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Mécanique des fluides

Visualisation : introduction
par Jean-Pierre PRENEL
Professeur à l’Université de Franche-Comté
Responsable de l’Équipe Métrologie Optique et Microtechniques de l’Institut
de Génie Énergétique de Belfort
et Paul SMIGIELSKI
Docteur ès Sciences Ingénieur ESO
Attaché à la Direction Scientifique de l’Institut franco-allemand de Recherches
de Saint-Louis
Cofondateur d’HOLO 3
Professeur conventionné ENSPS - Université Louis Pasteur de Strasbourg

1. Pourquoi des visualisations ?............................................................... AF 3 330 - 2


2. Voir l’invisible : écoulement, objet de phase ou objet diffusant . — 3
3. Visualisations, méthodes qualitatives ou quantitatives ? ........... — 3
4. Domaines d’application ......................................................................... — 4
Pour en savoir plus........................................................................................... Doc. AF 3 333

À l’époque du « tout informatique », le calcul est roi ! La mécanique des flui-


des n’échappe pas à ce raz de marée et les progrès considérables des logi-
ciels permettent de résoudre de très nombreux problèmes. Dès 1975, les
théoriciens les plus optimistes prévoyaient d’ailleurs la mort de l’expérimenta-
tion avant la fin de la décennie. Aujourd’hui, un langage plus modéré est de
rigueur : l’expérience reste un complément indispensable de la simulation ; les
domaines les plus divers pratiqués par l’Ingénieur sont autant de preuves : de
la mise au point d’une formule 1 ou d’un avion, à l’étude de l’ensablement du
Mont-Saint-Michel, les exemples abondent, en aérodynamique comme en
hydraulique. Et parmi les méthodes expérimentales, la visualisation des phéno-
mènes conserve une place importante. Ces méthodes ont évolué considérable-
ment depuis deux décennies, essentiellement grâce à l’utilisation de la lumière
laser ; elles continuent à progresser régulièrement aujourd’hui, notamment en
raison du développement très rapide de l’analyse et du traitement informatique
des images. Nul doute qu’elles aient encore de beaux jours devant elles !

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MÉCANIQUE DES FLUIDES _______________________________________________________________________________________________________________

1. Pourquoi rôle de capteur, la perturbation apportée au fluide est faible, voire


négligeable. Tout au plus, si l’on n’y prend pas garde, peut-on
des visualisations ? apporter un peu d’énergie parasite sous forme thermique ; mais les
fluides usuels étant transparents, c’est plutôt les parois, ou parfois
les traceurs, qui peuvent être à l’origine de ces perturbations. Des
La connaissance et la maîtrise d’un écoulement exigent le plus sou- précautions élémentaires permettent donc de conserver le caractère
vent une approche théorique associée à une analyse expérimentale. non intrusif des visualisations. Par ailleurs, le principe même de
Après une longue période au cours de laquelle l’expérience restait ces méthodes, basé sur une imagerie, conduit à une information sur
reine en raison de l’absence ou des faiblesses des moyens de calcul un champ global, alors que la plupart des capteurs se contentent
est venue l’ère du tout « numérique » due à l’explosion des systèmes de fournir une mesure locale. Une bonne part du succès des métho-
informatiques. L’aspect spectaculaire de la modélisation a toutefois des optiques est due à ces deux avantages.
conduit certains utilisateurs à des désillusions, en dissimulant Cette particularité étant acquise, les modes d’intervention peu-
l’importance des phénomènes physiques, parfois mal appréciée au vent se résumer de façon synthétique en trois points :
départ. Actuellement, physiciens et ingénieurs sont d’accord pour — aide à la compréhension d’un phénomène inconnu ;
admettre qu’il n’y a de bon modèle que s’il est validé par l’expérience. — détermination des propriétés caractéristiques d’un écoule-
Parmi les innombrables techniques expérimentales, la visualisa- ment nécessaires à l’établissement d’un modèle ;
tion occupe une place spécifique : tout d’abord, la lumière jouant le — vérification et calage d’un modèle.

De Léonard de Vinci aux techniques laser [1] [2]


Depuis l’Antiquité, le comportement des fluides suscite la curiosité variation de l’indice de réfraction : le plus simple, attribué à son pro-
des habitants de notre planète : il est vrai que l’eau et l’air sont parti- che collaborateur Dvorak (1880), permet l’observation des « ombres »
culièrement omniprésents dans la vie quotidienne ; nul besoin d’être provoquées par la déviation des rayons lumineux dans un fluide inho-
un grand scientifique pour être confronté aux mouvements de ces mogène (ombroscopie). Beaucoup plus complexe, mais également
molécules indispensables à notre vie. La mécanique des fluides, au plus performant, l’interféromètre traduit les variations d’indice en
sens scientifique du terme, est née de cette confrontation journalière : retard d’une onde lumineuse, eux-mêmes convertis en variations
l’image mythique d’Archimède (287-212 avant notre ère), plongé dans d’éclairement par interférence ; la version la plus évoluée, mise au
son bain et découvrant la poussée hydrostatique qui porte son nom, point en 1896, mais encore utilisée de nos jours, porte le nom de
est sans doute la plus répandue. Mach-Zehnder [6] [7].
L’origine de la dynamique des fluides est souvent attribuée à New- En parallèle, le principe de l’ensemencement des fluides incompres-
ton (Principia 1687) : il est sans doute le premier à avoir jeté les bases sibles par des traceurs n’était pas pour autant abandonné. Il est même
de la théorie des forces exercées sur un corps immergé, par le mouve- à l’origine des plus célèbres expériences de l’histoire de la mécanique
ment d’un fluide. Ce parcours à travers les siècles conduit souvent à des fluides : en 1883, Osborne Reynolds publie ses résultats issus de
oublier la période de la Renaissance et un nom qui lui est associé de visualisations par un colorant injecté dans un liquide s’écoulant dans
façon incontournable : Léonard de Vinci (1452-1519). Parmi les innom- un tube : l’analyse quantitative de la transition entre régimes lami-
brables centres d’intérêt de ce dernier, la mécanique des fluides occu- naire et turbulent au moyen d’un nombre adimensionnel, naît ainsi de
pait une place de choix : machinerie hydraulique, comportement des l’observation fine des phénomènes visualisés [8].
navires, érosion due aux rivières, mécanique du vol (oiseaux), phéno- Cette fin de XIXe siècle est également marquée par une révolution :
mènes météorologiques... L’un de ses mérites est d’avoir compris que la découverte de la photographie (N. Niepce, 1826), qui, largement
la visualisation des phénomènes permettait de grands progrès dans la exploitée par la communauté scientifique, transforme radicalement
connaissance et dans les applications qui en découlent. Il a donc l’investigation des fluides ; de simple observation visuelle, reproduite
« inventé » (ce terme avait réellement un sens à l’époque) la visualisa- approximativement par le dessin, la visualisation devient technique
tion des écoulements. Pour ce faire, il a, le premier, mis en œuvre le de mesure ; mémorisée sur un cliché, l’image observée peut être ana-
principe des traceurs entraînés par les écoulements : particules soli- lysée en temps différé. Dans ce domaine également, Mach a laissé
des en suspension dans l’eau (fines graines de millet par exemple), son empreinte : confronté à l’observation de phénomènes très fugitifs
suivi de colorants, dans l’eau également ou entraînement de fumée en régime supersonique, il obtient de remarquables « instantanés »
par le vent. Les dessins issus de ses observations, présents dans ses dès 1881 ; on est déjà loin des temps de pose de plusieurs heures uti-
écrits, attestent de la validité de ses techniques expérimentales : il a lisés par Nicéphore Niepce vers 1826.
ainsi pressenti la distinction aujourd’hui traditionnelle entre écoule- Le début du XXe siècle est caractérisé par un foisonnement d’expé-
ments laminaires et turbulents [3] [4] [5]. rimentations mettant en œuvre des visualisations ; tous les grands
Une seconde étape a été franchie beaucoup plus tard, dans la noms de la mécanique des fluides les utilisent : Prandtl (1875-1953),
seconde partie du XIXe siècle, lorsqu’est née l’idée d’utiliser les varia- Von Karmann (1881-1963), Taylor (1886-1975). Après la Seconde
tions de l’indice de réfraction d’un fluide, induites par une grandeur Guerre mondiale, la plupart des domaines sont concernés, mais le
physique telle que la température ou la pression. En 1859, Foucault développement rapide de l’aéronautique constitue l’un des principaux
met au point une méthode optique permettant de mettre en évidence moteurs de l’évolution de ces méthodes.
les défauts géométriques d’un miroir, ou les défauts de réfraction
d’un verre : une fine lame de couteau, placée au voisinage du foyer Une nouvelle ère débute enfin au cours des années 1970 : le laser,
d’une lentille sert de détecteur de déviation pour des rayons de source de lumière intense, monochromatique et directive, né en 1960,
envahit tous les domaines de la science (voir Physique du laser du
lumière blanche, issus d’une source ponctuelle. Mais, peu préoccupé même traité). L’analyse optique des fluides n’y échappe pas : le laser
par les écoulements, Foucault ne met pas en œuvre cette technique
pour l’étude des gaz ou des liquides ; c’est à Toepler (1864) qu’est permet à la fois une amélioration spectaculaire des performances des
attribuée la transposition de la méthode à l’analyse des fluides. méthodes classiques (interférométrie par exemple) mais aussi la nais-
sance de méthodes nouvelles (holographie, tomographie). L’investiga-
Celle-ci n’a cessé d’évoluer jusqu’à nos jours, sous des déno- tion des phénomènes complexes, tridimensionnels et instationnaires,
minations variées suivant les préférences nationales : méthode de devient possible. Devant ce succès, la Communauté scientifique inter-
Toepler ou méthode Schlieren en Allemagne (le terme « Schlieren » nationale s’organise : création d’un symposium international en 1977 à
désigne les « stries » ainsi observées : Monsieur Schlieren n’a pas été Tokyo, renouvelé depuis tous les 3 ans ; création d’une Société interna-
l’heureux inventeur !), méthode des stries, strioscopie ou foucaultage tionale en 1989, à Prague (E. Mach a longtemps travaillé dans cette
en France. ville) ; enfin, naissance d’une revue traitant exclusivement de cette spé-
Quelques années plus tard, apparaissent les travaux de Ernst cialité « Journal of flow visualization and image processing », en 1993
Mach ; pionnier de l’étude des fluides compressibles, son nom est [9]. Aujourd’hui, l’aventure continue... En France notamment, le Collo-
indissociable de la physique des écoulements supersoniques. À ce que National « Visualisation et traitement d’images en mécanique des
titre, il a développé pendant plus d’une vingtaine d’années (1873- fluides » regroupe tous les 2 ans, depuis 1985, environ 200 spécialistes
1896) de nombreux montages optiques, exploitant l’idée de base de la de l’Hexagone et quelques invités étrangers.

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2. Voir l’invisible : compte ; deux variantes sont couramment utilisées : ombroscopie


et strioscopie ;
écoulement, objet de phase — la seconde exploite au contraire les déphasages, convertis en
éclairement par un phénomène d’interférence : interférométrie.
ou objet diffusant Nota : l’indice de réfraction est le rapport entre la célérité de la lumière dans le vide
et sa vitesse de propagation dans le milieu considéré ;

Dans le langage courant des expérimentateurs, ces techniques


La plupart des écoulements présentant un intérêt pour les acti- sont baptisées méthodes optiques. Elles présentent de nombreux
vités humaines sont transparents à la lumière visible, même si quel- avantages : fiabilité, grande sensibilité et possibilité d’analyse quan-
ques exemples importants viennent contredire cette affirmation : titative.
écoulements sanguins, flots de lave en volcanologie ou de métaux Par contre, leur mise en œuvre est le plus souvent affaire de spé-
fondus en sidérurgie. La mise au point d’une méthode de visualisa- cialiste et impose l’utilisation de composants optiques de haute
tion impose donc généralement le choix d’un phénomène physique qualité ; en particulier, le problème des fenêtres d’éclairage est cru-
permettant de contourner ce problème de la transparence des flui- cial, en raison du principe même du phénomène physique exploité :
des. La dichotomie constatée au cours de l’histoire reste aujourd’hui toute variation locale d’indice de ces fenêtres se superpose à celles
d’actualité : les deux grandes familles de méthodes exploitent soit la induites par le fluide et perturbe l’observation ; seule, l’holographie
diffusion de la lumière par des traceurs, soit les variations de l’indice permet dans certaines conditions, de remédier à ce défaut. Enfin et
de réfraction du fluide lui-même. surtout, le mode d’éclairage intègre les propriétés de l’écoulement
lors de sa traversée par les ondes lumineuses et donne d’un objet
■ Écoulement, « objet diffusant » qui peut être tridimensionnel, une projection bidimensionnelle.
L’idée initiale de Léonard de Vinci, consistant à suivre les mouve-
ments de traceurs placés au sein du fluide a été reprise et améliorée
sous des formes très variées : écoulements liquides ou gazeux ense-
mencés par des colorants, des fumées ou des microparticules
solides ou liquides, voire des bulles associant liquide pour l’enve-
3. Visualisations,
loppe et gaz pour le cœur. L’éclairage, à l’origine purement naturel, méthodes qualitatives
s’est sophistiqué progressivement, faisant appel à des sources de
lumière blanche de forte puissance, puis à des lasers continus ou ou quantitatives ?
pulsés. Une classification supplémentaire a été introduite dans les
années 1950, afin de distinguer les méthodes dans lesquelles les
traceurs sont placés sur la paroi d’une maquette (méthodes La physique, en général, ne se satisfait pas d’une approche qualita-
pariétales : colorants visqueux, girouettes en fils souples) de celles tive. La question de la « noblesse » des méthodes de visualisation
où ils sont injectés au cœur du fluide (fumées, microparticules, bul- s’est donc posée très tôt. En dehors de toute polémique, la vraie ques-
les). Enfin, certains cas difficiles, pour lesquels le niveau de lumière tion à poser est plutôt la suivante : quelles grandeurs physiques peut-
diffusée à partir d’une source extérieure est trop faible ou l’informa- on mesurer à l’aide d’une image de visualisation ? Une première
tion utile noyée dans une lumière parasite en provenance d’une réponse peut être trouvée dans les travaux de Reynolds (voir encadré
interface, peuvent être traités en utilisant un traceur spécifique, lui- historique) : certes, observer un flux de colorant dans un écoulement
même source de lumière ; deux cas se présentent : la source de d’eau et mettre en évidence des tourbillons est éminemment
lumière extérieure est maintenue, mais un traceur spécifique provo- qualitatif ; mesurer soigneusement les paramètres caractéristiques
que un changement de longueur d’onde de la lumière diffusée (tra- d’un changement de régime observé est déjà tout à fait quantitatif !
ceur fluorescent par exemple), ou la source d’éclairage est En effet, cette question apparemment insidieuse conduit à un autre
supprimée, l’apport d’énergie nécessaire à l’émission de lumière mode de classement des méthodes de visualisation que l’approche
étant de nature différente (étincelle électrique par exemple). Le phénoménologique des paragraphes précédents ; quatre grandes
point commun à toutes ces méthodes est l’existence d’un traceur familles se dégagent.
dont le mouvement est observé à partir de la lumière qu’il émet ou
qu’il diffuse ; l’image obtenue n’est donc jamais directement celle ➀ L’observation est qualitative, mais permet de mettre en évi-
du fluide. La validité de ces visualisations repose donc sur une dence clairement un phénomène (c’est l’approche de Reynolds). La
hypothèse qu’il conviendra de vérifier scrupuleusement, dans la mesure des grandeurs physiques n’est pas réalisée à partir de
mesure du possible : les mouvements des traceurs sont représenta- l’image, mais sur l’écoulement lui-même (vitesse, débit, dimension
tifs des mouvements réels du fluide ! Le traceur idéal serait la molé- caractéristique...). La visualisation apporte une information qualita-
cule de fluide elle-même ; mais le moyen d’observation reste à tive, mais corrélée à une démarche quantitative. La détection des
découvrir... conditions de transition laminaire-turbulent en un point d’une aile
rentre dans cette catégorie.
■ Écoulement, « objet de phase » ➁ L’observation d’un phénomène conduit à une mesure, sur
l’image, d’un paramètre « géométrique » caractéristique de
La raison d’être de la seconde approche est liée à la remarque
l’écoulement : position d’une onde de choc en régime supersonique,
limitative du paragraphe précédent : pour échapper au dilemme du
position du centre d’un tourbillon, profondeur d’interaction entre deux
choix du bon traceur, il fallait trouver un paramètre physique du
jets... Dans ce cas, la visualisation devient quantitative.
fluide, caractéristique de son état ; l’indice de réfraction a été retenu,
car il est sensible à deux grandeurs thermodynamiques essentielles, ➂ L’observation d’une variation d’indice sous forme ombroscopi-
la température et la pression. Pour des fluides parfaits (ou presque), que, strioscopique et surtout interférométrique, permet, dans cer-
les relations liant ces trois grandeurs sont bien déterminées [10] ; il taines conditions, de mesurer un paramètre thermodynamique
suffit donc de faire appel aux méthodes optiques susceptibles de (pression ou température) : par nature, la visualisation est quanti-
transformer les variations d’indice en variations d’éclairement pour tative.
obtenir une information sur l’état thermodynamique du fluide (opti- ➃ La grandeur physique la plus « médiatique » en mécanique des
misme à modérer, si pression et température agissent simultané- fluides reste toutefois le plus souvent la vitesse. Le débat à la mode
ment). Deux voies ont été explorées : depuis la fin des années 1980 consiste à opposer vélocimétrie et
— la première exploite les déviations de la lumière dues aux visualisation. Débat inutile, car les deux concepts sont fréquemment
variations d’indice (effet de « prisme local »), l’effet de déphasage inséparables. Les physiciens n’ont pas attendu l’avènement des
dû à la modification de la vitesse de propagation n’étant pas pris en lasers pulsés à haute performance pour mesurer des vitesses par

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imagerie ; beaucoup d’entre nous ont déterminé, au cours de classi- tables (strioscopie), voire mesurables dans certaines conditions
ques travaux pratiques, la vitesse de chute d’un corps dans le (interférométrie).
champ de gravitation terrestre. Il suffit d’éclairer le mobile à inter- Les écoulements aérodynamiques, ou plus généralement gazeux,
valles réguliers (stroboscopie) et de mesurer les distances parcou- conduisent à un classement en trois groupes d’applications :
rues entre deux éclairs : c’est la chronophotographie. Le suivi de
traceurs entraînés par un écoulement peut faire appel au même pro- — à basse vitesse (jusqu’à quelques mètres par seconde), le
cédé, même s’il est plus évolué techniquement : c’est la vélocimé- fluide, considéré comme incompressible, permet une mise en
trie par imagerie. œuvre aisée des méthodes à base de traceurs : trajectographie en
régime laminaire, cartographie de tourbillons, de zones de recir-
On constate aisément que l’utilisation de traceurs est bien adap- culation, voire même du champ de vitesses. D’éventuels gradients
tée aux familles de méthodes 1, 2 et 4, que les méthodes optiques thermiques sont détectables, mais avec moins de sensibilité que
apparaissent clairement en 3, mais peuvent également intervenir dans les liquides en raison de la masse volumique beaucoup plus
en 2 (ondes de choc). Précisons enfin, que depuis les années 1990, faible. Par contre, le comportement incompressible rend inopérante
certains traceurs spécifiques, sensibles à la pression ou à la tempé- la restitution des pressions ;
rature, ont été mis en œuvre et qu’ils peuvent se substituer dans — à haute vitesse (régime supersonique essentiellement), toute
certaines conditions aux méthodes utilisant les variations d’indice référence à des trajectoires de traceurs devient très difficile, voire
[11] [12]. Tout parallèle entre les deux modes de classement est impossible. Par contre, toute méthode sensible aux gradients de
donc hasardeux. pression est susceptible de donner des informations : c’est le
domaine de prédilection des méthodes de visualisation des ondes
de choc ou des sillages très turbulents ;
— à vitesse intermédiaire (la gamme est très large), il est difficile
4. Domaines d’application de dégager des grandes lignes d’action ; chaque configuration cons-
titue un cas particulier suivant l’organisation de l’écoulement, la
présence d’obstacles, le caractère bi ou tridimensionnel. Dans ce
Le domaine de prédilection des méthodes de visualisation est domaine, l’expérimentateur devra faire preuve d’imagination, d’une
resté longtemps celui des grandes souffleries utilisées pour les bonne connaissance générale des phénomènes « probables » et
recherches en Aéronautique. La démythification du laser et l’expan- parfois faire appel à d’autres méthodes.
sion rapide des méthodes informatiques de traitement d’images ont Une autre façon, très pragmatique, de classer les domaines
démocratisé ce type d’analyse, même si l’usage d’un laser de puis- d’application, consiste à distinguer les techniques en fonction de
sance moyenne (quelques watts) demeure encore une opération l’échelle utilisée : maquettes à l’échelle réduite ou situation réelle.
relativement onéreuse et exigeant quelques connaissances en La première solution, malgré les problèmes d’interprétation liés aux
optique. lois de similitude, recueille le plus souvent la faveur des ingénieurs
Dorénavant, tout domaine industriel qui met en œuvre un écoule- pour des raisons évidentes de facilité de mise en œuvre et de moin-
ment liquide ou gazeux suffisamment transparent est théorique- dre coût. Mais il ne faut pas abandonner l’idée de mener des expé-
ment concerné, à condition toutefois que le phénomène étudié se riences à l’échelle 1, même pour des écoulements de volume
déroule en atmosphère libre ou soit confiné dans une structure éga- important (automobiles, trains ou avions). De nombreux problèmes
lement transparente. Les exemples d’application abondent : importants se présentent alors :
— circulation d’air dans les systèmes de climatisation et de — l’éclairage doit présenter une densité de puissance suffisante
chauffage ; dans un large champ ;
— refroidissement aérodynamique ou liquide des machines élec- — le système d’enregistrement des images doit combiner résolu-
triques et thermiques ; tion suffisante et distance d’observation importante ;
— écoulements internes dans les moteurs thermiques, de la — dans l’hypothèse de l’utilisation de traceurs, l’ensemencement
chambre de combustion à l’échappement ; doit être opérationnel dans un volume élevé ;
— écoulements externes autour des véhicules terrestres (routiers — dans l’hypothèse de l’utilisation d’une méthode optique, les
et ferroviaires) ou aériens ; dimensions des composants (lentilles ou miroirs) doivent être
— écoulements atmosphériques en Génie Civil et Environnement compatibles avec le champ étendu.
(comportement d’ouvrages au vent, dispersion de polluants). Malgré ce cahier des charges contraignant, de telles applications
La variété extrême des domaines d’application se prête mal à un ont vu le jour au cours de la dernière décennie notamment grâce à
classement ; toutefois, un moyen simple de mettre un peu d’ordre des générateurs de traceurs embarqués sur des avions ou des trains
dans ces listes d’exemples, concernant des disciplines aussi diversi- [13] [15], ou encore des souffleries de grandes dimensions [14].
fiées, consiste à utiliser la nature du fluide et/ou le domaine de Enfin, une dernière classification, déjà abordée implicitement
vitesse. dans ce texte, doit être signalée : la distinction entre méthodes
De manière synthétique, retenons que les écoulements hydrody- intégrantes ou tomographiques. Toute méthode optique, par
namiques constituent un domaine d’investigation sans problèmes principe, donne d’un écoulement tridimensionnel une image
de principe majeurs : les faibles vitesses généralement atteintes, les bidimensionnelle, en intégrant les variations d’indice sur le trajet de
turbulences modérées font qu’ils se prêtent bien au suivi de traceurs la lumière d’éclairage ; toute analyse réellement tridimensionnelle
(particules ou colorants). Les cas les plus simples sont ceux pour (en l’absence d’axisymétrie notamment) est donc exclue.
lesquels le régime laminaire est conservé : dans cette configuration, C’est ce défaut rédhibitoire qui a amené les chercheurs, dans les
de véritables trajectographies (visualisation des filets fluides), années 1970 [16] [17], à proposer les méthodes d’analyse tomogra-
sont possibles. L’accès au champ de vitesses est également envi- phique pour lesquelles l’éclairage est réalisé sous forme d’une
sageable, à condition toutefois que l’écoulement soit bidimension- mince nappe de lumière laser, donnant accès à différentes sections
nel ou faiblement tridimensionnel. Dans l’hypothèse où des des écoulements tridimensionnels. Cette distinction est à la base de
gradients thermiques apparaissent, ceux-ci sont aisément détec- l’organisation des articles suivants.

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