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ISSN : 1840-9512

L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

Annales de l’Université de Parakou

Série "Droit et Science Politique"

UP

Volume 2, numéro 2, (2019)


Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019)
1

Revue Scientifique publiée par l’Université de Parakou


Annales de l’Université de Parakou,
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184
Série
"Droit et Science Politique"

I- COMITE DE LECTURE
 Président d’honneur : Théodore HOLO, Professeur titulaire, Université d’Abomey Calavi, Ancien Président de la Cour
Constitutionnelle du Bénin.
 Président : Noël GBAGUIDI; Agrégé de Droit Privé; Professeur Titulaire; Titulaire de la Chaire UNESCO des Droits de la
Personne et de la Démocratie à l’Université d’Abomey Calavi (BENIN).
 Membres :
- Diouf NDIAW; Agrégé de Droit Privé; Professeur Titulaire - Barnabé GBAGO; Agrégé en histoire du Droit et des
à l’Université Cheikh Anta Diop Dakar (SENEGAL); Institutions ; Doyen de la Faculté de Droit et de
Membre de la Cour Constitutionnelle du Sénégal. Sciences Politique de l’Université d’Abomey Calavi
- Dorothé SOSSA; Agrégé de Droit Privé; Professeur (BENIN).
Titulaire à l’Université d’Abomey Calavi (BENIN); - Victor TOPANOU; Maître de Conférences en Science
Secrétaire Permanent OHADA. Politique ; Chef de Département honoraire de la
- Melège DJEDJRO; Agrégé de Droit Public; Professeur Faculté de Droit et de Sciences Politique de
Titulaire; Doyen honoraire de la Faculté de Droit de l’Université d’Abomey Calavi (BENIN) ; ancien
l’Université de Cocodi à Abidjan (CÔTE D’IVOIRE). Ministre.
- Adama KPODAR; Agrégé de Droit Public; Professeur - Ibrahim SALAMI ; Agrégé de Droit Public, Professeur
Titulaire; Vice-Président de l’Université de Kara (TOGO). Titulaire ; Vice Doyen honoraire de la Faculté de Droit
- François ANOUKAHA; Agrégé de Droit Privé; Professeur et de Sciences Politique de l’Université d’Abomey
Titulaire; Doyen Honoraire; Université de Yaoundé2 SOA Calavi (BENIN).
(CAMEROUN). - Joël AÏVO ; Agrégé de Droit Public ; Doyen honoraire
- Mba OWONO; Agrégé de Droit Privé; Professeur Titulaire de la Faculté de Droit et de Sciences Politique de
à Université Omar BONGO de Libreville (GABON). l’Université d’Abomey Calavi (BENIN).
- Akouété SANTOS; Agrégé de Droit Privé; Doyen honoraire - Jacques MESTRE; Agrégé de Droit Privé; Professeur
de la Faculté de Droit de l’Université de Lomé (TOGO). des Universités; France.
- Silvette GUILLEMARD ; Professeur Titulaire;
Université Laval (CANADA).
II- COMITE DE PUBLICATION
 Directeur de Publication : Moktar ADAMOU ; Maître de Conférences Agrégé de Droit Privé.
 Secrétaire de Publication : Oswald KPENGLA ; Assistant.
 Membres :
- Emmanuel AHLINVI ; Maître de Conférences Agrégé de Science Politique.
- Roch ADIDO ; Maître Assistant.
- Irène C. BAÏ ; Assistante.
III- COMITE D’EDITION
 Président : Prosper GANDAHO ; Professeur Titulaire, Recteur de l’Université de Parakou.
 Vice-Président : Holden O. FATIGBA ; Maître de Conférences Agrégé ; Vice-Recteur chargé de la Recherche
Universitaire.
 Membres :
- Ibrahim ALKOIRET TRAORE, Professeur Titulaire, Vice-Recteur Chargé des Affaires Académiques.
- Ansèque C. GOMEZ ; Maître de Conférences, Vice-Recteur Chargé de la Coopération Interuniversitaire, du
Partenariat et de l’Insertion Professionnelle.
- Diane GANDONOU ; Assistante.
 Comité d’impression
- Erick V. AZANDO, Maître de Conférences.
- Sosthène AHOTONDJI ; Assistant.
- Ahmed B. KIMBA.
- Kayodé G. R. CHABI.
- Wilfried ETEKA.

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Annales de l’Université de Parakou,
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone
Série WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

"Droit et Science Politique"


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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

Annales de l’Université de Parakou,


Série
"Droit et Science Politique"
SOMMAIRE
Nouvel éclairage sur l’exécution forcée en nature 1-15
Messan agbo FOLLY

La formalisation de l’entreprenant en droit OHADA 16-35


Kossi Albert Francis THOO

La filiation de l’enfant conçu par l’assistance médicale à la procréation 36-54


en droit positif béninois
Baï Irène Aimée KOOVI

La qualité officielle des gouvernants devant la Cour Pénale 55-69


Internationale
AKEREKORO Hilaire

Le contentieux juridictionnel de la commande publique. L’exemple des 70-82


marchés publics dans la jurisprudence de la Chambre Administrative de
la Cour Suprême du Bénin
AKEREKORO Hilaire

Les vicissitudes du double degré de juridiction dans le contentieux 83-100


administratif : cas du Togo
LAWSON H. N’Sinto

Les actes unilatéraux des Etats et des Organisations internationales 101-115


LAWSON Dopé Ginette

L’évolution de l’articulation entre le titre foncier et le droit de propriété 116-134


foncière en droit béninois
DJOGBENOU Joseph
Famille et droit pénal au Bénin 135-164

ADAMOU Moktar
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone 165-184

WELLA Mazamesso

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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184
L’IDENTITE DANS LA CONSTITUTION EN AFRIQUE NOIRE
FRANCOPHONE
WELLA Mazamesso
Assistant en droit public
Université de Lomé-TOGO
claudewella@gamil.com
SOMMAIRE
I- UNE APPREHENSION AMBIVALENTE DE L’IDENTITE NATIONALE PLURIELLE
A. L’IDENTITE NATIONALE PLURIELLE RECUSEE
1. L’indifférence de la constitution face à l’identité plurielle
2. La restriction constitutionnelle du recours à l’identité plurielle
B. L’IDENTITE NATIONALE PLURIELLE ACCEPTEE
1. La reconnaissance de l’identité nationale plurielle
2. La protection de l’identité nationale plurielle
II. UNE APPREHENSION MITIGEE DE L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE
A. L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE PROMUE
1. La consolidation de l’identité nationale unitaire
2. La protection de l’identité nationale unitaire
B. L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE REMISE EN CAUSE
1. La fragmentation endogène de l’identité nationale unitaire
2. La fragmentation exogène de l’identité nationale unitaire
CONCLUSION

« S’il ne faut pas tout attendre d’une constitution, il n’est pas interdit de penser qu’elle
peut apporter sa contribution propre à la représentation, à l’organisation et au fonctionnement
des sociétés politiques contemporaines... »1. Cette assertion de Dominique Rousseau infère en
toute vraisemblance la possibilité pour la constitution de se saisir des questions liées à l’identité
d’un peuple ou d’une communauté. L’identité du peuple intégrée à la Constitution, en tant
qu’acte fondateur de l’État, conduit au renouvellement de l’étude du lien constitution-identité.
La question de l’identité du peuple à l’origine de la constitution semble céder la place à celle de
l’identité du peuple dans la constitution2. L’idée de vouloir se gouverner soi-même est en train
d’évoluer vers l’idée de vouloir être soi-même3. Cette mutation est illustrée par la tendance du
constitutionnalisme africain qui se redéploie, à travers un courant dit néo-constitutionnalisme
démotique4, à intégrer les considérations identitaires dans l’organisation et l’exercice du pouvoir
politique. En effet, certaines constitutions de l’Afrique noire francophone5, à des degrés

1
Dominique ROUSSEAU, « La construction constitutionnelle de l'identité des sociétés plurielles », Confluences
Méditerranée, 2010/2, N°73, p. 31. Cette position est la réaction à celle qui exige que le texte constitutionnel soit précis et
concis. On peut relever à titre illustratif le conseil qui est donné à toutes les assemblées constituantes à travers le monde : «
Dans la mesure du possible, soyez concis. Pas de logorrhée, pas de discours inutile. Du droit, rien que du droit » .
2
Stéphane PIERRE-CAPS, « La VIe République et la notion de “constitution démotique” », Presses de l’Université Toulouse
1 Capitole, 2007, p. 130.
3
Pierre MENANT, Cours familier de philosophie politique, Fayard, 2001, p. 95.
4
L’idée d’un droit constitutionnel « démotique » est très souvent attribuée à Marcel Prélot, qui distinguait droit constitutionnel
politique, juridictionnel, administratif et démotique. De ce point de vue, l’État constituant d’abord une collectivité́ humaine, le
droit constitutionnel démotique apparaît alors comme une branche qui s’attache à la composition humaine de la société́
étatique. Voir Marcel PREFOT, Institutions politiques et Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 1963, p. 31. Le professeur
François Borella définit ce droit constitutionnel démotique comme « la juridicisation du ou des cadres territoriaux et sociaux
de l’organisation politique des sociétés humaines dans lesquels peut s’organiser un pouvoir voulu des hommes libres ».
François BORELLA, « Réflexion sur les questions constitutionnelles aujourd’hui », Civitas Europa, septembre 2000, Presse
Universitaire de Nancy, p. 20.
5
C’est le cas de la constitution du Cameroun de 1996 qui exalte dans le préambule, la diversité identitaire du peuple
camerounais comme étant une source de richesse culturelle. La constitution ivoirienne de 2016, dans son préambule, va
dans le même sens.
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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

variables, créent, protègent et expriment non seulement l’identité du peuple, mais aussi les
identités des différentes communautés au sein de l’État6. La constitution n’apparaît plus comme
une technique libérale de gouvernement limité, mais aussi comme l’expression juridique d’une
société qui s’auto définit en vue de se démarquer des autres sociétés. Certes, l’étude
constitutionnelle du substrat humain de l’État n’est pas un phénomène nouveau7. Mais ce qui
l’est, ce sont les avatars du lien constitution-identité : les revendications à caractère identitaire
qu’illustrent, par exemple, la crise dans les régions anglophones au Cameroun et l’épineux débat
sur l’« ivoirité » en Côte d’ivoire.
La notion d’identité se situe au carrefour de différents champs disciplinaires :
l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, la science politique et le droit8. Elle n’est pas
définie en droit constitutionnel, même si une littérature abondante lui est consacrée en sciences
sociales9. Le silence du droit constitutionnel sur la notion d’identité10 peut être justifié par sa
polysémie mise en exergue par Roger Brubaker qui affirme que « le terme identité a tendance à
signifier trop quand on l’entend au sens fort, trop peu quand on l’entend au sens faible, ou à ne
rien signifier du tout à cause de son ambiguïté intrinsèque »11. En réalité, la notion d’identité
cache trois paradoxes de fond. D’abord, l’identité, d’un côté, met en avant une certaine
spécificité et, de l’autre, elle propose un partage de caractère spécifique entre plusieurs entités
pour faire émerger une communauté. Ensuite, elle cherche l’exclusivité afin de renforcer la
cohérence de la communauté qu’elle forme, mais les entités qu’une telle communauté regroupe,
sont toujours porteuses de plusieurs identités. Enfin, elle est un instrument permettant d’assurer
non seulement la cohérence mais aussi la constance de la communauté et, pourtant, elle est
évolutive12.
Au-delà de ces considérations, l’identité, qu’elle soit nationale ou propre à une
communauté, n’est pas qu’un concept, mais une réalité13. Elle est appréhendée, dans le cadre de
cette réflexion, comme l’ensemble des caractéristiques particulières aux populations d’une
communauté, d’un État ou d’une Nation. Il peut être question de l’identité nationale, culturelle,
ethnique, linguistique, religieuse ou historique. L’identité dans la constitution fait donc
implicitement appel à la question de la reconnaissance constitutionnelle des minorités
ethnoculturelles14. Analysée sous cet angle, l’identité du peuple dans la constitution relance le
sempiternel débat du sens et du contenu de la constitution caractérisé par une divergence

6
Laurent SERMET, « Les manifestations constitutionnelles de l’identité », Études océan Indien, 2013, n° 49-50, p. 89.
7
Depuis que le doyen Maurice Hauriou a énoncé sa célèbre distinction de la constitution politique et de la constitution
sociale, le droit constitutionnel s’attache à un double objet, comme un invariant : le statut du pouvoir dans l’État, les droits et
libertés fondamentaux et leur garantie juridictionnelle d’un côté et le substrat humain, demos, de l’État de l’autre.
8
Claude LEVI-STRAUSS et Jean-Marie BENOIST, « Conclusions », in L’Identité, séminaire interdisciplinaire dirigé par
Claude Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, 1974-1975, Claude LEVI-STRAUSS dir., Paris, 1977, p. 317-332 ;
R. BRUBAKER, « Au-delà de l’identité », Actes de la recherche en sciences sociales, 139 (2001), p. 76.
9
Citons notamment, et sans aucune prétention à l’exhaustivité, les classiques : Benedict ANDERSON, Ernest GELLNER ou
Adam SMITH sur le nationalisme et, sur l’identité de manière générale, les travaux bien connus Pierre BIRNBAUM, Gil
DELANNOI, Philippe POUTIGNAT et Jocelyne STREIFF-FENART.
10
L’absence de définition est la manifestation de la pauvreté du vocabulaire constitutionnel. Les constitutions doivent se
montrer plus parcimonieuses, pour ne pas dire plus avares dans l’usage des mots. La Constitution des Etats-Unis compte,
par exemple, sept articles. Un modèle pour tous les rédacteurs de constitution. Même si le laconisme du texte ne facilite pas
la tâche de l’interprète. Voir Françoic DELPEREE, « Constitution et Régulation : Leçon inaugurale », Cours de l’Académide
de droit constitionnel, 2016, p. 2.
11
Roger BRUBAKER, « Au-delà de l'identité », , op. cit. , p.2.
12
Pierre KRUZSLICZ « Le sens et les limites du terme identité en droit constitutionnel : à la recherche d’une définition
juridique », Synergies Roumanie, n° 13 – 2018, p.113.
13
Voir Guy ROSSATANGA-RIGNAULT, « Identité et démocratie en Afrique : entre hypocrisie et faits têtus », Les Tabous du
constitutionnalisme, Actes du colloque de Lomé, 2011, p. 13.
14
Dans un État ou une nation, est qualifié de minorité ethnoculturelle et linguistique, un groupe de personnes qui ont une
origine ethnique ou culturelle, un mode de vie ou encore une langue différente de celle de la majorité de la population. Il
convient de préciser qu’il existe plusieurs types de minorités : minorité sexuelle, religieuse, politique, culturelle, ethnique etc.
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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

doctrinale. La constitution est tantôt appréhendée comme une norme qui vise la formation de
l’unité politique, tantôt comme une norme qui précise la coordination et la limitation du pouvoir
de l’État ou encore la norme qui établit les conditions de vie15. Pour d’autres encore, « la
constitution est l’acte par lequel les citoyens définissent les conditions d’exercice du pouvoir
politique »16. Mais, quelle que soit la définition que l’on adopte, la constitution n'est pas seulement
une norme ou un mécanisme d’organisation du pouvoir politique, elle véhicule tout un
imaginaire, un mythe, un discours drainant une forte charge symbolique17. Tel un symbole, elle
fédère les éléments disparates d'une population d’un territoire donné pour structurer son
organisation politique. Elle a donc des effets directs sur le processus de construction de l’identité
nationale, au-delà des identités infra-étatiques, dans la mesure où ses principes servent de
fondement à l’appartenance à la nation18.
L’étude portant sur l’identité dans la constitution se ramène à la fois à la recherche des
modalités de la prise en compte ou non par la constitution des questions liées à l’identité et à sa
contribution à la formation d’une identité nationale, si tant est que cette dernière relèverait de la
compétence du pouvoir constituant originaire19 ou dérivé20. Cette étude se limitera
principalement à quatre pays d’Afrique noire francophone : la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le
Gabon et le Togo. La raison de ce choix est simple. D’un côté, ces pays francophones, situés
géographiquement en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, sont caractérisés par la même
histoire constitutionnelle21. De l’autre, ils appréhendent de différente manière les questions liées
aux identités dans leur texte constitutionnel. Certaines constitutions prennent en compte ces
questions, tandis que d’autres les ignorent. Il s’agit donc de mener la réflexion sur un ensemble
de pays d’une même tradition juridique et dont les constitutions sont caractérisées, d’une part,
par une homogénéité apparente, et d’autre part, par une hétérogénéité réelle.
L’intérêt d’une telle analyse est à la fois actuel, scientifique et pratique. L’actualité se
traduit par le fait que le terme devient d’usage dans les normes, y compris dans les
constitutions22. Sur le plan scientifique et pratique, la réflexion permet, d’une part, de revisiter la

15
Pour une vue d’ensemble sur la définition de la notion de Constitution, voir : Paul BASTID, L’idée de constitution, Paris,
Economica, 1985 ; Reymond CARRÉ DE MALBERG, Contribution à la théorie générale de l’État, Paris, éd. Sirey, 1920-
1922; Paolo COMANDUCCI, « Ordre ou norme ? Quelques idées de constitution au XVIIIe », in Michel TROPER et Lucien
JAUME (dir.), l’invention de la constitution, Bruxelles, Bruylant ; Paris, LGDJ, 1994, pp. 23-43 ; H. KELSEN, Théorie pure du
droit, trad. Française de Charles EISENMANN, Paris Dalloz, 1962, rééd. Bruxelles, Bruylant ; Paris, LGDJ, 1994.
16
Olivier DUHAMEL et Yves MENY, Dictionnaire constitutionnel, op. cit. p. 208
17
Elodie DERDAELE, « La Constitution entre norme et symbole, réflexions sur le constitutionnalisme contemporain »,
www.droitconstitutionnel.org/congresParis/comC2/DerdaeleTXT.pdf, consulté le 6 octobre 2019.
18
L’identité constitutionnelle est un concept plus restrictif qui ne prend en compte que des éléments qui bénéficient d’une
couverture constitutionnelle alors que la notion d’identité nationale permet d’appréhender des éléments parfois externes à la
constitution, tels que les éléments culturels. Si les deux concepts ont pour but de moduler le principe de primauté afin de
protéger les États, ils s’opposent quant à la finalité qui leur est assignée. La notion d’identité nationale a pour vocation
d’appréhender les particularités au sein des États, tandis que l’identité constitutionnelle est développée par chaque État afin
de promouvoir et de protéger ses caractéristiques essentielles.
19
Le pouvoir constituant originaire est l’organe bénéficiant de la compétence constitutionnelle, c’est-à-dire le pouvoir
d’adopter une constitution. Le pouvoir constituant originaire crée une constitution. Il intervient dans une rupture de légalité.
Soit aucune constitution n’existait, soit l’ancienne constitution n’est plus respectée du fait d’un coup d’État ou d’une
révolution.
20
Le pouvoir constituant dérivé est l’organe bénéficiant de la compétence constitutionnelle pour modifier une constitution en
vigueur, soit en adoptant un amendement constitutionnel, soit en révisant l’ensemble mais conformément aux procédures
établies par la constitution elle-même.
21
Autrefois anciennes colonies françaises, ces États au lendemain de leur indépendance en 1960, se sont dotés de
constitutions écrites. Mais, l’expérience démocratique amorcée a été de courte durée, laissant place à des régimes peu
démocratiques de 1965 à 1990. A la faveur du renouveau démocratique des années 1990, ces États ont adopté de
nouvelles constitutions démocratiques.
22
Laurence BURGORGUE-LARSEN (dir.), L'identité constitutionnelle saisie par les juges en Europe, coll. « Cahiers
européens », n° 1, Pedone, 2011. Voir également, Pascal MBONGO, « Démocratie des identités et police des discours »,
RTDH, vol. 78, 2009. P. 413.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 167
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184
23
fonction sociale de la constitution au regard de la montée des revendications identitaires,
mettant en cause l’État-nation et, d’autre part, de mettre en exergue la contribution de la
constitution à l’émergence de la nation au sens volontariste.
Au demeurant, il convient de remarquer qu’en matière d’identité, les constitutions des pays
étudiés sont restées pendant longtemps sur la réserve. En effet, l’analyse laisse découvrir, dans
certaines constitutions24, une appréhension négative de la diversité des identités sur fond de
construction de l’unité nationale. De surcroît, certaines criminalisent toute revendication à
caractère identitaire. La constitution gabonaise qui prévoit dans son préambule que « tout acte
de discrimination raciale, ethnique ou religieuse, de même que toute propagande régionaliste
pouvant porter atteinte à la sécurité intérieure ou extérieure de l’État ou à l’intégrité de la
République sont punis par la loi »25 en est la preuve. Or, Pour le professeur Koffi Ahadzi-
Nonou, toute constitution tente d’apporter une réponse à deux catégories de questions qui se
posent à toute communauté humaine politique organisée : « Comment voulons-nous être
gouvernés et par qui ? Qui sommes-nous et comment vivre ensemble »26 ? À l’analyse, la
deuxième question ne semble pas trouver de réponse dans ces types de constitutions. Il se pose
alors la question de savoir pourquoi ces constitutions sont silencieuses, voire réticentes face aux
éléments identitaires.
Parallèlement, le constat révèle que certaines constitutions appréhendent positivement les
identités en les prenant en compte dans une dynamique de construction d’une identité nationale.
Dans cette logique, la constitution, en tant que charte constitutive d’un peuple, d’une Nation,
affirme et protège l'existence d’une identité. À titre d'exemple, le préambule de la constitution
camerounaise dispose : « le Peuple camerounais, Fier de sa diversité linguistique et culturelle,
élément de sa personnalité nationale qu'elle contribue à enrichir, mais profondément conscient
de la nécessité impérieuse de parfaire son unité … »27. Ici, encore, émerge une question :
comment concilier la reconnaissance de l’identité plurielle avec les principes républicains
d’indivisibilité de la nation ou du peuple et d’égalité de tous devant la loi ?
Au fond, les différents choix faits par les constituants en prenant en compte ou non
l’identité plurielle du peuple souverain dans le texte constitutionnel semblent être justifiés par un
même objectif : construire et promouvoir l’unité nationale ou l’identité nationale. Mais, face à
ce double mode opératoire de construction de l’identité nationale, une autre question mérite
d’être posée : quelles sont les meilleures modalités de construction de l’identité nationale par la
constitution ? Toutes ces interrogations, aussi pertinentes qu’elles soient, se ramènent à la
question principale suivante : comment la constitution appréhende-t-elle les questions relatives à
l’identité plurielle dans la construction de l’identité nationale ?
La recherche d’une réponse à cette question amène à analyser le mode opératoire de la
prise en compte ou non par la constitution ou par la pratique constitutionnelle du phénomène
sociologique identitaire aux fins d’organiser le pouvoir et l’État, ainsi que les modalités
d’édification constitutionnelle d’une identité nationale. La démarche méthodologique
comparative est nécessaire pour parvenir à une réponse. Elle permet d’analyser, comparer et
23
Pierre-François. GONIDEC, « A quoi servent les constitutions Africaines ? Réflexion sur le constitutionnalisme
africain », RJPIC, oct-déc. 1988, n° 4, p. 849 ; Théodore HOLO, « constitution et nouvel ordre politique au Bénin », Revue
Béninoise des Sciences Juridiques et Administratives, (RBSJA), décembre 1989, n° 13, p. 7.
24
C’est le cas des Constitutions du Togo et du Gabon respectivement du 14 octobre 1992 et du 26 mars 1991. La première
ne fait référence aux considérations identitaires que pour interdire les partis politiques identitaires (article 11). La seconde
incrimine, dans son préambule, le recours aux éléments identitaires dans l’espace public.
25
Préambule de la constitution gabonaise.
26
Koffi AHADZI-NONOU, « Remarques sur la constitution démotique », l’Amphithéâtre et le prétoire au service des droits de
l’homme et de la démocratie, Mélanges en l’honneur du Président Robert DOSSOU, Harmattan, 2020, pp. 100-110, p. 101.
27
Préambule de la constitution camerounaise du 18 janvier 1996.
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classer les constitutions échantillonnées et, le cas échéant, les décisions des juridictions
constitutionnelles, afin d’appréhender, d’une part, la place qu’occupe le fait identitaire dans la
constitution et d’évaluer, d’autre part, l’apport de la constitution dans la construction de
l’identité nationale. L’objectif est de voir si la constitution traite le citoyen en tenant compte de
son appartenance ethnique, religieuse, linguistique, régionale et raciale et le cas échéant, par
quelles modalités.
Au regard des différentes options opérées par les constitutions des pays d’étude, il peut être
affirmé que la constitution, dans son rôle de construction de la nation au sens subjectif, est
promotrice de l’identité nationale en saisissant ou en reniant les identités infra-étatiques. Elle
fixe les principales frontières juridiques, en commençant par celles qui distinguent le national
citoyen de l'étranger non-citoyen. Elle procède ensuite, soit à la caractérisation du peuple
comme une universalité, et à la définition de ses attributs, soit à la reconnaissance des
différentes communautés identitaires et les modalités de leur solubilité au sein d’une identité
nationale. Concrètement, ces constitutions, dans la perspective de construire la nation comme
socle de l’État, saisissent l’identité nationale dans la diversité, c’est-à-dire l’identité nationale
plurielle de deux manières différentes (I), afin de construire une identité nationale dans l’unité
(II).

I- UNE APPREHENSION AMBIVALENTE DE L’IDENTITE NATIONALE


PLURIELLE
L'examen des textes constitutionnels des États étudiés laisse apparaître un double constat.
D’un côté, les constitutions du Togo et du Gabon appréhendent dans une approche négative,
l’identité nationale plurielle du peuple vivant à l’intérieur des frontières étatiques. De l’autre,
celles de la Côte d’ivoire et du Cameroun intègrent cette réalité sociologique, mais avec une
portée variable. L’identité nationale plurielle est donc récusée d’un côté (A) et acceptée de
l’autre (B).

A. L’IDENTITE NATIONALE PLURIELLE RECUSEE


Certains États de l’Afrique noire francophone se caractérisent par leur rapport
viscéralement hostile à la diversité identitaire considérée comme antinomique à l’unité du
peuple, donc à celle de démocratie fondée sur l’égalité devant la loi et l’indivisibilité du peuple
ou de la République28. Ces constitutions manifestent une certaine indifférence face à la diversité
identitaire, c’est-à-dire l’identité plurielle du peuple (1) et restreignent, en conséquence, son
usage dans l’espace public (2).

1. L’indifférence de la constitution face à l’identité plurielle


L’identité plurielle du peuple est considérée par une partie de la doctrine comme un tabou
constitutionnel29 bien qu’elle soit réelle dans la vie sociopolitique. Les rapports entre
constitution et identités infra-étatiques sont quasiment des rapports de désamour. En effet, le
constituant semble avoir mis l’accent sur l’impératif de construction de l’unité nationale au
28
Alain ONDOUA, « Population en droit constitutionnel : cas des pays d’Afrique francophone », Afrique contemporaine,
2012/2 n° 242, p. 97, disponible sur https://www.cairn.inforevue-afrique-contemporaine-2012-2-page-87.htm, consulté le 17
juin 2020.
29
« Les tabous du constitutionnalisme en Afrique », tel est le thème du colloque international organisé à Lomé par le Centre
de droit public de l’Université de Lomé (CDP) et le Centre d’études et de recherches sur les droits africains et sur le
développement institutionnel (CERDADI) de l’Université de Bordeaux IV, les 15 et 15 juin 2011. Les Tabous du
constitutionalisme en Afrique, Actes du Colloque, presse universitaire de Lomé, 2011.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 169
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

détriment de la reconnaissance de la diversité identitaire. Ce choix s’explique par la tendance de


nombre d’États d’Afrique noire francophone visant à promouvoir l’unité du peuple, surtout dans
le préambule de la constitution. Ces États affirment leur détermination à sauvegarder et à
consolider l’indépendance et l’unité nationales30, ou l’intangibilité de l’unité nationale31, ou
encore la nécessité impérieuse de parfaire son unité32. Au Gabon, par exemple, le projet unitaire
s’est accompagné par des slogans très expressifs : « Plus de tribu, plus de clan, une seule
nation »33, justifiant ainsi la défiance du constituant à l’égard de l’identité nationale plurielle.
Ainsi, en ignorant les identités infra-étatiques dans le texte de la constitution, le Togo et le
Gabon consacrent implicitement le principe d’indifférence qui correspond à la politique de la
négation des particularismes. Ce principe a prospéré dans les contextes unitaires hérités de la
philosophie politique française. L’idée consistait à « arracher les citoyens à leurs souches […]
pour leur permettre de "communier" dans une nation aussi indivisible que le corps du Roi… ou
celui du Christ »34. La diversité ethnoculturelle ou linguistique est considérée comme un
obstacle à l’unité nationale ou à l’unité du peuple. La diversité identitaire, notamment ethnique,
linguistique et culturelle qui caractérise les populations composant le peuple n’est pas prise en
compte par la constitution. D’ailleurs, ces textes parlent du peuple et non des peuples35 ; le
peuple étant considéré comme une universalité, une homogénéité. Le peuple est un et souverain.
Il est juridiquement indivisible. Cette unité du peuple est affirmée dans la constitution togolaise,
notamment en son article 4 : « la souveraineté appartient au peuple … ». C’est la même
rédaction que retient la constitution ivoirienne36. Il n’y a qu’un seul peuple détenteur de la
souveraineté au sein de l’État. Le principe de l’unicité du peuple fait obstacle à la
reconnaissance d’un « peuple infra-étatique » par la constitution. Il ne saurait donc avoir
plusieurs peuples ayant chacun une identité spécifique à l’intérieur des frontières étatiques. La
reconnaissance constitutionnelle des identités infra-étatiques et des droits spécifiques afférents
serait susceptible d’annihiler l’élan de construction de la nation comme socle de l’État.
Par ailleurs, l’indifférence du constituant par rapport à la diversité identitaire ostentatoire
dans les sociétés africaines semble justifiée par le principe constitutionnel d’égalité des citoyens
devant la loi. En effet, les constitutions des États étudiés garantissent l’égalité de tous les
citoyens. C’est le cas de l’article 2 de la constitution togolaise qui dispose que « la République
togolaise assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race, de
sexe, de condition sociale ou de religion ». L’on retrouve la même formulation dans la
constitution du Gabon37. L'universalisme des droits, l'égalité juridique des citoyens, la laïcité et
le refus de reconnaissance des groupes (ethniques, linguistiques, religieux) caractérisent ainsi le
modèle républicain de ces États. L’égalité de tous les citoyens ne permettrait pas de conférer des
statuts spécifiques à des communautés identitaires à l’intérieur de l’État. Cela pouvait conduire à
la reconnaissance d’une pluralité de peuples à l’intérieur d’un État. Or, il n’existe qu’un seul
peuple indivisible. En France, le Conseil constitutionnel a censuré la référence à un « peuple

30
Préambule de la constitution de la République démocratique du Congo du 18 février 2006 ; formulation proche de celle
retenue par le préambule de la constitution du Mali du 25 février 1992.
31
Préambule de la constitution du Sénégal du 22 janvier 2001.
32
Première phrase du préambule de la constitution camerounaise du 18 janvier 1996.
33
Roland POURTIER, « Encadrement territorial et production de la nation : Quelques propositions illustrées par l'exemple
du Gabon », in Emmanuel TERRAY (dir.), L’État contemporain en Afrique, Paris, Harmattan, 1987, p. 351.
34
Dominique TURPIN, « La question des minorités en France », in Territoires et libertés, Mélanges Yves MADIOT,
Bruxelles, Bruylant, 2000, p. 491.
35
Sur cette notion, voir Koffi AHADZI-NONOU, « Réflexions sur la notion de peuple », Afrique et politique, n° 1, janvier-juin
2002, pp. 86 et suiv.
36
Voir l’article 31 de la constitution ivoirienne de 2016.
37
L’article 2 de la constitution gabonaise dispose que « la République gabonaise assure l’égalité de tous les citoyens devant
la loi, sans distinction d’origine, de race, de sexe, d’opinion ou de religion ».
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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184
38
corse, composante du peuple français » dans la loi portant statut de la collectivité territoriale
de Corse. Le juge constitutionnel français s'est fondé notamment sur l'article premier de la
constitution selon lequel « la France assure l’égalité de tous les citoyens sans distinction
d’origine, de race ou de religion »39, pour considérer que la constitution ne connaissait que le
peuple français. L’unité est donc assimilée à l’égalité, la première permettant d’atteindre la
seconde.
Poussant plus loin cette logique constitutionnelle d’un peuple unique dans un État,
corollaire du principe de l’indivisibilité de la République, certains États40, sans exclure les
langues nationales, ont adopté, dans leur constitution, une conception sélective mais aussi
unitariste de la langue nationale. En ignorant les autres langues dans le texte constitutionnel, le
constituant refuse de prendre en compte la diversité ethnolinguistique et culturelle du peuple, du
moins dans l’espace public. Or, selon le professeur Ahadzi-Nonou, « toute inadéquation de la
réponse à la problématique démotique fragilise le pouvoir politique qui se trouve sans assise
sociologique solide. L’État, partant, s’en trouve ébranlé41 ». Cette critique à l’égard de la
réticence constitutionnelle à prendre en compte le substrat humain n’est pas moins acerbe en ce
qui concerne l’interdiction de recours à l’identité plurielle dans l’espace public.

2. La restriction constitutionnelle du recours à l’identité plurielle


L’organisation identitaire, notamment ethnique, religieuse et culturelle d’un État, peut
ébranler le socle même de l’État-nation. Or, la nation signifie le triomphe du lien politique et
juridique sur les liens de sang et le sacre de la communauté des citoyens libérés de toute
identification primordiale42. Fort de cette approche volontariste, les constitutions du Gabon et du
Togo, par exemple, ont limité le recours à des considérations identitaires dans les relations
publiques.
D’abord, l’encadrement constitutionnel de l’usage des identités infra-étatiques dans
l’espace public se présente sous la forme d’une interdiction de traitement discriminatoire du
citoyen en raison de son identité, fut-elle ethnique, raciale, religieuse ou culturelle. C’est le sens
de l’article 11 de la constitution togolaise de 1992 qui dispose que « Nul ne peut être favorisé ou
désavantagé en raison de son origine familiale, ethnique ou régionale, de sa situation
économique ou sociale, de ses convictions politiques, religieuses, philosophiques ou autres »43.
Cette interdiction de discrimination fondée sur les considérations identitaires est mentionnée
dans plusieurs constitutions44. Elle s’impose aux pouvoirs publics. En effet, il est interdit à l’État
de formuler et de mettre en œuvre des politiques publiques sur une base identitaire telle l’ethnie,
la religion ou la race. La discrimination positive, impliquant la mise en place des politiques
spécifiques à la faveur des populations vulnérables ou marginalisées, ne saurait donc être fondée
sur des critères identitaires.
Ensuite, l’encadrement constitutionnel de l’usage du fait identitaire dans l’espace public est
traduit par l’interdiction de partis politiques régionalistes ou ethniques. L’article 7 de la
38
Voir CC, Décision n° 91-290 DC du 9 mai 1991, Loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse, Rec. p. 50.
39
Voir l’article 1er de la constitution française de 1958 : « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et
sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte
toutes les croyances. Son organisation est décentralisée ».
40
C’est l’exemple du Rwanda, du Burundi et du Sénégal.
41
Koffi AHADZI-NONOU, « Remarques sur la constitution démotique, op. cit. p. 101.
42
Dominique SCHNAPPER, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard (coll. « Essais »),
1994, p. 51.
43
Article 11 de la constitution togolaise du 14 octobre 1992.
44
Voir, par exemple l’article 13 de la constitution de la République Démocratique du Congo de 2006 ; l’article 1er de la
constitution du Burkina Faso de 1991, article 2 de la constitution malienne.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 171
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

Constitution togolaise est suffisamment illustratif. Cette disposition prévoit que « les partis
politiques ou regroupements de partis politiques doivent respecter la constitution. Ils ne peuvent
s’identifier à une région, à une ethnie ou à une religion »45. La constitution ivoirienne, quant à
elle, dispose que « sont interdits les partis et groupements politiques créés sur des bases
régionales, confessionnelles, tribales, ethniques ou raciales ». Il peut être déduit que toute
action fondée sur des considérations identitaires est prohibée dans l’espace public par la
constitution dans une perspective de construction de la nation. Ainsi, comme le fait remarquer
Ivan Boev, « la langue, la religion, les affaires ethnoculturelles relèvent du domaine privé »46.
Par conséquent, dans l’espace public, l’on est tenu de se conformer aux repères et principes
constitutionnels, notamment l’usage exclusif de la langue officielle, par exemple. Cette logique
est empruntée par le Conseil constitutionnel français qui, dans sa décision du 15 juin 199947, a
refusé au gouvernement l’autorisation de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou
minoritaires48 au motif qu’elle confère, en son préambule et en son article 749, des droits
spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, à l’intérieur de
territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées50.
Enfin, l’interdiction de l’identité plurielle dans l’espace public se manifeste par les
sanctions susceptibles d’être infligées en cas de comportements ou de propos discriminatoires en
raison des identités infra-étatiques, notamment l’ethnie, la race ou encore la religion. Dans ce
sens, l’article 7 de la constitution gabonaise de 1991 dispose : « tout acte de discrimination
raciale, ethnique ou religieuse, de même que toute propagande régionaliste pouvant porter
atteinte à la sécurité intérieure ou extérieure de l’État ou à l’intégrité de la République sont
punis par la loi ». Ainsi, si l’on s'en tient à la lettre de la constitution, « tout acte portant atteinte
à la forme républicaine, à l’unicité, à la laïcité de l’État, à la souveraineté et à l’indépendance,
constitue un crime de haute trahison puni par la loi »51.
Le recours aux considérations identitaires dans les relations publiques est donc prohibé par
la constitution, car la prise en compte du fait identitaire dans la gestion des affaires publiques est
en contradiction avec les principes fondamentaux de la République52, lesquels constituent le
socle de l’État. Autrement dit, la reconnaissance et le traitement du citoyen en fonction de son
appartenance identitaire ne s’accommodent pas facilement avec l’indivisibilité 53, la laïcité54 et le
45
Article 7 de la constitution togolaise du 14 octobre 1992. L’article 57 de la constitution burundaise va dans le même sens
en disposant que pour être agréés, ils sont tenus notamment de souscrire à la Charte de l'Unité nationale et d'adhérer aux
principes fondamentaux suivants : le respect, la sauvegarde et la consolidation de l'unité nationale.
46
Ivan BOEV, Introduction au droit européen des minorités, L’Harmattan, Paris, 2008, pp. 28-29.
47
CC, Décision n° 99-412 DC du 15 juin 1999.
48
La Charte, élaborée à partir d’un texte proposé par la Conférence permanente des pouvoirs locaux et régionaux de
l’Europe, a été adoptée en tant que convention par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe le 25 juin 1992 et ouverte
à la signature le 5 novembre 1992, à Strasbourg. Elle est entrée en vigueur le 1er mars 1998.
49
Article 7 : Objectifs et principes.
1- En matière de langues régionales ou minoritaires, dans les territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées et
selon la situation de chaque langue, les Parties fondent leur politique, leur législation et leur pratique sur les objectifs et
principes suivants :
a- la reconnaissance des langues régionales ou minoritaires en tant qu'expression de la richesse culturelle ;
50
Au regard de l’article 2 de la constitution française, selon lequel la langue de la République est le français, le Conseil ne
conçoit pas que les citoyens français puissent avoir le droit de pratiquer une langue autre que le français non seulement
dans la vie privée mais également dans la vie publique. Ce raisonnement tend à laisser penser que le Conseil définit la
nation non pas par le partage de valeurs politiques mais bien par le partage d’une réalité linguistique, l’usage collectif du
français.
51
Art. 7 de la constitution du Gabon. Le Préambule de cette constitution dispose également que « tout acte de
discrimination raciale, ethnique ou religieuse, de même que toute propagande ».
52
Le mot République vient du latin res publica qui signifie « la chose publique ». L'utilisation de ce terme sous-entend
l'existence d'un espace public, commun à tous les membres de la collectivité. Cet espace est régi par des lois qui
s'appliquent également à tous.
53
Une République indivisible signifie qu’aucune partie du peuple, ni aucun individu, ne peut s’attribuer l’exercice de la
souveraineté nationale. Seul le peuple dans son ensemble exerce cette souveraineté par la voie de ses représentants (ex :
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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

caractère social de la République. Mais, ce choix d’exclure les considérations identitaires dans
55

le texte constitutionnel n’est pas partagé par tous les constituants des États échantillonnés.

B. L’IDENTITE NATIONALE PLURIELLE ACCEPTEE


L’identité est le fondement substantiel d’une communauté. Si elle permet d’identifier la
communauté, elle la constitue en lui donnant justement sa nature particulière. Fort de cette
réalité, certaines constitutions, en articulation avec les principes républicains, reconnaissent les
identités infra-étatiques (1) et d’autres vont plus loin en leur garantissant une protection (2).

1. La reconnaissance de l’identité nationale plurielle


L’État se présente d’abord comme une collectivité humaine56. La reconnaissance juridique,
notamment constitutionnelle de la diversité identitaire permet au peuple de se réaliser en
affirmant son identité57. En effet, le peuple réel, disait Stéphane Pierre-Caps, « est
fondamentalement plural, traversé par des oppositions politiques, sociales et religieuses »58.
Ainsi, force est de constater que le constitutionnalisme africain a ouvert une ère nouvelle par la
reconnaissance de la richesse et de la diversité identitaire du peuple comme un ressort de la
construction de l’État-nation59.
Les préambules de nombreuses constitutions, rappelant le contexte de leur adoption, font
référence aux différentes identités du peuple60. Á titre illustratif, en Côte d’ivoire, le préambule
de la constitution proclame : « tenant compte de notre diversité ethnique, culturelle et religieuse,
et résolu à construire une Nation pluriethnique et pluri raciale fondée sur les principes de la
souveraineté nationale61 ». La diversité identitaire est ainsi consacrée de manière symbolique
par la constitution ivoirienne. A travers ce rappel dans le préambule de la constitution, l’État
reconnaît et exhibe la diversité identitaire du peuple comme une marque d’authenticité et de
richesse. Mais, s’il est bien vrai que la constitution fait référence à la diversité identitaire, on
peut s’interroger sur la valeur ajoutée d’une telle reconnaissance. Telle que formulée dans le
texte constitutionnel, cette reconnaissance n’aurait qu’une valeur mémorielle et déclarative car
aucun statut spécifique n’est reconnu à aucune communauté. Il s’agirait, selon certains auteurs,

les députés) ou du référendum. L’unité et l’indivisibilité garantissent une application uniforme du droit sur l’ensemble du
territoire national.
54
Le caractère laïc de la République découle à la fois du principe de la liberté de croyance et du principe d’égalité des
citoyens devant la loi et implique la séparation des Églises et de l’État. Aucune religion n’a ainsi de statut privilégié au sein
de la République et chaque individu se voit garantir la liberté de ses opinions et de sa foi.
55
Le caractère social de la République résulte de l’affirmation du principe d’égalité. Il s’agit de contribuer à la cohésion
sociale et de favoriser l’amélioration de la condition des plus démunis.
56
Jean BOULOUIS et Marcel PRELOT, Institutions politiques et droit constitutionnel, op. cit., p. 9.
57
Pour le Professeur AHADZI citant Bernard CUBERTAFOND, « La constitution est le lieu sacralisé de la reconnaissance.
Et celle-ci est un ressort historique et social, politique, fondamental. Il faudrait donc relier le droit constitutionnel avec cette
notion, très fouillée par l’histoire et la sociologie ». Sans cette reconnaissance, « apparaî t une coupure entre droit
constitutionnel et réalité sociale » voir Koffi AHADZI-NONOU, « Remarques sur la constitution démotique », l’Amphithéâtre
et le prétoire au service des droits de l’homme te de la démocratie, op. cit. , p. 105.
58
Stéphane PIERRE-CAPS, « Constitution, nation et minorités : exemples européens et asiatiques », in Académie
internationale de droit constitutionnel (AIDC), Droit constitutionnel et minorités, Recueil des cours, vol. XXII, Campus
Universitaire, Tunis, 2003, pp. 377-452 ; p. 385.
59
Stéphane PIERRE-CAPS, « Le principe de l’autonomie personnelle : une solution de l’avenir ?», in constellation et
apparences, Presse de Science Po, 2004, p. 422.
60
Á titre illustratif, en Centrafrique, le préambule de la constitution du 30 mars 2016 proclame que le peuple
centrafricain, « fier de son unité nationale, linguistique et de sa diversité ethnique, culturelle et religieuse qui contribue à
l’enrichissement de sa personnalité ». Il en est de même du préambule de la constitution burundaise du 18 mars 2005 qui
invoque « la protection et l’inclusion des groupes ethniques, culturels et religieux minoritaires dans le système général de
bonne gouvernance ».
61
Préambule de la constitution ivoirienne du 18 novembre 2016.
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de simples concessions accordées à une réalité aveuglante, car les dispositions qui y sont
consacrées ne sont pas généralement suivies de conséquences pratiques significatives, ni sur le
plan institutionnel ni sur le plan territorial62.
En réalité, la constitution est cet instrument commun aux individus et aux communautés
dans lequel il est reconnu leurs particularités, leur rythme propre mais aussi leurs valeurs
partagées. Ce sont ces valeurs constitutionnelles communes que Jürgen Habermas appelle
« patriotisme constitutionnel »63. L’adhésion au patrimoine constitutionnel commun des sociétés
politiques, adaptée aux structures politiques et institutionnelles, contribue donc à renouveler le
droit constitutionnel. Une telle prise en compte mémorielle de l’hétérogénéité culturelle et
linguistique des sociétés africaines constitue une avancée, même s’il s’agit là d’une approche
minimaliste en termes d’appréhension du substrat humain des communautés à l’intérieur de
l’État par la constitution.
La constitution étant le reflet de la société, elle ne peut jouer convenablement son rôle et
prétendre à la légitimité que si elle traduit le pluralisme social dans sa globalité et non pas
seulement dans son acception restrictive limitée au multipartisme ou au pluralisme médiatique.
Le droit à la différence ainsi reconnu constitutionnellement exprime la pensée d’une nation
culturelle qui projette l’image des différentes composantes sociologiques de l’État. C’est dans ce
sens que Paul SABOURIN développe l’idée « d’éléments constitutifs de la nation : les ethnies
avec leurs coutumes et cultures »64.
Il convient de remarquer que la reconnaissance de la diversité identitaire est articulée avec
les exigences de la coexistence pacifique des différentes communautés identitaires. Cette
logique de la fongibilité du particulier dans l’universel est exprimée par le constituant ivoirien
dans le préambule qui dispose : « persuadé que la tolérance politique, ethnique, religieuse ainsi
que le pardon et le dialogue des cultures constituent des éléments fondamentaux du pluralisme
concourant à la consolidation de notre unité, au renforcement du processus de réconciliation
nationale et à la cohésion sociale ». D’autres constitutions, en prenant en compte la diversité
identitaire du peuple, imposent à l’État l’obligation de promouvoir la coexistence pacifique.
C’est le cas de la constitution de la République Démocratique du Congo de 2006 qui met
l’accent sur « le devoir de l’État d’assurer et de promouvoir la coexistence pacifique et
harmonieuse de tous les groupes ethniques du pays, mais également la protection et la
promotion des groupes vulnérables et de toutes les minorités, tout en veillant à leur
épanouissement »65.
Il apparaît donc que la reconnaissance constitutionnelle de l’identité nationale dans la
diversité est suivie de mécanismes permettant de garantir le respect des principes fondamentaux
de la République. Cette tendance est partagée par d’autres constituants qui, au-delà de la simple
reconnaissance des identités infra-étatiques, consacrent des droits spécifiques aux communautés
identitaires dans une perspective de protection.

62
Voir, par exemple, Koffi AHADZI NONOU, « Remarques sur la constitution démotique », op. cit. , p. 106
63
Voir Justine LACROIX, « Patriotisme constitutionnel et identité post-nationale chez JÜRGEN HABERMAS, in Habermas,
2002, p. 156.
64
Paul SABOURIN, « L’Europe des nations », La Revue administrative, 49ème Année, n° 291 (Mai-Juin 1996), p. 329.
65
Article 51 de la constitution de la République Démocratique du Congo..
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 174
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

2. La protection de l’identité nationale plurielle


« La fonction attendue d’un texte constitutionnel est d’exprimer une idée de droit », pour
reprendre l’expression de Georges Burdeau, c’est-à-dire une représentation de l’ordre social
idéal66. Telle est la justification de la prise en compte par le droit des identités dans les États
souvent multiethniques et multiconfessionnels67. Ce faisant, certains constituants consacrent le
droit à la différence. Le « droit à la différence est considéré comme un droit individuel
s’exerçant dans un environnement collectif, comme l’exprime l’article 27 du Pacte relatif aux
droits civils et politiques… »68. Il permet à chacun, individuellement et/ou collectivement, de
faire valoir les multiples aspects culturels de la langue, de la religion et de l’identité69. Ainsi,
certaines constitutions reconnaissent et protègent les groupes identitaires. La constitution
camerounaise du 18 janvier 1996 fait figure d’exemple. En effet, elle proclame dans son
préambule que « l’État assure la protection des minorités et préserve les droits des populations
autochtones conformément à la loi »70. Les constitutions de la République Démocratique du
Congo71, du Bénin72 et du Burundi73 vont dans le même sens. Cette constitutionnalisation des
éléments identitaires fait dire à Jean NJOYA qu’« un droit des minorités et des autochtones
s’écrit déjà progressivement sur le palimpseste constitutionnel de la plupart des États africains
subsahariens »74. James Mouangue Kobila estime, quant à lui, que la protection des minorités
et/ou des autochtones est « cristallisée dans quelques 77 autres constitutions de par le
monde »75 . La prise en compte constitutionnelle des identités infra-étatiques est suivie des
mesures susceptibles de faciliter la participation effective au processus décisionnel de

66
Cité par Dominique ROUSSEAU, « La construction constitutionnelle de l'identité des sociétés plurielles » op. cit., p. 31.
L’acte constituant traduit la volonté du peuple en corps de lois. La constitution est en tout état de cause l’expression des
Êtres et de leur manière d’être suivant l’aphorisme ubi societas ibi jus. Il est régulièrement écrit que le droit « est l’émanation
de la conscience collective du groupe qui l’applique ». Voir, Henri LEVY-BRUHL, « Rapports du droit et de la sociologie »,
e
Archives du droit et de la sociologie juridique, Cahier double 7 année, n° 3 & 4, Rec. Sirey, 1937, p. 22.
67
Voir Guy ROSSATANGA-RIGNAULT, « Identités et démocratie en Afrique : entre hypocrisie et faits têtus », Afrique
contemporaine, 2012/2 n° 242, pp. 59 à 71, disponible sur https://www.cairn.inforevue-afrique-contemporaine-2012-2-page-
59.htm
68
Stéphane PIERRE-CAPS, « Le principe de l’autonomie personnelle… », op., cit., p. 419.
69
Géneviève KOUBI, « Droit et minorités dans la République française », in Alain FENET (dir.), Le droit et les minorités,
Bruxelles, Bruylant, 2000. p. 383.
70
Préambule de la constitution Camerounaise du 18 janvier 1996. De plus, l’article 57 alinéas 2, 3 et 5 du même texte
dispose que « le Conseil régional doit refléter les différentes composantes sociologiques de la région, qu’il est présidé par
une personnalité autochtone de la région élue en son sein pour la durée du mandat du Conseil ».
71
La constitution de la République démocratique du Congo affirme en son article 46 que » l’État tient compte, dans
l’accomplissement de ses tâches, de la diversité culturelle du pays. Il protège le patrimoine culturel et national et en assume
la promotion ».
72
Les articles 10 et 11 de la constitution béninoise du 11 décembre 1990 disposent que : « toute personne a droit à la
culture. L’État a le devoir de sauvegarder et de promouvoir les valeurs nationales de civilisation tant matérielles que
spirituelles, ainsi que les traditions culturelles. Toutes les communautés composant la Nation béninoise jouissent de la
liberté d’utiliser leurs langues parlées et écrites et de développer leur propre culture tout en respectant celles des autres.
L’État doit promouvoir le développement de langues nationales d’intercommunications ».
73
La constitution burundaise du 28 février 2005 va dans le même sens en garantissant, quant à elle, la représentation des
groupes ethniques spécifiques dans les instances nationales électives, notamment l’Assemblée nationale et le Sénat. Selon
les dispositions constitutionnelles, trois (3) représentants de l’ethnie Twa (art.163) siègent au Sénat tandis que le bureau de
l’Assemblée nationale doit être formé dans le respect des équilibres politico-ethniques. La même constitution prévoit que
« les Vice-Présidents appartiennent à des groupes ethniques et à des familles politiques différents (art.154) et que le
Ministre chargé de la force de défense nationale ne soit pas de la même famille politico-ethnique que le Ministre
responsable de la police nationale » (art. 112).
74
Jean NJOYA, « États, peuples et minorités en Afrique Sub-saharienne », Janus, vol. 5, n°3, 2011, p. 14.
75
Jean-Marie KOBILA, « Droit de la participation politique des minorités et des populations autochtones au Cameroun :
application de l’exigence constitutionnelle de la prise en compte des composantes sociologiques de la circonscription dans
la constitution des listes de candidats aux élections au Cameroun », RFDC, n° 75, 2008, p. 632 et s.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 175
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

l’ensemble des communautés, ou encore de leur permettre d’exercer une certaine autonomie
politique dans un cadre territorial infra-étatique76.
En effet, l’on assiste à la mise en place de mécanismes et arrangements institutionnels qui
ont pour fonction, soit de garantir une représentation effective des minorités identitaires dans les
organes du pouvoir politique, soit de permettre aux représentants des minorités d’influencer, de
retarder ou de bloquer les processus décisionnels. La consécration constitutionnelle des
minorités identitaires avec un traitement spécifique est illustrée par le droit électoral
camerounais77. Ainsi, de nombreuses lois électorales prescrivent l’exigence de prise en compte
des composantes sociologiques de la circonscription dans la constitution des listes78. Cela a pour
objectif de faire participer toutes les composantes de la circonscription à la prise de décision 79.
Certains auteurs ont parlé de la « constitutionnalisation d’une identité nationale plurielle ou
relâchée »80 ou encore de « la promotion de l’identité culturelle camerounaise, ou de certains
droits collectifs des groupes particuliers »81.
L’autre procédé de consécration de droits aux groupes identitaires est le dosage ethnique.
La doctrine constitutionnaliste le définit comme « une technique de répartition ou de
distribution des postes les plus importants de responsabilité politique, administrative, militaire
ou autres en tenant compte du poids démographique, économique, politique de chaque groupe
ethnique ou tribal dans une société pluriethnique par une forte prégnance des appartenances
tribales »82. Cette technique a connu ses années de gloire dans plusieurs États d’Afrique noire
francophone83.
Il apparaît donc que l’approche de l’État africain combine progressivement des histoires et
des références culturelles, religieuses, sociales, politiques différentes qui s’inscrivent dans la

76
Certains instruments internationaux reconnaissent qu’il est désirable d’assurer aux minorités une participation effective
aux décisions qui les concernent, voir par exemple, dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies, l’article 2.1 de la
Déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques,
résolution 47/135 adoptée à l’unanimité par l'Assemblée générale des Nations Unies le 18 décembre 1992 : « les personnes
appartenant à des minorités ont le droit de prendre une part effective, au niveau national et, le cas échéant, au niveau
régional, aux décisions qui concernent la minorité à laquelle elles appartiennent ou les régions dans lesquelles elles vivent,
selon des modalités qui ne soient pas incompatibles avec la législation nationale».
77
En droit électoral camerounais, le non-respect de cette exigence fait l’objet de sanction contentieuse, en l’occurrence la
disqualification de la ou des listes incriminées ; constituant ainsi « une avancée dans le sens de l’efficacité normative des
énoncés constitutionnels et législatifs relatifs à la prise en compte des composantes sociologiques de la circonscription dans
la composition des listes de candidats aux élections ». Ces quelques données du droit constitutionnel et électoral montrent
l’intérêt qu’il y aurait à construire un modèle de constitutionnalisme compatible avec le caractère plural des sociétés
africaines ; modèle qui confinerait notamment à « la recherche et [à] la promotion d’une tension équilibrée entre identités
particularistes et allégeance citoyenne ». voir, Jean-Claude TCHEUWA, « Droit constitutionnel étranger », Revue française
de droit constitutionnel, 2011, p. 17, disponible sur https://www.cairn.info/revue-francaise-de-droit-constitutionnel-2011-2-
page-1.htm, consulté le 17 novembre 2019.
78
Sur ces lois électorales, voir Jean-Marie KOBILA, « Droit de la participation politique des minorités et des populations
autochtones : application de l’exigence constitutionnelle de la prise en compte des composantes sociologiques de la
circonscription dans la constitution des listes de candidats aux élections aux Cameroun », op.cit., 2008, p. 632 ; Alain Didier
OLINGA, « L’identification de l’électeur au Cameroun », p. 3 et suiv., disponible sur http://www.institut-
idef.org/IMG/pdf/L_identification_des_electeurs_au_Cameroun_doc.pdf, consulté le 22 mai 2020.
79
Jean-Claude TCHEUWA, op. cit, p. 17.
80
Luc SINDJOUN, « Identité nationale et ‘révision constitutionnelle’ du 18 janvier 1996 : comment constitutionnalise-t-on le
« nous » au Cameroun dans l’État post-unitaire », disponible sur http://polis.sciencespobordeaux.fr/vol1ns/article2.html,
consulté le 11 mai 2020.
81
Léopold DONFACK SOKENG, Existe-t-il une identité démocratique camerounaise ? La spécificité camerounaise à
l’épreuve de l’universalité des droits fondamentaux, http://polis.sciencespobordeaux.fr/vol1ns/article3.html.
82
Koffi AHADZI-NONOU, « Réflexions sur un tabou du constitutionnalisme négro-africain : le tribalisme », in Les voyages du
droit. Mélanges en l’honneur du Professeur Dominique BREILLAT, Paris, L.G.D.J., 2011, pp. 20 et suiv.
83
Par exemple, au Bénin, il a été créé un Conseil présidentiel composé des chefs des trois principaux partis politiques
représentant les grands groupes ethno- régionaux du pays. Au Togo, entre 1967 et 1991, le Chef de l’État étant du Nord, le
Président de l’Assemblée Nationale provenait systématiquement du Sud. À partir de 1991, avec la création d’un poste de
premier ministre, le titulaire, choisi dans la région méridionale, équilibre ethniquement la présidence de la République
détenue par un ressortissant de la zone septentrionale.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 176
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

longue durée des réalités de communautés distinctes. De même, elle se traduit par une forte
aspiration à la citoyenneté qui rattache l’individu à une communauté nationale dotée d’une
identité pouvant être qualifiée de « nationale ».

II. UNE APPREHENSION MITIGEE DE L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE


« La nation ne s’épuise pas dans un État », disait Jean-Denis Mouton84. Mais, l’idée de la
nation est inscrite dans l’organisation de l’État par la constitution. Cette dernière, étant un acte
fédérateur, énonce les principes autour desquels se construit l’État-nation. Elle est donc un
ferment de la construction de l’identité nationale unique de l’État. Toutefois, cette conception
unitariste identité nationale (A) semble doublement être remise en cause(B).

A. L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE PROMUE


Le rapport entre l’identité nationale et la constitution interroge car il s'agit de deux notions
distinctes, mais qui se structurent mutuellement85. En effet, la constitution, ayant un caractère
conciliateur et unificateur, fait coïncider l’État à la Nation. De ce fait, elle construit (1) et
protège (2) l’identité nationale unique de l’État.

1. La consolidation de l’identité nationale unitaire


« L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au
long de l’existence »86, opinait André Maalouf. À l’analyse, la constitution regroupe des
caractéristiques propres à la communauté nationale qui compose l’É tat. Comme telle, elle
constitue le moyen d’assurer la cohérence dans l’existence en préservant les caractéristiques
qu’elle met en avant. La constitution est donc productrice de l’identité nationale unifiée et
commune à tous les groupes identitaires. Élodie Derdaele écrivait à juste titre qu’« une
constitution, pour être effective, doit être le reflet de la nation et ainsi être dotée d’une identité
propre »87. Cette assertion implique que la constitution devrait être porteuse de l’identité de
l’État. C’est ainsi que les constitutions des États étudiés construisent et canalisent une identité
nationale propre à chaque État.
Il faut rappeler que la constitution a, avant tout, une fonction intégrative88 qui permet aux
citoyens d’un État de s’identifier à leur norme fondamentale. Elle représente le point d’équilibre
qui permet de faire succéder les clivages à l’union nationale, une union reposant entièrement sur
la volonté de vivre ensemble. Les organisations tribales ou ethniques et les autres
particularismes locaux caractérisant les sociétés africaines sont ainsi fondues par la constitution
dans un creuset national89. Cela implique qu’une identité infra-étatique ne peut s’exprimer que
dans le respect de l’identité nationale et des principes républicains de laïcité et d’égalité de tous
devant la loi. La constitution ne fait donc place aux identités infra-étiques que si elles sont
solubles dans la démocratie et l’État unitaire. Elle est le texte qui relie les différentes
communautés infra-étatiques, qui les empêche de flotter en leur donnant un point fixe où toutes

84
Jean-Denis MOUTON, « Crise et internationalisation de l'État : une place pour l'État multinational ? », in Actes du colloque
sur l'État multinational et l'Europe, Nancy, 1997, pp. 9 – 18.
85
Marie-Claire PONTHOREAU, Droit(s) constitutionnel(s) comparé(s), Paris, Economica, 2010, p. 266.
86
André MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p.32.
87
Elodie DERDAELE, « La constitution entre norme et symbole, réflexions sur le constitutionnalisme contemporain », op. cit.
p. 12.
88
Magalie BESSE, « L’écriture multilatérale des constitutions, facteur de réussite des transitions démocratiques »,
Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel, n°45, octobre 2014.
89
Christophe EBERHARD, Le droit au miroir des cultures. Pour une autre mondialisation, Paris, LGDJ, 2010, p. 66.
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L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

leurs activités peuvent se mouler. À cet effet, Dominique Rousseau disait de la constitution
qu’elle « aborde la question du sens de l’existence humaine et de la vie des hommes en
société »90.
L’idée de nation, ayant une identité distincte à la fois des identités des communautés infra-
étatiques et des autres nations, irrigue la constitution91. Ainsi, à travers la déclaration des droits,
par exemple, la constitution fonctionne comme un mécanisme grâce auquel, progressivement, se
construit, se structure l’identité nationale de chacun à partir de ces identités individuelles et
communautaires92. Les droits contenus dans la constitution formulent la philosophie politique de
l’État et énoncent les valeurs que l’État s’engage à respecter93. Autrement dit, la constitution
dessine les contours d’un projet de société.
En agrégeant ou en désagrégeant les différentes identités infra-étatiques, la Constitution
construit un référentiel de symboles spécifiques d’unité nationale permettant de les identifier 94.
Aussi, la constitution en fixant la langue officielle participe-t-elle à fédérer les différentes
communautés autour d’un idéal commun95. En effet, la langue est l’un des emblèmes qui
indiquent l’identité d’une personne96 et, comme telle, est un formidable outil d’unification des
peuples, d’une identité nationale manifeste97. À travers l’imposition constitutionnelle d’une
langue officielle nationale, l’État cherche à développer un sentiment national98. La langue
officielle est donc un élément de l’identité nationale unique. Ces éléments caractérisent
constitutionnellement l’identité nationale d’un État par rapport aux autres. Ils portent une charge
symbolique importante, car il s’agit des symboles de la représentation de l’État.
En somme, l’idée d’une identité nationale surplombant les identités infra-étatiques est
renforcée et véhiculée par la constitution. Partant de là, elle contribue à renforcer l’État en tant
que communauté politique, en raison des spécificités qu’elle met en exergue et le caractère
républicain de l’État qu’elle instaure. Un État républicain est un État en charge du bien public,
garant de la cohésion sociale contre les particularismes de tous ordres, soucieux d’établir un
droit égalitaire pour tous, donc respectueux au premier chef des Droits de l’homme et du
citoyen. La République se donne donc une mission essentielle par rapport à la nation prise
comme un corps à animer et à unifier. Il est donc clair que la constitution est un ferment de
l’identité nationale unifiée qu’elle protège.

90
Dominique ROUSSEAU, « Question de constitution », in : Le nouveau constitutionnalisme, Mélanges Gérard Conac,
Paris, Economica, 2001, p. 5.
91
Par exemple, l’article 3, de la constitution Burundaise dispose que « Les institutions de transition ont pour missions
prioritaires de consolider la conscience nationale à la place de la conscience ethnique ». L’article 44 de la même constitution
précise que chaque Burundais a le devoir de préserver et de renforcer l'Unité nationale conformément à la Charte de l'unité
nationale. Voir également l’article 11 de la Constitution du Benin : «toutes les communautés composant la Nation béninoise
jouissent de la liberté d'utiliser leurs langues parlées et écrites et de développer leur propre culture tout en respectant :
celles des autres ».
92
Stéphane PIERRE-CAPS, « Le peuple à l’interface du droit constitutionnel et du droit international », in Civitas
Europa,2014/1 n°32, p. 20.
93
Philippe ARDANT et Bertrand MATHIEU, Droit constitutionnel et Institutions politiques, LDJD, 2010 p. 75.
94
Pour une réflexion engagée en faveur d’une revalorisation de la différence grâce à un dépassement du libéralisme au
profit du pluralisme, voir Michel ROSENFELD, « L’égalité et la tension dialectique entre l’identité et la différence »,
Constitutions, n° 2, 2010, pp. 177-193.
95
Pour des développements sur le lien de corrélation entre statut de la langue et forme de l’État, voir la première partie de la
thèse de Véronique BERTILE, Langues régionales ou minoritaires et constitution : France, Espagne et Italie, Université
Bordeaux 4, 2005.
96
Darell TRYON, « Les populations du Pacifique : langue, migration et identité », Journal de la société des océanistes,
2012, p. 18, disponible sur https://journals.openedition.org/jso/6878 , consulté le 13 juillet 2020.
97
En fait, peuple et langue entretiennent des rapports dialectiques. D’une part, l’unité linguistique est indispensable à la
formation du peuple. Elle concourt donc à faire émerger l’unité politique. D’autre part, la consécration de l’existence d’un
peuple participe à l’unification de la langue.
98
Voir Nazam HALAOUI, « L'identification des langues dans les constitutions africaines », Revue française de droit
constitutionnel », op. cit. p. 15.
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2. La protection de l’identité nationale unitaire


L’analyse croisée des dispositions des constitutions étudiées met en évidence la dynamique
de protection de l’identité nationale de ces États. Le Préambule de la constitution ivoirienne, par
exemple, dispose : « Conscient de sa liberté et de son identité nationale, de sa responsabilité
devant l'histoire et l'humanité… »99. Cette affirmation atteste du mouvement de
constitutionnalisation de l'identité. C’est la preuve de la prise de conscience relativement à
l’identité, qu'il s'agisse de la proclamer, de la défendre ou de la promouvoir. Il se formule donc
le constat selon lequel l'identité se construit nécessairement dans une relation, mais aussi fait
l’objet d’une protection. L’identité nationale constitutionnalisée est matérialisée par l’emblème
national100, l’hymne national101, la devise, les armoiries de la République102. Tous les citoyens
de l’État se reconnaissent autour de ces éléments et la spécificité ou la particularité des
dispositions les consacrant ne souffre d’aucune contestation.
Concrètement, l’identité nationale est constitutionnellement garantie par une série de
dispositions, notamment celles qui rattachent l’État à son histoire, sa culture et donc son identité.
Dans cette perspective, certaines constitutions contiennent des dispositions attestant de la
garantie constitutionnelle de l’identité nationale. C’est dans ce sens qu’il faut analyser la reprise,
par exemple, des résolutions issues des conférences nationales103 dans le préambule de la
constitution.
Certes, la constitution ne peut à elle seule constituer l'identité nationale puisque la nation
trouve ses sources dans les éléments objectifs104 et subjectifs105 constitutifs de l'identité
nationale. Mais, cette dernière revêt une dimension constitutionnelle interne106. L’intégration des
éléments de l’identité nationale dans le texte constitutionnel leur confère non seulement leur
valeur juridique suprême, mais aussi une protection à la fois contre les identités infra-étatiques
et l’identité supra-étatique.
En effet, l’identité nationale protégée par la constitution, et parfois assimilée à l’identité
constitutionnelle107, est un ensemble de valeurs dont le respect s’impose à toutes les autres
99
Préambule de la constitution ivoirienne de 2016.
100
A titre d’exemple, l’article 3 de la constitution togolaise dispose que « l'emblème national est le drapeau composé de cinq
bandes horizontales alternées de couleur verte et jaune. Il porte à l'angle supérieur gauche une étoile blanche à cinq
branches sur fond carré rouge ».
101
A titre illustratif, l’article 1er de la constitution du Cameroun dispose que l’hymne national est : « Ô Cameroun, Berceau de
nos Ancêtres ». Voir dans le même sens, les articles, 4, 2 et 2 respectivement des constitutions du Congo, du Togo et du
Gabon.
102
Exemple, l’article 1er de la constitution du Cameroun dispose que les armoiries de la République du Cameroun sont
constituées par un écu chapé surmonté côté chef par l’inscription « République du Cameroun », et supporté par un double
faisceau de licteurs entrecroisés avec la devise : « Paix - Travail - Patrie », côté pointe. L’écu est composé d’une étoile d’or
sur fond de simple et d’un triangle de gueules, chargé de la carte géographique du Cameroun d’azur, et frappé du glaive de
la balance de justice de sable. Voir les articles 1er et 25 respectivement des constitutions de la RDC et du Mali.
103
Préambule de la constitution béninoise dispose, par exemple, que le Dahomey, proclamé République le 4 décembre
1958, a accédé à la souveraineté internationale le 1er Août 1960. Devenu République Populaire du Bénin le 30 Novembre
1975, puis République du Bénin le 1er mars 1990, il a connu une évolution constitutionnelle et politique mouvementée
depuis son accession à l’indépendance. Seule est restée pérenne l'option en faveur de la République. Les changements
successifs de régimes politiques et de gouvernements n'ont pas émoussé la détermination du Peuple Béninois à rechercher
dans son génie propre, les valeurs de civilisation culturelles, philosophiques et spirituelles qui animent les formes de son
patriotisme. Ainsi, la Conférence des Forces Vives de la Nation, tenue à Cotonou, du 19 au 28 février 1990, en redonnant
confiance au peuple, a permis la réconciliation nationale et l'avènement d'une ère de Renouveau Démocratique. Voir les
préambules des constitutions burundaise, camerounaise et togolaise.
104
Par exemple : la langue, la religion, la culture etc.
105
Le sentiment d'appartenance, en particulier.
106
Michel TROPER, « Identité constitutionnelle », in B. Mathieu (dir.), Cinquantenaire anniversaire de la constitution
française, Paris, Dalloz, 2008, p. 123
107
Voir, Édouard DUBOUT, « Les règles ou principes inhérents à l'identité constitutionnelle de la France : une supra
constitutionnalité ? », Revue française de droit constitutionnel, 2010/3 n° 83, pp. 451- 482.
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normes, y compris constitutionnelles ou communautaires. La protection constitutionnelle de


l’identité nationale vise, au regard de l’ordre juridique, à la fois à légitimer son fondement et à
structurer son fonctionnement. En consacrant l’existence d’une identité nationale en droit
positif, le constituant cherche à assurer sa pérennité afin de résister aux assauts des droits «
venus d’ailleurs»108.
Le but visé est d’empêcher toute remise en cause de ce qui est au fondement même d’un
système juridique, ce sur quoi il est bâti et continue d’exister. La protection constitutionnelle de
l’identité nationale procède d’une volonté de protection de valeurs nationales. Il n’est pas
superfétatoire de préciser que le droit, que ce soit dans son élaboration que dans sa réalisation,
repose nécessairement sur des considérations extra ou méta-juridiques, un « devoir-être »,
appelées « valeurs »109. Certes, ces valeurs sont en théorie inconnaissables dans une science du
droit. Elles font pourtant que le système juridique est perçu comme juste et en légitiment ainsi le
caractère obligatoire. Certains auteurs estiment qu’elles sont indispensables au bon
fonctionnement d’un système juridique110. Cette protection textuelle de l’ipséité nationale par
l’inscription des valeurs nationales dans le texte constitutionnel est renforcée par le droit
communautaire111.
En somme, la constitution est promotrice de l’identité nationale. Elle canalise les forces
centrifuges des communautés identitaires pour en construire une identité qu’elle consacre et
protège. Mais, en dépit de cette promotion constitutionnelle, l’identité nationale de l’État est de
plus en plus érodée.

B. L’IDENTITE NATIONALE UNITARISTE REMISE EN CAUSE


L’identité nationale, symbole de l’idéal commun et du vivre ensemble au sein de l’État-
nation est en crise. En interne, l’on constate une résurgence des revendications identitaires,
attestant d’une érosion interne de l’identité nationale (1). Au niveau international, cette érosion
résulte des constructions supranationales qui font émerger une sorte d’identité communautaire
(2).

1. La fragmentation endogène de l’identité nationale unitaire


La quête de l’identité est l’un des comportements les plus élémentaires des individus et des
collectivités humaines112. La montée des revendications identitaires s’impose de nos jours
comme une évidence. En effet, la politisation des référents identitaires est devenue la chose la

108
Régis LAFARGUE, « Le Droit au mépris de l’État : l’exemple du pluralisme familial comme art de se jouer de la norme
étatique », In Jean Carbonnier. L’homme et l’œuvre, Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 3, disponible sur
https://doi.org/10.4000/books.pupo.2665, consulté le 22 septembre 2020.
109
Le terme valeur désigne la qualité d’une chose ou d’une action en vertu de laquelle elles méritent de l’estime ou font
l’objet d’un désir. Dans l’analyse philosophique, les valeurs s’opposent aux faits en ce sens qu’elles ne sont pas
objectivement observables. Voir, Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit, Paris, LGDJ, p. 633 et
suiv.
110
Voir, notamment le nécessaire recours du juge à des « principes » dans la théorie de Ronald DWORKIN, Prendre les
droits au sérieux, Paris, PUF, 1995, p. 80 et s.
111
L’’article 4 § 2 du Traité sur l’Union européenne, dans sa version issue du traité de Lisbonne, qui formule le principe en
disposant que « l’Union respecte l’égalité des Etats membres devant les traités ainsi que leur identité nationale, inhérente à
leurs structures fondamentales politiques et constitutionnelles ».
112
Bernard BADIE , « La Société plurielle entre mythes et réalités : un essai d’identification politique de situations pluralistes
», in A la recherche de la démocratie, 2009, p. 61, disponible sur https://www.cairn.info/a-la-recherche-de-la-democratie--
9782845863231-page-59.htm , consulté le 13 mai 2020.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 180
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

mieux partagée au monde. Il s’observe partout un réveil, souvent violent, des ethnismes, des
nationalismes ou des régionalismes113.
Le phénomène du multiculturalisme n’est pas une réalité propre à une région du monde114.
En Afrique, l'État a précédé la nation. Or, les communautés africaines, par essence multi-
ethniques, expriment à suffisance la diversité socioculturelle dont les dérives identitaires
constituent l’une des manifestations les plus éloquentes dans les nouveaux États démocratiques.
La construction de l’État-nation est faite, soit par l’interdiction de l'expression plurielle
d’identités différentes, soit par la superposition des communautés ethnoculturelles, en vue
d’instaurer le « vouloir vivre ensemble ». Mais, ce modèle de construction de l’État-nation
semble avoir échoué. Comme l’a relevé Jean-Denis Mouton, « l’apparence d’unité s’est vite
transformée en une division ethnique, tribale et clanique »115. Aujourd’hui, il est difficile de
prouver l’existence d’une identité nationale portée par des valeurs communes et partagées par
tous.
En effet, les constitutions des années 1990, fondatrices de la démocratie libérale, ont libéré
les forces centrifuges de la nation en Afrique. Le libéralisme politique a mis au grand jour la
réalité occultée, et davantage malmenée dans le contexte du monolithisme politique, celle d’une
nation à polarisation variable116. C’est donc à juste titre que Guy Nicolas observe qu’en
« Afrique, la multi-appartenance constitue le principe face au concept réducteur de la
citoyenneté »117. La multi-appartenance situe l’individu ou le citoyen dans un vaste champ
d’action, de manière différenciée et en fonction des polarisations qu’il subit118. Dès lors, la
question de l’identité nationale se présente dans une logique opposée. Le sentiment
d’appartenance au groupe ethnique, linguistique, religieux ou régional semble être plus sacré,
plus légitime que celui d'appartenir à l'État qui confère la nationalité. L’individu se trouve
partagé entre la loyauté à sa tribu, à son ethnie et à sa religion, dont il se sent plus proche et
l’allégeance à sa nation qui lui paraît abstraite. La conjugaison de tous ces facteurs aboutit à une
sorte « d'empêchement national »119. Cela donne l'impression que le sentiment d'appartenance à
une entité nationale, même imagée, s’estompe au profit d'autres identités et d'autres allégeances.
Cette situation conduit à des revendications à caractère identitaire et sectaire dont le
corolaire est la véhémence de l'ethnicité renforcée par les clivages religieux entre chrétiens et
musulmans ou chrétiens et animistes. En Côte d’ivoire, la problématique de l’«ivoirité » et les
revendications, ayant débouché sur la guerre civile et des affrontements intercommunautaires
lors de la crise électorale de 2010, illustrent à suffisance l’effritement endogène de l’identité ou
l’identité nationale apparente120. Ces conflits remettent en cause les valeurs nationales et
unificatrices véhiculées par la constitution. De même, la crise dans les régions anglophones et
les velléités indépendantistes au Cameroun illustrent parfaitement la résurgence des
revendications identitaires en dépit de la volonté constitutionnelle de construction d’une nation
homogène121.

113
La crise dans les régions anglophones du Cameroun est une illustration.
114
Charles TAYLOR, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Princeton University Press, 1992, p. 6.
115
Gérard NJINGA, constitutions et unité́ nationale au Cameroun, Mémoire de DEA, Université́ de Douala, 2008, p. 31.
116
Guy NICOLAS, « Les, nations à polarisation variable et leur État : le cas nigérian », in E. TERRAY (dir.), L’Etat
contemporain en Afrique, Paris, Harmattan, col. Logiques sociales, pp. 157-174, p. 158.
117
Ibid., p. 158.
118
Ibid., p. 159.
119
François THUAL, les conflits identitaires, Paris, Ellipses, 1995 p.156.
120
Voir François GAULME, « ‘L’ivoirité’, recette de la guerre civile », Études, 2001/3, Tomme 394, pp : 292-304, disponible
sur : file:///Users/user/Downloads/ETU_943_0292.pdf, consulté le 13 juin 2020.
121
Voir Dieudonné MBARGA, « Le challenge du vivre ensemble dans un contexte pluriethnique : le cas du Cameroun »,
Revue Française de Science Politique, avril 2020, pp : 1-22.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 181
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

Au regard de ces données factuelles, l’image la plus forte, relayée par le discours politique,
qui consiste à présenter le principe de l’unité nationale comme fondé sur le principe de
l’indivisibilité de la République qui suppose une nation unique et indivisible soumise à une loi
universelle, impersonnelle au sein d’un territoire commun, n’est pas toujours réelle. C’est dire
que la conception française de la nation reposant sur le volontarisme, c'est-à-dire, « la libre
décision d’individus choisissant de s’associer pour un destin commun »122, semble moins
adaptée123. L’unité nationale traduisant l’existence d’une identité nationale est ainsi qualifiée par
certains auteurs « d’hypocrisie politique »124. Il se pose ainsi la question de l’effectivité et de
l’efficacité de la constitution en Afrique. D’ailleurs, le professeur Ahadzi-Nonou faisait observer
à juste titre que « dotés de sociétés ethniquement hétéroclites, sans réelle volonté de vivre
ensemble, ces Etats, ont voulu dupliquer le modèle de l’État-Nation occidental bâti sur le
principe, certes discutable, de l’homogénéité du peuple. Des constitutions fondées sur l’unicité
de celui-ci y ont donc été adoptées en déphasage complet avec les réalités humaines. Faute de
tout enracinement sociologique véritable, le constitutionnalisme négro-africain connait une
crise permanente depuis sa naissance »125.
La construction constitutionnelle de l’identité nationale en Afrique noire francophone est
donc un échec si l’on s’en tient aux données factuelles qui attestent de son érosion. D’ailleurs,
cette érosion de l’identité nationale n’est pas seulement endogène.

2. La fragmentation exogène de l’identité nationale unitaire


Nous assistons depuis quelques décennies à l’internationalisation des constitutions avec les
projets de constitutions communautaires. Ce processus d’uniformisation tend à effacer les
particularités nationales126, conduisant à une universalisation des valeurs et des principes.
En effet, la construction des espaces communautaires a suscité de multiples
bouleversements dans l’organisation politique et économique des États. Les diverses mesures
mises en place, notamment : la libre circulation de la main d'œuvre, l’abolition des douanes, les
programmes de convergence et d’harmonisation économiques pour les régions ou encore
récemment, l'implantation du statut de « citoyen communautaire »127 semblent accélérer le
mouvement vers une fusion plus importante au plan sociopolitique. En dépit de la volonté
exprimée de respecter des identités nationales128, la construction des espaces supranationaux a
fait émerger le sentiment d'appartenance à une nouvelle collectivité. Il est de plus en plus
question de citoyen de la CEDEAO, de l’UEMOA. Ceci implique une identité commune aux
habitants de cet espace communautaire.

122
Philippe ARDENT, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, LGDJ, 2019, p. 20.
123
C’est dans ce sens que Stéphane DION, un ancien Premier ministre belge présentait les vertus de la démocratie dans la
construction de l’unité nationale. Voir Jean-Paul HUBERT, Le futur des relations Canada- Québec, notes pour une
présentation, Section belge de l'Assemblée internationale des Parlementaires de langue française, Bruxelles, 29 février
1996, Document de l'Ambassade du Canada, p. 7.
124
Rodrigue NGANDO SANDJE, État et nation dans le constitutionnalisme africain, Thèse de doctorat, Université de
Bourgogne, 2013, p. 76.
125
Koffi AHADZI-NONOU, « Remarques sur la constitution démotique », op. cit. , p. 101. Voir également, sur ce point,
Pierre-François GONIDEC, « A quoi servent les constitutions africaines ? Réflexion sur le constitutionnalisme africain »,
R.J.P.I.C., N° 4, 1988, pp. 849-966.
126
Alain VIALA, « Le concept d’identité constitutionnelle : approche théorique », dans L. BURGORGUE-LARSEN (dir.),
L’identité constitutionnelle saisie par les juges en Europe, Paris, Pédone, 2011.
127
Exemple de citoyen européen et CEDEAO.
128
Sur la question du respect de l’identité nationale des États membres dans la construction de la Communauté, voir Robert
FRANK (dir.), Les identités européennes au XXème siècle : diversité, convergences et solidarités, Publication de la
Sorbonne, 2004, p. 117.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 182
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

L’intégration communautaire implique un processus de constitutionnalisation c’est-à-dire


la convergence, en certains domaines spécifiques, des droits constitutionnels des États membres
d’une communauté. Ce phénomène tend vers la reconnaissance d’un patrimoine constitutionnel
commun à ces États, lequel n’est pas sans rapport avec la reconnaissance ultérieure de valeurs
communes par l’Union. Ce phénomène de convergence des droits constitutionnels consiste en
l’identification d’un certain nombre de principes ou de valeurs qui apparaissent dans leur
conception comme communs aux États de la communauté. La convergence matérielle se situe
autour de la notion de « démocratie constitutionnelle », équivalente à celle de démocratie
libérale ou encore à celle de constitutionnalisme libéral, puisque faisant à la fois référence aux
principes « d’élections libres »129 et «de protection constitutionnelle des droits fondamentaux
»130.
Contrairement à l’identité nationale saisie sous l’angle essentiellement sociologique et
juridique, l’identité communautaire est juridico-politique. Elle est matérialisée par le suffrage
universel et la souveraineté populaire, mais aussi par l’alternance démocratique. Ce sont des
signes qui confirment la réalité d’une « convergence du fonctionnement des systèmes politiques
des États de la CEDEAO »131. De même, la similitude des listes et formulations des droits
fondamentaux, la primauté de la constitution et le développement de la justice constitutionnelle
sont autant de facteurs permettant de conclure à la convergence du fonctionnement des systèmes
juridiques, ces derniers se conformant aux principes de l’État de droit132. Ces valeurs sont
considérées comme communes et auxquelles s’identifient les États membres.
Ces indices de convergence mettent en exergue une identité au-delà des nations, une
identité constitutionnelle entendue dans son sens commun et qui provient alors d’une adhésion
et d’une conviction dans un ensemble de principes que se partagent les États membres et dans
lesquels se reconnait la communauté133. C’est dire que l'intégration politique s'accompagne de la
naissance d’un sentiment d’appartenance non pas à une communauté nationale, mais à une
communauté supranationale à laquelle le citoyen ressortissant s’identifie. La construction de
l’espace communautaire participe ainsi au remodelage de l'identité dépassant le cercle des
identités nationales ou ethniques.
L'originalité et la nouveauté de l’espace politique qui est en train de se créer autour des
institutions communautaires fournit donc l'occasion de proposer une nouvelle forme identitaire
qui se fonderait sur des éléments qu’ils estiment totalement différents de ceux constituant
l'identité nationale, comme la culture, la langue ou le sentiment d'appartenance à une
communauté. L’identité du patrimoine, contrairement à celle de la nation ne produit pas de
l’unité ou de l’uniformité ; elle produit de l’harmonie, elle apparaît comme une culture
constitutionnelle commune à vertu socialisante. Une véritable conscience communautaire
permettrait de consolider les grands principes démocratiques et de l’État de droit. Mais,
l’émergence de l’identité communautaire, du moins du point de vue constitutionnelle, n’est pas
sans incidence sur l’identité nationale.

129
Voir le Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance additionnel au protocole relatif aux
mécanismes de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité du 21 décembre
2001.
130
Dominique ROUSSEAU, « La notion de patrimoine constitutionnel européen », Le patrimoine constitutionnel européen,
actes colloque organisé les 22 et 23 novembre1996 à Montpellier, op. cit, p. 22.
131
Ibid., pp. 22 et suiv.
132
Ibid., p. 25 et suiv.
133
Ibid., p. 31.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 183
L’identité dans la constitution en Afrique noire francophone WELLA Mazamesso 1 pp. : 165-184

CONCLUSION
La réalité sociale détermine la constitution et non le contraire. Cette réalité sociale est celle
de la diversité des identités collectives que l’on ne saurait enfermer dans le corset de la légalité
formelle et de l’unité préconçue de la société. L’Afrique doit fonder l’État et l’organisation des
pouvoirs publics sur ce que le professeur MELEDJE appelle le « constitutionnalisme
identitaire»134.
Comme il peut être constaté, l’on assiste dans une certaine mesure, à la faveur du
constitutionnalisme dit de la troisième génération135, à l’essor des « constitutions identitaires ».
C’est ce qui fait dire à Jean Marie BRETON que « l’Afrique a lentement trouvé, au fil des
années, les ferments de son originalité, les assises de sa légitimité, les conditions de son
efficacité, et les forces de sa créativité »136. De plus en plus d’États optent pour des modèles
constitutionnels adaptés aux réalités culturelles africaines même s’il est impossible d’ignorer la
persistante prégnance du modèle constitutionnel occidental137.

134
Francisco MELEDJE DJEDJRO, « Le système politique ivoirien dans la géopolitique ouest africaine », RDP 2006, n°3,
p.708.
135
La chronologie divisant le constitutionnalisme africain en trois âges est communément acceptée. Le 1 er âge correspond
aux constitutions de la première génération des indépendances aux années 1970 Le 2 ème âge se rapporte au
présidentialisme dit « négro-africain », un retour vers une identité africaine et donc nationaliste (1970-1990). Enfin, le 3ème
âge est celui issu de la vague des conférences nationales des années 1990, avec le retour à un constitutionnalisme libéral.
136
Jean-Marie BRETON, « Trente ans de constitutionnalisme d’importation dans les pays d’Afrique noire francophone entre
mimétisme et réception critique : cohérences et incohérences (1960-1990) », AFDC, Congrès de Montpellier, 9-11 juin 2005
p. 1.
3 Jan-Dubois de GAUDUSSON, « Sur l’attractivité du modèle de la Constitution de 1958 en Afrique, cinquante ans après…
», in MATHIEU (B.) (dir.), Cinquantième anniversaire de la Constitution française, Paris, Dalloz, 2008, p. 675 et s.
137
Dodzi KOKOROKO (D.), « L’idée de Constitution en Afrique », Afrique contemporaine, vol. 2, n° 242, 2012, p. 117.
Annales de l’Université de Parakou, Série "Droit et Science Politique", Vol.2, n°2(2019) 184

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