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méga-événements sportifs

Article · December 2020

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Wladimir Andreff
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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I am the incumbent president of the scientific council at the Observatory of the sports economy, Ministry of Sport (Ministère de la Ville, du Tourisme et des Sports) View
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Dossier la problématique
„„ Comment mesurer les
retombées des méga-
„„En quoi le sport peut-il
répondre aux enjeux de
événements à la fois sur le plan développement des territoires et
économique et médiatique ? aux besoins de leurs populations ?

méga-événements sportifs

Brésil 2014-2016 : la Guyane


aux premières loges
Aujourd’hui, les grands événements sportifs sont devenus des
atouts majeurs de développement pour les territoires d’accueil.
Après la Coupe du monde de football accueillie par le Brésil en 2014,
la Guyane sera à nouveau aux premières loges pour les Jeux
olympiques de 2016. Cette terre d’Amazonie française compte bien
tirer parti de ces événements majeurs et valoriser ses atouts.
Dossier coordonné par Bertrand Panhuys

sommaire
P. 18 — Enjeux sportifs et perspectives de P. 26 — L ’intelligence sportive
développement des territoires des territoires
P. 19 — Les candidatures à l’organisation P. 28 — P ourquoi le coût des événements
des événements sportifs : outils de sportifs est-il sous-estimé ?
promotion et de communication P. 31 — U
 n impact sur les territoires
P. 21 — Pratiques sportives en Guyane : difficile à quantifier
la recherche de l’excellence
juin 2015 - jurisport 154 17
Dossier

Enjeux sportifs
et perspectives
de développement
des territoires

© © Ruslan Olinchuk - Fotolia.com


Le sport est entré dans la mondialisation avec des logiques parfois
contradictoires qui ne prennent pas toujours en compte les besoins
des territoires en termes d’aménagement sportif ou d’image.

L es mutations sont profondes (enjeux


financiers, jeux de pouvoir, consom-
mation de masse, marchandisation du sport)
dynamique de l’excellence sportive et une
gestion des performances (voir p. 21). Au
vu parfois de moyens très limités, la créati-
Les  décideurs publics n’hésitent alors
pas à s’appuyer sur des études d’impact ex
ante souvent très favorables pour justifier
et poussent les acteurs locaux à se structurer vité et l’intelligence apparaissent utiles à la leur choix, alors même qu’une fois le vrai
davantage pour répondre aux attentes de recherche de l’excellence et à la formation rapport coût/avantage calculé, un déficit
leurs usagers et des (télé)consommateurs. des talents (voir p. 26). élevé peut apparaître. Pourquoi ce coût
En parallèle, les politiques sportives régio- est-il sous-estimé ? (voir p. 28) Quels ensei-
nales s’autonomisent en se basant sur leurs Néanmoins, la véritable attractivité des gnements retenir, en termes de métho-
dotations propres, naturelles et matérielles territoires passe par l’accueil de méga- dologie, des études d’impact nécessaires
pour être plus attractives auprès des popu- événements sportifs, facteurs de fortes à une organisation efficace de ces événe-
lations locales ou voisines et des touristes retombées économiques et médiatiques, ments sportifs dans les territoires d’accueil ?
potentiels. qui rendent les territoires très captifs. (voir p. 31) n

Dans ce contexte, le choix d’outils de


promotion et de communication adaptés
est essentiel (voir p. 19). Mais il faut aussi
répondre aux besoins en infrastructures,
dimensionnés en fonction des enjeux de AUTEUR Bertrand Panhuys
développement du territoire concerné, sans TITRE Docteur en économie,
oublier la structuration des filières sportives Centre national d’études spatiales
utilisatrices elles aussi de ces équipements. (CNES), enseignant-chercheur
Le but final est de pouvoir enclencher une associé à l’université de Guyane

AUTEURPaul Roselé Chim


TITRE HDR université Paris 1 – Panthéon
Sorbonne, maître de conférences
à l’université de Guyane

18 jurisport 154 - juin 2015


Olivier Denis-Massé1
Directeur général adjoint Havas
Sports Entertainment

INTERVIEW

Les candidatures à l’organisation


des événements sportifs :
outils de promotion et de communication
De la nécessité d’une exposition médiatique aux enjeux
d’une candidature à l’organisation d’un événement sportif majeur :
les territoires au cœur de l’action.

Q u e faut-il penser du slogan de


la Guyane, «  naturellement
sportive  » ?
L’important est le message à transmettre et
nautique internationale ou encore l’Union
internationale de pentathlon moderne et
biathlon ont leur siège à Monaco.  Cette
localisation, au-delà du rayonnement inter-
Existe-t-il des stratégies particulières ?
Oui, chaque pays fixe ses propres objectifs
et développe sa propre stratégie.
La Turquie, par exemple, essaie d’adopter
la cible à viser. « Naturellement sportive » national qu’elle procure au territoire, permet une stratégie diplomatique d’ouverture vis-
est un slogan assez commun qui pourrait d’acquérir peu à peu un véritable poids dans à-vis des grandes puissances mondiales en
convenir à plusieurs pays. Les objectifs la décision. Plus les contacts sont fréquents raison d’une situation politique actuelle
d’image répondent aux besoins internes et/ avec les décideurs, plus la promotion de sa difficile. Ainsi, le pays se positionne systé-
ou externes des pays qui utilisent notamment propre candidature est aisée. matiquement sur les événements
les candidatures aux grands événements spor-
tifs pour faire la promotion de leur territoire. Qu’en est-il pour des événements locaux
de moindre importance ?
Comment se donner les moyens de La promotion de son pays ou de son terri-
gagner une candidature à l’organisation toire peut également être assurée grâce au
d’un événement sportif majeur ? sponsoring sportif. Par exemple, l’île de la
Une piste de réflexion consiste à envisager Réunion organise tous les ans une compéti-
d’héberger des instances sportives et de tion sportive de qualité, la « Diagonale des
disposer de l’aide de délégués et de repré- Fous », qui permet de valoriser ses atouts
sentants au niveau international. Ainsi la touristiques. Elle sponsorise également le
Fédération internationale d’athlétisme PSG, ce qui lui offre une vitrine en France
amateur (IAAF), l’Association du tennis métropolitaine et entretient l’attractivité de
© Vlastimil Sesták

professionnel (zone Europe), l’Union moto- la région.

1. Olivier Denis-Massé est actuellement directeur


délégué à la Fédération française de golf.

juin 2015 - jurisport 154 19


Dossier

sportifs majeurs, ce qui lui assure une Monaco a choisi d’accueillir des mani- tique et diplomatique, attractivité touris-
certaine visibilité, aux côtés notamment festations sportives prestigieuses comme tique (voir document 1). Mais cette prédo-
des États-Unis, régulièrement candidats le Grand Prix de Formule 1, le Rallye de minance du sport dans le contexte géopo-
à l’organisation des grandes compétitions Monte-Carlo ou le meeting d’athlétisme litique est surtout l’affaire des pays matures
mondiales. Cela lui donne également l’op- Herculis, ou encore l’Open de tennis en termes de stratégies de communication
portunité de tisser des liens diplomatiques de Monte-Carlo, ce qui lui donne une et de promotion.
avec les nations internationales, le sport présence forte au niveau mondial.
devenant un instrument de géopolitique. La Corée du Sud quant à elle a créé un Les pays ont-ils parfois intérêt à candi-
Le Qatar a développé une stratégie offen- conseil présidentiel pour la promotion dater et à perdre, sachant qu’une simple
sive qui utilise le sport principalement hors de la nation à travers l’organisation d’évé- candidature aux Jeux olympiques ou à la
de son territoire à travers le sponsoring nements sportifs et culturels et par consé- Coupe du monde de football coûte moins
(PSG en France) et des investissements quent le recours massif aux candidatures. cher que l’organisation effective de l’évé-
importants (à travers Qatar Foundation) Tous les pays utilisent le sport (et/ou la nement mais apporte un fort impact en
ainsi que des candidatures répétées aux culture) à des fins stratégiques mais avec termes d’image ?
événements sportifs majeurs, mais aussi des objectifs différents  : notoriété, ouver- Effectivement, une candidature olym-
au sein même du pays en organisant des ture au monde, recherche de prestige et pique coûte environ 25 millions d’euros
événements de grande envergure. d’influence, intensification du poids poli- pour une période assez longue de commu-
nication alors que l’accueil de l’événement,
avec les infrastructures que cela néces-
site, peut nécessiter plus d’une dizaine
Doc. 1
de milliards d’euros2. Le bénéfice réel se
lE SPORT COMME EFFET DE LEVIER POUR LA PROMOTION DU TERRITOIRE mesure à travers la promotion (publicité
pour la destination, positionnement inter-
Budget
de Que ce soit par les secteurs impliqués dans l’industrie du tourisme, les gouvernements national) et les investissements réalisés
promotion ou les organismes dédiés, les investissements et dépenses touristiques sont forts et (tourisme, hébergement, transport).
révèlent l’importance accordée au tourisme dans les différents pays.
Néanmoins, il est nécessaire de remporter
de temps en temps une candidature. La
QAT

France a échoué pour les Jeux olympiques


d’été mais a obtenu la Coupe du monde de
USA

football en 1998, l’Euro de football à trois


ARE
GBR

reprises (1960, 1984 et 2016) comme les


JO d’hiver (Chamonix en 1924, Grenoble
FRA

en 1968, Albertville en 1992), l’Euro de


KOR

basket en 20153, seize ans après l’Euro 1999


TUR

et pour la première fois avec une équipe de


France masculine championne en titre qui
OMN
NZL

cherchera à décrocher son ticket pour les


MCO

JO de 2016 au Brésil. n
HKG

Part du
sport dans la
Très faible Très forte promotion Propos recueillis
par Patrick Montel 4
[Source : Havas Sports & Entertainment, juin 2013]
et Bertrand Panhuys

2. Le coût des JO de Sotchi en 2014 a atteint 36 milliards 3. La France est coorganisatrice avec l’Alle- 4. Journaliste sportif à France Télévisions, animateur du
d’euros, soit environ vingt-huit fois plus que pour magne (Berlin), la Croatie (Zaghreb) et la Let- colloque « Sport et développement des territoires. Enjeux
Nagano en 1998 ! (sources : www.economiematin.fr, tonie (Riga) suite à l’annonce par la FIBA du et perspectives » organisé en Guyane en juin 2013.
7 février 2014 et J.-F. Bourg & J.-J. Gouguet, Économie retrait de la candidature de l’Ukraine en raison
politique du sport professionnel, Vuibert, 2007). des troubles politiques agitant le pays.

20 jurisport 154 - juin 2015


L a Guyane dispose de nombreuses
potentialités. Beaucoup de sportifs Pratiques sportives en
Guyane : la recherche
de haut niveau sont originaires de cette
région d’outre-mer (voir encadré p.  22)  :
les champions comme Bernard Lama ou

de l’excellence
Florent Malouda (football), Lucie Décosse
(judo), Ulrich Robeiri (escrime), Malia et
Mehdy Metella (natation), Jacques Chinon
(boxe) ou les jeunes talents comme Kevin
Séraphin ou Damien Inglis (basket, NBA),
Livio Jean-Charles (basket, France) ou
Laurygan et Live-Stone Célin (taekwondo). La Guyane, territoire voisin du Brésil, veut se positionner
en base avancée des Jeux olympiques de 2016. Quels atouts
peut-elle valoriser pour susciter une dynamique efficace ?
De nombreuses potentialités
La pratique sportive fait partie intégrante
de la société. On observe que bon nombre
de personnes occupent régulièrement les
terrains extérieurs ou marchent sur le bord
des routes et des plages, fréquentent le week- personnels encadrants et des licenciés dépasser les 800 000 (Antilles) en 2050. Le
end les sentiers de randonnée du Rorota et eux-mêmes (développement des valeurs territoire doit donc faire face à une démo-
de la Mirande ou encore participent à des sportives : travail en équipe, dépassement graphie galopante qui engendre des besoins
courses d’orientation, de VTT, de trails ou de soi, performance). En témoignent, croissants d’infrastructures de base. Le projet
d’ultra-trails1. au-delà du nombre de champions titrés «  Guyane Base Avancée  » (voir encadré
Par ailleurs, la fréquentation des clubs est dans différentes disciplines, les grandes p. 23) constitue une opportunité de rattraper
relativement bonne  : 157  000 licenciés compétitions qui y sont organisées notam- une partie du retard structurel accumulé
dénombrés2 pour l’ensemble des Antilles- ment sur les mers comme le Tour des en termes d’installations et d’équipements
Guyane qui, rapportés à la population, Yoles (Martinique), la Route du Rhum sportifs à destination du grand public et des
donnent un taux de pénétration de 15,3 %. (Guadeloupe) ou encore Rames Guyane3. filières de haut niveau en maturation.
Ce chiffre, en retrait de 8 points seulement
par rapport à la moyenne nationale, tend à La recherche de performance
progresser depuis dix ans. En Guyane, où les Enjeux de la dynamique La dynamique événements – pratiques
le taux n’est que de 13,8 % (contre 17 % événements – pratiques – équipements4 assure l’amélioration des
pour la Guadeloupe), le nombre de licen- – équipements performances, le développement de la
ciés est passé de moins de 27 000 en 2002 pratique d’activités sportives ou de loisirs, et
à 32 000 en 2012. Les grands enjeux de la Guyane la croissance de la consommation sportive
La Guyane et les Antilles françaises La Guyane s’étend sur une superficie égale en général (spectacles, articles de sport,
semblent de plus en plus constituer des à celle de la Suisse ou du Portugal, avec la tourisme).
territoires d’excellence de la performance même densité de population que le Sahara.
sportive au fur et à mesure de l’amélio- Selon l’Insee, le nombre d’habitants, qui n  Facteur d’attractivité. Ainsi l’organisa-
ration des installations et équipements s’établissait à 230  000 habitants en 2013, tion de grands événements sportifs suscite
sportifs ainsi que de la formation des devrait avoisiner les 600  000 en 2040 et l’intérêt des médias et l’engouement

1. Le 11 avril 2015 a été donné le départ du 3. Course transatlantique en aviron en solitaire


14e biathlon amazonien (55 km de VTT sur piste sans assistance et sans escale entre Dakar (Séné-
forestière et 12 km de course à pied) et du 2e ultra- gal) et la Guyane, un vrai défi sportif et mental !
trail (80 km) à travers la forêt guyanaise, de 4. J.-L. Chappelet, « Événements sportifs et déve-
Matiti à Saut Léodate, à 100 km de Kourou. loppement territorial », in Revue européenne de
2. Ministère de la Jeunesse et des Sports, données 2012. management du sport, no 12, PUS, déc. 2004, p. 5-29.

juin 2015 - jurisport 154 21


Dossier

du public, de même que la convoi- consommation sportive, avec la prédomi- qu’économique (subventions, partenariats).
tise des grandes firmes. Certains y trouvent nance d’une véritable industrie du sport, Cela favorise ainsi l’essor d’une pratique
un moyen de valorisation de leur image et ainsi que l’évolution des comportements plus encadrée et la mise en place de filières
un enjeu de pouvoir, d’autres un spectacle. sociaux (sportswear, urban) permettent professionnelles, garantes de l’excellence
Cela contribue à l’effort de visibilité et de d’entrevoir d’autres sources de développe- sportive recherchée. L’émergence des
notoriété des territoires d’implantation. Le ment. L’organisation des événements locaux talents sportifs est un facteur de crédibilisa-
développement de ces événements repré- devient alors un facteur de mobilisation et tion pour le territoire.
sente incontestablement un facteur d’attrac- de fidélisation des publics.
tivité à la fois pour les visiteurs et les popula- Les perspectives
tions locales (pratiquants ou non). n  Facteur de crédibilisation pour le terri- de développement
toire. Enfin, le nombre important de licen- Comment enclencher cette dynamique
n  Facteur de mobilisation et de fidélisation ciés, de champions, de médaillés, permet en Guyane et envisager, par exemple,
des publics. Par ailleurs, l’expansion de la de susciter de l’intérêt tant sur le plan sportif d’organiser un événement (semblable à la
Diagonale des fous à La Réunion) capable
de valoriser l’image du territoire et d’ap-
Les principaux ambassadeurs
porter des retombées économiques ? Rames
Guyane n’y a pas encore réussi et les Raid
Lucie Décosse (judo) Aventures en forêt amazonienne non plus.
✔ Championne olympique (2012) Certes, les moyens mis à la disposition du
✔ Triple championne du monde (2005, 2010 et 2011) territoire semblent encore limités. On peut
notamment pointer du doigt le faible degré
© GIP Guyane base avancée

✔ Quadruple championne d’Europe


(2002, 2007, 2008 et 2009) de qualification du personnel encadrant,
le manque d’équipements de qualité, la
difficile formation des élites. Fort de ce
constat, comment alors ne pas accorder
de crédit à l’étude réalisée en 1995 par
l’Unesco, sur la situation du sport dans les
Ulrich Robeiri (escrime)
pays les moins avancés, qui a montré que
✔ Champion olympique par équipe (2008)
des taux de pratique sportive très bas s’ex-
✔ Champion du monde en individuel (2014) et
pliquaient par une faible présence d’édu-
par équipe (2005, 2006, 2007, 2009, 2010, 2014)
© GIP Guyane base avancée

cation physique et sportive à l’école, une


✔ Champion d’Europe par équipe (2008)
pénurie de maîtres ou d’entraîneurs quali-
fiés ainsi qu’un manque flagrant d’équipe-
ments sportifs et d’allocations de dépenses
publiques  ? En réalité, les facteurs de
progrès sont immenses au vu des résul-
Bernard Lama (football) tats obtenus par les sportifs locaux et des
© GIP Guyane base avancée

✔ Champion du monde 1998 champions reconnus à l’extérieur. Mais


✔ Champion d’Europe 2000 quelles politiques sportives mettre en place
✔ 44 sélections en équipe de France pour permettre notamment la structura-
entre 1993 et 2001 (deux fois capitaine) tion et la professionnalisation des filières ?
Comment mesurer leur pertinence ?

22 jurisport 154 - juin 2015


De la pertinence techniques qualifiés) et techniques (instal- Groupement d’intérêt public
des politiques sportives lations et équipements sportifs) sont insuf-
régionales fisants. De même, la volonté de dynamiser
le tourisme sportif pour offrir à la clientèle Le projet Guyane
Une vision de l’avenir et des
objectifs stratégiques à définir
potentielle des activités plus attractives
nécessite des aménagements des sites natu-
base avancée (GBA)
Sans vision globale de développement, rels, des hébergements adaptés, des services n  Le projet Guyane base avancée a
pas d’objectifs stratégiques et d’actions à de qualité à la demande et des formations fédéré l’ensemble des forces vives de
mener. Le rôle des instances sportives, en des personnels ad hoc. Guyane tant sur le plan politique et écono-
accord avec les autorités publiques et les Pour bien identifier ces besoins, ces enjeux, mique que sportif profitant de l’opportu-
collectivités, consiste à avoir cette vision ces moyens, il est donc important de dresser nité de l’organisation à ses portes, au Brésil,
plus ou moins claire de l’avenir, que ce un état des lieux. des deux événements sportifs mondiaux
soit en termes de pratiques (masse, sport majeurs : la Coupe du monde de football
de compétition, filières professionnelles) Diagnostic du sport régional 2014 et les Jeux olympiques 2016. Ce projet
ou d’attractivité territoriale (activités ludo- Pour établir un diagnostic, les économistes répond à un double objectif :
sportives et touristiques). La finalité est de croisent deux logiques, l’une sectorielle et –  l’aménagement du territoire en matière
pouvoir fixer des objectifs à atteindre pour l’autre territoriale5. d’installations et d’équipements sportifs au
évaluer ensuite l’efficacité, par rapport La première est appliquée au sport profes- service de l’excellence sportive et de la pra-
aux résultats obtenus, et la pertinence, par sionnel (activité économique et/ou indus- tique de masse ;
rapport aux moyens alloués aux acteurs trielle), au sport amateur de compétition –  le développement d’une stratégie marke-
sportifs. La pertinence mesure l’adéqua- (producteur d’externalités) et au sport de ting visant à améliorer l’image de la Guyane
tion de ces objectifs fixés aux enjeux de loisirs (attractivité touristique). Les enjeux ici et à convaincre les délégations sportives par-
développement, aux besoins réellement sont liés à l’adéquation entre la demande de ticipant à ces événements de venir s’entraî-
observés (installations sportives, équipe- pratique sportive (usagers) et l’offre (mouve- ner sur cette terre d’Amazonie française.
ments, aménagement de sites naturels), ment sportif). Dans ce cadre, les ambassadeurs comme
aux moyens mis en place. Une politique La deuxième logique permet d’examiner Bernard Lama, Malia Metella, Ulrich Robeiri
sportive ambitieuse orientée vers l’émer- les niveaux et les conditions de pratique ou Lucie Décosse, symboles d’une Guyane
gence d’une élite de sportifs et la structura- sur l’ensemble du territoire  ; en Guyane, ambitieuse, ont un rôle déterminant à jouer
tion d’une filière de haut niveau aura peu les populations sont surtout implantées sur dans la promotion du projet auprès des dif-
d’intérêt si les moyens humains (cadres le littoral et l’Ouest où la croissance férentes instances sportives.

n  Le colloque « Sport et développement


des territoires. Enjeux, perspectives
et attractivité », qui a réuni le 7 juin 2013


de nombreux spécialistes du sport (scienti-
Le rôle des instances sportives, en accord fiques ou professionnels), a permis de croiser
avec les autorités publiques et les collectivités, plusieurs regards sur les grands événements
sportifs en tant qu’atouts majeurs de déve-
consiste à avoir cette vision plus ou moins claire loppement pour les territoires d’accueil.
de l’avenir, que ce soit en termes de pratiques Il a également éclairé le projet GBA sous un
ou d’attractivité territoriale

autre jour en mettant surtout en avant les
enjeux et retombées de ces événements
sportifs en termes économiques, média-
tiques, socio-culturels et géostratégiques.
5. Voir les études menées par le Centre de droit et
d’économie du sport (CDES) en 2012 sur les sports
de nature en Pays Monts et Barrages (février) et Pour en savoir plus :
sur le sport fédéral en Bretagne (septembre). www.guyane2014-2016.org

juin 2015 - jurisport 154 23


Dossier

Données statistiques

Les pratiques sportives en Guyane à travers les chiffres


Niveau de pratique sportive par rapport à la Guadeloupe (72), largement retombe, par exemple, à 2,31 avec une popu-
On constate une fréquentation des clubs devancée par la Bretagne (130). lation dépassant les 300 000 habitants.
relativement bonne par rapport à la
moyenne nationale : 157 000 licenciés globa- Ligues et fédérations Installations et équipements sportifs
lement aux Antilles-Guyane à comparer aux On compte en Guyane, pour une population Une Guyane qui paraît bien dotée mais avec
15 millions enregistrés en France métropoli- de 230 441 habitants, 97 fédérations multi­ des équipements à renouveler et des ins-
taine avec un taux de pénétration de 15,3 %, sports et 693 clubs affiliés, soit 3,01 clubs tallations à mettre aux normes. Un retard
soit 8 points de moins que la moyenne pour 1 000 habitants. Attention à ce chiffre, auquel répond en partie le groupement
nationale. L’indice de spécificité (qui ramè- certes nettement supérieur à la moyenne d’intérêt public (GIP) « Guyane base avan-
nele taux de pénétration au total France en nationale mais qui évolue rapidement en cée » (voir encadré p. 23) et les projets com-
base 100) marque le retrait de la Guyane (58) fonction de la croissance démographique : il plémentaires.

Région Licenciés 2011 Population Taux de pénétration Écart / moyenne Indice spécificité Encadrement fédéral
(estimation sept. 2012) (estimation 2010 Conseillers techniques
Base 2009)

France 15 057 287 62 791 013 24,0 % 0,0 100 1 237


métropolitaine

Guadeloupe 68 313 401 784 17,0 % -6,7 72 12


Martinique 57 515 396 308 14,5 % -9,2 61 5
Guyane 31 689 230 441 13,8 % -9,9 58 3
Antilles Guyane 157 517 1 028 533 15,3 % -8,4 65 20

Océan indien 151 215 1 014 506 14,9 % -8,8 63 9

Total France 15 366 019 64 834 052 23,7 % 0,0 100 1 266

Région Fédérations Fédérations Fédérations Clubs Population Clubs / Région Nb Nb Nb


unisports unisports multisports affiliés 1 000 hab. d’installat° d’équipts d’équipts /
olympiques non à une sportives sportifs install.
olympiques fédération
France 147 433 322 157 2,19
France métro­
67 690 39 289 54 807 161 786 62 791 013 2,58
métropolitaine politaine

Guadeloupe 626 201 260 1 087 401 784 2,71 Guadeloupe 691 1 236 1,79
Martinique 449 191 210 850 396 308 2,14 Martinique 774 1 234 1,59
Guyane 257 339 97 693 230 441 3,01 Guyane 351 729 2,08
Antilles Guyane 1 332 731 567 2 630 1 028 533 2,56 Antilles 1 816 3 199 1,76
Guyane
La Réunion 735 513 404 1 652 828 054 2,00
[Sources : INSEE, Omphale 2010, DREES ; DJEPVA-
Mayotte 314 24 55 393 186 452 2,11 MEOS (recensement annuel des licences et clubs au
sein des fédérations sportives agréées), Direction des
Océan indien 1 049 537 459 2 045 1 014 506 2,02 Sports, année 2011 (estimation sept. 2012)]

24 jurisport 154 - juin 2015


“notamment
[Le mouvement sportif] est bien représenté avec
693 clubs affiliés à une fédération, soit 3,1 clubs
pour 1 000 habitants contre 2,71 pour la Guadeloupe
et 2,58 pour l’ensemble de la France métropolitaine

démographique est très forte. Les enjeux Antilles-Guyane, on dénombre 1816 instal- croissante et élever le niveau à la fois de
sont ici multiples : cultures sportives locales lations sportives au total dont 351 seulement compétition et de qualité des installations et
(développées ou non), disparités territoriales pour cette dernière. Les équipements spor- équipements sportifs.
(sur l’ensemble de la Guyane et au-delà tifs sont mis à disposition soit dans les instal-
avec l’Amapa au Brésil, le Surinam ou les lations directement, soit auprès des établis-
Antilles), spatialisation du sport. La prise sements scolaires et des lycées. L’évaluation des résultats encourageants
en compte de ces enjeux doit permettre de quantitative ne permet pas de préciser la La Guyane peut compter sur plusieurs
mieux appréhender les conditions d’accès qualité de ces équipements ainsi que leurs atouts. Des champions s’entraînent réguliè-
au sport et les zones de pratique (usagers) fonctionnalités compte tenu des niveaux rement sur le territoire ou y viennent pour
ou de chalandise (consommateurs d’articles de pratiques. Avec un chiffre de 2,08 équi- des stages de préparation aux compétitions ;
de sport). Elle doit ainsi favoriser la mise pements par installation, la Guyane obtient certains y organisent des événements média-
en place d’une politique sportive adaptée un ratio très élevé au regard des autres terri- tiques. Tous contribuent ainsi à la valori-
aux besoins du territoire. Mais avec quels toires. De la même manière, le taux d’utili- sation d’un territoire qui veut se donner les
moyens et quel niveau d’installations et sation est bon avec 90 licenciés en moyenne moyens d’aller plus loin en termes de quali-
d’équipements sportifs ? par installation contre 98 en Guadeloupe et fication et d’excellence sportive. Malgré
74 en Martinique, et surtout 102 pour l’en- des retards structurels importants en termes
Évaluation des moyens mis semble de la France métropolitaine. Quant d’infrastructures, les résultats obtenus sont
à disposition du sport fédéral au mouvement sportif, il est bien représenté encourageants et laissent entrevoir un fort
Une démarche de double évaluation, avec notamment 693  clubs affiliés à une potentiel de croissance. Certes, la Guyane
quantitative et qualitative, doit être mise en fédération (voir l’encadré sur les chiffres clés, ne dispose que de 40 pôles Espoir, contre 129
œuvre. La première dépend des données p. 24), soit 3,1 clubs pour 1 000 habitants en Guadeloupe et 97 en Martinique. Mais
statistiques disponibles  ; la deuxième est contre 2,71 pour la Guadeloupe et 2,58 en réussissant à professionnaliser les filières
réalisée au travers d’entretiens et vient justi- pour l’ensemble de la France métropoli- et à disposer d’équipements de valeur, elle
fier la pertinence des premiers ordres de taine. Néanmoins, des efforts importants pourrait élever considérablement le nombre
grandeurs calculés. L’état des lieux effectué restent à faire pour satisfaire une demande de jeunes talents et de champions. n
ici s’appuie sur une étude du sport fédéral6
soulignant la difficulté à quantifier le taux
d’équipements et à le qualifier autrement
qu’en termes de « sous » ou de « sur » équi- AUTEUR Bertrand Panhuys
pement ; la nécessité également d’envisager TITRE Docteur en économie,
le nombre de licenciés ou de clubs par équi- Centre national d’études spatiales
pement et non la surface en mètres carrés (CNES), enseignant-chercheur
pour 100 habitants. Ainsi, pour la zone associé à l’université de Guyane

6. Étude préc.

juin 2015 - jurisport 154 25


Dossier

Focus

L’intelligence sportive
des territoires
En s’appuyant sur ses champions et sur le développement offertes par le marché que pour le redéploie-
du sport, créateur de richesses, la Guyane pourrait ment des collectivités locales dans le déve-
« ré-enchanter » le présent et l’avenir et éviter la fuite loppement territorial. Et donc, le sport est
systématique de ses athlètes. un des nouveaux territoires de l’intelligence
économique stratégique.

H
L’intelligence sportive
istoriquement, dans les territoires, locaux de développement des territoires. Dans un univers de concurrence, au final
ce sont les locaux qui détectent D’où l’intelligence sportive trouve sa légiti- apparaît un seul vainqueur. Cette victoire
les champions. En dépit de quelques diffé- mité, car l’univers concerné est hautement résulte de la performance compétitive
rences, cela se passe en Guyane de la même concurrentiel. qui révèle que la performance sportive est
manière qu’ailleurs. Des entraîneurs locaux comparable à une fonction d’agrégation
de grande qualité, pas forcément diplômés de plusieurs facteurs, l’entraînement et
mais possédant de fortes capacités d’observa- L’intelligence économique les enjeux économiques et industriels, ces
tion, de curiosité, d’imagination et de créati- L’approche de l’intelligence économique derniers étant partagés entre la médiatisa-
vité, scrutent les très jeunes. trouve son origine aux États-Unis dans les tion d’un côté et la professionnalisation des
L’intelligence sportive joue en la faveur des années 1970. En référence au concept du disciplines de l’autre.
territoires car, avec très peu de moyens, le management ou de l’économie industrielle Les impacts économiques, sécuritaires,
temps consacré au sport rend apparentes les en tant que disciplines, les vocables domi- géopolitiques et sociétaux motivent au cœur
qualités athlétiques. Les conditions de vie nants se réfèrent au « business intelligence, du monde sportif les actions à déclencher.
spécifiques des acteurs concernés, la fierté competitive intelligence  ». Cette approche C’est pourquoi la dynamique des pouvoirs
d’appartenir à un territoire et de le défendre, analytique a été importée en France dans publics et celle des mouvements sportifs
le climat, le cadre de vie, l’ambiance et la joie les années 1990 et la littérature française s’affirment de plus en plus.
de vivre au-delà du simple facteur ludique, en la matière renvoie à des auteurs comme Alors, quel est le rôle des États, des collecti-
tout cela montre combien le jeu est capital. Christian Harbulot, Philippe Baumard, vités territoriales et autres acteurs impliqués ?
Cependant, sortir de ce cadre appelle Henri Martre et Bernard Carayon. Force est d’observer l’accentuation du rôle
d’autres approches qui interpellent sur les L’intelligence visant à mieux appréhender d’impulsion, d’accompagnateur des gouver-
résultats du jeu. La notion de performance la complexité de la dynamique compétitive nements. Le sport est appréhendé en tant
fait l’objet de toutes les attentions de la part et la performance paraît être l’outil le mieux que dynamique qui rend compte du rang
des responsables et décideurs locaux, car les adapté à l’analyse des territoires. C’est vrai mondial et du rayonnement des États. Il
impacts économiques, sécuritaires et socié- tant pour la défense de l’entreprise contre exprime la performance et la résistance dans
taux du sport constituent de réels enjeux ses rivales et pour la saisie des opportunités la concurrence internationale.

26 jurisport 154 - juin 2015


“ La notion de performance fait l’objet de toutes les attentions de la
part des responsables et décideurs locaux, car les impacts économiques,
sécuritaires et sociétaux du sport constituent de réels enjeux locaux de
développement des territoires

Ainsi, l’intelligence sportive investit trois
segments du sport  : le territoire sportif, le Doc. 2
secteur professionnel et le secteur associatif Processus de gestion par l’intelligence sportive
et amateur. La vision d’une région en tant
que de «  terre de champion  » conduit à Des relations institutionnelles aux partages de savoirs entre chaque acteur lié à la pratique
et la consommation sportives.
appréhender les éléments au cœur de la
cohésion des pratiques sportives au sens de
l’éducation, du social et du culturel. Ainsi,
la segmentation soulignée introduit des
découpages qui interpellent sur de vrais
enjeux.

Dans les territoires à fort développement


économique, la dynamique de recherche et
d’innovation est axée sur les produits rele-
vant de la technologie, des brevets ou de
la propriété intellectuelle ou industrielle.
L’industrie du sport reflète le fonctionne-
ment en pôles de compétitivité. Et l’argent
y joue un rôle fondamental avec des impacts
très forts.
[Illustration de Paul Roselé Chim (2015), Creddi-Lead EA 2438 Guyane]
Les territoires à faible développement
sont frappés par la fuite des athlètes. Ce
mouvement répond au déficit d’infrastruc-
tures et aux activités sportives peu organi-
sées. Le sport professionnel est donc, dans
ce cadre-là, une activité réduite. Cependant, AUTEURPaul Roselé Chim
l’environnement génère un potentiel du TITRE HDR université Paris 1 – Panthéon
fait des dotations naturelles du territoire, Sorbonne, maître de conférences
comme le climat ou la géographie. Ces à l’université de Guyane
capacités font de ces zones des « terres de
champions » à piloter intelligemment.n

juin 2015 - jurisport 154 27


Dossier

Pourquoi le coût D’où des questions. Pourquoi le coût des


méga-événements sportifs est-il toujours

des événements sportifs


sous-estimé au départ  ? Pourquoi les
promesses affichées lors de la candidature
ne sont-elles jamais tenues  ? Pourquoi à

est-il sous-estimé ?
l’euphorie ex ante succède la déception ex
post ? Une explication des économistes est
la winner’s curse (ou malédiction du gagnant
de l’enchère) : pour obtenir un projet d’in-
vestissement et l’emporter sur leurs concur-
Méga-événements et méga-bénéfices : les hôtes des rents, les candidats font des promesses dont
grandes manifestations sportives mondiales basculent quasi les coûts sont sous-estimés… promesses qui
systématiquement de la gagne à tout prix à la grande désillusion. s’avèrent intenables une fois que le gagnant
Analyse de la « winner’s curse », l’exemple du Brésil, de l’enchère doit ensuite réaliser effective-
le rêve de la Guyane… ment le projet.
Après avoir analysé comment la procédure

L
d’attribution d’un méga-événement sportif
tel que les JO engendre la winner’s curse,
es coûts des méga-événements spor- lement coûté 51  milliards de dollars. La l’article vérifie son existence à l’aide de
tifs sont toujours dépassés… ce qui Coupe du monde de football de la FIFA quelques indicateurs, puis suggère que le
dépasse l’entendement ! Les contribuables en Afrique du Sud s’est achevée sur un coût dépassement des coûts pourrait fournir des
de Montréal ont payé 1 milliard de dollars de 39,2  milliards de rands (3,45  milliards opportunités aux voisins des villes ou des
d’excédent des coûts sur les recettes des Jeux d’euros) au lieu des 2,3 milliards de rands pays hôtes, ici dans le cas de la Guyane.
olympiques pendant trente ans, ceux de (202 millions d’euros) prévus initialement :
Grenoble pendant vingt-quatre ans, et les multiplication par 17. Il est estimé que la
Jeux d’Albertville, dont la devise était « les Coupe du monde 2014 au Brésil aurait La procédure d’attribution
Jeux paieront les Jeux », se sont soldés par été plus coûteuse : 14,5 milliards de dollars centralisée des méga-
un déficit de 285 millions de francs. Londres étaient déjà été investis en 2013, la plupart événements sportifs
2012 l’a emporté sur Paris avec un coût financés sur fonds publics, sans compter Pour l’attribution des JO, le Comité inter-
affiché (en 2005) de 2,4 milliards de livres, les 45 milliards de dollars, financés à 85 % national olympique (CIO) se comporte
une facture largement sous-estimée car par l’État, à investir dans des aéroports, de comme un planificateur central (mondial) ;
n’incluant pas la totalité des coûts en TVA, nouveaux systèmes de transport et le secteur il est le seul habilité à attribuer les Jeux et
l’organisation des Jeux paralympiques et touristique. Le coût estimé de la Coupe demande que les JO soient les meilleurs
la sécurité. Le coût effectif n’a cessé d’aug- du monde 2014 bat tous les records passés. possibles en qualité, sécurité, médiatisation,
menter jusqu’à 12,15  milliards de livres La Coupe du monde 2018 attribuée à la etc. Il met en concurrence des villes candi-
en 2012, soit quatre fois le coût initial. Au Russie affiche déjà un coût de 22 milliards dates qui doivent surenchérir les unes sur
moment où sa candidature a été retenue de dollars, deux fois le coût initial annoncé les autres (enchère), la ville choisie (élue)
en 2007, Rio de Janeiro 2016 annonçait à la candidature. Il sera dépassé. Une étude étant celle offrant le «  mieux-disant  » en
un coût de 9,5 milliards de dollars ; estimé indépendante1 estime qu’elle entraînera matière de bénéfices sociaux souvent sures-
en 2012 à 18 milliards de dollars, il a donc un bénéfice social net 2 négatif (une perte timés et de coûts sous-estimés. Le CIO ne
déjà doublé et ce n’est pas fini. Sotchi 2014, sociale nette) de 1,69 milliard de dollars, soit peut déceler cette sous-estimation car il
démarré à 13  milliards de dollars, a fina- 12 euros par habitant de la Russie. connaît moins bien le projet que la ville

1. M. de Nooij, M. Van den Berg, C. Koopmans, « Bread


or Games ? A Social Cost-Benefit Analysis of the World
Cup Bid of the Netherlands and the Winning Rus-
sian Bid », Journal of Sports Economics, 14 (5), 2013.
2. Égal à : bénéfice social total moins coût social total.

28 jurisport 154 - juin 2015


© Nikolai Sorokin
elle-même malgré les visites des sites ; c’est des révisions substantielles en cours
„„ une ou des rallonges de fonds publics ou
„„
ce qu’on appelle l’asymétrie d’information. de projet (par exemple l’abandon de la des subventions supplémentaires attribuées
Le CIO n’a pas lieu en outre de se préoc- construction d’une ligne de tramway à en cours de préparation des Jeux (ou autre
cuper des coûts des investissements en Salvador de Bahia) parce que son coût événement sportif) ;
infrastructures non olympiques – les plus s’avère intenable ; „„ une augmentation du déficit (ou de la
coûteux – puisque ce n’est pas lui qui les „„ un délai de réalisation plus long que dette) creusé par l’événement sportif et dû
prend en charge3. prévu, le retard étant rattrapé en urgence à par la ville hôte ou un excédent financier
Quant à l’objectif des villes candidates, il est l’approche de la date de l’événement sportif prévu se transformant en déficit ;
d’obtenir les Jeux et pour cela elles surenché- (le RER d’Athènes 2004, le stade de Sao „„ un nombre décevant de visiteurs extérieurs
rissent en sous-estimant les coûts (surtout) et Paulo 2012). à la ville avant, pendant ou après l’événement
surestimant les bénéfices (un peu). Dès lors Ces trois indicateurs peuvent être en partie sportif, seul indicateur tangible de la winner’s
qu’il y a plus d’une ville candidate, c’est celle confirmés, notamment quand on dispose de curse décelable du côté des bénéfices/avan-
qui surenchérit le plus (sous-estime le plus peu de données à leur sujet, par : tages attendus (et non des coûts).
ses coûts) qui emporte l’enchère (winner’s
curse) et accueillera les Jeux. D’une certaine
façon, elle « se prend à son propre piège » : Doc. 3
elle obtient les Jeux mais à un coût intenable Coûts ex ante et ex post des Jeux olympiques d’été et d’hiver
puisque sous-estimé. Une partie de ces
coûts est liée à des exigences du CIO incon- Ville hôte, Coût après
année (nb de Coût ex ante Coût ex post*
tournables (organisation et équipements les Jeux
candidats)
olympiques), mais ce sont d’autres aspects Sydney 2000 Coût total en 1994 : $ 3428 m Coût total :
du projet (infrastructures non sportives, (5 candidats) Coût d’investist : $ 2500 m Coût d’investist : $ 2601 m00 $ 6,6 bn
Coût d’opération COJO : $ 1463 m Coût d’opération COJO : $ 2434 m00
cérémonies, etc.) qui attirent les votes des Invest Nlle Galles du Sud : $ 1220 m Invest. Nlle Galles du Sud : $ 1249 m
membres du CIO vers le projet le « mieux- Athènes 2004 Coût d’opération COJO : $ 2162 m00 Coût d’opération COJO : $ 2404 m00 Coût total :
disant », alias le plus coûteux. (5 candidats) Coût total : € 4,6 bn Coût total : € 6,0 bn € 9,6 bn
Beijing 2008 Coût d’investist : $ 1600 m00 Coût d’investist : $ 2170 m00 Coût d’invest. :
(5 candidats) Coût d’investist en 2006 : $ 2800 m € 13,5 bn
Coût d’opération COJO : $ 786 m00 Coût d’opération COJO : $ 1458 m00
Les indicateurs de la winner’s Coût d’infrastructure : $ 35,6 bn Infrastructure :
Stade olympique coût : € 300 m Stade olympique coût : € 380 m
curse Coût total : € 2,2 bn ($ 1,9 bn) Coût total: $ 43 à 45 bn
€ 29 bn

Le repérage et l’estimation très exacts des en 2004 ; $ 2,4 bn en 2006


effets de la winner’s curse exigeraient qu’une Londres 2012 Coût total : £ 3,4 bn en 2005 ; Coût total : $ 19 bn (£ 11,6 bn)
(5 candidats) £ 3,674 bn fin 2005 ; £ 9,3 bn en  
analyse avantages-coûts4 mesure précisé- 2007 ; £ 10,0bn en 2009
ment que le coût social net du méga-événe- Coût d’investist en 2005 : £ 2,664 bn ;
€ 15,0 bn en 2006
ment sportif est plus élevé qu’attendu ou que Coût opération COJO 2005 :
le bénéfice social net est moindre que prévu. £ 1010 m ; € 1900 m en 2006
De telles analyses comparant les données à Nagano 1998 Coût total en 1992 : $ 450 m Coût total : $ 875 m Dette : $ 11 bn
(5 candidats)
la fois ex ante et ex post (avant et après l’évé-
Salt Lake Coût d’opération : $ 400 m en 1989 ; Coût d’opération : $ 1,9 bn Pertes : $ 168 m
nement) sont très rares. L’utilisation d’indi- City 2002 $ 1000 m en 1996 ; $ 1300 m en 1998
cateurs permet toutefois d’approximer les (4 candidats
effets de la winner’s curse : Turin 2006 Coût d’investissement : € 3,5 bn Coût d’investissement : € 13 bn Pertes : $ 38 m
„„ le dépassement des coûts, en comparant le (6 candidats) Coût d’opération : $ 660 m Coût d’opération : $ 1357 m
coût effectif ex post au coût annoncé ex ante ; Vancouver Coût d’opération : $ 846 m Coût d’opération : $ 1269 m Pertes : $ 37 m
2010 Coût d’investissement : € 1,31 bn
(3 candidats)
Sotchi 2014 Coût initial total : $ 8,4 bn ; Coût total : $ 51 bn
3. Une analyse plus détaillée et approfondie dans (3 candidats) $ 12 bn en 2007 ; $ 33 bn en 2010
W. Andreff, « The Winner’s Curse : Why Is The
Cost of Mega Sporting Events so Often Underes-
timated ? », in W. Maennig et A. Zimbalist, eds., * Coût à l’ouverture des Jeux ; m : million ; bn : milliard ; m00 : millions de dollars 2000.
International Handbook on the Economics of Mega
Sporting Events, Edward Elgar, Cheltenham 2012. [Source : W. Andreff, 2012 (mis à jour)]
4. Comme celle mentionnée en note 1.

juin 2015 - jurisport 154 29


Dossier

À titre complémentaire et beau- Révision du projet olympique et rallonges lice suite au retrait de Vancouver quinze
coup plus qualitatif, on peut retenir aussi le budgétaires furent particulièrement jours avant l’attribution des JO.
lobbying (par exemple pour influencer les marquantes pour Montréal 1976,
votes des membres du CIO) et la corrup- Albertville 1992, Sydney 2000, Pékin 2008,
tion lors de l’attribution à une ville ou un Vancouver 2010, Londres 2012 et Sotchi méga-événements sportifs
pays d’un méga-événement sportif, comme 2014. Des retards dans la réalisation de Brésiliens : l’impact en Guyane
celle avérée pour les JO de Salt Lake City. certains investissements lors de la prépara- L’organisation de la Coupe du monde 2014
La difficulté ici est que des rumeurs, telles tion des Jeux ont été notés pour Albertville et des JO 2016 au Brésil ont engendré de
celles entourant l’attribution des Coupes du 1992, Atlanta 1996, Athènes 2004 et substantiels dépassements de coûts. Pour les
monde 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar, Londres 2012. Un substantiel déficit du investissements restant à achever6 cette situa-
ne peuvent servir d’indicateurs tant qu’elles comité local d’organisation, plus souvent tion pourrait inciter certains investisseurs
ne relèvent pas de la chose jugée. En outre, de la ville hôte, a été enregistré pour dans les JO du Brésil à envisager de réduire
ces deux indices, seuls, ne vérifient pas l’exis- Munich 1972, Montréal 1976, Lake Placid les coûts en sollicitant des fournisseurs étran-
tence de la winner’s curse, le lobbying et la 1980, Albertville 1992, Lillehammer 1994, gers proches, par exemple en Guyane. Ce
corruption étant aussi répandus dans le sport Atlanta 1996 (léger), Sydney 2000, Salt n’est cependant pas très probable et ne s’est
pour d’autres motifs que d’obtenir l’attribu- Lake City 2000, Athènes 2004, Turin 2006, semble-t-il pas encore produit.
tion d’un événement sportif. Vancouver 2010 et, sous réserve d’une De même, des révisions partielles du projet
information restée peu transparente, Séoul olympique et des rallonges budgétaires
1988 et Barcelone 1992. pourraient éventuellement saturer la capa-
Vérification de l’hypothèse Un important et parfois coûteux lobbying cité d’offre d’équipement au Brésil et inciter
de la winner’s curse a été éventé lors de l’attribution des Jeux à chercher un complément d’investisse-
Une recherche5 (en partie reprise dans le de Séoul 1988, Sydney 2000, Pékin 2008 ment ou de production à l’étranger proche ;
document 3 p. 29) menée sur tous les JO et Londres 2012, tandis que la corruption mais il n’est pas évident que des entreprises
d’été depuis Munich 1972 et les JO d’hiver de membres du CIO est avérée pour le brésiliennes se tournent à cette occasion
depuis Lake Placid 1980 (sauf ceux de choix de Salt Lake City 2002, et plus que vers des fournisseurs en Guyane7. Il en va de
Sarajevo 1984, par manque de données) a probable pour Séoul 1988, Atlanta 1996 et même pour les retards possibles de réalisa-
décelé l’existence de la winner’s curse pour Nagano 1998. tion des infrastructures olympiques ou non
tous les Jeux, à l’exception des JO de Los Il est intéressant de noter que, dans le cas olympiques, cause majeure de recherche
Angeles 1984. Pour tenir compte de l’infla- de Los Angeles 1984, on n’a enregistré en dernière minute de fournisseurs complé-
tion, un dépassement des coûts n’est pris aucun dépassement de coût, rallonge mentaires, mais il ne semble pas que des
en considération que si le coût ex post est budgétaire, retard de réalisation ou révi- entreprises guyanaises aient été fortement
supérieur au coût ex ante d’au moins 30 %. sion du projet, ni aucun déficit (les seuls sollicitées.
L’écart est très souvent plus grand. Avec cette Jeux vraiment rentables), donc aucun Enfin une étude8 a montré que des villes
mesure, la winner’s curse est avérée pour signe de winner’s curse. Une situation qui ou régions voisines de la ville hôte des JO
Montréal 1976, Moscou 1980, Séoul 1988, s’explique facilement et confirme l’ana- tirent parfois plus profit des méga-événe-
Calgary 1988, Barcelone 1992, Albertville lyse précédente : en 1977 après le désastre ments sportifs que la ville hôte elle-même
1992, Salt Lake City 2002, Athènes 2004, financier de Montréal, Los Angeles était la (les stations ski du Colorado lors des JO de
Turin 2006, Pékin 2008, Vancouver 2010, seule ville au monde candidate, donc pas Salt Lake City par exemple) et engrangent
Londres 2012 et Sotchi 2014. Un dépasse- d’enchère, ni de surenchère entre plusieurs ainsi des retombées économiques sans
ment des coûts, réel mais limité, concerne villes concurrentes. Dans le même sens, les prendre en charge les coûts  : on peut
Lake Placid 1980, Lillehammer 1994, indices de winner’s curse sont assez faibles rêver qu’il en soit ainsi pour le tourisme en
Atlanta 1996, Nagano 1998 et Sydney 2000. pour Lake Placid 1980, ville restée seule en Guyane en 2016. n

5. W. Andreff, 2012, préc. AUTEUR Wladimir Andreff


6. À la date de rédaction de cet article en 2013.
7. Ce qui ne semble pas avoir été le cas TITREProfesseur émérite à l’université
après la date de rédaction de l’article. de Paris 1 – Panthéon Sorbonne,
8. M. Leeds, « Do Good Olympics Make Good Neigh-
bors ? », Contemporary Economic Policy, 26 (3), 2008. président d’honneur de l’International
Association of Sports Economists et de la
European Sports Economics Association
30 jurisport 154 - juin 2015
© carloscastilla
Un impact sur les territoires
difficile à quantifier
Les études d’impact des méga-événements livrent des résultats controversés liés
aux modes de calcul des retombées attendues. Retour d’expérience et recommandations.

L a question de l’impact des grands


événements sportifs est un sujet
controversé1. Elle laisse apparaître deux
Trois approches complémentaires peuvent
être proposées :
n  l’impact en termes de valeur ajoutée et
Barcelone va de 1 à plus de 1000 ! On pour-
rait penser que de tels écarts s’expliquent
par des différences de nature et d’ampleur
clivages : d’une part entre bureaux d’études d’emploi, des événements, ainsi que par les spéci-
et universitaires, les seconds reprochant aux n  l’impact en termes d’utilité sociale ; ficités des territoires organisateurs. Or on
premiers de gonfler les retombées écono- n  l’impact en termes d’héritage. constate que les estimations réalisées par
miques ; d’autre part entre universitaires eux- différents auteurs sur un même événement
mêmes, qui ne parviennent pas à tomber sont elles aussi parfois fort éloignées. Ainsi,
d’accord quant à la méthode à utiliser. Ces L’impact en termes de valeur pour les Jeux olympiques de Barcelone,
clivages mettent en évidence la nécessité de ajoutée et d’emploi l’impact selon les auteurs varie de 1 à 3,4
trouver des réponses satisfaisantes aux deux et, pour l’America’s Cup 1992 à San Diego,
questions suivantes avant de se lancer dans Les principales insuffisances de 1 à 1,5.
une étude d’impact : des calculs d’impact2 De tels écarts semblent provenir d’un
„„ que désigne-t-on économiquement sous Les résultats de toutes les études d’impact certain nombre de confusions concep-
le terme d’impact des événements sportifs ? apparaissent extrêmement contrastés3. Par tuelles et d’erreurs entachant de manière
„„ quels instruments sont les plus à même exemple, l’écart entre l’évaluation de l’im- inégale les résultats. Mentionnons les plus
d’en mesurer l’ampleur ? pact des Jeux d’Australie et celle des JO de courantes :

1. E. Barget & J.-J. Gouguet, « Réflexions méthodolo- 1992 : A model for urban planning ? », Working Paper, politique du sport professionnel : l’éthique à
giques sur l’évaluation économique de la Coupe du 5th International Sport Business Symposium, Birkbeck l’épreuve du marché, Paris, Vuibert, 2007.
monde de rugby 2007 en France », Revue européenne de College, Londres, 7 août 2012 ; J.-J. Gouguet, « Anticiper 3. E. Barget & J.-J. Gouguet, « L’impact écono-
management du Sport, 18, 2007 ; E. Barget & J.-J. Gou- l’héritage des grands événements sportifs : l’exemple mique du spectacle sportif : analyse critique de la
guet, Événements sportifs : Impacts économique et social, des Jeux olympiques », Juristourisme no 151/2013, p. 20-24. littérature », Reflets et Perspectives de la Vie Écono-
Bruxelles, De Boeck, 2010 ; J.-J. Gouguet, « Barcelona 2. J.-F. Bourg & J.-J. Gouguet, Économie mique, Bruxelles, De Boeck, juin 2000, p. 17-33.

juin 2015 - jurisport 154 31


Dossier

„„non prise en compte de l’effet mais expliquent également largement, selon le multiplicateur fiscal est le second
„„
de substitution qui concerne les dépenses la rigueur de calcul, les différences entre les argument, moins souvent utilisé que le
des agents locaux. Si l’événement sportif études dans le montant de l’impact. précédent. Il consiste à affirmer que le
n’avait pas eu lieu, ils auraient de toute façon soutien donné par la collectivité publique
effectué leurs dépenses (consommation ou Des acteurs intéressés par à l’organisation du spectacle sportif bénéfi-
investissement) sur d’autres types d’activités l’annonce de fortes retombées ciera d’un retour fiscal positif. Il est avancé
économiques ; Dans la totalité des cas, le calcul de l’impact ici que le supplément d’activité généré
„„ déplacement temporel de dépenses de économique de l’événement sportif sert de par le spectacle sportif induit des recettes
consommation ou d’investissement. Des justification du projet. Deux catégories prin- fiscales supplémentaires permettant de
dépenses en provenance d’agents extérieurs cipales d’agents économiques sont à l’ori- couvrir la subvention publique accordée.
qui avaient été décidées avant l’événement gine d’une telle promotion : les collectivités L’organisation de l’événement ne coûterait
sportif ont simplement été déplacées (avan- publiques qui accueillent l’événement ou donc rien à la collectivité, et pourrait même
cées ou repoussées) ; en sont les partenaires ; les structures spor- lui rapporter un gain net.
„„ omission des effets d’éviction en matière tives qui organisent l’événement.
de consommation ou d’investissement. Des   Du côté des structures sportives
dépenses peuvent être découragées du fait   Du côté des collectivités publiques, organisatrices, l’argument des retombées
de la crainte de saturation du territoire ou de on se trouve face à un enjeu essentiellement économiques est utilisé dans la compétition
nuisances diverses créées par l’événement politique. Il s’agit en effet de faire accepter à pour la candidature à l’accueil de l’événe-
sportif ; l’opinion publique la légitimité d’accueillir ment. Deux interlocuteurs sont visés :
„„ omission des fuites hors territoires un événement sportif de grande ampleur, „„ les pouvoirs publics auprès desquels on
(consommation ou investissement) ou, au ce qui, à ses yeux, va générer une augmenta- va demander des subventions. En effet,
contraire, double comptabilisation pour les tion de dépenses, d’impôts, éventuellement en dépit du fait que la plupart des grands
injections (par exemple, les ventes de billets des contraintes, des nuisances… Pour ce événements sportifs sont économique-
aux spectateurs extérieurs et les dépenses du faire, deux arguments sont avancés : ment rentables, il est toujours fait appel aux
comité d’organisation financées en partie „„ les retombées économiques pour le terri- pouvoirs publics pour obtenir des fonds en
par ces mêmes ventes de billets) ; toire : création d’emplois, augmentation de partie pour le soutien à la construction des
„„ insuffisances dans la justification du revenu… Ce point est systématiquement grandes infrastructures nécessaires. On
multiplicateur qui peut être simplement mis en avant car il apparaît bien sûr comme retrouve alors les mêmes arguments que
transposé d’une étude portant sur un autre le plus convaincant auprès d’une opinion précédemment pour demander un tel
territoire supposé présenter des caractéris- publique qui n’est pas nécessairement sensi- soutien : la création d’emplois, de revenu et
tiques proches, ce qui n’est pas légitime. bilisée par le sport. À l’inverse, il est difficile le retour fiscal ;
Toutes ces insuffisances vont en général de rester insensible à la création d’emplois et „„ les instances internationales qui accordent
dans le sens d’une surévaluation de l’impact au développement territorial en général ; l’organisation de l’événement peuvent être

“parUndéfinition,
calcul de retombées économiques ne peut pas,
démontrer la rentabilité d’un projet.
Il nous dit simplement que le projet en question génère
un certain volume d’activité économique, d’emploi.

32 jurisport 154 - juin 2015


sensibilisées par les résultats d’une étude sélectionne-t-on tel ou tel projet ? Pour cela, Dans le domaine sportif, il existe de
d’impact économique. Ils sont supposés ce n’est pas un calcul d’impact qui est néces- nombreux cas d’externalités :
démontrer en effet le dynamisme d’un terri- saire mais un calcul de rentabilité. C’est „„ parmi les effets externes négatifs les
toire, sa capacité d’organisation, sa capacité la critique la plus fondamentale qui peut plus significatifs, on peut citer les dégâts
d’expertise… Notons néanmoins que cette être adressée à l’usage abusif des résultats causés par les pratiques sportives en milieu
condition est peut-être nécessaire, mais non d’études d’impact économique des spec- naturel sensible ou les grandes manifes-
suffisante. Il suffit de rappeler les exemples tacles sportifs. La légitimité d’un projet (un tations sportives en milieu naturel (bruit,
de candidatures de Sion pour les JO d’hiver grand stade par exemple, l’organisation des érosion, piétinement, pollutions, etc.)  ;
de 2006 ou de Québec pour les JO d’hiver JO) doit s’apprécier par rapport à l’utilité certaines conséquences des pratiques spor-
2000 dont les études d’impact étaient de sociale qu’il génère et non par rapport à tives intensives (dopage, accidents, mala-
bonne qualité. l’ampleur des retombées économiques sous dies…) ; les nuisances liées à la présence de
Au total, en dépit de l’apparent bien-fondé peine d’aboutir à des absurdités. grandes infrastructures sportives (nuisances
de l’argument des retombées économiques Pour le dire autrement, un calcul de retom- sonores, visuelles, insertion urbaine, etc.)
dans la justification de l’organisation d’un bées économiques ne peut pas, par défini- et des industries d’articles de sport (pollu-
spectacle sportif, il faut se persuader que tion, démontrer la rentabilité d’un projet. Il tions, etc.) ;
d’une part ces arguments sont souvent faux nous dit simplement que le projet en ques- „„ parmi les effets externes positifs les plus
et d’autre part ils ne sont pas légitimes. tion génère un certain volume d’activité représentatifs, on peut retenir certaines
économique, d’emploi. Et c’est tout. Il ne conséquences humaines et sociales des
nous apprend pas si ce projet mérite ou non pratiques sportives (amélioration de la santé,
L’impact en termes d’être mené. allongement de la durée de vie, diminu-
d’utilité sociale tion de l’absentéisme et des arrêts maladie
L’analyse coûts/avantages : au travail, insertion sociale et réduction de
L’irrecevabilité de l’argument des quels critères retenir ?4 pathologies sociales…), ainsi que du spec-
retombées économiques L’idéal est de mener un calcul économique tacle sportif (identité nationale, lien social,
Même en supposant le calcul de l’impact complet, c’est-à-dire de prendre en compte image de marque territoriale, etc.).
économique du spectacle sportif correcte- la valeur économique totale du spectacle D’un point de vue théorique, la prise en
ment effectué (ce qui n’est pas toujours le sportif pour ne pas en rester à sa seule valeur compte des externalités débouche sur
cas  !), il apparaît que l’instrumentalisation marchande, ce qui est réducteur. Voilà des résultats de l’économie du bien-être
des résultats pour démontrer la légitimité du pourquoi les économistes ont essayé depuis qui ont des répercussions importantes en
projet s’expose à une critique majeure. une trentaine d’années d’expérimenter des matière de politique économique. En
Les arguments utilisés par les collectivités méthodes diverses pour estimer une telle effet, sans intervention gouvernementale,
publiques ou les structures sportives pour valeur, ce qui ne se fera pas sans un certain le prix et la quantité échangée d’un bien
justifier ou demander des subventions sont nombre de difficultés, la plupart de ses sur un marché s’établissent à l’intersec-
généralement faux. Là encore joue l’effet de composantes relevant de la catégorie des tion d’une courbe d’offre et d’une courbe
substitution vis-à-vis de la création d’emplois externalités. de demande de ce bien. En l’absence
ou du multiplicateur fiscal : on peut parfaite- Une externalité se définit comme l’impact d’externalité, cet équilibre de marché est
ment imaginer qu’en l’absence de spectacle des actions d’un individu sur le bien-être socialement optimal, il reflète la valeur
sportif, les fonds publics serviraient à déve- d’autrui sans que cet impact soit pris en accordée par les acheteurs et les vendeurs
lopper les activités déjà existantes ou des considération par le marché. Si cet impact au bien et maximise la somme des surplus
activités nouvelles qui génèreraient le même est négatif, on parle d’externalité négative ou du consommateur.
volume d’emplois ou de recettes fiscales. La déséconomie externe ; si l’impact est positif, En revanche, en présence d’externalité
question est donc de savoir au nom de quoi d’externalité positive ou économie externe. (positive ou négative), il y a décalage

4. E. Barget & J.-J. Gouguet, 2007, préc.

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Dossier

entre coût social et coût privé, ou (et) véritable négociation avec les populations cadre de l’accueil des JO par une ville hôte.
entre avantage social et avantage privé, d’où concernées. Néanmoins, sans précision supplémen-
il résulte que l’équilibre de marché n’est plus „„ C’est toute la composition socio-démo- taire, on retrouve ici une des principales
optimal. Il faut alors procéder à l’internalisa- graphique de quartiers qui évolue avec l’ar- critiques adressées aux études d’impact sur
tion des effets externes pour rétablir l’égalité rivée de classes aisées et le départ de classes l’environnement : leur champ est illimité.
entre coût social et coût privé. Mais il faut modestes qui ne peuvent plus se maintenir Des relations complexes entre tous ces
pour cela être capable de quantifier de tels du fait de la hausse généralisée du foncier9. effets apparaissent inévitablement (rétroac-
coûts et bénéfices sociaux. Ces populations sont donc rejetées vers des tions, synergies, irréversibilités, latence),
quartiers périphériques marginalisés. ce qui complique singulièrement la quan-
„„ Il y a toujours un impact sur les établis- tification des effets sur l’environnement,
L’impact en termes d’héritage5 sements informels qui sont détruits pour voire la rend quasiment impossible. À des
accueillir des équipements sportifs, des fins d’opérationnalité, il est souhaitable
Le calcul d’utilité sociale, s’il paraît perti- logements, des infrastructures diverses. Là d’aboutir à une délimitation plus précise
nent, n’en est pas moins compliqué. Cette encore, des évictions forcées de populations du champ de l’étude d’incidence. La ques-
difficulté a entraîné un déplacement partiel se font en direction de zones défavorisées. tion est de savoir jusqu’où il faut aller dans
du débat sur la légitimité de l’organisation „„ Très souvent, pendant le temps de l’évé- l’enchaînement des différents impacts d’un
des grands événements sportifs (plus spéci- nement, on cache les pauvres et on bannit programme donné.
fiquement des Jeux olympiques) sur la toutes les activités informelles. Les sans-logis Il est souhaitable, comme le suggère la direc-
question de l’héritage et donc de l’impact peuvent même être déplacés voire interdits tive européenne, d’intégrer le temps long
à long terme6. Quelques échecs peuvent dans certaines parties de la ville. dans l’élaboration des plans et programmes.
être cités de ce point de vue  : Montréal Ces externalités négatives méritent d’être Des exercices de prospective territoriale sont
1976, Albertville 1992, Athènes 2004, voire prises en compte dans le calcul économique nécessaires avec par exemple la construc-
Pékin 2008. A contrario, Barcelone 1992 est et intégrées dans le cahier des charges à la tion de scénarios. Il est notoire en effet que
régulièrement cité comme la référence de candidature. Une attention toute particu- de trop nombreuses décisions engageant
réussite7. lière doit être portée aux groupes les plus le long terme ont été prises avec beaucoup
vulnérables qui font toujours les frais des de légèreté. C’est le cas en particulier des
Externalités négatives restructurations urbaines liées aux grands grandes infrastructures sportives qui ont été
Au-delà de leur réussite globale, les JO de événements sportifs10. parfois construites sans réflexion sur leur
Barcelone sont aussi emblématiques d’un utilisation à long terme et sont devenues des
certain nombre d’externalités négatives Vers un nouveau cahier des éléphants blancs.
qui sont toujours négligées dans les actes charges de la candidature
de candidature des villes hôtes. On peut Étude d’impact. On peut effectuer une Évaluation stratégique. Les JO contri-
donc généraliser le cas de Barcelone à de évaluation conçue comme une exten- buent à l’amélioration de la cohésion sociale
nombreux méga-événements sportifs8. sion des traditionnelles études d’impact d’un territoire d’accueil. Ils permettent de
„„ Les grands événements entraînent l’ex- sur l’environnement avec globalement rassembler une communauté autour d’un
propriation des résidents et la destruction les mêmes étapes de la procédure et la projet commun et ainsi de renforcer son
de quartiers populaires pour permettre la même méthodologie. La référence est ici identité en cas de réussite. Ils permettent
construction d’infrastructures sportives ou la directive européenne de juin 200111 qui également la diffusion d’images, particu-
la mise en place d’infrastructures diverses formalise l’étude d’impact de plans ou de lièrement au niveau international. De ce
(transports en particulier). Le plus souvent, programmes (et non pas de projets ponc- fait, ils renforcent le sentiment d’apparte-
comme à Barcelone, les conditions de tuels). Une telle procédure pourrait s’appli- nance au territoire d’accueil par des habi-
l’expropriation ne font pas l’objet d’une quer à un programme olympique dans le tants qui vont être fiers de l’image de leur

5. J.-J. Gouguet, 2012 et 2013, préc. 8. R. Rolnik, Report of the special rapporteur on adequate markets », Urban Studies, 49, 2012, 961-978.
6. H. Hiller, « Post events outcomes and the post modern housing as a component of the right to an adequate 10. M. Malfas, E. Yheodoraki, & B. Houlihan,
turn : The Olympics and urban transformations », Euro- standard of living and on the right to non-discrimina- « Impacts of Olympic Games as mega events »,
pean Sport Management Quaterly, 6(4), 2006, 317-332. tion in this context, United Nations, General Assembly, Municipal Engineer, 157, 2004, 209-220.
7. F. Brunet, « The economic impact of the Barcelona Human Rights Council, Thirteenth session, 18 déc. 2009. 11. Directive 2001/42/CE du 27 juin 2001 rela-
Olympic Games 1986-2004 », Barcelona : the legacy of 9. C.E. Kontokosta, « The price of victory : The impact tive à l’évaluation des incidences de certains
the Games 1992-2002. Centre d’Estudis Olimpics UAB. of the Olympic Games on residential real estate plans et programmes sur l’environnement.

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“élément,
Plutôt que de vouloir à tout prix quantifier la valeur de chaque
il semble nécessaire de prolonger les études d’impact
par une approche plus qualitative

communauté véhiculée à l’étranger. Les les déconvenues liées à une insuffisante en termes de valeur ajoutée et d’emploi sont
JO renforcent une image d’innovation et de réflexion sur l’usage futur des équipements souvent biaisées et ne permettent pas de
dynamisme. La réussite de leur organisation olympiques. C’est ainsi que des villes se sont répondre à la question centrale de la légiti-
rejaillit toujours sur le territoire d’accueil. Ils retrouvées avec des dettes à rembourser pour mité de l’accueil des Jeux. Les évaluations
permettent ainsi de positionner le territoire des équipements surdimensionnés qui ne en termes d’utilité sociale sont plus adaptées
dans un environnement concurrentiel. Le correspondaient plus aux besoins des popu- mais souffrent de leur difficulté de calcul.
fait d’avoir été sélectionné dans la course lations locales. On parle alors de grands Celles en termes d’héritage permettent d’en-
à la candidature confère au territoire une travaux inutiles imposés. visager le long terme mais ne sont pas non
image d’efficacité et de performance. Enfin, plus exemptes de difficultés d’estimation.
les Jeux fédèrent des acteurs qui n’auraient Tous ces problèmes découlent en partie des
pas nécessairement coopéré sans le défi que Vers une approche limites de l’instrument monétaire d’évalua-
représente la réussite de l’accueil des Jeux. plus qualitative tion. Plutôt que de vouloir à tout prix quan-
Là encore cela peut renforcer le sentiment tifier la valeur de chaque élément, il semble
identitaire d’appartenance à un territoire Les études d’impact permettent une meil- nécessaire de prolonger les études d’impact
performant. leure appréhension de la question des par une approche plus qualitative. Dans
Au-delà de toutes ces externalités positives retombées des grands événements sportifs cette optique, la participation citoyenne
qui participent à l’amélioration du bien-être mais elles présentent des limites quelles venant compléter la vision d’experts paraît la
de la population, il ne faut pas perdre de vue qu’elles soient. Les analyses traditionnelles formule la plus adéquate. n
l’objectif premier de l’organisation des Jeux
qui est l’enjeu sportif. D’un côté, les Jeux
ont un impact social très important dans la
mesure où ils peuvent inciter de nombreux AUTEURNicolas Scelles
jeunes à se lancer dans la pratique du sport. TITREMaître de conférences,
On observe régulièrement une augmenta- université de Poitiers
tion du taux de licenciés au lendemain des
JO, ce qui peut s’assimiler à une production
d’utilité sociale du fait des bienfaits apportés
par la pratique sportive. Dans cette optique
le sport spectacle peut s’assimiler à des biens AUTEUR Jean-Jacques Gouguet
publics comme la santé, la culture ou l’édu- TITREProfesseur des universités,
cation. De l’autre, au-delà de ces externalités Centre de droit et d’économie
positives toujours mises en avant pour justi- du sport de Limoges
fier l’organisation des JO, on oublie souvent

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