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COLLECTION RECHERCHE

Comité technique « Foncier et Développement »

Les conflits fonciers


et leur résolution à l’échelle
locale dans un contexte
de marchandisation de la terre
Une étude de cas dans les Hautes Terres à Madagascar

Hadrien di Roberto
Avertissement

Ce rapport de recherche a bénéficié du soutien financier du Comité technique « Foncier &


développement » de la coopération française (CTFD), sur le guichet « Production de connaissances
et d’informations » du projet multi-pays « Appui à l’élaboration des politiques foncières » financé
par l’Agence française de développement (AFD).

Réunissant experts, chercheurs, opérateurs et responsables de la coopération française, le


Comité technique « Foncier & développement » est un groupe de réflexion qui apporte, depuis
1996, un appui à la coopération française en termes de stratégie et de supervision d’actions sur
le foncier, en réseau avec de nombreux acteurs français et internationaux. Depuis 2006, il met
en œuvre le projet « Appui à l’élaboration des politiques foncières » qui vise à :
– favoriser la production et la diffusion de connaissances pour faciliter les débats et une
meilleure compréhension des problématiques foncières par les acteurs des politiques foncières
dans leur diversité ;
– alimenter les choix de politiques dans les pays et contribuer aux débats internationaux par la
production de cadres d’analyse et de références partagées (supports pédagogiques, fiches pays,
notes de synthèse, etc.) ;
– soutenir les acteurs stratégiques des réformes à différentes échelles et appuyer la construction
de références à différents niveaux dans plusieurs pays.

Pour répondre au besoin de production de connaissances opérationnelles, le guichet « Production


de connaissances et d’informations » a été mis en place pour financer des études réalisées par des
étudiants encadrés par des institutions ayant une expertise reconnue en matière de foncier et étant
en mesure de leur apporter l’encadrement nécessaire pour assurer une bonne qualité du travail
produit.
Les meilleurs rapports issus de ces études sont disponibles sur le portail « Foncier et
développement » à l’adresse suivante :
http://www.foncier-developpement.fr/collection/rapports-de-recherche/
Les analyses et conclusions présentées dans ce rapport n’engagent que leurs auteurs, leur contenu
ne représente pas nécessairement la vision et les positionnements de l’AFD ou de ses organisations
partenaires.
Auteurs :
 Hadrien Di Roberto, UMR Art-Dev, CIRAD, Les conflits fonciers et leur résolution à l’échelle
locale dans un contexte de marchandisation de la terre. Une étude de cas dans les Hautes
Terres à Madagascar.

Contact : hadrien.diroberto@outlook.fr
Relecteurs :
 Emmanuelle Bouquet (CIRAD), Perrine Burnod (CIRAD) & Jean-Philippe Colin (IRD)

Référence pour citation :


DI ROBERTO H. (2021) Les conflits fonciers et leur résolution à l’échelle locale dans un contexte de
marchandisation de la terre. Une étude de cas dans les Hautes Terres à Madagascar. Collection
Recherche. Paris, Comité Technique Foncier et Développement (AFD-MEAE).

Ce travail est sous licence Creative Commons CC-BY-ND


Pour voir une copie de cette licence visitez le site : http://creativecommons.org/licences/by-
nd/2.0/
Maquettage : Alice Yonnet-Droux et Hélène Gay
RAPPORT DE RECHERCHE

Les conflits fonciers et leur résolution à


l’échelle locale dans un contexte de
marchandisation de la terre

Une étude de cas dans les Hautes Terres à Madagascar

Hadrien DI ROBERTO

Economiste, UMR Art-Dev, CIRAD


Contact : hadrien.diroberto@outlook.fr
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Avertissement de l’auteur

Ce rapport de recherche reprend les résultats du chapitre 6 de ma thèse de doctorat intitulée :


« Le marché foncier, une affaire de famille ? Une analyse institutionnelle des transactions de terre
agricoles dans les Hautes Terres à Madagascar ». La thèse a été soutenue publiquement le
27 mai 2020.
Ce rapport a bénéficié des soutiens financiers du Comité technique « Foncier & développement »
de la coopération française (CTFD), du Cirad et du projet SALIMA-GloFood (méta programme
INRAE, Cirad). Il a bénéficié du soutien technique de l’Observatoire du foncier à Madagascar.
Je remercie Lydia Razanakolona pour l’interprétariat et les traductions du malgache. Je remercie
aussi Emmanuelle Bouquet, Jean-Philippe Colin, Perrine Burnod ainsi que les relecteurs anonymes
pour leurs lectures attentives et leurs conseils avisés.
Cette publication n’engage que son auteur et ses analyses ne représentent pas nécessairement
la vision des institutions et des personnes citées ci-dessus.

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LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

TABLE DES MATIÈRES

Avertissement de l’auteur 4
INTRODUCTION 7
PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 9
I. DEFINITIONS : CONFLITS FONCIERS, SECURISATION DES DROITS ET DES TRANSACTIONS
FONCIERES 9

1. Conflits fonciers : définition et cadrage 9


2. La sécurité foncière comme garantie de respect de ses droits 9
3. La sécurité des transactions comme processus de légitimation des transferts de droits 11
4. Plusieurs mécanismes de sécurisation des transactions peuvent coexister 12
II. DONNEES QUALITATIVES, QUANTITATIVES MOBILISEES 13
1. Les données qualitatives 13
2. Les données quantitatives 14
III. CONTEXTUALISATION DE LA RECHERCHE 14

1. Madagascar et le contexte de réforme foncière 14


2. Une étude dans les Hautes Terres à Madagascar 16
3. Une forte pression foncière sur les terres agricoles 18
4. Parenté et structure familiale 21

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES
A MADAGASCAR 25
I. CARACTERISATION DES CONFLITS SUR LES TRANSACTIONS : FREQUENCE, ACTEURS,
TERRES 25

1. La fréquence des conflits fonciers concernant les transactions 25


2. Les éléments déclenchant les litiges 27
3. Des conflits principalement intrafamiliaux et portant sur des tanety 32
II. DEUX TYPES DE CONFLITS : CONTESTATION DE LA LEGITIMITE DU VENDEUR ET
TENSIONS SUR LES TERMES DES TRANSACTIONS PASSEES 33

1. Des conflits sur la légitimité de la vente : contestations du « droit de vendre » 33


2. Les conflits sur la nature du transfert 35
III. LE CONFLIT : UNE MISE EN TENSION DES MODES DE JUSTIFICATION DES DROITS 40

1. La justification de la propriété par l’ancestralité 40


2. La justification de la propriété par l’achat 41
3. La justification de la propriété par occupation, travail ou investissements réalisés 42

5
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

4. La place de l’écrit dans la justification de la propriété 43


IV. LA RESOLUTION DES CONFLITS A L’ECHELLE LOCALE : ARTICULATION ENTRE
COMMUNES, VILLAGES ET FAMILLES 44

1. Différentes instances de résolution des litiges : famille, fokontany et commune 44


2. L’articulation des différentes échelles dans la résolution des conflits 46
3. Le rôle des autorités locales pour renforcer les normes morales 50
4. La crainte du pouvoir public et la place de l’écrit dans la résolution des conflits 51

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 54


I. LES FORMES DE SECURISATION DES TRANSACTIONS : CONSULTATIONS ET
PETITS PAPIERS 54

1. Consulter la famille : une forme de sécurisation en amont des transactions 54


2. Rôles et usages des « petits papiers » dans la sécurisation des transactions 58
II. FORMALISATION DES TRANSACTIONS DANS UN CONTEXTE DE POST-REFORME :
LES CERTIFICATS FONCIERS ET LES DIFFICULTES DE LEUR ACTUALISATION 64
1. Certification : une formalisation de la propriété qui peut sécuriser les achats 65
2. Réaliser des transactions sur les terres déjà certifiées : problèmes d’actualisation 66
3. Les conséquences de l’absence de mutation des certificats : vers une nouvelle
forme d’informalité 72
CONCLUSION 77
I. RESUME ET DISCUSSION DES PRINCIPAUX RESULTATS EMPIRIQUES 77

1. Deux principaux types de conflits sur les transactions 77


2. Une résolution des conflits associant autorités municipales, villageoises, familiales 77
3. Sécurisation des transactions : les « petits papiers » sont importants… 78
4. … mais ne sont pas généralisés 78
5. Actualiser les certificats fonciers à la suite de transactions : un enjeu central de
sécurité foncière 79
II. IMPLICATION DE POLITIQUE PUBLIQUE POUR UNE SECURISATION DES TRANSACTIONS
FONCIERES 80
1. Consultations orales et « petits papiers », des dispositifs dynamiques et souples
de sécurisation des transactions 80
2. Faut-il aller plus loin dans la reconnaissance des « petits papiers » ? 80
3. La sécurisation des ayants droit familiaux 81
4. Assurer la gestion dynamique des certificats fonciers 81
TABLE DES ENCADRES 82
TABLE DES ILLUSTRATIONS 83
TABLE DES FIGURES 83
TABLE DES TABLEAUX 83
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 85

6
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Introduction

L’accès aux terres agricoles fait l’objet d’une compétition de plus en plus importante en Afrique.
Si les acquisitions à grande échelle ont conduit à donner une visibilité importante à cette « course
aux terres », notamment à Madagascar1, elles ne sont que la partie la plus visible d’un phénomène
plus ample et divers. Dans un contexte marqué par l’augmentation de la rareté relative des terres,
par l’épuisement des modes d’accès traditionnels au foncier (défriche, mise en valeur) et où
l’héritage cesse d’être un mode viable d’accès à la terre du fait du morcellement des patrimoines,
les petites transactions marchandes représentent un enjeu pour l’accès à la terre des petites
exploitations familiales. Le développement des marchés fonciers, en modifiant les règles du jeu
et les pouvoirs locaux ou familiaux sur la terre, peut engendrer des conflits (André and Platteau,
1998 ; Mathieu et al., 2002 ; Colin, 2017). Ces derniers engendrant une insécurité foncière
peuvent en retour limiter l’activité du marché, de manière générale ou pour certaines catégories
d’acteurs, engendrant alors des inégalités (Deininger and Feder, 2001 ; Colin and Bouquet, à
paraître).
À Madagascar, la question de la sécurisation des transactions se pose de manière renouvelée
avec la réforme foncière amorcée en 2005. Désormais, les parcelles détenues de facto par les
agriculteurs – mais pour lesquelles ceux-ci ne disposaient pas de droits reconnus au niveau
national – peuvent être formalisées via la demande d’un « certificat foncier ». Avec ces certificats
fonciers délivrés à l’échelle locale, la réforme ambitionne d’intensifier le processus
d’enregistrement de la propriété pour améliorer la sécurisation des droits fonciers (MAEP 2005 ;
Teyssier et al., 2009). Cependant, la littérature a aussi souligné que, malgré l’enjeu qu’ils
représentent, le rôle des marchés, et plus largement de la mutation des certificats, est resté
relativement absent des réflexions (Bouquet et al., 2016).
Dans ce contexte, le présent rapport de recherche a pour objectif général d’identifier et
d’analyser les principales sources de conflits et les modes de sécurisation des transactions. Le
rapport place au cœur de son analyse de rôle de la famille dans les conflits et la sécurisation des
transactions. En effet, au fil de nos analyses, la famille est apparue comme une composante
centrale des conflits et du processus de sécurisation foncière. Quel est le rôle de la famille dans
la sécurisation des transactions et dans la résolution des conflits fonciers, dans un contexte de
réforme censé offrir des modes de sécurisation formelle des droits (notamment par la
certification foncière) ?
Cette problématique générale est traitée à travers quatre questions spécifiques :
 Quelles formes prennent les conflits fonciers liés aux transactions marchandes ?

1 À Madagascar par exemple, l’entreprise coréenne Daewoo logistics prévoyait, à elle seule, l’acquisition de 1,3
million d’hectares pour la production de maïs et d’huile de palme. Un mouvement de contestation empêcha le
projet et précipita la destitution du président, d’où s’ensuivit une crise politique majeure (Teyssier et al., 2010 ;
Burnod et al., 2013 ; Razafindrakoto et al., 2014 ; Andriamanalina et al., 2015).

INTRODUCTION 7
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

 Comment les organisations locales gèrent-elles ces conflits et organisent-elles leur


résolution ?
 Comment les acteurs sécurisent-ils les transactions marchandes afin de mieux garantir leurs
droits et de se prémunir des conflits ?
 Comment sécuriser les transactions de parcelles sur lesquelles il existe déjà un certificat
foncier ?

Pour répondre à ces questions, le rapport est organisé en trois parties. Dans un premier temps,
nous donnerons le cadre général de cette étude avec quelques définitions puis une présentation
des données mobilisées et du contexte des Hautes Terres à Madagascar (Partie 1). Dans un
second temps, nous analyserons les différents types de conflits fonciers relatifs aux transactions
et la manière dont ils sont gérés par les organisations locales (Partie 2). Dans un troisième temps,
nous analyserons différentes stratégies de sécurisation des transactions : des consultations
familiales à la certification foncière en passant par les « petits papiers » (Partie 3). En conclusion,
ce rapport propose un résumé des principaux résultats et leurs implications éventuelles pour des
politiques publiques.

INTRODUCTION 8
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Partie 1.
Conflits et sécurisation foncière :
éléments de cadrage

Dans cette partie, nous verrons d’abord quelques éléments de cadrage et de définition
concernant les conflits fonciers et la sécurité foncière (I). Nous présenterons ensuite le contexte
de cette étude à Madagascar (II) et notre méthodologie de recherche (III).

I. DEFINITIONS : CONFLITS FONCIERS, SECURISATION DES DROITS ET DES


TRANSACTIONS FONCIERES

1. CONFLITS FONCIERS : DEFINITION ET CADRAGE


La définition, le repérage, la quantification et l’interprétation des conflits fonciers ne vont pas de
soi. Faut-il prendre en compte les tensions, les désaccords ou seulement les affrontements
ouverts ? Faut-il envisager les conflits fonciers seulement lorsqu’ils mènent à la violence ?
Considère-t-on seulement les violences physiques ou faut-il inclure les violences symboliques ?
Certains conflits sont-ils acceptables, d’autres non, et comment appréhender cette relativité
culturelle du « supportable » (Chauveau and Mathieu, 1998) ? Comme l’ont montré Chauveau et
Mathieu (1998), ce qui relève d’un conflit est relatif à chaque société et fait courir le risque aux
observateurs extérieurs d’une surinterprétation ou au contraire de leur euphémisation :
« Les difficultés pour l’observateur extérieur de repérer les conflits et d’identifier leur nature
exacte peuvent l’engager à projeter sur ces phénomènes sa propre conception et ses propres
valeurs, soit en les dramatisant, soit en considérant que les conflits sont une forme normale
de la vie sociale » (Chauveau and Mathieu, 1998, p. 244).
Dans notre travail, l’identification des conflits s’est faite à trois échelles. Nous avons observé des
litiges à des échelles limitées (entre ménages, au sein d’une famille), des conflits ouverts et portés
à l’échelle des fokontany, ou encore à l’échelle des communes. Si les premiers relèvent de ce que
nous qualifierons de tension ou désaccord, nous réserverons le terme de conflits aux litiges
ouvertement « déclarés » et qui ont fait l’objet de plaintes auprès des autorités locales. Quant
aux conflits portés au niveau des tribunaux, ils sont extrêmement rares dans la commune étudiée
et ne constituent pas le cœur de notre analyse.

2. LA SECURITE FONCIERE COMME GARANTIE DE RESPECT DE SES DROITS


La sécurité foncière est une notion au cœur des réflexions de politique publique. Elle peut se
définir comme :

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 9


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

« l’assurance que les droits sur la terre dont on dispose, quelle que soit leur nature, ne seront pas
contestés et que, s’ils le sont, ils seront confirmés par des autorités » (Lavigne-Delville, 2017).
Dans cette définition, la sécurité foncière ne dépend ni de la nature des droits, ni de leur durée,
mais plutôt de la capacité des institutions (potentiellement plurielles) à les défendre.
Cette approche a selon nous plusieurs avantages. D’une part, elle ne préjuge pas de la nécessité
de la propriété privée pour établir une sécurité foncière. En effet, la sécurité foncière peut porter
seulement sur les droits d’usage de la terre, ou inclure l’ensemble du faisceau des droits, assurant
ainsi une propriété privée exclusive. D’autre part, cette approche ne préjuge pas de l’existence
de meilleures institutions (one best way) pour protéger ses droits. La légitimation locale des droits
peut suffire à garantir la sécurité foncière. Une large gamme de stratégies et d’institutions
peuvent assurer ce rôle.
La sécurité foncière dépend donc des règles et des normes effectivement opérantes qui
définissent les droits fonciers légitimes ainsi que des organisations qui en assurent le respect.
Cette définition permet d’éviter quatre écueils ou approximations fréquents au sujet de la
sécurisation foncière qui sont développés dans l’Encadré 1 ci-après.

Encadré 1. Débats et confusions autour de la notion de sécurité foncière,


quelques précisions
La sécurisation peut porter sur la pleine propriété ou seulement sur une partie du faisceau de
droits.
Un pan de la littérature associe la sécurité foncière à l’existence d’un système de droits de
propriété privée. La « théorie standard des droits de propriété » (Platteau, 1996) associe la
propriété privée à la sécurité foncière. En soutenant l’existence d’un lien mécanique entre
propriété privée et sécurité foncière, ces approches ont parfois participé à les confondre. Or la
possession de l’ensemble du faisceau des droits n’est pas une condition nécessaire ni suffisante
de la sécurité foncière (Sjaastad and Bromley, 2000 ; Colin et al., 2009 ; Durand-Lasserve et al.,
2013).
L’insécurité n’est pas la précarité des droits fonciers.
Il faut distinguer précarité des droits et insécurité foncière stricto sensu. Par exemple, un contrat
de location d’un an ne garantit pas un accès à la terre pour l’année suivante. Un tel contrat peut
s’avérer précaire (car son renouvellement est incertain et n’assure pas la pérennité de
l’exploitation), mais la sécurité foncière de l’exploitant sur la durée du contrat peut néanmoins
être garantie.
La sécurité foncière ne dépend pas de l’enregistrement formel des droits.
Il faut aussi distinguer sécurité et légalité/formalité des droits fonciers. Nous rappellerons que la
formalisation des droits « consiste à donner une forme écrite et juridique à des droits fonciers
qui sont jusque-là principalement régis par des normes sociales locales et non pas par la loi »
(Lavigne Delville, 2018). Disposer d’un document formel n’est pas, a priori, un gage de sécurité
foncière, notamment dans les contextes où le système judiciaire fonctionne imparfaitement.
Inversement, dans de nombreuses situations, un héritier sans aucun papier ne se considérera
pas en insécurité si sa possession est connue et légitimée par sa famille et/ou les autorités
locales. Bien que longtemps négligée par les approches orthodoxes (cf. Platteau, 1996 ; Colin et
al., 2009 pour revue critique), une vaste littérature reconnaît aujourd’hui la capacité des

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 10


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systèmes coutumiers à sécuriser la tenure foncière (Platteau, 1996 ; Deininger and Feder, 2001 ;
Colin et al., 2009 ; Lavigne-Delville, 2017).
L’informalité (ou « semi-formalité ») ne signifie pas illégalité.
Par ailleurs, il est utile d’apporter une nuance : la plupart des possessions informelles ne sont
pas illégales. Pour ne prendre qu’un exemple à Madagascar, l’occupation sans document d’un
terrain considéré depuis 2005 comme propriété privée non titrée n’est pas illégale. La loi protège
les occupants même s’ils ne détiennent aucun document formel.

Par ailleurs, l’insécurité foncière ne touche pas tout le monde de la même manière. Les ressources
institutionnelles visant la protection des droits fonciers ne sont pas accessibles à tous de la même
manière. Certains groupes (plus riches ou insérés dans les bons réseaux de clientèle) ont un
meilleur accès à la sécurisation via des systèmes formels (Thomson et al., 1986 ; Haugerud, 1983 ;
Standfield, 1990 ; Mackenzie, 1993 ; cités par Platteau, 1996, p. 43), tandis que d’autres ont plus
facilement accès aux systèmes de légitimation locale. Cependant, ces institutions peuvent entrer
en contradiction. En effet, les politiques d’enregistrement des terres peuvent réduire les risques
pour les groupes qui en bénéficient et parallèlement engendrer davantage d’incertitudes pour
ceux dont les droits s’adossent à des autorités locales ou coutumières (Atwood, 1990). Ce type
d’effet pervers, induit par les programmes de titrage, a fréquemment été noté dans la littérature
(Green, 1987 ; Atwood, 1990 ; Platteau, 1996 ; Mesclier, 2009 ; Labzaé, 2016).

3. LA SECURITE DES TRANSACTIONS COMME PROCESSUS DE LEGITIMATION DES TRANSFERTS DE DROITS


Devant les résultats mitigés des politiques d’enregistrement des droits fonciers (formalisation via
le titrage notamment), plusieurs auteurs estiment qu’enregistrer les transferts de droits pourrait
représenter une alternative pour promouvoir la sécurité foncière (Mathieu et al., 2003 ;
Fitzpatrick, 2005 ; Colin, 2013 ; Arruñada, 2017). Porter l’accent sur la sécurisation des
transactions foncières, plutôt que sur la sécurisation des droits fonciers, pourrait s’avérer une
option plus réaliste. Selon Colin (2018) :
« Ce type de dispositif est souvent vu comme moins solide légalement qu’un enregistrement
des droits, mais dans des contextes où l’insécurité foncière vient pour l’essentiel des
transactions foncières, la formalisation et l’enregistrement de ces dernières peuvent
constituer l’option la plus pragmatique ».
L’argument sous-jacent est qu’il est plus facile et moins coûteux d’assurer la gestion dynamique
des transactions que d’enregistrer à un moment donné l’ensemble des droits puis de gérer les
mutations de droits à chaque échange pour maintenir ce système exhaustif à jour.
Nous définissons la sécurisation des transactions, à la suite d’autres auteurs (Mathieu et al., 2002 ;
Arruñada, 2003 ; Colin, 2013) comme des processus de validation des échanges marchands qui
tendent à assurer la légitimité du transfert de droits et son respect dans le temps. Ce changement
de focale (du droit foncier à la transaction foncière) nous permettra d’analyser les marchés
fonciers, en tenant compte de leur dimension potentiellement conflictuelle et de l’incertitude
qu’ils peuvent engendrer dans un système foncier.
Autrement dit, la sécurité des transactions dépend de la capacité des institutions à construire de
manière stable et durable des anticipations sur la légitimité des droits fonciers (acquis dans le
cadre d’une transaction) dans le futur. En effet, les transactions se font selon des règles actuelles
qui doivent garantir le respect des droits dans le futur. La sécurisation n’est ainsi jamais
parfaite puisqu’elle est en fait une anticipation actuelle du régime de validation des droits

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 11


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

fonciers dans le futur. De manière rétroactive, l’anticipation des règles du jeu futur a aussi un
impact sur les choix réalisés dans le présent2.
La sécurisation des transactions peut dépendre des interactions institutionnelles entre différents
systèmes de normes existant de manière synchronique (pluralité des normes et des institutions
en mesure de légitimer un transfert à un moment donné), mais aussi diachronique (le sens que
donnent les acteurs à une institution au moment du transfert peut évoluer et générer une
insécurité foncière plus tard).

4. PLUSIEURS MECANISMES DE SECURISATION DES TRANSACTIONS PEUVENT COEXISTER


Une première option repose sur le recours à l’enregistrement formel des droits fonciers et leur
mutation en cas de vente. Les procédures de titrage ou de certification peuvent par exemple
permettre de sécuriser les transactions à condition que ces documents de propriété soient
actualisés au nom du nouveau propriétaire. Enregistrer des droits pour sécuriser des transactions
implique que les services fonciers soient capables de gérer de manière dynamique l’actualisation
des documents de propriété. En pratique, le décalage entre cette ambition et les capacités des
États rend cette option peu efficace (Lavigne Delville, 2000 ; Lavigne Delville et al., 2001 ; Teyssier,
2004 ; Colin, 2017). Un constat important des nombreuses expériences de formalisation a été la
difficulté des administrations à actualiser les droits fonciers après un transfert (qu’il soit
marchand ou non marchand) (Bouquet et al., 2016). Comme le souligne Arruñada (2017, p. 753) :
« Les gouvernements des pays en développement et les organismes d’aide internationale ont
dépensé des fortunes dans des opérations de délivrance de titres fonciers et de simplification
administrative, pour découvrir finalement que les transactions ultérieures sur les mêmes
titres fonciers sont rarement enregistrées »3.
En pratique, une autre option de sécurisation repose sur le recours à des documents « semi-
formels » que la littérature désigne parfois par l’expression « petits papiers » (Lavigne Delville,
2002). Ces derniers constituent des innovations institutionnelles qui n’émergent pas des
administrations foncières nationales, mais contribuent en pratique à la sécurisation des
transactions marchandes. Ils sont largement répandus en Afrique subsaharienne (pour
Madagascar, cf. Teyssier et al., 2008 ; Aubert et al., 2008 ; Bertrand et al., 2008 ; Boué, 2013 ;
Burnod et al., 2014 ; Rakotomalala et al., 2018). Ces documents peuvent notamment prendre la
forme d’actes de vente sous seing privé, signés par des autorités locales ou simplement entre les
transactants. Ils n’ont pas nécessairement de reconnaissance légale bien qu’ils puissent en
reprendre certains attributs et mobiliser la signature d’autorités locales et/ou coutumières

2 Cette approche de la sécurisation peut être rapprochée de la notion de « futurité » chez J.R. Commons qui
correspond au futur tel qu’on se le représente actuellement, à savoir « un ensemble d’objectifs et de règles
opérantes de conduite présentement envisageables et relativement sûres pour les acteurs » (Gislain, 2002).
Commons considère que la temporalité de l’action économique est toujours tournée vers le futur (Commons, 1934,
p. 58). Il définit un transactant comme « un acteur créatif orienté vers le futur, manipulant le monde extérieur et les
autres en vue de conséquences anticipées » (Commons 1934a. p. 17, cité par Gislain, 2017). Comme l’explique
Kaufman à propos de la pensée de Commons : « Future events and states of the world are crucial to all forms of
economic decision-making, says Commons, because production and exchange are always forward-looking – they
take place in the present but with an eye to future benefits and costs. » (Kaufman, 2003). Ce sont les institutions qui
structurent et donnent un contenu aux anticipations quant à la sécurité foncière et qui, par conséquent, rendent
les transactions possibles.
3 “Developing country governments and international aid agencies have spent fortunes on land titling and
administrative simplification projects only to find out that later transactions on the same titled land are rarely
registered” (Arruñada, 2017, p. 753).

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 12


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

(Platteau, 1996 ; Lavigne Delville, 2002 ; Benjaminsen and Lund, 2002 ; Mathieu et al., 2002 ;
André, 2002 ; Boué et al., 2016).
Enfin, l’enchâssement social des transactions peut apporter une forme de sécurité dans
l’exécution des contrats. Ainsi, la sécurisation des transactions peut reposer sur la sélection de
partenaires « de confiance » avec lesquels il existe déjà des relations étroites (lien de parenté,
relations économiques répétées, etc.). En effet, de nombreux travaux montrent que l’inscription
des transactions dans des relations sociales participe à la sécurisation foncière (Mathieu et al.,
2003 ; Colin and Bignebat, 2009 ; Colin, 2017), même si ces relations sociales ne sont pas
exemptes de relations de pouvoir (Mathieu et al., 2003 ; Chimhowu and Woodhouse, 2010 ; Sitko,
2010).

II. DONNÉES QUALITATIVES, QUANTITATIVES MOBILISÉES

Notre analyse se base sur des données de différentes natures. Nous avons produit des données
qualitatives de première main issues d’entretiens semi-directifs, de discussions informelles,
d’observations et d’archives. Nous avons aussi mobilisé des données quantitatives issues de
différentes enquêtes-ménages.

1. LES DONNEES QUALITATIVES


Nous avons réalisé 200 entretiens semi-directifs auprès de 101 personnes dans 5 communes rurales
limitrophes situées dans la même région, dans l’est du Vakinankaratra (cf.
Illustration 2). La majorité des personnes ont été enquêtées à plusieurs reprises. Les entretiens
duraient entre quarante minutes et deux heures. Ils étaient presque tous réalisés en malgache.
Certains entretiens mobilisés dans cette enquête sont tirés du documentaire L’Accès aux terres
agricoles à Madagascar, visionnable en ligne4.
Notre analyse des conflits sur les transactions a largement bénéficié d’observations directes. Nous
avons assisté à deux résolutions publiques de conflits fonciers. Nous avons suivi ces réunions grâce
à des traductions simultanées. Elles ont été enregistrées, et intégralement traduites et retranscrites.
Nous avons aussi pu réaliser des entretiens avec des personnes impliquées ou assistant aux
résolutions de conflits.
Nous avons analysé 377 actes de vente déposés à l’échelle communale et dont les informations ont
été compilées dans un tableur pour constituer une base de données. Nous avons également
consulté les documents possédés par les chefs de village (fokontany) ou les ménages lors de nos
entretiens. De plus, nous avons aussi consulté, auprès des autorités ou des ménages, 76 documents
concernant les conflits fonciers (plaintes, « actes de résolution ») ainsi qu’une trentaine d’autres
documents fonciers divers (interdictions de location, interdictions de troc de terrains, interdictions
de vente, testaments, registres familiaux, plans cadastraux, anciens titres, etc.).

4 Ce film est en accès libre sur YouTube par le lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=ICvHc7-M7tM. Il a
bénéficié du soutien de l'Ambassade de France et du Comité technique « Foncier et Développement ». Il a été réalisé
dans le cadre de recherches en partenariat avec l'Observatoire du foncier à Madagascar, le Cirad et l'Université de
Montpellier.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 13


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

2. LES DONNEES QUANTITATIVES


Les analyses quantitatives ont été réalisées à partir de deux enquêtes auprès des ménages.
D’une part, nous mobilisons l’enquête « Perception et effets de la certification foncière à
Madagascar » (PECF), réalisée par l’Observatoire du foncier à Madagascar, le Cirad et l’UMR DIAL
(Burnod et al., 2014, p. 14). Les données analysées portent sur 600 ménages et les résultats sont
représentatifs à l’échelle de trois communes des Hautes Terres dans la région Vakinankaratra.
D’autre part, nous mobilisons l’enquête « Sécurité alimentaire des individus des ménages
agricoles » (SALIMA)5, réalisée en 2016 auprès de 300 ménages dans deux communes des Hautes
Terres de la région Vakinankaratra.

III. CONTEXTUALISATION DE LA RECHERCHE

1. MADAGASCAR ET LE CONTEXTE DE REFORME FONCIERE


Nos recherches ont lieu dans un contexte politique marqué par la réforme du système foncier
national.
En 2005, une lettre de politique foncière puis une loi dite de « cadrage » dotent le pays d’un
nouveau cadre juridique. L’objectif de cette réforme foncière est de formaliser un grand nombre
de parcelles possédées de facto par des agriculteurs, mais pour lesquelles ceux-ci ne disposaient
pas de droits reconnus au niveau national. La réforme ambitionne d’intensifier le processus
d’enregistrement de la propriété pour améliorer la sécurisation des droits fonciers (MAEP 2005 ;
Teyssier et al., 2009). En effet, les promoteurs de la réforme espèrent inclure davantage
d’agriculteurs dans le système formel et ainsi : « répondre à la demande massive en sécurisation
foncière, dans de brefs délais et à des coûts ajustés au contexte économique, par la formalisation
des droits fonciers non écrits et par la sauvegarde et la régularisation des droits fonciers écrits »
(MAEP 2005).
La réforme foncière met fin à la présomption de domanialité et instaure à la place la présomption
de propriété. La loi de 20056 modifie les statuts juridiques des terres et permet la reconnaissance
d’une propriété privée (même si elle n’est pas matérialisée par un titre) par la création d’un
nouveau régime juridique appelé la « propriété privée non titrée » (PPNT). Selon les termes de
Teyssier et al., cette loi implique que « les terrains non titrés, mais aménagés, cultivés ou bâtis
par des générations d’usagers, ne sont plus considérés comme des propriétés présumées de l’État,
car il est reconnu qu’une "emprise personnelle ou collective" atteste de l’occupation » (2009,
p. 282).
Sur les terrains en PPNT, leurs occupants peuvent demander à formaliser leur propriété à travers
un nouveau document : le « certificat foncier » (kara-tany). Pour l’instruction des dossiers et la
délivrance des certificats, la réforme mise sur la décentralisation d’une partie des compétences
foncières. Les communes rurales acquièrent des prérogatives pour enregistrer formellement des
droits de propriété. Elles peuvent délivrer ces certificats fonciers qui garantissent légalement des
droits d’appropriation individuels ou collectifs. Selon Teyssier et al. : « la valeur juridique du
certificat est identique à celle du titre, à la différence près que le titre foncier est réputé

5 Méta programme GLOFOOD, Inrae-Cirad.


6 Loi n° 2005-019 du 17 octobre 2005.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 14


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

inattaquable et peut être opposé à un certificat foncier si une procédure de certification mal
réalisée superpose un certificat à un titre » (2009, p. 282).
Ces certificats sont émis au niveau local par des « guichets fonciers communaux » sur demande
des usagers et après vérification et validation par un comité villageois (le « comité de
reconnaissance locale »). Parallèlement, les institutions de titrage des terres sont conservées,
mais n’ont plus le monopole sur l’enregistrement de la propriété foncière. La coexistence de deux
systèmes d’enregistrement des droits fonciers pose la question du partage des compétences et
des informations foncières entre l’État et les collectivités.
La procédure de certification se décompose en plusieurs étapes. D’abord, une demande de
certificat foncier est déposée à la commune auprès des agents du guichet foncier (AGF) qui sont
responsables de l’émission des certificats. Avant d’enregistrer la demande, les AGF vérifient sur
le plan local d’occupation foncière (PLOF) si la parcelle relève de la PPNT et si elle n’est pas déjà
enregistrée. Ensuite, la demande est publicisée : cela consiste généralement en un affichage
devant le guichet foncier des demandes réalisées dans la commune. Puis, deux étapes de
reconnaissance locale se succèdent. Elles visent à soumettre la demande à la validation des
autorités et de la population locale. Une commission de reconnaissance locale est constituée,
rassemblant le maire, le chef de fokontany, les agents de guichets fonciers (AGF) ainsi que des
autorités locales et des voisins. Cette commission se réunit sur le terrain et la demande reste
affichée publiquement dans le village pendant une période de quinze jours. Cette procédure de
validation locale fait que le certificat foncier enregistre un droit de propriété privée qui était
d’ores et déjà reconnu socialement. Enfin, si à l’issue de cette période personne ne s’est opposé,
un certificat peut être délivré. Ce dernier peut être enregistré non seulement au nom d’une
personne (par exemple le chef de ménage), mais aussi au nom de plusieurs personnes (par
exemple le couple ou différents membres d’une famille). Par ailleurs, notons que des étapes
supplémentaires sont nécessaires si la commune ne dispose pas de système informatique. La
délivrance du certificat nécessite alors de transmettre le dossier au centre de ressource et
d’information foncière (CRIF). Les agents du CRIF reportent les coordonnées des parcelles
certifiées sur une version informatisée du plan local d’occupation foncière (PLOF). Le CRIF édite
le certificat foncier et le remet aux usagers directement ou par l’intermédiaire des agents de
guichet foncier (AGF).

Encadré 2. Lexique de la réforme foncière malgache


Agent de guichet foncier (AGF) : Technicien formé et responsable de l’émission des certificats
fonciers au niveau de la commune. Un à deux par commune, ils animent les différentes activités
du guichet foncier.
Centre de ressource et d’information foncière (CRIF) : Bureau disposant de matériel
informatique et de techniciens formés pour réaliser la numérisation des parcelles sur le PLOF et
l’impression des certificats fonciers. Le CRIF est géré par une structure intercommunale pour le
compte des guichets fonciers voisins ne disposant pas des compétences ou du matériel
informatique nécessaires.
Certificat foncier : Document délivré par les communes, qui reconnaît légalement les droits de
propriété opposables aux tiers. Les certificats fonciers ont les mêmes attributs que les titres de
propriété, ils sont cessibles, transmissibles et hypothécables. Ils sont émis par les guichets
fonciers avec ou sans l’intervention des CRIF et sont signés par le maire.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 15


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Comité de reconnaissance local (CRL) : Comité réuni lors d’une demande de certification. Il
reconnaît (ou non) la possession et la mise en valeur du terrain par le demandeur. Le CRL est
composé de voisins de la parcelle, d’un notable ou doyen de la localité, de l’AGF, d’un
représentant de la commune et du chef de fokontany. Il assure la validation sociale de
l’appropriation et la dimension participative de la procédure de certification.
Guichet foncier : Bureau compétent pour la gestion des propriétés privées non titrées rattachées
à une commune. Si le guichet dispose de l’équipement informatique nécessaire, il peut délimiter
les terrains sur le PLOF, imprimer les certificats pour les remettre aux propriétaires et les
sauvegarder sur un support numérique. Sinon, le guichet est dit « papier ». Il gère des documents
en papier, notamment le PLOF. Il est alors associé à un CRIF qui réalise les saisies informatiques.
Opérations subséquentes : Opérations et actes portant sur des certificats fonciers déjà émis. Ces
opérations peuvent être notamment des mutations et des morcellements (en cas de vente ou
de succession) ou encore des hypothèques. Le Guichet foncier est compétent pour la gestion des
opérations subséquentes.
Propriété privée non titrée (PPNT) : Statut juridique des terres créé par la réforme foncière en
2005. Ce statut affirme que les terres non titrées ne relèvent plus de la propriété de l’État
(présomption de domanialité), mais sont présumées des propriétés privées. Les certificats
fonciers peuvent être délivrés sur les terres en PPNT.
Plan local d’occupation foncière (PLOF) : Le PLOF est un outil cartographique destiné à renseigner
le statut juridique des terrains (titré, domaine de l’État, certifié, PPNT, etc.). Le PLOF permet de
déterminer les zones de compétence du Guichet foncier et du Service foncier. Par exemple, il
permet d’éviter la superposition entre titres et certificats.
Registre parcellaire : Document sur lequel sont enregistrés tous les certificats fonciers et toutes
les opérations subséquentes à l’échelle d’une commune.

2. UNE ETUDE DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR


Les communes rurales7 qui ont fait l’objet de cette recherche sont de peuplement merina avec
d’anciennes migrations betsileo. Elles appartiennent au district rural « Antsirabe II », dans la
région Vakinankaratra (cf.
Illustration 2, infra). Notre zone d’étude se situe dans les Hautes Terres, à une cinquantaine de
kilomètres de la ville d’Antsirabé, capitale régionale et seconde ville industrielle du pays après
Antananarivo (
Illustration 2). Le secteur industriel n’emploie que 1 % des actifs de la région (Sourisseau et al.,
2016). L’agriculture y reste de loin la principale activité. Une partie de cette production alimente
les industries agroalimentaires d’Antsirabé, notamment en lait et céréales. Les collecteurs ou la
vente directe sur les marchés locaux sont les principaux débouchés des agriculteurs. La majeure
partie des productions reste non transformée et directement consommée par les ménages ou
vendue sur les marchés locaux ou régionaux.

7 Nous ne donnerons pas le nom des communes rurales enquêtées. De plus, les noms des personnes enquêtées ont
été changés afin que soit garanti leur anonymat.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 16


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Il s’agit d’une zone relativement enclavée, accessible par une mauvaise piste carrossable
seulement en saison sèche. Cet enclavement est aussi très variable selon les villages (fokontany),
car quatre sur douze seulement bordent cette piste. Ainsi, bien que situés à une cinquantaine de
kilomètres de la ville d’Antsirabé, certains villages restent très mal connectés du fait de l’état des
pistes. Pour s’y rendre, un taxi-brousse fait l’aller-retour une fois par semaine en saison sèche. Le
transport de marchandises en direction de la ville est généralement réalisé à dos d’homme, à
bicyclette, en charrette ou, plus rarement, à moto.

Illustration 1. Un exemple de paysage agricole dans la zone d’étude

Source : l’auteur, avril 2016

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 17


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Illustration 2. Carte de la zone d’étude : Madagascar et la région Vakinankaratra

Source : l’auteur. Données : institut géographique et hydrographique de Madagascar (FTM)

Encadré 3. Découpage administratif et coutumier du territoire, quelques repères


Madagascar est composée de 22 régions, dont le Vakinankaratra qui nous intéresse plus
particulièrement. Cette région est divisée en 7 districts et 86 communes.
Chaque commune est divisée en fokontany. Le fokontany est la plus petite unité administrative
déconcentrée. Il s’agit d’une division légale du territoire, que nous traduirons par « village », par
commodité. Dans les communes étudiées, chaque fokontany comprend un ensemble de
hameaux dispersés et des espaces agricoles. Par fokontany sont élus deux représentants, le
« chef de fokontany » et son adjoint, pour un mandat de 5 ans, qui est en pratique souvent
renouvelé.
Un îlot est une division du territoire encore plus réduite. L’îlot n’est pas une unité administrative,
mais constitue une subdivision des fokontany couramment utilisée à Madagascar. Dans les
communes étudiées, chaque fokontany est divisé en 5 îlots. Les îlots sont généralement
synonymes de fokon’olona dans l’esprit des personnes enquêtées.
Le fokon’olona est une ancienne institution Merina qui désigne aujourd’hui une « communauté
villageoise ». S’il fait référence à la même unité géographique, à la différence de l’îlot, le
fokon’olona est un terme chargé d’histoire et de valeurs (leur création remonte au roi
Andrianampoinimerina). Chaque fokon’olona dispose de ses aînés (raiamandreny) qui se doivent
d’être respectés et continuent à jouer un rôle dans l’organisation villageoise (cf. Condominas,
1991, pour une histoire de cette unité villageoise).

Les ménages agricoles de la zone étudiée cultivent essentiellement du riz pour leur propre
consommation. Dans cette agriculture de subsistance, les excédents de production sont rares et
les ménages visent leur autosuffisance alimentaire. Bien que le riz soit l’aliment de base et qu’il

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 18


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

soit préféré par les ménages, le manioc, la pomme de terre ou le tarot fournissent des
compléments importants et permettent de mieux gérer la période de soudure, lorsque les
récoltes de riz sont insuffisantes. De manière générale, la production agricole est destinée à
l’autoconsommation. Ceux qui vendent du riz ne sont pas que les plus gros producteurs ; au
contraire, ce sont généralement des ménages en difficulté qui cherchent à répondre à une
urgence financière tout en sachant que la période de soudure sera pour eux d’autant plus précoce
et difficile.
Le lignage est l’unité pertinente pour discuter des propriétés foncières : les droits de gestion,
d’exclusion et d’aliénation sont partagés entre les différents membres de la famille élargie (Di
Roberto, 2020). La production agricole est, quant à elle, gérée par le ménage nucléaire et plus
précisément par le couple. Le travail des terres, le produit des récoltes, les revenus et les
consommations sont séparés en autant de ménages nucléaires. Cela implique que les jeunes
ménages se constituent rapidement en nouvelle unité de production (Di Roberto, 2019). En
pratique, l’autonomisation des jeunes se fait dès qu’ils reçoivent de leurs parents une rizière, le
plus souvent après leur mariage. Le jeune couple peut continuer d’habiter un temps dans la même
maison ou choisir, s’il en a les moyens, de construire sa propre maison à proximité. Qu’ils habitent
ensemble ou dans une autre maison du hameau, la production de chaque ménage est distincte.

3. UNE FORTE PRESSION FONCIERE SUR LES TERRES AGRICOLES


D’abord, distinguons de manière schématique deux grandes catégories de terres agricoles : les
rizières irriguées (tanimbary) et les terres de collines (tanety). Les tanimbary sont des rizières
situées dans les bas-fonds (1) ou sur les collines aménagées en terrasses (2) (Illustration 3, infra).
Par extension, les agriculteurs qualifient de tanimbary (rizière) toutes les parcelles dont les
conditions d’irrigation permettraient de cultiver du riz, même s’ils y cultivent parfois d’autres
denrées (en général des pommes de terre, de l’orge ou des carottes). Les tanety sont situés dans
les pentes (3), ou au sommet des collines (4), lorsqu’elles forment de petits plateaux
(Illustration 3, infra). L’expression générique de tanety recouvre une diversité de types de terres
selon que l’on y trouve des bois (5) (tanim’kazo) ou des cultures annuelles (3 et 4) (tanimboly).

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 19


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Illustration 3. Photographie aérienne illustrant différents types de terres

Source : l’auteur, juillet 2017

Les rizières irriguées ont plus de valeur pour les familles, car le riz est à la base de l’alimentation.
De plus, elles sont particulièrement productives et nécessitent moins d’apports d’engrais que les
tanety, souvent pauvres.
Avec une densité de population rurale relativement forte8, les terres arables sont rares et la taille
des exploitations est réduite. Cette pression foncière est clairement exprimée dans les discours
des ménages qui témoignent tous d’une réduction de la taille des exploitations de génération en
génération et de leur difficulté à obtenir des terrains. L’intérêt pour les terres de collines (tanety)
s’est accéléré depuis le développement récent de la culture de riz pluvial dans la commune.
Comme le disent beaucoup d’enquêtés, « les cultures "montent" sur les collines » autrefois peu
cultivées. Les paysages apparaissent ainsi marqués par l’usage intensif des tanety comme sur la
photographie précédente (Illustration 1) où nous pouvons observer des collines très cultivées
avec l’aménagement de terrasses irriguées (anciens tanety devenus tanimbary) et des champs
non irrigués.
En plus de cette « montée » sur les tanety, la rareté relative des terres a pour conséquence une
fragmentation des patrimoines de génération en génération et un intérêt marqué pour l’achat
afin de compléter des héritages insuffisants. En effet, les superficies des parcelles et des
exploitations sont particulièrement faibles dans cette région des Hautes Terres. Selon nos calculs,
en 2016 la superficie moyenne des parcelles était de 0,26 ha (Tableau 1, infra). La superficie des
rizières irriguées était particulièrement faible avec 0,14 ha en moyenne. Les tanety sont 2,7 fois

8 Avec un taux de croissance annuel de la population de 2,8 % en moyenne, on estime que sa population avoisine les
4 400 ménages en 2017 selon une projection sur la base du recensement national de 2004. L’ensemble du district
Anstirabé II possède la plus forte densité de population de la région avec environ 150 habitants au kilomètre carré
(Sourisseau et al., 2016, p. 40).

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 20


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

plus grands que les rizières, même si cette superficie reste très modeste (environ 0,4 ha). Au
niveau des ménages, les exploitations familiales totalisent à peine plus d’un hectare en moyenne
(Tableau 1). Rapportée au nombre moyen de personnes dans un ménage, la superficie possédée
par tête au sein d’un ménage est d’environ 0,22 ha9, tous types de terres confondus. Nous
constatons aussi que les rizières irriguées sont particulièrement rares (0,30 ha par ménage en
moyenne ; soit 0,06 ha par tête). Petites, les exploitations sont aussi relativement morcelées : les
ménages possèdent en moyenne 4 parcelles.

Tableau 1. Superficie des parcelles et surface des exploitations dans la zone d’étude
Moyenne Écart-type N

Superficie moyenne des parcelles (hectare) 0,26 ha 0,46 1 308 parcelles

Superficie des rizières irriguées (tanimbary) 0,14 ha 0,26 644 parcelles

Superficie des parcelles de colline (tanety) 0,38 ha 0,56 664 parcelles

Superficie moyenne des exploitations agricoles (ha) 1,13 ha 1,30 300 ménages

Superficie en rizière irriguée (tanimbary) 0,30 ha 0,45 300 ménages

Superficie en terres de colline (tanety) 0,83 ha 1,09 300 ménages

Nombre moyen de parcelles par exploitation agricole 4,4 1,09 300 ménages

Nombre de parcelles de rizière (tanimbary) 2,1 1,21 300 ménages

Nombre de parcelles de colline (tanety) 2,2 1,18 300 ménages

Source : l’auteur. Données : SALIMA-2016

Concernant les modes d’accès à la terre, on observe un marché actif, mais secondaire par rapport
à l’héritage. On observe que 75 % des parcelles possédées par les ménages ont été acquises par
héritage ou donation et que 25 % ont été acquises par achat. De même, 74 % des surfaces
agricoles ont été acquises par héritage et 26 % par achat. En revanche, la défriche ou mise en
valeur de terres vacantes n’est plus possible dans cette zone (Tableau 2).

Tableau 2. Modes d’accès aux terres agricoles dans la zone d’étude


Achat Héritage/ Mise en Total
Donation valeur
Total des terres, % superficie totale 26 % 74 % 0% 100 % (N=1 308)

Rizières irriguées 23 % 77 % 0% 100 % (N=644)

Tanety 27 % 73 % 0% 100 % (N=664)

9 En moyenne, les ménages sont composés de 5,25 personnes.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 21


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Total des terres, % nombre de parcelles 25 % 75 % 0% 100 % (N=1 308)

Rizières irriguées 26 % 74 % 0% 100 % (N=644)

Tanety 24 % 76 % 0% 100 % (N=664)

Décomposition classe d’âge, % nb de 25 % 75 % 0% 100 % (N=1 308)


parcelles

Moins de 35 ans 24 % 76 % 0% 100 % (N=316)

35-65 ans 27 % 73 % 0% 100 % (N=884)

Plus de 65 ans 13 % 87 % 0% 100 % (N=108)

Source : l’auteur. Données : SALIMA-2016

4. PARENTE ET STRUCTURE FAMILIALE


Dans la zone étudiée, la parenté ne se définit pas simplement par la consanguinité, mais aussi par
différents types de liens sociaux dans lesquels la terre joue un rôle important. Paul Ottino identifie
trois formes élémentaires de la parenté que l’on retrouve, avec plus ou moins d’intensité, dans
différentes sociétés malgaches10 (Ottino, 1998). Paul Ottino distingue « la parenté identitaire
d’ancestralité », « la parenté par la propriété ou le patrimoine » incluse dans la première et « la
parenté dispersée de parentèle produite d’affinité et/ou d’alliances » (Ottino, 1998, p. 18).
La « parenté identitaire d’ancestralité » est une parenté qui repose à la fois sur un lien de
descendance et de résidence. Selon Ottino elle fait référence à « un ancêtre commun d’origine
que ses descendants directs regardent comme leur ancêtre progéniteur et auquel ils rendent un
culte et comme leur ancêtre fondateur duquel ils tiennent leurs droits » (Ottino, 1998, p. 29).
La « parenté par la propriété ou le patrimoine » constitue la seconde forme élémentaire de
parenté, incluse dans la parenté d’ancestralité. Selon Paul Ottino, « partout à Madagascar l’idée
de parenté, et tout particulièrement celle de parenté rapprochée, est indissociable de celle de
propriété » (1998, p. 18). Dans les ethnies merina et betsileo, qui sont majoritaires dans notre
zone d’étude, la parenté de patrimoine repose sur la notion d’anarandray. Littéralement « nom
du père », l’anarandray désigne « à la fois des groupes de cohéritiers et les fractions de terres
ancestrales auxquelles ils ont accès et qui, avec leur filiation, contribuent à leur identité » (1998,
p. 45). En pratique, dans les communes étudiées, on qualifie d’anarandray toutes les terres
reçues en donation ou héritées des parents.
La « parenté dispersée de parentèle » s’ajoute, sans se confondre, aux deux premières formes
de parenté (la parentèle englobe les consanguins [les parents, frères et sœurs] ainsi que les
parents par alliance). Cette forme de parenté repose sur les alliances et/ou des affinités. Selon
Ottino, la parentèle reste pour un individu « une trame potentielle qu’il est libre d’activer ou
d’ignorer » (1998, p. 35). Ainsi, la parentèle est une catégorie souple qui permet à des personnes
non apparentées du point de vue de leurs ancêtres de s’unir et devenir parents. Ces alliances
peuvent reposer sur le mariage ou des « pactes par le sang » (des faditra). Le « fihavanana » (litt.
« fraternité ») peut représenter un cas particulier de parenté dispersée de parentèle. Il relève

10 Les travaux de Paul Ottino portent plus particulièrement sur les sociétés antandroy, betsimisaraka et merina.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 22


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

d’une sorte de parenté affective qui « permet à des personnes apparentées ou non apparentées
d’agir comme agissent des parents » (Ottino, 1998, p. 13). Le fihavanana renvoie à un cercle
parfois très large des personnes avec lesquelles on tisse, temporairement ou durablement, un
certain lien social. Dans la zone d’étude, le fihavanana est toujours mentionné lorsqu’il s’agit de
rappeler quelqu’un à l’ordre, de pacifier les relations sociales, de faire respecter les clauses de
tous types de contrats. Le respect de cet ordre moral tient largement au regard des autres et à la
crainte du déshonneur. Néanmoins, étant parfois sujet à différentes interprétations, le
fihavanana reste facile à invoquer, mais aussi à contourner (Sandron, 2008). Il peut s’avérer
idéalisé par les acteurs, comme par certains observateurs.
En malgache, la famille se dit « fianakaviana ». C’est un terme générique qui, comme en français,
désigne un groupe aux limites ambiguës. Cependant, nous emploierons parfois ce terme de
« famille » de manière générale pour désigner des personnes apparentées. Lorsque des précisions
sont nécessaires pour la compréhension, nous utiliserons, dans la mesure du possible, la typologie
suivante.
Nous distinguons au sein d’une « grande famille » (fianakaviana be11) : le foyer ou ménage
(tokantrano), la « petite famille » (mpianakavy), le groupe d’héritage (mpiara mandova12) et le
groupe des « coresponsables » (mpiaray adidy / mpiara mitonnera), c’est-à-dire partageant des
obligations sociales (adidy)13. Ces quatre sous-ensembles d’une « grande famille » constituent
une représentation schématique de la réalité qui est résumée à travers la Figure 1 (infra).

11 La « grande famille » (fianakaviana be) est un terme générique qui désigne toutes les personnes ayant un lien de
parenté.
12 Mpiara mandova est construit à partir du verbe mandova qui signifier « hériter ».
13 On pourrait ajouter un groupe encore plus large, à savoir les personnes partageant un même tombeau (mpiray
fasana). Si cette unité familiale a un sens précis – elle désigne toute personne qui sera inhumée dans le même
caveau familial –, elle est cependant trop large et peu utile pour nous aider à qualifier les rapports fonciers.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 23


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Figure 1. Schématisation des groupes familiaux selon les rapports fonciers

Source : Di Roberto, 2020

À Madagascar, le foyer ou ménage (tokantrano) constitue une seule unité de résidence, de


production et de consommation. Le foyer, la cuisine, la consommation alimentaire, le travail des
terres, les récoltes ou les revenus des autres activités sont communs à l’intérieur de ce groupe.
Au sein de ce groupe, que nous appellerons aussi ménage par la suite, les décisions sont prises
en concertation par le couple. Mise en culture, stockage, achat de terre, délégation de droits
fonciers aux enfants, etc. sont des décisions partagées dans le couple.
Nous parlerons de petite famille (mpianakavy) pour désigner les parents et leurs enfants, qu’ils
appartiennent au même ménage ou pas. La petite famille est composée des frères et sœurs
(germains de mêmes parents), ainsi que des rayamandreny, littéralement « le père et la mère ».
Les membres de chaque petite famille continuent d’entretenir entre eux des rapports fréquents.
Ils entretiennent notamment des relations d’entraide, avec en particulier des prêts de capital
productif comme les zébus, les charrettes ou de petits outils manuels. Ils réalisent aussi de petits
transferts monétaires et certains droits fonciers sont gérés en commun, comme le droit de
vendre, notamment.
Le groupe d’héritage (mpiara mandova) comprend tous les hommes et femmes qui possèdent
un héritage en commun. Ce groupe est parfois désigné par l’expression mpiray tany, littéralement
« ceux dont les terres sont une », ou encore mpiray lova, littéralement « un seul héritage ». Cela
ne signifie pas que les terres sont cultivées en commun, mais que les terres ancestrales forment
pour le moment un seul bloc d’héritage. Comme l’indique la Figure 1 (supra), le groupe d’héritage
correspond concrètement à un homme dont les parents sont décédés et dont tous les
descendants disposent (potentiellement ou effectivement) de droits fonciers sur les rizières
familiales. Ainsi, même lorsqu’une partie des terres a été donnée aux fils (cf. flèches pointillées
dans le schéma supra), les parents en restent responsables aux yeux des autres membres de la
famille plus large.

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 24


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Le groupe que nous appelons les coresponsables est une catégorie émique désignée par
l’expression mpiray adidy ou mpiray mitondra. Par « coresponsables », nous indiquons qu’ils
partagent des obligations familiales (adidy) et ont des responsabilités communes vis-à-vis du
patrimoine foncier issu des ascendants. Lors des cérémonies familiales de « retournement des
morts » (famadihana), ces coresponsables cotisent ensemble aux importantes dépenses
engagées. Concrètement, ce groupe comprend tous les descendants de parents décédés d’une
génération épuisée. Ainsi, comme l’indique Figure 1 (supra), les trois frères (dont les parents sont
décédés) ainsi que leurs descendants forment trois groupes d’héritage et constituent ensemble
le groupe ayant des responsabilités communes. En particulier, cela signifie que les obligations
familiales (adidy), au premier rang desquelles la cotisation aux cérémonies de « retournement
des morts », seront divisées en trois entre les frères14. Au sein d’un groupe de coresponsables, les
aînés ont, là encore, plus de légitimité. Ils sont toujours consultés lorsque les terres doivent être
vendues, par exemple (Di Roberto 2020).

Les « anciens » de la famille (raiamandreny) conservent une forte autorité sur toutes les décisions
foncières. De plus, parmi ces raiamandreny, un « chef de famille » (loholona pianakaviana) est
généralement désigné à l’échelle du groupe de coresponsables. Ce « chef » n’a aucun pouvoir de
décision sur les autres ménages, il est censé faciliter l’organisation de la famille et sert de
médiateur. Sa parole est particulièrement respectable, car il doit servir l’intérêt collectif et
s’assurer la bonne cohésion (fihavanana) de la famille entière.

14 Il faut noter que dans l’exemple schématique ci-dessus, un des frères est décédé. Cela ne change pas le mode de
division en trois parts égales pour chacun des groupes d’héritage. En effet, tant que toute la génération n’est pas
épuisée, l’ensemble des descendants de cette génération sont considérés comme coresponsables (mpiray adidy).

PARTIE 1. CONFLITS ET SECURISATION FONCIERE : ELEMENTS DE CADRAGE 25


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Partie 2.
Les conflits fonciers liés aux transactions
dans les hautes terres à Madagascar

Le développement des achats comme dispositif d’accès à la terre est susceptible d’engendrer des
tensions ou conflits. Ces derniers sont analysés dans ce travail suivant plusieurs axes
complémentaires. D’abord, nous nous penchons sur le type de terre et les acteurs directement
impliqués, ainsi que les éléments déclenchant les litiges (paragraphe I). Ensuite, nous analysons
les raisons des conflits (paragraphe II). Par ailleurs, nous pouvons interpréter les conflits sur les
transactions comme des tensions entre différentes règles qui légitiment les droits sur la terre
(Lund and Boone, 2013). Ainsi, nous voyons comment l’achat s’articule avec d’autres registres de
justification des droits et quelles tensions il soulève (paragraphe III). Enfin, nous étudions les
institutions qui arbitrent ces conflits à l’échelle locale. Le rôle de la famille dans les instances de
résolution à l’échelle municipale fera l’objet d’une attention particulière (paragraphe IV).

I. CARACTERISATION DES CONFLITS SUR LES TRANSACTIONS : FREQUENCE,


ACTEURS, TERRES

1. LA FREQUENCE DES CONFLITS FONCIERS CONCERNANT LES TRANSACTIONS


La fréquence des conflits fonciers concernant les transactions reste difficile à évaluer précisément
dans le cadre de cette étude. Néanmoins, nous pouvons faire quelques remarques sur la manière
d’appréhender les conflits fonciers (en général et non seulement sur les transactions) et leur
fréquence.
D’abord, les données quantitatives issues de l’enquête PECF-2015 semblent indiquer que, dans la
zone étudiée, les conflits fonciers (quels qu’ils soient) restent exceptionnels. Ainsi, dans les
questionnaires, moins de 1 % des parcelles15 ont été déclarées comme ayant fait l’objet d’un
litige. Cette rareté des conflits déclarés semble aller de pair avec un faible sentiment d’insécurité

15 Calculs de l’auteur réalisés sur un échantillon de 1 447 parcelles possédées ou utilisées par 663 ménages en 2015.
Données : Perception et effets de la certification foncière (PECF-2015), Observatoire du foncier.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 26
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

foncière. En effet, nous calculons également que, dans cette même zone, moins de 2 % des
parcelles16 font l’objet de craintes, de la part des ménages, quant à la sécurité des droits17.
Cependant, il faut souligner que les enquêtes quantitatives captent difficilement ce type
d’informations qui peuvent être trop sensibles ou gênantes. La sous-déclaration des conflits et de
l’insécurité foncière dans les questionnaires est probable. En effet, notre propre expérience de
terrain, lors des entretiens qualitatifs, montre que ce n’est parfois qu’au deuxième, troisième ou
quatrième passage que les litiges sont évoqués par les ménages. Ainsi, durant nos premiers mois
d’enquête, aucun ménage ne déclarait avoir connu un litige. Après deux nouvelles missions, un
tiers des ménages déjà enquêtés18 concédaient avoir déjà été impliqués dans un conflit (ou litige)
foncier concernant une transaction.
Selon nos entretiens avec les autorités municipales, ces dernières estiment être sollicitées une à
deux fois par mois pour résoudre un litige foncier19. Nous pouvons considérer que ce nombre
reste important compte tenu du fait que la commune intervient, à l’échelle locale, en dernier
ressort. Les autorités affirment néanmoins qu’avec cette fréquence des plaintes, elles restent en
mesure de répondre aux demandes des habitants.
Par ailleurs, nous noterons que, quelle que soit l’approche empirique (questionnaires, entretiens,
archives), certaines tensions restent difficiles à identifier. Ainsi, nous avons pu constater que
renoncer à la terre plutôt que rendre un litige public est parfois considéré comme une attitude
louable et digne de respect. Médiatiser un litige, que l’on soit considéré comme victime ou
coupable, est toujours mal vu. Au sein des grandes familles, la honte d’afficher publiquement des
différends pousse ses membres à la discrétion. De plus, des asymétries de pouvoir limitent
l’expression des conflits. En effet, certains acteurs peuvent craindre de manifester leur désaccord
parce qu’ils savent que leur voix ne sera pas entendue ou qu’ils craignent des représailles, ainsi
que l’illustrent les deux cas rapportés dans l’Encadré 4.

Encadré 4. Deux exemples d’insécurité foncière sans manifestation de conflit


Le premier exemple illustre l’existence d’importantes tensions entre père et fils. Néanmoins, ces
tensions ne déclenchent pas de conflit ouvert étant donné la hiérarchie des pouvoirs sur les
droits fonciers.
Le fils, un jeune homme d’une trentaine d’années qui vit très pauvrement avec sa femme et sa
fille, nous confie avoir de très mauvais rapports avec son père, notamment parce que celui-ci a
vendu des terres :
« Le problème avec mon père c’est qu’il ne me tient pas au courant de ce qu’il fait avec ses terres.
Certes, c’est lui le père, il peut vendre ses terres comme il veut, car c’est à lui. Mais lorsqu’il vend,

16 Calculs de l’auteur réalisés sur un échantillon de 1 447 parcelles possédées ou utilisées par 663 ménages en 2015.
Données PECF-2015, Observatoire du foncier.
17 Ces résultats vont dans le sens de ceux de l’Observatoire du foncier qui estime plus généralement que, pour les
9 communes de 4 régions du pays étudiées, les conflits fonciers restent rares et l’insécurité foncière modérée
(Burnod et al., 2014 ; Rakotomalala et al., 2018).
18 Cela concerne plus précisément 13 ménages sur 33 pour lesquels la question des conflits a été explicitement
abordée durant l’entretien.
19 Dans les archives municipales, nous avons pu compter 8 à 13 plaintes déposées par ans ces cinq dernières années,
sachant qu’une résolution de conflit se fait généralement en plusieurs étapes (jusqu’à 4 réunions à la commune
pour les conflits complexes).

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 27
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

cela me blesse, car il ne me consulte même pas. [...] Je suis terriblement fâché, car il a vendu
tandis que moi, son fils, je n’ai presque rien et je manque déjà de riz. » (23/07/2016)
Même si les parents ont la responsabilité morale de laisser des terres en héritage à leurs enfants,
la hiérarchie entre pères et fils permet difficilement à ces derniers de s’opposer publiquement à
leurs parents. D’ailleurs les instances locales de médiation n’interviennent pas dans ce type de
situation. Selon ce fils :
« Je ne vais pas aller faire une plainte à la commune pour ce type d’affaire. Les terres vendues, il
les avait lui-même achetées, je ne peux rien dire. Mais si mon père continue ainsi, ça veut dire
pour moi que je ne peux pas vraiment compter sur mon héritage. » (23/07/2016)

Le second exemple concerne plusieurs familles qui ont vendu leurs terres à un riche notable qui,
dans les années 1970-1980, avait acheté plusieurs hectares. Il avait acquis des parcelles en
« forçant » à la vente ses cibles qu’il avait préalablement endettées, puis en les menaçant
physiquement. Il proposait d’abord un prix très généreux que personne ne pouvait refuser. Il
versait une avance puis, plusieurs mois après, disait vouloir annuler la transaction et demandait
son remboursement. Le vendeur avait généralement dépensé cette somme et se voyait
contraint, généralement par la force, d’accepter les nouvelles conditions de l’acheteur. À
l’époque personne n’osa déposer une plainte :
« Que voulez-vous faire face à cet homme, il était très riche et puissant, avec des contacts
importants. Il était arrogant et portait toujours une arme, la commune n’avait pas les moyens
d’intervenir contre lui », explique une autorité locale.

2. LES ELEMENTS DECLENCHANT LES LITIGES


Si nous avons vu que la fréquence des conflits est difficile à estimer, nos données qualitatives
permettent néanmoins d’identifier les éléments qui participent à les déclencher20. En effet, si les
tensions peuvent rester longtemps latentes, les conflits apparaissent à certains moments
particuliers. Nous avons observé une importante variété d’évènements qui semblent « réveiller »
une tension, attiser ou rendre visible un conflit foncier.
a) La réalisation d’aménagements, le labour, la plantation d’arbres, mais aussi la coupe d’arbres,
l’incendie, la récolte ou le pâturage sont autant de manières de signifier ouvertement un
désaccord. Quelle que soit l’origine du différend, ce sont généralement par ces actions, menées
directement sur les champs, que des tensions latentes deviennent des conflits ouverts et
explicites aux yeux du reste du village. Par exemple, dans le conflit évoqué dans l’Encadré 5 ci-
dessous, c’est le prélèvement de la ressource (en l’occurrence du bois sur une parcelle) qui
déclenche ouvertement et rend visible un conflit autour d’une vente réalisée dans le secret (vente
elle-même liée à un différend entre le vendeur et son oncle au sujet d’une répartition des
héritages). Dans ce cas, le fait que le conflit se soit réellement déclenché près d’un an après la
transaction a largement compliqué la résolution du litige puisque le vendeur ne disposait plus de

20 Nous préférons parler d’« éléments déclencheurs des conflits » plutôt que de « l’origine des conflits », car cette
dernière est souvent très difficile à établir empiriquement. En effet, l’origine profonde d’un conflit puise dans des
tensions souvent anciennes et parfois étrangères à la question purement foncière. Ainsi, à l’échelle villageoise, la
densité des relations interpersonnelles dans le long terme peut mener à des animosités anciennes (parfois sur
plusieurs générations) qui rendent l’origine des conflits particulièrement complexe à démêler, même pour les
acteurs locaux, comme nous le verrons (paragraphe 2.4.).

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 28
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

la somme obtenue et que l’acheteur avait prélevé une partie du bois sur la parcelle conflictuelle.
Ainsi, alors que le litige portait fondamentalement sur un désaccord quant au droit d’aliéner
(vente, héritage, indivision, etc.), c’est l’usage de la ressource qui a déclenché le litige (ici le
prélèvement de bois par un acheteur).

Encadré 5. Conflit entre Zily et Alexandre : un conflit ancien,


déclenché par la coupe du bois
Ce conflit intervient entre Zily, un homme de quatre-vingts ans qui est aussi le doyen (zokiolona)
du groupe familial des « coresponsables » (mpiara mitondra/mpiray adidy), et son neveu
Alexandre, soixante-huit ans, qui habite le même hameau familial. Le père d’Alexandre (frère
aîné de Zily) est quant à lui décédé.
Zily apprend un jour par un ami que quelqu’un coupe des eucalyptus sur un de ses terrains situés
à quelques kilomètres. Prenant le bûcheron sur le fait, ce dernier déclare avoir acheté ce terrain.
Il s’avère qu’Alexandre, le neveu de Zily, avait vendu le terrain depuis plusieurs mois déjà. S’en
suit un conflit long entre Zily et Alexandre qui nécessite l’intervention du chef de fokontany puis
des autorités municipales sollicitées à trois reprises.
Zily estime qu’Alexandre a vendu un terrain dont un tiers lui appartient. Alexandre nie un temps
puis admet avoir vendu tout en connaissant les prétentions de Zily sur la partie contestée du
terrain. Cependant, comme la vente a été réalisée il y a longtemps, Alexandre ne peut plus
rembourser l’acheteur.
Selon l’adjoint au maire chargé de l’affaire, Alexandre a décidé d’entreprendre une vente
illégitime afin d’attirer l’attention de la commune sur un ancien conflit d’héritage :
« Alexandre avait vendu un terrain de son oncle, mais lors de la confrontation que nous avons
organisée ici, il nous parlait seulement d’un autre terrain et d’une injustice dans la répartition
des héritages. J’ai compris que la vente était un prétexte. » (29/05/2017)
Notre interprétation, en lien avec celle de l’adjoint au maire chargé de l’affaire, est qu’Alexandre
ne parvenait pas à régler un ancien différend concernant un partage d’héritage avec son oncle.
Ce dernier disposait d’une autorité dans la hiérarchie familiale à laquelle Alexandre ne parvenait
pas à s’opposer bien qu’il se sente victime d’une injustice. Ainsi, la vente a été son dernier
recours. Comme le dit Alexandre interrogé par ailleurs :
« J’ai vendu ce terrain boisé, car je ne savais plus quoi faire. Mon oncle utilisait un terrain qui
aurait dû me revenir. » (26/06/2017)
Finalement, Zily a récupéré sa parcelle et Alexandre a remboursé un tiers de la somme au
vendeur. Quant au conflit d’héritage, l’adjoint au maire n’a pas pris position :
« On a demandé aux deux parties de discuter ensemble de l’héritage et de faire un effort. J’ai dit
de revenir nous voir pour faire un procès-verbal fixant l’arrangement trouvé. [...] Non ils ne sont
pas revenus à la mairie, je ne sais pas où ils en sont. » (29/05/2017)

b) L’existence d’anciens documents formels, lorsqu’elle est ignorée par certains, est susceptible
d’engendrer une insécurité foncière et des conflits. En effet, il existe une diversité de documents
utilisés localement pour légitimer des droits fonciers (« petits papiers », certificats, titres fonciers,
croquis réalisés par un géomètre, etc.). Il n’est pas rare que ces documents, oubliés un temps,
refassent leur apparition après des années. Les cas de « redécouverte » de documents établis

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 29
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

dans le passé sont source d’insécurité et peuvent déstabiliser les transactions qui ont eu lieu par
la suite. Les exemples sont nombreux et les situations diverses. Dans le cas de Monsieur Andry
(Encadré 6), le détenteur du titre de propriété (dont l’existence semblait avoir été oubliée) essaie
de revendre la terre sur laquelle Andry est déjà établi. La propriété de la terre n’est pas
revendiquée à travers ce titre dans le but d’en récupérer l’usage (le détenteur du titre vit
désormais à plus de 800 km et n’était pas intéressé par la terre), mais plutôt afin de la revendre.
Ce n’est pas un cas isolé, nous avons rencontré deux cas similaires dans lesquels le détenteur d’un
ancien document de propriété (étranger au village) utilisait la menace de la récupération de la
terre par la voie légale afin de revendre la terre à son occupant21.

Encadré 6. Un cas de conflit lié à la « redécouverte » d’un ancien document formel


Monsieur Andry est un riche notable du village. Transporteur retraité, il possède une
décortiqueuse de riz et une épicerie dans le cœur du village. Sa femme est conseillère
municipale.
Un jour, alors que nous sommes au village, une personne vient à lui en tant que propriétaire
légal de deux parcelles utilisées par lui et son beau-frère. Cet inconnu se présente comme étant
le petit-fils d’un ancien fonctionnaire du canton. Selon les termes d’Andry :
« Jeudi dernier, un gars que personne ne connaît ici débarque en 4 x 4. Il dit venir de Majunga22
avec un titre de propriété sur mon terrain… et il essaie de me revendre mon propre héritage ! Je
ne sais pas si c’est vrai qu’il possède un titre. Il ne me l’a pas montré. La seule chose que je sais
c’est que mon père occupait déjà ce terrain quand je suis né et que c’est mon héritage […] C’est
une terre héritée [tany lova], c’est notre ‘anarandray’ et on se battra pour le conserver. »
(28/06/2017)
Le détenteur du titre ne souhaitait pas récupérer la terre pour l’utiliser, mais cherchait à la
revendre à Andry. Ce dernier fait mine de ne pas être inquiété par cette affaire et espère avoir
réussi à dissuader cet inconnu de revenir faire valoir des droits sur cette terre :
« Mais je ne me laisse pas intimider comme ça moi ! Je lui ai dit : "Ce n’est pas la peine de revenir
ici ou alors rendez-vous directement au tribunal, car cette terre est mon héritage et je ne le
laisserai jamais !". De toute façon, s’il revient au village me montrer son titre... je le ferai
disparaître aussi vite ! » nous dit-il, sur un ton de bravoure, faussement amusé et en minant
l’action de déchirer le titre.
Andry a néanmoins déjà commencé à préparer sa défense. Ainsi que le font fréquemment les
personnes en litige, il a rédigé sur une feuille de papier une « plainte » expliquant le litige. Il y
explique avoir toujours vu son père travailler cette terre, en avoir hérité et l’avoir valorisée. Il a
ensuite fait signer ce document par un maximum d’habitants du village et en particulier les chefs
de fokontany et les autorités municipales.

c) Les moments de (re)définition de la répartition des droits de propriété sont, eux aussi,
particulièrement conflictuels et réveillent des désaccords liés à des transactions passées. Deux

21 Nous ne connaissons pas l’issue de ces litiges, car ils avaient tous cours durant notre séjour et ne s’étaient pas
terminés à notre départ.
22 Majunga est l’une des principales villes du pays. Elle est située sur la côte ouest, à 800 km au nord-ouest de notre
zone d’étude.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 30
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

évènements – non directement liés aux transactions – semblent avoir réveillé certains conflits
autour des achats/ventes. D’une part, nous avons observé des conflits intervenant au moment
du recensement fiscal des terres qui a été mené par la communauté de communes dans le but
d’améliorer les recettes fiscales (Encadré 7). Le recensement fiscal peut contribuer à déclencher
des conflits lorsqu’il est interprété par les villageois comme une manière de formaliser leur
propriété. Dans une des communes étudiées, les parcelles litigieuses et les zones potentiellement
problématiques n’ont pas fait l’objet de recensement. Ainsi les conflits induits spécifiquement par
le recensement ont été évités. Au contraire, dans une autre commune étudiée, les autorités
locales voulant réaliser un enregistrement fiscal systématique de toutes les parcelles ont entraîné
une augmentation importante des conflits fonciers (Encadré 7).

Encadré 7. Un recensement systématique déclenche ou réactive des conflits fonciers


Dans la région étudiée, durant notre présence sur le terrain, deux communes étudiées
comparativement ont réalisé en même temps un recensement fiscal des terres. Sur le terrain,
les deux communes ont mené ce recensement de manière différente.
La première a souhaité un recensement le plus exhaustif possible. Le maire et les agents de
recensement ont volontairement entretenu un flou entre recensement fiscal et formalisation
des droits. Rétrospectivement, l’adjoint au maire nous confie :
« Le maire a tenu à ce qu’on recense systématiquement tous les terrains et pour motiver les gens
on a dit que ça permettrait de garantir leur propriété. C’était une mauvaise idée, car cela a
entraîné des tensions. » (19/06/2017)
Les terrains prêtés ou laissés aux membres de la famille par les migrants sont devenus une source
de tensions. Ainsi, au moment de nos entretiens la mairie était débordée par les litiges fonciers,
comme nous le confirme l’adjoint au maire :
« Avec le recensement nous sommes débordés par les conflits, chaque semaine on doit gérer de
nouvelles plaintes. » (19/06/2017)
De sa propre initiative, la commune a par ailleurs enregistré les parcelles déclarées sur un
système d’information géographique à part, développé par un jeune diplômé originaire de la
commune. Selon ce dernier :
« J’ai utilisé les images de Google Earth® et le logiciel ArcGIS23. Google Earth, c’est bien mieux
que les photographies aériennes du guichet foncier qui sont trop datées. J’ai reporté tous les
certificats et aussi inscrit toutes les parcelles du recensement. » (19/06/2017)
Cela a contribué au flou entre recensement fiscal et enregistrement de la propriété.
Dans l’autre commune, les conflits ont été moins nombreux. La première adjointe affirme :
« Oui c’est vrai ! Il y a eu des conflits. Beaucoup de tensions sur les terres côte à côte… En fait ça
a fait ressurgir d’anciens litiges ! On a vu des cas de conflits entre voisins, des conflits entre les
héritiers. » (03/11/2016)
Cependant, comme elle le reconnaît, leur nombre est resté faible en comparaison de la
commune voisine. Selon un agent chargé du recensement, cela tient au choix de ne pas réaliser
les opérations de recensement dans des zones potentiellement conflictuelles. Selon lui :

23 ArcGIS® est une suite de logiciels d’information géographique.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 31
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

« On a fait systématiquement appel à des volontaires originaires des villages en question. Ils
connaissent donc bien les gens, ce qui évite que des petits malins ne déclarent n’importe quoi. »
De plus, les cas potentiellement litigieux n’étaient pas traités :
« Dès qu’on avait un doute sur un risque de conflit, on passait... Finalement, on a eu seulement
4 ou 5 litiges pour le moment. » (03/11/2016)
Effectivement, alors que nous assistions à une opération de recensement, un autre agent
municipal a déclaré devant plusieurs responsables locaux :
« Nous ne ferons pas de recensement ici et on ne proposera plus de certificats non plus. Ce n’est
pas parce que nous ne voulons pas faire notre travail, mais le cas de votre ‘fokontany’ est trop
compliqué. » (01/06/2017)

D’autre part, nous avons observé des conflits intervenant au moment des partages d’héritage,
lorsque des terres indivises ont été vendues avant le partage (Encadré 8). Les partages d’héritage
sont aussi des moments de redéfinition des droits fonciers et sont susceptibles d’engendrer des
litiges relatifs aux transactions marchandes. Certes, au moment des héritages, une première
source de tension reste sans rapport avec le marché et tient à la répartition même des droits24.
Néanmoins, c’est aussi à cette occasion que certaines transactions réalisées par le passé sont
discutées et peuvent prendre un tournant conflictuel. En effet, au moment du partage définitif
des tanety notamment, la famille se réunit et certains membres n’habitant plus la localité (mais
ayant toujours des droits sur certaines parcelles) peuvent apprendre l’existence d’une transaction
passée. Un premier sujet de tension repose sur la résistance des vendeurs à déduire la parcelle
vendue de leur héritage. La vente d’une terre indivise laissée à un membre de la famille qui est
resté au village est-elle de la seule responsabilité de ce dernier ? Nous avons observé dans
certains conflits que les vendeurs estiment devoir assumer seuls les difficultés économiques, les
responsabilités sociales au village et la gestion des terres familiales au point, parfois, d’être
contraints de vendre une terre par manque de soutien. Un second sujet de tension tient au statut
des terres familiales achetées par un des cohéritiers : doit-on considérer cette terre comme ne
faisant plus partie des terres à partager, comme un bien propre ou encore, au titre de son statut
ancien de terre ancestrale, comme un patrimoine de la famille ? Dans ce type de situation, comme
dans le cas des frères R. (Encadré 8), tous les acteurs revendiquent une règle de « partage
égalitaire », mais cette règle est soumise à différentes interprétations.

Encadré 8. Le conflit des frères Louis, Émile, Monja : controverse


autour d’un rachat de terres familiales
Une famille du hameau Anbohijato a décidé de réaliser le partage définitif des tanety cette
année. Parmi les différents héritiers, les trois frères Émile, Louis et Monja ne parviennent pas à
s’accorder sur le partage des tanety.

24 À cet égard, un conflit récurrent semble lié à des interprétations contradictoires de la règle de partage « égalitaire » qui
prévaut largement dans la zone. En effet, lorsque le patrimoine n’a pas été divisé depuis plusieurs générations,
plusieurs conceptions d’une répartition « égalitaire » peuvent s’opposer. Faut-il diviser la terre équitablement entre les
hommes de la première génération (chacun d’entre eux se chargeant de diviser à nouveau sa part entre ses enfants)
ou bien faut-il partager l’ensemble du patrimoine de manière équitable directement entre les petits-enfants ?

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 32
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Le conflit tourne autour d’un grand tanety qui a été vendu puis racheté des années plus tard par
Louis et Monja. Ainsi, il y a une dizaine d’années, alors que le cadet Émile habitait à Fort Dauphin,
dans le sud du pays, son père et ses deux frères travaillaient l’ensemble du patrimoine familial.
« Je les laissais utiliser mes parcelles sans rien demander », souligne Émile. Pendant l’absence
d’Émile, les deux frères ont vendu des terres familiales. Quelques années après la vente, les deux
frères sont parvenus à racheter ces terres pour reconstituer le patrimoine familial.
Aujourd’hui, le père et l’aîné (Monja) sont morts et le cadet (Émile), âgé de soixante ans, est
rentré au village. Pour le partage, ce dernier exige un tiers du patrimoine de leur père. Mais Louis
et les fils de Monja refusent, car ils considèrent que les parcelles qu’ils ont réussi à racheter ne
doivent pas être incluses dans le partage. À leurs yeux, elles sont des propriétés individuelles.
Ainsi, un des fils de Monja estime que « cette terre doit nous revenir et elle devra être divisée
entre Louis et nous, les enfants de Monja ».
Le cadet estime que ses frères n’avaient pas à les vendre et donc que le partage doit être fait de
manière égale en incluant ces parcelles vendues puis rachetées. Le conflit n’est pas résolu et
nous n’en connaîtrons pas l’issue.

d) De manière transversale, le retour au village des non-résidents est un moment source de


tensions. Lors des migrations temporaires, la famille assure l’exploitation et la gestion du foncier
ainsi laissé. Il n’y a donc généralement pas de conflits avec des personnes extérieures, car la
famille restée au village surveille et protège ces terres (certains résidents disent qu’ils sont des
« gardiens »). Cependant, dans ces conditions les risques de litiges sont, encore une fois,
intrafamiliaux. En effet, les résidents ont pu vendre des terres durant l’absence des migrants. Le
risque principal de conflit concerne la vente de tanety en indivision, car cette vente introduit des
ambiguïtés pour le partage ultérieur des patrimoines.

3. DES CONFLITS PRINCIPALEMENT INTRAFAMILIAUX ET PORTANT SUR DES TANETY


À Madagascar, dans les neuf communes étudiées dans l’enquête PECF, plus de la moitié des
craintes déclarées par les ménages viennent d’un risque de contestation des droits fonciers par
d’autres membres de la famille (Burnod et al., 2014, p. 58). La même étude montre que 42 % des
conflits (tous types confondus) opposent des membres d’une même famille et 37 % des voisins
ou des personnes du même village25 (Id.).
De même, dans nos enquêtes qualitatives, les conflits fonciers autour des transactions
marchandes opposent principalement des membres d’une même famille26. Selon un agent de
guichet foncier (AGF) qui a été longtemps chef de fokontany dans la commune, la famille est à la
fois un moteur de conflits et une autorité incontournable pour les endiguer :
« Ici la famille est généralement impliquée dans les conflits fonciers. C’est la raison pour
laquelle, lorsque j’étais chef de ‘fokontany’ et que j’animais des instances de résolution de
conflits, je demandais toujours que les anciens [raiamandreny] des familles soient présents. »
(03/11/2016)

25 Échantillon de 165 parcelles déclarées en conflit au sein de 9 communes du pays.


26 Plus des trois quarts des conflits analysés dans nos entretiens sont intrafamiliaux. Parmi les 13 études de cas
réalisées, 10 concernent des membres de la même famille (parents directs ou collatéraux).

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 33
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Deux raisons semblent expliquer l’importance de la dimension intrafamiliale des conflits sur les
transactions. D’une part, la majorité des transactions ayant lieu entre membres d’une même
famille, les chances que cette dernière soit impliquée dans un conflit sont logiquement plus
importantes. D’autre part, toute vente extrafamiliale de terres héritées implique la validation
(bénédiction, tsara vavaka) des proches. Lorsque le vendeur est passé outre sa famille proche et
vend une terre héritée sans la consulter (en particulier ses parents, frères et sœurs ou oncles
paternels), les risques de litiges sont importants. Ces conflits feront l’objet d’une analyse plus
approfondie dans la section suivante.
Par ailleurs, aux dires des acteurs, les litiges concernant les tanety (terres de collines) sont plus
fréquents que pour les rizières irriguées. Les acheteurs disent aussi s’avérer plus prudents
lorsqu’ils achètent des tanety, sachant que les litiges y sont réputés plus communs. Les rizières
sont pourtant les parcelles les plus chères et font l’objet de transactions plus fréquentes. Trois
pistes d’explications peuvent être avancées. D’une part les tanety sont, plus souvent que les
rizières, en indivision entre les cohéritiers. La marchandisation de ces espaces pose donc des
problèmes particuliers puisque les ayants droit sont multiples et les ventes restent le plus souvent
des initiatives individuelles liées à des situations de détresse (accidents, maladie, etc.). Sur ces
espaces nous verrons que les contestations du droit de vendre du cédant sont fréquentes. D’autre
part, les limites des propriétés sont rarement matérialisées dans les tanety. Par conséquent, les
cas de contestation liés à des accusations de dépassement des limites y sont plus fréquents. Enfin,
dans notre zone d’étude la marchandisation des rizières est déjà ancienne tandis que les tanety
sont l’objet d’un récent regain d’intérêt. Les cultures de riz pluvial sur tanety se développent
rapidement et peuvent redonner une valeur économique à ces espaces.

II. DEUX TYPES DE CONFLITS : CONTESTATION DE LA LEGITIMITE DU VENDEUR ET


TENSIONS SUR LES TERMES DES TRANSACTIONS PASSEES

Si les éléments qui participent à déclencher un conflit peuvent être divers, la nature du litige peut
être analysée selon deux axes : d’une part, des conflits autour de la légitimité de la vente (c’est-
à-dire autour de la contestation du droit de vendre) ; d’autre part, des conflits autour de la nature
de la transaction elle-même (contestation du fait qu’il s’agissait d’une vente)27.

1. DES CONFLITS SUR LA LEGITIMITE DE LA VENTE : CONTESTATIONS DU « DROIT DE VENDRE »


Certains conflits fonciers portent sur la légitimité de la transaction. En effet, le droit de vendre du
cédant peut être contesté par des tiers (qui tentent alors d’invalider la transaction).
Généralement, dans ce type de litige l’acheteur passe au second plan, car le cœur du conflit
oppose un vendeur et d’autres ayants droit sur la terre. Deux cas de figure semblent
particulièrement fréquents.
Dans le premier cas, le vendeur n’est pas considéré comme étant propriétaire (tompon-tany) du
terrain mis en vente. En pratique, cela renvoie généralement à des conflits de limites : une
personne met en vente un espace qui inclut une portion contestée ou ne lui appartenant pas. Ce
type de litige se rencontre principalement sur les tanety dont les limites sont rarement
matérialisées. De plus, sur les tanety, les terres ne sont pas strictement réparties entre les

27 Ces deux types de litiges sur les transactions semblent généralement distincts dans les conflits, mais ne sont pas
exclusifs a priori.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 34
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

héritiers. L’indivision, qui s’étend parfois sur plusieurs générations d’ayants droit, participe à
renforcer le flou sur la répartition des terres, notamment pour les jeunes. Selon un chef de famille
(loholona), « le problème c’est que les jeunes ne connaissent pas l’historique des parcelles et
parfois ils vendent sans savoir. Le vendeur et l’acheteur doivent connaître l’histoire des terres, afin
de s’éviter des problèmes à l’avenir. » (28/07/2016) Étant donné que sur les tanety, propriété et
usage ne se superposent pas, les transactions soulèvent fréquemment des litiges au sujet des
parts de chacun. D’autres fois, inclure un terrain voisin dans une vente peut relever d’un acte
délibéré, comme nous l’avons décrit dans l’Encadré 5 (p. 27)28. Dans tous les cas, pour les terres
héritées, l’obligation de consultation familiale (Di Roberto and Bouquet, 2018 ; Di Roberto, 2020),
sur laquelle nous reviendrons plus loin, contribue à limiter ce type de conflit.
Dans le second cas de figure, le vendeur est propriétaire (tompon-tany), mais la transaction peut
être considérée comme illégitime par les membres de la famille. Ces conflits opposent des
membres de la même famille et portent sur les règles concernant le droit de vendre. Le vendeur
pouvait-il unilatéralement prendre la décision de vendre le terrain ? Cette question se pose
seulement pour les terres acquises par héritage29. En effet, les groupes d’héritages (mpiara
mandova) ou de coresponsables (mpiray adidy) sont généralement impliqués dans la validation
des ventes de terres issues du patrimoine familial (anarandray) (cf. Di Roberto and Bouquet,
2018 ; Di Roberto, 2020). De plus, la règle de priorité familiale contraint les vendeurs de terres
héritées à s’adresser d’abord au réseau familial. Une vente à un étranger à la famille décidée
unilatéralement peut alors engendrer un conflit entre le vendeur et sa famille.
Le conflit participe ainsi à l’effectivité des règles intrafamiliales. En effet, en cas de non-respect
de ces règles, les contestations familiales peuvent invalider la vente ou mener à une vigilance
accrue des membres de la famille dans le futur, comme dans le cas présenté dans l’Encadré 9 ci-
dessous. Ce cas rappelle que les terres héritées (anarandray) ont une valeur particulière parce
qu’elles sont associées au statut social de la famille et sont au centre du système d’obligations
(adidy) partagé par les membres du groupe des coresponsables (mpiray adidy). Rappelons que
recevoir une rizière de ses parents implique de participer aux dépenses collectives de la famille,
au premier rang desquelles cotiser pour les coûteuses cérémonies de célébration des ancêtres
(famadihana). Dans ce litige, l’équivalence entre héritage et obligations sociales fait craindre à
certains qu’après la cession, le vendeur tente de se libérer des responsabilités qui lui incombent.

Encadré 9. Rédaction d’une « interdiction de vente » pour éviter dans le futur


des ventes non consenties par la famille
L’adjoint au maire raconte un conflit qui a eu lieu dans son village. Il était chef de fokontany au
moment des faits et a participé à la résolution du litige. Il nous en fait le récit :
« Si je prends le cas précis d’un des derniers conflits que nous avons eu à résoudre dans mon
fokontany, le problème était le suivant : les parents avaient partagé tout leur patrimoine de leur
vivant et distribué en parts égales la terre à leurs trois fils. Mais un des frères a vendu sa part de
‘tanety’. Et les autres ont dit : "pourquoi tu as vendu ta part ?"

28 Notons qu’il est néanmoins difficile de parler de tentative de fraude pour ce cas, étant donné la situation très
particulière dans lequel le conflit s’inscrit.
29 Concernant les terres achetées, le propriétaire n’est pas confronté à ces règles et donc ce type de conflit n’est pas
observé.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 35
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Ces derniers sont venus déposer une plainte, car ils ont eu peur que leur frère continue à vendre.
"Si ça continue, il va finir par vendre aussi ses rizières", disaient-ils. Le problème s’il vend ses
rizières c’est qu’il est possible qu’il ne participe plus aux retournements des morts
[famadihana] !
[...] Donc ils sont venus déposer un papier pour interdire au troisième de vendre ses rizières. [...]
Vous comprenez le problème c’est que les rizières dont il a hérité sont des donations qu’il a
reçues dans le but d’honorer ses responsabilités familiales. C’est pour ça que les autres
s’opposent. Le vendeur disait que les parents avaient déjà fait le partage de toutes les terres et
qu’il pouvait donc faire ce qu’il voulait avec ses terres.
[...] L’accord qui a été trouvé c’est qu’on ne revient pas sur la vente déjà réalisée, en revanche il
ne pourra plus vendre de terres. On a laissé un papier au ‘fokontany’ avec une interdiction de
vente. [...] Aujourd’hui, même s’il tente de vendre, le chef fokontany ne pourra pas signer le
contrat de vente. Mais de toute façon avec cette histoire personne ne sera jamais intéressé pour
lui acheter une de ses terres ! » (03/11/2016)

Ces tensions relatives au droit de vendre du cédant peuvent également pousser les acheteurs à
se désengager d’une transaction susceptible de provoquer l’enlisement du conflit. « Une fois je
me suis rendu compte que le vendeur n’avait pas l’autorisation de sa famille. Je suis allé voir ses
parents qui m’ont dit "n’achète pas si tu ne veux pas perdre ton argent", car la famille s’était
opposée à la vente. J’ai eu peur et j’ai abandonné ! », explique un jeune homme (08/06/2017).
Celui-ci a donc renoncé à acheter le tanety, car il lui semblait qu’il n’était pas clairement partagé.
Ainsi, nous verrons que plus généralement, les acheteurs anticipent souvent ce type de conflit
qui peut les pénaliser, bien qu’ils ne soient pas impliqués directement. Selon les cas et l’issue du
litige, la mise en culture peut être fortement retardée ou la transaction peut être annulée. Pour
les acheteurs, la réalisation de « petits papiers » (taratasy30) ne garantit pas totalement la sécurité
d’une transaction lorsque celle-ci n’a pas respecté les règles intrafamiliales (validation et priorité).
En effet, comme dans le cas exposé ci-dessus (Encadré 9), les familles réalisent elles aussi des
« petits papiers » particuliers, appelés des « interdictions de vente » (cf. Illustration 4), qui
empêchent le vendeur de formaliser discrètement la vente auprès du fokontany ou de la
commune. Nous reviendrons sur ces documents particulièrement utiles, pour les migrants qui
partent quelques années hors du village, afin d’éviter la dilapidation du patrimoine durant leur
absence (cf. Partie 3).

2. LES CONFLITS SUR LA NATURE DU TRANSFERT


D’autres conflits relèvent d’un désaccord sur la nature du transfert passé. Ils se présentent
généralement comme une remise en cause ex post des termes de l’échange. Cette remise en
cause peut venir de comportements opportunistes (le vendeur dément une vente qu’il a réalisée
dans le passé) ou d’interprétations différentes de la transaction passée (l’acheteur et le vendeur
ne sont pas d’accord sur le faisceau des droits transférés). Ces conflits soulèvent plusieurs
questions telles que : le transfert était-il une vente définitive ou un prêt de terre en contrepartie
d’une aide financière ? S’agissait-il d’une vente à réméré (autorisant le vendeur à racheter son
bien) ou bien d’une vente complète et définitive ? L’acheteur peut-il transmettre cette terre ou

30 En malgache, taratasy signifie papier, document. C’est le terme générique pour qualifier tout type de document
écrit.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 36
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

la vendre ? Une augmentation importante de la valeur d’une terre ne devrait-elle pas légitimer
une renégociation ex post des termes de l’échange ? Ces interrogations nous semblent liées à
l’ambiguïté qui peut persister sur le faisceau des droits transférés. Deux exemples illustrent ce
type de litige.
Le conflit décrit dans l’Encadré 10 repose sur une interprétation différente d’une transaction
réalisée à la génération des parents (qui sont aujourd’hui décédés pour la plupart). Pour les uns
(la famille de Rolland), la terre a été transférée à titre personnel aux parents de Juliette qui sont
désormais décédés. La terre doit donc maintenant revenir à la famille de Rolland. Pour les autres
(famille de Juliette), le versement d’une contrepartie monétaire est la preuve qu’ils avaient
acheté la terre. Les descendants considèrent donc que la terre leur appartient pleinement et
qu’ils ne doivent plus rien aux cédants.

Encadré 10. Conflit entre Rolland et Juliette : deux interprétations


des termes de l’arrangement
Ce conflit foncier oppose les familles de Juliette et de Roland. Il a été porté à l’échelle de la
commune qui a organisé une réunion publique de résolution, à laquelle nous avons assisté. Ce
jour, une trentaine de personnes sont présentes. Roland est venu avec sa mère qui semble très
âgée. Juliette est venue avec ses frères et sœurs et ses enfants. Notons que leurs deux familles
sont apparentées (nous ne savons pas à quel degré).
La séance commence par la lecture des plaintes déposées par écrit auprès de la commune.
D’abord, la plainte de Rolland est lue par le maire. En résumé :
« [...] Notre terre a été exploitée par la famille de Juliette, car on ne pouvait pas tout travailler,
mais aujourd’hui ils refusent de rendre la terre. Nous ne leur reconnaissons pas la propriété de
cette terre, car elle est "écrite" au nom de notre père. Ils disent que notre père leur a vendu
cette terre, mais nous ne sommes pas d’accord. Quand on leur demande l’acte de vente, ils ne
veulent pas nous le montrer [...] ».
C’est au tour de la plainte déposée par la famille de Juliette d’être lue. En résumé :
« [...] Nous déposons cette plainte, car c’est notre terre depuis trente ans. Elle appartient à notre
père. Aujourd’hui, après le décès de nos parents, Rolland prétend être le propriétaire alors que
du vivant de nos parents il n’a jamais fait de remarques ni fait obstacle à ce que nous occupions
cette parcelle [...] ».
La séance se poursuit par les prises de parole. Parlant le premier, Rolland affirme :
« La seule chose que je sais, c’est que cette terre est légalement à mon père, car nous avons un
acte prouvant notre achat signé par le chef de canton au moment de l’époque. Mon père m’a
confié ce papier et je l’ai toujours conservé. […] D’après maman, qui est ici, nous avons laissé aux
parents de Juliette le droit de travailler cette terre, jusqu’au moment où on voudrait la récupérer,
car à ce moment mes parents n’avaient pas les moyens de l’exploiter ».
La famille de Juliette ne connaissait pas l’existence de ce document. Néanmoins, elle ne semble
pas démontée. Juliette s’adresse directement à la mère de Rolland en haussant le ton :
« Cette terre, votre mari l’a achetée, mais ensuite vous l’avez vendue à nos parents ! Maintenant
cette terre est à nous. Cela fait très longtemps que nous l’exploitons. [...] ».

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 37
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Juliette poursuit en soulevant le fait que demander la récupération d’une parcelle après la mort
de son père à elle est une stratégie délibérée de Rolland pour profiter de la confusion sur les
termes du contrat.
« Il n’y a pas de papiers et mes parents sont morts maintenant ! Il n’y a plus personne qui peut
témoigner et c’est pour ça que vous réclamez cette terre maintenant. Ce n’est qu’après la mort
des anciens que vous ‘réveillez’ cette terre », crie-t-elle à l’intention de Rolland.
Face à cette accusation, Rolland insiste sur le fait que c’est aux parents de Juliette que la terre a
été cédée, mais pas à leurs enfants :
« Nous l’avions laissée à vos parents, mais maintenant qu’ils sont morts la terre nous revient »,
dit-il.
Quant à sa mère, elle dit plusieurs fois qu’elle a « laissé la terre » aux parents et insiste sur la
dimension d’entraide que comportait la transaction. Elle explique :
« Je vous ai laissé cette terre parce que j’étais dans la misère, mais nous avions conclu que je
pouvais la récupérer à tout moment ! [...] Vos parents avaient dit : "On vous la rendra, personne
ne peut garder votre terre" ».
Cependant, Juliette leur opposera le caractère monétarisé de l’échange :
« Mais nous vous avons payé !! » dit-elle.
La mère de Rolland reste cependant ferme sur sa position :
« Sachez bien que je n’ai jamais vendu ni cédé en location, c’est ma pauvreté qui m’a poussée à
vous laisser ma terre ! [...] Comme j’étais pauvre, je ne pouvais pas travailler cette terre et elle
est restée longtemps sans culture. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient y travailler et j’ai accepté ».
Si elle concède avoir reçu de l’agent, elle refuse le terme « vendre » [mivarotra]. Néanmoins,
durant son discours elle s’embrouille : elle parle de location, de « vente vivante » et d’entraide,
ce qui ne semble pas convaincre les autorités locales, ni la partie adverse qui lui fait remarquer :
« Vous ne pouvez pas changer d’histoire en permanence. Et maintenant vous dites que c’était
de la location... » la coupe Juliette.
Visiblement déstabilisée, mais excédée, la mère de Rolland répond : « Ils m’ont aidée
financièrement, mais je ne leur ai pas vendu définitivement cette terre ». Elle répétera souvent
cette phrase par la suite. Sans trancher la question, la réunion se poursuivra encore durant une
demi-heure. Nous reviendrons sur d’autres aspects de cette séance de résolution de conflit dans
l’Encadré 12.

Dans le cas du conflit présenté dans l’Encadré 11, la qualification de la dimension marchande de
la transaction est au cœur du litige. Joël a cédé une terre à Richard qui lui a versé de l’argent. Les
deux parties admettent qu’un versement monétaire a été réalisé, mais ils lui donnent un sens
différent. Pour l’un des protagonistes (Richard), la transaction était une vente définitive et
l’argent qu’il a versé était la contrepartie monétaire de cet achat. Pour l’autre (Joël), le transfert
de terre était un acte de générosité de sa part et l’argent versé par Richard constituait une contre-
prestation pour l’aider lorsqu’il traversa à son tour un moment difficile. Selon les termes de Joël,
la somme que lui a versée Richard était une manifestation de la « fraternité » (fihavanana) qui les
unissait à l’époque. De plus, aujourd’hui la valeur de cette somme d’argent (7 500 ariarys, soit

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 38
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

2 euros) semble dérisoire au « vendeur » compte tenu de la valeur actuelle du terrain qui pourrait
valoir 15 à 20 fois plus.

Encadré 11. Conflit entre Richard et Joël : transaction marchande ou non marchande ?
Richard et Joël sont voisins et il y a près de vingt ans, Joël a cédé l’usage d’une parcelle à Richard
qui n’était pas originaire du village et qui n’avait pas de terre. Aujourd’hui, Joël souhaiterait
récupérer la parcelle pour la vendre (selon l’adjoint au maire). Du point de vue de Joël la cession
était un prêt, mais selon Richard c’était un achat. Ils ont été entendus lors de différents
entretiens et voici l’interprétation que chacun fait de la transaction.
Selon Richard :
« Il y a une vingtaine d’années, j’ai acheté un tanety d’environ 3 ares à 7 500 ariarys […] J’ai payé
l’intégralité de la somme en une seule fois. Mais je n’ai pas de papier, car l’achat était basé sur
la confiance mutuelle. [...] Puis j’ai entretenu le champ, j’y ai planté des arbres, des pommiers.
Maintenant mon opposant veut récupérer ses terres. Les arbres que j’ai plantés sont toujours
sur la parcelle, mais le vendeur a même commencé à travailler la terre.
[…] À la suite du conflit, j’ai fait rédiger un petit papier disant que j’ai travaillé cette terre pendant
longtemps et demandé aux villageois de signer ce papier pour montrer que beaucoup m’ont vu
sur cette terre. Le président du fokontany a visé cette déclaration puis je suis allé essayer de
récolter le plus de signatures […] Avant, le vendeur et moi étions des amis, car nous travaillions
ensemble sur les champs des autres. Il a eu des difficultés dans sa famille et c’est pour ça qu’il a
m’a vendu ce tanety ».

Selon Joël, la terre en question n’avait jamais été vendue. Comme il ne la cultivait pas et que
Richard ne possédait rien il lui a laissé exploiter un tanety :
« Je me souviens bien, c’était en 1985 qu’il m’a demandé s’il pouvait exploiter un champ sur mes
tanety. Je m’en souviens, car c’est la même année que j’ai perdu mon fils qui vivait à
Antananarivo. Richard dit qu’il m’a payé cette parcelle et qu’il m’a donné de l’argent, mais c’est
faux ».
Toujours selon Joël, ce n’est que plus tard que Richard lui a donné de l’argent, mais cela n’avait
rien à voir avec la parcelle. Selon lui l’argent versé relevait du registre de l’entraide :
« Après la mort de mon fils, nous étions dans une grande difficulté et j’avais quitté le village pour
travailler. C’est ma mère qui s’occupait de l’exploitation et elle était dans le besoin. Comme nous
étions proches, elle est donc venue trouver Richard pour qu’il l’aide. Il lui a donné de l’argent
pour qu’elle puisse s’acheter du riz. Mais ça n’avait rien à voir avec cette terre qu’on lui avait
prêtée quelque temps avant. Nous avions agi suivant les principes de la fraternité malgache
[fihavanana] en lui prêtant une terre pour qu’il s’installe [...] Et lui a agi de la même manière en
donnant de l’argent à ma mère pour nous sauver de la famine. »

Finalement, après intervention des autorités locales, Joël et Richard se sont entendus sur un
compromis : ils ont séparé la parcelle en deux et Richard a conservé la partie sur laquelle il avait
planté les pommiers. Cette décision n’est pas anodine et montre que les arbres permettent
(comme dans de nombreux contextes) la reconnaissance d’un investissement, voire jouent un
rôle de marqueur de propriété.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 39
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Ces deux exemples traduisent l’ambiguïté qui persiste sur le faisceau des droits transférés. Dans
les cas présentés, certains estiment que la transaction passée n’incluait pas le droit d’aliéner la
terre, c’est-à-dire qu’il est impossible pour les « acheteurs » de transmettre la terre à leurs
enfants ou de la vendre ; les autres considèrent au contraire avoir acquis l’ensemble du faisceau
des droits de manière définitive. Ces ambiguïtés semblent se renforcer avec le temps, notamment
lorsque les personnes directement impliquées dans la transaction sont décédées. Ce flou peut
entretenir des comportements sciemment opportunistes de la part des ménages qui tentent de
récupérer des parcelles pour lesquelles les transactions n’avaient pas été formalisées. C’est par
exemple dans ce sens que va l’accusation de Juliette lorsqu’elle interroge pourquoi « du vivant de
nos parents, il n’a jamais fait de remarques ni fait obstacle à ce que nous occupions cette parcelle »
(Encadré 10, supra). Néanmoins, un conflit peut émerger entre deux parties « de bonne foi » si
elles ont chacune une interprétation différente et légitime de la nature de la transaction.
La remise en question de la nature des transferts va généralement de pair avec le sentiment
d’injustice éprouvé par les « vendeurs »31. Ce sentiment d’injustice repose sur le contexte de
détresse qui peut accompagner la vente ainsi que sur l’augmentation de la valeur des terres qui
renforce, aux yeux des cédants, le caractère illégitime des ventes définitives. Ainsi, ce sentiment
de légitimité des cédants à reprendre la terre transparaît clairement à travers les discours,
notamment les références récurrentes à la misère qui a poussé à la cession des terres. « Je vous
ai laissé cette terre parce que j’étais dans la misère », rappelait souvent la mère de Rolland dans
un des exemples (Encadré 10, supra).
Le fait que les achats comportent aussi une dimension d’entraide participe à la confusion sur la
nature marchande ou non marchande de la transaction. En effet, la qualification marchande
d’une transaction n’est pas simplement une question théorique. C’est aussi, pour les acteurs, un
enjeu important dans l’issue des conflits. Ainsi, dans les deux études de cas présentées
précédemment, le champ lexical de l’amour, de la fraternité, de l’entraide réciproque est invoqué
pour faire basculer le transfert hors du registre marchand. Les éléments émotionnels ne sont pas
mis entre parenthèses contrairement à ce que nous pourrions attendre d’un débat sur une
transaction. Sortir de ce cadre permet aussi de mettre en avant d’autres régimes de justification,
telles les normes d’équité et de justice censées présider aux relations entre voisins ou membres
d’une famille, et qui peuvent plaider en faveur d’une récupération de la terre par le « vendeur ».
De plus, si les termes de l’échange (tels qu’ils avaient été exprimés au moment de la transaction)
deviennent plus tard à ce point ambigus, c’est également parce que les dispositifs matériels qui
distinguent les transactions marchandes et non marchandes sont eux aussi sujets à débat. En
particulier, la dimension monétarisée d’un échange ne permet pas de trancher sur son caractère
marchand.
Enfin, on notera que l’ambiguïté sur les termes de l’échange tient non seulement à l’absence
d’écrit (et dans un cas, au décès des protagonistes), mais aussi au fait que les « transactions » ne
correspondent pas à un moment précis. L’acte d’achat, s’il en est un, n’est pas toujours
identifiable de manière claire, tel un unique moment durant lequel la négociation est réalisée, les
droits sont transférés et le cas échéant, un acte de vente est signé. Par exemple, dans le cas du
conflit entre Rolland et Juliette (Encadré 10), à mesure de la médiation opérée par le maire nous
comprenons que les parents de Rolland avaient acheté une parcelle, mais, manquant par la suite

31 Nous mettons « vendeurs » entre guillemets, car, comme nous l’avons expliqué, ces derniers ne se considèrent pas
comme tels.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 40
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

de ressources, ils l’avaient laissé cultiver par les parents de Juliette, apparemment à titre gratuit
et durant des années. Alors que les parents de Rolland traversent une nouvelle période difficile,
ils demandent à la famille de Juliette de l’aide. Il semble alors que les parents de Rolland aient
fait valoir le prêt gratuit de cette terre pour obtenir un soutien financier ponctuel. De plus, Rolland
et sa mère diront n’avoir jamais soupçonné que les usagers puissent s’approprier la terre
puisqu’ils possédaient toujours l’acte prouvant qu’ils l’avaient achetée (un acte, qui plus est,
dactylographié et signé par l’ancien chef de canton, chose rare à cette époque). En effet, la force
des documents écrits est parfois surestimée par ceux qui les possèdent, comme nous le verrons
dans le prochain paragraphe (III). Lors des résolutions publiques, les autorités prennent tout
autant en compte les témoignages oraux qui pourraient aller à l’encontre des documents.
Il semble ainsi que dans un contexte de pluralité des normes et des valeurs, chacun mobilise un
principe de justice et fait appel à un registre de justification différent pour légitimer ses droits
fonciers. Selon notre analyse, les conflits relèvent donc d’une mise en tension de différents modes
de justification des droits fonciers.

III. LE CONFLIT : UNE MISE EN TENSION DES MODES DE JUSTIFICATION DES DROITS

Les conflits fonciers observés prennent place dans des débats argumentés. Chacun cherche à
convaincre l’autre, à convaincre les autorités régulatrices, à convaincre ses proches et le reste du
village. Ainsi, les conflits peuvent être analysés au travers des efforts des acteurs pour justifier
leurs droits fonciers, pour fonder leur légitimité auprès des autres et ainsi asseoir leurs
revendications sur une terre. Ces efforts prennent place au sein d’un ensemble de règles et de
normes partagées, mais aussi plurielles. Bien que les tribunaux et la loi semblent parfois lointains,
ce n’est pas dans un contexte d’absence de règles, mais dans un contexte de pluralité des normes
que s’inscrivent généralement ces conflits. Nous proposons de retenir quatre principes – ou types
d’arguments – qui nous ont semblé particulièrement mobilisés pour justifier les droits sur la terre.

1. LA JUSTIFICATION DE LA PROPRIETE PAR L’ANCESTRALITE


Le premier ensemble d’arguments repose sur le principe d’ancestralité. En effet, l’ancestralité est
au centre de la conception malgache de la propriété foncière. L’argument : « Cette terre
appartenait à mes ancêtres » est omniprésent dans les discours. L’ancestralité est mobilisée face
à n’importe quel autre type de justification. Que la terre ait été vendue, que l’adversaire possède
un titre ou un certificat foncier, les acteurs ne manquent jamais de rappeler l’origine familiale
d’une terre s’ils le peuvent. Dans tous les conflits qui engageaient des héritiers, le sujet de
l’ancestralité faisait partie de l’argumentaire.
Par exemple, dans plusieurs archives déposées au fokontany, des plaintes mentionnent la
dimension patrimoniale de la terre. Dans un cas, les plaignants titrent le document : « Plainte :
Rakoto et sa famille prétendent être propriétaires de ma rizière que j’ai héritée de mes parents ».
Dans un autre cas, qui semble relever d’un litige autour d’une vente à réméré [varo belona], les
trois signataires, manifestement des frères, écrivent : « R. refuse de rendre cette terre aux
héritiers [trois noms, date de naissance et numéro d’identité]. Cette terre avait été vendue par
nos parents, mais c’est notre patrimoine [anarandray] et nous souhaitons la récupérer. [...]».
De même, dans le conflit qui oppose Andry (l’occupant) à un inconnu revendiquant la propriété
légale du terrain, la légitimité du caractère patrimonial d’une terre est immédiatement opposée
à la légalité du titre (cf. Encadré 6, p. 28). En effet, un argument central donné par Andry est le

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 41
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

fait qu’il a hérité de la parcelle : « La seule chose que je sais est que mon père occupait déjà ce
terrain quand je suis né et que c’est mon héritage […] C’est une terre héritée [tany lova], c’est
notre patrimoine [anarandray] et on se battra pour le conserver. » (28/06/2017) Ainsi, Andry se
dit prêt à défendre ce qu’il considère comme sa terre ancestrale (anarandray). L’usage du terme
« anarandray » n’est pas anodin, car ce statut pour une terre renvoie au devoir fondamental des
héritiers de conserver et entretenir ces terres (cf. Ottino 1998). Andry est conscient que le titre
est un document légalement valide32, mais il positionne déjà sa défense autour du registre de
l’ancestralité (et des valeurs associées qui sont connues de tous). Dans le récit qu’il nous fait de
son altercation, il semble faire clairement ressentir à cet étranger que son attachement affectif
le rend prêt à tout, même à aller au tribunal ou à déchirer le titre. On notera aussi que Andry a
rédigé un papier qu’il a fait signer à un maximum de gens du village, mettant d’abord en avant le
fait qu’il a bien hérité cette terre de son père.

2. LA JUSTIFICATION DE LA PROPRIETE PAR L’ACHAT


Un second ensemble d’arguments pour justifier une propriété repose sur l’achat. Comme nous
nous sommes concentrés sur les conflits autour des transactions, cet argument est toujours
présent dans les conflits que nous avons étudiés. L’achat est un mode d’accès à la terre qui justifie
évidemment la possession de la terre ainsi acquise.
Il est néanmoins intéressant de constater comment le concept d’achat/vente peut être mobilisé
différemment par les acteurs selon que la transaction devient conflictuelle ou pas et selon la
position que ces acteurs occupent dans le litige. En effet, l’achat nécessite des relations de
confiance, repose sur des règles familiales, renvoie volontiers à des discours sur l’entraide et le
choix d’un acheteur par le vendeur repose sur des critères relationnels et un souci de justice (Di
Roberto, 2020). Or dans les disputes, on observe deux mouvements : les uns tentent de
réintroduire ce contexte affectif et les valeurs associées, les autres tentent de les éloigner du
débat comme pour rappeler en un certain sens que « vendu c’est vendu ». C’est en ce sens ce que
nous interprétons ce qui ressemble parfois à un « dialogue de sourds » entre Juliette et Rolland.
La première met en avant la vente et son caractère définitif et Rolland et sa mère rappellent
toujours le contexte de misère qui entoure la cession et la confiance qui les a poussés à leur
vendre à eux.

Encadré 12. Conflit entre Rolland et Juliette (suite) : un exemple d’altercation


lors de la réunion publique de résolution
Cet encadré reprend le cas de Juliette et Rolland. Il présente des extraits choisis de la
confrontation publique à laquelle nous assistons.
« – Juliette : Cette terre, votre mari l’a achetée à Édouard puis vous l’avez vendue à nos parents,
maintenant cette terre est à nous. Cela fait très longtemps que nous l’exploitons. [...]
– Rolland : Nous ne vous avons pas vendu de terre ! Si nous l’avions vendue, montrez-nous le
papier !
– Juliette : Ce sont les anciens qui ont fait cette transaction.

32 Bien qu’il s’en doutât fortement, nous lui avons montré que le titre en question était effectivement référencé sur le
plan local d’occupation foncière (PLOF) duquel nous disposions d’une version électronique.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 42
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

– Rolland : Alors montrez-nous l’acte de vente !


– Juliette : Il n’y a pas de papier et nos parents sont morts déjà. Il n’y a plus personne qui peut
témoigner et c’est pour ça que vous réclamez cette terre ! [...] C’était une vente basée sur la
confiance !
– Rolland : C’est vrai, ils se faisaient confiance et ils n’ont pas fait un papier. Il n’y a pas de papier
qui précise au bout de combien d’années la terre nous reviendra. […] Moi, j’ai un papier33 qui
prouve qu’elle est à nous.
– Un fils de Juliette : On ne va jamais vous laisser cette terre. Cela fait plusieurs années que nous
sommes sur cette terre, aujourd’hui, vous osez dire que c’est à vous. [...] La terre est à nous, j’ai
vingt-sept ans et je n’étais pas encore né que mes parents travaillaient déjà cette terre ! [...]
– Rolland : Mes parents ont laissé cette terre aux vôtres, car ils étaient dans la misère et les
vôtres manquaient de terre. Nos parents n’ont pas fait de papier parce qu’ils se faisaient
confiance et que cette terre devait nous revenir. » [...]

3. LA JUSTIFICATION DE LA PROPRIETE PAR L’OCCUPATION, LE TRAVAIL OU LES INVESTISSEMENTS


REALISES
L’argument qui consiste à justifier sa propriété par le travail ou un investissement est lui aussi
récurrent. Comme le raconte un ancien chef de fokontany :
« Généralement les deux opposants sont de la même famille. Par exemple un des garçons
quitte le village et lorsqu’il revient quelqu’un est sur sa parcelle. Celui qui est resté s’est permis
de vendre et se justifie en disant : "C’est moi qui travaillais cette terre". Lorsque celui qui était
parti réclame sa part d’héritage, les disputes commencent. » (03/11/2016)
Dans le conflit entre Juliette et Rolland évoqué plus haut, le fils de Juliette qui intervient à la fin
de l’extrait mobilise l’argument du travail. Pour lui, même si la terre n’avait pas été achetée,
comme depuis plus de vingt ans cette terre est travaillée par ses parents, il considère qu’elle leur
appartient.
La réinterprétation de la loi à l’échelle locale tend à donner de plus en plus de poids à cet
argument, notamment face à celui de l’ancestralité. Dans un autre cas :
« J’écoute les émissions sur le foncier à la radio et j’ai appris des choses. [...] Ils disaient aussi
dans l’émission que si la personne travaille la terre plus de dix ans alors la terre lui appartient.
C’est ça mes arguments pour dire que la terre est à moi ! » (01/05/2016)
Dans un entretien, un homme nous détaille la situation d’une terre qu’il a vendue. Ce terrain n’a
jamais été travaillé par l’acheteur qui a quitté le village depuis plusieurs années. Étant donné que
cette personne ne travaille pas cette terre, il s’interroge (et nous demande notre avis) sur sa
légitimité à récupérer cette parcelle :

33 Le « papier » dont parle Rolland ne concerne pas la transaction qui est l’objet de ce litige. Il s’agit d’un acte de vente
antérieur et même s’il y a eu des transactions depuis, c’est le seul document écrit qui existe sur ce terrain et qu’il
cherchera à faire valoir pour légitimer la récupération de cette terre. La mise en avant d’un tel papier dans le conflit
est une illustration de la tentative de Rolland de positionner le débat sur un autre registre, un registre administratif
cette fois, suivant une logique de désencastrement de la transaction.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 43
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

« Ma question aujourd’hui c’est de savoir si je peux reprendre ces terrains. [...] Je ne peux pas
laisser une terre vide. Les gens se disent que je ne prends pas soin de mes terrains quand ils
les voient ainsi vacants depuis tant d’années. Ce qui me gêne c’est que l’acheteur réserve
cette terre, qu’il ne l’exploite pas. Et cette terre en plus, ce n’est pas à lui ni à personne, c’est
à l’État. [...] Donc si je la retravaille, est-ce que cette terre reviendra à moi ? » (13/05/2017)

4. LA PLACE DE L’ECRIT DANS LA JUSTIFICATION DE LA PROPRIETE


Avoir un document écrit devient une condition de plus en plus importante pour justifier de sa
propriété. Par exemple, chaque ménage que nous avons rencontré conserve très soigneusement
tous les petits coupons attestant le paiement des impôts fonciers, de vieux actes de vente
toujours au nom des parents, etc.
Une autorité villageoise (président de fokon’olona) considère que :
« Avant les anciens faisaient des ventes, mais pas des papiers [taratasy]. Maintenant qu’il y
a des actes de vente, les gens cherchent à récupérer les terres vendues sans document. Même
si les notables savent que les parents avaient vendu cette terre, quand les enfants apprennent
qu’il n’y a pas eu d’acte de vente, ils vont essayer de récupérer la terre ! » (22/05/2017)
Cette remarque soulève la possibilité d’une augmentation des comportements opportunistes
visant à invalider les anciennes transactions marchandes.
Pourtant, la valeur des écrits reste souvent surestimée par les ménages par rapport à leur valeur
de preuve dans les résolutions de conflit. Par exemple, il est frappant de constater que Rolland,
au moment où il sent que les arguments lui font défaut, brandit son acte de vente (pourtant
antérieur à la transaction qui faisait l’objet du litige). Alors que tout le monde sait très bien que
les transactions intrafamiliales font rarement l’objet d’un contrat de vente écrit, Rolland lance
« Alors montrez-nous l’acte de vente ! » Au niveau des instances locales de résolutions, le papier
ne constitue pas une preuve irréfutable (cf. Section 2.4). Au tribunal non plus, un magistrat du
tribunal de première instance souligne également que « Ce n’est pas parce qu’il y a le cachet rouge
du fokontany que ce qui est mentionné sur le papier est vrai ! La valeur du cachet est laissée à
l’approbation du tribunal. Mais à la campagne, les gens pensent souvent que face à la justice ce
tampon rouge est une sorte de preuve irréfutable. » (02/06/2017)
Insister sur les argumentaires ne doit pas nous faire oublier qu’existent aussi des tentatives
d’intimidation (verbales et non verbales). Montrer un entêtement irrationnel et démesuré ou
encore menacer de porter l’affaire au tribunal font partie des batailles non argumentatives, elles
aussi constitutives des conflits fonciers.
Finalement, les conflits permettent de pointer la coexistence d’une pluralité des normes
légitimant, de manière parfois contradictoire, des droits fonciers. Comme nous l’avions évoqué,
la sécurisation des transactions dépend des interactions institutionnelles entre différents
systèmes de normes de manière synchronique (pluralité des normes et des institutions à un
moment donné), et diachronique (le sens que donnent les acteurs à une institution au moment
du transfert peut évoluer et engendrer une insécurité foncière plus tard). Ce contexte de
pluralisme nous interroge sur la manière de dépasser ces conflits. Ces différents registres de
justification sont-ils hiérarchisés ? En particulier, le recours à l’écrit fait-il peu à peu autorité et
participe-t-il à affaiblir les autres régimes de justification ?

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LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

IV. LA RESOLUTION DES CONFLITS A L’ECHELLE LOCALE : ARTICULATION ENTRE


COMMUNES, VILLAGES ET FAMILLES

Les parties prenantes des conflits peuvent mobiliser plusieurs instances afin de les aider à
résoudre leur litige. Les autorités locales élues (fokontany, mairie) ainsi que les personnes âgées
de chaque famille sont particulièrement sollicitées. Elles organisent des réunions dans lesquelles
sont conviées au moins les personnes en litige et quelques témoins et elles parviennent
généralement à résoudre le conflit ou à apaiser les tensions. Nous examinerons dans cette partie
la manière dont les conflits sur les transactions peuvent être dépassés. Compte tenu du
pluralisme des normes, comment différentes organisations locales, des autorités familiales à
celles des fokontany et de la commune, arbitrent-elles les conflits fonciers ? Quelles sont les
formes que prennent les accords ? Ces arrangements trouvés sont-ils stables ? Nous tenterons de
répondre à ces questions à travers l’analyse des résolutions de conflits fonciers réalisées, à
l’échelle décentralisée, par les communes.

1. DIFFERENTES INSTANCES DE RESOLUTION DES LITIGES : FAMILLE, FOKONTANY ET COMMUNE


Un conflit peut être porté auprès de différentes instances locales pour aider à leur résolution. La
famille (élargie), le fokontany et la commune sont les principales instances de résolution. Elles
interviennent séparément ou ensemble pour tenter de résoudre un litige.
D’une part, lorsque les litiges fonciers sont intrafamiliaux, des réunions ad hoc peuvent être
organisées au sein du groupe de parenté. Par exemple, certaines familles organisent des
« dinika » qui sont des moments privilégiés où tout ce qui concerne la famille élargie peut être
abordé : le foncier prend donc une place importante. Partages d’héritages, testaments, annonce
des terres vendues, etc. sont des points abordés dans des réunions familiales. Selon un enquêté :
« C’est pour parler de ce qui se passe en général dans la famille, pour renforcer le
‘fihavanana’34. [...] Pendant le ‘dinika’ tout le monde peut s’exprimer et dire ce qui l’a blessé,
demander des explications sur tout ce qui lui semble flou. Les questions foncières et
d’héritage sont bien sûr au programme. [...] Les deux grandes questions pendant les ‘dinika’
sont les ‘famadihana’ et le foncier, et puis aussi on fait le rapport de tous les évènements
familiaux de l’année. [...] Pour notre conflit en ce moment je crains qu’aucune solution ne soit
trouvée à la prochaine réunion, car nous allons principalement parler du ‘famadihana’ qu’on
organise prochainement [...]. Et parfois les ‘dinika’ n’aboutissent à rien à cause de l’alcool, on
n’arrive pas à gérer et ça se termine par des malentendus et des problèmes qui n’avaient pas
été prévus35. » (26/04/2016)
Toutes les familles ne donnent pas ce même nom aux réunions annuelles, mais en tiennent
néanmoins de manière périodique. Elles n’ont pas pour seul but de résoudre des litiges fonciers,
mais permettent de donner un espace de parole où « tout le monde parlera et attend son tour
pour dire ce qu’il a sur le cœur » et qui peut permettre des mises au point sur l’usage et la

34 Rappelons que le fihavanana renvoie à la notion de fraternité et peut se définir, selon Sandron, comme « un système
de règles, normes et coutumes qui régissent la dynamique de la société locale, édictent les comportements
interpersonnels, les modes de sociabilité et les stratégies anti-risque » (2008, p. 507).
35 Il peut être intéressant ici de rappeler le contexte de ce moment de l’entretien. En effet, nous venions de demander
à cet homme si nous pouvions assister à la prochaine réunion sur le conflit foncier dans lequel il était impliqué. Il
est tout à fait possible qu’en affirmant que cette question ne sera pas abordée, il cherche aussi à nous dissuader
poliment d’assister à cette réunion.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 45
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

propriété des terres. Dans d’autres cas encore, c’est seulement le doyen de la famille (zokiolona)
ou le responsable de famille (loholona pianakaviana) qui est consulté par les membres de la
famille en litige. Quel que soit le terme employé au sein des différentes familles interrogées (les
raiamandreny36, les zokioliona toteny37, les loholona pianakaviana38, les olobe39), ces personnes
respectables par leur position et leur âge interviennent abondamment dans les résolutions de
conflit. Nous verrons aussi plus loin qu’elles sont une source d’information intéressante pour les
autorités municipales afin de comprendre l’origine des conflits et qu’elles participent à faire
accepter les compromis à travers des discours moralisants.
D’autre part, le fokontany est également une instance importante dans la médiation des conflits
fonciers. Le chef de fokontany et ses adjoints reçoivent les plaintes orales et écrites et proposent
des pistes d’arrangement. Ici les chefs de fokontany sont tous résidents des villages qu’ils
administrent et dont ils sont issus, et ils connaissent bien les différents propriétaires de terrains.
Ils sont ainsi bien informés des conflits, détiennent une connaissance approfondie de la localité
et ont un accès privilégié aux informations nécessaires sur les terres étant donné la confiance qui
leur est accordée localement :
« Généralement je connais déjà les gens et les parcelles en question. Si je ne connais pas bien
le cas, on fait une visite de terrain, puis je discute avec les voisins et des vieux [zokiolona] pour
me renseigner sur l’histoire de la terre. Dans notre ‘fokontany’ on s’est réparti le travail avec
l’adjoint par rapport aux villages qu’on habite nous-mêmes. Moi je connais moins bien la zone
à l’est... Ici je connais tout le monde et les terres de toutes les familles. C’est pour ça qu’on
s’est divisé le travail. » (22/06/2017)
Le chef de fokontany n’a pas un rôle d’arbitre dans les litiges fonciers. Il a un rôle médiateur et
facilite le dialogue entre les personnes en conflit. Selon un chef de fokontany : « Je fais des
propositions, je donne mon avis sur un compromis qui me semble juste et j’essaie de raisonner
ceux qui restent trop têtus. Je ne décide rien et il n’y a pas de sanctions. » (30/06/2017) Seules les
agressions physiques sont punies par le chef de fokontany qui applique alors la sanction prévue
par une convention villageoise appelée le « dina ».
Enfin, si personne ne consent à un arrangement, le chef de fokontany délègue l’affaire à la
commune. Pour cela, chacune des parties rédige une plainte écrite (ou la fait rédiger par un
proche ou encore le chef de fokontany lui-même). Ces plaintes sont signées et visées par le chef
de fokontany. Avec cette plainte, les personnes en litige peuvent s’adresser à la commune. Celle-
ci est ainsi la dernière organisation locale impliquée dans les litiges fonciers. Si à ce stade aucun
accord n’est trouvé, la prochaine étape sera celle du tribunal de première instance, situé dans la
ville d’Anstirabé. Selon l’adjoint, les résolutions de conflits sont une activité majeure de la
commune :
« On a très souvent à régler des litiges, mais pas seulement fonciers, il y a aussi des bagarres,
des problèmes de couple... Depuis janvier on a fait 68 résolutions de conflits. Mais je ne sais
pas exactement combien concernent le foncier. Mais quand même beaucoup sont des
problèmes fonciers [ady tany] ! », dit-il en consultant le registre des entrées à la mairie.
(01/11/2016)

36 Littéralement « père et mère » et par extension les anciens, signe de respect.


37 Littéralement « les doyens dont la parole est parfaite/légitime ». Ce sont les plus âgés de la famille.
38 Littéralement « tête de la famille », il s’agit généralement d’un responsable désigné par la famille.
39 Utilisé comme synonyme de loholona dans certaines familles (voir note précédente).

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 46
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Selon nos entretiens, c’est généralement le président du conseil communal (PCC) ou son
suppléant qui gèrent les conflits40. Nous avons aussi observé que le maire, ses adjoints ou les
agents de guichet foncier (AGF) peuvent assister, voire remplacer le PCC dans les résolutions. Le
PCC ne tire pas son autorité simplement de ses fonctions. Il est avant tout un homme respecté et
habitué de la vie politique locale. Il réside dans la commune, lui et ses ancêtres en sont originaires
et il a été chef de fokontany durant plusieurs dizaines d’années, son propre père ayant été lui-
même un responsable politique local. Néanmoins, tout comme les chefs de fokontany, le PCC
affirme qu’il ne « juge pas, mais aide à trouver un terrain d’entente ». Il considère plutôt jouer un
rôle de médiateur/conciliateur (pandamina). Nous reviendrons par la suite sur le déroulement
des résolutions de conflit à cette échelle municipale.

2. L’ARTICULATION DES DIFFERENTES ECHELLES DANS LA RESOLUTION DES CONFLITS


D’un point de vue formel, les échelles de la famille, du hameau, du fokontany et de la commune
sont hiérarchisées. En particulier, la commune intervient seulement si des tentatives de
résolution ont été menées aux échelles inférieures. Selon les termes de l’adjoint au maire :
« Tu vois, la structure est la suivante : îlot41, ‘fokontany’ et enfin commune. C’est par étape.
Donc le conflit qui se passe dans un îlot doit être résolu avec les gens de cet îlot, s’il n’y a pas
d’accord, alors c’est là que ça monte au niveau ‘fokontany’ puis de la commune. [...] Hier
justement il y avait une dame qui est venue me voir pour déposer une plainte parce qu’elle
dit avoir acheté une terre, mais l’ancien propriétaire revient travailler cette terre. Mais elle
est venue les mains vides à la mairie donc nous n’avons rien fait. Je lui ai dit "Vois d’abord
cette affaire avec le chef du fokontany", car sans lettre du chef ‘fokontany’, je préfère ne rien
faire. » (01/11/2016)
Bien entendu, ces étapes ne sont pas respectées en toute circonstance. Le contexte particulier de
certains conflits peut amener la commune à intervenir directement. C’est notamment le cas
lorsque le chef de fokontany est lui-même impliqué dans le litige. L’intervention de la commune
permet donc d’éviter les conflits d’intérêts. Par exemple, selon le président du conseil communal
(PCC) :
« Normalement les chefs fokontany font des procès-verbaux pour prévenir les responsables
de la commune : ils disent “Tel conflit, on n’a pas pu le résoudre et nous vous demandons de
le résoudre”. Une fois qu’on a reçu le procès-verbal du chef fokontany, on fait une
convocation des plaignants ici au bureau. Mais il arrive que les personnes viennent
directement déposer une plainte à la commune. C’est surtout le cas si l’une des deux
personnes en conflit pense que l’adversaire est lié au chef fokontany. Donc à ce moment-là
on prend directement l’affaire et nous convoquons le chef fokontany » (04/11/2016).
D’un point de vue pratique, la commune dépend fortement des autorités familiales et des
fokontany pour résoudre les conflits fonciers. L’image d’une articulation hiérarchisée et « par
étapes » des résolutions de conflits, parfois véhiculée dans les discours des autorités locales lors
des entretiens, est en partie vraie, mais nous en nuancerons la généralité. Il semble plus pertinent
de parler d’imbrications des autorités foncières d’une part, et d’allers-retours d’autre part.

40 On notera par ailleurs que, dans le cadre de ses responsabilités, le PCC a déjà suivi des formations sur la résolution
des litiges.
41 Rappelons que ce terme, utilisé en français dans l’entretien, désigne une subdivision du fokontany.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 47
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

L’imbrication des instances familiales, villageoises et communales est évidente dans la pratique
des résolutions de litige. En effet, même lorsque les conflits sont portés à l’échelle communale,
la famille et le fokontany conservent un rôle prépondérant. D’une part, le chef de fokontany reste
impliqué dans le processus de résolution jusqu’à la fin. Il sera un interlocuteur privilégié,
notamment afin de renseigner le président du conseil communal (PCC) sur différents éléments
du conflit. C’est lui qui informe le PCC de l’historique du litige et des premières tentatives de
résolution42. Le fokontany connaît mieux les situations foncières à l’échelle locale que les agents
de la municipalité. Selon l’adjoint au maire :
« Nous à la mairie, la première chose qu’on fait c’est demander au chef de fokontany la raison
du litige, car généralement on ne sait pas ce qui se passe localement. On doit prendre des
références depuis la base. [...] Le premier responsable dans une résolution de conflit, que ça
soit foncier ou autre chose, c’est le chef de fokontany. C’est lui qui cherche à résoudre et à
comprendre l’origine du conflit dans un premier temps. Nous, on intervient après. [...] On fait
aussi notre petite enquête pour identifier l’histoire de cette terre. » (31/10/2016 et
04/11/2016)
Par ailleurs, nous observons que la commune renvoie parfois aux fokontany la responsabilité de
reprendre le suivi d’un conflit foncier. C’est par exemple le cas dans le litige qui a lieu à Berano
qui est développé dans l’Encadré 13 ci-dessous. Dans cet exemple, l’agent de guichet foncier qui
a la charge de la résolution admet ne pas pouvoir aider les personnes en litige et demande aux
autorités locales et à l’adjoint du chef de fokontany de trouver un arrangement localement.

Encadré 13. Conflit à Berano : le renvoi de la responsabilité de la résolution


aux autorités locales
Ce conflit implique trois personnes. Un vendeur, qui n’est autre que le chef du fokontany. Il est
accusé d’avoir vendu un terrain plus grand que la part qu’il possédait réellement. Un acheteur,
monsieur Roger, qui a obtenu un certificat foncier peu après l’achat. Et un voisin, monsieur
Freddy, qui estime que la parcelle certifiée empiète sur son propre terrain et accuse le vendeur
d’avoir abusé de son absence.
La médiation du conflit est réalisée par l’agent de guichet foncier de la commune qui a participé
à la certification de ce terrain, l’adjoint du chef fokontany ainsi qu’un ancien responsable de la
localité. Nous-mêmes, ainsi que sept autres personnes, assistons à la réunion qui a lieu à
l’extérieur.
Après déjà une heure de discussions agitée l’AGF prend la parole plus solennellement, comme
pour conclure, et dit à l’assistance :
« Je vous le dis, quoi que vous fassiez, Monsieur Freddy [le voisin] ne pourra plus récupérer sa
terre, car l’acheteur a déjà fait un certificat ! [...] Il y a eu une visite de terrain et un affichage. Le
maire était là, le chef ‘fokontany’ était là, des anciens [‘raiamandreny’] étaient là, alors pourquoi
Monsieur Freddy ne s’est pas manifesté à ce moment ? Il avait 15 jours pour exprimer son
désaccord, comme prévu par la procédure ! » (19/04/2016)

42 Nous avons effectivement pu constater lors des réunions de résolution de conflits auxquelles nous avons assisté
(trois cas), que les chefs de fokontany étaient toujours présents. Ils connaissaient déjà l’affaire et apportaient des
précisions à la personne de la commune chargée de faire la médiation.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 48
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

À cette demande de l’AGF, Lydia (mon interprète) et moi ne parvenons pas à saisir de réponse
claire.
Par ailleurs, il est intéressant de constater que l’AGF affirme ne rien pouvoir faire.
Il renvoie à l’adjoint du chef de fokontany et aux personnes âgées présentes le soin d’apaiser la
tension. Selon les termes de l’AGF :
« Je ne peux rien faire pour vous-même si la vente n’était pas autorisée, car Monsieur Roger
[l’acheteur] possède maintenant un certificat foncier et il est trop tard pour revenir en arrière.
Le certificat est émis et moi je ne peux rien faire pour vous ! »
Ainsi, après avoir donné son avis et affirmé qu’il ne réaliserait pas de modification sur le certificat
foncier, l’AGF redonne aux autorités locales la responsabilité d’aider les acteurs pour trouver une
sortie au litige :
« Si ces personnes respectables [désignant quelques personnes présentes dans l’assemblée]
confirment que cette portion vendue appartenait à Monsieur Freddy, je vous charge de trouver
un arrangement et revenez me tenir informé. [...] Trouvez une compensation avec un autre
terrain pour lequel il n’y a pas de papiers... Le vendeur pourrait rembourser la valeur de la
parcelle ou donner un autre champ. Vous devez trouver une solution à l’amiable. »
Lors de notre troisième mission un an plus tard, l’AGF explique que le litige est terminé et
monsieur Freddy le voisin a renoncé au terrain. L’AFG précise ainsi :
« En fait, le bout de terrain vendu appartenait effectivement à Freddy initialement, mais c’est
quand même le vendeur qui l’avait aménagé en rizière et qui le travaillait depuis longtemps. »
(30/06/2017)

De même, la commune peut demander aux personnes en litige de revenir une fois que sont
engagées quelques pistes de compromis. Par exemple, lors du conflit entre Rolland et Juliette43,
le maire renvoie la décision finale aux familles des intéressés. Après presque deux heures d’une
réunion qui touche à sa fin, le maire prend la parole pour conclure :
« C’est vous qui avez le dernier mot, vous tous dans votre famille. Trouvez un accord entre
vous, mais n’allez pas au tribunal. Lorsque vous aurez trouvé un compromis convenable,
venez à la mairie avec le double de cet accord. Ne vous divisez pas, car vous êtes tous du
village de Belanitra. [...] Nous vous laissons libres de vous arranger entre vous. Arrangez-vous
et repensez au partage qui a été proposé aujourd’hui. »
Puis le maire s’adresse au reste de l’assistance :
« Ils vont se réunir de leur côté pour décider ensemble du futur de cette terre. Ils vont rentrer
ensemble et prendre le même chemin pour réfléchir. Nous attendons votre arrangement final.
Et si vous voulez vous affronter, c’est votre affaire ! Si vous aboutissez à un nouveau partage,
appelez-nous pour assister à cet évènement ! Ne faites pas ça uniquement entre vous. C’est
mieux qu’il y ait un représentant local comme le chef de ‘fokontany’. » (01/07/2017)
Il faut aussi considérer l’importance des autorités coutumières. Alors qu’elles sont de moins en
moins sollicitées directement par les plaignants, elles restent au cœur des résolutions de litiges

43 Cf. Encadré 10 et Encadré 12.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 49
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

que font les communes. Ces personnes permettent ce que le président du conseil communal
appelle « faire l’historique de la terre ». Comme le rappelle aussi l’adjoint au maire :
« La commune demande toujours la présence des autorités traditionnelles du hameau ou des
plus âgés, parce que nous, depuis ici, on ne connaît pas l’historique de toutes les terres. [...]
Nous avons besoin de personnes qui connaissent bien les terres et les familles de la zone. »
(02/11/2016)
Lorsqu’il a un conflit à traiter, le PCC dit :
« Je lis d’abord les plaintes rédigées par le chef fokontany ou les plaignants eux-mêmes pour
comprendre un peu ce qui se passe sur le terrain. Parfois, on les renvoie au ‘fokontany’ parce
que parfois seule la famille connaît la répartition des terres ancestrales [anarandray], ou
même quand il n’y a pas de partage. Puis au niveau de l’îlot44 les gens savent quelle grande
famille possède quoi et enfin il y a les autorités du fokontany. Eux ils doivent bien connaître
tout ce qui se passe dans leur village par rapport à nous. Leur responsabilité c’est de confirmer
l’authenticité de la propriété de chaque personne dans son îlot. Nous sommes obligés d’agir
ainsi pour avoir plus de références sur le cas, ces organisations locales peuvent nous fournir
plus de détails sur la situation. » (30/06/2017)
Son intervention permet principalement de faire le lien entre différentes instances exerçant un
contrôle foncier (parents, chefs de famille, personnes âgées [zokiolona], sans oublier les chefs de
fokontany). L’objectif des résolutions locales n’est pas de faire appliquer certaines règles, mais
plutôt de faire émerger un compromis visant à pacifier les rapports sociaux et apaiser les
rancœurs, ou selon l’expression des autorités locales : « reconstruire le ‘fihavanana’ [la
fraternité] ». C’est une différence notable avec la manière dont fonctionnent les tribunaux. En
effet, selon le président du tribunal de première instance de la ville d’Antsirabé, avec qui nous
nous sommes aussi entretenus, « parfois les gens sortent d’ici avec un sentiment d’injustice. Mais
notre rôle ici c’est de faire appliquer la loi ».
C’est dans cette optique que la commune se borne à « retracer l’histoire de la terre » et à
confronter les arguments des uns et des autres, sans tenter de faire appliquer une décision. Par
exemple, le président du conseil communal considère qu’il ne doit jamais prendre parti dans le
conflit :
« Même si je sais quelques petites choses par ailleurs, pendant la résolution je me limite à
mon rôle de médiateur. Je dois rester le plus neutre possible, faire en sorte que la séance se
déroule bien. Les conflits fonciers nécessitent plusieurs convocations, deux convocations ne
suffisent pas. On fait une enquête approfondie et on descend sur le terrain pour voir les
parcelles. [...] D’abord la personne vient individuellement se plaindre, mais les plaintes seules
ne suffisent pas. On convoque ensuite les personnes séparément puis ensemble. Si la
confrontation des personnes en litige ne suffit pas, la commune fait la descente pour avoir
des témoignages. On consulte des témoins ou des voisins qui peuvent nous en apprendre plus
sur le conflit. » (01/11/2016)
De même pour le maire qui dit ne pas trancher par une décision, mais tenter de reconstituer
l’histoire des transferts de droits sur cet espace :

44 Subdivision du fokontany.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 50
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

« On demande aux anciens des informations sur l’historique de la famille, qui sont les grands-
pères, les héritiers, le partage, etc. La filiation, quoi ! Et les différents doyens [‘zokiolona’]
donnent leurs versions. Parfois le conflit se résout facilement en présence de certaines
personnes âgées légitimes [‘raiamandreny toteny’]. Parfois une des personnes venues se
plaindre apprend des choses sur ses propres parcelles et elle dit “ah bon, d’accord !”, et le
conflit s’arrête là. Ce sont ces personnes âgées [‘zokiolona’] qui, de manière générale, vont
régler le conflit », expliquent l’AGF et le maire.
Selon le président du conseil communal (PCC) :
« On donne simplement notre avis sur la situation. Je n’ai pas de pouvoir décisif, mais après
avoir entendu toutes les versions, en tant que président communal j’ai suggéré : "Tous les
deux, vous avez commis des fautes : toi tu as acheté de la terre sans effectuer un acte de
vente et toi tu l’as laissé cultiver la terre pendant toutes ces années et comme tu as vu qu’il a
récolté beaucoup de choses, tu es venu réclamer". Ensuite, si certains ne veulent pas suivre
ce qu’on a proposé c’est leur responsabilité, c’est qu’ils ne veulent pas renouer de bonnes
relations entre eux. »
L’art du compromis dans les résolutions de litige est bien résumé par l’expression de cet homme
qui considère que, lorsqu’il intervient dans un litige, il n’utilise pas « une grande aiguille qui
déchire, mais une petite aiguille pour rassembler. » (Tsy fanjaibe handrivatra fa fanjaikely
hanambatra.)
La visite du terrain en litige est une étape importante et bénéfique pour la compréhension,
souvent longue et difficile, des raisons du litige.
« Les anciens, comme ils sont vieux, ne peuvent pas toujours venir à la commune. Avec la
descente sur le terrain, l’avantage c’est que l’on peut consulter les vieux et les chefs de famille
et avoir leur version des faits. On peut aussi consulter les propriétaires des terres côte à côte
du terrain en litige. » (04/11/2016)
De plus, lors des visites des terrains les personnes se sentent plus à l’aise et sont moins gênées
pour parler ouvertement. Selon les autorités c’est généralement au champ que les gens parlent
le plus et que l’on comprend vraiment ce qui s’est passé. Cette étape est fondamentale, mais
reste coûteuse si les plaignants vivent loin. En effet, ces « descentes sur le terrain » prennent du
temps et sont difficiles à organiser dans les villages éloignés. Certains villages sont trop loin du
chef-lieu pour qu’on s’y rende à pied ou à vélo. Les personnes en litige devront payer l’essence
pour que le PCC et l’adjoint au maire puissent venir à moto.

3. LE ROLE DES AUTORITES LOCALES POUR RENFORCER LES NORMES MORALES


Une des contributions fondamentales des personnes âgées d’une localité aux résolutions de
conflits est de rappeler les règles morales de la société. Généralement bonnes oratrices, ces
personnes tentent d’apaiser les rancœurs en rappelant l’importance de la famille, du respect
mutuel et de la fraternité (fihavanana). Elles ne manquent jamais de souligner à quel point il est
sage de savoir trouver un compromis en mettant de côté sa frustration. Par exemple, dans la
résolution du conflit entre Rolland et Juliette, un vieil homme prend la parole et dit :
« Je voudrais dire que vous vous disputez, mais je vous rappelle aussi que vous êtes tous de
la même famille ! Vous êtes du même sang ! Vous devez vous réconcilier, car vous êtes du
même sang ! »

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 51
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Puis un autre vieil homme ajoute :


« Je certifie que vous êtes du même sang et à ce titre vous ne faites qu’un ! Mais ce litige, ça
détruit la société, ça détruit la fraternité ! »
Et un autre de conclure :
« Un ancien disait “quand vous faites quelque chose, agissez avec le cerveau, mais pas avec
le cœur”, donc chers amis réglez cette affaire avec intelligence parce que le cœur donne de
la rancune, mais la tête donne accès à la raison. [...] Remerciez Dieu si cette affaire s’arrête
ici, car si vous allez au tribunal, combien devrez-vous payer ? [...] »
Leur intervention permet de faire accepter un compromis malgré les frustrations qu’il peut
générer. La famille et les notables tentent de « réanimer l’amour », de « recoudre les liens », de
« recréer de la fraternité » (selon leurs propres expressions), et ainsi permettent de faire accepter
le compromis proposé. Ainsi, le fait de renoncer ou d’accepter un compromis dans le but de
mettre fin à un litige est fortement valorisé socialement. Lors des résolutions publiques, le
renoncement est une valeur encouragée par les autorités familiales. Comme le dit un homme qui
vient d’accepter un compromis qu’il estime en sa défaveur, « celui qui se résigne est brillant »
(izay mandefitra no mandina), car selon lui : « c’est bien vu dans la société de se résigner pour
mettre fin à un litige, c’est une preuve de sagesse. » (12/06/2017)

4. LA CRAINTE DU POUVOIR PUBLIC ET LA PLACE DE L’ECRIT DANS LA RESOLUTION DES CONFLITS


« Nous irons jusqu’au tribunal s’il le faut ! » Il n’est pas rare d’entendre cette phrase que se
lancent les opposants d’un litige foncier. Pourtant dans la commune, presque aucun conflit ne
mène à une action en justice. Le tribunal est plutôt utilisé par les acteurs comme une menace ou
comme une manière de montrer un sentiment de légitimité bien assuré, même face au pouvoir
public (fanjakana). Le tribunal joue ainsi le rôle d’un arbitre éloigné, intimidant et dont on connaît
mal la logique et les « règles du jeu ». Les acteurs éprouvent beaucoup d’incertitudes sur l’issue
possible d’un litige au tribunal. Ainsi, prétendre vouloir y porter l’affaire revient à se targuer
d’anticiper que l’on gagnera dans cette arène. Cet aspect ressort par exemple dans le cas de la
résolution évoquée plus haut. En effet, lorsque Rolland est mis en difficulté par les arguments de
Juliette, il se lève en brandissant son papier et affirme qu’il va se rendre directement au tribunal :
« Alors allons au tribunal ! Laissons un tribunal juger cette affaire si vous ne voulez pas accepter
parce que moi je ne vais pas abandonner ! » Les autres répondent et disent ne pas avoir peur,
chacun tentant d’intimider l’autre.
Les menaces de porter l’affaire en justice se retrouvent également dans certains documents
trouvés dans les archives municipales, comme en témoigne la traduction littérale d’un « petit
papier » ci-dessous.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 52
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Encadré 14. La menace du tribunal dans un « petit papier » (traduction)

À l’attention de Monsieur le Chef de Fokontany


Objet : PLAINTE
Les personnes citées ci-dessous ont l’honneur de vous adresser cette plainte :
1. xxxxxxxxxxxxxxxxx 2. xxxxxxxxxxxxxxxxx 3. xxxxxxxxxxxxxxxxx

Domiciliés tous à l’îlot Ambohidava, Fokontany Manarintsoa et descendants de A. (feu) et B.,


nous portons plainte, car un champ situé à Ambohidava appartenant à nos parents nous a été
volé par C.
Il y a déjà eu une réunion pour arranger la situation pendant laquelle nos parents ont déclaré
que la terre n’appartient pas à C., mais il a toujours continué à exploiter cette terre en y cultivant
du riz.
Nous avons fait appel au Chef du Fokontany et son adjoint pour l’en empêcher, mais il a refusé
et a dit « traînez-moi jusqu’aux tribunaux alors ! Si vous gagnez le procès, je vous donnerai la
terre ainsi que le riz planté dessus ». C’est la raison pour laquelle nous portons cette plainte pour
demander de nous réunir avec cette personne afin que nous nous expliquions concernant ce
champ.

Recevez, Monsieur, nos salutations respectueuses.


Signatures des plaignants Cachet du Fokontany et signature du chef
À Manarintsoa, le xx-xx-2016

Souvent, les autorités locales tentent de dissuader les personnes de porter l’affaire en justice. À
une résolution, un homme de l’assistance intervient et dit à l’intention des plaignants :
« J’avais une terre ancestrale à Ambohimarina. Nous sommes allés jusqu’au tribunal, ce fut
si long que mes témoins sont morts avant le procès. Et puis là-bas vous n’arriverez pas à
parler. Quand vous êtes face au juge, le problème est que votre voix reste bloquée. Vous
n’arrivez plus à parler. Même si vous n’êtes pas du tout d’accord, vous acceptez. » Et une
autre ajoute : « Ici votre langue est comme ça [faisant un signe], mais devant le juge, votre
langue sera retirée et vous n’aurez plus de voix. » (01/07/2017)
Les autorités locales ont d’autant plus intérêt à trouver un accord à l’amiable que l’application
des décisions du tribunal repose sur elles. Un chef de fokontany, justement confronté à cette
situation, nous explique :
« Il y a eu procès et une décision d’expulsion et on me demande de la faire respecter, mais
que puis-je faire ? Si l’autre ne veut rien savoir, je ne peux pas l’obliger. J’ai même reçu des
menaces. Je vais aller à la gendarmerie, mais j’ai vraiment peur que ça me retombe dessus. »
(22/06/2017)
Finalement, nous avons vu que les ménages justifient leurs droits fonciers en faisant appel à
différentes sources de légitimité (travail, achat, ancestralité, documents) qui ne semblent pas

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 53
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

hiérarchisées a priori. La commune se pose comme un médiateur de conflits : elle aide l’assistance
à s’accorder sur une version commune de l’incident et son passif (les acteurs disent qu’il faut
« faire l’historique de la terre ») et propose des pistes de compromis. Bien que les responsables
communaux (PCC) ou des villages (chef de fokontany) insistent pour dire qu’ils n’imposent pas de
solution, la pression sociale qui s’exerce sur les personnes en litige oblige généralement au retour
à l’ordre. En effet, les compromis s’imposent souvent de manière indirecte, car la commune est
la dernière échelle de résolution locale avant le tribunal. Dans ce contexte, les personnes en
conflit doivent se résigner à un compromis jugé raisonnable par le reste de l’assistance et les
anciens (raiamandreny, loholona, zokiolona toteny, etc.) ou s’engager dans un véritable procès,
contre l’avis de la communauté. En définitive, les instances locales de résolution des conflits
semblent efficaces pour résoudre des litiges dans un contexte de pluralisme des normes.
Pluralisme qu’elles contribuent à entretenir en se refusant à hiérarchiser les registres de
justification : l’ancestralité reste un argument valide face à un papier qui peut à son tour être mis
à mal par la démonstration d’aménagement d’une terre, etc.

PARTIE 2. LES CONFLITS FONCIERS LIES AUX TRANSACTIONS DANS LES HAUTES TERRES A MADAGASCAR 54
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Partie 3.
La sécurisation des transactions
marchandes

Nous avons commencé ce rapport par une analyse des conflits, car ceux-ci permettent de pointer
les principales sources d’insécurité foncière et sont des révélateurs des règles du jeu « en
situation ». Cependant, d’un point de vue empirique, il faut rappeler que les conflits semblent des
évènements relativement exceptionnels au regard de l’activité importante des marchés
d’achat/vente. Un grand nombre de transactions marchandes se font sans heurts du fait de
l’existence de différentes formes de sécurisation des transactions. Nous verrons que la
sécurisation passe principalement par certaines pratiques de consultation familiale, avant les
transactions, ainsi que le recours à l’écrit à travers des systèmes de « petits papiers »
(paragraphe I). Ensuite, nous analyserons la sécurisation des transactions dans un contexte post-
réforme marqué par la possibilité d’enregistrer formellement les terres au moyen de certificats
fonciers. Nous insisterons particulièrement sur la question de l’actualisation des certificats
fonciers à la suite de transactions, les facteurs de blocage à cette actualisation et les solutions
(partielles) qu’apportent les opérateurs locaux de la réforme (paragraphe II).

I. LES FORMES DE SECURISATION DES TRANSACTIONS : CONSULTATIONS ET PETITS


PAPIERS

Le recours à l’écrit pour formaliser une transaction est une pratique largement documentée en
Afrique subsaharienne (André, 2002 ; Benjaminsen and Lund, 2002 ; Mathieu et al., 2003 ;
Lavigne Delville et al., 2017) et à Madagascar (Aubert et al., 2008 ; Andrianirina Ratsialonana and
Burnod, 2012 ; Burnod et al., 2014 ; Boué and Colin, 2018). Néanmoins, la sécurisation des
transactions ne consiste pas seulement à réaliser des documents (taratasy en malgache) à l’issue
des échanges. Elle passe, dans un premier temps, par le recours à différentes pratiques et en
particulier les consultations familiales (teny ierana) qui s’imposent dans la plupart des situations.
De plus, la famille reste fortement impliquée au cours du processus de semi-formalisation via les
« petits papiers ». Ainsi, différentes formes de sécurisation, en amont puis en aval de la
transaction, apparaissent complémentaires et illustrent à nouveau l’articulation entre les
autorités locales (commune ou fokontany) et la famille.

1. CONSULTER LA FAMILLE : UNE FORME DE SECURISATION EN AMONT DES TRANSACTIONS


Afin d’éviter les contestations, les pratiques les plus cruciales semblent avoir lieu en amont des
transactions. En effet, avant l’étape de la formalisation (des droits ou des transactions),
différentes pratiques donnent aux ventes un caractère légitime ou, au contraire, contribuent à

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 55


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

les invalider. Nous développerons ici l’importance des « teny ierana » 45(étapes de consultation
préalables) qui rythment les échanges, ainsi que le rôle des témoins et des courtiers. Dans les
trois cas, ces pratiques visent à impliquer les membres de la famille élargie aux transactions pour
désamorcer les litiges.

1.1 Les consultations familiales


La contestation du droit de vendre par d’autres membres de la famille est une source d’insécurité
foncière. Pour tenter de prévenir ce type de litige sur les terres héritées, acheteur et vendeur
consultent la famille de ce dernier. Ils évoquent ainsi la nécessité d’une étape, dite de
consultation, qui vise à s’assurer que la vente n’est pas le résultat de la volonté d’un seul individu,
mais vient d’un commun accord (teny ierana). Cette pratique est très largement répandue.
Pour le vendeur, se voir contester ses droits à vendre présente un risque. En effet, il peut se voir
obligé de rembourser l’acheteur ou lui fournir une autre parcelle équivalente. La consultation
familiale permet ainsi de vérifier que la vente est possible, dans quelles conditions, et de mettre
au courant les cohéritiers afin de leur accorder leur droit de préemption sur l’achat de la parcelle.
Un jeune homme enquêté explique :
« Pour vendre une terre issue de la famille [‘anarandray’], demander son accord est quelque
chose d’impératif. Le vendeur doit s’adresser à ses parents s’ils sont encore vivants. […] C’est
une règle qu’on se fixe dans notre famille, car certains vendent des terres qui ne leur
appartiennent pas ou qui ne sont pas encore pas partagées. » (05/07/2016)
Pour l’acheteur, la consultation vise à se protéger des contestations par la famille du vendeur
dans le cas où la terre est issue du patrimoine familial. Les ventes de terres achetées n’étant pas
soumises aux régulations familiales, la décision revient pleinement au propriétaire. Dans ce
dernier cas, l’étape de consultation familiale n’est pas réalisée. L’acheteur doit néanmoins vérifier
qu’il ne s’agit pas d’une terre ancestrale, information cruciale avant toute transaction. En
revanche, si la terre a été héritée, des précautions particulières sont prises, car d’autres membres
de la famille peuvent avoir conservé certains droits. La consultation est une étape qui permet de
protéger l’ensemble de la famille contre des initiatives individuelles opportunistes. Selon nos
entretiens :
« L’acheteur aussi consulte lui-même les personnes âgées de la famille [raiamandreny]. Il
dira : ″Untel me vend ses terres, qu’en pensez-vous, car je veux les acheter ? Vous en avez
déjà parlé ensemble où c’est seulement sa décision à lui ? ″. Tu vois, c’est ça le ‘teny ierana’
qui régit l’achat. C’est aux ‘raiamandreny’ du vendeur que l’acheteur demande ça.
Parfois, il y en a qui disent : ″Ce sont des terres qui ne sont pas à vendre″. D’autre fois ils
disent : ″Si vous avez les moyens, vous pouvez les acheter, vous avez notre bénédiction″. […]
Tout le monde fait cela dans cette région. Si les ‘raiamandreny’ du vendeur ne sont pas
d’accord pour la vente, personne n’ose acheter. […] Il y en a qui disent qu’on perd notre argent
si on achète des terres qui ne doivent pas être vendues ! Donc il faut toujours avoir l’accord
de tout le monde. » (17/05/2016)
Les personnes consultées peuvent varier selon les parcelles et cela dépend des règles de partage
qui ont été établies. Rappelons que les rizières sont généralement attribuées de manière

45 Littéralement « teny ierana », terme composé des mots teny : mot, parole, et de era : permission, accord (Hallanger,
1973). Teny ierana peut se traduire par : demande de permission (Hallanger, 1973), consultation, commun accord
(Rajaonarimanana, 1995).

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 56


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

définitive aux enfants à la mort des parents. Dans ce cas, pour l’acheteur le risque est moins
grand. Néanmoins, certains affirment préférer consulter des personnes du groupe des
« coresponsables » (mpiara-mitondra) pour plus de sûreté. Dans le cas des tanety, les
délimitations sont rarement visibles entre les lots de chacun. Certaines personnes n’identifient
pas clairement ce qui leur appartient, soit parce que le partage définitif n’a pas encore eu lieu,
soit parce que les anciens (raiamandreny) ne leur ont pas encore enseigné les limites, ou encore
parce que la fratrie préfère ne pas séparer les patrimoines et renégocie les limites des
exploitations régulièrement. Dans ce contexte, nos entretiens montrent que les acheteurs sont
particulièrement vigilants à respecter cette étape de consultation :
« J’ai acheté beaucoup de terres par ici. À chaque fois, avant de payer, je m’en vais discuter
avec tous ceux qui pourraient être concernés par ce terrain. Je me renseigne
systématiquement sur l’historique de cette terre. Je fais ainsi, car, même si aujourd’hui je
paye l’intégralité, dans le futur il se peut que des problèmes surviennent. » (28/07/2016)
Au-delà des demandes de permission, il semble indispensable pour chacun des transactants de
se renseigner sur l’autre. Lorsque ces derniers ne se connaissent pas déjà intimement (ce qui reste
rare), ils cherchent à obtenir des informations, comme par exemple le fils de cet homme qui ne
réside pas au village. Selon son père : « Mes enfants ont le réflexe de demander : "Papa, telle
personne me vend cette terre, qu’est-ce que tu en penses ? " C’est ainsi, car les jeunes n’ont pas
connaissance de l’historique des terres. » (28/07/2016) De plus, des acheteurs partent à la
rencontre des voisins à proximité de la parcelle convoitée pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de
litiges par le passé et pour se présenter.

1.2 Une implication des familles fortement encouragée par les fokontany et la
municipalité
Les chefs de fokontany et les agents de la commune encouragent la consultation des ayants droit
avant les transactions pour prévenir les conflits. Ils cherchent à s’assurer que cette étape a été
respectée avant de signer à leur tour un acte de vente. Ainsi, les autorités politiques locales
participent à la consolidation du rôle de la famille. Par exemple, le président du conseil communal
estime être particulièrement attentif aux transactions extrafamiliales. Dans ces cas, il faut veiller
à ce que les terres aient été proposées en priorité aux cohéritiers et à ce qu’ils aient donné leur
accord pour qu’une personne extérieure puisse les acquérir. Selon ses termes :
« Si un des cohéritiers est en difficulté et qu’il souhaite vendre, comme la terre est déjà
partagée, il informe d’abord ses cohéritiers. […] Si les cohéritiers disent qu’ils ne peuvent pas
payer la somme, le vendeur propose ailleurs et ils donnent leur accord [mifampivavaka] pour
que leur frère en difficulté puisse vendre. Si le vendeur a bien suivi toutes ces étapes, cela veut
dire que la vente est bénie [tsara vavaka] et donc, la transaction étant sans risque, nous
pouvons faire l’acte de vente à la commune. » (30/06/2017)
Pour s’assurer que la famille du vendeur a été tenue au courant et ne viendra pas contester la
transaction, les autorités locales demandent généralement aux membres de la famille d’être
présents en tant que témoins et de signer l’acte de vente. La signature d’un acte de vente par des
responsables familiaux (loholona pianakaviana) est un gage de sûreté selon l’adjoint au maire. Si
la réalisation de l’acte de vente nécessite une visite du terrain, la famille et les voisins seront
d’autant mieux prévenus et les risques de contestation sont fortement limités. Ainsi, comme le
fait remarquer un chef de fokontany :
« Nous demandons aux membres de la famille ou aux voisins d’assister à la reconnaissance
du lieu pour confirmer l’identité du terrain ou l’historique du terrain à vendre. […]

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 57


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Généralement lorsqu’on va sur le terrain, des voisins viennent voir ce que nous faisons. Je
demande souvent qu’ils signent aussi l’acte de vente et cela fait de bons témoins. Parfois les
acheteurs et vendeurs choisissent d’autres témoins, mais c’est fréquent qu’au moment de la
reconnaissance, les personnes qui travaillent dans les champs alentour soient intéressées par
ma visite. Ils posent des questions : "Est-ce que votre visite concerne des terres qui nous
appartiennent ?" En fait ils viennent se renseigner lorsqu’ils me voient sur un terrain. Ça me
permet aussi de savoir s’il y a des litiges sur la parcelle, de parler aux voisins. Comme ça je
peux repérer rapidement s’il y a des objections avant de signer moi-même un acte de vente. »
(15/05/2016)
Ainsi, au-delà même de la délivrance d’un « petit papier », l’exigence de témoins ainsi que les
visites de la parcelle tendent à publiciser une transaction, à la rendre mieux visible dans la localité
et participent à sa sécurisation.

1.3 Le rôle des courtiers dans la sécurisation des transactions


Il arrive que les vendeurs contactent des intermédiaires pour trouver un client. Ces intermédiaires
(appelés des mpanera-tany ou simplement mpanera) participent indirectement à la prévention
des litiges. En effet, les courtiers sont des personnes bien informées des affaires foncières dans
la commune. Étant donné que le succès des transactions dépend de l’absence de conflits, les
courtiers disent prendre des précautions. Ainsi, un courtier explique :
« Je dois aller voir les terres d’abord. Il me faut être certain que ces terres à vendre sont
vraiment celles du vendeur ou non. La plupart du temps je sais déjà si les terres sont au
vendeur, mais on doit toujours confirmer auprès des ‘raiamandreny’ [parents/anciens] s’il
peut les vendre. [...] Car parfois il y a un problème, par exemple il s’agit souvent d’une terre
héritée46 et que quelqu’un cherche à vendre discrètement. Donc pour éviter ce problème, on
demande d’abord une confirmation. » (26/05/2016)
Chaque terre à vendre fait l’objet d’une petite enquête afin d’estimer le risque de conflits. De
plus, le mpanera sélectionne ses clients potentiels : « Si je sais qu’une personne se comporte mal
ou a souvent des histoires, je ne lui proposerai pas de terres », dit un courtier.
Les courtiers peuvent aussi jouer un rôle dans la formalisation des transactions auxquelles ils
contribuent. Selon les dires d’un courtier interrogé, ce dernier incite les transactants à réaliser au
moins un acte de vente authentifié à la mairie. Il recommande parfois d’aller faire un certificat
foncier et, en tant qu’intermédiaire, est souvent appelé comme témoin pour signer les actes de
vente réalisés à la mairie ou au fokontany.
Enfin, les courtiers permettent aussi de faire face à une insécurité nouvelle, qui dépasse la
question foncière, à savoir le développement du banditisme rural. Tout vendeur est
potentiellement en danger si la nouvelle de la vente est trop largement diffusée47. Le rôle des
mpanera est donc d’assurer une transaction sûre pour la vie des vendeurs :

46 Terre héritée se dit tany lova, mais ici le courtier emploi l’expression tanim-pitondrana que nous traduisons par
« terre de responsabilités ». Par cette expression il souligne que c’est une terre directement associée aux
responsabilités sociales envers la famille et les ancêtres. La vente de ce type de terre est particulièrement
problématique pour la famille, car si un membre ne possède plus de tanim-pitondrana il peut refuser de participer
aux responsabilités sociales qu’il a envers sa famille.
47 L’insécurité physique est bien réelle, durant notre séjour des vols ont eu cours chez les vendeurs après des
transactions. Plus grave encore, deux hommes sont morts, toujours après avoir vendu une terre ou un zébu,
assassinés par les dahalo (bandits) pour leur argent.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 58


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

« Les gens veulent rester discrets quand ils ont vendu parce qu’ils ont de l’argent chez eux.
On dit même à ceux qui ont été mis au courant de ne rien dire, car aujourd’hui il y a de
l’insécurité. [...] C’est principalement pour ça qu’on me contacte à présent : personne ne doit
être au courant et moi je travaille dans la discrétion avec des gens de confiance. »
(05/12/2018)

2. ROLES ET USAGES DES « PETITS PAPIERS » DANS LA SECURISATION DES TRANSACTIONS

2.1 Un recours non systématique aux actes de vente


La littérature a documenté le recours important aux « petits papiers » (taratasy) et leur rôle dans
la sécurisation foncière (Karpe et al., 2007 ; Aubert et al., 2008 ; Andrianirina Ratsialonana and
Burnod, 2012 ; Boué et al., 2016). Malgré leur grande accessibilité pour les ménages ruraux, il
semble que le recours à ces « petits papiers » ne soit pas aussi généralisé que nous avions pu le
penser.
Dans cette région, beaucoup de ménages ne réalisent pas de petits papiers, même auprès du
fokontany. Le Tableau 3 (infra) montre que la moitié des parcelles achetées n’ont fait l’objet
d’aucune documentation48. Ce tableau montre également que les fokontany et la mairie restent
fortement sollicités avec 31 % des transactions formalisées par un acte de vente à la mairie. Le
fokontany est lui aussi fortement sollicité même si seulement 11 % des parcelles ont été
formalisées uniquement à ce niveau. En effet, notons que les actes réalisés à la mairie bénéficient
aussi d’un acte de vente au niveau du fokontany49. Par conséquent, le pourcentage effectif de
recours au fokontany est de 42 % (11 + 31) pour toutes les parcelles achetées. Parmi les parcelles
ayant fait l’objet d’un petit papier, le fokontany est sollicité dans 84 % des cas.
Parmi les transactions pour lesquelles aucun acte de vente n’a été formalisé, il est néanmoins
possible que des ménages payent périodiquement des impôts sur ces parcelles. Ceux-là disposent
des quittances d’impôts fonciers qui participent à la sécurisation des droits basée sur une
reconnaissance de l’occupation50.

48 On notera que ce chiffre est très important et reste nettement supérieur aux calculs que nous avons réalisés
parallèlement à partir des données de l’enquête PECF (2011). Selon nos calculs sur les données PECF, 25 % des
parcelles achetées ne sont pas formalisées par un document de type acte de vente. Ce taux, inférieur à celui issu
des données de l’enquête SALIMA, reste conséquent. À titre de comparaison, C. Boué estime pour la commune de
Faratsiho que seulement 8 % des transactions n’ont fait l’objet d’aucune documentation. La différence entre les
résultats des deux bases de données utilisées ici (PECF et SALIMA) peut tenir aux méthodes différentes
d’échantillonnage employées dans les deux enquêtes et aux différences entre fokontany, choisis aléatoirement. La
base PECF a étudié principalement des ménages ayant déjà au moins un certificat foncier (tirage dans deux listes et
pondération ensuite) et porte sur 5 fokontany (sur 12), dont les 3 les mieux connectés à la route. La base SALIMA a
choisi aléatoirement des ménages et intègre des fokontany plus éloignés du chef-lieu de commune.
49 Nous avons déjà évoqué que, d’après nos entretiens qualitatifs, la mairie ne légalise un acte de vente que si les
transactants ont déjà réalisé un acte auprès du fokontany.
50 Nous ne disposons pas d’information sur les quittances d’impôts dans la base de données SALIMA de 2016.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 59


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Tableau 3. Des transactions marchandes peu formalisées par les petits papiers
Aucun Petit Petit Papier : Petit Petit Papier :
Mode d’acquisition papier Papier : Visa Papier : Visa Total
Aucun visa fokontany Visa Mairie arrondissement

% N % N % N % N % N % N

Achat 50 % (122) 8 % (19) 11 % (26) 31 % (74) 0 % (1) 100 % (242)

Héritage/don/ 56 % (366) 11 % (77) 3 (21) 30 % (181) 0 % (3) 100 % (648)


défriche
Total 55 % (488) 11 % (96) 5 % (47) 9 % (255) 0 % (4) 100 % (890)

Analyse de 890 parcelles exemptes d’enregistrement formel (titre/certificat). Données SALIMA (2016)

Ce faible taux de recours aux « petits papiers » concorde avec nos entretiens qualitatifs. En effet,
les acheteurs comme les vendeurs expriment souvent leurs réticences à réaliser des actes de
vente lorsque les transactions sont intrafamiliales. Dans l’entretien filmé avec Dahery par
exemple (cf. film, témoignage n° 3), ce dernier affirme que :
« C’est mal vu de faire des actes de vente quand la transaction est passée entre membres de
la famille, parce qu’on se considère comme des frères et sœurs. […] On ne fait pas de papier
entre nous, ça serait source de méfiance dans la fratrie. » (06/07/2017)
Deux autres exemples particulièrement parlants sont ceux des adjoints au maire qui, lors de leurs
achats respectifs, n’ont pas réalisé de document écrit. Le premier adjoint considère qu’il serait
malvenu de faire un petit papier, car il a acheté à un parent proche. Selon lui :
« Celui qui m’a vendu la terre ne sait pas lire. C’est une personne âgée et il préfère faire un
contrat basé sur la confiance mutuelle. Ce serait l’offenser si je demandais qu’on réalise un
papier, il pensera que je ne lui fais pas confiance ou alors que j’essaie de manigancer quelque
chose. » (02/11/2016)
L’autre adjoint estime également qu’une transaction intrafamiliale peut se passer de papier, au
moins dans un premier temps, et tient un double discours :
« Ce n’est pas pressé, on fera certainement un papier dans le futur, car comme on dit, seuls
les écrits restent. Mais pour le moment la confiance suffit. Vous comprenez j’ai acheté avec
mon fils un terrain qui appartenait à mon frère. Le papier n’est pas vraiment impératif dans
ces conditions. » (29/06/2017)
Pourtant les mieux placés pour réaliser un acte de vente, les deux adjoints au maire ont donc
préféré ne pas en réaliser pour leurs propres transactions intrafamiliales.

2.2 Diversité des « petits papiers » et des niveaux de formalisation


L’expression de « petits papiers » traduit la dimension locale et endogène de ces innovations
institutionnelles, par opposition aux documents de propriété officiels (dans notre contexte, les
certificats fonciers et les titres de propriété). Néanmoins, cette expression ne doit pas masquer
la grande diversité des documents qui s’y rapportent. En effet, les documents écrits qui peuvent

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 60


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

être mobilisés par leurs détenteurs comme des éléments de preuve d’une propriété foncière sont
variés51. Selon nos observations, ces « petits papiers » peuvent concerner :
 la transmission intergénérationnelle des terres (testaments, acte de notoriété) ;
 les conflits fonciers (plaintes, rapport des autorités locales, rapport de résolution de litiges
explicitant le compromis trouvé) ;
 le paiement de l’impôt foncier (coupon délivré par la commune) ;
 une transaction marchande (acte de vente morte, acte de vente vivante, acte d’interdiction
de vente, acte d’interdiction de location52).

Dans cette section nous nous intéressons aux documents qui concernent des transactions
foncières et notamment aux « actes de vente » (fifanekana fifampivarotana) qui, eux-mêmes,
peuvent prendre plusieurs formes. En effet, comme l’a déjà montré Boué (2013), pour une autre
commune des Hautes Terres, ces actes de vente peuvent avoir différents degrés de validation.
Dans les communes étudiées, plusieurs types d’actes de vente peuvent être réalisés selon leur
degré de formalité :
 Des contrats sous seing privé réalisés entre l’acheteur et le vendeur. Ils sont signés (ou
marqués de l’empreinte digitale) par les deux transactants auxquels s’ajoutent parfois les
signatures des témoins.
 Des contrats sous seing privé visés par le fokontany (cf. Encadré 15). Généralement, le chef
de fokontany rédige un contrat suivant un modèle plus complet, incluant notamment un
croquis, auquel il adjoint sa signature ainsi qu’un visa (le tampon rouge caractéristique des
pouvoirs publics aux yeux des acteurs). Ce service est proposé gratuitement par les fokontany
de la commune.
 Des actes de vente authentifiés à la mairie. Une fois l’acte de vente validé par le fokontany, il
peut être porté à la mairie qui en produit une version dactylographiée (cf. Encadré 15).
L’opération est inscrite dans un registre et une copie des deux versions (fokontany et mairie)
est conservée dans les archives municipales. Selon le maire : « On fait ce qu’on appelle un acte
simple. En théorie on n’atteste pas vraiment de la transaction, mais plutôt de la véracité des
signatures. » En pratique, les autorités municipales cherchent néanmoins à s’assurer que la
transaction est légitime. Par exemple, la commune demande notamment un document signé
du fokontany avant d’éditer à son tour un acte de vente : « C’est une mesure qui a été mise
en place par Monsieur le Maire en arrivant. Ici, à la commune nous avons une moins bonne
connaissance du terrain que les chefs de ‘fokontany’. C’est donc une sécurité que nous
prenons » (09/07/2016). Pour les mêmes raisons, nous verrons que la commune tente aussi
d’impliquer la famille dans la procédure. Réaliser un acte de vente et le faire viser par les
responsables de la commune est payant et coûte un peu moins d’un euro + 2 % du prix de
vente. Ce coût est décidé en conseil municipal et reste, du point de vue des autorités locales,
volontairement abordable et non désincitatif. La procédure est aussi particulièrement simple
puisqu’il suffit aux deux transactants de se rendre à la mairie avec au moins un témoin chacun.

51 Voir aussi la thèse de Céline Boué (2013) à Faratsiho dans les Hautes Terres.
52 On notera que nous n’avons observé aucun document écrit concernant une location. Nos entretiens confirment que
les acteurs n’ont pas recours à l’écrit pour formaliser une location.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 61


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

 Enfin, ces documents peuvent aussi être validés par l’arrondissement lorsque l’acquéreur
souhaite entamer une procédure d’immatriculation foncière pour titrage des terres. C’est une
démarche rarement entreprise ici, comme le reconnaît le délégué d’arrondissement53.

Que les actes soient réalisés par les transactants seulement, qu’ils soient signés en présence du
chef de fokontany ou qu’ils soient visés par la commune, ils constituent un « commencement de
preuve » en cas de litige (Rochegude 2010, p. 5 ; voir aussi Aubert et al., 2008). Selon le président
du tribunal de première instance d’Antsirabé, interrogé à ce sujet, les actes sous seing privé
peuvent permettre de faire valoir des droits fonciers, à condition que l’acte ne soit pas lui-même
sujet de discorde :
« Pour les ventes, tout acte sous seing privé est considéré comme un signe de possession. Les
gens de la campagne s’imaginent que plus il y a de tampons rouges mieux c’est, mais lorsque
l’affaire est portée au tribunal, du moment que la véracité du document n’est pas directement
en cause, il est considéré comme un commencement de preuve, visa du fokontany ou pas. »
(02/06/2017)

Encadré 15. Contenu des actes de vente réalisés au fokontany et à la commune

Source : archives municipales consultées par l’auteur en mai 2016

53 Nous avons compté seulement 2 demandes en 2015 et aucune en 2016 à la date de l’enquête (août 2016).

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 62


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Plus précisément, du point de vue du président du tribunal, la forme de l’acte de vente importe
peu, du moment bien sûr que la partie adverse ne l’attaque pas comme étant un faux :
« Pour les actes de vente, nous n’avons pas de formalité. Il n’y a pas de règles de forme pour
les actes sous seing privé. Au contraire, pour les donations, là c’est beaucoup plus
compliqué, car, sous "peine de nullité", les règles de forme sont très strictes, et compliquent
sérieusement l’affaire. Mais l’acte de vente est simple et les documents que font les paysans
entre eux sont généralement valides et, là encore, contrairement à ce qu’ils font pour les
héritages où il y a toujours un vice de forme. » (02/06/2017)
Localement, les documents (taratasy), lorsqu’ils sont visés par le fokontany ou la commune,
représentent déjà pour les usagers un sérieux gage de sécurité. Ces démarches sont encouragées
par ces autorités locales.
Le fait que le « tampon rouge » confère aux yeux des acteurs et des autorités locales une valeur
nettement supérieure à un petit papier peut sembler paradoxal compte tenu de la faible
différence qu’y apporte quant à lui le président du tribunal interrogé (supra). Dans certaines
communes enquêtées, les autorités municipales considèrent qu’un acte de vente, même visé par
le fokontany, a moins de valeur que s’il était légalisé au niveau de la commune.

2.3 Petits papiers et prérogatives familiales : l’enjeu de la prise en compte des droits des tiers
Un résultat important de l’analyse des règles locales des échanges et des conflits fonciers est le
rôle potentiel de la famille dans l’exercice du droit de vendre. Leur influence sur la sécurité d’une
transaction est aussi claire pour les autorités locales qui tentent donc d’impliquer ces tiers dans
les procédures de semi-formalisation via les actes de vente. Ainsi, les actes de vente visés par la
commune ou le fokontany sont souvent signés par des membres de la famille du vendeur. Selon
les élus municipaux interrogés, il est nécessaire d’encourager l’implication des fokontany et des
familles dans la signature des actes de vente afin d’éviter des situations embarrassantes où la
mairie a émis un document alors que la vente n’était pas autorisée.
La famille s’empare aussi du recours à l’écrit pour réaliser des papiers visant à empêcher que
certaines ventes aient lieu et surtout qu’elles soient formalisées par les fokontany sans leur aval.
Suivant cette logique, mieux vaut empêcher les transactions qu’être mis face au fait accompli. Les
documents « d’interdiction de vente » (taratasy fisakanana) sont utilisés par des membres de la
famille du vendeur, cohéritiers et/ou coresponsables des terres familiales souhaitant protéger
leurs droits sur un terrain.
En pratique, ces documents visent à empêcher le passage à l’écrit d’une transaction en court-
circuitant l’émission d’actes de vente par les fokontany ou la mairie. Ils visent à empêcher les
transactions pour tous les ayants droit et ainsi éviter qu’une vente puisse se faire sans un accord
général préalable. Pour cela, une demande explicite est formulée par écrit et déposée auprès des
autorités, les priant de ne pas attribuer d’acte de vente sur une parcelle. Selon l’adjoint au maire :
« Si les terres ne sont pas encore partagées et qu’un membre de la famille vend, cela va
générer des conflits [...]. On nous soumet une plainte de réserve lorsque les cohéritiers ont
des craintes. Par exemple si certains entendent des rumeurs sur les intentions de vendre d’un
autre membre de la famille. » (02/11/2016)
Les interdictions de vente écrites sont déposées à la mairie ou, plus souvent, auprès des chefs de
fokontany. De l’avis des autorités locales : « Ces documents sont très utiles au niveau du fokontany
parce que les déclarants, dès qu’ils entendent parler d’une vente, ils disent au chef : "Vous vous

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 63


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

rappelez, s’il y a une vente ne signez pas, on vous a déjà déposé une interdiction sur nos
terrains !" » (02/11/2016)
Les interdictions de vente s’apparentent parfois à une mise sous tutelle du droit de vendre d’un
parent. Elles peuvent aussi s’interpréter comme une mise à l’écrit du principe de consultation
familiale (teny ierana). Ces papiers visent explicitement à informer les autorités de la pluralité des
ayants droit. Par exemple, l’Illustration 4 présente un document déposé par sept héritiers
s’interdisant mutuellement la vente d’un héritage :
« Si parmi nous, les cohéritiers, certains voulaient vendre discrètement l’héritage que nos
parents nous ont laissé, nous nous y opposerons complètement. [...] Nous insistons et
décidons que quiconque voudra vendre ou acheter des terres de notre héritage, nous les
descendants des gens cités ci-dessus, ne le laisserons pas faire ».
Le document poursuit, s’adressant directement aux autorités municipales :
« Par la présente, nous vous demandons de bien vouloir accepter notre demande d’interdire
à Monsieur Rakoto* – domicilié à F*, Fokontany B*, Commune A* ; et titulaire de la carte
d’identité numéro 999* du 6 décembre 19** – de vendre les 5 rizières situées au contrebas
du hameau F*. En effet, ces terres sont un héritage commun. Quiconque achète ces terres va
perdre son argent, car les terres ne sont pas à vendre ».

Illustration 4. Une plainte de réserve réalisée en 2009 interdisant la vente d’un terrain

Source : archives municipales consultées par l’auteur. Juillet 2016

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 64


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

D’autres documents d’interdiction de vente stipulent par exemple :


« Les descendants des deux sœurs ayant reçu leurs dons à leur mariage ont l’intention de
vendre des rizières. Nous nous opposons totalement à quiconque qui vend ou achète cette
rizière. Nous sommes contre tout acte de vente. Ainsi, nous vous adressons ce document pour
interdire la vente de la terre mentionnée ci-dessus ».
Parmi les six interdictions de vente que nous avons analysées, toutes apparaissent comme une
précaution de la famille face au développement des actes de vente. Un chef de fokontany
interrogé estime qu’il signe de plus en plus d’actes de vente et de documents d’interdiction de
vente (taratasy fisakanana). Ce dernier type de document est relativement récent dans son
fokontany et reste à l’initiative des usagers : « Ce n’est pas moi qui rédige l’interdiction de vente,
généralement c’est un groupe de coresponsables [mpiara mitondra] qui me porte ce type de
papier et moi je signe. […] Ce n’est pas fréquent non plus, mais de temps en temps » (15/05/2016).
L’attention portée par les chefs de fokontany aux revendications des tiers est primordiale pour la
sécurité des transactions futures :
« Dans notre fokontany, on est très vigilant sur les ventes de terres, car le terrain à vendre
pourrait être un héritage. Sachez qu’il y a beaucoup de ‘tanimpitondrana’ [terres à
responsabilités] ici. Dans ce cas, le terrain ne peut pas être vendu sans l’accord des
cohéritiers. Mais, même si je suis dirigeant ici, il y a des cas qui m’échappent compte tenu de
la grande taille de notre fokontany. […] Pour s’assurer que je n’accorde pas d’acte par erreur,
après avoir entendu des rumeurs sur la proposition de vente, des gens viennent me voir pour
déposer des lettres d’opposition de vente. Et ils me demandent de ne pas établir d’acte de
vente sur leurs terres familiales » (15/05/2016).
En définitive, ces documents d’interdiction de vente contribuent à la sécurisation des droits fonciers des
tiers. Ils permettent aux membres d’un groupe de coresponsables de s’assurer que leur droit de regard
sur les transactions ne soit pas contourné et qu’ils seront bien avertis et consultés en cas de vente. Ils
vont donc dans le sens des procédures de consultation orale (teny ierana) ou les précautions des
autorités locales pour inclure la famille du vendeur dans la signature des actes de vente. Les interdictions
de vente vont même plus loin : elles formalisent par écrit l’implication de la famille dans l’exercice du
droit de vendre de ses membres. Ces papiers sont une précaution explicite de la famille face au
développement des actes de vente. Ainsi, la famille évite que la formalisation des contrats de vente (et
leur consolidation à travers la signature et les visas de la mairie et du fokontany) ne fragilise en retour
les droits de préemption des cohéritiers54.

II. FORMALISATION DES TRANSACTIONS DANS UN CONTEXTE DE POST-REFORME : LES


CERTIFICATS FONCIERS ET LES DIFFICULTES DE LEUR ACTUALISATION

Après avoir décrit des modes de sécurisation des transactions oraux et semi-formels, nous nous
intéressons à présent à l’enregistrement formel des droits de propriété. Depuis la réforme
foncière amorcée en 2005, la création d’un nouvel outil de formalisation des droits, le certificat
foncier, constitue une autre modalité de sécurisation des transactions. En quoi ce nouveau

54 Ce constat fait écho à la remarque d’Arruñada (2017) qui, dans un article à visée théorique, souligne que la théorie
des contrats, issue des travaux pionniers de Ronald Coase, présente une lacune majeure, à savoir qu’elle ne voit
dans les transactions que des rapports bilatéraux. Or selon lui, le renforcement des contrats privés peut avoir des
externalités négatives en fragilisant les droits de tiers.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 65


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

support de formalisation des droits influe-t-il sur les modalités et le niveau de sécurisation des
transactions foncières ? De plus, quels sont les défis pratiques pour assurer la gestion dynamique
des certificats alors que les transactions sont nombreuses et mobilisent déjà d’autres autorités
foncières comme la famille ? Cette dernière question pose les termes d’un enjeu de taille pour la
réforme à l’œuvre, à savoir la mutation des certificats fonciers.
La procédure générale de certification pour une parcelle quelconque a été présentée dans la
section 1 du rapport. Nous nous intéressons ici au recours à la certification pour sécuriser une
transaction. Pour cela nous abordons dans un premier temps la certification d’une parcelle
achetée qui n’était pas déjà certifiée et dans un second temps la mutation d’une parcelle achetée
qui était déjà certifiée. Nous verrons que la « primocertification » d’une parcelle achetée est
simple et peut effectivement sécuriser la transaction. En revanche, les procédures d’actualisation
des certificats après un transfert restent ambiguës, chères et désincitatives, ces obstacles
pouvant mener à de nouvelles formes d’informalité.

1. CERTIFICATION FONCIERE : UNE FORMALISATION DE LA PROPRIETE QUI PEUT SECURISER LES


ACHATS
Après l’achat d’une parcelle non certifiée, il est possible de demander un certificat auprès des
guichets fonciers communaux. Le certificat garantira à l’acheteur des droits de propriété formels.
Pour obtenir un tel document, il faudra se rendre à la commune où un service permanent, animé
par un agent de la commune (agent de guichet foncier), se chargera d’organiser une visite du
terrain avec d’autres représentants de la commune et du village (comité de reconnaissance
locale) puis de l’émission du document signé par le maire. Bien que non obligatoire selon la loi de
cadrage, un acte de vente déjà authentifié par la mairie est un préalable indispensable pour les
autorités municipales interrogées.
Rappelons que si la certification est plus coûteuse qu’un petit papier, elle reste une option
financièrement abordable pour la majorité des ménages à l’exception des plus pauvres.
Par ailleurs, notons bien que si les petits papiers et certificats fonciers sont souvent comparés, ils
demeurent deux outils de nature substantiellement différente. En effet, même si la création des
certificats fonciers a été en partie inspirée (et justifiée) par le succès des « petits papiers »
(Teyssier, 2010 ; [MAEP] ministère de l’Agriculture, de l'Élevage et de la Pêche, Madagascar,
2005), en pratique, ces documents présentent une différence majeure : les certificats sont, dans
la continuité des titres de propriété, des documents qui enregistrent des droits sur un espace,
tandis que pour l’essentiel, les « petits papiers » sont des contrats de vente qui enregistrent des
transactions. Ainsi, leur différence n’est pas simplement une question de degré de formalité, mais
aussi de nature de la formalisation.
Concernant le lien entre marché foncier et certification, des travaux ont montré que les terres
achetées semblent les premières candidates à la certification foncière. Les terres acquises par
achat ou mise en valeur font plus fréquemment l’objet d’une certification foncière55 que les terres
obtenues par héritage ou donation (Burnod et al., 2014 ; Boué et al., 2016 ; Boué and Colin, 2018).
Une des raisons est, selon Céline Boué, qu’exprimer une demande de certification est socialement
plus légitime concernant les terres achetées que les terres héritées. En effet, pour les terres

55 Notons que selon plusieurs témoignages le certificat n’est généralement pas demandé immédiatement après la
vente. En effet, l’acheteur qui vient déjà de dépenser une somme importante préfère parfois attendre la saison
prochaine pour certifier son acquisition. Ce laps de temps n’est pas une source d’insécurité du fait de l’existence
d’autres modes de sécurisation complémentaires déjà évoqués (consultations, petits papiers).

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 66


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

reçues en donation comme pour les terres héritées, la certification foncière peut être contrainte
par la famille et notamment les parents :
« Les parents ne souhaitent pas que les enfants aient un certificat en leur nom, car ils
craignent que ces derniers vendent alors la parcelle certifiée [...], ou remettent en cause les
obligations associées à cette délégation de droits [...]. Après la mort des parents, les parcelles
sont considérées comme possédées. Néanmoins, tant que le transfert n’a pas pris un
caractère définitif, avalisé par l’ensemble des héritiers, la demande de certificat foncier n’est
socialement pas envisagée. » (Boué, 2013, p. 158)
Cette interprétation proposée par C. Boué semble aussi tout à fait pertinente ici. La certification
d’une terre reçue par les parents (même à titre définitif) n’est pas envisageable tant que ces
derniers sont vivants. Selon un homme de trente-sept ans ayant déjà certifié un achat, il n’est pas
possible de certifier les parcelles qu’il a reçues de son père : « C’est moi qui paye les impôts sur
ma parcelle, mais je ne peux pas demander de certificat, car mon père est encore en vie. Si je le
fais, ça serait comme hériter du vivant de mon père, faire comme s’il était déjà mort. »
(12/05/2016)
Enfin, on notera que le certificat est parfois utilisé afin d’éviter les ventes non consenties au sein
de la famille et ainsi renforcer la dimension patrimoniale des terres ancestrales (anarandray).
Certaines familles préfèrent inscrire le certificat au nom d’une seule personne, généralement le
plus âgé du groupe d’héritage (mpiara mandova) ou des coresponsables (mpiray adidy). Ainsi,
lorsque les parcelles sont contiguës, nous avons rencontré des familles ayant fait le choix de
certifier des patrimoines familiaux entiers avec un unique certificat individuel établi au nom du
plus âgé de la famille. Il est possible d’interpréter cette pratique comme une manière de se
protéger contre une éventuelle spoliation par l’État ou par des étrangers (crainte tenace bien que
ces cas soient extrêmement rares dans la zone). Selon un agent du guichet foncier nous montrant
un plan local d’occupation foncière (PLOF) sur lesquels apparaissent des certificats dont la
superficie est notablement supérieure aux autres :
« Vous voyez ces grands certificats ici et là ? C’est que ce ne sont pas des parcelles
individuelles, mais des patrimoines familiaux. Ces familles ont choisi de certifier en commun
pour éviter de faire plusieurs demandes. Car vous voyez, le prix ne dépend pas de la superficie,
mais est fixe pour chaque nouvelle demande. » (29/06/2017)
Selon une de ces familles, l’intérêt de posséder un certificat commun est double : « Grâce au
certificat cette terre n’est plus à l’État, mais vraiment à notre famille. Cela permet d’éviter qu’un
jour l’État ne nous reprenne nos terres. » De plus, cela permet de contourner le problème de
l’individualisation associée à la délivrance de certificats à chaque ménage de la famille déjà
soulignée par Boué (2013). Toujours selon cette personne, les ventes ne sont pas un problème à
condition qu’elles restent intrafamiliales : « On peut toujours vendre à des membres de la famille
ou des proches », dit-il. Cela pose cependant la question de l’actualisation des certificats suite à
des transactions foncières, comme nous allons le voir.

2. REALISER DES TRANSACTIONS SUR LES TERRES DEJA CERTIFIEES : LES PROBLEMES
D’ACTUALISATION
Des incertitudes persistent autour des modalités concrètes de l’actualisation des certificats
fonciers à la suite des transferts fonciers marchands (mais aussi non marchands). Sans disposer
d’une procédure claire, les autorités locales réalisent pourtant des actualisations. Les guichets
fonciers et les centres de ressource et d’information foncière (CRIF) tentent, tant bien que mal,
d’assurer le suivi des parcelles certifiées, parfois aux marges de la légalité.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 67


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

2.1 Mutation des certificats : un cadre officiel non stabilisé et des difficultés pratiques
Lorsqu’une parcelle certifiée est vendue, une procédure de mutation doit être réalisée pour
inscrire officiellement le nouveau propriétaire et ainsi sécuriser son acquisition. Elle vise à
actualiser l’information foncière à différents niveaux. Pour que cette information reste
pertinente, elle devrait pouvoir circuler entre trois échelles. À l’échelle de la commune d’une part,
la transaction doit être enregistrée sur le registre parcellaire mis à jour par l’agent du guichet
foncier (Encadré 2, Illustration 5). À l’échelle de la communauté de communes ensuite, cette
information devrait être transmise au centre de ressources et d’informations foncières (CRIF), qui
est chargé d’inscrire le changement de propriétaire dans un système d’information
géographique : le plan local d’occupation foncière, PLOF (Encadré 2). À l’échelle des services
fonciers nationaux, enfin, les agents du CRIF devraient transférer leurs informations auprès des
services fonciers des domaines afin d’actualiser les données de ces derniers56.

Encadré 16. La question de l’actualisation des certificats dans les textes officiels
Les transactions sur les terres certifiées doivent théoriquement s’inscrire dans un ensemble de
procédures juridico-administratives visant la mutation du document, sans quoi l’information
foncière devient obsolète. C’est déjà à ce problème d’obsolescence que Madagascar fut confronté
avec les titres de propriété. La « rareté de l’enregistrement des mutations des titres fonciers » avait
été identifiée comme un problème majeur du précédent système par les promoteurs de la réforme
actuelle (MAEP 2005, p. 3). Plusieurs diagnostics avaient d’ailleurs souligné les conséquences
néfastes des lourdeurs administratives et des coûts associés à l’actualisation des documents
fonciers (Teyssier et al., 2009 ; Jacoby and Minten, 2007 ; World Bank, 2006). Paradoxalement, ni
les orientations de la réforme proposées par les deux lettres de politique foncière (2005 et 2015)
ni les textes juridiques ultérieurs n’ont fourni, à notre connaissance, un cadre explicite pour
accompagner les mutations.
La première lettre de politique foncière de 2005 souligne les difficultés du système
d’immatriculation pour assurer le suivi des mutations, mais reste très vague sur les dispositions à
prendre pour faciliter la mutation des certificats. Le décret d’application 2007-1109 évoque la
possibilité de modification du certificat via des « opérations subséquentes », mais n’explicite pas la
procédure57. Seule une « procédure de transformation, à la demande de l’usager, du certificat
d’occupation foncière en titre foncier » (MAEP 2005, p. 9) est explicitée et fait l’objet d’un chapitre
du décret58. Dans ces décrets, les « opérations subséquentes » (liées aux transactions, mais aussi
aux héritages) ne sont précisées que pour ce qui concerne la transformation du certificat vers le
titre foncier. Un fait qui interroge sur l’ambition de la réforme. En effet, bien qu’initialement au
cœur d’une politique de décentralisation, le certificat semble relégué à un document transitoire
vers le titre foncier, géré par le service national des domaines. La vocation des certificats et le degré

56 Notons que cette procédure est celle observée dans les communes étudiées. D’autres communes ne dépendent pas
d’un CRIF et doivent faire remonter directement l’information aux services fonciers de la région.
57 Ce décret précise néanmoins dans son article 7 que les opérations subséquentes devront être enregistrées dans le
registre parcellaire. Quant aux coûts, le barème du prix d’une telle opération doit être fixé par arrêté communal
selon la Circulaire sur l’ouverture de Guichet foncier du 14 décembre 2010 (ministère d’État, Madagascar, 2015).
58 Le chapitre 10 du décret 2007- 1109 portant application de la loi n° 2006-031 du 24 novembre 2006 porte
explicitement sur la procédure de « transformation du certificat foncier en titre foncier .» (MAEP – ministère de
l’Agriculture, Élevage et Pêche, Madagascar, 2007)

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 68


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

d’engagement dans une politique de décentralisation des compétences foncières sont des
questions au cœur de vifs débats sur lesquelles nous ne nous avancerons pas ici.
En 2015, la nouvelle lettre de politique foncière affiche vouloir simplifier les procédures de
mutation et laisser aux communes la gestion des transactions : « Pour actualiser l’information
foncière et favoriser l’inscription des mutations dans le livre foncier et le registre parcellaire, deux
types d’actions seront engagées. D’une part, les procédures de mutation seront allégées : en
trouvant des alternatives à la reconstitution des successions, en diminuant leurs coûts, et en
optimisant l’organisation administrative. D’autre part, les droits d’enregistrement et la fiscalité
portant sur la mutation de terrains titrés ou certifiés (vente, donation, succession) seront
fortement réduits, voire annulés (sur une période déterminée de plusieurs années). » (Lettre de
politique foncière, MECPPATE 2015, p. 10).
Cependant, ces annonces encourageantes peinent à dissiper l’embarras des opérateurs locaux de
la réforme. Concrètement les procédures de mutations ne sont toujours pas claires du point de vue
des opérateurs locaux de la réforme. De plus, dans la région Vakinankaratra les coûts semblent au
contraire augmenter ; en 2017, cette intention de réduire les coûts de mutation ne s’est pas
concrétisée.

Cependant, aucune de ces étapes n’a fait l’objet d’une procédure véritablement stabilisée à
l’échelle nationale. En effet, après le lancement des guichets fonciers, la question des mutations
était restée particulièrement floue. Des opérateurs locaux de la réforme nous expliquent que
cette incertitude était telle qu’ils estiment avoir été incités, durant leur formation, à dissuader les
usagers de réaliser des mutations : « Au début on avait des consignes de freiner les mutations en
cas de transaction, car ce n’était pas clair », nous affirme l’un d’entre eux. Aujourd’hui, les agents
de guichet foncier (AGF) réalisent des opérations subséquentes. Néanmoins, nous verrons que
l’actualisation des certificats est entachée d’ambiguïtés et d’obstacles.

Illustration 5. Registre parcellaire contenant une opération subséquente sur un certificat foncier

Sources : archives du guichet foncier consultées par l’auteur, juin 2017

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 69


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Illustration 6. Versions imprimée et numérique du plan local d’occupation foncière (PLOF)

Source : Photographie de l’auteur et image du Centre de ressource et d’information foncière, 2017

En pratique, la première étape pour modifier le registre parcellaire, à la suite d’une transaction,
consiste pour l’acheteur et le vendeur à se présenter au guichet foncier communal (BIF) avec un
acte de vente visé par la mairie. L’acte de vente est agrafé au certificat foncier et un nouveau
certificat est émis et remis à l’acheteur. Les deux certificats sont conservés dans une chemise,
une « enveloppe foncière », qui garde la trace de l’historique des transactions sur cette parcelle.
Enfin, le nom du nouveau propriétaire est ajouté dans le registre parcellaire.
Cependant les communes enquêtées n’ont pas les moyens d’acheter les registres parcellaires
officiels auprès de l’Imprimerie nationale. Elles ne possèdent que des photocopies reliées
artisanalement (cf. Illustration 5, supra) et qui, selon les AGF, n’ont pas la même valeur légale :
« Pour bien faire, nous devrions utiliser les registres parcellaires officiels qu’il faut acheter à
l’Imprimerie nationale, mais notre commune ne peut pas se le permettre. On fait donc des
photocopies d’un document provisoire que nous avions obtenu au début de la réforme. »
(23/05/2017)
Au dos des feuillets du registre parcellaire, une colonne permet d’indiquer les « opérations
réalisées sur la terre ». C’est ici que les transactions foncières sont enregistrées comme on peut
l’observer par exemple sur l’Illustration 5 ci-dessus.
Faute de toujours pouvoir actualiser le document en bonne et due forme, la commune édite un
acte de vente précisant le numéro du certificat foncier. Nous voyons ainsi apparaître un nouveau
type d’acte de vente qui diffère de ceux réalisés habituellement. Afin de limiter la prise de risque
de l’acheteur, les autorités locales ont eu l’idée d’un acte de vente un peu spécial, qui intègre une
clause de rachat. Un des agents du guichet foncier explique :
« Nous avons eu l’idée d’ajouter une clause au contrat de vente pour nous éviter certains
problèmes. L’acte indique que s’il y a un problème sur la terre et si l’acheteur le souhaite, le
vendeur s’engage à racheter la terre vendue. » (24/05/2017)

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 70


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Cette clause de rachat est une innovation introduite par les AGF, qui leur a peut-être été inspirée
par les ventes « vivantes ». Quoi qu’il en soit, à la différence des actes de vente classiques réalisés
par la commune, celui-ci permet à l’acheteur d’exiger du vendeur le rachat de la parcelle vendue
au cas où un litige surviendrait. Dans ce nouveau type d’acte de vente, on peut lire :
« Le vendeur confirme que le terrain est véritablement à lui et qu’il ne l’a jamais mis en gage.
En cas de conflit sur cette terre, le vendeur s’engage à la racheter, en tenant compte de
l’augmentation de la valeur du bien. L’acheteur affirme avoir vu le terrain qu’il a acheté, qu’il
le prendra en l’état et qu’il payera les impôts fonciers. » (Acte réalisé en 2017, consulté le
24/05/2017.)
Pour les AGF, ajouter une clause de rachat permet de limiter l’insécurité foncière pour l’acheteur
dans un contexte où ils ne s’estiment pas en mesure de garantir la parfaite légalité de la procédure
de mutation. Ce type de clause permet aussi aux autorités locales de ne pas se « lier les mains »
avec un certificat difficilement modifiable en cas de conflits. Cette clause illustre enfin comment
les AGF innovent et composent avec des injonctions contradictoires et une absence de moyens.
Une fois cet acte de vente particulier réalisé, et après que la transaction a été enregistrée dans le
registre parcellaire, l’étape suivante consiste à transmettre une copie de cet acte aux agents CRIF
qui enregistrent le nouveau propriétaire dans leur base de données. Ils éditent un nouveau
certificat. Cependant, il semblerait que cette étape se soit complexifiée ces dernières années. La
mutation nécessite désormais des frais supplémentaires, selon les opérateurs locaux de la
réforme (AGF et agents du CRIF). Le passage par le bureau des impôts (le « centre fiscal B ») est
désormais impératif, même si les agents de guichet foncier et des CRIF ne savent plus tellement
où en sont les évolutions des règles relatives à ces opérations subséquentes. Selon un agent :
« Aujourd’hui pour les opérations subséquentes je ne sais plus trop […] on nous avait dit dans
l’ancienne procédure qu’il n’est pas obligatoire de payer une taxe pour cette opération alors
que depuis cette année on nous dit que c’est obligatoire d’aller payer à Antsirabé. »
(02/05/2016)
Un autre agent confie ne pas comprendre la logique de cette « nouvelle directive » :
« Le PNF59 voulait exonérer de taxe ou faire en sorte que cela se règle au niveau de la
commune. […] Mais maintenant, pour les transactions après certification, il y a des taxes à
payer au bureau des impôts en ville. […] Ce n’est pas logique, car on fait le certificat au niveau
de la commune et puis il faut aller en ville pour les taxes en cas de mutation. Alors on dit aux
gens qu’il faut se rendre en ville au centre fiscal B, parce que nous on n’est plus censé faire
de mutation sans la preuve qu’ils ont payé leur droit aux impôts. Donc finalement les gens
préfèrent ne pas faire de mutation et faire un petit papier au fokontany ! » (03/05/2016)
Ainsi, selon les AGF et CRIF, l’acte de vente doit désormais être validé par le centre fiscal du chef-
lieu de région. Les frais supplémentaires semblent conséquents et difficiles à anticiper pour les
usagers (Encadré 16). Aux frais fiscaux s’ajoutent aussi ceux du déplacement en ville, ainsi que
ceux liés à la légalisation de l’acte de vente auprès de la mairie (5 % du prix). Il ne faut pas négliger
par ailleurs le fait que se rendre en ville et dans une administration de l’État peut s’avérer
intimidant et clairement désincitatif pour certains ménages.

59 Programme national foncier.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 71


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Encadré 17. Mutation des certificats : de nouveaux coûts difficiles à anticiper


pour les usagers
Les usagers ont peu de visibilité sur le montant de la taxe à payer auprès de l’organisme ad hoc,
le « centre fiscal B » de la ville d’Antsirabé. En effet, personne au niveau de la commune n’est
capable d’estimer ce nouveau coût, variable en fonction de chaque transaction. Cette incertitude
inquiète les agents locaux comme les usagers :
« Plusieurs usagers sont allés se renseigner sur le montant des droits d’enregistrement de l’acte
de vente, mais selon les cas le prix est toujours différent. On leur a dit que c’est parce qu’il faut
faire des calculs compliqués, que ça dépend du lieu, de la taille, de la proximité de telle ou telle
chose, etc. […] Le prix n’est même pas affiché… En fait il n’y a pas de prix fixe. » (03/05/2016)
En effet, selon les employés du centre fiscal, personne ne peut anticiper le coût. Comme un
employé le confirme : « Le prix dépend de chaque parcelle et cela peut varier énormément. De
10 000 à 7 millions d’ariarys, à ce que j’ai vu. » (24/05/2017)
Toujours selon ce dernier :
« La détermination des valeurs administratives des immeubles est très complexe et dépend de
nombreux paramètres. Pour avoir une estimation il faut renseigner... [il consulte son ordinateur]
… la valeur déclarée dans l’acte de vente, la date de l’acte, la province, la commune, le fokontany,
la qualité de l’accès à la route, la vocation économique de la terre : constructible, boisée,
marécage, touristique, rizière, mais aussi la superficie, la situation juridique et... bref, bien
d’autres informations que nous rentrons dans l’ordinateur pour obtenir le montant. »
(24/05/2017)
Ce coût est dissuasif, de l’avis de plusieurs enquêtés. De plus, plusieurs sources affirment avoir
rencontré des cas où ce montant dépasse même le prix d’achat de la parcelle.

Pour être en mesure de continuer à réaliser des mutations sur les certificats, certains CRIF
préfèrent fermer les yeux lorsque les usagers ne sont pas passés au centre fiscal :
« Je vais vous dire sincèrement, pendant un temps ce qu’on faisait s’il n’y avait pas de
modification de la taille de la parcelle, c’est qu’on évitait tout simplement l’étape de
l’enregistrement fiscal. Ils font toute la procédure à la commune puis une fois que c’est
changé dans le registre parcellaire, nous on change le nom dans le système. »
Lors d’un focus group, un autre agent explique :
« – Agent R. : Pour actualiser le certificat, le logiciel demande l’acte de vente, le numéro
d’acte de vente, d’acte de légalisation de l’acte de vente et aussi le montant de l’acte de
vente. Il y a un endroit où le logiciel demande le nom du nouveau propriétaire.
– Nous : On m’a dit qu’il faut l’aval du centre fiscal pour faire la mutation. Est-ce que toi tu
demandes le reçu du centre fiscal ou tu le fais sans ?
– Agent R. : Quelquefois on demande, mais… euh...
– Nous : Parfois vous faites sans ?
– Agent F. [intervenant dans la conversation] : Ben oui, nous aussi on fait sans ! Si les gens ils
payent, on passe par la procédure normale. Si les gens ne peuvent pas payer et que les AGF
ils disent " Voilà il y a transaction et il faudrait changer le nom", eh bien…

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 72


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

– Nous : Vous changez le nom ?


– Agent F. : Oui ! Mais cela nous expose quand même vis-à-vis des autres services, car en
théorie on devrait attendre le reçu du timbre fiscal. » (15/05/2017)

Cependant, en 2016, les agents des CRIF et les services des domaines ont réalisé un échange
d’information et partagé leurs données. Depuis, les CRIF ne peuvent plus changer directement les
noms des propriétaires ayant vendu leur parcelle certifiée. Selon eux, depuis que les autres
administrations détiennent les données, les modifications « manuelles » dans le système
d’information ne sont plus possibles, et le passage par le centre fiscal est désormais
incontournable. Ainsi, du point de vue de ces opérateurs locaux, la marge de manœuvre pour
actualiser les certificats après une transaction est encore davantage limitée :
« Maintenant on n’a plus cette marge de manœuvre qui nous a permis un temps d’assurer le suivi
des mutations. Récemment il y a eu un financement pour consolider les plans locaux d’occupation
foncière [PLOF]. Il y a eu un échange de données entre les services des domaines et nous [services
déconcentrés]. Le PLOF est actualisé, mais maintenant que nos données ont été partagées avec
les services des domaines… eh bien, on ne peut plus s’arranger comme avant. Sinon ils sauront
que ça a changé de nom sans qu’on soit passé par eux. Depuis qu’on a fait l’échange de données,
on ne peut plus se permettre de faire comme avant et de passer outre le centre fiscal ! Pour moi
maintenant c’est clair, toute opération subséquente à partir du certificat foncier doit passer au
niveau des domaines. Autant dire que je n’en fais plus !! » (15/05/2017)

3. LES CONSEQUENCES DE L’ABSENCE DE MUTATION DES CERTIFICATS : VERS UNE NOUVELLE FORME
D’INFORMALITE
Un des paris de la réforme était que les certificats pourraient devenir une source d’information
foncière fiable et disponible au niveau tant national que local. Suivant cette logique, le certificat
pourrait participer à la disparition de l’incertitude sur le détenteur du terrain et les droits fonciers
qu’il possède. Paradoxalement, la certification a rendu accessibles des procédures de
formalisation des droits simplifiée (par rapport aux procédures d’immatriculation), pourtant une
fois les certificats émis, les « opérations subséquentes » restent contraignantes et chères.
Si un tel décalage entre la simplicité des « primocertifications » et la difficulté des mutations
venait à persister voire à s’accentuer, comme nos premiers résultats le suggèrent, nous pouvons
envisager différents scénarii. Le premier scénario est que cela n’ait aucun impact : toutes les
terres certifiées seraient l’objet de mutation à chaque transfert et les acheteurs seraient prêt à
en assumer les frais. Au regard des trois parties précédentes, un tel scénario semble peu crédible.
En effet, l’incertitude autour des ventes est déjà largement réduite au niveau local par l’ancrage
des transactions dans les relations interpersonnelles fortes et la prévalence des ventes
intrafamiliales. De plus, dans les zones rurales faiblement monétarisées, tous les frais associés à
la légalisation des signatures, la contribution aux impôts et le déplacement au chef-lieu de région,
pèsent très fortement dans les choix des acteurs. Le second scénario est que les vendeurs cèdent
en priorité les terres non certifiées et que les acheteurs préfèrent aussi acquérir ces dernières.
Les premiers pourraient espérer vendre plus rapidement en cas d’urgence et les seconds éviter
des frais. Cependant, l’évitement des transactions sur les terres certifiées est un scénario qui ne
tiendra qu’un temps. Un troisième scénario potentiel est que l’augmentation des coûts de
transaction pour les terres certifiées entraîne un contournement de la procédure. C’est cette
hypothèse qui nous semble la plus réaliste et nous allons l’analyser plus en détail dans les deux
points suivants.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 73


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

3.1 L’obsolescence des certificats déjà émis


Les personnes ayant vendu ou acheté des terres certifiées, mais sans réaliser l’actualisation des
certificats, sont difficiles à identifier empiriquement. En effet, elles ne le clament pas et, par
définition, ne sont pas enregistrées dans les registres des guichets. Néanmoins plusieurs éléments
semblent indiquer que ce phénomène n’est pas anecdotique.
D’abord, on notera qu’officiellement, selon les registres parcellaires, très peu de parcelles
certifiées semblent avoir été l’objet de transactions : dans cette étude de cas, on dénombre
seulement trois mutations entre 2009 et 2016 à la suite d’un achat60. Avec un total de trois
mutations pour achat/vente depuis 2009, dans une zone où les marchés sont pourtant actifs,
l’hypothèse de la non-actualisation des certificats paraît crédible.
De même, nos entretiens avec les AGF de deux communes voisines montrent qu’aucune
opération subséquente n’a été réalisée sur un certificat. Aussi, trois agents CRIF avec lesquels
nous nous sommes entretenus et qui travaillent dans de nombreuses communes de la région
affirment que les mutations sont exceptionnelles. Selon l’un d’entre eux : « Il y a très peu
d’opérations subséquentes. Pour les communes dans lesquelles je travaille, il a dû y en avoir 4 ou
5 par commune. »
Bien qu’ils ne puissent pas l’affirmer avec certitude, les AGF sont intimement persuadés que des
transactions ont cours sur ces parcelles certifiées, mais qu’ils n’en sont pas avertis. L’un d’entre
eux, avec plus de 500 certificats émis sur sa commune depuis l’ouverture du guichet (en 2009),
est convaincu que des transferts ont eu lieu, mais n’ont pas été déclarés à la commune : « Depuis
le temps, il y a forcément eu des ventes ou des propriétaires décédés sur ces terres », nous confie-
t-il (03/08/2016). Un autre AGF pense de même parce que, dit-il, plusieurs usagers sont venus se
renseigner sur les mutations, et notamment leurs coûts, puis ne sont jamais revenus au bureau :
« Les gens viennent nous voir pour des informations au sujet des mutations, mais souvent ils ne
reviennent jamais au bureau. C’est inquiétant ! » (03/08/2016)
Nous avons pour notre part rencontré deux acheteurs qui n’avaient pas encore demandé
l’actualisation des documents à la suite de leur acquisition. Le premier avait engagé la procédure
depuis plusieurs mois et s’inquiétait de ne pas la voir aboutir ; le second disait vouloir le faire,
mais semblait aussi très mal informé sur les possibilités de sécurisation. Il a acheté une terre à
son oncle qui détient toujours le certificat foncier :
« J’étais inquiet, car j’ai seulement un papier du fokontany, mais le chef du village m’a
rassuré : selon lui, tant que je réside au ‘fokontany’ mon vendeur ne pourra pas se retourner
contre moi. Pourtant, il a toujours le certificat foncier, je voudrais bien avoir un certificat,
mais j’ai entendu dire que c’était cher, c’est vrai ? » (19/06/2017)
Dans cette zone, parmi les huit transactions marchandes réalisées sur des terres certifiées que
nous avons pu identifier, dans six cas le certificat est toujours au nom de l’ancien propriétaire
selon l’acheteur61.
Le problème de l’obsolescence rapide des documents de propriété, qui avait déjà été
diagnostiqué pour les titres de propriété (MAEP – ministère de l’Agriculture, Élevage et Pêche,
Madagascar, 2005 ; World Bank, 2006 ; Jacoby and Minten, 2007 ; Teyssier et al., 2009), est aussi

60 D’autres travaux ont fait cette même remarque : « Très peu de mutations sont inscrites au niveau des GF, encore
moins enregistrées au niveau des services fiscaux. » (Comby, 2011, p. 24).
61 Chiffre issu de l’enquête SALIMA_2016.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 74


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

important concernant les certificats fonciers. Ainsi la poursuite des opérations de certification, si
la gestion dynamique des mutations n’est pas assurée simultanément, risque d’accroître
l’insécurité foncière sur les espaces déjà enregistrés. La Figure 1 illustre ainsi les différentes pistes
de sécurisation d’une transaction selon que l’espace concerné a déjà fait l’objet d’un
enregistrement ou non. Du côté des espaces enregistrés, nous avons vu que les opérations de
mutation sont chères et peu encouragées et les acteurs se reportent à nouveau sur les « petits
papiers » dont le pouvoir sécurisant peut se voir amoindri par sa superposition avec un certificat
obsolète. Le retour vers les petits papiers est une solution temporaire, mais posera probablement
des situations d’insécurité à l’occasion d’un changement de génération.

Figure 1. Nouvelle insécurité foncière liée à la non-actualisation des documents

Source : Di Roberto, 2020

De manière prospective, nous pouvons supposer que cette insécurité des transactions sur les
espaces certifiés peut aussi entraîner un repli plus marqué encore sur la famille. Nous avons
constaté sur les titres de propriété inscrits aux noms d’ancêtres décédés que les transactions
intrafamiliales étaient privilégiées par les acteurs. Cela pourrait préfigurer ce qui pourrait se
passer pour les certificats dans les cas de problèmes de mutation non résolus. Par exemple, dans
la famille de Monsieur Roger, qui possède plusieurs titres de propriété au nom du grand-père,
toutes les transactions sur ces titres sont réalisées à l’intérieur de la famille et inscrites dans un
« livre de famille » (cf. Encadré 17). Selon lui, « tant que c’est un membre de la famille qui achète,
il n’y a pas de problème, car c’est lui aussi un descendant du propriétaire. [...] On fait un acte de
vente entre nous pour attester de la transaction et je l’inscris dans le livre de famille. » (26/07/2017)

Encadré 18. Privilégier les transactions intrafamiliales sur les terrains titrés
Dans la commune étudiée, des achats/ventes ont lieu sur des espaces titrés. Ces transactions sont
rares, notamment parce que les titres sont peu nombreux (moins de cent titres sur l’ensemble de la
commune).

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 75


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Un notable du village ayant hérité de plusieurs terrains titrés dit que : « Sur les titres, on ne fait que
des ventes dans la famille pour éviter les problèmes. La transaction est alors inscrite dans notre ‘boky
manga’ ["livre bleu"] » (26/07/2017).
Ce « livre bleu » est aussi appelé de manière plus générique bokim-pianakaviana, « livre de famille ».
Il sert à enregistrer toutes les transactions (foncières et non foncières) qui ont lieu sur le patrimoine
familial. On peut considérer ces registres familiaux comme une évolution de l’histoire orale des
familles (lovan-tsofina), comme le remarque aussi Paul Ottino (Ottino, 1998, p. 23).

L’illustration ci-contre montre un chef de famille qui a


été désigné pour conserver les livres de famille. Dans sa
famille, seuls les héritages et les transactions portant sur
des titres fonciers sont recensés « car le titre est encore
au nom de notre ancêtre », explique-t-il. Les
transactions n’ont donc lieu qu’à l’intérieur du groupe
des descendants de cet ancêtre et sont répertoriées
dans ce livre. Pour les achats-ventes concernant les
parcelles non titrées, les transactants peuvent choisir le
mode de formalisation souhaité (aucune, « petit
papier », certificat).

Comme la mutation d’un titre foncier est très complexe,


la commune réalise aussi des actes de vente pour les
transactions portant sur des terrains titrés. Comme le
dit le maire : « Il faut bien que les achats sur les terres
titrées aient aussi un document. Car de toute façon les
personnes n’iront pas jusqu’aux domaines pour faire
modifier le titre. » (01/11/2016)

3.2 Risque de formalisation à deux vitesses


Les rares parcelles pour lesquelles une mutation a été enregistrée auprès du guichet foncier sont
des parcelles chères ou des parcelles appartenant à des acheteurs aisés relativement au reste du
village. Parmi les trois parcelles actualisées, un cas concerne une grande rizière achetée par un
homme résidant la majeure partie de l’année à Antsirabé, la ville voisine. Un autre cas concerne
un terrain situé au cœur du village principal et qui fut acheté pour y bâtir une maison. C’est donc
un terrain cher et prisé. Là encore, l’acheteur n’était pas un résident permanent. Le troisième cas
concerne l’achat d’un terrain boisé acheté par l’infirmier du village dont le profil est atypique au
village. Il a reçu une éducation supérieure, il n’est pas originaire du village et s’est installé
récemment. Comme il le dit lui-même : « Vous comprenez, je ne suis pas d’ici et comme j’ai les
moyens, je préfère faire ça tout bien légalement ».
Alors que les trois mutations observées concernent des parcelles chères ou impliquent des
acheteurs plus aisés que les agriculteurs du village, il faut s’interroger sur les incitations à la
mutation pour les petites parcelles ayant une faible valeur marchande. Une procédure complexe
et coûteuse ne découragera-t-elle pas en priorité la formalisation des « petites » transactions ?
La formalisation des transactions pourrait être discriminante si : 1) l’acheteur est sensible aux
coûts d’une mutation, 2) la parcelle est de faible valeur économique, ou 3) l’acheteur peut se

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 76


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

prémunir contre une récupération par le vendeur via d’autres canaux (confiance, « petits
papiers », rapport hiérarchique, etc.). Il y existe donc un risque crédible d’une formalisation à
plusieurs vitesses où les parcelles moins chères et les acheteurs moins riches pourraient retourner
aux petits papiers, tandis que d’autres pourront faire valider légalement leurs transactions.
Par ailleurs, si les usagers doivent continuer à se rendre eux-mêmes aux centres fiscaux des
grandes villes pour faire valider leur transaction, des différences pourront aussi émerger entre
communes : les plus éloignées étant défavorisées par rapport aux communes urbaines ou proches
des centres. La gestion foncière décentralisée perdrait donc une grande partie de son intérêt et
risquerait d’accentuer des inégalités territoriales déjà marquées.
Ce constat met en question l’intérêt pour la sécurité foncière des programmes de promotion
massive du titrage ou de la certification. En effet, une tension apparaît entre l’objectif
d’augmenter la distribution des certificats d’une part, et celui d’en assurer le suivi d’autre part.

PARTIE 3. LA SECURISATION DES TRANSACTIONS MARCHANDES 77


LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Conclusion

I. RESUME ET DISCUSSION DES PRINCIPAUX RESULTATS EMPIRIQUES

Nous avons interrogé les effets des marchés pour la sécurité foncière à travers quatre questions
spécifiques :
 Quelles formes prennent les conflits fonciers liés aux transactions marchandes ?
 Comment les organisations locales gèrent-elles ces conflits et organisent-elles leur
résolution ?
 Comment les acteurs sécurisent-ils les transactions marchandes afin de mieux garantir leurs
droits et de se prémunir des conflits ?
 Comment sécuriser les transactions sur des parcelles sur lesquelles il existe déjà un certificat
foncier ?
Pour y répondre, nous nous sommes notamment intéressés au rôle de la famille qui est à la fois
la principale source de conflit, l’acteur central de leur résolution et au cœur des pratiques de
sécurisations des transactions.

1. DEUX PRINCIPAUX TYPES DE CONFLITS SUR LES TRANSACTIONS


Ce rapport montre que les conflits fonciers relatifs aux transactions marchandes sont
principalement de deux types. D’une part, les conflits peuvent être le fruit de la contestation du
droit de vendre des cédants, généralement de la part de membres de la famille qui estiment avoir
un droit de regard sur l’aliénation du patrimoine lignager. En effet, même si les parcelles sont
divisées et utilisées à l’échelle de ménages nucléaires, la famille (élargie au groupe d’héritage ou
des coresponsables) peut s’opposer à une vente si elle n’a pas été avertie et si son droit de
préemption a été bafoué par le vendeur. D’autre part, les conflits peuvent être issus
d’interprétations divergentes (entre l’acheteur et le vendeur) sur la nature du transfert.
L’encastrement des transactions dans des rapports sociaux et des relations de réciprocité peut
générer un flou sur la nature marchande d’une cession et sa dimension définitive ou non.

2. UNE RESOLUTION DES CONFLITS ASSOCIANT AUTORITES MUNICIPALES, VILLAGEOISES ET


FAMILIALES
Plusieurs organisations locales participent à la résolution des litiges fonciers. La commune (à
travers le maire, ses adjoints et le président du conseil municipal), le fokontany (à travers
président et adjoints) et la famille (à travers les personnes âgées (raiamandreny) et les doyens de
village (zokiolona toteny) concourent à limiter la portée des litiges qui, sauf cas exceptionnels,
seront résolus localement et sans procès au tribunal. Un des enjeux, et une difficulté, pour la
résolution des litiges réside dans le pluralisme des normes qui semblent simultanément légitimes
pour justifier une appropriation. En effet, l’appropriation foncière peut trouver des justifications
tant dans l’ancestralité, l’achat, l’occupation/résidence, le travail/aménagement ou encore l’écrit

CONCLUSION 78
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

(avec les petits papiers) et la loi (avec le titre et le certificat). Sans hiérarchiser a priori ces sources
de légitimité, les résolutions locales que nous avons analysées cherchent plutôt à établir un
compromis socialement validé. Pour cela, la commune avec l’aide du fokontany et des familles
tente de « reconstituer l’historique de la terre ». Une fois une version des faits fixée et acceptée,
les autorités de la commune et du fokontany proposent des pistes de compromis tandis que les
autorités familiales et coutumières (c’est-à-dire les personnes âgées et respectées) assènent aux
parties prenantes des maximes moralisantes, exerçant ainsi sur elles une pression sociale
importante.

3. SECURISATION DES TRANSACTIONS : LES « PETITS PAPIERS » SONT IMPORTANTS…


Pour se prémunir des conflits sur les transactions, les acteurs ont potentiellement accès à des
modalités de sécurisation diverses parmi lesquelles les certificats, les « petits papiers » et des
pratiques de consultation orales. La demande de certificats fonciers sur des terres achetées peut
participer à la sécurisation des transactions, comme l’ont montré d’autres études (Andrianirina
Ratsialonana and Burnod, 2012 ; Burnod et al., 2014 ; Boué et al., 2016 ; Boué and Colin, 2018).
Ces études ont d’ailleurs souligné la superposition des certificats et des « petits papiers » qui
continuent à être utilisés de manière complémentaire.
Alors que les certificats enregistrent des droits, dans le contexte étudié ici, les « petits papiers »
enregistrent des transactions. En effet, bien que les « petits papiers » (taratasy) masquent une
diversité de formes de recours à l’écrit, la majorité d’entre eux sont bien des actes de vente (plus
ou moins formalisés) qui enregistrent donc des transactions. Certains petits papiers sont
néanmoins de nature différente et mettent en lumière les besoins de sécurisation des droits des
tiers à travers leur recours à des documents qualifiés « d’interdictions de vente ». Ces derniers
permettent de formaliser une opposition aux ventes dans le but de protéger les ayants droit
familiaux contre de potentielles dilapidations de patrimoine à leur insu. Nous interprétons ces
derniers documents comme une innovation institutionnelle issue d’une réaction des familles face
à la formalisation de ventes non autorisée et, in fine, comme une forme de sécurisation des ayants
droit familiaux. Ce dernier type de document ouvre des pistes de réflexion plus générales sur la
sécurisation foncière en soulignant l’importance de reconnaître le droit de préemption des
membres de la famille. Par exemple, et en guise d’ouverture, rappelons que des outils juridiques
comme le « retrait lignager » existaient sous l’Ancien Régime en France pour garantir légalement
la priorité des familles dans un contexte de marché foncier fortement intrafamilial (cf. Derouet,
2001).

4. … MAIS NE SONT PAS GENERALISES


Ce rapport souligne l’importance des pratiques orales de sécurisation foncière, moins souvent
étudiées à Madagascar, bien que centrales et premières dans toute transaction. Les demandes
de permission et les « consultations » (teny ierana) sont très répandues et souvent jugées
suffisantes. Cette « permission » est demandée auprès de la famille du vendeur qui représente la
principale source de litige. Ce faisant, cette pratique contribue à expliquer la mise en œuvre
(enforcement) de règles de priorité familiale. Puisque la famille est une source majeure
d’insécurité, les acheteurs ont intérêt à vérifier eux-mêmes que le vendeur est bien autorisé à
céder la parcelle concernée. De plus, nous avons vu que les autorités locales (chefs de fokontany
et élus municipaux) participent à renforcer l’implication de la famille dans les transactions afin
d’éviter les contestations ultérieures et d’avoir à gérer un conflit. Elles exigent notamment que
d’autres membres de la famille des vendeurs signent les actes de vente.

CONCLUSION 79
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Les données qualitatives et quantitatives montrent ainsi que le recours aux « petits papiers » est
une pratique importante, mais qui n’est pas généralisée. Entre un quart et la moitié62 des
parcelles achetées n’ont fait l’objet d’aucune documentation écrite. Qu’une bonne fraction des
transactions soit réalisée sans aucun type de contrat écrit tend à mettre en question le rôle de
ces documents qui ont souvent été pris comme le signe d’une demande de plus de formalisation.
En effet, alors même que certains « petits papiers » sont gratuits (ou presque) et facilement
accessibles, certains ménages font le choix délibéré de ne pas en réaliser. C’est pourquoi nous
avançons l’idée que l’absence de formalisation est volontaire lorsque les transactants souhaitent
conserver une dimension renégociable et processuelle à l’arrangement. C’est notamment le cas
lors de transferts intrafamiliaux. En effet, l’absence de documentation des transactions est parfois
un choix pleinement assumé des transactants, car réaliser un papier, du moins dans un premier
temps, peut être socialement délicat comme lors de transactions intrafamiliales, ou lorsqu’un des
participants est illettré.

5. ACTUALISER LES CERTIFICATS FONCIERS A LA SUITE DE TRANSACTIONS : UN ENJEU CENTRAL DE


SECURITE FONCIERE
Aujourd’hui, la question de la sécurisation des transactions se pose de manière renouvelée pour
les terres qui ont déjà fait l’objet d’une formalisation via les opérations de certification. Nous
avons souligné que les difficultés à enregistrer la mutation des documents de propriété
participent à l’obsolescence des documents formels et pourraient compromettre ces efforts
accomplis depuis le lancement de la réforme. En effet, les opérateurs locaux ne s’estiment pas en
mesure de répondre aux demandes de mutation des certificats fonciers à la suite de cessions.
Pourtant, il est probable que dans le futur, de plus en plus de transactions (ainsi que des héritages)
concerneront des terres déjà certifiées. Or les incertitudes semblent s’accentuer autour des
modalités concrètes de l’actualisation des certificats fonciers à la suite des transactions.
L’actualisation des certificats nécessite en théorie une transmission d’informations à différents
échelons : d’abord, la transaction doit être référée auprès de la commune pour que le guichet
foncier communal mette à jour le registre parcellaire. Ensuite, cette information doit être
transmise au centre de ressources et d’information foncière (CRIF) qui inscrira le changement de
propriétaire (et le remembrement de la parcelle s’il a lieu) dans un système d’information
géographique, le plan local d’occupation foncière (PLOF). Enfin, les agents du CRIF doivent enfin
transférer leurs informations auprès des services des domaines pour actualiser les limites et le
nom du propriétaire. Or nous avons vu que des facteurs de blocage persistent, voire s’intensifient,
à ces trois niveaux qui risquent de compromettre la pérennité de la réforme et générer des
conflits autour des transactions sur les espaces déjà enregistrés par un certificat foncier. D’une
part, il semble que beaucoup de transactions ont eu lieu sur des espaces certifiés sans mutation.
Les AGF ne sont pas avertis de ces transactions et craignent que les documents deviennent
obsolètes. « L’informalisation » rapide de la documentation est à craindre dans ce contexte de
marchés actifs. Cette crainte est accentuée par une nouvelle pratique dans la région : l’exigence
que les mutations soient validées auprès du centre fiscal de la ville d’Antsirabé. La place du service
des contributions fiscales de la région (le « centre fiscal B ») n’est pas claire pour les usagers. Les
informations que nous avons pu obtenir sur leurs montants semblent indiquer que ces derniers
peuvent être très élevés, ce qui encouragerait l’informalité.

62 Chiffres issus respectivement des données PECF_2011 (Observatoire du foncier) et SALIMA_2016.

CONCLUSION 80
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

II. IMPLICATION DE POLITIQUE PUBLIQUE POUR UNE SECURISATION DES


TRANSACTIONS FONCIERES

1. CONSULTATIONS ORALES ET « PETITS PAPIERS », DES DISPOSITIFS DYNAMIQUES ET SOUPLES DE


SECURISATION DES TRANSACTIONS
Dans la région étudiée, les modalités locales de sécurisation des transactions permettent de
limiter les conflits. L’essentiel des motifs de litiges semble pouvoir être évité grâce aux
consultations familiales et au recours aux « petits papiers ».
L’incomplétude des contrats et le recours non systématique à l’écrit ne semblent pas poser de
problème de sécurité majeur. Par ailleurs, il est important de souligner que le fait que de
nombreuses transactions restent conclues sur une base orale (sans « petits papiers » ni
certification ultérieure) n’est pas seulement le résultat de blocages financiers ou techniques. Au
contraire, dans de nombreux cas, l’absence de formalisation ou semi-formalisation est volontaire.
D’abord, parce que l’oralité et l’encastrement social des transactions semblent suffisants pour
garantir la sécurité foncière. Ensuite, parce que chercher à mobiliser des mécanismes de
sécurisation écrits peut être interprété par les acteurs comme une tentative de s’extraire des
règles locales, notamment lorsque la transaction est intrafamiliale. Enfin, parce que la dimension
renégociable des ventes s’accommode mal de l’écrit qui confère un caractère définitif à l’échange.
Les consultations familiales sans base écrite sont des pratiques qui satisfont les conditions de
sécurité foncière pour les premières générations (celles qui passent l’accord) et limitent leurs
coûts de transaction. Les risques de litiges pour la génération suivante sont en revanche plus
élevés. Néanmoins, lorsque des litiges apparaissent, les autorités locales sont souvent en mesure
de les résoudre localement, sans recours aux tribunaux.
Lorsque les conflits sont portés auprès des médiateurs (à l’échelle des fokontany ou des
communes), différents « petits papiers » peuvent être fournis comme preuve par les parties
prenantes. Après les résolutions, ces médiateurs encouragent aussi la réalisation d’autres petits
papiers afin de documenter l’issue du conflit.

2. FAUT-IL ALLER PLUS LOIN DANS LA RECONNAISSANCE DES « PETITS PAPIERS » ?


Parce que les « petits papiers » semblent fonctionner à l’échelle locale, le gouvernement
malgache, à travers une lettre de politique foncière (MECPATE, 2015) annonce vouloir renforcer
cette reconnaissance des actes de vente en proposant des modèles aux mairies et fokontany :
« des outils d’accompagnement (modèles d’acte et registre, informations, etc.) seront mis à
disposition des communes (voire des fokontany) pour améliorer la sécurisation des transactions »
(MECPATE 2015, p. 10). Ce type d’initiative est encourageant. En effet, les actes de vente réalisés
par les mairies et les fokontany, tels que pratiqués localement, permettent de rendre
automatique la présence de témoins. De plus, ces documents administratifs permettent aux
communes de conserver les moyens d’exercer un arbitrage dans la résolution des conflits.
Cependant, la production de « modèles » ne devrait ni rigidifier les pratiques ni instaurer une
nouvelle hiérarchie entre différents « petits papiers » qui pourrait nuire à l’efficacité et à la
popularité de cet outil. Il existe un risque que les nouveaux modèles soient interprétés localement
comme des documents « plus formels » que les anciens. De plus, il est important que les acteurs
locaux aient des marges de manœuvre pour adapter les petits papiers aux besoins des usagers au
cas par cas. Par exemple, nous avons vu dans nos enquêtes de terrain que les AGF ont imaginé

CONCLUSION 81
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

des clauses spécifiques intégrées aux contrats de vente pour faire face aux problèmes précis qu’ils
rencontraient. Notons aussi qu’exiger des précisions systématiques, une norme dans la
présentation des informations ou un support standard pourrait obliger les communes à
augmenter les coûts et les difficultés d’émission d’un petit papier.
En définitive, il existe une tension entre degré de précision des contrats et coûts de transaction
pour les usagers. Le principe directeur pour accompagner ces pratiques serait d’informer les
acteurs sur les informations minimales à y inscrire pour que le document soit utile en cas de litiges
au sein des différentes arènes de résolution des conflits. Si encourager le recours à l’écrit semble
utile dans l’optique de limiter les conflits futurs, il semble aussi important que cette
documentation reste sur une base volontaire pour ne pas renvoyer dans l’illégalité les
transactions sans documentation. De plus, si les décideurs estiment que favoriser les « petits
papiers » nécessite un renforcement du cadre légal, il faudrait alors que, parallèlement à la
systématisation d’informations minimales (noms des voisins, croquis, signature de témoins
choisis par les ayants droit familiaux), ce cadre soit en mesure de reconnaître une large gamme
de documents, allant des ventes vivantes (cf. Di Roberto and Bouquet, 2018), aux interdictions de
vente en passant par les prêts de longue durée, etc.

3. LA SECURISATION DES AYANTS DROIT FAMILIAUX


Une autre contribution de notre travail est de souligner l’importance de sécuriser non seulement
les droits fonciers du propriétaire, mais aussi l’ensemble des ayants droit familiaux. Sécuriser ces
tiers consiste à garantir que leurs prérogatives foncières, lors de ventes de terres, ne soient pas
contournées.
L’importance de la sécurisation du droit des ayants droit apparaît explicitement dans les pratiques
des acteurs sur le terrain. En effet, notre travail a mis en évidence 1) des pratiques de consultation
familiale (teny ierana), 2) un recours aux petits papiers d’« interdiction de vente », ou encore
3) des pratiques des fokontany et de la commune visant à impliquer les membres de la famille en
leur faisant signer les actes de vente. Ces trois éléments concourent au fait de reconnaître que
les prérogatives familiales sur les transactions foncières sont une étape nécessaire à la
sécurisation des transactions (pour les acheteurs et les vendeurs). Autrement dit, il semble qu’il
n’y ait pas de sécurisation des droits des acheteurs sans sécurisation de ceux des ayants droit
familiaux. En effet, nous avons vu que le principal motif de litige est la contestation par les
membres de la parentèle du droit de vendre.

4. ASSURER LA GESTION DYNAMIQUE DES CERTIFICATS FONCIERS


En lien direct avec la réforme foncière engagée à Madagascar depuis 2005, l’activité des marchés
fonciers interroge la capacité du système actuel à garantir la sécurisation des transactions sur les
terres qui ont fait l’objet d’une certification foncière. Par extension, la question se pose
également pour les transmissions intergénérationnelles (donations et héritages). La mutation des
certificats nécessite en théorie une transmission d’informations à différents échelons, du niveau
local au niveau régional, afin d’actualiser les données foncières. Cependant, la mutation des
certificats semble faire face à plusieurs obstacles qui, s’ils empêchent l’actualisation de
l’information foncière, risquent de compromettre la pérennité de la réforme. En effet, une
obsolescence rapide de la documentation est à craindre sur les terres certifiées qui font l’objet
de transferts par héritage ou achat/vente. Les acheteurs de terres certifiées qui ne pourront pas
actualiser le certificat à leur nom vont se retrouver soumis à une insécurité foncière plus forte
que s’il n’y avait pas eu de certificat du tout. Pour se protéger, l’utilisation des « petits papiers »
reste possible, mais ces derniers seront alors moins sécurisants puisqu’ils se superposent à un

CONCLUSION 82
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

certificat dont la valeur légale est mieux établie. Dans la région, parmi les obstacles à la
concrétisation de la mutation des certificats, l’exigence d’une validation des transactions auprès
du centre fiscal de la ville d’Antsirabé est considérée comme particulièrement lourde.
Contrairement à la direction actuelle prise par la réforme foncière, il semble indispensable de
s’assurer que les mutations soient effectivement réalisables et réalisées par les usagers avant
d’intensifier le processus de délivrance de nouveaux certificats fonciers. Pour faciliter les
mutations, il semble important de donner aux agents de guichets fonciers les moyens de les
réaliser en toute conformité (par exemple en leur donnant accès aux registres parcellaires de
l’imprimerie nationale à des prix abordables), de minimiser le coût des mutations pour les usagers
et mener des campagnes d’information visant à encourager les actualisations des certificats.
Enfin, donner la possibilité aux citoyens de réaliser toutes les démarches de mutation au niveau
communal semble fondamental, compte tenu de l’enclavement de nombreuses communes
rurales, à l’instar des communes ayant fait l’objet de cette étude.

CONCLUSION 83
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

Tables

TABLE DES ENCADRES

ENCADRE 1. DEBATS ET CONFUSIONS AUTOUR DE LA NOTION DE SECURITE FONCIERE, QUELQUES PRECISIONS ...................... 10

ENCADRE 2 . LEXIQUE DE LA REFORME FONCIERE MALGACHE ..................................................................................... 15

ENCADRE 3. DECOUPAGE ADMINISTRATIF ET COUTUMIER DU TERRITOIRE, QUELQUES REPERES ......................................... 18

ENCADRE 4. DEUX EXEMPLES D’INSECURITE FONCIERE SANS MANIFESTATION DE CONFLIT ................................................ 26

ENCADRE 5. CONFLIT ENTRE ZILY ET ALEXANDRE : UN CONFLIT ANCIEN, DECLENCHE PAR LA COUPE DU BOIS ........................ 28

ENCADRE 6. UN CAS DE CONFLIT LIE A LA « REDECOUVERTE » D’UN ANCIEN DOCUMENT FORMEL ...................................... 29

ENCADRE 7. UN RECENSEMENT SYSTEMATIQUE DECLENCHE OU REACTIVE DES CONFLITS FONCIERS .................................... 30

ENCADRE 8. LE CONFLIT DES FRERES LOUIS, ÉMILE, MONJA : CONTROVERSE AUTOUR D’UN RACHAT DE TERRES FAMILIALES ... 31

ENCADRE 9. REDACTION D’UNE « INTERDICTION DE VENTE » POUR EVITER DANS LE FUTUR DES VENTES NON CONSENTIES
PAR LA FAMILLE ........................................................................................................................................ 34

ENCADRE 10. CONFLIT ENTRE ROLLAND ET JULIETTE : DEUX INTERPRETATIONS DES TERMES DE L’ARRANGEMENT ................. 36

ENCADRE 11. CONFLIT ENTRE RICHARD ET JOËL : TRANSACTION MARCHANDE OU NON MARCHANDE ? .............................. 38

ENCADRE 12. CONFLIT ENTRE ROLLAND ET JULIETTE (SUITE) : UN EXEMPLE D’ALTERCATION LORS DE LA REUNION PUBLIQUE
DE RESOLUTION ........................................................................................................................................ 41

ENCADRE 13. CONFLIT A BERANO : LE RENVOI DE LA RESPONSABILITE DE LA RESOLUTION AUX AUTORITES LOCALES............... 47

ENCADRE 14. LA MENACE DU TRIBUNAL DANS UN « PETIT PAPIER » (TRADUCTION) ........................................................ 52

ENCADRE 15. CONTENU DES ACTES DE VENTE REALISES AU FOKONTANY ET A LA COMMUNE ............................................. 61

ENCADRE 16. LA QUESTION DE L’ACTUALISATION DES CERTIFICATS DANS LES TEXTES OFFICIELS.......................................... 67

ENCADRE 17. MUTATION DES CERTIFICATS : DE NOUVEAUX COUTS DIFFICILES A ANTICIPER POUR LES USAGERS .................... 71

ENCADRE 18. PRIVILEGIER LES TRANSACTIONS INTRAFAMILIALES SUR LES TERRAINS TITRES ............................................... 74

TABLES 84
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

TABLE DES FIGURES

FIGURE 1. SCHEMATISATION DES GROUPES FAMILIAUX SELON LES RAPPORTS FONCIERS ................................................... 23

FIGURE 2. NOUVELLE INSECURITE FONCIERE LIEE A LA NON-ACTUALISATION DES DOCUMENTS .......................................... 74

TABLE DES ILLUSTRATIONS

ILLUSTRATION 1. UN EXEMPLE DE PAYSAGE AGRICOLE DANS LA ZONE D’ETUDE............................................................... 17

ILLUSTRATION 2. CARTE DE LA ZONE D’ETUDE : MADAGASCAR ET LA REGION VAKINANKARATRA ....................................... 17

ILLUSTRATION 3. PHOTOGRAPHIE AERIENNE ILLUSTRANT DIFFERENTS TYPES DE TERRES .................................................... 19

ILLUSTRATION 4. UNE PLAINTE DE RESERVE REALISEE EN 2009 INTERDISANT LA VENTE D’UN TERRAIN ................................ 63

ILLUSTRATION 5. REGISTRE PARCELLAIRE ET CONTENANT UNE OPERATION SUBSEQUENTE SUR UN CERTIFICAT FONCIER........... 68

ILLUSTRATION 6. VERSIONS IMPRIMEE ET NUMERIQUE DU PLAN LOCAL D’OCCUPATION FONCIERE (PLOF) .......................... 69

TABLE DES TABLEAUX

TABLEAU 1. SUPERFICIE DES PARCELLES ET SURFACE DES EXPLOITATIONS DANS LA ZONE D’ETUDE ...................................... 20

TABLEAU 2. MODES D’ACCES AUX TERRES AGRICOLES DANS LA ZONE D’ETUDE ............................................................... 21

TABLEAU 3. DES TRANSACTIONS MARCHANDES PEU FORMALISEES PAR LES PETITS PAPIERS ............................................... 59

TABLES 85
LES CONFLITS FONCIERS ET LEUR RESOLUTION A L’ECHELLE LOCALE DANS UN CONTEXTE DE MARCHANDISATION DE LA TERRE

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