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Finance & Finance Internationale N°18 janvier 2020

REVUE DE LITTERATURE DE L'IMPACT DES BIAIS


COMPORTEMENTAUX SUR LES DECISIONS FINANCIERES DES
INVESTISSEURS DANS LES MARCHES FINANCIERS

Par

Meryem DAOUDIM

Inspecteur des impôts à la Direction Générale des Impôts, Doctorante en


Sciences Economiques et Gestion, Département de Sciences Economiques et
Gestion, Laboratoire de Finances, Politiques Economiques et Compétitivité
de l’entreprise, Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Sociales,
Souissi -Rabat, Université Mohammed V.

Résumé

Les années 60 ont été le témoin de l’avènement du concept d’efficience des marchés
financiers développé à la suite des travaux de FAMA et de MARKOVITZ. Aujourd’hui,
même si ce concept constitue le noyau dur de la finance moderne, il fait l’objet de nombreuses
critiques émanant des défenseurs de la Finance Comportementale qui ont relevé un certain
nombre d’anomalies visant à contredire la théorie de l’efficience des marchés financiers
notamment pendant la crise des années 2000 et plus récemment celle des Subprimes. En effet,
les récentes études émanant de la Finance Comportementale montrent que les investisseurs
sont sujets à des biais cognitifs qui sont susceptibles de modifier à la fois leurs croyances mais
aussi leurs préférences. Ces travaux ont donc remis en cause l’hypothèse de rationalité des
investisseurs et par la même occasion le corolaire de l’efficience informationnelle des
marchés financiers.

Mots clés

Décisions financières, finance comportementale, biais comportementaux, marchés


financiers, efficience des marchés financiers.

Abstract

The 1960s witnessed the advent of the concept of Financial market efficiency developed
as a result of the work of FAMA and MARKOVITZ. Today, even if this concept constitutes
the hard core of modern finance, it is the subject of many criticisms from Behavioural Finance
advocates who have noted a number of anomalies aimed at contradicting the theory of the
efficiency of Financial markets, particularly during the crisis of the 2000s and more recently
the Subprime crisis. Indeed, recent studies from Behavioural Finance show that investors are
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subject to cognitive biases that are likely to change both their beliefs and their preferences.
This work has therefore called into question the hypothesis of investor rationality and, at the
same time, the corollary of the informational efficiency of Financial markets.

Keywords

Financial decisions, behavioural finance, behavioural biases, Financial markets,


Financial market efficiency.

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Introduction

L'économie comportementale est une branche de l'économie qui étudie le comportement


des êtres humains et les décisions pouvant apparaitre irrationnelles et opposées à la théorie
économique usuelle. C'est une discipline à mi-chemin entre l'économie et la psychologie. La
finance comportementale est un domaine dans le champ des sciences économiques
comportementales, caractérisée par l'application de la psychologie à la finance pour tenter de
mieux comprendre certains phénomènes observés sur le marché financier. Le principe de cette
discipline remet en cause la théorie classique de la finance à savoir que les décisions
d'investissement sont rationnelles et que les marchés financiers sont efficients, c'est à dire que
les cours sont censés représenter l'ensemble des informations disponibles. La finance
comportementale met en avant des situations dans lesquelles le marché n'est pas rationnel,
n'est pas efficient et s'efforce à expliquer les raisons par la psychologie des intervenants. Elle
permet donc d'analyser et de catégoriser certains biais comportementaux qui influencent le
jugement des investisseurs et ce dans toutes les étapes de l'investissement en bourse : de la
compréhension à la perception de la bourse à la décision de constitution de son portefeuille à
sa gestion du risque...Etc. Cette méthode permet d'établir un pont entre la psychologie
individuelle et les comportements agrégés des marchés.

L'intérêt de la finance comportementale est donc d'avoir une meilleure compréhension


de la façon dont les investisseurs peuvent être influencés, de la dimension psychologique des
cycles de marchés et aussi de mieux analyser son propre comportement et d'être conscient des
biais qui affectent de plus ses propres décisions d'investissement pour les corriger au
maximum en appliquant des stratégies qui en tiennent compte. Parmi les comportements les
plus documentés on peut citer à titre d'exemple : des biais cognitifs, des biais émotionnels ou
encore des biais sociaux.

De ce fait, notre question de recherche est de savoir comment les biais


comportementaux influencent-t-ils les décisions financières de l'individu. Telle est la question
à laquelle nous allons tenter de répondre. Le sujet de la finance comportementale est tellement
vaste et tellement compliqué que nous ne pouvons pas tout lire à propos, c'est pour cela nous
avions décidé de présenter la revue de littérature de l'essentiel des travaux élaborés au sujet de
l'impact des biais comportementaux sur les décisions financières des individus.

La finance comportementale est l'étude de la finance avec une prise en compte de la


psychologie. De manière générale la psychologie de l'individu fait face à deux écoles et crée
de nombreuses polémiques. D'un côté, nous avons la première école tirée de la théorie de
l'efficience des marchés d'Eugene Fama 1970 qui tend à dire que sur un marché efficient les
actifs ne peuvent pas être sous évalués ou sur évalués car ils reviennent toujours à leur valeur
fondamentale. Cette première école est remise en cause par des théories en finance
comportementale qui montrent que nous pouvons agir de manière irrationnelle en tant que
trader à cause de biais psychologiques. Plus généralement, nous sommes influencés lors de
nos prises de décisions par des biais psychologiques en tant qu'individus lorsqu'on décide
d'acheter ou de vendre un actif, nous n'agissons pas de manière rationnelle.

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Donc, le grand sujet et la question à se poser pour réussir en bourse sur le long terme
c'est de comment investir de manière rationnelle ? et Quelles sont les causes de nos échecs ?
Le concept de finance comportementale a émergé au début des années 80 avec les premiers
travaux d'un groupe de professeurs de finance Hersh Shefrin, Robert Schiller, Werner De
Bondt, Richard Thaler. Ces professeurs se sont intéressés à étudier les comportements des
traders en relation avec les mouvements des marchés financiers. Les premières années de la
finance comportementale furent très riches en découverte tant sur le comportement individuel
des traders que sur la compréhension globale des mouvements du marché.

Le Krach d'Octobre 1987, c'est le second séisme boursier, depuis le célèbre Lundi Noir
d'Octobre 1929 qui avait à l'époque été le déclencheur de la grande dépression des années 30,
l'après Krach a créé une remise en cause de la théorie de l'efficience des marchés, et Andrei
Shleifer (2000) a introduit cette notion dans son ouvrage "Inefficient Markets, An
introduction to behavioral Finance" mettant en avant un nouveau programme de recherche.
L'objectif de ce théoricien c'était de réfléchir à de nouveaux modèles de gestion de
portefeuille en faisant des stratégies d'investissement incluant le comportement humain,
s'agissant donc des comportements irrationnels des traders.

Durant les années 90, les débats scientifiques autour de l'efficience des marchés
deviennent de plus en plus rares laissant place au développement de modèles intégrant des
variables psychologiques en lien directe avec les marchés financiers. C'est à cette période, en
fait, que la finance comportementale commençait à acquérir une certaine reconnaissance
académique qui était encore non officielle à cette époque et c'est pour cette raison que Richard
Thaler et Robert Shiller commençaient à débuter de nombreuses conférences sur ce sujet dès
les années 90 puis ils ont fait également de nombreux séminaires. Alors, ces premières années
ont permis de mettre en lumière de nombreuses découvertes concernant le comportement des
investisseurs en distinguant un ensemble de types de comportements :

1. Les préférences individuelles

La finance comportementale a connu des travaux sur les prises des décisions des
investisseurs qui avaient été développés par Daniel Kahnman et Amos Tversky en 1979 dans
leur théorie des perspectives, cette théorie est intéressante puisqu'elle montre que
l'investisseur a une plus grande sensibilité aux pertes qu'aux gains. Ils défendent le point de
vue selon lequel, les gens prennent des décisions en fonction de la manière dont leur est
présenté un choix à faire et pas uniquement en fonction des critères de résultats potentiels et
de probabilité qui sont rationnels. Tout dépend en fait du cadre lors de la prise de décision de
chacun, de la présentation qui peut être faite d'une situation.

Prenons, un exemple simple. Un projet d'investissement possède 1 chance sur 10 de


perte totale du capital investi et 9 chances sur 10 de rapporter 50 000 euros dans l'année. On
vous propose soit :

 Investissez dans mon projet avec lequel vous avez 10% de chances de perdre votre
capital investi.

 Investissez dans mon projet avec lequel vous avez 90% de chances de gagner 50 000
euros.
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Il y a beaucoup plus de chances que vous acceptiez si on vous présente le projet avec la
deuxième formulation plutôt qu'avec la première. Pourtant, cela revient strictement au
même. Le vocabulaire utilisé, la formulation, la présentation sont importants dans le choix qui
est tout sauf rationnel de ce fait.

Cela prouve que la façon dont un choix est présenté influe sur la prise de décision. La
théorie des perspectives a bien entendu une grande place dans le marketing, les discours
politiques... Tout est une question de présentation, d'emballage pour influencer votre choix.
C'est pour cela que l'homme ayant travaillé sur soi connait mieux ses failles. En les
connaissant, il devient plus libre, plus maitre de ses décisions car il peut se méfier d'un choix
qui lui paraitrait à priori rationnel. Celui-ci étant en fait peut-être influencé par ses propres
failles narcissiques.

2. Jugement, décisions et autres biais

Mise en lumière de biais cognitifs appliqués aux traders influençant les prises de
décision dans l'action d'achat ou de vente à savoir :

a) Biais de Familiarité

Le Biais de familiarité apparaît dès lors qu’un individu est amené à favoriser une option
par rapport à une autre uniquement parce qu’elle lui est plus familière. A la suite de divers
questionnaires, HEATH et TVERSKY (1991) ont montré qu’entre deux paris offrant la même
probabilité de succès, les individus vont choisir celui qu’il connaisse le mieux. Les auteurs ont
également démontré que même si la probabilité de succès est plus faible, une minorité
d’individus optera toujours pour le pari le plus familier.

Nous allons maintenant tenter de comprendre les implications que peut avoir ce biais
sur l’allocation d’actifs. Dans ce registre, FRIEDER et SUBRAHMANYAM (2005) ont mis
l’accent sur le côté marketing et ont obtenu que les sociétés, ayant les marques les plus
connues du grand public, soient également celles qui ont l’actionnariat non institutionnel le
plus important. De ce fait, on peut d’ores et déjà en tirer une conclusion importante à savoir
que :

Les investisseurs seraient donc plus aptes à investir dans des sociétés qui proposent des
produits reconnaissables du grand public plutôt que des sociétés moins familières.

A noter que trois cas particuliers du biais de familiarité ont suscité l’attention des chercheurs :

Le biais national, le biais local et le biais de l’employeur

Le biais national : Il stipule que les investisseurs ont tendance à surpondérer leurs actions
domestiques au sein de leur portefeuille. Dans leur papier, SERCU et VANPEE (2007) ont
fait une revue des principales études menées sur le sujet et on conclut que l’ampleur de ce

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biais dépendait de la façon de le mesurer, mais aussi des coûts de transaction, de l’asymétrie
d’information ou bien encore des politiques de gouvernance d’entreprise.

Le biais local : Il pousse les investisseurs à opter pour les actions des sociétés implantées
dans leur région : COVAL et MASKOWITZ (1999) ont montré que ce biais existe aussi chez
les gérants de fonds. Les gestionnaires américains ayant tendance à surpondérer les titres dont
le siège social est situé à proximité de leurs bureaux.

Le biais de l’employeur : Il se caractérise par une surpondération du portefeuille des


investisseurs sur le titre de la société qui les emploie. MEULBROEK (2002) a estimé que le
manque de diversification causée par la surpondération dans le titre de l’employeur engendre
l’équivalent d’une perte de rendement de 42% des portefeuilles de l’épargne-retraite !

En résumé, on constate que le principal problème des biais de familiarité est qu’il
débouche sur une sous-diversification des portefeuilles.

b) Biais de représentativité et effet momentum

Le biais de représentativité rend compte du fait que les individus ont l’habitude de
percevoir des tendances là où il n’y en a pas. Ainsi, les investisseurs peuvent être amenés à
surestimer la probabilité qu’un évènement se reproduise dans le futur, et cela d’autant plus
qu’ils ont récemment observé l’évènement. C’est ce que l’on décrit généralement comme
l’effet momentum. Dans leur article publié, JEGADEESH et TITMAN (1993) ont montré sur
la période 1965-1989, que les stratégies momentum visant à mettre en portefeuille les titres
dont les rendements qui performent le mieux durant les 3 à 12 derniers mois et à vendre les
titres dont les rendements sont les plus faibles durant la même période, permettent de dégager
des rendements positifs durant les 3 à 12 mois suivants. L’efficacité de cette règle de gestion,
a également été testée et vérifiée sur d’autres marchés internationaux. (ROUWENHORST
(1998)).

c) Les biais de conservatisme

Le biais de conservatisme rend compte de la tendance des investisseurs à surévaluer la


valeur des informations qui confirment leurs opinions et à minimiser les informations qui les
infirment. Dans leur étude, BARBERIS, SCHLEIFER et VISHNY (1998), ont montré que le
biais de conservatisme est à l’origine d’une sous-réaction aux informations publiques comme
par exemple, aux annonces de résultats des entreprises. En effet, le biais de conservatisme a
pour vocation de faire minorer l’importance de l’information présente par rapport à
l’information historique

d) Le biais de confirmation

Ce biais va plus loin que le biais de conservatisme dans la mesure où il stipule que les
individus recherchent expressément des informations qui soutiennent leurs opinions et évitent
d’être confrontés à des informations discordantes. Le biais de confirmation relève d’une
démarche générale bien connu de l’être humain : la réduction de la dissonance cognitive mis
en exergue par FESTINGER (1957). Puis reprise par GOETZMANN et PELES (1997), pour
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expliquer que l’argent rentre plus vite dans les fonds qui performent très bien qu’il ne sort des
fonds qui performent très mal ; les investisseurs mettant du temps à accepter que leur argent
n’est pas placé au meilleur endroit.

e) L’effet de disposition

Très proche du biais de conservatisme, l’effet de disposition fait détenir en portefeuille


les titres perdants plus longtemps que les titres gagnants. Ce biais rend compte du célèbre
adage : Pas vendu – Pas perdu. GRINBLATT et HAN (2001) ont montré que les cours
peuvent sous réagir à l’information présente si une partie des investisseurs est victime de
l’effet de disposition. Dans leur article, les titres qui baissent, ne baissent pas suffisamment et
les titres qui progressent ne progressent pas assez en raison de l’effet de disposition des autres
investisseurs. Cette constatation n’est d’ailleurs pas incompatible avec l’effet momentum dans
la mesure où la correction progressive de cette sous ou sur-réaction se produit parce que des
informations publiques font comprendre aux investisseurs leur tendance à vendre les titres
performants et à garder les moins performants, et ainsi permettent aux cours de converger
enfin vers leur valeur intrinsèque.

f) Biais d’optimisme

Plusieurs modèles ont été consacrés à l’explication des phénomènes de bulle, et ont tous
souligné l’importance de l’optimisme des investisseurs durant la phase de gonflement de ces
bulles. A ce propos, SCHEINKMAN et XIONG (2003), ont bâti un modèle dans lequel les
investisseurs sont prêts à acheter un titre à un prix supérieur à sa valeur fondamentale parce
qu’ils anticipent la possibilité de le revendre à des investisseurs encore plus optimistes
qu’eux. A noter que ce modèle repose sur une hypothèse forte : l’absence de Vente à
Découvert, déjà présente dans un modèle développé par MILLER (1977), où ce dernier
montre que seuls les investisseurs optimistes prennent des positions longues puisque
l’interdiction des ventes à découvert empêche les investisseurs pessimistes d’œuvrer
massivement sur les marchés. Plus la différence d’opinion entre les investisseurs optimistes et
pessimistes est forte, et plus les prix seront élevés sur les marchés. Les prix reflètent
essentiellement l’opinion des investisseurs optimistes et atteignent alors un niveau supérieur
aux fondamentaux. Ces études ont donc aisément été reprises pour tenter d’expliquer la
formulation de la bulle internet où il était impossible de vendre à découvert la majorité des
petites sociétés cotées.

g) Excès de confiance et auto-attribution

L’excès de confiance va plus loin que le biais d’optimisme et renvoie au fait de


surestimer ses capacités personnelles. De ce fait, si les investisseurs sont sur-confiants, ils ne
peuvent être à l’écoute de l’opinion des autres. Dans leur modèle, DANIEL, HIRSHLEIFER
& SUBRAHMANYAM (1998), développent une explication basée sur les phénomènes de
surconfiance et d’auto-attribution pour explique les mouvements de prix anormaux. Ils
montrent que la surconfiance des investisseurs a pour conséquence une sur-réaction à leurs
signaux privés qui débouche sur une autocorrélation négative des rentabilités à long terme. La
surconfiance résulte du fait que les investisseurs attachent trop d’importance à leur
information privée. Ainsi, en décidant de prendre des positions acheteuses, ils vont provoquer
une hausse des prix qui n’aurait pas lieu d’être. Cette situation durera tant que l’information
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publique n’aura finalement rétablit la situation. Le biais d’auto-attribution est ensuite inséré
dans ce modèle afin d’expliquer l’autocorrélation positive qui peut exister à court terme.
Même si l’information publique est contraire à l’information privée dont bénéficient les
investisseurs, cette première est négligée ; à l’inverse l’information publique va renforcer leur
propre information et intensifier le phénomène de surconfiance.

h) Comportements suiveurs : une explication de l’effet momentum et de la sur-


réaction des titres

Sur les marchés financiers, l’imitation semble être à l’origine de comportements


moutonniers qui font diverger les cours des valeurs fondamentales. La Finance
comportementale tend à justifier ce phénomène par l’existence d’investisseurs ayant une
rationalité limitée et n’étant pas en mesure de traiter l’ensemble de l’information disponible.
Ces investisseurs se contenteront alors de suivre les autres. Un modèle développé par HONG
et STEIN (1999) se rapproche de cette idée, selon eux c’est l’existence de deux types
d’investisseurs qui est la cause des phénomènes de réactions excessives. Dans leur modèle, il
distingue :

_ Un premier groupe d’investisseurs, qualifié de newswatchers, qui effectuent des prévisions


de prix sur la base de signaux privés relatives aux données fondamentales des titres.

_ Un second groupe, les investisseurs momentum qui basent naïvement leurs prévisions sur
l’évolution récentes des prix.

Il en ressort que le momentum à court terme est induit par les délais d’incorporation de
l’information privée dans le prix des titres, alors que le comportement moutonnier du
deuxième type d’agents entraine une sur-réaction à long terme.

i) « Biais de cadrage » ou « framing effect »

KAHNEMAN et TVERSKY (1986) ont mis en évidence à partir de travaux d’économie


expérimentale l’existence d’un biais qu’ils ont dénommé « Framing Effect ». Ce biais peut
s’exprimer en ces termes : les opérateurs n’ont pas le même comportement de décision face à
un même problème présenté en des termes différents. On appelle également ce biais « effet de
présentation ». Au travers de plusieurs expériences, KAHNEMAN et TVERSKY ont
démontré que si un problème est présenté en des termes négatifs, le comportement d’un agent
sera risquophile, à l’inverse, s’il est présenté en des termes positifs, il sera risquophobe. En
d’autres termes la fonction d’utilité d’un investisseur sera convexe en zone de pertes
(l’opérateur valorise le risque), alors qu’elle sera concave en zone de gains (l’opérateur est
averse au risque).

Graphiquement, ce biais se matérialise classiquement de la façon suivante :

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Il est à noter que la présentation d’un problème, c'est-à-dire le positionnement de


l’origine sur cette courbe d’utilité est arbitraire. En d’autres termes une modification de la
présentation d’une décision va affecter la valeur perçue des résultats possibles d’un choix. La
compréhension de ce comportement est centrale en finance car il peut expliquer en partie
pourquoi la volatilité augmente lorsque les marchés baissent fortement. Les opérateurs qui
sont en zone de pertes augmentent leur exposition au risque. On ne retrouve pas ce
comportement en période de hausse des marchés (les opérateurs redeviennent averses au
risque).

3. Perdre le contrôle de ses émotions

De nombreuses observations ont permis de montrer que nos émotions sont la source de
plusieurs biais qui touchent notre processus de prise de décisions. Nos humeurs peuvent avoir
un impact non négligeable sur notre perception des risques notamment Right et Bower ont en
parlé en 1992, ils ont expliqué que le fait d'être de bonne humeur nous poussent à l'optimisme
et donc nous invite à une plus grande prise de risque, à l'inverse, la mauvaise humeur accentue
notre esprit critique. Ce qui est le plus intéressant dans ces études c'est la mise en évidence de
la capacité à maitriser nos émotions.

En 1998, un chercheur nommé Roy Baumeister a découvert que notre capacité à


maitriser nos émotions est limitée. Aucun trader préfère des gratifications plus importantes
mais à plus long terme, c'est pour cela que nous aimons parfois tout investir sur une seule
position ce qu'on appelle le trading casino. Un autre chercheur qui s'appelle David Hirshleifer
en 2001, a montré que le trader et plus généralement l'individu est doté de deux systèmes
cognitifs qui lui permettent à la fois de raisonner à partir d'informations complexes et
multiples et aussi de décisions quasi-automatiques influencées par les émotions. Cela signifie,
tout simplement, que nous sommes influencés par nos émotions dans nos prises de décisions,
c'est la raison pour laquelle nous agissons des fois d'une manière irrationnelle sur les marchés.

En plus d'avoir mis en lumière l'irrationalité des traders et des investisseurs dans leur
prise de décisions, la première ère de la finance comportementale a remis en cause la théorie

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d'efficience des marchés de Fama 1970 qui était jusqu'alors le courant dominant en Finance
classique, nous citons des exemples de remise en cause de cette théorie comme :

a) Les anomalies de valorisation

La théorie de Fama indique que le cours d'un actif tend à revenir à sa valeur
fondamentale. Cependant, Kenneth Froot et Emil Dabora en 1999 ont également remis en
cause cette théorie car de nombreux exemples montrent que le prix de marché diffère
largement de leur valeur fondamentale évidente.

b) Le calendrier et ses effets

Chan Wung Kim et Jinwoo Park en 1994 ont démontré une corrélation entre les
marchés et entre les événements climatiques ou calendaires (effet d'ensoleillement, les
différents jours de la semaine, jours fériés...etc.)sur les marchés actions.

c) Effet momentum et contrarian

Il a été démontré par des études de Narasimhan Jegadeesh et Sheridan Titman en 1993
qu'il existe des cycles de marché qui intègrent dans un premier temps un effet momentum
donc la continuation d'une tendance à court et moyen terme puis dans un second temps, il y a
un effet contrarian. Ce renversement de tendance cette fois à moyen et long terme. Ces effets
se traduisent par les biais comportementaux des traders qui agissent soit avec retard ou excès
aux informations du marché, cela peut s'expliquer notamment par les différents biais de
confirmation et de représentativité mais aussi du comportement moutonnier.

Une deuxième grande période du concept de la finance comportementale débute au


début des années 2000 par la mise en application directe des premières découvertes qui ont été
fait précédemment. Les années 2000 furent vraiment riches en ouvrages, de nombreux travaux
de recherches se sont dévoilés comme celui de Andrei Shleifer en 2000, Hersh Shefrin en
2001 et celui de Richard Thaler en 2003.

Thaler a directement appliqué les recherches en finance comportementale en créant sa


propre société de gestion, elle a la particularité d'investir en actions qu'ils estiment sur ou sous
évaluées à cause de biais de comportement ou erreurs cognitifs, leur stratégie permet de
s'appuyer sur les erreurs cognitifs (les erreurs de perception des traders en situation
d'investissement).

Internet a changé considérablement nos habitudes en tant qu'individu et en tant que trader :
la simplicité et l'accélération des flux d'informations qui ont ouvert de nouvelles voies dans
les décisions d'investissement. Un chercheur qui s'appelle Robert Sheiller en 2000, a mis en
lumière qu'Internet avec les blogs et les forums de discussion combinés à l'incapacité des
traders à distinguer le bruit d'une information pertinente se trouve parfois à l'origine de
mouvements pris.

Un point intéressant sur les interactions sociales c'est le comportement moutonnier, André
Orléan qui est un chercheur en 2001 a indiqué que les marchés financiers sont en fait
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dynamisés par des individus qui n'arrêtent pas de se copier entre eux. Les comportements
moutonniers sont courant et les traders s'arrêtent sur des critères simples comme les effets de
mode, ce comportement est un problématique car la majorité particulière investissent en
bourse quand le cours est à son plus haut juste avant un retournement de tendance ou une
correction à la baisse.
Dans le même ordre ce qui est intéressant dans les bais cognitifs c'est le biais de familiarité
qui est courant, il incitera les individus à investir dans des sociétés qui pensent connaitre en
étant simple client.

C'est officiellement en Octobre 2002 que la finance comportementale a été reconnue


académiquement par la remise du prix Nobel d'Economie à Daniel Kahneman qui est un
psychologue Israélo-américain et Vernon Smith qui est un économiste américain. Ce sont les
deux pères fondateurs de la finance comportementale. Cette reconnaissance académique leur
était décernée car les deux chercheurs ont su combiner deux disciplines pour avoir remis en
question tous les modèles basés sur la théorie de l'efficience des marchés qui était alors le
courant dominant.

Conclusion

En trente ans d'existence, la finance comportementale a permis de remettre en cause les


grands principes de la finance des marchés. L’histoire a montré que la finance des marchés
était en constante mutation car elle suit les nouvelles technologies qu'elles viennent de
l'industrie ou bien du monde académique. Dans notre article nous avons tenté de réaliser un
bilan conforme et représentatif de la littérature existante sur l’impact des biais
comportementaux sur les décisions financières et cela en mettant en avant les principaux
apports de la finance comportementale au fil du temps. Enfin, la question qui se pose est : y
aurait-il une autre discipline qui mettra en cause la finance comportementale ? Seul l'avenir
est capable d'apporter la réponse.

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Références bibliographiques

• ALLIANZ GLOBAL INVESTORS," La finance comportementale : Eviter les


biais comportementaux pour mieux se connaitre et investir"www.allianzgl.fr
• Cours de Finance (M1), Séance du 20 Novembre 2017. Ecole de
Management. Sorbonne.
• CHRISTOPHE BARRAUD et LUC PAUGAM, " Eléments de finance
comportementale". Master Finance.
• CLOTILDE WETZER " La finance comportementale : d'une meilleure
compréhension à une nouvelle régulation des marchés financiers" [2008-
2009] sous la direction du professeur Hubert de Vauplane. Université Paris II
Panthéan ASSAS. Master II DJCE Juriste d'affaire.
• PHILIPPE DE BROUWER " La finance comportementale ou la psychologie
de l'investisseur" [Septembre 2001] Revue Finances Vecteur.
• CIT-USA " la finance comportementale, une nouvelle ère" [25 Juillet 2014].
• NIHAT AKTAS " la finance comportementale : un état des lieux".
• ANDRE ORLEAN " Efficience informationnelle versus finance
comportementale : éléments pour un débat".
• CHRISTOPHE SCHINCKUS " La finance comportementale ou le
développement d'un nouveau paradigme" Editions Sciences Humaines, Revue
d'Histoire des Sciences Humaines.
• MAMADOU KONTE " Investisseurs et marchés financiers : du
comportement des agents à la formation de prix d'équilibre" [2010]
Economies et Finances, université Panthéon-Sorbonne, Paris I.
• FRANCOIS XAVIER FONSECA " Volatilité des marchés et Finance
comportementale" centre d'analyse théorique et de traitement des données
économiques. Université de pan et des pays de l'Adour.

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