfeld (1953): 303.
5 65 Par exemple, Haas ( 1983), cité par Hirschmüller ( 191JK). / .t•.1· f tw/,,s de Freud sur la
J Freud ( 1884), Über Coca : 90.
36
/bid. : 96. cocai'ne : 94.
37
Jones, vol. 1 : 97. "" Lellre a Martha, 1215/1884, prohibée dans les Brauthrit:/~' (t/ ll cHc h Jacohscn (2000),
J• Merck (1884), La cocai·ne el ses sl'i.r (111 Byd. (1975): 102). C'est moi qui souligne.
19
citant Han Israels ( 1993)).
The Saint-Louis Medica/ and S111 li im/ JrJ/1111111 . 1211 KH4 : 502-505 (repri~ in Byck 67 Otto Fleischl von Marxow, le frere du défunt, édilcra se' 1\'II VIt'' ' '""'Jikll'' ({;esam-
(1975): 108). melte Abhandlungen. J.A. Barth, Leipzig, 1893), ou SignH11HI l·xnn . <"¡•,.tlrlll<'"' assislant
40
Freud (1885), Über die Allgemeinw11klfng tf,.,. C'nmins: 129 (italiques miennes). de Brücke, ajouta une biographie de feu son ami.
41 Cf note de Masson, in Complt•lt' l .t•trn' ' '" ''"' follf' ss : 7 1 n2.
42 Lettre de Freud a Martha , 12/5/188·1, l""luh\T dan' le lot des Brautbriefe (lettres de "" Jones, vol. 1 : 100 (cf plus haut).
69 Rodrigué (1996), vol. 2 : 292.
fiancé), dont Han lsraels dénicha \()() n¡· uipl .lll\''. ,·¡. H1>rch-Jacobsen (2000), London
172 M ENSONGES H{l :tiiHI ·NS III SIIIII<I l l! IN I lll ' d N I <II I ~I I\ IIIl N SI ·C'lii .A IRI ·,

° Freu d avmt. une confiance


- ·
7

~~relei'ev;
aveugle en ce chlrurg1cn dt·votl 111111 ' p · 11 ..:urnpétent. Quand
l_e maitre de l'aéronautique soviétiquc, cut th.:s pwhlclliCS can.Jiaqucs. il exigea
Chapitre 9
d ~tre opere par le metlleur: le mtmstre de la sanlé ! Korele'icv m•>urut sur la table d'opé-
ratton et la Russte perdit son génie.
71
Occultation d'une bévue
Schur ( 1972), La mort dans la vie de Freud.
72
Lettre a Martha, 2í2!1886 (in Byck (1975) : 162, et Correspondance 1873- 1939).
:: Lettre a Martha, 18/111886 (in Byck (1975): 157, et Correspondance).
Lettre a Martha, 20/l/1886 (in Byck (1975) : 159, et Correspondance).
75
Lettre a Martha, 201111886 (ibid.) et du /Oí2//886 (in Byck (1975) : 162- 164, et
Correspondance). « Nous ne devons pas oublier que la relation
:: Cf Lewin (1924); Van Dyke & Byck ( 1982); Washton & Stone ( 1984); Jaffe (2000). analytique est fondée sur l'amour de la vérité-
Cf, par exemple, ses Lettres a Fliess des 241111895 ($E), 121611895 ($P), ou encore du c'est-a-dire sur la reconnaissance de la réalité -
12/l/1897 ($E). Cf aussi Wilcocks (1991) : 87 sq. - . et que cela exclut toute imposture et toute trom-
7
" Cf, notamment, les 30/5/1893 ($P), 24/1/1895 ($P), 4/311895 ($P), 20/4/1895 ($E), perie.»
26/411895 ($E), 25/5/1895 ($P), 12/6/1895 ($P), 2417/1895 ($E), 26/10/1896 ($P),
12/111897 ($E). 1?/12/18?7 ($P), ~7/9/1899 ($E) .. ., pour n'en citer que quelques-unes. Sigmund Freud (1937) 1
Pour le res~e de ·1 ed¡ficatlon, votr 1 mdex de The Complete Letters of Sigmund Freud to
Wtlh~f~t Fltess 1887-1904 (Masson, 1985) aux entrées : cocaine, heart condition, nose
condlllon, nose operations et Eckstein Emma. L'événement historique qui va nous occuper maintenant n' était en soi,
79
Cf, par exemple, la Lettre a Fliess, 271911899 ($E).
"" Thomton, The Freudian Fallacy : Freud and Cocaine (2' éd. révisée, 1986).
du moins pouvait-on l'espérer a !'origine, en 1886, qu'une erreur d'ap-
"' Gay ( 1988), vol. 1 : 632. préciation de jeunesse donnant lieu a une blessure narcissique complete-
" Webster (1995): 559 nl4. ment imprévue par Sigmund Freud, une personnalité bouillant d'ambi-
"' Cf Swales P. ( 1983), Freud, cocaine, and sexual chemistry : the role of cocaine in tion. Si cette humiliation publique était restée ísolée, Freud n' auraít vraí-
Freu~'.1· conception of the libido. Privately printed by the author, reprinted 1989 in L.
semblablement pas eu recours a son effacement, ni a la falsification de
Spurhng (ed.), S1gmund Freud : Critica/ Assessments, vol. 1, London/New York :
Routledge ; Wtlcocks (1991) : 66 sq.; Fuller Torrey (1992) : 10 sq.; Esterson (1993) : 119 1' histoire qu' il exécuta plus tard, rétroactívement. Mais 1' affaire prit son
sq.; Webster ( 1995) : chap. l. importance sur le moment paree qu'elle avait été précédée d'autres,
84 Jones, vol. 1 : 106-107.
semblables, notamment des cuisantes désillusions de la coca'ine. Et puis,
X.l Lettres a Fliess, Manuscrit e de 5/1893 ($P). elle se répétera a l'identique, en 1896, lors de la bifurcation constitutive
"" Selon ses termes, in Lettre a Martha, /9/6/1884 (Byck (1975): 70).
'
7
Cité par Dolnick (1998) : 36. de la naissance de la psychanalyse.
"' Frank Sulloway (1979) en dénombra 26, avant les découvertes des archives. En 1924-1925, il luí faudra désinformer sur cette affaire car, le
9
' Borch-Jacobsen (2000).
<JO Robert Wilcocks ( 1991) : 106 n32.
contexte et sa position ayant changé, son passé sera soigneusement recti-
91
L'a~cool fut supprimé en 1885 de la 1" formule du Coca-Cola, puis la coca'ine sera fié pour ne pas altérer l'image publique de sa nouvelle célébrité, et de sa
mterdtte en 1903. chere postérité. Alors, il ne s'agira plus d'unc errcur de na'lf ou d'imma-
92
Cf le Times de Londres, la Kürzeste Chronik (Freud , 1939) et les Notes and Record of ture, mais de toute autre chose : la rhétoriquc rétroactivc du mensonge.
the Royal Soc~ety a cette date. Le reste cst acccssib lc sur Internet, au siege du Freud
Museum de Vtennc : http : //freud.tO.or.atlfn:ud/ind ex -e. htm .

LE CONTEXTE

Son probleme est, dira-t-il a Wilhelm Fliess, qu ' il 11 't·st « t'll réa lité pas
du tout un homme de science, pas un observateur, pas 1111 l'X P ·rilllenta-
teur, pas un penseur. Je ne suis par tempéralllt'lll tit·n d' autrl' qu'un
conquistador- un aventurier, si tu préreres avt·c ttHIIt' la t'tll iosi 1é,
l'audace, et la ténacité caractéristiques d'un homnw de n ·tt t· tl\ ' lnpr D ·
tels individus ne sont habituellement estimés qu t· :-. ' d ~ 11111 ll't" !'> ' , ont
découvert quelque chose, sinon ils sont abandnntll''- ' 111 k luud du
174 Ml i N SON ( :I cS I·I<i'.I/1)/I ·NS 111\ltlllll ltl lr u l'l 'tll l l l li! Mi\ II!)N SI ·!'III .i\ IIW 1 11 1 11 1 1 \11! IN 11 IIN I · III ·VIIE 175

en éliminer le tiers - , on y vil au ss i un ~.: « aulre cc uvre géniale >> , bien


11
chemin [ .. .] pour le moment, la chance nr ' a quillc clj ~.: n~.: découvre rien
qui vaille »2 • En entreprenant ses rechcrchcs en hiolog i~.: el neuropatholo- que toutes les aftirmations qu ' e lle conticnt soient fausses,. com_m e le
gie, il voulait se distinguer du commun, mai s, écril -il a Martha, « il ne rappelle en 1988, apres d' autres, All an Hobson, neurophystologtste et
me semble nullement facile d'attirer sur moi l'altention du monde, car psychiatre formé a la psychanalyse, qu ' il quitta 12 • Cette «Entwurf», ou
celui-ci a l'épiderme peu sensible et l'oreille dure »3 . «Esquisse d' une psychologie scientifique>> - l'épithete rajouté aux
titres franc;;ais et anglais est déja l'usurpation d'une prétention scientifi- ,¡

D'abord, il s'était penché sur une grave question non résolue depuis que - , était une « Hirn-Mythologie >>, une mythologie cérébrale comme
Aristote : les testicules de l'anguille. «Personne n'a jamais vu, malgré on en fabriquait depuis 1'ésotérique Fechner ( 1873) avec beaucoup 111

les efforts innombrables accomplis au cours des siecles, les testicules de d'imagination. Imitation stérile de la psychophysique, échafaudée sur
l'anguille», écrit-il dans son rapport final a 1' Académie des Sciences de des connaissances parcellaires dépassées au moment de la rédaction, et
Vienne, le 15 avril 18774 . Grace a une bourse universitaire, il avait pu réduction hautement spéculative, elle marquera la pensée dualiste de 1

disséquer, a Trieste, environ 400 spécimens de la béte, mais - signe du Freud du début jusqu'a sa fin .
destin?- ne trouva rien. Daos le laboratoire d'anatomie expérimentale
de Stricker, 'Six mois d'expériences acharnées de Freud sur des glandes Freud revint au laboratoire de Stricker en 1884, puis essaya avec des
donnerent un résultat nul en 1878. Solomon Stricker recommen~a et collegues - dont Julius W. von Jauregg, que nous rencontrerons bientot
réussit aussitot5 . En 1879, sa préparation chimique destinée a isoler les - de reproduire l'expérimentation sur les glandes, et échoua anouveau.
tissus nerveux pour la microscopie- un mélange d'acide nitrique et de La meme année, il décrit dans les moindres détails sa nouvelle créa-
glycérine, invention explosive connue a de justes concentrations - , tion, la coloration au chlorure d'or des cellules et fibres nerveuses, car 11 '

n' eut aucun succes a l'extérieur du laboratoire6 . avant lui, « les histologistes ont imaginé d'innombrables procédés qui ne
13
se sont montrés efficaces qu'entre les mains de leurs inventeurs >> .
Puis, il crut approcher la théorie des neurones en 1882, qui lui échappa
L'idée n'était pas originale. Le chlorure d'or était, et demeure, une
également?. Waldeyer fera la démarche scientifique enfin nécessaire,
préparation employée en photographie pour la conservation et le virage
publiée sous sa forme modeme en 1891, dont Freud tirera une improba-
des épreuves noir et blanc. Et son utilisation en histologie lui avait été
ble extrapolation personnelle dans son « Entwurf einer Psychologie » de
suggérée par son ami Ernst Fleischl von Marxow. Cependant, Freud est
1895. alors si fier de son résultat, « merveilleusement clair et précis >> , dit-il,
Contester Freud au regard de la science risquant de saper les bases de sous l'objectif de son microscope, qu ' il traduit aussitot son article en
leur légitimité, done de leur dignité, les admirateurs du freudisme ont cru anglais pour Brain, revue mondialement réputéc. U.1 encore, les effets
reconnaitre chez lui, des cette époque, un grand précurseur de la neuro- obtenus par d'autres experts sont insatisfaisants , vari ant d'excellents a
anatomie contemporaine, de la neuropsychologie et, passant par la tout a fait nuls 14 • En 1884, une soi-disant «expérimcntation >> 15 sur l'in-
coca'ine, de la psychopharmacologie .. . Il devait étre un grand chercheur, fluence de la coca'ine dans la force musculaire a l'a idc du dynamometre
et un découvreur, d'emblée. Ainsi, l'ouvrage sur l'aphasie, publié en de Exner, pourtant simple mais mal conduile, éc ho uc complete ment. Et,
1891, est assurément « génial », afiirment les exégetes, car la liste des quoi qu'il ait pu en dire, la découverte de l' ancslhcsie localc pa r cct alca-
notions modemes y « est presque infinie»; c'est un tournant vers les lo"ide lui avait définitivement échappé durant 1' ét ' de la lllcmc année.
neurosciences actuelles, van té par les hi stori ens de la neurologie «les
Bref, c'est une accumulation de défaites. Mal gr des lravau x « méri -
meilleurs du monde» 8 . En fait, son lravail sur l' aphasie 9 , fondé sur des
toires » en physiologie, aucune invention n' esl 'll l'Oic s 111 W llllL~ . Des lors,
spéculations discutables, n'apportail ri en de neuf : la publication est
Freud prendra congé de la biologie paree que ses t'l iiiii H' Il'lllTS sc ic ntiti -
explicitement 10 une offensive r g ltx conlrc les autorités du moment
ques n'étaient pasa la hauteur de ses ambitiOII S, l' l plt1 ~ l:lld , il '> l' lih -
(Lichtheim, Meynert et WcrniCk · surl out), dont Freud, cherchant sa
rera de la neurologie, puis de la psychiatrie de son ln11p.~. p:11 l'l' qu ' l'lles
place, ne faisait pas parti e. D' aillcurs, il m: dispose pas de cas clinique, a
n' étaient pas dignes de lui.
la différence des vrais spéc iali sll'S qu ' il conteste. C'était son premier
livre. Quant a 1' « Entwurf CÍill.' l' J>syc hol og ic >>, de 1895 - un brouillon Outre son tempérament de conquérant déc;;u, FI\' IHI, ·~ I '"' dall' '""f' 'll'
dont Freud était suffisamm •n1 IIH"\'o llll'lll pour ne pas le publier et pour tenaillé par un besoin d'affirmation de soi tol ·ranl n11d l.1 ' ' ll lqt w ,., 1:1
176 MENSONOI ;S l•l<l :lii!II ·N.\ 111 '• lf 11111 11IIIH 111 'o iNIIIIII..ti\ IION ~H'lll . i\11<1 ' 1111 1111 /\ IIIIN 111/NI: III :Vl/1 : 17 7

c,~ncurre?~e·.,J?a~s une ~ettre de cctte t:poquc :1 M:ulha , il écrit qu'«a sanee en déce mbre llN5, lors dl' la pass ion de Frcud pour Fliess. Car,
1 ecole ~eJa, J eta1s parm1 les opposants les ph1s hardis, j 'ét.ais toujours la écrivit-il a Fliess, « s'il s'était agi d'un fils, je te l'aurai s annoncé par
pour défendre quelque idée extrerne » 16 . Au moment de la préparation de télégramme puisqu'il aurait porté ton prénom. Mais comme c'est une
la Traumdeutung - dont le titre est une provocation délibérée, autant filie appelée Anna, je te l'apprends plus tardivement» 25 .
q~e s~m vocabulaire inconvenant aux yeux des contemporains17 - , il sé
reJOUit du scandale, des impudences et des indiscrétions qu'il est en train Notre conquistador pourra aussi se rapprocher de glorieux décou-
de ~on~octer_ . Plus tard, sa Psychopathologie de la vie quotidienne lui
18
vreurs, et s'identifier a des modeles plus achevés d'explorateurs et de
« deplatt ternblement et déplaira, je l'espere, encare plus aux autres » 19. grands guerriers, de conquérants de nouveaux mondes et de messies :
Iconoclaste, son but avoué est de «Choquer le bourgeois», son destin est Alexandre le Granel, Hanniba1, Xerxes, Léonard de Vinci, Stanley,
de « troubler la paix en ce monde »20. 11 est fermement disposé aentamer Nansen, Napoléon, Bismarck, Newton, Garibaldi, Kepler, Darwin,
«une lutte avec Vienne »21 , et puis, en cas de· contradiction, il affectionne Copernic, Cromwell, Guillaume le Conquérant, Danton, Joseph - celui
l'insolence, souvent l'arrogance, parfois l'agressivité. Par exemple : de la Bible, !'interprete juif des reves prémonitoires du Pharaon, qui le
«J'a_i récemm~nt "commis" trois conférences sur l'hystérie dans Iesquel- récompensa par le pouvoir et les richesses - , voire ... Zeus, mais au-dela
les Je me sms montré tres insolen t. J' aurai plaisir maintenant a me de tous, Moi·se 26 . Quand Stanley Hall !'invita a une cérémonie pour le
montrer arrogant, surtout si tu continues a etre aussi satisfait de moi »22. jubilé de la Clark University a Worcester, USA, il se trouva aussitot «Une
ressemblance extraordinaire avec Christophe Colomb» 27 .
Le j~un_e psychia~e Joseph Wortis avait bien vu dans cet esprit de
contradictwn une fatblesse de caractere de Freud, dont il était loisible Nous so m mes a 1' automne 1886 et Sigmund Freud a trente ans.
d'user pour le manipuler. Dans les années trente, il entama une analyse
personnelle_ pour sa formation, qui se transforma vite en joute, dont Apres un diplome tardif de Docteur en médecine obtenu en mars
Freud pe~dit 1~ cont:ole, car ~ortis, malin, entrevit le truc. IJ fit par 1881, il est, par rapport a ceux de sa génération, en retard de trois années
dans ses études médicales commencées treize ans plus tot. Et sa carriere
~xemple etat? ~n «reve s~xuel simple» lors d'une séance, et entreprit de
!an~lyser. « J ai essayé, d une fa9on peut-etre tendancieuse bien que tout est en panne.
a fatt psychanalytique - écrira Wortis dans ses mémoires- de l'inter- Apres des travaux biologiques et zoologiques avec Claus, puis,
préter en lui donnant un contenu homosexuel. Freud n'admit pas cette jusqu'en juin 1882, comme assistant dans le laboratoire d' histologie de
i~te~rétation et la contradiction qu ' il m'apporta survint si rapidement et Brücke - qui !'incita a chercher sa voie dans une autre direction - , et
SI facllement queje me rendís compte que la se ule maniere de 1'amener a deux semestres en chimie chez Ludwig, il avait passé trois mois en
dire quelque chose était de dire le conu·aire. Je pensais qu'il y avait chez chirurgie chez Billroth, six mois en médecine interne (Nothnagel, d'oc-
Freu_d ~lus qu'~ne tendance a la contradiction, plus qu'un SOUP90n de tobre 1882 a avril 1883), quelques moi s chcz Mcynert entre 1883 et
pessimist~e et Je commen~ais a croire que ces caractéristiques person- 1886 (service des maladies nerveuses, puis laboratoire d'anatomie céré-
nelles avaient trouvé leur expression dans la théorie psychanalytique »23. brale), trois en dermatologie (Zeissl), quatorze en ncurologie (Scholz),
Déja~ a dix ans, Si~ismund - qui s'appela ainsi jusqu'en 1878, en cinq en ophtalmologie, et trois semaines en pédiatri c (1\do lf Baginski) a
souvemr de la dynastie des rois de Pologne protecteurs des Juifs - Berlín, a son retour de París en 18862g.
décida lui-meme du prénom de son frere qui venait de naí'tre en 1866, et Depuis quelques mois, il est chargé de cours {!'' il'llldo::.l·nt. 1885 ) a la
opta pour Alexander en l' honneur d' Alex andre le Grand de Macédoine. faculté, exécute quelques travaUX a J'instÍilll dl'S l'III:III( S lltaladcs de
So~ ~ls ainé prendra celui du céli'; brc ncurologue parisien, Jean-Martin, Kassowitz, et, depuis le dimanche de Pagues 188(,, iln nuvnt, ln.:s tardi -
mais Il ne sera plus que Martin quand son pere aura pris ses distances vement encare, son premier cabinet. 11 esl fortt·ntt'lll t" lld ·ttr , la dientclc
avec Charcot. Son deuxieme gan;:on, 0/iver, aura celui de Cromwell, son ne vient pas, et ces trois activités ne sont pa ~ "'''"'' vt·1> 1 1· IHHi vc au
a~tre ~ér~s; enfi~, Ernst Fr~ud pr ·ndra le prénom de son premier objet camouflet queje vais évoquer se déroule un nto1 s ap11 ~ ·.o11 """ 1a¡•,t· awc
d adm1ratwn, Brucke. Les ldles M(fthilrll' , Sophie et Anna auront Jeurs Martha, qu'il attendait depuis quatre annécs dt• 1 !'Id'"' l"p i·.l• tl.tllt", t·t
prénoms choisis banalemenl , par alkct ion pour des proches. Mais la quinze jours apres son voyage de noces au bonl dr l.t ll .dtu¡tw < \·tll'
derniere faillit s' appeler Wilhl'!m .' -''', prl' nom déterminé avant sa nais- union avait été également repoussée de deux ans 1Hllll dt ·. ,,,, .,,,, ., '"'""
111 1 111 L IIII N 1I' I IN I lli •VIJI· 1 /')
178 M ENSONGES FRI ·: IJOII ·.N S 111 ~ 1011<1 11 IJN I i 11 ',ft·H 111li\.1A II ON S I · (' \JL A I R I ~

d' autre que 1' appropriatio n par lui tlu « rappo rt » magnétique des hypno-
cieres, sur les conseils de quelques amis - Joscf Ur ·u -r, ou Hcischl von
tiseurs, c' est-a-dire la suggeslio n34. Et, comme disait Julius Wagner von
Ma_rxow par exemple - , dont il dépendait pour des prcts ct pour les
J auregg, « avec 1' hypnoti.sme, on ne sait jamais lequel des deux met l' au-
patlents qu'ils luí adressaient. Les jeunes époux vivent alors «une
affreuse pauvreté» 29 et ce ne sont pas de vains mots. tre dedans » 35 .

Jean-Martin Charcot va devenir quelques temps le nouvel archétype


. Le ~ucces n'est toujours pas la et notre homme, impatient et fougueux,
idéal de Freud. Les courriers adressés en janvier et février 1886 a sa fian-
dtstrmt par ces raisons familiales, n'a pourtant pas perdu le fil conduc-
cée pendant son stage dévoilent l' étendue de sa vénération, et de la révé-
teur de son besoin de gloire. 11 est a la recherche de sa niche écologique
lation : dans des conditions favorables, dit-il, il pourrait égaler !'admira-
pour asseoir son narcissisme sur le piédestal de la reconnaissance publi-
ble neurologue, qu'il s'efforce d'imiter tout en se lamentant de son
que. Mais il n'a pas trouvé son chemin pour sortir de l'orniere. «Mes
manque personnel de génie et d'assurance, et dont il décrit le bureau en
études insuffisantes ne me Iaissent pas la possibilité de faire de la méde- 36
détails, escomptant s'en servir comme modele décoratif pour le sien .
cine générale; il existe, dans mon instruction médica! e une !acune diffi-
Ce ne fut pas non plus une mince fierté pour Freud quand sa premiere
cile a comble~. Je n'ai appris strictement que ce qu'il f~llait pour devenir
traduction germanique précéda, le 18 juillet 1886, de plusieurs mois
neurologue», _é crira-t-il deux ans plus tard a W. Fliess 30 . Pendant Iong-
l' édition fran<;aise original e des travaux de Charco t. Le maltre de la
temps, les pattents de Freud ont été des cas neurologiques, et, lors de sa
Salpetriere eut toutes les raisons de se réjouir du travail « parfait» . tle
collaboration avec Breuer, celui-ci pouvait assurer les psychothérapies,
Sigmund Freud sur ses Lef¡ons, et de l'en féliciter dans so n courncr,
Freud les soins neurologiques. Freud ne pratiquera essentiellement, a sa 37
fa<;on, la _vsychothérapie qu'a partir de 1895. Mais il a peu de goüt pour toujours inédit depuis plus d'un siecle •
la médecme - le sang luí répugnait - et il ajoutera : « Je suis devenu Richard Webster fait remarquer que Freud avait subí a París une
thérapeute malgré moi »3 1. «Conversion initiatique», accompagnée d'une adulation totalement aveu-
gle38. Il était revenu de son voyage a París subjugué par son nouvcau
Le_s talents de Freud dans «la méthode anatomo-clinique », !aquel!e
maltre, avec une surévaluation de la stature de Charcot, une image idéali -
consiste a deviner la Iésion organique derriere les symptómes, luí avaient
sée sans se rendre compte, par défaut d'information, de la position réelle
fait mériter une bourse de stage et de voyage chez Charcot, a «la
de celui-ci parmi les savants germaniques, ni surtout de la nature du
Mecque des neurologues», afín de parachever, durant l'hiver 1885-1886,
débat. Assistant a quelques prestations magistrales dans une langue qu'il
ses études de neuropathologie. Toutefois, l'essentiel de ses performances
ne maítrisait pas tout a fait, Freud avait été profondément marqué par
consista a manipuler de la matiere cérébrale avec Liberius Osipovitch
l' ampleur du spectacle parisien, par l' aura du rhéteur et du clinicien
Darkshevitch32 dans les laboratoires d'anatomie pathologique de la
exceptionnel que fut Charcot, au point qu' a son retour a Vienne, il
Salpetriere.
décida que son propre destin, entin trouvé, était dans l'étude des proble-
A Pm·is, Sigmund Freud avait été me lé a un grand débat médico-scien- mes de l'hystérie et de l'hypnose. Mais, en raison de ses centres d'inté-
tifique de l'époque en Europe : la culture hy stérique. Le grand Charcot rets tres spécialisés, de son inexpérience et, il faut bien le dire, de son
faisait ses présentations cliniques grace a une douzaine de malades, habi- orgueil, il restait tres mal docume\}té sur l'envers du décor, sur les
tant les Iocaux de la Salpetrierc, souvcnt appo intés pour ses démonstra- travaux scientifiques concernant l' affection a la mode. ll admettra
t_i~ns pédagogique~ par ses collaboratcurs o u savamment préparés par ses d'ailleurs honnetement qu'a l'époque, il ignorait la psychiatrie, et
39
eleves, dans un clunat de suggcstiou r c iproquc tout a fait artistique et qu' « aux névroses, je n'entendais ríen » •
spectaculaire33 . 11 n'y eut qu e cinq , p ·ut- ·trc six , «grandes hystériques» 40
Ce « médecin malgré lui », comme disait Siegfried Bernfeld , n' était
- dont la célebre Blanche Whillul:tll , la fii "ÍIIIo Donna dite «la Reine des 41
pas informé de la littérature psychiatrique de son temps , n' avait a s on
hystéri_q ues » , abonn ~e au x p1 cs 1a11ons llil"all a les de ses convulsions, y
palmares qu'un stage en psychiatrie de cinq moi s chez. MeyncrL en 1883,
c?mpns dans le_:; ca tes dts ai ~· IIIOIII S . S i Cha rcot n'était pas dupe des
et possédait alors bien plus d'expérience daos la clisscc tion du p~trcn ­
Sl_mulacres, Je rol e deS t'OIIIIIIIIII II' IIIiOII.\ SIH'Ia) cs a lOUjOUrS échappé a
chyme nerveux que dans le maniement des problcmes macroscop1qucs
~1gmund_ Frcud , surt out s' ilctlit h11 11 1! 111 ~· 1111pliqué dans les manipula-
des malades mentaux. Il n'était pas psychiatre sc lon les staud ard s de
llons r6c1proqu es 1n·d~T i11 llt ul.uk d 11 1'. k « tl ;lu sfcrt », lequel n'est ríen
I H1
180 MENSONGES l · l<l , llllii ·N .~ lll 'o l ll lllf lt llrll 1•1 'olrH ltiiMAII(IN S l ·.( 'lil All<l '

l'é~oque, ~e ser~ pas ~onsidéré COilliiiC tcl par st•s col legues; mais il germaniqueS s'estimaient alorS, Ú /orl 011 i.J raiS0/1 , les ChampÍOnS SUf le
asptra toujours a ferratller avec les psychiatrcs oflicicls, surtout les vieux continent. 11 n'avait a fairc connaí'trc aucune avancée, et ne dispo-
meilleurs. sait pas de patient ni de découverte clinique a soumettre a l'appréciation
des autorités psychiatriques en octobre 1886. Freud est déplacé et ne le
Une conjuration de raisons personnelles va le précipiter dans la faute. comprend pas.

Or, il présente les theses de Charcot comme originales et révolution-


LA BÉVUE naires, alors que l'auditoire d'experts est plus informé que l'orateur sur
tous les points abordés concernant l'hystérie en général, masculine en
C'es,t sous I'empire ~·u~ état d'esprit tres contrasté, poussé par sa particulier. L'existence de «l'hystérie masculine classique» est alors
volonte de conquete, atgmllonné par des vexations antérieures - et enseignée depuis vingt ans et admise par les psychiatres, grftce a des
probablem.ent ~ar une ?ose de coca'ine, dont il avait besoin a l' époque études dont plusieurs promoteurs sont dans la salle, Jesquels, pour la
~ans le_s ~ttuatwns. soctales difficiles - , qu'il se présente au siege de plupart, ont été les professeurs de Sigmund Freud. Et Freud ne fit état
1 .Academ1~ .de~ Sc1ences, devant les hautes autorités de la Société Jmpé- que de Charcot, ce que ses auditeurs ne pouvaient admettre.
r!ale de Medecme de Vienne, le vendredi 15 octobre 1886, sans douter de
nen et surtout pas de soi-meme. Si 1' on veut bien y réfléchir un court instant, en se pla9ant froidement
du point de vue de J'auditoire et non du sien ni de ses imitateurs, il fait
Depuis s~ fondation, en 1800, cette Kaiserliche Gesellschaft der Arzte preuve d'un manque de tact vis-a-vis d'autorités médicales plus savan-
zu Wzen étalt une des sociétés savantes les plus prestigieuses au monde, tes, et d'un défaut de clairvoyance eu égard aux circonstances, au savoir
et les orateurs qui y défendaient leurs travaux devaient obéir a des stan-
disponible, et a l'histoire.
d~d.s ~levés d_' exigence scientifique, etre a la pointe des progres de leur
dtscJ~hne, mats surto~t avancer des innovations d'importance. Nombres Charcot est mondialement connu dans tous les milieux spécialisés,
~e deco~~ertes du stecle y ont été exposées, par exemple celles de pour son reuvre ou a titre personnel. Theodor Meynert, considéré alors
1 anesthes1e locale par la cocalne, par Karl Koller en octobre 1884 ou de en Europe comme une sommité en anatomie du cerveau, est en excel-
Se~melweis (qui travailla a l'institut gynécologique de Vienne) s~r l'in- lents termes avec Charcot. Moriz Benedikt lui rend visite régulierement
fectwn puerpérale, le 15 mai 1885. a París, et le soutient depuis vingt ans. Benedikt avait d'ailleurs
commandité le stage de Freud et luí avait donné une Jettre d'introduction
Sig~und Freud, a moins d'etre un extraterrestre isolé et ignorant les dont Charcot avait reconnu 1' écriture avant meme de 1'ouvrir. Freud ne
c~n.natssa?.cescontemporaines, est informé de l'enjeu, des regles d'un peut pas ignorer que Moriz Benedikt avait publié sur ces problemes en
mtheu qu Il connait pour l'avoir fréquenté, et desrisques. 11 faut, la se 1864, et sur l'hystérie masculine en 1868. 11 nc pcut pas méconnáitre
soumettre aux impératifs d'une exposition rigoureuse de travaux inédits qu'en 1885, avant son séjour a París, pres de ccnt travaux sur la seule
d~vant ~~~ plus grands savants européens de 1'époque, et a un interroga-
hystérie masculine étaient accessibles, et que sculc une poignée d' irré-
~mr~ cnttque serré, toujours digne mais impartía], confraterne) mais
ductibles prenaient encore au sérieux la théoric utérinc . Pour tous, c'était
tmpttoyable, car c'était une consécration sociale rituelle daos des discus- une antiquité ridicule, et J'hystérie masculinc était un l'ait avéré avant
sions académiques séveres, sans conccssion au sentiment, lequel n'avait Charcot. Charcot, contrairement aux croyanccs de F. cud, 11 ' avait pas pu
pas sa place eu égard a la portéc des inventions dans le monde exigeant réfuter la théorie utérine, puisque le fran9ais Picrre B1 iqlll:t, parmi d'au -
de la médecine. tres, l'avait déja fait en 1859- alors que Sigismun11 S. l;1eud n' avait
~n ig~ore pourquoi Sigmund Frcud y fi gura ce jour-la. Sa présence en que trois ans- dans un tres célebre traité résumanl d1 x l iiiiHT S d' l"ludcs
ce heu, a ce.mo~e~t, est tou.t a r:ail im:ongrue: a trente ans, il n'est pas sur une population de plus de 400 cas, ou il avait trouw 1111 IHllllllll" pour
un savant, n avatt nen produll h11 IIH llll' de notoirc, hormis ses errances vingt femmes affecté par ce qu'on appelai1 l' hl'·'·tnu· .1 1\' poqlll·.
dans. la cocaln~, et son conlrat pour i;1 hoursc de voyage a París n'avait Briquet, au passage, avait signalé premieremcnt qut· 1' h ~ ~~ · ~w 11 • .1 111'11 :\
pas mclus qu'tl exposat. ni par t:n it ni LTrtaincment en cet endroit les voir avec un probleme utérin, deuxiemement qu ' i1 11 • t"\1 P •~"• pu·.·.. hk
points de vue de Jean-Martin ( 'h:ucul sur l' hystérie masculine ~~ la d'admettre que les hystériques souffrent de « rcfouknH'III \ · •,¡ rwl •, 1.11
névrose traumatique, dans la co n11ai ~s au ·¡; dcsquelles les médecins les prostituées sont bien plus souvent touchées qUt: k .., lltlltlll •,
182 MENSON<>ES H{ l \ llllii ~ NS 111 \ 11111!1 111 11<1 111 '.f NI<IHM A IION SJ.,('lll .AIIO: 111 I A II ()N I )' IJNI\ III :Vlll\
lit t l !l.l

Charcot, enfin, dans ses fameuses ~~ lc¡,;ons sur ks nJaladics du systeme doute a-t-il a été détruit. Néanmoins , dilférents documents historiques
nerveux », rapportait les theses et travaux sur l'hystéric masculine réali- ont permis aux historiens de reconstituer la séance. Seule nous est parve-
sées par des spécialistes fran<¡:ais (Klein, sur 80 cas, Batault, sur 218 cas), nue, publiée sous son nom, sa présentation ultérieure d'un cas clinique
anglais, américains et germaniques. Certes, le neurologue de la Salpe- qu'il s'est sentí obligé de produire, le 26 novembre 1886, affirmant en
triere exprimait son désaccord sur la «névrose traumatique» qu'il assi~ avoir été « sommé » par Meynert pour appuyer sa démonstration 45 . En
milait a une forme particuliere d'hystérie masculine, post-traumatique. fait, Meynert !'invita a étudier un patient hystérique de son service, ce
Cette assimilation nosologique était alors l'objet d'une vive controverse qui n'est pas la meme chose, et Freud était allé le trouver ailleurs; mais
intemationale, de haut niveau; et les savants allemands, de leur cóté, il affirmera, en 1925, que les médecins-chefs chez lesquels il découvrit
voyaient dans la névrose traumatique une affectíon spécifique, distincte de tels cas luí « refuserent 1' autorisation de les observer et de les
de «l'hystérie masculine classique». 11 y avait, certes, un débat sur l'in- traiter» 46 , ce qui est done démenti par l'invitation de Meynert en 1886,
dépendance de la névrose traumatique. Maís Sigmund Freud devait bien laquelle n'est évidemment pas mentionnée dans l'autobiographie. Le cas ,¡
savoír. que « l'hystérie masculine classique » était acceptée par tous, y en question s' avere pour le moins ambigu, non pertinent aux points criti-
compns dans son pays, et que la discussion était éteinte depuis long- qués le 15 octobre, et Freud commet une erreur d'appréciation, car il est
temps a ce· sujet. Freud avait deux bonnes raisons pour etre informé : un mélange d'hystérie masculine et de névrose traumatique47 • Malgré
d' abord, il avait en mains sa propre traduction des « le<¡:ons sur les mala- cela, il prétend avoir été applaudi48 , mais semble le seul a s'en etre rendu
dies du systeme nerveux» de Jean-Martin Charcot, avec ses notes et sa compte, sans do ute paree que son auditoire «a 1' épiderme peu sensible et
préface. Cette traduction venait de paraitre a Vienne en juillet 1886, ou l'oreille dure».
ces éléments figuraient noir sur blanc. Et puis, Freud était présent a la fin
de l'année 1885 a la Salpetriere, au moment ou Charcot exposait, ex-ca-
Son autobiographie publiée en 1925 contient, en deux pages, au moins
thedra, ces cas d'hystérie masculine en situant parfaitement le probleme
et le niveau de réflexion des auteurs allemands 42. une affirmation fausse par phrase concernant cette réunion, son contexte
et ses suites 49 •
Pour l'histoire, qui se répete, notons que dans les tres officiels, mais Freud nous dit qu'il y aurait été victime d'un accueil hostile. Or, ce
expurgés, enregístrements des débats de la Société Psychanalytique de qui étonne est l'indulgence des autorités médicales de la Société Impé-
Vienne, lors de la séance homérique d'éreintement mensonger de la pub- riale, compte tenu de son absence de discernement, de sa méconnais-
lication d' Albert Moll, le 11 novembre 1908, il est quand meme assez sance et, d' une certaine maniere, de 1' affront qu ' i1 leur fit en les faisant
extraordínaire d'apprendre que « Freud a été le premier a voir que l'hys- passer pour des ignares. Que 1' accueil fut « froid » et austere n' avait ríen
térie se produít e hez les hommes et les enfants ... » et qu' « avant Freud, on de surprenant en ce lieu; toutefois, Freud nc fut ni mieux ni moins bien
croyait que l'hystéríe était une affection qui ne se produisait que chez les serví que les autres intervenants du meme jour, ct n'eut droit a aucun
femmes ... »43 . Sígmund Freud ne recti fia rien ce jour-la. Pourtant, la ostracisme, bien au contraire. Le président de la séance, Heinrich von
encore, íl était bien placé pour corriger les erreurs de ses fideles : comme Bamberger, reconnait les mérites de Charcot, mais s'avoue « incapable
l'hystérie masculine classique, l'hystérie chez les enfants était un objet de trouver quoi que ce soit de neuf dans le rapporl du Doct c ur Frcud, car
d'études courant a l'époque. Charcot , par exemple, avait exposé ses cas tout ce qui a été dit est déja connu depuis lon gtcnlps » ~ 0 . Et e' cst tres
personnels, en 1887, et Freud avait traduit ses «le<¡:ons du mardi» en exactement la le probleme que Freud cst incapahh: de comprcndre.
1892-93, ou ceux-ci figuraient, commc les conférences sur l'hystérie Moritz Rosenthal, Theodor Meynert, Maximilian Leidcsdort , tour iltour,
masculine de 1885 qui se trouvcnt dans ks « le<¡:ons sur les maladies du luí rafraichissent la mémoire sur leurs propn.:s ohsn vations l't publica-
systeme nerveux » parues en 18864 '1. tions regardant l'hystérie masculine, que Frcud l'St l'l'IISt' IHrn connaí'trc,
et paree qu'il a travaíllé avec Meynert durant troi ~> :utnLT~ . 1' / 1'¡•t, • flrécé-
dent son exposé. Il devait savoir qu'un cas d' hystnu· u11"1lllllll' 1ss u du
LA SOUSTRACTION service de Meynert venait d'etre publié sous la n·s pou:-:illllllt• dt· 1TI111 ~· i .
en septembre 1886, un mois avant son intervt:nt1o11 111.1 1'. d r~l v1ai
Remarquons, pour commenn·1, (]11\' k tt·x t~: de l'exposé de Freud d'oc- qu'a ce moment, l'attention de Sigmund était di :- I•Hiit' p111 ~· ~ wu1w
tobre 1886 a disparu, ce qui L'~> t c11 ~>~ 11 uut· c uriosité intéressante, et sans épouse. Et par bien d'autres sources de dispcrsion
184 MENSONGES I·RU/Ilii , N .~ 111 ,\ 1! 111<1 11 I IN I 111 'd NI 1 11 1 ~ 1 1\lll IN ~ H 'lii .AII<I ' 111 1 111 IA II() N ll ' IIN" ll(VliE I XS

Freud est seul fautif en cette affaire banale dont il <tllribucra la cause a avait toujours niée. (ll cst tout a fait clair que Meynert acceptait, comme
autrui. Si 1' on peut, a la rigueur, luí trouver son age commc circonstance les autres spécialistes, l'hystérie masculine classique.) Selon son propre
atténuante au moment de l'incident, bien qu ' il ait déja trente ans et aveu, continue Freud, Meynert « avait l'habitude de se griser au chloro-
qu'on le considere précoce et doué, illa perd quand il rédige a soixante- forme» qui lui avait val u «un séjour en maison de santé». Et la confes-
huit ans, en 1924, son autobiographie. Car, pour bien appuyer son trait, il sion ne manqua pas de susciter son «grand étonnement» 55 .
y ajoute l'ingratitude et la déloyauté, et ce sont des euphémismes.
Le cher biographe officiel du pere de la psychanalyse finira le travail
Heinrich von Bamberger- présenté par Freud comme un de ces réac- en 1953, avec une poignée de clous. 11 nous révele en effet que Theodor
tionnaires attardés qui se sont offusqués de son exposé novateur - le Meynert était un ivrogne. Jones ne cite pas la source de cette aftírmation,
soutenait suffisamment pour avoir été parmi ceux qui lui accorderent une mais puisqu'il ne rencontra pas Meynert, on peut présumer que ce juge-
préférence lors de l'octroi de sa bourse et de son stage a Paris. Meynert ment lui fut donné par Freud. Et, rajoute+il, «l'ivrognerie, nous le
avait «chaleureusement» ouvert a Freud les portes de son laboratoire de savons, se trouve souvent associée a la jalousie, a la méfiance et a l' hos-
neuropatholo~ie, et poussé a plusieurs reprises pour qu'il devienne tilité. Des lors, etjusqu'a la fin de sa vie, Meynert, qui mourut en 1892,
médecin attaché des hópitaux. Puis, avec Brücke et Nothnagel, Meynert eut quelques peines a garder la maí'trise de soi-meme» 56 . Du coup,
1'avait proposé a la nomination au Privatdozent en juillet 1885, ce que le Ernest Jones en oublie l'intoxication cocai'nique de son maltre a l' épo-
ministere entérina en septembre, malgré tout. que.

Les raisons qui firent de Theodor Meynert la bete noire de Sigmund Theodor Meynert reste done pour la postérité, gríke aux fondatcurs de
Freud sont mal connues, paree qu'elles sont affectives, demeurent secre- la psychanalyse, un double toxicomane, abruti par les vapeurs d'alcool el
tes, et paree que le seul point de vue offert au public est celui de Freud5 1• de chloroforme, menteur sa vie durant, et qui, par son opportune hysté-
Freud admirait encore son maí'tre Meynert au moment des événements. rie, montre aquel point le monde médica! fut malveillant et de mauvaisc
Meynert l'attaquera, il est vrai, mais plus tard, en raison de son caractere foi a l'égard de Freud des 1886. Le compte est-il réglé? Pas tout a fait.
dogmatique, catégorique, et non scientifique 52 . Theodor Meynert décrira
alors chez Freud des défauts que sa propre réputation lui attribuait Freud prétend, dans un meme paragraphe sur les suites de !'affaire de
53
aussi , ayant débusqué les travers du personnage que la majorité des 1886, d' abord qu' « on » (Meynert évidemment) lui ferma le laboratoire
polémiques ultérieures (avec Breuer, Fliess, Bleuler, Adler, Jung, Fritz d'anatomie cérébrale, ensuite qu'il n'eut pas de local pour assurer ses
Wittels, pour ne citer que les plus importants) confirmeront par le meme cours pendant plusieurs semestres, qu'il se retira de la vie académique et
diagnostic. Sigmund Freud ne pardonnera jamais a qui que ce soit, a associative, et en fin, que «cela fait une éternité que je n' ai pas mis les
fortiori a I'un de ses mentors, de l'avoir démasqué avec une telle acuité. pieds a la "société des médecins"» 57 . Telles seraient les vérités officiel-
les, propagées par lui, puis par ses adeptes qui ressassent « inlassable-
En 1925, la personne de Meynert sera dépréciée de fa~on doublement ment les memes erreurs, lesquelles, a force d' etre répétées saos autre
rétroactive, en l'affirmant hostile a son égard d'emblée, bien avant la examen, ont acquis une trompeuse apparence de vérité» 58 . Car tout cela
rencontre humiliante d'octobre 1886, et en dépit du fait que leur vérita- est faux. Ses fideles ne peuvent l'ignorer puisque tout est vérifiable sans
ble brouille eut lieu trois ans plus tare!, en 1889. Ainsi, écrira+il, quand effort. Mais a la vérité factuelle, les psychanalystes préferent la vérité
Meynert, quelques années avant la f:lchcusc réu nion, l'avait honoré en narrative. Malgré la mise en évidence d'une contrefa~on cte l'histoire,
luí promettant de luí céder sa chairc d'an atom ic cérébrale, Freud avait l'hagiographie par ses plus dignes représentants la reproduit a l'infini.
déja eu la puce a l'oreille, n'esl-cc pas. 11 avait «déja deviné que cet Peter Gay, par exemple, dévalue consciencieusement les auteurs icono-
homme génial n'était pas du toul. favorablcmcnl disposé a mon égard »54. clastes sous des prétextes futiles qui sont autant d'insultes a l'intelli-
Done, il aurait refusé cette chairc, pour aulant qu'elle lui ait été réel1e- gence du Iecteur, alors qu'il integre dans sa trame lcurs informations
ment promise. Freud lui avait au ss i fail tlt()J'dn: la poussiere en 1900 dans quand eJies lui conviennent. Ernest Jones est ainsi pour Gay un « disciple
une autre vengeance posthumc t'll ;tfli llllanl que Meynert, in articulo nullement servil e» et « extremement bien informé», 1ou1 c foi s il faut lui
mortis, lui aurait confessé avoir \'al'lw loult' sa vie qu'il était lui-meme reprocher «Sa malveillance a l'égard des autres disciplcs de Frcud » et
atteint d'un des plus beata ('(/.\' dt · 1' /n •sft 'l'll' 111asculine classique qu' il « apparemment une jalousie invincible »59 . El puis. Pclcr Gay fait
1111 1 11 llli N lt I IN I 111 VI II •. l XI
186 MENSONGES FREUDIENS III S 11 liHI ' 11 II N I 111 ',I NI t lllMA IIII N S l·. l 'lll .AIRE

soudain sur cette aventure le silence complet, renvoyant a nouveau servi- Fsl ce bien le meme personnage lJl" alllrmc a Sandor Ferenczi : « La
lement a la biographie de Freud par Jones, bien qu'il ait rappelé qu'elle W l il ~ cs l pour moi le but ultime de la science », puis a Albert Einstein :
est inexacte sur de nombreux points, tout en oubliant que son prédéces- ., .Jc nc co mpte plus panni mes mérites de dire toujours la vérité; c'est
seur; auquel il ne renvoie pasen l'occurrence sur cette appréciation, avait d ·wnu mon métier» ?65
déja pris quelques distances avec la fable6°. ·
¡[1

Au moment de son exposé controversé d'octobre 1886, Freud n'était ENVIES ET GRATITUDE
pas encore membre de la Kaiserliche Gesellschaft der Arzte zu Wien. 11
proposa lui-meme sa candidature a ses mentors apres la séance, le 16 Non seulement il ne se retira pas de la vie académique, mais de
février 1887, et fut inscrit définitivement le 18 mars suivant. Personne ne surcroí't, il en convoita tous les honneurs, fut ulcéré de n'avoir sa promo-
lui fit grief de ses attitudes. Pendant des. ánnées, il participera aux tion au rang de Professor Extraordinarius qu'en 1902 et non des sa
sessions, payera régulierement ses cotisations, offrira a la société des prcrnicre candidature en 1897, et, toujours asa demande, obtint enfin le
spécimens de ses livres, et puis, membre d' honneur a partir de 1931, il titrc de Professor Ordinarius en octobre 191966 •
ne quittera en fait la « société des médecins » qu' en 1938 a son départ de
«J'ai un grand talent pour me plaindre», dit-il 67 , avouant aussi sa
Vienne. JI est clair qu' en aoílt et septembre 1924, au moment ou il rédige
<< so i f de martyre » 68 . Il a une propension punitive et d' expiation, estime
sa « Selbstdarstellung», il y est encore et écrit pourtant qu'ill' a abandon-
Pcter Gay6~, et «comme d'habitude, il gémit un tout petit peu plus que
née presque quarante ans plus tót! Néanmoins, « il n' était pas homme a
esqui ver la proclamation de la vérité, aussi impopulaire fut-elle »61 • nécessaire »70 .
Mais il a surtout un ternpérament sensitif qui l'entoure de malveillan-
Bref, comme disaient nos grand-meres, «tout c;a, c'est des menteries»! ces, le persuade des perceptions, inexactes, de rejets réitérés, et d'un
Mais ce n'est pas fini. ostracisme perpétuel. Quand le clan de Melanie Klein attaquera son pur
produit charnel, Anna Freud, il se demandera si ces ,agressions infames
A 1' automne de cette année-la, Sigmund Freud don na en réalité des n'étaient pas, en réalité, dirigées contre lui-meme71 • A l'occasion de son
cours daos ces locaux prétendument fermés pour lui seul, et ses auditeurs ti asco du 15 octobre 1886, «les grandes autorités avaient rejeté mes
72
furent nombreux 62 • Ses enseignements a l'université se poursuivirent nouveautés », alors <<je me trouvai rejeté dans 1' opposition », écrit-11 ,
deux fois par semaine jusqu'en 1917- auxquels assisterent ses apótres bien qu'il témoigna manifestement Iors de la réunion de son ignorance
fervents, y compris sa filie Anna et Max Schur. D'ailleurs, les fameuses des problemes, qu'il attribuera aux grandes autorités, lesquelles, apres la
Conférences d'introduction a la Psychanalyse firent partie des dernieres séance, l' accepteront charitablement dans leur Société lmpériale, malgré
Iec;ons d'avant-guerre, et leur publication est généralement matérialisée a ses impardonnables bévues.
quelques centimetres de son autobiographie sur les rayonnages de librai-
rie. Et on le retrouve encore enseignant, entouré d'admirateurs fanati- Mais de quelle opposition s' agit-il? O u est done 1' ostracisme? Est-ce
ques, a I'institut de psychiatrie de l'hopital général de Vienne en 1923, le « splendide isolement» qu 'il s 'est imposé el lui-merne suivant les
jusqu'a la veille de sa premiere opén.ttion de la machoire6 3. conseils de son ami Wilhelm Fliess, et dont il aura, s'y étant installé
11
complaisamment, toutes les raisons de se réjouir ?'
«Je n'ai jamais abandonné mes activités professorales, mais j'ai sage-
ment continué a enseigner penclant trcntc-dcux ans et n'ai mis fin a mes Les memes plaintes se reproduiront dix ans plus tanl dans les suites
conférences libres qu'en 19l!h, éc rit i1 a u pasteur Ptister le 9 juin 1924. de la conférence cruciale du 21 avril 1896 sur l'étiolop. ic de l' hystérie -
Mais alors, est-ce bien le mGmc 1k'' l'rofcssor Sigmund Freud qui lors d'une série d'événements d'une toute autrc cnvl·rgllll', el qui joue-
affirme quelques semaines plú~ 1:11 d. dau s son autobiographie rédigée rent un role cié dans l'histoire de la psychanalySl' : lt\ t·ncon· , il aurait été
durant l'été 1924, «jeme rctirai s dl' la vw univcrsitaire» dans les suites victime d'un «accueil glacial», de l'incornpr ~ hl'll S HHI dl' ~ :im:s arro-
de !'affaire de 1886? Dans k h'XIl', Il ~·: 1 ¡• i1 hicn de son activité acadé- gants74, la encore, il prétendit se retirer d'une Socit•tt• ¡/, • Nt •tuologi¡· ct de
mique a I'université. MCIIIC Hrn ·~ t IPill'S l'SI llhli gé de s'arreter sur cette Psychiatrie réfractaire a son invention révolutionn :llll', (,) l'lll' llll' , Oll l'y
extravagance de Freud 64 . retrouve malgré tout, assidu des années duranl aux l'"'"l:illl lll " 1k Sl'S
188 111.~ 1< 111<1 11 l IN I lll '. IN IIII<I"A I 1< IN
M ENSO NOES I'IWI JI>li ·.NS S H '1/l.AIRE <H i 111 11\ IIII N 11 IIN I III ·Vlll' 1~'1

collegues ignorants 75 . Freud dira pis que pendrc du Baron (F'reiherr) von a son Excellence, le ministre de l'éduc.:ation Wilhelm Freiherr von
Krafft-Ebing qui avait entendu clairement le 21 avril 1896 un conte de Harte!. Car c'est ainsi que les affaircs marchent : <d'ai appris que notre
fées ( « Ein Wissenschaftliches Marchen»), quand Freud lui-meme vieux monde est régi par 1' Autorité, comme le nouveau par le Dallar.
n'avait sobrement prévu qu'un Conte de Noel, mais c'est la, comme J' ai fait mes premieres courbettes devant 1' Autorité et puis done en espé-
disait Rudyard Kipling, une autre histoire, prochaine et autrement plus rer une récompense » 79 •
grave.
En fait, le tableau en question, d' Arnold Bócklin, était resté chez ses
Pourtant, un document manuscrit de von Krafft-Ebing daté du 10 mai propriétaires.
1897, e~ signé par ~inq autorités magistrales de la Faculté pour appuyer
la candtdature de Stgmund Freud au titre de_Professor Extraordinarius, Une autre bonne raison invoquée par Freud aux embúches dressées sur
confirme l'indulgence et la tolérance du pouvoir médica! de l'époque a son chemin vers la célébrité mondiale est l'antisémitisme endémique.
l'égard d'originaux comme lui : «la nouveauté de ces recherches et la
Depuis que Sigmund Freud a évoqué les sources de l'opposition a la
difficulté de leur vérification n'autorisent pas de jugement sur leur
psychanalyse, con~ues comme une pathologie mentale, et surtout dans
importan ce i:lans 1' immédiat. ll est possible que Freud surévalue et géné-
un célebre article rédigé en septembre 192480 immédiatement dans la
ralise exagérément ses découvertes. Quoiqu'il en soit, ses travaux en ce
foulée de sa mensongere Selbstdarstellung, les historiens se sont
domaine sont la manifestation d'un talent inhabituel et d'une capacité a
penchés, mais surtout apres la seconde guerre mondiale, sur la question
conduire des investigations scientifiques daos de nouvelles directions » 76_
de savoir si, comme il l'écrivait lui-meme, sa «qualité de Juif (... ) n'a 1"
Lors de la réunion officielle du Professorenkollegium, qui eut lieu le 12
pas été pour une part dans 1'antipathie générale contre la psychana-
juin 1897, sa candidature fut acceptée a 22 voix pour, et 10 contre77. Le
lyse » 81 , et ces problemes sont abondamment documentés.
décorum était un conservatisme autoritaire et ritualisé, le fond un libéra-
lisme charitable et progressiste. Nous avons inversé tout cela Pour ceux qui nous occupent précisément, une réception antisémite de
aujourd'hui. son allocution du mois d' octobre 1886 est difficile a admettre : trois de
ses quatre contradicteurs (von Bamberger, Rosenthal, Meynert,
L'élévation au rang de Professor fut une éclatante victoire. Freud I'an- Leidesdorf) étaient juifs eux-memes. En 1888, Freud voulut démission-
non~a quelques jours plus tard a Wilhelm Fliess comme la reconnais- ner de la« société des médecins » car cette '<honorable Chrétienté est tres
sance universelle de son infaillibilité, et puis comme une bonne Je~on indécente » : elle voulait en effet inciter ses membres a souscrire pour la
pour tous ses détracteurs. Sa Majesté I'Empereur Fran~ois-Joseph Soi- revue Wiener klinische Wochenschr!ft, laquelle devait soi-disant soutenir
meme est confondue par la vérité de la théorie de la sexualité; la certi- les vues élevées, chrétiennes et purifiées, d'un cortege de pontifes ayant
tude aveuglante de la signification des reves pétrifie le Conseil des «depuis Iongtemps oublié le sens du mot travail »H 2. Le bureau éditorial
Ministres; la nécessité du traitement psychanalytique de l'hystérie est de ce journal, dirigé par Heinrich von Bamherger, était en réalité
validée par un vote démocratique des deux tiers du parlement... C' est la compasé de nombreux Juifs, y compris Ernst Flcischl von Marxow,
renommée, l'approbation du peuple lui est acquise, les envois de fleurs !'ami de Freud, et n'avait pas beaucoup d'honorahlcs Chréticns «tres
pleuvent, et, rajoute Freud pour finir, «les admirateurs intimidés me indécents» asa disposition 83 . Freud était en fait tr s susceptible sur ces
saluent de loin dans les rues» 78 . Cette lettre se trouve etre la derniere de questions.
1'édition fran~aise. Une carte posta le du 1O septembre 1902 la suit qui
signe l'apothéose: «Amitiés du point culminant de mon voyage». D'autre part, une persécution antisémitc rt·tmdaut sa nomination
comme Professor Extraordinarius est égall:m •nt IIIIJllllhahk dans son
L'~xpli~ation d'un tel délai -:- de janvier 1897, quand Nothnagel et cas particulier a ce moment-la. L'Empercur av;11t lu ll"IHIIatlon ntl'ri téc
Krafft-Ebmg le proposerent a la promnt ion, jusqu' a la signature de l 'Em- d'etre le protecteur des Juifs, qui venaicnt s'L• tallln :1 YH ' IIIH" dcpui s
pereur le 5 mars 1902- lui paraí't n:lt:wr des méchantes pressions exer- 1860, et surtout depuis la loi d'émancipation <k IHI1/ ,1\\lll<l.tnl lilwlt('
cées pendant cinq ans contrc lui au plus haut niveau des responsabilités de logement, de circulation, et l'égalité des droits . l • l.fll ~ol'. lu.., <·ph l<'lu
ministérielles. Finalement, une pat ientc, la Baronne Mari e von Ferstel, sera quatre fois la nomination du maire élu de Vinllll', lt• '·"' 1.11 < l11 clll'll
femme de diplomate, aurait pri!-- l' initiatiw d 'ollrir un tableau de valeur Karl Lueger, du fait de la réputation antisémite e)¡·,,.¡"' <1 1 ' 1'111¡1<11'111
1\10 M EN SO N(j i ;S I'Ri clJI )II \NS . 111 \ 11!11!1 II I IN I l•l ' d N I II I I~ I !111 N ~1 · ( ' 1 11 A ll{ l i 1'11
' " ' 111 t \tlllN III IN I • II I·VIII·.

ne pouvait supporter les querelles antisémitcs ct l'Xprilllait son rnécon- conditi ons aclverscs bien trouhll' c~, (,.~ •y,, d e~ avoca ts ct 47% des méde-
tentement, au point de quitter avec un ostentatoirc fracas sa loge impé- cins étaient juifs9 1.
riale du théátre lorsque des spectateurs oserent scander des slogans hosti-
les aux Juifs. Le ministre responsable des affaires universitaires, Son Le baron (Freiherr) Richard von Kralfl-Ebing mourut en 1902, année
Excellence !'incorruptible Wilhelm Freiherr von Harte!, avait condamné de la premiere nomination. Juliu s Wagncr von Jauregg avait pris en 1899
l'antisémitisme devant le parlement, et puis était attaqué a cause de son sa succession a la direction de la clinique psychiatrique de l'hópital
zele prosémite car soixante-dix pour cent des candidats gratifiés ces général de Vienne au moment ou Freud finissait la rédaction de la
années-la par la Dozentur et promus a des postes élevés de l'enseigne- Traumdeutung .
ment étaient juifs, ce qu'on considérait comme une injustice eu égard a
la démographie. Car, selon David Klein, on dénombrait a Vienne, un an Von Jauregg avait fait une partie de ses études avec son collegue
avant la naissance de Freud, environ 6.000 Juifs, soit 1 % de la popula- Freud, qu'il tutoyait. 11 était certes opposé a la psychanalyse, mais non a
tion de la capitale, puis, en 1900, 147.000, soit un peu moins de 9% . A la personne de Freud, lequel était informé de l'état d'esprit de son colle-
la fin du xrxe siecle, 1,5% de la population de tout l'empire Austro-Hon- gue, d'abord par un disciple, l'analyste Viktor Tausk, qui appartenait a
grois et moins de neuf pour cent des Viennois étaient juifs84 . l'équipe médicale de von Jauregg depuis 1912, ensuite par Helene
Deutsch, qui y figurait également et lui faisait des confidences sur le
On peut se résoudre a affirmer, avec Elisabeth Roudinesco, que le di van, 19 Berggasse depuis la fin l918n.
prosémite est aussi antisémite, car «dans les deux cas de figure se cache
un discours antisémite. Il est avoué et évident dans 1' attitude dénigrante, En 1919, J'autorité universitaire de Wagner-Jauregg lui permet d'épau-
il est voilé et refoulé dans le comportement philosémite. Décrier !'esprit ler son ancien camarade. Élevé au rang de Chevalier (Ritter), Conseiller
juif ou l'inférioriser, cela revient au meme que de l'étiqueter supé- a la Cour, il rédigera a cet effet une lettre le recommandant pour le titre
rieur»85. Quoi que vous fassiez, vous etes antisémite. En poursuivant ce convoité de Professor Ordinarius qui, cette fois , honora Sigmund Freud
raisonnement, si Freud avait été honoré plus tót, il aurait dfi ce privilege aussitót93 .
a l'antisémitisme, s'ill'obtínt si tard c'est encore a cause de l'antisémi-
tisme, la « métaphore de tous les racismes » 86• L' antisémitisme est done Au début de l'année suivante, pourtant, Freud rédige a son tour un
responsable du fait qu'a la fin du xrxe siecle, a Vienne, plus de la moitié étrange rapport d'expert a la demande d' une commission d'enquete
des médecins et des avocats étaient juifs, et que la plupart des banques et parlementaire du fait de plaintes de malades dé~us pendant la guerre par
la quasi totalité de la presse étaient contrólées par des Juifs8 7 • des neuropsychiatres, et en particulier contre le Prof von Jauregg.
Découvert dans les Archives Militaires de Vienne, le texte, avec les
En fait, ils « furent de plus en plus nombreux a parvenir a des fonc- débats, ne fut accessible qu'en 195694 . Dans une rhétorique sophistiquée,
tions de maitre de conférences et de professeur dans les facultés profanes qui semble défendre Wagner-Jauregg, en fait, l'expert y oppose les
de l'Université, de médecins-chefs dans les hópitaux, ainsi qu'a des « succes extremement favorables dans eles e as graves de névrose de
postes de hauts et de tres hauts fonctionnaires »88 car, «dans l'élite intel- guerre grace a la méthode psychothérapique indiquée par moi ». _a
lectuelle, les attitudes antisémites ne jouaient pour ainsi dire aucun « l' échec définitif de la thérapie électrique des névroses de guerre » utih-
89 sée par le précédent95 .
role » . Les autorités s' obligeaient a assurer un relatif équilibre dans la
promotion et la circulation des compétences, et Freud ne fut certaine- Lors des audiences qui eurent lieu quelques mois plus tarcl, Freud s'est
ment pas le seul dé~u dans ces norninati ons : d'honorables Chrétiens conduit d'une maniere déshonorante et hostile sans raison valable contre
furent négligés aussi.
son protecteur qu'il chargea et accabla, transfonnanl k s auditions en
joutes oratoires féroces et insultantes. Wagner-.l aurcgg es t pour lui un
Bien sur, au printemps 1933, aprcs l'act:cssion d'Hitler au pouvoir, médiocre psychologue, il incline a voir des simulat ·urs part out , il s'cst
Sigmund Freud n'aura guerc de rai snn de changer son jugement «en ce trompé car il n'a pas utilisé La méthode psychanal ylique dont les clfcts
qui concerne la nature humain ·. sp~c ialernc nt l' aryano-chrétienne»9o. sont extraordinaires, et s'il avait été capable de k l'aii L', l'l'S pl aint cs
Mais, en 1936, a Vienne, dcux an s avant 1'A nschluss nazi, dans des n' auraient jamais eu lieu, etc.
1'12 MENSON(iES 1·1<1'.1/IIII •NS IIJ.', Iilll<l 11 11/H 111 '. I NIIJI!MA II()N SH 'IJI AIRE 1H 1 111 1¡\ IION 1 l'IIN I· JI(' VIJE 1'13

Von Jauregg, catholique, a le memc ag~ qu~ l,.r~ud a un an pres mais, non pas ce qu 'il était, mais ce qu 'il avait fait qui fut responsable du délai
seul des deux a etre psychiatre, il s'était porté volontaire pour servir dans l'attribution du titre de Professeur. Son prosélytisme en faveur de la
pendant toute la durée du conflit mondial, sans grade, ni uniforme, ni coca·lne (meme s'ill'avait supprimée en 1897 de son épreuve de titre, la
solde. II avait soigné un nombre considérable de névrosés de guerre et de publication était faite depuis plus de dix ans et les autorités étaient
simulateurs, et pouvait objectivement se prévaloir d'une expérience que nécessairement informées), son soutien fanatique des idées de Charcot
le psychanalyste de ville n'avait pas. Des lors, un autre expert, Raimann, rontre les spécialistes reconnus de son temps en 1886, ses vues tres
fut contraint de sortir de son role, et d'observer qu'il fallait quand meme contestées en avril 1896 sur l'étiologie de l'hystérie (extravagantes,
a Freud «un certain courage pour délivrer un rapport d'expertise sur ces soutenues sans preuve et qu'il répudia d'ailleurs lui-meme unan et demi
sujets en ne sachant ríen a Ieur propos» puisqu'il n'avait pas ces patients plus tard), son ingratitude, son arrogance et son aveuglement, tout cela
dans sa clientele. Raimann rajouta que les disciples de Freud avaient du en fait l'avait desservi en haut lieu. Trop c'est trop.
admettre, dans un congres en 1918, que sa méthode est inapplicable a
ces cas, et que si la psychanalyse était aussi performante entre ses mains, Sigmund Freud a toujours eu de bonnes raisons extérieure,s a sa
on devait regretter que son inventeur n'ait pas jugé utile de venir lui- personne pour justifier ses échecs, ses erreurs et ses faut~s, les pretend.us
meme plac.er ses brillantes compétences au service des malheureux sur retards dans la progression de sa carriere et a la propagatwn de Sa Vénté
les champs de bataille. Enfin, l'expert Fuchs rappela que tous les névro- Psychanalytique Définitive a travers le monde. Comn:e les enfants :rus-
sés de guerre adressés par lui-meme ou des com~gues a des psychanalys- trés, il procede par attribution externe, pour se punfier d'une oflcnsc
tes ont été des échecs de la psychanalyse96 . faite en réalité par lui a autrui. D' abord, il geint; il e~t, commc i.l le d•sa11
dans !'affaire Eckstein, «misérable comme un chten ». EnsUJle, JI csl
Julius von Jauregg fut lavé des accusations qui pesaient sur lui, mais entouré de persécuteurs. Enfin, il ment pour s'extraire des res ponsabili-
on peut présumer que la contribution de son poulain aux débats ne lui fut tés. Mais il est tel un chasseur hagard qui, le fusil fumant, vient de se
pas d'un grand secours. tirer une baile dans le pied et cherche furieusement autour de tui d'ou a
bien pu venir ce sale coup.
Wagner von Jauregg esta ce jour le seul psychiatre a avoir re~u le prix
Nobel de Médecine, en 1927, pour des travaux sur le traitement de la
syphilis (malaria-thérapie). En 1924, peu rancunier- alors qu'on le dit
de caractere ombrageux et infatué lui aussi - , i1 avait amicalement
accueilli Anna Freud, institutrice sans diplóme de fin d'études secondai-
res et qui n'était pas étudiante en médecine, pour un stage dans son NOTES
service de l'hópital de Vienne. Dans ses souvenirs publiés apres sa mort, 1 Die endliche und die unendliche Analyse : 239.
en 1940, von Jauregg estima que Freud avait choisi l'enquete de 1920 z Lettre ¿¡ Fliess, 11211900 (éliminée, elle oe se trouve que daos l'éditioo complete de
comme une occasion de déverser toute sa haine contre lui 97 . Mais d'ou Massoo). Daos cette lettre, Freud se plaiot de oe pas etre reconnu a Vienoe, mais son
venait cette agressivité? Von Jaurcgg, qui n'attendait certes pas de Freud narcissisme lui signifie aussitot que sa grandeur apparaí'tra plus tard au grand jour.
qu'illui fit dans ces graves circonstances l'honneur de sa gratitude, mais ·' Lettre a Martha, 91911883, citée par Ernest Jooes, vol. 1 : 214-215.
4 Freud (1877), Beobachtungen über Gesta/ten und feineren Bau der als Haden beschri-
simplement de son honneteté, n'cut droit ni a l'une ni a l'autre. benen Lappenorgane des Aals.
' Ernest Jooes, vol. 1 : 60.
Malgré l' originalité du conquistador el son agressivité a leur égard, 6 Freud (1879), Notiz über eine Methode zur anatomischen Priiparation des Nervensys-
les deux tiers des responsables de la Facull é lmpériale de Médecine- a tems. Alfred Nobel, stabilisant la o itroglycérioe, avait inventé la dynamite en 1867.
commencer par Herren Pn!l Not!IIUIW'I, Pnif. Richard Freiherr van ' Freud (1884), Die Struktur der Elemente des Nervensystem (texte établi en 1882).
Krafft-Ebing, puis Praf .Julia.\ W11 g nN Niltcr van ./auregg, les plus R Solms ( 1998) : 39-40.
9 Freud (1891), Zur Auffassung der Aphasien. Eine kritische Studil'.
hautes sommités de la hiérarchil· 111\'dil·;dc du moment a Vienne - ont 1° Cf la Lettre de Freud a Fliess, 21511891.
vivement soutenu Prof Sig111111111 Fu ·111l ~ an s dél'aillir du début jusqu'a la 11 Solms ( 1998) : 40. .
fin, ce qui n'est pas un moind1L· p :uadtl'<l'. ( ' L' n'cst ni I'Homme Freud, ni n Hobsoo (1988): 88 (voir aussi Jouvet (1992), chap. 7). << Entwurf cincr Psyt.:hologie »
son appartenance religicusl' , q111 (·t;llt l" ll IL"II . ( "6tait, comme d'habitude, de Freud empruntait son titre a un travail d'exploration physiologiquc d'Exncr, paru en
194 MENSON(;I (S 1'1{ 1\lii>II ' N .~ 111 '.1111111 lliiW 111 .!111 1111 1\ t ~ IIO N S I·. C'tii .I\IRE i 11 t 11 1 11\ !I ON l> ' lJNE BEY UE 195

4
' rreud ( 1925), Selh.vtdar.l'lellun¡: (Si¡:mrmd heud présenté par lui-mhne : 26). Le casen
1892. Sur sa genese, cf Ellenberger (1970) : 4/H .w¡ , 1'11lll lllll ,'V ( :tll (1')/6): Sulloway
(1979), chap. 4; et Macmillan (1991), dl!lp. 7. qucstion est : Freud ( 1886), Beohachtung einer lwchgradigen Hemiandsthesie bei einem
13 Freud (1884), Eine neue Methode zwn Studium der l'fl.l't' ll 't' rim~jt ·.,· ím ü 'ntralnerven- hy.vterichen Manne.
system. "' Freud ( 1925), Selbstdarstellung : 26.
14 Ernest Jones, vol. 1 : 224. '
17
Ellenberger ( 1968) : 220.
15 Freud (1885), Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung. " ( 1925), Sigmund Freud présenté par lui-méme : 27.
16 Lettre a Martha, 212//886 (in Cormpondance 1873-/939, et in Byck (1975): 162). ' " ( 1925), Selbstdarstellung, rédigée en 1924 (Sigmund Freud présenté par lui-méme : 26-
17
Cf Ellenberger (1970) : 452. 27). Pour etre édifié, i1 faut comparer terme a terme ce que Freud affirme et 1' information
18
a
Lettre F/iess, 9121/898. historique sérieuse de Ellenberger (1968): 207-225; Ellenberger (1970): 437-442; et
19
Lettre a Fliess, 8/5//901. Sulloway (1979) : 36-42.
50
20
Lettre a Binswanger, 10/911911. En fait, il s'agit de «troubler le sommeil du monde>>, Sulloway (1979) : 39 (selon les minutes des débats).
expression empruntée a Hebbel (<<Gyges et son anneau>>, 1854) et replacée en 1914 (Zur " Des informations importantes sur leurs relations sont encore consignées dans le fond
Geschichte der psychoana/ytischen Bewegung : 89). · des documents Siegfried Bernfeld a la Bibliotheque du Congres a Washington (Masson,
21 Lettre a Martha, 131511886 (in Correspondance 1873-1939: 229-230, et Gay, vol. 1 Complete Letters Freud-Fliess : 32 n4), avec une partie des dossiers personnels des mala-
117). des vus par Freud quand il était l'assistant de Meynert (une autre partiese trouve a I'Insti-
22
Lettre a Fli¡:ss, 31110/1895. tut Psychanalytique de Chicago, cf Hirschmüller (1998)).
23 Wortis (1954), Psychana/yse a Vienne, 1934. Notes sur mon analyse avec Freud: 107 52
Ellenberger ( 1970) : 442.
51
(séance du 10/12/1934). · Sulloway (1979) : 45 et 45nl.

Lettre a Fliess, 2011011895.


54
24 (1925), Sigmund Freud présenté par lui-méme : 20.
55 (1900), L'interprétation des réves: 372 (et *SE 5: 438; italiques de Freud). Sulloway
a
25 Lettre Fliess, 311211895.
26 Cf Bakan (1958); Marthe Robert (1974); Klein (1981); Rice, Emmanuel (1990); ( 1979) : 45, avait attiré l'attention sur cette perfidie.
56 Jones, vol. 1 : 263.
Farrell , John (1996), Freud's paranoid quest. Le Joseph de la Bible est dans la Genese,
41: 11-12. 57 (1925), Sigmund Freud présenté par lui-méme: 27.
27
Lettre a Binswanger, 13/611909. sH Ellenberger (1968) : 225.
28 5
Cf Ellenberger ( 1970) : 430 sq. " Gay, vol. 1 : 623.
29
Ernest Jones, vol. 1 : 170. Sur cette période d'indigence, voir les chap. 7 a 9 (vol. 1) du "" Gay (1988), vol. 1 : 117. Cf Jones, vol. 1 : 253-256.
meme auteur. 61 Jones, vol. 3 : 438.
30 Lettre a Fliess, 29/8/1888. 62 Jones, vol. 1 : 259.
31 Lettre a Fliess, 21411896. 63
Wittels, Freud et la femme enfant : 33.
32 Freud (1886), Über die Beziehung des Strickkorpers zum Hinterstrang und Hinter- 64
Jones, vol. 1 : 256.
strangskern nebst Bemerkungen über zwei Felder der Oblongata (en col!. avec L. Dark- 65 Lettre a Ferenczi, /011/1910. Lettre ii Einstein, 811211932.
shevitch). Cf Rice, James ( 1993) : 26-31. 66
Prof Extraordinarius (professeur sans chaire) était un droit, et non une obligation,
33 Ellenberger (1970) : 98 et 435 sq.; Macmillan (1991) : 49 sq. et chap. 2; et Kerr
d'enseigner un programme libre; Prof Ordinarius (i.e. attitré) était le grade le plus élevé,
(1994): 26 sq. avec charge d'enseignement obligée, mais sans rémunération, qui permit surtout a Freud
34
Cf Freud (1890), Psychische Behandlung (Seelenbehandlung) . d'augmenter substantiellement ses honoraires de consultation privée. Sur les circonstan-
35 Cité par Wittels (1924), Freud et lafemme enfant: 204.
ces tres controversées de ces distinctions, cf Ellenberger (1970) : 452 sq.; Sulloway
36 Cf Lettres ii Martha, 20/1 et 21211886 (in Correspondance 1873-1939, et in Byck
(1979): 464 sq.; et Webster (1995): 279-280.
(1975): 158, 162). 67 Cité par Ernest Jones, vol. 1 : 188.
37 Lettre de Charcot ii Freud, 30/611892 (citée par Masson, Complete Letters Freud-
"" Lettre a Fliess, 111311902.
Fliess : 20n), a comparer avec la fin du chap. 7 de Freud (190 1), Zur Psychopathologie 69
Gay (1988), vol. 1 : 24 J.
des Alltagslebens, oii il prétend le contrairc. 70 Gay ( 1988), vol. 2 : 16 J.
" Webster ( 1995) : 1OO. 71 Gay (1988), vol. 2: 166. Voir l'excellente analyse de cet aspect essentiel du personnage
39
Selbstdarstellung, 1925 (Freud présnrté par lui-mf.me : 21 ).
40 Freud par John Farrell ( 1996), Freud's Paranoid Quest.
Bernfeld ( 1953) : 290. 72
41 Hirschmüller (1998), Inapte ii etre psydriotrt'? : 53. (1925), Sigmund Freud présenté par lui-méme : 27.
42
Jean-Martin Charcot, <<A propos de
six cus d' hysté ric masculine, ler;ons sur les mala-
73
Lettre a Fliess, 161411896. Lettre éliminée de la correspondance oftlcielle, elle précede
dies du systeme nerveux 1885 >> (in Chan:ot , l.'lly.vth·íe, textes choisis, 1971 : 155 sq.). de cinq jours l'imposture de sa conférence sur l'étiologie de l'hystérie. Sur la fable de
Sur ces questions, voir Ellenbergcr ( 191!H) : 1 ~ 1 knhcrger ( 1970) : 437-442; Corraze ( 1983). l'ostracisme, cf Ellenberger (1970): 448 sq.; et Sulloway (1979), chap. 13.
43 Minutes de la Soc. Psychan . dt' v;,.,,,l', M'rt ncc du 11/11/1908 (Nunberg & Federn 74
Lettre a Fliess, 261411896 (éliminée aussi, elle se trouve dan s Complete Letters Freud-
(Eds), vol. 2 : 50 et 50n). Fliess).
44 75 Note de Masson in Complete Letters Freud-Fliess, 1985 : IH4 n.
Charcot, Lefons du mardi (in o¡>. l'it , C' l ll ll l 'PI , /,'1/v.vtérie: 191 sq.).
IY6 MEN SONGFS I · RI •, !IIIII · N ,~ 111\I!HHI 1•1 1~1 1 111 '.IN I11IIM AIIIIN S I·.<'IIIAIRE

76
Archives officielles dénichécs par Gicklhorn & Gi<.:klluun <' 11 1%0 ,., ..: i1écs par Sullo-
way (1979): 466 (italiques miennes). Cf aussi Masson, Complt·t• · / ,r llt-r.\' Freud-Fiiess:
228 n3, et 231 n3 . Chapitre 10
77
Complete Leuers Freud-Fiiess : 231 n3.
78
Lettre a Fliess, 111311902. Léonard et les dróles d' oiseaux
79
Leure a Fliess, l 11311902.
w Freud (1925), Die Wiederstiinde gegen die Psychoanalyse.
"' /bid., Freud (1925), Résistances a la psychanalyse : 133.
Pour ces demieres citations: Lettre a Fliess, 41211888 (caviardée, en particulier de ces
82

propos).
83
Cf note de Masson, Complete Letters Freud-Fliess : 20 n3. Au printemps 1898, Freud <<Les enfants non allaités par leurs meres ris-
démissionnera d'une autre revue, Wiener klinische Rundschau, qui osa critiquer le travail quent mille fois plus que les autres de devenir
de son ami Fliess. homosexuels. »
M Klein (1981), Jewish origins of the Psychoanalytic Movement.
"' Roudinesco (1994), vol. 1 : 139. Ayatollah Montazzeri, Homélie de Téhéran,
•• Sic, Roudinesco (1994}, vol. 1 : 139. mars 1985.
87
Roazen (1975) : 28; et Forrester (1994): 177.
'" Hirschmüller (1978): 27.
89
Hirschmüller ( 1978) : 49.
90
Leure au pasteur Pfister; 281511933. Cf également Freud (1939}, Kürzeste Chronik; «Un souvenir d' enfance de Léonard de Vinci » est un pur joyau 1• Un
152. mot, un seul, délibérément inventé et non pas traduit par son auteur, y
91
Selon le recensement de Steven Beller (1990), Vienna and the Jews 1867-1938, sert de clef de vofite a une fantasmagorie de cent cinquante pages jaillis-
Cambridge UP, p. 37, cité par Richard Pollak, ( 1997) : 41. Cf sur la psychanalyse et 1' an-
tisémitisme: Ellenberger (1970) : 422 sq., 452 sq., 463 sq.; Hirschmüller (1978) : 26-29; sant a gros bouillons du royaume des morts.
Sulloway (1979) : 465; Klein (1981); Forrester (1994); Webster (1995) ; 279-280; et
Le « Léonard » est une de ces nombreuses pieces d ' anal y se forgées
Oxaal, Pollak & Botz (Eds, 1987), Jew.1', Antisemitism and Culture in Vienna.
n Cf Roazen (1975): 460. post mortem, et sine materia, dont Sigmund Freud a l'habitude. On
9
' Annotation de Mo1nar in Freud ( 1939), Kürzeste Chronik : 216. considere ces « pathographies » 2 pédagogiques comme des archétypes
justifiant les prétentions du freudisme a étre une science qui, par sa
9
• ( 1920}, Gutachten über elektrische Behandlung der Kriegsneurotiker. Le texte a paru
en anglats en 1956, en allemand en 1972, et en fran¡¡:ais en 1984. méthode unique, découvre ce qu'aucun procédé concurrent ne pourrait
"' !bid., (1920), Rapport d'expert sur le traitement électrique des névrosés de guerre;
253 . donner. Sa psychothérapie, irréductible a aucune autre, supplanterait déja
96
Sur cette affaire, cf l'irrempla¡¡:able Ellenberger ( 1970) : 837-839. La présentation de tout ce que la psychiatrie a pu générer avant elle. Mais cela ne luí suf:fit
Jones, vol. 3 : 24-27, est hostile a Von Jauregg, incomplete et sans scrupule. pas, et ces reconstructions pathographiques prouveraient la supériorité
7
" Ellenberger ( 1970) : 839. du freudien sur l'archéologue et !'historien.
L'édifice interprétatif se veut une preuve du formidable pouvoir de la
technique freudienne d'accéder a la vérité histori4ue - ici l'enfance
d'un artiste, la celle d'un patient, ailleurs la préhistoirc de l' humanité-
a partir d' artefactS lointaÍnS obtenus des année. , des siec(cs OU des mi lié-
naires plus tard. Et, Saxa Loquuntur, elle fait mcnt ' parlcr la pi erre 3 . Un
mot, un reve, une association mentale, un sympt6111c.:, un e <cuvrc litté-
raire ou d'art, un vestige archéologique, un 111ythr (- , igl- l'll ~vé n c m e nt
authentique ou une légende prise au pied de la 1·ttre, ttan ~por t ·nt une
information cachée sur le passé de l'individu ou <k 1\·:--pln·, c.:ncore
emboí'tée dans le présent qu'elle gouverne.
La psychanalyse a fabriqué la machine a voy:t).?.l'r d tn <. it' lt' ntp<. Non
seulement, elle dévoilerait des vérités historiqlll':--, t tlllt~IP¡·. •q•tl· l'l
paléontologiques inconnues des meilleurs spéciulist<''-· 111.11 ', : "' "~" la
MEN SO N(ii •.S 1•1(1•111111 N', 111 '<111 1111 lo 1111 111'd N I! III~ I A II ()N St·.(' I IL A IR E
11O NA IUJ 1 1 II ·.S l lR6L ES I) ' OISEAI IX 19?

raison des faits, c'est-a-dire 1·s 1Hotd s 111' niiM H'llh de l' ho1nn1c préhisto-
Ensuite, J' auteur ajoutera bien des notes, modifiera le vocabulaire, ?u
rique imbriqué daos 1'cnfant iiH:ru st(· dan ~ 1' adull l' . Bonnc nouvelle :
bien éclairera le lecteur de nouvelles trouvailles, mais le texte ne sub1ra
l'homme préhistorique avait un iucou s<.: ll'lll , lm.sil · vivaut, el réservoir
aucune retouche substantielle malgré plusieurs éditions. II n' y aura pas
de mythes transmis de génération en gen~:rafiou par l' hcrédité des carac-
a~res acquis. Seule la psychanaly sc des si gnes actucls d ' un immémorial
de refonte répondant a des objections capitales que Freud conn~issait des
les origines de son étude et qui la réduisaient déja a néa~t. Bten plus :
passé peut leur accorder leur vrai sens, ct aboutir a lo compréhension.
Elle détient la clé unique, mai s universe lle, de tous les secrets : l 'inter- chaque nouvelle édition va l'enferrer, en au.gmentant le po~ds de~ err~urs
initiales par l'adjonction de notes allant toujours dans la meme d1rectton.
prétation lui livre en effet la connaissance ultime de la signification
inconsciente, done I'intelligence des moteurs véritables des phénomenes
humains, puisque, selon son postulat, la signification détermine les Nous savons depuis longtemps que le Léonard, une des ceuvres favo~­
comportements. Nul n'entre dans la significa:tion s'il n'est psychanalyste tes de Freud, voire «la seule belle chose »8 qu ' il eílt jamais écrite (~a~s
(freudien bien sur, pour un freudien), et nul autre que luí, serait-il chaque publication importante est son tr~vail préféré, et chaq~e cas c_hm-
jungien, ne peut comprendre que cette signification est toujours sexuelle. que est son meilleur cas), est une myst1ficatwn. I1 a constru~t u~e fable
destinée a améliorer Ja pénétration SOCiale des précédentes IJIUSIOnS -
Enfin, elle informe les mécréants des motivations névrotiques des principalement les cas du Petit Hans et de Rattenmann pub~iés quelq~ es
historiens qui ne seraient pas psychanalysés, et leur enseigne la nature mois plus tót - et elles-memes des montag~s de sédu~twn narrative
profonde des affaires du monde dont ils étaient tenus ignorants depuis devant faire croire que la théorie psychanalyttque. pouva1t recevo1r des
l'origine de l'humanité jusqu'a l'invention de la seule psychologie des preuves thérapeutiques. Il fallait également verrolllller les vames dtspu-
profondeurs, la psychanalyse. A ce titre, le Léonard est une ler;on, mais tes, comme celle qui venait d'avoir lieu avec Albert Moll , et les rcndn:
d'un auteur qui n'en recevra de personne, carla psychanalyse ne retient impossibles.
pas celle de l'histoire. Et la psychanalyse ne s'applique pas aux psycha-
nalystes. Peter Gay fait remarquer a propos qu'il « ~oyait dans son tra;~il q~e l ­
que chose comme une opérati?n d~ recon.~atss~nce ~n vue de 1 mvaswn
Quod licet Jovi, non licet Bovi, ce qui est permis aux Dieux ne l'est massive du domaine culture], mvaswn qu Ii preparalt, les armes psy~ha­
pas aux Bceufs. D'ailleurs, Carl Jung notait, a propos du merveilleux nalytiques a la main» 9 • Cette année-la, 1' Association Psyc~an~l~t~que
Léonard, «c'est une cruelle jouissance que d'etre en avance de Dieu sait Intemationale (IPA) fut fondée au congres de Nüremberg. Mms, mttlale-
combien de décennies sur le bétail a comes» 4 . De fait, le pouvoir de ment l'intention de Freud était moins de construire son propre groupe
persuasion de Sigmund Freud force le respect beaucoup plus pour les indé~endant que d'utiliser des organisations d'influence ~olitique déja
talents de l'écrivain que pour la sagacité de ses lecteurs. exístantesiO. A cette fin, il avait demandé a Alfred Adler, tres proche des
activistes de gauche, de préparer un mémoire pour déterminer si les
psychanalystes devaient s'enróler dans le p~i so~ial-démocrate. ~t c'.est
ABRACADABRA, LE VAUTOUR PASSA ... au moment de la rédaction du Léonard qu 11 env1sagea une orgamsatwn
spécifique (l'IPA), tout en pensa~~ ~ue .sa ~i_scip~\ne ~nteme devaJt. etre
Sigmund Freud a I'attention attirée par la vie de Léonard de Vinci, en plus rigoureuse que dans une SOCiet~ SCient~.fique . C' es.t Un~. pohtl~U~.
1906, a la lecture de sa biographie romancée en 1902 par Dimitri Et l'allocution de Freud a ce congres de Nuremberg etatt m1htante . 11
Merejkovskj5. En octobre 1909, apres son retour des États-Unis 6 , il s'agissait indiscutablement de péné~rer les cultures par la psychana-
réunit quelques documents et, le 1er décembre suivant, offre a la Société lyse12. Léonard était destiné a colomser la culture par la ps?'chana~~se,
Psychanalytique de Vienne le bilan de ses spéculations enchanteresses7 . Freud ayant la ferme conviction que «la mythol ogte devratt. etre .entiere-
Cependant, l'exposé réservé · ce mercredi-la aux fideles comporte, ment conquise par nous » et que le « domaine de la biographte d01t égale-
comme nous le verrons, une singularité révélatrice quand on compare ment devenir nótre » 13 .
1' original a la vulgate que nou s conn aissons. Le modele officiel, de
C'est le fait d'un homme seul qui, face a ses feuill cs géa nl es de papier
trame identique mais destiné au public, est ensuite rédigé en quelques
semaines au début de 1' annéc 191 O et paraltra a la fin mai. et la plume a la main, ne possede aucune informal ion cl inique justifiant
son récit. 11 s 'en dispense.
200 M ENSO NGES I' RU JI >II •NS III S 1< 111!1 11 IIN I 111 ' oi NI 1 ti!~IA I 11 JN :-oH '111 .1\11(1 ; 11 IHI Hll l 1 11 ', 11111111'• I J'I HSh\ ! IX 201

Le paléontologue déduit certes le dinosaun: Clllin a parlir d ' une griffe '11COfC d ' un mylhe : Oll ap¡Hl'Jid \'1 0 11 e h ;lllgt: iJ IOUl age, Sauf Chez )es
fossile. Mais la griffe existe. Or, Léonard de Vinci esl bien en mal de psychanalystcs.
eonfirmer ou d'infirmer par la technique de « I'association libre», ou de
guider 1' auteur dans ses savantes déductions par la « relation transféren- Malgré l'indigence des informations, Freud possede ainsi des convic-
tielle»: il est mort 400 ans avant son «analyse». JI n'y a aucun malade. tions inébran lables - rendant d'ailleurs parfaitement superflu le reste de
Ou sont done les faits? Comment Freud les a-t-il obtenus? son interprétation - , et des solutions bien antérieures a la documenta-
lion : « le matériel sur Léonard est si maigre que je désespere d' exposer
Outre le roman de Merejkovski et une biographie italienne de J550 de maniere saisissable aux autres ce dont je suis a bon escient
par Vasari, alors réputée, Freud s'était procuré deux sources principales : convai ncu » 19 . Sa rhétorique va devoir prouver les a priori, sans fait, et
une étude de Smiraglia Scognamiglio datant de 1900, et surtout un servir aussi de démonstration des capacités de l'analyse a déchiffrer les
travail de Marie Herzfeld de 1906. 11 possecte ainsi deux versions, en premieres années de la vie d'un individu, doté d'une inversion «en
italien et en allemand, des carnets autobiographiques (ou Codex Atlanti- pensée» que Freud a toujours jugée pathologique, en comblant les
cus) que L~onard rédigea de la main gauche en écriture spéculaire, avec !acunes biographiques par la seule force de son interprétation. Pour ses
d'extraordinaires dessins visionnaires 14• lecteurs, il renverse l'ordre Jogique, qui va chez Jui des présupposés
théoriques aux interprétations, et commence par l'interprétation, 400 ans
Au début du vingtieme siecle, on ne savait presque rien de la premiere plus tard, d'un seul fantasme tiré d'un seul souvenir de l'enfance de
enfance de l'artiste, comme le rappelle Freud dans son texte 15. Léonard dont il se serait rappelé en 1505 a la cinquantaine.

Leonardo da Vinci ( 1452-1519) est 1' enfant naturel de Caterina, et de De Vinci se serait souvenu que, alors nourrisson dans son berceau, un
Ser Piero da Vinci, lequel s'est marié J'année de sa naissance avec une vautour passa et le heurta a plusieurs reprises entre les levres avec sa
autrc femme que sa mere (Donna Albiera Amadori). En 1457, Léonard queue. C'est ce que Freud dit avoir !u dans le carnet, qui est une affirma-
est enregistré officiellement comme membre de la famille de son pere. Et tion de sa part et non un fait. Ce carnet dit ceci : «Questo scriver si
c'est a peu pres tout, en dehors des rumeurs. Ce qui était une conjecture distintamente del nibbio par <;he sia mio destino, perche nella mia prima
a l'époque, sans preuve, se présente a Freud comme une certitude histo- ricordatione della mia infantia e' mi parea che essendo io in culla, che un
rique indiscutable: Léonard était homosexuel. Meme s'il «semble exclu nibbio venissi a me e mi aprissi la bocea colla sua coda e molte volte mi
qu'il ait été sexuellement actif», on doit «le considérer comme un percuotesse con tal coda dentro alle labbra» . La citation est extraite de
homosexuel inhibé ou comme quelqu'un qui n'est homosexuel qu'en Scognamiglio par Freud 20 , traduisant nibbio par Geier en allemand,
pensée» P6 Vingt-cinq ans plus tard, il verra encore dans Léonard de c'est-a-dire, en fran9ais, un vautour.
Vinci «un homosexuel idéal, c'est-a-dire qu'ill'était vraisemblablement
par nature, mais pasen acte» 17 • L'interprétation freudienne commence et traite un soi-disant souvenir
comme le « contenu manifeste» d'un reve, dissimulant son «contenu
En vertu de sa doctrine conjecturale, deviendra par définition homo- latent». Le fragment de souvenir révele en fait des fantasmes et désirs
sexuel un gar~on élevé par une mere castratrice et un pere déchu de sa inconscients survenus plus tard dans la vie de Léonard, et rejetés a
virilité, ou bien sans pere, par sa seule mere a laquelle il «s'identifie» rebours dans la premiere enfance, lui apparai ssanl alors a I'age adulte
pendant une période jugée cruciale a son orientation sexuelle. Par postu- sous forme de mémoire.
Jat, Léonard est pédéraste. JI s'en suit done que Léonard doit avoir été
élevé par sa seule génitrice avant d'etre retrouvé ehez son pere en 1457. Le fantasme est chargé : la queue du vautour est un appcndice corpo-
Et tout se joue avant cinq ou si.x ans, tel est le dogme : « dans les trois o u rel qui évoque- puisque e' est une queue (« mi aprissi la bocea colla su a
quatre premieres années de la vie se tixent des impressions et s'établis- coda»)! -un membre viril, indiquant don e che1. d ~ Vinci un fantasme
sent des modes de réaction au monde extérieur, qu'aucun événement de fellation qui se rapproche des fantasmcs des ft' llllllt'S el des homo-
ultérieur ne peut plus dépouiller de leur force» 18 • C' est la 1' irréversibilité sexuels passifs, et réminiscence de la succion du sei u IH:tl l'l lld donl il
des influences précoces, qui rend difficilement intelligibles les tentatives garde inconsciemment la nostalgie 21 • Encore un e cxn· lknl<: ll\l!IV<:Ilc :
de psychothérapie chez l'adulte. Outre le paradoxe, notons qu'il s'agit les fernmes ont des fantasmes de fellation. l .l·s h<llno ~t·x lwl s f i(Js.\·!¡:,.
202 MENSONtiES I 'HHliDII ·NS IIISIOIIH P I IN I lll ' oi NI I IIl M I\ IIIIN Sl •( 'lii.AIRE 11 llN 11111 1 11 '• IIIH lll ~ I )' OI SI·ALI X 203

aussi. Mais que font done les males hétéroscxucls el les homosexuels twnnL' . Des lors, « nous tom.bons sur un renseignement qui éleve jusqu 'a
25
actifs? /11 ¡·t•rtitudc lo probabilité que Léonard ait connu /afable du vautour>> •

Le vautour, assure-t-il, est « identifié» (par qui ?) a la mere et, quand il 1-~.~ st:ul t'ait historique certain, dit Freud oubliant tout a coup la soi-di-
frappe le nourrisson entre les levres, l'image traduit le désir de l'enfant """1 << homosexualité » refoulée de l'artiste, est qu'il a été enregistré en

d'etre «écrasé sur la bouche d'innombrables baisers passionnés» 22 , done 1,1"í 7 dans la maison paternelle. Sur ce qui s' est passé avant, nous n' en
témoigne de l'intensité du rapport érotique de Léonard de Vinci avec sa . . aurions ríen sans la psychanalyse. Grace a elle - sans compter un
mere célibataire. ptlllrail psychologique complet du personnage sur legue! il n'avait a
!' origine aucun élément solide-, nous savons désormais qu'il était chez
:-a mere solitaire pendant « trois années au moins, peut-etre cinq »26 .
Or,.le vautour est un animal symbolique femelle. Pourquoi? Eh bien,
les Égyptiens avaient une divinité a tete de vautour, appelée Mout, de J_a logique était la suivante : 1o Léonard était homosexuel, done il
nature femelle, fécondée par le vent 23 , et done, tous les vautours étant ;¡ifllait la fellation, 2° son fantasme montre une queue-pénis de vautour
femelles, qui n 'a pas de pere. Dans l'antiquité égyptienne, M out était :tgit éc entre ses levres, 3" les anciens voyaient dans le vautour un animal
l'embleme de la maternité, qu'on retrouverait d'ailleurs dans la sonorité sans pcrc et toujours femelle, 4" «si nous essayons d'insérer cela dans le
de l'allemand die Mutter, la mere, affirme Freud - associant ici des {i1111osme», le souvenir « signifierait que sa mere s'est penchée sur luí, lui
consonances qui ne pouvaient etre que les siennes, et non celles de " mis son pénis dans la bouche et l'y a remué plusieurs fois de-ci de-
Léonard, pour s'approprier la crédulité des lecteurs. la»27. Done, c'était bien le symbole de sa mere. Alors, on saute du
:-ymbole a la réalité historique de la mere, qui l'éleva. La psychanalyse
Mais comment une créature femelle peut-elle s'offrir, du bout de la dt:s fantasmes incrustés dans un souvenir d'enfance démontre done que
plume, a la fellation? Eh bien, dit Le Professeur qui répond a tout, les Léonard n'avait pas de pere aupres de lui pour compenser le déficit en
Égyptiens figuraient Mout souvent avec des seins et un pénis en érection, masculinité a un age aussi sensible, et voila pourquoi il devint homo-
tels les enfants qui s'imagineraient- du moins dans I'esprit de Freud- scxuel. Son fantasme du vautour signijie une identification inconsciente
que tout individu, male ou femelle, est doté d'un phallus. á un individu Jeme/Le, par un enfant élevé sa.ns pere.

Et « Léonard peut tres bien avoir connu la fable scientifique (sic) a Done, son pere Ser Piero l'a recueilli vers cinq ans.
laquelle le vautour doit d'avoir été choisi par les Égyptiens comme nota-
Mais les jeux étaient faits et Leonardo Da Vinci, identifié a sa seule
tion de la mere» 24 . Freud ne nous dit pas au départ de son raisonnement
mere a laquelle il ne pouna plus etre infidele, clemcura homosexuel
qu'il faut que Léonard ait réalisé ce rapprochement, mais qu'il a pu le
jusqu'a la fin de ses jours, se consacrant a l'étude des machines volantes
faire. Ce qui revient logiquement a dire qu'il a pune pas le faire paree
et, entouré d'éphebes, a la peinture des madoncs aux si hcaux sourires.
qu'il pouvait- méconnaissant une égyptologie créée trois siecles plus
Ce qui n'était au départ que pure spéculation vide dcvicnl des lors un
tard - ignorer que les anciens Égyptiens avaient une déesse femelle a
«fait que corrobore le fantasme au vautour »2x.
tete de vautour.
Tous les disciples sont brutalement confondus par 1:~ révélation. Le
Mais un tour de passe-passe rhétorique transforme une simple possibi-
fascinant Léonard reconstitue la vie de 1' rutistc llli ·ux qut: les spécialis-
lité discursive en conviction total c. L' auteur, dans sa syntaxe, saute
tes et, claironnent les admirateurs, contienl la gr:~ndc L·xplic:~tion finale
d'ailleurs du conditionnel a l'impératit' catégorique. En effet, iJ prétend
d'abord que Léonard aurait pu s'informcr par ses lectures du mythe chez des origines de l'homosexualité.
les Peres de I'Église, qui y rccoururcnl pour cxpliquer comment Jésus Les reuvres du peintre sont l'objet de la plus psyl'll:ul:ilytiqut· allcn -
était né d'une vierge, et ensuirc· <.¡u ' i1 1'a assurément fait. Alors, Freud, tion, et on y découvre ce qui avait échappé a tou:- k ~ l '''"llll's d'art.
ayant subrepticement glissé d'un · supputation narrative vers une Soudain, le pasteur suisse Osear Pfister a tour cotnp11 s 1>:ul\ lt· t:1hkau
évidence factuelle, est magiqiiCIIl~'lll autnrisé a écrire que Léonard Sainte-Anne, la Vierge et l'enfant Jésus, de Léon:ud ( 1•, 1Ol , k t1·vl- n:nd
con~oit certainement le vaut0111 cwnnH' un animal femelle né sans pere, voit, en 1910, la sur le giron de la madone, les l'<llllillll '• 1wl :11t :- d ' un
quand bien meme aurait-il 1néconnu k :- croyanccs de J'antiquité égyp- vautour. Cela creve les yeux depuis quatre siccks 1'l Jll'l '• "''''l' n'y avail
.204 MI •. NS()N!II ·.\ 1111111111 N'. lll 'olooflll loi iNI 111 ' d NIIII( Mi\IION Sl;('lll.i\IRI:
11e •N \1 11• 1 1 11•, 11111 11 1•, 11' <li SI ·.i\I IX 20S

songé! En 1913, Os ·a• Pl1~1l'1 dllfltM't ,l 1111 IJ:tvatl consacré a cette Freud, elle est une absolue certitud~:, bien avant 191 O. O' ou lui vient
superbe contirmation du gC'llll' <k w11 llllllfll' el , dira -t-il, «presque cette idéc? Sigmund Freud - dévoilant ici sa méconnaissance des
aucune de~ pe~so.nn~s a qui j':ri fait I~UJI de 111a .p~:litc découverte n'a pu comportements homosexuels - devait faire de Léonard un homosexuel
se soustra1re a 1 év1dencc d~: cclf~: llnag~: -devrrlcltc » 29. Bien entendu, uniquement passif, d'un type féminin, car c'était le postulat pour la suite
Ca:I J~ng, autre prot.cstant informé par k précédent sur ce qu'il corive- du raisonnement.
n~It d ?bserver, en frouve Ul/ OU.\'SÍ, mais ail/eurs 30 ... , ce a quoi Freud
repond1t que son vautour n 'étail pas tout a fait aussi net que celui du La deuxieme anomalie sérieuse, est qu'au moment ou Freud prépare
pasteur. P~ster~ . Sandor Ferenczi, de son coté, le devine «au premier
1
son récit pour la société psychanalytique de Vienne, puis en 191 O, quand
coup d rell - Il est vraiment époustouflant»32. il le rédige pour le public, affirmant dans les deux casque l'enfant était,
par définition, élevé par sa mere seule, il ne tient aucun compte d'une
. L'auteur valorise ses ouailles, qu'il citegénéreusement daos ses réédi- étude d'un auteur franc;:ais, qu'il a lue et consciencieusement annotée,
t~ons telles des vérifications externes, dans le but de renforcer la persua- laquelle signalait pourtant que Léonard n'a vécu chez sa mere Caterina
Sion de son magique Léonard. que jusqu'au mariage de Ser Piero, J'année meme de sa naissance en
145235 • Ainsi, Leonardo a été élevé par son pere. De toutes fac;:ons, Cate-
Et pourtant, Sigmund Freud sait parfaitement que son vautour, que rina n' est pas restée seule : elle épousa Antonio B~ti, dit Le Querelleur
tout le monde est persuadé de contempler daos tous les détails intimes (Accattabriga), des 1453, ou 1454 au plus tard. A cinq ans, en 1457,
n 'a jamais existé. ' quand Leonardo da Vinci fut inscrit sur les registres de déclaration
fiscale, il vivait depuis son sevrage dans une famille norrnalement consti-
tuée. Son pere, le notaire Ser Piero, de tempérament solide et fort viril,
LE VOL DU MILAN
connut au moins cinq femmes, se maria avec quatre, et mourut en 1504
dans sa 78e année, laissant douze enfants vivants. Le deuxieme enfant
L~o?ard est intéressant car, hormis ses «cas cliniques», il concentre la n'est né qu'en 1476, de sorte que Léonard est resté fils unique élevé par
t?tahte des talents de Sigmund Freud dans la manipulation de l'informa- Ser Piero et ses deux premieres femmes - choyé dans le confort, et non
tJon. Par ses suites, il nous renseigne aussi sur la crédulité enfantine de comme le batard inventé par Freud - jusqu'a son indépendance.
ses admirateurs jusqu'a nos jours. Les milieux psychanalytiques, a l'évi-
dence tres genés par ses incohérences - et pour sauver le héros avec La troisieme anomalie grave comporte des rebondissements nombreux
leur idéologie favorite quand on a commencé a les rendre publiques et inquiétants.
malgré.eux- o?t pris I'habitude de les réduire a une unique «erreur de En janvier 1923, l'année de la troisieme édition, l'érudit et historien de
traductwn ». Mms le facheux contresens serait déja suffisant a lui seul 1' art Eric Maclagan attira 1' attention - dans le Hurlin~wm Magazine for
pour anéantir la construction freudienne, et ce n 'est absolument pas une Connoisseurs qui avait publié dans sa précédcnlc livraison un long
erreur.
compte-rendu du Léonard de Freud - sur le fait que Léonard de Vinci a
Commen~ons par remarquer le respect tres approximatif de la docu- en réalité écrit nibbio, qui signifie milan, ct c~:rlain •ntcnt pas vautour,
ment~tion_ h!storique par Freud. Déja, en 1892, I'essai biographique de quise dit avoltoio 36 • Or, dans le texte italicn utilis ·par Sigmund Freud,
33 du souvenir cité plus haut, on lit bien nibhio qu'il lraduit par Geier
Gabnel Seadles , que connaissait le Viennois, avait ferrnement mis en
doute l'homosexualité de Léonard de Vinci, jugeant «monstrueuse» (vautour) et non par Hühnergeier (milan).
cette affirmation fondée sur des ragots. Le 8 avril 1476, Leonardo da Certes, comme le rappelle Han Israels 37 , k n1sst· dt· Mcn:jkovski ne
Vinci a été impliqué a Florence dans un proces, avec d'autres personnes, peut distinguer milan de vautour puisqu'il nc po~~uk qu ' un scul mol
P?Ur «sodomie active)>, a la suite d'une accusation anonyme et calom- (korchun) pour les deux oiseaux, ce qui fait que sa l•ndu\'fll>ll all ·mande
nteuse en fait destinée a atteindre un autre individu, de l'illustre famille -par Carl von Gütschow en 1903-, n'étanl pa.'> Jt'IIJCillll' 11ux suun.: ·s,
des Médicis. De Vinci fut disculpé la meme année, le 16 juin 34 . C'est le a rendu korchun par Geier, un vautour. Mais F•r1•d d11 "" ntt'llll' que
seul élément historique que l'on possede. Le reste est pure spéculation et Merejkovski est «emporté par son imagination >> 1H, t'l ~o .111 dl ~ ltn¡o, ut·• son
l'homosexualité de l'artiste est toujours discutée aujourd'hui. Mais, pour roman d'un document historique, dispose des dcux , ,., f! ,uh111 1111 JIH 'IIIt'
206 MI :NSONI II ·S 1•1(1 111111 N'• 111 ', 1111111 lt l tli l ltl ', IIH 1IUMA I ION S(C lll.l\11 1! lit lr l 1111 11 11 '• 111<1 11 I·. S I> 'OISEAIIX 207

l'italien. Les sourccs du souwu" ,.,,,~ JH" 1'l!'ll d ~ out Scognamiglio en 111c nt le mot Hühru:l'!{eier, c\:sl :1 di1 · mifan, el qu'il a fortement souli-
't 1' 39 . . '
1 a ten , et sa lraductron affrlll:llrde p:11 M:11 ~~· 1Jcrzfcld et non gné avec un crayon rouge les passages correspondants dans son exem-
Merejkovski. Aucun dicrionuain: iraficn nfh:uralld nc pcrrnel d~ traduire pfaire personne1 42 . Mais il y a plus.
nibbio par Geier. Notons que 1lcrr Profcssnr Signrund Freud maí'trisait
l'allemand, l'anglais, l'ilafien , fisail le grcc, le latin , J'espagnol, le fnin- Han [sraels a débusqué une autre bizarrerie dans l'édition allemande
c;;ais, un peu l'hébreux, et, aprcs avoir eu le Lchcque comme seconde des Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, qui retranscrit
lan?ue jusqu'a trois ans, connaissait bien fe yiddish, que sa mere, fi delement les enregistrements de la séance du 1er décembre 1909. En
touJours présente, utilisait quotidiennement. JI dominait suffisamment cffet, quand Freud prononce son allocution sur Léonard de Vinci devant
l'italien .conversationn~l pour l'utiliser durant ses fréquents voyages en ses sociétaires éb1ouis ce mercredi-la, il emploie le mot milan (Hühner-
pays Iatm. Des 1898, rl pouvait écrire qu'a Raguse, en Sicile, il avait geier), aussi longtemps qu'il traduit le souvenir d'enfance lui-meme,
«Constamment parlé Ítalien, c'est-a-dire qÚe je m'étais habitué a traduire mais utilise « vautour » ( Geier) pendant 1' ex posé de son interprétation!
~ans ma tete d~ l'alle~and en italien» 40 . Dans son opuscule, il emploie Et sa traduetion du souvenir est alors indiscutablement la reproduction
egalement la b10graph1e en italien par Giorgio Vasari (Vita di Leonardo textuelle de celle de Marie Herzfeld. Han Israels publie cóte a c6te 43 les
da Vinci, ·1550)41 , et cite, avec le latín et le grec, de nombreux extraits de fac-similés de la traduction de Herzfeld (1906) et de celle de Freud
différents textes, dont le Codex Atlanticus, en italien. (1909), et cette derniere est de 1' ordre de la copie. Les deux textes
emploient Hühnergeier (milan).
En d'~utres endr?its ~u Codex Atlanticus figurant en grande partie
dans le hvre de Smtragha Scognamiglio que Sigmund Freud a sous les Quelques semaines plus tard, le vautour recouvre de ses grandes ailes
yeux, Léonard de Vinci parle effectivement du vautour (avoltoio) comme le berceau de Léonard dans la totalité de l'ouvrage destiné aux foules et
d'un charog~ard vorace qui suit !'armé~ dans ses campagnes, mais qu'il le rnilan s'est envolé. L'inventeur de la psychanalyse avait connaissance
ne confond a aucun moment avec le milan (nibbio) du soi-disant souve- des impossibilités et discordances historiques des le début, lors des
nir. L'artiste, fasciné par les oiseaux, est tres bien informé des différences préparatifs de l'automne 1909, lors de son exposé en décembre, lors de
radicales entre les deux rapaces et Freud, qui a malgré tout des rudi- la publication de mai 1910, lors des rééditions de 1919 ou de 1923, lors-
ments de zoologie, n 'a aucune raison de faire une erreur de traduction qu'on les lui rappelait, et n'a absolument rien changé, bien au contraire:
d'une telle envergure. 1' appareil de notes s' est épaissi par couches successives dans un dogma-
tisme intransigeant, ignorant toujours les oppositions de l'histoire,
On ne trouvait pas de vautour en Toscane, et il est hautement improba- méprisant les spécialistes et leur documentation quand ils n'étaient pas
ble que le petit Leonardo ait pu etre touché par ce volatile en Italie du en accord avec la théorie.
nord. Par con~re, les milans sont aussi communs en Italie que les
vauto~rs en Egr.pte. Néanmoins, les Égyptiens de l'antiquité ne Sigmund Freud connaissait la revue Burlington Magazine for
croyment Pf}S qu 1ls fussent des femelles fécondées par le vent. Et les Connoisseurs, dans laquelle Eric Maclagan critiqua son travail. Ernest
P~res d_e l'Eglise n 'utilisaient pas le mythe d'un milan toujours femelle Jones luí avait envoyé l'exemplaire d'avril 1921, ou un article de
fecondee par le vent pour se sortir d'affaire avec le Petit Jésus et l'Imma- Mitchelllui donnait des fournitures et des trouvailles accroissant la vrai-
culé~ Conception de la Vierge. Eu égard a ses compétences dans le semblance d'une autre interprétation pathographique-fantasmatique, et
mamement des langues, du langage, de la rhétorique, et au role cardinal suffisamment valables pour mériter, en 1927, un appendice a son Moise
qu'il confere au fragment du souvenir dans sa théorie, le Professeur de Michel-Ange de 191444 • Mais son Léonard n'eut pas droit a un traite-
Freud est inexcusable. ment aussi équitable.

, Han. Isr~~ls a ~lai.reme~t m~ntré, en 1993, documents historiques a Des juillet 1910, «un bienveillant compte-rcndu » de son livre par
1 appm, qu Il ne s ag1t en nen d une erreur de Freud mais d'une duperie: Havelock Ellis dans Journal of Mental Science signalait déja que 1'oi-
l'auteur sait. bien ~e qu'il fait en traduisant délibérément nibbio par seau de Léonard « pourrait bien ne pas avoir été nn vautour>) ( « kein
vautour (Gewr), des 1909. Jl est d'autant mieux au fait de la bonne Geier gewesen zu se in»), a quoi Freud répliqua dan s unl' uot ~ d' 1' éd i-
traduction allemande de nibbio qu'il dispose de l'ouvrage de Marie tion 1919 que De Vinci avait bien «promu» («niiOIIII/1'11 " ) l'a nirnal au
Herzfeld de 1906 qui, quand elle reproduit le souvenir, utilise correcte- rang de vautour4 5 ...
20H MI :NSONC:"s I · RI·IIIlii · N .~ 111.'> 1111111 1> I IN J 1>1 , ¡r ; ¡>ll l~ l\IIII N \1 •1'111 ./\ 11<1 ' ll>lt l 11•1 1 11 ', 11111111 '• 11111\1 · /\I IX

LES DÉVOTS SONT EMBARRASSI~S allernands oü nibbio cslnonnall'llll'lll ltaduit. Mais pcu importe l'intelli-
gence du lecleur, tant qu 'o n k lai sse dan s l'ig norance des informations
Le systeme interprétatif de Freud est dévast6 : L onard de Vinci a été utiles a sa cornpréhension. llerzfeld cst done rendue seule responsable,
élevé par son pere, il n'y ajamais eu de vautour, el Herr Prqfessor le sait encore une fois en toutc connaissance de cause. La malhonneteté de
depuis le début. Et pourtant, des fideles ont assisté a son apparition, Jones est claire, vis-a-vis de Marie Herzfeld et des lecteurs. Mais il ne
estampillée de flagrante vérité visuelle dans l'éther, puis Freud a s'arrete pas la. D'abord, le probleme de traduction est une «partie non
toujours refusé, jusqu'a la mort, d' altérer son Léonard. Quant a l'homo- essentielle de l'argumentation de Freud» ! Ensuite, pour bien distinguer
sexualité de l' artiste, point de départ de sa réflexion, elle est une pure le Héros, jamais coupable, qui ne peut se tromper ni fa1sifier, de tous les
spéculation. na'lfs, Jones s'obstine et trouve des victimes expiatoires commodes : les
deux suisses, Osear Ptister et Carl Jung. En effet, «l'aspect des deux
Le lundi 26 mai 1952, James Strachey, · traducteur en anglais des oiseaux Ue précise asa place : le vautour et le milan] est assez différent
reuvres completes de Sigmund Freud, écrit a Emest Jones - qui réunis- pour diminuer l'importance des observations suisses» 48 . Voila du bétail a
sait de son coté les éléments de sa biographie du grand homme, alors en comes devenu bouc émissaire. Self excepting fallacy, ce qui est vrai pour
cours de fabrication- qu'il s'étonne d'une affaire tres genante. En effet, eux ne 1'est pas pour Freud, et ces deux nigauds ont pensé tout seuls a
nibbio, transformé par Freud en vautour, c;:a alors! n'est qu'un vulgaire voir le vautour sur le giron de la madone.
milan ! Et, dans la source que Freud possede - insiste Strachey - ,
Marie Herzfeld traduit bien nibbio par le mot allemand Hühnergeier (un
James Strachey a entendu le message, et dans le volume de la Stan-
milan), souligné en rouge, et non Geier (un vautour), comme il J'a écrit
dard Edition contenant le Saint Léonard, qui para1t en 1957, il attribue
dans son livre. Jones, ennuyé, répond aussitót a son correspondant qu'il
comme Jones, en dépit de ce qu'il Jui écrivait précédemment, la faute a
faut corriger : «Je ne vois pas comment on peut altérer l'Écriture Sainte,
Marie Herzfeld. Et puis, il rajoute qu'on ne s'en serait rendu compte que
ni meme l'image-devinette, mais il faut bien sur une note» 46.
«tres récemment» 49 . « Récemment», car Strachey se dissimule alors
Un an et demi de réflexions sont nécessaires a Jones pour trouver la derriere la parution, J'année précédente, d'une autre critique dévastatrice
solution, qu'illivre dans un courrier a Strachey, le 11 janvier 1954. Voila du Léonard par Meyer Shapiro50 . Cet auteur, encore un érudit, faisait a
comment traiter le cas dans la biographie : Sigmund Freud a dO Jire dans nouveau état du probleme de traduction de nibbio, et aussi du fait que le
Herzfeld seulement la deuxieme partie du mot Hühnergeier, faisant « souvenir » de Léonard n 'était tout simplement pas un souvenir, mais
Geier, ce qui donne assurément vautour (vulture en anglais). bien, comme on le faisait dans le folklore a l'époque de Léonard, un
présage présenté sous forme de réminiscence. Mais, en avril 1956,
L'idée laisserait croire au Iecteur que Freud s'est trompé a la lecture Shapiro citait tres Ionguement Eric Maclagan, que les psychanalystes
des « Hühnergeier» contenus dans le souvenir bien traduit par Herzfeld, font semblant d' ignorer depuis janvier 1923. Par ailleurs, le doute était
et Jones fait semblant d'ignorer le texte italien, de Scognamiglio, que évoqué des 1910 (dans l'article « bienveillant » d' E !lis cité par Freud lui-
son maltre est censé traduire lui-meme. 11 faut trouver autre chose : c;:a ne meme), et il est clair, d'apres son courrier a Jones évoqué plus haut, que
tient pas. L' affaire est vi te expédiée, en J 955, dans le deuxieme volume Strachey a eu acces aux sources de Freud prouvant une traduction volon-
du Grand-ffiuvre du Docteur Jones qui sort une nouvelle astuce de sa tairement faussée d 'emblée.
manche. Alors voila, écrit Jones : dans « les textes allemands de ce Iivre
sur Léonard, l'oiseau est correctemcnl appelé Hühnergeier (milan), Ernest Jones et James Strachey, comme lcur maí'trc, trompent les
mais, dans la traduction allemancle de llcrzfelcl, celle qu 'utilisait Freud, lecteurs, tout simplement : les deux compercs savcnt bien que leurs justi-
il n'est question que de Geier (vautour) »47 . fications sont inexactes, mais illeur faut protégc r 1' ·criturc sainte, Ieur
C'est la un chapelet de mensongcs pathétiques évidents, devant cacher prophete, sa théorie de l'homosexualité, et lcur propn: idcntit é.
le montage de Freud, que Joncs f'ait passcr pour une erreur de Marie En 1967, l'édition de langue anglaise des Mi/lltf<'·'· d ~ la Société
Herzfeld. Et il s'ajoute encore la sotti sl· i't la mauvaise foi car, enfin, si ce Psychanalytique de Vienne poursuit l'épopéc. La séa nn· du 1"' déccmbre
que Jones écrit était vrai : 1° Fn·ud 111· sai t pas lire l'italien qu'il cite et 1909 ou Freud uti1isa d'abord milan dans sa trad11 r tion d11 ~ouven ir,
traduit, 2° il n'a tenu cornpte qu · dl' 1kr1.ldd el cl'aucun de ces textes ensuite vautour pour son interprétation, est co•• ig1T . ( h1 lit en cfTct
2 10 Ml oNSO N( :J !S 1·1<1 ·111 HI' N'> IIJ ', Jt tlll l 11 I II H 111 .J IU t iiiMi\ 1 ION SI'< ' lJ J./\JI{ E 2 11

I'orateur employer vu!ttm• (vaulour) d.111 ~ ID dt·u x c •s, ct non kite un intéressant lapsus, qu'on peut qualilier de cosmétique, faisant encore
(Hühnergeier = milan) puis vu!ttm· (( ;d,., v lllllllll ), conlraircment au d'un des Hühnergeier de Marie Herzfeld !'indispensable «vautour»,
texte origine! allemand. Dans une llOil:, la lraductri ce Margarethe dans un paragraphe ou il corrige les erreurs d'interprétation de celle-ci 55 •
Nunberg et les éditeurs Hermann Nunh~.: r • el b nsl Fcdern - fideles
psychanalystes de la premiere hcure~ ' . d' origin c aulri chicnne, et qui oht
«Le souvenir d'enfance» est, rajoute+il, pour Freud a la fois la
pourtant le texte allemand en mains - , apr~.:s avoir évoqué l'objection so urce unique et la « validation » complete de sa théorie « étiologique »
rendant définitivement absurde l' interprétation de Freud, estiment que le
de l'homosexualité, comme quoi le líen excessif a la mere est responsa-
vautour et le milan étant de toute maniere des oiseaux, cela n'a pas
ble de I'inversion. Et Ma'idani Gérard insiste sur l'opinion que la théorie
grande importance.
axiologique de I'homosexualité est entierement inscrite par Freud dans
son Léonard: «elle n'a pu etre formulée clairement et articulée ferme-
Mais ce n 'est pas tout. Car il y a 1'édition franc;aise des Minutes vien-
noises! ment que grace a l'étude du "cas Léonard"» 56 . A juste titre, puisqu'il
n'eut jamais rien d'autre qu'unfantasme.
Celle-ci utilise les deux textes précédents. L' avertissement de l'éditeur
nous indique que son produit est une traduction de !'original allemand, Bref, le Léonard est obligatoirement fécond et «la psychanalyse n'y
mais «bien entendu » ajustée pour « bénéficier du travail déja accompli perd rien» 57 • On peut toujours s'arranger avec le verbe, comme avec les
par la traductrice américaine » 52 en 1967. On S' attend done a ce que nombres. Voila une falsification changée en égarement inconscient, el a
I'honnete édition fran~aise respecte les enregistrements scrupuleux des nouveau un fiasco métamorphosé en victoire. A l'instar de Bouva rd t'f
minutes de la société savante de Freud, et s'aligne fidelement sur les Pécuchet, et des précurseurs Pfister et Jung, Ma'idani Gérard voit dans le
termes de la transcription allemande, puis insere une note expliquant, doigt fréquemment érigé vers le ciel des peintures-devinettes de
disons un euphémique égarement, ou une «erreur d'interprétation » du Léonard, un phallus, «ce phallus que personne n' «a », hormis peut-etre
texte américain. Ce n'est pourtant pas ce quise passe: le texte de langue le Pere, qui est "aux cieux" invisible; ce phallus que personne ne devrait
anglaise (vautour dans tous les cas, et non pas milan puis vautour) est craindre de perdre, s'imaginant l'avoir... », etc.58 Freud n'avait pas fait
jugé politiquement préférable a !'original, y compris sa note affirmant cette pénétrante découverte.
que milan et vautour étant deux oiseaux, utiliser !'un pour l'autre ne
ferait pas grande différence 53 .. . Effectivement. Pourquoi pas, des Iors, un Il y a toujours matiere, pour le psychanalyste, a modifier les interpré-
perroquet, un héron, ou un pinson? Une autruche? Ou bien, pourquoi tations du fondateur pour y ajouter de «la signification» . Ainsi, Jacques
pas un aigle, comme le fit Erwin Christensen en 1944 dans Psychoanaly- Lacan s'était-il Iivré a une nouvelle analyse herméneutique, de second
tic Review, en Iieu et place de l'embarrassant vautour? 54 ordre, du cas du « petit Hans» dans son « séminaire » de 1956-1957 (Les
Autrement dit, meme les sources historiques internes du mouvement relations d' objet et les structures freudiennes) et avait «révélé » du sens
sont rectifiées pour se conformer non pasa la vérité, mais au contenu de Iacanien dans le texte et non chez un patient. Qui psychanalysera le texte
sa propagande destinée au public, lequel comporte les patients poten- de Lacan? De meme, il fallut cinq années de labeur acharné a Ni colas
tiels, des nai'fs, des « lai'ques », et des futurs psychanalystes. Abraham et Maria Torok pour aboutir a une réinterprétation «cryptony-
mique» du cas de <<l'homme aux 1oups» de Freud 59 . Ce qu'on peut trou-
En 1994 paraíssait encore un ouvrage fran~ais, «Léonard de Vinci. ver accessoirement délicieux est qu'une analyse pathographique donne
Mythologie ou théologie?», adapté d'une docte these de Jean-Pierre Iieu a une seconde analyse, puis a une troisieme, etc., selon un procédé
Ma'ldani Gérard, reprenant les poncifs de la tradition freudienne la plus inépuisable que j' appellerai la méthode Ripolin.
fidele, y compris I'idée que la transfiguration du milan en vautour n'était
qu'une banale erreur de traduction qui n'altere pas le concept central-
en dépit de l'article définitif de Han Israels paru l'année d'avant, Jeque! LE VAUTOUR DANS LE NID DU COUCOU
n'en avait Iaissé qu'un tas de ruines. 11 est cocasse qu'ayant consacré de
nombreuses pages a la soi-disant faute de traduction, et assuré que le Le vautour n'ajamais existé et Freud injecte délibérément cctl c pensée
« contresens » ne peut pas détruire 1' édifice, 1' auteur commette a son tour dans une réalité textuelle qui ne la contient pas, de la 111.Gllll' manit.:rc que
2 12 MJ:NSON(ii ·S Jol<l •l/1 111 N', IIJ ', J!I JII I J II IIH 1•1 II<IIJU~ I A JII IN S (' ('IJJ 1\llll! 11• lt l'\ 11111 1 1 1•\ ll l(( I I'S J)'O IS I' Ali X 2 11

Pfister et Jung projcucnt une pt'Jl't'pllou uh~clltt· du tahkau de Léonard pas permanent , alors qu 'ellc cst touj ours restée dans la mythologie
de Vinci. l 'épouse hétérosexuelle du Dieu Amon. Amon, dans une de ses incama-
tions, fut Min, une divinité tres virile et érectile. Amon, Dieu-pere natío-
Bref, le texte et l'reuvrc d'art s' appan: nll'ul ~ ces soi -disant «tests na], symbole masculin, et Mout, la Déesse-mere nationale et symbole de
projectifs » qui ne sont pas des tests, u' 0111 auculll: valcur dans la plupart maternité, vécurent heureux tres longtemps, et eurent un fils qui n'était
des cas, et nous renseignent beaucoup micux sur les manies des interpre- pas né du vent : Khonsou, le Dieu-enfant.
tes que sur les caractéristiques psychologiqucs de la personne qui a
foumi ces productions imaginaires 60 . Aucun, parmi les admirateurs de Plusieurs divinités étaient pourvues d'une forme ou d'une tete de
Fr~ud, ne s'était bien sur préoccupé de savoir si on ne pouvait pas perce- faucon : Khonsou lui-meme (souvent surmonté d'une lune), Montou
votr les formes d'un vautour dans n'importe quel drapé de n'importe (Dieu-Faucon, Dieu de la guerre, province de Thebes), Ash (Dieu du
que! artiste, ou bien dans un nuage, ou bien celles d'une chauve-souris désert), Harakhtes et Aton (Dieux solaires), Nemty (Dieu errant), Soka-
étendue, alanguie sur les genoux de la madone. Avant que leur maitre ris (Die u de 1' artisanat), et puis surtout Horus, le Dieu-national, le
Ieur signaH!t ce qu'il fallait voir et la clef du mystere tirée d'une interpré- conglomérat de différents Dieux-faucons. C'est de surcroit sous la forme
tation d'un faux souvenir sorti du berceau du peintre de Mona Lisa, d'un milan qu'lsis, la mere d'Horus, planant au-dessus du cadavre de
aucun d'entre eux pourtant n'avait imaginé qu'on puisse - plus de son époux Osiris, l'enfanta.
quatre cent cinquante ans plus tard, quand meme! - , distinguer l'anato-
mie d'un _te! rapace a cet endroit précis (ou un autre, si l'on est jungien). Pourquoi Freud n'a-t-il pas préféré ces chefs hiérakocéphales morpho-
Quand bten meme le vautour aurait-il matériellement figuré dans le logiquement plus proches du milan que du vautour ? Et pourquoi a- t-il
Codex Atlanticus, Léonard n'aurait pas pu etre imprégné de la conviction choisi Mout plutót que Nekhbet, précisément le Dieu inléR ralem.elll
d'un animal femelle née sans pere, puisque c'est un fantasme freudien et vautour? Ou encore, puisqu'il y tient, pourquoi ne pas s' etre emparé
non des anciens. fermement du priapisme de Min, le seul Dieu véritablement ithyphalli-
que, le Seigneur de la Procréation?
. Comme il ne disposait d'aucun fait, ni historique ni clinique, Freud a
mventé un fantasme, ou plutót en a récupéré un daos sa propre panoplie D' o u lui viennent ces idées qui ne sont pas de Léonard, qui ne
P_~ur l'insérer en contrebande dans un « souvenir» reconstitué quatre pouvaient l' etre? L' image du va utour n' est pas de Leonardo da Vinci.
stecles auparavant par un adulte de 50 ans, et puis a fabriqué son inter-
prétation, qui cacha le passager clandestin en chassant le milan. On est évidemment tenté d' appréhender le récit comme les fantasmes
de Sigmund Freud et ríen d'autre - certains, te! Eysenck en 1985,
_Comment se fait-il que Sigmund Freud ait décidé de renvoyer a pouvaient considérer son reuvre entiere comme autobiographique. Diffé-
l'Egypte antique et non aux croyances populaires plus proches des rents commentateurs, par exemple Ernest Jones, ou Peter Gay (qui n'a
Toscans du xvc siecle, si ce n'est que ces dernieres ne pouvaient apporter « nul doute qu'il fait corps avec son sujet» 62 ), ont noté l'identification
aucune foumiture crédible a son systeme de pensée? Comment se fait-il héroi'que de Freud a Léonard, ce qui est une fa\on de dire qu'il affecte-
aussi qu'il ait choisi la seule Mout dans l'éventail des multiples créatures rait son personnage de ses propres tendances, qu'il décrit ensuite comme
du panthéon égyptien ? des faits étrangers sans se rendre compte - regardant a travers une fene-
tre pour se voir passer dans la rue- qu'il contemplait en fait un miroir.
Les Dieux composites de 1'Ancienne Égypte - hybrides mélangeant
D'ailleurs, son Léonard est historiquement la premiere apparition, en
des a~imaux, des végétaux, et différents matériaux- étaient des repré-
1'absence de tout patient, du concept freudien de narci ssisme.
sentatwns anthropomorphiques, variant selon les provinces, les époques,
ou leurs transformations 61 • Mout était figurée, le plus souvent, comme L'interprétation du Viennois est une concaténation des associations
une créature femelle armée de griffes de lionne, et quelquefois affublée mentales de Sigmund Freud, toutes gouvernécs par le raisonnement
de la couronne impériale, un « pschent » a coiffe de vautour. Mais elle analogique ou agglutinant. Une consonance lointaine (Mout-Mutter) -
n'avait pas de pénis en guise de queue ou de plumage. S'il lui arrivait rapprochement phonétique arbitraire entre deux langucs étrangeres par
parfois - dans SeS avatars périodiques, a certaines époques OU daos Freud et luí seul 63 -,une contigui'té spatiale approx im ati ve et une vague
quelques provinces- d'etre dotée d'un membre érigé, cet aspect n'était ressemblance des formes d' appendices corporcls d'cspcccs zoologiques
2 14 MENSON(;¡:s l·l<l ·. llllii ·N.', 111'.1111111 1• IIN I 1•1 ol r HIII I ~ I \ll •lN \ 1·('111.1\ IRE 11II N 1111 1 11 ', llld lii·S I>'OISI·:AUX 215

distinctes (coda = queue de l' oiseau p(; III S dl' l' htHIIIllt') , une co'iflci- homoscx uel amateur de fellation s ntais « quelqu ' un qui n'est homo-
dence forcée de fonctions (tétéc-fcllation). ou t'lll'Oil' une corrcspon- scxucl qu'cn pensée » - , ct que sculc sa psychanalyse pouvait rendre
dance historique objectivement fortuilc (rapa ·e <.k 1,6Hlard = créature compte de sa platonique « inversion », Freud remettait encore le cauche-
mythologique de I'ancienne Égypte), font oflicc dc démonstration puis mar de 1865 en circulation, changeait les tetes, évacuait 1' épervier,
sont imposées aux lecteurs, dans la manipulation rhétorique, comme des méprisait le faucon, plat;ait le simulacre du vautour ithyphallique
relations causales déterminantes, alors que ni ces informations ni ces cmmanché d'un long cou et fabriqué pour la circonstance dans le nid du
analogies ne sont présentes dans le prétendu « souvenir». milan. puis le coucou de ses propres fantaisies analogiques dans le
berceau du grand artiste.
Ce qu'il y a d'égyptien est la pyramide, mais inversée, pointe au sol,
qui ne tient pas. Tels les sacs qui s'effondrent quand ils sont vides, l'ex-
ploitation de Freud s'affaisse sur elle-meme. · APOSTILLE : L' ABLATION DE GRANOS SECRETS
Le fantasme du souvenir d'enfance de Léonard est bien de Sigmund
Freud lui-meme. En octobre 1865, agé de neuf ans, peu de temps apres Carl Gustav Jung, ce médecin suisse qui rencontrait des soucoupes
1~ mort de .son. g~and-pere matemel Jacob Nathansohn qu'il a vu a l'ago- volantes aussi souvent que les volatiles décidés par son maltre,
me, le pettt Stgtsmund Freud fit un cauchemar intense qui le réveilla, commenc;:a sa descente rédemptrice quelques temps apres le merveilleux
hurlant. Il dit s'en souvenir plus de trente ans plus tard, dans sa chere Léonard, avant un essor plus ésotérique encore. Rétrospectivement, il
Traumdeutung, largement autobiographique. «<l était extremement net et verra dans sa « maudite correspondance » avec Freud a cette époque «la
me montrait ma mere chérie avec une expression de visage particuliere- trace malheureusement ineffac;:able de l'incroyable folie qui emplissait
ment tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit les jours de ma jeunesse. Le retour du pays des fantaisies nébuleuses a la
par deux (ou trois) personnages munis de becs d'oiseaux. Jeme réveillai réalité a duré longtemps. Dans mon cas, la Marche du Pelerin a consisté
pleurant et criant, et troublai le sommeil de mes parents. Les personna- a descendre mille échelles, avant que je puisse étendre la main vers la
ges tres allongés, bizarrement drapés, a becs d'oiseaux, je les avais petite poignée de terre queje suis» 67 •
empruntés ala bible de Philippson. Je crois que c'étaient des dieux a tete
«Un souvenir d' enfance de Léonard de Vinci », poupée gigogne sans
d' épervier appartenant a un bas-relief funéraire égyptien »64 .
queue ni tete, était une histoire fantastique exemplaire, et une construc-
. A ma c.onnai~sance, il n'y a pas d'épervier dans le panthéon égyp- tion volontairement mensongere des ses origines. La version du « souve-
tlen65. Ma1s, cuneusement, l'interprétation que Freud donne a son «reve nir d'enfance ... » de Freud que peuvent aujourd'hui contempler les Fran-
d'angoisse» n'est pas de la meme eau que celle du souvenir de Léonard. c;:ais, excellente au demeurant quant au texte, a été établie par Marie
Celle-ci, qui le concerne, est plus normative, tres accessoirement Bonaparte en 1927, aidée d'une universitaire italienne spécialiste de
sexuelle: ici, l'oiseau (Vogel) évoque a Freud, qui réfere a un jeu de mot Léonard de Vinci, et revue pour l'occasion par Sigmund Freud en
(vogeln, vulgairement: un rapport sexuel), un commerce rigoureusement personne. Elle ne comporte pourtant aucun appcndicc, aucune rectifica-
standard, et le 1ecteur doit ignorer 1'objet de sa concupiscence. 11 ne tion ni de mise en garde de l'auteur ni de sa traductricc, en dépit d'un
saura pas non plus si Amalia Nathansohn -Freud, sa Déesse-mere, avait le appareil de notes confortable de l'un et de l' autrc . C'c que l'on comprend
sourire de la Joconde; mais les personnages ont déja, sous sa plume, bien car alors, 1' ouvrage aurait dfi, ce faisant, qu ill er la collcction pour
d'impossibles tetes d'épervier [Sperherj, non pas de faucon, ni de Ioger, disons pour etre aimable, dans la séric contcs ct légcndes, au
vautour, ni de milan. mieux dans le secteur mythologies, ou bien a cfllé des curiosités, te! Le
Président Thomas Woodrow Wilson, récit présumé conjoinl de Frcud et
Dix ans apres sa clef des so.ngcs, Frcud sait que « les reves de vol de l'ambassadeur Bullitt68 .
signifient originellement toujours : jc pcux fairc 1' amour ( vogeln], je suis
un oiseau ... » 66 , etc., vieux refrain d · so11 propre souvenir d'enfance de La vénération de leur messie par les fidcles po111 vu c111 s dn Saint-
1865 interprété en 1899 et ré-injcct6 dan s sa causerie du ¡er décembre Chreme en dit long sur leur conversion religicu st· t'l :-.111 k JHHivoir de
1909, un. _ga~op d'essai testant ses id(-cs (' hloui ssantes sur ses suggesti- conviction de Sigmund Freud. Nous apprenons dan ~ n· tlc l : uct:c ~ llla goric
bles societatres. En 1910, enlin, ;1ya n1 dl- ·idé que Léonard était un beaucoup plus sur le respect de la vérité par Frcud cl Jl"l ~¡·~ \llnTss¡·nrs,
2 16 MI ·NSONCI I ·.S 1•10 •111111 N', 111 ' 1t 111 1 1• IItH 111'.I NI ! liiMAI ION Sl'(' l i i.A IRI \
1 1 11 1 \ llil 1 1 1 1 •, 111<1 JI 1 S IJ 'O ISI·AIJX 2 17

et sur leur honneLeLé, que su1 la VH' d ' tllt .uf l\ lt }'l'lll ,tll'f ~ ur la nature de
l'homosexualité. Paree que Si gmund l.'1cud n' .1 v: uf lllll'llll l'ail en faveur Qu and il réJi gea it Totem er 7iilmu, Frcud se doc umenta, certes, mais il
de sa théorie, le reste suivit natun.: ll ·nlt:lll , pour lah1iqucr l' illusion d ' une dut lire « de gros bouquins qui nc m' intércsscnt vraiment pas puisqueje
validation externe a sa spéculation vid·. 11 ll !.' lui !(lait plus possible de .mis déja ce qui en sortira, mon insrinct me le dit»72 • De meme, il déclara
revenir par la suite sur les rouagcs de son inv<.: ntion , car la manufacture avoir ~etardé la parution de la Traumdeutung de quatre ou cinq années
des illusions se serait arretée de fonct ionncr. EL alors, nous ne connal- pour attendre contirmation de ses découvertes et vérifier leur validité 73 .
trions pas aujourd'hui les délices du frcudi srnc. Ce qui serait le signe de sa grande prudence scientifique. En réalité, il
avait entamé sa rédaction en février 1898 et l'ouvrage fut terminé en
septembre 189974 . JI n' avait besoin d ' aucune confirmation empirique. En
L'extraordinaire Léonard est une imposture représentative d'un outre, ce Jivre sur l' interprétation des reves était pratiquement achevé
systeme de pensée unique, la psychanalyse, que défendent avec ardeur quand, fin juillet 1899, il commen~a enfin a réunir les études d~s autres
tous ses thuriféraires fanatiques. Les déforniations de l'histoire du freu- auteurs, nombreuses mais dont il ne sélectionna que celles qut conve-
disme par l'hagiographie, la désinforrnation par les fideles du mouve- naient a ses idées, pour batir la prerniere partie de son travail, rédigée en
ment et le caviardage des documents par les exégetes, sont, depuis un dernier et consacrée a la revue des connaissances antérieures, car il
siecle, des -archives aux divans, une se u le « méthode » de mystification. savait ce qu'il fallait en conclure avant d'avoir ouvert un seullivre75 .
Le créateur manipule inlassablement ses patients comme les données
historiques et biographiques, et invente en quantité de fausses confirma-
Quelles sont, ici dans son Moise, les sources historiques qu'il possede
tions ou s'empare de celles de ses éleves, car il ne possecte pas de preu-
pour annoncer ses découvertes archéologiques? 11 avoue n' en avoir
ves. Nombres de ses publications, de la cocaí·ne a son Moise - en
aucune. Alors, voila la solution viennoise, l'aveu d' une techniquc ct
passant par ses cas cliniques et une collection impressionnante de d' une attitude : « Nous savons » , écrit-il apres avoir admis sa « total e
reconstructions «pathographiques » fictives, mensongeres ou malhonne-
incompétence dans ce domaine», «qu'en traitant de fa~on si désinvolte
tes, sur Dosto!evski, sur le président Schreber, sur la Gradiva de Jensen,
et si arbitraire la tradition biblique, en utilisant seulement ceux de ses
sur la préhistoire ou la conquete du feu ... - sont de cet ordre 69 . Dans le
textes qui corroborent nos vues tandis que nous rejetons sans hésiter
catalogue des 400 titres de 1' reuvre de Sigmund Freud, le choix est ceux qui infirment ces dernieres, nous nous exposons a voir séverement
imposant; malgré les efforts des historiens ces demieres décennies, il critiquée notre méthode (sic) et nous diminuons la force convaincante de
reste encare du travail, et une vie entiere de chercheur pourrait etre nos arguments. C'est la, cependant, la seule fa~on possible de traiter un
consacrée a leur démontage.
matériel dont l' authentici té, comme on sait, a été sérieusement endom-
magée du fait de déformations tendancieuses. Espérons qu'une f?is ces
Le Moi'se et le monothéisme, ouvrage testamentaire de fin de carriere, motifs secrets découverts, justice sera rendue a nos efforts. Il est tmpos-
rédigé entre 1934 et 1938, telle une suite au Totem et Tabou de 1913- sible de parvenir a une certitude et nous prétendons d'ailleurs que d'au-
1914, déplut autant aux Juifs qu'aux spécialistes, qui virent la, malgré la tres auteurs ont agi comme nous» 76 • Quand l'information historique fait
protection de la célébrité, un «magnifique chateau construit sur le défaut, la psychanalyse fabrique sa « vérité narrative », prétendument
vide» , car Freud livrait une série d'interprétations sans fait per~ues
70
débusquée dans l'inconscient millénaire transmis, selon Freud, de géné-
comme une provocation et une spéculation hardie contrefaisant les ration en génération par la magie de l'hérédité des caracteres acquis. La
éléments connus de l'histoire. Des savants y détecterent meme de l'anti- méthode est meilleure que l'historiographie, que la sociologie, que l'ar-
sémitisme, «la voix d'un des plus fanatiques chrétiens exprimant sa chéologie, que la paléo-anthropologie. 11 rajoutera, dans une lettre a
haine d'Israel» 71 • La religion mosai'que, affirme l'auteur, était certaine- l' égérie Lou Andréas-Salomé a propos de son Moi'se - dont il avait déja
ment une religion d'origine égyptienne, celle d'Aton, dieu solaire du psychanalysé la statue en 1914 - , une formule qui condense ainsi son
panthéon, fondée par Amenhotep IV, pharaon qui se fit appeler Akhen- credo sur sa vérité : «Ce qui rend la religion forte, ce n 'est pas sa vérité
Aton. Moí'se, qui n'était pas juif mais un aristocrate et haut dignitaire réelle mais sa vérité historique» 77 . Étrange et révélateur distinguo.
égyptien, transmit a une tribu sémitique élue non seulement la nouvelle
religion, mais encore la coutume égyptienne de la circoncision. Le En 1920, « Les trois maitres », reuvre de Stefan Zweig consacrée a
monothéisme est une invention égyptienne et non juive. Honoré de Balzac, Charles Dickens et Fiodor Dosto'icvs ki , irrita grave-
ment le Professeur, et surtout J'opinion de l'auteur sur le dc rnier écri-
218 MENSONGES FRI!UIHI ~NS III S I<lll( l · II ' I INI · lli ~S INI'ORM/\TION S(~(' 1./\IRE 11 !lNA Hi l 1 l II ·.S IJI{(')I .I ·:S I)'()ISE/\UX 2 19

78
vain • Zweig valorise les talents et la subtilité psychologique du Russe, . 11'tgent et pro t''on d 1.···' elle rl'est d'aucune aide a un bousilleur
pas mte
dont les personnages sont mus par des forces obscures, inconscientes. d'ames» 83 .
Dostoi'evski, mort en 1881, apparalt en effet a Zweig plus profond que
les psychiatres et les criminologues; il est le psychologue des psycholo- L'idée de «l'hystérie» de Dostoi'evski est de Freud, que ne j_u~tifie
gues sans la psychanalyse, et sans Sigmund Freud, que l'auteur ne cite aucun argument médica! objectif. La réduction de la plupru: des eptl~p­
meme pas! Pour Freud, cet avis, et cet oubli de son nom, sont insuppor- sies a I'hystérie, selon une conviction qu'il possede deputs au moms
tables, et il s'empresse de s'en plaindre a Stefan Zweig, avec des argu- trente ans au moment ou il écrit son article, est d'ailleurs étrange ch~z un
84 E ' l1te,' le
ments qu'il reprendra dans un article de 1928 79 . neurologue qui s'affirmait tres exigeant dans ces matler~s.
., . n rea
diagnostic indiscutable d'une épilepsi~ fut po~é en Jmllet 1847, des
Fiador Dostoi'evski n'était pas épileptique, selon Freud, mais névrosé convulsions accablant l'écrivain une fms par mots en moyenne pendant
hystérique. Les «grands hommes dont on raconte qu'ils étaient épilepti- les trente-quatre demieres années de sa vie 85 • Les perturb~tions é~~tion­
ques n'étaient ríen d'autre que des hystériques. [ ... ] Je crois que tout le nelles de Dostoi·evski étaient liées a 1' épouvant~ des cns~s comitJales,,
Dostoi'evski [de Zweig] aurait pu etre construit sur son hystérie» 80 . La qu'il craignait, puis a la culpabilité, qui les suivatt, et certam~ment pas a
profondeur de Dostoi'evski qui confond ses lecteurs provient ainsi d'une des troubles névrotiques, inventés par Freud longtemps apre.s sa t~ort.
névrose, et c'est sous I'afflux des fantasmes inconscients de sa patholo- Nulle part dans la biographie de l'écrivain, ~n ne ~rouv~ de stgne d. une
gie mentale que l'écrivain russe accede a une compréhension des motifs «hystérie», ni apres l'assassinat de son pere, nt apres une pun111on
secrets des drames humains sans la psychanalyse. Done, Dostoi'evski fut cruelle infligée, pour subversion, par le tsar - une exécullon tn1 st.: en
un antisémite, un barbare décadent, un esprit faible ( « geringere scene et longuement simulée par un peloton en 1849 - , 111 apr s son
Geister >> ), masochiste et homosexuel Iatent, « névrosé, moraliste et bannissement pendant dix ans et en Sibérie durant quatrc annécs. 1-reud,
péc ht.:ur>>, témoignant d'une sympathie «saos limite» pour les criminels. qui assimile l'auteur aux personnages de ses romans, se ltvrc il une
Et ses soi-disant crises comitiales, symptomes de l'hystérie, ne peuvent psychanalyse sauvage, sans malade et _sans preuve, de l' écn va111 rus.~t.:,
ctrc comprises que par la science freudienne, pure et civilisée. II ajoutera mort depuis pres de quarante ans, en reJetant tous les arguments con ttdl -
encore six ans plus tard, car il y tient, que le Russe était <<un névrosé res a l'élaboration du portrait antipathique d'un talentueux c?ncurrent,
d'une grande perversité» 81 . pour mieux stigmatiser des défauts fabriqués par ses interprétat10ns ac~a­
blantes. Freud avait disposé d'un temps amplemen~ suffisant--::- au ~mns
entre sa réponse a Stefan Zweig en 1920 et son art1cle « Dostmevskt et le
Pour comprendre un géant, un créateur, un génie, il faut le rabaisser,
parricide», paru en décembre 1928- pour se ~ocum~nt~r dans les ~00
1' avilir, le considérer comme un malade, et le réduire a 1' état de patient.
ti tres disponibles a 1'époque sur l' auteur, dont 11 pos~~da~t une certame
Alors, la psychanalyse peut reuvrer a sa hauteur. Karl Kraus avait bien
quantité, etil aurait pu au.ssi rappo~er que. le Rus~e n etatt pa~ non _plus
vu chez le freudien un faible, car « il aime et déteste son patient, il envíe antisémite bien au contrmre, ce qu ¡/ savmt parfaltement car zl avmt les
document; nécessaires a portée de mains86 • Mais il igno_:e la ?ocume~ta~
sa liberté et son pouvoir, et son affaire est de ramener ses forces au
niveau de sa propre faiblesse. 11 affirme que I'artiste sublime un défaut tion, car Dosto'ievski le possédé devait etre un grand nevrose pour amst
paree qu'il se sent incapable. La psychanalyse est, en réalité, un acte de comprendre les fantasmes inconscients avant Freud.
revanche par Jeque! l'infériorité du psychanalyste est transformée en
supériorité. Le patient tend naturellement a se soumettre au médecin. Deux ans plus tard, dans une allocution que lut s~ filie a F~a~cfort, lors
C'est pourquoi, aujourd'hui, n'importe que! idiot veut traiter son génie. de la remise du prix Goethe, Freud estimera «que 1 on devratt etre recon-
Peu importe comment le médecin s'efforce d'expliquer le génie, tout ce naissant a la psychanalyse quand, appliquée a un grand h?mme, elle
qu'il arrive a faire est de montrer qu'il en est dépourvu. [... ] Il n'y a contri bu e a faire comprendre la grandeur de son reuvre ». « St la psycha-
qu'une justification a l'existence de la psychanalyse : elle serta démas- nalyse, continue-t-il, se met au service de la biographie, elle a na.t~rell~­
quer la psychanalyse »82 . ment le droit de ne pas etre traitée plus durement que cette demiere » '
sauf apparemment si la biographie touche un .gr?nd p;ychanaly.~te,
Comme le dira Max Graf dans une intervention remarquée a la société surtout Le créateur. Car, quand Fritz Wittels avatt elabore la prem1ere
psychanalytique de Vienne, «la technique de Freud a elle seule ne rend biographie de Freud, auquel ill'adressa, celui-ci lui avait répondu seche-
220 1·1{1 •1/Jlll -N\ lll 'o l!IJH I )ol ltl l JIHitll~l
MI!NSON( :I ·.S JIJ III IN Sf •( '\ JIAJJ<E 11llrli\ 1111 1 1 11·'\ 111{ II ·. S IJ'OISEAUX 22 1

ment qu'illui semblait «que le puhlic n' a 1ll' ll :) l:u1t· <k 111a personnalité sonl dispensés d'en tenir complc, ct aucune étude sérieuse n'est vraiment
et qu'en lire une étude ne pcut ríen luí app011n 111111 que mon poínt de nécessaire. Elle leur est d 'a illcurs dangereuse, sinon fatale.
vue est différent (pour de multiples raísons) »HH_ /\u ¡Híntcmps 1928,
quelques mois avant la parution de J'artíclc sur DosloYcvskí, une étude Quand une homélie d'un grand Ayatollah scande que «les enfants non
sur ~igmund Freud, par Michaelis, avail paru, que Bínswanger jugeá allaités par Jeurs meres risquent mille fois plus que les autres de devenir
admtrable. Freud prétendit ne pas l' avoir lu, car « analyser un homme homosexuels», le procédé est le meme; l'incantation des foules aussi.
vivant est a peine admissible et certainement impoli ». Et il poursuit, a
propos de Michaelis: «Ün laissera en suspens la question de savoir s'il Quels moyens Freud possede-t-il pour vérifier J'universalité d'une
s'agit d'une aggravation ou d'une diminution de l'impolitesse quand on théorie par ailleurs él astí que? O usont done les études (longitudinales o u
n'envoie pas le résultat de la vivisection asa victime [... ] Nos analyses prospectives, dirions-nous aujourd'hui) qui l'ont assuré que les enfants
cliniques présupposent une plus grande familiarité avec leur objet»S9_ élevés sans pere- ou bien sans mere, puisque nous venons d'apprendre
Pourtant, ceci ne s'applique pas aux psycho-biographies dont il fut l'au- que ces roles sont indífférents - deviennent «en général » homo-
te~r. ~e psychanalyste échappe a la psychanalyse, et le respect, qu'il sexuels? Au regard de la fiabilité et de l'honneteté de ses publications,
exigea.tt des autres a son égard, doit s'adresser seulement a la personne on est en droit de se poser des questions sur la valeur des informations
des freudiens fideles. cliniques invoquées, jamais décrites.
Les enquetes nécessaires ont été faites ínlassablement, mais sans les
Il faut avant toute recherche annoncer «par anticipation le résultat te/ analystes, qui s'y refusent. Les enfants, de !'un ou J'autre sexe, élevés
qu 'il est vraiment, c'est-a-dire comme quelque chose de tout a fait par un seul parent, de l'un ou l'autre sexe, sont aussí masculins ou fémi -
nouveau », avait recommandé Sigmund Freud a Wilhelm Fliess en 1893. nins que les gan;ons et filies élevés par les deux parents ensemble. 1,es
C'est la méthode que nous connaissons. Dostoi·evski était hystérique par gar9ons et tilles élevés par des parents adoptifs ou biologiques dont les
définition. Et Léonard de Vinci était condamné a l'inversion avant !'exa- roles sexuels sont typiquement déviants (ouvertement homosexuels par
men de son dossier. Car Sigmund Freud savait déja depuis longtemps, exemple, d'un genre ou de l'autre), ne sont ni plus ni moins masculins
avant d'avoir rencontré quiconque, sans avoir récolté quelques faits, ni ou féminins que les enfants élevés dans une famille conventionnelle, et
réalisé quelque étude que ce soit, par anticipation, que «le fait qu' un n'ont d'ailleurs pas plus de problemes psychologiques qu~ des individus
enfant grandisse parmi les personnes d'un seul sexe est, nous le savons du meme age tirés au hasard dans la population générale. A terme, a leur
maintenant, !'une des causes qui contribuent le plus a la formation de maturité, ríen ne distingue ces groupes entre eux. Et les populatíons
l'homosexualité »9o. homosexuelles sont issues de n'ímporte quels types de familles. La cons-
títution des roles sexue]s doit peu a la fayon dont )es enfants sont éJevés,
Au cours de son analyse, Joseph Wortis, alors jeune psychiatre sur le et beaucoup aux facteurs antérieurs a leur naissance. Le soi-disant
divan, demanda un jour de 1934 a Sigmund Freud ce qu'il pensait de complexe d'ffidipe, au cours duquell'enfant «s'identifierait», on ne sait
cette derniere possibilité: supposons qu'un enfant ait perdu sa mere asa trop comment, de fa9on privilégiée a un parent d'un sexe ou bien de
naissance et que «seul, le pere éleve son fils, qu'arriverait-il dans ces l'autre, est dépourvu de tout support objectif, et au moment supposé y
conditions»?
correspondre dans J'évolution psychologique- disons entre trois et dix
«En général », lui répondit le Professeur, «le gan;on deviendra homo- ans pour etre tres généreux - , rien de particulier n'affecte le développe-
sexuel». Wortis, pragmatique, ajouta qu · il « serait intéressant de faire ment des roles sexuels masculin et féminin, lesquels sont antérieurs a
~ne enquete sur ces e as», a quoi 1' illuslre savant, qui trouvait cette ques- 1' age de trois ans.
tton « abstraite », répliqua que «ce n 'e.1·t pas nécessaire. Nous savons Les faits dont Freud s'était dispensé sont disponibles dans la littérature
sans avoir besoin d'en faire co'mment ces situations évoluent»9 1• Quand spécialisée, pour la plupart depuis longtemps 92 . Jls sont considérables,
bien meme un enfant serait-il é lcvé rar so n seul pere, sans mere, l'issue par leur quantité, par leur convergence, et par leur rigueur. Mais les
ne serait pas différente. Le ph1•. ott /u mhe. tout cela n 'a finalement analystes modernes n'en veulent toujours pas, et répugncnt a les admet-
aucune importance. Pas plus qu' k s r ~ alités, ni qu'un vautour, ni qu'un tre, quand ils condescendent a en prendre connaissance. Dans le cas
milan. Les faits sont interchangea hks aulanl que de besoin, les freudiens contraire, ils ne seraient plus des freudiens ni des analystes, alors qu'ils
11 " " li JO 1 1 11 ·, lll <!lii ·S ll '( IISI ·. AIIX )} \
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tolerent les incohérences elles IIIY~'>1i1H · t1ttuts d<· l<·u1 linos, quand ils ne Et nous attcndons 1oujours, dcpni s le début Ju xxe siecle, les effets du
SUperposent pas )eS Jeurs a Ja fubricat 1011 Vlllllri k 111 j le i) notrc culture. traitcmcnt analytique de 1' anoma/ie homosexuelle. Pour autant qu 'on
sache, les psychanalystes n'ont jamais fait d'un homosexuel un hétéro-
Le m?ins que !'?n pui~se dire est q.ue leurs points de vue d'analystes scx uel. Ne serait-ce pas ce qui pousse les freudiens a assurer, aujourd'hui
cncore, que la « thérapie » doit durer « probablement toute une vi e»? !'~
8
de terram sur le SUJet de 1 homosexuahté resten1 extrcrnement contrastés
sino~ contradic~oir~s 93 . Quant a l'homosexualité (( latente », que 1' 011 pe u~ Ce en quoi ces derniers sont en accord parfait avec Jeur maitre a tous ,
quahfier de «peche muet», en pensée ou par intention (inconsciente bien Sigmund Freud, qui, dix ans apres son divin Léonard ou il avait tout
entendu); les plus. autorisés des analystes estiment ne J'avoir jamais co mpris de l'homosexualité, donna la sanction finale de son échec dans
r~ncontree sur le ~tvan .consa~ré a cet effet. En dépit de Ieur grande expé- le seul cas clinique qu'il ait évoqué : «transformer un homosexuel plci-
nence de .1~ questwn, Ils «O ont pas pu valider J'omniprésence de l'ho- nement développé en un hétérosexuel est une entreprise qui n' a gucrc
mosexu~hte latente. Nous avons psychanalysé de nombreux individus de plus de chances d'aboutir que l'opération inverse» et « la psychanalys ·
sexe male en étant dans !'incapacité d'observer chez eux la moindre 19
n' est pas appelée a résoudre le probleme de l'homosexuali16> !'
trace de ce "complexe"»94.
Comme le remarque Simon Le Vay, un spécialiste de la nL'urohiolur.u·
L' o~hodoxi~ !reudienne, dogme encore imprégné des idéologies du des dífférences sexuelles qui ne cache pas son homoscxualitl·, .. dan ~
XIXe stec~e et t~f!ltrant les nótres, a considéré «l'inversion» comme une !'esprit de l'optimisme médica) qui a caractérisé le xx" sil:ck, 1naludw
pathologte, p~tsqu'elle n'est pas au service de la procréation, but de implique guérison possible, et des millíers d'homosex ucl s ont (·t(· :-.< HIIttl >
toute sexuahte normal~. «Les perversions sont biologiquemeot inférieu- a la psychanaJyse, a la castratÍOO, a des greffes de testi culcs , a (kS 11 :tltl·
res car elles ne condmsent pas a la procréation», assurait Freud, rajou- ments hormonaux, a des électrochocs et a la chirurgie cérébrak dan s dr \
taot q_ue. l'homose~ualité, évidemment, «ne comporte aucun danger de tentatives de les "guérir" de leur triste état. Autant que jc pui ssL· k
procreatwn» et pms qu'elle «ne peut pas, elle non plus, etre acceptée savoír, aucun de ces traitements n'a jamais produit le résultat attcndu ,
com_m~ no:znale» 95 . Le Comité Secret proclama en décembre 1921 J'in- mais les dégats physiques et psychologiques qu 'i ls ont provoqués
terdtctwn a to~t h?mo~exuel d'exercer la psychanalyse. La prohibition doivent etre comptés parmi les crimes les plus graves jamais commis par
est encore apphquee, bten que de nombreuses notoriétés du mouvement la profession médicale. De surcroí't, les parents des hommes et des
malgré leur analyse par Sigmund Freud ou ses catéchumenes, fussen~ femmes homosexuels doivent aussi etre inclus dans les victimes du freu -
h?mosexuels, par exe~ple le_ pur .orthodoxe James Strachey. A propos disme : le fait d'attribuer l'homosexualité au comportement parental,
d un homose~uel 9m ,v?ulatt smvre une formation psychanalytique, dans le contexte d'une société généralement hostile a celle-ci, revenait a
~nna F~eud repondtt d atlleurs «par expérience» qu'il n'était pas ques- leur faíre porter une responsabilité et une culpabilité totalement imméri-
tt?n «d accepter des gens présentant des anomalies sexuelles »96. En tées » 100 .
decembre 1973, les experts mondiaux de la psychiatrie déciderent enfin
d'écarter l'homosexualité de la nomenclature officielle des maladies Le montage Léonard de Vinci était la psychanalyse meme, une rhétori-
m_entales: contr~ les freudiens 97 . Mais, actuellement, en raison de la que formidable devant dissimuler le grand secret. Le voici: elle n'a stric-
desaf~ectwn crmssante des hétérosexuels « normaux » daos la formation
tement ríen a dire, rigoureusement rien démontré, ici daos I'homosexua-
freudte~ne, une proposition d'embauche se fait, ouvertement destinée
lité, la daos la vie psychologique normale et pathologique, et, par
aux asp1rants homosexuels. ailleurs, n'a absolument rien fait de ses prétentions thaumaturgiques. Le
nuage de sainte fumée rhétorique du Léonard était chargé- par l'inter-
, _Dn peu de l?gique et une simp!e enqu?te, comme on les faisait déja a prétation du vent du battement de l'aile d'un eharognard qui n'exista
l epoque, auratent pourtant permts aux frcudiens de vérifier qu'il n'y a pas, inséré daos un faux souvenir d'un génie qui n'était ni malade ni un
~as pl~s ~e troubles mentaux chcz 1'S homosexuels que dans la popula- patient - de dissimuler l'absence de preuve, et puis de convertir
tton ge~erale. Les ho~osexuels do1 ~s de pcrturbations psychologiques, patients, prosélytes et lecteurs a son ignorance agissante. Son succes fut
ceux qm, pou~ cet~e ratson, vont occasionncllement consulter un psycha- done éclatant, et il n'est pas terminé.
n~Iyst~, so~t m~?tment r:noms 11n1n.h n.: ux que ceux qui n' en ont pas et
n,ont]amms affatre aux fr?udtcll s 111 :111x psychiatres. Des lors, combien
d ho~osexuels Freud ~-t-tl co~uHI S, dl' l'un et l'autre sexe? Combien,
parm1 eux, et elles, étaten1 vralllll'lll l(' pr~sc n1atifs de leur condition?
1 1 1 IN 1(11 1 1 1 1 ~ IH(()I.I ·.S I)'()ISEAlJ X 225
224 MI ·.NSON(II ·. S l•l!l •llllll N'o lll 'd"IJII lo 111 11 lol dNI<liii\.IAIIII N SI•( 'IJIAIRF

NOTES
1' I.Rmwrd : 59 (c'est moi qui souli g rw ).
"' Léona rd : 61.
1 11 Freud (1/12/1909), Soc. Psychan. Yienne, Minutes, vol. 2: 336 (italiques miennes).
Freud (1910), Eine Kindheitserinnerun K di•,,· I A'OIIIIIf i o da V1111 't (li<rc queje réduirai
désonnais a Léonard). '' Léonard : 63 (italiques miennes).
2
Le terme est utilisé par Freud lui-memc, précisément da11s 1-lmlflrd. Sur le Léonard de ''' O. Pfister (1913). cité par Freud dans l'édition 1919 de Léonard (chap. 4, note 18).
Freud, voir principalement Jones, vol. 2: 367-370; Elle11bergcr ( 1970) : 530-531; et Gay, '" Jung ii Freud, 1716/1910.
vol. 1 : 422-431. Stannard ( 1980), in Crews ( 1998) : 200-211, et Eysenck ( 1985), chap. 7, " Freud ii Jung, 19/6//910.
font un bonne revue. Mais la meilleure étude esl celle du hollandais Han Israels ( 1993), " Lettre de Ferenczi ii Freud, 121611910.
Freud and the Vulture. 11 Séailles, G. ( 1892), Léonard de Vínci, 1'artiste et le savant. Essai de biographie
3 psyclwlogique, Paris, Perrin.
D'une statue de Miche_l-Ange en 1914, par exemple. L'expression Sa.xa Loquunlur est
dans Freud (1896), Zur Atiologie der Hysterie (trad. fr., p. 84). ''' Cf Bromly (1988) : 139 sq.
4
Lettre ii Freud, 1118/1910. '' Jack Spector (1972), The Aesthetics of Freud : a Study in the Psychoanalysis of Art,
5
En 1906, lors d'une enquete sur les meilleurs livrés (1907, Antwort auf eine Rundfrage mentionné sans référence par Gay, vol. 1 : 431 , que reproduit sans référence Rodrigué
« Vom Lesen und von guten Büchem » ), il pla~a le roman de Merejkovski parmi ses dix ( 1996), vol. l. : 532.
préférés. '" Eric Maclagan (1923), <<Leonardo in the consulting room>>, Burlington Magazin e Jor
6 Connoisseurs, vol. 42 : 54-57.
Lettre ii Jung, 17110/1909.
7
Cf Nunbérg & Federn, Minutes de la Société Psychanalytique de Víenne (voL 2) a cette ·17 Israels ( 1993), Freud and the Vulture : 580.

date. '' Minutes, vol. 2 : 338.


8 -"' Léonard, chap. 2, note 1 (voir plus haut).
Lettre de Freud ii Ferenczi, 13/2/1919 (in Jones, vol. 2: 369) ou bien de Freud ¿¡ Lou
Andreas-Salomé, 9/2/19/9 (in Gay, vol. 1 : 424). 4° Freud ( 1898), Zum psychischen Mechanismus der Vergesslichkeit : 103.

9 41 G. Vasari ( 1550), La vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes.


Gay, vol 1 : 422-423. Et Peter Gay place étrangement le Léonard dans son chapitre
Thérapie et Technique . 42 lsraels ( 1993), Freud and the Vulture : 583.
111
Comme le signale John Kerr ( 1994) : 280-281. 4 .\ Israels (1993), ibid. : 581, fig. 4.
11
Cf sa Lettre ii Ferenczi, 111/19/0. Cf Minutes, vol. 2: 10/3/1909, pour l'intervention 44 Freud (1914), Der M oses des Michelangelo ; et Freud ( 1927), Nachtrag zur Ar!Jeit über

d' Adler sur le marxisme devant la Société Psychanalytique de Vienne. den Moses des Michelangelo. Cf Lettres de Iones ii Freud, 1115!1921, et de Freud rl
12
Freud (1910), Die zukünftigen Chancen der psychoanalytischen Therapie. Iones, 3/3/1927.
13
Lettre de Freud ii Jung, 1711011909. " << Der grosse Vogel brauchte ja gerade kein Geier gewesen zu sein. » Et << wie es von
14
Ce Codex est accessible sur CD-ROM. L'original du Codex Leicester fut acquis en Leonardo mit dem zum Geier emannten Vogel ... >> (Léonard, chap. 2, n2).
46 L'échange se trouve dans lsraels (1993), Freud and the Vulture (p. 583-584). L'Écriture
1997 par Bill Gates pour la modique somme de 30 millions de dollars.
15
Fin du chap. 1 de Léonard. Sainte (Holy Scripture) est évidemment celle de Freud, et l' image-devinette (Vexierbild)
16
Freud (1112/1909), Soc. Psychan. Vienne, Minutes, vol. 2: 334 (italiques miennes). est le tableau reconnu par Pfister et J ung comme contenant le va utour.
Freud a Joseph Wortis le 18/1/1935 (Wortis (1954), Psychana/yse ii Vienne, 1934.
47
17 Jones, vol. 2 : 370.
4
Notes sur mon analyse avec Freud: 164). ~ Jones, vol. 2 : 370.
18 '" Introduction a Souvenir d'enfance deL de Vinci (*SE 11 : 59-62, principalement p. 60-
Léonard: 63.
19
Lettre ii Jung, 17110/1909. 61).
50 .loumal of the History of Ideas, 1956, vol. 17, n" 2: 147-148.
20
Léonard, chap. 2, note 1 (Freud citant le Codex Atlantlanticus F.65 v., tiré du texte de
s' Paul Federn, qui assista a cette