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KRESLEY

COLE

LES OMBRES DE LA NUIT – 12

Sombre convoitise

Traduit de l’anglais (États-Unis)


par Claire Hagé
Cole Kresley

Sombre convoitise

Les ombres de la nuit 12


Collection : Crepuscule
Maison d’édition : J’ai lu

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Hagé

© Kresley Cole, 2014


Pour la traduction française © Éditions J’ai lu, 2015
Dépôt légal : février 2015

ISBN numérique : 9782290111581


ISBN du pdf web : 9782290111604

Le livre a été imprimé sous les références :


ISBN : 9782290108673

Composition numérique réalisée par Facompo


Présentation de l’éditeur :
Enfant, Thronos, un vrekener aux ailes menaçantes, découvre son âme-sœur : Lanthe, une petite
sorceri pleine de malice. Mais entre le prince de Cyel et la Reine de la Persuasion, nul amour n’est
possible, car leurs deux peuples se haïssent, se querellent, s’entretuent. La rencontre de ces deux
enfants aux familles divisées par la haine engendre, fatalement, une tragédie qui se clôt en bain de
sang. Cinq cents ans plus tard pourtant, Thronos poursuit inlassablement Lanthe. Et quand, enfin,
il parvient à faire d’elle sa prisonnière, il jubile d’avance : la belle enchanteresse, qui a marqué son
âme, va enfin subir sa vengeance…

© CoffeeAndMilk et © Pep Karsten / Getty Images

© Kresley Cole, 2014

Pour la traduction française


© Éditions J’ai lu, 2015
Kresley Cole
Diplômée d’un master d’anglais, ancienne athlète et coach sportif, elle s’est reconvertie dans l’écriture,
où elle a pleinement trouvé sa voie, et une tout autre forme de célébrité. Récompensée à deux reprises
par le prestigieux RITA Award pour sa célèbre série de romance paranormale Les ombres de la nuit,
elle est lue dans le monde entier. Vampires, Valkyries, loups-garous sont, entre autres, des créatures
qu’elle aime à faire vivre dans ses histoires sombres et sensuelles, toujours pimentées d’une once
d’humour.
Du même auteur
aux Éditions J’ai lu
Dans la collection Crépuscule

LES OMBRES DE LA NUIT


1 – Morsure secrète
N° 9215
2 – La Valkyrie sans cœur
N° 9314
3 – Charmes
N° 9390
4 – Âme damnée
N° 9554
5 – Amour démoniaque
N° 9615
6 – Le baiser du roi démon
N° 9714
7 – Le plaisir d’un prince
N° 9888
8 – Le démon des ténèbres
N° 10144
9 – La prophétie du guerrier
N° 10521
10 – Lothaire
N° 10709
11 – MacRieve
N° 10881
La Convoitée et L’Intouchable
N° 10228

Dans la collection Aventures et Passions

LES FRÈRES MACCARRICK


1 – Si tu oses
N° 10621
2 – Si tu le désires
N° 10704
3 – Si tu me déçois
N° 10791

En semi-poche

CHRONIQUES DES ARCANES


1 – Princesse vénéneuse
2 – Le chevalier éternel
À toutes ces dames de la tournée « Belles on Wheels »,
avec mon amitié.
Quelle ambiance, dans ce bus !
(Quand est-ce qu’on repart ?)
Prologue

Au cœur des Alpes, dans un royaume de mortels.


Il y a environ cinq cents ans.
À quatre pattes dans l’herbe, Lanthe grappillait baies et pissenlits – elle
aurait avalé n’importe quoi pour calmer la faim qui lui tordait l’estomac.
Sa grande sœur Sabine, ou Abie, comme elle aimait l’appeler, serait
bientôt de retour du village de mortels qui se trouvait non loin et où, en
désespoir de cause, elle était partie chercher à manger. Lanthe avait voulu
l’accompagner, mais Sabine avait répondu que neuf ans, c’était trop jeune.
Alors Lanthe attendait son retour dans cette prairie. C’était l’endroit
qu’elle préférait, au pied de la montagne où elle vivait avec ses parents et
Sabine, dans une abbaye. Une forêt de pins cernait la clairière, et un petit lac
reflétait le ciel, tel un miroir. Des fleurs des champs se prenaient tout le temps
dans le bas de sa robe, dansant au rythme de ses pas.
Ici, elle partageait les pissenlits avec les lapins. Elle leur donnait des
noms, leur parlait. Elle pouvait aussi passer des heures à observer les nuages
blancs et à décrypter leurs formes, allongée dans l’herbe au milieu des fleurs.
Mais aujourd’hui, il n’y avait pas de nuages. Elle fut donc étonnée quand
une ombre masqua le soleil.
Une main en visière, elle leva les yeux et vit… des ailes. Des ailes
menaçantes. Un vrekener ! Un ennemi de son espèce.
Elle se redressa, fascinée. C’était un jeune garçon, et il écarquillait les
yeux, apparemment aussi surpris qu’elle. Ils se fixèrent un instant, jusqu’à ce
qu’il fonce tête la première dans le tronc d’un pin.
Le charme était brisé. Elle empoigna ses jupes et courut aussi vite qu’elle
le put. Alors qu’elle atteignait la forêt pour se mettre à couvert, il se posa
juste devant elle et ouvrit les ailes.
Elle poussa un cri et resta un instant bouche bée devant cette vision. Les
ailes du vrekener ressemblaient plus à celles d’un dragon qu’à celles d’une
colombe. En dents de scie sur leur partie supérieure, elles étaient formées
d’une membrane flottante en trois parties. Deux ergots effrayants en
terminaient les pointes les plus éloignées du corps.
Elle tourna les talons, courut dans l’autre sens, contournant le lac. Elle
courait aussi vite qu’une fey, mais, une fois encore, il la rattrapa et l’empêcha
d’avancer en déployant ses ailes. À l’intérieur, elles étaient grises et zébrées
de rais de lumière.
Ils se regardèrent, les yeux du vrekener scrutant son visage. Ce qu’il y vit
lui arracha un léger sursaut.
Il était inutile de chercher à fuir. Et personne ne l’entendrait crier. Ses
parents étaient restés à l’abbaye, en reclus qu’ils étaient. Sabine retrouverait-
elle le corps déchiqueté de Lanthe ?
Pas si je me défends. À cette pensée, elle se mit à trembler. Lanthe
n’aimait pas user de sa magie. Chaque fois qu’elle y avait recours, les choses
finissaient mal. Mais, contre un vrekener, elle n’hésiterait pas.
Même si c’était le garçon le plus beau qu’elle avait jamais vu.
Il devait avoir un ou deux ans de plus qu’elle. Ses yeux gris étaient
perçants, sa peau hâlée, ses pommettes hautes. Ses cheveux châtain clair
balayaient son front et ses cornes, petits appendices lisses et argentés. Ses
dents étaient blanches, bien alignées, et il avait deux petits crocs. Elle fut
prise d’une irrésistible envie de passer le bout d’un doigt sur ces pointes
toutes fines…
— Je sens la magie en toi, dit le vrekener en plissant les yeux. Tu es une
petite sorceri ?
À quoi bon le nier ? Elle leva les mains, menaçante. Le pouvoir y monta
facilement, en tourbillons de lumière d’un bleu métallique qui scintillèrent au
creux de ses paumes.
— Je suis la Reine de la Persuasion, une grande et terrible sorcière, lança-
t-elle d’un ton sinistre, alors qu’elle avait surtout envie de se ronger les
ongles. Si tu m’approches, vrekener, je serai forcée de te faire du mal.
Cette démonstration de magie ne sembla pas l’inquiéter le moins du
monde.
— Peut-être es-tu plutôt un petit agneau, dit-il, comme si elle n’avait rien
fait. Depuis le ciel, c’est l’impression qu’on a, quand on te voit ramper
comme ça en robe blanche et manger des fleurs.
Elle se redressa.
— Co… comment ?
Il se fichait d’elle ou quoi ?
Oui. Ses yeux brillaient, il s’amusait. Elle craignait pour sa vie et
menaçait la sienne, mais il faisait comme s’il venait de rencontrer une
compagne de jeux.
Une compagne de jeux qu’il aurait cherchée très longtemps.
— Comment tu t’appelles ?
Sous le coup de la surprise, elle s’entendit répondre :
— Melanthe.
— Me-lanthe, articula-t-il, avant de poser une main sur son torse. Moi,
c’est Thronos Talos, prince de Cyel, déclara-t-il d’un ton important.
Elle cligna les yeux.
— Jamais entendu parler.
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule en direction de l’abbaye. Si
Sabine surprenait ce vrekener avec elle, elle le tuerait de ses pouvoirs
immenses.
Lanthe n’aimait pas qu’on tue les choses. Même les vrekeners beaux
garçons.
En tant que Reine de l’Illusion, Sabine pouvait faire voir à ses victimes
tout ce qu’elle voulait, en changeant l’apparence de leur environnement. Elle
pouvait aussi entrer dans l’esprit d’un être, y trouver son pire cauchemar et le
lui présenter.
Contrairement à Lanthe, Sabine n’hésitait jamais à se servir de ses
pouvoirs.
— Tu habites là-haut ? demanda le vrekener, la tirant de ses pensées.
Il avait suivi son regard vers la montagne ?
— Non ! Non, pas du tout ! On habite très loin d’ici. J’ai marché des
kilomètres pour arriver à cette clairière.
— Ah bon ?
De toute évidence, il ne la croyait pas, mais son mensonge ne sembla pas
le froisser.
— C’est bizarre, parce que je sens des sorceri, dans cette direction. Plein
de sorceri.
Les vrekeners reconnaissaient les sorceri à l’odeur et à leur débauche de
pouvoirs. Lanthe allait devoir demander à ses parents de faire plus attention.
Enfin, d’essayer, au moins. Ils ne pensaient qu’à créer de l’or, toujours plus
d’or.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
Il n’insista pas.
— Alors c’est quoi, la persuasion ?
Elle baissa les yeux sur ses paumes, surprise de voir la puissance de sa
magie. Avait-elle réellement envie de lui faire du mal ? Il ne semblait pas si
menaçant que cela.
Pinçant les lèvres, elle rappela son pouvoir.
— Je peux faire faire ce que je veux à qui je veux. Ça s’appelle
persuasion, mais ça devrait plutôt s’appeler injonction.
Des années plus tôt, lorsqu’elle s’en était servie pour la première fois,
dans un moment de colère, elle avait ordonné à Sabine de se taire. Personne
n’avait compris pourquoi, pendant la semaine qui avait suivi, Sabine avait été
incapable d’ouvrir la bouche. Sa sœur avait failli mourir de faim.
— Impressionnant, petit agneau. Alors, comme ça, tu es aussi puissante
que jolie ?
Elle s’empourpra. Il la trouvait jolie ? Elle baissa les yeux sur sa robe
froissée. À force de lavages, elle était presque blanche, mais elle avait été
autrefois colorée. Les sorceri adoraient la couleur. Elle était pieds nus car ses
chaussures étaient trop petites. Elle ne se sentait pas très jolie.
— Je suis sûr qu’on te le dit tout le temps, poursuivit-il.
Non. On ne le lui disait pas. En dehors de sa famille, il était rare qu’elle
croise qui que ce soit. Si Sabine lui faisait un compliment, c’était sur ses
pouvoirs, pas sur son apparence. Et elle avait parfois l’impression que ses
parents ne la voyaient pas…
Le garçon s’approcha d’elle.
— Att… attends, qu’est-ce que tu fais, là ? dit-elle en reculant, jusqu’à se
retrouver dos à un arbre.
— Je m’assure juste d’une chose.
Il se pencha vers elle, approcha son visage de ses cheveux et… la
renifla ! Quand il se redressa, il affichait un sourire arrogant, comme s’il
venait de gagner un prix ou de découvrir un nouveau royaume.
Un sourire qui donna envie à Lanthe de retourner dans la montagne à
toute vitesse. Son cœur s’emballa ; elle n’arrivait plus à reprendre son souffle.
— Tu sens comme le ciel. Et comme… le bercail, dit-il en paraissant
peser ses mots, à la manière de celui qui assène une indéniable vérité.
— Ça veut dire quoi ?
Seigneurs, ce garçon la troublait.
— Pour moi, tu sens comme personne d’autre n’a jamais senti et ne
sentira jamais, lâcha-t-il avec un regard scintillant, visiblement sous le coup
de l’émotion. Cela veut dire que nous allons être les meilleurs amis du
monde. Et quand on sera grands, on sera… plus que ça.
Les mots « meilleurs amis » avaient retenu toute son attention, et son
cœur battait d’impatience. Elle avait toujours voulu avoir un ami ! Elle
adorait Sabine, mais sa sœur avait douze ans et ne pensait qu’à des trucs de
grands – par exemple, où trouver des vêtements chauds en prévision de
l’hiver à venir ou de quoi manger pour quatre. Après tout, il fallait bien que
quelqu’un se soucie de cela, ses parents étaient toujours tellement…
préoccupés.
Mais comment être la meilleure amie d’un vrekener ? C’était impossible,
même si elle le trouvait intéressant et très…
Son estomac émit un gargouillis. Elle rougit, tandis qu’il semblait plus
amusé encore.
— Tu devrais y aller, Thronos Talos.
— Tu es peut-être une grande et terrible sorcière, mais la magie, ça ne
nourrit pas, hein ? dit-il en ouvrant ses fascinantes ailes. Tu m’attendras ici, si
je vais chercher à manger ?
— Tu ferais ça pour moi ?
Il se redressa, ses yeux gris lançant des éclairs… de fierté ?
— C’est mon devoir, désormais, petit agneau.
Elle soupira.
— Je ne comprends pas. On est ennemis. On ne devrait pas…
Sa main fit un aller-retour entre elle et lui.
Il répondit par un clin d’œil.
— Je ne le dirai à personne, si tu ne le dis à personne.

Quatre mois plus tard


Thronos… ne tint pas sa langue.
Et Lanthe le lui fit payer cher.
Les sorceri sont des hédonistes libertins et paranoïaques qui adorent le
jeu. Leur amour du vin et de la fête n’a d’égal que leur irrépressible besoin
de voler leur prochain. S’ils venaient à perdre le contrôle de leurs pouvoirs,
ce serait désastreux.

Thronos Talos, chevalier du Jugement, héritier de Cyel.

En cas de problème, mets les bouts.

Melanthe, des deie sorceri, Reine de la Persuasion.


1

Sur une île, quelque part dans l’océan Pacifique


De nos jours
Lanthe courait le long d’une galerie enfumée dont les parois tremblaient.
Elle était concentrée sur une seule chose : ses amies, devant. Il y avait
Carrow, une sorcière, et Ruby, la petite fille de sept ans que celle-ci avait
adoptée. La sorcière tenait Ruby dans ses bras et courait elle aussi,
désespérant de sortir de ce labyrinthe infernal.
Lanthe brandissait son épée dans sa main gantelée, ses griffes métalliques
plantées dans la poignée. Elle essayait de sourire, pour Ruby, qui la fixait
d’un regard soucieux.
Avec Carrow – ou « Carotte », comme l’appelait Ruby –, elles avaient
essayé de faire passer leur évasion pour une sorte d’aventure super fun. Ruby,
une enfant adorable et futée, n’avait visiblement pas mordu à l’hameçon.
Sur le moment, se ruer dans cette galerie avait semblé être une brillante
idée, le moyen de s’échapper de la prison de l’Ordre dans laquelle elles
étaient détenues – et de fuir les autres immortels. Après le soulèvement
cataclysmique de ce soir, les créatures du Mythos hantaient les immenses
salles, à la recherche de proies. L’époux de Carrow, dont on ignorait s’il était
bon ou mauvais, était sur les traces de sa femme.
Un nouveau tremblement ébranla la galerie, et des débris tombèrent en
pluie sur les tresses noires de Lanthe. Malheureusement, cette dernière avait
elle aussi quelqu’un à ses trousses : Thronos, un seigneur de guerre ailé
complètement maboul qui cherchait depuis cinq cents ans à la capturer.
Mais c’était un vrekener, et en tant que tel, il craignait les espaces clos.
Pour ceux de son espèce, le moindre souterrain était synonyme de cauchemar.
Alors une étroite galerie secouée par un séisme… Jamais il ne la suivrait dans
ce réseau souterrain.
Au loin résonnèrent plusieurs explosions. Le sol bougea sous leurs pieds.
Une brillante idée, oui… Elle leva les yeux. Les étais qui soutenaient le
plafond ployèrent sous la pression. Pas étonnant. Partout sur l’île, de
nouvelles montagnes jaillissaient de terre, avec les compliments des collègues
sorceri de Lanthe.
Un bloc de rocher tomba devant elle, ralentissant sa course. Une fine
poussière la recouvrit, tel un voile granuleux, collant à son visage et à son
masque de sorceri. Dans ce nuage poudré, Carrow et Ruby devinrent floues,
puis disparurent à sa vue. La galerie tournait.
Lanthe pressa le pas, tirant d’un geste agacé sur son torque, petit cadeau
des humains de l’Ordre à tous leurs prisonniers immortels. Ce collier
indestructible les empêchait de recourir à leurs pouvoirs, neutralisant leur
force, leur endurance, leurs capacités de guérison.
Ce soir, on avait retiré le leur à certains prisonniers – aux plus dangereux,
entre autres. Lanthe l’avait encore, ce qui n’était pas juste vu qu’elle n’était
franchement pas du style cool et sympa.
Libérée de son torque, elle aurait pu user de son pouvoir de persuasion et
ordonner à d’autres créatures, plus fortes qu’elle, de les protéger, elle et ses
amies. Elle aurait pu lire dans les pensées de ses ennemis, courir à une vitesse
surnaturelle, ou encore ouvrir un portail et quitter pour toujours cette île
cauchemardesque.
Mettre de la distance entre elle et Thronos.
Lanthe souleva le pectoral qui recouvrait sa poitrine – pas franchement
l’accessoire idéal quand il s’agit de courir pour sauver sa peau. Sa jupe en
mailles métalliques et ses cuissardes à talons aiguilles ne l’aidaient pas non
plus. Mais elle courait quand même, regrettant simplement que ses pensées
soient une fois de plus parasitées par son ennemi ancestral.
Durant sa détention, elle avait eu le choc de sa vie quand des gardiens
étaient passés devant sa cellule en traînant Thronos. Il s’était laissé capturer
par l’Ordre pour la rejoindre dans sa prison, Lanthe en était certaine. Avec un
éclair de malice dans le regard, il lui avait lancé d’une voix sépulcrale :
— Bientôt…
Quand Carrow l’avait interrogée à ce propos, Lanthe était restée évasive.
— On a été amis d’enfance, c’est dingue, non ?
Plus tard, Carrow avait insisté, et Lanthe avait fini par admettre :
— C’est à cause de moi qu’il est en miettes. Je l’ai « persuadé » de sauter
dans le vide. De très haut. Et sans se servir de ses ailes.
La peau de Thronos avait été scarifiée de toutes parts, ses ailes et ses
membres brisés – et ce avant qu’il ait le pouvoir de se régénérer.
Que dire d’autre ? Comment aurait-elle pu expliquer le lien qui les avait
unis, Thronos et elle, avant qu’il ne brise la confiance fragile qu’elle avait
réussi à lui accorder ?
Eh bien, voilà, Carrow. Un soir, Thronos a guidé son clan jusqu’au
repaire secret de ma famille. Son père a tué mes parents, leur a coupé la tête
d’un coup net, avec sa faux de feu. Ma sœur, la courageuse Sabine, a
répliqué en coupant la tête de son père. Au moment où elle allait être
assassinée, j’ai infligé à Thronos des blessures éternelles, et je l’ai laissé
pour mort.
Hélas, depuis, tout est allé de mal en pis…
— L’air est plus frais ! cria Carrow, quelque part devant elle. On y est
presque !
La fumée s’éclaircissait. Lanthe devait absolument rattraper Carrow et
Ruby. Qui sait ce qui les attendait, dehors ? Des milliers d’immortels
s’étaient évadés. Jamais autant d’ennemis ne s’étaient trouvés regroupés dans
un même endroit sans pouvoir s’en échapper…
Elle tira son épée. Du fin fond de sa mémoire lui revint le souvenir du
jour où elle en avait brandi une pour la première fois. Sa mère leur avait
donné, à Sabine et à elle, une épée d’or, en leur disant :
— Ne comptez jamais uniquement sur vos pouvoirs. Si vous voulez
survivre jusqu’à l’âge adulte, toutes les deux, apprenez à vous servir de ça.
Aujourd’hui, Lanthe tenait son épée prête et…
Douleur à la cheville ?
Chute en avant ?
Lanthe se retrouva face contre terre. Elle avait lâché son épée, qui gisait
devant elle. Quelque chose l’avait attrapée ! Des griffes s’enfonçaient dans sa
cheville, perçant le cuir de sa botte. Elle hurla, se débattit, mais la chose la
tira en arrière, dans la fumée encore épaisse.
Une goule ? Un démon ? Un wendigo ? Elle plongea ses griffes de métal
dans le sol, cherchant à s’ancrer, et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
Son cauchemar. Thronos.
À travers la fumée, elle vit qu’il avait le visage en sang. Son corps
immense était en tension. Une lueur démente brilla dans son regard tandis
qu’il déployait ses ailes, qui semblèrent scintiller dans la pénombre de la
galerie.
L’enfoiré avait réellement osé se lancer dans un tunnel ! Les vrekeners
n’abandonnent jamais leur proie.
— Lâche-moi, connard ! hurla-t-elle en donnant des coups de pied.
Mais elle ne faisait pas le poids, face à cette force. Attends un peu…
Pourquoi ne portait-il pas de torque ? Thronos était assimilé à un ange, un
soldat du bien. Elle avait entendu dire qu’il était devenu seigneur de guerre.
Était-il passé du côté du mal au cours des siècles ?
— Lâche-la, Thronos ! hurla Carrow en se ruant dans sa direction.
Elle avait posé Ruby quelque part, pour revenir affronter un vrekener.
Pour elle, Lanthe. Je savais qu’elle me plaisait, cette sorcière.
Carrow n’eut pas le temps d’atteindre Lanthe. Thronos, d’un coup d’aile,
l’envoya à terre. La sorcière se releva aussitôt et tira son épée.
Lanthe se débattait toujours, mais l’angoisse la submergeait. Thronos
était trop fort. Carrow, comme elle, portait toujours son torque.
Quand la sorcière chargea de nouveau, une des ailes de Thronos se
déploya, mais Carrow anticipa le mouvement et s’accroupit pour passer
dessous. Puis elle lança son épée vers le haut et transperça l’aile. L’arme y
resta plantée, telle une écharde géante.
Thronos poussa un cri et lâcha Lanthe pour retirer l’épée. Le sang se mit
à couler, formant rapidement une flaque sur le sol caillouteux.
Carrow revint vers Lanthe, l’attrapa par la main, mais n’eut pas le temps
de l’aider à se relever et à fuir. Thronos saisit une nouvelle fois Lanthe par la
jambe et la tira violemment vers lui. Carrow ne la lâcha pas.
Mais la sorcière ne pouvait pas gagner cette bataille-là. Ruby était
vulnérable, sans elle. Et malgré tout le chagrin et la douleur infligés à Lanthe
par Thronos et les siens au cours des siècles, la sorceri ne le croyait pas
capable de l’assassiner de sang-froid.
Même si là, franchement, il donnait l’impression du contraire.
Elle lui jeta un nouveau regard. Le visage de Thronos était aussi sinistre
que celui d’un éventreur. L’éternelle question se posa à elle : voulait-il
l’enlever ou la tuer, ou bien l’enlever pour la torturer et la tuer ?
Non, non, il ne pouvait pas lui faire de mal. Lanthe était son âme sœur,
l’époux que le destin lui avait réservé. Il ne pouvait la faire souffrir sans
souffrir lui aussi.
La galerie trembla de nouveau. Au loin, on entendit la petite voix de
Ruby.
— Carotte !
— Sauve Ruby ! cria Lanthe.
La fumée était de plus en plus épaisse ; la galerie s’effondrait autour
d’eux. Carrow secoua la tête, l’air obstiné.
— Je vais vous sauver toutes les deux.
Dans un bruit assourdissant, d’énormes blocs de pierre tombèrent du
plafond, coupant la voie entre Ruby et Carrow.
— Carotte ! T’es où ? hurla la petite.
— J’arrive ! hurla Carrow.
— Sauve ta fille ! cria Lanthe en retirant sa main, laissant Thronos la tirer
vers lui. Ça va aller !
Le visage stupéfait de Carrow disparut tandis que Thronos entraînait
Lanthe dans la fumée.
Après trois semaines de détention à la merci des humains les plus vils,
elle était de nouveau prisonnière, cette fois d’un être qu’elle détestait plus
encore que les mortels de l’Ordre, qui pratiquaient avec délectation la
vivisection sur leurs détenus.
— Lâche-moi, Thronos !
Le vrekener obliqua presque aussitôt dans une galerie plus étroite, qu’elle
n’avait pas vue lors de son premier passage.
— Hé ! Tu te trompes de chemin !
Elle racla le sol de ses griffes, creusant des sillons. Un nuage de poussière
la fit tousser.
— Merde, Thronos, ça suffit, fais demi-tour ! On avait presque trouvé
une sortie !
Le sang coulait toujours de l’aile du vrekener, laissant des traces lui aussi,
à côté des sillons formés par les griffes de Lanthe.
Avec Carrow, elles avaient espéré atteindre le rivage, or le chemin que
Thronos avait pris remontait. Les vrekeners et les hauteurs, franchement,
quelle plaie.
— J’attends ça depuis des siècles, dit-il sans desserrer l’étau dans lequel
il tenait sa cheville.
Nouveau tremblement. Un bloc de pierre tomba à quelques centimètres
de sa tête. Lanthe cessa de labourer le sol, rentra les griffes et hurla :
— Plus vite, espèce d’idiot !
D’un geste fluide, comme si elle ne pesait rien, il la souleva du sol et la
prit dans ses bras. Il était très grand, plus grand que tous les vrekeners qu’elle
avait croisés jusque-là, pas loin de deux mètres dix. Autant dire qu’il la
regardait de haut, elle qui ne faisait qu’un mètre soixante. Il plongea son
regard dans celui de Lanthe et la serra contre lui.
Ses cheveux, trop clairs pour être noirs, trop sombres pour être bruns,
étaient saupoudrés de cendre, dont le gris mat rappelait la couleur de ses
yeux. Mais, alors qu’il la tenait ainsi, ses iris se teintèrent d’une lueur
argentée brillante – un peu comme ses ailes fantomatiques.
— Lâche-moi ! rugit-elle en le griffant.
Il la posa sur le sol, pour mieux la plaquer contre la paroi rocheuse. Son
corps raide se colla contre le sien tandis qu’il penchait la tête… Il allait
l’embrasser ?
— T’as pas intérêt, je te préviens !
Elle voulut le griffer de nouveau, mais il saisit ses bras, les maintint au-
dessus de sa tête et, l’instant d’après, s’empara de sa bouche. Elle n’en
revenait pas. Elle voulut crier, mais le baiser de Thronos se fit plus agressif.
Reprenant ses esprits, elle lui mordit la lèvre inférieure. Puis, comme il
continuait, elle le mordit plus fort. Il serrait ses poignets si violemment
qu’elle craignit qu’il ne les lui brise. Elle cessa de mordre, et il s’écarta enfin,
révélant avec un sourire ses crocs ensanglantés.
— Que la fête commence.
De sa main libre, il essuya le sang sur ses lèvres et l’étala sur celles de
Lanthe.
Elle détourna violemment la tête. Seigneurs, il est devenu fou.
Nouveau tremblement. D’autres rochers tombèrent, bouchant un peu plus
le passage, empêchant tout retour en arrière.
— Génial ! Vraiment génial !
Elle était coincée dans une galerie avec Thronos. Sa survie dépendait de
lui. Ses amies s’en étaient-elles sorties, au moins ?
Lisant dans ses pensées, Thronos lâcha :
— Je m’inquiéterais plus pour ton avenir, si j’étais toi.
Elle riva sur son ennemi un regard inquiet, et celui-ci conclut :
— Un avenir enfin scellé.
2

Je l’ai. Thronos fit un effort pour ne pas pousser un rugissement


victorieux. Je l’ai, bordel !
Sans lâcher les poignets de Melanthe, il lui arracha son masque et étudia
son visage. La suie qui maculait sa peau faisait ressortir ses grands yeux
bleus. Ses tresses d’un noir de jais, couvertes de poussière, collaient à son
cou et à ses joues ; ses lèvres charnues étaient rougies par son sang. Et,
malgré cela, c’était la créature la plus belle qu’il eût jamais vue.
La plus fourbe, aussi.
Il se força à détourner le regard, pour se concentrer sur leur survie. Ces
galeries de malheur n’allaient pas tarder à s’effondrer. Dehors, dans la nuit, le
danger serait partout, embusqué, à l’affût. La plupart des espèces présentes
sur cette île détestaient les vrekeners.
Il lâcha les mains de Melanthe et la souleva de nouveau dans ses bras.
— Hé ! Où est-ce que tu m’emmènes ?
Un peu plus haut dans la galerie, Thronos avait senti l’odeur de l’eau
salée et de l’air chargé de pluie. Cela venait d’une sortie. Le corps tremblant
de Lanthe contre le sien, il s’élança en boitant dans cette direction, ignorant la
douleur dans le bas de sa jambe droite.
La douleur qu’elle lui avait infligée.
La mettre en sécurité. Me retenir de l’assassiner.
Peu à peu, la fumée se raréfia. Les rochers cessèrent de tomber.
Lanthe regarda autour d’elle.
— Ça s’éclaircit ! Plus vite, Thronos !
Au lieu de lui obéir, il s’arrêta net, dérapant sur le gravier. Il avait senti
quelque chose. Non, c’est impossible.
Quand il la posa à terre, elle se tourna vers lui.
— Mais qu’est-ce que tu fais ? De toute façon, on ne peut pas rebrousser
chemin, c’est bloqué. On est presque dehors, là !
Mais la menace était déjà dans la galerie.
Un ululement sinistre résonna, d’autres suivirent.
— C’est des goules ? demanda Lanthe d’une voix tremblante.
Même les immortels redoutent leur morsure. Ces créatures se
reproduisaient par contamination. Une seule morsure, une simple
égratignure…
Le sol vibrait sous leurs pas. Il doit y en avoir des centaines.
Il allait devoir combattre une armée de goules, et dans un souterrain.
Lanthe comprenait-elle le danger qu’ils devaient affronter ? N’avait-il capturé
sa proie que pour la perdre ?
Jamais. Il la fit passer derrière lui et ouvrit les ailes.
— C’est toi qui m’as amenée jusqu’ici ! Si on se fait mordre, ce sera ta
faute !
Bon, elle comprenait le danger, donc.
— J’étais si près de la sortie, marmonna-t-elle. Et, comme toujours,
Thronos arrive et fiche tout en l’air. Tous mes projets. Ma vie. Tout ! hurla-t-
elle à son intention.
Il se retourna, lui montra les crocs.
— Silence, créature !
Il sentait bouillonner en lui une colère familière. Cette colère qui le
poussait parfois à se demander s’il ne valait pas mieux pour lui qu’il la tue et
s’épargne tout ce malheur.
Melanthe est mon malheur. Il en était convaincu.
— Toute ma vie, poursuivit-elle, je n’ai voulu qu’une chose : qu’on me
laisse tranquille. Mais toi, tu continues à me pourchasser…
Une étrange lumière verte illumina la galerie, la faisant taire. C’était le
scintillement de la peau des goules qui approchaient.
— Franchement, reprit-elle à mi-voix, juste derrière lui, j’aurais aimé ne
jamais te rencontrer.
— C’est réciproque, répondit-il, et il était sincère.

Lanthe n’était pas du genre pessimiste, mais là, elle ne voyait vraiment
pas comment ils allaient pouvoir s’en sortir sans une seule blessure
contagieuse.
Thronos était désormais un seigneur de guerre qui avait fait ses preuves
au combat, attaquant les foyers du Pravus entre deux voyages à la recherche
de Melanthe, mais il n’avait pas d’arme et s’apprêtait à combattre dans le pire
environnement qui fût pour lui. Quant à Lanthe, elle ne pouvait pas recourir à
ses pouvoirs et n’avait même plus son épée. Par habitude, elle écarta les
doigts, pour générer un pouvoir dans lequel elle ne pouvait plus puiser, et
attendit un assaut qu’elle serait incapable de repousser.
Pendant ces quelques instants, elle fit ce qu’elle n’avait pas eu l’occasion
de faire depuis des années : laisser courir son regard sur Thronos.
Chaussé de bottes noires, il portait un pantalon de cuir noir râpé qui
moulait ses cuisses musclées et une chemise en lin blanc dans le dos de
laquelle avaient été pratiquées deux fentes, boutonnées en haut et en bas de la
naissance des ailes.
Elle leva les yeux vers ses cornes argentées. Si la plupart des démons en
possédaient deux, les vrekeners en arboraient en général quatre. Mais
Thronos en avait perdu deux – retirées, sans doute, parce que trop abîmées
par sa « chute ». Celles qui restaient étaient plus grandes que la normale et
recourbées vers les côtés de son crâne, un peu comme celles d’un démon
volar.
Il baissa les mains, regardant ses griffes noires s’arrondir au bout de ses
doigts. Tandis que chaque muscle de son corps se tendait en vue de
l’affrontement, il ramena ses ailes sur ses flancs. Ses articulations étaient
dans un tel état qu’elle les entendait presque bouger, frotter, grincer.
Plus jeune, il avait été capable de « coller » ses ailes à son dos, au point
de pouvoir les dissimuler complètement à ses adversaires sous une épaisse
chemise. Aujourd’hui, à cause de ses blessures, les membranes dépassaient
sur les côtés. Ses ergots autrefois noirs avaient été « argentés » lorsqu’il était
devenu chevalier – affûtés, limés, aiguisés jusqu’à ce qu’ils changent de
couleur.
Peu de sorceri avaient pu s’approcher assez près d’un vrekener pour voir
à quoi ressemblaient exactement ses ailes, et parmi eux, rares étaient ceux qui
avaient survécu pour en témoigner. Lanthe se rappelait sa surprise lorsqu’elle
avait découvert ce qui les recouvrait réellement…
Un hurlement à glacer le sang résonna dans la galerie. Des goules
sonnaient la charge.
Tel un raz de marée, une vague de tueuses féroces et contagieuses se
déversait dans leur direction. Leurs yeux jaunâtres et chassieux brûlaient de
fureur. Elles grimpaient aux parois de la galerie pour mieux retomber sur leur
proie.
Quinze mètres.
Dix.
Thronos battit des ailes, comme s’il était impatient d’en découdre. La
dernière chose que verrait Lanthe sur cette terre serait peut-être les ailes d’un
vrekener. Pas si surprenant que ça…
Neuf. Six… Cette fois, elles étaient assez proches pour frapper.
Une aile de Thronos jaillit, rapide comme l’éclair. L’autre suivit.
Plusieurs goules tombèrent à terre, décapitées. Il y en avait plus d’une
dizaine, dont les gorges béantes déversèrent une glu épaisse, verdâtre. Leur
sang.
Lanthe en resta bouche bée.
— Mais c’est quoi, ça ?
Au bout des ailes de Thronos, les ergots argentés dégoulinaient de vert.
Ils avaient tranché les gorges à la manière d’un rasoir.
Comme la faux de feu de son père.
Ouvrant de grands yeux, Lanthe se glissa le long de la paroi pour mieux
l’observer. Elle ignorait que Thronos était aussi rapide – et que ses ailes
étaient aussi meurtrières.
L’odeur du sang des goules se répandit dans la galerie et fit hésiter le
deuxième rang. Sans jamais cesser de gémir, elles regardaient fixement les
corps des leurs, agités de soubresauts, puis levaient les yeux vers Thronos,
visiblement déconcertées.
Quand la deuxième vague se lança, les ailes de Thronos entrèrent de
nouveau en action. Le sang éclaboussa les parois et les corps déjà à terre. Une
énorme flaque verte se forma, s’étalant lentement en direction de Lanthe et de
Thronos.
Les ailes du vrekener bougeaient si vite qu’elle les voyait à peine, sentait
juste l’air qu’elles déplaçaient balayer son visage. Pourtant, elles ne faisaient
aucun bruit. Les corps sans tête s’accumulèrent, et peu à peu, Lanthe
éprouva… de l’espoir.
À l’époque où elle comptait parmi les alliés de l’armée du Pravus, elle
avait regardé des soldats s’entraîner – vampires, centaures, démons de feu, et
bien d’autres. Tous, lorsqu’ils frappaient, émettaient grognements et cris.
Thronos, lui, était absolument silencieux. C’était très étrange, ce mâle
silencieux face à cette horde de monstres glapissants.
Seigneurs, sa puissance était impressionnante.
Techniquement, c’était un ange démon, même si les vrekeners niaient
avec véhémence avoir la moindre goutte de sang démon dans leurs veines. En
l’occurrence, il avait vraiment l’air démoniaque. Plus elle l’observait, plus il
lui paraissait évident qu’à chacun de leurs affrontements, au cours des siècles,
Thronos avait retenu ses coups.
Sans doute ne souhaitait-il pas éliminer son âme sœur. Mais il aurait pu
supprimer la protectrice de Lanthe, sa sœur Sabine. Or il ne l’avait pas fait.
De même, dans la galerie, il aurait pu tuer Carrow sans le moindre effort.
Mais il l’avait épargnée. Pourquoi ?
Devant les cadavres qui s’amoncelaient et la mare de sang empoisonné
qui approchait lentement de ses pieds, Lanthe se sentit mal. Le sol trembla
encore, l’envoyant valser contre la paroi rocheuse et faisant bouger le tas de
corps. L’ampleur du massacre était incroyable.
Quand le coup suivant fit tomber une nouvelle série de goules, les autres
cessèrent d’avancer. On eût dit qu’elles restaient en retrait, tapies près de la
sortie.
Thronos se tourna vers Lanthe, le souffle court. Son visage couvert de
poussière et de sueur était grave. Des mèches trempées de ses cheveux
collaient à ses joues.
À contrecœur, elle reconnut qu’il était… beau comme un dieu. Pendant
longtemps, elle n’avait vu que son visage balafré, ses faiblesses. Elle avait
sous-estimé cet homme.
— Viens, dit-il d’une voix sourde.
En cas de problème, mets les bouts. C’était simple, et c’était sa devise.
Mais, ne voyant pas ce qu’elle pouvait faire d’autre, Lanthe s’approcha
de lui. Il la prit dans ses bras et la souleva, un bras enlaçant sa taille, l’autre
ses épaules.
Des images de son enfance lui revinrent, des souvenirs de l’époque où le
vrekener n’avait pas cet air fermé, où il lui parlait gentiment. Il lui avait
même donné un surnom et appris à nager…
— Accroche-toi à moi, Melanthe.
Elle ne put qu’obtempérer avec un hochement de tête.
D’un coup de pied, il écarta les corps, puis se mit à courir en boitant. Elle
savait ce qu’il voulait faire : pour échapper aux goules qui attendaient à la
sortie de la mine, il allait devoir s’envoler sitôt le ciel en vue.
Il l’avait déjà emmenée dans les airs, quand elle était petite fille et lui
faisait entièrement confiance. Des années plus tard, elle avait vu un vrekener
entraîner Sabine haut, très haut dans le ciel, juste pour le plaisir de la lâcher
sur le pavé d’une rue.
La tête de sa sœur avait éclaté comme un œuf, mais grâce à sa magie,
Lanthe avait réussi à la tirer des mâchoires de la mort.
Depuis, Lanthe faisait des cauchemars dans lesquels elle volait.
Thronos réussirait-il seulement à la porter en volant ? La rumeur racontait
qu’en vol, il endurait d’indicibles souffrances, que ses ailes distordues ne
fonctionnaient jamais comme il le fallait – à force d’égorger des ennemis,
elles devaient être fatiguées. Et la gauche saignait encore après le coup de
Carrow.
Elle s’agrippa à lui, ses griffes métalliques s’enfonçant dans sa peau, et
ferma les yeux – ce qui ne fit qu’accroître la conscience déjà aiguë qu’elle
avait de son corps.
Elle sentait les battements de son cœur ; le mouvement de ses muscles,
étonnamment développés, sous sa peau ; son souffle dans le creux de son
oreille tandis qu’il la serrait un peu plus contre lui, comme on serre un trésor
longtemps convoité.
Tout alla très vite. Il donna soudain un coup de pied sur le sol et ouvrit
ses ailes. Ils s’envolèrent si vite qu’elle eut un haut-le-cœur.
Quand des gouttes de pluie martelèrent son visage, elle osa jeter un
regard en contrebas. Les goules sautaient pour tenter de les attraper, mais
Thronos était déjà trop haut.
Tellement haut. Le sol s’éloigna… et s’éloigna encore…
— Seigneurs…
Je vais vomir.
3

Enfin libre !
Thronos inspira de longues bouffées d’air frais. Melanthe et lui avaient
jailli de la fumée et des débris sanguinolents pour trouver la pluie purifiante
et les bourrasques de vent marin.
Luttant pour refouler la douleur qu’il éprouvait toujours en volant, il
repensa à son plan. Concentre-toi : survivre, s’évader, puis se venger.
De l’autre côté de l’île, il avait ce qu’il fallait pour quitter cet endroit.
Mais atteindre la côte ne serait pas facile, avec autant d’ennemis assoiffés de
sang lancés dans la bataille.
Il y avait des démons volars, ailés, qui attaqueraient dans les airs, et en
meute. Les sorceri pouvaient utiliser leurs pouvoirs depuis le sol. Même avec
cette pluie, les démons de feu pouvaient lancer leurs flammes, qui dévoraient
la peau à la manière de l’acide. Et les mortels de l’Ordre enverraient
probablement des renforts, terrestres ou aériens.
Thronos allait devoir déjouer toutes ces menaces, alors que ses ailes
hurlaient déjà leur douleur. Ses os frottaient les uns contre les autres, tel un
mécanisme sans lubrifiant. Ses muscles étaient noués au niveau des
articulations. En général, il évitait de voler, mais là, il ne voyait pas comment
faire autrement.
Partout sur l’île gisaient des créatures alliées du Vertas, décapitées ou
blessées. Des cerunnos rampaient derrière des feys, des vampires
supprimaient des membres des bonnes démonarchies. Et ceux du Pravus
éliminaient tout ce qui passait, de la même façon qu’ils avaient éliminé les
mortels.
Toute sa vie, Thronos avait combattu pour le bien. Mais pas ce soir.
Même si l’envie était forte d’aller se battre aux côtés de ses alliés, il ne
prendrait pas le risque de perdre sa proie.
Seigneurs, c’est vrai. Je l’ai enfin, se répéta-t-il.
Il resserra son étreinte, son cœur battant plus fort de la sentir contre lui. Il
ne l’avait plus tenue ainsi depuis leur enfance. Et malgré la douleur
insupportable, ses pensées étaient tout sauf innocentes.
La tenue provocante de sorceri que portait Melanthe ne cachait presque
rien de sa silhouette toute en courbes. En dehors des gantelets, elle portait un
pectoral en métal et une jupe minuscule faite de mailles métalliques très
lâches et de bandelettes de cuir. Quand il l’avait traînée par terre, dans la
galerie, sa jupe était remontée, révélant un string noir microscopique et le
galbe parfait, laiteux, de ses fesses.
Maintenant, les bonnets moulés de son pectoral s’appuyaient contre lui.
Sa taille et ses hanches étaient d’une féminité telle qu’elles éveillaient
instantanément le désir, suscitaient des envies lubriques…
Ce corps, il aurait dû pouvoir en profiter depuis cinq siècles.
Ce corps aurait dû lui donner au moins dix descendants.
La colère montait en lui.
— Pose-moi ! hurla-t-elle soudain.
— Tu veux que je te pose ? Je devrais ouvrir les bras et te laisser tomber,
histoire que tu voies ce que cela fait, de chuter.

Comme tu me l’as enseigné.


— Ne… ne me lâche pas ! bredouilla-t-elle en tremblant.
Il sentit ses griffes s’enfoncer plus profondément dans sa peau. Un peu
plus de douleur, à ajouter au reste…
— C’est ça, ton plan ? demanda-t-elle. Tu vas me torturer avant de me
tuer ?
La tuer ?
— Si j’avais voulu te tuer, je l’aurais fait depuis longtemps.
Elle redressa la tête. Son visage trempé de pluie semblait fatigué, sa lèvre
inférieure tremblait. Mais, malgré sa panique, elle parut tenter d’évaluer sa
détermination, essayer de voir s’il disait vrai.
— Mais la torture est quand même à l’ordre du jour ?
— Peut-être.
Il sentit un courant d’air et piqua brusquement pour l’attraper.
— Pose-moi sur le sol, ou je vais vomir !
Thronos la savait capable de tout pour lui échapper. Mais faire semblant
d’être malade ? Autrefois, elle adorait s’envoler avec lui, en riait de délice. Il
l’avait souvent emmenée dans les airs, à l’époque où ses éclats de rire étaient
comme une drogue pour lui.
— C’est trop haut, là, Thronos ! Je ne plaisante pas ! Ma parole d’or !
Ils n’étaient qu’à quelques dizaines de mètres d’altitude. Mais qu’elle ait
donné sa parole d’or le fit hésiter. Pour elle, autrefois, cette parole était aussi
sacrée qu’un serment fait sur le Mythos.
— Et merde…
Prise d’un haut-le-cœur, elle vomit un mélange de gruau, d’eau et de terre
sur la chemise en lin de Thronos.
Un grognement monta de sa poitrine, tandis que celle de Lanthe se
soulevait une nouvelle fois.
S’il n’avait pas eu les bras occupés, il se serait pincé la base du nez en
signe d’incrédulité. Non contente de ne pas avoir d’ailes, son âme sœur avait
aussi le vertige !
Elle ne lui correspondait décidément en rien. Non seulement elle le
méprisait autant qu’il la méprisait, mais c’était une menteuse invétérée, et une
voleuse mauvaise jusqu’à la moelle.
Elle n’avait pourtant pas toujours été ainsi. Il gardait le souvenir d’une
jeune fille sensible, bien que déjà malicieuse.
Il repéra un plateau herbeux, au sommet d’une falaise surplombant
l’océan. Aucune créature en vue. Il amorça sa descente et atterrit sans prendre
de précautions particulières.
Quand il lâcha Melanthe, elle fit deux pas en titubant, laissant présager
une chute qu’il ne fit rien pour empêcher. À genoux par terre, elle fut secouée
par une nouvelle nausée.
Avec un soupir impatient, Thronos en profita pour nettoyer sa chemise et
s’assurer qu’il n’avait pas été blessé par les goules.
Aucune égratignure.
Toujours à terre, Melanthe lui lança :
— Est-ce que les vrekeners ne sont pas censés cacher le Mythos aux
humains ? Parce que là, bravo ! C’est réussi !
Depuis la nuit des temps, la tâche des vrekeners consistait à éliminer le
mal dans le Mythos – ainsi qu’à cacher l’existence de ce monde-là aux
humains et donc à punir tous ceux qui menaçaient le secret des immortels.
Pourtant, depuis la nuit des temps, dans cette enclave, des humains
observaient les immortels d’un œil attentif…
Se faire capturer par eux avait été aussi facile qu’il se l’était imaginé.
— Si tous les bons immortels ont encore leur torque, comment se fait-il
que tu ne l’aies plus, toi ? demanda Melanthe en le fixant d’un œil méfiant.
— J’ai une meilleure question : comment as-tu réussi à garder le tien ?
4

Lanthe s’essuya la bouche sur son avant-bras.


— Moi aussi, ça m’a étonnée.
Un peu plus tôt, tandis que Carrow, Ruby, deux autres sorceri et elle
passaient le temps comme elles le pouvaient dans leur cellule en attendant
une nouvelle séance de vivisection, elles avaient soudain senti une présence.
Une sorcière au pouvoir immense avait posé le pied sur l’île : la Dorada, la
Reine du Mal.
En leur retirant leur torque, la Dorada avait rendu leurs pouvoirs aux êtres
maléfiques, tous membres du Pravus, comme la codétenue de Lanthe, Portia,
la Reine de la Pierre.
Celle-ci s’était déchaînée et, pour se venger de son emprisonnement,
avait utilisé son pouvoir sur tous les minéraux possibles pour faire apparaître
une montagne, au centre de la prison. Le roc avait émergé avec une telle
puissance que les parois métalliques des cellules s’étaient pliées comme de
vulgaires canettes de soda.
La complice de Portia, Ardente, la Reine des Flammes, avait mis le feu à
la prison, qui s’était transformée en un véritable enfer. Les cellules avaient
déversé leurs occupants immortels dans les couloirs. La garde de l’Ordre,
dépassée, avait été incapable de les arrêter.
S’en était suivi un pandémonium d’anthologie.
Les humains – et nombre d’immortels encore prisonniers de leur torque –
avaient été éventrés, vidés de leur sang, contaminés par des goules ou des
wendigos, violés à mort par des succubes, ou simplement dévorés par
diverses créatures.
La Reine du Mal, pourtant une consœur sorceri de Lanthe, avait laissé
celle-ci se débrouiller seule au milieu de ce chaos – chapeau pour la
solidarité, la Dorada –, mais elle avait libéré Thronos, un vrekener ? Un type
qui avait gagné ses galons de « chevalier du Jugement », soit l’équivalent
d’un shérif dans le Mythos ?
Lanthe leva son visage pour l’offrir à la pluie et récupérer de quoi se
rincer la bouche. Puis elle se tourna vers Thronos.
— Peut-être que tu as perdu ton torque parce que tu es devenu mauvais,
au cours des siècles.
— Ou peut-être que mon esprit s’est peuplé d’idées mauvaises. Tu as cet
effet sur moi, répondit-il en montrant brièvement les crocs.
Lanthe se releva en titubant. Thronos s’était posé sur une petite langue de
terre, au sommet d’une falaise. La mer se trouvait à plusieurs dizaines de
mètres en dessous d’eux. De ce point de vue impressionnant, elle observa la
nuit. Même si la vision nocturne d’une sorceri n’était pas aussi exceptionnelle
que celle de la plupart des immortels, elle voyait l’essentiel de l’île, malgré
l’obscurité.
On s’y battait de toutes parts, et les membres du Pravus avaient le dessus.
Ils étaient partout, nombreux. Elle n’avait pourtant pas le souvenir d’en avoir
vu autant, dans les cellules. Sans doute le Pravus avait-il téléporté des
renforts pour s’en prendre à ceux du Vertas, sans défense parce que toujours
porteurs de leur torque.
Comme moi. Un an plus tôt, Sabine et elle avaient changé de camp pour
aider le roi Rydstrom à reconquérir son royaume de Rothkalina.
Avant cela, les deux sœurs avaient été à fond pour le Pravus. Dès que
Lanthe se serait débarrassée de Thronos, peut-être tenterait-elle de rejoindre
ses anciens alliés, au moins jusqu’à ce que Sabine vienne à son secours.
Sa grande sœur devait être morte d’inquiétude. Lanthe avait disparu
depuis plusieurs semaines déjà. Avant de quitter Rothkalina à la recherche
d’un nouvel amant, elle lui avait laissé un petit mot assez sibyllin :

Je sors, besoin d’inconnu. Bisous.

À vrai dire, Lanthe était assez surprise que sa sœur ne l’ait pas déjà
retrouvée. D’ordinaire, Sabine y parvenait toujours. Elles n’avaient jamais été
séparées aussi longtemps…
Lanthe ouvrit de grands yeux. D’où elle se trouvait, elle venait
d’apercevoir Carrow, Ruby et le nouvel époux vémon de Carrow, Malkom
Slaine. Ce vampire-démon était une des créatures les plus dangereuses et les
plus craintes du Mythos, mais en l’occurrence, il semblait les protéger et les
emmener vers un endroit sûr, tel un berger mettant ses brebis à l’abri.
Faut croire qu’il a décidé de ne pas tuer Carrow, finalement.
Les savoir en sécurité lui fit du bien. Elle inspira un grand coup pour les
appeler, mais Thronos plaqua sa main calleuse sur sa bouche.
Elle tenta de le repousser à coups de pied, en vain. Sans vraiment faire
d’efforts, il la maîtrisa et attendit que Carrow ne soit plus visible pour retirer
sa main.
— Elles vont s’inquiéter pour moi !
— Parfait. Si la sorcière est stupide au point de se faire du souci pour un
être comme toi, elle mérite tout le mal qui lui arrivera.
— Tu parles d’expérience ?
Elle pivota et se retrouva face au large torse de Thronos. Le lin trempé de
sa chemise collait à sa peau, laissant deviner la fermeté de ses pectoraux et
les multiples cicatrices qui les zébraient.
Comment se fait-il que je n’aie jamais remarqué une musculature aussi
développée, moi ? Sans doute cela était-il dû au fait qu’à chacune de leurs
rencontres, elle avait pris la fuite.
Elle renversa la tête pour regarder son visage balafré. Une profonde
cicatrice courait le long de sa mâchoire tandis que deux autres barraient ses
joues en diagonale, à la manière de peintures de guerre celtes.
Une fois le corps devenu immortel, il ne changeait plus. Même si
Thronos, en tant que créature du Mythos, pouvait acheter un enchantement à
une sorcière pour camoufler ces marques, il lui était impossible de s’en
débarrasser.
Mais, malgré ces cicatrices, les femmes devaient le trouver beau. Très
beau.
— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-il sèchement.
Son regard scrutateur semblait le déranger. Mais bon, il donnait
l’impression que tout le dérangeait, d’une manière générale.
— Mon ennemi de toujours.
Elle avait passé sa vie à fuir les attaques de vrekeners. Et aujourd’hui,
elle était prisonnière de l’objet de toutes ses peurs. Voilà qui n’allait pas
arranger son syndrome de stress post-traumatique.
Mais elle s’échapperait, tôt ou tard. Comme toujours.
Et il se lancerait à sa poursuite, comme toujours.
— Bon, Thronos, tu m’as attrapée, OK. On fait quoi, maintenant ?
Il lui sembla détecter un éclat de surprise dans son regard, comme s’il
avait du mal à croire qu’il avait réussi, après tant de siècles.
— Maintenant, je vais nous emmener loin de cette île.
— Comment ? On est à des milliers de kilomètres de toute terre, et les
eaux sont infestées de requins. Tu ne peux pas voler sur une distance pareille.
Les humains s’étaient certainement préparés à tout pour empêcher une
évasion. Enfin, à tout sauf à une Dorada furax de chez furax.
Thronos s’empressa de masquer sa réaction, mais elle avait perçu son
léger sursaut. Ses traits s’étaient tendus, et il avait pâli.
Dans la mesure où ceux de son espèce pouvaient voler sur des centaines,
voire des milliers de kilomètres d’une traite, elle se demanda quelles étaient
ses limites.
— Enfin, je veux dire, pas avec moi en remorque.
On aurait dit qu’il ravalait sa colère, comme si le simple son de sa voix
suffisait à déclencher sa fureur.
— J’ai d’autres moyens à ma disposition.
— Han han, je crois pas. Écoute, il y a une clé qui ouvre mon torque, là
en bas.
Enfin, une sorte de clé.
Chaque torque s’ouvrait et se verrouillait grâce à l’empreinte du pouce du
gardien-chef, un troll appelé Fegley (enfin, pas vraiment un troll). Aussi
Lanthe avait-elle coupé la main de Fegley, parce que c’était plus facile à
transporter. Mais Ardente, la Reine des Flammes, la lui avait piquée avant
qu’elle puisse s’en servir et avait incinéré ce qui restait de Fegley.
Voilà pourquoi Lanthe et ses amies s’étaient retrouvées dans ces
galeries…
— Si tu m’aides à retirer ce torque, poursuivit-elle, je pourrai ouvrir un
portail vers l’endroit où tu veux m’emmener.
Elle pourrait aussi lui ordonner de se donner plusieurs coups de couteau
dans les parties. Ensuite, elle s’enfuirait le plus vite possible – pas facile,
dans la mesure où elle serait pliée de rire.
Encore fallait-il que son pouvoir de persuasion pour le moins sporadique
accepte de fonctionner. Mais elle avait confiance ; après tout, ces trois
dernières semaines, elle avait emmagasiné pas mal de puissance.
Thronos planta son regard de dément dans le sien.
— Tu porteras ce torque pour le restant de ton existence d’immortelle.
C’est une grande chance, pour moi, que tu ne l’aies pas perdu.
Il ne plaisantait pas, elle le savait. Donc, elle allait devoir lui fausser
compagnie pour retrouver cette main.
— Tu as toujours voulu que je t’obéisse, hein ? Que je fasse comme
toutes les femelles vrekeners ?
Lanthe avait entendu dire qu’elles ne riaient jamais, ne buvaient pas, ne
dansaient pas, ne chantaient pas et ne portaient que des vêtements informes
qui les couvraient entièrement.
On était loin du monde joyeux, hédoniste des femmes sorceri, avec leurs
tenues en cuir et en métal super sexy, leurs masques aux couleurs vives et
leur maquillage franchement chamarré.
Pour couronner le tout, horreur parmi les horreurs, les femmes vrekeners
n’aimaient pas porter d’or. Pour une sorcière comme Lanthe, qui vouait un
véritable culte à ce métal précieux, c’était du blasphème.
— Tu aurais rêvé que je naisse soumise et sans pouvoir.
— Sans pouvoir, tu l’es déjà, ou presque. Au cours de tous ces siècles, je
t’ai rarement vue capable de faire usage de tes dons. Même sans le torque.
Aïe. Le pire, c’était qu’il avait raison. La persuasion était son pouvoir de
base – celui avec lequel elle avait vu le jour, qui s’apparentait à son âme –,
mais elle l’avait pratiquement épuisé à force de guérir sa sœur, victime
d’attaques continuelles de la part des vrekeners.
Chaque fois que la menace ailée les retrouvait, Sabine prenait l’initiative
et chargeait, fonçant sur le danger. Ensuite, Lanthe recollait les morceaux,
ordonnant au corps de Sabine de guérir et de retrouver son intégrité.
Il était de notoriété publique que le pouvoir de Lanthe était HS. Les
sorceri lui avaient volé d’autres dons, mais personne n’avait voulu de son
âme défectueuse.
— Regarde-moi ces yeux qui brillent. Aurais-je touché un point sensible,
créature ?
En situation d’urgence, elle était tout de même parvenue à obtenir
quelques bouffées de persuasion. Un soir, l’alignement des étoiles avait été
parfait, et elle avait réduit Omort, un sorcier presque omnipotent, à
l’impuissance, afin que le roi Rydstrom puisse le combattre. Sans l’aide de
Lanthe, ce dernier n’aurait jamais réussi à libérer les démons furie du joug
d’Omort.
Elle aurait tant aimé que tout le Mythos le sache, qu’on la respecte enfin !
Elle plissa les yeux, tandis que lui revenait le souvenir d’une autre
occasion au cours de laquelle elle avait su user de son pouvoir.
— La dernière fois qu’on s’est croisés, j’ai fait usage de mon pouvoir sur
toi, il me semble.
Thronos se renfrogna. Un an plus tôt, il avait organisé un piège près de
l’un des portails de Lanthe et avait attendu son retour, en embuscade avec ses
hommes. En les voyant, elle avait réussi à produire un peu de persuasion,
suffisamment en tout cas pour réussir à franchir le portail.
— Et si tu te souviens bien, sorcière, j’ai résisté à tes ordres !
Au moment où elle refermait le portail, Thronos avait réussi à glisser son
pied dans l’entrebâillement. Malheureusement pour lui, le portail s’était
refermé quand même, lui coupant le pied.
À cause de lui, elle n’avait pas réussi à sortir sa sœur d’une situation
périlleuse, alors, naturellement, pour se venger, elle s’était défoulée sur son
pied.
— Je te jure que j’arriverai à me débarrasser de ce torque. Ce jour-là, tu
auras droit à une démonstration de ma puissance !
Il pleuvait toujours à verse. En bas, les goules hurlaient à la mort. Mais
Lanthe était trop en colère pour leur prêter attention.
— Je te donnerai l’ordre d’oublier jusqu’à mon existence !
Un muscle tressauta dans la mâchoire contractée de Thronos. Ses
cicatrices se tendirent.
— Jamais !
— Et pourquoi pas, démon ? Il ne se passe pas une journée sans que je
regrette de m’être trouvée dans cette prairie le jour où tu l’as survolée.
Il ouvrit ses ailes. Leur envergure était terrifiante. Au moins six mètres.
— Je ne suis pas un démon !
— C’est cela, oui.
Peut-être qu’à force de te le répéter, ça finira par être vrai, qui sait ?
— Même si tu réussis à me sortir de cette île, tu ne pourras pas me
garder, reprit Lanthe. Mes amis viendront me chercher.
Le roi Rydstrom – son beau-frère, désormais – jurait à qui voulait
l’entendre qu’il éliminerait quiconque chercherait à faire du mal à Sabine ou
à sa sœur.
Sans Lanthe, son épouse adorée n’aurait pas survécu toutes ces années.
Rydstrom le savait et se sentait redevable envers elle. Mais Rydstrom et
Sabine ignoraient la vérité : c’était à cause de Lanthe que les vrekeners
avaient commencé à les attaquer, parce qu’elle était bêtement devenue amie
avec Thronos. Un détail qu’elle n’avait jamais révélé à sa sœur.
— Tu as peut-être entendu parler de mon beau-frère Rydstrom, roi de
Rothkalina, seigneur du château de Tornin ? Eh bien, c’est mon protecteur !
Rydstrom en avait informé le souverain des Territoires de Cyel, le frère
de Thronos. Tout complot visant à faire du mal à Sabine ou à Lanthe serait
considéré comme une déclaration de guerre par tous les démons furie.
— Ce démon ne me fait pas peur. De la même manière que ton protecteur
précédent, Omort, ne me faisait pas peur.
Elle ne pouvait qu’imaginer ce que Thronos avait entendu dire à propos
du règne d’Omort. Après avoir volé la couronne de Rydstrom, il avait
instauré un régime de terreur à Rothkalina. Sabine et sa sœur avaient vécu
avec lui, leur frère – enfin, demi-frère –, au château de Tornin, mais cela ne
signifiait pas pour autant qu’elles avaient eu le même comportement.
Elles avaient voulu fuir, mais il avait mis en place des sortilèges de
contrôle meurtriers, qui garantissaient leur retour.
— S’il décapite encore un oracle, je hurle, se rappelait-elle avoir dit à
Sabine.
Il en avait massacré des centaines, leur arrachant la tête à mains nues.
— Qu’est-ce qu’on peut y faire ? avait répondu Sabine, résignée. Aller se
plaindre à la direction ?
Quiconque contredisait Omort était abattu – ou pire.
L’espace d’un instant, Lanthe fut tentée de raconter à Thronos ce qu’avait
réellement été son existence sous le règne d’Omort. De lui expliquer qu’elle
avait vécu sous l’égide de deux rois et qu’aujourd’hui elle remerciait
infiniment Rydstrom d’avoir changé sa vie à Tornin. Puis elle se souvint
qu’elle n’allait pas passer suffisamment de temps en sa compagnie pour que
cela en vaille la peine. Et, de toute façon, il ne la croirait pas.
Elle préféra opter pour une nouvelle tentative d’intimidation.
— Alors, peut-être auras-tu peur de Nïx la Savante.
La Valkyrie, âgée de trois mille ans, était une devineresse sur le point,
disait la rumeur, de devenir une déesse à part entière. Bien que complètement
déjantée – elle voyait l’avenir et le passé plus clairement que le présent –, Nïx
était seule à la barre de l’imminente Accession, la grande tuerie destinée à
faire de la place parmi les immortels.
— Nïx ? Voilà autre chose ! fit Thronos, moqueur.
Bon, d’accord, Nïx et elle n’étaient pas proches à proprement parler –
elles ne s’étaient pratiquement jamais vues. Mais Nïx avait participé au plan
visant à éliminer Omort et avait apporté son aide à Sabine, à Lanthe et à
Rydstrom. Ce dernier la considérait comme une amie.
— C’est l’une de mes meilleures amies.
— Avec l’entraînement que tu as, je pensais que tu mentirais un peu
mieux, tout de même, répondit Thronos en montrant les crocs. À ton avis, qui
m’a dit où je pourrais te trouver ?
Lanthe vacilla – mais était-ce à cause du choc, ou parce que la terre avait
encore tremblé ?
— Non. Elle n’a pas fait ça !
Ça lui apprendrait à accorder sa confiance à une Valkyrie, tiens !
— Oh si, elle l’a fait. Elle m’a même donné quelques conseils, te
concernant.
— Lesquels ?
Il se contenta de lui répondre d’un sourire mauvais.
— Tu t’es laissé capturer parce qu’elle te l’a conseillé ?
Elle ne voyait pas d’autre explication. Comment des humains auraient-ils
réussi à capturer un mâle capable de voler, sinon ?
Mais, après tout, comment avaient-ils réussi à capturer la moitié de tous
ces immortels ? Elle-même avait sans doute été parmi les prises les plus
faciles. Elle venait de quitter Tornin pour le royaume des mortels afin de
trouver un amant, après une traversée du désert sexuelle. Dans la rue, une
femme lui avait proposé de l’or à prix cassé ; Lanthe l’avait suivie comme un
chien affamé – et avait foncé droit dans un piège.
— Tu as pris un sacré risque, sur la seule parole d’une Valkyrie folle à
lier, commenta-t-elle.
Il laissa courir son regard sur elle.
— Ma récompense est à la hauteur du risque. Ma vengeance le sera aussi.
Lanthe se mit à aller et venir en se massant les tempes, restant à distance
du vide et de la présence imposante de Thronos. Elle avait passé des siècles à
filer dès qu’il pointait son nez, et le sentir si proche l’empêchait de réfléchir.
Les attaques répétées des vrekeners avaient affecté Lanthe et Sabine
différemment. Sabine était désormais insensible à la peur, tandis que Lanthe
souffrait de nervosité chronique, s’attendant sans arrêt à une attaque surprise.
En l’occurrence, son instinct de survie était en alerte rouge du fait de la
proximité de Thronos…
Soudain, le sol s’ouvrit, comme une bûche que l’on fend. En voyant une
faille se creuser entre elle et Thronos, elle poussa un hurlement.
Quand le sol s’immobilisa et qu’elle reprit ses esprits, le plateau était
coupé en deux, et ils se trouvaient de part et d’autre d’un profond abîme.
Les montagnes continuaient leur ascension, bouleversant tout le relief de
l’île.
— Hé ! lança Lanthe. Si tu ne fais rien, je vais finir par crever ici, moi !
Mais Thronos avait déjà pris son envol.
Le sol se déroba sous les pieds de Lanthe. Au moment où elle tombait, il
l’attrapa et s’éleva dans les airs.
Elle enfouit son visage contre son torse. Non, ça craint, là. Ça craint
vraiment…
— Ta peur de voler me dérange. Quand est-elle apparue, sorcière ?
— Quand un de tes chevaliers a emmené Sabine dans les airs et l’a
laissée tomber. Elle avait quatorze ans.
Au souvenir de la tête de Sabine explosant sur le sol, Lanthe eut de
nouveau un haut-le-cœur.
— Que racontes-tu encore comme mensonge ? Aucun vrekener n’a
jamais attaqué ta sœur.
Elle se tut. Mentait-il ou ignorait-il réellement que ses chevaliers les
avaient poursuivies, elle et sa sœur ? En tant que prince des Territoires des
Airs, Thronos commandait aux chevaliers.
Certains d’entre eux poursuivaient-ils leur propre dessein ?
S’il la forçait à l’accompagner à Cyel, qu’est-ce qui empêcherait ces
chevaliers de s’en prendre à elle ?
Lorsqu’il ralentit, elle s’écria :
— Oui, c’est ça, va moins vite !
Il tourna sur lui-même et retint brusquement son souffle. La curiosité
poussa Lanthe à lever la tête.
— Seign’or !
La nouvelle montagne jaillie au cœur de la prison en écartelait les murs.
Chaque bloc de béton qui s’en détachait était pris dans un tourbillon qui le
faisait remonter au-dessus du sommet, à la manière d’un cyclone. Du Portia
tout craché. Elle devait prendre son pied !
Les flammes d’Ardente s’étaient emparées de l’ensemble. Le brasier était
tel que la pluie devenait vapeur avant de toucher le sol.
Ces deux-là faisaient partie des sorceri les plus puissants à avoir jamais
existé. Leurs pouvoirs pouvaient rivaliser même avec ceux de Sabine.
Malgré elle, Lanthe ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller, comme elle
l’aurait fait devant une œuvre d’art.
— Offensements, grogna Thronos tout près de son oreille.
Le mot que les vrekeners utilisaient pour « faute ».
— Ceci est l’œuvre de ton peuple, siffla Thronos tout près de son oreille.
De ton… engeance. Et tu te demandes pourquoi les vrekeners ont été chargés
de combattre les sorceri ?

Ce qui avait été la prison des mortels était désormais un véritable enfer.
Thronos ne regrettait pas la défaite de l’Ordre – il trouvait ces humains
méprisables –, mais désormais régnait un mal plus grand encore.
Il devait y mettre fin, songea-t-il en contemplant la hauteur des flammes.
Pour le moment, les actes des sorceri lui rappelaient opportunément à qui
il avait affaire. Le pouvoir de Melanthe n’était pas aussi impressionnant, mais
il était plus insidieux. Tout l’était, chez elle. Déjà, elle tentait de semer le
trouble dans son esprit, avec ce mensonge à propos de prétendues attaques de
vrekeners…
Il se détourna du spectacle de la prison en feu et fonça droit devant lui,
serrant les dents pour lutter contre la douleur.
— Je déteste voler, je déteste voler, je déteste voler, psalmodiait Lanthe,
le visage plaqué contre son torse.
Lui aussi détestait cela. Il était sans doute le seul vrekener de toute
l’histoire de son peuple à avoir horreur de voler, et il devait cette haine à son
âme sœur.
Au cours des quatre mois qu’il avait passés avec Melanthe, lorsqu’ils
étaient enfants, une sorcière folle lui avait prédit : « Melanthe ne sera jamais
ce que tu as besoin qu’elle soit. » À l’époque, il s’était dit que Melanthe et lui
prouveraient au reste du monde qu’elle se trompait.
Comme il avait été naïf !
Ils ne pouvaient pas être plus mal assortis, son âme sœur et lui. Même s’il
mettait de côté leur passif – et tous les offensements qu’elle avait commis –,
Melanthe était la représentante d’une espèce dont il trouvait la façon d’agir
particulièrement confondante. Les sorceri faisaient systématiquement
l’inverse de ce qu’on pouvait attendre.
Ils couvraient leurs visages de masques et prétendaient qu’il s’agissait
d’ornementation, et non de dissimulation. Ils n’avaient aucune confiance en
leur propre espèce, ne connaissaient pas l’unité. Ils adoraient faire la fête avec
d’autres créatures du Mythos, mais en possession d’objets de valeur, se
retranchaient dans de lointains fortins, comme des dragons en hibernation. En
situation de combat, bien qu’ils fassent preuve de courage, la peur de perdre
un pouvoir les affaiblissait considérablement.
Le funeste pouvoir de Melanthe n’était pas perdu, seulement sous
contrôle – mais c’était un début.
Elle voulait qu’on lui retire ce torque ? Il allait enserrer son cou pour
l’éternité !
— Où est-ce qu’on va, maintenant ?
Elle ne tremblait plus. Elle frissonnait dans ses bras.
Il en déduisit qu’elle n’allait pas tarder à vomir de nouveau.
— Je te l’ai dit. J’ai les moyens de quitter cette île.
Thronos possédait des informations que les autres ignoraient. Dans la
prison, sa cellule se trouvait près de la salle des gardiens, et il les avait
entendus discuter du système d’évacuation de l’Ordre en cas d’urgence. Des
rumeurs couraient concernant la présence d’un navire à l’autre bout de l’île.
Tous les membres de l’Ordre avaient péri. Aucun mortel n’avait pu
survivre et s’emparer du bateau. Et même si d’autres créatures du Mythos en
avaient entendu parler, elles ne parviendraient pas à franchir à temps les
montagnes qui les en séparaient.
Il se doutait que le bateau ne serait pas visible du ciel – l’Ordre avait eu la
présence d’esprit de dissimuler toutes ses structures sous un voile
d’invisibilité. Mais, dès que la pluie cesserait, Thronos sentirait les moteurs
de l’embarcation.
Il s’en servirait pour parcourir suffisamment de chemin avec Melanthe
avant de s’envoler pour Cyel. Là-bas, une fois l’esprit reposé, il déciderait de
l’avenir de la sorcière.
Elle lui avait demandé s’il envisageait de la tuer. Jamais. S’il parvenait à
lui apprendre à distinguer le bien du mal, il se servirait d’elle pour prolonger
sa lignée. Se reproduire était un devoir pour lui, et elle était sa seule option
dans ce domaine, étant son âme sœur. La famille de Thronos avait été
décimée, et aujourd’hui, il était l’héritier de son frère, le roi Aristo.
Mais, pour cela, il devrait commencer par épouser Lanthe. Une union
physique n’était envisageable que dans le cadre d’un mariage officiel. Le
simple baiser qu’ils avaient échangé était déjà une faute.
Il baissa les yeux sur elle. Comment pourrait-il l’épouser, après ce qu’il
avait entendu dire d’elle, et alors qu’il ignorait la part qu’elle avait prise dans
les atrocités commises sous le règne d’Omort ?
— Ta promise et sa sœur se sont alliées à leur frère Omort l’Immortel,
chef du Pravus, lui avait dit Aristo. Des informations ont filtré de leur
château. Thronos, ce que cette famille est en train de faire… c’est au-delà de
l’horreur.
Inceste, orgies de sang, sacrifices d’enfants…
Melanthe, sœur – et peut-être concubine – d’Omort, mère de mon
enfant ?
Fureur. Il eut le sentiment de s’y noyer, d’en être submergé.
— Hé ! Tu me fais mal !
Il ne fut pas surpris de voir que ses griffes s’étaient enfoncées dans la
peau de Melanthe. Et il n’ouvrit pas les mains.
— À quoi tu penses, pour être dans une rage pareille ?
Il serra les mâchoires, incapable de parler, et écouta les battements du
cœur de Melanthe, se concentrant sur eux. Maîtrise-toi, Thronos. Très tôt
dans sa vie, il avait compris qu’il suffisait d’une brève perte de contrôle pour
engendrer des tragédies.
Des éclats de verre plantés dans ma chair. Il secoua brusquement la tête,
augmenta sa vitesse.
— Nïx ne m’aurait pas trahie, si elle avait su que tu allais me faire du
mal, reprit Melanthe d’une voix plus douce.
C’était discutable. Thronos avait rencontré la Valkyrie un an plus tôt, à
La Nouvelle-Orléans, alors qu’il se remettait de la blessure infligée par
Melanthe à son pied, lequel était alors en train de se régénérer. Nïx ne lui
avait pas paru très en phase avec la réalité lorsqu’elle lui avait dit où se
trouver pour être capturé – et quand y être : la semaine précédente. Tous ces
mois d’attente, ensuite, avaient été insupportables.
— Qu’est-ce qu’elle t’a raconté sur moi, cette Valkyrie ? demanda-t-elle.
Elle t’a donné quoi, comme conseil ?
La devineresse n’avait prononcé qu’une phrase, pour le moins
énigmatique : « Avant que Melanthe ne devienne ceci, elle était cela… »
Et il avait eu beau insister, Nïx n’avait pas prononcé un mot de plus.
— Elle n’a rien dit sur la façon dont je devais te traiter, lâcha-t-il d’une
voix rauque.
Dans ses ailes, la douleur s’intensifiait. Et avec la douleur, la colère
montait.
Douleur et colère… À cause de la créature qu’il avait dans les bras, elles
étaient ses fidèles compagnes depuis des siècles.
5

Engourdie par la pluie et le froid, Lanthe avait sombré dans une sorte de
stupeur épuisée. Le vol n’en finissait pas. Quand ils étaient passés au-dessus
d’une immense forêt, le bruit des combats avait diminué.
Elle jeta un regard en arrière, vit des éclats de lumière, entendit des
explosions. Bientôt, le chaos se répandrait dans l’île tout entière. Thronos le
savait forcément.
Il affichait une expression tendue, comme s’il se concentrait pour refouler
la douleur. Lui faire la causette n’était pas indiqué. Pense à autre chose,
Lanthe. N’importe quoi.
Mais, maintenant qu’elle était sa captive – temporairement, attention –,
elle ne pensait plus qu’à lui. Un souvenir lui revint, celui de la première fois
où il avait tenté de la nourrir, ce qui était sa façon à lui de faire la cour.
Malheureusement, il ignorait qu’elle était végétarienne.
Thronos jeta fièrement la carcasse ensanglantée devant elle.
— Pour toi.
Elle éclata en sanglots.
— Quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Mon cadeau ne te plaît pas ?
Malgré son assurance, il semblait déconcerté. Peiné aussi, comme si ses
larmes le tourmentaient.
— C… c’était mon lapinou chéri !
Une de ces créatures des bois qu’elle appelait ses amis.
— C’est de la bonne viande. Et tu meurs de faim.
Elle vit rouge.
— Même pas vrai !
— Bien sûr que si ! Tu mordillais des brindilles, petit agneau.
— C’étaient des baies ! J’aime bien les baies !
Le lendemain, quand, mue par la curiosité, elle était retournée dans la
clairière, elle l’avait trouvée jonchée de baies de toutes sortes. Thronos se
tenait en son centre, les doigts tachés, le menton bien droit, l’air fier de lui.
Ravie, elle s’était penchée et avait déposé un petit baiser léger sur ses lèvres.
Les ailes de Thronos s’étaient déployées, réaction qui avait semblé
l’embarrasser.
Après ces débuts un peu maladroits, ils étaient devenus les meilleurs amis
du monde, exactement comme il l’avait promis.
Plus tard, il lui avait demandé pourquoi ses parents n’achetaient pas à
manger. Elle n’avait pas réussi à lui faire comprendre que sa mère et son père
vénéraient l’or plus que tout ce que le précieux métal pouvait acheter. Sans
parler du fait que, pour eux, Lanthe était assez grande pour voler sa
subsistance toute seule…
Soudain, Thronos desserra les bras, alors qu’ils étaient en plein vol.
— Attends ! cria-t-elle avant de se rendre compte qu’il l’avait juste
installée plus confortablement dans ses bras.
Elle finit par comprendre que c’était pour le reste du vol, qu’il n’allait pas
la larguer comme un fagot de bois sec, et elle se détendit un peu.
Elle qui faisait le cauchemar récurrent de vrekeners fondant sur elle pour
l’attraper au vol se retrouvait coincée sous une paire d’ailes. Rien de tel que
de soigner le mal par le mal, n’est-ce pas ?
Elle leva les yeux sur les ailes grandes ouvertes de Thronos. Le vent
sifflait dans le trou laissé par l’épée. Lorsqu’elle était enfant, ces ailes la
fascinaient tant qu’elle ne pouvait s’empêcher de les toucher. Leur dos était
couvert d’écailles semblables à celles d’un dragon. Comme dans une
mosaïque, ces écailles noires et argentées étaient disposées de façon à donner
l’illusion d’un plumage.
Dans la journée, l’intérieur des ailes était gris foncé. La nuit, le gris
devenait noir, si bien qu’on ne voyait plus que la structure électrique qui
suivait l’ossature des ailes et brillait d’une lumière presque phosphorescente.
Une nuit où ils s’étaient retrouvés en secret, Thronos avait ouvert ses
ailes pour lui montrer le fonctionnement de ses pulsars. On l’aurait dit cerné
par des dizaines d’éclairs. Elle avait aussi découvert qu’il pouvait jouer avec
la lumière pour camoufler ses ailes, afin qu’elles soient invisibles dans la
nuit.
Sous le regard admiratif de Lanthe, le rythme de ses pulsations
électriques s’était accéléré, comme s’il rougissait.
— Je ne savais pas que c’étaient des écailles, et pas des plumes, avait-elle
dit. Je crois que personne, parmi ceux de mon espèce, n’a jamais regardé de
près le dos des ailes des vrekeners.
Il avait paru troublé.
— C’est parce qu’aucun vrekener ne bat jamais en retraite devant un
sorceri.
Aujourd’hui, les ailes de Thronos étaient tordues à certains endroits. Elle
s’était toujours dit que les os avaient dû se ressouder de travers, mais non, ils
s’étaient remis bien droit. Peut-être les muscles s’étaient-ils contractés,
gênant leur propre fonctionnement ?
En se mordant la lèvre, elle osa tendre la main et effleurer un pulsar.
Aussitôt, son battement s’accéléra, et elle sentit Thronos resserrer sa prise
autour d’elle.
C’était la première fois depuis leur enfance qu’elle le touchait
délibérément.
Il lui jeta un regard meurtrier, et une nouvelle fois, elle crut voir un
éventreur, avec des airs de juge vertueux. Ses ergots argentés brillèrent, aussi
menaçants que la lame d’une épée.
— Pourquoi as-tu fait cela ? demanda Thronos.
— Tu aimais bien que je le fasse, avant.
— Parce que tu penses que je me souviens de ce temps-là ? demanda-t-il
d’un ton brusque.
Disait-il vrai ? Sa mémoire pouvait avoir été affectée. Pour quelque
raison obscure, cette idée lui serra le cœur. Elle se souvenait de chaque
seconde des quatre mois passés avec lui. Malgré ce qui les opposait
désormais, elle y pensait encore – et pensait à lui, aussi – beaucoup trop
souvent.
Alors qu’ils prenaient de l’altitude pour franchir une crête, ses oreilles se
bouchèrent. La pluie redoublait, les gouttes la bombardaient, le vent les
faisait tanguer. Soudain, elle entendit le bruit des vagues. Avaient-ils atteint
la côte ? Elle cligna des yeux sous la pluie et vit qu’ils longeaient la rive en
direction du nord. Ou du sud. Foutu sens de l’orientation !
On aurait dit qu’il cherchait une odeur. Il tourna autour d’un point,
repartit vers la côte, vola plus loin dans la direction opposée. Puis il
recommença, visiblement frustré de ne pas trouver ce qu’il cherchait.
— Même si vous avez les sens aussi développés que les Lycae, quand il
tombe des cordes, votre nez ne vous sert à rien.
— Silence, ordonna-t-il.
Il plongea pour aller tourner au-dessus d’un arbre planté tout au bord
d’une falaise balayée par la tempête.
Dans le vent, l’arbre pliait, ses branches fouettaient le vide. Et, malgré
cela, cet enfoiré de vrekener la lâcha juste au-dessus de l’une d’elles. Elle
agrippa le bois, se retint comme elle put.
Tomber, c’était dégringoler sur les pentes abruptes de la montagne et se
disloquer. Apparemment, il avait oublié à quel point les sorceri étaient
fragiles !
Ou alors, il n’avait rien oublié du tout.
Elle réussit à s’approcher du tronc, mais le bois glissait sous ses mains et
ses genoux. D’un coup sec, elle planta les griffes de ses gantelets dans le
tronc et leva la tête, clignant des yeux à cause de la pluie. Aucun feuillage ne
la protégeait du vent. Au-dessus d’elle, les branches s’étendaient vers le ciel,
comme si elles cherchaient à se connecter aux éclairs qui zébraient la voûte
céleste.
Thronos s’était posé sur le faîte, parfaitement à l’aise, suivant le
balancement de l’arbre. Une main en visière protégeait ses yeux de la pluie,
qui tombait à l’horizontale.
Priant les dieux pour qu’il reste coincé là-haut, Lanthe se mit bientôt à
claquer des dents, puis à trembler de tout son corps, et pas seulement à cause
du vertige. Elle n’avait pas dormi plus d’une ou deux heures d’affilée en trois
semaines et avait rarement avalé le brouet qu’on leur servait à la prison.
Elle aurait dû être douillettement installée dans son lit, au sommet de la
tour chauffée du château de Rothkalina, à regarder un DVD sur la télé
alimentée à l’énergie solaire en mangeant des produits délicieux et en buvant
le doux vin des sorceri, avec un personnel aux petits soins pour elle. Au lieu
de quoi, elle était coincée en compagnie de son pire cauchemar et luttait
contre une terrible envie de l’assassiner.
Un rire nerveux jaillit de ses lèvres. Lanthe et Thronos, assis dans un
arbre… Ri-di-cu-le.
Merde, mais pourquoi Sabine ne l’avait-elle pas encore retrouvée ? Peut-
être que Nïx l’agent double avait envoyé sa sœur dans la mauvaise direction,
tout en donnant des instructions précises à Thronos, lequel l’avait trouvée du
premier coup.
Si Sabine découvrait qu’il avait enlevé sa sœur, elle ferait un malheur.
Cette nuit-là, des siècles et des siècles auparavant, quand Thronos avait
conduit les siens jusqu’à l’abbaye, Sabine avait remarqué la façon dont il
regardait Lanthe.
— Ce jeune vrekener te fixait d’un regard languissant. Les siens ont dû
découvrir que tu étais son âme sœur. Ils ont attaqué notre famille pour assurer
la descendance de l’héritier, pour te préparer. Pour te dresser, comme ils le
font avec tant d’autres enfants sorceri.
C’était sans doute vrai. Mais Lanthe n’avait rien dit à sa sœur de son
histoire avec Thronos, et aujourd’hui encore, Sabine ignorait tout des liens
qui existaient entre eux.
Qu’allait-il faire d’elle une fois qu’ils auraient quitté l’île ? Envisageait-il
de coucher avec elle ? Elle se souvint de la façon dont il l’avait embrassée,
dans la mine.
Pas de doute, il l’envisageait.
Elle entendit un bruissement d’ailes, et l’instant d’après, il se posa
derrière elle. Il était dans son élément, cela se voyait. Tandis que la tempête
faisait rage autour d’eux, des éclairs illuminaient ses cornes, ses ailes et ses
crocs.
Un vrai démon.
Elle l’avait traité de démon une fois, quand ils étaient enfants. Cela
l’avait horrifié, et il avait disparu de la clairière pendant trois jours. Plus tard,
elle avait compris qu’il était rentré chez lui pour demander : « Papa, maman,
c’est vrai que je suis un démon ? »
Lorsqu’il avait reparu, il lui avait aussitôt répété ce qu’on lui avait
répondu, à savoir que les vrekeners étaient profondément, définitivement et
sans aucun doute différents des démons.
Ils ne pouvaient pas se téléporter, leurs yeux ne devenaient pas noirs sous
le coup d’une émotion, et les mâles ne marquaient pas leur femelle lors de
l’accouplement. Les cornes des démons avaient une fonction dans les rituels
d’accouplement (Thronos avait rougi en mentionnant ce détail), tandis que
celles des vrekeners servaient uniquement à menacer les ennemis, à leur faire
peur. Quant à leurs ailes, elles leur permettaient de capturer rapidement leurs
proies, d’éradiquer le mal le plus vite possible, car celui-ci pouvait se
répandre.
Elle avait pris son menton dans sa main et demandé d’un ton
impertinent :
— Et tes crocs, ils éradiquent le mal, aussi ?
Il avait été tout bizarre, ensuite.
Aujourd’hui, en le voyant dans cette lumière, elle avait la confirmation de
ce qu’était son espèce : quand les créatures du Mythos disaient des vrekeners
qu’ils étaient des anges démoniaques, ce n’était pas juste parce qu’ils
ressemblaient à des démons.
Elle se souvint de Sabine et de Rydstrom débattant des origines des
vrekeners.
— Ce sont des êtres moralisateurs, déséquilibrés, qui se bercent
d’illusions, avait dit Rydstrom. Mon espèce n’a aucun point commun avec
eux.
Lanthe cligna des yeux, et Thronos disparut. Alors que le tonnerre faisait
vibrer la nuit, il passa de branche en branche, étrange prédateur. Il finit par se
poser juste au-dessus d’elle. Il aurait pu ouvrir les ailes et la protéger de la
pluie et des bourrasques, mais il se contenta de la regarder souffrir avec un
sourire en coin.
S’était-elle jamais sentie à ce point désemparée, impuissante ? Elle ne
s’en souvenait pas. La clé de son torque se trouvait à l’autre bout de l’île.
Thronos l’avait éloignée de la seule possibilité qu’elle avait de se débarrasser
de ce truc. Non qu’elle eût envisagé d’aller voir Ardente et Portia et de leur
demander gentiment de la lui rendre, mais elle aurait pu organiser une attaque
surprise, quelque chose… n’importe quoi !
Le pouvoir qu’elle avait d’ouvrir des portails lui aurait été bien utile, là,
tiens.
Thronos changea de branche, s’approcha, se pencha vers elle.
— Je t’ai dit que bientôt, tu serais à moi.
— Tu m’as aussi dit que tu avais un moyen de quitter cette île. Mais tu ne
le trouves pas, c’est ça ?
— Nous y serons demain matin.
— C’est ça.
Et merde.
Elle lui tourna le dos. Il lui sauta par-dessus et se posa de l’autre côté,
avant de se pencher de nouveau vers elle.
— Dans la galerie, tu as lâché la main de la sorcière pour qu’elle puisse
protéger la petite. Je me demande ce qui peut bien pousser quelqu’un comme
toi à aider son prochain.
Il recommence avec son « quelqu’un comme toi » ?
— Qu’est-ce que tu veux que je te réponde ? De toute façon, tu ne me
croiras pas.
— Reconnais que le mensonge franchit allègrement tes lèvres cramoisies.
Mais j’apprends beaucoup des contrevérités que tu profères.
Elle eut un geste franchement vulgaire à son intention.
— Va te faire mettre, démon.
— Ne m’appelle pas démon, traînée, rétorqua-t-il, les dents serrées.
Elle détestait ce mot ! C’était tout de même incroyable que, parmi les
innombrables langues parlées sur cette planète, chez les mortels comme chez
les autres, aucune ne propose d’équivalent masculin à « traînée » !
Sous l’effet d’une bourrasque, la pluie fouetta son visage et la fit tousser.
— Un homme ne devrait pas être soulagé de voir souffrir sa compagne.
Mais ce spectacle me ravit.
— Moi, ta compagne ? Ça me ferait mal. Plutôt mourir.
Il la couvrit d’une aile, plaçant son ergot au niveau de son visage.
L’appendice argenté était arrondi, aussi lisse que de l’ivoire, mais Lanthe
avait vu combien sa pointe était acérée.
— J’aurais pu te tuer si facilement, tant de fois, dit-il en faisant glisser le
dos de son ergot sur la gorge de Lanthe.
— T’as préféré envoyer tes chevaliers faire le boulot !
— Encore ces mensonges ?
Arrivait-il à Lanthe de mentir ? Certes. Dans la noble quête de l’or, elle
s’autorisait tout. Elle mentait aussi pour éviter les ennuis. Ceux qui
n’appartenaient pas à sa nouvelle famille en avaient entendu des vertes et des
pas mûres. Mais peu de choses l’irritaient plus que de ne pas être crue quand
elle disait la vérité.
— Vous autres infects sorceri tirez de la fierté de vos mensonges.
« Quelqu’un comme toi », et maintenant « infects sorceri »…
— Tu me gaves, là ! Au bout de cinq cents ans, on aurait pu croire que tu
aurais pigé : jamais je ne voudrai de toi comme tu veux de moi !
— Moi ? Je veux de toi ? s’écria Thronos.
Sa main hérissée de griffes jaillit et déchira l’écorce du tronc, comme si
Lanthe avait touché un nerf à vif.
— Ne te méprends pas sur l’intérêt que je te porte. Le destin t’a mise sur
mon chemin, m’a condamné à supporter une femelle dont les failles, à mes
yeux, sont innombrables. Mon instinct me dicte de te poursuivre, de te
protéger. Sans cela, je t’arracherais moi-même la tête ! Oui, je te veux…
comme un homme dont la jambe cassée mal remise veut qu’on lui brise de
nouveau le fémur ! C’est une nécessité douloureuse. Tu es la plus
douloureuse des nécessités qui soient !
Son ton avait monté à mesure qu’il parlait, et il avait prononcé ces
derniers mots en hurlant. Mais Lanthe ne s’en émut pas. Ce n’était pas la
première fois qu’un homme lui criait dessus. Et l’opinion d’un vrekener
balafré et complètement dingue, elle n’en avait rien à faire.
Elle s’en contrefichait. Il ne comptait pas pour elle.
Elle se contenta donc de lever les yeux vers lui en battant des paupières,
et il sembla se calmer un peu.
— Ce que nous voulons, l’un comme l’autre, n’entre pas en ligne de
compte. Je t’ai capturée parce que c’est ce que le destin a décidé. Tu es à moi
selon les lois du Mythos. Des lois que je respecte.
— Et tu les suis toujours, les lois, peut-être ? À t’entendre, les vrekeners
sont des parangons de vertu ! J’ai vu le mal chez ceux de ton espèce plus
souvent que chez la plupart des sorceri que je connais !
— Maintenant, je suis sûr que tu mens ! Tu as vécu avec Omort !
À chaque Accession naissait un guerrier du bien absolu ou du mal absolu.
Le demi-frère de Lanthe avait été ce guerrier, quelques Accessions plus tôt, et
avait plongé le Mythos dans le mal pendant des siècles. Après lui avoir donné
le jour, sa mère avait été bannie de la noble famille des deie sorceri à laquelle
elle appartenait. Quand le père de Lanthe et de Sabine était arrivé dans le
paysage, Elisabet était… dérangée.
Lors de la dernière Accession, des jumelles étaient nées, sous le signe du
bien cette fois, filles du frère de Rydstrom, Cadeon, et de son épouse
valkyrie, Holly. Lanthe était pour elles une vraie tata gâteau.
— Tu es restée aux côtés d’Omort pendant son règne, qui rimait avec
sacrifices d’enfants, orgies et inceste, grogna Thronos.
Omort avait effectivement organisé des orgies et fait de sa demi-sœur
Hettiah sa concubine. Tous deux étaient morts le même jour. Vers la fin de
son règne, quand Omort exigeait des sacrifices, il avait coutume de hurler :
— Quelque chose de jeune !
Jusqu’à ce jour fantastique où Lanthe avait défié Omort, pas un seul
instant elle n’avait été en mesure de l’arrêter. Elle savait qu’elle serait hantée
à jamais par les horreurs qu’elle l’avait vu perpétrer. Voyez ça avec la
direction.
— C’est vrai, je suis restée avec lui pendant des années, reconnut-elle.
— Alors quelles horreurs, d’après toi, les vrekeners ont-ils commises
pour se hisser à la hauteur de cet infâme personnage ?
— La torture, le meurtre, le vol. Tu le sais bien, que ton espèce vole des
pouvoirs aux sorceri.
La faux de feu qu’avait maniée le père de Thronos ne servait pas
seulement à décapiter les parents. Elle retirait aussi leurs pouvoirs à ses
victimes, un procédé que les sorceri appelaient ironiquement « stérilisation ».
On racontait que certains vrekeners « bienveillants » avaient ordonné aux
chevaliers de siphonner les pouvoirs magiques plutôt que de prendre des vies.
Mais, au cours du siècle précédent, ils s’étaient mis à faire les deux – pour
que ces pouvoirs ne soient jamais réincarnés…
— Nous les récoltons et nous les stockons, afin d’empêcher qu’ils servent
à faire le mal.
— Pour nous, un pouvoir fondamental est comme une âme. Vous volez
les âmes !
— Les sorceri se volent leurs pouvoirs les uns aux autres ! C’est
pratiquement du cannibalisme ! Combien en as-tu volés, toi ?
Elle ne répondit pas. Elle plaidait coupable. Mais elle n’avait pas eu le
choix : elle se faisait sans arrêt piquer les siens par des mâles sorceri
enjôleurs comme pas deux. Combien de fois s’était-elle laissé séduire et
avait-elle découvert au bout du compte que monsieur s’était servi du sexe
pour lui faire baisser la garde ?
Mais elle n’avait jamais volé les sorceri honnêtes, ceux qui voulaient
juste qu’on les laisse boire, forniquer, jouer tranquilles et vénérer l’or qu’ils
avaient détourné, volé ou créé par magie.
— Car il fallait bien que tu voles, n’est-ce pas ? demanda sèchement
Thronos. Puisqu’on te volait sans arrêt tes pouvoirs.
Parce qu’il était au courant ? Découvrir que son pire ennemi sait qu’on
s’est fait avoir n’est jamais agréable.
— Est-ce que c’est comme cela que les mortels t’ont attrapée ?
poursuivit-il en penchant la tête, l’air presque préoccupé. Tu avais quitté
Rothkalina pour retrouver un pouvoir ?
— Je ne pense pas que tu veuilles vraiment connaître la réponse à cette
question.
— Réponds, ou je te jette moi-même du haut de cette falaise.
Il tendit le bras, sa main ouverte sur la gorge de Lanthe, le regard
menaçant.
C’était un monstre, à des années-lumière de l’enfant qui, autrefois, lui
trouvait à manger et la tenait dans ses bras – l’enfant auquel elle avait
murmuré des paroles qu’elle ne pourrait jamais effacer.
Oh, et puis flûte, il l’avait bien cherché.
— J’étais partie pour tout autre chose. J’avais perdu un pari avec ma
sœur, et j’avais dû renoncer au sexe pendant un an. J’étais à la recherche d’un
nouvel amant quand on m’a mis le grappin dessus.
Il poussa un cri très bref et la saisit par le menton pour la soulever. Elle
planta ses griffes dans son avant-bras, mais il ne réagit pas.
— Qu… qu’est-ce que tu fais ?
Dans l’arbre agité par le vent, il continua de la soulever jusqu’à ce qu’ils
soient face à face.
Malh’or, il va vraiment me jeter dans le vide ! Elle ne put retenir un
gémissement.
Il lança sa tête vers elle. Lanthe se prépara à un méchant coup de cornes.
Mais, au lieu de la frapper, il frotta la base d’une de ses cornes sur son épaule
et dans son cou, la marquant de son odeur, comme si, en faisant cela, il la
tirait des bras d’un homme sans visage.
Un tel comportement était parfaitement démoniaque.
Quand il se redressa enfin, ses yeux brillaient de fureur.
— Tu m’as mutilé ; pendant des années, tu m’as cocufié à qui mieux
mieux. La douleur que tu m’as infligée par le passé ne te suffisait donc pas ?
Tu cherches à me faire encore plus mal ?
Là ? Tout de suite ? Oh oui ! Désespérément ! Elle aurait voulu lui
arracher les yeux, griffer ce visage déjà balafré.
— Tu le mérites !
Il la reposa violemment sur sa branche.
— Regarde ce que tu as fait, Melanthe !
Tandis qu’elle cherchait à se rapprocher du tronc, il ouvrit sa chemise,
révélant des cicatrices qu’elle n’avait jamais vues, grossières, irrégulières. Du
poing, il se frappa le torse.
— Était-elle profonde, celle-ci, à ton avis ? Un centimètre de plus, et elle
me perçait le cœur !
Elle cligna des yeux à cause de la pluie, à cause des larmes qui
semblaient décidées à couler, aussi. Pas des larmes de tristesse, non, des
larmes de fureur et d’impuissance.
— Pour moi, chaque seconde de vol est une torture ! À cause de toi !
— Et si c’était à refaire, je le referais !
Il jeta la tête en arrière et poussa un rugissement en direction du ciel
zébré d’éclairs. Quand il posa de nouveau les yeux sur elle, la sauvagerie
qu’elle y lut la fit se recroqueviller.
— Maudite sois-tu, sorcière ! Tu n’as aucune raison de me haïr autant
que je te hais !
— Aucune raison ? bredouilla-t-elle. Sais-tu ce que c’est que d’être pris
de panique et de courber l’échine, le souffle court, le cœur battant, chaque
fois qu’un nuage passe devant le soleil ? Toi et ta figure balafrée, vous hantez
tous mes cauchemars !

Le regard de Melanthe n’était qu’hostilité. Il la fixa longuement. Les


éclairs se reflétaient dans le bleu profond de ses iris.
Il était le croque-mitaine de son âme sœur ? Cela tombait bien : elle était
son calvaire.
Melanthe est mon malheur. Il secoua violemment la tête, ignorant
l’étrange douleur dans ses cornes, se retenant de les frotter contre elle, encore
et encore. Il avait du mal à raisonner ; ses pensées étaient comme un
écheveau emmêlé.
Maîtrise-toi. S’il n’y parvenait pas, elle finirait par mourir. Et, avec elle,
tous les espoirs qu’il avait de perpétuer sa lignée.
Sans descendants, il n’aurait plus de raison de vivre.
Tu perds le contrôle, tu perds ton âme sœur.
Mais la garder en vie ne signifiait pas qu’il devait lui épargner des
souffrances. Alors, pourquoi avait-il éprouvé le besoin de la protéger de son
corps ?
Surtout, ne pas oublier ce qu’il avait perdu. Ne pas oublier toute la
douleur.
Il avait prétendu n’avoir aucun souvenir de leur enfance ensemble, mais il
s’en souvenait au contraire dans les moindres détails. Quand elle avait caressé
son aile, un peu plus tôt, il avait revécu le jour où elle l’avait touché pour la
première fois…
Se mordant la lèvre, Lanthe tendit une main hésitante et suivit un pulsar
du bout du doigt. Les ailes de Thronos battirent de façon incontrôlée, au
grand embarras du vrekener.
— Là… murmura-t-elle avec un sourire. Tu n’es pas si effrayant que ça,
finalement. Ça fait quoi, de voler ?
Il lui prit la main.
— Je peux te montrer.
Puis Thronos se remémora ces jours d’agonie, après sa chute, quand il
avait lutté pour ne pas mourir de ses blessures.
— Tu ne comprends donc pas ce qu’elle t’a fait ? disait sa mère.
Il avait dû appeler Melanthe dans son délire.
— Ce que son espèce nous a pris ? Ton père est parti.
Et puis, plus bas :
— Et bientôt, ce sera moi.
Il se souvint d’avoir tenté de voler de nouveau. Ses ailes atrophiées
n’avaient pas réussi à le soulever. L’humiliation avait été pire que la douleur,
pourtant insoutenable. Il avait ignoré les chuchotements, quand son peuple
l’avait surnommé le « prince tragique », condamné à jamais à désirer la
méchante sorcière qui avait failli l’assassiner.
Il s’était dit que toute cette horreur en vaudrait la peine, une fois qu’il
aurait retrouvé Melanthe.
Il se souvint du jour où il l’avait revue, devenue femme, et sentit la bile
monter dans sa gorge. D’un mouvement de tête, il chassa ce souvenir – je
pourrais l’assassiner.
Pendant des siècles, il s’était juré qu’elle le récompenserait de toute cette
douleur. Il leva la tête vers le tronc.
N’oublie jamais…
6

Lanthe s’éveilla en sursaut, le cœur dans l’estomac. Elle dégringolait de


l’arbre.
Poussant un cri, elle tenta d’agripper une branche, mais ses bras
engourdis ne répondaient plus. Elle tombait ! Le brouillard était si épais
qu’elle ne voyait pas ce qu’il y avait en dessous…
Sa chute s’interrompit dans un bruit sourd. Thronos l’avait rattrapée. Le
souffle court, elle le regarda déployer ses ailes et reprendre de la hauteur.
Après une nuit glaciale passée dans l’arbre, le corps du vrekener était un
havre de chaleur. Une chaleur qui la gagna doucement, émoussant son
inquiétude.
La veille, elle aurait juré ne pas pouvoir fermer l’œil avec un vrekener
dans les parages, mais apparemment, elle s’était assoupie.
Sous la pluie fine, il laissa glisser son regard sur elle, et quand, dans ses
yeux, brilla autre chose que de la fureur, elle sentit sa gorge se serrer. Il lui
était vraiment difficile de l’admettre, mais une certaine alchimie était en train
de voir le jour entre eux.
Elle était peut-être la plus douloureuse des nécessités pour Thronos, mais
l’instinct du vrekener, c’était évident, lui hurlait : « Accouple-toi avec elle ! »
Et ça, c’était hors de question. D’abord, elle ne couchait jamais avec des
hommes qu’elle détestait – une règle comme une autre. Ensuite ? Elle était en
pleine période de fécondité de son cycle sorceri, lequel était pour le moins
irrégulier, et elle savait qu’il lui suffirait de regarder du sperme pour tomber
enceinte.
Elle n’avait d’autre choix que de lui faire confiance et de prier pour qu’il
ne la force pas. Si seulement elle avait pu lire dans ses pensées, ç’aurait été
plus facile, mais son torque l’en empêchait. De toute façon, il avait dû mettre
en place des boucliers mentaux.
Son regard se posa alors sur l’arbre qu’ils venaient de quitter, et elle resta
bouche bée.
Pendant qu’elle dormait, Thronos avait lacéré l’écorce de ses griffes. Les
marques étaient toutes de la même taille ou presque, et alignées ou disposées
géométriquement sur tout le tronc.
Il devait y en avoir au moins cinq cents, une pour chaque année passée
sans son âme sœur.
— T’es complètement marteau, murmura-t-elle.
Des dingues, elle en avait croisé suffisamment dans sa vie d’immortelle.
Elle leva un regard inquiet vers celui-ci et se souvint de ce qu’elle lui avait
dit, la veille – « Et si c’était à refaire, je le referais ! » Peut-être valait-il
mieux ne pas trop agacer l’ours.
Pourtant, alors même qu’il retroussait les lèvres, laissant entrevoir ses
crocs, il lui parut moins exalté que la veille. Encore un peu à cran, certes,
mais la nuit lui avait peut-être permis de surmonter sa fureur.
— Tu parles de folie, alors que ta propre famille est contaminée par ce
mal.
Était-il au courant pour Elisabet, sa mère ? Ou disait-il cela simplement
parce que Omort appartenait à la famille de Lanthe ?
Elle détourna le regard.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Faux. Mens encore une fois, et je t’étrangle.
Il s’éleva un peu plus dans le ciel.
— Où m’emmènes-tu ?
Il se dirigeait vers le nord, s’éloignait de la côte pour regagner l’intérieur
de l’île. À moins qu’il n’aille vers le sud ? L’est, peut-être ?
Il lui répondit par une autre question.
— Si tu te croyais poursuivie par les vrekeners, pourquoi ne pas m’en
avoir parlé lors de nos rares rencontres ?
Il avait parlé d’une voix presque normale.
— Tu me regardais toujours d’un air assassin. Comment pouvais-je être
sûre que tu n’étais pas de mèche avec eux pour m’éliminer ?
— Éliminer celle que le destin m’a choisie ? s’étonna-t-il, comme si elle
venait de proférer une énormité.
— Tu es en train de me dire que tu ignorais qu’on nous poursuivait,
Sabine et moi ?
— Je sais ce que tu essaies de faire, mais tu n’arriveras pas à nous
diviser. J’ai demandé – et obtenu – la parole sacrée des chevaliers vrekeners.
Ils m’ont juré qu’aucun mal ne vous serait fait, à toi et à ta sœur. Et
j’accorderai toujours plus de foi à la parole de mes chevaliers qu’aux
accusations de quelqu’un comme toi.
— Tu leur as fait jurer un truc pareil ?
— Je savais que la mort de Sabine t’anéantirait. Je voulais exercer ma
revanche sur toi, pas sur une âme sœur déjà brisée.
Même si cela surprenait Lanthe, cette révélation ne changeait rien à leur
situation actuelle.
— On nous a attaquées, pourtant, Thronos. Que tu le croies ou non.
— À t’entendre, on dirait que toi, tu en es convaincue. C’est typique de la
paranoïa des sorceri, ça. Ton espèce est connue pour cela. Tu as sans doute
pris un démon volar pour un vrekener.
— C’est l’autre raison pour laquelle je n’ai jamais essayé de t’en parler.
Je savais que tu ne me croirais pas.

À cran, Thronos ne répondit pas. Il venait de sentir la présence d’autres


immortels. Ils avaient dû envahir jusqu’à cette extrémité de l’île.
Un peu plus tôt, il avait enfin repéré l’odeur du bateau et changé de cap
pour couper par-dessus une forêt, ce qui s’avérait plus risqué que prévu.
Il devait se concentrer sur leur évasion, mais maintenant qu’il avait
l’esprit plus clair, il ne cessait de penser aux paroles de Melanthe, la veille.
Pourquoi avait-il été son cauchemar pendant toutes ces années ? Pourquoi
avait-elle eu peur chaque fois qu’un nuage cachait le soleil ?
Pourquoi, sinon parce qu’elle avait réellement été attaquée ?
— Qu’as-tu dit sur ma famille ? demanda-t-elle. Elle était contaminée ?
Melanthe l’ignorait, mais Thronos avait brièvement rencontré sa mère
lorsqu’il avait onze ans. Et il avait eu la peur de sa vie.
— Je te répondrai quand tu admettras que c’est la vérité.
Elle ne mordit pas à l’hameçon, lâcha simplement :
— En parlant de communication, il ne t’est jamais venu à l’idée de me
faire signe quand j’étais à Rothkalina ?
— Tu sais que ce royaume démon est hors de ma portée. Cela fait deux
règnes que les portails en sont gardés par des armées.
— Tu aurais pu envoyer un message jusqu’à l’une des boîtes à missives
que l’on trouve près des portails.
— Et je t’aurais écrit quoi ? « Chère Traînée, d’après la rumeur, tu mènes
désormais une vie très heureuse à Rothkalina, auprès d’Omort, ton frérot
chéri. On me dit que tu as tout l’or dont tu peux rêver, et je sais que tu n’as
jamais refusé une bonne orgie de sang. Bravo, Melanthe, tu t’en es bien
sortie ! Au fait, serais-tu d’accord pour me rencontrer afin que nous ayons
une discussion rationnelle à propos de notre avenir ? »
— Vu sous cet angle… Mais j’avais effectivement beaucoup d’or.
Ne l’étrangle pas !
D’un ton dégagé, elle ajouta :
— Je souligne juste le seul détail véridique de ta pseudo-lettre. Et puis, il
faut que tu saches… Si tu continues à me traiter de traînée, tôt ou tard je vais
sombrer dans une rage folle, et quand j’en sortirai, ce sera pour te trouver
mort, hélas.
— Tu me menaces ? Toi, une sorcière faible et sans pouvoir ? railla
Thronos. Je vais devoir ajuster en conséquence mon attitude envers toi.
— Tu es devenu un connard sarcastique, déséquilibré et donneur de
leçons. C’est terrible, faut encore que ça tombe sur moi, ajouta-t-elle en
marmonnant.
— Si c’est le terme « traînée » qui te pose problème, tu n’aurais peut-être
pas dû coucher avec la moitié du Mythos.
Elle pouffa.
— La moitié ? Les trois quarts, minimum !
Comment pouvait-elle paraître aussi détachée, alors qu’il l’insultait ?
— Et puis, plus que le terme, c’est le fait que tu te croies autorisé à me
juger qui me pose problème. Je méprise les donneurs de leçons.
— C’est le cas de la plupart de ceux qui méritent d’en recevoir.
— OK, je me rends. Je suis une radasse.
Que voulait-elle dire ?
— Tu parles comme les humaines.
Elle hocha la tête, comme si cela non plus n’était pas une insulte.
— Je regarde beaucoup la télé.
Encore une chose qu’ils n’avaient pas en commun.
— Évidemment, tu choisis des passe-temps sans intérêt.
— J’ai tellement lu pendant mes deux premiers siècles – quand je me
cachais des vrekeners – que maintenant, je pense pouvoir me la couler un peu
douce.
— Je suis étonné que tu aies eu du temps pour autre chose que tes
conquêtes.
— Donc, je suis une traînée accro à la télé qui mérite d’être jugée, dit-elle
en poussant un soupir à fendre l’âme. Thronos, il faut que tu comprennes que
jamais je ne serai ce que tu as besoin que je sois.
Il gardait les yeux rivés sur le sol, à l’affût de mouvements dans les bois.
— On m’a déjà dit ça, il y a longtemps. On m’a aussi dit que je ne
survivrais pas à mes blessures, et ensuite que je ne revolerais jamais.
Pourtant, j’ai survécu, et je vole. Quand je t’aurai emmenée chez moi, tu
deviendras celle dont j’ai besoin.
— Mais je m’aime comme je suis, moi ! As-tu jamais envisagé de
devenir ce dont moi, j’ai besoin ?
— J’ai du mal à savoir ce que tu préférerais. Devrais-je imiter un fey
ivre ? Ou un sorcier à langue râpeuse qui couche avec tout ce qui bouge ?
Mais peut-être le préférerait-elle identique à son premier amant : une
sangsue.
N’y repense pas…
— À Cyel, je ferai en sorte de t’inculquer les valeurs que sont la loyauté,
l’honnêteté et la fidélité à un seul homme.
— Tu viens de confirmer ce que nous avons toujours entendu dire : les
vrekeners enlèvent les femmes sorceri indépendantes et leur font un lavage de
cerveau pour les transformer en esclaves au regard mort, au service de leurs
hommes.
— C’est faux ! Les jeunes sorceri sont heureux parmi nous, acceptés
comme les nôtres.
Dès qu’on leur a retiré leurs pouvoirs.
— C’est cela… souffla-t-elle.
Il se rendait compte peu à peu que c’était là une façon pour elle de dire
« faux ».
— Ils sont pris au piège dans un royaume lugubre peuplé de rabat-joie
donneurs de leçons. Notre version de l’enfer.
— Je ne vais pas discuter, puisque tu verras bientôt de tes propres yeux
que je dis la vérité.
— Ah ? Parce que tu m’emmènes en enfer ? Tu penses que je serai
heureuse parmi vous ? Acceptée comme l’une des vôtres ?
— J’ai dit que c’était le cas pour d’autres sorceri. Je ne parlais pas de toi.
Tu ne mérites pas d’être heureuse. Tu ne mérites que de subir ma vengeance.
— Ta vengeance ? Après cette nuit d’horreur dans l’abbaye, je n’ai
jamais cherché à te nuire, Thronos. J’ai suivi ma route, vécu ma vie. Plaise
aux dieux que tu parviennes un jour à vivre la tienne sans la plus douloureuse
des nécessités !
Il était dans une fureur telle, la veille, qu’il se rappelait à peine lui avoir
dit ça. Mais comment le regretter ? Étant donné la colère qui l’animait alors,
il aurait pu être plus cruel encore – dans ses paroles comme dans ses actes.
Alors qu’il franchissait le sommet d’un massif et piquait droit sur le
suivant, son regard fut attiré vers le bas.
Des démons feu s’étaient rassemblés et attendaient. L’attendaient, lui,
leur ennemi. Leurs mains rougeoyaient, remplies de flammes.
Ils attaquèrent, et des torrents de feu traversèrent l’espace, faisant fi du
brouillard et de la pluie. Thronos battit des ailes, prenant de l’altitude, de la
vitesse.
— Ne me lâche pas, vrekener ! lança Lanthe, paniquée.
S’il arrivait à redescendre de l’autre côté de cette montagne, là, devant…
Il accéléra encore. Il y était presque…
Un piège. Ils l’avaient attiré là où attendait un autre groupe prêt à en
découdre. Le feu envahit le ciel, les flammes montant dans leur direction à la
vitesse de la lumière. Une zone de mise à mort.
Il n’y avait nulle part où aller. Le feu arrivait de partout.
Impact. Une boule de feu, aussi grosse qu’un boulet de canon, le frappa à
l’aile et, tel un marteau des dieux, l’envoya droit dans les tirs d’un autre
groupe.
Ses ailes étaient ignifugées, mais les flammes s’accrochèrent à ses
écailles comme s’il avait été arrosé d’huile.
— Thronos ! hurla Melanthe. Mes jambes ! Le feu !
Quand il sentit sa peau brûlée, il n’eut d’autre choix que de l’isoler du
feu. L’enveloppant de ses ailes, il la recouvrit et piqua vers le bas, espérant
que la vitesse l’aiderait à se débarrasser des flammes.
Il ne pouvait plus arrêter sa descente. Le pied d’un massif se rapprocha,
frange rocheuse déchiquetée. Melanthe hurla de nouveau, mais de terreur,
cette fois.
Le feu était-il éteint ? À la dernière seconde, il ouvrit les ailes et les
projeta en avant, comme des avirons dans une eau profonde. Dans un
hurlement de douleur, il battit l’air, ralentissant leur descente vers les rochers.
Boum !
Une autre grenade incendiaire le frappa dans le dos, lui redonnant de la
vitesse.
Il serra les dents. Pour que Melanthe s’en sorte indemne, il n’y avait
qu’une solution : il devait la protéger de ses ailes et encaisser le choc avec le
dos.
En plein vol, il se retourna, priant les dieux de tous les cieux…
7

Lanthe ne cessa de hurler. Parce que la chaleur la brûlait, d’abord,


jusqu’à ce que Thronos la protège de ses ailes, puis parce qu’ils plongeaient
en chute libre.
Le vertige lui retournait l’estomac. Enfermée dans le cocon des ailes de
Thronos, elle ne voyait rien, sentait juste qu’ils tombaient.
Elle n’était sûre que d’une chose : ils allaient s’écraser. Quand elle le vit
lui aussi rentrer la tête sous son aile au dernier moment, la terreur lui coupa le
souffle.
La force de l’impact sur le sol caillouteux provoqua une gerbe de
flammes. Désorientée, étourdie, elle entendit des os craquer – mais étaient-ce
les siens ?
Ils rebondirent plusieurs fois, puis, juste à la hauteur de son visage, une
pointe rocheuse déchira l’aile, arracha les chairs.
Brusquement, ils s’immobilisèrent. Thronos était silencieux.
Inconscient ? Sous le choc, en proie à la panique, Lanthe se dégagea,
repoussant les ailes qui l’emprisonnaient toujours. Il poussa un grognement
de douleur.
Enfin libre, elle se redressa et fit quelques pas vacillants sur les rochers.
Secouant la tête pour s’efforcer de recouvrer ses esprits, elle examina ses
propres blessures. Des brûlures, exclusivement.
Thronos avait encaissé l’essentiel du choc. Des flammes dansaient encore
sur son dos, sifflant sous la pluie fine. Il avait des os brisés et une aile en
piteux état.
Ce dont elle se fichait éperdument. C’était à cause de lui qu’elle se
retrouvait dans cette situation. Limiter les dégâts, c’était bien la moindre des
choses qu’il pût faire !
Elle regarda autour d’eux d’un air inquiet. Pourquoi ces démons avaient-
ils pris un vrekener pour cible ? Certes, Thronos était un ennemi du Pravus,
mais les démons feu agissaient souvent comme des mercenaires, des tueurs à
gages.
Ils n’allaient pas tarder à venir le chercher. Elle devait absolument filer
avant leur arrivée. Repérant un chemin naturel qui traversait le pierrier, elle
s’y engageait lorsqu’elle entendit un nouveau grognement.
Dans un gémissement rauque, Thronos avait prononcé son nom.
Ne le regarde pas. Ne te retourne pas. La dernière fois, ce qu’elle avait
vu en se retournant l’avait traumatisée.
Malgré elle, pourtant, elle se retourna.
Les yeux gris sans éclat de Thronos débordaient de tristesse.
— Ne… me… fuis pas, souffla-t-il avec peine.
Pour Lanthe, ce fut comme si le monde se rétrécissait, comme si le matin
se transformait en nuit. Elle se revit soudain dans l’abbaye, en pleine
montagne, le soir où ses parents avaient été assassinés et où, pour la première
fois, elle avait utilisé ses pouvoirs pour sauver la vie de Sabine…

— Réveille-toi, Lanthe, dit Sabine en la tirant hors du lit. Ne fais pas de


bruit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? murmura Lanthe, à moitié endormie.
— Dépêche-toi, c’est tout. Je l’avais dit, à père et à mère, qu’il fallait
déménager. Mais ils n’ont rien voulu entendre, ajouta Sabine comme si elle
se parlait à elle-même.
Sabine détestait leurs parents, leur mère dérangée, leur père distant. Elle
leur en voulait de ne leur fournir ni nourriture ni vêtements neufs et leur
reprochait leur utilisation excessive de la sorcellerie, qui mettait toute la
famille en danger – « Si même Lanthe trouve que vous vous en servez
trop… »
Lanthe voyait bien qu’ils n’étaient pas d’aussi bons parents que les
autres, mais son cœur était plein d’amour, alors pourquoi ne pas le leur
donner ?
— Et maintenant, des vrekeners ont pénétré dans l’abbaye, murmura
Sabine.
Ici ?
— Peut-être qu’ils ne sont pas venus pour se battre.
Thronos était – secrètement – son meilleur ami. Jamais il ne laisserait les
siens attaquer sa famille !
— Ils sont ici pour tuer nos parents et nous enlever. C’est ce qu’ils font
toujours avec les sorceri.
Les deux sœurs avaient entendu toutes les histoires que l’on racontait :
les sorceri qui ne respectaient pas les lois du Mythos étaient exécutés, leurs
enfants confiés à de sinistres familles vrekeners.
Elles traversèrent l’abbaye en courant. Même avec Sabine à ses côtés,
Lanthe était terrifiée. Dehors, la foudre tombait partout sur la montagne.
Elles entrèrent en trombe dans la chambre de leurs parents. Ils étaient
blottis l’un contre l’autre, endormis. Les hautes fenêtres fermées de vitraux
laissaient pénétrer la lumière des éclairs en la déformant. Lanthe cligna des
yeux. L’espace d’un instant, il lui avait semblé que ses parents n’avaient plus
de tête.
Quand l’odeur du sang monta jusqu’à ses narines, elle sentit ses jambes
se dérober sous elle.
Ils avaient vraiment été décapités. Leurs têtes reposaient à quelques
centimètres de leurs cous, inclinées selon un angle inhabituel.
Sabine fut prise de nausée. Lanthe s’effondra en poussant un cri,
s’enfonça dans les ténèbres, au bord de l’inconscience.
Sa mère et son père, morts. Pour toujours.
Sa mère et son regard frénétique quand elle avait entre les mains son
précieux or. Son père et son air perdu chaque fois qu’il prenait son épouse
démente dans ses bras. Tous deux, morts…
Dans un état second, Lanthe se rendit compte alors que la pièce était
pleine de vrekeners, dont les ailes scintillaient dans la nuit. Leur chef tenait
une faux de feu à lame de flammes noires.
Puis elle vit Thronos. Les yeux écarquillés, il voulut la rejoindre, mais un
des hommes le retint. Comment Thronos avait-il pu mener ces tueurs
jusqu’ici ? Après tout le temps qu’ils avaient passé ensemble ?
Après ce que je lui ai avoué, ce matin même…
— Avance en paix, jeune sorcière, lança le chef à Sabine. Nous ne te
ferons aucun mal. Nous voulons te mettre sur la voie de la bonté.
Sabine, la Reine de l’Illusion, éclata d’un rire glacial tout en invoquant
son pouvoir. Ses yeux d’ambre se mirent à briller d’un éclat métallique qui
contrastait avec ses cheveux rouge feu.
— Nous savons ce que vous faites aux filles sorceri. Votre objectif est de
faire de nous de vieilles biques sinistres et obéissantes, à l’image de vos
femmes aigries. Plutôt nous battre jusqu’à la mort !
Elle se mit à créer des illusions. Aussitôt, les vrekeners plongèrent à
couvert, comme si le plafond allait leur tomber sur la tête.
Malgré la trahison de Thronos, Lanthe aurait voulu demander à Sabine
de l’épargner, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Mère et père sont morts.
S’étaient-ils seulement réveillés, ce soir ?
Sabine leva sa paume en direction du chef, usant de ses pouvoirs pour lui
faire vivre son pire cauchemar. Il tomba à genoux, lâchant sa faux pour
s’arracher les yeux.
Avec un sourire, Sabine s’empara de l’arme et, d’un large geste
circulaire, lui coupa la tête. Le sang jaillit et éclaboussa son visage, beau et
impitoyable, toujours souriant.
Quand la tête du vrekener roula à ses pieds, Thronos poussa un cri de
douleur. Le mort était-il son père ?
Lanthe voyait mal dans la pénombre, mais il lui sembla que les illusions
de Sabine baissaient en intensité. Or il lui fallait affronter ces ennemis seule,
et tous ne souhaitaient plus qu’une chose : venger leur chef.
Elle retrouva la voix juste au moment où un vrekener se glissait derrière
sa sœur.
— Abie ! Derrière toi !
Trop tard. Il avait déjà frappé. La gorge tranchée, Sabine s’effondra sur
le sol tandis que son sang éclaboussait les murs.
Lanthe ferma les yeux, puis tenta de se relever.
— Abie ?
Elle courut jusqu’à sa sœur, s’agenouilla.
— Non, non, non ! Abie, ne meurs pas, ne meurs pas, ne meurs pas !
Ses propres pouvoirs se manifestaient. La température monta et l’air
devint électrique, à l’image des éclairs qui tombaient autour d’elles.
Sabine est en train de me quitter. À cause de Thronos et de ces hommes.
J’ai perdu ma famille tout entière en une seule nuit.
Et tout fut soudain d’une évidente clarté.
Ma famille meurt, les vrekeners paient.
Elle n’hésiterait plus à employer ses pouvoirs. Il ne serait plus question
de pitié. Jamais.
— Ne bougez plus ! ordonna-t-elle aux soldats. Poignardez-vous les uns
les autres… à mort !
La sorcellerie tourbillonna dans l’abbaye, faisant craquer les poutres de
la bâtisse, bouger les pierres. Une fissure s’ouvrit dans un des vitraux, qui
vola en éclats dans un bruit assourdissant.
Lanthe se tourna vers celui qui l’avait trahie, le garçon qu’elle avait cru
aimer. Le garçon qui avait guidé ces ordures jusque chez elle.
Il se frayait un chemin entre les corps pour la rejoindre, maintenant que
l’adulte qui l’escortait était mort.
— J’avais confiance en toi, lâcha Lanthe d’une voix brisée. Sabine était
tout pour moi.
Puis, plus haut, plus fort, elle lança :
— Saute par la fenêtre et ne te sers pas de tes ailes dans ta chute !
De son regard argenté, Thronos la supplia de ne pas faire une chose
pareille. Elle lui tourna le dos et se pencha sur le corps de sa sœur pour ne
pas le voir sauter.
Il tomba sans pousser un cri.
— Vis, je t’en prie, Abie, supplia Lanthe.
Mais le regard vitreux de Sabine ne la voyait plus, sa poitrine ne se
soulevait plus.
— Guéris ! ordonna Lanthe, faisant appel à tout le pouvoir qu’elle
possédait.
La pièce trembla, les meubles bougèrent. La tête de sa mère alla rouler
sur le sol, celle de son père dans son sillage.
— Ne me quitte pas ! Vis !
Le pouvoir de la magie s’intensifia, encore et encore…
Sabine cligna des yeux, puis les ouvrit. Son regard était vif, lucide.
— Que s’est-il passé ?
Alors que Lanthe était vidée de tout pouvoir, Sabine se leva d’un bond,
l’air reposé.
Je l’ai ramenée à la vie. Elle est tout ce qui me reste, désormais.
Elles quittèrent l’abbaye, s’enfoncèrent dans la nuit. Mais, une fois dans
la vallée, Lanthe ralentit, laissa Sabine prendre de l’avance. Et quand elle se
retourna, elle vit Thronos, à terre, qui luttait pour rester en vie.
Son corps était brisé, ses membres et ses ailes disloqués, sa peau
arrachée.
Il réussit pourtant à tendre la main vers elle, en rivant sur elle un regard
implorant…

Aujourd’hui, des siècles plus tard, Thronos tendait une nouvelle fois la
main vers elle.
Mais, tout comme elle l’avait fait cette nuit-là, Lanthe lui tourna le dos et
s’enfuit.
8

Espérant retrouver Carrow et Ruby, Lanthe descendit vers la vallée. Sous


une pluie battante, elle se mit à courir, malgré le terrain très irrégulier. Ses
poumons la brûlaient, mais elle ne ralentit pas, sinon pour se cacher chaque
fois qu’elle sentait la présence d’autres immortels dans les parages.
Elle avait beau s’interdire de penser à Thronos, elle ne cessait d’imaginer
ses blessures, sa tristesse. Mais elle refusait d’éprouver de la culpabilité pour
ce qu’elle venait de lui faire, et pour ce qu’elle lui avait fait alors qu’il n’était
encore qu’un jeune garçon.
Si Thronos ne l’avait pas trahie, le chef des vrekeners – qui était son père,
le roi – n’aurait pas assassiné ses parents. Et Sabine n’aurait pas eu besoin,
pendant toutes ces années, de recourir au pouvoir de Lanthe pour échapper à
la mort.
Lanthe aurait pu faire partie des sorceri les plus craints au monde. Au lieu
de quoi, elle était devenue la risée de tous, avec ses coupures de courant
inopinées. Même Thronos s’était moqué d’elle !
Être la Reine de la Persuasion, c’était être la reine de rien du tout !
Et, dans le Mythos, la faiblesse avérée était considérée par tous vos
ennemis comme une invitation à l’attaque.
Récemment, Sabine avait énoncé une nouvelle théorie à propos du
pouvoir de sa sœur : dans la mesure où les vrekeners suivaient la trace des
sorceri grâce aux dépenses énergétiques de ceux-ci, Lanthe redoutait
en permanence de les attirer, et peut-être était-ce cette peur qui provoquait
cette irrégularité dans ses performances. Ses capacités étaient peut-être
intactes, mais son angoisse gênait leur expression, même à Rothkalina où,
pourtant, elle était sûre qu’aucun vrekener ne mettrait jamais les pieds.
Lanthe se doutait en effet que son syndrome de stress post-traumatique
causé par les vrekeners n’aidait pas beaucoup les choses.
Au moins son pouvoir de créer des portails n’avait-il jamais été touché.
Si elle parvenait à se débarrasser de son torque, elle pourrait regagner
directement la cour du château de Tornin.
Il n’y avait qu’un problème : dans des conditions difficiles – par exemple
si elle ne disposait pas du temps de concentration suffisant –, elle ne
contrôlait presque jamais le lieu d’ouverture du portail. Et la plupart des
dimensions étaient beaucoup moins accueillantes que celle-ci. Pire, elle ne
pouvait ouvrir un portail que tous les cinq ou six jours. Donc, en cas d’erreur
d’aiguillage, il lui était impossible de rectifier le tir tout de suite.
C’était un risque énorme. Mais rester sur cette île en était un aussi.
Bon sang, à quoi pensait Thronos en essayant de la capturer ? S’il y était
arrivé, Rydstrom aurait téléporté une armée de démons furie vers les
Territoires des Airs. Enfin, il l’aurait fait si quelqu’un avait enfin réussi à
localiser cet endroit dans les cieux, ce royaume qui se dérobait aux regards
grâce à la magie et qui changeait sans arrêt de place.
Si les sorceri n’avaient jamais répondu aux attaques des vrekeners, c’était
parce qu’ils ignoraient où se trouvait Cyel et n’étaient jamais parvenus à
capturer un seul de ses habitants.
Peut-être était-ce pour cela que Thronos s’était montré si audacieux : il
savait qu’il n’y aurait pas de mesures de rétorsion contre son espèce.
Absorbée dans ces réflexions, Lanthe perçut trop tard le mouvement de la
bûche en direction de son visage.
Sa dernière pensée, avant de perdre conscience, fut : Et ça aussi, c’est sa
faute…

Lanthe rêvait d’une voix. Juste une voix. Féminine, agréablement


timbrée.
— Tu passeras de monde en monde, disait-elle comme si elle lui confiait
un secret. Dans le premier, souffre. Dans le deuxième, fuis. Dans le
troisième, suis ta foi. Dans le quatrième, brille.
— Je ne comprends pas, dit Lanthe dans son rêve.
La voix lui était familière, mais dans une vie d’immortel, on croisait
tellement de gens qu’il était difficile ensuite de les replacer dans un contexte
précis.
— Pense juste à ton voyage prochain comme aux Quatre Royaumes du
Passé de Samain.
— Cela n’a aucun sens. De quoi parles-tu ? s’énerva Lanthe.
— Murmure, murmure, murmure.
— Oh, mais ça va, là ! Maintenant, tu me murmures de murmurer ?
— Sois mon étincelle, dit la voix, et embrase les mondes. Maintenant,
ouvre les yeux, avant qu’il ne soit trop tard.

— Hou là. Houuuuu…


Lanthe reprit conscience progressivement, en gémissant de douleur.
— Purée, mais qui m’a frappée ? demanda-t-elle d’une voix brisée.
Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Et où était la femme ?
Était-ce vraiment un rêve ? Cela lui avait semblé tellement réel !
Elle se redressa en clignant des yeux, pinça la base de son nez cassé et,
avec une grimace, le remit en place. Il faisait jour. Une lumière grise filtrait à
travers des branches de conifères, l’éblouissant un peu. Quand enfin elle y vit
plus clair, un spectacle horrifiant l’attendait.
Des membres du Pravus. En nombre. Et merde.
Il y en avait de toutes sortes, et ils l’encerclaient : vampires, centaures,
démons, invidia – des demi-dieux de la discorde – et libitinae, des castratrices
ailées. Ils étaient réunis dans une clairière, au cœur de la forêt, à l’intérieur
d’une enceinte en pierre – d’énormes monolithes rectangulaires étaient posés
verticalement, genre Stonehenge, le retour. Une seule personne pouvait créer
un truc pareil.
Lanthe regarda autour d’elle. Bingo, Portia était là, installée sur un trône
en pierre, et la fixait. Le regard de la sorceri brillait derrière son masque vert
jade, tandis que les épis de ses cheveux jaune pâle partaient dans tous les
sens, aussi drus que les montagnes qu’elle avait fait sortir du sol.
À côté d’elle, Ardente, la Reine des Flammes, rougeoyait, assise sur
l’accoudoir du trône, à la manière d’un prince consort. Visiblement, ces
deux-là régnaient sur la nouvelle capitale de l’île C’est-le-merdier.
Certains disaient qu’Ardente et Portia étaient sœurs, d’autres qu’elles
étaient amantes. Après une semaine dans la même cellule qu’elles, Lanthe
penchait plutôt pour la seconde option.
Elle cherchait à se rapprocher de la clé, mais pas de cette façon. Son
regard s’aventura un peu plus loin, en bordure de la clairière. Là, d’autres
pierres formaient des cachots flottants dans lesquels Lanthe distingua une
nymphe des bois, un changeforme renard, un démon animus.
Thronos.
Sa capture ne la surprit pas, étant donné le nombre de démons feu lancés
à ses trousses. Et puis, il était blessé. Elle faillit le plaindre – un prince des
vrekeners emprisonné par des sorceri.
Portia et Ardente allaient le torturer pour connaître l’emplacement de son
royaume. Ensuite, elles le garderaient comme jouet. Ensorcelé, il ferait leurs
quatre volontés.
Elle savait très bien ce qu’elles le forceraient à faire. Ce qu’elles le
forceraient à être.
Pourquoi cela lui hérissait-il le poil ?
Quand il vit Lanthe, il s’agita, comme s’il brûlait de la rejoindre. Une de
ses ailes semblait presque guérie. L’autre, qui avait été déchirée, peinait à se
régénérer.
— Tu en as mis, du temps, à reprendre tes esprits, dit Portia. Tu es faible
à quel point, exactement ?
Lanthe se leva et épousseta ses vêtements. Qu’est-ce que ça pouvait bien
lui faire, à la grande Portia ? Un doute lui vint : peut-être n’était-ce pas
Thronos que les démons feu visaient, finalement.
Malgré son pouvoir, Portia ne l’aurait jamais capturée, autrefois. Elle
aurait trop craint la vengeance de Sabine. Et aujourd’hui, juste parce que les
deux sœurs avaient participé à l’assassinat d’Omort, le chef du Pravus,
Lanthe était désormais la femme à abattre pour les sorceri ?
Mais elle ne regrettait rien. Son frère avait mérité son sort.
— Étais-tu obligée de m’attaquer, Portia ? Je serais venue de mon plein
gré, tu le sais.
Jamais de la vie je n’aurais fait une chose pareille, mais qu’en sait-elle,
l’autre, après tout ?
— Nous t’avons trouvée tout à fait par hasard, inconsciente, allongée sur
le sol.
Mais alors, qui m’a frappée ?
— Comme si quelqu’un t’avait laissée devant notre porte, ajouta Ardente.
Tu sais, les chats font ça avec les souris une fois qu’ils les ont bien
dérouillées.
Lanthe eut un regard inquiet en direction d’Ardente. Ces deux femmes
étaient diaboliques. Mais si Portia était capable de raison, Ardente, elle, était
comme les flammes qu’elle produisait : imprévisible et changeante.
— J’ai raté quelque chose ? demanda une voix masculine.
Lanthe se retourna. Un sorcier vêtu d’or de la tête aux pieds traversait la
clairière. Un homme qu’elle avait espéré ne jamais revoir.
— Alors, ma Melanthe a ouvert les yeux ? demanda Félix le Menteur,
son sourire toujours aussi lumineux, son or toujours aussi séduisant.
Son pouvoir de sorceri lui permettait de faire croire à n’importe qui tous
les mensonges qu’il proférait. Elle était bien placée pour le savoir.
Elle rougit en repensant aux déclarations brûlantes qu’il lui avait faites.
Quand il lui avait promis un avenir ensemble, avec son or, sa protection, des
enfants, et encore de l’or, la Lanthe aux mœurs légères avait foncé.
Dans la ferveur de leurs ébats, elle avait abandonné sa clairvoyance et ses
pouvoirs de combat. À l’époque, elle ne possédait pas encore le pouvoir
d’ouvrir des portails, et il n’avait pas voulu de son âme contaminée.
Portia se tourna vers lui.
— Ta mascotte vient de se réveiller.
Mascotte ? Lanthe serra les dents.
Il lui adressa un sourire à dix mille watts.
— Ça fait une paie, hein, Mel ?
Après avoir couché avec lui, Lanthe lui avait demandé quelle date il
envisageait pour le mariage. Il avait levé son sort et lui avait pris le menton.
— Tu me tentes terriblement, tu sais, mais il n’y aura pas de mariage, ma
chérie. Reconnais malgré tout que grimper aux rideaux comme tu l’as fait est
une récompense en soi.
Non, Félix, ça n’en était pas une. Elle s’était effondrée, humiliée,
redoutant de devoir annoncer à Sabine qu’elle avait encore perdu des
pouvoirs. Quelle conne, mais quelle conne d’y avoir cru ! s’était-elle répété.
— Toujours aussi ravissante, dit-il.
Il n’avait pas usé de son pouvoir, elle était donc libre de ne pas le croire.
Ravissante ? Son nez cassé avait doublé de volume, et son regard noir
devait lancer des éclairs.
— Et toi, toujours aussi menteur, apparemment, Félix.
La franchise n’était pas une qualité courante chez les sorceri, et Félix,
bien évidemment, décrochait la palme dans le domaine de la fourberie.
— Tu n’avais rien de plus sobre pour ton séjour en prison ? ajouta-t-elle.
Cette armure en or était vraiment à mourir.
— Je ne suis sur l’île que depuis peu. j’ai demandé à un ami vampire de
me téléporter ici pour me divertir.
Exactement ce que Lanthe avait supposé en le voyant.
— J’ai trouvé l’endroit à mourir d’ennui… jusqu’à ce que j’entende
parler de ta capture.
Elle se tendit.
— Tu as quelque chose que nous voulons, Melanthe, reprit Portia.
Pourquoi maintenant ? Un peu plus tôt, au moment où elles s’évadaient
de prison, Portia et Ardente les avaient eues dans leur ligne de mire, Carrow,
Ruby et elle. Pourtant, elles avaient épargné le trio, se contentant de voler la
main que Lanthe avait coupée à Fegley – celle-là même, répugnante, qui
pendait maintenant à la ceinture en or de Portia.
La clé de la liberté pour Lanthe.
— Je suis tout ouïe.
— Il y a tellement de membres du Vertas sans défense piégés sur cette île
que nous avons décidé de les éradiquer, en faisant venir d’autres légions du
Pravus, histoire de prendre la main sur l’Accession.
Tous les cinq siècles environ avait lieu l’Accession, une force
surnaturelle qui alimentait les conflits entre factions, les poussant à
s’affronter, ce qui réduisait le nombre d’immortels. Une Accession pouvait
durer plusieurs décennies. Certains disaient que celle-ci avait déjà commencé
depuis quelques années, avec le renouveau des affrontements entre vampires.
— Nos alliés ont téléporté des renforts ici, continua Portia. Mais ce qu’il
nous faudrait, c’est toute une armée.
— Vous voulez que j’ouvre un portail, devina Lanthe.
Et qu’elle signe l’arrêt de mort de tous les membres du Vertas présents
sur l’île.
Comme Carrow et Ruby.
Réfléchis, Lanthe, vite. Portia ne pourrait faire autrement que de lui retirer
son torque. Si Lanthe réussissait à activer son pouvoir de persuasion, elle
pourrait lui ordonner de la libérer.
— Bravo, Melanthe, dit Portia. Nous voulons que tu ouvres un portail sur
les terres des centaures, pour que des milliers d’entre eux puissent marcher
directement sur l’île.
— Ils ont déjà un portail.
La plupart des dimensions disposaient d’au moins un portail, mais tous
n’étaient pas de bonne qualité.
— Ils s’en servent pour une nouvelle offensive top secret.
À l’évocation d’un nouveau carnage, sans doute, les yeux de Portia
scintillaient. Qui les centaures pouvaient-ils bien viser ?
— Le problème, c’est qu’avec cet accessoire autour de mon cou, là, je ne
peux absolument rien faire, dit Lanthe en tirant sur son torque. Donc…
— Mais on ne peut pas avoir confiance en toi, répondit Ardente en faisant
glisser ses longues boucles rouge et noir par-dessus son épaule. Pas après ce
que tu as fait à Rothkalina l’an dernier.
— Mel, tu as vraiment décapité Hettiah ? demanda Félix d’un ton
admiratif.
Hettiah était la demi-sœur et compagne d’Omort – une pâle imitation de
l’éternel objet de son désir : Sabine. Lanthe l’avait combattue et n’avait
gagné que de justesse.
Elle répondit d’un haussement d’épaules.
— C’est donc vrai ! s’exclama Félix, qui semblait au comble de la joie.
Alors, l’autre rumeur doit être vraie aussi. Tu as ensorcelé Omort !
À l’époque, Lanthe avait voulu que tout le monde sache le rôle qu’elle
avait joué et la respecte pour cela. Aujourd’hui, elle aurait préféré que sa
participation reste secrète.
Parce que Félix était de toute évidence à la recherche d’un nouveau
pouvoir.
Et, cette fois, il voulait son âme.
Il pouvait lui dire qu’elle l’avait toujours aimé, qu’il lui avait donné tout
ce qu’il lui avait promis pendant toutes ces années, et elle le croirait…
9

Prisonnier des sorceri.


S’il n’avait pas été certain de recouvrer sa liberté très vite, cela aurait
franchement irrité Thronos.
Pour l’instant, il était surtout furieux que Melanthe lui ait faussé
compagnie – même s’il s’y attendait. Autrefois, il y avait de cela bien
longtemps, la voir tourner les talons et fuir l’avait plongé dans un profond
désespoir. Il en avait perdu le goût de vivre.
Aujourd’hui ? Il ne vivait que pour se venger. Alors, il allait attaquer ces
ennemis, punir celui d’entre eux qui avait abîmé le visage de Melanthe et
capturer de nouveau son âme sœur.
Son regard se posa sur le sorcier, et il ajouta une cible supplémentaire à
sa liste : Félix, l’homme qui avait parlé à Melanthe.
Un de ses ex, à coup sûr. Combien y en avait-il, sur cette île ?
Le sorcier portait une armure en or tout à fait prétentieuse et semblait très
à l’aise. Blond, plus petit et moins musclé que Thronos, il avait la peau lisse,
sans une cicatrice. Tel était donc le genre d’homme qu’aimait son âme sœur.
Mon contraire en tout.
À cette idée, la fureur monta en lui. Il frappa les blocs de pierre qui
l’emprisonnaient, mais ils ne bougèrent pas. Portia était décidément trop
puissante. Et le processus de régénération affaiblissait Thronos. Ses os
avaient retrouvé leur solidité, mais son aile droite n’était encore qu’en partie
remise.
Face aux vingt-cinq démons feu qui avaient fondu sur lui, il n’avait pas
fait le poids.
Dès qu’il serait guéri, il passerait à l’attaque. En attendant, il se taisait et
écoutait, glanant toutes les informations possibles. Il finirait sans doute par
apprendre pourquoi Melanthe avait ensorcelé Omort. Probablement une
histoire de pouvoirs volés. Parfois, Omort, la parano des sorceri est justifiée.
— Si tu ne peux pas me faire confiance, dit Melanthe à Portia, qu’est-ce
que tu proposes ?
Ardente, la sorcière de feu, ricana.
— Ça fait tellement longtemps qu’on n’a rien eu en couleur… Je suggère
un truc bien vif.
Que voulait-elle dire ?
— Arrêtez avec ça, mesdames, intervint Félix.
Quand un rayon de soleil se refléta sur son armure, tous les regards, y
compris celui de Melanthe, semblèrent attirés vers lui comme par un aimant.
La plupart des vrekeners étaient convaincus que derrière le culte de l’or
des sorceri se cachait surtout une cupidité sans bornes – comme si l’opinion
des autres avait une importance pour les sorceri, d’ailleurs. Mais Thronos
savait qu’ils vénéraient réellement tous les métaux, et en particulier l’or.
C’était comme un talisman pour eux. À neuf ans, Melanthe était déjà obsédée
par l’or. Sa mère aussi…
— Tu veux gâcher notre plaisir, Félix ? demanda Portia.
— Je brûle de renouveler mes hommages à la Reine de la Persuasion.
Ça ne risquait pas d’arriver, ça. Étonnamment, l’expression de Melanthe
sembla refléter les pensées de Thronos.
— J’ai peur que notre amie Lanthe ne soit déjà amoureuse… de l’ange
démon, déclara Ardente avec un froncement de sourcils exagéré.
Amoureuse ?
Lanthe écarquilla les yeux, qu’elle avait au beurre noir.
— Ses chevaliers et lui nous ont poursuivies, ma sœur et moi. Ils ont tué
et retué Sabine, me forçant à épuiser mon pouvoir de persuasion pour qu’elle
ait la vie sauve.
Encore ces mensonges ? Il lui avait pourtant parlé du serment des
chevaliers.
Ardente jeta un regard en direction de Thronos.
— Tss, tss… Les méchants chevaliers n’auraient pas dû arracher le
cerveau de Sabine sous tes yeux, Lanthe.
Melanthe, à son tour, le regarda, le visage blême de fureur.
— Et pourtant, il ne me croit pas, celui-ci !
Celui-ci, justement, commençait à la croire… pour ce qui était de la
réalité des attaques, en tout cas. Peut-être un petit groupe dissident avait-il
pris les sœurs pour cibles.
— À ton avis, est-il possible que notre beau prince ignore ce que ses
semblables infligent à notre espèce quand ils sont ivres et en manque ?
demanda Portia, songeuse.
Les vrekeners ne s’enivrent jamais, pensa-t-il aussitôt, même s’il avait
conscience que c’était faux. Lui-même n’avait jamais été ivre, mais il savait
que son frère avait toujours sur lui une flasque en or, volée à un sorcier qu’il
avait combattu et vaincu.
Aristo aimait peu de choses en dehors de la guerre contre les sorceri.
Exactement comme leur père. C’était d’ailleurs une source de conflit entre les
deux frères.
Portia regarda Melanthe.
— Vous avez un sacré passif, tous les deux, hein ? Ta sœur a décapité
son père, et tu l’as personnellement cassé en morceaux alors que tu es son
âme sœur, dit-elle avec une indifférence face à cette tragédie qui glaça le sang
de Thronos. Ensuite, les vrekeners vous ont poursuivies. Raison pour laquelle
tes réactions, au cours de cette dernière semaine, nous ont laissées perplexes.
Melanthe se tourna vers elle sans comprendre. Mais, au lieu de demander
à Portia ce qu’elle voulait dire, elle lança :
— Venons-en plutôt à ce qui nous intéresse.
— Tu veux que je te dise, Félix ? demanda Ardente d’un air enjôleur.
Chaque fois que le nom du vrekener a été mentionné, Lanthe s’est
empourprée, son regard a pris des reflets métalliques.
Thronos se figea. Était-ce possible ?
— C’était de la haine, cracha Melanthe.
Mais il eut l’impression que ses sentiments étaient beaucoup plus
complexes que cela.
Lui-même ne se faisait aucune illusion sur ses propres sentiments.
Comme un ruisseau qui creuse son lit dans le roc, les agissements de
Melanthe l’avaient irrémédiablement transformé. Il n’éprouverait plus jamais
que du mépris pour elle.
— Donc, tu ne verras aucune objection à ce qu’on l’écorche vif ? Qu’on
l’écrase sous une montagne ?
Melanthe eut un gloussement incrédule.
— Après vous, je vous en prie. Et gardez-moi une place au premier rang.
Finalement, elle le détestait peut-être autant que lui la haïssait.
Du dos de ses griffes métalliques, Ardente caressa la cuisse nue de Portia,
tout en s’adressant à Melanthe.
— Tu l’as blessé avant qu’il ait la capacité de se régénérer. Tu l’as donc
rencontré alors qu’il n’était qu’un enfant ?
De même pas douze ans.
— Il est de notoriété publique qu’un vrekener ne quitte jamais son âme
sœur, ne lui est jamais infidèle. Dis-nous, Lanthe, le puissant seigneur de
guerre serait-il puceau ? L’ange serait-il aussi pur que la neige vierge ? Ou le
démon a-t-il vu le jour en lui très, très tôt ?
Thronos serra les dents. Ne me traite pas de démon.
Melanthe ne répondit pas. Au moins refusait-elle de se joindre à leurs
moqueries.
Le regard d’Ardente se posa sur lui, lubrique.
— Il faut que je l’initie !
Rester silencieux plus longtemps lui fut impossible.
— Essaie seulement, traînée. Libère-moi et essaie !
Elles gloussèrent.
— Oh, Portia, comment puis-je arriver à le séduire ?
Bonne chance. Si tu crois que je n’ai pas déjà essayé d’aller voir
ailleurs ! Il regarda Melanthe. Qu’éprouvait-elle à l’idée qu’il couche avec
une autre ?
Son visage était impassible, mais ses yeux jetaient des éclairs.
— C’est une perte de temps que nous ne pouvons nous permettre,
Ardente. Revenons-en à notre plan, maintenant.
Tiens, Portia était-elle jalouse ?
Avec un petit rire, Ardente courut vers Melanthe. Sa vitesse était telle que
Thronos eut du mal à la suivre du regard. En un éclair, elle avait traversé la
clairière, pris place derrière Melanthe et posé une lame sur sa fine gorge,
juste au-dessus de son torque.
— Non ! hurla Thronos.
Sous l’effet du pouvoir d’Ardente, la lame était déjà rouge. Melanthe
grimaça. Elle avait chaud.
Portia se leva, franchit la distance qui la séparait des deux femmes sur un
petit nuage de gravier, brandissant une main coupée pour retirer le torque.
Félix, le sorcier qui ne perdait rien pour attendre, la suivit, visiblement
amusé par cette mise en scène.
— Tu vas faire exactement ce qu’on te dit, sinon tu mourras, dit Ardente
à Melanthe. Mais avant que Portia ne libère tes pouvoirs, nous allons faire en
sorte que tu ne puisses pas utiliser ton pouvoir de persuasion en donnant des
ordres.
D’une main de fer, elle attrapa la joue de Melanthe.
— Maintenant, sois une gentille petite reine et tire la langue.
10

Lanthe était en proie à une profonde confusion.


Revoir Félix après toutes ces années la troublait. Sans parler du désir
manifeste qu’Ardente éprouvait pour Thronos. Ses tentatives de séduction
avaient affecté Lanthe d’une étonnante manière, à laquelle elle devrait
réfléchir dès qu’elle en aurait le temps.
Pour le moment, elle était trop occupée : elle s’apprêtait à subir une
amputation. La sueur coulait sur son front et dans son cou, glissant sur son
foutu torque.
— Perds ta langue, et tu gagneras ta liberté, ironisa Ardente.
Thronos hurla son désaccord, battant des ailes dans sa cage, comme s’il
avait peur pour Lanthe. Un instinct incontrôlable le poussait à agir ainsi,
malgré la haine qu’il éprouvait pour elle.
Thronos était-il si différent de Félix ? Les deux hommes voulaient
quelque chose d’elle, mais aucun d’eux n’était attaché à elle. Ils ne voyaient
que ce qu’elle pouvait leur apporter, ce qu’ils pouvaient tirer d’elle.
— Faites vite, dit Félix, s’attirant un regard assassin de la part de Lanthe.
Plus vite la langue tombe, plus vite elle se régénère. Et je sais précisément ce
qu’elle voudra faire en premier avec la nouvelle, ajouta-t-il avec un sourire
étincelant.
Lanthe frémit. Il avait le pouvoir de lui faire croire que chaque instant de
ce supplice était agréable.
— Allez, ouvre grand, ordonna Ardente. Et n’aie pas peur, la lame n’est
pas assez chaude pour cautériser.
Lanthe déglutit. Autour d’eux, la foule des Pravus s’était resserrée,
excitée par la promesse du sang. À les voir ainsi, elle comprenait presque
pourquoi une espèce avait éprouvé le besoin de les civiliser.
À moins que quelqu’un ne débarque pour faire diversion, je vais perdre
ma langue, là. Elle repousserait, bien sûr, mais la langue était une partie
hypersensible de son anatomie. Mamma mi’or, elle allait jongler.
C’est le prix à payer pour sortir libre de cette île.
Elle jeta un regard en direction de Thronos. Il se débattait, tentait de
repousser les pierres, qui ne bougeaient pas. Quand elle tira la langue et
qu’Ardente en saisit le bout avec ses griffes, il devint comme fou, frappant la
roche de ses cornes jusqu’à ce que le sang dégouline sur son visage.
Elle se tendit, se prépara à la douleur.
— Ce sera terminé dans une minute, Mel, murmura Félix.
Des paroles apaisantes, dans la bouche d’un spectateur assoiffé de sang…
Schlak !
Elle hurla, le sang coula, sous les vivats de la foule.
À l’agonie, elle s’étrangla avec son sang. Sa vision se brouilla, et des
points noirs voletèrent devant ses yeux. Quand ses jambes se dérobèrent sous
elle, Ardente la retint par son torque. De son autre main, elle brandit la langue
de Lanthe, pour que tous la voient. Puis elle la jeta dans la foule.
Ne sombre pas. Ne sombre pas.
Portia passa la main de Fegley sur le visage de Lanthe avant d’en
appliquer le pouce sur le torque, qui s’ouvrit.
Libre, Lanthe tomba à quatre pattes, la bouche pleine de sang. Une flaque
pourpre se forma sur le sol.
Est-ce assez coloré pour vous, sales garces ?
— Le portail, Lanthe, dit Portia d’un ton désinvolte. Directement ouvert
sur la capitale centaure, si tu veux bien.
Tremblante, Lanthe répondit d’un hochement de tête, comme si elle allait
s’y mettre de ce pas. Sa magie se manifesta immédiatement, et le plaisir que
cela lui procura effaça presque la douleur. Après une aussi longue pause
forcée, elle débordait littéralement de puissance.
Quand elle croisa de nouveau le regard de Thronos, elle eut un sourire
méchant. Comme lui, ces sorceri l’avaient sous-estimée.
Elle possédait un pouvoir secret, qu’elle avait pris soin de ne jamais
révéler quand elle partageait la cellule d’Ardente et de Portia. Car, au fond,
elle était fourbe et méfiante.
Même sa nouvelle amie Carrow ignorait que Lanthe pouvait
communiquer par télépathie, un pouvoir qu’elle avait dérobé plus d’un siècle
auparavant.
Il n’était pas nécessaire que ses ordres sortent de sa bouche ; il suffisait
qu’ils soient entendus par ses victimes.
Elle leva ses deux mains ensanglantées. Autour d’elle monta une lumière
bleutée, iridescente, que la chaleur faisait onduler. Tous penseraient qu’il
s’agissait du portail.
Erreur.
Elle allait recourir à l’ordre qu’elle trouvait si commode quand elle
gardait les jumelles de Cadeon et de Holly. Mentalement, elle ordonna :
Dormez, Pravus, et les jambes de ceux qui l’entouraient flageolèrent, leurs
paupières s’alourdirent, leurs regards se nimbèrent d’étonnement. Dormez. Et
oubliez mon passage en cet endroit. Les corps tombèrent les uns après les
autres, Portia et son estrade de gravier s’écroulèrent.
— Portia ! hurla Ardente.
Tu es épuisée, tu dois dormir. Immédiatement !
Ardente tomba, inconsciente, à côté de son amante.
Tous les membres du Pravus alentour étaient hors d’état de nuire.
Mais la dépense en énergie et la perte de sang avaient affaibli Lanthe, et
elle était loin d’être tirée d’affaire. Car, pour une raison qu’elle ne
s’expliquait pas, elle avait exclu Thronos de son ordre télépathique.
Sans le pouvoir de Portia sur la cage de pierre, il avait réussi à soulever la
dalle supérieure. Trompée par ses cicatrices et sa claudication, Lanthe ne
l’avait pas cru aussi fort. Le voyant jeter la dalle comme s’il s’agissait d’un
vulgaire galet, elle se promit d’en tenir compte, désormais.
S’il la capturait de nouveau, elle se retrouverait à la case départ, la langue
en moins. Elle n’avait pas forcément souhaité que les sorceri fassent de lui un
jouet, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’elle voulait lui appartenir.
Hou là. J’ai le tournis. Il me faut un portail. Elle pourrait s’y glisser et le
quitter, fuir cette île cauchemardesque. L’espace d’un instant, elle s’inquiéta
pour Carrow et Ruby, mais elles devaient être sous la protection de ce vémon
si dangereux. Elles ne risquaient rien. Probablement.
Lanthe cracha encore du sang. Réussirait-elle à ouvrir une brèche ? Elle
venait d’user de son pouvoir de persuasion, et tant de choses pouvaient mal
tourner quand on créait un portail…
Le dernier qu’elle avait réussi à ouvrir, c’était vers Oubli, une des
dimensions infernales des démons. Mais elle s’était en réalité contentée de
rouvrir un portail déjà en place.
Super fastoche.
Aujourd’hui, fatiguée et pressée comme elle l’était, elle risquait de
rouvrir une porte vers cet endroit. Ou vers une dimension encore plus
mortelle. Un univers où le gaz moutarde remplaçait l’oxygène, ou un
royaume cent pour cent aquatique.
Pire que la mort subite, certaines dimensions pouvaient même changer un
être de manière irréversible.
Thronos claudiqua dans sa direction. Il semblait déterminé. Derrière lui,
de nouveaux centaures entrèrent au galop dans la clairière et découvrirent
leurs congénères inconscients.
La menace était double. Elle n’avait pas le choix. Un portail, donc.
Avalant son sang, elle créa une faille, une toute petite entaille dans cette
réalité. Elle tenta de se concentrer sur Rothkalina, sur sa maison, mais sans
parvenir à gommer sa peur de commettre une erreur.
Ouvre-toi, ouvre-toi. Thronos poussa un cri et se mit à courir, saisissant
au passage une épée sur un démon endormi.
Ouvre-toi…
Quand les centaures chargèrent derrière lui, Lanthe recula, dos au portail.
Thronos ne la quittait pas des yeux. Sans cesser de courir, il donna un
grand coup d’épée. Mais pourquoi…
La lame reparut soudain, ensanglantée. Et la tête de Félix roula à terre.
Lanthe en resta bouche bée, et le sang couvrit son menton. Il est fou, ce
vrekener. Elle pivota et se jeta dans le portail.
Nuit. Brouillard et boue. Ce n’était pas Rothkalina, ça, c’était sûr.
Brièvement, le ciel couvert de l’île-prison éclaira d’un jour vacillant ce
monde pluvieux. Alors que les yeux de Lanthe s’habituaient au manque de
lumière, elle entendit Thronos hurler son nom.
Elle ordonna au portail de se refermer. Au moment où les mâchoires de
l’ouverture se touchaient, il plongea à travers et s’écrasa à côté d’elle.
À peine le portail se fut-il refermé que des grognements et des sifflements
résonnèrent tout autour d’eux.
— Tu nous as fait passer en enfer, sorcière ? grogna Thronos dans
l’obscurité.
11

Thronos eut du mal à reprendre ses esprits – et à ravaler la fureur qu’avait


éveillée en lui le spectacle auquel il venait d’assister.
Sa promise avait été mutilée. Par d’autres sorceri. Il aurait aimé avoir le
temps de les décapiter tous.
Concentre-toi, Talos. Il huma l’air, inspectant son nouvel environnement.
Ils se trouvaient sur un îlot rocheux, au milieu d’une mer qui évoquait le
mercure. La brume enveloppait la nuit. Une espèce de marais surnaturel ?
Il avait parcouru différentes dimensions à la recherche de son âme sœur,
mais ce paysage-là ne lui disait rien. Lanthe pouvait l’avoir emmené
n’importe où. Thronos n’aimait pas les portails qu’elle créait. Chaque fois
qu’il en avait vu un, il l’avait perdue une nouvelle fois.
Un énorme serpent de mer rouge apparut sur la crête d’une vague, sur
leur droite, son aileron plus acéré qu’une lame de rasoir fendant la surface.
— Oui, c’est bien ça. Nous sommes passés en enfer, dit-il au moment où
un serpent vert émergeait de l’eau sur leur gauche.
Melanthe allait sans doute ouvrir un autre portail sans attendre. Mais pas
vers Cyel – jamais il ne lui dirait comment gagner son domaine caché. Car
qu’arriverait-il si elle s’en échappait et décidait d’ouvrir un portail spécial
pour laisser une armée ennemie envahir Cyel ?
— Ouvre un autre portail vers un royaume mortel, ordonna-t-il. Quelque
part en Europe.
Il savait qu’elle ne pouvait pas répondre – du sang coulait toujours entre
ses lèvres. Mais il lui suffisait d’acquiescer et de se mettre au travail.
Une fois qu’ils auraient quitté cet endroit, il l’interrogerait.
Comment as-tu fait pour endormir les membres du Pravus et pas moi ?
Dans quel but as-tu ensorcelé Omort, si tu l’as vraiment fait ? Pleures-tu le
sorcier que j’ai décapité ?
— Allez, au boulot, lança-t-il sèchement, peu habitué à devoir répéter ses
ordres.
Quand Thronos lançait ses bataillons de chevaliers contre le Pravus,
personne n’osait jamais lui désobéir.
Elle secoua la tête, ses tresses bondissant sur ses fines épaules.
Elle refusait ? Il s’accroupit devant elle, découvrant ses crocs.
— Fais ce que je t’ai demandé. Maintenant.
Il va me falloir quatre ou cinq jours avant de récupérer assez d’énergie
pour ouvrir un nouveau portail. D’ici là, je vais être un peu dans le pâté.
Il se redressa brusquement, grimaçant sous l’effet des mots qui étaient
apparus directement dans son esprit. C’était donc ainsi qu’elle leur avait
ordonné de s’endormir : par télépathie !
En y repensant, il comprit qu’elle avait dû feindre l’hésitation sous la
menace de la lame d’Ardente. Elle avait un plan, et un seul objectif : se
débarrasser de son torque.
Il détestait la télépathie – rappel flagrant de ce que Melanthe était
réellement. Mais au moins cela lui permettrait-il de communiquer avec lui en
attendant que sa langue se régénère. Il était capable de répondre de la même
manière, en pensant à ses paroles plutôt qu’en les prononçant, et il savait
qu’elle l’aurait compris grâce au pouvoir qui lui permettait de lire dans les
esprits. Mais il refusait de lui laisser pénétrer ses pensées – il avait même
développé des boucliers mentaux destinés à l’en empêcher.
— Combien d’autres dons possèdes-tu ?
Seulement trois, hélas.
Mentait-elle ?
— Si tu as suffisamment de pouvoir pour communiquer par télépathie,
comment se fait-il que tu ne puisses pas ouvrir un portail ?
Ce n’est pas parce que je fais des kilomètres à pied que mes paupières
sont fatiguées.
— Tes pouvoirs s’usent et se régénèrent indépendamment les uns des
autres ?
Elle haussa les épaules.
La télépathie est une seconde nature chez moi. Ouvrir une brèche dans la
réalité… pas vraiment.
Elle n’avait pas dit un mot de son pouvoir le plus destructeur.
— Et ton pouvoir de persuasion ?
Ne fonctionnait-il que de temps en temps, lui aussi ? Quand elle aurait
retrouvé suffisamment de force pour ouvrir un portail, elle pourrait lui donner
des ordres. L’épée était à double tranchant. Thronos était dans la même
position que les sorceri. Il ne pouvait pas lui faire plus confiance qu’eux.
Quel dommage qu’elle n’ait plus son torque !
La persuasion est un pouvoir imprévisible chez moi.
Sous la pluie, elle essuya son menton sur son épaule, la maculant de sang.
Un filet carmin coula sur son bras, puis tomba de son coude pour former une
petite flaque.
Il a tendance à se manifester quand je suis en danger. Donc, si j’étais toi,
j’arrêterais de me menacer.
À l’idée de tout ce qu’elle pouvait lui ordonner de faire, il frémit. Avait-
elle réellement le pouvoir de l’obliger à l’oublier ? Mais tandis que la raison
lui soufflait : « C’est peut-être ce qui pourrait arriver de mieux », son instinct
protesta.
Son corps aussi. Se souvenait-il que Thronos ne serait jamais capable de
posséder d’autre femme qu’elle ?
— Il doit bien y avoir un moyen de gagner quelques jours sur cette
période de… pâté ?
Ils ne pouvaient pas se permettre de rester coincés ici. Quelque chose,
dans cette dimension, le mettait encore plus mal à l’aise que dans la
précédente. Il percevait le danger partout, bien sûr, mais le sentiment qui
dominait en lui était l’espoir.
Parce qu’il était avec elle ?
Je dois attendre plusieurs jours avant d’avoir assez de force pour ouvrir
un portail que moi seule pourrai franchir. Pas de bol pour toi.
Donc, à moins qu’ils ne trouvent un autre portail, ou une créature du
Mythos capable de les téléporter, ils étaient coincés ici.
— Où sommes-nous ?
Je ne sais pas.
La pluie redoubla, et elle trembla encore un peu plus. Vu le sang qu’elle
avait perdu, elle devait être frigorifiée, avec ce temps. Et le processus de
régénération mettait le corps à rude épreuve.
Le vent se leva, apportant avec lui différentes odeurs. Thronos se tendit
en humant celles de la lave, de la putréfaction, du sang de créatures du
Mythos. En grande quantité.
Personne ne t’a forcé à venir avec moi ! Depuis quand les auto-stoppeurs
se plaignent-ils de la destination ?
— Réponds-moi !
Je ne maîtrise pas toujours le choix du portail que j’ouvre ! Surtout
quand on me met la pression.
Il soupira. Dans l’immédiat, il valait mieux qu’il se concentre sur les
moyens de rester en vie. Plissant les yeux, il tenta de voir dans la brume et
repéra au loin ce qui ressemblait à deux massifs montagneux, reliés par un
haut plateau.
Il y avait deux autres petites îles entre cet endroit et le rocher sur lequel
ils se trouvaient, mais elles étaient distantes de plusieurs kilomètres, donc
trop éloignées pour qu’il puisse les atteindre d’un bond. Et, sans l’usage de
ses deux ailes, il était illusoire de croire qu’il réussirait à voler jusque-là.
Un autre serpent passa au large. Il lui sembla qu’ils étaient de plus en
plus nombreux. Et celui-ci fit claquer sa langue dans leur direction, une
langue de la taille de la jambe de Thronos. Plusieurs rangées de dents acérées
brillèrent dans la nuit.
Quand les cieux s’ouvrirent et qu’une pluie torrentielle s’abattit sur eux,
Melanthe se mit à grelotter. Plus elle pâlissait, plus les meurtrissures
ressortaient sur son visage aux traits si fins.
Sans réfléchir, il ouvrit son aile encore valide pour la protéger de la pluie,
mais s’arrêta en chemin, furieux contre lui-même d’éprouver de la
compassion pour elle.
— Je pensais que tu voudrais coopérer avec moi, sorcière. Tu ne peux pas
voler, alors comment comptes-tu te sortir de cette fâcheuse situation ?
À moins que tu n’aies prévu de passer la semaine ici, en compagnie des
serpents de mer ?
Elle fixa son aile mutilée d’un regard mauvais.
— Elle sera guérie d’ici quelques heures, déclara-t-il.
Ensuite, il leur trouverait un abri sûr.
Tu fais comme si on était des partenaires, comme si je n’étais pas ta
prisonnière. On n’est pas une équipe. Je te déteste ! Dès que je peux, je te
fausse compagnie, connard.
— Je n’en attends pas moins de toi. Mais d’ici ta prochaine tentative
d’évasion, il va falloir que tu répondes à certaines questions. C’était qui, pour
toi, ce sorcier ?
Un ex. Félicitations, tu l’as décapité.
— Le regrettes-tu ?
Elle leva les yeux au ciel.
Ce que je regrette, c’est que tu n’aies pas chopé son armure d’or au
passage. Ce n’était ni un ami ni un allié.
— Alors pourquoi avoir couché avec lui ?
Son comportement sexuel le sidérait.
Pourquoi pas ?
Si tu perds le contrôle, tu perds ton âme sœur. Ravalant sa colère, il
demanda :
— Pourquoi as-tu ensorcelé Omort ?
Elle redressa le menton, prenant un air buté.
— Tu réponds, ou tu plonges.
Elle suivit du regard un aileron qui fendait les flots, tout près.
Je lui ai ordonné de ne pas se servir de ses pouvoirs quand il combattrait
Rydstrom.
Tout le monde savait, dans le Mythos, que Rydstrom le Bon avait éliminé
Omort l’Immortel et repris ainsi le contrôle de son royaume de Rothkalina,
mais Thronos s’était effectivement demandé comment le roi des démons furie
avait jugulé les immenses pouvoirs d’Omort.
— Pourquoi rendre ce service à Rydstrom et ainsi trahir ton propre frère
et… amant ? demanda-t-il d’une voix rauque, peinant à prononcer ce mot.
Le visage de Lanthe se tordit de dégoût.
Mon amant ? C’était un être abject ! Sans parler du fait que c’était mon
frère. Oh, ce n’est vraiment pas…
La pensée s’interrompit brusquement. Elle se détourna, prise de haut-le-
cœur, mais ne vomit que du sang.
Plutôt mourir que de coucher avec ce type !
Oserait-il la croire ? Un dégoût aussi violent ne pouvait pas être feint…
Elle regarda Thronos, les yeux brillants de colère.
Je te tuerai dans ton sommeil, pour m’avoir dit des choses pareilles !
— Pourquoi devrais-je te croire ? Il est de notoriété publique qu’Omort
aimait s’accoupler avec ses sœurs, et tu as vécu sous sa protection pendant
des siècles.
Tu veux vraiment savoir ce qu’était la vie avec lui ? C’était abominable.
Nous vivions avec sa folie, en étions les témoins chaque jour ! Il menaçait
sans cesse de me tuer et a été sur le point de le faire des dizaines de fois.
— Tu mens encore. Si tu détestais tant cette existence, pourquoi n’es-tu
pas partie ? Je sais que Sabine et toi étiez libres de vos mouvements. Et
pourquoi Omort aurait-il voulu la mort de sa sœur ?
Elle se détourna, serra les poings.
Va te faire foutre.
— Réponds !
Silence. Il la prit par les épaules.
— Tu sens le souffle du serpent ?
Elle voulut se débattre, mais elle était aussi faible qu’une enfant.
Il nous a empoisonnées, Sabine et moi. Avec le morsus.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne suis pas aussi féru de poison que
vous autres, lâches sorceri.
Les sorceri adoraient recourir à cette arme, presque autant qu’ils aimaient
boire et jouer, se traitant eux-mêmes d’« intoxiqués ».
Le morsus tue par son effet de manque. Si nous le quittions plus de
quelques semaines, nous risquions de mourir de douleur. Il possédait le seul
antidote et nous donnait une dose de morsus de temps à autre, si nous ne
l’avions pas trop énervé.
Cela semblait trop étrange pour être vrai, et c’est pour cela que Thronos
la crut. Seul un sorcier était capable d’infliger une chose pareille à sa famille.
— Pourquoi devrais-je te croire ? répéta-t-il pourtant.
Primo, je me fous que tu me croies ou pas, parce que tu ne comptes pas.
Secundo, ton amie Nïx confirmera tout ce que je t’ai dit.
Il… croyait Melanthe. Du coup, sa vieille compagne, la colère, retomba
d’un cran. La sorcière n’avait pas participé avec délice aux atrocités
commises sous le règne d’Omort.
Et même si elle avait beaucoup de défauts, il décida qu’elle ferait une
épouse convenable.
— Je te crois, ce qui signifie que je t’épouserai. Tu seras ravie
d’apprendre que la torture n’est désormais plus à l’ordre du jour.
Les yeux de Lanthe scintillèrent.
Si tu t’imagines que je vais t’accepter comme époux ! Tu n’as aucun droit
sur moi ! Tu es comme Omort, à vouloir décider de mes choix, de ma vie.
Mais Omort, nous l’avons tué à la première occasion.
— Encore des menaces ?
Si nous l’avons suivi, c’était pour une seule raison : il avait promis de
nous protéger des vrekeners !
— Mais pas de moi. Je n’ai croisé ton chemin qu’à quelques reprises ces
dernières années, et chaque fois que j’ai été sur le point de t’atteindre, au
dernier moment, tu t’es échappée en usant de tes pouvoirs. Si un groupe
dissident t’a prise pour cible, je n’en étais pas informé.
Comment pouvais-tu ne pas savoir ce que faisaient tes propres hommes ?
Il la sentit qui sondait ses pensées, essayait de lire dans son esprit. En un
instant, il mit ses boucliers en place, mais apparemment, elle avait déjà trouvé
ce qu’elle cherchait et lâcha un petit cri.
Tu n’étais vraiment pas au courant ! Alors, je vais te faire un petit
résumé. Moins de deux ans après le massacre de l’abbaye, tes preux
chevaliers ont emmené Sabine dans les airs et l’ont lâchée en plein vol. Pour
rire. J’ai vu son crâne exploser sur les pavés. Et j’ai failli ne pas réussir à la
ramener d’entre les morts.
Les vrekeners étaient la bête noire des êtres maléfiques. Ils ne faisaient
jamais le mal.
Elle comprit ce qu’il pensait.
Tu ne me crois pas ? À ton avis, pourquoi est-ce que j’ai si peur du vide ?
Parce que j’ai vu ce qui arrivait à un corps à l’atterrissage ! Ensuite, moins
d’un an plus tard, vous nous êtes retombés sur le dos.
Son regard se perdit dans le lointain.
Nous nous sommes cachées dans un grenier à foin. Mais ces immenses
mâles ailés, tes chevaliers, nous ont retrouvées. En riant, leur chef a pris une
fourche et l’a plantée dans le foin.
Elle serra le poing droit.
Sabine a sauté du grenier et s’est mise à courir pour les attirer et les
détourner de moi. Ils l’ont poursuivie jusqu’à une rivière. Elle ne savait pas
nager, elle s’est noyée.
Melanthe se pencha vers lui d’un air agressif.
Je l’ai retrouvée sur la berge, trois villes plus loin. Et, une fois de plus,
j’ai dû faire appel à toute ma puissance pour la ramener à la vie.
— Tu voudrais que je croie que mes hommes ont essayé de massacrer
mon âme sœur à la fourche alors qu’elle n’était qu’une petite fille sans
défense ? Et que le dévouement de Sabine t’a sauvé la vie ? Mais tout sonne
faux !
Melanthe mentait. Il ne pouvait en être autrement.
Parce que les vrekeners, eux, ne mentaient pas.
Je ne m’attends pas que tu me croies. Je ne m’attends pas non plus que tu
croies que nous n’étions pas des cas isolés. Que tes chevaliers ont brutalisé
d’autres sorceri, plus cruellement encore.
— L’ensorceleuse file son histoire à dormir debout.
L’ensorceleuse en a ras la casquette de tes conneries de vrekener !
Elle lui cracha son sang à la figure. Thronos se leva d’un bond, la
soulevant avec lui.
— Tu me provoques ?
J’aurais dû t’endormir avec le reste de ces têtes de nœud !
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait, alors ?
Elle détourna les yeux.
— Pourquoi, Melanthe ?
Son expression intriguée le fit se retourner. Des dizaines de serpents de
mer se trouvaient là, tous de couleurs différentes. Combien étaient-ils
exactement ?
Il remarqua alors que la forme de leur petite île avait changé.
— La mer monte, lâcha-t-il, au moment où elle pensait : Je crois que mon
sang les attire.
12

Évidemment, il avait fallu que Lanthe crache au visage de la seule


personne capable de la sauver des gueules béantes des serpents de mer. La
pluie peinait à nettoyer le sang qui dégoulinait sur les pommettes
parfaitement ciselées de Thronos.
Mais, de toutes ses peurs, la crainte d’être mangée venait juste après celle
de subir une attaque de vrekeners. Il était temps d’être un peu plus gentille
avec son persécuteur.
Oubliant la douleur qui lui vrillait la bouche, elle prit une attitude
séductrice.
Il semblerait que je t’aie barbouillé de mon sang. Vilaine Lanthe ! Hé,
j’ai une idée. Et si on faisait équipe, tous les deux ?
Il la fusilla du regard, tout en testant ses ailes, le visage tendu. Son aile
blessée était loin de pouvoir revoler. Il était comme un avion qui a perdu un
moteur.
— Il faudra que ça suffise pour nous porter jusqu’à la côte que j’ai
aperçue, dit-il quand l’eau vint leur lécher les pieds.
Elle se tourna vers le large, ne vit rien dans le brouillard. Mais l’eau
couleur mercure et les serpents arc-en-ciel lui donnaient une idée de l’endroit
où ils se trouvaient. Et, si elle ne se trompait pas, le danger était partout. S’ils
tombaient sur des rivières de feu et une guerre démoniaque, elle saurait avec
certitude où ils avaient atterri…
Lanthe avait besoin du vrekener pour survivre – et elle avait besoin qu’il
soit optimiste, certain de pouvoir la sauver. Comment allait-elle réussir à faire
monter son adrénaline ?
Elle baissa les yeux sur son torse. Sa chemise était grande ouverte,
révélant sa peau tailladée. Ses muscles étaient fermes, généreux. Fascinants.
Pas étonnant qu’Ardente ait eu envie de lui.
Lanthe tendit le bras et posa une paume tremblante sur lui. Il se tendit, et
aussitôt, elle sentit les battements de son cœur gagner en intensité. C’était la
deuxième fois depuis qu’ils étaient adultes qu’elle le touchait délibérément.
Elle se racla la gorge, avant de se souvenir qu’elle ne pouvait pas parler.
Thronos, si tu réussis à nous sortir de là…
L’eau montait, les serpents s’enhardissaient.
… je te laisserai me toucher.
Il la fixa d’un regard intense.
— Ce que tu ne comprends pas, c’est que je ferai ce qui me plaît.
C’était la meilleure. Depuis quand était-il aussi arrogant ? Puis elle se
souvint qu’enfant, déjà, il était comme cela.
Il l’attrapa et la prit dans ses bras, contre son torse puissant.
— Tu m’appartiens. Tu es le prix de ma douleur !
La foudre tomba non loin, ponctuant ses paroles.
Elle lui appartenait, comme elle avait appartenu à Omort ? Cela faisait à
peine un an qu’elle avait recouvré sa liberté !
— Mais que tu proposes ton corps en échange de ma protection ne
m’étonne pas, ajouta Thronos. Maintenant, ferme-la et noue tes jambes
autour de ma taille.
En cas de problème, mets les bouts. Mais, ne voyant pas d’autre solution,
elle obtempéra. La jupe relevée sur les hanches, elle sentit les mains de
Thronos se plaquer sur ses fesses pour la maintenir contre lui. Ses paumes
calleuses et chaudes lui firent l’effet d’un fer rouge sur sa peau humide. Ce
fut comme si un courant électrique passait entre eux.
À en croire l’expression de Thronos, il avait ressenti la même chose.

Comment allait-il réussir à se concentrer sur le sauvetage de Melanthe


quand ses paumes palpaient le moelleux de ses courbes si sensuelles ?
Son seul espoir, pour la protéger, était de sauter d’île en île jusqu’à la
côte. Il réfléchissait à cette tâche herculéenne quand la sorcière avait évoqué
la possibilité de le laisser la toucher.
Il s’était mis à bander aussi sec, le sang n’abondant plus ni vers son aile
blessée ni vers son cerveau. Pour qu’elle ne voie pas avec quelle facilité elle
le mettait en émoi, il s’était discrètement rajusté.
Combien d’hommes avaient déjà succombé à cette séduisante créature ?
à ses mensonges ? Sa vieille amie la colère reprit le dessus. C’était elle qui le
propulserait hors de ce marais.
— Je te suggère de t’accrocher.
Elle posa le visage contre son torse, l’agrippa plus fort encore.
Dans un cri, il se lança dans le vide en direction de l’île la plus proche,
battant de son aile valide pour prendre le plus d’altitude possible. Ce fut un
peu court. Il atterrit à quelques mètres de la rive, dans l’eau jusqu’aux
genoux, et se rua aussitôt vers la terre ferme. Derrière eux, des dents
claquèrent, puis un sifflement retentit, et il sentit l’haleine fétide du monstre
sur sa nuque.
C’est pas passé loin, Thronos !
Il était déjà concentré sur l’île suivante, qui se trouvait un peu plus loin
encore. Il tenait enfin son âme sœur. Ne restait plus qu’à la sauver des griffes
de dizaines de serpents de mer géants.
Les mâchoires crispées, il se prépara et se lança. À mi-chemin, il comprit
qu’il n’atteindrait pas l’île. Un serpent émergea de l’eau juste en dessous
d’eux ; au dernier moment, Thronos se posa sur le dos de la bête pour
reprendre de l’élan. Ils atterrirent sans difficulté sur l’île.
Un serpent de mer n’est pas un tremplin !
Il pouvait se passer de ses critiques.
— Tu n’as plus de langue, mais jamais tu ne la fermes, hein ?
Il ne quittait pas sa destination des yeux. Comme il l’avait vu au départ, il
s’agissait de deux massifs montagneux que reliait un plateau. Les falaises
s’élevaient au-dessus de la mer, vertigineuses, comme si quelque géant avait
tranché net dans le rocher, coupant une montagne en deux. De la lave coulait
sur les côtés, formant des cascades d’un orange brillant.
Le plateau surplombait la mer de plusieurs dizaines de mètres. S’il ratait
son coup, c’était la chute assurée dans les flots infestés de serpents.
La tempête forcissait, la pluie les fouettait sous les bourrasques de vent.
Mais cet îlot-là était plus long, ce qui lui permettrait de prendre un peu
d’élan. Et même si les vents lui apportaient du plateau rocheux des odeurs qui
ne lui disaient rien qui vaille, il n’avait pas le choix. Il devait continuer.
Au loin sonna un cor, dont l’écho voyagea entre les deux massifs.
Un appel au combat ?
Des cris sanguinaires s’élevèrent, et l’on entendit des coups, métal contre
métal. Quelques instants plus tard, le ciel s’illumina. Les pouvoirs du Mythos
s’exprimaient dans un déchaînement de puissance.
Il vit des grenades incendiaires, des bombes de glace. Les pouvoirs de
combat faisaient tourbillonner l’atmosphère. Des démons, à coup sûr. Mais
combien de factions exactement ?
— Bravo, Melanthe. Tu nous as fait passer d’une guerre à une autre.
Je crois que je sais où nous sommes. C’était censé être un mythe. La
source de tous les démons.
La source ? Et soudain, il comprit.
— Tu nous as transportés à Pandémonia ?
Pluriel de pandémonium. Parce que c’était, selon la légende, la dimension
d’où venaient des centaines d’espèces démoniaques.
Derrière lui, un serpent siffla. L’eau montait toujours, à un rythme
inquiétant. Il n’avait d’autre solution que d’aller de l’avant. Restait à espérer
qu’ils pourraient éviter le conflit.
Tandis qu’il reculait pour prendre son élan, elle le serra plus fort encore,
et il sentit ses griffes dans sa peau.
Il parcourut quelques mètres en courant, attendant le dernier moment
pour quitter le sol…
Dans un hurlement, il se jeta vers sa cible. Décollage. Trois battements
de cœur plus tard, il comprit qu’avec ce vent de front, il n’y arriverait pas.
Trop court, trop court.
On va boire la tasse, vrekener !
Quand le serpent vert se hissa sur la crête d’une vague, Thronos battit de
l’aile le plus vigoureusement possible pour l’atteindre, visant un atterrissage
sur terrain mouvant. Il commençait à en avoir l’habitude.
Il toucha le monstre juste au moment où celui-ci donnait un coup de
queue, qui les envoya vers l’île plus efficacement que le meilleur des
trampolines.
Usant de son aile comme d’un stabilisateur, Thronos reprit son équilibre,
mais la montagne approchait à très grande vitesse.
Il lui sembla apercevoir une grotte, entre deux coulées de lave.
Parviendrait-il à atteindre une cible aussi petite ? Le risque était immense. Il
orienta son aile, amorça une descente sur la gauche.
Descente à gauche, descente à gauche…
À gauche toute !
Ils s’engouffrèrent dans la grotte comme un boulet de canon. Thronos
tendit les jambes, renversa son aile, toucha le sol.
Il allait encore trop vite. Glissant vers le fond de la grotte, il se mit sur le
côté, se pencha en arrière et dérapa dans la poussière.
Ils s’arrêtèrent à quelques centimètres de la paroi.
13

Lanthe avait cru sa fin proche, convaincue qu’à cette vitesse, ils allaient
être projetés contre la montagne et soit s’écraser sur les rochers, soit prendre
un bain de lave.
Au lieu de quoi Thronos avait mis en plein dans le mille et effectué un
dérapage presque contrôlé pour finir en beauté. Elle s’écarta pour le regarder.
OK. Plutôt cool comme atterrissage, je reconnais. Question précision de
tir, tu assures.
Il lui sembla qu’il mettait un peu plus de temps que d’habitude avant de
lui adresser un regard de reproche. Puis il la déposa sur le sol et l’aida à
trouver l’équilibre en posant sa grande main sur son épaule.
Merci.
Il retira brusquement sa main – visiblement, il s’en voulait. Puis il pivota
sur lui-même pour examiner l’endroit où ils se trouvaient.
Grâce au halo lumineux du torrent de lave qui coulait juste à l’entrée de
la grotte, on y voyait suffisamment, et Lanthe put constater que les parois de
la grotte avaient été taillées, aplanies, comme si l’on avait voulu créer une
toile destinée à recevoir les innombrables hiéroglyphes qui y étaient gravés.
Des piliers soutenaient le plafond, et au fond de la grotte, contre la paroi, se
trouvait une étagère de pierre. L’ensemble était couvert de poussière.
Elle avait déjà vu des ruines antiques. Mais cet endroit semblait si ancien
qu’à côté, les autres avaient un petit air postmoderne.
Thronos parcourut la grotte, s’arrêtant ici et là pour humer l’air. Que
n’aurait-elle pas donné pour posséder ses sens surdéveloppés ! Et sa force,
aussi, pensa-t-elle en le voyant écarter un pilier brisé de son chemin, le
soulevant comme s’il s’agissait d’une allumette.
— Tu n’as aucune idée de la raison pour laquelle on a atterri ici ?
demanda-t-il.
Elle secoua la tête. Tout au fond de la grotte, sur la gauche, elle perçut
quelque chose qui fit se dresser les petits cheveux sur sa nuque. Il n’y avait
que dans un domaine que ses sens l’emportaient sur ceux de Thronos : l’or.
Pourtant, les parois semblaient massives. À la recherche d’une porte, elle
examina certains hiéroglyphes, les dépoussiéra. Du bout d’une griffe, elle
gratta légèrement la pierre, mais ne trouva rien.
Elle finit par s’éloigner, sans pouvoir s’empêcher de jeter un regard de
regret par-dessus son épaule. Peut-être un filon majeur était-il emprisonné
dans ces rochers, mais personne ne le découvrirait jamais dans cette
dimension infernale.
Cette idée lui mina le moral. Maintenant que la montée d’adrénaline
provoquée par leur fuite du marais aux serpents était retombée, la fatigue
prenait le dessus et, combinée à son importante perte de sang, lui faisait
tourner la tête. Sa langue en cours de régénération était douloureuse. Des
élancements irradiaient dans sa bouche et dans toute sa tête.
— Reconnais-tu ces inscriptions, sorcière ?
À Rothkalina, elle avait appris la langue démon et la maîtrisait bien, mais
aucun signe sur ces parois ne lui était familier.
Proto-pandémonien, peut-être ? Ou une sorte de langue démon
primitive ?
Thronos passa une main dans ses cheveux. Il semblait plus perdu encore.
Visiblement, quelque chose, dans cette grotte, le remuait.
— Tu voudrais que je croie que c’est par hasard que tu as ouvert un
portail vers Pandémonia ?
Mon portail pouvait s’ouvrir n’importe où, partout dans l’univers. Crois-
moi, ç’aurait pu être pire.
— Pire que Pandémonia ?
Absolument.
Les dimensions étrangères étaient souvent très dangereuses, au point que
seul un immortel pouvait y survivre. Dans le Mythos, beaucoup considéraient
les immortels comme de quasi-divinités. D’autres pensaient qu’ils avaient été
obligés d’évoluer pour s’adapter à ces dimensions inconnues et étaient
devenus toujours plus courageux, jusqu’à, un jour, atteindre l’immortalité.
Ensuite, ils avaient retraversé les réalités pour venir s’installer dans le monde
des mortels, attirés par l’existence relativement facile qu’offrait cette
dimension.
Du coup, les sorceri avaient assez peu évolué par rapport aux humains,
développant leurs sens mais gardant un corps assez faible par rapport aux
autres créatures du Mythos, et une espérance de vie susceptible d’être
écourtée par bien d’autres choses qu’une décapitation ou un feu magique.
L’un dans l’autre, son espèce avait zéro en évolution.
— Quelle dimension peut être pire que celle-ci, Melanthe ?
Ici, au moins, il y a de la pluie, dit-elle en essorant ses cheveux. On
aurait pu atterrir à Oubli et être forcés de combattre d’autres démons pour
avoir de l’eau.
Les ailes de Thronos frémirent d’agacement.
— D’autres démons ?
Tu aurais préféré Feveris, peut-être ?
Tous ceux qui pénétraient dans cette dimension étaient pris d’un désir
charnel incontrôlable et infini.
— Feveris ? La Terre de Luxure ?
Tiens, sa voix était devenue plus rauque, non ? Si elle avait eu plus de
sang dans les veines, il l’aurait peut-être bien fait rougir.
— Y es-tu déjà allée ?
Elle y était allée. Y avait glissé juste un doigt de pied, pour voir si les
rumeurs disaient vrai. Ses domestiques avaient attaché une corde autour de sa
taille pour pouvoir la sortir de là au cas où on l’ensorcellerait, ce qui n’avait
pas manqué de se produire. Quelques instants à peine après son arrivée,
Lanthe avait commencé un strip-tease pour un gnome.
Peut-être.
Elle n’avait jamais oublié cette dimension où le soleil brillait sans
discontinuer, où la mer était chaude et l’air chargé des odeurs mêlées de
crème à bronzer, de fleurs tropicales et de sexe. Et puis ces rayons de soleil
qui vous chauffaient la peau…
— Tu devais être comme un poisson dans l’eau, là-bas, grommela-t-il.
Lanthe n’avait pas oublié qu’il l’avait déjà traitée de traînée.
Peut-être que c’est toi qui m’as influencée pour que j’ouvre ce portail
vers Pandémonia, démon ! J’ai passé la nuit prisonnière d’un démon, alors il
était naturel que j’ouvre un passage vers ton monde d’origine.
Il se rapprocha d’elle, furieux.
— Ne me traite pas de démon !
Sans bouger, elle répéta ce qu’il lui avait dit sur l’île-prison :
Aurais-je touché un point sensible, créature ?
— Les démons sont brutaux. Les vrekeners ont de la grâce et un objectif
sacré. Nous descendons des dieux !
D’où tiens-tu ça ?
— Des contes de Troth, des textes sacrés transmis de génération en
génération depuis des millénaires.
Je vais devoir t’interrompre, tu m’ennuies déjà. En tout cas, mon beau-
frère Rydstrom n’est pas un sauvage. C’est un des meilleurs hommes que je
connaisse.
— Ça suffit avec Rydstrom ! On dirait que tu es amoureuse de lui.
Il est super sexy.
— Et c’est ce qui compte pour toi, hein ? Ce que tu peux être
superficielle, sorcière !
Et ce que tu peux être jaloux, toi !
— C’est beaucoup plus profond que de la jalousie. Les hommes avec qui
tu as couché m’ont volé quelque chose. Tu m’as volé quelque chose.
On peut savoir quoi ?
— Des années et des enfants. Pour ce crime, j’aurais tué n’importe qui
d’autre !
C’est ce que tu voulais de moi, pendant tout ce temps ? Des années et des
enfants ? Même si ces années étaient synonymes de malheur ?
— Je sais que notre vie ensemble sera sinistre, et je l’accepte. J’espère
seulement que nous parviendrons à élever nos enfants sans nous entre-tuer.
L’horloge biologique de Lanthe, ignorant que Thronos était un enfoiré de
kidnappeur qui se permettait de juger tout le monde, s’emballa en entendant
les mots « nos enfants ».
Déjà, quand Lanthe s’était occupée des jumelles, elle s’était mise à
tourner plus vite. Et devoir protéger la petite Ruby, en prison, l’avait fait
passer en mode turbo.
Le fait que Lanthe soit proche de la fin de son cycle fertile y était sans
doute aussi pour quelque chose.
Mais des enfants avec Thronos ? Jamais. Être retenue à Cyel contre son
gré, subir un lavage de cerveau serait suffisamment difficile comme cela.
Lanthe ne tenait pas à ce que, par-dessus le marché, ses enfants grandissent
sans avoir le droit de rire.
— On dirait que tu n’es pas contre l’idée d’avoir des enfants, remarqua
Thronos.
Pas du tout. Et ce n’était pas comme si elle ne s’était pas préoccupée de
trouver un partenaire, ces dernières années. Malheureusement, elle n’en avait
rencontré aucun qui puisse faire un père convenable. Soit elle tombait sur un
admirateur bizarre, soit sur un salopard qui lui piquait ses pouvoirs, soit elle
avait droit à la scène redoutée, celle du type qui regarde sa montre en
grimaçant, lâche : « Je me lève très tôt demain matin, mon chou » et met les
bouts.
Un petit coup vite fait. « Je te prends, je te laisse. » Mais jamais « je
t’engrosse et je me tire », parce qu’elle avait toujours pris ses précautions.
— Comment as-tu fait pour ne pas avoir d’enfants ? demanda Thronos.
Tu as pourtant eu maintes occasions de tomber enceinte.
Elle notait bien toutes ces petites remarques méprisantes destinées à
l’humilier et se jura de lui balancer ses origines démoniaques en pleine face à
la première occasion.
Écoute-moi bien : je vais te laisser la possibilité d’abattre deux cartes
« traînée » par jour. Si tu en joues une troisième, je te jure que je contre-
attaquerai et que tu le sentiras passer.
— Réponds à ma question.
Mon désir d’enfant est relativement récent, et il s’est éteint brusquement
lorsque tu m’as capturée. Quand j’aurai recouvré ma liberté, il est possible
que je me penche de nouveau sur la question.
— Jamais tu ne seras débarrassée de moi. À chaque seconde que nous
passons ensemble, je te deviens plus nécessaire.
Autant discuter avec un mur. Un mur démoniaque, et volant.
Tu envisages quoi, maintenant ?
— D’éviter la bataille qui fait rage sur le plateau, en dessous de nous.
Le tumulte du combat montait jusqu’à eux, omniprésent, tel un bruit de
fond.
— Ce qui veut dire que nous allons rester dans cette grotte jusqu’à ce que
tu puisses ouvrir un portail vers la dimension des mortels. De là, je
t’emmènerai à Cyel.
Tu n’as pas écouté ce que je t’ai dit, Thronos. Si tu ignorais que Sabine
et moi étions attaquées, c’est que tes chevaliers obéissaient aux ordres de
quelqu’un d’autre. Qu’est-ce qui les empêchera de me régler mon compte,
une fois qu’on sera à Cyel ?
— Mes chevaliers n’auraient jamais osé te faire du mal.
Il faisait moins le fier, pourtant, et ne semblait plus aussi sûr de lui. Il
fallait absolument qu’elle continue dans ce sens, qu’elle ébrèche ses
convictions petit à petit.
Moi, la sorcière, je te prédis de grands changements dans ton avenir. Tu
vas devoir admettre que les vrekeners peuvent ne pas tenir parole. Il va
falloir te faire à l’idée que tes valeureux chevaliers ont non seulement éclaté
de rire en lâchant une jeune fille terrifiée dans le vide, mais aussi essayé
d’assassiner ton âme sœur à coups de fourche alors qu’elle n’avait que onze
ans !
L’espace d’un instant, Thronos eut l’air effaré. Lanthe savait depuis peu
ce que cela faisait de voir remis en question les fondements de son existence.
C’était comme si Portia faisait bouger une montagne… dans votre tête. Si elle
n’avait pas connu Thronos, elle l’aurait plaint.
Mais elle le connaissait. Très bien.
Comme je te l’ai dit, tu peux en parler avec Nïx, elle te confirmera tout.
En attendant, ta douloureuse nécessité est trop fatiguée pour continuer cette
discussion. De toute façon, tu n’es pas à la hauteur.
Elle lui tourna le dos et chercha un endroit où faire un petit somme. La
pierre plate, au fond de la grotte, lui parut être le meilleur lit qui soit.
— Que veux-tu dire par « tu n’es pas à la hauteur » ? demanda Thronos.
Comme elle ne répondait pas, il enchaîna sur la légende sacrée, les
chevaliers du bien et tutti quanti. Elle cessa de lui prêter attention et s’éloigna
en direction du fond de la grotte.
— Et c’est moi qui n’écoute pas ? lança-t-il.
Il n’aime pas qu’on l’ignore. C’est bon à savoir. Elle passa une main sur
la pierre plate. L’air était doux dans la grotte, mais la pierre glacée. Nécessité,
loi, et patati, et patata. Elle s’allongea, se pelotonna sur elle-même et ferma
les yeux.
Une seule journée s’était-elle vraiment écoulée depuis le moment où elle
toussait de la poussière dans le tunnel ? Entre-temps, elle avait vécu un crash
de vrekener, pris une bûche en pleine figure et été amputée de la langue.
Et tout cela après des semaines de captivité.
J’ai connu des jours meilleurs, tout de même. Pour couronner le tout, elle
était coincée dans une grotte avec de l’or pas loin, ce qui la rendait nerveuse.
Elle le sentait, le humait, mais il lui était impossible de l’atteindre pour le
toucher, le vénérer. C’était comme une démangeaison qu’elle ne pouvait pas
gratter. Non, pire que ça. Comme un couteau planté dans son dos qu’elle ne
pouvait pas attraper.
Pense à autre chose. Grelottante, mal en point, elle se concentra sur
l’image de sa chambre, au château de Tornin. Elle aurait pu y être bien au
chaud dans son lit, à regarder des DVD – comédies romantiques et grandes
sagas – ou à lire un nouveau bouquin de développement personnel.
Le plus drôle, c’était qu’avant, elle s’ennuyait à Tornin. Elle avait
souvent le sentiment d’être la cinquième roue du carrosse à côté de Rydstrom
et de Sabine. Les choses allaient un peu mieux quand les sœurs de Rydstrom
leur rendaient visite, ou lorsque Cadeon et Holly venaient avec les filles, mais
cela arrivait trop rarement au goût de Lanthe.
Partager un château avec Rydstrom et Sabine n’était pas forcément une
sinécure. Même si Lanthe disposait de sa propre tour, elle voyait quand
même Rydstrom embrasser Sabine dans le jardin ou lui tenir la main pour
aller dîner. L’adoration évidente qu’ils se vouaient la rendait… jalouse.
Sa sœur méritait ce bonheur, bien sûr, mais Sabine n’avait jamais cherché
le grand amour. Lanthe, elle, en avait rêvé pendant des siècles, et c’était elle
qui se retrouvait célibataire, sans espoir de le rencontrer.
La seule relation durable qui se dessinait dans son avenir pour l’instant,
c’était avec un vrekener meurtrier. Beurk !
Comment avait-elle pu penser, ne serait-ce qu’un instant, que Thronos
avait un physique séduisant ? Encore un coup de ses hormones en ébullition !
Si elle parvenait à regagner Rothkalina, jamais plus elle ne s’y ennuierait.
Elle le jurait sur tout l’or de son coffre secret
Les yeux fermés, elle fit la moue. Elle s’imaginait rentrer chez elle, mais
si elle ne parvenait pas à mater l’homme qui faisait les cent pas dans cette
grotte, elle était partie pour passer le restant de ses jours dans un enfer
suspendu dans les airs.
La seule issue serait alors de sauter.
14

Au moins l’un d’entre nous arrive-t-il à dormir. La sorcière avait sombré


dans un profond sommeil et, assis contre une paroi couverte de hiéroglyphes,
Thronos la regardait.
Elle avait décidé de l’ignorer complètement, de faire comme s’il n’était
pas là. D’une certaine façon, c’était d’ailleurs ce qu’elle avait fait durant tous
ces siècles.
Parce qu’il n’était pas à la hauteur. Pour elle, il ne comptait pas.
À présent qu’elle était allongée, le truc ridicule qui lui tenait lieu de jupe
remontait sur ses cuisses. Un centimètre plus haut, et il aurait pu voir la raie
de ses fesses. Au souvenir de ses formes dans ses paumes, son sexe se raidit,
et il eut très chaud, soudain.
Il n’avait pas dormi depuis des semaines, mais en présence de Melanthe,
il préférait rester éveillé. Il redoutait trop ce qu’il risquait de lui faire subir.
Depuis qu’il était adulte, elle habitait tous ses rêves. Et dans ses rêves, il lui
faisait des choses.
Il lui arrivait de se réveiller en plein effort, donnant des coups de reins
dans les draps, l’oreiller ou son poing, n’importe quoi pour relâcher la
pression contre laquelle il luttait en permanence.
Jouir de cette façon était dégradant pour un homme qui avait une âme
sœur. Éjaculer ailleurs qu’en dehors du sexe de sa partenaire était tabou,
c’était gaspiller une ressource précieuse.
Bientôt, il n’aurait plus à se soucier de cela. Une fois qu’il l’aurait
épousée, c’était entre ses cuisses qu’il se réveillerait.
Dans quelques jours à peine, ils seraient à Cyel. Là-bas, il l’amènerait
jusqu’à sa couche – un Lit de Troth.
Des artisans avaient commencé sa fabrication dès le jour de sa naissance,
une pratique courante parmi les espèces les plus stables du Mythos. Pour les
vrekeners, ce lit pour la vie était sacré. D’après la loi, c’était le seul endroit
où Thronos pourrait prendre sa femme pour la première fois.
L’acte en lui-même ferait d’eux des époux. Ainsi, ils seraient
officiellement unis et, s’il plaisait aux dieux, bientôt parents.
Mais, pour le moment, une autre raison urgente le poussait à rentrer chez
lui. Si Melanthe avait dit vrai et que ses chevaliers n’avaient pas strictement
obéi à son ordre de ne faire aucun mal aux deux sœurs sorceri, Thronos allait
devoir les punir. Sévèrement.
Autrefois, Melanthe avait fait tomber Thronos dans le vide. Des années
plus tard, ses hommes avaient-ils infligé le même sort à Sabine ?
Non pour rendre justice, mais pour se venger. La vengeance, la maîtresse
que je sers aujourd’hui.
Sabine avait tué le roi des vrekeners, le père de Thronos, et l’assassiner
en retour était presque envisageable.
Mais s’en prendre à Melanthe ?
Cela n’avait aucun sens. Elle avait raison sur un point : s’il acceptait sa
version des faits, tous ses principes seraient ébranlés.
Il mènerait une enquête approfondie, tout en la mettant sous surveillance.
Pour sa sécurité. Et pour la nôtre.
Comment allait-il juguler ses pouvoirs, maintenant qu’elle n’avait plus le
torque ?
Thronos fit quelques exercices pour étirer les muscles de son cou,
particulièrement noués. Il était à la fois épuisé et à cran, en alerte. Il ne se
sentait pas en sécurité dans cette grotte, mais il y avait autre chose.
Cet étrange sentiment d’espoir le gagnait à nouveau, et avec lui une
sensation de détente. Il éprouvait en permanence du désir pour Melanthe,
mais se sentait plus détaché de ce qu’un tel désir risquait d’engendrer, moins
inquiet des conséquences possibles d’un faux pas ou d’une faute… ce qui
pouvait s’avérer catastrophique quand la tentation incarnée dormait à moins
de trois mètres de lui.
Ces changements étaient-ils provoqués par Melanthe ou par cet endroit ?
Par les deux ?
Que lui arriverait-il après six autres jours ici avec elle ? Peut-être
vaudrait-il mieux qu’il parte dès le lendemain à la recherche d’un autre
portail.
Il l’entendit soupirer dans son sommeil. Sans se réveiller, elle se tourna
sur le côté et lui fit face, offrant à son regard un profond décolleté.
Quand il réussit à quitter sa poitrine des yeux, ceux-ci glissèrent le long
de ses cuisses élancées, puis remontèrent jusqu’à la zone d’ombre de sa jupe.
Mal à l’aise, il dut changer de position tant son sexe était raide.
Conclusion : l’épouser est une sage décision.
La remarque qu’elle avait faite à propos de Feveris lui revint à l’esprit.
Thronos avait été surpris par sa propre réaction. Il les avait imaginés en proie
à un désir ensorcelant, et il avait eu envie de cela.
À Feveris, il n’aurait pu se retenir de la prendre, incapable de respecter la
règle vrekener qui imposait le mariage avant de pouvoir toucher, embrasser,
posséder son âme sœur. Ils n’auraient pas été pressés de quitter cet endroit,
tant ils auraient été comblés, simplement heureux de pouvoir s’accoupler,
encore… encore… et encore.
Son geste resta en suspens. Il avait été sur le point de se caresser. Il savait
pourtant que ce genre de pensée ne lui valait rien. La loi vrekener, de toute
façon, n’acceptait aucune exception.
Il n’avait pas le droit de la toucher, mais pas non plus celui de se soulager
lui-même.
Malgré cela, il se demanda ce qui arriverait s’il la réveillait d’un baiser
interdit.
Imaginer ses lèvres rouges et ses cuisses s’ouvrir pour lui fit tressauter
son sexe, impatient de décharger.
Malgré son manque d’expérience, il se sentait capable de la faire changer
d’avis et surmonter ses hésitations – tant d’autres hommes y étaient parvenus
avant lui ! De plus, elle avait reconnu être célibataire depuis un an. Et,
pendant son emprisonnement, il doutait qu’elle ait pu connaître le plaisir,
sous quelque forme que ce soit. Il avait été logé à la même enseigne.
Il était donc probable qu’elle fonde pour lui.
De plus, s’il ne se trompait pas, sa promise était en période de fécondité.
Quand il avait parlé d’enfants, il lui avait semblé que le regard de Melanthe
s’adoucissait, un bref instant. Était-il possible qu’elle veuille réellement une
progéniture ?
Et donc sa semence ?
Il s’imagina brisant son sceau en plongeant en elle, et cela le mit dans
tous ses états. Il dut se mordre la lèvre pour ravaler un grognement.
Je dois l’amener jusqu’au Lit de Troth.
Il se détourna pour cogner ses cornes contre la paroi rocheuse, et la
douleur le fit gémir. Depuis quand étaient-elles aussi sensibles ? Sa vision se
troubla brièvement, et il crut lire au milieu des hiéroglyphes :

Sacrifie les purs, vénère les puissants, adore un temple sans égal.

Il se retourna brusquement. Non, c’était impossible. Thronos connaissait


plusieurs langues, mais pas la langue démon – surtout primitive.
Il devait y avoir quelque chose dans l’air qui lui jouait des tours,
brouillait sa vue. Cet endroit est en train de me monter à la tête. Et les
raisons qui l’empêchaient de toucher son âme sœur n’étaient plus aussi
claires, tout à coup.
Il secoua la tête, se tourna de nouveau vers Melanthe. Il voyait ses yeux
bouger derrière ses paupières ; ses épaules tressautaient. Son sommeil était-il
toujours aussi agité ? Son premier réflexe fut de l’entourer de ses ailes, de la
prendre dans ses bras. Dans ses mains.
Mais il résista. Même s’il la croyait désormais innocente des pires crimes
commis au château de Tornin, elle restait une voleuse et une menteuse qui
avait couché avec des dizaines d’hommes. Déjà, elle était parvenue à le faire
douter de ses propres chevaliers, qui étaient l’honneur et la droiture incarnés.
Comment Thronos pouvait-il désirer un être qu’il avait si longtemps haï ?
Mais il savait ce qui allait refroidir son désir à la manière d’une tempête de
neige. Un simple souvenir avait le pouvoir de raviver sa haine.
Il avait alors dix-huit ans et était sur le point de la retrouver, pour la
première fois depuis sa chute. Accompagné de son frère, Aristo, le nouveau
roi des Territoires, Thronos avait suivi la piste de la sorcière jusqu’à un
hameau niché au creux des montagnes, à peine visible depuis les cieux.
Même si cela remontait à plusieurs siècles, chaque détail de cette nuit
était gravé dans sa mémoire.
15

Lanthe s’éveilla, passant instantanément du sommeil profond à la pleine


conscience.
Combien de temps avait-elle dormi ? Elle testa sa langue… presque
guérie.
Elle était surprise d’avoir dormi, même fatiguée comme elle l’était. Le
chant de sirène de l’or la hantait toujours. Sans parler du fait qu’un vrekener
rôdait dans le coin.
Enfin, pour l’heure, il arpentait la grotte en boitillant. S’était-il reposé ?
Feignant de dormir encore, elle l’observa, les yeux mi-clos, en sorcière
sournoise qu’elle était.
Il avait le regard perdu dans le vide. Ses yeux gris lançaient des lueurs
argent. À quoi pensait-il ? Peut-être avait-il abaissé une partie de ses
boucliers et pourrait-elle essayer de lire dans ses pensées…
Toc, toc, toc…
Oui ! Les boucliers étaient baissés !
Thronos se souvenait d’un épisode de son adolescence. Il marchait avec
un autre vrekener, à peu près du même âge que lui, et qui lui ressemblait.
Ah oui, elle l’avait déjà vu, celui-ci. Ils avaient une longue histoire en
commun, elle et lui.
Sa gorge se serra tandis que les souvenirs de Thronos défilaient…

Thronos brûlait d’impatience. Après des années de recherche, il avait


senti son âme sœur dès l’instant où Aristo et lui étaient arrivés dans cette
vallée. Marchant d’un pas vif dans la ruelle sinueuse, il levait les yeux vers
chaque fenêtre.
— Je ne comprends pas que tu sois aussi impatient de la retrouver, dit
Aristo, qui le suivait. À ta place, chaque boitillement, chaque coup d’aile
douloureux aurait attisé ma fureur. Comment peux-tu lui pardonner ?
Pour comprendre ce qui s’était passé cette funeste nuit, Thronos s’était
simplement mis à la place de Melanthe.
— Ce n’était qu’une petite fille. Ses parents venaient d’être décapités et
sa sœur chérie assassinée.
— Ils le méritaient. Les parents menaçaient de révéler l’existence du
Mythos, avec leur magie tellement tangible, et la sœur avait assassiné notre
père le roi !
Aristo pense exactement comme lui.
— Pourquoi es-tu persuadé que ton âme sœur te pardonnera ?
— Je lui expliquerai comment père a réellement découvert l’abbaye. Elle
comprendra que je n’ai rien à me reprocher.
En passant devant une taverne aux larges vitrines, Thronos observa son
reflet. Face à ses cicatrices, il s’assombrit.
— Elle promettait de devenir une vraie beauté, n’est-ce pas ? demanda
Aristo en voyant la réaction de son frère.
— Oui, et alors ?
Thronos savait qu’elle serait la femelle la plus adorable qui soit. Elle
l’était déjà autrefois. Et depuis, il avait passé des heures à imaginer l’adulte
qu’elle était devenue.
— Les sorceri sont des créatures versatiles, cher frère. Sans parler de la
somme de douleur qu’il y a entre vous, il est possible qu’elle te rejette en
voyant à quoi tu ressembles désormais. As-tu déjà pensé à cela ?
Bien sûr que oui. Il y pensait chaque fois qu’il voyait son reflet.
— C’est mon âme sœur. Le destin nous a unis, et elle en est consciente
aussi.
Ce dernier jour, quand elle s’était tournée vers lui, si douce, et avait
soupiré…
— Peut-être que tu as juste besoin de copuler ?
Il en avait besoin, certes. Avec Melanthe. Seigneurs, oui ! Mais Thronos
avait attendu tout ce temps ; il trouverait en lui la force d’attendre encore
deux ans. Alors, Melanthe aurait dix-huit ans et pourrait être marquée.
Vingt-quatre mois encore, telle était la loi vrekener. Une éternité à ses yeux,
en particulier au regard de l’ampleur qu’avaient prise son désir et sa
curiosité des choses de l’amour.
Il se demandait même s’il existait un autre mâle de dix-huit ans qui
pensait autant au sexe que lui.
— Je crains que tu n’ailles au-devant de profondes désillusions, dit
Aristo.
— Donc, tu crois que je devrais renoncer avant même d’avoir essayé ?
Laisse tomber, tu ne peux pas comprendre.
Son frère n’avait pas trouvé son âme sœur et ne la rencontrerait
probablement pas avant des décennies, voire des siècles. Que Thronos trouve
la sienne si tôt était une anomalie.
— Alors, explique-moi.
— Melanthe est…
Tout ce qui manque à mon existence.
— … la femme idéale pour moi.
Et ce non parce qu’elle était parfaite, mais parce qu’il adorait jusqu’à
ses défauts. Ce n’était pas seulement qu’il la désirait, il avait besoin d’elle.
Ils formaient à eux deux les moitiés d’un tout.
Pourquoi était-ce si difficile à comprendre ?
— Elle est à moi, dit-il simplement.
— Nous sommes en guerre contre eux, ne put s’empêcher de faire
remarquer Aristo.
— Mais peut-être que nous ne devrions pas…
Thronos s’interrompit, la sentant toute proche.
— La boutique, au bout de la ruelle, reprit-il en accélérant le pas. Il y a
un appartement, au-dessus.
Le cœur battant, il prit son envol et se posa sur le rebord de la fenêtre.
Melanthe ! Elle dormait dans un lit. Retenant son souffle, il se glissa à
l’intérieur… et retint un cri de surprise.
Melanthe était une femme, maintenant.
D’un regard affamé, il enregistra tous les nouveaux détails. Il s’était
douté qu’elle deviendrait très belle, mais ce qu’il découvrait dépassait ses
fantasmes les plus fous : cils fournis qui tranchaient sur sa peau laiteuse,
cheveux d’un noir de jais formant un nuage soyeux autour de son visage. Le
drap la couvrait jusqu’à la taille, laissant offert au regard, sous sa chemise
de nuit légère, le galbe de ses seins.
Le galbe généreux.
Ses mamelons pointaient sous l’étoffe. Ce spectacle fit bondir son cœur
dans sa poitrine… et affluer le sang entre ses jambes. Soudain, ses vieilles
blessures n’étaient plus douloureuses.
À la voir ainsi, il lui pardonnait tout.
Comment vais-je réussir à tenir deux ans ?
Que dire, que faire maintenant qu’il l’avait trouvée ? Il n’y avait pas
pensé. Mais, tout à coup, la réponse lui apparut, étonnamment claire : il
allait s’asseoir sur le lit à côté d’elle, la réveiller d’une caresse et lui
expliquer ce qui était vraiment arrivé cette nuit-là.
Il redoutait la douleur qu’il était sur le point de lui infliger, savait qu’elle
se sentirait coupable d’avoir agi de la sorte. Mais il devait mettre les choses
au point, faire table rase du passé.
Soudain, un vampire plus âgé que lui se téléporta dans la pièce, chargé
de bouteilles de vin. Thronos se tendit, prêt à attaquer pour protéger son âme
sœur.
— Lanthe, je suis de retour, murmura le vampire, sans remarquer la
présence de Thronos, immobile dans l’obscurité.
Elle se redressa et se frotta les yeux en souriant.
— Marco.
Le vampire était imprégné de l’odeur de Melanthe. Et elle… était
imprégnée de celle du vampire.
Thronos resta figé, incapable de saisir les implications de ce qu’il voyait.
Melanthe était trop jeune pour coucher avec qui que ce soit !
Ses sens devaient l’abuser.
Le vampire l’aperçut alors et ouvrit de grands yeux. Les deux hommes
voulurent se rapprocher de Melanthe, mais le vampire, se téléportant,
l’atteignit en premier et glissa avec elle à l’autre bout de la pièce.
Elle battit des paupières, étonnée.
— Toi ?
— Qui c’est, ce type ? demanda le vampire.
— Melanthe, il faut que je te par… commença Thronos, enfin capable
d’articuler quelques mots.
— C’est un ennemi, l’interrompit Melante. Que j’avais espéré ne jamais
revoir.
— Comme tu voudras, ma chérie.
Et le vampire les téléporta hors de la pièce.
— Nooooon ! hurla Thronos.
Il avait été si près du but ! Paniqué, il regarda autour de lui dans la
pièce, cherchant un indice susceptible de lui indiquer la direction qu’ils
avaient prise. Il la retrouverait !
Quand son regard se posa sur le lit, il fronça les sourcils. Les draps
étaient tachés de sang.
Le sang de la virginité de Melanthe ? Autour de lui, tout se mit à tourner.
Non… ce n’est pas possible…
Ça l’était, pourtant. Elle avait offert son innocence à cet homme, cette
nuit, précisément ! Alors qu’elle m’appartenait !
Griffant sa poitrine, il jeta la tête en arrière et rugit comme un animal.
La douleur s’empara de son corps tout entier, faillit le faire tomber à genoux.
Aristo se rua dans la pièce en l’entendant. D’un regard perçant, il balaya
les lieux.
— Un autre homme ? devina-t-il sans paraître surpris.
Thronos se rappela la peau du vampire, lisse, parfaite.
Du sang sur les draps. Il a possédé ma Melanthe. Thronos se détourna et
vomit.
— Lui pardonneras-tu maintenant ? demanda sèchement Aristo.
En plein désarroi, Thronos se laissa entraîner dehors par son frère.
Quelques instants plus tard, il avalait les alcools qu’Aristo lui commandait.
Puis ce dernier suggéra qu’ils entrent dans une maison de débauche.
Thronos trouva que c’était une excellente idée.
Au diable les interdictions ! Il était décidé à noyer son chagrin dans
l’alcool et à oublier son triste sort entre les cuisses d’une autre femelle.
Mais il n’y parvint pas. L’odeur des autres femmes lui était
insupportable. Jamais un vrekener qui avait trouvé son âme sœur n’avait
réussi à coucher avec une autre femme que celle que le destin lui réservait.
Thronos posséderait Melanthe ou n’en posséderait aucune.
Les mois passèrent, et il se persuada que le vampire l’avait pressée de lui
céder. Quand il la retrouverait, il l’arracherait à l’influence de cet homme.
Il avait été certain de cela – jusqu’à ce qu’il la voie, l’année suivante, en
compagnie d’un grand fey. Melanthe et son amant s’étaient enfuis,
franchissant un portail en riant. Sur le seuil, ils s’étaient embrassés, et en cet
instant, Melanthe avait fait souffrir Thronos bien plus que lorsqu’elle lui
avait ordonné de sauter.

Lanthe dut lutter pour maîtriser son souffle après ce qu’elle venait de
voir : le souvenir qu’avait Thronos de leur première rencontre après sa
chute…
Elle avait senti son bouleversement quand il l’avait trouvée dans le lit de
Marco, avait éprouvé son malaise, son incrédulité, aussi. La force de sa
jalousie l’avait profondément troublée, de même que la douleur causée par
ses blessures.
Il s’était cru incapable d’attendre deux ans avant de la posséder… il avait
attendu des siècles.
Sans savoir comment, elle réussit à garder les yeux mi-clos et à conserver
une respiration égale. L’identité du compagnon de Thronos l’avait choquée
autant que tout ce qu’elle venait de découvrir.
L’homme à la fourche, celui qui avait lâché sa sœur dans le vide, était…
Aristo.
Le roi des vrekeners. Le frère aîné de Thronos.
De toute évidence, Aristo se moquait complètement que Lanthe soit
l’âme sœur de Thronos. Il voulait leur mort, à Sabine et à elle. Si Thronos
imposait la présence de Lanthe à Cyel, Aristo l’achèverait-il une bonne fois
pour toutes ?
Et comment allait-elle faire pour convaincre Thronos de tout cela ?
Comment te dire, vrekener ? Je me baladais dans ton cerveau, glanant
des infos ici et là, quand, boum ! je suis tombée sur un souvenir… que tu
n’aurais sûrement pas voulu que je voie. Et j’ai découvert que la brute
sadique qui jouit de me faire souffrir est ton frère ! Ah, et ton roi, aussi ! Et
sans doute celui qui t’a élevé après que ma sœur a décapité ton père.
Elle comprenait maintenant pourquoi Thronos n’avait jamais rien su des
attaques dont elle et Sabine avaient été victimes. Quel vrekener aurait
dénoncé son propre roi ?
Visiblement aussi bouleversé que cette fameuse nuit, Thronos s’adossa à
un pilier et se laissa glisser à terre, les genoux pliés. La tête en arrière, il fixa
le plafond d’un regard hanté. Il se demandait s’il serait un jour libéré d’elle.
Dans l’au-delà, peut-être, songea-t-il.
Elle regarda son visage, puis la peau de son torse, couverts de cicatrices à
cause d’elle. Il haïssait ces marques avec une telle force !
Et elle avait meurtri son esprit, aussi. Plus gravement encore.
Elle savait que la voir avec un autre homme le ferait souffrir, mais elle
n’avait pas saisi la profondeur de sa douleur. Malgré ce qu’elle avait enduré
entre les mains des siens, elle eut mal pour le jeune homme qu’il était alors.
À cet âge, il avait vu en elle la femme idéale. Avait décidé de lui
pardonner.
Jusqu’à ce que, sans y prendre garde, elle lui inflige une blessure dont il
ne s’était jamais remis.
Elle avait encore du mal à digérer tout ce qu’elle venait d’apprendre.
Quelqu’un d’autre avait-il révélé au père de Thronos où se trouvait l’abbaye ?
Qu’était-il réellement arrivé cette nuit-là ? Thronos avait semblé tellement sûr
d’obtenir son pardon.
Découvrir à quel point elle souhaitait qu’il n’ait rien à se reprocher lui fit
peur. Au même instant, elle comprit une chose : s’il ne l’avait pas trahie,
alors il n’avait mérité aucune des blessures qu’elle lui avait infligées,
délibérément ou pas.
J’ai brisé le corps d’un enfant.
Et le cœur d’un jeune homme.
16

Quand Lanthe rouvrit les yeux, il faisait encore nuit, et les combats se
poursuivaient. Peut-être l’une et les autres étaient-ils permanents dans cette
dimension.
Thronos n’était plus là – sans doute était-il parti à la recherche de
nourriture. Lanthe ne mangeant pas de viande, elle n’avait guère d’espoir
pour son petit-déjeuner. Se souviendrait-il de l’époque où il avait essayé de
chasser pour elle ?
Qu’il l’ait laissée seule la surprit. Mais, après tout, elle ne pouvait guère
s’enfuir. Elle se leva, testa sa langue – comme neuve ! – et étira ses muscles
ankylosés. Elle se sentait tout engourdie après sa nuit sur la dalle de pierre, et
ce devait être pire pour Thronos. En admettant qu’il ait dormi.
Impatiente de laver la saleté qui collait à sa peau et à ses cheveux, elle se
dirigea vers l’entrée de la grotte, retirant en chemin ses gantelets et ses bottes.
Il tombait des cordes. En touchant la lave, les gouttes de pluie provoquaient
des vrilles de vapeur. Lanthe avança jusqu’au bord de la falaise et s’ordonna
de ne pas regarder en bas tandis qu’elle s’offrait à l’eau tiède.
La plupart des espèces du Mythos étaient très délicates, or, ces dernières
semaines, elle n’avait pas pris de douche, n’avait eu pour se laver que l’eau
glacée d’un lavabo.
Elle but dans ses mains, se rinça la bouche pour en ôter le goût du sang,
puis retira ses sous-vêtements et son pectoral pour les laver, et se laver dans
la mesure du possible. Ce faisant, elle réfléchit à tout ce qu’elle avait appris
ces deux derniers jours et en arriva à une surprenante conclusion : Je n’ai
aucune raison de haïr Thronos.
Au moins pour le passé. Il était innocent des crimes qu’elle lui avait
reprochés. Il n’avait pas joué de rôle dans les morts de Sabine, avait même
tenté de les empêcher. Et elle était désormais convaincue qu’il n’avait pas
révélé à son père l’endroit où se trouvait l’abbaye.
Regrettait-elle qu’il ne l’ait pas informée que son père allait attaquer ce
soir-là ? Oui. Tout comme elle regrettait que Thronos n’ait pas eu le moyen
de contrôler ses hommes – son frère –, mais comment aurait-il pu en être
autrement ? Quelle que soit la dimension dans laquelle il vivait, jamais il
n’aurait pu faire autrement que de croire la parole d’un autre vrekener.
Après les événements de la veille, l’angoisse chronique qu’elle avait des
attaques surprises avait commencé à faiblir. Elle connaissait désormais
l’identité de son ennemi : Aristo. Et elle savait que leur prochaine rencontre
se tiendrait à Cyel, si Thronos parvenait à les y emmener.
Si Lanthe réussissait à se débarrasser de son angoisse, ses pouvoirs en
seraient-ils renforcés ?
Elle défit ses tresses et rinça ses cheveux. Puis elle les tressa de nouveau
tout autour de son visage, laissant le reste boucler dans son dos.
Ce moment de solitude lui faisait du bien, lui permettait de digérer tout ce
qui s’était passé et de réfléchir à l’intérêt nouveau qu’elle portait à Thronos.
En se rendormant, le cœur brisé par les souvenirs du vrekener, elle avait rêvé
de lui. Des rêves pour le moins saisissants.
Dans l’un d’eux, il l’embrassait sous la pluie. Prenant son visage entre ses
mains, il laissait glisser ses pouces sur ses pommettes, puis se penchait sur
ses lèvres, retenant à peine des gémissements de douleur, et s’emparait
goulûment de sa bouche, jusqu’à ce que leurs souffles se confondent, jusqu’à
ce qu’il la caresse pour apaiser son désir.
Personne ne l’avait jamais embrassée de la sorte. Elle avait eu le
sentiment qu’il risquait de mourir si elle n’ouvrait pas les lèvres pour lui
rendre son baiser.
Dans un autre rêve, elle laissait courir le bout de ses doigts sur chaque
cicatrice de son corps nu, avant d’y poser les lèvres et la langue. Il frémissait,
tout en se cambrant pour en redemander…
Elle soupira. Elle refusait de penser à lui de cette façon, ou même
d’admettre que la pointe de ses seins avait durci malgré la douceur de l’air.
Mais elle se cambra elle aussi, offrant sa poitrine à la pluie, en quête de
fraîcheur. Elle aurait aimé que ces rêves sensuels soient les premiers, mais il
n’en était rien. Durant l’année qui s’était écoulée depuis leur dernière
rencontre, elle avait souvent rêvé de lui.
Son regard scruta la nuit. Thronos n’allait sans doute pas tarder. Elle se
rhabilla, tendit la main vers ses gantelets…
Soudain, elle perçut un bruit, derrière elle, et fit volte-face.
Le fond de la grotte s’ouvrait, directement sur l’endroit où elle avait senti
de l’or. Thronos en sortit, visiblement las, tandis que derrière lui
apparaissait…
Le paradis.

Son âme sœur avait vu le temple d’or qu’il avait découvert et semblait sur
le point de défaillir.
— J’ai bien vu, n’est-ce pas ?
Ah, sa langue fonctionnait de nouveau. Bientôt, il allait pouvoir
l’entendre proférer d’autres mensonges. Mais elle n’était pas si douée que
cela dans ce domaine. Pas autant qu’il s’y attendait, en tout cas. Elle se
trahissait parfois, et il s’en rendait de plus en plus compte.
Elle s’était lavée en son absence. Sa peau était propre, semblait plus rose,
ce qui soulignait le bleu de ses yeux. Sa chevelure noire séchait, partagée en
boucles abondantes et tresses brillantes.
Que n’aurait-il donné pour glisser la main dans cette crinière, pour la voir
balayer son torse tandis qu’il tiendrait Melanthe contre lui…
Il réprima un frisson. Sans ses gantelets, elle semblait plus délicate
encore. Plus petite, aussi. Il parcourut le reste de sa tenue d’un regard
désapprobateur. Quand ils seraient à Cyel, il ferait en sorte qu’elle soit plus
correctement vêtue.
— C’est de l’or, derrière cette pierre, Thronos ?
— Oui. Tout un temple bâti en briques d’or, du sol jusqu’au plafond
vertigineux. Même moi, j’ai été émerveillé par un tel spectacle.
Avait-elle étouffé un gémissement ?
Quand la lourde porte commença à se refermer, elle se rua vers le fond de
la grotte. Mais elle arriva trop tard.
— Rouvre-la ! ordonna-t-elle, prise de frénésie. S’il te plaît !
Il ne répondit pas, se dirigea vers l’entrée de la grotte. Derrière lui, il
l’entendit gratter la terre à la recherche d’un passage qu’elle ne trouverait pas.
Pour une fois, c’était lui qui allait l’ignorer. Il fixa l’horizon, contempla
la tempête qui faisait rage, la foudre éclairant d’une lumière pâle les nuages
violacés. Tout cela était si différent de son royaume des cieux.
Les Territoires des Airs étaient composés d’un ensemble d’îles aériennes,
énormes monolithes qui flottaient au-dessus des nuages. Son royaume était
éternellement couronné d’un ciel infini – bleu immaculé ou noir étoilé.
Cyel était le siège du royaume, mais chaque île avait sa ville, dessinée
avec précision. Tous les bâtiments y étaient carrés et uniformes, avec des
murs blanchis par le soleil. Son royaume était un hommage à l’ordre, le port
d’attache des êtres fermes et honnêtes qu’étaient les vrekeners.
Contrairement à Pandémonia.
La scène que contemplait Thronos était l’illustration même du chaos.
Pourtant, il trouvait cela étonnamment… désarmant. Cet endroit avait-il donc
quelque chose d’attachant ?
Sa nervosité augmenta, ce fichu sentiment d’espoir redoubla. Il fallait
qu’il regagne Cyel le plus rapidement possible.
— Comment as-tu ouvert cette porte, Thronos ?
Il avait lu les instructions, voilà tout. Au cours de son interminable nuit, il
était arrivé à cette conclusion : ne pas déchiffrer les hiéroglyphes était lâche.
Et il n’était pas lâche.
Cette langue n’était peut-être même pas démoniaque à l’origine. Il
pouvait s’agir d’une langue magique que seules certaines créatures du
Mythos étaient capables de déchiffrer. Les plus dignes d’estime, peut-être.
Comme lui.
Et puis, s’était-il dit, décrypter ces symboles l’aiderait à mieux
appréhender cette dimension. Alors il avait commencé, près de l’entrée de la
grotte, en progressant vers l’intérieur. Certaines parties avaient beaucoup
souffert avec le temps, mais il avait tout de même réussi à comprendre que
cette grotte marquait l’entrée d’un temple antique dédié au culte d’un dragon,
et où l’on pratiquait des sacrifices rituels.
Cela ne l’avait pas inquiété. Il était peu probable que des dragons
viennent traîner dans un Pandémonia ravagé par la guerre ; ils avaient disparu
de la plupart des dimensions.
Ensuite, il avait trouvé les instructions relatives à l’ouverture de la porte.
Et il avait découvert le spectacle qui serait à coup sûr, pour son âme sœur, la
réalisation de son fantasme absolu.
Tout le monde savait que les sorceri aimaient l’or. Thronos avait vu de
ses yeux à quel point.
Il se souvenait d’un jour où Melanthe n’était pas venue dans la clairière.
La veille, elle ne se sentait pas bien, et il était inquiet. Il avait volé jusque
chez elle, avait regardé à travers le toit pour tenter de repérer sa chambre
malgré toute la sorcellerie ambiante. Puis, se glissant le long de l’abbaye, il
avait jeté un coup d’œil par une fenêtre…

Une femme aux cheveux noirs et aux yeux bleus immenses, le front ceint
d’un imposant diadème en or, frottait des pièces sur son visage masqué en
murmurant :
— L’or, c’est la vie ! C’est la perfection !
Puis elle se mit à parler à chaque pièce, comme si elle l’avait rencontrée
sur le marché et échangeait quelques commérages avec elle. Thronos fut pris
de frissons. C’était la première fois qu’il voyait une folle, et il était presque
sûr qu’il s’agissait de la mère de Melanthe.
Elle se mit ensuite à psalmodier, et la sorcellerie envahit
progressivement la chambre où elle se trouvait.
— Or sur ton cœur en guise d’armure, ton sang jamais ne coulera. Or
sur ton visage et ta chevelure, et tous les hommes tu séduiras. D’or la
sorcière jamais ne sature, ses gardiens sans faillir tu abattras…
Son regard croisa soudain celui de Thronos. Il s’écarta brusquement de
la fenêtre, mais elle lança :
— Je te vois ! Viens, petit faucon. Rends visite à une sorcière dans son
antre.
La gorge serrée, il se posa sur le rebord de la fenêtre, prêt à fuir.
Derrière la femme étaient empilés plus de pièces et de lingots d’or qu’on
n’aurait pu en dépenser en une vie. La famille de Melanthe était riche ;
pourquoi n’avait-elle pas assez à manger ?
— C’est donc grâce à toi que ma Melanthe a retrouvé le sourire, dit la
femme. Elle ne fait plus que regarder le ciel et semble flotter quand elle
marche, comme si elle volait encore avec toi.
Et lui ne faisait plus que regarder la terre, comme s’il pouvait la
protéger, de là-haut.
— Tu regardes la terre, alors, Thronos Talos, de Cyel ?
La sorcière lisait dans ses pensées !
— Cela ne durera pas. Melanthe ne sera jamais ce que tu as besoin
qu’elle soit. Tu ne peux pas briser ma fille, et elle ne t’aimera pas
autrement…
Thronos ne voulait pas de l’amour de Melanthe, n’en avait que faire. Il
allait la briser, mais uniquement pour qu’elle devienne celle dont il avait
besoin. Et il allait commencer par se servir de ce temple contre elle, pour lui
arracher des réponses.
— Pourquoi veux-tu me tenir éloignée d’un endroit pareil ? s’écria-t-elle.
Il se retourna et savoura l’expression d’inquiétude sur son visage. Elle
vibrait pratiquement d’impatience.
— Pourquoi pas ? rétorqua-t-il.

Il faut absolument que j’entre là-dedans ! Jamais Lanthe n’avait vu


autant d’or au même endroit, et il était juste derrière cette porte ! Même la
grande Morgana, reine des sorceri, n’en possédait pas autant.
Comment Thronos pouvait-il lui refuser cela ?
Après les souvenirs de Thronos et ses propres rêves, Lanthe était à cran.
Elle retourna vers l’endroit où s’était ouverte la porte et se plaqua contre la
roche, les bras au-dessus de la tête, pour sentir sur sa peau le contact avec le
passage qui la séparait du paradis. Elle resta ainsi, comme si elle attendait de
se fondre dans la pierre.
Thronos aurait bloqué le passage de son corps que cela n’aurait rien
changé. Elle se serait collée à lui. C’était lui, la clé ! Elle devait le
convaincre. Réfléchis, Lanthe ! Que voulait-il d’elle ?
Elle se tourna de nouveau vers lui.
— Je t’en prie, tu ne peux pas me refuser cela !
Il s’assit sur le sol, un bras négligemment posé sur son genou relevé.
— C’est moi qui l’ai trouvé. J’en revendique la propriété. Mon temple,
mon or… C’est moi qui fixe les règles.
Il y avait dans le ton dominateur qu’il avait adopté quelque chose de
bizarrement excitant. Alors qu’elle nageait dans la confusion la plus totale,
elle sentit la pointe de ses seins se dresser de nouveau. Elle se mordit la lèvre,
se demandant jusqu’où elle était capable d’aller pour le faire céder.
Si au moins elle pouvait toucher l’or, sentir son chant en elle…
D’un pas rapide, elle alla s’agenouiller devant lui. Il parut surpris, mais
cela ne l’empêcha pas d’écarter les jambes pour qu’elle puisse s’approcher un
peu plus.
Il y eut comme une décharge d’électricité entre eux, qui la rendit
hypersensible au corps de Thronos, à la chaleur qu’il dégageait. Sa chemise
n’était fermée que par un bouton, révélant son torse. Il avait le souffle court.
Quand elle vit tressauter sa pomme d’Adam, elle baissa les yeux et
constata que son sexe se redressait. Il n’était pas encore raide, mais c’était…
prometteur. Les démons étaient connus pour la taille de leur sexe. J’espère
que celui-ci n’est qu’un frimeur, sinon je suis fichue.
Non, non ! Il n’y aurait pas de sexe avec un vrekener. Alors, arrête de
fixer son membre, Lanthe. Lentement, elle laissa remonter son regard jusqu’à
son visage, toussota.
— Écoute, Thronos, derrière ce mur, il n’y a rien de moins que le paradis,
pour moi. Pourquoi me le refuserais-tu ? demanda-t-elle en remarquant qu’il
avait de la poussière d’or dans le cou.
Pleuvait-il de l’or, là-dedans ? Cette seule pensée la fit haleter. Thronos
fronça les sourcils.
— Je t’empêche d’y entrer parce que…
Elle l’interrompit en l’attrapant par une corne pour lui faire pencher la
tête sur le côté.
— De la poussière d’or, murmura-t-elle, incapable de se retenir.
Commence par me donner ça.
Sa peau sentait aussi bon que l’or. Avec un gémissement, elle se pencha
pour frotter le visage contre son cou et prendre la poussière d’or, puis elle se
redressa.
Il en restait encore une petite trace juste au-dessus de sa carotide, qui
battait follement, tout comme son cœur.
C’était trop tentant ! Elle se pencha de nouveau, plaqua sa bouche
ouverte sur son cou, sentit son pouls sous sa langue et lécha l’or frais au goût
duquel se mêlait celui, délicieux, de Thronos. Elle frémit de plaisir.
— Jamais je n’aurais cru que tu avais si bon goût, lui murmura-t-elle à
l’oreille avant de s’écarter.
Thronos trembla des pieds à la tête, ce qui la ramena à la réalité.
Seigneur, avait-elle réellement empoigné sa corne ? Elle la lâcha
précipitamment et le regarda.
Il semblait… abasourdi. Ses pupilles étaient dilatées, son regard brillant
de désir. Il changea de position, assurément parce que son érection devenait
douloureuse. Ses griffes s’enfoncèrent dans ses paumes tandis qu’il luttait
pour ne pas la toucher.
C’est alors que Lanthe eut une révélation, aussi lumineuse que le temple
d’or qui se trouvait si près.
Elle pouvait ensorceler cet homme.
Au cours de leur histoire, elle l’avait apprivoisé, fui, combattu et rejeté.
Mais elle n’avait jamais cherché à le séduire. Parmi les espèces immortelles
pratiquant la magie, elle descendait de la caste des enchanteurs et possédait
donc certains dons.
Pour couronner le tout, elle avait des siècles d’expérience sexuelle,
contrairement à ce puceau en rut. Bon, elle veillerait à ne pas aller trop loin,
mais elle pouvait le tenter jusqu’à un certain point. Elle allait l’entortiller,
pour finir par le mener par le bout du nez.
Si elle ne voulait pas qu’il l’emmène jusqu’à Cyel, elle n’avait qu’une
chose à faire : le lui demander très, très gentiment.
Elle sourit, et Thronos baissa les yeux sur sa bouche. Alors, elle passa sa
langue sur ses lèvres. Il fronça les sourcils, déglutit.
T’es fait comme un rat, vrekener.
17

— S’il te plaît, emmène-moi là-bas, mon amour.


Les yeux de Melanthe scintillaient, l’or étincelait sur ses joues.
Jamais, dans tous les fantasmes qu’elle lui avait inspirés, Thronos ne
s’était dit : Elle pourrait me lécher le cou.
Épouser cette créature est une saine décision.
Elle n’arrêtait pas de le toucher, avec ses mains, sa bouche, et chaque
effleurement, chaque contact faisait exploser en lui un plaisir intense. Elle
n’aimait peut-être pas son apparence, mais elle aimait son goût. Le plan qu’il
avait élaboré semblait s’envoler en fumée ; il ne songeait plus qu’à la
satisfaction de fantasmes qu’il aurait mieux valu garder enfouis.
Je pourrais la pousser à goûter d’autres parties de mon corps. Glisser
mon membre entre ses lèvres rouges…
Ou alors, il pourrait la goûter, l’amener à l’extase avec sa langue. À l’idée
de lécher le sexe de Melanthe, il fut pris d’une terrible envie de la renverser
sur le sol et de se repaître d’elle.
Ses griffes s’enfoncèrent dans ses paumes, et la douleur l’aida à reprendre
ses esprits. Ou presque.
— Pourquoi devrais-je faire cela ? Pourquoi devrais-je te concéder quoi
que ce soit ?
— Parce que ton âme sœur a besoin de voir cet endroit.
— Ah bon. Alors, tu es mon âme sœur, maintenant ?
Elle se pencha un peu plus vers lui, et son odeur – un mélange de
moelleux, de ciel et de femme – lui fit tourner la tête.
— Si cela me donne droit à cinquante pour cent de ton or, oui, je suis ton
âme sœur.
Qu’était-il arrivé à son hostilité ? Il arrivait à se contrôler quand elle se
comportait en sorcière détestable, mais là, elle le désarçonnait complètement.
— Si tu le vois, tu le désireras. Et ensuite, qu’arrivera-t-il ? Ce n’est pas
comme si on pouvait l’emporter avec nous.
— Le toucher me suffira. C’est une façon de répondre à son appel.
Comme on touchait un talisman.
— Que puis-je dire pour te convaincre ? Thronos, tu ne comprends pas
l’importance qu’a cet élément pour moi.
Il répondit sans réfléchir :
— C’est la vie, pour toi.
Elle sembla surprise, puis hocha la tête.
— Mais oui ! L’or, c’est la vie. C’est aussi beau que l’amour, aussi divin
que le rire.
Elle lui prit la main, la leva à la hauteur de sa poitrine et la posa sur sa
peau douce, juste au-dessus de son pectoral. Il étouffa de justesse un
grognement.
— L’or, c’est…
Elle pressa la paume ouverte de Thronos sur sa poitrine.
— … le prochain…
Il glissa le pouce entre ses seins.
— … battement de ce cœur.
Le cœur de Melanthe battait à tout rompre. Celui de Thronos avait dû
s’arrêter. Ne palpe pas cette chair si souple. Ne palpe pas…
Elle posa les mains sur les cuisses de Thronos, s’appuyant sur ses bras
tendus, ce qui eut pour effet d’introduire son pouce un peu plus loin entre ses
seins.
— Tu as envie de me montrer ton or. Tu veux que mes doigts se
referment autour de ton or et le caressent.
Elle essayait de lui donner des ordres ? Il retira sa main en secouant la
tête.
— Ton pouvoir ne fonctionne pas.
Ses mains montèrent un peu plus haut sur les cuisses de Thronos,
s’approchèrent de son entrejambe
— Je n’essayais pas de te persuader. Je tentais juste de te faire remplacer
un mot précis par le mot « or ».
Elle fit pression sur ses cuisses, pour qu’il comprenne bien ce qu’elle
voulait dire.
Tu as envie de me montrer ton sexe. Tu veux que mes doigts se referment
autour de lui et le caressent. Quand elle baissa les yeux sur son érection, il
faillit donner un coup de reins en avant. Oui, il avait effectivement envie de le
lui montrer. Pour qu’elle le caresse, le suce…
Il soupira sans desserrer les dents. Jusqu’où allait-il pouvoir résister ?
Il fallait qu’il remette de la distance entre eux.
— J’ai certaines conditions à poser avant d’accepter.
— Je t’écoute.
— Dis-moi quelque chose qui fasse baisser ma fureur d’un cran.
— Très bien.
Elle leva les yeux, fixa le plafond de la grotte pendant quelques instants,
puis le regarda de nouveau.
— J’ai fait un rêve très sensuel avec toi.
Si c’était vrai, c’était à la fois encourageant et insupportable.
— Un seul ? Je fais ce genre de rêve chaque fois que je ferme les yeux !
— Je n’ai pas dit que c’était la première fois qu’on faisait des choses
coquines tous les deux dans mes rêves.
Il entrouvrit la bouche. De quelles choses coquines cette sorcière avait-
elle rêvé ?
— Ah, il semblerait que ta colère ait un peu baissé d’intensité. Quelle
autre condition as-tu à poser ?
— Si je te montre mes trésors… tu devras me montrer les tiens.
Ses propres paroles le choquèrent. Il avait prévu d’obtenir d’elle des
réponses, et voilà qu’il changeait d’objectif et voulait la voir nue !
Dans la culture vrekener, la nudité était un tabou, même entre époux.
Quand il emmènerait Melanthe dans un Lit de Troth, un drap nuptial serait
glissé entre eux.
— Tu veux que je me déshabille pour toi ? demanda-t-elle d’un ton sobre.
C’était lui qui avait fait le premier pas dans cette direction…
— Oui, répondit-il d’une voix rauque. Si tu entres dans ce temple, tu
devras t’y déshabiller.
— D’accord !
En un éclair, elle s’était levée et se tenait déjà devant la porte.
Elle avait accepté ? Même si c’était une sorceri, il pensait qu’elle
résisterait, au moins pour la forme, et qu’il devrait négocier : peut-être qu’elle
ne lui montrerait d’abord que ses seins, par exemple…
Au lieu de quoi cette sorcière impudique avait tout accepté en bloc. Il eut
le sentiment d’être sur un champ de bataille sans aucun ennemi devant lui. Il
lui fallait revérifier sa position pour savoir où il en était exactement.
À quoi d’autre consentira-t-elle ? se demanda-t-il en se levant pour la
rejoindre. Rien que d’y penser, il en eut la gorge sèche.
Melanthe lui décocha un large sourire. Elle paraissait si fière d’elle ! Elle
était consciente du pouvoir qu’elle exerçait sur la gent masculine, s’en était
souvent servie. Elle le prit par le bras, posa une main sur son avant-bras,
terriblement près de lui.
La tentatrice allait donc ruser pour le séduire ? Cette pensée fit rejaillir la
colère en lui. Pas l’excitation.
Il devait absolument garder à l’esprit le fait que cette créature descendait
des plus grands enchanteurs ayant jamais existé. Il lui fallait se souvenir de
toutes ses conquêtes, de tous ceux qui s’étaient laissé séduire avant lui.
— Bon, alors, il y a un levier caché, c’est ça ? Une combinaison à
respecter pour déclencher l’ouverture ?
— Oui. Une combinaison.
Comme l’indiquaient les instructions, il avait appuyé sur un hiéroglyphe,
en avait fait pivoter un autre, avant d’en soulever un troisième.
— Tourne-toi pendant que j’ouvre la porte.
Là encore, elle le surprit en obtempérant.
— Comment as-tu découvert la combinaison ?
— Ce n’était pas difficile, répondit-il.
Il ne voulait pas le lui dire, sachant qu’elle attribuerait cette facilité de
décryptage au sang démon qui, d’après elle, coulait dans ses veines.
Appuie, tourne, soulève. La porte s’ouvrit.
Elle se précipita à l’intérieur, comme si elle craignait qu’il ne change
d’avis. Une fois dans le temple, elle s’arrêta net. Tandis que ses frêles épaules
se mettaient à trembler, il tenta de voir l’endroit à travers son regard.
Le temple, de forme arrondie, était fait de dalles et de briques en or
massif qui semblaient prendre et amplifier la faible lumière qui arrivait de
l’extérieur. Au centre se trouvait une estrade autour de laquelle étaient
disposés des bancs, comme dans un amphithéâtre.
Le plafond était divisé en cinq portions, toutes couvertes de hiéroglyphes.
D’autres avaient été gravés sur les parois. Et tout, absolument tout était en or.
Encore sous le choc sensuel de ce qu’elle lui avait promis, Thronos
décida de mettre un peu d’espace entre lui et la tentation. À cinq mètres
environ au-dessus de leurs têtes se trouvait une petite corniche. D’un bond, il
alla s’y poser, s’y accroupit et, de là, regarda prendre corps l’histoire d’amour
de son âme sœur.
Lentement, elle tendit une main vers une des parois…
Au contact de l’or, un tremblement violent l’agita, comme si elle avait
touché un fil électrique dénudé. Réagirait-elle aussi puissamment quand ils
feraient l’amour ?
L’air émerveillé, elle laissa courir ses doigts sur une rangée de briques,
les yeux scintillants.
Elle était en proie à une joie profonde. La dernière fois que Thronos avait
éprouvé ce genre de sentiment, c’était lors de leur ultime rendez-vous dans la
clairière. Il avait plu, et il l’avait abritée sous ses ailes…
D’un pas vif, elle gagna l’estrade, grimpa dessus et tourna sur elle-même
en riant aux éclats. Quand ils étaient jeunes, son rire lui faisait battre le cœur.
Aujourd’hui, il affectait d’autres parties de son anatomie.
Peut-être connaîtrait-il de nouveau la joie quand il verrait le corps de son
âme sœur pour la première fois.

Lanthe n’avait pas repris son souffle depuis qu’elle était entrée dans ce
temple. Son regard, captivé, en notait les moindres détails.
Le bonheur courait dans ses veines. Comment ce futé de Thronos avait-il
réussi à trouver cet endroit ?
Bien qu’entourée d’or, Lanthe reporta son attention sur le vrekener
accroupi sur sa corniche. Les muscles de son torse se tendaient à chacun de
ses mouvements. Son expression sinistre, intense, et cette position de
gargouille lui donnaient un air vraiment très démoniaque.
Elle n’avait encore jamais couché avec un démon. Hou !
Pourtant, tout en déambulant dans le temple, elle constata que
l’expression mécontente qui creusait en permanence un pli sur son front
s’adoucissait peu à peu. Et que, lorsqu’il ne fronçait pas les sourcils, il était…
beau comme un dieu.
C’était incontestable, tout comme l’était son attirance pour lui.
Certaines femmes auraient trouvé ses cicatrices repoussantes, mais
Lanthe était d’avis qu’elles conféraient à Thronos un air de dur, de seigneur
de guerre. Et puis, qui se souciait de ces cicatrices, quand il y avait cet intense
regard argenté et ce corps de guerrier qui semblait avoir été sculpté dans le
granit ?
Thronos pensait autrefois qu’elle était tout ce qui manquait à son
existence. Pensait-il la même chose aujourd’hui ? Et pourquoi se posait-elle
toutes ces questions au lieu de chercher un moyen de transporter cet or
jusqu’à Rothkalina ou de calculer combien de carats elle avait à portée de
main ?
Pourquoi n’arrivait-elle pas à se retenir de le regarder ? Elle le dévisagea.
Il sembla surpris, mais soutint son regard.
Oserait-elle le dire ? Ils partageaient un moment de bien-être.
— Tu me regardes, alors que nous sommes entourés d’or ? Peut-être que
je suis à la hauteur, finalement ?
Son expression contrariée reparut, comme s’il s’imposait cette dureté.
Elle aurait voulu crier : « Non, non, non, encore quelques minutes ! »
— On avait passé un accord, dit-il. Je m’impatiente.
Elle l’imaginait sans peine – il avait attendu si longtemps pour la voir ! Et
elle savait maintenant qu’il avait lutté toute sa jeunesse contre son désir et sa
curiosité.
Un marché était un marché. Elle allait s’imprégner de la vision de cet or,
en faire un souvenir éternel. À moins que je n’arrive à revenir…
— J’attends, sorcière.
Comme elle avait prévu de l’envoûter, lui offrir un strip-tease serait un
bon début. Mais la position du vrekener, accroupi légèrement en avant,
comme s’il allait bondir, la fit hésiter.
— Si je me déshabille, qu’est-ce qui me dit que tu n’essaieras pas de me
toucher ? Tu n’es pas censé poser la main sur moi, n’est-ce pas ?
— Ma seule intention est de regarder, répondit-il.
Elle crut néanmoins percevoir un accent agressif dans sa voix.
— C’est cela, oui…
— Allez, fais-le.
Et, comme elle hésitait encore, il ajouta :
— Ne joue pas les timides. Je sais que tu t’es déshabillée devant des
dizaines d’hommes avant moi.
En un instant, l’intérêt que Lanthe avait éprouvé pour lui s’évanouit. Elle
ne tirait ni honte ni fierté du nombre d’hommes qu’elle avait fréquentés, mais
la remarque de Thronos la blessait cruellement.
Au moins comprenait-elle mieux son ressentiment, maintenant.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de me mettre dans une
situation… sexuelle avec toi.
Il émit un grognement.
— Après ton année de célibat, j’aurais cru que tu saisirais l’occasion
d’attirer l’attention du premier homme venu. Et si je ne m’abuse, tu es en
période de fécondité.
Elle rougit, les lèvres pincées.
— J’ai entendu beaucoup de choses sur les femmes comme toi.
Elle haussa les sourcils, alors il articula :
— Les filles faciles.
Comment un vrekener à l’esprit dérangé pouvait-il la blesser à ce point ?
Parce qu’il t’a autrefois considérée avec le plus indulgent des regards,
Lanthe. Et parce qu’elle avait cherché ce regard depuis l’instant où elle
l’avait perdu.
Pour qu’elle s’intéresse à un homme, celui-ci devait lui donner
l’impression qu’elle comptait pour lui, même si elle savait qu’il feignait son
attachement. Thronos, avec son corps à couper le souffle et son passé à
fendre le cœur, ne faisait aucun effort dans ce sens.
— Même nous, les « filles faciles », avons certaines exigences. Et toi,
Thronos Talos, tu me laisses froide.
Il pouffa.
— Je pourrais te séduire sans difficulté. Avant moi, tu en as accueilli
dans tes bras qui n’avaient fait que d’infimes efforts pour te plaire. Mais je
n’ai pas l’intention de te posséder, ni même de te toucher. Ce serait dans les
deux cas des offensements. Tout ce que je veux, c’est voir ma promise.
— Tu penses pouvoir te contenir devant ton âme sœur nue ?
Un éclat rusé brilla dans le regard de Thronos.
— Tu m’en crois incapable ? Vous aimez le jeu, vous autres sorceri,
non ? Vous aimez parier. Alors, je vais parier avec toi – ce sera la première
fois, pour moi. Si ton corps me tente au point de le toucher, je te dirai
comment j’ai trouvé ce temple et comment j’en ai ouvert la porte.
— Et s’il ne te tente pas ?
— La gifle qu’aura prise ton orgueil me suffira.
Alors là, ça commence à bien faire ! Ce petit sourire satisfait, elle allait le
dégommer, et vite fait !
— Tenu. Mais pas de sexe.
Elle distingua un éclair de surprise dans le regard de Thronos, comme si
elle avait suggéré quelque chose de ridicule.
— Il n’est pas question que j’enfante un bâtard ! s’exclama-t-il. Déjà que
mes rejetons seront à moitié sorceri, tu ne crois tout de même pas que je
laisserais le premier être illégitime, par-dessus le marché ?
Quel enfoiré ! Il n’y avait que Thronos pour gâcher un moment comme
celui-là : elle dans un temple bourré d’or avec un homme au physique
irrésistible. Il se comportait comme l’anti-sorceri absolu, créé uniquement
pour la dégoûter.
Il pouvait toujours courir pour être ensorcelé, tiens ! Il ne méritait pas les
efforts de séduction qu’elle s’apprêtait à faire pour lui.
— Je m’en souviendrai, de ça.
— De quoi ?
— Tu tues la joie partout où tu passes, dit-elle en se retournant pour
défaire le premier clip, sur le côté de son pectoral.
Le souffle du vrekener s’était-il fait plus haletant ?
Jetant un regard par-dessus son épaule, elle vit que ses griffes
s’enfonçaient dans l’or de la corniche et que sa pomme d’Adam montait et
descendait dans sa gorge. Sa voix grimpa d’une octave quand il ordonna :
— Dépêche-toi.
Elle défit le deuxième clip.
— C’est mieux, murmura-t-il, la voix chargée de désir réprimé.
Elle défaisait le dernier clip lorsqu’elle entendit un bruit au fond de la
grotte. Elle suspendit son geste. Le bruit retentit de nouveau, plus fort –
quelque chose bougeait en bas de la falaise. Quelque chose de gros
approchait.
— Thronos, c’était quoi, ça ?
— Je n’ai rien entendu. Continue.
— Arrête un peu, dit-elle en refermant son pectoral.
— Il n’y a rien de dangereux là-dehors !
Le temple tout entier se mit à trembler.
— Ah bon ? Vraiment ? lança-t-elle d’un ton sec.
Thronos poussa un soupir de frustration, et elle entendit le mouvement de
ses ailes. Quand elle se retourna, il fonçait droit sur elle, avec ce regard
sérieux, déterminé…
Ses yeux s’étaient assombris, et elle aurait juré que ses cornes avaient
grandi – exactement comme chez un démon animé de désir sexuel.
En d’autres termes, Thronos n’était plus celui qu’il croyait être.
— J’en ai besoin, pour tenir, lâcha-t-il en tendant les bras vers elle.
Ben c’est nouveau, ça !
Un rugissement résonna dans la grotte. Semblant sortir d’une profonde
torpeur, Thronos secoua la tête et laissa retomber ses bras. Et, Lanthe en était
quasiment sûre, ce coincé de vrekener lâcha :
— Bordel de merde.
18

Thronos se jeta sur elle et la poussa derrière la porte de pierre qui menait
à la grotte. Puis, se serrant contre elle, il la couvrit d’une aile protectrice.
— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-elle.
— Je sens une créature, mais j’ai du mal à y croire… Je pensais qu’ils
avaient disparu de toutes les dimensions.
Il ne parlait tout de même pas d’un dragon ? Quand elle entendit respirer
ce qui semblait être une énorme bête, à l’entrée de la grotte, elle frémit. Deux
faisceaux lumineux balayèrent l’intérieur, tels les phares d’une voiture.
Thronos se pencha un peu pour voir de quoi il retournait, et Lanthe sentit
son cœur s’emballer. Elle fit une incursion dans l’esprit du vrekener… et
retint un cri.
Un dragon avait passé la tête dans l’entrée de la grotte. Ses grands yeux
jaunes brillaient ; de la vapeur sortait de ses naseaux. Ses écailles couleur
onyx et argent brillaient comme du métal.
Elle repassa en mode télépathie.
Cet endroit. Les bancs…
— Sacrifie les purs, vénère les puissants, adore un temple sans égal,
récita Thronos à mi-voix.
Cet endroit était donc dédié au sacrifice des vierges pour les puissants
dragons ? Elle n’était pas surprise. Un grand nombre de démonarchies
vénéraient les dragons. Rydstrom en avait un tatoué sur le flanc.
Dans le domaine du Tombeau, les terres maudites de Rothkalina, les
basilics erraient en toute liberté. Lanthe était allée les voir avec Sabine,
plusieurs fois. Sa sœur avait le pouvoir de communiquer avec les animaux et
avait lié connaissance avec un ou deux d’entre eux.
Mais Lanthe n’était pas Sabine. Et ce dragon semblait avoir faim de
sacrifice.
Si elle n’avait pas été pétrifiée, elle aurait peut-être ri. Lanthe n’avait rien
d’une vierge de jadis ; le dragon la recracherait comme un vulgaire noyau.
Dans la grotte, la lumière vacilla. Seigneurs, le dragon avait cligné des
yeux. Puis toute la montagne trembla, et des griffes labourèrent le sol de la
grotte. La bête avait-elle introduit une patte à l’intérieur ? Il lui sembla
qu’elle tâtait à l’aveugle, comme si elle avait senti quelque chose. Eux,
probablement !
Tap… tap… tap… tap…
Oui, le dragon avait senti leur présence et voulait sa récompense.
— Calme-toi, Melanthe, murmura Thronos. Ne bouge pas.
Se calmer ? Il croyait qu’elle allait faire une crise d’hystérie ou quoi ? La
honte !
Calme-toi toi-même ! J’ai un peu d’expérience de ce genre de situation,
figure-toi. Par exemple, dans le grenier à foin, je n’ai pas laissé échapper un
seul gémissement, même quand la fourche m’a transpercée.
Elle leva la main pour lui montrer les deux marques laissées par les
pointes qui l’avaient traversée. D’accord, il fallait vraiment les chercher, et la
plupart du temps, elle portait des gantelets, mais tout de même…
Il lui prit la main, la tourna, la retourna entre les siennes. Lanthe sentit la
colère et le désarroi en lui, mais il ne fit aucun commentaire.
Quand le dragon s’ébroua, impatient, Thronos posa la main de Lanthe sur
son flanc et serra son aile un peu plus fort. Elle fronça les sourcils en la
regardant.
Des écailles onyx et argent à l’aspect métallique. Exactement comme
celles du dragon. À Rothkalina, celles des basilics étaient d’une teinte rouge.
La curiosité lui donna du courage, et elle osa jeter un regard dans la
grotte avant que Thronos ne la tire en arrière. Il y avait une autre différence
entre ce dragon et ses cousins de Rothkalina.
Celui-ci avait quatre cornes au lieu de deux. Comme les vrekeners.
Le dragon battit des ailes contre la paroi rocheuse, provoquant une
avalanche de cailloux et de poussière. Il semblait énervé. Pour finir, il poussa
un rugissement à glacer le sang et s’envola.
— Thronos, murmura Lanthe. Tu viens de cet endroit.

— Tu es complètement folle ? Je ne viens pas d’ici, répliqua Thronos en


la libérant de son aile. Je te le répète, sorcière, je ne suis pas un démon ! Les
vrekeners descendent des dieux. Nous servons une cause.
Il avait parlé sur un ton plus sévère qu’il ne l’aurait voulu, parce qu’il…
parce qu’il s’était effectivement senti une affinité avec le dragon.
La similitude entre leurs écailles et leurs cornes était indéniable. On disait
que les démons étaient issus du même puits contaminé que les dragons, qu’ils
vivaient et évoluaient dans le même genre de dimensions démoniaques.
Pandémonia, par exemple.
— Je pensais que les cornes des vrekeners n’étaient là que pour faire joli.
Mais les tiennes se sont redressées quand j’ai commencé à me déshabiller !
— Je n’ai d’autre choix que de te croire, sur ce point.
Mais dieux que ses cornes avaient été douloureuses !
— Je parie que tu es scellé, comme les démons. Tu ne pourras libérer ta
semence que lorsque tu posséderas ton âme sœur.
Il n’y avait qu’une sorcière pour donner l’impression que c’était un gros
défaut. Chez les vrekeners, l’homme pouvait avoir un orgasme mais
n’éjaculait pas, jusqu’au moment où il s’accouplait avec son âme sœur pour
la première fois. Thronos eut beau chercher, il ne trouva aucune espèce qui
partage avec eux ce trait pour le moins singulier. Aucune, à part les démons.
— D’accord, j’ai quelques points communs avec les démons, dit-il en
passant une main dans ses cheveux. J’ai aussi des crocs, cela fait-il de moi un
vampire ? Mes yeux virent parfois à l’argenté, donc je dois être une Valkyrie,
pendant qu’on y est.
— Tu peux nier tant que tu veux. Mais regarde-toi : tu mènes une lutte de
chaque instant pour donner le change. Revenir dans cette dimension
provoque des fissures dans ta façade vrekener et révèle ta vraie nature de
démon.
Lorsqu’il avait vu les cicatrices sur la main de Melanthe, qu’il avait
imaginé cette fourche la transperçant de part en part, il avait eu l’impression
que ses yeux s’enflammaient. Et quand il avait songé à la douleur qu’elle
avait dû éprouver, ses crocs s’étaient allongés, prêts à égorger quelqu’un.
Comme l’auraient fait les crocs d’un démon.
Non ! Il n’était pas un démon !
Alors, pourquoi venait-il de se comporter comme l’un d’entre eux ? Il
s’était promis qu’il ne ferait que regarder son âme sœur, mais quand il avait
compris qu’elle allait réellement se déshabiller, les choses étaient devenues
claires : il ne pourrait s’empêcher de la toucher.
Il s’était imaginé pétrissant ses seins, en suçant les pointes jusqu’à ce
qu’elle ne puisse plus le supporter. Lorsqu’elle avait commencé à retirer son
haut, il s’était vu franchir d’autres limites, plus taboues encore, poser la main
de Melanthe sur son entrejambe et la guider pour qu’elle le caresse. Glisser
une main sous sa jupe et explorer son sexe de ses doigts curieux.
La posséder. Briser son sceau et répandre sa semence. Enfin.
Le dragon était parti. Rien ne retenait plus Thronos, désormais… Il
regarda Melanthe, et ses pensées s’assombrirent une nouvelle fois.
— Thronos, ce n’est pas mal en soi, d’être démon, dit-elle d’un ton un
peu plus doux. On est comme on est, après tout…
En entendant ces mots, il la regarda et eut soudain l’impression de
manquer d’air. Il avait été sur le point de recommencer cette folie !
Il faut que je quitte cet endroit. Il devait absolument regagner Cyel.
Retrouver la raison, sa santé mentale et l’ordre.
À cause de Melanthe, il doutait de tout, exactement comme lorsqu’ils
étaient enfants.
— Si tu peux ouvrir des portails, es-tu capable aussi de sentir leur
présence ? De percevoir leur énergie ?
Elle hésita, puis répondit d’un hochement de tête.
— Nous pourrions trouver le portail de Pandémonia. Tu me dirigeras, et
je te protégerai.
Les passages de ce genre étaient précieux – et vulnérables. Par
conséquent, ils étaient souvent cachés.
— Ben voyons ! Il est hors de question que je quitte cette grotte pour
m’embourber dans une dimension démoniaque ravagée par la guerre. Tu n’as
qu’à refermer la porte de pierre pour nous protéger du dragon, et on attendra
que ça se passe.
— À nous deux, nous pourrions éviter la mêlée.
Melanthe était capable de se déplacer à une vitesse considérable, un don
qu’il avait souvent maudit.
Elle croisa les bras.
— Hors de question. Je vais rester dans ma maison dorée, dormir sur mon
lit en or et prendre des bains de pièces d’or comme l’oncle Picsou.
Il ne comprenait rien à ce qu’elle disait. Encore une référence télévisée,
sans doute ?
— Nous ne pouvons pas rester ici. Tôt ou tard, ce monstre va exploser et
tout faire sauter.
— Là-dehors, il n’y a rien d’autre que le danger, pour nous. On raconte
que cet endroit est bourré de pièges, des trucs encore pires que les armées
démoniaques qui se battent sur ces montagnes.
— Quel genre de pièges ?
— Tu connais les représentations que les humains se font de l’enfer ? Eh
bien, elles seraient toutes basées sur ce qui se passe réellement à Pandémonia.
Les flammes. Les monstres légendaires. Les plaisirs indicibles suivis d’un
châtiment. Les êtres maudits condamnés à répéter les mêmes tâches pour
l’éternité.
— Comme Sisyphe qui doit faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une
colline ?
— Exactement.
— Alors, il faut trouver un portail le plus vite possible.
— Non. Jamais tu n’arriveras à me convaincre de quitter ce temple…
Un bourdonnement et des cliquetis leur firent lever la tête. Le plafond
circulaire s’était mis à tourner.
— Qu’est-ce qui se passe, Thronos ?
Un nuage de poussière d’or retomba lentement, tandis qu’une large
ouverture apparaissait.
Un bras robuste couvert d’écailles plongea à travers, et des griffes noires
de dragon vinrent gratter le sol juste à côté d’eux.
19

Thronos attrapa Melanthe par la main et se rua en direction de la grotte,


mais s’immobilisa dans une glissade juste après la porte. L’entrée de la grotte
était bloquée par un autre dragon. Visiblement celui de tout à l’heure. Était-il
revenu avec des renforts ?
Ils regagnèrent le temple.
— Ils ont l’air de plus en plus fâchés ! s’écria Melanthe. Le feu ne va pas
tarder !
Le dragon posté au-dessus de la brèche du plafond inspira profondément,
et si puissamment que les tresses de Lanthe s’envolèrent. Elle entendit un
sifflement semblable à celui d’une bonbonne d’oxygène que l’on perce. Ce
doit être son combustible.
Au moment où le feu jaillit, Thronos la poussa contre la paroi et la
couvrit de ses ailes, puissants boucliers. Le souffle des flammes eut sur lui
l’effet d’un coup de pied dans le dos. Il tomba contre Lanthe.
— Seigneurs ! Ça va ?
— Pourquoi en serait-il autrement ? rétorqua-t-il.
C’était quoi, ça, une plaisanterie ? Dans ces circonstances ?
— Prête à partir ? reprit-il.
La sueur faisait briller son front soucieux.
— Comment ?
Elle aurait juré avoir senti… de l’or fondu. Le dragon était-il en train de
tout faire fondre ?
Quand les flammes se calmèrent, Thronos abaissa une aile et jeta un coup
d’œil.
— Le temple possède une autre entrée secrète.
À son tour, elle jeta un regard en direction du temple.
— Mais il est toujours au-dessus.
Quelque chose clochait. Au milieu d’une flaque fumante d’or en fusion
brillait un médaillon rouge accroché à une chaîne de la même couleur.
De l’or rouge. C’était forcément de l’or de silisk – plus connu sous le
nom d’or des dragons.
— Baisse-toi ! dit Thronos en la couvrant de nouveau de ses ailes.
Une nouvelle rafale de flammes les balaya.
— La prochaine fois qu’il inspire, on court, OK ?
— Je… Il faut que je prenne un truc.
— Tes gantelets ? Tu n’en as pas besoin !
— Alors d’abord, si, j’en ai besoin. Ensuite, je parle d’un médaillon,
derrière toi, à 3 heures.
Il regarda dans cette direction.
— Hors de question, sorcière. Derrière les bancs, il y a une seconde
porte. Dès que les flammes s’arrêtent, on court. Maintenant !
Il la poussa devant lui, ses ailes dressées comme un écran entre elle et le
dragon, et ils traversèrent le temple jusqu’au mur gravé de hiéroglyphes.
Voyant le regard de Thronos courir sur la paroi, Lanthe ouvrit de grands
yeux.
— Tu arrives à les déchiffrer ! C’est comme ça que tu as trouvé le
temple !
— Et alors ? dit-il en touchant différents endroits de la paroi.
Au moment où la porte d’or s’entrouvrait, le dragon inspira de nouveau.
Lanthe reconnut son sifflement.
La porte était trop lente ! Dans l’entrebâillement, elle aperçut un couloir
sombre et un escalier qui descendait.
— Vas-y ! hurla Thronos en la poussant à l’intérieur.
Ils se ruèrent dans l’escalier, suivis par les flammes, qu’il bloqua de ses
ailes. Dès qu’ils furent hors de portée du dragon, il l’arrêta.
— Mets-toi derrière moi ! Nous n’avons aucune idée de ce qui nous
attend en bas.
Elle s’effaça pour le laisser passer. L’escalier était étroit, Thronos ne
pourrait plus y déployer ses ailes pour la protéger. Maintenant qu’elle était de
son côté – d’une certaine manière –, la vulnérabilité du vrekener était aussi la
sienne. S’ils rencontraient des goules dans ce boyau, ce serait la mort pour
eux deux, ou pire.
Bientôt, de la vapeur et de la fumée envahirent le passage. Au loin, une
ouverture rectangulaire semblait scintiller. Une sortie ! Lanthe trébucha.
Thronos se retourna.
— Tout va bien !
Accélérant, il franchit le passage et déboucha sur un chemin… qui
longeait une falaise. Déséquilibré, il se mit à faire des moulinets pour ne pas
tomber dans le vide, mais son élan le propulsait en avant… Sans réfléchir,
Lanthe l’attrapa par la ceinture de son pantalon et le tira en arrière.
Par-dessus son épaule, il la fusilla du regard.
— Je sais voler, figure-toi !
Un geyser de lave jaillit à quelques centimètres de son visage.
— Allez, cours !
Ils dévalèrent le chemin. Comme dans la galerie, tout en courant, il la
protégea de ses ailes. Ils échappèrent de justesse au déluge de lave.
— Si tu étais tombé, même en volant, la lave t’aurait réduit en cendres !
Il ne pouvait pas le nier.
— Je crois que les mots que tu cherches sont : « Merci à toi, ô grande et
merveilleuse sorcière. »
Il la toisa d’un regard méfiant.
— Tu m’as empêché de tomber aujourd’hui. Si seulement tu avais fait
preuve de la même considération quand j’étais plus jeune !
— Si seulement tu avais prévenu ma famille que la tienne venait prendre
le thé et la décapiter ! T’as autre chose dans le même style ? Parce que moi, je
peux passer la journée à ce petit jeu !
Elle entendit un bruit d’éboulement derrière eux. Les dragons perçaient la
montagne à leur recherche !
Quatre lumières s’allumèrent de l’autre côté du sommet – les yeux des
dragons. À la manière des spots de cinéma dirigés droit vers le ciel, ils
fendirent la vapeur et les débris.
— Dès qu’ils seront sur la crête, il faudra qu’on se cache, dit Thronos.
Pour l’instant, avançons sur ce chemin, le plus loin possible.
Ils reprirent leur course. Lanthe se rendit compte que les massifs qui
encadraient le plateau étaient en réalité les contreforts de deux chaînes de
montagnes, dont les sommets, impressionnants, semblaient deux rangées de
dents acérées.
Un peu plus bas, un garde-fou en bois longeait le chemin. Elle voulut s’y
appuyer et faillit tomber dans le vide quand il s’effondra, réduit en cendres.
— Fais attention, Melanthe !
Le garde-fou disparut à la manière d’une chaîne de dominos, planche
après planche, sur plusieurs dizaines de mètres. Plus ils descendaient, plus la
lave était présente, bouillonnant sous leurs pieds, les forçant à bondir, à
sauter, à la contourner.
De l’argent fondu coulait en ruisseaux de la montagne carbonisée,
scintillant à la lumière des flammes, détournant son attention.
— Regarde devant toi, sorcière !
Au moment de sauter par-dessus une portion éboulée d’une corniche,
Lanthe hésita.
— Viens là, ordonna Thronos.
Sans un mot, elle sauta dans ses bras et noua ses jambes autour de sa
taille, ses bras autour de son cou. Quand il la serra contre lui, elle murmura :
— Ça devient une habitude, on dirait.
Il la regarda, méfiant, avant de repartir.
— C’est ce que tu penses ?
— Tout doux, Tigrou. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’arrête pas de
devoir partir en courant, tous les deux.
— Contente-toi de surveiller nos arrières.
Il y eut un silence, puis, comme il franchissait un autre goulet, il lâcha :
— Je n’aurais pas pu te prévenir, pour mon père.
— Comment ?
— J’ignorais tout de son plan. Lorsque je l’ai compris, il était déjà parti,
avec ses hommes. J’ai aussitôt pris le chemin de l’abbaye, mais le temps que
j’arrive, tes parents étaient morts.
— Comment a-t-il su ?
— Mon tuteur m’avait vu sortir et m’avait suivi. Je ne t’ai jamais trahie,
Melanthe, dit-il en ralentissant pour la regarder. J’ai été tenté de parler de toi
à mes parents – je savais qu’ils n’allaient pas tarder à agir –, mais je t’aurais
prévenue avant.
— Je te crois, répondit Lanthe, à la grande surprise de Thronos.
Mais, très vite, son regard repartit en direction de la montagne.
— Ils arrivent au sommet ! Il faut qu’on se cache.
Les ailes de Thronos se fondaient parfaitement dans cet univers de roches
noircies et d’argent liquéfié.
— Heureusement, tu as le parfait camouflage, reprit-elle. Tu es comme
chez toi, ici.
— Je ne suis pas chez moi.
— Regarde les choses en face, démon. Tu te fonds dans ce paysage
comme un habitant de l’enfer. Grâce aux dieux, les dragons de feu n’ont pas
l’odorat très développé.
— Comment le sais-tu ?
— J’ai traîné avec une de leurs bandes, à Rothkalina. Ma sœur sait leur
parler. Quand on les connaît, ce sont des créatures très sympas, qui
n’attaquent que les intrus et les indésirables…
Elle se tut. Thronos s’était immobilisé, la tête levée. Elle suivit son
regard.
Au moins une dizaine de dragons étaient accrochés à la surface de la
montagne, à la manière de chauves-souris recouvrant le plafond d’une grotte.
20

— Nous sommes des intrus.


Thronos s’accroupit, la plaquant contre la montagne. Il ouvrit les ailes
pour les recouvrir complètement et – cette fichue sorcière avait raison – se
fondre dans le paysage.
Lorsque Melanthe trembla contre lui, il murmura :
— Ils ne nous ont pas vus. Nous sommes bien cachés. Pense à autre
chose.
Pendant un long moment, ainsi à couvert, on n’entendit plus que le
battement de leurs cœurs sous les ailes de Thronos.
— Tu nous enfermais souvent comme ça tous les deux, quand on était
enfants, murmura enfin Lanthe. J’avais toujours l’impression qu’il fallait
chuchoter, comme si on était sous un drap et qu’on faisait la foire au lieu de
dormir.
— On se racontait des secrets.
— Donc, tu te rappelles vraiment les mois qu’on a passés ensemble ? dit-
elle, apparemment heureuse qu’il en soit ainsi.
Certains moments moins que d’autres. Il haussa les épaules.
— À ton avis, il va falloir qu’on attende combien de temps comme ça ?
— Nous pouvons rester aussi longtemps qu’il le faudra.
À peine eut-il prononcé ces mots qu’il sentit une portion du chemin
s’effondrer sur sa gauche. Au-dessus d’eux, les dragons réagirent par un
rugissement. Une autre partie du chemin s’effondra sur sa droite, les laissant
tous les deux sur un îlot rocheux des plus précaires.
— Encore le vide, murmura Lanthe en se mordant si fort la lèvre qu’il
crut qu’elle allait saigner.
Il aurait voulu la distraire, faire en sorte qu’elle pense à autre chose qu’au
vide et à leur situation. Mais que dire ?
Elle résolut le problème d’elle-même.
— Si on s’en sort, je retourne chercher le médaillon.
— Hors de question.
De toute façon, elle ne le retrouverait pas.
— Ce n’était pas de l’or classique mais de l’or rouge de silisk. On
l’appelle aussi or des dragons. C’est le plus rare et le plus précieux de toutes
les dimensions connues. Je dois le récupérer, Thronos.
— Le moment est mal choisi, c’est le moins qu’on puisse dire. Que tu
penses à ça dans la situation qui est la nôtre me sidère.
Mais il était mal placé pour lui faire la leçon. Il venait de baisser les yeux
et d’apercevoir les cuisses de Lanthe qui l’enserraient, sa jupe remontée
dangereusement haut, et aussitôt, ses pensées étaient retournées dans le
temple, vers les trésors qu’il avait failli découvrir. Même maintenant, son
sexe durcissait pour elle.
Et, comme si ce n’était pas suffisamment inconfortable, la température ne
cessait de monter. À la manière du métal, ses ailes chauffaient sous l’assaut
des flammes, et le fleuve de lave qui coulait juste en dessous n’arrangeait pas
les choses.
La peau de Melanthe devint moite tandis que Thronos se mettait à
transpirer. Une goutte de sueur tomba de son front sur l’intérieur de la cuisse
de son âme sœur. Il la suivit des yeux, la vit rester en suspens sur cette peau
si pâle, avant de rouler doucement et de glisser le long de la délicate
courbe…
Il aurait voulu suivre le même chemin avec sa langue, puis lui retirer sa
culotte et découvrir ce qui la faisait gémir…
— Euh… Thronos ? On devrait peut-être changer de position.
Melanthe bougea les jambes autour de sa taille, et il sursauta. Relevant la
tête, il saisit un reflet métallique inattendu dans ses yeux bleus. Était-ce de
l’intérêt ?
L’envie d’aller plus loin, de tester les limites le submergeait. Ni l’endroit
ni l’heure, Talos.
— Mmm… bonne idée. Oui.
Elle se réinstalla sur ses genoux, les jambes du même côté, cette fois.
— C’est intéressant, que tu saches lire ces hiéroglyphes, dit-elle d’un ton
léger.
— Cette langue n’est peut-être pas d’origine démon.
— C’est cela…
Sa façon de dire « faux ».
Personne ne l’énervait autant que cette sorcière !
— Tu as dépensé beaucoup d’énergie à me convaincre que j’étais un
démon. Tu veux que ce soit vrai, uniquement pour la satisfaction d’avoir
raison.
— Tu es en train de changer, et tu le sais. Tu as menti, tout à l’heure,
quand tu as dit que tu n’entendais rien alors qu’un dragon approchait. Tu as
menti pour obtenir ce que tu voulais : me mater. Mais un vrekener ne ment
jamais, n’est-ce pas ?
— À quoi reconnaîtrais-tu que je me comporte en démon ? Combien
d’entre eux ont succombé à ton charme ?
— Laisse tomber, dit-elle au lieu de répondre. Si on doit mourir bientôt,
je ne veux pas me battre avec toi.
Elle s’essuya le front d’un revers de main.

— Pff… On se croirait dans un sauna, là.


Ce fut à son tour de baisser les yeux sur le torse de Thronos et de regarder
les gouttes de sueur se frayer un passage entre les boursouflures de ses
cicatrices. Elle en avait parlé plusieurs fois, la veille. Les trouvait-elle
repoussantes ? Jusqu’à quel point ? Il aurait dû s’habituer à elles, depuis le
temps, mais son reflet continuait à le dégoûter. Il haïssait chaque trace de
blessure, chaque balafre. Souvent, dans son lit, il les suivait du bout des
doigts.
Melanthe regrettait-elle de les lui avoir infligées ? Était-elle seulement
capable de regret ?
Il lui prit le poignet et la força à poser la main sur son torse, afin qu’elle
explore les ravages dont elle était responsable.
— Allez, vas-y, touche les marques que tu m’as laissées. Sens-les.
À sa grande surprise, elle suivit délicatement de son index une cicatrice,
juste en dessous de sa clavicule. Puis elle passa à une autre, le regard
songeur.
Il avait voulu que Melanthe reconnaisse sa douleur – la comprenne –,
mais il se sentit mal à l’aise, soudain. Il allait l’arrêter lorsqu’elle posa le
doigt sur la pire de ses cicatrices. La blessure qui l’avait causée avait failli lui
coûter la vie.
Un éclat de verre l’avait quasiment traversé de part en part. Il avait
encore le souvenir de chacun de ses battements de cœur, qui avaient été
autant d’agonies. Et celui de sa mère, rendue folle par la mort de son époux,
sanglotant sur la main de Thronos, suppliant les dieux d’épargner son plus
jeune fils.
Colère. Il saisit Melanthe par les poignets.
— Qu’y a-t-il ?
— T’arrive-t-il de regretter ce que tu m’as fait ? demanda-t-il en la
lâchant.
Elle s’écarta, jusqu’à être dos contre son aile.
— Les sorceri méprisent le regret. Pour nous, c’est l’équivalent d’un
offensement. Alors non, je ne regrette rien.
Il commençait à mieux la connaître. Quand elle mentait, quelque chose,
dans le timbre de sa voix, faisait tressauter ses ailes. Elle se penchait toujours
légèrement en arrière, comme pour mettre de la distance entre eux, et elle
cillait un peu trop longuement.
— Mensonge, Melanthe.
— C’est la façon vrekener de dire que c’est des conneries ?
— Donc, tu éprouves de la culpabilité.
Elle en était capable.
— Tu as dû sentir ma douleur quand je vole. Apparemment, tout le
monde la perçoit, dans le Mythos. Je me suis toujours demandé si ça te
mettait en joie.
Elle croisa les bras.
— Vous n’avez pas de guérisseurs pour les jeunes, chez les vrekeners ?
— Bien sûr que si ! Mes os ont été remis en place et se sont ressoudés
solidement.
— Alors, que s’est-il passé ?
— J’ai trop tiré sur mes muscles, trop tôt. Et j’ai enchaîné les blessures
aux ailes et à la jambe.
Sans parler du dos et de l’autre jambe. Du cou et des épaules.
— Cela jusqu’au moment où je me suis retrouvé figé dans l’immortalité –
et là, la douleur est devenue éternelle.
— Tu devais bien savoir ce qui t’attendait, quand même.
— À ton avis, Melanthe, qu’est-ce qui m’a poussé à agir de la sorte ? Je
suis parti sur tes traces alors que je n’avais même pas treize ans.
— Donc, tu as trop tiré sur tes ailes, et moi sur mon pouvoir, à cause de
tes chevaliers, et aujourd’hui, on est tous les deux faits comme des rats. Dis
que c’est ma faute, et je dirai que c’est la tienne. Encore une fois, je peux
passer la journée à ça, démon.
Il se renfrogna. Pas une seule fois, au cours de toutes ces années, il
n’avait imaginé qu’elle aurait une raison légitime de lui en vouloir.
— Peut-être que je me sentirais coupable si tu cessais de me traiter en
esclave et de m’insulter à tout bout de champ, dit-elle en se penchant vers lui.
Et je t’en conjure, arrête avec mon passé sexuel : tu n’arriveras pas à me faire
honte. D’ailleurs, tu fais ça uniquement parce que tu n’as jamais couché avec
personne.
Il détestait cela, mais ne pouvait rien y changer.
— Ah… dit-elle plus doucement. C’est donc vrai.
Il ne comprit pas son expression, et cela le mit hors de lui. Elle devait se
moquer de lui, à coup sûr !
— Contrairement à ceux de ton espèce, les vrekeners s’unissent pour la
vie, riposta-t-il. Donc non, je n’ai pas enchaîné les liaisons, contrairement à
toi.
Encore un regard qui tue.
— Il semblerait que tu aies couché avec tous les hommes, excepté celui
que le destin te réserve. Tu m’as fui.
— Et tu voulais que je fasse quoi en te voyant ? Que je te saute dans les
bras en espérant que tu n’aies pas de fourche cachée dans ton dos ? Je n’avais
aucune raison de ne pas fuir !
Il ne trouva rien à répondre à cela. Pour Melanthe, il n’était pas son âme
sœur. Comme elle le lui avait dit, elle avait suivi sa route, vécu sa vie.
Sans moi. Comme s’il n’avait jamais existé pour elle.
Peut-être était-ce ce qui l’énervait le plus : la facilité avec laquelle elle
l’avait oublié, alors que lui n’avait pensé qu’à elle, à chaque instant.
21

La culpabilité titillait effectivement Lanthe. Voir les souvenirs de


Thronos l’avait adoucie à son égard. Et maintenant qu’elle le savait innocent
de ce qu’autrefois elle lui reprochait, elle trouvait difficile de poursuivre sur
la voie de la haine.
À dire vrai, elle se voyait même trouver un modus vivendi avec Thronos.
Seules restaient quatre pierres d’achoppement.
Il la détestait à cause des blessures dont elle était responsable. Il lui en
voulait pour « les années et les enfants » perdus. Il la traitait comme une prise
de guerre. Et il était d’une jalousie et d’une méfiance maladives.
Jamais elle ne parviendrait à le convaincre que son propre frère avait
essayé de la tuer. Jamais elle n’arriverait à lui faire admettre qu’elle était
autre chose qu’une fille légère, et elle ne supportait pas son attitude de père la
pudeur.
Certes, elle comprenait mieux sa jalousie et sa colère, mais cela ne
signifiait pas qu’elle pouvait accepter son mépris.
Alors, pourquoi éprouvait-elle de l’attirance pour lui ? Pour ce visage figé
dans la détermination, ces ailes qui l’enserraient, et cette peau abîmée
luisante de sueur ?
Ses cicatrices le durcissaient, reflétaient l’image de l’homme dangereux
qu’il était devenu. Et elle trouvait cela très… sexy.
En parcourant ces marques, elle avait découvert certaines choses à propos
de ce corps qu’elle n’avait jamais remarquées. La douceur de sa peau hâlée
entre les cicatrices. Sa sensibilité sous la caresse de ses doigts. La réactivité
de ses muscles.
Son pantalon descendait assez bas sur ses hanches, et elle n’avait vu
aucune marque de bronzage. Elle avait toujours entendu dire que les
vrekeners méprisaient la nudité, en toutes circonstances. Pourtant, à un
moment donné, au cours de sa transition vers l’immortalité, il avait dû rester
allongé nu au soleil.
Très intriguant, décidément.
Il avait dit rêver d’elle toutes les nuits. Avait-il pensé à elle tandis que le
soleil léchait son corps ? Elle l’imagina se caressant en fantasmant sur elle, et
son souffle devint plus court.
Quand il la fit changer de position sur ses genoux, il sembla s’efforcer de
ne pas plonger les yeux dans son décolleté – sans y parvenir.
— Melanthe, il faut qu’on trouve un portail le plus vite possible.
Elle baissa les yeux et vit son sexe raidi. Si elle se rapprochait de
quelques centimètres, elle sentirait son érection contre sa cuisse.
— Ça me va, comme idée.
Car ce qu’elle redoutait plus encore que les dragons et les hordes de
démons, c’était de tomber enceinte d’un vrekener. Thronos était intelligent, et
sexy, étonnamment. S’il arrivait un jour à cesser de l’insulter…
Elle ne pouvait pas lui laisser deviner ses faiblesses. Il fallait qu’elle se
concentre, pour sentir un portail au cœur de ce chaos. La faim et la soif ne lui
facilitaient pas la tâche. Et son instinct de l’or, exacerbé depuis la découverte
du temple, la rendait folle. Elle passa une main sur son visage, mais la
précieuse poussière s’était envolée. Était-il possible qu’elle perçoive encore
la présence du temple ?
— Tu sens quelque chose ?
Une infime vibration indiquant la présence d’un portail lui parvenait,
effectivement, une sorte d’écho.
— Peut-être. Je ne sais pas.
— Essaie encore. Fais un effort.
Elle le fusilla du regard.
— Ça suffit !
Elle regretta immédiatement ses paroles. Pourquoi était-elle si agressive
avec lui ? Bon, d’accord, il lui arrivait de s’emporter, mais cela ne lui
ressemblait pas de provoquer la colère d’un homme de cette façon. Elle en
avait côtoyé suffisamment pour savoir que c’était dangereux.
Qu’arriverait-il si Thronos continuait à faire sa tête à claques ? Elle
n’avait certes pas l’intention de s’éterniser à ses côtés ; ils n’avaient donc pas
besoin à tout prix de régler leurs comptes afin de repartir sur des bases saines.
Il fallait juste qu’elle le séduise pour pouvoir regagner Rothkalina. Si elle s’y
prenait bien, il l’y ramènerait directement.
Reprise de l’opération séduction, donc. Elle se pencha vers lui, la cuisse
toute proche de son érection.
— Dis-moi un secret.
— Quoi ?
— Chaque fois que tu m’as prise sous tes ailes, comme ça, tu m’as confié
un secret.
— Je ne… Pourquoi tu changes de comportement, tout à coup ?
demanda-t-il d’une voix rauque.
Mal à l’aise, Thronos ?
— Tu n’as pas fréquenté beaucoup de femmes, n’est-ce pas ?
Il n’avait pas la moindre idée de la marche à suivre avec elle – cela allait
lui faciliter les choses.
C’était presque injuste. Et c’était très bien, dans la mesure où les sorceri
ne croyaient au fair-play que lorsqu’il jouait en leur faveur.
— Les femmes n’ont pas leur place sur le champ de bataille, et c’est là
que je passe le plus clair de mon temps, alors non, je n’en ai pas fréquenté
beaucoup.
Pas leur place ? Sabine et elle avaient combattu en première ligne du
Pravus contre une armée de vampires rebelles. Retiens ta nouvelle langue,
Lanthe. Retiens-la !
— Mais là, tu es avec une femme, et elle institue une nouvelle règle. Sous
ces ailes, tu dois me raconter tes secrets, dit-elle doucement. Considère ça
comme notre confessionnal, le sauna ailé de la vérité.
Il haussa les sourcils.
— Le sauna ailé de la vérité ? Quelle imagination, sorcière !
— Je sais quel secret tu pourrais me dire, souffla-t-elle en faisant glisser
son doigt sur le torse de Thronos pour l’introduire dans la ceinture de son
pantalon.
Il sursauta. Trop facile.
— Pourquoi un ange comme toi n’a-t-il pas de marque de bronzage ?
Il toussota.
— Il n’y a pas de toits, dans les Territoires des Airs. Nous n’en avons pas
besoin puisque nous sommes au-dessus des nuages. Je te l’ai dit, durant les
mois de ma transition, je t’ai cherchée. Souvent, je rentrais chez moi épuisé,
je prenais une douche et je m’endormais avant d’avoir eu le temps de me
rhabiller.
— J’aurais aimé voir ça, dit-elle, sincère.
— À quoi joues-tu, Melanthe ?
— J’ai compris que je pouvais mourir à tout moment. Mon devoir, en tant
que sorcière, est de jouer mes cartes le mieux possible, jusqu’à la dernière.
— C’est ce que je suis, pour toi ? Un jeu de plus ? Quelques cartes en
main ?
Ben… oui.
— Tu sais ce que je pense ? Je pense que tu es de mauvais poil parce tu
n’as pas pu te rincer l’œil tout à l’heure. Emmène-moi en lieu sûr et je te
montrerai tout ce que tu veux voir.
Elle écarta très légèrement les cuisses. Ravalant un grognement, il
changea encore une fois de position. Serré comme il l’était dans son pantalon,
la circulation devait se faire mal.
— Tu n’as pas une question un peu intime pour moi ?
— Tu m’as dit que tu faisais des rêves sensuels dans lesquels je jouais un
rôle. Dis-moi, sorcière, est-ce que j’avais des cicatrices, dans ces rêves ?
Il se tournait vers sa colère, parce que ça, au moins, il connaissait. Me
détester, c’est encore ce qu’il sait faire le mieux.
Elle allait gagner du terrain là-dessus aussi.
— Oui, tu avais tes cicatrices. Et je posais mes lèvres sur chacune d’entre
elles. Tu étais à fleur de peau, mais tu voulais que je continue, ton corps
n’était que frémissement.
Il fronça les sourcils.
— Tu ne… tu ne mens pas.
— Non.
— J’aurais cru qu’une sorceri trouverait cela repoussant, dit-il d’un ton
bourru.
— Thronos, on a des problèmes, toi et moi – j’en suis consciente, je
t’assure. Mais le manque d’attirance physique n’en fait pas partie.
Regrettable, mais vrai.
L’espoir qu’elle lut alors dans le regard de Thronos la chavira et lui fit
oublier son plan quelques instants.
— Enfin, Thronos, tu as bien remarqué l’alchimie sexuelle qu’il y a entre
nous, tout de même ? Ça pétille dans tous les sens.
— Je pensais que c’était simplement ce qu’on ressentait en présence de
son âme sœur, reconnut-il. Mais tu éprouves de l’attirance pour moi aussi.
Alors, pourquoi m’avoir dit que je te laissais froide ?
— J’ai dit que tu m’attirais physiquement. Mais j’ai du mal à désirer un
homme qui m’insulte et me blesse.
— Avec combien d’hommes as-tu senti cette alchimie, comme tu dis ?
Et c’est reparti.
— Combien y a-t-il eu d’hommes, Melanthe ? demanda-t-il d’un ton
calme, comme s’il se préparait à sa réponse.
— Tu n’obtiendras pas un seul nombre de moi.
— C’est qu’il doit être énorme, alors.
— Tu ne peux pas me réduire à un nombre, souligna-t-elle. Et puis, ce
n’est pas seulement ce nombre qui te gêne ; c’est le fait que j’aie été avec
d’autres hommes après notre rencontre et que, de ton côté, tu n’aies pas pu
coucher avec autant de femmes.
Retiens ta langue !
— Tu aurais pu te contenter d’un seul. Je sais que certains sorceri
s’unissent pour la vie.
— Tu aurais préféré me retrouver amoureuse d’un autre homme,
heureuse, avec dix enfants ? Bien sûr, cela aurait fait de moi une femme
vertueuse ! Serais-tu capable d’enlever une femme vertueuse juste pour
satisfaire tes besoins ? Aurais-tu le cœur de la séparer de son cher époux et de
ses enfants ?
Il ravala un soupir de frustration tandis qu’elle poursuivait :
— Si j’avais été un homme et toi une femme, tout le monde aurait
attendu de moi que je prenne des amants. On aurait applaudi mon
comportement. Tu aurais été vénéré pour ta pureté. Et si j’avais été, comme
toi, un démon, j’aurais couché avec toute la terre, à la recherche de mon âme
sœur. J’aurais « essayé » comme on dit.
C’était le mot qu’employaient les démons quand ils couchaient avec une
femme juste pour voir si elle brisait leur sceau. Un démon était en principe
capable, en sentant une femme, de savoir si elle lui était destinée, mais la
seule façon d’en être sûr à cent pour cent, c’était d’avoir des relations
sexuelles avec elle.
— Et par combien de démons as-tu été essayée, alors ? demanda Thronos
en montrant ses crocs.
— Je n’ai jamais couché avec un démon.
Alors qu’il ouvrait la bouche, sans doute pour la traiter de menteuse, elle
expliqua :
— Comme les vrekeners, les sorceri pensent que les démons sont des
sauvages. Ce qui est stupide, vraiment. Je pensais la même chose jusqu’à ce
que Sabine tombe amoureuse de Rydstrom. Mais quand j’ai compris qu’ils
pouvaient être terriblement séduisants, j’étais condamnée au célibat pour un
an.
— Tu trouves les démons terriblement séduisants ? Je croyais que tu
penchais plus pour le style gentleman beau parleur.
Pour l’instant, elle était attirée par les mâles de plus de deux mètres
chauds bouillants qui n’en pouvaient plus de retenir leur désir.
— Mmm… physiquement, ce que j’aime, c’est…
— Chevauche-moi.
Elle sursauta.
— Sinon, je vais devoir me servir de mes mains.
Sans poser de question, elle s’installa sur lui, noua ses jambes autour de
sa taille et ses bras autour de son cou. Il venait d’agripper la paroi rocheuse
quand la corniche se désintégra sous eux, attirant l’attention des dragons.
22

Sous leurs pieds apparut… un passage. Un tunnel d’une hauteur d’un


mètre cinquante à peine.
Malgré sa claustrophobie, Thronos referma un bras autour de Melanthe et
lança ses jambes à l’intérieur en prenant le plus d’élan possible. Ses cornes
heurtèrent le plafond, la roche érafla le haut de ses ailes.
— Qu’est-ce que tu dis de ça ? demanda-t-elle.
— Pas exactement le genre d’endroit que je préfère.
Il crut l’entendre marmonner :
— Ton truc, c’est plutôt les arbres balayés par le vent, j’avais compris.
Au souvenir de la façon dont il s’était comporté cette nuit-là, sur l’île de
l’Ordre, il grimaça. Mais il la croyait différente, alors…
Un dragon fourra son museau dans l’ouverture, son souffle fit voler de la
poussière, et ils n’y virent plus grand-chose.
Le fait était qu’ils n’avaient d’autre choix que d’avancer dans ce tunnel.
De la lumière rouge pénétrait au loin par une ouverture. Il s’élança en courant
dans cette direction, craignant que le monstre ne fasse d’eux des torches
vivantes. Mais le dragon se contenta d’essayer de les attraper, tâtant ici et là,
faisant tomber des rochers. Thronos couvrit Melanthe de ses ailes pour lui
éviter cette pluie de pierres et de sable, lequel s’accumulait à ses pieds
comme au fond d’un sablier.
La panique montait en lui, mais il lutta pour la refouler. Ils devaient sortir
d’ici avant d’être enterrés vivants. Déjà, il avait le sentiment que sa gorge ne
laissait plus passer l’air.
Plus ils avançaient, plus l’air était chaud. La lumière rouge s’intensifia
comme ils s’en approchaient. Bientôt, ils s’arrêtèrent sur le seuil d’une grotte.
Elle était pleine de lave bouillonnante et n’était traversée que d’un chemin un
peu surélevé qui semblait mener tout droit en enfer.
Après avoir agité les jambes pour se défaire des débris qui
l’alourdissaient, il se lança dans les airs et atterrit sur le chemin, puis déposa
Melanthe à côté de lui.
Il secoua ses cheveux pour les débarrasser de la poussière et se retourna.
Le tunnel avait déjà été comblé. Pas d’autre choix que de continuer, donc.
Devant eux, d’autres fleuves de lave coulaient lentement. Au loin, un
pont en métal rougeoyait.
— Je pense que nous sommes dans l’antre d’une des armées, déclara-t-il.
— Alors, il faut qu’on trouve une sortie avant qu’on nous repère.
— Je sens une odeur de cuisine dans une direction, et une odeur de corps
en putréfaction dans l’autre.
— Donc un campement et un cimetière ? Je penche pour le second. Il y
aura moins de gens, ce sera moins surveillé.
Ils progressèrent en silence. Il gardait une main sur le bras de Lanthe,
pour le cas où il aurait besoin de la protéger brusquement. À chaque pas, il se
sentait moins mal à l’aise.
— Quand tu te retrouves en enfer, poursuis ton chemin, c’est ça ?
demanda-t-elle en le regardant par en dessous.
Encore une fois, il était incapable d’interpréter ce regard. Il le trouva
toutefois un peu… aguicheur.
Mais il fallait qu’il reste concentré, sous peine d’être capturé ou tué. Pas
facile, cependant, car il ne cessait de repenser à ce qui s’était passé, sous ses
ailes, et à la façon dont elle avait glissé un doigt dans son pantalon. Il avait
été très près de lui prendre la main et de lui faire sentir l’effet qu’elle avait sur
lui. Il s’était imaginé gémissant son nom tandis qu’elle caresserait son sexe à
travers le cuir. Et avait avec peine résisté à l’envie de lécher la sueur dans son
cou.
Trouver le portail de ce royaume était de plus en plus urgent. Il était
visiblement en train de perdre tout discernement, devenait incapable de
distinguer le bien du mal. Comment, dans ces conditions, continuer à
respecter les lois de son peuple ?
Il était prince des vrekeners, général d’une armée de chevaliers. Et avec
quelle facilité la sorceri l’avait ensorcelé ! Il savait qu’elle se servait de ses
pouvoirs sur lui, mais n’en était pas pour autant insensible à ses charmes.
Tant qu’il ne serait pas de retour chez lui, il devait à tout prix se contrôler
avec elle. Mais après ce qu’il avait découvert aujourd’hui, cela n’allait pas
être facile.
L’alchimie sexuelle est comme une drogue.
Chaque fois qu’il avait senti l’électricité faire vibrer l’air entre eux, la
douleur de ses blessures avait cédé à la chaleur de l’excitation…
Elle le fixa d’un regard interrogateur.
— À quoi tu penses ?
— À l’alchimie.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Melanthe, et elle le laissa à ses
pensées.
Toute sa vie, il s’était demandé comment elle réagirait face à ses
cicatrices. Apprendre que celles-ci ne le dégoûtaient pas et, même, qu’il
l’attirait physiquement l’avait stupéfié. Bon, bien sûr, tout le reste
l’insupportait, à commencer par son comportement avec elle…
Elle avait tout de même reconnu qu’entre eux, ça pétillait.
Du haut de milliers de branches, il avait observé la méchanceté des
créatures du Mythos. Regarder un être commettre une faute était presque
aussi grave que la commettre soi-même, aussi avait-il toujours détourné le
regard, mais ce qu’il avait entraperçu lui avait beaucoup appris. Il avait vu
des immortels accros aux sorts d’ivresse prêts à tout pour en obtenir encore
plus.
Avant ce jour, l’addiction était une notion incompréhensible pour
Thronos. À présent, il se demandait jusqu’où il était prêt à aller pour
connaître d’autres moments aussi excitants avec son âme sœur.
Et s’il commençait par cesser de l’insulter ?
Peut-être irait-il même jusqu’à lui faire la cour. Enfant, c’était ce qu’il
avait fait, et avec succès. Elle aimait qu’on lui offre des cadeaux.
Heureusement qu’il avait eu la bonne idée d’attraper ce médaillon au dernier
moment, dans le temple.
Tandis qu’ils couraient pour échapper au dragon, il l’avait attrapé avec
son ergot. Et maintenant, il était bien caché au fond de sa poche.
Une pensée lui traversa l’esprit. Combien de bijoux lui avaient déjà été
offerts par d’autres hommes en récompense de ses faveurs sexuelles ? Sa
main serra un peu plus fort le bras de Melanthe, ses cornes douloureuses de
désir.
Mais entre vouloir mieux la traiter et pouvoir le faire, il y avait du chemin
à parcourir, et il n’était pas certain d’y parvenir. La colère couvait encore en
lui…
— C’est bizarre qu’on n’ait vu personne, dit Melanthe en baissant un
regard contrarié sur son bras.
Il desserra son étreinte.
— Il n’y a rien de valeur à garder. Ils sont probablement encore tous sur
le champ de bataille.
Après plusieurs dizaines de mètres, le chemin se divisait en deux
branches qui partaient dans des directions opposées.
— Les corps en putréfaction, c’est de quel côté ? demanda-t-elle.
Il indiqua la droite.
Comme ils approchaient de la zone d’ensevelissement, l’odeur devint
pestilentielle. Ils débouchèrent dans une autre grotte, plus grande que la
première. Probablement l’avait-on choisie pour sa taille, car elle était occupée
jusqu’au plafond par une montagne d’ossements, de corps décapités et de
crânes hérissés de cornes.
Le tout était couvert de rats qui allaient et venaient, se glissaient entre les
restes, y creusaient des chemins. Les rongeurs étaient si nombreux qu’on eût
dit que le tas ondulait.
Melanthe ouvrit de grands yeux. Thronos la tira en arrière.
— Il n’y a pas de sortie. On va essayer l’autre chemin.
— Essaierais-tu d’épargner mon regard innocent ? demanda-t-elle,
amusée. J’avais à peine neuf ans quand la tête de mes parents a roulé de leur
lit pour venir s’arrêter à mes pieds. À onze ans, j’ai ramassé la cervelle de ma
sœur avec un morceau de son crâne pour tout remettre en place. À partir du
moment où j’ai croisé le chemin des vrekeners, ma vie n’a plus rien eu
d’innocent.
Si ses chevaliers avaient réellement pourchassé les deux sœurs sorceri, ils
avaient dû les attaquer sans relâche, leur faire vivre un véritable enfer.
Les vrekeners ne renoncent jamais.
— Et je ne te parle pas de la cour d’Omort, poursuivit-elle. Jamais je ne
pourrai effacer de ma mémoire ce que j’y ai vu.
— J’aurais aimé pouvoir t’épargner cela.
— Tu aurais pu m’en épargner une partie. L’an dernier, quand tu m’as
tendu ce piège, j’étais venue en Louisiane pour y retrouver ma sœur et lui
faire prendre sa dose de morsus. Elle était mourante. À cause de toi, j’ai dû
fuir et me perdre dans une ville inconnue. J’étais comme folle. Par ta faute, je
n’ai pas pu secourir Sabine. Quand le portail s’est refermé sur ta jambe, je
suis sûre que tu étais furieux. Moi aussi, de l’autre côté, j’étais furieuse, et
j’ai joué au foot avec ta jambe en la maudissant. Jusqu’à ce que j’entende
Omort, dans l’ombre – dans ma chambre. « Comment oses-tu revenir sans
elle ? » m’a-t-il dit. Jamais je n’ai frôlé la mort de si près que ce jour-là.
Jamais. Alors merci, Thronos.
Elle frissonna.
— Je ne pouvais pas savoir…
Un an plus tôt, son frère avait voulu l’assassiner. Penser qu’elle avait
failli mourir sans qu’il puisse faire quoi que ce soit pour elle…
Aurait-il senti sa mort, même depuis une autre dimension ?
Elle lui fit face.
— J’ai essayé de vivre ma vie, et toi, tu l’as sans arrêt menacée. C’est un
miracle que je sois encore vivante. D’ailleurs, en parlant de survie…
Elle se dirigea vers la montagne de corps, y chercha quelque chose et finit
par en tirer une épée en assez mauvais état. Quelques crânes et tibias
tombèrent, tel un éboulement miniature.
Elle posa l’épée à plat sur une de ses épaules.
— Prêt ?
Il hocha la tête, et ils repartirent. Thronos était en proie à une confusion
intense.
Jamais je n’ai frôlé la mort de si près que ce jour-là.
À cause de lui. Non, il n’aurait pas pu prévoir ce que ses actes allaient
provoquer, tout simplement parce qu’il ignorait que Melanthe était
prisonnière d’Omort.
L’avait-il systématiquement crue capable du pire ?
De retour à la fourche, ils s’engagèrent dans l’autre direction. Le chemin
se divisa encore plusieurs fois, certaines pistes allant vers le bas, d’autres vers
le haut, pour déboucher sur d’autres grottes ou sur des plates-formes bordées
de renfoncements de différentes tailles.
— Je n’arrive pas à croire qu’on soit dans un repaire de démons
souterrain, murmura-t-elle.
Cela ne semblait pas l’inquiéter, mais plutôt l’intriguer, comme s’ils
étaient tous les deux engagés dans un safari en enfer.
L’instinct de Thronos lui dictait sans arrêt de prendre le chemin qui
montait, mais il doutait que cela menât vers une sortie, et il fit en sorte qu’ils
restent toujours au même niveau.
À mesure qu’ils progressaient, le bruit devint brouhaha, les odeurs se
firent plus intenses. Ils approchaient du campement des démons, qui se
trouvait dans une grotte plus grande encore. Ils trouvèrent une petite corniche
en surplomb, d’où ils purent observer discrètement ce qui se passait. Il y avait
là plusieurs dizaines de sortes de démons : feu, glace, pus, tempête, pathos et
bien d’autres. Tous semblaient revenir de la même bataille.
Thronos trouva étrange que des démonarchies aussi différentes les unes
des autres se battent ensemble. Leurs adversaires formaient-ils une armée
aussi hétéroclite ?
Ici, des combattants attendaient que leurs blessures guérissent. Pour
certains, il s’agissait de chairs à refermer ; pour d’autres, de membres entiers
à faire repousser. Des guerriers mangeaient, buvaient, baisaient. Une
trentaine de femelles s’affairaient à satisfaire ces messieurs. La file d’attente
était longue.
Et mon âme sœur pense que j’ai quelque chose de commun avec ces
brutes ? À cette idée, il serra les dents et détourna le regard.
Melanthe, en revanche, semblait assez à l’aise avec le spectacle qui
s’offrait à elle. Et on aurait dit qu’elle écoutait quelque chose.
— Viens, sorcière, grommela-t-il. Je sens une sortie pas loin.
Enfin un moyen de fuir cet enfer !
Elle ne le suivit pas.
— Une minute. Je lis dans leurs esprits, histoire d’avoir une petite idée de
ce qui se trame.
Il hésita.
— Et ?
— Cette guerre a commencé avant même la naissance des démons les
plus vieux, c’est-à-dire il y a plusieurs milliers d’années. Chaque soir, les
armées vont au combat, et elles rentrent chaque matin parce que les dragons
sortent de leurs ruches pour venir se nourrir sur le plateau. Donc, si les
démons rentrent maintenant, c’est que le jour s’est levé.
— Probablement. Les dragons qu’on a vus sur la montagne devaient
attendre de pouvoir manger les morts.
Comme s’ils avaient été dressés pour cela. Des monstres bien pratiques,
en somme. Il était étonnant qu’autant de corps aient fini entassés dans la
grotte, du coup.
— Ces derniers temps, les dragons se montrent de plus en plus hostiles
envers les démons, continua Melanthe. Ceux-ci pensent que la dernière
femelle est morte, laissant une meute de mâles tueurs très agressifs. Ils vont
finir par attaquer les démons. Ce n’est qu’une question de temps. Oh oh, et
écoute ça : nous sommes dans une tanière appelée Inferno. Elle est protégée
par ces douves remplies de lave, dehors, et c’est là qu’habitent les Infernaux.
Ils combattent les guerriers du Puits Profond, également connus sous le nom
d’Abysses. Il est tout aussi difficile d’entrer dans le Puits Profond que dans
l’Inferno. Il n’y a qu’un accès, et il faut trouver son chemin dans un
labyrinthe de ruines pour l’atteindre.
— Pourquoi se battent-ils ?
— Pour les portails. Les Infernaux ont le Premier Portail de l’Enfer et la
Seconde Clé. Les Abysses ont le Second Portail et la Première Clé. En
d’autres termes, ils ont chacun un portail de l’enfer, mais pas la bonne clé.
Chaque armée se bat pour protéger son portail et s’emparer de la clé de
l’autre. Toutes deux ne rêvent que de ficher le camp d’ici, mais aucune ne
peut se téléporter. Ils ignorent comment on en est arrivé à ce micmac.
Certains pensent que la guerre éternelle est un châtiment.
— Il y a un portail dans cette tanière ? Avec tes pouvoirs, pourrais-tu t’en
servir sans la clé ?
Elle secoua la tête.
— S’il est verrouillé, c’est qu’il y a une raison. Qui s’applique à tout le
monde.
— Mais nous pourrions prendre la Seconde Clé ici et l’utiliser sur le
portail des Abysses…
Et s’ils parvenaient à se sortir de l’Inferno vivants, l’emmènerait-il aussi
dans le Puits Profond ?
Il ne connaissait pas assez bien Pandémonia et ses dangers pour laisser
Melanthe seule, donc elle devrait l’accompagner dans cet autre repaire de
démons, sans qu’il ait pu faire de repérages au préalable. Qui sait dans quel
pétrin il allait encore la mettre ?
La seule autre solution était de passer encore quelques jours dans cet
enfer, loin de chez lui, de son port d’attache. Me reconnaîtrai-je seulement
après cela ?
Sans parler du fait qu’il ne se sentait pas capable d’attendre aussi
longtemps avant de posséder Melanthe.
— Bon, on va chercher la clé. Et on va la trouver. Je tuerai tous les
démons qui se mettront sur notre chemin.
— Holà, tout doux, Tigrou. À quand remonte ton dernier repas ? Et ta
dernière nuit de sommeil ? On sort de prison, je te rappelle. Il faut avant tout
qu’on trouve à manger et à boire, puis qu’on se repose une journée. On
reviendra quand ils partiront au combat.
Sa logique était imparable.
— Très bien.
Il l’entraîna en direction de la sortie qu’il avait sentie. Elle se trouvait de
l’autre côté d’un étroit pont de pierre. De pâles rais de lumière en
provenaient.
Ils allaient traverser lorsqu’un démon volar se posa juste en dessous du
pont et entreprit de retirer son armure. Thronos et Melanthe s’aplatirent
contre la paroi d’un renfoncement. Impossible d’atteindre la sortie sans que le
volar les voie. Thronos pouvait l’attaquer, mais pas l’empêcher de donner
l’alerte.
Regarde, Thronos, le frère que tu as perdu de vue depuis si longtemps.
Encore de la télépathie ? Mais son ton était presque espiègle, il lui
pardonnait donc cette intrusion dans son esprit, et son sarcasme.
Quand elle découvrit une large pierre dans le renfoncement et s’y assit, il
la rejoignit d’un pas lent. De là, dans l’ombre, il observa le volar. Ses traits
pouvaient effectivement passer pour ceux d’un vrekener. Ses ailes avaient la
même forme et les mêmes ramifications lumineuses, ses griffes étaient
identiques. Mais le volar n’avait que deux cornes, et ses ailes étaient noires.
Le démon se mit à faire les cent pas, comme s’il attendait quelqu’un.
Quelques instants plus tard, une petite femelle démon d’une sous-espèce
indéterminée arriva en courant. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et
s’embrassèrent.
Thronos détourna le regard, mais Melanthe se pencha avec intérêt.
Un rencard ? Mince, Thronos, on est coincés ici jusqu’à ce qu’ils aient
terminé.
— Ils ne vont pas… ici ?
Elle sourit.
— Détourne-toi, Melanthe.
Regarder une faute en train d’être commise…
T’as jamais maté ?
— Ça suffit !
Thronos avait parlé très bas, mais le volar se tourna brusquement dans
leur direction et scruta la pénombre. Thronos retint son souffle, jusqu’à ce
que la femelle tire le volar par la manche et lui rappelle pourquoi il était là.
J’ai bien envie de lire dans ses pensées, tant que j’y suis.
Thronos aurait voulu lui dire de les ignorer, de penser à autre chose, mais
il redoutait de faire du bruit.
Ce volar est le chef des infernaux, et il arrive tout droit du champ de
bataille. Il remercie les dieux pour sa compagne, volée lors d’un raid sur le
camp des Abysses. Sans elle, il se jetterait dans les flammes d’un dragon.
Tout cela était très intéressant, mais Thronos avait besoin d’informations
un peu plus pertinentes. Jamais il n’aurait imaginé faire cela un jour, mais il
abaissa ses boucliers mentaux, ce qui attira l’attention de la sorceri. Alors, il
pensa ses paroles.
Tu m’entends ?
Elle sourit.
J’aime bien parler avec toi comme ça.
Est-ce que tu peux lire en lui l’endroit où se trouve la clé ?
C’est bien la dernière chose qu’il ait en tête, là, figure-toi !
Elle fit mine de s’éventer.
Le volar et la démone s’embrassèrent avec passion, et Melanthe soupira.
Quand le volar s’exprima en langue démon, elle traduisit.
Il lui dit qu’il l’aime et qu’il ne supporterait pas cet enfer sans elle. Et
elle répond que c’est la même chose pour elle. Ils ne peuvent vivre l’un sans
l’autre.
Ce n’est pas une guerrière. Elle devait faire partie des suiveuses.
Une prostituée.
Et alors ? Elle est avec lui, maintenant.
Mais il sait que beaucoup d’autres ont connu sa compagne. Ils l’ont
touchée et lui ont donné du plaisir.
Tu penses que ça a de l’importance pour lui ?
Thronos savait qu’il avançait en terrain miné, mais il répondit avec
sincérité.
Je ne vois pas comment cela pourrait ne pas en avoir.
Ça n’en a pas pour lui, parce que, de toute évidence, il sait que l’honneur
ne revient pas au premier amant, mais au dernier, celui avec qui elle passera
l’éternité. C’est-à-dire lui. Il se sent probablement grand et fort, fier comme
un paon, supérieur à tous les autres.
Thronos n’avait jamais vu les choses sous cet angle.
Je serai le dernier homme avec qui tu coucheras.
Elle le regarda en fronçant les sourcils.
Ça, ça reste à voir. Tu sais, là-haut dans le ciel, je suis sûre que tout est
logique et que chacun se conduit comme il faut, qu’il n’y a jamais de
mauvaises surprises. Mais en dehors de ce paradis-là, la vie est synonyme de
désarroi, de désespoir et de cœurs brisés. Alors, la plupart d’entre nous
prennent le plaisir où ils le trouvent. Et surtout, ils ne se permettent pas de
juger ceux qui font la même chose.
Elle avait conclu en le fixant d’un regard insistant.
Thronos serait-il capable un jour de prendre le plaisir où il le trouverait ?
L’espace d’un instant, il songea à ce que serait son existence s’il était un
démon. Simple. Facile. Ce volar pouvait faire l’amour avec sa compagne
chaque fois qu’il en éprouvait le besoin. Il n’avait pas à se soucier des lois ou
des convenances, et encore moins des Contes de Troth.
Démon, Thronos pourrait pardonner sa vie de débauche à Melanthe, car il
ne serait pas en position de la juger. Dès qu’il la sortirait de l’Inferno, il
pourrait trouver un endroit où recevoir son dû de démon. L’idée de la
posséder dès à présent, sans que cela ait de conséquences, était si tentante
qu’il faillit émettre un gémissement de désir.
Son sexe avait faim d’elle, et ses cornes aussi. Une partie de lui se
demandait : Pourquoi lutter contre ce dont j’ai tant besoin ? Et son âme sœur
était en manque, elle aussi. Elle était en période de fécondité, et l’instinct de
Thronos lui ordonnait de la satisfaire.
Un grognement attira de nouveau leur attention sur le couple. Il observa
Melanthe.
Ils sont tellement amoureux.
Il percevait son désir. Elle avait dit que l’or était aussi beau que l’amour.
Voulait-elle être aimée aussi ?
Tant de contradictions… Melanthe s’était durcie au contact de la violence
et de la mort, mais il avait vu son bonheur, dans le temple, et voyait
maintenant son désir.
Enfant, elle était attentionnée et douce. Il se rappelait son regard pétillant
de joie, surtout quand elle le taquinait, le faisant rire malgré lui. Chaque jour,
il avait fait le chemin de Cyel à cette clairière, de l’austérité à la légèreté et au
jeu. Ils avaient été si bien ensemble !
Gaie, douce, attentionnée… Était-il possible qu’elle ait gardé ces traits de
l’enfance, après tout ce qu’elle avait vécu ?
Sans réfléchir, il demanda :
As-tu déjà été amoureuse ?
Jamais.
Cela le surprit. Parmi les hommes qu’elle avait connus, aucun n’avait été
cher à son cœur ?
Pourquoi ?
Elle eut un haussement de sourcils.
Je n’ai pas encore rencontré mon futur époux.
Tu n’imagines pas combien tu te trompes sur ce point-là.
Mmm…
Quel genre de réponse était-ce, ça ? Ce qu’elle pouvait l’agacer !
Sous le pont, les deux amants laissaient libre cours à leur passion, et le
son avait nettement monté. Thronos trouva cela étonnant, les vrekeners étant,
eux, plutôt… discrets pendant l’acte.
Face au spectacle, les paupières de Melanthe semblèrent s’alourdir.
Qu’est-ce qui pouvait lui faire un effet pareil ? Maudissant sa propre
faiblesse, il jeta un coup d’œil sous le pont.
La démone enlaçait le volar de ses bras et de ses jambes tandis qu’il lui
pétrissait les fesses à travers sa longue jupe. La même position que Melanthe
et lui avaient pratiquée à plusieurs reprises ! Était-elle en train d’imaginer
Thronos lui caressant les fesses ?
Le volar prit les lèvres de sa compagne pour un profond baiser, avant de
s’allonger sur le sol afin qu’elle le chevauche. Exactement comme quand
Lanthe a replié ses longues cuisses autour de ma taille. Le volar sembla
tâtonner sous la jupe de la démone, puis fit de même avec son pantalon.
Enfin, il la souleva, avant de la reposer lentement en grognant de plaisir.
Là, Melanthe se pencha un peu plus en avant, une main à plat sur le
rocher – sa main gracile et pâle, pas celle qui avait des cicatrices.
Il approcha sa propre main de la sienne.
Dis-moi avec combien d’hommes tu as fait ça.
Depuis qu’elle avait refusé de lui donner un nombre, son imagination
s’emballait.
Ça ? Ils font l’amour, là. Alors, avec aucun.
Avant qu’il ait pu protester, elle ajouta :
Il y a une différence entre baiser et faire l’amour.
On lui en avait déjà parlé, effectivement, mais il n’avait expérimenté ni
l’un ni l’autre. Et même si sa curiosité était grande, il ne tenait pas à souligner
son ignorance en la matière.
Quand le volar parla, Melanthe se remit à traduire.
Il dit qu’il a pensé à elle toute la nuit, qu’il ne songeait qu’à la rejoindre.
Et qu’il sera tendre avec elle le plus longtemps possible.
Cette dernière remarque la fit sourire. Mais que signifiait-elle ? Thronos
se refusa à poser la question et dit simplement :
Les femmes aiment la tendresse.
Voilà, ce n’était pas une question gênante, juste un commentaire.
Mmm… pas tout le temps.
Mais que voulait-elle dire, cette sorcière énigmatique ?
Personnellement, j’indiquerais à mon partenaire ce que je désire
exactement, du début à la fin. Il n’aurait pas à s’inquiéter de ce point de vue-
là.
Parlait-elle de lui, ou des hommes en général ? Une des raisons pour
lesquelles il l’avait détestée, c’était qu’il n’avait aucune expérience de
l’amour. Si elle le comparait à d’autres amants, comment pourrait-il
s’acquitter convenablement de la chose ?
En même temps, si elle lui disait exactement ce qu’elle voulait…
Quand tu me diras ce que tu désires, je te le donnerai.
Avait-elle rapproché sa main de la sienne ?
Et que fais-tu du respect des lois ? Certains gestes dont je pourrais avoir
terriblement envie n’ont rien à voir avec la procréation.
Avec des remarques pareilles, elle mettait le feu à son imagination !
Parle-moi de ces gestes. Maintenant.
Le sourire mystérieux de Melanthe, ajouté à ses paroles, acheva de mettre
Thronos en ébullition.

Depuis que Thronos l’avait capturée, Lanthe avait découvert de nouvelles


facettes de sa personnalité, jusque-là insoupçonnées, et toutes plus
déroutantes les unes que les autres.
Le guerrier hurlant sa douleur dans la tempête.
Le démon dominateur dans le temple.
Le protecteur la sauvant des dragons.
À présent, elle sentait le conflit intérieur qui l’agitait. Sa curiosité
sexuelle et ses envies si longtemps réprimées le poussaient à vouloir en
savoir plus sur les désirs de Lanthe et à regarder d’autres satisfaire les leurs,
alors que la loi de son peuple le lui interdisait.
Cette scène devait être si choquante pour lui !
J’ai comme l’impression que mon ange est un voyeur en herbe.
Tu m’entraînes sur un chemin dangereux, sorcière.
Thronos semblait abasourdi par son propre comportement, mais intrigué
malgré lui.
Tu n’as jamais vu personne dans le feu de l’action ? Vraiment ?
Sur la pierre, leurs mains se rapprochaient insensiblement.
Jamais. Chaque fois, j’ai détourné le regard.
Son petit doigt frôla celui de Lanthe, et ce contact, si léger fut-il, envoya
des décharges électriques partout sur sa peau.
Alors, pourquoi regarder aujourd’hui ?
Parce que je m’imagine à la place du volar, avec toi à la place de la
démone. Parce que je désire ardemment ce que j’ai presque obtenu dans le
temple.
La démone poussa un long gémissement tandis que les griffes du volar se
plantaient dans le sol. Lanthe déglutit.
Qu’avais-tu prévu de me faire ?
Pour la première fois depuis que je suis adulte, je n’avais rien prévu,
sinon de suivre mon instinct.
La main de Thronos recouvrit soudain la sienne. Elle était chaude,
calleuse.
Lanthe leva les yeux vers lui. Une mèche sombre lui barrait le front,
cachant presque ses yeux brillants, de la couleur du minerai jailli des flancs
de la montagne.
Argent fondu rougi par le feu.
Sa chemise couvrait de larges épaules et un torse musclé. D’ordinaire
contractée, sa mâchoire était détendue, et la ligne de ses lèvres plus douce,
laissant entrevoir le véritable Thronos : viril, fascinant, beau. Un guerrier
irrésistible, songea-t-elle tandis que son cœur se mettait à battre plus vite.
L’excitation empourprait son visage, comme s’il venait de découvrir le
flirt.
Ah, mais oui, c’était probablement le cas.
Que m’aurais-tu autorisé à faire, dans le temple, Melanthe ?
La tête légère comme sous l’effet d’une légère ivresse, elle sentait tomber
toutes les inhibitions qu’elle aurait pu avoir avec cet homme. Sa façon de la
regarder lui confirma que ses yeux avaient changé de couleur et pris une
teinte métallique, celle de son désir.
Honnêtement ? Je n’en sais rien.
Il se rembrunit lorsqu’elle retira sa main.
Si je me fonde sur la seule attirance physique, alors…
Elle ouvrit la paume, écarta les doigts pour lui. La main de Thronos
fondit sur la sienne, leurs doigts s’entrelacèrent. Leurs deux mains
s’emboîtaient parfaitement.
M’aurais-tu pris en toi ? Aurais-tu écarté les cuisses pour moi ?
demanda-t-il en pressant sa paume contre celle de Lanthe.
Elle se mordit la lèvre.
Il n’y a pas que l’attirance physique qui compte, si ?
Comment le simple contact de sa main pouvait-il l’exciter à ce point ? La
pointe de ses seins se durcit, son sexe devint moite.
Quittant le regard de Thronos, elle se tourna vers le couple. Le volar
considérait sa démone avec adoration. Les mains sur ses seins, il donna un
coup de reins vers le haut, la faisant rebondir sur lui.
Thronos se rendait-il compte qu’il frottait la main de Lanthe en rythme
avec les coups de reins du volar ? La friction chauffait leurs paumes, et
chaque mouvement de Thronos envoyait une vague de plaisir à travers tout
son corps.
Elle poussa un soupir tremblant. Pouvait-il la faire jouir de cette façon ?
Elle le surprit à la fixer pendant qu’elle observait le couple, mais
lorsqu’elle leva les yeux vers lui, ce fut lui qui reporta son attention sur le
spectacle, le regard scintillant. Comme ils étaient en communication par
télépathie, il lui était facile d’entrer dans ses pensées.
Jouer les voyeurs lui donnait du plaisir avant tout parce qu’elle en avait,
mais aussi parce que c’était un secret coquin qu’ils partageaient, désormais.
Et il en voulait plus. Elle retint un sourire en captant l’une de ses pensées. Il
se demandait s’il était possible que son sexe engorgé lui fasse plus mal
encore : Il doit y avoir une limite, tout de même.
Oh que oui, il y en avait une ! La découvriraient-ils ensemble ?
Quand la démone empoigna les cornes du volar, il lui sembla que
Thronos réprimait un grognement.
Tu m’as fait ça, tout à l’heure.
Aimerais-tu que je recommence ?
Il hésita avant de répondre.
Je ne peux pas mentir. J’aimerais beaucoup ça, oui. Tes paumes si
douces se refermant sur moi…
Du coin de l’œil, elle distingua le membre raidi qui palpitait dans son
pantalon. En réaction, elle sentit son sexe se contracter.
Quand le volar arracha son chemisier à la démone pour lui sucer la pointe
des seins, Lanthe sentit sa propre poitrine se tendre dans les bonnets moulés
de son pectoral.
La main de Thronos bougea de plus en plus vite sur la sienne.
J’aimerais te le faire à n’importe quel moment. Je meurs d’envie de le
faire maintenant.
Elle le regarda, vit de l’espoir dans ses yeux. D’une certaine manière,
c’était lui qui la séduisait. Le puceau séduisait la séductrice !
S’il avait ce pouvoir sur elle et décidait de la posséder, comment pourrait-
elle lui résister ? Et en ce moment, cela pouvait être synonyme de désastre
absolu !
Enceinte de Thronos Talos ? Cette idée était tout bonnement stupide.
Quand la démone hurla son plaisir, Thronos et Lanthe se tournèrent vers
le couple.
Le volar avait mis sa compagne à quatre pattes et remontait sa jupe. Il lui
avait fait l’amour tendrement aussi longtemps qu’il l’avait pu, mais sa nature
démoniaque prenait clairement le dessus. D’un coup de reins animal, il la
pénétra par-derrière, lui arrachant un gémissement lascif. Puis il se servit de
ses ailes pour se retirer, afin de pouvoir replonger en elle, encore et encore.
Je pourrais te prendre de cette manière.
Elle réprima de justesse un gémissement.
Si un jour tu me regardes comme il la regarde, il se pourrait que je
réfléchisse à la question.
Tandis que les va-et-vient allaient crescendo, sur fond de grognements et
de gémissements d’abandon, Lanthe fit face à Thronos.
Le désir lui tournait la tête. Elle avait envie de lui à un point qu’elle
n’aurait jamais cru possible.
Il faut que je t’embrasse, Melanthe.
Irrésistible. Avait-elle hoché la tête ?
Au moins ne pourraient-ils pas faire autre chose que s’embrasser, ici.
Impossible que les choses dérapent.
Notre premier vrai baiser. Les lèvres de Thronos étaient tout près des
siennes…
Un cri s’éleva, en langue démon. Lanthe s’écarta. Deux sentinelles
armées les avaient repérés.
23

— Viens vite !
Thronos prit Melanthe dans ses bras et courut en direction du pont, se
ruant vers la sortie qu’il avait sentie.
— Mon épée !
Elle tenta de l’attraper.
— On n’a pas le temps, répliqua Thronos.
Déjà, ils débouchaient sur un chemin en corniche semblable à celui qu’ils
avaient parcouru un peu plus tôt. Les dragons étaient-ils là eux aussi ? Je ne
peux pas m’envoler tant que je n’en suis pas sûr.
Une voûte feuillue aux teintes sombres et argentées couvrait le chemin à
cet endroit, les protégeant de toute attaque aérienne et du soleil voilé qui
s’était enfin levé.
— On est suivis ! s’écria Melanthe tandis qu’ils dévalaient le chemin
caillouteux.
Thronos jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. De deux, leurs
poursuivants étaient passés à une dizaine. Il s’agissait de démons pathos, une
espèce particulièrement cruelle. Ses ergots ne pouvaient rien contre leurs
armures.
— Où est-ce qu’on va ?
Le chemin descendait vers une vallée boisée, nichée au creux des deux
massifs montagneux.
— Il y a une forêt en bas. On pourrait les perdre, là-dedans, suggéra
Thronos.
— Tu envisages d’entrer dans une forêt de Pandémonia ?
— Tu as une meilleure idée ?
En descendant, ils se rapprochaient aussi de la rivière de lave. Thronos
dégoulinait de sueur, les cendres lui séchaient la bouche. Et les démons
étaient sur leurs talons.
— J’ai l’impression de cuire !
— On y est presque.
Le chemin finit par s’éloigner de la lave et les mena droit à la forêt.
Alors qu’ils approchaient de la lisière, Melanthe s’écria :
— Ils sont trop près ! On ne les sèmera pas !
— Alors, je vais me battre.
Il s’arrêta, la posa et se prépara à l’affrontement.
— Reste derrière moi. Mais pas trop loin.
Il se retourna pour faire face à leurs adversaires, ouvrant ses ailes en
position de combat.
Du coin de l’œil, il remarqua alors deux bornes en marbre plantées de
part et d’autre du chemin. Elles étaient gravées de hiéroglyphes, mais il n’eut
pas le temps de les déchiffrer.
Épée en main, les sentinelles chargèrent comme un seul homme… et
s’arrêtèrent devant lui, juste assez loin pour qu’il ne puisse pas les atteindre,
exactement sur la ligne que formaient les deux bornes.
Il battit des ailes pour les provoquer.
— Allez ! Battez-vous !
Mais les démons refusèrent de franchir cette ligne. Ils marmonnaient,
visiblement contrariés, mais ils ne bougeaient plus.
Il y avait donc dans cette forêt une chose que même un bataillon de
démons redoutait ?
Quelques secondes plus tard, un bourdonnement assourdissant s’éleva au-
dessus de leurs têtes. Le son était si intense que l’air vibrait littéralement.
Melanthe poussa un cri. Thronos se retourna et vit une vague noire filtrer
comme un liquide à travers la canopée.
— Lanthe, attends ! lança-t-il en la voyant prendre la fuite en direction
des profondeurs de la forêt.
Déjà, la nuée les séparait. C’étaient des guêpes, énormes, noires, au dard
ruisselant. Leur vrombissement et les vibrations qu’il provoquait lui
emplissaient la tête, lui donnant l’impression que son cerveau était réduit en
bouillie.
BZZZZZZZZZZ…
Melanthe avait plaqué ses mains sur ses oreilles et continuait à courir.
— C’est trop fort, je ne peux pas supporter ce bruit !
BZZZZZZZZZZ…
Battant des ailes pour écarter les guêpes, Thronos se fraya un passage à
travers le nuage d’insectes pour la rejoindre, ravalant des cris de douleur à
chaque piqûre – il lui semblait que des pics à glace lui trouaient la peau.
Et ce bruit, ce bruit… il allait le rendre fou.
Il était sur le point de la rattraper lorsqu’il trébucha sur une autre borne en
marbre. Comme les précédentes, elle avait une jumelle, de l’autre côté du
chemin. Et, cette fois, il put déchiffrer les hiéroglyphes gravés dessus.

La vermine qui était…

Qu’est-ce que cela signifiait ? Seigneurs, qu’il détestait cet endroit où il


ne comprenait rien ! Il plongea en direction de Melanthe et la protégea de ses
ailes en la plaquant sur le sol.
BZZZZZZZZZ…
Même avec le paravent de ses ailes, le bruit était assourdissant.
— Thronos… je… je ne peux pas… Ma tête !
BZZZZZZZZZ…
Il referma ses bras autour du corps tremblant de Melanthe.
— Chut… Calme-toi… Je sais…
Comment allait-il les sortir de ce pétrin, alors qu’avec ce vrombissement,
il pouvait à peine réfléchir ?
Mais, quelques instants plus tard, le volume baissa.
Les guêpes s’éloignaient-elles ? Il passa la tête entre ses ailes pour jeter
un coup d’œil.
L’imposante masse noire s’était arrêtée, mais continuait à onduler en
faisant du surplace juste devant les bornes, comme si une ligne imaginaire
l’empêchait d’aller plus loin.
Puis la nuée se dissipa progressivement, et bientôt, le bourdonnement se
tut.
Thronos plissa les yeux pour examiner les bornes. De ce côté, elles
portaient toutes deux l’inscription :

La vermine qui est…

Il se redressa.
— Melanthe ? Ça va ?
— J’ai encore l’impression qu’on me tape sur la tête avec un marteau,
répondit-elle, le souffle court.
Il se releva, puis lui tendit la main pour l’aider à faire de même.
— Tu as été piquée ?
Il l’examina, tout en passant les mains sur ses propres bras pour en
arracher les dards.
— Juste un peu, avant que tu me couvres.
Elle retira les dards, qui avaient laissé sur sa peau d’horribles boutons
rouges.
— Pourquoi se sont-elles arrêtées ?
— Je pense que tu avais raison. Cet endroit doit être truffé de pièges. Je
commence à croire que différentes zones de danger sont disséminées dans
cette île et que nous sommes sur la limite de l’une d’elles.
Il aurait donné n’importe quoi pour une carte !
— Et elles disent quoi, ces bornes ?
— De l’autre côté, elles disent : « La vermine qui était. » De ce côté, « La
vermine qui est. »
Elle écarta une mèche de cheveux de son visage.
— Ça ressemble bien à des panneaux de circulation en milieu
démoniaque. Du style « Attention, zone dangereuse », si on se dirigeait vers
la nuée.
— Donc, « La vermine qui était », cela voudrait dire que nous avons
quitté la zone dangereuse ?
— Pour pénétrer dans une autre ? demanda-t-elle, l’air las.
Il remarqua alors que Lanthe ne transpirait pas. Avec cette chaleur ? Ce
n’était pas bon signe. N’était-ce pas là un symptôme d’insolation ?
Il sentait la présence d’eau, mais assez loin, à plusieurs kilomètres de là.
La plupart des immortels pouvaient se passer d’eau pendant des jours, mais
Melanthe n’était pas comme eux. C’était une créature fragile, il fallait qu’il
s’en souvienne.
— Viens, Melanthe, dit-il en lui tendant la main.
— Je vais bien.
Ignorant ses protestations, il la prit dans ses bras. Elle était si légère ! Il se
remit en route, faisant tout son possible pour minimiser les effets de sa
claudication. À chaque pas, il la sentit se détendre un peu plus contre lui,
même si elle continuait à grommeler qu’elle pouvait marcher.
— Repose-toi. Le chemin va être long jusqu’au point d’eau.
Peut-être trouverait-il aussi quelque fruit sauvage dont elle pourrait se
nourrir. Elle avait vomi son dernier repas.
Y avait-il déjà deux nuits de cela ?
En si peu de temps, elle l’avait conquis, jetant le chaos dans ses pensées
et dans ses émotions.
— Essaie de dormir, Melanthe.
— Dans tes bras ? Alors que l’endroit est truffé de serpents de mer, de
démons, de dragons et de vermine ?
— Je te protégerai.
— Ah. Tu me rassures, j’ai déjà les paupières lourdes…
Dix minutes plus tard, elle avait sombré, le visage tourné vers lui, les
poings fermés. Elle s’était endormie dans ses bras, et il voyait là une de ses
plus grandes réussites.
Car cela signifiait assurément qu’elle avait confiance en lui, non ? Il
redressa les épaules. Elle le savait capable de la protéger de tous les dangers
qu’ils ne manqueraient pas d’affronter.
Il se rembrunit. Ça, ou bien elle avait une insolation.
Chassant cette pensée, il observa le visage détendu de Melanthe, ses
lèvres entrouvertes. Ce n’était pas la première fois qu’il la tenait endormie
contre lui. Quand ils étaient jeunes, ils s’allongeaient ensemble dans la
clairière, pour regarder les nuages et imaginer ce qu’ils représentaient. Il
arrivait à Melanthe de s’assoupir dans ses bras, et il soulevait ses boucles de
jais dans le soleil pour les voir briller.
Le jeu des nuages avait toujours amusé Thronos, car, quelle que soit leur
forme, Melanthe leur trouvait une ressemblance avec une créature à fourrure.
— Celui-là, on dirait un arbre, déclarait-il.
Et elle répondait :
— Ou un écureuil sur ses pattes arrière, avec les joues pleines de graines.
Il proposait :
— Là, on dirait une chaumière avec une cheminée.
Elle soupirait.
— Ou un énorme lapin. Avec des oreilles très courtes.
Un jour, en se réveillant, elle avait levé la tête et lui avait demandé d’une
voix ensommeillée :
— Quand nous ne sommes pas ensemble, est-ce que tu regardes aussi les
nuages ? Est-ce que je te manque autant que tu me manques ?
Bien plus, Melanthe. Tellement plus.
Après cela, il n’avait plus su que croire. Thronos avait entendu parler des
âmes sœurs, savait que la seule présence de celui ou de celle que le destin
vous réservait était un baume capable de guérir tous les maux. Son âme sœur
à lui était aussi apaisante qu’un cyclone.
Après l’Inferno, sa frustration sexuelle chronique avait grimpé de
plusieurs degrés, devenant douloureuse. Mais il s’était aussi découvert une
nouvelle fascination pour la sorceri qu’il tenait dans ses bras. C’était une
femme aux désirs singuliers, qu’il voulait apprendre à connaître, pour
pouvoir la séduire et la rendre folle de lui.
Du point de vue de la loi des vrekeners, il avait commis faute sur faute,
mais il n’éprouvait aucun remords. Tenir la main de Melanthe de la sorte, en
regardant le volar et sa bien-aimée, avait été l’acte le plus sensuel de sa vie.
Il brûlait toujours de prendre le baiser qu’il avait été sur le point
d’obtenir. Sur le moment, il lui avait semblé qu’elle en avait envie autant que
lui.
Et après ce baiser ? D’autres délices l’attendaient ! Si un jour tu me
regardes comme il la regarde, il se pourrait que je réfléchisse à la question.
Thronos avait prédit un triste avenir à leur couple. Mais peut-être qu’en
partageant leur plaisir et en bâtissant quelque chose là-dessus…
Melanthe est mon malheur. Avait-il réellement pensé une chose pareille,
la veille seulement ? Aujourd’hui, il comprenait une chose : Melanthe, c’est
le doute.
Elle l’avait toujours fait douter. Il se souvenait du jour où il avait tenté de
lui expliquer ce qu’elle était pour lui. Elle n’avait que neuf ans à l’époque, et
pourtant, elle avait remis en question une chose qu’il tenait pour certaine.
— Lanthe, quand on sera grands, tu seras à moi.
Elle leva les yeux de la guirlande de fleurs qu’elle était en train de
tresser.
— Comment pourrais-je être à toi alors que je suis à moi ?
— Tu es mon âme sœur. Tu sais ce que cela veut dire ?
— Les sorceri n’ont pas d’âmes sœurs.
— Mais tu seras à moi.
— Je ne trouve pas ça très juste.
— Ah bon ?
— Je préfère qu’on reste amis. Ça me semble plus juste.
Et voilà que maintenant, après moins de trois jours passés avec elle, il
doutait de la parole des vrekeners. Il la croyait quand elle lui racontait les
attaques dont elle avait été victime.
Il baissa les yeux sur sa main si pâle, délicatement refermée et posée sur
son torse. Voir les fines traces laissées par la fourche le mettait dans une rage
folle. Elle avait dit avoir ravalé ses cris. Comment y était-elle parvenue, à un
si jeune âge ? Était-ce parce que, déjà, elle avait l’habitude de la douleur ? Ou
parce qu’elle était terrifiée à l’idée d’être découverte ?
Pendant des siècles, il avait cru que son existence n’avait été que
festivités et débauche, la vie de rêve pour une sorcière. Il savait désormais
que les années passées auprès d’Omort, à prendre ses poisons, avaient été un
enfer pour elle. Fuir les attaques de vrekeners ? Un enfer de plus.
Enfant, Melanthe avait pleuré toutes les larmes de son corps pour la mort
d’un lapin.
Et, plus tard, elle avait dû ramasser la cervelle de sa sœur.
Peut-être Thronos devait-il s’estimer heureux qu’elle ne soit pas devenue
aussi méchante que tous les sorceri qu’il avait rencontrés en dehors des
Territoires.
Mais, méchante ou pas, quand elle retrouverait son pouvoir de
persuasion, elle s’en servirait contre lui. Chaque jour, chaque heure, ses
pouvoirs se régénéraient, il le savait, et il était sans défense face à cela.
S’il parvenait à l’emmener jusqu’à Cyel avant qu’elle ne soit totalement
remise, il pourrait faucher ses pouvoirs à l’aide d’une des quatre faux de feu
que possédait son peuple.
Elle le haïrait, alors, mais il ne la perdrait plus jamais.
À peine eut-il songé à cette solution qu’il en éprouva du remords. Les
vrekeners ne croyaient pas qu’un pouvoir soit une âme, mais Melanthe, si.
Jamais il ne pourrait lui infliger une chose pareille. Ce qui faisait de lui un bel
hypocrite. C’était lui qui avait insisté pour que son peuple collecte les
pouvoirs magiques, afin d’épargner des vies.
S’il ne se résignait pas à retirer son pouvoir à Melanthe, le seul espoir
qu’il avait de la garder auprès de lui était de la convaincre de ne pas s’en
servir contre lui. Il soupira. En d’autres termes, elle disparaîtrait à la première
occasion.
Comment faire en sorte qu’elle l’accompagne à Cyel et y reste ?
Son cœur se mit à battre plus fort lorsqu’il trouva la réponse : elle
s’attacherait au père de son enfant.
Et elle était en période de fécondité. Mais pour combien de temps
encore ?
Certes, l’engrosser serait un grave offensement, mais aux grands maux…
Même si Melanthe réussissait à s’enfuir et à regagner Rothkalina,
Thronos aurait plus de chances de la revoir un jour. Rydstrom le Bon était un
démon, mais pas un être mauvais au point de fermer les portes de son
royaume à un père venu voir son enfant.
Thronos pouvait la féconder. Ce soir. La clé du portail attendrait. Avant
toute chose, il devait la posséder.
Adoptait-il ce raisonnement parce que c’était la seule chose sensée à
faire, ou parce qu’il la désirait tellement qu’il était prêt à tout, même au pire,
pour la posséder ?
24

Lanthe ouvrit les yeux. Thronos la regardait avec une expression étrange.
Elle n’arrivait pas à croire qu’elle s’était endormie. Le souffle régulier du
vrekener l’avait bercée, de la même manière que sur l’île.
— J’ai dormi combien de temps ?
Elle avait encore soif et faim, mais elle se sentait reposée.
— Deux heures.
— Je me sens mieux, maintenant, dit-elle en constatant que ses piqûres
avaient disparu. Je peux marcher.
Il la posa sur le sol, visiblement à contrecœur, et laissa un instant sa
grande main sur son épaule pour l’empêcher de perdre l’équilibre. Elle
regarda autour d’eux. Ils se trouvaient dans une forêt dense, entourés d’arbres
si imposants qu’à côté, des séquoias auraient fait figure d’allumettes. Ce
devaient être des cacatois, ou racle-lunes, une essence assez courante dans les
dimensions démoniaques.
Le sol était noir, et le feuillage essentiellement argenté ou anthracite.
Même l’écorce, lisse, des cacatois, était noire.
Il y avait peu de lumière – seuls quelques rayons de soleil filtraient à
travers la canopée –, mais d’énormes fleurs poussaient partout, parfumant
subtilement l’atmosphère.
Elle en examina une. Ses larges pétales de couleur sombre étaient
brillants. Au centre se trouvait un pistil argenté de la taille d’une batte de
base-ball. Son pollen brillait comme de la poudre d’or blanc.
D’autres plantes, évoquant des saules pleureurs, balançaient leurs
branches au-dessus d’eux. Leurs feuilles argentées scintillaient dans les rares
rais de lumière, comme les ailes de Thronos. Sorcière obsédée par le métal,
Lanthe était fasciné par ce spectacle, mais semblait ne plus pouvoir cesser de
penser à lui.
Comme elle l’avait fait dans le temple, elle détourna le regard de ces
infinies merveilles pour reporter son attention sur ce seigneur de guerre
massif du peuple des vrekeners.
— Bon, y a-t-il d’autres dangers imminents dont je devrais être au
courant ?
Il secoua la tête.
— Depuis quand n’avais-tu pas dormi ?
— Depuis ma capture, il y a trois semaines. Et toi ?
Haussement d’épaules.
— Plusieurs semaines.
— Et maintenant, on fait quoi ?
— J’ai pris ce chemin dans le sous-bois parce que j’ai senti de l’eau, pas
loin. Il y a aussi du gibier, partout autour de nous. Je pourrais attraper
quelque chose, mais je doute que tu le manges.
— Comme la première fois où tu m’as apporté à manger ?
— Ce lapin l’avait bien cherché, répondit-il du tac au tac.
Un éclat de rire s’échappa des lèvres de Lanthe, si brusque, si inattendu
qu’elle faillit plaquer une main sur sa propre bouche.
— Tu t’en souviens ?
— Je me souviens de tout.
Il se pencha, ramena une petite tresse derrière l’oreille de Lanthe.
Pourquoi était-il si gentil avec elle ? L’avait-elle séduit aussi vite ? En
dormant la majeure partie du temps ?
Il pencha la tête sur le côté, puis reprit son chemin, songeur.
Quand son instinct de l’or s’éveilla soudain, elle fronça les sourcils. Il
s’était manifesté en dehors de l’Inferno, mais elle avait attribué cela à la
proximité du temple. Cette fois, elle regarda autour d’elle, cherchant d’où
pouvait provenir l’appel de l’or. Et son regard ne cessa de revenir sur
Thronos.
Elle était prête à parier son plus beau diadème que le vrekener avait de
l’or sur lui. Mais comment était-ce possible ?
Mince. Avait-il pris le médaillon ? Si c’était le cas, et s’il le lui donnait ce
soir…
Le vrekener perdrait enfin sa virginité.
Non, non ! Pas de sexe avec Thronos. Vilaine Lanthe ! Elle toussota.
— Euh… donc, ce soir, on vole une clé et on ouvre un portail ?
— C’est ce qu’on a dit, oui.
— Mais l’angélique Thronos ne va-t-il pas renâcler ? Le vol, c’est pas joli
joli… dit-elle d’un ton enjoué. Je me souviens, autrefois, quand je t’ai
demandé de voler quelque chose pour moi. Tu étais tout gêné, et tu as relevé
le nez en disant : « Jamais je ne prendrais une chose qui ne m’appartient
pas. »
— Tu m’avais demandé de vider les coffres du royaume de Cyel !
— Et alors ?
Il ouvrit la bouche, sur le point de s’expliquer, puis comprit qu’elle devait
plaisanter… non ?
— Si on ouvre un portail, comment peux-tu être sûr que je ne vais pas le
diriger vers Rothkalina ?
— La dernière fois que tu as essayé, on a atterri à Pandémonia. Je pense
que tu viseras la dimension des mortels, cette fois. C’est un objectif bien plus
vaste. Et, de là, je pourrai voler jusqu’à Cyel.
— Tu as toujours l’intention de m’emmener au ciel ? Écoute, je ne dis
pas que je n’y mettrai jamais les pieds. Mais je ne dis pas non plus que j’irai,
bien sûr.
Il haussa les sourcils.
— Nous ne pouvons nous marier que là-bas. Et je dois te posséder dans
un Lit de Troth, mon lit de toujours.
Elle savait que d’autres factions avaient cette tradition – en gros, celles
qui ne passaient pas leur temps à essayer de survivre. À la naissance d’un
mâle, un lit était fabriqué, dans lequel il dormait toute sa vie, et où le
rejoignait son âme sœur le moment venu.
— Quel est le lien entre le lit et le mariage ?
— C’est de cette façon que les vrekeners se marient. Une fois que je
t’aurai possédée dans un Lit de Troth, nous serons unis à jamais.
— Pas de cérémonie avec des tas de gens ? Pas de robe de princesse, ni
de lingots d’or en cadeau ? Pas de fiesta avec beaucoup trop de vin doux ?
— Nous n’avons pas besoin de cérémonie. Quoi qu’il en soit, ma maison
est le seul endroit où je sais que tu seras en sécurité.
Ah.
— Et quelqu’un comme moi mangerait quoi, là-bas ?
Les vrekeners étaient omnivores, mais ils préféraient la viande.
— Nous avons consacré toute une île à l’agriculture. C’est la seule qui
flotte au-dessous des nuages.
— J’ai entendu dire que c’était assez austère, là-haut. Au château de
Tornin, je vis dans le luxe absolu, avec tout le conf’mod.
— J’ignore ce qu’est le conf’mod, Melanthe.
Elle soupira. Le confort moderne, évidemment qu’il ne connaissait pas.
— Ce sont toutes les choses sans lesquelles je ne peux pas vivre.
Lanthe et Sabine avaient connu des années de vaches maigres dans leur
enfance et estimaient normal qu’on les gâte un peu désormais. Après son
passage dans la prison de l’Ordre, la sorcière réclamait le retour à une
certaine aisance.
— Si ton royaume est au-dessus des nuages, cela veut dire qu’il dépasse
en altitude les plus hautes montagnes de la dimension mortelle, non ? Les
vrekeners ont peut-être l’habitude de l’altitude et des changements de
température, mais moi, je sais que ça ne me conviendra pas. Les autres
sorceri qui sont là-haut doivent souffrir.
— Pas du tout. Les forces et protections qui dissimulent les Territoires et
relient les îles les unes aux autres fournissent également de l’air respirable et
de la chaleur.
— Forces et protections ? On dirait que tu parles de magie, là. Je serais
prête à parier qu’à un moment de votre histoire, un vrekener a fait ami-ami
avec l’un d’entre nous.
— C’est possible, concéda-t-il. Nous avons des machines qui déplacent et
donnent leur forme aux îles, et des ingénieurs qui s’occupent de ces
machines, mais nous ignorons d’où vient l’énergie qui les fait fonctionner.
Intéressant, songea Lanthe, qui imaginait d’impressionnants dispositifs
façon steampunk, mus par la magie. Dans une autre vie, elle aurait peut-être
aimé aller y jeter un coup d’œil. Mais là…
— Ce n’est pas parce que je ne veux pas aller à Cyel qu’on ne peut pas se
voir. Si tu m’accompagnes à Rothkalina, je pourrai te présenter des dragons
sympas.
— S’il m’arrive un jour d’envisager un truc pareil, c’est que tu m’auras
ensorcelé. Ta sœur chercherait à m’assassiner à la seconde où je mettrais le
pied dans ce royaume. Tu oublies que j’ai été le témoin de la manifestation de
ses pouvoirs.
Il avait vu Sabine forcer son père à vivre son pire cauchemar. Ce qu’elle
lui avait fait voir l’avait poussé à s’arracher les yeux.
— Ta sœur a l’air de s’être plutôt bien remise de ses… morts.
— Pas étonnant. À force, elle s’est habituée et ne sent plus grand-chose.
Complètement blasée devant le tragique.
Quand Lanthe l’avait accusée de ne s’intéresser à rien, Sabine avait
répondu : « C’est faux. Le rien m’intéresse beaucoup, au contraire. »
— Enfin, elle était comme ça jusqu’à ce qu’elle rencontre Rydstrom,
ajouta Lanthe. Mais elle tisse des illusions sur son visage, alors on sait
rarement ce qu’elle ressent, de toute façon.
— Combien de fois est-elle morte ?
— Plus d’une dizaine. Pas toujours à cause des vrekeners. Les sorceri ont
comploté contre elle, aussi. Les humains l’ont exécutée parce que c’est ce
qu’ils font aux sorcières. Et j’en passe.
Elle se tut un instant, puis reprit :
— Et ton frère ? Est-ce qu’il n’essaierait pas de m’assassiner ?
Autant tâter le terrain.
— Aristo ? Il déteste les sorceri, ça, c’est sûr. C’est une pomme de
discorde entre nous.
— Donc il est comme ton père ?
— Oui. Mais Aristo ne pourrait te faire du mal à toi, mon âme sœur, sans
me faire du mal à moi. Ce serait éliminer d’office mes futurs enfants. Chez
nous, les âmes sœurs, c’est sacré.
Thronos ne me croira jamais. Lanthe se souvint de Sabine se plaignant de
ce que Rydstrom, guerrier du Vertas, ne lui faisait pas confiance juste parce
qu’elle avait été membre du Pravus, lui avait menti et l’avait piégé dans un
cachot. Sabine avait soupiré : « Je ne pouvais pas savoir que tenir parole était
un truc bien. » C’est noté, sœurette.
— Aristo accepterait-il tes futurs enfants ? Tu m’as clairement dit
qu’avoir du sang sorceri dans les veines aurait des conséquences fâcheuses
pour eux.
— J’étais en colère quand j’ai dit ça. J’aimerai mes enfants, qu’ils soient
halfelins ou non.
— Mais les autres les mépriseraient.
L’expression de Thronos se glaça.
— Je ne tolérerais aucun manque de respect envers nos enfants.
Nos enfants.
— Tu n’as pas peur de la folie qui a contaminé ma famille ?
Il passa une main sur son visage.
— Là encore, j’étais en colère lorsque j’ai parlé de ça.
— Mais tu disais vrai. Ma mère n’avait pas toute sa tête. Avec moi, tu
risques d’avoir des enfants fous.
— J’ai rencontré ta mère, une fois.
— Quoi ? Quand ?
Il lui raconta leur bref entretien, quand il l’avait vue en train de vénérer
son or. Elle l’avait appelé « petit faucon ».
— Attends. Tu veux dire qu’Elisabet savait qu’on était amis ?
Il hocha la tête.
— Ta mère était inoffensive, Melanthe. Pourtant, mon père a assassiné
les parents de mon âme sœur. Ce soir-là, à l’abbaye, j’ai levé les yeux vers
lui, et j’ai vu un étranger. J’ai pleuré sa mort, mais je lui en ai terriblement
voulu. Car c’est à cause de lui que je t’ai perdue.
Il se redressa brusquement, le regard dur, comme s’il regrettait d’en avoir
tant dit.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté que tu avais rencontré ma mère ?
— J’en avais l’intention. Mais ce n’était jamais le bon moment.
Elle avait du mal à croire que sa mère connaissait leur secret. Pourquoi
Elisabet n’avait-elle pas redouté une attaque de vrekeners, alors ? Il faudrait
qu’elle pose la question à Sabine.
— Les halfelins sorceri ont-ils des pouvoirs ? demanda Thronos.
— En général, oui. Mais les vrekeners ont volé tant de pouvoirs qu’ils ne
se réincarnent pas. Les enfants naissent sans âme.
Il serra les lèvres, mais continuait visiblement de réfléchir à tout cela.
— Quel âge avais-tu quand tu as découvert ton pouvoir de persuasion ?
— J’étais très jeune. J’ai dit à Sabine de la fermer. Pendant une semaine,
elle n’a pas pu ouvrir la bouche, même pour manger. Elle mourait de faim, et
personne n’arrivait à comprendre ce qu’elle avait. C’est typiquement le genre
de truc qui se produit avec les enfants sorceri.
Plutôt que de sembler horrifié par cette perspective, il déclara d’un ton
ferme :
— On y arrivera.
C’est alors qu’elle remarqua à quel point il semblait plus sûr de lui, et
plus calme ici que sur l’île. Elle aurait parié que l’assurance était programmée
par défaut chez lui – sauf lorsqu’il soupçonnait son âme sœur d’avoir fait
figurer son propre frère au palmarès bien garni de ses conquêtes.
Ce qui ne signifiait pas qu’elle allait avaler ses bobards.
— Arrête, Thronos… Que ferais-tu avec des enfants sorceri ? Si on avait
une fille et qu’à l’adolescence, elle portait des jupes courtes, je trouverais que
plus court encore, c’est mieux. Comment réagirais-tu ? Et si elle n’avait pas
volé de l’or à l’âge de douze ans, je l’emmènerais chez un psy.
— Tu exagères.
— Pas du tout. Tu n’y comprendrais plus rien.
Mais il n’y avait pas lieu de discuter de tout cela, car même si elle et
Thronos finissaient ensemble et qu’elle tombait enceinte, les choses seraient
bien différentes : elle lui annoncerait la nouvelle, toute joyeuse, et il lui
demanderait s’il était le père. Dans un accès de rage, elle lui couperait la tête,
et rideau…
— Puisqu’on parle de ça, vrekener, comment voudrais-tu que je
m’habille, là-haut ? Différemment, je suppose ?
Il laissa son regard courir sur sa silhouette.
— Derrière des portes closes, non.
Il dut comprendre à quel point cette réponse la hérissait, car il ajouta :
— Je suis sûr que tu n’aimerais pas avoir la réputation d’être la femme la
moins habillée des Territoires.
— Tu viens de me donner un objectif, là : décrocher ce titre à tout prix.
Et, pour info, derrière des portes closes, je ne mettrais rien du tout.
Il haussa les sourcils.
— Sauf si je suis d’humeur cuir ou dentelle…
Il déglutit.
— Cuir. Ou dentelle…
Mais elle se rembrunit.
— Au fait, c’est quoi, cette histoire de maisons sans toit ?
Apparemment perdu dans ses pensées – ses fantasmes ? –, il ne répondit
pas tout de suite.
— Nous nous sentons mieux quand nous n’avons rien d’autre au-dessus
de nos têtes que le ciel.
— OK, mais pour l’intimité, bonjour ! Vous entendez les gens quand ils
s’envoient en l’air, non ?
Il se frotta la nuque.
— On est assez discrets dans ce domaine.
Elle se figea.
— Ça veut dire quoi, discrets ? Il y a des fois où on ne peut pas se
contrôler !
— Les vrekeners se donnent du mal pour ne pas… trop s’exciter.
— Je ne comprends pas. Et les jeunes mariés en surdose hormonale ? Et
toi, Thronos ? J’ai eu l’occasion de constater que tu n’étais pas complètement
de glace…
— Éviter les actes les plus licencieux aide, en principe.
Il détourna le regard avant de continuer :
— J’ai vu des hommes avec des morsures sur les bras. Une manière
comme une autre d’étouffer leurs réactions dans les moments critiques. C’est
assez courant.
Elle savait que son expression était celle d’une stupéfaction affligée, mais
ce genre de comportement était tout simplement incompréhensible pour elle.
— Mais à quoi ça rime, de ne pas se laisser emporter par le désir quand
on couche avec quelqu’un ? Je suppose que tu n’as jamais entendu
l’expression « grimper aux rideaux » ou « au plafond » ?
Non, forcément, puisqu’ils n’avaient pas de plafonds. Et sans doute pas
de rideaux, non plus…
Devant le regard interdit de Thronos, elle reprit :
— Quand on a vraiment beaucoup de plaisir et qu’on le fait savoir, quoi.
Vous autres, les mâles, vous rugissez, par exemple. Allez, quoi, le
rugissement, c’est pas que pour le combat.
— Dans le cadre d’une relation sexuelle, cela indiquerait… une perte de
contrôle significative.
L’expression qu’il affichait maintenant, Lanthe commençait à la
connaître un peu. Elle signifiait : « Tout cela va à l’encontre de ce que je
connais. Mais, je t’en prie, donne-moi d’autres détails. »
— Si nous faisions l’amour, « trop s’exciter » ne serait que le début,
expliqua-t-elle. Ensuite, il y aurait « franchir le point de non-retour », quand
on se met en colère contre nos vêtements parce qu’ils nous gênent dans nos
mouvements, quand nos bassins basculent l’un vers l’autre sans qu’on n’y
puisse rien, que nos baisers sont de plus en plus profonds et passionnés et que
tes mains pétrissent mes fesses pendant que j’enfonce mes ongles dans tes
muscles.
— Et ensuite ? demanda-t-il d’une voix rauque.
— Ensuite commence la partie vraiment sympa du programme.
Elle se laissait prendre au jeu, savourait la réaction du vrekener puceau :
la fascination absolue.
— Celle où l’on se met à haleter, à lécher, à grogner, à gémir, à sucer, où
l’on perd la notion de tout, où l’on redevient un animal sur le point
d’exploser, d’entrer en éruption, bref, de s’abandonner à l’orgasme.
Le souffle de Thronos s’était fait plus court. Elle adorait ça.
— Ensuite ?
— La dernière partie est difficile à traduire en mots. Le mieux, c’est
encore l’illustration par l’exemple. Mais disons juste qu’il n’y aurait rien de
silencieux là-dedans.
Quand il voulut parler, sa voix était plus basse d’une octave. Il toussota et
réussit enfin à lâcher :
— Je vois.
Elle crut qu’il allait faire un commentaire sur sa vie sexuelle passée, un
truc du style : « Avec combien d’hommes as-tu “haleté” ? T’ont-ils tous fait
“exploser” de plaisir ? »
Mais il ne dit rien, alors elle demanda :
— Et les voyeurs qui passent en vol au-dessus des maisons ?
— Hein ? Oh. C’est très mal vu de voler au-dessus de la maison d’un
autre.
— J’ai entendu dire que, dans ton royaume, toutes les maisons étaient
identiques, avec des murs blancs, sans couleur pour les distinguer.
— C’est vrai, elles sont toutes semblables.
— Et il n’y a pas une goutte de vin, dans ton royaume ? Pas de jeux
d’argent, pas de bringue possible ?
— C’est exact.
Autant dire un enfer flottant passé à la chaux, stérilisé, bridé, triste à
mourir.
Elle était surprise qu’il le reconnaisse, alors qu’il savait à quel point cela
l’horrifierait.
— Et je ferais quoi, moi, pour occuper mes journées ?
— Peut-être des activités désintéressées. Pour aider les autres. Ou même
des études. Tu pourrais découvrir notre culture, étudier l’histoire vrekener.
Elle avait aimé l’histoire, autrefois, mais uniquement quand elle était
positive.
— Ce serait si terrible que ça ? demanda Thronos.
Oui, oui, mille fois oui. Ce qui posait la question suivante : comment
envisageait-il de la retenir là-bas, exactement ? Une fois ses pouvoirs
régénérés, personne ne pourrait l’empêcher de partir. Elle préféra changer de
sujet.
— Thronos, s’il existe un groupe dissident, là-haut, qui suit ses propres
plans, qu’est-ce qui empêchera quiconque – ton frère, songea-t-elle – de
m’attaquer ?
Elle s’attendait qu’il nie et se mette en colère, mais il répondit
simplement :
— Si quelqu’un désobéit à mes ordres et tente de te faire du mal ou de
faire du mal à ta sœur, il le paiera.
— Quelqu’un ? Absolument n’importe qui ? Sans exception ?
Il répondit d’un petit hochement de tête sec.
— Je t’en fais le serment, dit-il.
Il n’avait pas la moindre idée du type d’obligation qu’il venait de se
créer.
C’était pour cela que Lanthe tenait rarement ses promesses.
— Tu me crois, alors ?
— J’ai appris à reconnaître le mensonge dans tes paroles.
Holà. Très mauvaise nouvelle, ça. À quoi voyait-il une chose pareille ?
Si Thronos remarqua son désarroi, il n’en laissa rien paraître.
— Il y a de l’eau, pas loin. Mais je sens aussi des puits de résine.
Quelques secondes plus tard, il indiqua une dépression peu profonde
emplie d’un liquide épais couleur ambre.
— Attention. La résine peut t’engluer comme un goudron à la force
immortelle. Place tes pas dans les miens.
Un peu plus loin, dans un autre puits, ils découvrirent un animal mort,
sorte de monstre reptilien qu’elle ne réussit pas à identifier. Ses pattes avaient
été prises dans la résine, et des prédateurs l’avaient éviscéré.
Lanthe frissonna. Qu’arriverait-il à une immortelle comme elle si elle
tombait dans un de ces puits ? Les prédateurs viendraient se repaître, mais il
était possible qu’elle survive à ce calvaire, pour se régénérer et être dévorée
de nouveau.
Peut-être pour l’éternité.
L’immortalité avait ses inconvénients.
— Je me demandais une chose, dit Thronos. Comment Rydstrom a-t-il
fait pour pardonner à Sabine ?
Ah ah. Donc le vrekener envisageait d’accorder son pardon à Lanthe ? La
confiance toute relative qu’il avait en elle lui faisait entrevoir la possibilité
d’un avenir avec elle. Il devait s’imaginer qu’en lui pardonnant, il pourrait
apaiser la colère qui le rongeait.
Le problème, c’était que Lanthe ne voyait pas en quoi sa vie sexuelle
nécessitait une absolution.
Surtout de la part de Thronos.
Regrettait-elle qu’il l’ait surprise avec Marco ? Bien sûr. Souhaitait-elle
qu’il lui pardonne d’avoir couché avec ce vampire ?
Certainement pas.

— Pourquoi cette question ?


— D’après la rumeur, Sabine l’a piégé et a fait de lui un esclave sexuel,
le tourmentant jusqu’à ce qu’il accepte de l’épouser. Ensuite, il a fait d’elle
une esclave.
Elle battit des cils.
— Comme si c’était mal.
Devant son expression stupéfaite, elle ajouta :
— Ils se sont lâchés à fond dans le bondage et les petits jeux maître-
esclave, dans un vrai cachot, avec des vraies chaînes et plein de costumes
idoines, fessées et refus répété d’orgasme. Le trip sadomaso classique, quoi.
Mais je te rassure, ils ont fait ça bien avant que ça soit à la mode.
— Sado quoi ?
L’expression de Thronos était impayable, mélange d’incompréhension,
d’horreur et de fascination irrépressible. Elle était prête à parier que cet ange
avait en lui une veine diabolique qui ne demandait qu’à être exploitée.
— Écoute, peu importe qu’on les comprenne ou pas. Ça a marché pour
eux, c’est tout ce qui compte.
La vérité était en réalité plus complexe. L’objectif de Sabine avait
d’abord été de renverser Omort pour s’emparer de son royaume et le diriger
avec Lanthe, prenant ainsi le contrôle du mystérieux et démoniaque Puits des
Âmes du château de Tornin. Personne n’avait envisagé une seule seconde que
Sabine tomberait amoureuse de Rydstrom – et Sabine encore moins que les
autres.
Thronos aida Lanthe à franchir un puits de résine.
— Réponds à ma question.
— Très bien. Rydstrom a pu lui pardonner parce qu’il s’est vengé, d’une
certaine manière. Tout ce qu’elle lui a fait, il le lui a fait en retour.
— Pour moi, cela reviendrait donc à coucher avec des dizaines de
femmes. Ce qui est impossible.
— Alors heureusement pour moi que je ne cherche pas ton pardon. Je
suis heureuse d’avoir de l’expérience et de connaître mes préférences en
matière de sexe.
Il serra les dents au point d’en fissurer l’émail, mais ne fit aucun
commentaire désobligeant.
— Tu sais, ma sœur était vierge quand elle a rencontré Rydstrom. Dans
cent ans, tu crois qu’elle se demandera encore ce que c’est que de connaître
un autre homme ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais, à ton avis, est-
ce que Rydstrom s’inquiétera de la voir se poser la question ? À toutes les
femmes comme elle, il ne restera que l’imagination. Pas à moi. Je connais les
faits, pour ainsi dire. Je suis informée. J’ai fait ce que j’avais à faire, et
maintenant je suis prête à m’engager pour l’éternité.
— Je suppose que ça se tient. Mais si je suis ton raisonnement, dans cent
ans, tu te demanderas si je pense à d’autres femmes.
— Thronos, comprends-moi bien : si un jour je décidais de coucher avec
toi, il n’y aurait plus aucun doute. Tu serais complètement subjugué,
ensorcelé, à moi pour toujours. Si tu te glissais en moi, tu serais totalement
brisé – irrémédiablement modifié.
Son expression lui disait qu’il avait très, très envie d’être
irrémédiablement modifié.
— Tu me garantis cela du fait de ton… expérience ?
Elle haussa les épaules en guise de réponse, s’attendant qu’il se lance
dans une tirade à propos de son passé. Mais, cette fois encore, il se retint.
Pourtant, elle n’était pas sûre que son opinion sur ce point ait changé. Il
ne la traitait peut-être plus de traînée ou de fille facile, mais il pensait encore
forcément cela d’elle.
Lanthe avait une théorie à propos de ce changement d’attitude. Au début,
Thronos l’avait vue comme un objet sexuel pour les autres hommes. Depuis
l’Inferno, il la voyait comme un objet sexuel pour lui et, malheureusement,
elle était certaine qu’il avait retenu sa première leçon en tant que partenaire
sexuel potentiel : Conduis-toi comme un connard, et tu n’auras rien.
Ce qui signifiait qu’il gagnait du temps et se mordait la langue en
attendant d’obtenir ce qu’il voulait.
Exactement comme tous les autres mecs qu’elle avait connus.
25

— Oh, regarde, un fruit de Pitha !


Melanthe tendit le bras au-dessus d’elle, vers une sorte de calebasse
noire, mais ne parvint pas à l’atteindre. Elle tenta alors de la faire tomber à la
manière d’un chaton. Finalement, Thronos la cueillit pour elle.
— Ce pourrait être un fruit empoisonné, dit-il en la sentant.
— Ça pousse à Rothkalina.
Il ouvrit le fruit en deux. L’intérieur était appétissant, son odeur, sucrée.
Quand il lui tendit les deux moitiés, elle en mit une directement dans sa
bouche et leva les yeux au ciel avec délice.
— Tu es sûre ? demanda-t-il. Je sais que les sorceri sont sensibles aux
poisons…
Lanthe avala la première moitié et entama la seconde.
— Aux poisons et aux venins, dit-elle entre deux bouchées. Mais là, je
suis sûre de moi.
— Et comment as-tu été guérie de ce morsus, au fait ?
— Quand Omort est mort, celle qui produisait le poison pour lui, une fey
surnommée Sorcière mais qu’on appelait la Folle du Labo, nous a donné
l’antidote. Sinon, nous serions mortes.
Encore une fois, Melanthe avait manqué mourir alors qu’elle n’était plus
sous sa protection.
— Et elle a fait cela alors que vous l’appeliez ainsi ?
Melanthe haussa les épaules et mordit dans le fruit avec énergie.
Thronos regarda autour d’eux. Il avait senti de l’eau mais n’avait toujours
pas trouvé de source, et il faisait de plus en plus sombre. Le crépuscule était
anormalement long ici. Tandis que le soleil amorçait sa lente descente, les
dragons avaient quitté le champ de bataille, leurs immenses ombres planant
au-dessus de la forêt.
Thronos et Melanthe avaient prévu de regagner la vallée des démons ce
soir, mais ils n’avaient toujours pas d’eau. Et il n’avait pas récupéré.
Et puis il avait des projets, pour eux deux…
Une légère brise agita les fleurs. Lanthe posa ce qu’il restait de son fruit.
— C’est beau, ici.
Ses cheveux noirs rappelaient les pétales des fleurs.
— Oui, très beau, dit-il sans la quitter des yeux.
Depuis qu’elle lui avait décrit ce que serait leur accouplement, il avait du
mal à regarder ailleurs que dans sa direction. Quand il l’emmènerait chez lui
et l’allongerait sur son Lit de Troth, n’aurait-il pas envie de l’entendre gémir
de plaisir ? De hurler sa jouissance lorsqu’il répandrait sa semence en elle ?
Jusqu’à ce qu’elle lui raconte tout cela, il avait hésité à la posséder dès ce
soir. Mais ses mots l’avaient laissé frémissant, et il avait compris que rien ne
l’arrêterait. Tout ce dont il avait besoin, c’était d’un endroit où ils seraient en
sécurité pour mettre son projet à exécution.
Mais comment faire pour qu’elle finisse nue dans ses bras ? Il se sentit
rougir lorsqu’il se rendit compte qu’il allait devoir l’être lui aussi.
Nu. Devant elle.
Il aviserait sur le moment.
Trouvant un autre fruit, il y creusa un trou du bout de sa griffe pour
pouvoir en boire le jus. C’était sucré, mais bienvenu. Il en tendit un autre à
Melanthe, percé aussi, pour qu’elle boive à son tour.
Quand le jus coula sur son menton, elle eut un sourire espiègle, comme
lorsqu’elle était enfant.
Ce sourire toucha Thronos différemment, mais tout aussi puissamment. Il
voulut alors le baiser qu’il avait failli prendre dans l’Inferno.
Ce qu’elle vit dans son expression la fit murmurer :
— Thronos ?
En un éclair, il prit son visage entre ses mains et se pencha vers elle.
— Hou là, tout doux, Tigrou ! dit-elle en le repoussant. Tu m’as promis
de l’eau. Même moi, j’en sens pas loin.
Il la lâcha, à sa propre surprise. Et, comme il ravalait sa déception, il vit
du coin de l’œil quelque chose bouger.
Une bulle pleine d’eau flottait dans l’air entre eux deux. Ils la regardèrent
avancer silencieusement et, sans un mot, se ruèrent dans la direction d’où elle
venait.
Il la doubla.
— Je passe devant.
Ils débouchèrent bientôt dans une clairière bordée de racle-lunes. Les
racines, énormes, formaient un muret d’enceinte autour de la zone, tandis que
les branches, étroitement tressées, recouvraient l’endroit d’un toit.
D’innombrables bulles pleines d’eau flottaient là comme des ballons
d’hélium, éclatant contre l’impénétrable canopée. Des gouttes retombaient,
telle une pluie d’été, puis s’agglutinaient de nouveau.
Pas un seul petit coin de ciel n’était visible dans cette forêt tropicale
miniature, où le son était assourdi et la lumière très douce.
À chaque pas qu’ils faisaient, d’autres gouttes jaillissaient d’un épais
matelas d’herbe argentée. Des bulles sortaient même des fleurs bordant les
racines des arbres.
— C’est génial ! s’écria Melanthe. On dirait un cercle de fées ou une
prairie enchantée. Et si on appelait cet endroit… le pré zéro gravité ?
Elle fit éclater une bulle dans sa main pour la boire.
— Laisse-moi goûter l’eau, d’abord.
Il se pencha pour sentir l’eau dans sa main et la goûter.
— Elle est propre.
Ils burent tout leur soûl, puis Thronos perça une énorme bulle au-dessus
de sa tête. L’eau se déversa sur lui comme si un seau avait été renversé,
explosion de fraîcheur sur son corps gris de cendres. Il jeta sa chemise sur
une racine et se nettoya le visage et les cheveux, puis le torse et les bras.
Une autre bulle éclata sur l’épaule de Melanthe, la faisant frissonner.
Thronos, fasciné, regarda les gouttes glisser lentement le long de son corps,
pour fusionner de plus belle une fois arrivées en bas.
Elle se mit à rire.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Ça chatouille !
Elle avait ri dans le temple, aussi. Puis il l’avait fait rire pendant leur
marche. Et il trouvait cela d’une telle sensualité…
Il se rendit compte soudain qu’elle avait déjà ri plus souvent aujourd’hui
que lui et ses chevaliers ne l’avaient fait en plusieurs siècles.
— Ah ! Des gouttes remontent sous ma jupe !
— Elles en ont, de la chance.
Avait-il réellement dit cela ? À voix haute ?
Sans doute, car elle le regarda d’un œil interrogateur, comme si elle le
jaugeait ou prenait une décision.
Va vers elle, embrasse-la.
Mais au loin retentit alors le son du cor, lui rappelant tous les dangers de
ce royaume. Cette étrange prairie était peut-être le seul point d’eau de la
zone, et cela en faisait une cible.
Thronos bondit dans un arbre pour monter la garde.

L’eau fraîche coula dans le dos de Lanthe, mouillant ses cheveux et


rafraîchissant sa peau.
Elle n’avait jamais vu un endroit comme celui-ci et était bien décidée à
en profiter.
Après avoir bu jusqu’à plus soif, elle s’assit sur l’herbe argentée et retira
ses bottes.
— Ce n’est pas parce que tu n’as pas de jupe que tu ne peux pas en
profiter.
Thronos scrutait les profondeurs de la forêt, accroupi sur une branche, à
la fois sexy et… démoniaque.
Combien de temps encore continuerait-il à nier l’évidence ? Il avait du
sang démon dans les veines, c’était de plus en plus visible. En dehors des
points communs qu’il avait avec les dragons de Pandémonia et du fait qu’il
s’était adapté presque instantanément à cet endroit, il savait lire les
hiéroglyphes démons !
Peut-être cela venait-il d’une mémoire génétique transmise par le sang –
une mémoire forgée ici.
Par ses ancêtres.
Maintenant que Thronos avait regagné son « royaume d’origine », son
comportement changeait. Sa fureur s’était nettement apaisée, et il allait même
jusqu’à faire des plaisanteries. Au cours de ces dernières vingt-quatre heures,
il avait probablement commis plus d’offensements que dans toute son
existence. Elle était certes à l’origine de quelques-unes de ces fautes, mais
pas du reste.
Sa voix de baryton était devenue plus grave encore, plus rauque. Il
s’exprimait plus librement. Sa démarche aussi avait changé – la tension de
ses épaules s’était atténuée, son dos était moins raide. Enfin, ses cornes
semblaient plus fières, d’une certaine manière.
Non seulement il parlait comme un démon, mais il commençait à
ressembler à un démon. Et il n’était pas impossible, elle s’en rendait compte,
qu’elle ait une faiblesse pour cette espèce.
Sabine était ravie d’avoir un amant démon. En irait-il de même pour
Lanthe ?
Peut-être Feveris, la Terre de Luxure, était-il la dimension où elle et
Thronos devaient aller. Là-bas, elle n’éprouverait aucun remords à coucher
avec un ennemi vrekener. Elle ne craindrait pas non plus pour son avenir.
Attends un peu. Non, mais à quoi pensait-elle ? Elle était une sorceri, une
hédoniste dans l’âme. Elle prenait le plaisir où elle le trouvait et ne
connaissait pas la culpabilité.
Enfin, du moment qu’elle ne se faisait pas engrosser.
Thronos pouvait lui procurer un plaisir infini. Elle avait aimé le taquiner,
un peu plus tôt, et avait envie de recommencer.
— Redescends, dit-elle en lui faisant signe de la rejoindre. Reviens avec
les autres pécheurs.
Visiblement, il en mourait d’envie, mais il ne bougea pas.
— Je monte la garde. Mon devoir est de te protéger.
Parce que son instinct le lui dictait. Elle soupira. Elle lui était
reconnaissante de la protéger, mais elle aurait aimé qu’il le fasse parce qu’il
en avait envie, et non parce qu’il y était obligé.
Pour une fois, elle aurait adoré entendre un homme lui dire : « Je vais te
rendre un service. Pas pour ce que tu peux faire pour moi ou me donner en
échange, mais juste parce que je t’aime bien. »
Thronos était-il très différent de Félix ? Il voulait des enfants ; Félix avait
faim de pouvoir.
Comme Félix, Thronos cherchait à lui soutirer quelque chose. Ni l’un ni
l’autre ne tenait vraiment à elle. Ils ne voyaient que ce qu’elle pouvait leur
donner, ce qu’ils pouvaient obtenir d’elle.
Ce qui ne la gênait pas, puisque de, son côté, elle avait un plan pour
regagner Rothkalina : séduire le vrekener. Ensuite, elle n’aurait plus jamais à
croiser la route de Thronos.
— Allez, ne fais pas ton rabat-joie. Tu le sentiras, si quoi que ce soit
arrive dans les parages.
Comme il ne bougeait toujours pas, elle ajouta :
— J’ai l’impression que tu ne sais pas t’amuser, en fait.
— Comment le saurais-je, quand ma dernière expérience dans ce
domaine remonte aux jours que nous avons passés ensemble ?
Oh. Quelle tristesse.
Mais bon, inutile de s’appesantir là-dessus, alors qu’ils avaient la
possibilité de s’amuser, là, tout de suite.
— Thronos, il est possible que nous ne sortions pas de Pandémonia
vivants. Nous avons échappé plusieurs fois à la mort ces derniers jours.
Alors, je me disais…
— Quoi ?
— Tu es lié par tes devoirs sacrés, et moi par les miens.
— Je t’écoute.
— Il est de mon devoir d’être reconnaissante pour chaque seconde de vie
que l’on me donne, et par là même d’en profiter à fond. Pourquoi les dieux,
ou le destin, ou ce que tu voudras, m’accorderaient-ils de précieuses secondes
supplémentaires si je gâche celles qu’ils m’ont déjà données ? C’est
exactement comme… attention ! comme l’or. On ne peut pas en avoir plus
qu’il n’en existe. Les sorceri pensent que la Fin de l’Or viendra un jour. Mais,
en attendant, la vie peut être scintillante, et savoureuse, et magnifique.
Il haussa les sourcils.
— Scintillante ?
— Tu gaspilles les jetons que tu as reçus. À mes yeux, tu es plus fautif
que moi.
— Comment ça, je les gaspille ?
— Tu es toujours tourné vers le passé.
Il se rembrunit.
— Tu l’es tout autant que moi.
— Peut-être, mais moi, c’est pour me souvenir des bons moments.
Comme ceux que nous avons passés ensemble dans la clairière.
Thronos se leva et se mit à faire les cent pas sur la branche. À quoi
pensait-il ?
Elle voulut lire dans ses pensées, mais ses boucliers mentaux étaient de
nouveau en place. Très bien. Elle lui tourna le dos, décidée à profiter seule de
l’apesanteur et de la pluie qui remontait sous sa jupe.
Elle repéra une branche feuillue qui formait une arche près d’un tronc
lisse, et sur laquelle l’eau glissait en abondance avant de former un jet. Elle
aurait aimé se déshabiller complètement et prendre enfin la douche dont elle
rêvait…
Une bulle éclata derrière sa tête.
Elle fit volte-face en poussant un petit cri, heurta une autre bulle avec son
bras.
— Thronos !
D’une aile, il les poussait dans sa direction. Il jouait avec elle ! Il
s’amusait !
Elle ne put retenir un autre cri lorsqu’une troisième bulle la toucha à la
poitrine et que l’eau froide dégoulina derrière son pectoral, pour mieux
remonter, toujours aussi délicieusement.
Elle ouvrit grands les bras.
— Vas-y. Tire ! Je parie que tu n’arriveras pas à me toucher là, dit-elle en
indiquant son nombril. Oh, pardon, j’avais oublié que les vrekeners ne
pouvaient pas parier.
— Je veux bien parier encore avec toi. Si j’atteins ma cible, alors tu
devras retirer ton pectoral.
Tiens, tiens, mais il prenait goût au flirt ?
— Et si tu n’y arrives pas ?
— Tu devras retirer ton pectoral.
Elle esquissa un sourire.
— Il va falloir que je t’apprenne les subtilités du pari, démon.
Pour une fois, le mot ne sembla pas le déranger. Mais, bien sûr, elle
l’avait prononcé du bout des lèvres, avec une petite moue séductrice…
— Sincèrement, j’aimerais beaucoup l’enlever. Je tuerais pour me laver
sous la cascade qui coule de cette branche, là.
D’un pouce, elle montra la branche.
— Mais on est dans la même galère, une fois de plus. Comment puis-je
être sûre que tu réussiras à te maîtriser ?
— Melanthe, tu as envie d’être nue pour moi.
Mmm, il y avait quelque chose dans ce petit côté autoritaire qui l’excitait.
— Ah bon ? fit-elle d’un ton qu’elle trouva elle-même hésitant.
Peut-être pouvaient-ils juste… jouer, ce soir, histoire de faire retomber la
pression. Ils n’étaient pas obligés d’aller plus loin.
L’amour avant le mariage était une faute que Thronos ne commettrait
jamais, même s’ils s’enflammaient un peu. Je n’élèverai pas de bâtard.
— Tu m’as dit que si je t’amenais jusqu’à un endroit sûr, tu me
montrerais tout ce que je veux voir, dit-il. Tu es dans un endroit sûr, et je
veux tout voir.
Elle haussa les sourcils. Sexy, ce Thronos. Et une promesse était une
promesse, non ?
Lanthe n’aurait pas dû avoir envie de se déshabiller devant lui, mais il
avait raison, elle le voulait. Elle voulait le voir qui la regardait et la désirait.
Elle voulait voir sa réaction lorsqu’il contemplerait la nudité de son âme sœur
pour la première fois.
Si le simple fait de lui tenir la main l’avait mise, elle, dans un état proche
de l’orgasme…
À cette pensée, elle posa une main sur son pectoral, impatiente de le
retirer. Comme dans le temple, elle tourna le dos à Thronos tout en défaisant
les boucles qui le maintenaient en place. Puis elle le laissa tomber et s’occupa
de sa jupe, dont elle défit les crochets cachés. D’un mouvement de hanches,
elle fit glisser le vêtement, qui tomba à ses pieds.
Elle ne portait plus qu’un string noir.
Quand elle entendit les ailes de Thronos s’ouvrir dans un claquement, elle
sourit.
Un bras sur la poitrine, elle tourna la tête et constata qu’il était accroupi,
tendu. Ses cornes s’étaient redressées. Il n’y avait aucun doute là-dessus.
Et il n’y avait aucun doute non plus sur sa propre réaction. Tandis qu’elle
suivait du regard ces deux tiges fièrement érigées, la pointe de ses seins
durcit et les replis de son sexe devinrent moites.
— Ta culotte aussi, souffla-t-il d’une voix rauque.
Les pulsars, sur ses ailes, scintillaient de plus en plus vivement et
bougeaient avec une rapidité inédite jusque-là.
Sans se retourner, elle glissa les pouces dans la dentelle et tira vers le bas.
Quand elle envoya balader son string d’un coup de pied, elle l’entendit
déglutir bruyamment.
— Prêt ? demanda-t-elle.
— Très.
— Sûr ?
— Melanthe…
Il émit un grognement menaçant.
Elle baissa le bras et se retourna, les épaules bien droites.
Immédiatement, elle saisit une de ses pensées, qui répandit en elle une vague
de profonde satisfaction.
Noms des dieux !
26

Thronos se remettait à peine de la vision de son postérieur, en tout point


parfait, quand elle se retourna, lui révélant toute la force de sa beauté. À ce
moment-là, trois choses se produisirent.
Il faillit tomber de son arbre.
Son sexe se dressa d’un coup, et si puissamment que la tête lui tourna.
Et il décida qu’il affronterait tous les dangers au fur et à mesure qu’ils se
présenteraient.
Il avait déjà remarqué la générosité de sa poitrine. À présent, il découvrait
sa perfection. Peau laiteuse, seins lourds mais juste ce qu’il fallait, couronnés
d’une pointe rouge cerise.
S’il avait été un peu fantaisiste, il aurait juré que ces pointes se dressaient
sous son regard fasciné. Son membre, lui, palpitait littéralement.
Sous la taille étroite de Melanthe s’épanouissaient des hanches galbées.
Le triangle noir, sur son mont de Vénus, était parfaitement taillé. Ses jambes
étaient élancées, sveltes. Il les imagina calées sur ses hanches tandis qu’elle le
chevaucherait, ou agenouillées au-dessus de sa tête pendant que sa langue la
fouillerait.
— Bon, ben je vais prendre une douche, alors, dit-elle négligemment.
Apparemment inconsciente du bouleversement qu’elle produisait en lui,
elle avança sous la cascade, offrit son visage à l’eau et se frotta le corps pour
se laver.
Elle devait être sûre qu’il arriverait à se contrôler. Elle se trompait.
Mais, étant donné l’insupportable pression de son érection, le rapport
serait de courte durée. Il décida que cela n’avait pas d’importance. Dès qu’il
serait soulagé, il entreprendrait de la séduire en prenant son temps.
Il repensa brièvement aux dangers qui les guettaient et à la nécessité de
monter la garde, mais elle passa les mains sur ses seins pour les nettoyer, et il
oublia tout le reste. Il n’avait jamais rien vu d’aussi fascinant.
Conclusion : projeter de s’accoupler avec elle le plus tôt possible est
judicieux.
Sans la quitter des yeux, il réalisa vaguement que ses mains tremblantes
retiraient ses bottes.
Alors qu’elle se rinçait les cheveux, elle le vit retirer la seconde.
— Tu n’avais pas parlé de te déshabiller, toi.
— Je veux te toucher.
— Mmh… ce serait un offensement, non ?
Il fit oui de la tête, sinistre.
— Est-ce que j’ai mon mot à dire ? demanda-t-elle en ramenant ses
cheveux dans son dos.
— Tu m’as promis que si je te sauvais des serpents de mer, tu me
laisserais te toucher.
— Ah. Oui. Je n’ai pas dit que tu pourrais me toucher nue.
En guise de réponse, il se laissa tomber de sa branche et avança vers elle.

Lanthe était dans une situation difficile. Elle désirait Thronos. Elle
éprouvait même pour lui une attirance bien plus forte que pour n’importe
quel autre homme.
Mais toucher menait à posséder.
Elle allait devoir faire confiance à Thronos pour qu’il résiste au plus
primaire des instincts. D’une manière générale, les hommes ne lui avaient
jamais vraiment donné de raison de leur faire confiance. Et celui-ci bandait
déjà comme un âne – elle voyait son membre contraint par le cuir de son
pantalon.
Tout en avançant, Thronos délaça sa braguette. Alors, elle put suivre le
chemin de poils sombres qui descendait de son nombril jusqu’à…
Le pantalon tomba, et elle resta bouche bée. Eh bien ! Thronos a grandi
de partout.
Il envisageait de la posséder avec ça ?
Elle voyait qu’il n’était pas à l’aise, visiblement peu habitué à être nu en
présence de quelqu’un d’autre. Mais, de toute évidence, son désir avait eu
raison de sa pudeur.
Quand il fut tout près, elle recula jusqu’à être dos contre le tronc lisse,
laissant le rideau d’eau les séparer. Se donnant une seconde de répit, elle
décida une nouvelle fois qu’elle n’irait pas au-delà d’un certain point avec
lui. Elle était capable de se contrôler, malgré ses hormones, malgré le
physique divin qu’il venait de lui révéler !
Il avança sous l’eau, secoua la tête. Ses mèches sombres lui fouettèrent le
visage. Entre ses hanches étroites, son sexe en érection se dressait, impatient.
— Et tu nies encore avoir du sang démon dans les veines ? dit-elle en
montrant le membre impressionnant. Preuve numéro un. Affaire classée.
En dehors de sa taille presque monstrueuse, son sexe était magnifique.
Droit, puissant, parcouru d’une veine dont elle percevait le pouls. Le gland
était tellement turgescent que la fente était à peine visible. Ses testicules
étaient lourds et semblaient en manque de caresses et de baisers.
Quand elle réussit à quitter ce sexe du regard, ce fut pour s’abandonner à
la contemplation du reste de son corps. Sa musculature était parfaite,
proportionnée à sa taille – plus de deux mètres. La largeur de ses épaules ne
faisait que souligner l’étroitesse de ses hanches. Au-dessus d’abdominaux
parfaitement sculptés, les pectoraux exsudaient leur virilité. Et ces mamelons
plats, sombres, étaient-ils sensibles ? À cette pensée, elle sentit sa langue
tourner dans sa bouche.
Son torse était zébré de cicatrices, dont l’une descendait jusqu’à la
hanche. Une autre, profonde, remontait le long de sa cuisse gauche. Mais elle
ne trouva pas cela repoussant, bien au contraire.
Et il était intégralement bronzé. Le soleil l’avait doré du haut du crâne
jusqu’aux pieds, en passant par ce sexe qui lui mettait l’eau à la bouche. Un
de ses mollets paraissait enflé, comme si les tendons étaient noués à cet
endroit, et son pied partait vers l’intérieur. Voilà pourquoi il boitait. Il lui
sembla que, sous son regard, il tentait de le maintenir droit.
Elle aurait préféré qu’il n’en fasse rien, mais les hommes étaient comme
ça. Surtout, ne pas montrer ses faiblesses, grrr.
Il l’avait vue nue, et elle en attendait autant de sa part. Alors elle se mit à
tourner autour de lui. Lorsqu’il comprit ce qu’elle faisait, il redressa le
menton et se tint immobile sous la cascade, prêt pour l’inspection.
Entre ses deux ailes luminescentes, ses fesses étaient une véritable œuvre
d’art. L’eau glissait sur la peau lisse de ces deux globes rebondis, si fermes
qu’elle se demanda si elle réussirait à les mordiller.
Il la laissa se rincer l’œil sans bouger. Sachant ce qu’il pensait de son
physique, elle trouva cela terriblement courageux.
Elle-même n’était pas toujours aussi courageuse qu’elle l’aurait pu –
certainement pas autant que tous ceux qui avaient vécu ou seulement passé
quelque temps à Tornin. Aussi applaudissait-elle ce trait de caractère quand
elle le trouvait chez quelqu’un.
Le courage de Thronos méritait d’être récompensé, non ?
Quand elle se tint de nouveau devant lui, il scruta son visage. Cherchait-il
à deviner ses pensées ?
— Thronos, si je te dis honnêtement ce que je pense de ton corps, me
diras-tu ce que tu penses du mien ?
Il n’avait pourtant pas parlé à voix haute.
— Tu es vraiment spéciale, sorcière. Oui, je te le dirai.
Et il retint son souffle.
— Tu es si massif. Si dur. Quand je regarde ton corps… je suis trempée
de désir.
Il entrouvrit les lèvres et laissa échapper un soupir.

Les paroles de Melanthe occupaient encore l’esprit de Thronos. Son


corps excitait le sien ? Ce n’était que justice, dans la mesure où celui de la
sorcière le faisait bander comme jamais.
Mal à l’aise, il vit son regard s’arrêter sur son torse. Sur ses cicatrices. Il
était nu devant elle, et elle ne regardait que les parties de son corps qu’il
détestait.
Elle se pencha en avant, posa les lèvres sur une cicatrice.
Il renversa la tête. Était-ce sa façon à elle de s’excuser ? de manifester
des remords ? Une nouvelle fois, il sentit ses lèvres effleurer sa peau avec une
indicible douceur.
Si c’était sa façon d’exprimer ses remords, il allait avoir du mal à ne pas
lui pardonner !
— À toi, maintenant. Que penses-tu de mon corps ?
Rien que de le regarder, je suis au bord de l’extase. J’ai besoin d’en
lécher les moindres replis. J’ai envie de te plaquer contre moi et de te sucer
pendant des heures.
— Tu es exquise, finit-il par lâcher en posant les mains à plat sur le tronc,
juste au-dessus de sa tête.
Ses ailes se refermèrent sur Melanthe. Elle était prise au piège.
Elle regarda de part et d’autre, mais ne dit rien.
— Indiciblement exquise.
Il pencha la tête sur son cou, inhala profondément son odeur, relâcha
lentement son souffle contre sa peau. Seigneurs, elle sentait si bon ! Il aurait
pu rester ainsi des heures. Le frottement de son nez la fit frissonner, alors il
recommença. Puis il effleura des lèvres le lobe de son oreille et murmura :
— Je vais sans doute me réveiller et réaliser que tout ceci n’est qu’un
rêve… un de plus.
— Et quand tu rêves de moi, que se passe-t-il ? Je suis sûre que vous avez
une loi contre la masturbation, non ?
Il hocha la tête, puis avoua :
— Je me réveille très agité, je donne des coups de reins dans le matelas,
je suis au bord de l’explosion.
Ce fut au tour de Melanthe de soupirer.
— Pendant des centaines de milliers de nuits, j’ai fantasmé sur toi, sur
toutes les choses interdites que je voulais te faire. Et aujourd’hui, te voilà ici,
avec moi, dit-il d’une voix incrédule. Si un seul de mes rêves devait se
réaliser…
— Qu’aimerais-tu qu’il arrive ?
J’ai besoin de m’enfouir en toi ! Mais…
— Melanthe, commençons par un baiser.
Dans l’Inferno, il avait décidé que leur premier vrai baiser serait à des
années-lumière de celui qu’il lui avait arraché lorsqu’il l’avait capturée. Il se
savait capable de tendresse. Quand il replia un doigt sous le menton de
Melanthe pour lui faire basculer la tête, elle demanda :
— C’est la première fois ?
Il hocha la tête.
— Tu te rappelles, quand tu m’as appris à nager ?
Dans le lac, près de leur clairière.
— Je m’en souviens.
Au début, elle avait été terrifiée, s’était accrochée à lui. Mais, à la fin de
la journée, elle était aussi à l’aise dans l’eau qu’un bébé phoque.
— Tu m’as appris les bases, et ensuite, mon instinct a pris la relève. Je
peux peut-être t’apprendre les bases du baiser ?
— Je veux bien.
— Tu pourrais effleurer mes lèvres du bout des tiennes plusieurs fois,
pour t’habituer à cette sensation. Ensuite, quand tu te sentiras prêt, tu pourrais
glisser ta langue dans ma bouche pour essayer de trouver la mienne.
Il leva un genou, le posa contre le tronc. La cage se refermait. Comme
s’il craignait qu’elle ne lui échappe une nouvelle fois.
— Et ensuite ?
— Tu lécherais le bout de ma langue, lentement, sensuellement.
— Oui.
Son membre en érection se dressa un peu plus encore.
— Et si tout va bien, cela devrait nous rendre dingues, l’un et l’autre.
Quand ce sera le cas, tu pourras aller plus loin dans ma bouche. Fais tout ce
qui te donne du plaisir, et cela m’en donnera probablement à moi aussi.
Il hocha la tête et se pencha pour effleurer ses lèvres, dans un sens, puis
dans l’autre. Puis il recommença. Les lèvres de Melanthe étaient si charnues,
si généreuses… Lorsqu’il sentit qu’elle haletait légèrement, il entrouvrit la
bouche, et son baiser se fit plus profond.
Comme il se glissait doucement entre ses lèvres, Melanthe lui agrippa les
épaules, et se mit à les pétrir quand le bout de sa langue trouva le sien. Ce
contact provoqua des étincelles. Il poussa un grognement, se demandant s’il
n’allait pas jouir instantanément. Vu la pression qu’il sentait dans son sexe,
cela semblait probable.
Il aurait voulu en finir avec cette première explosion, mais il comprit que
cela gâcherait l’expérience.
Il allait essayer de la faire durer…
Elle se mit à le lécher en retour. De petits coups de langue, pour
commencer, qui lui firent tourner la tête. Mais il se retint et continua de
l’exciter paresseusement, comme s’il avait l’éternité devant lui. Assez vite, de
séduisants gémissements le récompensèrent.
— Oui, oui, souffla-t-elle quand il se fit un peu plus entreprenant.
Elle posa une main à plat sur son torse et, lentement, la laissa glisser vers
le bas.
Entre leur baiser et cette caresse, il était au comble de l’excitation. C’était
trop ! Son membre se redressa, comme pour aller à la rencontre de Melanthe.
Dès qu’elle le toucherait, il jouirait dans sa main.
Quittant ses lèvres, il saisit les poignets de Melanthe et les plaqua contre
le tronc, au-dessus de sa tête. Ses yeux brillaient, elle frémissait de tout son
corps – à cause de lui !
— Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu comprends vite, murmura-t-
elle dans un souffle. Mais tu ne veux pas qu’on se touche l’un l’autre ?
— Tu n’imagines pas à quel point.
Il se souvint de la façon dont le volar avait caressé la démone avec ses
ailes. Plongeant son regard dans celui de Melanthe, il laissa courir son ergot
sur son épaule. Elle ouvrit de grands yeux.
— Oh ! Tu me caresses avec tes ailes ?
— Si je pose les mains sur toi…
Elle sembla comprendre son embarras.
— Aie confiance en moi, Melanthe, je ne te ferai pas de mal.
Il sentit qu’elle se détendait progressivement sous ses caresses.
Lorsqu’il passa son ergot entre ses seins, le besoin de les prendre et de les
soupeser fut plus fort que tout. Il serra les poings, et ses griffes s’enfoncèrent
dans ses paumes, si profondément que le sang coula.
L’ergot souligna le contour des deux monts parfaits. Un havre de
sensualité sous ses mains calleuses, voilà ce qu’il se refusait.
Quand il s’arrêta enfin sur un mamelon, elle fut parcourue d’un
tremblement et se cambra.
Alors, il sentit son excitation. Seigneurs. L’odeur délicieuse de son sexe
prêt à le recevoir…
Il faillit tomber à genoux.
Jusqu’où allait-il pouvoir tenir ?
27

Ô Seign’or… Exactement comme elle l’avait redouté, elle était incapable


de résister à Thronos.
Ce baiser l’avait chavirée. Il était très, très doué. Restait à découvrir s’il
possédait d’autres dons, et dans quels domaines…
Même sa façon de l’explorer – pas tout à fait orthodoxe – l’excitait.
Imaginer cet ergot mortifère la caressant si délicatement faisait naître en elle
des fantasmes nouveaux.
Ses ailes avaient autrefois été le symbole de sa peur. Qu’elle fantasme là-
dessus aujourd’hui n’était-il pas un peu pervers ? Mais peut-être aimait-elle la
perversité.
Ses seins réclamaient des caresses, exigeant une attention qu’il semblait
déterminé à ne pas leur accorder. Poserait-il enfin les mains sur elle ? Elle
comprenait son dilemme ; il craignait de jouir trop vite. Après une attente
aussi longue, comment lui en vouloir ?
Le regard brillant de désir et de détermination, il baissa l’aile, fit le tour
de son nombril avec son ergot.
Non, il n’allait pas aller plus bas, quand même…
— Thronos, attends.
Il ne pouvait pas. Et elle ne le voulait pas.
L’arrondi de son ergot disparut entre ses cuisses.
Elle aurait peut-être tenté de s’écarter si le corps du vrekener ne l’avait
pas bloquée, si elle avait pu se servir de ses mains.
Il se mit à la caresser, son ergot ferme se promenant sur son clitoris
impatient, et elle trouva cela… à mourir.
C’est tellement bizarre. Et pervers. Et j’aime tellement ça !
Elle ferma les yeux, troublée par le fait que cela ne la troublait pas. Une
vague intuition lui soufflait qu’elle aimerait à peu près tout ce que Thronos
pourrait lui faire.
Parce qu’il était son âme sœur ?
Les sorceri ne croient pas au destin !
Il poussa un grognement de frustration, comme s’il avait perdu une
bataille contre lui-même, et lui lâcha les poignets.
Elle ouvrit grands les yeux lorsqu’il posa les mains sur ses épaules. Il
saignait – à cause de ses griffes dans ses paumes ? Le filet rouge de son sang
se mêla à l’eau froide.
Elle s’en doutait déjà un peu avant, mais elle était maintenant convaincue
que quelque chose clochait chez elle : la vision de ce sang sur sa peau
l’excitait. C’était comme s’il la marquait. Et, malgré l’eau froide qui faisait
disparaître le sang, elle aurait juré sentir sa brûlure sur sa poitrine, sur ses
hanches et sur ses fesses. Entre ça et les caresses de son ergot, elle était en
feu.
Elle inspira profondément, tentant de rester immobile tandis que les
mains de Thronos la parcouraient. Son ergot n’avait pas quitté son sexe.
— Jamais rien vu d’aussi beau… lâcha-t-il, admiratif.
Pourquoi ses caresses lui faisaient-elles autant de bien ? Thronos semblait
tout aussi perdu qu’elle, bouleversé par ce plaisir, mais impatient de le faire
croître.
Car il était en manque. Depuis des siècles. Alors comment réagirait-il la
première fois qu’ils feraient l’amour ? S’ils le faisaient. Et qu’éprouverait-
elle quand ce sexe magnifique plongerait en elle ? Cette seule pensée lui
arracha un gémissement.
À sa grande surprise, elle sentit alors une étincelle de pouvoir s’allumer
en elle. Et une autre encore. Puis la magie se mit à tournoyer en elle, comme
si elle était un récipient vide attendant d’être rempli. Un sourire se dessina sur
ses lèvres.
Tiens… les mains de Thronos venaient-elles de faire l’impasse sur ses
seins ? Il les avait refermées autour de sa taille, avant de les poser sur ses
hanches. Il retira son aile de son sexe, la laissant pantelante de désir. T’es
vraiment vicieuse, ma fille.
Sans prévenir, il glissa une cuisse musclée entre ses jambes. Elle ne put
retenir un cri. Dans cette position, son membre dressé s’appuyait contre elle,
son gland glissant sur son ventre mouillé.
Il la narguait.
Ce sexe, elle en avait envie ; cette palpitation brûlante, elle la voulait en
elle. Inconsciemment, elle bascula le bassin et bougea sur la cuisse de
Thronos.
— Je sens ton excitation. Tu es trempée, murmura-t-il dans son cou.
Avant la fin de la nuit, je veux te goûter, m’imprégner de cette odeur.
— Oh ! Mmm… on devrait pouvoir trouver une solution.
— Demande à ton homme de te lécher. C’est interdit, mais pour toi, je le
ferai. Je le ferai jusqu’à ce que tu jouisses pour moi.
Il faut que je le demande ? Elle entrouvrit les lèvres… puis les referma,
saisie par le doute. Que va-t-il penser de moi, maintenant ? Qu’elle était aussi
facile qu’il l’avait dit ?
Pourtant, lorsqu’il bougea sa cuisse contre son sexe, tous ses doutes
s’évanouirent.
Et enfin, il posa les mains sur ses seins ! La caresser ainsi le fit frémir.
Elle gémit à mi-voix, dodelinant de la tête.
Il inspira plusieurs fois, les narines dilatées, comme s’il se retenait de
jouir. Puis, dans un grognement, il se mit à lui caresser les seins.
— Tentatrice, souffla-t-il en baissant la tête. Il faut que je les goûte.
— Oui !
Il posa les lèvres sur un sein. Elle regarda sa langue le parcourir,
descendre lentement vers l’aréole, et enfin atteindre la pointe.
— Oui, Thronos !
Sa langue est fourchue, réalisa-t-elle dans une sorte de brouillard.
Méchant démon.
Il saisit la pointe de son sein entre ses lèvres et l’aspira, affamé. Elle se
mit à haleter.
— Oh, c’est si bon… soupira-t-elle en glissant les doigts dans ses
cheveux.
— Tes seins sont tellement doux, souffla-t-il d’une voix rauque. Aussi
doux que tes lèvres. J’en avais tant envie. Je t’ai tellement désirée.
L’incrédulité et l’émerveillement dans sa voix firent fondre Melanthe. Et
les pensées qu’elle lut dans son esprit aussi.
C’est réel, cette fois, Talos. Tu es avec elle. Cela arrive enfin. Je n’avais
pas la moindre idée de ce qu’était le plaisir…
Jamais elle n’aurait imaginé Thronos se comportant ainsi. Elle aussi
aurait fantasmé sur lui, si elle avait su ce qu’il avait à lui offrir.
Abandonnant un sein, il passa à l’autre dans un grognement. Sa cuisse
allait et venait contre Melanthe, son sexe montait et descendait sur son ventre.
Sa langue pointue lui faisait oublier toutes les objections qu’elle aurait pu
avoir. Elle était dans un paradis sensuel. Si l’on ajoutait à cela son odeur
musquée, virile, et le désir qu’il contenait à grand-peine…
Quand il s’écarta d’elle et se redressa, elle poussa un cri de frustration.
— Il faut que je sois plus près de toi.
Plus près ?
Il passa un bras autour de ses épaules, l’autre autour de son cou. Sans
cesser ses va-et-vient, il l’enserra entre ses ailes, jusqu’à ce que leurs deux
corps soient plaqués l’un contre l’autre, son sexe pris entre leurs ventres.
Était-ce une position typique chez les vrekeners ?
Elle sentait la poitrine de Thronos se soulever à chaque souffle et se
presser contre ses seins douloureux, son cœur battre à tout rompre.
Ses bras étaient plaqués le long de son corps. Elle aurait dû paniquer,
mais elle ne s’était jamais sentie aussi à l’abri. Leurs corps collés ainsi l’un à
l’autre, elle ne savait plus où finissait le sien et où commençait celui de
Thronos. Et, en cet instant, elle n’aurait pour rien au monde voulu être
ailleurs.
L’envelopperait-il ainsi pour lui faire l’amour ? Lanthe la perverse en
veut plus.
Elle avait prévu de le mener par le bout du nez, et c’était lui qui la menait
par le bout des ailes ! Déjà, il lui avait pratiquement fait perdre la raison en
éveillant en elle un désir brûlant, moite, engorgé.
Chaque fois qu’il serrait un peu plus ses ailes, ses grognements
devenaient plus graves. Il allait jouir ainsi.
Et elle aussi, sur cette cuisse musclée.
— Je t’ai attendue si longtemps.
Laissant courir ses lèvres dans le cou de Melanthe, il se mit à aller et
venir de plus en plus vite, se frottant contre elle. Ses coups de reins faisaient
rebondir ses seins contre son torse puissant. Quand, à son tour, elle fit bouger
son bassin contre sa cuisse pour stimuler son clitoris, il poussa un
grognement.
— Tu aimes quand mes ailes te serrent ainsi ? Te plaquent contre moi ?
— Oui !
— Et si je ne te laissais plus jamais partir, sorcière ?
Elle gémit en guise de réponse. La vague du plaisir montait en elle ;
l’orgasme était tout proche.
— Continue, Thronos ! Encore !
— Ce plaisir… c’est presque une agonie…
Il la serra un peu plus encore, ses biceps tendus à l’extrême.
— Ah ! Je suis sur le point de… Je vais…
Elle redressa la tête, posa les lèvres contre son cou. Jamais elle n’avait
perdu à ce point le contrôle d’elle-même. Frénétique, sa langue le lécha,
encore et encore, tandis qu’elle se laissait balayer par le désir de jouir.
Attraper son sexe énorme et le glisser en moi. Ou sucer cette hampe
palpitante.
Que penserait-il d’elle si elle se laissait tomber à genoux et ouvrait la
bouche pour le prendre en elle ?
— Seigneurs ! Tu me rends fou !
Son membre se dressa violemment dans l’étroit espace qu’ils lui avaient
laissé. Il poussa plus fort, plus vite.
— Jamais je n’aurais…
Plus vite. Plus fort…
Son corps massif fut parcouru d’un violent frisson, et il rejeta la tête en
arrière tandis que, dans son cou, les veines battaient follement. Et il poussa
un rugissement.
Exactement ce qu’il n’était pas censé faire.
Melanthe sentit sous ses lèvres la vibration de ses cordes vocales. Elle
était sur le point de jouir avec lui et s’abandonna dans un gémissement.
Elle ne sentit pas sa semence, mais les ailes de Thronos frémirent à
chaque vibration de son membre puissant. Un autre rugissement fit vibrer la
nuit. Et un autre encore…
Son plaisir devait être tellement intense !
Alors que les spasmes s’espaçaient, il fut agité d’un dernier frisson, puis
il la relâcha.
— Tu as joui ? murmura-t-elle.
Pas de sperme, cela veut dire démon.
À bout de souffle, il posa son front contre celui de Melanthe.
— Plus fort que je ne l’avais imaginé. Tu m’as fait grimper aux rideaux.
Et maintenant, je n’ai plus mal nulle part.
Il releva la tête et la regarda. Ses pupilles étaient encore dilatées par le
plaisir, et ses iris… plus sombres ?
Que pensait-il de ce premier orgasme avec un autre être ? Soudain, sans
prévenir, le doute la saisit de nouveau. Que pense-t-il de moi ?
— Maintenant, c’est ton tour.
Il desserra son étreinte et lui caressa la poitrine du dos de la main, avant
de descendre plus bas. Elle ferma les yeux.
— Quel genre de caresse mon âme sœur préfère-t-elle ? demanda-t-il en
glissant les doigts entre les boucles de sa toison.
S’il touchait son clitoris, elle allait perdre pied. Et si elle s’abandonnait
complètement, elle confirmerait tout ce qu’il avait dit à son propos.
— Attends.
Le matin même, il l’avait traitée de fille facile, et elle lui prouvait qu’il
avait raison ! À cette idée, elle se raidit. L’urgence de l’orgasme retomba.
— Je ne peux pas.
— Allons, ma douce, tu n’as pas envie que j’arrête. Je sens à quel point tu
as besoin de jouir.
Oh oui, j’en ai besoin. Follement besoin !
La sorcière en elle hurlait : « Prends ton pied ! C’est le moment ! » tandis
que la femme vulnérable murmurait : « S’il t’insulte après ça, tu ne t’en
remettras jamais. »
— Laisse-moi te satisfaire, Melanthe. Tu dois avoir hâte.
— Je… je ne peux pas.
Et elle détourna le visage.
28

Elle avait laissé d’autres hommes la satisfaire. Mais pas lui !


Thronos donna un coup de poing dans le tronc, qui se fendit. Mais
Melanthe refusa de le regarder.
Avant de dire quelque chose qu’il pourrait regretter, il replia ses ailes et
s’écarta. Reprenant son pantalon, il faillit le déchirer en l’enfilant tant ses
gestes étaient nerveux.
La caresser avait dépassé le plus délicieux de ses fantasmes. Jamais il
n’aurait cru qu’une femme puisse être aussi douce, aussi sensuelle. Mais elle
avait refusé qu’il la fasse jouir. Il n’avait pas réussi à surmonter ses
résistances. Il avait… échoué.
De son côté, il avait été incapable de se retenir. Ses jambes tremblaient
encore après cet orgasme absolument hallucinant. Son sexe avait tant aimé
cette apothéose qu’il s’était aussitôt dressé de nouveau, prêt à recommencer.
Jamais il ne serait rassasié d’elle ! Remontant son pantalon sur ses jambes
mouillées, il l’attacha par-dessus son membre encore dur, puis ramassa sa
chemise. Quand il eut terminé, elle avait remis sa jupe et attachait son
pectoral.
Cette fois encore, quelque chose clochait. Cette fois encore, Thronos ne
savait plus où il en était. Elle avait parlé des pièges de Pandémonia ; en était-
ce un ? Un plaisir incroyable suivi d’un châtiment ?
Ou juste un plan pour la mettre enceinte, et qu’elle avait déjoué ?
— Pourquoi laisses-tu d’autres hommes te donner du plaisir, et pas moi ?
Elle le regarda.
— Parce qu’aucun d’eux ne se moquerait si je m’abandonnais à la
jouissance. Et aucun d’eux ne m’a jamais traitée de traînée. J’avais envie de
te faire des choses, de te laisser m’en faire, mais j’ai entendu ta voix, dans ma
tête, qui se moquait de moi en disant que j’étais une fille facile.
Il voulait qu’ils surmontent cela, voulait recommencer à zéro avec elle,
pour pouvoir la toucher de nouveau, l’envelopper de ses ailes. Seigneurs, il
avait trouvé cela tellement érotique, la peau de ses ailes moulant les courbes
de Melanthe ! La tenir ainsi avait assouvi un besoin primaire en lui. C’était
comme s’il l’avait prise en lui.
— Je ne t’insulterai plus de la sorte.
— Non, mais tu le penseras. Thronos, je veux que l’homme avec qui je
suis m’aime. Pas qu’il me haïsse mais reste avec moi parce que son instinct le
lui dicte.
— Je ne te hais pas, Melanthe.
— Il y a trois nuits, tu m’as comparée, je cite, à « une nécessité
douloureuse » !
— Je pensais que tu étais différente, à ce moment-là.
— Ah oui, c’est vrai, tu croyais que j’avais été la maîtresse de mon frère.
Mais, une fois ce petit malentendu levé, tu as essayé de m’humilier. Et tu me
demandes de m’abandonner avec toi, quand tu méprises ce genre de
comportement ? Comment veux-tu que je vive avec ça ?
— Pourquoi as-tu soudain pensé à tout cela, alors que nous étions en
train… Si j’arrivais, ne serait-ce que temporairement, à oublier tous les
hommes qui ont joui avec toi avant moi…
Elle en eut le souffle coupé.
Il se passa une main sur le visage.
— Ce n’est pas exactement ce que je voulais dire…
— Mais c’est exactement ce qui prouve que j’ai raison !
— Avant, je voulais te faire du mal. Plus maintenant.
— Pourquoi ce brusque revirement ?
— J’ai été cruel avec toi parce que je te croyais méchante. C’est ce que
j’ai cru pendant des siècles. Cette colère en moi a grandi, grandi. Elle couvait
depuis si longtemps que j’ai eu peur d’exploser si je ne l’évacuais pas.
— Thronos, tu n’as rien évacué du tout, tu me l’as donnée pour que je la
garde. Tu as peut-être apaisé ta fureur, mais tu as attisé la mienne.
— Tu voudrais que j’oublie tous les hommes avec qui tu as couché ?
Chaque fois que vous quittiez Rothkalina, ta sœur et toi, je savais que c’était
pour récupérer un pouvoir qu’un sorcier avec qui tu avais couché – un de
plus ! – t’avait volé.
Il se mit à faire les cent pas, sa jambe de nouveau douloureuse. Quel
contraste sinistre avec les moments qu’il venait de vivre contre ce corps
sensuel, quand la chaleur du plaisir courait dans ses veines ! Après avoir
momentanément disparu, la douleur n’en était que plus vive.
— J’étais complètement perdu ! Furieux que quelqu’un ait fait souffrir
mon âme sœur, et en même temps ravagé par la jalousie. Chaque fois que tu
laissais un autre te prendre…
Il s’arrêta pour lui faire face.
— Melanthe, il n’y a pas de mot pour décrire la douleur qui était la
mienne.
Elle redressa le menton.
— Je ne peux pas changer mon passé. Et même si je le pouvais, je ne le
ferais pas.
— Pourquoi ? Je suppose que ces amants étaient si merveilleux que tu
n’aurais pas supporté d’en rater un ?
Et pourtant son premier contact sexuel avec Melanthe avait fini par un
orgasme pour lui, et aucun pour elle.
Chapeau, Thronos.
— Je ne changerais pas mon passé, parce que si je le changeais, je ne
serais plus moi. J’ai fait ces choses, j’ai eu ces expériences. Je ne tomberai
amoureuse que de quelqu’un qui m’acceptera telle que je suis. Il n’y a rien de
pire qu’un homme qui regarde une femme et pense : « Elle serait parfaite, si
seulement… »
— Tu crois que c’est ce que je pense ?
— Je le sais ! « Melanthe serait parfaite, si seulement elle était vierge et
avait été élevée au couvent, et ne connaissait absolument rien aux hommes.
Si seulement elle avait des ailes et pouvait se retenir de mentir, de voler, de
boire, de jouer. Si seulement elle était une vrekener. »
Il ne pouvait pas le nier.
— Et n’as-tu pas le même raisonnement en ce qui me concerne ?
— Si seulement tu aimais rire. Si seulement tu aimais l’or – et la vie ! Si
seulement tu comprenais que je suis autre chose qu’un simple nombre.
Il ravala un soupir de frustration.
— Je ne veux pas penser à toi de cette façon, mais cela me rend malade
de savoir que tu as couché avec d’autres, et je n’arrive pas à cesser de
t’imaginer avec eux. La jalousie me tord le ventre !
— J’ai besoin de savoir une chose : pourras-tu un jour mettre mon passé
de côté ?
— Je ne te ferai plus de mal.
— Ce n’était pas ma question. Pourras-tu le mettre de côté ?
Il ne voulait pas lui mentir. Mais il ne voyait pas comment faire pour
oublier son comportement au cours de ces cinq derniers siècles.
— Tu dois me laisser du temps pour me faire à tout cela. Pendant très,
très longtemps, ma vie était simple. J’avais une mission, une seule chose sur
laquelle me concentrer. Aujourd’hui ? J’hésite en permanence. J’ai besoin de
temps, juste de temps.
— Et tu pensais m’en laisser combien, de temps, pour que je m’habitue à
la vie à Cyel ? Combien de temps pour que je devienne quelqu’un d’autre que
moi ?
— Alors dis-moi quelque chose qui me fasse changer d’avis ! Tu m’as
toujours poussé à remettre en question ce que je pensais. Fais-le maintenant !
— Je ne peux pas. Pas quand tu résumes mon passé à un nombre
imaginaire d’amants. Sache que tu es sur le point de rejoindre leurs rangs.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tout comme toi, ils ont échoué quand il s’est agi de me garder.
Lorsque j’aurai enfin trouvé celui avec qui je suis censée passer le reste de
ma vie, je lui donnerai une chose qu’aucun autre homme n’a jamais obtenue.
— C’est-à-dire ?
Elle planta son regard dans le sien.
— Mon cœur.
Il pouvait posséder quelque chose qu’aucun autre avant lui n’avait eu
d’elle.
— Tu es exactement comme Félix : tu veux quelque chose de moi. Mais
vous ne m’avez jamais aimée, ni l’un ni l’autre.
— Je n’ai rien de commun avec ce sorcier ! Je donnerais ma vie pour toi.
Tu le sais.
— Parce que ton instinct te le dicte. Tu te souviens, quand tu m’as hurlé
qu’il te poussait à me poursuivre, mais que sans cela, tu m’arracherais la tête
toi-même ? Si c’est ton instinct qui te pousse à rester avec moi, c’est
exactement comme si tu étais ensorcelé et que tu agissais contre ton gré !
Le remords s’empara de Thronos. Il avait même lutté contre son instinct
quand celui-ci lui intimait l’ordre d’être gentil avec Melanthe. Il avait eu de
nombreuses occasions d’atténuer ses souffrances et, chaque fois, il avait
choisi de prolonger son calvaire.
— On se fait des illusions, Thronos. Ces trois derniers jours ont juste été
un rattrapage. Le mal a été fait depuis longtemps.
— C’est toi qui veux me faire oublier le passé.
— Pas l’oublier ! Le voir différemment.
Elle se pinça la base du nez.
— Je ne sais même pas pourquoi je m’entête. J’ai l’impression de
discuter avec un mur volant et démoniaque. J’arrête.
Elle s’assit, enfila ses bottes.
Et voilà, elle m’ignore, encore une fois. Sans la quitter des yeux, il se
remit à aller et venir.
Et, tandis que sa colère retombait, il se fit l’effet d’un affreux hypocrite.
Qui était-il pour la juger ainsi ? Il avait envisagé de l’engrosser, alors que
c’était un offensement de la piéger ainsi, alors qu’ils n’étaient pas époux.
Et j’ose la juger ?
Pourquoi n’arrivait-il pas à surmonter le passé ? Il allait la détruire, s’il
continuait ainsi.
Elle avait été chassée, attaquée et empoisonnée presque toute sa vie.
Qu’il y ait encore une once de bonté en elle était un miracle ! Elle aurait pu
commettre des actes réellement impardonnables. Au lieu de quoi, elle avait
juste vécu.
Sans lui.
Et c’est cela, en réalité, que tu n’arrives pas à lui pardonner.
Pendant des années, il s’était répété que les actes de Melanthe avaient
changé sa vie pour toujours, s’assurant ainsi de pouvoir continuer à la
mépriser.
Mais, au fond, n’avait-il pas redouté que le contraire se produise ?
Qu’aucune force de l’univers ne puisse altérer les sentiments qu’il avait pour
elle ?
Il se souvint de sa conversation avec Nïx, quand celle-ci lui avait dit
comment retrouver Melanthe. Lorsqu’elle lui avait appris qu’il devrait
attendre un an avant de pouvoir capturer son âme sœur, il avait eu un
mouvement de frustration, certain qu’il deviendrait fou dans cet intervalle.
— Je vais te donner un conseil, Thronos Talos, avait ajouté la Valkyrie.
Avant que Melanthe ne devienne ceci, elle était cela.
Jusque-là, il n’avait pas compris ce qu’elle voulait dire. Mais il posa alors
le regard sur son âme sœur, et tout devint clair.
Avant que Melanthe ne devienne mon ennemie, elle était ma meilleure
amie.
29

Quand Lanthe, une fois rhabillée, se leva, elle comprit que ses pouvoirs
étaient de retour. En force.
Ce qui signifiait qu’elle n’avait plus à séduire Thronos. Elle se tourna
vers lui avec un sourire mauvais. J’irai où bon me semble, et je t’emmerde.
Il cessa son va-et-vient.
— Melanthe, nous ne sommes pas obligés de trouver une solution tout de
suite. On ne peut pas tout résoudre d’un coup, et si vite. Il va nous falloir du
temps, et du temps, nous en aurons lorsque nous serons à la maison.
L’espace d’un fol instant, elle pensa : Peut-être que je devrais partir avec
lui. La rumeur disait que les vrekeners stockaient toute la magie qu’ils
récupéraient dans un coffre du château de Cyel. Et c’était là que Thronos
avait prévu de l’emmener.
Bourrée d’énergie comme elle l’était maintenant, elle pouvait ordonner à
Aristo de lui lécher les bottes et de libérer tous les pouvoirs que son espèce
avait volés (en passant, elle pourrait en prendre un ou deux, ou dix, pour
Sabine et elle).
Lanthe deviendrait une superstar chez les sorceri. Plus jamais Portia,
Ardente et les autres n’oseraient la harceler !
Attends une minute. Thronos devait bien se douter qu’elle risquait de faire
du grabuge là-haut, non ?
— Je ne te comprends pas, Thronos. Comment espères-tu me garder en
captivité ? Tu n’as pas de torque à me passer au cou, et mon pouvoir de
persuasion se recharge, avec option vengeance…
Elle ne termina pas sa phrase. Elle venait de comprendre.
— Oh. Seigneurs dieux. T… tu envisages de prendre mon pouvoir.
Avait-il grimacé, l’espace d’un instant ?
Elle eut le sentiment d’avoir reçu un coup de poing dans le ventre. Le
souffle court, elle sentit ses yeux s’embuer.
— Tu volerais mon âme ? Tu me transformerais en pondeuse sans esprit,
rien que pour servir ton objectif ?
— Jamais je ne te ferais une chose pareille !
— Et tu te demandes pourquoi je ne veux pas avoir d’enfants avec toi ?
Tu leur prendrais leur âme, à eux aussi ? demanda-t-elle en posant un poing
sur sa poitrine. Tu planterais une faux de feu dans leur cœur ?
Elle tourna les talons. La magie tourbillonnait autour d’elle.
— Non ! C’est une option qui m’a traversé l’esprit, c’est vrai, mais j’ai
aussitôt décidé que je ne le ferais pas !
— Ça suffit, maintenant, lança Lanthe, qui frémissait sous l’effet de la
fureur. J’en ai fini avec tout ça. Fini avec toi. Terminé.
Quand il voulut s’approcher, elle ordonna :
— Reste où tu es.
La facilité avec laquelle elle projeta son pouvoir l’étonna. Sa magie était
fluide, libre de toute entrave. Sans doute ses angoisses l’avaient-elles
effectivement bloquée. Finalement, chaque fois qu’elle l’avait utilisée, par le
passé, elle avait peut-être attiré des vrekeners sur Sabine et elle. Mais c’était
terminé, tout ça.
Thronos lutta contre son ordre, mais fut forcé d’y obéir.
— Noms des dieux, Melanthe, ne te sers pas de ta magie contre moi ! Tu
ne peux pas comprendre ce que cela me fait de perdre le contrôle de mon
corps et de mon esprit !
Comme elle se contentait d’un haussement de sourcils, il ajouta :
— Ne fais pas cela maintenant. Nous étions dans la bonne direction. Tu
ne peux pas nier que les choses ont changé entre nous.
— Parce que j’ignorais ce que tu complotais ! Je t’ordonne de rester ici
pendant vingt-quatre heures. Cela devrait te donner le temps de réfléchir.
— Tu penses que je n’en ai pas déjà eu assez, du temps ? Et que comptes-
tu faire ? Aller voler une clé toute seule ?
— Exactement.
Elle pouvait visiter les deux repaires de démons avant l’aube. Elle aurait
le champ libre, les deux armées seraient encore occupées sur le champ de
bataille. Non seulement elle pourrait suivre l’évolution du combat à l’oreille,
mais elle avait l’assurance qu’il ne resterait que quelques démons sur place.
Seulement, avec son sens de l’orientation plus qu’approximatif, elle avait
toutes les chances de se perdre en chemin. Et, en admettant qu’elle atteigne le
campement des Abysses, celui-ci était protégé par un labyrinthe de ruines.
Comment s’en sortirait-elle, à l’aller, puis au retour, elle qui était incapable
de trouver la sortie d’une supérette chez les humains ?
— Comment sauras-tu quel chemin prendre ? demanda Thronos, comme
s’il avait lu dans ses pensées. Si tu repars par le chemin qu’on a pris après
avoir quitté l’Inferno, tu devras repasser par la zone piégée.
Ou alors, elle pouvait s’éloigner de l’Inferno, puis couper par le nord (ou
le sud ?) pour regagner le plateau. L’Inferno serait alors d’un côté, et le Puits
Profond de l’autre.
Elle tâterait le terrain, aviserait et trouverait son chemin.
— J’ai un plan.
Il secoua fermement la tête.
— Tu vas te faire tuer.
— Ça ira. Je m’en suis sortie sans toi, toutes ces années.
Évidemment, elle avait toujours eu Sabine pour la protéger.
— Tu t’en es sortie, mais tu n’es jamais allée en enfer.
— Ça, c’est discutable.
Peut-être que Lanthe pouvait enfin veiller sur elle-même, retirer les
petites roues et devenir une dure à cuire, comme sa sœur.
Elle se rappela avoir demandé à Sabine, un siècle plus tôt, pourquoi elle
était bien plus audacieuse et courageuse qu’elle.
— L’illusion, c’est la réalité, lui avait répondu Sabine. Si tu as l’air
puissante ou que tu te comportes comme telle suffisamment longtemps, tu le
deviendras.
Lanthe redressa les épaules.
— Une dernière chose. Je suis désolée d’avoir à te le dire – enfin non, en
fait, je ne suis pas désolée du tout –, mais c’est ton frère qui m’a planté une
fourche dans la main et a jeté Sabine dans le vide. Ce sont lui et ses hommes
qui nous ont traquées toutes ces années.
— Aristo ? Que veux-tu dire ? Tu n’as jamais rencontré mon frère.
— Je suis entrée dans tes pensées, et j’y ai trouvé ton souvenir de notre
première rencontre après ta chute. J’ai vu le visage de ton frère, et ce n’était
pas la première fois.
Tandis que Thronos la fixait, stupéfait, elle tendit la main.
— Maintenant, donne-moi ce médaillon.
Elle avait failli l’oublier, tant elle était fascinée par lui. Incroyable, non ?
À contrecœur, il tira le bijou de sa poche et le lui donna.
— Comment as-tu su que je l’avais ?
— Tu pensais vraiment que je ne sentirais pas cet or ?
Elle caressa le médaillon du bout des doigts. Il était doux, brillant,
lumineux. De l’or rouge. Elle avait de l’or rouge entre les mains.
Sur la surface du médaillon, de la taille d’une montre de gousset, il y
avait un dessin finement ciselé. Des flammes. Cela lui rappela le rêve qu’elle
avait fait sur l’île d’une femme qui lui disait : « Embrase les mondes. »
Elle passa la chaîne autour de son cou.
— J’attendais que tu m’en fasses cadeau, dit-elle. Je réalise aujourd’hui
que tu envisageais sans doute de t’en servir contre moi.
— C’est faux. J’avais effectivement l’intention de te l’offrir.
— Et quelle aurait été ma réaction, à ton avis ? Comment aurais-je
exprimé ma reconnaissance ? Tu as peut-être appris une leçon des sorceri, là :
ne remets jamais à plus tard ce dont tu peux profiter aujourd’hui.
— Si tu me laisses ici dans cet état, je ne pourrai pas me défendre.
— Alors je t’ordonne de rester dans cette clairière pendant vingt-quatre
heures, à moins que ta vie ne soit menacée.
— Bon sang, Melanthe ! Tu ne te rends donc pas compte de ce que cela
me fait, de sentir dans mon corps la puissance de ta magie ? C’est terrible !
Il tenta de bouger, banda tous ses muscles. Sans succès.
— Il n’y a pas pire sensation. Quand j’ai sauté par cette fenêtre et que
mes ailes ne se sont pas ouvertes… Je voyais le sol s’approcher, et je ne
pouvais rien faire. Je voulais juste pouvoir… bouger mes ailes. Regarde dans
mon esprit, maintenant. Vois ce souvenir !
Non, elle ne ferait pas une chose pareille. Ç’aurait été regarder derrière
elle, alors qu’elle était censée foncer droit devant. Elle avait déjà fait cela à
deux reprises avec lui et, chaque fois, l’avait regretté amèrement.
Lâchant un petit juron, elle entra dans l’esprit du vrekener.
Elle vit le sol approcher à toute vitesse, entendit l’instinct de Thronos lui
hurler de trouver une solution pour avoir la vie sauve. Elle sentit son trouble
lorsque son corps refusa de lui obéir, quand il comprit qu’il allait mourir.
La terreur l’étreignait. Une terreur absolue.
Chez un si jeune garçon.
— Est-ce que tu sais pourquoi je n’ai pas poussé un seul cri ? demanda
doucement Thronos. Parce que la peur m’a retiré mon souffle.
Elle quitta ses pensées aussi rapidement qu’elle les avait pénétrées. Les
larmes lui piquaient les yeux, mais elle s’ordonna de ne pas pleurer.
— Maintenant, tu sais ce que cela fait d’agir contre son instinct, y
compris contre l’instinct de survie ! Mais je serais prêt à revivre cette nuit-là
si cela te faisait rester avec moi.
Elle se força à se rappeler qu’il avait encore l’intention de la kidnapper. Il
avait envisagé de lui voler son âme ! Il allait la servir à son frère sur un
plateau. Elle se souvint qu’il l’avait jetée dans cet arbre et soulevée par le
menton. Et ce qu’il lui avait dit cette fois-là…
Quelqu’un comme toi… Je t’arracherais moi-même la tête… Je devrais te
lâcher.
Si elle s’était laissé traiter de la sorte, elle ne valait pas mieux que lui. En
cas de problème… Elle tourna les talons et s’éloigna.
— Melanthe me quitte, commenta-t-il. Rien de nouveau sous le soleil !
J’en ai marre de te courir après ! Toute ma vie, tu m’as tourné le dos, encore
et encore. Alors, va-t’en ! Et bon vent !
Elle l’entendit jurer tandis qu’elle s’éloignait, mais refusa de s’attendrir.
Plus vite elle serait chez les démons, plus vite elle regagnerait Rothkalina.
Elle pourrait peut-être même y être pour le dîner !
Elle retrouva le chemin par lequel ils étaient venus et prit la direction
opposée à celle qui menait à l’Inferno. En théorie.
Elle suivit ce chemin pendant une heure environ. La forêt s’éclaircit peu à
peu. Chaque fois que des images de Thronos lui revenaient à l’esprit, elle se
disait : Ne pense pas à sa chute, Lanthe.
Arrivée à une fourche, elle découvrit une autre de ces bornes portant une
inscription qu’elle ne pouvait pas déchiffrer. Elle avait le choix entre aller
tout droit et tourner à gauche. Imaginant que sur la borne était écrit : « Pour
ne pas vous perdre, prenez à gauche », elle opta pour cette direction et se
prépara à affronter le danger.
Comme rien ne se produisait, elle poursuivit sa route.
Et la poursuivit encore pendant ce qui lui sembla être une éternité. Le
jour n’allait pas tarder à se lever, assurément. Elle commençait à se demander
si le temps ne passait pas différemment dans cette dimension – ce qui n’était
pas rare dans les royaumes démoniaques. Mais enfin, le bruit de la bataille se
fit entendre.
Ne pense pas à sa chute.
Mais qui essayait-elle de leurrer ? Thronos n’était pas tombé. Elle s’en
était violemment prise au seul vrekener innocent du groupe. Certes, ce
qu’elle-même avait vécu était traumatisant, mais il n’avait pas mérité
l’horreur qu’elle lui avait infligée.
Elle venait d’admettre qu’elle s’était… trompée lorsqu’elle déboucha
dans un pré immense, les sous-bois cédant la place à un terrain accidenté.
L’espace d’un instant, elle crut que le soleil se levait, puis comprit qu’elle
était le témoin de manifestations surnaturelles orchestrées par les démons sur
le plateau. Des missiles de feu montaient dans le ciel, des bombes gelées
explosaient en répandant des cristaux, de la grêle fendait la nuit. Un spectacle
digne des feux d’artifice de chez Disney, mais garanti cent pour cent magie.
Elle avait retrouvé le chemin ! D’un côté coulaient des rivières de lave, et
de l’autre, à plusieurs kilomètres de là, se trouvaient des ruines. Les deux
factions avaient posté des sentinelles devant leur repaire. Ou, comme Lanthe
se plaisait à les appeler, des guides.
Bien. Restait à savoir dans quel repaire entrer en premier. Plouf, plouf…
Elle opta pour l’Inferno.
Sabine ne croirait jamais que sa petite sœur avait réussi à retrouver ce
chemin. Lanthe avait hâte de le lui raconter, et de lui parler de tout ce qu’elle
avait appris et senti.
Elle devrait aussi lui avouer qu’elle et Thronos avaient failli…
Thronos. Avec son regard à fendre le cœur et ses souvenirs affreux. Avec
son expression déterminée.
Avec son baiser à tomber et sa jalousie obstinée.
Mais elle se fichait de tout cela, parce qu’elle rentrait chez elle. Plus
question de penser à Thronos – ce n’était pas parce qu’elle lui avait fait du
mal qu’il avait le droit de la condamner à vivre dans les nuages !
Quand elle sentit la chaleur de la lave, ses remords avaient cédé sous le
poids du ressentiment. La magie se mit à jaillir de son corps, provoquant des
étincelles. Thronos l’avait kidnappée, s’attendant qu’elle renonce à sa vie
pour lui. Mais les enlèvements, les mauvais traitements, la sexualité bridée,
c’était ter-mi-né !
Melanthe des deie sorceri était une sorcière puissante, et elle était de
sortie ! Même l’enfer devait se faire du souci !
Quand les sentinelles approchèrent, épée en main, elle leur sourit.
— Bien le bonjour, les garçons.
D’un geste de la main, elle hypnotisa les deux hommes et leur ordonna de
la mener jusqu’à la grotte, de la protéger de leur vie si nécessaire et de dire
aux autres qu’elle était la femme de leur chef.
Ensuite, elle leur demanda de la conduire à la clé.
Cela marcha comme sur des roulettes.
30

Thronos passa l’essentiel de la nuit à lutter contre la magie de Melanthe.


Il ne savait pas ce qui le choquait le plus : ce qu’il avait appris à propos
d’Aristo, ou le fait que Melanthe lui ait jeté un sort sans hésiter une seconde.
Mais son pouvoir de persuasion lui serait inutile face aux démons ou aux
pièges. Si elle mourait, il…
Il ferait quoi ? Les vrekeners ne survivaient tout simplement pas à leur
âme sœur.
Autrefois, il y avait de cela très longtemps, sa mère, incapable de vivre
sans son père, n’avait trouvé de consolation que dans le suicide.
Il fronça les sourcils. Si l’on suivait ce raisonnement, tant que la vie de
Melanthe était en danger, la sienne l’était aussi.
Aussitôt, il sentit l’ordre de Melanthe perdre de sa puissance. Et, en
quelques minutes, il s’était libéré de ses chaînes invisibles.
Il leva les yeux vers le ciel. En volant, il pourrait repérer les bornes
marquant les zones de danger. Je dois prendre ce risque. Et, d’un battement
d’ailes, il quitta la terre, retrouvant aussitôt la douleur habituelle du vol. Il
survola la forêt, suivant les traces de Melanthe grâce à sa magie et à son
odeur enivrante.
Tout en volant, il repensa à ce qu’elle lui avait dit à propos d’Aristo.
Avec le temps, Thronos et son frère avaient pris des chemins différents,
s’étaient forgé des opinions opposées. Aucun vrekener ne méprisait les
sorceri plus qu’Aristo. La voix de son frère résonna dans son esprit : « Ils ont
assassiné mon père et mutilé mon frère. Qu’ils meurent ! Tous ! » Aristo
avait même menacé les enfants sorceri présents dans les Territoires des Airs,
jusqu’à ce qu’il comprenne à quel point leur élimination serait impopulaire.
L’accusation de Melanthe était plausible. Thronos avait mis des années à
se relever de ses blessures, à réapprendre à marcher et à voler. Il avait dû
attendre encore plus longtemps avant de pouvoir parcourir de longues
distances. Ensuite, ne songeant qu’à la retrouver, il ne s’était jamais intéressé
à la politique.
S’était-il douté que quelque chose ne tournait pas rond ? Au cours de ce
dernier siècle, d’inquiétants récits lui étaient parvenus, mais, concentré sur
ses recherches, il avait préféré ne pas leur prêter attention.
Parce qu’ils concernaient tous le roi de Cyel.
Et aujourd’hui, son âme sœur les avait complétés du sien. Oui, Thronos
avait appris à décrypter son comportement. Quand elle lui avait parlé
d’Aristo, elle s’était penchée en avant, agressive, les sourcils froncés. Les
ailes de Thronos n’avaient pas bougé.
Comment s’étonner, alors, qu’elle ne veuille pas se rendre à Cyel ? Il
devait la convaincre qu’il pouvait la protéger. Et il ne doutait pas d’y
parvenir : un vrekener qui protégeait son âme sœur était plus fort que tous ses
semblables.
Et aucun homme ne se battrait plus âprement que moi pour sa femme.
Mais une fois qu’il l’aurait rattrapée, qu’est-ce qui empêcherait Melanthe
de lui jeter un nouveau sort ? Elle pouvait lui ordonner de l’oublier, ainsi
qu’elle avait menacé de le faire sur l’île.
Sur le moment, il s’était demandé si ce ne serait pas un mal pour un bien.
Aujourd’hui, à cette seule idée, l’angoisse lui faisait battre le cœur, et la sueur
perlait à son front.
À mesure qu’il approchait des repaires des démons, le bruit des combats
augmentait. Alors qu’il survolait le plateau, Thronos aperçut des démons
volars en plein affrontement. Donc, des membres de la même démonarchie
étaient devenus ennemis ?
Si Melanthe avait raison, ces créatures étaient ses frères démons. Bien
sûr, si elle avait dit vrai, les volars étaient préférables à Aristo.
Thronos inspira profondément, cherchant son odeur, sa magie. La piste
était floue et semblait mener aux deux campements.
La plus fraîche se dirigeait vers le Puits Profond et son labyrinthe.
Il pouvait les survoler, mais il risquait d’être repéré par les volars. Et si le
labyrinthe était destiné à repousser les ennemis, des mines aériennes avaient
sans doute été posées au-dessus.
Il atterrit et gagna le labyrinthe à pied. Les ruines étaient de toutes sortes,
restes de colonnes, de voûtes, d’arches, de murs, ce qui provoquait des jeux
de lumière déroutants et créait une infinité de recoins dans lesquels se cacher.
Le danger pouvait se nicher partout. Allait-il trouver le corps mutilé de
Melanthe dans ces ruines ? Entendrait-il ses cris si des démons l’attaquaient ?
Il avançait vite, ses poumons le brûlaient. Il accéléra encore le pas.
À l’entrée du labyrinthe se trouvait un panneau portant des hiéroglyphes.
Les dessins vibrèrent d’abord sous son regard, puis devinrent lisibles.

Ici commence le Puits Profond, territoire des Abysses, possesseurs de la


Première Clé, gardiens du Second Portail de l’Enfer. Malheur à ceux qui
pénètrent dans les entrailles de ce royaume.

Mais il était profond comment, exactement, cet endroit ? Les vrekeners


détestaient les souterrains. Thronos fonça pourtant tête baissée, et…
Melanthe !
Elle semblait revenir sur ses pas et quittait le labyrinthe avec l’air de
s’ennuyer à mourir.

Génial. Le rabat-joie s’était libéré. Il ruisselait de sueur, comme s’il avait


couru ou volé plusieurs marathons pour la retrouver.
L’inattendu pincement au cœur qu’elle éprouva en le voyant ne fit
qu’aggraver sa mauvaise humeur.
Il se précipita vers elle, mais elle ne s’arrêta pas. Ses projets de retour à
Rothkalina pour le soir même allaient devoir attendre. Échapper à l’enfer se
révélait un peu plus compliqué que prévu.
— Melanthe, attends !
Malheureusement, elle n’allait pas pouvoir l’ensorceler aussi facilement
que la fois précédente. Elle avait trop puisé dans ses réserves. Mais pas pour
rien, espérait-elle.
Thronos la rattrapa et voulut la prendre par le bras, mais elle l’arrêta d’un
regard cinglant.
— Tu vas bien ? demanda-t-il, haletant.
— Comment t’es-tu libéré ? Tu t’es fait attaquer ?
Déjà, elle regardait au-delà de lui, hésitant sur la marche à suivre.
— Pas au sens strict. Que faisais-tu là-dedans ? Tu as perdu la tête, pour
t’aventurer seule dans cet endroit ?
Elle haussa les épaules.
— Tu es juste entrée, et voilà ?
Il se tut, puis fronça les sourcils.
— Attends. Tu as les deux clés. Seigneurs, tu es allée dans l’Inferno et
dans le Puits Profond !
Autour de son cou, de chaque côté de son précieux médaillon, elle avait
attaché deux clés anciennes. Les deux clés volées d’un portail vers l’enfer.
Presque identiques, les clés avaient la taille de son petit doigt. Sur une de
leurs extrémités apparaissait un arc en filigrane ; l’autre était aplatie,
guillochée et gravée. Deux objets aussi délicats et élégants que Pandémonia
était sordide et grossier. Avec un petit plus : tous deux étaient en or dragon.
Elle portait maintenant trois objets en silisk d’une valeur inestimable.
Dérober les clés avait été le plus facile. Caché à l’intérieur de chaque
repaire démoniaque se trouvait son portail. À côté ? La clé. Elle s’était
préparée à devoir jouer serré, mais dans les deux cas, le système de sécurité
s’était résumé à quelques gardes musclés.
Qui dormaient maintenant comme des bébés.
Étant donné ses talents, ils auraient caché les clés sous le paillasson que
ç’aurait été pareil.
— Je les ai piquées sans difficulté, dit-elle à Thronos. Ton âme sœur est
peut-être défaillante, mais c’est quand même une sorcière voleuse, je te
rappelle.
— Donc, ces démons brutaux sont engagés dans une guerre sans fin, et tu
as réussi là où des armées échouent depuis une éternité ?
Il semblait un peu… baba.
Elle se brossa une épaule, puis l’autre.
— Laisse-moi donc faire comme je l’entends.
Malheureusement, avec les portails, les choses avaient été plus
compliquées. Dans les deux cas, le portail se trouvait encastré dans la pierre,
et sur la pierre étaient gravées toutes sortes de choses. Dans le Puits Profond,
c’étaient des nuages et des vignes, indiquant une dimension paradisiaque.
Celui de l’Inferno était entouré de crocs dégoulinants, comme si le portail
était une bouche affamée.
A priori, il ne fallait pas réfléchir bien longtemps pour choisir entre les
deux.
Sept lettres : p, a, r, a, d, i, s.
Pas mieux.
Mais on était à Pandémonia. Il pouvait s’agir d’un piège ou d’un test.
Pire, il s’agissait de portails à l’ancienne. En gros, des vides énormes, ce
qui signifiait qu’elle ne pouvait pas juste jeter un œil pour voir.
Pire encore, elle ne pouvait pas les orienter. Elle avait les clés, mais ces
portails n’allaient que dans une direction, un peu comme un tunnel de métro,
et elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où ils menaient.
— Je n’arrive pas à croire que tu les aies prises.
Thronos tendit la main vers les clés, en examina les extrémités gravées.
Crocs dégoulinants d’un côté, vignes de l’autre.
— Pourquoi es-tu restée ? Est-ce que… tu revenais me chercher ?
L’espoir qu’elle entendit dans la voix de Thronos la troubla.
D’un coup sec, elle reprit les clés.
— Non.
Il se rembrunit.
— Alors, que fais-tu encore ici ?
— Les portails sont plus compliqués que je ne m’y attendais.
Non, elle n’avait pas hésité à abandonner Thronos dans une dimension
infernale. Pas du tout.
— Je ne veux pas brusquer les choses.
Passer une journée de plus dans le pré zéro gravité n’était peut-être pas
une mauvaise idée. Attendre de pouvoir ouvrir son propre portail non plus.
L’aube arrivait enfin. Sa petite récréation était terminée pour la journée.
De toute façon, avant de procéder à une nouvelle incursion en camp ennemi,
mieux valait qu’elle se recharge en énergie. Étonnamment, elle n’avait pas
épuisé son pouvoir de persuasion, mais une petite remise à niveau ne pouvait
pas faire de mal.
Sans un mot, elle prit le chemin du pré.
— Où allons-nous ? demanda-t-il comme ils approchaient de la forêt.
Nous ? Optimiste.
— Je viens de piquer les deux objets les plus précieux de ce royaume.
Les démons vont vouloir les récupérer, dit-elle avec un regard inquiet par-
dessus son épaule. Je retourne dans le pré.
— Je te ferais bien voler jusque-là, mais les dragons ne vont pas tarder à
sortir chercher à manger. Je vais te guider, plutôt.
— Écoute, franchement, je n’ai pas besoin de ton aide.
À peine avait-elle dit cela qu’ils arrivèrent à un croisement. Trois bornes
gravées indiquaient trois directions différentes. Elle ne se rappelait pas être
passée par là à l’aller.
Bon, allez, on se reprend. Plouf, plouf… Elle se tourna vers la borne de
droite.
— Non, pas celle-ci.
Elle le regarda, les lèvres pincées.
— Pourquoi ?
— Il est écrit : « Chemin le plus long. » Ce n’est pas très prometteur.
— Et sur les autres, il est écrit quoi ?
— « Chemin du lac gelé » et « Chemin de la bête infernale ».
Elle se dirigea vers le lac gelé. Elle quitterait ce chemin dès que les
choses se rafraîchiraient un peu trop.
Il la suivit.
— Melanthe, il faut que je te parle de ce que tu m’as dit. À propos de
mon frère.
— Tu découvriras la vérité toi-même bien assez tôt. Tout ce que je t’ai dit
peut être vérifié.
— Tu étais jeune, et c’était il y a si longtemps. Peut-être l’as-tu confondu
avec un autre. Les ergots d’Aristo sont argentés, mais ses ailes sont
semblables à celles de n’importe quel chevalier.
— Il avait une flasque en or et buvait gorgée sur gorgée.
Comme Thronos pâlissait, elle reprit :
— Ah, ça te revient ? Parce que moi, je pourrais oublier son visage, mais
son or, jamais.
Thronos déglutit.
— Peut-être que son intention n’était pas de te faire mal, dans ce grenier
à foin.
— Après ma main, c’est mon oreille que la fourche a transpercée. Avant
le troisième coup, Sabine s’est manifestée pour attirer leur attention. Sans
elle, ton frère m’aurait transpercée à mort. Mais peu importe que tu me croies
ou pas. Je m’en fiche.
— Je… je te crois.
— Vraiment ?
Pourtant, cela devait lui faire sacrément mal au ventre.
— Alors, agis en conséquence. Rentre à Cyel et fais le ménage.
— C’est mon intention. Je ramènerai mon frère à la raison dès notre
retour.
Elle trébucha. Elle n’aurait su dire quelle partie de sa réponse la stupéfiait
le plus : qu’il ait toujours l’intention de l’emmener là-bas, ou qu’il envisage
de remettre Aristo sur le droit chemin.
— Écoute, je suis désolée de te dire ça, mais ton frère est un être
malfaisant. Le genre qu’on ne peut pas ramener à la raison. Regarde les
choses en face, Thronos, au rayon frères, on a tous les deux pioché la
mauvaise carte.
— Tu voudrais que je tue Aristo sans essayer de l’aider ? Je pensais que
tu étais mauvaise, mais j’ai décidé de ne pas te faire de mal.
— Il ne réagira pas comme moi. Tu t’exposes à une sacrée déception.
Mais c’est ton problème. Moi, je veux juste rentrer chez moi.
Elle reprit son chemin. La forêt s’éclaircit, et au loin, elle aperçut un
champ.
Il resta devant elle, marchant à reculons pour lui faire face.
— Je ne peux pas accepter cela. Nous ne serons pas séparés. Après tant
de temps sans toi, comment pourrais-je te laisser partir ?
Elle agita devant lui une main qui scintillait d’énergie.
— Tu n’as pas le choix.
— Melanthe, arrête, et parlons-en.
— Nos problèmes n’ont pas disparu. Quand tu arriveras à voir en moi
autre chose que le nombre de mes ex, on pourra peut-être discuter. Mais pas
avant.
— Donc, si j’arrivais à surmonter cela, tu viendrais avec moi à Cyel ?
Alors sers-toi de ton pouvoir et ordonne-moi d’oublier les hommes avec qui
tu as couché. S’il faut en passer par là, je me soumettrai à ta magie une fois
encore.
Il semblait ravi de son idée. Elle serra les poings, le détestant parce qu’il
la blessait de nouveau, furieuse qu’il ne comprenne même pas en quoi il la
blessait.
— Tu préfères penser que je suis vierge, ou que je n’ai eu qu’un ou deux
amants ? Et un coup par siècle, ça t’irait ?
Elle avait haussé la voix peu à peu et termina en hurlant :
— Je déteste ta façon de me traiter !
— Ce n’est pas délibéré de ma part ! Mais je ne sais pas comment faire.
Je ne peux pas ignorer ma colère, je ne peux pas faire comme si la jalousie ne
m’avait pas mis à genoux…
Il s’interrompit. Il venait de remarquer deux bornes, en bordure du
chemin. Deux lignes y étaient gravées.
Il avait déjà franchi cette frontière.
— Ça dit quoi ? demanda Melanthe en reculant.
Il déchiffra les hiéroglyphes et releva la tête, perplexe. Alors, tout devint
très, très étrange.
31

Sur les bornes était écrit :

La douleur révèle tout.


Et peu importe le temps.

Mais qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Il en avait plus
qu’assez de cet endroit à la con ! À quoi devait-il encore s’attendre ? La
douleur, cela ne l’inquiétait pas ; il en avait l’habitude, pouvait endurer
n’importe quel supplice. Mais Melanthe ?
Le soleil se levait, éclairant les nuages d’un jour violacé, formant une
sorte de halo autour de sa chevelure noire. Thronos venait de faire un pas
dans sa direction quand un mouvement attira son attention.
Il eut du mal à en croire ses yeux. Pas très loin derrière Melanthe se
trouvait une bête de la taille d’un char d’assaut, aux yeux injectés de sang,
aux crocs dégoulinants de bave et à l’épine dorsale hérissée de pointes
osseuses.
Un cerbère.
— Ne bouge pas, Melanthe.
Elle se figea.
— Il y a quelque chose derrière moi, c’est ça ? murmura-t-elle.
Il hocha brièvement la tête.
On disait que la fourrure couleur suie de la bête était si dense qu’elle
repoussait les lames d’épée. Et les ergots.
Mais si Thronos parvenait à atteindre Melanthe et à s’envoler…
Le molosse huma l’air. Percevant l’odeur de Melanthe, il poussa un
hurlement à glacer le sang. Quand il chargea, Thronos se rua sur elle.
Il n’atteignit pas son objectif. Arrivant sur le côté, un autre monstre le
heurta de plein fouet, avec une force qui faillit lui faire perdre ses bottes.
Un deuxième cerbère.
Thronos tomba. Quand il reprit ses esprits, une énorme patte le plaquait
au sol. Il ouvrit une aile, donna un coup d’ergot.
Le coup n’ébouriffa même pas la fourrure de la bête.
— Va-t’en, Lanthe !
Mais elle courait vers lui, à sa vitesse de fey. L’autre cerbère était sur ses
pas.
Et il était plus rapide.
Thronos tenta un nouveau coup, puis un autre, gagnant du temps,
cherchant une issue hors de cet enfer.
Derrière lui s’ouvrait une clairière bordée de cacatois. À l’ouest, un pic
montagneux complètement carbonisé s’élevait. Au sommet se bousculaient
des dizaines de dragons. Ils grattaient le sol de leurs griffes, bougeant les
pierres, libérant des torrents de feu. Les éboulements se succédaient.
Deux dragons s’envolèrent en direction de la vallée des démons. Même
en vol, ils se disputaient, s’arrachant des lambeaux de chair, laissant derrière
eux un sillage d’écailles déchirées.
Le soleil se levait, l’heure pour eux de se nourrir des démons morts au
combat. D’autres dragons suivraient.
— Arrête de jouer avec le tien et tue-le ! lui hurla Melanthe au passage.
Il plongea sur la droite pour éviter un claquement de crocs.
— Mais pourquoi n’y ai-je pas pensé ?
En dépit de sa peau extrêmement résistante, la bête devait avoir un ou
deux points faibles. D’un geste aussi rapide que possible, Thronos releva les
ailes et croisa ses ergots sur la gueule du chien, puis, sans lui laisser le temps
de mordre, il poussa un hurlement et planta ses ergots dans ses yeux, qu’il
déchira jusqu’à l’os, au fond de leur orbite.
Le sang jaillit. Hurlant de douleur, la bête partit en titubant vers le bois.
Grave erreur. Des dizaines de prédateurs reptiliens s’emparèrent d’elle et la
firent disparaître dans la pénombre de la forêt.
Dans un battement d’ailes, Thronos se releva, malgré sa jambe qui le
faisait souffrir. Cherchant Melanthe du regard, il l’aperçut enfin, le chien
toujours sur ses talons. Il fit un pas en avant et faillit s’enfoncer dans un puits
de résine.
— Attention à la résine !
Ce puits-là, recouvert de roseaux argentés, était presque invisible.
Prenant le risque de croiser des dragons, Thronos bondit dans les airs,
mais comprit qu’il n’arriverait pas à atteindre Melanthe avant le chien. Alors,
il replia ses ailes et se laissa tomber en piqué, droit sur la bête. Au dernier
moment, il changea de trajectoire et lui donna un coup d’épaule dans le flanc,
le renversant sur le côté.
Puis, profitant de sa confusion, il lui attrapa la queue et la plaqua contre
lui, avant d’y enfoncer ses griffes. Et, serrant les dents, usant de toute la force
dont il disposait, il se mit à tourner sur lui-même. À la manière d’un lanceur
de marteau, il fit tournoyer la bête de plus en plus vite et, dans un dernier cri,
la lâcha. Elle s’envola dans les airs et alla s’écraser contre la paroi rocheuse
avec un craquement d’os brisés. Son corps inerte retomba.
Enfin débarrassé des chiens, Thronos s’élança sur les pas de Melanthe…
et tomba face contre terre. Ses pieds étaient pris dans quelques centimètres à
peine de résine ! Il tira de toutes ses forces pour sortir de ce piège.
Au même moment, d’autres dragons s’élancèrent du sommet en direction
du plateau. La montagne se mit à trembler ; d’énormes blocs de pierre
dégringolèrent.
Melanthe s’apprêtait à s’engager dans un étroit ravin. D’où il se trouvait,
Thronos vit des pierres cascader vers elle.
— Lanthe ! Attention !
Elle leva les yeux, vit ce qui l’attendait, pila net. Et fit demi-tour pour
courir en direction de la clairière.
En direction de Thronos.
— Vite !
Il pleuvait littéralement des pierres, projectiles qui faisaient trembler le
sol de la clairière. Melanthe esquiva, se courba, sans cesser de courir. Un
énorme rocher pointu comme une flèche l’évita de justesse.
Un peu plus, et elle aurait été pulvérisée. Il lutta plus fort, s’aida de ses
ailes pour tenter de se sortir de la résine.
Elle avait failli se faire tuer. Une vraie mort. Bons dieux, il avait entendu
parler de sorceri qui avaient succombé à la maladie ou à un bête coup de
couteau !
Elle avait presque regagné la clairière et courait à couvert sous les
branches d’un cacatois, sautillant par-dessus ses racines.
Et puis, soudain, elle… s’arrêta. Faillit tomber en avant, se redressa.
Leurs regards se croisèrent.
— Melanthe ?
Elle baissa les yeux sur ses pieds.
Elle… Non ! Elle ne pouvait pas être prise dans un puits.
— Je viens te chercher !
Chaque muscle de son corps se tendit. La terre ne tremblait plus, mais les
pierres continuaient à tomber. Il les entendait rouler sur les pentes de la
montagne dans un vacarme assourdissant.
Un monolithe gigantesque se dirigeait vers l’arbre sous lequel elle se
trouvait. Elle leva un regard horrifié dans cette direction, s’accroupit.
— Non ! Non !
Il se débattit, tira sur ses jambes. La sueur coulait devant ses yeux. Ses
ailes battaient en vain. Merde ! L’air qu’il générait rafraîchissait la résine, ne
faisant qu’accélérer sa solidification.
Au sommet de l’arbre, une immense branche retint le rocher. Melanthe et
lui échangèrent un regard de soulagement.
Mais le bois craqua. La branche allait céder. Melanthe se mit à lutter à
son tour, frénétiquement.
Jamais il ne l’atteindrait à temps ! Il fit jaillir ses griffes pour sectionner
ses jambes, s’entama les chairs. Quand la branche céda, le rocher tomba sur
celle d’en dessous, qui plia…
Il ravala un cri de douleur lorsqu’il se trancha le muscle du mollet.
Attrapant sa jambe ensanglantée à deux mains, il tira. Mais l’os refusa de se
casser !
Melanthe murmura :
— Thronos ?
Elle était loin, mais il l’entendait distinctement, percevait la peur dans sa
voix. Elle savait qu’un rocher de cette taille la tuerait.
— J’arrive !
Son ergot coupait les morceaux de son autre jambe, mais cela prenait trop
de temps. Trop de temps ! Trois tentatives pour se casser une jambe, et trois
échecs !

Crrraaaac.
Son tibia céda en même temps que la branche. Il avait une jambe libre !
Mais le rocher dégringolait avec la puissance d’un poids lourd, brisant
branche après branche, jusqu’à celle qui se trouvait juste au-dessus de la tête
de Lanthe. Là, il s’arrêta.
Le dernier rempart. Arriverait-il à temps ? Aurait-il la force de l’arracher
à la résine ?
Elle s’était figée, comme si elle craignait de trop remuer.
— Toi aussi, tu dois te couper les jambes ! hurla-t-il en s’attaquant à son
autre jambe.
Elle ne répondit pas. Sans s’interrompre, il la regarda. Elle lui montrait
ses petites mains nues, aux doigts si fins. Pas de gantelets. Les larmes
roulèrent sur ses joues.
La branche était sur le point de céder. Des éclats de bois voletèrent jusque
dans ses cheveux.
Elle s’essuya les yeux.
— Dis à ma sœur que je l’aime… Et sache aussi, même si ça n’a plus
d’importance… sache que durant ces mois passés dans la clairière… j’ai été
heureuse. Comme jamais.
— Non. Non !
Enfin libre, usant de ses ailes, de ses mains et de ce qui restait de ses
jambes, il se rua vers elle.
Leurs regards se croisèrent encore. Elle pleurait à chaudes larmes. Puis
elle se redressa et lui adressa un salut militaire.
La branche céda. Le rocher tomba.
Melanthe disparut.
Morte.
— Nooooon ! hurla-t-il.
C’était impossible. Quand il atteignit le rocher, il sentit une odeur de sang
et… d’os écrasés. Il ne restait rien d’elle.
Avec un cri étranglé, il planta ses griffes dans la pierre. Se servant de ses
ailes, il poussa le roc de toute la force qu’il lui restait.
La pierre ne bougea pas d’un centimètre. Elle est morte.
Il poussa encore, toujours en vain.
Elle était morte. Il le sentait. Le savait.
Un rugissement d’agonie sortit de sa gorge. Il avait cinq siècles de haine
à déverser contre ce rocher – son nouvel ennemi. Il poussa encore. Et encore.
Et encore. Y cogna ses cornes jusqu’à ce que le sang coule dans ses yeux.
Au cœur de cette folie furieuse, des souvenirs de Melanthe lui revinrent.
Il se revit lui expliquer que, lorsqu’ils seraient grands, ils se
marieraient…
— Alors, je deviendrai princesse des airs ? demanda-t-elle avec un petit
rire. On aura beaucoup d’or, là-haut ?
— Tu m’auras, moi – et tu m’aimes bien plus que l’or !
Il la chatouilla, lui courut après dans la clairière. Elle n’était qu’éclats
de rire.
Il se souvint de la première fois où il l’avait emmenée voler…
Elle leva les yeux, qu’elle avait aussi bleus que le ciel, osa regarder
autour d’elle.
— Thronos, c’est… c’est… Et si on ne redescendait jamais ?
… et du jour où ils avaient été surpris par la pluie. Le jour où son père
avait attaqué l’abbaye.
Quand les gouttes devinrent plus grosses, il ouvrit ses ailes au-dessus de
lui, créant un abri.
— J’ai toujours de la place pour toi, tu sais.
Elle se blottit contre lui. Ils regardèrent tomber la pluie.
— Je t’aime, Thronos.
Son cœur faillit exploser dans sa poitrine. Une boule se forma dans sa
gorge, et il dut déglutir pour lui répondre.
Il avait dilapidé le trésor que la vie lui avait offert.
Ses griffes, ses cornes étaient arrachées, mais le rocher, rouge de son
sang, n’avait pas bougé.
Ce rocher… pas un malheureux centimètre.
Immuable. Et bientôt, lui non plus ne bougerait plus.
Les larmes l’aveuglèrent lorsqu’il prit conscience que ce rocher serait la
pierre tombale de Melanthe. Il ferma les yeux. Savoir qu’ils la partageraient
le réconfortait.
32

— Il y a quelque chose derrière moi, c’est ça ? murmura Melanthe.


Les yeux de Thronos s’ouvrirent d’un coup. Elle se tenait devant lui, sur
le chemin, figée, le halo violet du soleil levant soulignant sa chevelure noire.
Indemne. Comme lui.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, sorcière ? demanda-t-il d’une
voix rauque. La réalité ?
Bien sûr que non. Il devait délirer, assis dans une flaque de son propre
sang, adossé à ce rocher. À moins que…
— Te souviens-tu de ce qui vient de se passer ?
— On se disputait, comme d’habitude, répliqua sèchement Melanthe.
Mais concentre-toi un peu. Qu’y a-t-il derrière moi ?
Le même molosse grogna et chargea. Poussant un cri, Melanthe partit en
courant, dépassa Thronos.
— Attention à la résine ! lui cria-t-il.
Que se passe-t-il, à la fin ?
Mais oui ! Peut-être qu’un dieu bienveillant lui donnait une deuxième
chance de la sauver !
À cette pensée, il fit volte-face, se préparant à l’attaque latérale. Il savait
ce qui l’attendait.
Le second chien bondit ; Thronos esquiva, puis ouvrit les ailes et énucléa
le cerbère.
Et d’un.
Il avait mieux anticipé, cette fois. Les choses se dérouleraient
différemment. Il allait pouvoir récupérer Melanthe avant que l’autre chien ne
soit trop près.
Il quitta le sol, prêt à attraper Melanthe au vol.
Le chien qui la poursuivait dut entendre le battement de ses ailes, car il
changea de cap…
… et s’affala sur le sol. Ses pattes avant étaient prises dans la résine !
Tu vas voir ce que ça fait !
Les deux dragons qui se disputaient s’envolèrent alors, et la montagne
commença à trembler. Thronos allait rattraper Melanthe lorsqu’ils le
repérèrent et fondirent sur lui.
Une nouvelle menace. Si même l’enfer s’y mettait pour l’empêcher de
sauver son âme sœur… Je vaincrai l’enfer.
Les dragons crachèrent du feu, mais il se faufila entre leurs jets de
flammes et plongea pour se mettre à couvert au sol.
Il se plaça en position de sprinteur dans les starting-blocks. Un coup
d’œil par-dessus son épaule lui confirma ce qu’il avait espéré : les dragons
avaient renoncé à le poursuivre, préférant continuer en direction du plateau et
de la promesse d’un repas. Mais d’autres de leurs congénères arrivaient, aussi
ne se risqua-t-il pas dans les airs. Le problème du chien étant résolu, il avait
plus de temps…
Son troisième pas fut le dernier.
Ses pieds étaient de nouveau englués dans la résine. Encore un de ces
foutus puits ! Il avait fait exactement la même chose que le chien !
— Oh, c’est pas vrai ! s’exclama-t-il en tentant de se libérer. Melanthe !
Ne cours pas. Si tu bouges encore d’un centimètre, tu mourras !
Elle ne l’entendait pas, sur le point de s’engager dans le ravin. Et les
pierres qui tombaient ! Elle s’arrêta dans une glissade, se retourna, courut
vers la clairière.
— Pas sous cet arbre ! hurla-t-il.
Elle fit un pas de côté, esquivant le premier rocher en forme de flèche.
— Ne va pas vers cet arbre ! Il y a un puits entre les racines !
Mais elle ne l’entendit pas, sauta par-dessus une racine, puis une autre,
et… trop tard. La partie supérieure de son corps pencha dangereusement en
avant, puis elle retrouva l’équilibre.
— Thronos ? murmura-t-elle.
Et, malgré la distance, il l’entendit distinctement, perçut la peur dans sa
voix.
Leurs regards ne se croisèrent pas, cette fois. Il était trop occupé à tirer
sur ses jambes. Brise tes jambes, ou elle mourra.
— Tiens bon ! J’arrive !
Tous les muscles de son corps se tendirent. Déjà, il entendait la pierre
tombale dans sa chute.
La sueur lui brûlait les yeux tandis qu’il se débattait pour se libérer. La
pierre tombale fit craquer la branche la plus haute de l’arbre.
L’os de Thronos se brisa, plus vite que la première fois. Je peux y
arriver ! Je peux la sauver ! Il osa jeter un regard dans sa direction.
— J’arrive !
La branche suivante céda. Melanthe savait qu’un rocher de cette taille la
tuerait. Elle se débattit frénétiquement.
— Tiens bon !
Il ravala des hurlements de douleur tandis qu’il tranchait le mollet de son
autre jambe. C’était trop long. Trop long !
Le rocher dégringola, brisant branche après branche, et s’arrêta sur la
dernière, à moins de dix mètres au-dessus de la tête de Melanthe.
Le dernier garde-fou.
— Thronos ?
Elle était immobile, comme si elle craignait de faire bouger la branche.
— Je ne t’abandonne pas ! Je vais venir ! Nous n’en avons pas fini, tous
les deux, Melanthe !
— J’aurais aimé que les choses tournent autrement, dit-elle, les larmes
aux yeux.
— Elles changeront ! Bats-toi, Lanthe !
— Dis à ma sœur que je l’aime.
Et, redressant le menton, Melanthe lui adressa un salut militaire.
Enfin, sa seconde jambe était libre ! La branche allait casser. Il prit son
envol, fondit sur elle. Elle ne quitta pas son regard, comme pour se donner du
courage.
Crrraaaac ! Le rocher tomba. Thronos se jeta dessus. Trop tard.
— Nooooon !
Il planta ses griffes dans la pierre, poussa de toute la force de ses ailes.
J’ai laissé échapper ma deuxième chance !
Alors, cette haine qu’il avait accumulée pendant cinq siècles, il la
dirigea… contre lui-même. Je suis l’ennemi. Il avait eu trois brèves nuits aux
côtés de son âme sœur et n’avait fait que l’effrayer, l’humilier, la blesser.
Comme si les centaines d’années passées à fuir ceux de son espèce n’avaient
pas été assez douloureuses pour elle.
J’ai dilapidé ce qu’on m’a offert, sans jamais rien comprendre à la
valeur de ce trésor.
Elle est morte.
Il poussa encore une fois. Poussa, poussa, grattant la pierre de ses griffes.
Puis il la frappa de ses cornes. La folie le menaçait, ses pensées partaient dans
tous les sens. Il se souvint de sa rencontre avec la mère de Melanthe…
— Melanthe ne sera jamais ce que tu as besoin qu’elle soit. Tu ne peux
pas briser ma fille, et elle ne t’aimera pas autrement…
— Je… je ne veux pas la briser !
Melanthe était parfaite telle qu’elle était.
— Alors, c’est toi qu’il faudra briser, petit faucon.
Melanthe était parfaite.
Encore aurait-il fallu qu’elle soit en vie.
Le sang ruisselait sur son visage. Il ferma les yeux. Dieux tout-puissants,
je vous en conjure, donnez-moi encore une chance.

— Il y a quelque chose derrière moi, c’est ça ?


Thronos ouvrit brusquement les yeux. Melanthe était devant lui, belle à
pleurer, indemne. Le soleil entamait son ascension dans le ciel, et les nuages
violacés formaient un halo derrière sa chevelure noire.
Le hurlement du chien marqua le déclenchement du drame.
L’enfer conspirait contre eux.
Quelques instants plus tard, le rocher s’arrêta juste au-dessus de
Melanthe.
Thronos n’avait plus qu’une aile et une jambe. Il était couvert de
coupures et d’entailles. Les prédateurs reptiliens qui avaient fondu sur le
premier chien approchaient. C’était à lui qu’ils en voulaient, cette fois.
Je n’aurais pas dû ignorer cette direction. La prochaine fois…
Et s’il n’y avait pas de prochaine fois ? Et si l’on ne pouvait pas avoir
plus de trois chances ?
Il pria tous les dieux susceptibles de l’écouter. Je recommencerai jusqu’à
ce que je trouve la solution. Il me faudra peut-être l’éternité, mais je la
sauverai…
33

Du bout du pied, Lanthe tâta le corps de Thronos, agité de convulsions, et


recula. Elle posa un regard inquiet sur une borne, puis sur l’autre, cherchant
la source du danger.
Thronos et elle étaient en train de se disputer quand les yeux du vrekener
s’étaient révulsés, et il était tombé comme une pierre. Depuis, il gisait là,
inconscient, le corps secoué de soubresauts, comme s’il avait été
brusquement touché par une maladie surnaturelle.
Dans quelle zone avait-il mis le pied ? Le secteur cauchemardesque ? La
ceinture d’air toxique ? Les bornes étaient gravées d’inscriptions
hermétiques, et son traducteur était out.
Des nuages bas approchaient, assombrissant la lumière matinale. Une
petite pluie se mit à tomber et, plus haut, la foudre zébra le ciel. Que faire ?
Thronos était un emmerdeur, soit, mais elle ne pouvait pas le laisser comme
ça.
Elle se sentait presque tenue d’être aussi loyale avec lui qu’avec sa
sœur – même si Sabine ne l’avait jamais blessée comme Thronos continuait à
le faire.
Malgré tout, elle décida de le sortir de cette zone. Mais traîner ces deux
mètres dix n’allait pas être facile.
— Thronos, t’es vraiment chiant, tu le sais, ça ? lança-t-elle à l’être
inconscient qu’elle avait devant elle. Une fois de plus, c’est moi qui te sauve
la mise. J’aimerais que ce soit noté.
En prenant soin de ne pas franchir la ligne marquée par les bornes, elle
l’attrapa par les pieds et le tira vers elle. À la seconde où la tête de Thronos
sortit de la zone, il ouvrit les yeux.
— Melanthe ?
Elle le lâcha. Il se redressa en vacillant et balaya les alentours d’un regard
argenté, en alerte, comme s’il sentait le danger. Puis il huma l’air.
— Ce n’était pas réel ? souffla-t-il enfin.
La folie marquait son visage. Melanthe recula. Il se tourna vers elle.
— Ce n’était pas réel, répéta-t-il en avançant.
— Euh… qu’est-ce qui se passe, Thronos ?
— Tu es vivante.
Il tendit une main tremblante vers elle, lui caressa le visage, laissa glisser
ses pouces sur ses pommettes. Il semblait songeur, préoccupé. Ses lèvres
étaient pincées.
Elle avait déjà vu cette expression sur son visage, lorsqu’ils étaient
enfants. Quand il était enfin revenu dans leur clairière, trois jours après
qu’elle l’avait traité de démon, elle avait lu dans son regard : « J’étais perdu
sans toi. »
— Je veux ton avenir, Melanthe, dit-il d’une voix rauque. Je me fiche du
passé. Et pour les détails, on trouvera une solution.
Mais d’où est-ce que ça sortait, ça ? Pourquoi avait-il changé d…
Il posa les lèvres sur les siennes. Comme dans le rêve de Melanthe, son
grognement de douleur vibra contre sa bouche. Et ce grognement disait : « Je
vais mourir si tu ne m’embrasses pas en retour. »
C’était un baiser possessif, déterminé.
Malgré ses réticences, elle entrouvrit ses lèvres contre celles de Thronos.
Il grogna de nouveau, comme si elle lui accordait beaucoup plus qu’un
baiser. Quand il plongea sa langue en elle, elle ferma les yeux de plaisir.
Lentement, sensuellement, sa langue s’enroula autour de la sienne. Pour
quelqu’un d’aussi peu expérimenté, il faisait preuve d’un talent inné. Elle
noua ses mains autour de son cou et sentit un frémissement la parcourir
quand leurs souffles s’unirent.
Lorsqu’il s’écarta, elle cligna des yeux, étourdie par toutes ces sensations.
— Thronos, je crois que c’est la meilleure conversation qu’on ait jamais
eue, tous les deux.

Il ne lâcha pas Melanthe, gardant ses mains tremblantes sur ses joues.
Elle débordait de vitalité, de magie, de vie ! C’était miraculeux de sentir
les battements de son cœur. Et son souffle, son merveilleux souffle.
D’abord visiblement surprise – et heureuse, aussi –, elle se rembrunit
soudain.
— Mais qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-elle en retirant ses mains de
son cou, avant de se dégager. Tu tombes raide, et tout à coup tu te relèves et
tout va bien ? Tu as brusquement compris à quel point c’était idiot de faire
une fixette sur mon passé ?
— J’ai failli te perdre, lâcha-t-il simplement, incapable d’expliquer ce qui
venait de lui arriver, ce qu’il avait vu et ressenti.
— Mais de quoi tu parles ?
— Tu… C’est toi qui m’en as sorti. Qui m’as délivré.
Il ouvrait et fermait les poings, impatient de pouvoir poser les mains sur
elle.
— Délivré de quoi ?
— De l’enfer. J’étais dans ma version personnelle de l’enfer.
— Et l’enfer t’a fait changer d’avis à propos de mon passé ?
Il hocha la tête.
— Tu as parlé de pièges, quand nous sommes arrivés, et d’épreuves
répétées. Je crois que je suis tombé dans une sorte de boucle. Chaque fois que
la même séquence recommençait, je n’arrivais pas à te sauver, quoi que je
fasse. Tu… mourais. Écrasée par un rocher.
Elle haussa les sourcils.
— Typique. La traînée a été lapidée.
— Ne parle pas comme ça, dit-il d’une voix rauque. Je t’en prie.
Il prit sa main entre les siennes et la serra comme s’il ne voulait plus
jamais la lâcher.
Elle scruta son visage comme pour deviner les émotions qui l’habitaient,
mais il ne cherchait plus à les dissimuler. Quel idiot il avait été ! Il voulait
bâtir sa vie avec elle, se marier, avoir une famille. Pour toutes ces choses, il
n’avait besoin que de regarder vers l’avenir. L’avenir, qui était là et
l’attendait !
Elle l’attendait.
À moins qu’il n’ait déjà fait trop de dégâts, irréparables.
— Que disent les bornes ? demanda-t-elle.
— « La douleur révèle tout. Et peu importe le temps. »
Il comprenait maintenant que ce qu’il venait de vivre n’était pas réel.
Mais la leçon, elle, l’était bel et bien.
— Le temps ne comptait pas, car il ne cessait de se répéter, dit-il en
ramenant une mèche d’un noir de jais derrière l’oreille de Melanthe. Et la
douleur m’a aidé à y voir plus clair à propos de nous.
— Drôlement… intense, on dirait, comme expérience.
Tu n’imagines pas à quel point.
— Nous devons nous éloigner de la frontière de cette zone. Si nous
l’avions franchie tous les deux, nous aurions pu y rester pour toujours. Et je
préférerais passer l’éternité avec « La vermine qui est ».
Du dos de la main, il effleura la joue de Melanthe, jurant devant tout le
Mythos, devant tous les dieux qu’il protégerait cette femme pour l’éternité.
— Tu n’arrêtes pas de me toucher, Thronos.
— Il va falloir que tu t’y habitues…
Un clairon de démon guerre résonna non loin de là.
Melanthe regarda par-dessus l’épaule de Thronos.
— Ils n’attaqueraient pas en plein jour…
— À moins qu’ils ne viennent chercher les clés. Je suggère que l’on
mette un peu de distance entre eux et nous.
— Mais où aller ? Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Et nous ne
savons pas dans quelle direction cette zone s’étend.
Il leva les yeux vers le ciel et ravala un juron.
— Impossible d’aller vers le haut.
Une nuée de démons volars planait au-dessus de la zone, sur fond
d’éclairs. Un escadron chargé des repérages ? Quoi qu’il en soit, Thronos et
Lanthe étaient acculés contre la zone d’enfer.
Ils étaient dos au mur. Un mur invisible.
34

— Si je t’emmène dans les airs, ils t’arracheront à moi, fit remarquer


Thronos tandis que, sous leurs pieds, le sol commençait à vibrer.
— J’en vois d’autres arriver ! s’écria Lanthe.
Un peu au-delà de la forêt, des fantassins démons chargeaient dans leur
direction.
— Je vais devoir les affronter ici.
Elle l’avait vu vaincre une meute de goules, mais les démons étaient
rusés.
À contrecœur, Thronos lâcha sa main et ramena ses ailes en arrière pour
se préparer au combat.
— Reste derrière moi, bien à la limite définie par les bornes. Les démons
n’oseront pas s’en approcher.
Elle obtempéra.
— Mais surtout, ne franchis pas la ligne, Lanthe…
La première vague sortit du bois. Ils étaient si nombreux !
Tout alla très vite. Les épées sifflèrent autour de Thronos, qui frappa des
deux ailes. Les têtes roulèrent sur le sol, telles des boules de bowling à
cornes ; le sang colora les herbes argentées.
D’autres démons avancèrent, d’autres moururent. Les ailes de Thronos
fouettaient l’air à la manière de voiles claquant dans le vent. Les tourbillons
qu’elles provoquaient répandirent une bruine rouge sur le visage de Lanthe.
Tous les démons qui attaquaient Thronos le payaient de leur vie. Il les
décapitait avec une efficacité impitoyable.
Mais d’autres continuaient d’arriver. Et l’arrière-garde se mit à tirer. Une
pluie de flèches et de dagues, de grenades de feu et de glace s’abattit sur lui.
Une aile en guise de bouclier, il continua de se battre, contre des
adversaires toujours plus nombreux. On aurait dit des fourmis quittant
précipitamment la fourmilière après un coup de pied. Il détournait les tirs,
mais il perdait de la vitesse, dépensait trop d’énergie. Il ne les retiendrait plus
très longtemps.
Ce n’était qu’une question de minutes avant qu’il ne meure et qu’elle ne
soit capturée. À moins qu’elle n’agisse. En cas de problème… Portail !
Elle se sentait puissante, mais le serait-elle suffisamment pour ouvrir une
brèche vers une autre dimension, sous pression, à peine deux jours après en
avoir ouvert une autre ?
Ça ne marchera jamais.
Elle leva tout de même la main, invoquant sa magie juste au bord de la
zone infernale. Alors qu’elle travaillait à briser la continuité de cette réalité,
Thronos se retourna, les ailes ouvertes, ensanglantées, avec un regard
menaçant qui disait : « Ne t’enfuis pas sans moi ! » Il avait dû sentir la magie.
Elle poussa un cri. Dans la lumière des éclairs, il ressemblait à un ange
vengeur tout droit sorti des enfers.
Il était couvert de sang – celui de ses ennemis, mais le sien, aussi. Son
corps était tailladé, percé, déchiré. Et, au milieu de tout ce rouge, ses yeux
d’onyx fixaient Melanthe. Il avança vers elle.
Une brèche s’ouvrait. Lanthe se détourna de lui. Allez, portail ! Vite ! Elle
pouvait presque passer. Rothkalina, Rothkalina, Rothkalina, répétait-elle
comme un mantra.
Rien ne pouvait l’empêcher de quitter Pandémonia. Mais était-elle
capable d’abandonner Thronos pour sauver sa peau ? Pour retourner vers les
siens ?
Après ce baiser…
Regarde derrière toi, regarde-le encore une fois, et tu le regretteras. Sur
le seuil, pourtant, Lanthe se mordit la lèvre… et se retourna.
— Ne fais pas ça ! lança-t-il d’une voix lourde de douleur, comme s’il
savait déjà qu’elle allait l’abandonner. Ne me fuis pas, petit agneau !
Petit agneau.
Il ne l’avait plus appelée comme cela depuis leur enfance. Elle se souvint
de leur dernier jour ensemble, quand ils étaient assis sous ses ailes. Elle lui
avait avoué dans un soupir qu’elle l’aimait. Et, d’une voix étranglée par
l’émotion, il avait répondu :
— M… moi aussi, je t’aime, petit agneau.
Et merde ! Elle ne pouvait pas le laisser là.
Les démons étaient sur ses talons, mais elle ravala un juron et l’attendit.
J’arrive pas à croire que je fais un truc pareil !
Il sembla aussi étonné qu’elle. Pourtant, il lui lança un regard déterminé,
celui qu’elle connaissait bien, désormais. Et ce regard disait qu’il se savait sur
le point de triompher, contre toute attente.
Il continua de se battre pour la rejoindre, mais, désormais distrait, il ne
frappait plus avec la même précision, ni la même efficacité. Elle vit les
démons l’encercler, au sol et dans les airs. Certains attendaient, entre Thronos
et elle.
Il n’y arriverait jamais. Déjà, des regards mauvais se tournaient vers elle.
Des démons prêts à tuer. Ou pire.
Réfléchis, Lanthe ! Elle ne pouvait pas user de son pouvoir de persuasion
sur autant de créatures à la fois, surtout de si loin. Elle fronça les sourcils. En
avait-elle seulement besoin ?
Comme le lui avait dit Sabine : « L’illusion, c’est la réalité. »
Elle arracha la chaîne qu’elle avait autour du cou et la brandit.
— Regardez ce que j’ai là !
Quelques démons s’immobilisèrent, les yeux rivés sur les clés brillantes.
Alors, mêlant la magie à ses paroles, elle ordonna :
— Regardez, pandémons, regardez.
Des volutes de lumière bleue l’enveloppèrent, jusqu’à ce qu’elle irradie
plus puissamment que les éclairs dans le ciel.
D’autres guerriers se figèrent, des murmures parcoururent la foule.
Profitant de l’accalmie, Thronos recula jusqu’à elle.
— Vous les voulez ? dit Melanthe en agitant les clés. Ou est-ce que je ne
devrais pas simplement les désintégrer avec ma lumière bleue ?
Ah ah !
Ici et là, on entendit des cris d’horreur.
— Je suis une grande et terrible déesse, la Gardienne des Clés et Reine de
l’Enfer. Et lui, ajouta-t-elle en indiquant Thronos, c’est le grand…
Déchiffreur de Mots.
Elle n’avait pas trouvé mieux.
— Je vous ordonne de cesser de le combattre !
Les démons les plus proches baissèrent aussitôt les armes.
Thronos la rejoignit, incrédule.
— « Le grand Déchiffreur de Mots ? » articula-t-il.
Mais Lanthe n’avait pas encore fini.
— Nous partons maintenant, lança-t-elle aux démons. Je reviendrai avec
ces clés (elle ne pouvait décemment pas laisser à Pandémonia tout l’or qu’elle
y avait trouvé), mais seulement si vous parvenez à établir la paix ici (la
stabilité géopolitique facilite le transfert de marchandises, c’est bien connu).
Compris ?
Elle remit la chaîne autour de son cou.
Quand le seuil instable du portail se mit à bouger et à se rétrécir, Thronos
se rua vers elle. L’espace serait-il assez large pour eux deux ?
Il la serra contre lui.
— Tu m’as attendu. Pour la première fois, tu ne m’as pas fui !
Et, tout contre son oreille, il ajouta :
— Tu ne le regretteras pas.
À la dernière seconde, il plongea dans la brèche. Le portail se referma
derrière eux. Dans les bras l’un de l’autre, ils basculèrent en direction d’un
autre monde.
35

— Aaaaah ! glapit Lanthe.


Elle avait de l’eau jusqu’à la taille et se trouvait en dessous d’une
cascade. Elle s’essuya le visage avec l’avant-bras, puis s’ébroua.
Thronos était juste devant elle. Il la tira à l’écart de la chute d’eau et
secoua ses cheveux. Son corps avait été lavé du sang de démon dont il était
couvert.
— Où sommes-nous ?
Elle balaya les alentours d’un regard circulaire. La lumière du jour la fit
cligner des yeux. Le soleil était une boule d’or incandescente dans le ciel.
Au-delà d’un champ de fleurs sauvages rouge sang, elle distingua une plage
de sable rose et une mer calme couleur d’herbe tendre. L’eau de la cascade et
celle du bassin étaient de la même teinte.
Je connais cette plage rose. Je connais cette odeur. L’air était léger et
sentait… l’huile solaire au coco, les fleurs et le sexe.
Non. Non, non, non. C’était impossible !
C’est alors que le soleil se mit à scintiller. Il faisait en général beau à
Feveris, car les nuages y étaient translucides. Quand ils passaient devant le
soleil, ils le faisaient scintiller comme une étoile.
— Ô Seign’or. C’est Feveris.
— Nous sommes en Terre de Luxure ?
Il avait dit cela sur le ton d’un humain qui s’exclame : « C’est vrai ? On a
une partie gratuite ? »
— C’est impossible. J’avais visé Rothkalina !
— Il nous reste combien de temps avant de perdre toute volonté ?
Déjà, sa voix était plus rauque.
— Moins de dix minutes. C’est le temps que j’ai passé ici avant de
demander à mes domestiques de me ramener. Je voulais juste voir si la
rumeur disait vrai.
Elle perdit le fil de ses pensées. Thronos souriait.
Et c’était magnifique.
Le soleil incendiait ses iris, en faisait fondre l’argent. Ses lèvres fermes
s’arrondissaient sur un sourire, révélant un peu plus de ses dents blanches et
régulières, ainsi que ses crocs. Elle eut soudain très, très envie d’en effleurer
la pointe du bout de la langue. Le visage de Thronos était si détendu que ses
cicatrices s’estompaient.
C’était la première fois qu’elle le voyait sourire depuis leur enfance.
Luttant pour reprendre ses esprits, elle demanda :
— Pourquoi as-tu l’air si content de toi ?
— D’abord, parce que tu es vivante. Mieux, tu m’as sauvé d’une armée
de démons, et tu m’as attendu. Pour la première fois ! Ensuite, parce que tu
nous as conduits à Feveris. Peut-être avais-tu autant envie de venir ici avec
moi que moi avec toi ? Je crois que tu commences à m’apprécier.
Elle aurait voulu nier, mais n’y parvint pas. Quelque chose s’était produit
à Pandémonia, un changement dans ce qu’elle éprouvait pour lui. Une petite
pousse d’affection avait-elle percé la neige ?
L’illusion était la réalité. Conduisez-vous comme des partenaires
suffisamment longtemps, et devinez ce qui arrivera…
Quelle idiote, cette pousse.
— Je sens déjà les effets de cet endroit, dit-il en la parcourant d’un regard
qui la fit rougir.
— Moi aussi, reconnut-elle.
À l’écart de la cascade, l’eau du bassin était chaude et douce. Une brise
légère lui caressa le visage, l’apaisant.
Jusque-là, elle s’était inquiétée à l’idée de s’abandonner au plaisir avec
lui, appréhendant ce qu’il penserait d’elle ensuite. Mais, à Feveris, ce n’était
plus elle qui tenait les rênes. Les avait-elle inconsciemment dirigés jusqu’ici ?
— Pourquoi m’as-tu attendu, Melanthe ? demanda-t-il en lui caressant le
visage, toujours souriant. Pourquoi ma merveilleuse âme sœur m’a-t-elle
sauvé ?
Parce que cette épopée les dépassait tous les deux ? Parce que, lorsqu’il
l’avait appelée « petit agneau », leur amitié passée lui avait terriblement
manqué ?
— Je l’ai fait, c’est tout. Mais mon intention n’était pas de venir ici !
répondit-elle sèchement.
Son ton fit disparaître le sourire de Thronos, et elle eut aussitôt envie
qu’il revienne. Que lui arrivait-il ? Elle avait besoin de temps pour réfléchir !
Elle voulut gagner le bord du bassin, mais ses bottes, pleines d’eau,
l’empêchèrent d’avancer. Marmonnant un juron, elle les retira, puis les jeta
sur la rive.
Il dut prendre cela pour une invitation à se déshabiller, car il ôta ce qui
restait de sa chemise.
— Je croyais que les sorceri étaient des hédonistes ? dit-il en enlevant ses
bottes. Nous sommes dans une dimension dédiée au plaisir, et au plaisir seul.
Tu devrais être ravie.
— Si on n’arrive pas à se retenir et qu’on couche ensemble, on risque la
catastrophe ! Je pourrais tomber enceinte.
Elle pouvait lui demander de se retirer au dernier moment, mais elle
doutait qu’un puceau ait la volonté nécessaire à ce genre de chose, en
particulier au moment où son instinct lui hurlerait de briser son sceau de
démon et de répandre sa semence en elle.
Il s’approcha d’elle.
— Serait-ce si terrible, d’avoir un enfant avec moi ?
— Tu veux dire un bâtard ? Écoute, je sais que tu es à fond pour avoir des
enfants et tout ça. Mais, pour moi, tomber enceinte reviendrait à être prise au
piège.
Elle se rappela que les sorceri étaient infertiles la plupart du temps. Les
risques d’une grossesse étaient quasi nuls.
— Franchement, je ne suis plus aussi à fond qu’autrefois, dit Thronos.
Avant, je voyais en notre enfant la seule chose que nous aurions en commun,
et l’élever aurait été notre seule occupation. Mais je me suis rendu compte
que nous avions plein d’autres choses à faire ensemble.
Il lui prit la main et la posa sur son entrejambe, sur le membre dur qui
tendait le cuir de son pantalon trempé.
En une seconde, elle fut aussi excitée que lui.
— Baiser, par exemple ?
C’était bien un mec, tiens. Et celui-ci ne savait même pas ce qu’il ratait !
— Pas seulement. Tu pourrais m’apprendre tout ce que j’ignore, toutes
les références que je ne saisis pas. Nous pourrions voyager de dimension en
dimension, explorer des mondes nouveaux.
À chacun de ses mots, la volonté de Melanthe s’effritait.
— Ça t’a plu de faire des découvertes avec moi, non ?
Oui, elle avait aimé cela. Leur aventure rocambolesque à Pandémonia
l’avait sortie de son petit confort, et elle avait adoré ça.
Mais il y avait d’autres choses à prendre en compte.
— Et qu’est-ce que tu fais de notre histoire ? De nos familles ? De la
guerre qui oppose nos factions ? Rien n’est résolu entre nous.
Seulement, tout en exprimant ses craintes, elle avait commencé à le
caresser.
— Nous trouverons des solutions, dit-il en ravalant un grognement. Mais
pas maintenant. Pour le moment, nous sommes à Feveris, ensemble, après
avoir survécu à Pandémonia. Nous avons envie l’un de l’autre. Tourner le dos
au plaisir reviendrait à gaspiller les jetons que la fortune nous a donnés. Et ça,
ajouta-t-il en glissant un doigt sous le menton de Melanthe, ce n’est pas dans
nos habitudes.
Irrésistible démon. Elle sentait refluer son angoisse. La magie de Feveris
commençait à faire effet. Mais elle lutta malgré tout.
— Tu te sers de mes paroles contre moi ?
Elle retira sa main… et le regretta immédiatement.
— Si nous succombons à la magie de cet endroit, comment nous en
sortirons-nous ?
— Une fois que nous aurons assouvi notre désir, tu pourras me persuader
de ne plus ressentir les effets de la magie. Et je me concentrerai jusqu’à ce
que tu ouvres un autre portail.
— Encore une fois, tu veux que j’utilise mon pouvoir sur toi.
— Nous n’avons pas le choix. Je sens que je perds le contrôle, déjà.
Perds-le avec moi.
— Thronos…
Elle sentit un violent pincement à l’épaule. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Mais quand elle regarda, il n’y avait aucune marque, et la douleur se dissipa.
Elle l’avait oubliée lorsqu’elle défit les fermetures de son pectoral. Il le lança
sur la rive, comme s’il lançait un Frisbee.
Lorsque le soleil darda ses rayons sur ses seins nus, ce fut plus fort
qu’elle, elle se cambra en direction de la chaleur, fit rouler ses épaules. Ses
dernières appréhensions s’évanouirent, telles les vaguelettes qui mouraient
sur la plage toute proche.
Devant le mouvement de ses seins, Thronos resta fasciné. On eût dit qu’il
venait d’assister à un miracle.
— Melanthe, je n’ai jamais rien désiré autant que ça.
Il tendit ses griffes noires vers sa jupe, qui ne tarda pas à rejoindre le
pectoral.
— Je dois posséder ma si belle âme sœur.
Il voulut lui retirer son string, mais, dans la précipitation, la dentelle se
déchira.
Lorsqu’elle ne fut plus vêtue que de la chaîne et des deux clés, il la
contempla d’un regard affamé. Puis, sans la quitter un seul instant du regard,
il se déshabilla à son tour.
Les lacets de son pantalon s’emmêlèrent tant il était nerveux. Redoutait-il
de ne pas être à la hauteur de ses précédents amants ? Pourtant, malgré sa
maladresse, il paraissait déterminé. Il savait ce qu’il voulait – et savait qu’il
était sur le point de l’obtenir.
Il jeta son pantalon sur la berge. Le cuir détrempé retomba avec un bruit
flasque.
Enfin, il fut nu. La bruine venue de la cascade mouillait sa peau hâlée, et
des gouttelettes glissaient le long de ses muscles, en épousant chaque courbe.
Juste en dessous de la surface de l’eau, Lanthe voyait son membre dressé.
Elle voulut lire dans ses pensées, les trouva libres de toute barrière. Il
mourait d’envie de toucher son sexe, de le goûter.
De le posséder.
Il plongea son regard dans celui de Lanthe. Et il veut que je le sache.
Peut-être pouvaient-ils juste relâcher un peu la vapeur, sans consommer à
proprement parler ?
Elle se raidit en sentant une douleur sur son avant-bras, comme une
brûlure. De nouveau, elle chercha une marque, n’en trouva pas.
— Qu’y a-t-il ?
— Rien. Absolument rien.
Probablement un peu de stress résiduel, après leur passage en enfer.
Il allait dire autre chose, alors elle prit son membre, referma la main
autour. Les lèvres entrouvertes, il ne parvint pas à retenir un coup de reins.
Lorsqu’elle passa le pouce sur son gland, son membre fut agité d’un
soubresaut et continua de grandir.
— Il est vraiment énorme, dit-elle en le caressant de haut en bas.
— Les femmes aiment ça, souffla-t-il d’une voix rauque à peine audible.
— Seulement si elles sont prêtes et qu’il est introduit délicatement.
Une ride inquiète barra le front de Thronos.
— Je dois te préparer, alors ?
— Je vais faire en sorte que oui.
Parce qu’il était inévitable qu’ils y aillent jusqu’au bout ? De plus en
plus, c’était le sentiment qu’elle avait.
Elle continua de le caresser. Il s’enfonçait dans son poing de plus en plus
résolument, mais quand elle soupesa ses testicules, il se figea.
— Melanthe… dit-il en lui saisissant le poignet pour qu’elle arrête.
J’aimerais pouvoir te faire beaucoup de choses. Je veux tenir…
— Mmm… quelles choses ?
À la façon dont il la regardait, elle comprit que ses yeux scintillaient.
— Des choses… pour te préparer, dit-il d’un ton nerveux.
— Arrache-toi la griffe de l’index.
Il s’exécuta sans un mot.
Elle prit sa main entre les siennes. Quand elle guida son doigt en elle, les
paupières de Thronos s’alourdirent de désir. Elle poussa un petit
gémissement.
— Seigneurs, lâcha-t-il, les cornes dressées.
Comment vais-je pouvoir entrer en elle ? fut la question que Lanthe lut
dans ses pensées.
Entrer en moi ? Non, ils n’étaient pas obligés de faire l’amour ! Elle se le
répéta, mais fit bouger le doigt de Thronos en elle. Quand il imprima à son
index un mouvement de va-et-vient, tous deux furent agités de frissons.
Son clitoris s’engorgea, en quête d’attention. Elle sentit ses lèvres gonfler
autour du doigt de Thronos. Bientôt, elle se mit à haleter, à embrasser son
torse, à en lécher la peau si chaude.
Mais il retira sa main et, portant son doigt à sa bouche, le suça
longuement. Il avait les yeux mi-clos.
Elle sursauta.
— Oh ! Oooh…
Mais qui était ce mâle sexy ?
— J’en veux encore, Melanthe.
Devait-elle aborder le sujet des caresses buccales ? Il en voulait encore,
mais c’était un offensement. La magie de Feveris la rendait dingue. Propose.
Il va adorer !
— Tu veux me préparer ? Je crois que si ta bouche et ta langue prenaient
la place de ton index, ça aiderait…
En un éclair, il la souleva dans ses bras. À grands pas dans l’eau, il gagna
la rive et se dirigea vers la plage. Là, il la déposa sur un matelas de fleurs,
sous un bosquet de palmiers doucement balayés par la brise.
Sans la quitter du regard, il s’allongea à côté d’elle. Les rayons du soleil
qui filtraient à travers le feuillage faisaient briller l’or de sa chaîne.
Avec un regard interrogateur, il tendit la main vers le bijou. Lanthe
répugnait à le retirer, fût-ce une minute, mais elle ne voulait pas que quoi que
ce soit la distraie de cet homme. D’un mouvement de tête, elle lui fit
comprendre qu’il pouvait l’ôter. Il le posa à côté d’eux sur le sable.
— J’avais réellement l’intention de te l’offrir, pour faire ma cour.
— Tu as risqué ta vie pour un cadeau ?
Il sourit.
— Puisque c’était celui sur lequel mon âme sœur avait jeté son dévolu…
Et, sans plus de commentaire, il s’installa entre ses cuisses, lui relevant
les genoux.
Elle se hissa sur les coudes. Elle avait besoin de voir sa réaction. À en
juger par l’intensité de son expression, rien ne pouvait le retenir d’aller plus
loin.
Il posa ses mains calleuses sur l’intérieur de ses cuisses, les écarta encore.
Une légère brise souffla sur son sexe moite.
Si elle n’avait pas su que c’était une première pour lui, la façon dont il la
fixait, fasciné, le lui aurait indiqué. Tout, dans son expression, hurlait :
« Seigneurs ! »
Ses pensées voyagèrent jusqu’à Lanthe.
Ces chairs si exquises… si délicates. Je veux poser ma bouche dessus…
Quand il passa la langue sur ses lèvres, la vue de cette langue pointue la
fit trembler.
— J’ai eu mon tour dans le bassin. C’est à toi, maintenant, dit-il d’une
voix à peine reconnaissable. Fais en sorte que cela arrive.
Cela ? Son orgasme ? À sa façon, il lui demandait de le guider… parce
qu’il n’avait jamais fait cela.
Quand elle acquiesça d’un hochement de tête hésitant, il se pencha pour
déposer un baiser sur sa cuisse.
— Surtout, ne te retiens pas, Melanthe…

En sentant son goût sur son doigt, Thronos avait tout de suite su quelle
chose interdite il lui ferait. Qu’elle le suggère ensuite, qu’elle ait envie de son
baiser l’avait excité comme jamais.
Il avait du mal à réfléchir tant son sexe était douloureux. Ses cornes, qui
s’étaient dressées, le faisaient souffrir aussi.
Il n’était certain que de trois choses : son âme sœur était incomparable,
son sexe était une mer de beauté. Et il était l’homme le plus chanceux de
l’univers.
Il se rembrunit cependant lorsqu’une douleur fulgurante lui traversa le
ventre. Il baissa les yeux, cherchant une blessure, mais ne vit rien d’autre que
de vieilles cicatrices.
Il oublia la douleur lorsque Melanthe ondula des hanches, comme pour
attirer sa bouche. Il écarta délicatement les plis roses de son intimité avec les
pouces, fasciné par la fente qu’il découvrait. L’entrée céleste… Alors qu’il se
demandait une fois encore comment il allait tenir dans ce fourreau si étroit,
son sexe se redressa.
Concentré, il suivit la fente du bout du doigt, se glissa lentement dans la
moiteur glissante et douce.
Le goût enivrant de son âme sœur.
Sans se précipiter, il baissa la tête. Sa femme haletait déjà d’impatience,
ses yeux bleus scintillant comme du métal.
Elle poussa un cri quand il donna un premier coup de langue. Maintenant
qu’il connaissait son goût, il se demandait comment il avait pu s’en passer
toute sa vie. Il se lécha les lèvres, frissonna, puis reprit son baiser avec une
faim renouvelée.
— Oh… Oooh…
Elle bascula le bassin vers lui, et il suivit son sexe, titilla du bout de la
langue l’entrée de la fente, avant de lever les yeux pour voir sa réaction. Elle
avait posé les mains sur ses seins et les pétrissait. Quand la brise souffla, elle
se cambra, ses mamelons durcis.
Il caressa l’intérieur de ses cuisses, lui écartant les jambes un peu plus
encore. Puis il donna d’autres coups de langue, plus hardis, tandis qu’elle se
caressait la pointe des seins, qu’il ne tarderait pas à prendre entre ses lèvres.
À son tour, il se mit à bouger le bassin, son sexe en érection dressé,
conquérant. La pression devenait trop forte. Mais il sourit. Car Melanthe
semblait perdre la tête sous l’effet du plaisir.
Et lui aussi. Comment aurait-il en être autrement, quand ses plis brûlants
étaient de plus en plus trempés sous sa langue ?
— Lanthe, je ne vais pas pouvoir revenir en arrière, souffla-t-il entre deux
baisers.
Retourner à une vie sans elle. Sans ce partage. Impossible.
Elle replia un bras sous sa tête. Sa main libre descendit sur son ventre
plat, épousa l’arrondi de son mont de Vénus. Les sourcils froncés, il redressa
la tête, le souffle court contre ses chairs rosées.
Elle accrocha son regard et promena son index sur le petit bouton au
sommet de son sexe.
— Si tu lèches mon clitoris comme ça…
Lentement, elle se caressa, allant et venant tandis que sa langue humectait
ses lèvres.
Elle lui disait comment elle désirait être embrassée.
Puis sa main remonta vers ses seins, dont les pointes étaient si dures
qu’elles ne pouvaient qu’être douloureuses.
Il se pencha, impatient, et la lécha comme elle le lui avait indiqué.
— Oui, Thronos, comme ça ! Oui !
Il la gratifia d’un nouveau coup de langue.
— Ton doigt, maintenant ! Glisse-le en moi pendant que tu me lèches !
Il s’exécuta, entra dans l’étroit passage et imprima un mouvement de va-
et-vient à son doigt sans cesser de la lécher.
— Ah ! C’est si bon ! cria-t-elle en lui saisissant les cornes.
À ce contact, il poussa un cri. Elle le lâcha comme s’il l’avait brûlée.
— Pardon.
Pardon ? La sentir le tenir ainsi était d’un érotisme incroyable, au
contraire !
— Reprends-les !
Elle obtempéra, hésitante. Il fut secoué d’un long frisson, comme chaque
fois que leurs peaux se touchaient.
— Caresse-les pendant que je te bois, ordonna-t-il d’une voix grave.
— Mais qui es-tu vraiment ? souffla-t-elle, haletante.
Elle s’exécuta pourtant, obéissante, et l’abreuva de plaisir. Le caresser
l’excitait encore plus ! Il poussa un grognement et lécha de plus belle.
— Tu aimes ça.
Ce n’était pas une question.
— Encore, hoqueta-t-elle, le caressant plus vite, plus fort.
Les coups de langue de Thronos se firent plus appuyés, plus puissants.
Tandis que son bouton de rose s’engorgeait pour lui, il gémit, émerveillé.
Peut-être devrais-je…
Il le saisit entre ses lèvres.
— Seigneurs ! hurla-t-elle, lui arrachant un nouveau grognement.
Quand elle s’arc-bouta, exigeante, en réclamant plus encore, il faillit
jouir. Et il se mit à la sucer avec avidité, comme on suce un bonbon
délicieux.
Elle perdit la raison, se mit à secouer la tête, ses seins bougeant avec elle.
Une série de sons inarticulés sortit de sa gorge, puis elle réussit à dire :
— Continue, Thronos. Je vais jouir ! Ooooh !
Fierté. Je vais y arriver.
Elle se plaqua contre sa bouche sans cesser de gémir.
— Tu vas me faire jouir… si fort… pour toi…
Ses mouvements, ses paroles faillirent lui faire perdre tout contrôle. Son
membre palpitait, dressé comme jamais. Il venait de sentir son sexe se
contracter autour de son doigt quand elle s’abandonna à l’extase. La magie
jaillit de ses yeux et de ses mains, assez puissante pour éclairer un ciel
nocturne.
Et lorsqu’il goûta son orgasme, toute pensée déserta son esprit.
36

Lanthe laissa échapper un dernier soupir, le corps parcouru d’un ultime


spasme de plaisir. Jamais elle n’avait émis autant de magie !
Sans doute parce que jamais elle n’avait connu pareil orgasme.
Il l’avait léchée si divinement, l’avait pénétrée si loin… Mais il y avait
autre chose…
C’est Thronos. Tout vient de lui.
Il continuait à lécher son sexe hypersensible, continuait à bouger son
doigt en elle. Quand elle tira sur ses cornes pour qu’il arrête, il secoua la tête,
aussi tira-t-elle plus fort. Il lui mordilla alors la cuisse en guise
d’avertissement.
Et, haletant lui aussi, il murmura :
— Je n’en ai pas fini avec toi, femme !
Avant de s’y remettre.
— Je ne peux pas ! Pas si… vite…
Elle se tut. La langue puissante avait repris ses caresses, provoquant sa
soumission. Sa bouche était conquérante.
À présent, il aurait pu tout lui faire. Et elle était persuadée qu’il le savait.
Elle se redressa sur les coudes et le regarda, émerveillée. Ses yeux étaient
devenus noirs. Peut-être n’aurait-elle pas dû espérer un amant démon ?
— Thronos ?
Elle était en proie à d’intenses tremblements. Sans parler du désir.
Feveris faisait-il ressortir le côté le plus primaire de chaque être ?
Quand Thronos referma ses griffes sur ses fesses pour la rapprocher
encore de sa bouche, elle renversa la tête dans les fleurs. Avec un grognement
sauvage, il enfouit son visage entre ses cuisses, la lécha avec une frénésie
renouvelée.
— Oh ! Ooooh ! Oui, Thronos !
Elle perdait le contrôle, s’arc-boutait contre lui pour mieux le sentir.
À chaque coup de langue, la magie surgissait en elle. Ses tourbillons
effleuraient sa peau, caressaient son visage. Elle referma les mains sur ses
cornes, sur le point de jouir pour son homme, encore une fois.
Pour Thronos Talos.
Sans aucune pudeur, elle tira sur ses cornes et leva le bassin.
Ce fut comme si elle lui avait donné un coup de fouet.
Elle eut du mal à le retenir tant il bougeait la tête, la projetant en avant
entre deux coups de langue. On eût dit un démon sauvage rendu fou par le
désir. Lanthe aurait voulu savourer son abandon, pour s’en souvenir à jamais,
mais elle ne pouvait réprimer son orgasme imminent.
— N’arrête pas… Besoin de jouir…
Il grogna entre ses cuisses.
— Oui, oui, donne-m’en encore. Encore plus.
Et il recommença…
Le ravissement s’empara d’elle avec une puissance qui lui coupa le
souffle. Elle respira juste assez pour pouvoir vider ses poumons dans un
hurlement désespéré.
— Thronos !
Secouée par l’orgasme, elle sentit son sexe se contracter sur le doigt de
Thronos, encore et encore. Autour d’elle, tout devint flou. Elle perdit toute
notion de ce qui l’entourait, et le vide se fit dans son esprit jusqu’à ce que son
cœur reprenne un rythme plus régulier.
Enfin, il la lâcha, en déposant de doux baisers le long de ses cuisses. Elle
crut l’entendre murmurer :
— Point de non-retour.
Oh, Thronos. Son amant démon absolument fantastique.
Encore essoufflée, elle se mit à genoux devant lui. Il était assis sur ses
talons, et son énorme membre, aussi dur que de la pierre, se dressait,
impatient. Il inspira longuement, comme pour reprendre le contrôle de lui-
même. Après avoir ressemblé à un démon sur le point de mourir de désir, il
paraissait à présent fier, vibrant de satisfaction virile.
Il pouvait l’être. Il venait de lui donner non pas un mais deux orgasmes
d’une puissance tellurique.
Mais la magie de Feveris était puissante. Lanthe n’était pas rassasiée.
Comme elle baissait le regard sur son sexe turgescent, le désir s’empara une
nouvelle fois d’elle. La brise souffla. Thronos sentait-il l’air frais sur cette
partie si tendue, si douloureuse de son anatomie ?
Il frissonna, répondant à sa question. Une perle de liquide translucide
apparut sur la fente de son gland. Sa vue sembla le surprendre.
— C’est normal, murmura-t-elle. Tu n’as jamais été aussi près
d’éjaculer ?
Il fronça les sourcils.
— Non.
Parce qu’il était son âme sœur. Il ne répandrait sa semence que pour elle,
et qu’en elle. Mais apparemment, une goutte s’était échappée. Lanthe saliva.
Elle n’aurait su dire quelle partie d’elle avait le plus faim de ce membre : son
sexe ou sa bouche.
— Melanthe, j’ai besoin de te posséder, lâcha-t-il soudain.
Elle s’était demandé s’ils ne pouvaient pas simplement relâcher un peu la
vapeur, éviter la pénétration. Cela lui semblait ridicule, maintenant. Il
entrerait en elle aujourd’hui. Mais cela ne l’empêchait pas de lui faire
découvrir la jouissance qu’elle pouvait lui procurer elle aussi avec sa bouche.
Elle tenait à lui offrir ce plaisir, parce qu’il venait de la faire monter
jusqu’à des sommets inconnus jusque-là, mais aussi parce qu’elle éprouvait
des sentiments pour lui.
Des sentiments qui exigeaient d’être exprimés.
Elle avait besoin de poser les lèvres sur les cicatrices qu’il détestait. De
remercier son cœur invincible de n’avoir jamais succombé.
— Est-ce qu’on peut attendre un peu, Thronos ? Je me disais que je
pourrais te goûter à mon tour.
— Me goûter ?
— Tu veux bien t’allonger ?
Il hocha la tête, affichant une expression de surprise lorsqu’il comprit ce
qu’elle lui proposait. Sur son visage, la fierté laissa la place à l’incrédulité.
Lorsqu’il fut allongé sur le dos, ailes ouvertes, elle s’installa entre ses
cuisses.
— Tu es prêt ?
En guise de réponse, il donna un coup de reins, bandant les muscles de
son torse. Son membre se dressa, tentateur. Jamais elle n’avait rien vu de plus
érotique.

Le désir troublait les pensées de Thronos.


Il voulait posséder son âme sœur, mais après ce qu’il venait
d’expérimenter… jamais il ne tiendrait.
La force de son désir l’avait désarçonné. Il avait eu besoin de la satisfaire
ainsi, et cela le troublait. Mais quand on fait l’expérience d’une chose dont on
était certain jusque-là qu’elle vous serait à jamais interdite, n’est-il pas
normal d’être bouleversé ?
Tout en le regardant de ses yeux scintillants, elle déposa de petits baisers
sur son torse. Pressant les lèvres sur la cicatrice qui passait sur son cœur, elle
s’y attarda un long moment. Comme elle posait la joue sur le bourrelet
disgracieux, il crut l’entendre murmurer :
— Invincible.
Parlait-elle de son cœur ?
Il était déjà perdu avant, mais maintenant ? Il ne savait plus comment
réagir, que dire.
Elle continua vers le bas, provoquant le chaos dans son esprit. Ses
cheveux avaient séché et encadraient son visage de boucles soyeuses. Quand
le vent les faisait danser sur sa peau, Thronos en percevait chaque mèche.
Enchanteresse…
Il avait le sentiment d’être le spectateur d’une sorte de mystère dans
lequel il tenait un rôle, mais dont il ne connaissait ni les éléments ni le
déroulement.
Il posa des mains tremblantes sur la tête de Lanthe, retenant à grand-
peine le besoin de la guider plus bas, jusqu’à son membre impatient.
Mais elle descendit… sur sa cuisse ? Il sursauta quand elle déposa
d’autres baisers le long de cette cicatrice-là.
Comme dans le rêve qu’elle lui avait raconté, il en voulait plus. Jamais il
n’aurait imaginé que cet acte puisse être teinté de tendresse.
Elle embrassa sa cheville et son mollet abîmés qui lui valaient tant de
souffrance. Au début, il avait eu envie qu’elle souffre, qu’elle se sente
coupable, qu’elle regrette.
Plus maintenant.
Il aurait voulu lui dire des milliers de choses.
— Melanthe…
Mais il se tut quand elle prit son sexe palpitant dans sa douce main. Du
liquide s’échappa du gland. Allait-elle aimer cela, lorsqu’elle poserait les
lèvres à cet endroit ? Pour lui, cela semblait presque impoli, et il était choqué
de voir à quel point il maîtrisait peu son propre corps. Il était littéralement
entre ses mains…
Elle lécha la perle de liquide du bout de la langue.
Il laissa échapper un soupir stupéfait. Et, dans un frémissement, lui en
offrit une autre.
Elle sourit, comme s’il lui avait fait plaisir. Pas impoli, donc ? Érotique.
Elle aimait ça. Et elle profita de ce liquide pour imprimer du bout du pouce
de petites caresses circulaires sur son gland.
— Est-ce que c’est agréable ?
Elle plaisantait ? Dans un moment pareil ?
— Lanthe, tu sais très bien que oui.
Il fixa la courbe séduisante de ses lèvres. Il aurait aimé pouvoir lire dans
son esprit.
Car il craignait de le perdre, lui, l’esprit.
Elle le caressa ainsi jusqu’à ce que le désir obscurcisse sa raison. Il serra
les griffes dans ses paumes quand des visions apparurent…
Il s’enfonçait dans sa bouche. La soulevait pour l’empaler sur son sexe
raidi. La jetait sur le sol pour s’allonger sur elle et s’enfoncer loin dans son
fourreau étroit et trempé.
Non, ce n’étaient pas des visions. C’étaient des envies. S’il perdait le
contrôle…
Soudain, il sentit sa langue sur ses testicules.
— Oh !
Ses genoux s’écartèrent de leur propre chef, laissant Lanthe libre d’agir
comme bon lui semblait.
Elle les lécha lentement, l’un après l’autre, puis monta vers son membre.
Il resta immobile. Il était si près de l’explosion !
Une main refermée sur la base de son sexe, elle guida le gland vers ses
lèvres. Sa petite langue jaillit pour en caresser la fente, et il ne put retenir un
grognement étonné.
Au même instant, une douleur fulgurante lui vrilla le bras, comme une
brûlure. Mais lorsqu’il regarda, il n’y avait rien. Et il oublia bien vite.
La langue de Lanthe parcourait son gland, le titillait. Il grognait son nom
malgré lui. Il se remettait à peine de ce nouveau délice lorsqu’elle referma les
lèvres… et le suça.
— Seigneurs tout-puissants !
Il donna un coup de reins, et la bouche de Lanthe glissa un peu plus
bas…
La seule chose qui aurait pu être meilleure que cela, ç’aurait été qu’il
puisse la lécher en même temps.
Quand elle leva les yeux, elle le vit passer la langue sur ses lèvres. Il
voulait la goûter de nouveau. Fronçant les sourcils, elle le prit un peu plus
agressivement dans sa bouche, et plus loin.
Enfin, il se sentait en elle. Comme il en avait rêvé.
Il saisit sa tête entre ses mains et la maintint, basculant doucement le
bassin pour aller plus loin encore. Levant une aile, il en glissa une partie sous
ses fesses. Lorsqu’il caressa ses courbes tout en souplesse, elle frissonna.
Ses testicules se durcirent, son corps se préparait à décharger. Il ne
pourrait pas se retenir.
— N’arrête pas, Melanthe ! J’ai besoin que tu continues !
Que ses yeux continuent à scintiller, que ses lèvres continuent à l’exciter.
— Je suis au bord de l’explosion, ma douce. Si proche…
Il renversa la tête, les yeux clos.
Attends un peu… Elle s’était arrêtée ? Il redressa la tête. Elle avait arrêté
de le sucer !
— Melanthe ?
Elle se pencha, embrassa son nombril, le laissant ravagé par le désir et le
désarroi.
Puis il sentit ses seins se poser de part et d’autre de son membre.
Impatient de retrouver ce qu’il venait de perdre, il donna un nouveau coup de
reins, et son sexe glissa entre les deux globes laiteux.
— Doux Seigneurs…
Encore un coup de reins, et il banda un peu plus, si c’était possible.
— Je vais jouir comme ça… entre tes seins si parfaits…
Elle pencha la tête sur le côté, étudiant son expression. Puis, avec un
sourire coquin, elle redescendit pour reprendre sa caresse où elle l’avait
laissée, y ajoutant la simulation de sa main.
Le poing serré sur la base de son sexe, elle se mit à aller et venir, et
l’aspira à petits coups rapides qui lui hérissèrent l’épine dorsale.
— Aaaah !
Rien ne pouvait être meilleur. Rien, rien…
— Je vais jouir !
Tout en suçant et pompant, elle enroba ses testicules de sa main libre et
serra. La décharge électrique qui le secoua l’amena au bord de l’explosion.
Le plaisir l’emporta. Il rejeta la tête en arrière et rugit – jamais il n’aurait
pu contenir un cri pareil.
Contre la langue de Melanthe, son membre palpita, battit encore et
encore. Ses reins ne s’arrêtaient plus.
Elle tira de lui jusqu’au dernier sursaut, le forçant à prendre son plaisir,
encore et encore, dans une explosion si puissante que cela lui fit presque
peur.
Il ne lui donna que quelques gouttes de semence, mais elle aspira plus
fort encore, affamée, comme si elle attendait depuis toujours de pouvoir le
goûter.
Quand son corps fut vide de toute énergie, son esprit de toute pensée, elle
déposa un dernier baiser sur son sexe et se pelotonna contre lui. Tandis qu’ils
reprenaient tous deux leur souffle, elle posa une main sur son torse, remonta
une cuisse sur la sienne.
Un long moment s’écoula. Dans l’esprit embrumé de Thronos,
l’incrédulité le disputait à la satisfaction.
Melanthe promenait le dos de sa main sur son torse, la brise les balayait
délicatement, et il avait le sentiment de flotter. Il n’éprouvait plus aucune
douleur. Enfin, il découvrait ce qu’était le bonheur. Je vais connaître ça avec
elle pour l’éternité ?
Et il ne l’avait même pas possédée.
Il en avait envie, mais être allongé ainsi avec elle constituait une extase
en soi. Il se demanda combien de temps il fallait pour que le désir d’une
femme se réveille, et combien de fois par jour Melanthe le laisserait lui faire
l’amour. Quand il l’aurait possédée, quand il aurait connu ce paradis,
comment pourrait-il jamais envisager de ne pas y revenir, encore et encore ?
Seraient-ce là désormais ses préoccupations ? À cette idée, il sourit. Il la
serra contre lui, posa ses lèvres sur son front.
Jeunes, ils avaient partagé une vraie camaraderie. Être avec Melanthe ne
lui demandait aucun effort. Leur entente avait été immédiate, leurs affinités
évidentes. Tout était facile.
Aujourd’hui, après avoir connu le plaisir avec elle, il lui semblait possible
de retrouver cela, de raviver les liens qui les avaient autrefois unis.
Et d’en tisser d’autres.
Quand un rai de lumière se glissa entre les palmiers, il souleva les
boucles noires, juste pour les regarder briller.
— Parfois, je me sens si bien avec toi que j’en oublie notre passé, dit-elle
d’une voix chaude. J’ai l’impression que rien ne nous a séparés, et qu’hier à
peine nous contemplions les nuages ensemble.
— Je pensais justement à cette époque. Elle est encore là, entre nous.
— Mmm… c’est sûr, il y a quelque chose entre nous, murmura-t-elle.
Comme si une sirène avait retenti, il remarqua aussitôt le changement
pourtant subtil dans le ton de Melanthe. Et lorsque la main de cette dernière
amorça une lente descente vers son bas-ventre, la tension se réveilla en lui.
Car Feveris n’était pas satisfait. Thronos était encore en érection, et les
hanches de son âme sœur recommençaient à se balancer, frottant la chaleur
moite de son sexe contre lui. Bonheur.
— Tu es dur comme le fer.
— C’est toi qui me fais cet effet.
Il se tourna vers elle, prit son visage entre ses mains.
— Tu es prête à recommencer ? Parce que moi, oui.
L’inquiétude assombrit le regard de Lanthe, mais elle hocha la tête.
— Il faut que je te sente en moi.
Malgré le désir pressant qu’il éprouvait, il sentit son cœur battre sous le
coup de l’émotion.
— Je ne veux pas que tu le regrettes.
Elle s’allongea sur les fleurs et lui tendit les bras. Ses cheveux formaient
un nuage autour de sa tête, boucles noir corbeau sur pétales rouge sang.
Jamais il n’oublierait cette image.
— Je suis malade de toi. Je n’arrive plus à penser à autre chose.
Ses yeux brillants lui disaient des choses qu’il n’avait pas encore la
capacité de comprendre – manque d’expérience. Mais il sentit en elle une
vulnérabilité qui le surprit.
— Ne t’inquiète pas, Melanthe, souffla-t-il en s’agenouillant entre ses
cuisses. Je serai bon avec toi. Je serai fidèle.
— Si nous faisons cela, il est possible que nous ne puissions plus revenir
en arrière.
— Dis-moi que tu en as envie.
Elle se mordit la lèvre.
— J’en ai envie.
Alors, nous le ferons. Il allait prendre son âme sœur.
À cette pensée, son regard fut attiré vers la délicate courbe de son cou.
Ses crocs le lancèrent, comme s’ils voulaient la mordre.
Les vrekeners ne mordaient pas leur âme sœur lorsqu’ils la possédaient.
Repoussant cet instinct, il empoigna son érection et l’avança vers le sexe
étroit de Melanthe.
— Je ne veux pas te faire de mal.
— Va lentement, pour commencer, dit-elle. Et reste tendre aussi
longtemps que tu le pourras, ajouta-t-elle d’un air souriant.
Il se baissa vers elle. À peine la moiteur de Melanthe et son gland si
sensible furent-ils entrés en contact qu’elle laissa échapper un gémissement et
ondula du bassin pour le faire aller et venir entre les plis de son sexe.
Un grognement monta dans la gorge de Thronos. Il voulait la sentir
partout sur lui. Sur sa langue, ses doigts, son membre.
Il posa les mains de part et d’autre du visage de Melanthe, la pénétra
doucement. Saisi d’un désir incontrôlable, il dut serrer les dents pour
s’empêcher de plonger en elle d’un seul coup. Il ne l’avait pénétrée que de
quelques centimètres quand son corps tout entier fut secoué d’un
tremblement.
— Seigneurs !
Il la pénétra un peu plus.
— Melanthe, je ne veux plus jamais faire autre chose que ça. Tu es…
— Sympa ! fit une voix féminine à quelques pas de là. Du sexe inter-
espèces ! Et j’ai même pas eu à m’abonner au câble !
37

L’espace d’un instant, Lanthe se demanda si Thronos allait ignorer


l’interruption et continuer.
À en croire la faim qu’elle lisait sur son visage, il hésitait vraiment…
Mais l’instinct de protection, et de propriété, le poussa à arrêter. Avec un
juron étonnamment grossier, il se retira, puis se releva, plaqua Lanthe devant
lui et referma les ailes autour d’eux.
Lanthe plissa les yeux en regardant la femme aux cheveux bruns qui les
avait surpris. Ce n’était rien de moins que Nïx la Savante.
— Que fais-tu à Feveris, Nïx ?
— Je suis à Feveris ? Nous sommes à…
Sa voix était mélodieuse, son regard ambré amusé. Une chauve-souris
bizarre était posée sur son épaule.
— Et si nous n’y étions pas ? demanda-t-elle.
— Ce n’est pas la première fois que je viens, et je sais à quoi ça
ressemble. Sans parler du fait que nous avons été touchés par un sort de désir
infini.
— Et pourtant, vous n’avez aucune envie de me sauter, ni l’un ni l’autre.
— Un peu, peut-être, marmonna Lanthe.
Nïx était canon.
— Hé ! s’emporta Thronos en la serrant plus fort.
— Compréhensible, dit Nïx en jouant avec une mèche de ses cheveux.
Bon, rhabillez-vous, tous les deux, il faut qu’on parle.
Comme la Valkyrie leur tournait le dos, Lanthe se dégagea et fit face à
Thronos.
— On était bien sous le coup d’un sort, non ?
Mais peut-être que non.
— Bien sûr, répondit Thronos d’un ton solennel.
— Il n’y a pas d’autre explication.
Sinon, comment comprendre qu’elle ait été sur le point de laisser Thronos
Talos la posséder, et ce pendant sa période la plus fertile ? Elle avait même
failli lever le bassin pour qu’il entre en elle plus rapidement !
Si elle tombait enceinte d’un vrekener… enceinte du bébé de Thronos…
Elle lui jeta un coup d’œil. Son expression était insondable. Était-il en
colère contre lui-même à cause de ce qu’ils avaient fait ?
— Bien sûr, répéta-t-il. La Valkyrie se trompe sûrement.
— Moui…
Il lâcha Lanthe pour qu’ils puissent se rhabiller. Elle se rua sur sa chaîne
et son médaillon.
La Valkyrie les rejoignit dès qu’ils furent présentables. Elle portait un
tee-shirt sur lequel était imprimé : « J’ai perdu mon cœur sur l’île des
immortels. »
Se souvenant de la façon dont Nïx avait aidé Thronos, Lanthe posa sur
elle un regard méfiant.
— Tu lui as dit comment me capturer. Pourquoi m’as-tu trahie ?
— Ah bon ? J’ai fait ça, moi ?
— Je le fuis depuis des siècles.
Enfin, je le fuyais…
— Vraiment ?
— Tu arrêtes de répondre à mes questions par d’autres questions, s’il te
plaît ?
— Le puis-je ?
— Ça suffit !
Lanthe aurait voulu l’étrangler !
— Vous avez tous deux un rôle à jouer.
— Quel rôle ? demanda Thronos d’une voix sourde.
— Un rôle… dans le futur ! répondit Nïx avec un large geste de la main.
Attends un peu… L’île des immortels ?
— Tu étais sur l’île où se trouve la prison de l’Ordre, n’est-ce pas ?
— Y étais-je ? demanda Nïx avec un petit sourire.
— C’est toi qui m’as parlé quand j’étais inconsciente ! C’est ça ! C’est toi
qui m’as frappée en plein visage avec une bûche !
— Comment oses-tu m’accuser ? rétorqua Nïx, ses émotions de Valkyrie
provoquant des éclairs au-dessus d’elle. C’est honteux ! Jamais je ne ferais
une chose pareille !
Mais elle se tut, fronça les sourcils.
— Enfin… il est possible que je t’aie frappée avec une bûche.
— Tu m’as parlé de royaumes et de feux. Pourquoi ?
— Tu te trouvais dans le monde des mortels, puis à Pandémonia,
maintenant ici, et bientôt… là-bas. Tu es vraiment la plus mignonne des
sorcelettes déclencheuses !
— Déclencheuse ? Tu as orienté mes portails ! Tu… tu as manipulé mon
subconscient !
Lanthe n’avait-elle pas eu le sentiment que ce voyage les dépassait un
peu, Thronos et elle ? Nïx avait-elle souhaité qu’ils aillent à Pandémonia pour
titiller les démons ? pour apporter la paix en enfer ? Après tout, quelle raison
ces armées avaient-elles de se faire la guerre, désormais ?
Ou Nïx voulait-elle les jolies petites clés qui pendaient autour du cou de
Lanthe ? Il faudra te battre, pour ça, Valkyrie.
— Dans le premier monde, souffre. Dans le deuxième, fuis. Dans le
troisième, suis ta foi. Dans le quatrième, brille, murmura Nïx.
Lanthe avait souffert à Pandémonia, comme si les blessures du passé
avaient été rouvertes. Pour guérir, enfin ?
— Donc ici, je suis censée fuir ?
Nïx eut un sourire vague.
— À quoi joues-tu, Valkyrie ? demanda Thronos, qui semblait sur le
point de perdre son sang-froid.
Il devait regretter ce qui s’était passé entre eux autant que Lanthe.
— Comment se porte ton pouvoir, sorcière ? demanda Nïx à Lanthe,
ignorant délibérément Thronos. Tu le considères comme une batterie qu’on
doit recharger, alors qu’en réalité, c’est plutôt un muscle qu’il faut entraîner.
Ah, voilà qui était intéressant !
— Donc, plus je m’en sers, plus il est puissant ?
— C’est une question d’alternance. Action, action, repos. Action, action,
action, repos. Etc.
— J’ai compris !
La Valkyrie se tourna vers Thronos.
— Alors, ces petites vacances à Pandémonia, ça t’a plu ? Tu n’as pas
regretté tes RTT ? Est-ce que tu t’es senti… libéré, là-bas ? Je parie que cette
dimension a fait vibrer une corde sensible en toi.
— Une bonne fois pour toutes, dis-moi la vérité, Valkyrie : les vrekeners
sont-ils des démons ?
— Dis-moi la vérité, vrekener : cela a-t-il une importance ?
— Bien sûr que oui ! Absolument ! Sommes-nous une démonarchie ?
— Mais quelle différence ça ferait, que tu sois un démon ou pas,
maintenant ? Tu pourrais te téléporter, et alors ? On va pas en faire un
fromage.
Lanthe perçut la déception de Thronos. Parce qu’il n’avait pas obtenu la
réponse qu’il attendait ? Ou parce que Nïx ne lui avait pas certifié que les
vrekeners n’étaient pas des démons ?
— Je vais passer un marché avec toi, Thronos, reprit la Valkyrie. Je te
dirai où tu te trouves si ta copine garde quelque chose pour moi.
— Garder quoi ? demanda Lanthe, qui n’avait même pas un sac sur elle.
Nïx attrapa une mèche de ses cheveux brillants et en examina la pointe.
— C’est celle-là, tu sais.
Lanthe ne savait pas.
— Comment ça, celle-là ?
— Celle qui réduit les Valkyries en esclavage. La pointe du Fléau.
— Bien, bien, bien, dit lentement Lanthe. Donc, tes cheveux sont
capables de réduire quelqu’un en esclavage ?
Elle se tourna vers Thronos, comme s’il avait la clé des énigmes
énoncées par Nïx.
La Valkyrie hocha la tête.
— C’est cela.
Elle sortit la griffe de son index, coupa la boucle et regarda autour d’elle
en marmonnant :
— Alors… avec quoi vais-je l’attacher ?
Son regard s’illumina en voyant la chauve-souris, qui tenait soudain un
bout de ficelle dans son étrange petite gueule.
— Oh, merci, Bertille !
Nïx noua la ficelle autour de la mèche coupée et la tendit à Lanthe.
— Dans ta poche, s’il te plaît.
Lanthe plaqua les mains sur sa tenue.
— Je n’ai pas de po…
Et là, bien sûr, elle découvrit une poche cachée dans une des bandes de
cuir de sa jupe.
— OK, donne.
— C’est quand tu veux pour une explication, devineresse, dit Thronos.
Melanthe et moi avons tous deux senti l’influence de cet endroit sur notre
comportement. Elle était indéniable.
Les yeux de la Valkyrie brillèrent comme ses éclairs.
— Ou alors vous cherchiez tous les deux une excuse pour vous sauter
dessus. Ici, vous avez pu contourner la règle vrekener concernant le sexe
avant le mariage. Ici, Lanthe a compris que tu ne penserais aucun mal d’elle
parce qu’elle ne contrôlait plus ses actes.
— Mais où sommes-nous, alors ? demanda Thronos.
Une odeur nauséabonde arriva soudain aux narines de Lanthe. On aurait
dit du… vomi. D’où cela pouvait-il provenir ?
— Très bien. Je vais le dire, mais à Thronos seulement, déclara Nïx.
Elle s’approcha de lui et se hissa sur la pointe des pieds. Comme il se
penchait pour lui faciliter la tâche et plaçait son visage tout contre celui de la
Valkyrie, Lanthe éprouva une pointe d’agacement. De la jalousie ? Mais non,
bien sûr que non. Elle ne put cependant s’empêcher de lancer :
— Hé, moi aussi, je suis concernée !
Ce que Nïx chuchota à l’oreille de Thronos lui fit écarquiller les yeux.
Quand elle se tut et qu’il se redressa, il était plus pâle que Lanthe ne l’avait
jamais vu. Même ses cicatrices étaient blanches.
Nïx se tourna vers elle.
— Bon, j’aimerais beaucoup rester et parler de ce que je prévois pour
l’Accession – juste un indice : il y aura des cadeaux « prêt-à-porter » pour
tous les participants ! –, mais j’ai un rendez-vous fixé depuis cent vingt-cinq
ans. Occupe-toi bien de ma mèche, Lanthe.
Sur ce, la Valkyrie leva au ciel des yeux semblables à un tourbillon de
mercure. Une demi-seconde plus tard, la foudre tomba sur elle.
Lorsque la fumée se dissipa et qu’ils y virent de nouveau, Nïx avait
disparu.
Dans le Mythos, tout le monde s’était toujours demandé comment Nïx se
déplaçait entre les mondes. Coups de foudre. Qui l’eût cru ?
Thronos prit Lanthe par les épaules.
— Que se passe-t-il ?
Elle grimaça. La douleur s’était ravivée dans son flanc et se répandait
vers ses jambes. Toujours cette sensation de brûlure.
— Tu dois te réveiller avec moi.
— Mais qu’est-ce que t’as ? Je ne dors pas !
Elle regarda derrière lui. Le champ de fleurs, là, il bougeait, non ? Et
cette odeur horrible qui lui brûlait le nez…
Il serra plus fort.
— Rien de tout cela n’est réel. C’est une hallucination partagée – pour
qu’on ne cherche pas à sortir de notre captivité.
— Captivité ?
— Le dernier portail que tu as ouvert nous a menés jusqu’à un endroit…
dangereux. Dans le ventre d’une bête. Elle veut nous garder là, parce que les
immortels sont éternellement nourrissants, mais nous allons nous battre.
Il était en train de dire qu’ils avaient servi de dîner à une bête ? Qu’elle
avait été mangée ? C’était une de ses pires phobies.
— Tu… tu me fais peur, là.
— Je vais te sortir de cet endroit, mais il faudra que tu ouvres un portail
immédiatement après, sinon nous serons drogués et ravalés.
— Ce n’est pas drôle !
— Non, Lanthe, ce n’est pas drôle du tout, soupira Thronos, accablé.
38

Forteresse de Thrymheim, terres du Nord, fief de Skathi, déesse de la


chasse.
Réunion du conseil des déesses.
Ordre du jour : demande de passage en catégorie « divinité » soumise
par Phénïx la Savante, aînée des Valkyries.

— Nïx, cette réunion a été décidée il y a des lustres, soupira Riora, déesse
de l’impossible. Tu aurais pu faire un effort, non ?
Nïx cligna des yeux. Riora et elles déambulaient dans les galeries taillées
dans le mont Ventredieu, un massif constamment secoué par le tonnerre.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
— Tu es en tee-shirt et en tongs, une chauve-souris dort dans tes bras, et
tu pues le vomi.
La chauve-souris rota dans son sommeil, cracha une bouffée de brume
verte et fit claquer ses lèvres.
— On parle de réunion officielle, là. Kali porte douze crânes !
Nïx ouvrit de grands yeux.
— J’aurais dû me faire une déco de la chatte !
Son excitation réveilla la chauve-souris, qui grimpa sur son épaule en
s’accrochant à son tee-shirt. Nïx haussa et les épaules et sortit une liasse de
feuilles de son sac à dos.
Riora sembla rassurée, pensant sans doute qu’il s’agissait d’un résumé
des exploits de Nïx, un CV divin qui permettrait de plaider sa cause, mais
fronça les sourcils lorsqu’elle vit la Valkyrie s’arrêter et coller une annonce
« À vendre » pour une Bentley « état quasi neuf » sur un des murs sacrés de
la forteresse de Thrymheim.
— Écoute, parce que je suis ton amie, je vais te prévenir : les opinions
sont mitigées, dans la salle de réunion de Skathi. La plupart des déesses
pensent que tu n’as pas le niveau. Attends-toi à de nombreuses questions.
Bien qu’encore à l’extérieur de la salle, elles entendaient déjà les déesses
débattre pour savoir si Nïx avait vraiment « la niaque ».
— Qui est là ?
— Toutes les déesses. Enfin, toutes celles qui pratiquent la position
debout, la lévitation et la projection astrale.
— Et tu dirais que j’ai mes chances ?
— Avec toi, rien n’est impossible. C’est pour ça que je t’ai toujours
aimée.
Nïx hocha la tête, songeuse.
— En dehors de quelques autres divinités, tu as toujours été ma préférée.
Riora pinça les lèvres et s’effaça pour laisser entrer Nïx.
Au milieu de la salle se trouvait une immense table en bois formée de
trois cercles concentriques en rotation. Le premier mesurait tous les temps.
Le deuxième était une carte du monde mortel et de ses domaines voisins – en
évolution permanente. Le troisième contrôlait les mouvements célestes
répercutés dans toutes les dimensions. Le centre de la table était creux, et une
estrade y était installée.
De nombreuses déesses, ou leur avatar dans cette dimension, se
trouvaient là. En chair et en os, il y avait les divinités sorcières Hécate et
Hela ; Lamia, la déesse de la vie et de la fécondité ; Wohpe, la déesse de la
paix ; Saroh, la déesse du Djinn ; la Grande Ourse, protectrice des
changeformes, et bien d’autres encore.
Avec un petit hochement de tête d’encouragement, Riora laissa Nïx et
rejoignit sa place autour de la table.
La séance était présidée par la légendaire Skathi. Elle semblait exaspérée,
affichant clairement son opinion quant à la demande de Nïx.
La Valkyrie ne parut pas remarquer la mauvaise humeur de la déesse.
Avec sa chauve-souris sur l’épaule, elle se dirigea nonchalamment vers
l’estrade, au centre de la table. Un passage s’ouvrit devant elle, le bois
disparaissant puis réapparaissant derrière elle.
Une fois sur l’estrade, elle se tourna vers Skathi. Il était de notoriété
publique que celui ou celle qui regardait la déesse dans les yeux ressentait
toutes les peurs et tous les chagrins de ceux que Skathi avait pourchassés au
cours des siècles. Pourtant, Nïx soutint bravement son regard, ce qui sembla
surprendre la déesse.
Skathi toussota et déclara la séance ouverte, puis elle s’assit.
— Nous nous dispenserons des formalités pour la durée de cette séance.
Nous nous réunissons aujourd’hui pour étudier la demande de Phénïx la
Savante, qui désire nous rejoindre au panthéon des déesses.
Les doigts bien droits les uns contre les autres, elle se tourna vers Nïx et
demanda :
— Expose-nous, à ta façon, les raisons qui pourraient nous convaincre de
t’accueillir parmi nous.
— Eh bien… je sais mimer…
Elle leur fit une démonstration, pendant que Riora se laissait tomber front
contre table.
— Je gagne tous les concours de beuverie…
Nïx chercha du regard un tonnelet de bière pour le leur prouver.
— Deux de mes trois parents sont des dieux, et j’ai un pouvoir digne
d’une déesse.
Skathi leva les yeux au ciel.
— Si l’on excepte ton talent pour le mime, une chose joue définitivement
contre toi : le sang humain qui coule dans tes veines. Un de tes trois parents
était un mortel.
— Je n’ai pas l’impression que cela me ralentisse beaucoup. Après tout,
rien que pour cette Accession, j’ai orchestré la mort de Crom Cruach…
Le dieu du cannibalisme.
— … mais si je ne me trompe, c’était un peu sur ta liste, ça, Skathi, non ?
Bon… on réglera ça au bar.
Skathi la fusilla du regard, et les flammes dans son temple montèrent plus
haut. Mais le grondement de tonnerre qui suivit sembla la calmer.
— Une déesse se juge aux gens qu’elle fréquente. Or toi, tu es proche de
Loa, la prêtresse vaudoue, une simple commerçante devenue praticienne des
arts obscurs ?
— Loa préfère qu’on la dise « commercenaire ».
— As-tu conscience de l’importance de son pouvoir ?
— Je compte dessus, soupira Nïx.
— Sous ta direction, la Dorada, la Reine du Mal, a ressuscité, intervint
Lamia la Séductrice.
— On est comme ça, Dora et moi, dit Nïx en écartant les bras. Bon, je
suis la première à reconnaître qu’elle a des défauts. Au réveil, elle est
toujours d’une humeur de chien. Et avec elle, c’est toujours « moi, moi,
moi », « anneau, anneau, anneau ».
— Pourquoi l’avoir ramenée à la vie, alors ? demanda Skathi.
— Personne d’autre ne l’aurait fait !
La chauve-souris se pencha à l’oreille de Nïx. Cette dernière hocha la tête
et murmura :
— Retrouve-moi au coup de foudre.
Elle suivit d’un regard aimant la créature qui s’envola en poussant un cri.
— On se concentre un peu ! lança sèchement Skathi.
— Ah oui. On parlait de quoi ? Faisons vite, OK ? L’heure du dodo est
déjà passée pour Bertille.
L’impertinence de Nïx laissa l’assemblée bouche bée.
— Et aussi parce que nous allons avoir besoin d’elle, dit Nïx, à personne
en particulier.
— De qui ? demanda Skathi.
— De Dora. Tu me demandes pourquoi je l’ai ressuscitée, je te réponds,
dit Nïx comme si elle parlait à un enfant. Mais vous êtes toutes ivres ou
quoi ?
— Poursuivons, reprit Skathi. Tu déclares posséder le pouvoir d’une
déesse, tu te fais appeler la Savante, et pourtant, tu n’arrives même pas à
trouver ta sœur Furie.
— Trouver ? Comme dans « faire venir à la lumière » ? demanda Nïx,
laissant l’assistance plus que perplexe.
— Tu as contribué à réunir au sein d’alliances différentes factions
d’immortels pour l’Accession, intervint Hécate. Tu as aidé ainsi des créatures
de différentes espèces à trouver leur âme sœur. Si j’ai bien compris, nous
allons avoir droit à une avalanche d’halfelins dans les générations futures.
— C’est formidable, les halfelins, souligna Nïx. Pensez à la reine
Emmaline chez les Lycae, à la reine Bettina chez les démons meurtriers, à
Mariketa l’Attendue, chef de notre Maison des Sorciers. Et puis, les
Valkyries ont un faible pour les halfelins, vu qu’elles ont trois parents très,
très différents les uns des autres. D’une certaine manière, on pourrait nous
appeler des triolins…
Gros clin d’œil.
— Mais pourquoi favoriser sans relâche la naissance d’halfelins et le
rétablissement d’alliances anciennes ? demanda Hécate. Pour combattre un
ennemi ?
— Les Moriors, souffla Nïx.
À l’évocation des Porteurs de Malheur, l’assistance se tendit. On ne
parlait pas à la légère des Moriors.
Mais la Valkyrie ne parut pas saisir le malaise qu’elle provoquait.
— Tous les signes avant-coureurs sont là. Ils sont en train de descendre
sur nous. L’Accession existe pour limiter la population des immortels, mais
celle-ci, les mortels et les dieux devraient la redouter eux aussi.
— Nïx est bien placée pour sentir ce genre de chose, reconnut Lamia,
s’attirant des regards noirs.
Les flammes de Skathi grandirent encore.
— Tu as pris sur toi de préparer seule la défense contre les Moriors ? Tu
joues avec l’avenir de tout le Mythos, Valkyrie !
— Pas la défense. L’offensive. Pourquoi sortir du trou pour autre chose ?
Je suis pas une petite joueuse, moi. Et c’est pour cela que je suis ici. Seule
une divinité – avec son panthéon pour la soutenir – peut unir toutes les
factions du Mythos.
— Tu te crois capable de mener l’attaque ? Toi ? Contre eux ?
— Cf. plus haut dans les minutes de cette rencontre. Voir « petite
joueuse ».
— Ça suffit avec tes sarcasmes ! s’écria Skathi. Tu prends tout cela
beaucoup trop à la légère !
L’attitude joueuse et décontractée de Nïx disparut brusquement. En un
instant, ses iris devinrent des tourbillons de mercure.
— C’est parce que je connais déjà l’issue de cette rencontre. Je l’ai vue.
— C’est-à-dire ?
— Vous allez rejeter ma demande en me disant que je dois me consacrer
à une cause, me concentrer sur un pouvoir en particulier – me spécialiser,
quoi. Après tout, tu es la déesse de la chasse, la Grande Ourse celle des
changeformes, Lamia celle du couci-couça.
Comme Lamia fronçait les sourcils, Nïx haussa les épaules.
— Je dis ce que je vois, c’est tout.
Puis elle s’adressa à toute l’assemblée.
— Vous pensez que cette spécialité doit être cruciale. Dans la mesure où
« vision de l’avenir » est déjà pris – total respect à la déesse Pronoea –, vous
vous dites qu’il ne me reste plus rien. Mais je vais vous révéler ma spécialité,
et vous allez toutes comprendre combien c’est un incontournable.
Skathi pinça les lèvres.
— Épate-nous, Valkyrie.
Nïx se tut, ménageant le suspense.
— Je vais renaître des cendres des temps anciens pour devenir Phénïx, la
déesse des… Accessions.
39

Dans le ventre du monstre, les ténèbres n’étaient percées que par une
matière verte luminescente.
Thronos s’était réveillé plaqué contre une paroi molle, tenu par des veines
caoutchouteuses semblables à des tentacules qui lui enlaçaient le torse et les
jambes.
Chaque veine était couverte de cavités suintantes, dont l’une était
justement en train de vomir une pâte verte sur sa peau, ses ailes et ce qu’il
restait de ses vêtements.
La douleur se répandit en lui, de la fumée s’éleva. De l’acide ! L’odeur
putride qui s’insinuait dans ses narines lui brûla les poumons. Il se débattit,
mû par une incontrôlable envie de voler, mais ne parvint pas à se libérer.
Nïx ne lui avait laissé que quatre minutes pour se libérer et libérer
Melanthe.
Lanthe. Il regarda sur sa droite.
Elle était dans la même situation que lui, attachée à ce qui ressemblait à
une paroi d’estomac, entourée d’énormes pustules luminescentes. Elle n’avait
pas repris conscience et les croyait probablement toujours à Feveris.
L’acide avait rongé une partie de sa peau et l’essentiel de son pectoral en
métal. Dans une certaine mesure, l’or du dragon, indestructible, l’avait
jusque-là protégée.
Une pustule éclata juste à côté d’elle, et d’autres tentacules, plus épais,
jaillirent de la plaie pour arracher des lambeaux de sa chair si pâle.
Pour la manger.
Thronos poussa un hurlement, se débattit de toutes ses forces. Le
tentacule qui retenait son bras droit s’étira tandis qu’il se penchait en avant…
et découvrait des milliers d’autres immortels eux aussi attachés, inconscients
comme Lanthe. L’estomac semblait se prolonger sur des kilomètres.
Sous l’effet d’une poussée de bile, le tentacule, autour de son bras, se
déchira. De ses griffes, il coupa l’autre. Sur le point de lacérer ceux qui
emprisonnaient ses jambes, il hésita, regarda à ses pieds. Plusieurs dizaines
de mètres plus bas, un bassin d’acide vert bouillonnant attendait sa chute.
Dans quel état étaient ses ailes ?
Priant pour qu’elles aient la force de les porter, Melanthe et lui, il libéra
ses jambes et se laissa tomber, déployant ses ailes avec une grimace. Se
frayant un chemin parmi l’épaisseur des miasmes, il parvint à remonter vers
elle.
Malgré les supplications sinistres d’innombrables êtres, il ne pouvait
penser qu’à son âme sœur. Nïx lui avait dit que cet estomac était trop épais
pour être déchiré, qu’on le droguerait une nouvelle fois avant qu’il trouve le
chemin de la liberté. Elle l’avait prévenu : il n’avait que deux cent quarante
secondes à partir de son réveil avant qu’une brume empoisonnée ne soit
dispersée, effaçant sa mémoire et le renvoyant au pays de ses rêves les plus
chers.
Il jeta un regard par-dessus son épaule. De l’autre côté de l’estomac,
accrochée à la paroi, se trouvait une glande d’au moins cinq mètres de
diamètre, qui enflait. Pour souffler la brume empoisonnée ?
Il allait manquer de temps ! Ouvrir un portail était leur seul espoir. Il
rejoignit Melanthe.
Attrapant le tentacule qui lui tenait le bras, il en déchira la surface
caoutchouteuse, tout en écartant l’extrémité d’où jaillissait l’acide.
Elle ouvrit brusquement les yeux, inspira… et poussa un hurlement à
faire peur.
Redoublant d’efforts, il s’attaqua au tentacule suivant.
— Non, non ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! se lamenta Lanthe. Dis-moi
que ce truc ne mange pas ma peau !
— Calme-toi. Il va falloir que tu ouvres un portail.
Elle secoua la tête contre la paroi putride. Des mèches de ses cheveux
restèrent engluées, arrachées.
— C’est pour ça que j’éprouvais des sensations de brûlure, à Feveris !
Il la libéra enfin, et elle s’accrocha à lui.
— Fais en sorte que ça s’arrête ! Je te donnerai n’importe quoi, mais fais
en sorte que je me réveille !
— Nous sommes réveillés. Mais si nous ne quittons pas cet endroit, nous
y resterons pour l’éternité. À Feveris, ton pouvoir s’est rechargé.
— Tu disais que ce n’était pas réel !
— Mais toi, tu n’as pas eu la sensation que ça l’était ? Ton pouvoir est là,
maintenant. Et j’ai besoin que tu t’en serves. Souviens-toi, c’est un muscle.
Elle regarda autour d’eux, sans parvenir à retenir ses cris. La glande
gonflait toujours, menaçant d’éclater.
— Non, regarde-moi ! dit Thronos en lui prenant le menton. Je sais que tu
peux y arriver.
Elle était au bord des larmes, et il ne supportait pas cela.
— Tu peux le faire, petit agneau, murmura-t-il.
Alors, elle hoqueta :
— Je… je vais essayer.
Quand ses yeux se mirent à scintiller, il soupira :
— C’est bien.
Il la sentit se tendre dans ses bras. Malgré sa terreur, elle invoquait son
pouvoir. Il montait en puissance, devenait incontrôlable.
Les autres prisonniers le sentaient-ils aussi ? Autour d’eux, les
gémissements, les grognements se firent plus impérieux.
La magie crépita autour d’elle, encore et encore, sortant d’elle comme
apparaît l’aube – pure, d’un bleu immaculé prenant le pas sur le vert de
l’acide.
Brièvement, Thronos se demanda comment il avait pu un jour considérer
le pouvoir de Lanthe autrement que comme merveilleux.
Les secondes s’écoulèrent. Il la sentit se détendre contre lui.
— J’y suis arrivée !
— Où ? demanda-t-il en cherchant autour d’eux.
Pas d’ouverture. La brume allait jaillir d’un instant à l’autre.
— Il devrait être là ! J’ai ouvert un portail, je l’ai senti !
La glande explosa, soufflant un nuage vert.
— Merde, non !
Contre lui, Lanthe se détendit plus encore.
— Ah, c’est mieux.
Elle sourit et leva vers lui des yeux mi-clos.
— Non ! Reste avec moi ! Où est ce foutu portail ?
Puis il baissa les yeux, horrifié. À ses pieds, une étroite fente s’était
ouverte dans cette réalité… au centre d’une mare d’acide.
Déjà, elle commençait à se refermer. Il marmonna une prière, referma ses
ailes sur Lanthe…
… et sauta.
Comme ils tombaient dans le vide, il se rendit compte qu’une créature les
avait suivis.
40

Lanthe s’éveilla dans le silence assourdissant de la mer.


Elle ouvrit les yeux. L’océan ténébreux les enveloppait, Thronos et elle.
La douleur et l’effort se peignaient sur le visage de son compagnon, qui
peinait à la tenir contre lui et à gagner la surface, la sécurité.
Ils avaient été libérés d’un cauchemar… pour tomber dans un autre.
Elle s’agrippa à lui pour qu’il puisse nager de ses deux bras. Au moins y
avait-il une surface !
Ils étaient à mi-chemin quand ses poumons atteignirent leur limite. Elle
planta ses griffes en lui, en manque d’air. Il nagea plus vite encore. Elle
entendait son cœur battre à tout rompre contre son oreille.
Enfin, ils émergèrent dans un jour d’orage et inspirèrent de longues
bouffées d’un air brumeux. Ballottés par une forte houle, arrosés d’écume, ils
eurent du mal à reprendre leurs esprits.
— Où sommes…
Lanthe se tut brusquement quand Thronos leva la tête. Elle l’imita et vit
un mur d’eau occultant l’horizon, montant jusqu’au ciel.
Il était d’une hauteur indescriptible, et il allait s’abattre sur eux.
Thronos avait déjà donné le coup de pied nécessaire à leur propulsion, et
ils décollèrent. Mais s’ils ne parvenaient pas à voler assez haut…
La hauteur de cette vague était tout simplement inconcevable – une
montagne liquide sur le point de les engloutir.
— Plus vite, Thronos !
Il avait le visage fermé. Elle sentait son cœur battre précipitamment,
comme sur le point d’exploser.
— Ne me lâche pas, Lanthe !
Alors que les flots s’apprêtaient à les submerger, il pivota dans l’air et
referma ses ailes autour d’elle. La vague les heurta avec une telle violence
que l’eau en devint plus dure que de la pierre.
Ils furent jetés au pied d’une falaise. Les lames s’y brisaient sur des
rochers déchiquetés qui déchirèrent les ailes de Thronos, à la manière d’un
monstre aux crocs acérés essayant de lui arracher Lanthe.
Ils s’accrochèrent l’un à l’autre.
La vague les remporta vers le large.
Ils s’accrochèrent plus fort encore.
La puissance de l’eau les plaqua contre un récif de corail, avant de les
renvoyer contre les rochers.
Mais quand la vague recula de nouveau… ils restèrent sur les rochers.
Thronos avait réussi à agripper la falaise d’une main tremblante.
Serrant les dents, il sauta vers le haut, les mettant hors d’atteinte de la
vague, dont la crête claqua comme un fouet juste en dessous d’eux et leur
lécha les pieds de sa langue d’écume.
Au prix d’immenses efforts, il réussit à grimper jusqu’au sommet de la
falaise. Il poussa Melanthe sur le bord, puis se hissa à son tour. À bout de
souffle, ils restèrent ainsi un long moment, crachant de l’eau de mer. À leurs
pieds, la falaise tremblait sous les assauts des vagues.
— Melanthe, hoqueta Thronos. Parle-moi. Es-tu blessée ?
Elle secoua la tête. Une nouvelle fois, il l’avait protégée du cocon de ses
ailes.
— Juste ici et là, mais ça vient de cet endroit horrible…
Des morceaux de sa peau avaient été rongés par l’acide, puis aspirés.
Elle avait servi de nourriture. Et, sans l’intervention de Nïx, cela aurait
continué. Mais c’était la Valkyrie qui les avait envoyés dans cet endroit au
départ ! Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
La majeure partie du pectoral de Lanthe avait disparu ; ce qui restait de sa
jupe – vraiment pas grand-chose – pendait à sa taille.
— Tu penses qu’on a passé combien de temps dans cet… endroit ?
— Plusieurs heures, plusieurs jours, qui sait ? Des semaines, même, peut-
être. Je doute que la notion de temps soit la même à Feveris et dans les autres
dimensions.
— Certes.
Elle n’aurait jamais les mots nécessaires pour décrire l’horreur vécue là-
bas. Seul Thronos pourrait comprendre les tentacules, le pus, la brûlure.
Lanthe frissonna. Penser à cet endroit lui faisait perdre l’esprit.
Thronos roula jusqu’au bord de la falaise pour observer les vagues,
comme s’il cherchait quelque chose. Elle remarqua qu’une de ses ailes
semblait très mal en point, avec des écailles de travers.
— Et toi, tu es très amoché, non ?
— J’ai un avant-bras et une aile cassés. Et je pense que mon crâne s’est
fendu. Rien de vraiment grave.
Ah bon ?
— Qu’est-ce que tu cherches ?
— Je pense que quelqu’un, ou quelque chose, nous a suivis. On n’y
voyait pas grand-chose, là-dedans, mais je crois que j’ai aperçu une créature.
— Qui doit être morte à présent. Personne n’aurait pu sortir de ce
courant. D’ailleurs, comment as-tu fait, toi ? demanda Lanthe, intriguée.
— Je ne suis pas aussi faible que tu le penses. Je suis un mâle immortel
dans la force de l’âge.
Et, comme pour le prouver, il se leva. Sa chemise avait été soit mangée,
soit déchirée, et l’essentiel de son pantalon en cuir avait été dissous par
l’acide.
— Et ça, c’était l’équivalent d’un courant immortel. Nous aurions dû être
déchiquetés.
— Mais nous ne l’avons pas été.
Il lui tendit la main, l’aida à se lever à son tour.
— Penses-tu que nous avons bénéficié d’une assistance surnaturelle ?
demanda Lanthe.
— C’est si dur que ça de croire que j’ai tout fait seul ?
Il la regarda dans les yeux et ajouta :
— Peut-être que c’est grâce à toi que je suis aussi fort.
Il semblait tellement sûr de lui qu’elle décida de ne pas le contredire.
— En tout cas, merci de m’avoir sortie de là. On n’arrête pas de se sauver
la mise l’un à l’autre, hein ?
— C’est ainsi que les choses sont censées être, non ?
Cette simple question semblait receler bien d’autres interrogations, aussi
Melanthe préféra-t-elle changer de sujet.
— À ton avis, on est où ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Melanthe passa en revue sa propre tenue. Le médaillon était intact, mais
son pectoral était irréparable. Les bords déchirés devenus coupants
entamaient ses chairs déjà bien mal en point. Elle défit le dernier crochet
encore en place et jeta l’objet. Ses cheveux étaient suffisamment longs pour
couvrir l’essentiel de sa poitrine – et, de toute façon, cela lui importait peu.
Dans le dos, en revanche, ses boucles avaient été mangées, et elle arborait
une coupe au carré bien involontaire. Ses bottes avaient été trouées par les
sucs gastriques, mais ses semelles protégeaient encore la majeure partie de
ses pieds.
Il ne restait que quelques lambeaux de sa jupe. Par égard pour Thronos,
elle la fit tourner autour de sa taille pour se couvrir devant. La jupe cul nu
allait peut-être devenir la grande mode, qui sait ?
Thronos examina sa poitrine.
— Tu as été plus brûlée que je ne le pensais. Tu dois te reposer et te
régénérer.
— Où ? On n’a aucune idée des dangers qui nous entourent.
— Alors il nous faut grimper plus haut pendant que mon aile guérit.
Il observa l’horizon. Elle ne voyait qu’un terrain plat, immense dalle
grise assortie au ciel sinistre.
— Encore faudrait-il qu’il y ait un « plus haut », répondit-elle.
Mais il voyait plus loin qu’elle.
— Viens, dit-il en lui prenant la main.
La pierre était creusée d’innombrables cratères – l’idéal pour des bottes à
talons aiguilles trouées par l’acide.
— Je peux marcher toute seule.
— Je sais.
Il garda sa main dans la sienne. Après l’enfer de Pandémonia, il semblait
éprouver en permanence le besoin de la toucher.
Redoutait-il encore qu’elle ne lui soit enlevée ?
Quoi que ce fût, ce qu’il avait vu avait changé cet homme. Que lui
arriverait-il lorsqu’ils se sépareraient définitivement ?
Pour l’instant, main dans la main, ils avançaient, contournant les trous les
plus profonds.
— Et si c’était encore un rêve ? demanda Lanthe. Cette hallucination était
tellement réaliste…
Tu sais, Thronossou, celui où il y avait du sexe inter-espèces avec nous
dans les premiers rôles.
Il hocha la tête.
— J’ai l’impression d’avoir vraiment vécu tout cela.
— On a de la chance qu’il ne se soit rien passé. Tu n’as commis aucune
faute, et je n’ai pas failli tomber enceinte.
— Si nous n’étions pas ensorcelés, pourquoi étions-nous aussi attirés l’un
par l’autre ?
Elle n’avait pas besoin de lire dans son esprit pour savoir que le mec en
Thronos aurait voulu que les deux orgasmes qu’il lui avait donnés comptent.
— Effet placebo, peut-être ? Tout ce que je sais, c’est que ce truc qui ne
s’est pas passé sur Feveris – ou son illusion – ne change rien.
— Je pense que tu es mon âme sœur et que je suis la tienne.
Ah. Thronos l’arrogant était de retour. Elle lui servit sa réponse standard.
— Les sorceri n’ont pas d’âme sœur.
Comme il ouvrait la bouche pour protester, elle leva sa main libre.
— Je suis fatiguée, là, Thronos. Attends au moins que ma peau se soit
régénérée pour m’enquiquiner.
Il se rembrunit et reprit son chemin, en direction d’un horizon de néant.
Nïx avait dit à Lanthe d’embraser les mondes. Que pouvait-elle
réellement changer dans un endroit comme celui-ci ? Et, dans ce ventre
monstrueux, elle n’avait pas exactement joué les allumettes…
Lanthe avait toujours cru qu’au moins, elle tirerait une leçon de cette
expérience, de ses voyages. Mais tout ce qu’elle avait appris à Feveris, c’était
que Thronos pouvait être sexy en diable et qu’il avait la langue pointue et très
efficace.
Oh, et aussi que partager cette intimité avec lui avait tout changé.
Pour elle.
Quand ils s’étaient allongés dans les bras l’un de l’autre, ç’avait été
comme si rien, jamais, ne les avait opposés…
Le terrain devenant plus escarpé, il la prit par le bras pour l’aider.
Seigneurs, son contact la rendait folle. Non, non, non, elle ne pouvait pas
craquer pour Thronos. Hors de question.
« Mal barré » était un gros euphémisme pour décrire leur avenir
ensemble.
Si elle disait à Sabine : « Je veux épouser un vrekener », sa sœur en
conclurait aussitôt qu’elle avait subi un lavage de cerveau. Sabine et
Rydstrom auraient des envies de meurtre.
Comment Lanthe pourrait-elle les empêcher de tuer Thronos ? Ah, mais
c’était très simple, elle ne pourrait pas.
Une bourrasque balaya l’immensité, glaçant sa peau nue. Pour échapper à
cette sinistre réalité, elle pensa à sa sœur et à leur nouvelle famille élargie.
Rydstrom lui manquait, c’était leur roc à tous. Sabine lui manquait, au point
qu’elle en souffrait physiquement. Ses adorables nièces lui manquaient, avec
leurs cheveux blonds doux comme de la soie et leurs grands yeux violets.
L’aînée, de quelques secondes, s’appelait Brianna – Bri pour faire court.
Alyson, la plus jeune, était surnommée Aly. Cadeon et Holly avaient voulu
donner à leurs filles des prénoms d’êtres chers, mais pour finir, Holly, qui
avait un TOC avec le chiffre trois et ne se remettait pas de n’avoir eu que des
jumelles, n’avait pu résister à la tentation de prénoms à trois syllabes pouvant
être abrégés en surnoms de trois lettres.
Aly et Bri étaient de vraies chipies. Tout le monde avait redouté que le
Pravus ne cherche à attenter à leur vie – en tant que Porteuse pour cette
Accession, Holly avait essuyé plusieurs tentatives de meurtre –, mais il n’y
avait pas eu lieu de s’alarmer.
Les nièces de Lanthe étaient brillantes, déjà capables de se téléporter. Si
elles sentaient un danger – ou l’heure du bain – approcher, elles téléportaient
tout simplement leurs petites fesses en couches-culottes.
Quand elles avaient faim, elles se téléportaient directement sur le sein de
leur mère, ce qui ne manquait pas de faire flipper Holly, de nature plutôt
guindée. Cadeon trouvait cela génial et n’arrêtait pas d’en faire l’éloge. Des
jumelles, et de la poitrine de sa femme.
Ce bon à rien de Cade avait fini par s’en sortir plutôt bien, abandonnant
sa vie de mercenaire pour bâtir une famille avec son âme sœur. Comme
Rydstrom et Sabine, Cadeon et Holly étaient aussi différents qu’il était
possible de l’être.
Peut-être que la différence empêchait la routine… Malgré elle, Lanthe
regarda Thronos.
Mais les factions auxquelles appartenaient Rydstrom et Sabine, Cadeon et
Holly n’étaient pas en guerre les unes contre les autres. Leurs frères et sœurs
n’allaient pas chercher à assassiner ceux qu’ils aimaient.
La perspective de son avenir la désespéra soudain. Parce qu’elle ne
pouvait pas avoir Thronos ? Elle aurait aimé ne pas savoir combien son torse
était chaud quand il la tenait contre lui. Ne pas savoir à quoi ressemblerait
l’amour avec lui.
Lanthe était une sorcière qui voulait ce qu’elle voulait quand elle le
voulait…
Cela ne se produira pas.
Son désespoir se changea rapidement en ressentiment. Thronos était
responsable de cela. Sans lui, elle ne se serait pas posé ce genre de question,
n’aurait pas imaginé autre chose que ce qu’elle avait connu jusque-là.
Quelques minutes s’écoulèrent, puis il dit soudain :
— Je ne peux pas m’empêcher de penser à Feveris.
Elle dégagea sa main d’un mouvement brusque.
— Essaie quand même !
Quand une nouvelle bourrasque souffla, elle regarda autour d’eux et
donna un coup de pied dans un caillou.
— Toute cette histoire me fait penser à Bandits, bandits, en cent fois pire,
et j’ai plus l’âge !
— Je ne connais pas ces bandits, Lanthe.
— Ça m’aurait étonnée, tiens.
De toute sa vie éternelle, il n’avait jamais regardé de film.
Ils n’avaient rien en commun, sinon quelques souvenirs d’enfance et de
récentes hallucinations orgasmiques.

Perdre Melanthe pour toujours, la regarder mourir sans rien pouvoir faire,
Thronos savait ce que cela lui ferait.
Mais il savait aussi désormais ce que la posséder provoquerait en lui.
Aucun de ces deux événements ne s’était réellement produit, et du coup,
il se demandait s’il était vraiment avec elle en cet instant. Et elle ne
comprenait pas pourquoi il la touchait sans arrêt ?
Dans les deux dernières dimensions qu’ils avaient traversées, Melanthe et
lui avaient été mis à l’épreuve, et il s’était senti plus proche d’elle. Pourtant,
elle semblait vouloir s’éloigner de lui.
Mais elle avait été blessée et devait être frigorifiée sous l’effet de la
régénération. Sans compter qu’il était difficile de surmonter le choc d’une
expérience pareille.
Elle devait avoir une faim de loup, aussi. Il ne se souvenait même plus de
la dernière fois où ils avaient mangé. Combien de jours, ou de semaines,
sommes-nous restés dans le ventre de ce monstre ? Il s’était toujours douté
que le temps passait différemment à Pandémonia. Mais quand avaient-ils
quitté cette dimension démoniaque ? Il ne pouvait que tenter de deviner la
durée de leur disparition.
Il l’aida à franchir un ravin, l’esprit essentiellement occupé par quatre
choses : il était inquiet pour la sécurité de Lanthe, revivait sa mort sans arrêt,
se souvenait de la fierté éprouvée lorsqu’elle avait manipulé les démons pour
le sauver et savourait le souvenir de sa réaction dans leur rêve de Feveris.
S’attardant sur ce dernier point, il abaissa volontairement ses boucliers
mentaux afin qu’elle perçoive clairement ses pensées les plus agréables.
Il se remémora sa langue sur la fente de son gland… la pression de son
sexe alors qu’il s’introduisait en elle… son cœur battant parce qu’elle en avait
envie, elle aussi…
— Ce n’était pas la réalité ! insista-t-elle.
— Ça y ressemblait pourtant beaucoup ! Merde, je connais ton goût. Je
connais tes gémissements. Pourquoi cherches-tu tant à nier ce que nous avons
ressenti ?
On aurait dit qu’elle considérait son abandon comme un signe de
faiblesse. Alors que tout ce que je ressens, moi, c’est la force que cela m’a
donnée.
— Parce que cela n’est jamais arrivé ! Tiens, si cette hallucination a
vraiment eu lieu, la mèche de Nïx devrait être dans ma poche, non ?
Elle plongea une main dans une bande de cuir détrempé de sa jupe en
loques.
Et en sortit une mèche de cheveux de Valkyrie.
Il en resta bouche bée. Feveris avait été réel ?
Perplexe, Melanthe se pinça la base du nez.
— Non, non. Nïx a dû me fourrer ça dans la poche quand elle m’a
attaquée sur l’île. Elle a très bien pu le faire lorsque j’étais inconsciente. Ou
même quand j’étais dans le ventre du monstre… Ne me regarde pas comme
ça.
Elle remit la mèche dans sa poche.
— Comme ça ? Tu veux dire, comme si je t’avais fait hurler de plaisir ?
murmura-t-il en s’approchant. Regarde les choses en face, sorcière : j’ai failli
te posséder, et tu as pris ton pied. Tu avais envie que je sois en toi. Tu en
voulais plus. Rien ne pourra jamais effacer cela.
— Ç’aurait été la catastrophe !
Elle semblait mi-furieuse, mi-craintive.
Il se pencha, caressa ses lèvres avec le pouce.
— Je voudrais qu’on reprenne où nous avons été interrompus.
— Un mec qui veut coucher avec moi, dit-elle en se détournant. Quelle
originalité !
Il l’attrapa par le bras, l’attira contre lui.
— Tu sais très bien que je veux plus que coucher avec toi. Je veux tout de
toi.
Elle ouvrit la bouche, puis sembla se reprendre.
— Le regret ne fait partie du monde sorceri, mais cela ne veut pas dire
que l’on peut tout faire pour autant. Ce que tu voudrais entre nous est tout
simplement… impossible. Nous sommes trop différents. Nos familles et nos
factions ne l’accepteraient jamais.
— Peut-être qu’une relation entre une sorceri et un vrekener finirait par
s’avérer impossible. Mais nous avons déjà traversé tant d’épreuves. Nous
nous méritons l’un l’autre, tu ne peux pas le nier. Sans tous les conflits qui
nous accablent, m’accepterais-tu ?
Elle ne répondit pas, refusant de croiser son regard.
— Regarde-moi, Melanthe.
Lorsque, enfin, elle lui fit face, il lut dans ses yeux la même vulnérabilité
qu’au moment où il avait été sur le point de la posséder.
Et il lui sembla qu’il commençait à la comprendre…
À Pandémonia, il avait découvert que son âme sœur avait soif d’amour.
Elle ne l’avait jamais trouvé avec un autre et ne se contenterait pas d’un
substitut. Elle lui avait dit qu’elle ne donnerait son cœur qu’à l’homme de sa
vie.
Je suis cet homme.
En la regardant aujourd’hui, il comprenait pourquoi elle se sentait
vulnérable – son cœur s’était déjà ouvert. Melanthe pouvait tomber
amoureuse de lui, il le savait. Il pouvait posséder une partie d’elle.
— Lâche-moi, Thronos.
— Et si je dis « jamais » ?
À cet instant, il comprit comment il lui faudrait se comporter face à la
magie de Lanthe une fois à Cyel. C’était tellement évident qu’il faillit se
donner une claque sur le front.
Poussant un soupir d’agacement, elle lui donna un coup de pied dans le
tibia. Il la prit par la nuque et l’attira vers lui pour un baiser trop longtemps
attendu…
Un filet métallique leur tomba dessus.
Thronos poussa un cri, ouvrit ses ailes, se piégeant lui-même dans les
filins plombés.
— Seigneurs, c’est comme les tentacules ! s’écria Lanthe en tombant à
genoux pour tenter d’échapper au filet. Retire-le, retire-le !
— C’est ce que j’essaie de faire !
Quand il donna un coup de griffes, des étincelles jaillirent. Protection
magique.
Au moment où il percevait la présence de créatures étrangères, Melanthe
cria :
— Des sentinelles sthénos !
Mais il n’eut pas le temps de réagir. Déjà, elle était attrapée et tirée par-
dessous le filet. Il se rua derrière elle, se débattit avec toute l’énergie qu’il lui
restait, jusqu’à ce qu’une des créatures soulève Melanthe à bout de bras,
comme une poupée, et pointe un trident sur son cou.
Ils étaient encerclés par une dizaine de sthénos, des gorgones de deux
mètres cinquante de haut, vicieuses et cruelles, avec des serpents de mer
violets en guise de cheveux. Chacune était armée d’un trident.
— Relâchez-nous, ordonna Melanthe, dont les yeux et les mains
projetaient une lumière bleue.
Rien.
— Relâchez-nous immédiatement !
— Tes pouvoirs ne marcheront pas sur nous, sorcière, dit la plus grande
sthéno, visiblement la chef du groupe. Nous avons reçu un blindage divin.
Bien. Il allait donc falloir se battre. Les yeux de Thronos se posaient
partout à la fois tandis qu’il répétait mentalement l’enchaînement de ses
coups. Mais, soudain, la sthéno qui tenait Melanthe la menaça avec autre
chose qu’un trident.
Des serpents de mer s’étaient enroulés autour d’une de ses épaules, tous
crocs dehors, et dardaient leur langue fourchue.
Melanthe blêmit.
— Leur poison… Il est possible que je ne m’en remette pas.
Il se figea.
— Vous avez commis l’erreur de pénétrer sans autorisation à Sargasoe,
royaume de Nérée.
— Le dieu de la mer ? demanda Melanthe.
— Le dieu Nérée, notre seigneur et maître. Vous lui serez présentés dans
son donjon, où se tiennent les fêtes. Selon l’humeur de Son Altesse, vous
serez les invités… ou le spectacle.
41

Les sthénos avaient attaché leurs prisonniers et leur avaient bandé les
yeux. La descente jusqu’à la mer n’en était que plus périlleuse, et semblait
interminable. Lanthe aurait voulu leur dire que jamais, au grand jamais elle
n’aurait été capable de retrouver le chemin du donjon de Nérée. Mais la
conversation n’était pas leur fort, apparemment.
Il est comment, ce dieu ? lui demanda Thronos en chemin.
Le vrekener semblait avoir surmonté son aversion pour la télépathie.
Nérée est un escroc de première, un genre de croisement entre Pan et
Loki. Il joue avec les autres, les manipule.
Que se passera-t-il si on est « le spectacle » ?
Sans doute un truc qui te donnera envie de prendre une douche à l’eau
bouillante et de te nettoyer la peau avec de la paille de fer. Disons juste que
perso, je ne pense pas réussir à sortir mon popotin de là.
Je ne sais pas ce que veut dire « popotin », Melanthe.
Soupir.
J’ai entendu dire que Sargasoe était un royaume caché dans la
dimension humaine…
Comme Cyel.
Notre objectif doit être de convaincre Nérée de nous transporter chez les
mortels depuis ici, poursuivit-il.
Sans y laisser trop de plumes, si possible…
Penses-tu pouvoir l’ensorceler ?
S’il arrive à immuniser les sthénos contre mon pouvoir, c’est plié. Et il
est probable qu’il me tuerait si j’essayais.
Thronos se tut, perdu dans ses pensées.
Pendant leur longue marche, la peau de Lanthe se régénéra peu à peu,
mais marcher au rythme des sthénos était épuisant. La partie inférieure de
leur corps était constituée de larges queues de serpent, un peu comme chez
les cerunnos, sauf que les gorgones sthénos étaient toutes des femmes. Les
serpents qui leur servaient de cheveux ondulaient de façon hypnotique. Ah, et
leurs mains et leurs griffes étaient en cuivre. Quand Lanthe peinait dans les
sables mouvants, la gorgone qui était affectée à sa surveillance la soutenait, et
ses griffes s’enfonçaient dans son bras.
Après le ventre du monstre, ce n’était rien. N’est-ce pas ?
Faux.
Une bourrasque d’air marin la fit vaciller. Les griffes de la gorgone la
blessèrent une nouvelle fois, et elle ne put retenir un :
— Fais attention avec tes pinces, connasse !
Melanthe ?
Elle avait bien vu que Thronos lui faisait les gros yeux. Mais ce n’était
pas parce qu’il était calme et discipliné qu’elle devait l’imiter. Il avait fait son
caprice sur l’île de l’Ordre ; maintenant, c’était son tour.
J’en ai plus rien à foutre, OK, vrekener ?
Elle avait atteint sa limite. Elle n’en pouvait plus d’ouvrir des portails,
d’être capturée, de servir de nourriture.
Nous nous évaderons une nouvelle fois. Ne t’inquiète pas.
Mais pourquoi es-tu si calme ?
Il ne répondit pas tout de suite, resta silencieux un long moment.
C’est dans ma nature. Ce que tu as vu les premiers jours… ce n’était pas
moi.
Il était d’un tempérament calme, elle l’avait compris. C’est-à-dire qu’à
toutes ses autres qualités, elle pouvait ajouter : « Pas névrosé. »
Enfin, leur escorte ralentit le pas, et ils pénétrèrent dans un espace où le
son résonnait. Une grotte sous-marine ?
Ils descendirent longtemps, sans doute sur plusieurs kilomètres. Quand la
pression lui boucha plusieurs fois les oreilles, Lanthe comprit qu’ils étaient
loin sous la mer. Thronos ne pourrait pas s’envoler, même s’il parvenait à se
libérer.
Elle éprouva de la compassion pour lui. Sa peur des profondeurs était
semblable à celle qu’elle avait du vide. Cela devait être très difficile pour lui.
Sans doute aussi difficile que de vivre à Cyel pour elle. Malgré tout, elle
lui demanda :
Ça va ?
C’est temporaire.
En d’autres termes, ça n’allait pas, mais il s’en sortirait.
À Pandémonia, elle lui avait énuméré les difficultés qu’il y avait à élever
des enfants sorceri, et il avait déclaré, sûr de lui : « On y arrivera. »
On.
Thronos et elle s’en sortaient plutôt bien ensemble, effectivement.
Seigneurs, de là à conclure que le vrekener ferait un bon père… Son
horloge biologique lui hurla : « Le meilleur ! On ne fait pas mieux ! »
Lanthe entendit soudain des bruits mécaniques – roulements,
claquements –, comme si une porte s’ouvrait, et ils pénétrèrent dans une zone
humide et chaude. Les bruits recommencèrent, et derrière eux, le passage se
referma avec un sifflement. L’air sentait la saumure.
On leur retira leurs bandeaux. Thronos se tourna aussitôt vers elle,
comme si son seul désir était de la voir après tout ce noir.
Je vais bien. Toujours sur pied.
Ils se trouvaient dans Sargasoe, le repaire légendaire de Nérée.
La salle où on les avait emmenés avait été creusée dans une roche striée
de rose corail et de bleu. Partout, de l’eau coulait le long des parois, mais
c’était voulu, visiblement.
L’ensemble était éclairé par des… lustres – en réalité des bocaux dans
lesquels nageaient des méduses luminescentes. Partout ondulaient des reflets,
comme sous l’eau, donnant le sentiment que les murs bougeaient.
— Avancez, leur ordonna la chef.
Lanthe et Thronos obéirent. Sous leurs pas, la dalle rocheuse bougeait par
endroits, se rétractant pour laisser entrevoir l’océan. Cet endroit était
spectaculaire.
Il y avait aussi des miroirs, dans lesquels ombres et lumières se
disputaient la vedette. Des regards brillants les suivaient depuis des passages
plongés dans l’obscurité.
Tout à fait l’idée que l’on se faisait du repaire d’une divinité capricieuse
connue pour son tempérament joueur.
Lanthe sentait aussi la présence d’un portail permanent. Comment obtenir
de Nérée qu’il les laisse l’utiliser ?
Le petit groupe s’engagea dans une galerie sous-marine percée d’énormes
hublots qui se succédaient comme des tableaux jalonnant une galerie de
peinture.
Quand Lanthe passa devant le premier hublot, elle écarquilla les yeux. De
l’autre côté, des carcasses de bateaux étaient empilées les unes sur les autres,
comme dans une décharge. Elle se tourna vers Thronos.
Tu as vu ça ?
Il est assez logique que l’antre d’un dieu de la mer soit équipé d’un
vortex.
Un aimant magique.
Nous sommes dans un abysse ; tout coule jusqu’à cet endroit.
Au hublot suivant, elle scruta l’obscurité et aperçut des pierres précieuses
de la taille d’un ballon de foot éparpillées sur le fond sablonneux. Des bancs
de créatures marines passaient. Elles étaient humanoïdes, mais seulement
jusqu’à un certain point : à la place des jambes, les sirènes arboraient une
queue de poisson, et les tritons une série de tentacules.
Derrière le troisième hublot, elle vit un sous-marin dont la coque portait
une inscription en russe, et ce qui ressemblait à un porte-avions. C’était
complètement fou !
Malgré tout ce qu’elle avait subi avant d’atteindre Sargasoe, Lanthe était
fascinée par ce qu’elle découvrait dans cet endroit exotique. Mais qu’allait-il
arriver ensuite ? La prédiction de Nïx résonna dans son esprit : Dans le
premier monde, souffre. Dans le deuxième, fuis. Dans le troisième, suis ta foi.
Dans le quatrième, brille.
Donc Lanthe était censée suivre sa foi, ici ? Elle se mordit la lèvre,
regarda Thronos. « Suivre sa foi » pouvait signifier « rester fidèle à ses
origines ».
Elle avait déjà senti un portail. Et si Nérée proposait deux directions
différentes : Cyel et Rothkalina ?
Était-elle prête à quitter Thronos ? En dépit de ses fanfaronnades et de ses
dénégations, cette idée lui faisait battre le cœur. Si seulement la perspective
d’une relation entre eux n’avait pas posé autant de problèmes
insurmontables…
Ils passèrent devant un miroir, et elle détourna le regard pour ne pas voir
son reflet. Pourtant, soudain, toutes ses blessures se mirent à guérir. Autour
de ses poignets, les liens disparurent, et elle se sentit aussi fraîche que si elle
sortait du bain. Elle baissa les yeux et poussa un petit cri.
Elle portait désormais une jupe de cuir noir, des bas en résille métallique
et des bottes. Son haut était un débardeur tissé d’or et d’argent, avec des
renforts au niveau de la poitrine. D’élégants gantelets métalliques couvraient
ses mains et ses avant-bras, et elle sentait un masque sur son visage.
L’habit de cérémonie des sorceri ! Ses mains se portèrent immédiatement
à son cou. Le médaillon était toujours là !
Elle pivota vers le miroir. Son masque, bleu saphir, soulignait la couleur
de ses yeux. Ses cheveux, qui dépassaient d’un imposant casque en or,
avaient été en partie tressés, et de petites nattes encadraient son visage. Sur sa
nuque, de longues boucles avaient repoussé et descendaient en cascade dans
son dos.
Elle se sentait un peu plus sorcière, et un peu moins plat du jour.
Décidément, Sargasoe n’était pas sans certains agréments ! Elle se tourna
vers Thronos et resta bouche bée.
Le vrekener était beau à mourir.
Toutes ces blessures récentes avaient disparu, et lui aussi était vêtu de
neuf : pantalon et bottes de cuir, large ceinture qui soulignait l’étroitesse de
ses hanches. Une chemise de lin blanche épousait chaque muscle de son
torse, et ses ailes semblaient avoir été retaillées – elles l’avaient probablement
été, d’ailleurs, par une main divine.
Elle était fascinée par son amant démon, grand, musclé, diabolique.
Enfin, amant potentiel. Physiquement, il avait tous les atouts pour attirer
n’importe quelle femme, mais Lanthe admirait aussi sa façon d’être, fier,
fidèle, prêt à partir au combat une nouvelle fois.
Car Thronos et elle étaient de nouveau mis à l’épreuve. Et de nouveau, ils
surmontaient les obstacles, se protégeaient l’un l’autre. Peut-être avait-il
raison, peut-être formaient-ils ce couple vrekener-sorceri qui balaierait les
préjugés.
— Est-ce que c’est la réalité ? demanda-t-il en regardant ses gardes. Entre
les sauts dans l’inconnu et Feveris, je ne suis plus sûr de rien.
Elle avait l’habitude de ce genre de tour de magie, pas lui.
— Je pense, oui.
— Suivez les bruits jusqu’à la fête, leur dit la chef des sthénos en
désignant un couloir de son trident. N’envisagez même pas de vous échapper.
Pour ceux de votre espèce, il n’y a qu’une façon de quitter Sargasoe.
Comme elle faisait demi-tour pour rebrousser chemin, Lanthe se souvint
d’une chose.
— Attendez ! Où sont les vêtements que je portais en arrivant ? Il y avait
une mèche de cheveux…
— Ton offrande a été présentée, répondit la chef, dont les serpents, sur la
tête, bougeaient dans tous les sens. C’est pour cette raison que vous êtes
encore en vie.
— Oh. J’espère que Nïx n’en avait plus besoin, souffla-t-elle lorsque
Thronos et elle furent seuls.
Tandis qu’il la regardait, la tête penchée sur le côté, elle se rendit compte
qu’il ne l’avait encore jamais vue porter une tenue aussi soignée.
— Alors ? T’en penses quoi ?
— Ces vêtements en montrent plus qu’ils n’en cachent. Cela ne te gêne
pas, d’assister à une fête à moitié nue ?
Lanthe n’eut pas le temps de répondre. Un convoi de nymphes des mers
en très, très petite tenue sortit par l’un des accès taillés dans le sol. Des
néréides. D’une beauté éthérée, elles ne portaient qu’une courte jupe
d’écume.
Chaque fois qu’une nymphe émergeait de l’océan et rejetait ses cheveux
en arrière, elle semblait bouger au ralenti. C’était à couper le souffle.
D’après la rumeur qui courait dans le Mythos, Nérée avait été piégé à
Sargasoe soit par un autre pouvoir, soit par sa propre agoraphobie. Sa
solitude l’avait poussé à créer une nouvelle espèce de nymphes, qui lui
servaient de concubines et de domestiques.
Elles s’arrêtèrent devant Thronos et le dévisagèrent, désignant ses ailes
d’un air admiratif et pouffant derrière leurs mains. Lanthe supposa que c’était
la première fois qu’elles voyaient un homme avec des ailes. Parmi les
créatures du Mythos nées dans le ciel, rares étaient celles qui s’aventuraient
jusqu’au fond de l’océan.
Mais bientôt, leurs minauderies laissèrent la place à une concupiscence
non dissimulée. Que pensait Thronos de l’attention dont il était soudain
l’objet ? Lanthe tenta de lire dans ses pensées, mais les boucliers avaient
repris leur place.
Parce qu’il avait des pensées lubriques face à ces nymphes et ne voulait
pas qu’elle le sache ?
Connard. C’était bien les mecs, ça, tiens.
C’est donc ça, la jalousie. Comment avait fait Thronos pour vivre aussi
longtemps avec ce sentiment ?
Elle fusilla les nymphes du regard.
Pas touche, les nymphos, il est à moi.
À moi ?
À moi.
Le simple fait de penser cela provoqua en elle une avalanche d’émotions.
Thronos et elle avaient littéralement connu l’enfer ensemble. Soyons
partenaires… Ils formaient une équipe, désormais, et songer à le quitter, ou à
le partager avec des nymphes, était douloureux.
Quand les néréides s’éloignèrent enfin, elle lança :
— Je devrais peut-être enlever mon haut ? Les nymphes n’en portent pas,
et je ne voudrais pas faire trop habillé.
Il s’approcha d’elle.
— C’est hors de question.
— Tu es sûr ? Tu semblais aussi fasciné par elles qu’elles l’étaient par
toi.
La jalousie, ça craignait, quand même.
— Vraiment ? Mmm…
Il voulait dire quoi, exactement, là ?
— Puisque nous avons été guéris et habillés, reprit Thronos, changeant de
sujet, avons-nous échappé à notre sort d’amuseurs publics ?
Il fallait qu’elle arrête de se prendre la tête avec la jalousie. L’urgent était
de trouver une solution à leur situation.
— Non, pas nécessairement. Cela peut faire partie d’un plan. Méfie-toi. Il
paraît que lorsqu’un invité l’ennuie, Nérée le frappe.
Ils approchaient de la fête. Lanthe se redressa. Elle avait soudain le
sentiment de se retrouver à la cour de Rothkalina sous le règne d’Omort
l’Immortel. Sous l’égide de son demi-frère, le quotidien avait été fait
d’intrigues, de complots et de machinations. Baisser la garde un seul instant
pouvait entraîner la perte d’un pouvoir… ou la mort.
Elle se sentait prête, aujourd’hui. Elle avait fait ses armes dans une zone
de guerre bien pire que celle-ci.
— Notre objectif est de le pousser à nous ouvrir un portail, murmura-t-
elle devant l’entrée voûtée. Fais comme moi. Et souviens-toi : rien ne doit
empêcher notre évasion, d’accord ?
— D’accord.
Il plaqua ses ailes dans son dos jusqu’à ce qu’elles ne dépassent plus que
de quelques centimètres au-dessus de ses épaules.
— Ah, et aussi… Ce dieu de la mer se prend pour un don Juan. Je vais
devoir flirter avec lui, et il faudra que tu fasses comme si de rien n’était.
— Bien sûr, dit-il en posant un bras sur ses épaules. Je te suis.
Ils entrèrent dans la salle. La fête battait son plein. L’endroit, décoré de
coquillages scintillants et de guirlandes d’algues, brillait de mille feux. Des
perles de la taille de boules de bowling ornaient les murs et le plafond.
D’autres ouvertures, dans le sol, révélaient l’océan. Des nymphes chargées de
faire le service en sortaient avec des plateaux et des pichets à l’abri dans une
bulle.
Il y avait plusieurs centaines d’invités. À peu près toutes les espèces du
Mythos étaient représentées, des créatures de l’océan aux êtres de la forêt –
mais il n’y avait personne venant de l’air.
En plus des créatures marines, Lanthe aperçut des selkies, avec leurs
manteaux en peau de phoque, des nymphes arboricoles et des satyres. Au ras
du sol, des kobolds et des gremlins couraient dans tous les sens. Lanthe
aperçut même un fuath sans nez, une espèce particulièrement méchante
d’esprits aquatiques – pieds palmés, crinière blonde mal entretenue et queue
hérissée.
Absolument tous avaient l’air bourrés.
La table, un plateau de verre posé sur des pieds de corail, était immense.
Les chaises étaient en bois flotté verni. Des néréides souriantes passaient
entre les invités pour leur offrir à boire, tandis que d’autres dansaient ou
jouaient de la musique.
L’une d’elles souffla dans une conque pour annoncer leur arrivée, les
présentant comme « Melanthe des deie sorceri, Reine de la Persuasion, et le
prince Thronos de Cyel et de tous les Territoires des Airs ».
— Bienvenue, mes chers invités ! C’est un honneur ! lança l’homme qui
présidait la table.
Ce doit être Nérée. Il était très, très grand. Sa barbe et ses longs cheveux
roux étaient striés de blond. Il ne portait que la partie inférieure d’une toge,
offrant aux regards son torse nu, ses épaules et ses bras musclés et huilés. Des
brassards d’or ceignaient ses biceps impressionnants.
Ses yeux émeraude se promenèrent sur Lanthe avec une telle intensité
que Thronos la serra plus fort contre lui.
D’un geste, Nérée leur fit signe d’approcher. À première vue, il semblait
d’humeur gaie. Pourtant, derrière cette attitude avenante, il y avait quelque
chose de glaçant dans son regard, comme une ombre qui donnait la chair de
poule.
Mais la chair de poule, Lanthe en avait l’habitude. Elle lui lança un large
sourire. En avant la musique !
42

Le dieu avait souhaité la bienvenue à Melanthe et à Thronos, et


maintenant, toute l’assistance les regardait fixement. Mais pas aussi
intensément que Nérée avait fixé Melanthe.
— Souris et fais coucou, mon p’tit gars, dit-elle à Thronos à mi-voix.
Souris et fais coucou, c’est tout.
Il ne comprit pas exactement ce qu’elle voulait dire, se figura que c’était
une autre référence culturelle qui lui échappait. Pendant le trajet qui les avait
menés jusqu’ici, il avait fait de son mieux pour rester calme, car il avait senti
que Melanthe était au bord de la crise de nerfs. Mais là, visiblement, elle
avait retrouvé la forme.
Elle lui faisait penser à un chevalier sur le point de se lancer dans la
bataille : concentrée, sûre d’elle, mais consciente des enjeux.
— Venez vous asseoir à ma table, leur lança Nérée en indiquant deux
chaises à la droite de son trône.
Pourquoi les mettre ainsi à la place d’honneur ?
Les festivités reprirent, la musique recommença. Le chant des nymphes
était étrangement apaisant, mais Thronos savait qu’il devait rester vigilant.
Il évalua leur environnement. Sorties : une seule porte, et les ouvertures
dans le sol. Adversaires : inconnus. Il allait donc considérer toutes les
créatures ici présentes comme des ennemis potentiels – à l’exception, bien
sûr, des nymphes, inoffensives.
Inconvénients : ils se trouvaient très loin sous l’océan, ce qui n’était pas
son terrain favori. À peine une semaine plus tôt, il aurait même dit que c’était
le pire de ses cauchemars.
Mais aujourd’hui, il savait que c’était perdre son âme sœur, son pire
cauchemar.
Lanthe et lui se dirigèrent vers l’extrémité de la table. Il faisait de son
mieux pour dissimuler sa claudication – en situation hostile, les adversaires
visaient toujours les points faibles. Son bras et son aile étaient guéris, mais
ses vieilles blessures lui empoisonnaient toujours l’existence.
D’autres invités étaient déjà installés autour de la table. Parmi eux, des
créatures du Mythos qu’il n’avait encore jamais rencontrées. Certaines
portaient des toges pour le moins minimalistes et des couronnes de fleurs sur
la tête. Thronos s’estima chanceux d’être en tenue traditionnelle de vrekener.
À certains endroits sur la table avaient été disposés des aquariums
remplis d’eau, pour le confort des créatures marines. Elles buvaient
beaucoup, dans des coquillages. Les parois des aquariums étaient
transparentes, mais des tentacules en sortaient pour tâtonner… ou peloter.
Ça ne se fait pas. Mais Thronos se garda de réagir.
Un peu plus loin, toujours à la table, certains laissaient libre cours à leur
lubricité. Des nymphes étaient juchées sur des genoux, ou carrément à cheval
sur des hommes, et leurs mains s’affairaient sous le plateau de verre. À la
façon dont l’une d’elles se trémoussait sur les cuisses velues d’un satyre,
Thronos comprit qu’il devait être en elle. La petite jupe d’écume ne cachait
que le strict nécessaire.
Melanthe lui lança un regard inquiet, redoutant qu’il ne parvienne pas à
supporter ce spectacle. Mais après l’Inferno, il commençait à avoir
l’habitude.
Sur leur passage, les invités lançaient des regards langoureux à Melanthe.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Parmi les femmes présentes, aucune
ne lui arrivait à la cheville. C’était une sorcière sensuelle à la beauté sans
égale.
Il ne l’avait pas vue vêtue ainsi depuis des lustres. Ses cheveux soyeux,
tressés, brillaient à la lumière ; derrière son masque, ses yeux étaient bleu
azur.
Il l’imagina portant cette tenue dans les Territoires. Comparée aux
néréides torse nu qui se promenaient dans Sargasoe, Melanthe paraissait
sobre et discrète. Tout était relatif, se dit-il. Et pour un habitué du tout ou
rien, s’en rendre compte était un exploit.
— Mes amis ! lança Nérée à la foule. Partagez chaleureusement ces
libations, festoyez de ces riches nourritures et emplissez cette salle de votre
gaieté !
— Libations ? murmura Melanthe à Thronos. Riches nourritures et
gaieté ? Ta définition de l’enfer, non ?
À l’entendre, Thronos ne savait pas s’amuser. D’ailleurs, elle l’avait déjà
maintes fois traité de rabat-joie.
Il pouvait être gai, s’il le désirait. Si c’était si important pour elle…
Pourtant, chaque nouveau détail, dans cette salle, lui indiquait que
« festoyer » ne serait jamais une de ses activités favorites. Il était habitué à
chercher Melanthe, il lui fallait de l’action.
Et, pour l’heure, il voulait simplement commencer une nouvelle vie avec
elle.
Après les politesses d’usage, ils s’installèrent à la table. Le dieu claqua
des doigts, et deux nymphes apparurent.
Elles servirent du vin à Lanthe et de la bière à Thronos, manifestant au
passage un intérêt marqué pour ce dernier. Un peu plus tôt, il avait remarqué
combien cela déplaisait à Melanthe. Quand il avait senti qu’elle cherchait à
lire dans ses pensées, il avait redressé ses boucliers mentaux. À elle, pour une
fois, de se demander ce qu’il avait en tête.
— Mes chers voyageurs, le moment est venu de nous réjouir, dit Nérée –
en s’adressant à la poitrine de Melanthe. Un ennemi a réussi à s’introduire ici
le mois dernier, mais il ne venait pas pour enlever un de mes enfants ! Il
voulait juste régler une petite dette.
— Félicitations, Nérée, dit Melanthe d’une voix chaude, en levant son
gobelet.
Enfin, Nérée la regarda en face.
— Et aujourd’hui, j’ai de nouveaux visiteurs à ma table. Ceux qui
partagent mon dîner ont été d’un tel ennui ces derniers temps… dit-il en se
caressant la barbe. Je suis obligé de les exécuter pour pimenter un peu mes
soirées !
Sans cesser de sourire, Lanthe interrogea Thronos :
Tu saisis les enjeux, maintenant ? Nous avons survécu jusque-là. Je ne
veux pas mourir à Sargasoe.
Je me fonds dans le paysage, non ? Alors que son regard n’a
pratiquement pas quitté ta poitrine.
Les ailes de Thronos s’étaient raidies ; ses griffes et ses crocs s’étaient
aiguisés, prêts à en découdre. Il se retenait de sauter sur ce type.
Comme l’aurait fait un démon. Mais il musela sa fureur.
— Portons un toast ! dit Nérée en se levant.
Melanthe s’étrangla. Que regardait-elle en écarquillant les yeux de cette
façon ?
Oh. Nérée avait été particulièrement gâté par la nature. Et lorsqu’il s’était
levé, son membre s’était balancé librement derrière le tissu léger de sa toge.
Melanthe en resta bouche bée.
Il a une béquille de dingue ! On doit pouvoir s’enrouler dedans !
Thronos serra la mâchoire.
Ça y est, tu t’es bien rincé l’œil ?
Et je continue ! Personne ne me croira quand je raconterai ça !
— À nos naufragés, dit Nérée en les désignant d’un ample mouvement du
bras. Qu’ils puissent trouver tout ce qu’ils désirent dans mon domaine.
Il avait dit cela sur un ton qui raidit les ailes de Thronos, mais quand
Melanthe lui donna un coup de coude pour qu’il lève son verre, il joua le jeu.
Pourtant, il ne parvenait pas à se débarrasser d’un mauvais pressentiment.
Bois. Nérée peut t’y forcer s’il le veut.
Levant son verre, Thronos but une gorgée de bière… et la trouva
délicieuse. Il vida son verre avant même de s’en rendre compte.
Aussitôt, une néréide s’approcha de lui avec un pichet et le resservit, tout
en lui fourrant sa poitrine sous le nez.
Des seins nus contre son visage, et sa seule pensée fut : J’espère que
Melanthe voit ça.

Lanthe n’allait pas tarder à devoir jouer les équilibristes.


Elle avait besoin d’intriguer et d’exciter Nérée, un débauché notoire, et
cela sans que, sous l’effet de la jalousie, Thronos parte en vrille.
Facile, non ?
Non.
Quand Nérée reporta son attention sur elle, il lui sembla que des rampes
de spots venaient de se tourner dans sa direction.
— Comment trouves-tu notre vin sorceri ? Le vigneron m’a assuré que
son goût sucré satisferait le palais d’une sorcière.
Lanthe but une gorgée.
— Excellent ! Il est rare que j’en boive un aussi bon hors de chez moi.
— Comment êtes-vous arrivés jusqu’à Sargasoe ?
— Oh, c’est une histoire tellement longue et ennuyeuse…
Ennuyeuse ? Ça me ferait mal !
On se calme. J’ai besoin de me concentrer, là.
Alors vas-y, ensorcelle-le. Il se pourrait que je plaigne le dieu de la mer.
Elle posa une main sur celle de Nérée.
— Parlons plutôt de toi. Je n’ai pas tous les jours l’occasion de rencontrer
une divinité.
— Que veux-tu savoir, sorcière ? Suis-je sous le charme ? Certainement.
Question suivante.
Elle lui sourit. Thronos se détourna, refusant d’être témoin de leur
échange.
— Quel ennemi a osé descendre sur Sargasoe ?
— Un vampire, répondit Nérée. Tu le connais peut-être : c’est Lothaire,
l’Ennemi de Toujours. J’avais une dette envers lui, mais plus maintenant !
— La moitié du Mythos figure dans son infâme livre de dettes.
Malheureusement, c’était le cas de Rydstrom. Sabine et lui avaient passé
l’année précédente à pourchasser ce vampire diabolique pour le mettre à
mort, estimant qu’une sangsue morte ne pourrait réclamer son dû.
Récemment encore, Lothaire était prisonnier de l’Ordre, mais selon toute
vraisemblance, il s’était évadé.
Autrefois, Lanthe avait considéré Lothaire comme l’un des hommes les
plus sexy du Mythos. Mais maintenant…
Elle se tourna vers Thronos. Il sirotait sa bière, en regardant autour de lui
d’un air lugubre.
Doucement avec la bibine, Tigrou.
Dépêche-toi, qu’on en finisse.
Elle revint à Nérée. Un détail lui était revenu et l’intriguait. Le dieu avait
dit que Lothaire était venu un mois plus tôt. Entre Pandémonia et le ventre du
monstre, combien de temps avaient-ils perdu ? Sabine devait être morte
d’inquiétude !
— Je n’aurais jamais imaginé qu’une sorcière puisse voyager en
compagnie d’un vrekener, remarqua Nérée.
— Question tarifs aériens, ils sont imbattables, répondit Lanthe avec un
clin d’œil.
Le dieu sourit, révélant des dents blanches parfaitement alignées. Deux
crocs n’auraient pas été de trop.
— Certes, mais tu es une hédoniste, comme moi. Et le vrekener, non.
— À vrai dire, le destin a tissé un lien entre nous.
Tu es à moi.
Arrête, Thronos !
Nérée balaya sa remarque d’un geste de la main.
— Je devine beaucoup de choses sur toi. La sensualité, ça te connaît, je
me trompe ?
Elle se figea, son gobelet aux lèvres.
— Entre hédonistes, continua Nérée, je dois t’avouer que je trouve
rafraîchissante une femme qui sait s’y prendre au lit. Dans les royaumes
marins, une femelle humanoïde qui maîtrise bien le sujet est toujours très
convoitée.
— Ce n’est pas le cas dans les autres royaumes.
— Pourquoi le sexe est-il le seul domaine dans lequel un homme espère
que sa partenaire sera inexpérimentée ? demanda Nérée d’un ton badin.
Lanthe ne put retenir un large sourire.
— Alors ça, je me le demande !
Nérée s’attarda longuement sur ses lèvres, puis se pencha vers elle avec
l’air d’un homme d’affaires qui va abattre sa meilleure carte.
— Tu veux me connaître, mais moi, je veux qu’on fasse connaissance
tous les deux. Alors dis-moi, quel est le passe-temps favori d’une sorcière
comme toi ?
— Boire du vin en regardant la télé.
Elle illustra la première partie en buvant une longue gorgée.
— Admirable. Et comment réagirais-tu s’il te poussait des branchies ?
On aurait dit qu’il cochait au fur et à mesure les questions d’une liste.
— Je me demanderais comment les décorer.
— Que penses-tu de l’échangisme ?
— D’une manière générale, je ne suis pas très fan.
Cet enfoiré se croyait à un speed dating ?
— Je réclame pas mal d’attention, reprit-elle. La plupart du temps, c’est
trop pour un seul homme.
Thronos pouffa. Ce fut comme s’il avait dit : « Dans tes rêves. »
— Où te vois-tu, dans cinq ans ? demanda Nérée. Avec plus d’une
dizaine d’enfants ? Moins ?
— Moins, sans hésiter.
— Les animaux dans le lit, pour ou contre ?
— Ça dépend de l’animal.
— Un groupe de néréides, par exemple.
C’est ça, Melanthe, dis-nous. Que ferais-tu ?
Dieu m’en préserve.
— Joker ?
Nérée hésita, puis laissa tomber.
— Si tu pouvais rencontrer n’importe quelle créature du Mythos, vivante
ou morte, ce serait qui ?
Enfin une question sans sous-entendu salace. En toute honnêteté, elle
aurait aimé rencontrer sa mère.
Elle lui aurait dit qu’elle comprenait désormais combien cela avait dû être
difficile de se voir désignée Porteuse d’une Accession, d’être bannie de sa
famille des deie sorceri, de devoir quitter sa maison et tous ceux qu’elle
connaissait.
Pour engendrer un enfant comme Omort.
Lanthe savait désormais qu’Elisabet avait fait de son mieux. Et son père
aussi.
Mais elle était incapable de répondre franchement. Alors, d’un ton léger,
elle répondit :
— Mais toi, Nérée, bien sûr.
Si le dieu avait remarqué un changement dans son humeur, il ne le
montra pas. Mais elle sentit le regard pénétrant de Thronos sur elle.
— Flatteuse, fit Nérée en feignant de la réprimander.
Mais elle voyait bien qu’il était satisfait. Les questions reprirent.
— Dans l’art et la musique de toutes les dimensions et de tous les
mondes, que préfères-tu ?
Elle se détendit. Pour elle, c’était un sujet facile.
— En art, les maîtres helvitains me plaisent beaucoup. La façon dont ces
vampires utilisent la sanguinaire en poudre sur une toile tendue de peau
séchée est particulièrement intéressante. Pour la musique, j’aime une école
mortelle appelée hit-parade. Et, bien sûr, le classique draiskulien. Ces feys
s’y connaissent vraiment pour composer des airs enjoués. Et j’ai remarqué
tout à l’heure que tes néréides jouaient des sirènades du XIIIe siècle.
Admirable.
— En effet ! Je pensais que personne ne l’avait remarqué ! Tu es
visiblement cultivée, ajouta-t-il en fronçant les sourcils. Qu’en est-il de tes
connaissances plus généralistes ?
Il lui arrivait de jouer à des quiz avec Sabine, Rydstrom, Cadeon et Holly.
— Je crois que je ne suis pas trop mauvaise. J’ai beaucoup lu pour passer
le temps.
— Alors réponds à cette question : qui était le chef de la révolte de Trois
Siècles au royaume de Quondam ?
De la part d’un dieu joueur, elle s’attendait à une question plus difficile.
— En réalité, cette révolte a eu lieu au royaume de Quandini. Et son chef
était Bagatur l’Artisan du Combat.
Nérée partit d’un rire caverneux qui souleva sa poitrine huilée.
— Je pensais te coller !
— Ma sœur et moi, on a étudié les chefs impitoyables, pour voir ceux qui
sortaient du lot. Nous étions convaincues qu’un jour, nous dirigerions
l’ensemble des mondes réunis dans un grand co-royaume.
Du coin de l’œil, elle vit Thronos la fixer d’un regard interrogateur.
Tu en connais, des choses.
Figure-toi qu’avant de m’affaler devant la télé, j’avais fait mes devoirs.
Je ne suis pas une bimbo sans cervelle. C’est la raison pour laquelle je n’ai
pas très bien pris ta suggestion concernant l’étude de l’histoire vrekener.
OK, d’accord.
Nérée était lui aussi impressionné par ses connaissances.
— Ta culture est ma foi très étendue. J’ai pris ma décision, ajouta-t-il en
posant une main sur sa cuisse. Avec ta beauté et tes prouesses sexuelles, tu
devrais être une reproductrice idéale.
C’était donc bien un test qu’il venait de lui faire passer. Elle vit les
muscles de Thronos se tendre alors qu’il serrait les poings.
Tu as dit que tu me laisserais faire !
Elle buvait à petites gorgées pour gagner du temps. Thronos vida son
verre d’un coup.
Si tu avais été seule, aurais-tu accepté Nérée ?
D’un point de vue strictement anatomique, j’aurais eu quelques
inquiétudes.
Comment allait-elle mener Nérée sur un autre chemin que celui de la
reproduction ? En l’attirant pour se faire remplacer au dernier moment ? Qui
allait-elle pousser sous les roues du bus ?
Elle eut soudain sa réponse.
— Mon cher Nérée, je suis très flattée que tu aies pensé à moi pour une
tâche aussi honorable, mais j’ai bien peur de ne pouvoir trahir ma reine.
Morgana était une grande fille. Un dieu en rut, elle devait pouvoir gérer.
— Je ne comprends pas.
Lanthe repoussa la main de Nérée.
— Tu n’ignores pas, j’en suis sûre, que Morgana s’intéresse beaucoup à
toi. Elle ne cesse de s’extasier sur ta prodigieuse… intelligence.
— Je n’en savais rien.
— La doubler dans ce domaine serait une erreur fatale pour moi.
À vrai dire, contrarier Morgana dans n’importe quel domaine était fatal.
Morgana était reine de deux manières. Tout comme Lanthe était la Reine
de la Persuasion, avec un pouvoir de persuasion plus grand que celui de
n’importe qui, Morgana, la Reine de la Magie, possédait le don de contrôler
ses sujets et leurs pouvoirs. Par ailleurs, elle était la chef des sorceri.
— Faut-il donc craindre Morgana ? demanda Nérée.
— Devant elle, nous sommes tous plus ou moins impuissants.
Enfin, à part son ennemie de toujours, la Dorada, qui s’était d’ailleurs
réveillée pour cette Accession.
— Prendre quelque chose qu’elle désire serait considéré de sa part
comme une trahison.
Nérée se caressa la barbe.
— Il va falloir que je réfléchisse à tout cela.
Lanthe avait-elle réussi à le faire changer d’objectif ?
Une armée de néréides servit le plat principal : homard et légumes des
mers.
— Hou, ça a l’air fantastique ! s’écria Lanthe, qui n’avait aucune
intention d’en manger.
— Bon appétit, ma séduisante sorcière.
Quand Nérée se leva de nouveau, elle regarda aussitôt vers le haut, afin
de ne pas être accusée une fois encore de se rincer l’œil.
— Permets-moi d’aller saluer mes invités, afin qu’ils ne t’accusent pas de
me monopoliser. Je ne suis pas le seul à envisager l’assassinat comme une
solution aux faux pas en société.
— Bien sûr. Prends ton temps.
Elle agita la main pour lui dire au revoir, puis se tourna vers Thronos, qui
était affalé sur sa chaise, les ailes en vrac, et considérait son entourage d’un
œil torve. Sans doute envisageait-il de tuer un dieu.
— Quand Nérée reviendra, je lui demanderai, pour le portail.
Thronos serrait son gobelet si fort que sa main était blanche.
— Je n’ai pas le choix, murmura Melanthe. Je refuse de mourir ici, et il
n’est pas question que je reste coincée sous l’océan pour servir de
reproductrice. Je fais du mieux que je peux dans une situation franchement
pas facile.
— Je sais tout cela ! grogna Thronos avant d’ajouter, plus bas : Je sais. Et
c’était une très bonne idée de mêler Morgana à cette histoire.
— Il n’y a plus qu’à espérer que ça marche.
Thronos sembla se ressaisir. Sa colère retomba, et il lui tendit son
gobelet.
— Goûte cette bière. Elle est délicieuse.
Il parlait d’une drôle de manière. Lanthe but une gorgée de bière et lui
rendit le verre avec une grimace.
— Mais t’es dingue ?
— Quoi ? dit-il en avalant une longue lampée.
— C’est de la bière démon.
Un grand succès chez les démons, un grand flop chez la plupart des
autres espèces du Mythos.
Thronos s’étrangla. Il devait savoir que ce breuvage rendait gentiment
pompette, jusqu’à ce que l’ivresse vous saisisse brusquement.
— Mais pourquoi les nymphes m’en ont-elles servi ?
Lanthe le considéra, l’air de dire : « Il est mignon. »
Il éclata de rire.
— Donc, les preuves continuent à s’accumuler ? Et Nïx qui pense que ce
n’est pas important que je sache si je suis un démon ou pas !
— Tu as bu combien de verres, Thronos ?
— Trois gobelets… et quelques.
— Trois ? Tu es parti pour une cuite d’anthologie.
Elle n’avait bu qu’un peu plus d’un verre de vin, mais décida de s’en
tenir là, au cas où.
Il fixa ses lèvres, les yeux mi-clos.
— Mon ivresse imminente devrait te plaire, non ?
— On ne s’est pas bien compris, je crois. Je me fous que tu boives ou
pas. Ce que je ne veux pas, c’est que tu m’interdises de boire. Mais ce soir, je
vais y aller mollo, pour qu’un de nous au moins reste sur ses gardes.
Une néréide se glissa entre eux pour le resservir, pressant sa généreuse
poitrine contre son visage avant de s’éloigner en tortillant des fesses.
Il était pompette, mais Lanthe nota que ses pensées étaient bien
protégées.
— Si elle avait mis ses seins plus près de ton oreille, tu aurais entendu la
mer, c’est sûr.
— Comparée au ventre du monstre, notre situation s’est nettement
améliorée, tout de même.
Elle le fusilla du regard.
— Parce qu’il n’y avait pas assez de nymphes topless dans ce cloaque ? Il
faudra en parler à la direction.
Il se pencha vers elle. Entre eux, l’électricité était tangible.
— Tu es jalouse. Je savais que tu commençais à t’attacher, dit-il avec un
petit sourire en coin. Après tout, tu as adoré cette hallucination sexuelle avec
moi.
Ça, pour adorer… Elle but une gorgée pour masquer sa réaction. Et
lorsqu’elle se lécha la lèvre, Thronos murmura :
— Elle en a de la chance, cette lèvre.
Le chemin sur lequel Lanthe avançait était de plus en plus périlleux. La
bière n’allait pas tarder à faire son effet sur Thronos. Elle montra son assiette
de homard.
— Il faut que tu manges quelque chose. Si tu as l’estomac plein, cela
atténuera les effets de l’alcool.
Il devait mourir de faim, mais était visiblement désemparé.
— Je n’ai pas beaucoup d’expérience avec les crustacés. Si tu savais ce
que je donnerais pour un cuissot de chevreuil…
Il regarda autour de lui pour voir comment ses voisins s’en sortaient avec
leur homard. Les créatures des mers mangeaient tout, carapace comprise,
pour sans doute la vomir un peu plus tard.
— Je ne sais pas quoi faire, dit-il.
Avec un air de commisération, Lanthe entama sa salade d’algues, de
laitue de mer et de varech, qu’elle trouva étonnamment goûteuse.
Quand Nérée revint, Thronos redevint aussitôt distant.
Le dieu s’en aperçut.
— Mes jolies nymphes ne t’intéressent pas ?
— Melanthe est mon âme sœur, répondit Thronos avec fierté. Je ne
m’intéresse qu’à une femme.
Nérée le fixa d’un œil matois.
— Mais… l’intérêt est-il réciproque ? Eh bien, sorcière ? Es-tu aussi
éprise du vrekener qu’il l’est de toi ?
Il est possible que je craque pour lui.
Mais, dans leur relation, l’étape suivante était l’installation à Cyel. Ce
serait insensé de partir avec lui vers les cieux. Pourtant, en le regardant, elle
comprit quelque chose.
Le laisser partir serait plus insensé encore.
Sa fierté lorsqu’il avait déclaré qu’elle était son âme sœur… Pendant des
années, elle avait imaginé ce que ce serait d’avoir un compagnon qui la
chérisse et lui tienne la main en public, qui l’emmène à la Cour plutôt que
dans des recoins sombres pour lui donner rendez-vous.
Thronos ne regarderait jamais sa montre en grimaçant avant de dire :
— Chérie, je commence très tôt demain matin.
Jamais, jamais il ne la planterait là.
Leur situation était loin d’être idéale – familles, factions, tout les
opposait. Mais Thronos, l’homme, était en train de la conquérir.
— Nous prenons les choses comme elles viennent, dit-elle enfin au dieu,
sous le regard noir de Thronos. Mais revenons-en à toi.
Elle posa un coude sur la table et, le menton dans la main, le fixa avec un
intérêt profond, mais feint.
— Tu veux bien me raconter le siège de Marianas Trench ? D’après ce
qu’on dit, c’était vraiment incroyable.
Elle prévoyait de passer à l’action très vite. Nérée les laisserait-il partir
immédiatement ? Attendrait-il la fin de la fête ? Elle voulait sortir Thronos de
là le plus rapidement possible, avant que l’alcool ne fasse effet.
— Ah, celui-là, je m’en souviens, commença Nérée. Je n’avais encore
qu’un ou deux mille ans…
À la fin de son récit, Lanthe soupira.
— C’est tout de même quelque chose, les légendes, hein… Nérée, ton
hospitalité a été aussi fabuleuse que ton royaume. J’ai hâte de raconter tout ça
à mes collègues sorceri, ainsi qu’à mes amies sorcières et valkyries.
L’alliance du Vertas sera informée de ta générosité…
Elle s’interrompit et fronça les sourcils. Une nymphe resservait encore
Thronos, en le couvant d’un regard enjôleur.
Non, pas enjôleur. Quelque chose de plus sombre.
Lanthe regarda autour d’elle et vit d’autres nymphes avec la même
expression. Une expression… possessive.
Comme si elles étaient sûres de le mettre dans leur lit.
Thronos, arrête de boire. Je crois qu’on a des ennuis.
Cette bière me monte à la tête, Melanthe.
Même par télépathie, ses paroles étaient hésitantes.
Mais, quand ses propres pensées devinrent troubles, elle comprit que la
bière démon n’était pas seule en cause.
Tu dois lutter contre ses effets.
Et soudain, elle sentit l’odeur du sang. Thronos avait plongé ses griffes
dans ses paumes.
Elle se retourna vers Nérée et faillit tomber de sa chaise.
— Que fais-tu ? demanda-t-elle.
Sa propre voix lui parut lointaine, très lointaine.
Les néréides n’étaient pas les seules à avoir un regard possessif.
Dodelinant de la tête, elle entendit Thronos l’appeler.
Des points noirs tourbillonnèrent à la lisière de son champ de vision, et la
dernière chose qu’elle vit fut Nérée qui éclatait de rire, la tête renversée en
arrière.
Puis elle sombra dans les ténèbres.
43

Lanthe reprit conscience dans une pièce caverneuse, allongée sur un lit
surmonté d’un baldaquin en coquillages.
— Où suis-je ? demanda-t-elle d’une voix pâteuse. Que s’est-il passé ?
Elle avait du mal à réfléchir, se sentait remuée comme sur un bateau.
Avait-elle tant bu que ça ? S’était-elle aventurée dans la mauvaise pièce,
avant de s’endormir tout habillée ? Et où était Thronos ?
Elle regarda autour d’elle. Une cascade dégringolait le long d’un des
murs. Des scènes sous-marines étaient visibles à sa surface. Drôle de télé.
Hou là, était-ce Nérée, là, qui traversait le rideau d’eau pour venir vers
elle ?
Puis tout lui revint d’un coup. Thronos et elle avaient été ensorcelés, ou
drogués.
— Tu es dans mes appartements privés, sorcière.
Nérée la regardait comme un kraken sur le point de faire un sacrifice.
À chacun de ses pas, son énorme membre balançait sous sa toge.
— J’ai dû me tromper d’endroit, dit-elle pour lui tendre une perche,
même si elle savait qu’il ne la saisirait pas.
Un ricanement monta sous elle.
— Mais qu’est-ce…
Noms des dieux ! Lanthe n’était pas sur un matelas, mais sur un groupe
de néréides allongées sur le ventre, bien serrées les unes contre les autres.
Nérée dormait sur elles ? Faisait l’amour sur elles ?
Elle se leva précipitamment.
— Non, mais ça va pas ? s’écria-t-elle. Il faut que je retrouve Thronos. Il
va se demander où je suis.
Quand il se réveillera. Où, c’était une autre histoire.
Nérée avançait toujours. Elle recula, jetant au passage un regard en
direction du hublot qui se trouvait sur sa gauche. Rien à espérer de ce côté-là.
Elle allait se retourner lorsqu’un cri étouffé fit vibrer le verre.
Elle se figea, scruta les profondeurs. Un champ de pierres précieuses
attira son regard. Elle ouvrit la bouche, sous le choc.
Tels les rayons du soleil, les pierres éclairaient une femme… attachée à
une ancre au fond de l’océan.
Ses longs cheveux noirs flottaient autour de son corps nu et au-dessus de
sa tête. Chaque mèche était phosphorescente et illuminait son visage d’une
pâleur cadavérique et ses yeux violets, hagards.
C’était Furie, la reine des Valkyries, ainsi nommée parce qu’elle était en
partie furie – une furie aux ailes de feu. Selon la rumeur, elle avait été
capturée par le vieux roi des vampires, qui l’avait emprisonnée sous la mer,
invisible pour ses sœurs valkyries et leurs alliés.
Créature du Mythos, donc immortelle, Furie était condamnée à se noyer
puis à ressusciter. Elle avait disparu plus de cinquante ans auparavant.
Cinquante ans à laisser ses poumons s’emplir d’eau.
Lanthe avait failli se noyer, une fois, et cela avait été horrible.
La Valkyrie plongea son regard dans le sien. La folie habitait ses yeux
violets, mais aussi… le vide. Comme si elle n’arrivait pas à comprendre où
elle se trouvait, ni comment elle y était arrivée.
Derrière elle s’élevèrent des flammes – ses ailes de feu, uniques en leur
genre, s’embrasaient, pour être éteintes aussitôt.
Lanthe s’était trompée. Une autre créature des cieux se trouvait au fond
de l’océan.
Elle comprit alors. Comme dans les précédents royaumes, Nïx avait fait
en sorte qu’elle se retrouve à Sargasoe. Elle avait été introduite ici pour jouer
les espionnes, faire une petite mission de reconnaissance au profit des
Valkyries.
— Ma nouvelle acquisition te plaît ? demanda Nérée comme s’il venait
de lui indiquer un vase. Je l’ai trouvée dans le fond de l’océan.
— Très, très original, dit Lanthe en réussissant à se contrôler. Mais il faut
vraiment que je retrouve Thronos, là.
— Il est occupé, pour l’instant. Tu vas rester avec moi.
Le ton menaçant du dieu lui glaça le sang.
— Nérée, je n’en ai pas envie.
— Bien sûr que si. Tu penses que je ne sens pas ce genre de chose ?
— Si tu as senti quelque chose, c’était mon désir pour Thronos.
— Dommage qu’il n’en éprouve pas pour toi en retour.
Elle se raidit.
— Que veux-tu dire ? Je sais qu’il en éprouve. Depuis des siècles.
— Il est avec des néréides, actuellement.
— C’est impossible.
— Au moment où nous parlons, elles sont en train de le séduire. Pendant
tous ces siècles, combien de fois a-t-il prié pour qu’on le libère des liens qui
l’unissent à son âme sœur ? Pour enfin avoir des expériences sexuelles,
comme toi ? Je ne fais qu’exaucer sa prière.
Nérée et ses petits jeux. Il connaissait son histoire avec Thronos depuis le
début.
— Ici, à Sargasoe, il n’y a pas d’âme sœur qui tienne. Les néréides
émettent la même odeur que toi. Son corps et son instinct sont libres, comme
s’il ne t’avait jamais rencontrée.
Donc, physiquement, Thronos pouvait aller voir ailleurs. Cela ne
signifiait pas qu’il le ferait. À Feveris, il lui avait dit qu’il lui serait toujours
fidèle.
Sauf que Feveris n’avait pas été réel. Tu l’as dit toi-même, Lanthe.
Malgré tout…
— Il n’ira pas jusqu’au bout.
— Personne ne leur a jamais résisté.
Le dieu ne comprenait pas. S’il y avait un homme dans cet univers qui
saurait rester fidèle, c’était Thronos. Il était droit, avait des principes, s’y
tenait. Il savait faire les choix les plus difficiles. Il allait essayer de remettre
son assassin de frère dans le droit chemin, bon sang !
Lanthe se redressa. Les sorceri aimaient le jeu. Elle allait parier que
Thronos resterait… euh… Thronos.
— Tu veux parier ?
Nérée haussa les sourcils.
— Bien sûr. Si le vrekener succombe aux charmes considérables des
néréides, tu passeras la nuit avec moi. De ton plein gré, et avec appétit.
— Sinon ?
— Je vous libérerai tous les deux, en vous autorisant à utiliser le portail
de Sargasoe pour vous rendre où vous voudrez.
Nérée eut un geste de la main, et un nouveau tableau apparut sur la chute
d’eau. Lanthe vit Thronos allongé sur un lit similaire à celui sur lequel elle
s’était réveillée – avec des néréides en guise de matelas. Il reprenait
lentement ses esprits.
Plus d’une dizaine de nymphes se ruèrent sur lui. Les jupes d’écume
qu’elles portaient au dîner avaient disparu. Leurs corps faits pour le sexe
étaient complètement nus, et leurs yeux brillaient de désir.
Des nymphes nues en chaleur convoitaient l’homme de Lanthe.
La plupart des hommes auraient vu dans cette situation l’incarnation de
leurs fantasmes les plus fous. Mais Thronos semblait inquiet.
— Où est Melanthe ?
Devant tant de splendeurs réunies, sa première pensée était pour elle !
Parce qu’il est à moi.
Il repoussa les néréides, et le cœur de Lanthe s’enflamma. Il était si beau,
si fort. Si… bon.
— Pari tenu, dit-elle d’un ton suffisant.
— Parfait, répondit Nérée avec un sourire mielleux.
Mais, avant que Thronos ait gagné la porte, les nymphes étaient sur lui.
Leurs mains couraient partout sur son corps, caressaient ses ailes, son torse,
ses cornes, et leur contact semblait le plonger dans un état second.
— Je veux la trouver… Il faut que je la trouve, c’est important, murmura-
t-il.
— Trouve-nous, susurrèrent les nymphes en chœur. Nous te désirons si
profondément.
— Elles l’ensorcellent ! Ce n’était pas prévu ! s’emporta Lanthe.
Nérée haussa les épaules.
— Un homme digne de ce nom, qui entend être d’une absolue fidélité,
doit pouvoir résister à cet ensorcellement. Sinon, il succombera, et il ne
voudra plus jamais quitter cet endroit. Il sera pris d’une folie meurtrière si on
le sépare de son harem.
Lanthe fut secouée d’un haut-le-cœur en voyant les néréides ramener
Thronos vers le lit, lui arrachant sa chemise au passage.
— Où est-elle ? répétait-il.
Mais chaque caresse experte semblait faire baisser ses défenses.
— Elle ne veut pas de toi, disaient les nymphes en le poussant à
s’allonger. Pas de la même façon que nous.
Mais bien sûr que si ! Confrontée à la possibilité de le perdre, Lanthe se
sentait au bord du vide. Elle avait déjà éprouvé des sentiments possessifs
pour Thronos, mais là…
Je le veux tellement.
D’aussi loin que remontent ses souvenirs, elle avait toujours espéré
trouver un homme qui la placerait au-dessus de tout le reste. Certes, entre
Thronos et elle, il y avait un passif difficile à surmonter, mais elle était
persuadée qu’il finirait par tomber amoureux d’elle.
Vraiment amoureux. Ce qui était plus qu’elle n’en pouvait dire de tous les
hommes qui avaient croisé son chemin jusque-là.
Les bottes de Thronos tombèrent sur le sol.
— Toute ta vie, tu l’as cherchée, et tu as enduré les pires épreuves
pendant qu’elle prenait du plaisir avec d’autres hommes, murmuraient les
néréides. Tu aurais voulu être libre de choisir celle que tu désirais.
Aujourd’hui, tu le peux, mais seulement ici, où les âmes sœurs n’existent pas.
Comment pouvait-il résister à pareil raisonnement ? Il s’était senti
trompé. Il avait essayé d’aller voir ailleurs. Et à présent, dans ce royaume, il
était enfin libre de le faire.
Lanthe n’était plus sa douloureuse nécessité.
Quelques jours plus tôt, il lui avait dit qu’elle était pleine de défauts, qu’il
ne désirerait jamais une femme comme elle.
Mais les choses avaient changé entre eux. Il avait dit vouloir tout d’elle.
Peut-être que si elle l’avait encouragé un peu, si elle lui avait envoyé un
signal pour qu’il comprenne que ses sentiments à elle avaient changé, il lui
serait resté fidèle.
Quand une des néréides ouvrit la braguette de Thronos avec ses dents,
Lanthe fut stupéfaite de sentir les larmes lui piquer les yeux.
— Laisse-moi aller le voir et arrêter tout cela ! Je t’en prie, Nérée !
L’expression du dieu devint plus sombre, plus prédatrice. Elle entendit
des portes se fermer et se verrouiller pour l’empêcher de fuir.
Thronos était nu. Comme il se débattait encore, les nymphes renforcèrent
leur sort, pour l’immobiliser complètement.
— Il se réveillera dans ma bouche, chuchota une nymphe à sa voisine.
Les jeux étaient faits, donc. Comment un homme pouvait-il être réveillé
par une fellation et se détourner de celle qui la lui faisait ?
En larmes, Lanthe tourna le dos à l’image. J’aurais dû lutter pour lui
lorsque j’en ai eu l’occasion.
Maintenant, elle allait devoir affronter sa fureur quand elle l’arracherait
aux bras des nymphes.
Et en admettant qu’elle y arrive, Thronos voudrait-il encore d’elle une
fois qu’elle aurait couché avec Nérée ?
— Ma chère sorcière, si cela peut te consoler, dit Nérée, assis sur le
« lit » et tapotant la place à côté de lui, il a résisté plus longtemps que tous les
autres hommes que j’ai vus avec elles.
Elle était trop malheureuse pour s’inquiéter de sa propre situation. Le
dieu si généreusement doté par la nature n’avait pourtant pas la réputation
d’être un amant délicat.
Elle aurait voulu reprocher tout cela à Thronos, mais bien sûr, elle n’y
parvint pas. Elle était responsable de ce qui lui arrivait. Si seulement elle lui
avait donné quelques signes…
D’un pas lourd, elle avança en direction de Nérée…
Un hurlement la fit se retourner.
Sur l’écran, elle vit Thronos repousser les néréides, les envoyer
valdinguer dans tous les coins de la pièce.
— Où est mon âme sœur ? hurlait-il, les ailes frémissantes, nu et
magnifique. Éloignez-vous de moi, sorcières de malheur !
Les larmes de Melanthe redoublèrent, mais cette fois, elle souriait.
Thronos remit son pantalon, attrapa le reste de ses vêtements et quitta en
trombe ce qui était pourtant le paradis charnel.
Pour moi.
Elle rayonnait de bonheur. En repoussant ces nymphes, il était allé contre
son instinct – et contre son ego.
Nérée poussa un cri de stupéfaction.
— Incroyable. Rejoins ton vrekener, avec ma bénédiction.
Elle entendit des portes se déverrouiller pour elle.
— Je suis sûr que tu sauras localiser le portail de Sargasoe, ajouta Nérée.
Mais tu n’as pas idée de ce que tu perds, conclut-il avec un sourire lubrique.
— Euh… merci. Je vais y aller, là.
— Ah, au fait…
Entre deux de ses doigts apparut soudain une mèche de cheveux noirs
brillants. Il la huma longuement, puis la tendit à Melanthe.
— Dis à Nïx qu’elle m’en demande beaucoup, vraiment. Retenir un
tsunami n’a rien d’une sinécure.
Si tu le dis.
— Je lui ferai la commission, Nérée, sois-en sûr, répondit Lanthe en se
ruant vers la porte.
44

Qu’ai-je fait avec elles ?


Thronos n’avait que de très vagues souvenirs de ce qui s’était passé dans
cette chambre. Il s’était réveillé nu, allongé sur des néréides, tandis que
d’autres, également nues, l’embrassaient partout.
— Melanthe ! hurla-t-il.
Il était dans le couloir et finissait de se rhabiller en marchant. Ces
nymphes lui avaient raconté que, dans le royaume de Nérée, la notion d’âme
sœur n’existait pas. Qu’il était libre de se servir – et de se resservir – parmi
elles. Tout ce qu’il avait toujours désiré.
Jusqu’à présent.
J’ai été infidèle.
Il avait bu trop de bière démon et trahi son adorable, courageuse et
intelligente compagne. Sans cesse, il avait mis en avant ses lois et sa droiture
pour lui reprocher son comportement, et c’était lui qui avait franchi les
limites.
Comment le lui dire ?
S’il avait été séduit pas des nymphes, quelle épreuve était-elle en train de
subir ? Nérée l’avait-il forcée à lui céder ? Si ce dieu la touche…
— Melanthe ! Réponds-moi !
Sa panique faisait retomber les effets de l’alcool.
— Je suis là ! entendit-il juste avant de la voir apparaître, courant dans le
couloir.
Elle se précipitait vers lui, l’air extatique. Mon âme sœur. Si belle.
— Nous sommes libres, Thronos ! Nous pouvons partir !
Il la prit dans ses bras.
— Quittons cet horrible endroit.
— Le portail est tout près, dit-elle en s’engageant dans un petit passage
sombre.
Il la suivit, mais une question le taraudait. Qu’ai-je fait ?
— Tu étais où ? demanda-t-il.
— Euh… je te cherchais.
— Nérée ne t’a pas fait de mal ?
— Non, il a gardé ses mains sur ses genoux.
Il faudra que tu le lui dises, tôt ou tard. Taire son infidélité serait pire
encore que l’infidélité elle-même. Comment allait-elle réagir ?
Au bout du passage se dressait le portail. Sa surface encadrée de corail
ondulait.
— Mais qu’est-ce que tu as, à la fin ? demanda Melanthe. Tu grinces des
dents comme si tu voulais réduire tes molaires en poudre. On y est ! On y est
enfin !
— Melanthe, mon instinct me dicte de tout faire pour te convaincre de me
suivre à Cyel. Mais je dois être honnête avec toi.
Seul un lâche attendrait d’être arrivé à destination pour lui avouer la
vérité.
— Qu’y a-t-il ?
Il aurait voulu se battre lui-même, s’arracher les cheveux. Son poing
jaillit et cogna la paroi. La pierre se fendit, un filet d’eau coula.
— Lanthe, je… j’ai été infidèle.
Elle haussa les sourcils.
— Avec qui ?
— Les néréides.
— Au pluriel ?
Elle semblait animée d’une brusque tension, soudain.
— Oui.
— Je croyais que tu ne pouvais pas aller voir ailleurs.
— Elles avaient ton odeur.
— Et tu leur as fait quoi ?
— Je… j’étais ivre.
Une excuse que jamais il ne s’était imaginé donner un jour. Une excuse
qui lui faisait honte.
— J’ai essayé de lutter contre les effets de cette bière, mais j’ai perdu
conscience. Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais nu. Et leurs bouches étaient
partout sur moi. Je ne sais pas ce que j’ai fait, ni combien de temps j’ai été
inconscient.
— Ça a l’air de te rendre malade, en tout cas.
— Mais c’est le cas ! Je ne veux que toi. Et à jamais. Je ne comprends
pas comment cela a pu se produire, ajouta-t-il en se passant une main sur le
visage. Si tu savais à quel point je te désire…
— Et tu as décidé de me l’avouer maintenant ?
— Je veux que tu viennes chez moi. Mais je ne t’y emmènerai pas contre
ton gré.
— Je suis au courant, pour les néréides, lâcha-t-elle platement. Nérée a
fait en sorte que je puisse voir ce qui se passait.
— Mais tu n’es pas… furieuse ? Tu t’en fiches, en fait, c’est ça ? Que
faut-il pour que quelque chose te touche enfin ?
— Elles t’ont ensorcelé, et tu n’as rien fait. Tu es le premier homme sur
qui leur magie n’a pas fonctionné.
Thronos se sentit soulagé, mais l’absence de réaction de Melanthe lui
pesait malgré tout. Elle avait vu ces nymphes tenter de le séduire. S’il avait
été témoin de ce genre de scène, cela l’aurait anéanti.
— Tu n’éprouves aucune jalousie ? J’aurais peut-être dû leur donner ce
qu’elles voulaient, alors.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et prit son visage entre ses mains.
— Quand j’ai cru que tu allais succomber, j’ai pleuré.
Elle avait pleuré ? Alors que, durant toutes les épreuves qu’ils avaient
endurées ces derniers jours, et jusque dans le ventre du monstre, elle avait
gardé les yeux secs ?
— Tu as pleuré à cause de moi ? demanda-t-il d’un ton bourru.
— Oui. Et pas seulement à cause du pari que j’avais fait avec Nérée.
— Quel pari ?
— J’avais parié avec lui que tu ne succomberais pas. Si je gagnais, il
nous libérait. Si je perdais, il me gagnait, moi.
Nérée aurait possédé ma femme ! Mais Thronos avait été plus fort que la
magie des nymphes, et ils en seraient récompensés, Lanthe et lui.
Il lui prit les mains.
— Alors, viens avec moi à Cyel.
Elle se mordit la lèvre.
— Nous pourrions aller à Rothkalina.
— Je dois rentrer chez moi pour régler mes comptes avec Aristo.
Certaines choses doivent être corrigées.
— Tu envisages toujours de le remettre dans le droit chemin ?
À contrecœur, il la lâcha.
— Je te l’ai dit, je réussirai à lui faire entendre raison. Et tu m’y aideras.
Quand il comprendra ce qui nous unit, quand il saura quelles épreuves nous
avons traversées et surmontées ensemble, il ne pourra qu’en conclure qu’il
s’était trompé.
— Et qu’est-ce qui te fait dire que je ne me servirai pas de mon pouvoir
contre lui, une fois là-bas ?
Un peu plus tôt, il avait trouvé comment éviter cela.
— J’ai une solution.
— Dis-la-moi, Thronos.
— Je vais te faire confiance. Je vais t’emmener chez moi, avec tous tes
pouvoirs, parce que j’ai confiance en toi.

Il était futé, ce démon. Très futé.


Il aurait pu dire un tas de choses, mais il avait choisi celle-là.
— Tu me fais confiance pour régler les choses avec mon frère, et je te
fais confiance pour user de ta magie dans des limites que nous pouvons tous
les deux supporter.
— C’est ça, ton plan ?
Il redressa le menton.
— C’est ça. Je te connais, Melanthe. Tu es quelqu’un de bien.
— Parle moins fort ! Si ça se savait… murmura-t-elle en regardant autour
d’eux.
— Allez, s’il te plaît. Franchis ce pas avec moi.
— Tu penses que le roi Aristo me laissera entrer à Cyel avec mes
pouvoirs ?
— Si quiconque tente quoi que ce soit, je suis bien certain que tu seras
capable de le persuader d’y renoncer.
— Tu me donnes carte blanche pour me défendre moi-même ?
— Je sais que tu ne blesseras personne à moins d’y être contrainte pour ta
propre défense.
Était-ce là un mal pour un bien ? Si une sorcière désirait un homme
capable de lui rester fidèle même ensorcelé et cajolé par des nymphes, alors
elle devait soutenir cet homme lorsqu’il disait pouvoir remettre son crétin de
frère dans le droit chemin.
Mais tant de problèmes restaient sans solution, entre eux ! Et elle voyait
mal comment cela pouvait s’améliorer au royaume des vrekeners. Pour elle,
se rendre là-bas était un peu comme entrer dans le ventre du monstre. Et,
dans la mesure où elle avait effectivement séjourné dans ce ventre, elle ne
voulait pas prendre cette décision à la légère.
Il passa un doigt sous son menton.
— À Pandémonia, tu m’as accusé de vouloir quelque chose de toi. C’est
vrai. Je veux que tu me laisses te protéger et te chérir.
Elle allait répliquer, mais il l’en empêcha.
— Et ce n’est pas seulement mon instinct qui parle.
— J’aimerais le croire, mais…
— Veux-tu savoir quel était le conseil que Nïx m’a donné à ton propos ?
Juste une phrase : « Avant que Melanthe ne devienne ceci, elle était cela. »
J’ai compris ce qu’elle voulait dire il y a deux mondes de ça.
— Je t’écoute.
— Avant d’être mon ennemie, tu étais ma meilleure amie.
Le cœur de Melanthe se serra de désir. Comme autrefois.
— Et tu l’es toujours, continua Thronos. C’est pour cela que je veux que
tu viennes avec moi à Cyel.
Il n’avait rien en commun avec Félix, ni avec la plupart des hommes
qu’elle avait rencontrés.
Thronos était un homme bon. C’était son homme.
Elle repensa au sentiment de perte immense qu’elle avait éprouvé
lorsqu’elle avait cru qu’il allait céder aux nymphes. À présent, il fallait
qu’elle lui dise quelque chose, n’importe quoi, mais le chaos régnait dans ses
pensées.
Il dut sentir qu’elle était perdue.
— Quand nous étions enfants, dans cette clairière, dit-il en s’approchant,
nous avions de grands projets. Nous étions sûrs que le bonheur nous
attendait. Je voudrais pouvoir repenser à cette époque un jour et me dire que
nos plans ont foiré pendant les cinq premiers siècles, mais que pendant le
millénaire qui a suivi, tout s’est déroulé comme prévu. Lanthe, si tu viens
avec moi, j’aimerais t’épouser. Aujourd’hui.
L’épouser aujourd’hui ?
Alors elle comprit. Ce soir, elle perdrait Thronos, ou elle s’unirait à lui
pour toujours.
Si elle le suivait, elle s’engagerait à cent pour cent avec lui, pour eux.
Elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour bâtir un avenir avec lui.
Mais pourrait-elle s’adapter à Cyel ? Pourrait-elle y faire venir sa
famille ? Et survivre à celle de Thronos ?
Il se dirigea vers le portail, seuil d’un autre monde, et l’attendit.
Sa gorge se serra. À cent pour cent ?
Les yeux virant à l’argent en fusion, Thronos Talos, démon fier et
sensuel, invita Melanthe à partir pour l’idée qu’elle se faisait de l’enfer, afin
qu’elle y devienne sa femme.
On n’est pas raisonnable quand on est amoureux…
Elle prit la main qu’il lui tendait.
45

Il faisait nuit à Cyel quand Thronos et Lanthe arrivèrent, dans une allée
pavée des Territoires des Airs. Il n’avait pas lâché sa main.
Elle lui avait demandé de passer devant – après tout, elle n’avait pas eu
beaucoup de chance jusque-là avec leurs destinations. De plus, force lui était
de reconnaître qu’elle avait encore quelques réticences quant à ce dernier
choix.
Elle n’était jamais montée aussi haut de sa vie, mais son regard fut attiré
plus haut encore. Les étoiles brillaient de mille feux, formant au-dessus d’eux
un diadème scintillant.
— Waouh.
— C’est exactement ce que je ressens, dit-il en lui serrant la main.
Elle baissa le regard pour découvrir un spectacle plus merveilleux
encore : Thronos qui lui souriait, des étoiles dans les yeux.
L’appréhension qu’elle avait eue en franchissant ce seuil s’envola
presque aussitôt.
Quand elle réussit à regarder ailleurs, elle examina le paysage alentour
avec intérêt. Ils se trouvaient dans un vallon peu profond, sablonneux,
encadré de collines qui grimpaient en douceur jusqu’à des sommets dénués
de végétation, couvertes de maisons blanchies par le soleil, petits cubes ou
parallélépipèdes de tailles différentes serrés les uns contre les autres, comme
les villages accrochés aux falaises de la Méditerranée. Rues et passages pavés
les bordaient, bien droits, descendant et convergeant vers la clairière dans
laquelle ils se trouvaient.
— Qu’en dis-tu ? demanda Thronos.
— C’est assez… uniforme.
Et monochrome.
— Nous sommes loin du bord de cette île ?
Elle s’attendait à être prise de vertige, mais pour l’instant se sentait
exactement comme si elle avait les deux pieds sur la terre ferme.
— Nous sommes au centre.
— Il fait vraiment doux.
— On trouve le même climat sur des kilomètres autour des Territoires.
— Où sont les gens ?
On ne voyait pas âme qui vive.
— Je pense que nous sommes en pleine nuit. L’aube se lève très tôt, ici.
Thronos indiqua le plus grand bâtiment, qui dépassait tous les autres.
— Ça, c’est le château de Cyel.
Le siège du pouvoir vrekener.
Les façades du majestueux édifice étaient les seules à comporter quelques
ornementations – mais cela restait très sobre. La principale était ornée de
colonnes corinthiennes et, comme les autres bâtiments, celui-ci était
dépourvu de toit. Autour poussaient des arbres, les seuls de l’île,
apparemment.
— Il a été construit contre une crête. Les salles d’audience se trouvent
contre la pente, et les appartements royaux au sommet.
Même après toutes les épreuves qu’ils avaient traversées ensemble, la
perspective d’entrer dans ce château et d’affronter Aristo la mettait mal à
l’aise.
— On pourrait peut-être attendre demain pour lui parler ?
— Tu as raison. Nous devons d’abord nous marier, répondit Thronos
d’un ton résolu.
Oups. Ça commence à devenir sérieux.
— De toute façon, il est possible qu’il soit absent, reprit-il. Il voyage
beaucoup.
Pas une minute à lui, Aristo. Je me demande quel mauvais coup il
prépare…
— Bon, alors fais-moi visiter ta piaule.
Même si un sort assurait la présence d’air, l’altitude lui faisait tourner la
tête. Après tout, elle était passée en peu de temps de plusieurs kilomètres sous
l’océan à plusieurs kilomètres au-dessus.
— Je ne sais pas ce qu’est une piaule, Melanthe.
— Ton appart, là où tu habites, quoi.
— Notre appart.
Elle comprit qu’à cet instant précis, il se rendait compte qu’il allait
réellement la posséder – et dans très peu de temps. Il déglutit, sa pomme
d’Adam faisant un aller-retour tandis que son regard perçant parcourait le
corps de Melanthe, comme s’il se demandait par quoi il allait commencer.
Aucun bouclier ne bloquait ses pensées, mais elle ne chercha pas à s’y frayer
un chemin.
— Nous habitons là, dit-il d’une voix rauque.
De sa main libre, il indiqua une autre habitation, au sommet d’une falaise,
en bordure du village, à une centaine de mètres à peine des autres bâtiments.
— Mmm…
Ils s’engagèrent sur le chemin qui y menait.
— Quoi, mmm ?
— Je crois que je m’attendais à un palais ou à un truc de ce style. Notre
maison sans toit est vraiment proche des autres maisons sans toit, non ?
Et l’acoustique par temps de nuit de noces, ça donne quoi ?
— Notre royaume n’est pas dénué de problèmes, Lanthe. Nous sommes
immortels, mais nos terres ne s’étirent pas à l’infini. Nous devons faire face à
la surpopulation.
Intéressant.
— Quand nous parlerons à Aristo, tu lui diras que nous allons partir
fonder une colonie vrekener dans une autre dimension. Nous pourrions
l’appeler Terre de Lanthe.
— Si tentant que ce soit, je ne vois pas comment ce serait possible. Les
vrekeners vivront toujours tous ensemble. Notre unité est notre force.
Thronos s’arrêta pour la regarder.
— Tu sembles déjà impatiente de t’en aller, alors que tu viens d’arriver…
— J’ai peur que les choses ne tournent pas aussi bien que tu l’espères,
avec ton frère.
— Peut-être que je n’espère rien en particulier. Peut-être que j’ai juste
besoin de me dire que j’aurai essayé.
Ça, elle pouvait faire avec. Elle hocha la tête, et ils repartirent en
direction de… leur maison.
Un peu plus loin, il lui indiqua trois obélisques de taille différente.
— J’ai appris à voler en sautant de ces colonnes. Quand j’ai sauté de la
plus petite, j’avais à peine deux ans.
Elle l’imagina petit enfant, sautant sans hésitation dans les bras d’un
parent, avec cette expression décidée qu’elle connaissait si bien. Peut-être sa
détermination s’était-elle forgée à cette époque. Ses ailes devaient être
démesurées par rapport à son petit corps.
— Je suis sûre que tu étais mignon à croquer. Est-ce que ta mère vit
encore ?
— La plupart des vrekeners ne survivent pas à leur âme sœur.
Donc, on pouvait dire que Sabine avait tué ses deux parents…
Se voilaient-ils la face en croyant qu’ils avaient un avenir ensemble ?
Il changea de sujet.
— De l’autre côté du château se trouve le bastion, un endroit où nous
nous retrouvons pour manger et discuter. Autrefois, c’était une prison, mais
par manque de place, nous avons dû récupérer l’espace.
— Les vrekeners ont une vie sociale, alors ?
— Bien sûr. Il existe une salle de réunion sur chaque île.
— Et ça marche comment, si vous ne pouvez ni boire ni jouer ? Je
suppose que danser est hors de question ?
— Nous organisons des rencontres sportives et des concours. Les plus
cultivés se réunissent pour lire et débattre de sujets divers.
Trop cool. Quand les choses se seraient un peu calmées, Lanthe ouvrirait
chaque semaine un portail vers Rothkalina pour pouvoir aller s’en jeter un. Et
elle forcerait Thronos à l’accompagner.
— Je suis sûre que les autres vrekeners vont être super contents d’avoir
quelqu’un comme moi dans les parages.
— Ils ne sauront peut-être pas quoi penser, au début. Mais ils finiront par
te voir comme je te vois, moi.
Son assurance l’apaisa. Sa confiance en l’avenir était contagieuse.
Ils s’engagèrent sur un sentier escarpé qui gravissait la colline par paliers.
— Je trouve étonnant que vous ayez pris la peine de ménager des
niveaux.
— Des sorceri habitent ici. Et il arrive aux plus jeunes d’entre nous de se
blesser les ailes.
Comme c’était gentiment formulé. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour la
mettre à l’aise.
— Combien y a-t-il d’îles, en tout ? Et combien de vrekeners ?
— Des dizaines et des dizaines de milliers, répartis sur cent soixante-dix
îles.
Elle n’aurait jamais cru qu’il y en avait autant. Mais il était assez logique,
pour une faction d’immortels vivant dans un royaume caché, de croître et de
se multiplier.
— Dans quelques jours, je t’emmènerai visiter le reste du royaume, dit-il
alors qu’ils arrivaient sur le seuil de sa – de leur – maison.
La porte de bois était de facture modeste, équipée d’un simple loquet,
sans serrure. Thronos l’ouvrit et s’effaça pour laisser entrer Lanthe.
Curieuse d’en apprendre plus sur lui, elle nota les détails. Un seul mot
qualifiait l’intérieur de Thronos : spartiate. Les quelques meubles – une table,
des bancs – étaient on ne peut plus simples. Et, comme dans le reste de l’île,
il n’y avait pas de couleur.
Et pas de toit. De l’extérieur, elle avait trouvé cela bizarre, mais de
l’intérieur, c’était encore pire. Elle avait l’impression d’être dans une maison
de poupée, avec des gens qui les observaient par en dessus. Pas étonnant que
les vrekeners soient si à cheval sur le comportement en privé.
Thronos l’entraîna dans un couloir. Ils passèrent devant un bureau dont
les murs étaient tapissés de livres ; elle décida d’y revenir plus tard et de jeter
un œil à toutes ces pages. L’espace étant limité, chaque volume conservé
devait être important.
— Où est la cuisine ?
— Nous mangeons dans le bastion.
— Pas de domestiques ?
— Pas à Cyel.
Manquait plus que ça.
Après une salle de bains étonnamment moderne se trouvait une vaste
chambre à coucher, meublée en tout et pour tout d’une table de nuit, d’une
commode et d’un lit aux dimensions démesurées – sans doute pour pouvoir
accueillir les ailes de son occupant.
Elle vacilla. Thronos la soutint par le coude.
— Lanthe ?
— Désolée. J’ai la tête qui tourne, après les profondeurs océanes.
— Tu devrais t’allonger, dit-il en la conduisant jusqu’au lit.
Elle s’assit tout au bord.
— C’est le légendaire Lit de Troth ?
Il était en bois sombre et semblait robuste. En cas de collision frontale
avec un camion, ce lit aurait le dessus, assurément. Le cadre était gravé de
mystérieux signes vrekeners.
— Donc, c’est ici que la chose doit être faite ?
— J’attendrai que tu ailles mieux, dit-il, prenant visiblement sur lui. J’ai
attendu jusque-là, après tout…
Depuis l’adolescence. Une vie entière de curiosité non satisfaite et de
désir refoulé.
— Thronos, tout va bien se passer si tu me donnes juste quelques minutes
pour m’habituer à l’altitude.
Elle entendit le pouls du vrekener s’accélérer lorsqu’il demanda :
— Alors ce soir, nous pourrons…
Tu es sûre de toi, Lanthe ? L’accompagner au septième ciel signifiait
l’épouser. Et l’épouser, c’était peut-être tomber enceinte.
C’était tout de même beaucoup de changements pour une sorcière, en une
seule nuit. Allait-elle réellement franchir ce pas ?
Elle lui avait dit que si, un jour, il la regardait comme ce volar avait
regardé son âme sœur, elle envisagerait de lui céder.
Elle leva les yeux vers le visage de Thronos et s’entendit lui dire :
— Je crois que je vais me lancer et te posséder.
Un immense sourire se dessina sur les lèvres de Thronos.
— Alors il faut que j’aille chercher quelque chose au château. Je reviens
tout de suite. Fais comme chez toi – car tu es chez toi.
Sur le seuil, il se retourna.
— Ça ne me plaît pas de te quitter des yeux. J’ai l’impression que je
devrais te courir après, ou que nous devrions nous protéger l’un l’autre d’une
calamité.
— Je t’attends ici. Je ne bouge pas.
Il s’en alla, et elle s’allongea sur le lit pour contempler les étoiles. Je suis
dans le lit de Thronos.
Bizarre.
Combien de fois s’était-il allongé de la sorte pour penser à elle ? Il lui
avait dit avoir rêvé d’elle chaque nuit pendant des siècles. Mais combien de
fois dans ce lit ?
Elle se sentit nerveuse, tout à coup. Il était puceau (son premier et dernier
puceau !), et elle se devait de faire de cette première fois un moment
inoubliable.
Mais comment la réalité pourrait-elle être à la hauteur de cinq cents ans
de fantasmes ?
46

Thronos était tenté de voler jusqu’au château, mais affronter la douleur


était au-dessus de ses forces pour le moment. Alors il courut, sa jambe le
faisant moins souffrir.
Il allait posséder Melanthe dès ce soir ! À Feveris – ou dans cette
hallucination, en tout cas –, il avait été si près du but, et cet enchantement lui
avait été refusé.
Il ne pouvait s’empêcher de redouter que quelque chose se produise avant
qu’il ait retrouvé Melanthe, et il décida d’éviter Aristo. Son frère était censé
se trouver loin d’ici, mais Thronos, prudent, entra dans le château sans faire
de bruit.
Il passa le coffre renfermant les pouvoirs magiques et la salle du scribe
vénérable, où était conservée la liste exhaustive des offensements. La
proximité avec les écritures sacrées éveilla en lui un pincement de culpabilité.
Il avait fait tant de choses avec Melanthe avant d’être marié…
Certaines n’avaient pu être évitées. Mais ils se marieraient ce soir, dans
les formes.
Dans le débarras, il fouilla parmi les grimoires anciens et les boîtes de
souvenirs. Lorsqu’il trouva celle qu’il cherchait, à un endroit absolument
improbable, il était couvert de poussière. Celui ou celle qui avait rangé le
débarras avait dû se dire que Thronos ne se marierait jamais.
Sa boîte entre les mains, il se hâta de rejoindre Melanthe. La douleur lui
vrillait la jambe, mais son impatience l’emportait sur tout le reste, et il se
rendit compte qu’il était en érection. Il sentait ses cornes se redresser, leur
sensibilité croître…
Il se figea soudain. Il avait eu la très nette impression qu’on l’observait.
Passant une main sur sa nuque, il se retourna, scruta les alentours. Rien.
Un vrekener ou un pupille sorceri passant au large l’aurait salué, et
personne d’autre ne pouvait trouver cet endroit.
Lorsqu’il atteignit sa maison, son inquiétude était retombée. La gorge
serrée, il ouvrit la porte. Quand il passa devant la salle de bains, il vit le haut
de Melanthe posé à côté de la douche, avec sa jupe et ses bas. Son masque
bleu pendait à une patère.
Voir ici ses affaires lui fit un bien fou.
Elle avait pris une douche. Devait-il faire de même ? C’était repousser
d’autant l’instant tant attendu. Puis il s’examina, vit la poussière…
Poussant un juron, il posa la boîte et arracha ses vêtements. Sous l’eau, il
plaqua le front et les mains contre le mur. L’eau était glacée, mais n’eut
aucun effet sur son érection.
L’étroitesse de Melanthe lui revint à l’esprit. Tiendrait-il suffisamment
longtemps pour entrer en elle ? Allait-il lui faire mal ?
Elle lui avait appris comment la préparer. Il se rongea les ongles des
index. Puis, après réflexion, il rongea les autres aussi.
Quand il regagna la chambre, il avait noué une serviette autour de ses
hanches et tenait la boîte entre ses mains.
Son cœur fit un bond. Melanthe était agenouillée au pied du lit et
parcourait du bout des doigts le bois du cadre. Elle avait détaché ses longs
cheveux brillants et enfilé une de ses chemises, dont elle avait roulé les
manches. La voir ainsi vêtue d’un vêtement qui lui appartenait le toucha plus
qu’il n’aurait su le dire, lui donna envie de la serrer dans ses ailes, de frotter
ses cornes sur tout son corps frémissant.
À moi. Elle est toute à moi.
Melanthe était dans son lit et l’attendait. Elle était trop belle.
Elle leva les yeux vers lui, posa le regard sur son visage, son torse et un
peu plus bas… Ses lèvres s’entrouvrirent sur un soupir, et sa petite langue les
humecta. Dieux tout-puissants.
Ses yeux brillaient de désir… pour lui.
Peut-être n’était-elle pas réelle. Feveris ne l’avait pas été, ni ces sauts
dans le temps.
Bientôt, il se réveillerait, aurait envie d’elle mais ne trouverait que la
douleur – toujours plus insupportable le matin. Il serrerait les poings, puisant
dans sa détermination, recommençant ses recherches.
Avec un sourire, elle indiqua son érection, qui déformait la serviette.
— Tu imites Nérée ?
Il éclata de rire.
— Tu es donc bien là. Pour de vrai.
Son regard espiègle le fit fondre, comme il l’avait toujours fait, depuis le
début.
— Jamais je n’aurais imaginé te voir un jour dans ce lit.
Elle avait retiré son médaillon, qu’elle avait posé sur sa table de nuit.
Leur table de nuit.
— Alors on est deux. Au fait, l’eau chaude ne marche pas.
— Ah bon ?
Le moment était sans doute mal choisi pour lui annoncer qu’il n’y avait
jamais d’eau chaude.
— Qu’est-ce qu’il y a, dans cette boîte ?
Il s’assit à côté d’elle et souleva le couvercle, révélant le drap nuptial
cousu pour lui des siècles plus tôt. Le tissu était imprégné de l’agréable
parfum des herbes de conservation. Melanthe déplia le drap en fronçant les
sourcils.
— C’est ça qu’il fallait que tu récupères ?
— Nous devons mettre ce drap entre nous. C’est la tradition.
— Et comment on va faire pour…
Elle s’interrompit en découvrant la fente pratiquée au centre de la pièce
de tissu.
— C’est spécial, tout de même… Mais il manque la partie en latex, non ?
dit-elle en passant l’index à travers la fente.
Il la regarda, interloqué.
— Pourquoi devrait-il y avoir du latex ?
Elle soupira.
— J’ai tellement de choses à t’apprendre… La tradition, je suis pour,
mais tu veux vraiment qu’il y ait ce truc entre nous ?
Il l’attira sur ses genoux, referma ses bras autour d’elle.
— Par miracle, nous sommes arrivés jusqu’à ce lit sans coucher
ensemble. Je tiens à faire les choses correctement. Je veux un mariage digne
de ce nom.
— C’est important pour toi, cette histoire de possession, hein ?
— Ça l’est, oui, dit Thronos en posant son front contre celui de Melanthe.
Mais je veux que tu sois sûre de vouloir cette union. Nous n’avons pas passé
beaucoup de temps ensemble. Et si je ne peux pas avoir d’autre femme –
quand bien même je le pourrais, je ne le voudrais pas –, il n’en va pas de
même pour toi. Tu pourrais rencontrer quelqu’un d’autre. Si nous décidons de
nous lancer, tu dois me choisir et renoncer à tous les hommes que tu
rencontreras au cours de ta vie éternelle. Parce que je ne te laisserai jamais
partir.
Elle prit son visage entre ses mains.
— J’ai renoncé à tous les autres quand j’ai franchi ce portail avec toi. Je
veux être ta femme.
Le cœur de Thronos battait à tout rompre.
— Ma femme.
Il baissa la tête, frotta le bout d’une de ses cornes contre son cou, la
marquant de son odeur. Mienne.
Quand elle pencha la tête pour lui laisser faire ce que son instinct lui
dictait, il eut envie de l’embrasser jusqu’à l’extase.
— Un dernier petit détail, dit-elle d’un ton absent. Je ne suis sans doute
même plus en période fertile. Si ça se trouve, on a passé des semaines dans le
ventre du monstre.
Il redressa la tête.
— Même si je voulais te féconder pour que tu te sentes unie à moi, je ne
peux pas te mentir. Je sens que tu es en période fertile. C’est peut-être la fin,
mais c’est encore le cas.
— Alors, nos chances déjà minces se réduisent à vraiment plus grand-
chose.
Elle posa les lèvres dans le cou de Thronos, puis sur sa joue, et à la
commissure de ses lèvres.
— Tu m’impressionnes, Thronos. Je me demande si j’arriverai un jour à
me faire à ton honnêteté.
— Il le faudra bien. Parce que je suis sur le point de t’épouser.
Fertile ou pas, elle voulait toujours de lui. Il tourna la tête et plaqua sa
bouche sur celle de Melanthe.

Les lèvres de Lanthe s’ouvrirent, leurs langues se trouvèrent. Elle adorait


sa façon tranquille d’aborder le baiser, travaillant lentement à faire monter la
pression, et ce malgré la tension qu’elle sentait dans son corps massif.
Malgré la puissante érection qu’elle sentait sous ses fesses.
La main de Thronos remonta doucement sur sa cuisse. Il y avait quelque
chose de très érotique à porter sa chemise et à sentir sa main avancer,
invisible, sous le tissu.
— Il faut que je te prépare, souffla-t-il sans quitter ses lèvres.
La vision de ce mâle magnifique ceint d’une serviette avait déjà chaviré
tous ses sens. Mais elle n’allait pas décevoir un vrekener.
— Je te l’ai dit : il suffit que je te regarde pour être trempée. Tout le reste
n’est que du bonus, répondit-elle en écartant les cuisses pour lui.
Il accepta l’invitation, plaqua sa main sur son sexe, pressant sa base
contre son clitoris hypersensible.
De l’autre main, il caressa la pointe d’un sein, la pinçant doucement, la
faisant rouler entre ses doigts, en excitant le bout avec le pouce…
Quand il se baissa pour l’embrasser à travers le tissu, elle poussa un petit
cri et glissa ses mains dans les cheveux encore mouillés de Thronos.
À chaque succion, elle se cambra un peu plus, pour en réclamer encore.
— J’adore te sucer le bout des seins. Je pourrais faire ça des heures
durant.
Elle gémissait de plaisir lorsqu’il passa à l’autre sein. Son souffle était
chaud contre son mamelon. Tout en le suçant, il glissa un doigt en elle et
poussa un grognement en la trouvant si excitée.
L’électricité entre eux crépita. Son doigt ne faisait qu’annoncer les
délices qu’elle avait failli expérimenter avec lui – quand il avait commencé à
introduire son énorme membre en elle.
À cette pensée, elle bascula le bassin pour venir à la rencontre de son
doigt, ses fesses se frottant sur le sexe durci dont elle jouirait bientôt.
— À ce rythme, ce sera terminé avant d’avoir commencé, murmura
Thronos.
Elle était prête.
— Alors viens en moi, dit-elle en glissant une main sur la nuque de
Thronos. Vite, avant que quelque chose ne vienne interrompre notre mariage.
Il la regarda, étonné.
— C’est exactement ce que j’étais en train de me dire.
Il l’allongea sur le lit, lui retira la chemise et défit sa serviette, révélant
toute la splendeur de son érection.
Elle contempla longuement son guerrier de deux mètres. Ses ailes étaient
déployées, toile de fond sexy de son démon, dont les cornes étaient à la
verticale. Quand il les avait promenées sur elle, un peu plus tôt, elle avait
senti son sexe se contracter. Il l’avait imprégnée de son odeur, et elle avait
adoré ça. Elle avait envie d’embrasser ces cornes, de les caresser, puis de
lécher ses lèvres fermes. Et ses mamelons… Elle voulait passer la bouche sur
le relief souple de ses pectoraux avant de descendre plus bas, jusqu’à son
sexe.
Quel était son type d’homme ? C’était celui-là.
Il s’agenouilla entre ses cuisses. Ils allaient le faire. Sans protection.
Son horloge biologique lui hurlait : « Vas-y ! Grouille ! »
Thronos plaça alors le drap entre eux. Elle faillit se redresser. Elle n’avait
pas de contraceptif, mais il avait droit à sa barrière ?
Non, non, c’était important pour lui. Et faire des compromis était vital
pour un couple. Tous les bouquins de développement personnel qu’elle avait
lus le disaient.
Puis une idée lui vint, une manière de les contenter tous les deux, avec le
drap, et elle se laissa faire.
— Tu es sûre que tu es prête ? demanda-t-il lorsqu’il aligna la fente du
tissu sur le sexe de Melanthe.
— Si tu vas lentement.
Il se mit en place, appuyé sur un bras.
— Lentement ?
Son regard se posa sur la pointe de ses seins, visible sous le drap.
— J’ai peur de ne pas pouvoir tenir très longtemps. J’ai trop envie de toi.
De sa main libre, il empoigna son sexe et le dirigea vers la fente du drap.
Elle posa les mains sur ses larges épaules, attendant ce premier contact.
Quand le gland turgescent cogna contre son sexe, elle gémit, impatiente.
— Il est possible que je ne tienne pas longtemps, moi non plus !
Des volutes bleues montèrent de ses mains, les enveloppèrent.
— Mmm… ma sorcière si sensuelle, souffla-t-il en poussant doucement.
Il la contemplait d’un regard possessif, déterminé. Et ses yeux argentés
disaient à Lanthe qu’il allait la posséder, que plus rien ne pouvait l’arrêter.
Quand il se hissa sur les deux bras, elle pétrit ses épaules.
— Tu sens comme je suis trempée ? Je suis prête pour toi.
— Lanthe…
— Quand nous étions dans la clairière, j’ai imaginé ton sexe plongeant en
moi. Et ce soir, tu vas le faire.
Un frisson étouffa les paroles qu’il allait prononcer.
Ses réactions de novice, l’honnêteté de ses réponses l’excitaient à un
point qu’elle trouvait presque choquant.
Depuis quand l’honnêteté était-elle un aphrodisiaque ?
Basculant légèrement sur son membre palpitant, elle murmura :
— Je n’ai jamais vu d’homme plus sexy que toi, Thronos.
Il pencha la tête sur le côté, comme s’il ne la croyait pas. Mais ce qu’il vit
dans son regard le convainquit du contraire. Ce qu’il vit le fit frémir de plus
belle.
Lorsqu’il sentit son gland enfin en elle, il était couvert de sueur.
— Tu es si étroite, lâcha-t-il. Jamais je n’aurais cru que tu serais si
chaude.
L’émerveillement, dans sa voix, fit monter d’un cran l’excitation de
Lanthe.
Le drap se soulevait au rythme de son souffle court. Elle se cambra pour
que le bout de ses seins pointe contre le tissu, et cela sembla l’ensorceler bien
plus que les caresses des nymphes.
— Tu ne veux pas voir ma poitrine, au moins ?
Visiblement, le dilemme était cruel. Finalement, Thronos tira le drap pour
révéler ses seins.
— Trop adorables pour être couverts.
Et Lanthe l’aima encore un peu plus.
Les yeux rivés aux deux boutons rose foncé qui les couronnaient, il se
lécha les lèvres. Il avait dit aimer les sucer. S’il le faisait maintenant, tout
risquait d’aller vraiment trop vite. Pour le distraire, Lanthe fit onduler son
bassin, s’empalant un peu plus loin sur son membre. Cette soudaine sensation
de plénitude lui arracha un petit cri.
— Si étroite… souffla Thronos.
Et, avec un hochement de tête solennel, il s’enfonça en elle. Elle sentit
son sexe palpiter. Visiblement, il luttait déjà pour ne pas exploser. Ses ailes
s’ouvraient et se refermaient, comme un poing s’ouvre et se ferme ; la sueur
perlait sur son torse sculptural.
Comme il plongeait plus loin encore, une goutte tomba sur son sein, la fit
frissonner et perdre pied.
— Désolé, lâcha-t-il.
— De me rendre folle ?
Elle le saisit par la nuque, se redressa pour frotter ses seins contre son
torse, laissant glisser le drap un peu plus bas encore, faisant entrer Thronos
un peu plus loin en elle.
— Je sens la pointe de tes seins… Mmm… elle est si ferme. Aaaah !
Un coup de reins incontrôlé l’enfonça en elle jusqu’à la garde. Il poussa
un grognement.
Melanthe avait du mal à respirer. Il était en elle, il était autour d’elle, et
son effort pour garder le contrôle l’agitait de soubresauts.
— Lanthe ! Je ne voulais pas… Est-ce que je t’ai fait mal ?
Elle se repositionna pour s’habituer à son sexe.
— Juste une seconde…
Loin en elle, elle sentait son membre palpiter au même rythme que son
cœur. Son invincible cœur.
— Je vais bien, Thronos. Tout va bien.
Il prit son visage entre ses grandes mains, la touchant avec révérence.
— Je viens de t’épouser, dit-il d’une voix rauque.
Elle fondit littéralement.
J’ai passé ma vie à attendre ce regard.
— Dans la mesure où je suis un peu impliquée, je dirais que nous venons
de nous épouser l’un l’autre.
Il eut un sourire contrit.
— Oui, c’est plus juste.
Elle ne pouvait s’empêcher de lui sourire, comme s’ils venaient de
réaliser un exploit. Mais, d’une certaine façon, c’était le cas.
Leur amusement s’évanouit lorsqu’il entreprit de se retirer. Le frottement
de cet énorme membre arracha un cri plaintif à Lanthe.
Avant de revenir en elle, il lui demanda :
— Tu es prête ?
Elle fit oui de la tête.
Quand il poussa son bassin en avant, il renversa la tête. Les muscles de
son cou saillaient.
— Ma Lanthe !
Puis il la regarda, et cette fois, dans ses yeux, l’admiration se mêlait au
respect.
Il grandissait encore en elle, beaucoup plus qu’elle ne s’y était attendue.
Elle fit de son mieux pour réprimer une grimace. Brave petit soldat, et tout
ça.
Elle avait toujours pensé que le terme « unis » était une hyperbole
lorsqu’il s’agissait de sexe. Mais là, il y avait en elle une telle partie du corps
de Thronos qu’elle avait réellement le sentiment de ne plus faire qu’un avec
lui. Si seulement elle pouvait s’y habituer…
— Bouge en moi. Tourne.
— Tourner ?
Obéissant, il ondula des hanches, frottant contre son clitoris
hypersensible.
— Oh oui !
Le plaisir l’enflamma littéralement.
Et Thronos sembla frappé de stupeur.
Dans le silence de la nuit, son cœur cognait comme un tambour. Ses ailes
étaient grandes ouvertes ; leurs pulsars scintillaient comme les étoiles filantes
qui illuminaient la voûte céleste au-dessus d’eux.
Mais ses yeux qui la contemplaient brillaient plus que tout le reste.
Il bougea encore un peu en elle, l’habitua à lui. Un sentiment de bonheur
absolu la gagnait, la chaleur courait dans tout son corps. Elle se sentait
comblée.
Satisfaite.
Mais ses émotions la troublaient. En plus de la tendresse qu’elle
éprouvait pour lui, il y avait de la gratitude, du soulagement, et même… de la
joie.
Les mains nouées autour de son cou, elle murmura :
— Thronos…
Je suis à toi. Tu es à moi. Tu me troubles. Tout ceci me trouble. Elle
n’avait même pas encore joui, et c’était l’expérience sexuelle la plus géniale
qu’elle avait vécue de sa vie. Jamais faire l’amour avec quelqu’un ne lui avait
donné ce sentiment de toucher au but.
Comme si elle avait été recouverte des pièces d’or du destin.
Il posa sa main sur sa joue.
— Je ne reconnais pas… ce que ton expression me dit, avoua-t-il d’une
voix grave. Mais je crois que cela me plaît.
— J’essaie de te dire des milliers de choses à la fois. Je te dis que je suis
prête… à être prise par toi. Que je te donnerai tout ce dont tu as besoin.
Non seulement elle s’était habituée à le sentir en elle, mais son sexe lui
était déjà devenu indispensable, à tel point qu’elle se demandait comme elle
avait pu s’en passer jusque-là.
Elle fit glisser ses mains jusqu’aux fesses de Thronos et y planta ses
griffes.
— Est-ce que tu as besoin de donner un coup de reins ?
— Oh oui. Oh que oui.
Il se retira légèrement, pour s’enfoncer plus loin encore, et plus
lentement.
L’intensité du plaisir répandit une vague brûlante en elle. Elle battit des
paupières.
Nouveau coup de boutoir.
— Est-ce que c’est toujours comme ça, Lanthe ?
— Ça non !
Elle ne pouvait s’empêcher de bouger autour de lui, de se contorsionner
sur ce membre dur. Elle en voulait encore plus.
— Encore, Thronos !
— Cette façon de bouger… Ça me rend fou !
Il la saisit par les hanches et s’enfonça en elle, encore et encore. À chaque
coup de reins, son clitoris était délicieusement stimulé. Elle sentit monter la
vague de l’orgasme.
— Tu m’étreins avec une telle force, dit-il en accélérant le rythme. Je ne
vais pas pouvoir me retenir !
— Non, non, ne jouis pas tout de suite. Je ne te laisserai pas faire !
Elle sentait monter la magie en elle. L’air devint buée en franchissant ses
lèvres. Venait-elle d’user de son pouvoir sur lui ?
Il donna un puissant coup de reins, gémissant comme s’il souffrait.
— Lanthe…
Sa peau luisait de sueur, ses muscles étaient au summum de leur tension.
Le voir ainsi, son fier vrekener en proie au plaisir, son guerrier massif sur le
point de céder à des siècles de désir, la fit monter au sommet de la vague.
Elle allait jouir pour cet homme, dans un orgasme dont elle redoutait
presque l’intensité.
— Il faut que… Plus fort. Je ne peux pas aller lentement.
— Alors vas-y. Prends-moi de la manière qui te convient.
Dans un grognement, il plongea en elle. Ses va-et-vient se firent rapides,
toujours plus puissants. Elle le regarda plonger en elle avec délice. Il glissa
les mains sous elle, empoigna ses fesses pour la pénétrer toujours plus loin,
envoyant Lanthe au bord de l’extase.
Je vais jouir, je vais jouir.
Il poussa soudain un cri de frustration, et le désarroi se lut dans son
regard.
— Lanthe ! Je n’arrive pas à jouir.
— Il est possible que… je t’aie ordonné de te retenir.
Alors qu’elle-même était sur le point de jouir, elle inspira profondément
et résista, pour pouvoir jouer plus longtemps.
— Laisse-moi jouir ! hurla Thronos, le corps raidi par le besoin de libérer
sa semence.
— Mmm… je sens qu’on va bien s’amuser, cette nuit…
47

C’était tout sauf amusant ! Thronos sentait sa semence dans son membre,
impatiente de jaillir, et il ne pouvait pas la répandre.
Son corps savait exactement qui il était en train de posséder, savait qu’il
devait évacuer sa semence dans la matrice de Lanthe. La pression était telle
que son membre l’élançait à la manière d’un pouce qui a reçu un coup de
marteau.
Lanthe était brûlante. Elle le retenait dans son sexe étroit, semblait exiger
son dû. Il aurait voulu savourer cette première fois, la savourer, elle, mais il
n’arrivait à penser à rien d’autre qu’à cette douleur lancinante.
Il baissa les yeux sur leurs corps imbriqués l’un dans l’autre. C’était une
erreur. À travers la fente du drap, les chairs rose foncé de son intimité
pressaient son membre engorgé, et quand il vit que son âme sœur avait
trempé le drap tant elle était excitée, son sexe bougea en elle.
— Je vais perdre le contrôle !
Elle lui avait dit que si un jour il entrait en elle, il n’y aurait plus aucun
doute ; il se perdrait, serait changé à jamais.
Elle avait sérieusement sous-estimé la chose.
L’électricité qui courait entre eux l’enflammait, comme si la foudre
frappait sans relâche. Un sentiment de fusion absolue, définitive le
submergea, l’illumina. Physiquement, son corps était épuisé – il fit en sorte
de relâcher un peu la pression pour retrouver le plaisir –, mais il devait
absolument offrir sa semence à celle que le destin lui avait réservée, devait
laisser quelque chose de lui en elle.
Il regarda Lanthe. Son regard était lumineux, lui parlait dans une langue
qu’il ne connaissait pas encore.
— Laisse-moi jouir, Melanthe ! lâcha-t-il d’une voix étranglée.
La douleur était insupportable.
Même si c’était aussi terriblement bon.
En guise de réponse, elle leva la tête pour l’embrasser dans le cou. Sa
magie tournoyait, bleue, éthérée. Elle lécha l’endroit où battait son pouls, de
la même façon qu’elle avait léché la poudre d’or sur lui. Cela le rendit fou.
Lorsqu’elle le couvrit de longs coups de langue, il se demanda si elle ne
cherchait pas à le faire sortir de ses gonds.
— Tu pourras te retirer quand tu n’auras donné du plaisir, murmura-t-elle
contre sa peau.
C’était donc ça. Il devait l’amener à l’orgasme s’il voulait qu’elle le
laisse jouir.
Il passa les bras derrière elle, la souleva, approcha ses seins de sa bouche,
titilla un mamelon, puis l’autre, passa la langue dessus, les aspira entre ses
lèvres. Et, tout en les suçant, il se mit à aller et venir en elle.
— Fais-moi jouir ! cria-t-il contre la douceur d’un sein.
Je perds le contrôle.
— Thronos, je ne vais pas pouvoir me retenir très longtemps…
— Retenir ?
Elle réprimait délibérément son plaisir ?
— Je vais jouir !
— Dis-moi ce que je dois faire…
— Embrasse-moi !
Leurs têtes se rencontrèrent, leurs dents se cognèrent. Enfin, leurs langues
s’enlacèrent, se léchèrent avec avidité. Gémissements, grognements se
mêlèrent. Elle bougeait contre lui aussi violemment qu’il plongeait en elle.
Au moment où il atteignait un sommet – ne pouvait plus penser
autrement qu’en termes de pression, de trempé et de chaleur –, elle s’écarta
pour murmurer :
— Quand tu me sentiras jouir… je veux que tu me donnes ta semence.
— Dieux tout-puissants, siffla-t-il entre ses dents.
— Et il faudra peut-être que tu mettes une main sur ma bouche, parce que
tu es sur le point de me faire hurler.
Puis elle plongea son regard dans celui du vrekener et ordonna :
— Maintenant, Thronos !
Il plaqua sa large paume sur son cri de plaisir. Elle s’arc-bouta sous lui, le
surprit par la force dont son petit corps était capable.
Lui-même se figea en sentant le sexe de Lanthe se contracter autour du
sien avec la force d’un poing, comme s’il voulait en extraire la semence qu’il
pouvait enfin lui offrir. À cette première contraction, son membre répondit
par une violente pulsation. Son sceau était sur le point de se rompre.
Ses ailes battirent violemment tandis qu’il se déchaînait, allant et venant
en elle de toute sa puissance.
Comme un animal. Comme un démon.
Et puis…
Dans une fulgurance brûlante, son sperme jaillit. Sa semence, pour son
âme sœur et rien que pour elle.
Juste avant que son hurlement de plaisir ne fasse vibrer la nuit, il planta
ses crocs dans le cou de Melanthe.

Une seconde avant qu’il ne la morde, Lanthe vit les yeux de Thronos
virer au noir.
Puis il dévoila ses crocs et la marqua dans sa chair – comme l’aurait fait
un démon. Lorsqu’elle sentit leur pointe déchirer sa peau, la magie en elle
explosa avec une violence inédite.
L’orgasme la submergea de nouveau, et elle hurla son plaisir dans la
paume de Thronos, remuant sous lui tandis qu’il la possédait de toute sa force
d’immortel. Son membre plongea en elle plus loin encore lorsqu’il se
répandit.
Jet après jet, il la combla de sa semence. Elle sentit ses bras se resserrer
autour d’elle et ses griffes mordre sa peau, vit ses ailes trembler.
Magnifique démon.
Il continua d’aller et venir en elle jusqu’à ne plus avoir une goutte de
sperme, jusqu’à ce qu’elle s’abandonne, épuisée.
Alors, il retira sa main de sa bouche et se laissa tomber sur elle, lâchant
son cou à contrecœur. Et, dans un dernier, long grognement de satisfaction,
lécha sa morsure du bout de la langue.
Puis, soudain, il se redressa au-dessus d’elle, comme s’il se réveillait en
sursaut.
— Est-ce que je t’ai fait mal ?
— Mmm… ta morsure, c’est possible, mais j’étais trop occupée à jouir
pour vraiment la sentir. Tu as été tendre aussi longtemps que cela t’a été
possible.
Il se détendit, s’appuya sur ses coudes.
— Encore une preuve que je suis un démon, alors ? Rien n’aurait pu
m’empêcher de te marquer, dit-il en écartant une mèche de son front. Mais
les mâles vrekeners ne mordent pas.
— À ta connaissance. La morsure aura disparu dès demain. Qui saura ce
que nous avons fait ?
Il semblait perplexe, alors elle ajouta :
— Peut-être que notre passage à Pandémonia a libéré le démon en toi,
mais de toute façon, je m’en fiche. Quoi que tu sois, ça n’a aucune
importance. Ce que nous venons de vivre était hallucinant, bouleversant et
parfait. Pour rien au monde je n’en changerais un instant.
Un sourire fier se dessina sur les lèvres de Thronos. C’était bien un mec,
tiens.
— Je t’ai sentie jouir, dit-il sans chercher à masquer l’émerveillement
dans sa voix.
Avec un sourire, elle contracta son sexe autour de celui de Thronos. Il
ouvrit des yeux comme des soucoupes.
— Moi aussi.
Peut-être aurait-elle dû s’inquiéter du fait qu’il s’était répandu en elle,
mais elle était encore sur un petit nuage après son orgasme. Elle devenait
accro à cet homme. Pas seulement physiquement. Émotionnellement aussi.
Sa franchise l’avait touchée, la poussant à baisser sa garde. Ce soir, elle
avait découvert que, pour elle, la confiance était le plus puissant des
aphrodisiaques.
— Je m’étais toujours dit que ma semence… comment dire… coulerait
de moi, dit Thronos, les yeux brillants d’excitation. J’ignorais que la pression
pouvait être aussi intense. Quand ça sort, c’est presque… violent. Mais en
bien.
Déjà, son membre se réveillait en elle. Elle sourit, comprenant que son
vrekener venait de terminer son échauffement et était parti pour la nuit.
— Alors, est-ce que cela valait le coup de m’attendre aussi longtemps ?
Je t’avais dit que ce ne serait pas rien.
Il se pencha pour l’embrasser sur les lèvres.
— Tu méritais amplement que j’attende, sorcière. Et c’était exactement
comme tu l’avais dit. Tu m’as irrémédiablement transformé.
48

Thronos était transformé. Son esprit était en effervescence, les émotions


l’assaillaient.
Et il était toujours en Lanthe, et toujours en érection. Il sentait son sperme
en elle, source pour lui d’une satisfaction immense.
— Je ne veux plus m’en aller, dit-il. Est-ce qu’on peut dormir comme
ça ?
Elle non plus n’était pas pressée que leurs corps se séparent. Elle hocha la
tête.
— Je pourrais m’allonger sur toi. Même si le sommeil risque alors d’être
le cadet de nos soucis. D’ailleurs, quand penses-tu pouvoir recommencer ?
— Je suis presque sûr de pouvoir le faire autant de fois que tu le voudras,
dit-il en donnant un petit coup de reins.
— En voilà une bonne nouvelle !
Du pouce, il lui caressa la joue. Elle tourna le visage pour saisir son doigt
entre ses lèvres et le sucer.
— Oh.
Comment était-il possible que cela l’excite à ce point ? Cette sensation
envoyait des étincelles partout en lui, sans parler des souvenirs qu’elle
réveillait, de Lanthe suçant son membre de la même façon…
Maintenant qu’il avait de la semence à lui offrir, le prendrait-elle dans sa
bouche ? Répandre son sperme ainsi était un offensement, mais si Lanthe
voulait bien le boire, il la servirait, encore et encore, jusqu’à apaiser sa soif.
À cette seule pensée, il eut de nouveau envie d’elle et se remit à aller et
venir en elle. Quand elle lâcha son pouce après un dernier coup de langue, il
la prit par la nuque, l’attira vers lui…
— Attends ! Laisse-moi me mettre sur toi !
Il sursauta.
— Je t’ai fait mal ?
— Mets-toi sur le dos.
Interloqué, il obtempéra.
Lorsqu’elle fut sur lui, elle se dégagea avec grâce, laissant la fente du
drap ceindre la base de son membre.
Maintenant, c’était lui qui portait le drap nuptial.
Voir sa propre érection saillir ainsi du drap le stupéfia.
— Lanthe, c’est… c’est peut-être un blasphème.
— Tu me l’as fait, et je vais te le faire. C’est comme cela que notre
couple fonctionnera : dans l’égalité, et avec un peu de subversion de part et
d’autre vis-à-vis de nos factions respectives. Mais tu verras, ça va marcher.
Il avait le cœur battant. Il était convaincu, lui, que ça marcherait, mais
l’assurance de Lanthe le surprenait.
— Tu en es sûre ?
— Tout dépend de ton attitude concernant ce fichu drap et ce que je vais
en faire.
Il comprit alors qu’en continuant à faire des concessions l’un pour l’autre,
non seulement ils seraient unis pour l’éternité, mais leur couple serait
heureux. Elle était venue jusqu’ici pour lui, et pour lui uniquement, en
renonçant à beaucoup de choses. C’était à lui maintenant de venir à sa
rencontre.
— Je ne t’en voudrai pas.
— C’est bien, dit-elle doucement. Donc, on tourne la page du drap ?
— Oui. Mais uniquement parce que nous sommes mariés. Il a joué son
rôle.
Elle retira le drap, le jeta dans un coin du lit.
— Et maintenant, reprenons.
Avec un sourire, elle l’enfourcha et s’agenouilla juste au-dessus de sa
queue.
— Voilà ce que j’appelle la position du pandémoniaire de Thronos et de
Lanthe, dit-elle en souriant.
Thronos retrouva son sérieux lorsqu’elle s’empala lentement sur lui. Il
regarda, fasciné, son membre disparaître en elle, centimètre après
centimètre…
Quand il fut logé au plus profond d’elle, il leva les yeux vers le visage de
son exquise épouse. Ses cheveux soyeux encadraient son adorable visage, sa
magie scintillait. Il remarqua que la pointe de ses seins était du même rouge
que ses lèvres.
Elle aussi le regardait.
— Ton corps est si grand, si beau. Si dur. Et c’est pour moi. La sorcière
cupide en moi est très satisfaite.
Il bomba le torse de fierté.
Du bout d’un ongle, elle effleura l’un des disques plats de ses seins, et le
sursaut de plaisir qu’il éprouva fut aussi inattendu que lorsqu’elle avait léché
son pouce.
Puis elle posa les mains sur ses épaules et se leva doucement…
L’air nocturne rafraîchit ses testicules et la base de son membre humide.
Quand il donna un coup de reins vers le haut, pour retrouver l’étroit fourreau
et sa chaleur, elle se laissa retomber sur lui.
Ses yeux se révulsèrent.
Lentement, elle le chevaucha. Ses seins bougeaient au même rythme,
pour son plaisir à lui et rien qu’à lui. Fasciné par leurs mouvements, il lutta
contre l’envie de les pétrir.
— Ils sont si beaux, si…
Il s’interrompit. Tout en bougeant sur lui, elle contractait son sexe.
— Lanthe !
— Tu aimes ? demanda-t-elle d’une voix de sirène.
— Je voudrais que cela ne s’arrête jamais.
Il avait encore du mal à croire qu’il était en elle. Et il comprit qu’il allait
lui falloir encore un peu de temps avant d’accepter ce retournement de
situation.
D’accepter l’idée que la femme de ses rêves était dans son lit et se
donnait du plaisir avec son corps, comme lui le faisait avec le sien.
Elle replia les bras derrière sa tête, croisant les poignets à chaque
mouvement de ses hanches. Sa façon de bouger, de danser sur lui le laissait
pantelant. L’hypnotisait.
Puis ses mains descendirent lentement. L’une s’arrêta sur un sein pour le
caresser, l’autre allant jusqu’à son sexe pour le masturber. Plus tard, il la
regarderait se donner du plaisir, mais cette fois, il chassa sa main pour le
remplacer par son index. Quand il caressa son clitoris tumescent, elle laissa
tomber la tête en arrière.
Les cheveux de Lanthe lui chatouillaient les cuisses, et c’était encore une
sensation nouvelle. Plus il la caressait, plus elle bougeait. Caresser, effleurer,
titiller…
— Je sens que je vais exploser encore une fois !
Elle le regarda.
— Et cette fois, je ne ferai rien pour te retenir.
— C’est bon à savoir.
Mais il souhaitait à présent assouvir un désir particulier : envelopper
Lanthe dans ses ailes. Déjà, il l’avait marquée de ses cornes et de ses crocs.
Elle avait accepté ses instincts les plus primaires. Alors il se redressa pour la
prendre dans ses ailes. Et, tandis qu’elles se refermaient autour d’elle, il la
sentit plus trempée encore. Elle accéléra le rythme de ses balancements.
— On dirait que tu les aimes, mes ailes.
Elle fit oui de la tête, haletante.
— Tu es une telle surprise, pour moi. Tout, chez toi…
Quand il la serra dans ses ailes, elle noua les bras autour de son cou, et le
plaisir le fit trembler. Il n’y avait plus qu’eux deux, blottis dans ce cocon,
isolés du monde. Deux corps éclairés par ses pulsars.
La pointe de ses seins frottait contre le torse de Thronos.
— Donc, quand je vais crier – très vite –, est-ce que tu crois qu’on nous
entendra malgré tes ailes ?
Il se mit à genoux, passant les mains sous ses fesses, tandis qu’elle nouait
ses jambes autour de ses hanches.
— Peut-être que c’est comme cela que font les autres pour qu’on ne les
entende pas ? Il n’y a qu’un moyen de le savoir…
— Je sens que ça vient, Thronos, souffla-t-elle d’un ton urgent.
Elle se pencha pour lui lécher le cou, sans cesser de s’empaler sur lui.
Quand il se rendit compte qu’elle frottait son petit bouton affamé sur la base
de son membre, ce fut plus fort que lui…
Il jouit. Violemment.
Son rugissement se réverbéra contre ses ailes tandis que ses coups de
reins montaient en puissance pour l’éjaculation.
— C’est si chaud ! hurla Lanthe en le chevauchant de plus en plus vite, ce
qui le mit dans un état de transe. Je jouis, Thronos ! Tu me fais jouir comme
jamais !
Elle se raidit contre lui, et il sentit ses cuisses trembler. Elle laissa
retomber la tête en arrière, contre ses ailes, et poussa un cri d’extase.
Quand il sentit que ce sexe étroit exigeait encore son dû, un sentiment
proche de l’euphorie s’empara de Thronos. Il ralentit ses va-et-vient pour
mieux sentir ses contractions sur son membre, le plaisir de Lanthe répondant
au sien à la perfection.
— Ma Lanthe, murmura-t-il, incrédule.
Quand l’orgasme de Lanthe s’apaisa, des soubresauts continuèrent
d’agiter Thronos, telles des répliques sismiques de son propre plaisir.
Elle posa la tête sur son épaule et lui caressa le torse.
— Là, souffla-t-elle contre son cou. Je t’ai possédé moi aussi.

Tard dans la nuit, ils étaient allongés face à face, enveloppés dans les
ailes de Thronos. Et, comme ils l’avaient fait dans leur enfance, ils se
murmuraient des secrets.
Il y avait bien longtemps de cela, il lui avait dit qu’un jour, il serait son
époux. Il ne se trompait pas !
Il avait possédé son âme sœur – maintes fois. Elle avait perdu le compte
de leurs coïts, et celui de ses orgasmes.
Le drap qui les avait séparés avait été jeté dans un coin. Tous les autres
draps aussi. Les ailes de Thronos suffisaient à les réchauffer.
En le voyant ainsi, échevelé, visiblement détendu et ensommeillé, Lanthe
eut un pincement au cœur.
— Est-ce que c’était comme tu l’avais imaginé ? demanda-t-elle.
— Pas vraiment, petit agneau.
— Dis-moi.
Il se rembrunit, cherchant ses mots.
— Quand on s’est rencontrés, la première fois, j’ai emporté ton odeur
avec moi, dans le ciel, et jusque chez moi. Lorsque je suis en toi, j’ai le
sentiment de découvrir le ciel pour la première fois, ou de rentrer chez moi
après une très longue absence. C’est comme si tous mes désirs, tous mes
besoins passés et futurs étaient assouvis. Je ne m’attendais pas à ce côté…
absolu.
Jamais elle n’avait rien entendu d’aussi émouvant. Mais il soupira avant
d’ajouter :
— Ce que je dis n’a pas beaucoup de sens. Femme, tu me fais perdre la
tête. Mais toi, était-ce comme tu l’avais imaginé ?
— Non, mais c’est plutôt bien.
— C’est-à-dire ?
Comment lui expliquer ce qu’elle avait ressenti et appris ?
— J’ai découvert des choses, ce soir, Thronos. Beaucoup de choses. Je
me suis sentie en sécurité, avec toi. Connectée à toi. Et ces sentiments ont
décuplé les effets de tout le reste. C’est comme une drogue, je sens que je
suis déjà accro.
Il hocha la tête.
— J’ai la même impression. Je me dis parfois que je serais capable de
tout pour avoir encore plus de toi.
— Exactement. Pour faire simple, disons que je suis terriblement
heureuse d’avoir pris la main que tu me tendais.
Il sourit. Mais ses paupières étaient lourdes. Elle ne l’avait jamais vu
dormir. Cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas fermé l’œil, mais
maintenant que toute tension était retombée et qu’il avait retrouvé son lit, elle
espérait qu’il s’abandonnerait au sommeil.
— Tu devrais te reposer, dit-elle en le poussant à s’allonger sur le dos,
avant de s’installer sur son torse.
Il referma ses bras puissants autour d’elle.
— Une longue journée nous attend, demain.
Ces mots-là, elle avait désespéré de pouvoir les dire un jour à quelqu’un
de très proche.
— Je n’ai pas envie de dormir, dit-il en la serrant plus fort contre lui. J’ai
peur que tu ne sois pas là quand je me réveillerai.
Le cœur déjà gros de Lanthe faillit exploser.
— Nous sommes mariés, désormais. Je ne bouge plus.
Elle était sincère. Thronos était son époux, son amant, son prince.
Son meilleur ami.
Elle avait peur de ce que l’avenir leur réservait, mais elle croyait en eux.
— Tous mes rêves se sont réalisés, dit-il en sombrant dans le sommeil.
De quoi vais-je rêver, désormais ?
Et merde. Lanthe regarda son visage endormi. Je viens de tomber
amoureuse.
49

Un soleil plus lumineux qu’elle n’en avait jamais vu dardait ses rayons
sur elle. On était en plein jour, et elle ne regrettait rien.
— J’ai l’impression d’être La Bidasse ! grommela-t-elle tout de même.
— Je ne sais pas qui c’est, Lanthe.
Elle entendait le rire dans sa voix.
— Éteins la lumière !
— Je ne peux pas éteindre le soleil.
Elle entrouvrit les yeux et le trouva assis au bord du lit, fier comme un
paon.
— Tu es content de toi ?
Son sourire était lumineux, souligné par la chemise de lin parfaitement
repassée qu’il portait. Beau mâle.
Il hocha la tête.
— Je me suis réveillé un peu perdu ce matin, persuadé que la nuit
dernière n’avait été qu’un rêve. Puis j’ai vu ta tête sur mon torse, et je me suis
rappelé que nous étions mariés. C’est le plus beau matin du monde, ajouta-t-il
en se penchant vers elle.
On était à des années-lumière des lendemains auxquels ses précédents
amants l’avaient habituée.
— Tu es assis là depuis longtemps ?
— Quelques heures. J’aime bien te regarder dormir.
Après n’importe qui d’autre, Lanthe aurait trouvé cela cucul, mais pas
avec son mari.
De toute façon, elle était mal placée pour le critiquer, dans la mesure où
elle avait contemplé le visage endormi de Thronos jusqu’au moment où elle
avait sombré elle-même dans le sommeil. Ensuite, elle avait dormi comme
une souche. Pas de cauchemar. Pas d’agitation.
— Viens, je suis impatient de te présenter à notre peuple.
Mince.
— Nous te trouverons un bon petit-déjeuner. Des tartelettes aux pommes,
peut-être, ou du pain au miel…
Elle avait effectivement très faim.
— D’accord, d’accord. J’ai besoin de prendre une douche, pour
commencer.
Elle se leva et noua ses cheveux sur le sommet de sa tête. Le regard de
Thronos s’arrêta sur ses seins. Elle se dirigea vers la salle de bains et, sachant
pertinemment qu’il regardait ses fesses, accentua le balancement de ses
hanches.
Le grognement qu’elle entendit la fit sourire. Elle était prête à parier qu’il
ne sortirait pas de cette maison avant de l’avoir prise une nouvelle fois.
Elle regarda son reflet dans le miroir. Ses yeux brillaient, un joli rose
teintait ses joues. Elle constata avec un certain regret que la marque de sa
morsure avait déjà disparu.
Sous la douche, elle tourna le robinet à fond sur la droite, mais l’eau
n’était même pas tiède.
— Dis, on pourra faire réparer l’eau chaude ? lança-t-elle.
— Dans les Territoires, il n’y a pas d’eau chaude pour la douche,
répondit Thronos.
— Tu déconnes ou quoi ? marmonna-t-elle, avant d’inspirer un grand
coup et de se glisser sous le jet glacé en claquant des dents. Non, ça va pas du
tout, ça ! Je me suis pas engagée dans l’armée, moi !
Il apparut dans l’encadrement de la porte et l’observa d’un air réjoui.
— Nous autres vrekeners trouvons que l’eau froide est bonne pour le
corps et l’esprit.
— Ah bon ? C’est dommage, parce que l’eau chaude, c’est super pour le
petit coup du matin.
Il cligna des yeux.
— Je vais te réchauffer…
Quelques moments plus tard, quand ils émergèrent de la douche, Lanthe
était convertie à l’eau froide. Et c’était à elle, maintenant, d’être fière comme
un paon.
Elle se sécha et remit ses vêtements de la veille. La totale, masque
compris.
Ce qu’il y avait de génial avec les vêtements en métal et cuir, c’était
l’entretien. Il n’y avait rien à faire, ou presque. Aucun repassage. Elle tira sur
sa jupe.
— Veux-tu que je te trouve des robes ? demanda Thronos en se
rhabillant.
— Tu peux, mais je ne les mettrai pas avant de les avoir fait retoucher.
Lanthe avait vécu la période victorienne. Par nécessité, elle avait appris à
transformer une robe à col montant, manches longues et jupons longs en
minirobe à bretelles. Ou plutôt, avait appris à donner les instructions
nécessaires pour que ce soit fait.
— Je me sentirai plus à l’aise dans mes propres vêtements.
Il ouvrit la bouche, hésita, mais répondit juste :
— Très bien.
Il fait des efforts.
— J’ai eu peur qu’on ait notre première dispute de jeunes mariés.
Elle enfila son haut. En matière d’habillement, de toute façon, on ne
pouvait pas dire que les sorceri fussent si provocantes que ça. Sa jupe lui
arrivait à mi-cuisses, et ses bottes montaient presque jusqu’aux genoux. Donc
seule une petite surface de ses jambes était exposée.
— J’ai conscience des compromis que tu as faits en acceptant de venir ici
avec moi, dit Thronos. Je veux en faire moi aussi. Et puis, si tu dois me crier
dessus, je préfère que ce soit parce que tu es sur le point de jouir, d’exploser
ou de mourir de plaisir.
— En d’autres termes, un peu plus tard dans la journée.
Elle tendit un bras pour lui soupeser l’entrejambe et adora le voir se
hisser sur la pointe des pieds en réaction à son geste.
Quand il émit un grognement, elle le lâcha avec une petite tape
affectueuse.
Elle passa ses bottes et ses gantelets, puis natta ses cheveux. Thronos
observait chacun de ses mouvements avec une fascination non déguisée.
— Tu me passes mon médaillon ?
Il alla le chercher et le noua autour du cou de Lanthe.
— Je m’en veux de ne pas te l’avoir donné plus tôt.
— On était un peu pris par nos histoires de dragons, de démons et autres
créatures désagréables. Il m’est aussi précieux que si tu me l’avais offert,
dans la mesure où tu as risqué ta vie pour le récupérer. Même s’il n’était pas
en or de silisk, ce serait mon bijou préféré.
— Les sorceri échangent des anneaux pour leur mariage, non ?
Elle se retourna.
— Oui ! Je veux un anneau ! En or. Avec beaucoup d’or.
Il sourit.
— Quand ma femme jette son dévolu sur quelque chose, qui suis-je pour
le lui refuser ?
Elle mit son masque.
— Très bien. Alors allons régler cette affaire, ce sera fait.
Il lui tendit la main, et elle la prit fièrement.
Dès l’instant où ils franchirent la porte, un vrekener vint les saluer,
comme s’il les avait attendus. Grand, large d’épaules, bâti comme Thronos, il
avait les yeux verts et des cheveux châtain clair attachés en queue-de-cheval.
Lanthe se raidit quand elle vit ses ergots en argent. Un chevalier.
Combien de sorceri avait-il tués ? ou émasculés ?
— Bonjour, Jasen ! dit Thronos. Je ne pensais pas que la nouvelle de
notre arrivée s’était déjà répandue.
Lanthe trouva la réaction de Jasen étrange. Son expression, d’abord
pensive, exprima soudain un soulagement dégoûté, comme lorsque l’on se
débarrasse enfin d’un poids très lourd ou d’un animal enragé.
— Melanthe, je te présente Jasen, dit Thronos. Jasen, voici la princesse
Melanthe, mon épouse.
— Vous… vous l’avez eue.
Lanthe ne lui tendit pas la main, préférant la garder dans son dos, car elle
émettait un flot de lumière bleue.
Jasen resta interdit quelques instants, puis se ressaisit.
— Monseigneur, dit-il en se tournant vers Thronos. Les chevaliers se sont
rassemblés au château pour discuter de la sécurité du royaume. Participerez-
vous à la réunion ?
— Mon frère est-il ici ?
— Je crains que non, monseigneur.
Thronos affichait calme et froideur, mais maintenant que Lanthe le
connaissait mieux, elle voyait que sur son visage, les cicatrices étaient
légèrement plus claires, signe qu’il était tendu.
Je suis désolée, Thronos. Je sais que tu voulais régler certaines choses
avec Aristo.
Les dieux seuls savent ce qu’il fait à parcourir les mondes.
— Melanthe et moi y participerons, dit-il à Jasen.
Main dans la main, ils suivirent le chevalier sur le chemin qui descendait
dans le vallon.
Je ne tolérerai aucun manque de respect envers toi. Souviens-toi que tu
es leur princesse.
Pour une épreuve du feu, elle était servie ! Elle concentra sa magie plus
près d’elle.
Je ne sais pas si c’est une bonne idée que j’aille à cette assemblée. Et si
l’objet de la réunion est ma présence ici ? Ne crains-tu pas que je sois en
danger ?
Il jeta un œil au tourbillon de magie qui l’enveloppait.
Tu t’en sortiras très bien. Fais juste attention à ne blesser personne.
Très drôle.
Tu sais que je les éliminerai avant qu’ils puissent toucher à un seul de tes
cheveux.
Sur les collines au-dessus d’eux, les vrekeners interrompaient leurs
activités pour la regarder.
Qu’aurait fait Sabine dans pareille situation ? Sa sœur aurait redressé les
épaules et n’aurait laissé personne oublier qu’elle était une noble fille des
sorceri. Lanthe ne ferait pas moins. À ceux qui la fixaient le plus hardiment,
elle adressa un salut de la tête des plus régaliens.
Bien sûr, elle comprenait leur curiosité. Sa tenue devait les choquer, et
elle avançait entourée d’une nuée magique. Sans parler de son médaillon,
unique, d’une grande valeur. Toutes les femmes allaient secrètement le lui
envier.
Les hommes qu’elle voyait portaient des chemises de travail blanches et
des pantalons en cuir. Les robes des femmes étaient larges, de couleur
indéterminée, et ne laissaient voir que leur visage et leurs mains. Leurs ailes
étaient plaquées dans leur dos, comme si elles étaient encombrantes. Tous ces
gens avaient des têtes à s’envoyer en l’air sans faire de bruit. L’ennui total.
Ce peuple était l’antithèse absolue des sorceri.
Mais après tout, Thronos avait été ainsi lui aussi – avant qu’elle ne
s’occupe de son cas. Ces vrekeners ignoraient que l’ouragan Lanthe venait de
se poser à Cyel.
Les vrekeners sont-ils toujours aussi sinistres ?
Si elle n’avait pas été sûre du contraire, elle aurait pensé que quelqu’un
leur avait jeté un sort de morosité.
En toute honnêteté, elle s’était attendue que les mères poussent des cris
en la voyant et fassent rentrer leurs enfants dans leurs maisons sans toit. Mais
là, les gens ne bougeaient pas. Ne réagissaient pas.
Ne souriaient pas.
En général, pas autant que cela. Je les sens un peu tendus, en effet. J’ai
hâte de savoir de quoi il retourne.
Depuis qu’il était apparu à son peuple, Thronos contractait la mâchoire et
s’efforçait de ne pas boiter, ce qui devait le faire affreusement souffrir. Elle
s’était servie de ses pouvoirs sur lui, la veille. Peut-être pouvait-elle
maintenant l’aider, en atténuant sa douleur.
Mais l’oblitération de la douleur était un ordre qui pouvait se retourner
gravement contre celui qui le donnait. Tandis qu’elle pesait le pour et le
contre, elle comprit ce qui manquait dans le paysage qui défilait sous ses
yeux.
Où sont les sorceri ?
Bonne question. Tu auras bientôt la réponse.
Le grand château de Cyel se dressa alors devant eux. La veille, elle s’était
émerveillée d’être si près du siège du pouvoir vrekener.
Aujourd’hui, elle allait y entrer. Sabine ne la croirait jamais.
Alors qu’ils montaient l’escalier, les ailes de Thronos battirent dans son
dos, comme s’il se préparait au combat.
Ils pénétrèrent dans une sorte d’antichambre. L’endroit était
impressionnant, mais elle avait du mal à comprendre son utilité. Sans toit, il
ressemblait à une arène, ou à une ruine – à ceci près que l’endroit était
rutilant.
De là, Thronos et elle franchirent une double porte ouvrant sur une pièce
plus grande dans laquelle se trouvait une immense table ronde. Une
quarantaine d’hommes y étaient assis, sur des tabourets.
Le choc. C’était la fête de la saucisse. Pas une seule femme chevalier.
Bonjour les machos.
Il n’y avait ni trône ni estrade. On eût dit une de ces salles de réunion
dans lesquelles les rois et les reines feignent d’être des gens comme les autres
et où tout le monde est installé au même niveau (même si c’est aux rois et
aux reines qu’on coupe la tête en cas de gros pépin).
Tous les hommes semblaient stupéfaits de voir Melanthe.
— Mon épouse et princesse, dit Thronos en la présentant. Melanthe, des
deie sorceri.
Elle leva les yeux vers lui, et son cœur s’emballa. Il la fixait avec un
regard d’acceptation absolue. Mon époux. Quand des étincelles manifestèrent
sa satisfaction, plusieurs regards fondirent sur elle, mais personne ne dit mot.
Sans doute supposaient-ils qu’il s’agissait d’un reste de magie, après que
Thronos avait éradiqué son pouvoir.
Les vrekeners qui se ressaisirent en premier se levèrent d’un bond, par
respect pour leur prince au moins. Ceux qui restèrent assis furent toisés d’un
regard meurtrier par Thronos, jusqu’à ce qu’ils se lèvent.
— Mon épouse et moi-même sommes impatients d’entendre les
nouvelles du royaume.
Quand tous les hommes reculèrent d’un pas pour mettre un genou à terre,
les cicatrices de Thronos s’éclaircirent un peu plus encore. Et un très mauvais
pressentiment noua l’estomac de Lanthe.
50

Mon frère est mort.


Ici ou ailleurs, ces hommes s’agenouillaient devant un seul homme : leur
roi.
— Aristo ? dit simplement Thronos.
— Il s’est éteint très récemment, monseigneur. Et je vous demande
pardon de mon silence. Mais il était certains détails que je ne pouvais révéler
en dehors de l’assemblée. Et beaucoup de choses… doivent être relatées.
Je suis désolée, Thronos.
Melanthe semblait aussi choquée que lui par la nouvelle.
— Asseyez-vous, lança Thronos d’un ton aussi ferme que possible.
Puis il entraîna Melanthe jusqu’à un siège et s’installa à côté d’elle.
— Comment est-il mort ? demanda-t-il.
— Il a été assassiné, répondit Jasen. Par le roi de la démonarchie des
meurtriers.
Assassiné ?
— Cette démonarchie n’a pas de roi, intervint Melanthe. Je suis une amie
de Bettina, leur princesse. Elle est à moitié sorceri. Et pour autant que je
sache, il y a quelques semaines encore, elle était célibataire.
— Selon nos informations, l’homme qui a épousé leur princesse est un
vampire dace qui l’a remportée lors d’un récent tournoi.
Thronos lui adressa un regard interrogateur.
Les Daces existent vraiment ? Je croyais qu’il s’agissait d’un mythe.
Moi aussi. Thronos, j’ai l’impression que nous avons été absents bien
plus longtemps qu’on le pensait.
J’ai la même impression.
— Quelles raisons ce roi avait-il d’assassiner un autre roi ? demanda-t-il
à l’assemblée.
— Certains racontent qu’il a commis cet acte pour venger de supposées
violences infligées à son épouse.
Thronos se rembrunit.
— De supposées violences ?
Visiblement peinée, Melanthe lui raconta ce qu’elle savait.
— Il y a quelques mois, Bettina a été attaquée par quatre vrekeners. C’est
une nana d’à peine cinquante kilos qui n’a jamais fait de mal à une mouche,
mais ils lui ont brisé tous les os. Puis ils l’ont arrosée d’alcool pour la brûler
vive. Elle a été sauvée juste à temps.
Melanthe lui avait confié que Sabine et elle n’avaient pas été les seules à
être pourchassées, il s’en souvenait. Mais il espérait que ses chevaliers
réfuteraient cette accusation. D’ailleurs, d’une seconde à l’autre, ses guerriers
allaient rejeter avec virulence l’idée qu’un vrekener puisse être capable d’un
acte aussi barbare.
Le silence qui régna dans la salle lui donna la chair de poule.
Tous les regards se tournèrent vers Jasen pour qu’il poursuive. Thronos
en déduisit qu’il avait assumé le rôle de chef en l’absence de roi, ce qui était
surprenant. Cadmus, le général de leur armée, était celui à qui ce rôle aurait
dû revenir. Pourtant, Cadmus était assis et ne disait rien, comme s’il attendait
son heure.
— Le vampire a assassiné votre frère et trois de ses chevaliers.
— Où cela s’est-il passé ?
Autour de la table, les regards se croisèrent.
— Ici. Le vampire s’est téléporté jusqu’à Cyel.
Une sangsue avait localisé son royaume ?
— Comment est-ce possible ? Un vampire ne peut se téléporter dans un
endroit que s’il s’y est déjà rendu. Et nos boucliers ?
— Nous ignorons comment il s’y est pris, et s’il mènera d’autres
vampires ou des démons jusqu’ici. Nous avons renforcé la garde.
Des sentinelles cachées. C’était donc cela, la présence qu’avait sentie
Thronos la veille.
— Nous sommes prêts à agir, monseigneur. Cet événement a bien
évidemment choqué le peuple.
Thronos était rentré avec une seule idée en tête : épouser Melanthe et
trouver un accord avec Aristo, ou au moins tenter d’en trouver un. Et
maintenant…
Je suis roi. Le dernier de sa lignée.
Réaliser que son frère était mort et que le bien-être de son peuple reposait
désormais sur ses épaules n’était pas chose facile.
— Pourquoi le vampire s’en est-il pris à mon frère ?
Jasen hésita.
— Il est possible que… Enfin, nous pensons que le roi Aristo faisait peut-
être partie du groupe de quatre hommes qui s’en est pris à la princesse
Bettina, sans savoir qui elle était.
Son frère avait peut-être torturé une frêle petite sorcière avec l’intention
de la brûler vive ? Dans l’esprit de Thronos résonna la voix d’Aristo :
« Morts ! Je les veux morts, tous ! »
Il n’arrivait plus à respirer, dut lutter pour garder son calme.
— Ce n’est pas tout, monseigneur. Le vampire a volé la faux de feu de
votre frère.
— C’est une triste nouvelle, mais il en reste trois.
Et Thronos n’entendait pas les confier aux chevaliers pour leurs moissons
de magie.
Car ma parole fera loi.
— Le vampire l’a donnée à Morgana. Elle en a perverti l’usage et s’en est
servie pour libérer les pouvoirs enfermés dans le coffre.
— Elle a vidé le coffre ?
De quoi d’autre était-elle capable, avec cette faux ?
— Oui. Elle en a envoyé certains dans l’éther, afin qu’ils retrouvent leurs
propriétaires. Nous le savons car certains des sorceri d’ici ont récupéré les
leurs.
— Où sont-ils ? demanda Melanthe.
— Ils ont fui. Apparemment, l’un d’entre eux a retrouvé son pouvoir de
téléportation. Les autres sont partis avec lui.
Ils avaient fui. Donc, ils avaient été aussi malheureux à Cyel que le disait
Melanthe, puisqu’ils s’étaient échappés à la première occasion.
Thronos la regarda.
Tu avais raison. Sur tout.

Avoir raison ne réjouissait pas forcément Lanthe. Surtout maintenant,


après avoir signé pour une vie au-dessus des nuages. Être la reine des
vrekeners ne la réjouissait pas beaucoup non plus.
Reine d’une autre faction que la sienne, après tout, pourquoi pas ? Mais
de ces gens-là ?
Un autre homme se leva, un autre chevalier. Sa tête ne lui plaisait guère.
Peau cireuse, cheveux et yeux clairs. C’était un des plus costauds. Face à la
plupart des vrekeners, elle commençait toujours par se dire : Il faut se méfier
de l’eau qui dort. Mais celui-ci affichait une attitude flagorneuse qui lui
rappelait certains courtisans sorceri qu’elle avait croisés.
— Monseigneur, quatre factions du Mythos nous ont déclaré la guerre. Si
nous comptons la déclaration de guerre des sorceri, qui remonte à la nuit des
temps, cela fait cinq.
Quelques semaines plus tôt, ces derniers développements auraient ravi
Melanthe. Aujourd’hui, elle faisait partie de ce nous.
Malgré cette avalanche de mauvaises nouvelles, Thronos restait droit, ne
s’affaissait pas. Elle aurait voulu pouvoir l’embrasser, rien que pour cela.
— Je t’écoute, Cadmus.
— Les démons furie, la Maison des Sorciers, les Daces, et bien sûr les
meurtriers, répondit l’homme d’un ton presque enjoué.
La guerre l’excitait-elle ?
— Que savons-nous de ces ennemis ? demanda Thronos.
— Pas autant de choses que nous l’aimerions, monseigneur, répondit
Jasen.
Comparé à Cadmus, il semblait plus posé, plus réfléchi.
— Les Daces vivent dans un royaume secret, mais ils ont très récemment
établi une communication avec d’autres factions. Leur nouveau roi est
Lothaire, l’Ennemi de Toujours.
Lothaire ! Pas moyen de s’en débarrasser, de celui-là !
— Tu le connais ? dit Thronos en se tournant vers elle.
— Oui. Si nous pouvons lui faire parvenir un message, j’essaierai
d’établir un dialogue avec lui.
— Nous avons toujours des coursiers prêts à partir dans le château.
— Parfait. Je ne vois pas pourquoi il nous déclarerait la guerre. Cela
ressemble à un acte gratuit.
— Le nouveau roi des meurtriers est un membre de la famille royale
dace, expliqua Jasen. Nous pensons que Lothaire fait cela pour soutenir son
parent.
— Je m’attendais que les démons furie nous déclarent la guerre, dit
Thronos.
À cause de moi.
— Nous savons maintenant pourquoi les Daces et les meurtriers l’ont fait.
Mais quid de la Maison des Sorciers ? Elle fait partie du Vertas, si je ne me
trompe, et a toujours respecté la trêve, même dans les moments les plus
difficiles, et même si elle entretient des liens avec les sorceri.
Les sorcières et les sorceri n’étaient pourtant pas vraiment potes.
Contrairement à Lanthe et à Carrow.
Cadmus haussa les épaules.
— Nous ignorons pourquoi ils nous considèrent comme des ennemis.
Lanthe le savait. Carrow avait probablement réussi à quitter l’île et
essayait toujours de la retrouver. Je savais qu’elle me plaisait, cette sorcière.
— Mon conseil serait de frapper le vampire qui s’est introduit dans notre
royaume, dit Cadmus. Il faut envoyer toute la puissance vrekener sur les
meurtriers, pour les écraser. Si les Daces veulent la guerre, cela leur donnera
une idée de ce à quoi ils s’exposent.
— Tu sembles bien impatient d’en découdre, dit Thronos. Je te rappelle
que le royaume est en pleine transition.
— Aristo n’a pu recevoir les sacrements des défunts. Le vampire a offert
la tête de votre frère à la princesse lors d’un abject tournoi démon, lui apprit
Cadmus, toujours avec le ton de celui qui aime annoncer les mauvaises
nouvelles.
Lanthe prit la main de Thronos et la serra. Intérieurement, il devait
complètement paniquer, mais il n’en laissait rien paraître.
— Vous voulez écraser les meurtriers ? demanda-t-elle à Cadmus. Ces
démons engrangent de la puissance chaque fois qu’ils tuent quelqu’un. En
d’autres termes, plus une guerre traîne en longueur, plus ils sont puissants. Et
leur royaume est spécifiquement protégé contre les vrekeners. Quant aux
Daces, ce sont des super-vampires, ni plus ni moins, dont la force et la ruse
sont surnaturelles. Lothaire, leur chef, est âgé de plusieurs millénaires.
Et tout le monde savait que les immortels gagnaient en puissance avec
l’âge.
Cadmus ignora Lanthe.
— Les sorceri veulent nous faire la guerre, dit-il en s’adressant à
Thronos. Notre reine est l’une d’entre eux. Comment pouvons-nous être sûrs
de sa loyauté ?
Hou là, il me cherche.
— Ma loyauté va à Thronos, déclara Lanthe. Je ferai tout ce qui est en
mon pouvoir pour le protéger et protéger ses intérêts.
Au fait, il faut que je te dise un truc : ce Cadmus est un connard.
Nous sommes d’accord.
— C’est ce que dit la sorcière aujourd’hui…
Une lumière bleue se mit à monter autour de Lanthe.
— Ta reine a parlé, et tu ne mettras pas ses paroles en doute, répondit
sèchement Thronos.
Cadmus faillit s’étrangler.
— Ce n’est pas de la magie résiduelle que je vois émaner d’elle, constata-
t-il. Vous lui avez laissé ses pouvoirs ? Alors que j’ai moi-même subi sa
magie et ai dû lui obéir contre mon gré ?
Autour de la table, les autres semblaient stupéfaits eux aussi.
Mais de quoi parlait-il, ce guignol ?
Quand a-t-il subi ma magie ?
Quand il m’a accompagné en Louisiane, l’an dernier. Pour te capturer.
Jasen était avec nous, aussi.
Oups.
Cadmus frappa du poing sur la table.
— Elle doit renoncer à ses pouvoirs pour pouvoir vivre parmi nous !
C’est la loi !
— De toute évidence, général Cadmus, je viens d’amender cette loi,
répondit Thronos avec un calme étrange. Rectifie tes tablettes.
Cadmus semblait sur le point d’exploser. Jasen se hâta d’intervenir.
— Notre couple royal a reçu bien des mauvaises nouvelles aujourd’hui.
Vos nouveaux appartements ont été préparés au château, monseigneur.
Thronos hésita. Lanthe intervint à son tour.
On réglera son compte à Cadmus le moment venu. Pour l’instant,
Thronos, notre petite armée à nous a besoin de se regrouper à l’écart du
champ de bataille.
Il se leva, royal.
— J’ai besoin de réfléchir. Nous convoquerons de nouveau l’assemblée
plus tard.
Les chevaliers, Cadmus compris, s’alignèrent dans l’allée centrale et
ouvrirent les ailes pour former une haie d’honneur. Main dans la main,
Thronos et Melanthe remontèrent l’allée.
Elle aimait les ailes de Thronos, mais tolérer celles des autres…
Calme-toi, Lanthe.
Elle retint son souffle jusqu’à ce qu’ils sortent de ce tunnel de membranes
et d’ergots.
La résidence royale toute proche était bâtie au sommet d’un piton
rocheux. On y accédait par un large escalier. À l’intérieur, il y avait plus de
pièces sans plafond, et elles étaient plus grandes, mais la décoration était
aussi spartiate que chez Thronos.
Celui-ci lui fit visiter, mais il était visiblement préoccupé. Elle retira ses
gantelets. Home sweet home.
Il l’accompagna jusqu’à un balcon, mais ne sortit pas.
— Nous sommes très haut ici. Tu peux voir jusqu’au bord de l’île. Je ne
veux pas que tu aies peur.
— Je n’ai pas peur quand tu es avec moi.
Elle ne voulait pas verser dans l’eau de rose, mais maintenant qu’elle
savait qu’il la rattraperait toujours, elle avait moins le vertige.
Il l’accompagna jusqu’au garde-fou et passa un bras protecteur autour de
ses épaules.
Au loin, le ciel d’un bleu aveuglant était parsemé d’îles. Chacune abritait
une ville. En dessous, un orage grondait ; on apercevait des éclairs.
La vue était magnifique, mais ils avaient du travail.
— J’étais très fière de toi, tout à l’heure.
— Et pour quelle raison ? demanda-t-il en la ramenant à l’intérieur.
— Tu en as pris plein les dents, mais tu n’as rien laissé paraître.
— Grâce à qui ?
— L’image que tu donnes, c’est important. Quand Omort a commencé à
perdre la main, c’est parce que plus personne ne croyait en lui. Il avait
toujours ses pouvoirs – et pas des moindres, je t’assure –, mais à cause de son
comportement, il a perdu le soutien de ses plus fidèles compagnons. Ce
n’était plus un chef. Jamais je n’aurais pensé dire cela un jour, mais… ces
vrekeners, là, ils ont besoin d’un roi qui soit fort, maintenant. Ils ont besoin
de toi.
Il soupira.
— Je n’ai jamais voulu être roi.
— J’ai toujours rêvé d’être reine vrekener.
Il haussa un sourcil dubitatif.
— Et maintenant ? Est-ce que je peux laisser paraître que j’en ai pris
plein les dents ?
— Avec moi, bien sûr.
Il se laissa tomber sur une chaise, massa sa jambe enflée. Puis, d’un air
las, son admirable vrekener lâcha :
— Bordel de merde.
Elle tira une chaise, s’assit à côté de lui.
— On va s’en sortir.
— Tu avais raison depuis le départ. La réalité n’a rien à voir avec ce que
j’imaginais. Je voyais tout en noir et blanc, et là, je me noie dans le gris.
— Je suis désolée que tu aies perdu ton frère. Mais tu feras un grand roi.
Elle ne pouvait pas compatir plus que cela, c’était au-dessus de ses
forces.
— Je n’arrive pas à croire qu’Aristo soit mort. Je sais qu’il a commis des
horreurs – il s’en est pris à toi –, mais mes sentiments sont mitigés. Au
moment où j’ajoute un nouveau membre à ma famille, j’en perds un autre.
Est-ce vraiment lui qui a infligé un tel traitement à la reine Bettina ?
Il se pinça la base du nez, soupira une nouvelle fois.
— Elle m’a raconté que le groupe agissait en toute impunité, comme s’il
n’obéissait pas au commandement vrekener habituel, répondit Lanthe. Qui,
en dehors d’Aristo, aurait osé une chose pareille ?
— Crois-tu qu’il ait été capable d’un tel acte ?
— Si tu l’avais vu comme nous l’avons vu, Sabine et moi…
Thronos ferma les yeux.
— Cadmus a-t-il dit la vérité à propos de la fin de mon frère ?
Elle hésita.
— Probablement. Les meurtriers sont un peuple de guerriers, et le
vampire essayait certainement de les impressionner. En plus, il devait être en
proie à une fureur sans nom. Sa jeune épouse a tout de même été…
sauvagement attaquée.
Thronos rouvrit les yeux.
— Comment Aristo a-t-il pu devenir ce monstre ? Ton frère était destiné
à faire le mal, mais le mien semble s’y être jeté tête la première.
Elle n’avait pas de réponse à cela. Et Thronos ne semblait pas en
attendre.
Il lui fit signe de s’asseoir sur ses genoux et la serra dans ses bras.
— Je suis le dernier de ma lignée, Melanthe.
— Après la nuit dernière, il y a une petite – toute petite – chance que non.
Il la fixa de son regard argenté. Un peu comme s’il l’aimait.
— Comment vais-je faire pour réparer tout ce que mon frère a cassé ?
— Ça, c’est possible. Ma sœur est très amie avec Bettina. Nous pouvons
faire une proposition de paix aux meurtriers. Il est possible qu’on te demande
de présenter des excuses au nom de ton frère.
— Ce ne sera pas un problème. Au contraire, je suis impatient de pouvoir
le faire.
— Amener Bettina à la table des négociations risque de s’avérer
compliqué. Après son agression, elle s’est renfermée sur elle-même et ne sort
pratiquement plus. Il suffit de prononcer le mot « vrekener » en sa présence
pour qu’elle s’en aille en sanglotant.
— Seigneurs !
— Mais nous avons un angle d’attaque. Non seulement Bettina est une
folle de l’or, comme moi, mais en plus, elle est orfèvre. Et pour ça, je sais
qu’elle serait prête à tout.
Lanthe montra le médaillon en silisk.
— Donc, nous allons le lui offrir pour célébrer la paix entre nos factions.
Selon l’influence qu’elle a sur son mari, cela pourrait résoudre tous nos
problèmes.
— Mais tu m’as dit que ce médaillon était ton bijou préféré. Tu donnerais
ce que tu as de plus précieux pour les vrekeners ? pour ce royaume ?
Elle pouffa.
— Jamais de la vie ! Mais pour toi, oui. C’est ça l’idée, dans un couple :
on se sauve la mise l’un l’autre.
Elle le laissa prendre la mesure de ce qu’elle venait de dire, puis reprit :
— Donc, en neutralisant les meurtriers, on règle le problème des Daces
aussi. Quant à la Maison des Sorciers, je pense que la déclaration de guerre
vient de Carrow. La bonne nouvelle, c’est qu’elle est sortie vivante de l’île.
La mauvaise, c’est que ce qu’elle a vu de nous ne plaidait pas en ta faveur,
c’est le moins qu’on puisse dire.
Thronos, qui traînait Lanthe dans une galerie sans prêter attention à ses
hurlements. À ce souvenir, il grimaça.
— Lanthe, je…
— Écoute, tu te rachèteras en te mordant la langue quand tu rencontreras
ma sœur pour la première fois. Pour l’instant, la seule chose qui compte, c’est
de sortir ce royaume du pétrin. Je vais écrire à Carrow et lui expliquer que si
je suis avec toi, c’est de mon plein gré. Pareil avec les démons furie. Si
Rydstrom a déclaré la guerre, c’est parce qu’il ignore que c’est moi qui ai pris
la décision de me rendre à Cyel.
Elle se tut, fronça les sourcils.
— J’ai vraiment dit ça, moi ?
Thronos glissa un doigt sous son menton.
— Donc, te voilà devenue ma reine ambassadrice ? Je ne veux pas que tu
aies à mener mes batailles.
Elle le regarda dans les yeux.
— Nous sommes des partenaires. Nous allons codiriger cette boutique,
chacun avec nos compétences. Moi, je suis plutôt douée pour ce genre de
chose. Nïx a dit que j’étais destinée à briller dans ce royaume. Alors laisse
faire la sorcière.
Il poussa un long soupir.
— Me voilà rassuré. Et reconnaissant envers ma co-chef.
— Mais il y a une faction dont je ne peux garantir la réaction. La mienne.
Si Morgana a récupéré les pouvoirs du coffre, elle a probablement gardé les
meilleurs. C’était déjà une force du Mythos, mais là, j’ose à peine imaginer…
Elle va être un vrai danger public.
Discuter posément avec Morgana avait toujours été impossible. Elle avait
un ego surdimensionné, plus encore que Sabine. Et maintenant que son
adversaire, la Dorada, s’était éveillée, qui pouvait dire comment elle
réagirait ?
— Je peux tenter un rameau d’olivier, poursuivit Lanthe. Qu’elle sache
qu’à Cyel, la direction a changé et que la moitié du couple royal est sorceri.
Mais je ne promets rien. Elle est à peu près aussi imprévisible qu’Ardente. Tu
dois savoir, Thronos, qu’elle peut mettre à terre n’importe qui ici d’un
claquement de doigts.
— En admettant qu’elle nous trouve.
— Si le vampire a réussi à franchir vos protections, qu’est-ce qui
l’empêchera d’apprendre à Morgana comment faire ? Nous savons que ces
deux-là ont déjà travaillé ensemble, puisqu’il lui a donné la faux de feu.
Morgana ne le lâchera pas tant que le vampire ne lui aura pas tout dit.
— Tu penses qu’elle cherchera à tout prix à nous atteindre ?
— Je ne voudrais pas appuyer où ça fait mal, mais Bettina est sa pupille.
Une des rares personnes dans l’univers à qui Morgana tienne. Et maintenant,
Bettina est mariée à un vampire de la famille royale dace. Franchement, je ne
vois pas comment ton frère aurait pu choisir pire victime.
Aristo avait vraiment merdé dans les grandes largeurs. Le plantage royal,
vraiment.
— Et ta présence ici ? Cela ne peut pas avoir une influence sur sa
décision ?
— À mon avis, elle est convaincue que j’ai été enlevée et soumise à un
lavage de cerveau. Et même si j’arrive à la persuader que j’ai choisi de venir
ici, je ne suis qu’un être parmi tous ses sujets. Sabine et elle sont liées, mais
Morgana ne renoncerait à aucun de ses projets pour Sabine. Et encore moins
pour moi.
— Et si je fais amende honorable auprès de Bettina, cela atténuera-t-il
l’hostilité de Morgana ?
Lanthe secoua la tête.
— Que cet endroit soit caché et qu’elle n’ait pas pu exercer de
représailles pour tout le mal causé à ses sujets met Morgana hors d’elle. Elle
adorerait abattre toutes vos protections ici et laisser les Territoires sans
défense. Imagine, si elle embauchait Portia et Ardente. Ces îles sont faites de
roche. Portia pourrait les faire se cogner les unes contre les autres comme des
autos tamponneuses. Et Ardente a la puissance de dizaines de démons feu.
Elle attendrait tranquillement de pouvoir allumer – littéralement – tous ceux
qui chercheraient à fuir par les airs.
Thronos se tendait un peu plus à chaque mot de Lanthe. Elle détestait
devoir lui dire cela, mais elle ne voulait pas enjoliver les choses.
Ni lui cacher l’ampleur du problème.
— Certains sorceri ont des pouvoirs tout aussi catastrophiques, dit-elle.
Morgana n’a même pas à les enrôler, elle les contrôle. C’est cela, son
pouvoir : contrôler les pouvoirs des autres.
— S’ils nous attaquent de cette façon, les humains nous découvriront.
— Certains s’en fichent, dans le Mythos.
— Quelle est ta suggestion ?
— La sorcière que je suis se demande comment tous ces vrekeners
pourraient se tirer le plus vite possible.
— Je ne comprends pas.
La notion de fuite était tout bonnement étrangère à un guerrier comme
Thronos.
— Vous avez un plan d’évacuation ? Toutes les espèces, même les plus
puissantes, ont besoin d’une solution de repli en cas d’urgence, d’un plan B,
d’un trou de souris.
Une réalité qu’elle avait apprise au cours des siècles, en fuyant les
vrekeners. Le destin était décidément farceur.
— Y a-t-il un endroit où ces gens pourraient aller ?
— Quand les Territoires se trouvent au-dessus du Canada, il y a une
grande forêt dans laquelle nous allons chasser. Un nuage de brouillard
permanent enveloppe la canopée, donc certains s’y sont construit des chalets.
C’est une sorte d’avant-poste.
— Parfait. Tu crois qu’on pourrait partir dans cette direction ? Ah, et
avec tes hommes, vous pourriez mettre au point un système de sécurité ? Un
truc qui se déclencherait automatiquement dans toutes les îles, par exemple ?
— Je vais voir.
— Très bien.
Elle se leva, fit craquer les articulations de ses doigts.
— Allez, on a du pain sur la planche. Il me faut un stylo et du papier.
— Une plume et du parchemin ?
— J’étais sûre que tu me répondrais ça. C’est dingue, non ?
51

Splatch !
— Flûte !
Encore un énorme pâté sur un document officiel de la reine des
vrekeners.
Lanthe posa sa plume et examina ses doigts tachés d’encre. On eût dit
qu’elle terminait une séance de peinture avec les mains.
Sans doute pouvait-on qualifier cela d’accident du travail, maintenant
qu’elle était quasiment le scribe officiel chargé de la rédaction des courriers
royaux. Ces cinq derniers jours, sa plume (car, bien sûr, c’était une plume)
avait été son épée.
Bon, elle n’aurait pas tué pour un Bic, mais elle n’aurait pas dit non, non
plus.
Sa première lettre avait été pour Sabine. Elle lui avait juré sur tout l’or du
monde qu’elle allait bien et qu’elle était heureuse d’avoir épousé Thronos.
Puis elle avait écrit qu’elle était reine, désormais, et l’avait suppliée d’obtenir
de Morgana que celle-ci veuille bien engager des pourparlers avec elle.
Lanthe savait qu’en écrivant avec trop d’enthousiasme, elle risquait de
laisser croire que tout était merveilleux à Cyel – tout le monde penserait
qu’elle avait subi un lavage de cerveau –, aussi avait-elle fait de son mieux
pour contrôler son style.
Elle avait envoyé cette lettre aussitôt. Puis elle avait entrepris de
contacter toutes les factions qui leur avaient déclaré la guerre.
À Carrow, elle avait expliqué que Thronos avait été une véritable
révélation.

Un peu comme Malkom Slaine pour toi, si je ne me trompe. Tu te


souviens, en prison ? Personne ne voulait croire que tu l’épouserais, mais tu
tenais bon. Même si personne ne croit que j’ai épousé Thronos de mon plein
gré, j’ai besoin que toi, tu le croies. Alors deux choses, Carotte : fais un gros
bisou à Ruby et, s’il te plaît, renvoie les sorciers à la niche.

À Bettina, elle avait écrit :

Le précédent roi vrekener était un être cruel qui n’a eu que ce qu’il
méritait. Total respect à ton vampire de mari pour une élimination bien
menée et pour la victoire au tournoi.

Elle avait ajouté que le nouveau roi aimerait lui présenter


personnellement ses excuses et les accompagner d’un bijou en or de silisk
d’une valeur inestimable.
Dans sa lettre à Lothaire, Lanthe s’était de nouveau présentée, puis avait
informé le vampire que les cieux avaient changé de propriétaire. Les
vrekeners voulaient la paix avec les Daces, donc les deux factions pouvaient-
elles envisager un pacte ? Elle espérait que sa missive arriverait bien jusqu’à
l’Ennemi de Toujours ; les coordonnées géographiques du royaume des
Daces, tout récemment révélé au reste du monde, étaient encore très vagues.
Mais Thronos avait à son service un chevalier efficace, qui n’avait encore
jamais échoué dans sa mission de messager.
Elle avait aussi écrit à Nïx :

De la fenêtre de la chambre de Nérée (ne pose pas de questions), j’ai vu


Furie, prise au piège au fond de l’océan. Elle est vivante et se porte aussi
bien que possible – c’est-à-dire très mal. Je suppose que les Valks et toi irez
bientôt semer la pagaille à Sargasoe ?
P.-S. Un peu de divination ne nous ferait pas de mal, ici à Cyel. Bien au
contraire.

Une fois toutes ces lettres écrites, Lanthe en avait entamé une autre, plus
détaillée, qu’elle destinait à sa sœur. La plus difficile. Elle avait déjà
commencé et jeté une bonne dizaine de brouillons. Le problème était
d’annoncer son passé avec Thronos.
Dire à sa grande sœur : « Ben, en fait, je t’ai un peu enfumée pendant des
siècles » était une chose. L’écrire en était une autre.
Comment lui expliquer ce que Thronos signifiait pour elle, désormais ?
La veille, elle avait décidé de commencer par le commencement, le jour
de leur première rencontre. Aujourd’hui, l’après-midi touchait à sa fin, et elle
n’en était qu’au récit – très édulcoré – de leur passage à Feveris. Elle s’était
laissé jusqu’au lendemain comme date limite…
Elle leva les yeux, chercha Thronos dans le ciel. Il ne tarderait pas à venir
la chercher pour aller dîner au bastion.
Avec ses chevaliers, il travaillait sans relâche à l’élaboration d’une
nouvelle stratégie de défense et d’un nouveau plan d’évacuation. La veille,
une première simulation avait eu lieu. Il y avait eu quelques ratés, et
aujourd’hui, ils avaient prévu de procéder à quelques mises au point.
Il souffrait énormément et peinait parfois à cacher sa douleur devant les
autres. À cela s’ajoutait le stress : diriger un royaume menacé de guerre
n’avait rien d’une sinécure. Il était épuisé par son travail, épuisé par un
chagrin qu’il se reprochait d’éprouver.
À Pandémonia, il avait raconté à Lanthe que, lorsqu’il avait compris que
son père avait tué ses parents, il avait vu en lui un inconnu. Aujourd’hui, il
éprouvait la même chose à propos de son frère.
Elle entendit le claquement familier des ailes de Thronos. Quand elle était
avec lui et qu’ils oubliaient le reste du monde, la vie tendait au sublime.
Lorsqu’elle était seule… c’était beaucoup moins sublime. Incapable de
dissimuler sa joie, elle se leva d’un bond.
— Te voilà…
Il la prit par la main. Sans un mot, il se dirigea tout droit vers leur
chambre et se laissa tomber à plat ventre sur le lit – son corps massif lui fit
penser à un grand arbre que l’on abat.
— Ta journée était si bonne que ça, alors ? dit-elle en montant sur le lit et
en relevant sa jupe. Écarte les ailes.
Il s’exécuta, et elle s’assit à califourchon sur ses reins.
— Je m’amusais plus avec la vermine.
Visiblement, il n’était pas d’humeur à aller dîner avec les autres, ce soir.
Oh zut. Ils allaient rater le repas dans la grande salle à manger sinistre ?
Pas de problème. Elle avait mis de côté plein de fruits, des pains
étonnamment goûteux et des fromages divins, juste pour une occasion de ce
genre.
Quand elle se mit à le masser, il laissa échapper un long grognement.
— Mmm… tu es une envoyée des dieux, petit agneau.
— Je sais, dit-elle en remarquant qu’elle venait de maculer d’encre un
pan de sa chemise – oups. Euh… et cette mise au point, ça s’est bien passé ?
— L’alarme fonctionne. Mais le seul endroit d’où on peut la faire sonner
est le château. Or, toutes les îles doivent pouvoir la déclencher.
— Ça viendra.
Avec les pouces, elle exerça de petites pressions circulaires sur ses
muscles fatigués.
— Dis-moi que ta journée était plus agréable que la mienne.
— Ma journée s’est bien passée.
Lanthe trouvait assez drôle d’avoir ce genre de conversation avec
Thronos. Comme s’ils étaient un vieux couple.
Le fait était qu’entre eux, les choses allaient bon train. Chaque soir, après
le dîner, ils se sautaient dessus – et ce même s’il avait réussi à passer la voir
dans la journée. Lors de ces petits intermèdes, il la prenait sauvagement,
contre le mur ou sur son bureau, une main sur sa bouche pour assourdir ses
gémissements de plaisir. Lui-même se mordait le bras pour étouffer ses
rugissements.
Chaque fois qu’il la faisait jouir, il devenait un peu plus sûr de lui
sexuellement, plus arrogant.
Elle trouvait cela excitant au possible.
S’il jouissait avant elle, il descendait sur elle et se servait de sa bouche
pour l’amener à l’extase. La première fois qu’il avait fait cela, elle avait crié :
— Oui ! Oooooh oui !
Et s’était sentie obligée de dire quelque chose avant qu’il ne goûte sa
propre semence.
— C’est inévitable, avait-il répondu. Chaque jour et chaque nuit, je vais
me répandre en toi et te lécher dès que j’en aurai l’occasion. Et puis, il y a un
peu de toi dans ce nectar. Ne me le refuse jamais.
Coquin, et un peu vicieux, le vrekener.
Une fois leur désir assouvi, ils lisaient ensemble leur courrier. Thronos
demandait toujours son opinion à Lanthe. Plus d’une fois, il avait déclaré :
— Quand tu m’as dit que tu voulais être co-chef, je t’ai prise très au
sérieux. Alors, ton avis ?
Ce soir-là, il demanda :
— Tu as récupéré tes nouveaux vêtements ?
— Oui !
Le lendemain de son arrivée à Cyel, Lanthe s’était aperçue qu’elle avait
besoin d’un tas de nouvelles tenues et qu’il fallait qu’elles soient fabuleuses,
vu qu’elle était reine, et tout. Même si ses sujets étaient habillés comme des
sacs.
Après avoir confié des dessins au forgeron pour les pièces en métal, elle
s’était invitée dans un groupe de couture avec des instructions pour la
réalisation de robes bustier. Elle avait décidé que, pour la longueur, ce serait
une moyenne entre ce qu’elle voulait et ce que Thronos trouvait décent. Bref,
mini au lieu de micro.
— Comment les femmes t’ont-elles accueillie, cette fois ? Elles se la
sont… euh… pétée, encore ?
Le groupe de couturières n’avait pas ouvertement fait de la résistance –
tout le monde savait désormais que leur reine sorcière pouvait jeter des
sorts –, mais Lanthe avait trouvé qu’elles se la pétaient vraiment.
Seulement, pour quelqu’un qui avait affronté les femmes de la cour
d’Omort et réglé son compte à une sorcière comme Hettiah, ces nanas
vrekeners, c’était du gâteau.
— Oh non, j’ai réglé ça très vite.
Avec en tête l’expression favorite de Sabine – « celui qui me craint me
respecte » –, Lanthe avait montré qu’elle aussi pouvait se la péter, et
beaucoup plus fort qu’elles, encore.
En d’autres termes, sa garde-robe avait été prête en un rien de temps. Les
robes étaient blanches, mais lorsqu’elle les mettait avec le médaillon…
La classe, quand même.
Bien sûr, celle qu’elle portait aujourd’hui était blanche aussi – festonnée
d’encre, exceptionnellement.
— Du nouveau à propos d’Aristo ?
Chaque jour, de nouveaux vrekeners trouvaient le courage de révéler
d’horribles histoires à propos de leur ancien roi et de ses trois fidèles
chevaliers. Ces quatre-là avaient été une véritable plaie pour le Mythos,
masquant leurs intentions sous un manteau de vertu.
— C’est exactement comme tu l’avais dit.
Roi d’un peuple qui croyait à la chasteté avant le mariage, à la sobriété
absolue et à la sincérité dans tous les échanges, Aristo possédait plusieurs
garçonnières, buvait comme un trou et mentait sur tout.
Quand Thronos lui avait révélé cela, Lanthe n’avait pas éprouvé la
satisfaction d’avoir eu raison. Non, elle avait été triste pour lui. Il avait honte
de son frère, se sentait responsable de ses agissements.
— Oh, ça ne pourra qu’aller mieux, maintenant, n’est-ce pas ? dit-il d’un
ton faussement enjoué.
— À ce propos, j’ai reçu une réponse de Bettina, aujourd’hui.
La reine des meurtriers travaillait à surmonter sa phobie des vrekeners,
mais n’avait toujours aucune envie d’en rencontrer un.
Ce qui ne l’avait pas empêchée d’enquêter sur l’or de silisk.
— Elle demande une description détaillée du médaillon, avec une
estimation du poids et une photo si possible. Moi, je dis, elle a mordu à
l’hameçon. La paix est en bonne voie !
Les yeux mi-clos, Thronos sourit.
— Je regrette tout de même que tu doives te séparer de ce bijou.
Au moins lui restait-il les clés en or de silisk.
— Dès que les choses se seront calmées, ici, reprit Thronos, je le
remplacerai par un bijou plus beau encore.
Une autre reine aurait peut-être répondu : « Oh, c’est inutile, mon bon roi.
C’est une satisfaction en soi que de pouvoir vous aider. »
Lanthe, elle, s’écria :
— Super ! Mais ça vient en plus de l’anneau que tu m’as déjà promis, on
est bien d’accord ?
Elle remonta sur les larges épaules, qu’elle pétrit avec application, faisant
frémir ses ailes de plaisir.
— C’est noté, répondit-il d’un ton désabusé. Et ta lettre à Sabine ? Où en
est-elle ?
— Elle en est à Feveris, seulement. J’ai peut-être passé un tout petit peu
de temps à décrire le temple d’or. De toute façon, je ne veux pas l’envoyer
avant que le Déchiffreur de Mots l’ait relue.
Elle se pencha et déposa un baiser sur la nuque de Thronos.
— Reconnais que notre histoire est assez épique.
Mais il lui restait un chapitre, qu’elle tenait à ajouter. Celui qu’elle
voulait intituler : « La disparition de la douleur ». Elle ne pouvait pas changer
le passé, ne pouvait transformer leur situation actuelle, mais peut-être
pouvait-elle faire quelque chose pour que les blessures de Thronos le fassent
moins souffrir.
Elle avait hésité à user de ses pouvoirs sur lui. Jeter un sort à sa douleur,
c’était prendre un risque énorme. Au combat, il pouvait avoir besoin de la
douleur pour comprendre la gravité d’une blessure, ou pour lui signaler qu’il
perdait du sang afin qu’il adapte sa stratégie en fonction de sa faiblesse.
Non, Lanthe devait le guérir une bonne fois pour toutes. Enfant, c’était
une pratique qu’elle maîtrisait parfaitement, mais elle n’y avait pas eu recours
depuis des lustres.
Et puis, à l’époque, Sabine n’était pas encore figée dans l’immortalité ;
elle était plus… malléable.
Avec Thronos, Lanthe devrait prendre son temps. Pour commencer, il ne
fallait pas qu’il résiste…
Sa magie réchauffait déjà l’air lorsqu’elle lui murmura :
— Dors, Thronos.
Il s’endormit aussitôt, son corps se détendit.
Elle lui retira ses bottes, examina la partie inférieure de sa jambe droite.
Au niveau de sa cheville, les muscles étaient distordus. Même au repos, ses
tendons étaient noués et tiraient le pied vers l’intérieur.
Son mollet n’était pas en meilleur état. Elle tâta les muscles du bout des
doigts.
Guérison totale ? Elle fit craquer ses articulations. Il fallait au moins
qu’elle essaie.
Des volutes bleues montèrent doucement de ses paumes tachées d’encre
tandis qu’elle les passait sur ses membres.
— Guéris, ordonna-t-elle tout en le massant.
La chaleur de la magie jaillit et se fondit en lui. Elle en voyait les
courants, les tourbillons bleus sous la peau de Thronos.
— Guéris.
Sous ses doigts, elle sentit un très léger tressautement. La tension avait-
elle diminué ?
Elle le massa encore.
— Guéris !
Les muscles… se détendirent ! Et le pied de Thronos retrouva une
position de repos normale.
Avec un petit rire ravi, elle passa à l’aile gauche, en saisit l’articulation
déformée et recommença.
— Guéris.
Brusquement, toutes les écailles de l’aile se retournèrent, à la manière
d’un panneau d’affichage d’aéroport qui se met à jour. Et, en un éclair, la
mosaïque se remit correctement en place, respectant cet alignement qu’elle
avait trouvé si fascinant.
Elle caressa délicatement les écailles, puis procéda de la même façon
avec l’autre aile, avant d’examiner le reste du corps de Thronos.
Connaissant son vrekener, il souffrait probablement à d’autres endroits,
sans jamais le mentionner. Alors elle lui fit un massage magique sur tout le
corps.
Ces changements seraient-ils permanents ? Elle l’ignorait. Sur un
immortel, la plupart des altérations, comme les tatouages, disparaissaient en
un jour ou deux. Mais tant qu’elle avait ses pouvoirs, elle pouvait faire cela
tous les jours.
Bien. Le moment était venu de voir comment se portait son patient.

Thronos émergea d’un profond sommeil et devina immédiatement qu’il


n’avait pas été tout à fait naturel.
— Bon sang ! Mais pourquoi m’as-tu endormi ?
Attends. Il avait bondi du lit – alors que, d’ordinaire, il se levait très
progressivement – et aurait dû sentir la morsure de la douleur d’abord dans
son pied, puis le long de ses jambes, dans son torse, son dos, sa nuque, et
enfin dans ses ailes.
Où est la douleur ?
Il baissa les yeux sur ses pieds et fronça les sourcils. Ils étaient
parfaitement alignés. Il n’avait pas vu cela depuis des siècles.
— Tu disais ? demanda Melanthe, toujours sur le lit, examinant ses
ongles.
Il déplia doucement ses ailes, poussa un grognement de soulagement.
Retenant son souffle, il essaya de les plaquer…
Elles se replièrent exactement comme elles le devaient.
— Comment ? Comment cela est-il possible ?
— Le massage magique de Lanthe. Marque déposée.
— Je ne sais pas ce que veut dire « marque déposée », dit-il avec un
sourire. Tu as guéri ma douleur ?
Le sourire de Lanthe s’effaça.
— C’était le moins que je puisse faire, dans la mesure où c’est moi qui
l’ai provoquée, dit-elle d’une voix triste.
Elle a pris ma douleur. Pas un seul instant il n’aurait osé imaginer qu’une
chose pareille était possible.
— Tes pouvoirs sont en train de se développer, petit agneau.
Il n’avait plus mal ; elle retrouvait ses pouvoirs. Tous deux voyaient se
refermer les blessures du passé. La tristesse n’avait pas sa place en un
moment comme celui-ci.
Les sorceri avaient raison : ressasser le passé abîmait le présent.
— Thronos, je ne sais pas si c’est permanent. Mais je peux le faire tous
les jours s’il le faut…
Elle ne termina pas sa phrase. Déjà, il l’avait prise dans ses bras et
l’emmenait dans les airs.
— Tu n’as pas peur ? demanda-t-il.
— Pas du tout, dit-elle en posant la tête sur son torse. J’ai confiance en
toi.
Il battit des ailes le plus énergiquement possible, les emmenant loin du
château, loin des soucis et des responsabilités. Sous les étoiles, il ne put
retenir un rire.
— Je n’ai pas mal !
— Cela ne durera peut-être qu’une journée.
— Donc tu devras me masser tous les jours ?
Elle promènerait ses mains partout sur lui ? Rien que d’y penser, il sentit
son sexe se dresser.
— Quelle chance j’ai ! La prochaine fois, il faudra que je sois éveillé. Et
je préférerais être sur le dos, ma sorcière.
Le regard brillant, elle glissa une main vers le bas… et entrouvrit les
lèvres en découvrant son érection.
— Ramène-moi à la maison.
— Rien ne vaut le moment présent !
Et il l’installa dans la position qu’ils appelaient pandémoniaire, les
jambes de Lanthe autour de sa taille, ses bras refermés sur elle.
Elle le fixa, une lueur coquine dans les yeux.
— Dans les airs ? Ce que tu peux être vicieux, mon vrekener.
J’adoooooore !
52

Thronos écoutait à peine Cadmus et Jasen. Un groupe de chevaliers


s’était retrouvé aux confins du royaume pour évaluer les faiblesses de leur
système de sécurité – et se quereller à propos des défenses à mettre en place.
Thronos et Melanthe n’étaient là que depuis une semaine, mais déjà le
royaume était plus sûr. Les chevaliers et lui avaient mis en place une alarme.
Le moment venu, ils installeraient un système de déclenchement sur chaque
île, mais pour l’instant, des sentinelles patrouillaient sur tout le périmètre du
royaume.
En guise de plan B, Thronos avait ordonné que les Territoires entament
leur voyage vers les avant-postes forestiers des vrekeners. Après plusieurs
jours au-dessus de l’océan, ils étaient passés au-dessus de la pointe du
Groenland et survolaient maintenant un golfe venteux du nord-est de
l’Amérique du Nord.
D’abord, la perspective d’une évacuation – et donc d’un déménagement
non programmé – avait déplu à l’assemblée. Puis Thronos avait décrit
certains pouvoirs sorceri dont il avait vu les effets sur l’île de l’Ordre.
Jasen était tombé d’accord avec lui : les vrekeners ne pouvaient plus
négliger la sécurité.
Cadmus pensait que son roi méprisait la puissance de ses guerriers. Mais
Cadmus n’avait jamais rencontré une créature comme Portia et ne pouvait
imaginer ce dont elle était capable tant qu’il ne l’aurait pas vu de ses yeux.
D’un côté, Thronos devait convaincre ses hommes de la méchanceté de
certains sorceri. De l’autre, il leur demandait de respecter leur reine et faisait
de son mieux pour la rendre populaire auprès de son peuple. Il avait très vite
raconté à l’assemblée le rôle de Melanthe dans l’assassinat d’Omort, avait
loué les efforts qu’elle avait déployés pour neutraliser les menaces des autres
factions.
Déjà, la Maison des Sorciers avait signé la paix. Et lorsque Bettina avait
reçu la description du médaillon, elle avait rapidement accepté l’ouverture de
pourparlers.
Lothaire, le chef des Daces, avait répondu par une missive laconique
écrite avec du sang :

Les vrekeners existent vraiment ?

L, le Roi

C’était peut-être une plaisanterie, qui sait ? Quoi qu’il en soit, Thronos
avait décidé que c’était bon signe.
Quant aux démons furie, Thronos ruminait encore le message que
Rydstrom lui avait envoyé…

Thronos,
Tu es en train de faire une énorme connerie, mec.
Ma reine et moi avons reçu la lettre de Melanthe, et vu ce qui s’est passé
entre vous autrefois, nous n’y avons pas cru une seconde.
Les dieux seuls savent ce que tu fais à ma belle-sœur, là-haut. Relâche-la
dans la semaine, ou prépare-toi à la guerre contre mon vaste royaume.
Comme je sais que Lanthe est ton âme sœur, je sais aussi que tu
n’accepteras jamais de la relâcher, malgré mes menaces. Si quiconque avait
voulu me forcer à abandonner Sabine, je lui aurais ri au nez.
Pour nous épargner un conflit sanglant, Lanthe doit absolument
convaincre sa sœur qu’elle reste avec toi de son plein gré. C’est la seule
solution.
Si je peux me permettre un conseil, le mieux pour toi est de rendre ta
femme tellement heureuse qu’elle nous enverra un rapport rayonnant – et
crédible. Si tu es partant, fais comme je te dis. Je sais de quoi je parle, j’ai eu
le même problème.
Tu n’es pas obligé de comprendre le fonctionnement des sorceri. Tu dois
juste l’accepter.
Laisse-la vivre comme elle a besoin de vivre.
Sabine m’a parlé de votre animosité envers les sorceri en général, donc
j’ai assez peu d’espoir que tu arrives à satisfaire Lanthe. Je me prépare à la
guerre. Je te conseille de faire de même.
Vrekener, si tu fais du mal à ma belle-sœur, je te trouverai sur le champ
de bataille. Et la dernière chose que tu verras sera mon sourire tandis que je
t’arracherai la tête de mes mains.

R.

Bien sûr, Thronos avait montré cette lettre à Melanthe, qui l’avait lue en
écarquillant les yeux.
— Donc, ma première lettre est un fiasco ?
— J’ai besoin de ton conseil. Souhaites-tu rencontrer ta sœur ?
— J’ai peur qu’elle ne se serve de son pouvoir pour me séparer de toi. Ou
que Rydstrom t’attaque. Laisse-moi réessayer… Tu vas répondre à
Rydstrom ?
Thronos y avait longuement réfléchi. En regardant dormir Melanthe, la
nuit précédente, il avait rédigé une réponse, qu’il avait envoyée le matin
même.
Le travail de Lanthe avait limité le danger en provenance de trois
royaumes importants, et l’assemblée dans sa quasi-totalité lui en était
reconnaissante. Mais Cadmus et ses alliés se méfiaient encore de leur reine et
étaient mécontents que Thronos lui ait laissé ses pouvoirs.
Il pouvait comprendre cela – lui-même avait été méfiant au début. Il lui
avait fallu traverser l’enfer avant d’apprécier Melanthe.
À Pandémonia, il avait nié les sentiments qu’il éprouvait pour elle,
impatient de rentrer chez lui, de regagner son port d’attache, de retrouver son
monde de clairvoyance et de raison.
Aujourd’hui, il était chez lui, et il avait compris que c’était Melanthe, son
port d’attache.
Et que raison et clairvoyance avaient manqué à son frère. Quand Aristo
était-il devenu cet être dévoyé ? Comment ? Et comment avait-il fait pour
trouver trois autres hommes partageant les mêmes vices ?
Thronos craignait que les règles de leur société ne soient si strictes, le
spectre des offensements si large, que cela ne pousse certains à la perversion.
Devait-on être puni pour une chose aussi inoffensive qu’un baiser ?
Thronos lui-même n’avait pas été capable de suivre la loi vrekener à la
lettre. Comment pouvait-il attendre des autres qu’ils le fassent ?
Au cours de leur tour des mondes, avec Melanthe, il avait appris que sa
pensée inflexible, binaire, du tout ou rien, était une faiblesse. Elle lui avait
dit : « Tu sais, là-haut dans le ciel, je suis sûre que tout est logique et que
chacun se conduit comme il faut, qu’il n’y a jamais de mauvaises surprises.
Mais, en dehors de ce paradis-là, la vie est synonyme de désarroi, de
désespoir et de cœurs brisés. Alors, la plupart d’entre nous prennent le plaisir
où ils le trouvent. Et surtout, ils ne se permettent pas de juger ceux qui font la
même chose. »
Au « paradis », les surprises avaient été nombreuses. Le frère de Thronos
ne s’était pas conduit comme on l’attendait.
La vie s’était révélée profondément déconcertante.
Peut-être les vrekeners devaient-ils juger un peu moins et s’amuser un
peu plus, prendre du plaisir où ils pouvaient le trouver – surtout quand de
terribles menaces les guettaient, comme c’était le cas maintenant. La vie
éternelle pouvait être terriblement longue, ou tragiquement courte.
Une fois que le climat géopolitique se serait apaisé, il discuterait de
réformes sociales avec son co-chef.
Entre Cadmus et Jasen, la discussion arrivait à sa fin. Le jour tombait, ce
qui signifiait que Thronos allait bientôt pouvoir rejoindre sa femme. Chaque
seconde passée loin d’elle était une seconde de trop.
Devant le peuple, il affichait une attitude impassible. À la maison, avec
elle, il pouvait se détendre. Grâce à la magie qu’elle lui avait si
généreusement prodiguée il y avait déjà plusieurs jours, il ne souffrait plus.
Mais, ce soir, il tenait à avoir un petit massage, juste au cas où.
J’ai tellement, tellement de chance.
Comment aurait-il pu affronter ces difficultés sans elle ? Elle le faisait
rire, le forçait à chasser certaines inquiétudes, et la plupart de ses regrets. Il
avait faim d’elle en permanence. Et, grâce aux dieux, c’était réciproque.
Il s’enhardissait, osait prendre le contrôle, et elle semblait heureuse de le
lui céder. Deux nuits plus tôt, il l’avait mise à quatre pattes et l’avait prise
par-derrière, se servant de ses ailes pour propulser ses coups de reins. Quand
il l’avait sentie jouir autour de son membre, il s’était penché en avant pour lui
mettre la main sur la bouche et l’avait suivie dans l’orgasme en se mordant
l’avant-bras.
Tard la nuit précédente, il avait fait un rêve érotique avec elle, alors qu’ils
s’étaient déjà accouplés plusieurs fois. Exactement comme il l’avait autrefois
espéré, il s’était réveillé loin en elle, les hanches cognant entre ses cuisses.
Quand il avait compris ce qu’il faisait, il avait ralenti ses mouvements,
stupéfait.
Puis il avait senti les griffes de Melanthe dans ses fesses.
— Continue, Thronos. Continue ! Je vais jouir ! Je ne ferai pas de bruit !
Ces derniers jours, il avait fait des choses qui l’avaient surprise, il le
savait. Elle lâchait un cri, suivi d’un long gémissement, pour lui dire qu’elle
aimait ce qu’il lui faisait.
Ainsi qu’elle l’avait promis dans l’Inferno, elle lui disait toujours ce dont
elle avait besoin.
Quand il repensa à l’enthousiasme avec lequel son âme sœur prenait sa
semence, avec son corps, ses mains – et sa bouche, bien sûr –, il ne put
retenir un large sourire, qui illumina son visage.
Jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’on le regardait.
— Qu’en pensez-vous, monseigneur ? demanda Jasen.
De quoi ? Thronos toussota.
— J’en pense que nous reprendrons ce débat demain. Je sais que, pour la
plupart, vous avez des familles qui vous attendent.
J’ai une famille. Melanthe et lui formaient une armée.
Il pouvait voler sans souffrir pour rejoindre sa femme dans leur maison.
Seigneurs, tant de choses avaient changé depuis le jour où il l’avait possédée
pour la première fois. Il souriait plus souvent. Et elle aussi, de son sourire si
espiègle.
Enfant, Melanthe lui avait fait fondre le cœur avec ce sourire.
Femme, elle était la propriétaire de ce cœur. Il n’était plus invincible.

Je l’aime.
Thronos le lui dirait, ce soir. Il n’était pas certain de sa réaction, mais
jamais plus il ne garderait un truc aussi important pour lui.
53

Après avoir terminé de rédiger leur histoire, à Thronos et elle, Melanthe


peinait sur la lettre destinée à sa sœur. La missive partirait dans une heure – et
s’avérerait bien plus importante encore qu’elle ne le pensait.
Sabine et Rydstrom la croyaient encore prisonnière.
Lanthe avait commencé ainsi :

Ma très chère sœur,


Si tu savais comme ma vie me plaît au château de Cyel ! J’aime faire la
cuisine et le ménage, désormais. Et puis, les plaisanteries de bon goût et les
vêtements sobres me conviennent si bien. En fait, je dois dire que ma magie
et mon or ne me manquent même pas !
LOL ! Je ne peux pas savoir si j’aime tout ça, je n’ai jamais essayé. Mon
amour de l’or est toujours aussi fort, et mes pouvoirs plus encore.
Ta petite sœur est un chef, je te le dis.
Et elle est raide dingue d’un vrekener.

Dans l’Inferno, Thronos lui avait demandé si elle avait déjà aimé un
homme. Elle avait répondu n’avoir jamais connu l’amour à l’âge adulte.
C’était la vérité. Mais, enfant, elle avait aimé Thronos de toute son âme.
Au fond, peut-être n’avait-elle jamais cessé de l’aimer. Peut-être l’amour
avait-il toujours été là, attendant d’éclore sous un nouveau jour. Les fragiles
racines d’affection qu’elle avait senties naître lorsqu’elle croyait être à
Feveris avaient grandi pour devenir… un grand cacatois !
Aujourd’hui, ses sentiments pour Thronos étaient si forts qu’ils influaient
même sur l’opinion qu’elle avait des vrekeners en général.
Lanthe les trouvait toujours aussi sinistres, mais si quelqu’un disait la
même chose, elle lui rabattrait le caquet.
Sabine, quand tu liras le reste de cette lettre, s’il te plaît, garde l’esprit
ouvert. Je n’ai pas subi de lavage de cerveau, et je n’en subirai pas. De la
même façon que tu as amené le changement à Rothkalina, j’ai l’intention de
l’amener à Cyel. Et une fois que les choses se seront calmées, je compte sur
toi pour me filer des tuyaux de reine !

Quand Lanthe sentit une vibration magique, elle fronça les sourcils et
posa sa plume. Elle sentait un pouvoir – mais pas le sien.
Elle se leva d’un bond. Quelque chose approchait. Une menace. Elle se
rua vers la salle de l’assemblée.
Où étaient-ils tous passés ? Était-ce déjà l’heure du dîner ?
Lanthe se dirigea vers la vibration, sur le perron. Un portail s’ouvrait, là,
sous ses yeux.
Sur les marches du château de Cyel. Noms des dieux !
Quand elle vit Sabine en émerger, Lanthe resta bouche bée.
— Abie ?
Sa sœur était en tenue de guerrière, un impressionnant casque d’or posé
sur ses tresses couleur de feu. Un pectoral en métal faisait office de bustier et
un masque de jade cachait son visage.
Dans ce royaume monochrome, Sabine était une explosion de couleurs.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je viens à ton secours, répondit gaiement Sabine en faisant quelques
pas sur le perron. Oh ! Ce médaillon… C’est de l’or rouge ? Il est à mourir !
Il ferait presque oublier cette robe.
— Je n’ai pas besoin d’être secourue !
— Comme je le craignais, les vrekeners t’ont fait subir un lavage de
cerveau. Mais je jure que je vais te sortir de là. Quand nous serons de retour à
Rothkalina, je te trouverai une place en cure de désendoctrinement.
— Tu ne m’écoutes pas. Je veux rester avec Thronos.
Sabine poursuivit, comme si Lanthe n’avait rien dit :
— Le stress auquel tu as été exposée n’a pas dû aider. Je suis au courant,
pour l’Ordre. Il t’a fallu lutter pour rester en vie. Et je suis au courant aussi
pour ton enlèvement et ton emprisonnement ici.
— Je ne suis pas prisonnière ! Pourquoi disposerais-je de mes pouvoirs si
c’était le cas ?
Pas de réponse.
— Comment es-tu venue jusqu’à Cyel, Sabine ?
D’autres peuvent-ils venir aussi ?
— J’ai fait comme ce vampire dace : j’ai regardé dans une boule de
cristal un peu spéciale. Ce truc était caché chez les Daces depuis des
millénaires, et comme le royaume était lui aussi invisible… Bref, la sangsue
nous a autorisés à nous en servir. Ensuite, on a utilisé un pouvoir d’ouverture
de portail semblable au tien.
— On ?
D’un geste de la main, Sabine fit disparaître le médaillon de Lanthe.
— Il ne faudrait pas qu’on te le pique. Elle croira que je t’ai simplement
jeté un sort.
— Elle ?
Lanthe se tut, la gorge serrée par la peur, et vit alors Morgana franchir le
seuil du portail, elle aussi habillée de pied en cap pour le combat.
Des tresses de ses cheveux blond pâle sortaient des interstices de son
casque d’or. Ses iris avaient la couleur d’un puits sans fond. Des volutes
magiques de différentes couleurs tourbillonnaient autour d’elle. Jamais
Lanthe n’avait senti autant de magie dans un seul être. Morgana débordait de
pouvoirs retrouvés, elle était littéralement chargée.
Comme un serpent qui vient de se nourrir.
La reine balaya le domaine de son ennemi d’un regard cruel.
Lanthe leva ses paumes éteintes, geste de soumission chez les sorceri.
— Si nous discutions de tout ça, Morgana ? Tu veux bien ?
Elle regarda autour d’elles. Tout le monde était rassemblé dans le bastion,
donc Morgana n’aurait pour l’instant aucune cible sur laquelle se défouler.
Pour l’instant seulement.
Mais cela signifiait aussi que Thronos n’allait pas tarder à rentrer…
— Nous en discuterons, dit Sabine. À Rothkalina. Allez, viens, Lanthe.
On est un peu pressées, là.
— Tic-tac, le temps passe, railla Morgana. J’en ai assez vu.
— Il est hors de question que je quitte Cyel, déclara Lanthe.
Sabine l’empoigna par le bras et la tira vers le portail. De l’autre côté,
visible depuis le seuil, on apercevait la chambre de Lanthe, dans la tour de
Tornin.
— Regarde, sœurette. Ta chambre à Rothkalina.
Puis, comme si elle s’adressait à une enfant, elle demanda :
— Est-ce que tu te souviens de ta chambre ? Avec tous ces vêtements
fabuleux, ces objets luxueux, les domestiques et les livres de développement
personnel ? Ta télé et ton coffre plein d’or t’attendent. C’est chez toi.
Lanthe se dégagea d’un geste brusque.
— Non. C’est ici, chez moi. Que faut-il que je fasse pour que vous
compreniez que je n’ai pas subi de lavage de cerveau ? Je n’irai nulle part…
— Nooooon !
Thronos, en plein vol, venait de les apercevoir.
— Ne la touchez pas !
Il plongea sur elles, refermant ses ailes pour aller plus vite.
Un vrekener hors de lui attaquait, le regard meurtrier, prêt à se battre.
— N’approche pas ! hurla Lanthe. Elle te tuera !
Il était l’incarnation de la puissance physique, et Morgana celle du
pouvoir magique. Malgré sa force et les siècles de combat qui l’avaient
endurci, Thronos n’égalerait pas Morgana.
Il ne ralentit même pas ; la fureur, dans ses yeux…
Morgana leva une main. Comme si un poing l’avait saisi en plein vol,
Thronos s’immobilisa. Il tendit les bras vers Lanthe.
— Ne lui fais pas de mal, Morgana ! supplia-t-elle, tout en invoquant son
propre pouvoir.
La reine des sorceri la regarda comme si elle n’était qu’un insecte
méritant d’être écrasé.
— Fais bien attention, petite. Je vais t’arracher cette persuasion avant
même que tu n’envisages de t’en servir contre moi.
Puis elle se tourna vers Thronos, toujours en l’air. D’un autre geste de la
main, elle le fit approcher pour l’examiner.
Lanthe se tourna vers Sabine.
Abie, je t’en supplie, aide-nous ! J’aime Thronos.
Derrière son masque, Sabine leva les yeux au ciel.
Tu plaisantes, j’espère ?
Je l’aime depuis que j’ai neuf ans. J’ai tant de choses à te raconter…
Mais si Morgana le tue, elle me tuera aussi !
Je n’arrive pas à y croire. Tu parles comme si on t’avait lobotomisée.
C’est insensé !
Et si c’était vrai, pourtant ? Imagine une seconde que Morgana veuille
tuer Rydstrom ? Quelle serait ta réaction ? Eh bien, c’est exactement ce qui
est en train de m’arriver !
Mais comment peux-tu aimer ce… ce truc ? C’est impossible ! dit Sabine
avec un geste de dégoût en direction de Thronos.
Lanthe aurait voulu l’étrangler.
Si j’ai vraiment subi un lavage de cerveau, tu pourras toujours le tuer
plus tard ! Mais maintenant, je te le demande, aide-nous !
Effectivement, sur le premier point, tu n’as pas tort…
Quand Morgana mit Thronos à genoux, celui-ci grogna :
— Laisse ma femme tranquille et disparais de mes terres.
Serrant les dents, il réussit à contrer la magie, juste assez pour pouvoir se
mettre debout. Morgana sembla étonnée par sa force. Mais lorsque Thronos
voulut toucher Lanthe, la reine renforça son pouvoir et le figea. Des volutes
magiques réfractant la lumière s’enroulaient autour d’elle.
— Cet individu a eu le toupet d’enlever un de mes sujets. Les crimes
commis à l’encontre des sorceri sont désormais punis sévèrement, et
prestement.
— Je n’ai pas été enlevée, Morgana ! J’ai pris la décision de venir ici en
mon âme et conscience !
La reine l’ignora.
Abie, je t’en supplie !
C’est bon. Seigneurs…
Sans se départir de son insouciance, Sabine se tourna vers Morgana.
— Écoute, je ne voudrais pas te prendre la tête dans un moment pareil,
mais…
— Qu’y a-t-il ?
— Si j’étais toi, je ne tuerais pas ce type, dit Sabine en examinant les
griffes de ses gantelets avec un soupir d’ennui. Pourquoi ne pas le faire
prisonnier, plutôt ?
Le regard de Morgana brilla d’une étincelle menaçante.
— Sais-tu seulement depuis combien de temps j’attends ce moment ?
Elle serra le poing jusqu’à ce que Thronos ait du mal à respirer.
— Ma pupille a été brutalisée par son frère. Ce Talos va payer pour ça !
Lanthe voulut s’interposer entre Morgana et Thronos, mais la magie de la
reine l’unissait à sa proie tel un mur impénétrable.
— Je t’en prie, Morgana ! Thronos a été révolté par ce qui est arrivé à
Bettina. Il est déjà en pourparlers avec elle. Demande-lui, elle te le dira !
Mais pour l’heure, épargne-le. Je t’en supplie !
Soudain, autour de Morgana, l’air devint trouble. Au-dessus de son
casque, ses tresses blondes ondulèrent comme les serpents d’une gorgone.
— L’épargner ? cracha-t-elle. L’épargner ? Tu te moques de moi ? Ta
sœur et toi les avez fuis, lui et son frère, pendant des siècles ! Aujourd’hui, ta
reine est en passe de pouvoir rendre justice, et tu refuses ce qui doit être fait ?
Sais-tu seulement combien de pouvoirs j’ai sortis du coffre vrekener ? As-tu
idée du nombre d’attaques que ces pouvoirs représentaient ? Du nombre de
mes sujets qui en ont été les victimes ?
Elle n’avait cessé de hausser la voix, et elle termina en hurlant :
— Que je ne torture pas personnellement chacun de ces maudits
vrekeners est en soi un cadeau que je leur fais ! Mais Thronos Talos, lui, sera
puni !
Sa fureur était telle que les tourbillons de magie fouettaient l’air autour
d’elle.
— Je crois que c’est ce qui va se passer, non ? D’une minute à l’autre, dit
Sabine.
L’inquiétude de Lanthe redoubla.
— Que veux-tu dire ?
Morgana l’ignora et laissa courir son regard insondable sur Thronos. Le
manque d’oxygène avait congestionné son visage, mais il luttait encore.
Morgana était tout simplement trop forte.
— Je pense que cet être t’aime, Lanthe.
La reine souriait, visiblement impatiente d’en finir. Jamais Lanthe n’avait
vu sourire aussi effrayant.
— C’est un sacré point faible, reprit Morgana. Si je l’épargne, son sort
n’en sera que pire.
Elle pouvait être diabolique, adorait élaborer des châtiments tordus pour
ceux qui provoquaient sa colère.
— Je t’en prie, ma reine…
Lanthe s’interrompit. Elle venait de sentir Morgana qui aspirait sa
persuasion.
— Que fais-tu ?
— Je contrôle ta magie. Ton pouvoir fondamental doit être celui qui
l’ensorcellera.
— L’ensorceler ? Je t’en prie, arrête !
La lumière bleue de Lanthe sortit des paumes de Morgana.
— Thronos, frère d’Aristo, écoute ma voix et obéis à mes ordres. Tu vas
oublier Melanthe.
Il trouva suffisamment d’air pour hurler :
— Jamais !
Dans sa lutte contre le pouvoir de Morgana, tous les muscles de son corps
se tendaient.
— Morgana, je t’en supplie ! cria Lanthe.
Elle ne pouvait plus se battre contre elle, mais au moins Thronos vivrait-
il. Et, dès qu’elle le pourrait, Lanthe renverserait le sort.
Thronos, je reviendrai pour toi ! Je ferai en sorte que tu te souviennes de
moi. Vis ! Je te demande de vivre !
— Oublie-la, oublie-la, oublie-la ! ordonna Morgana. Tu n’as plus aucun
souvenir de Melanthe !
Le regard de Thronos croisa celui de Lanthe au moment où la magie
bleue jaillit de Morgana, le frappant comme la foudre.
Je reviendrai pour toi, Thronos !
Mais il était déjà trop tard. Lorsqu’il reprit ses esprits, il la fixa d’un
regard vide. Il ne la reconnaissait plus.
Sa gorge se serra. Si la reine la forçait à quitter les Territoires, Lanthe
ouvrirait aussitôt un portail pour y revenir et tout réparer. Mais voir Thronos
dans cet état la bouleversait malgré tout.
Morgana n’en avait pas terminé avec lui.
— Ton amour pour elle restera intact. Le manque provoqué par votre
séparation ne disparaîtra pas avec le temps. Mais tu ne comprendras jamais
cette douleur, tu ne sauras pas les raisons de ton malheur. Quand quelqu’un te
parlera de ta reine, tu réagiras violemment, puis tu oublieras la conversation.
Une dernière chose, Thronos : si tu survis aux deux prochaines minutes, tu
oublieras notre passage ici.
Lanthe regarda Morgana.
— Que va-t-il se passer dans deux minutes ?
Avec une attitude qui faisait d’elle la personnification de la vengeance,
Morgana déclara :
— Les puissants tomberont.
Ô Seign’or…
— Qu’as-tu fait ?
Morgana allait faire tomber les Territoires. Mais comment ?
— Comme j’avais accès à leur coffre des pouvoirs, j’en ai profité pour
retourner leurs défenses contre eux. Leur propre magie va détruire tout ce qui
a si longtemps été conservé et protégé. Le compte à rebours a commencé.
Tic-tac, tic-tac…
Sabine poussa Lanthe vers le portail.
C’est comme ça. Je dois te protéger.
Lanthe se dégagea brusquement et se rua sur le levier de sécurité, juste
derrière les portes du château. L’alarme résonna, se répandit sur toutes les îles
des Territoires.
Dans le bastion, les vrekeners se levèrent d’un bond et s’envolèrent,
évacuant les lieux en suivant le plan à la lettre.
Au même moment, la nuit tomba, et l’air se rafraîchit.
Partout sur les îles, les vrekeners prirent leur envol. Sauf Thronos,
toujours sous l’emprise de Morgana.
Redressant le menton, Lanthe se tourna vers sa reine, prête à subir sa
colère.
Morgana était en proie à une fureur indicible. Le sol tremblait sous ses
pieds. Les couleurs arc-en-ciel de ses pouvoirs fusionnèrent en un noir
profond. Elle leva une main.
— Tss, tss… Ce n’était pas une bonne idée, sorcière.
Quand Sabine courut se placer entre Lanthe et leur reine, Morgana hésita,
puis sembla parvenir à contrôler sa colère.
— Tu seras punie pour cela – et pour avoir facilité leur fuite. Mais là, je
n’ai pas le temps.
D’un geste de la main, elle propulsa Lanthe vers le portail.
— Non ! Je veux rester ici !
— Hors de question, répliqua Sabine d’un ton cinglant.
Tout en s’accrochant au seuil invisible, Lanthe hurla :
— Thronos ! Quitte cet endroit !
Morgana serrait moins fort – il pouvait respirer normalement –, mais il
continua de fixer l’endroit où elle s’était tenue.
— Envole-toi ! lui ordonna Lanthe.
Mais son pouvoir, après l’usage qu’en avait fait Morgana, était affaibli.
Sabine la força à lâcher le seuil.
— Vite, Lanthe ! On n’a plus de temps, là !
— Va-t’en, Thronos ! hurla Lanthe en tombant en direction de sa
chambre. S’il te plaît, va-t’en !
Lorsque le portail se referma derrière elles, elle éclata en sanglots.

L’alarme réveilla Thronos.


Il cligna des yeux, encore et encore. Que faisait-il sur le perron du
château, le regard dans le vide ? Il secoua la tête.
Des vrekeners passaient dans le ciel en provenance des îles, volant en
direction de l’avant-poste. Pourquoi ne volait-il pas avec eux ? Il se
demandait s’il s’agissait d’un nouvel exercice lorsqu’il entendit les
explosions, sur les îles extérieures.
L’une après l’autre, elles sautaient. Des incendies se déclenchaient,
mangeant les îles de flammes bleu et blanc – un feu surnaturel.
Un tueur immortel.
Un rocher enflammé monta en flèche dans le ciel, puis retomba et
disparut dans le golfe, loin en dessous.
Les Territoires, protégés, dissimulés aux yeux du plus grand nombre,
étaient détruits par une force invisible.
Fais quelque chose, Talos ! Bouge-toi ! Il se prépara à voler…
Une gerbe de flammes blanches monta du château et le recouvrit. Il eut
juste le temps de se protéger de ses ailes. Les flammes magiques les
dévorèrent ; une explosion le propulsa vers la vallée.
Qui n’existait plus.
L’île s’était… désintégrée.
Thronos roula dans les gravats. Du sang coulait de ses oreilles qui
sifflaient. Le vent fit claquer ce qui restait de ses ailes encore en feu. Elles ne
lui servaient plus à rien, de toute façon.
Mes terres, mon peuple. Il était impuissant, ne pouvait aider les siens.
Il ne pouvait plus voler. Ne pouvait que tomber.
Il savait qu’enfant, il avait fait la même chute. Mais il ne se souvenait
plus pourquoi il ne s’était pas servi de ses ailes, alors.
Comme aujourd’hui.
Une fois encore, je tombe.
Il tournait le dos au monde en dessous de lui, pour pouvoir continuer à
regarder le ciel. Le temps sembla ralentir.
Des traces de magie maléfique tourbillonnaient autour de nuages violets
et pourpres. La foudre fendait ces nuages, illuminant les débris qui pleuvaient
autour de lui.
Plâtre brûlé. Livres en flammes. Un berceau carbonisé.
Il n’avait été roi que quelques jours. Et déjà, son royaume mourait.
Tu as perdu autre chose. Une chose à laquelle tu tiens bien plus encore.
Son cœur se serra. Que pouvait-il chérir plus qu’un royaume ?
Qu’avait-il perdu ?
Enfin, il détacha son regard des cieux et regarda en dessous de lui. L’eau
approchait. D’autres flammes bleu et blanc montaient du golfe. Thronos
n’avait rien pour s’en protéger. Au moment de l’impact, il serait carbonisé.
Sa vie avait été longue et peu gratifiante. Il n’avait pas réalisé son rêve,
n’avait pas trouvé son âme sœur. Peut-être aurait-il dû mourir après sa
première chute. Peut-être le destin entendait-il rectifier cette erreur
aujourd’hui.
Il regarda en direction de la montagne toute proche et vit… des
vrekeners. Des milliers de vrekeners. Réunis sur un plateau, au-dessus du
golfe, regardant leur royaume disparaître.
Thronos n’avait pas nommé de successeur. Son peuple était plus
vulnérable que jamais. Pour lui, il devait survivre.
N’y avait-il pas un moyen ? Il n’arrivait pas à s’en souvenir !
Mais de quoi n’arrivait-il pas à se souvenir ?
Une fois de plus, je tombe…
54

Au sommet d’une montagne, de l’autre côté du golfe où s’étaient


rassemblés les vrekeners, Nïx la Savante et Morgana, reine des sorceri,
regardaient tomber le royaume de Cyel.
La première avait autorisé cette chute ; la seconde l’avait provoquée.
Autour de Nïx – et de la chauve-souris qu’elle avait avec elle –, la foudre
claquait. Les pouvoirs usurpés de Morgana étaient si instables que les flots
colorés de sa magie avaient viré au noir permanent.
Tout en observant le cataclysme, les deux immortelles se renvoyaient des
étincelles, tels deux ions négatifs.
— J’avais prédit que la Reine de la Persuasion voudrait rester avec le roi
Thronos, dit Nïx.
Elle fixait les flammes surnaturelles qui rampaient sur la surface de
l’océan. Morgana aussi semblait fascinée par ce spectacle.
— Dès que je les ai laissées à Rothkalina, Sabine et elle, Melanthe a sans
doute rouvert un portail pour Cyel. Il aura ouvert sur rien. Si le vrekener s’en
sort vivant, le souvenir de sa femme, lui, aura vécu.
Des tourbillons noirs dansaient sur ses lèvres, comme si une maladie
contagieuse tentait de s’échapper de son corps.
D’énormes monolithes tombèrent dans les flammes, déplaçant des
milliards de mètres cubes d’eau, provoquant de vertigineux tsunamis.
— Je suppose que les mortels sauront, maintenant, dit Morgana d’une
voix monocorde. Pour nous.
— Pas encore tout à fait…
Des profondeurs du golfe, Nérée, le dieu de la mer, jaillit telle une
montagne, visible des deux immortelles et d’elles seules. D’une monstrueuse
inspiration, il avala toutes les flammes. Puis, brandissant son trident, il soumit
les vagues. Les tsunamis se calmèrent, leur terrible vague resta en suspens…
Obéissant à ses ordres, ils refluèrent progressivement, acceptèrent le joug
divin.
La surface de l’océan redevint calme, le feu vaincu. Avant de replonger
dans les abysses, Nérée posa longuement son regard brûlant sur Morgana.
Cela intrigua la reine des sorceri, mais elle avait vu des choses bien plus
extraordinaires en cette journée.
Un royaume honni – le fléau de toute son existence – avait péri par le feu
et sombré dans l’océan. Son cœur était en joie.
La devineresse valkyrie se tourna vers la reine sorceri.
— Pour le meilleur et pour le pire, cette fois, c’est parti…
55

1. Portail vers avant-poste vrekener.


2. Revoir coordonnées, portail vers avant-poste.
3. Re-revoir coordonnées, portail vers avant-poste.
4. Offrir or à mercenaires pr ratissage forêt canadienne car avant-poste
vrekener difficile à localiser.
5. Offrir or à sorcières pr trouver Thronos dans boule de cristal.
6. Contacter Loa pr option Je vous salue Marie – envoyer acompte en or.
7. TROUVER NÏX.
8. Arrêter de paniquer, parce qu’il a besoin de toi.
9. Contacter oracles et sorcières ds autres mondes – offrir or.
10. Garder des pouvoirs pour demain.

— Qu’est-ce que je t’avais dit à propos des filles qui courent après les
garçons ? demanda Sabine d’une voix lasse, allant et venant dans la suite
qu’occupait Lanthe.
Les anciens appartements de cette dernière étaient encore en travaux,
presque une semaine après la chute des Territoires.
Lanthe leva les yeux de ses listes et lettres désespérées, laissant sa sœur
constater par elle-même l’état de panique et de découragement qui était le
sien, et qui empirait d’heure en heure.
— Thronos n’est pas un garçon, c’est mon mari. Et je veux le retrouver.
— Tu as une tête de déterrée. Veux-tu que je tisse une illusion sur toi ?
Comme si Lanthe s’intéressait à son apparence ! Sa seule pensée était :
Le temps passe, tu ne pourras bientôt plus le retrouver !
Comment Thronos se remettait-il de la destruction de son royaume ?
Comment affrontait-il cette perte ? Qu’arriverait-il s’il pensait ne plus avoir
de raison de vivre et se comportait dangereusement sur un champ de
bataille ? Et si Cadmus en profitait pour fomenter un coup d’État ?
— Tu t’épuises, Lanthe, fais attention, dit Sabine en s’asseyant sur le
divan. Depuis quand es-tu capable d’ouvrir des portails à cette fréquence ?
Le premier jour, quand Lanthe n’avait pas réussi à localiser l’avant-poste,
elle s’était rappelé ce que Nïx avait dit de sa persuasion, qui fonctionnait
comme un muscle, et avait songé que cela devait être vrai de tous ses
pouvoirs. Depuis, elle était arrivée à optimiser son pouvoir et parvenait à
créer un portail par jour, mais c’était sa limite.
Et, à force d’utilisation, ses pouvoirs perdaient en précision.
— Tu dois réduire, côté portails, insista Sabine.
— Je n’en ai pas encore ouvert, aujourd’hui.
Se retenir était la chose la plus difficile au monde. Mais elle risquait le
burn-out, à force de tenter d’atteindre un royaume qui pouvait se trouver à
des années-lumière.
— Je ne suis pas venue que pour parler de ça.
Lanthe s’était attendue à la visite de Sabine. Au château, on murmurait de
plus en plus, et de plus en plus fort. Et la rumeur disait que Thronos avait
probablement péri.
Sans doute avaient-ils des raisons de le croire…
Dès que Morgana avait quitté Rothkalina pour aller observer son œuvre,
en spectatrice morbide, Lanthe avait ouvert un portail pour rejoindre Thronos.
Elle était arrivée juste au moment de l’explosion.
Sabine l’avait écartée du passage et avait reçu l’essentiel du souffle – une
force si puissante qu’elle l’avait fait valdinguer à travers la pièce. Le mur de
la tour l’avait arrêtée, mais l’impact l’avait déformé. Heureusement, Sabine
portait moult protections métalliques.
Lanthe n’avait pas réussi à ouvrir un autre portail avant le lendemain.
Avec une valise pleine de vêtements et d’espoir, elle avait ouvert une brèche
au Canada, se servant des indications que Thronos lui avait données « au cas
où » afin d’atteindre l’avant-poste vrekener.
Lorsqu’elle avait franchi le seuil, elle n’avait rien trouvé d’autre que des
rochers et des arbres. Pas une seule trace de vrekener. Une harde de cerfs
l’avait accueillie. Peu sauvages, les bêtes s’étaient approchées. Visiblement,
aucun chasseur ailé n’avait fait intrusion dans leur domaine, même si
Thronos adorait le gibier.
Soit elle s’était emmêlé les pinceaux dans les indications (comme chaque
fois, mais là, ça craignait vraiment), soit son portail s’était ouvert de travers
(auquel cas ça craignait encore plus).
Alors qu’elle se rechargeait en prévision d’un nouvel essai au Canada,
Sabine et Rydstrom lui avaient expliqué que même un immortel comme
Thronos n’avait pu survivre à un feu magique comme celui de Morgana.
Sabine lui avait raconté que cette dernière était retournée sur place pour
profiter du spectacle. Après l’explosion, les îles s’étaient tout simplement
désintégrées, avant de tomber dans l’océan.
— Peut-être, mais les ailes de Thronos sont ignifugées, avait rétorqué
Lanthe.
— Face à un feu magique, même ses ailes sont vulnérables, avait dit
Sabine.
— Quelqu’un est peut-être arrivé pour le prendre au vol et le sauver.
— Mais… tous les autres n’avaient-ils pas déjà évacué les lieux ? lui
avait fait remarquer Rydstrom après une hésitation.
Peut-être. Mais Thronos avait survécu. Point à la ligne.
Lanthe s’était promis de ne jamais plus le sous-estimer. Son mari était un
homme extraordinaire capable de se sortir de n’importe quelle situation.
Et puis, il avait plus d’un tour dans son sac. Bon, peut-être qu’il l’avait
oubliée, mais…
— Nous discuterons plus tard, dit Lanthe. Je suis occupée, là.
D’un geste, elle indiqua la pile de lettres qu’elle rédigeait à l’intention
des sorcières et des oracles de tous les mondes possibles et imaginables.
Après son voyage raté au Canada, Lanthe avait obtenu d’un des gardes du
château qu’il la téléporte jusqu’en Louisiane, à la Maison des Sorciers.
Carrow et Mariketa, sa copine super puissante, avaient regardé pour elle dans
leur boule de cristal. Mais une partie de la magie des vrekeners fonctionnait
encore. Les sorts d’invisibilité qui les avaient dissimulés aux regards des
humains persistaient.
Les sorcières n’avaient pas réussi à localiser tout un peuple.
Alors Lanthe avait envoyé les anciens mercenaires de Cadeon dans les
forêts canadiennes, avec pour mission de les fouiller à la main.
— Lesquelles ? avaient-ils demandé.
Toutes. Parce que je crains.
Sur le divan, Sabine ramassa une des cartes que Lanthe avait étalées sur
toutes les surfaces disponibles.
— Trop occupée par tes recherches pour t’enquérir de ma guérison ? Je
vais bien, au fait.
Le remords étreignit Lanthe.
— De toute façon, occupée ou pas, tu ne te débarrasseras pas de moi si
facilement, dit Sabine en sonnant pour qu’on leur apporte du vin.
Des domestiques sorceri sans pouvoir, aussi appelés inferi, apparurent
promptement, puis s’éclipsèrent.
— Rydstrom m’a fait promettre de te parler parce qu’il pense que cette
petite querelle entre nous me mine, reprit Sabine en sirotant le contenu d’un
gobelet d’or. Alors je vais rester ici parce que, bizarrement, je tiens toujours
les promesses que je lui fais. À propos, Morgana voulait que je te demande
pourquoi Nérée lui a envoyé un tube de corail taillé en forme d’énorme
phallus. Apparemment, il a mentionné ton nom dans la carte qui
accompagnait son cadeau.
— C’est une longue histoire.
Sabine soupira.
— Tu es encore en colère contre moi, même si tu sais pertinemment que
je ne pouvais pas convaincre Morgana de renoncer à son attaque. J’avais peur
pour ta vie, alors je suis allée la voir. Elle m’a suggéré d’utiliser cette boule
de cristal pour t’évacuer de Cyel. J’ai fait ce qui me semblait bien. Et je reste
convaincue que ma démarche a dissuadé Morgana d’éliminer purement et
simplement les vrekeners.
Lanthe posa son stylo.
— Tu voudrais que je te remercie pour ça, alors que tu es persuadée que
Thronos est mort ?
Certes, Lanthe ne s’attendait pas que Sabine puisse faire beaucoup plus.
Mais sa sœur n’avait pas l’air de regretter ce qu’avait fait Morgana. Pourtant,
Lanthe lui avait tout raconté sur Thronos et sur les épreuves qu’elle avait
traversées avec lui.
Les pages que Lanthe avait écrites sur leur histoire avaient été détruites,
de la même manière que leur histoire avait été effacée de la mémoire de
Thronos.
Sabine avait été stupéfaite d’apprendre que Lanthe l’aimait réellement, et
ce probablement depuis l’enfance. Mais elle ne se faisait pas à l’idée que sa
petite sœur avait épousé un ennemi, « surtout un qui n’a pas de maison, et
encore moins de royaume », avait-elle précisé.
Qu’Ardente ait osé couper la langue de Lanthe, en revanche, l’avait mise
hors d’elle.
— Elle le paiera, et cher. Son âme n’a plus qu’à bien se tenir !
Elle avait aussi fait toute une histoire à propos de l’or de silisk.
— Je n’ai pas caché ton médaillon aux yeux de Morgana pour que tu le
donnes à n’importe qui ! Laisse-moi m’occuper de Bettina. Je connais ses
points faibles. Tu peux considérer leur déclaration de guerre comme nulle et
non avenue.
Pour distraire Lanthe de ses recherches, Sabine avait invité Cadeon et sa
famille à venir passer quelques semaines avec eux. Lanthe avait juste pris le
temps d’embrasser la tête duveteuse des jumelles, de saluer leurs parents et
de demander à Holly si elle savait où se trouvait Nïx (« Pas sur terre, à mon
avis »), avant de retourner à son travail.
Toute la famille royale la plaignait. La veille, elle était allée à la
bibliothèque de Tornin pour trouver d’autres cartes. Rydstrom et Cadeon
étaient dans la cour, conversant tranquillement avec leurs graves voix de
démons et leur accent sud-africain. Un marmot dans chaque bras, Cadeon
avait déclaré :
— J’ai trois femmes à la maison qui m’adorent. La vie est belle, mon
cher frère !
Remarquant Lanthe qui passait, Rydstrom lui avait fait signe de parler
moins fort.
Ils n’auraient pas dû la plaindre. Parce que Lanthe allait résoudre son
problème. Elle avait besoin de récupérer son mari pour bien d’autres choses
que simplement…
— Tu envoies encore de l’or ? s’exclama Sabine en posant son gobelet.
Lanthe, tu as déjà dépensé une fortune !
Dans la clairière de leur enfance, Thronos avait chatouillé Lanthe, l’avait
taquinée en disant :
— Tu m’aimes plus que l’or.
C’est vrai. Cent fois, mille fois plus.
— Tu ne ferais pas la même chose pour Rydstrom, peut-être ?
— Mais Thronos est un vrekener ! Ces gens sont méprisables !
— C’est de mes sujets que tu parles !
Lanthe pouvait les traiter de tous les noms, mais si quelqu’un d’autre en
faisait autant…
— J’insulte nos ennemis de toujours, et tu prends cela comme un
outrage ? C’est le monde à l’envers.
— Va-t’en, Sabine, s’il te plaît. Je n’ai pas le temps de t’expliquer, là.
— Tu me mets dehors, alors que j’ai en ma possession une lettre de
Thronos à Rydstrom envoyée juste avant l’effondrement des Territoires ?
Lanthe ouvrit des yeux comme des soucoupes.
— Pourquoi ne m’en as-tu rien dit ?
— Nous n’en avons eu vent qu’aujourd’hui, parce que, prétendument,
j’avais ordonné que tous les coursiers vrekeners soient arrêtés et interrogés –
au mépris des lois du Mythos. Et que cela aurait, toujours au conditionnel, un
peu retardé la lettre.
Elle tira de son gantelet un parchemin plié.
— Note bien que je ne m’excuse pas. Et rappelle-toi que je te cherchais
désespérément.
— Ouvre-la !
Sabine lui fit signe de la rejoindre sur le divan. Lanthe en trébucha
d’impatience.
— Tu ne l’as pas lue ?
— Non. Rydstrom l’a lue et a suggéré que nous la lisions ensemble.
Devant l’écriture et le sceau de Thronos, Lanthe sentit les larmes lui
monter aux yeux. Pas très sûre de sa voix, elle fit signe à Sabine de continuer.
Toujours un peu tragédienne, celle-ci prit son temps pour déplier la lettre.
— Je me demande ce qu’a répondu ton vrekener. La missive de
Rydstrom n’était pas franchement engageante, alors ça m’étonnerait qu’il ait
pris des gants.
Enfin, elle leva la lettre devant elle, et ensemble, elles lurent.

Roi Rydstrom,
En recevant ta lettre, ma première réaction a été la colère. Qui es-tu
pour me donner des conseils sur la façon dont je dois traiter ma bien-aimée
et la rendre heureuse ?

Ma bien-aimée ? Les larmes roulèrent sur les joues de Lanthe. Sabine


leva les yeux au ciel. Elles continuèrent.

J’ai le sentiment que la reine Sabine et toi vous faites une fausse
impression de la vie de Melanthe dans les Territoires.
Elle parcourt librement le royaume, en pleine possession de tous ses
pouvoirs, parce que j’ai confiance en elle. Elle porte les vêtements qu’elle
choisit et voue un culte à l’or, dont j’ai l’intention de la couvrir.
Elle ne fait pas cela parce que je l’y autorise, ni parce qu’elle l’exige,
mais parce que c’est simplement ainsi que nous vivons.
Nous codirigeons notre royaume. Notre mariage est un partenariat.
Et ça marche.

Lanthe laissa échapper un sanglot.


— Thronos a vraiment compris, pour l’or ?
— Il… il a rencontré mère quand il était enfant. Il en comprend
l’importance.
Sabine ne parut pas surprise, mais elle avait déjà caché son visage
derrière un masque d’illusion depuis un moment.

Cependant, après avoir réfléchi à ta lettre, j’ai compris que la seule


réponse que je pouvais t’adresser était de la gratitude. Melanthe n’est pas
seulement mon épouse et ma reine, c’est mon amie la plus chère. Tu as aidé à
la libérer de la tyrannie d’Omort et tu as juré de la protéger depuis.
De ce fait, j’ai une énorme dette envers toi. Je ne souhaite pas la guerre
entre nos peuples.
Si tu es d’accord, je te propose une rencontre, à laquelle tu viendrais
avec ta femme, et moi avec la mienne.
Melanthe est contre cette idée, bien sûr. Elle redoute que Sabine ou toi ne
profitiez de cette occasion pour la ramener à Rothkalina contre son gré.
Je regarde ma puissante reine alors que je rédige ces mots et, en toute
confiance, te mets au défi d’essayer.

Thronos

Lanthe ravala un dernier sanglot. S’il n’avait pas écrit qu’elle était une
puissante reine, elle se serait probablement effondrée, roulée en boule sur le
canapé, et ses larmes auraient trempé les coussins.
— Alors là… je dis chapeau, souffla Sabine en repliant la lettre. Peut-être
que nous autres sorceri n’aurions pas dû faire sauter son royaume, finalement.
Lanthe se retourna et lui donna un coup dans la poitrine.
Malheureusement, Sabine portait un pectoral en métal.
— Tu aurais dû me parler de ton histoire avec le vrekener depuis le
début, dit sèchement Sabine tandis que Lanthe secouait son poing
douloureux.
— Je ne savais pas quoi faire, à l’époque ! Pendant longtemps, cette
histoire a été synonyme de douleur, et de rien d’autre. J’étais gênée. J’avais
l’impression de toujours avouer la même chose : mon manque de jugeote !
— Essaie au moins de comprendre ce que j’ai ressenti. Je pensais que tu
avais fini par être enlevée par un dingue. Je voulais juste te protéger !
— Je n’ai plus besoin que tu me protèges, ni que tu veilles sur moi.
Sabine, j’ai volé les clés des portails de l’enfer et fait croire à des hordes de
démons que j’étais une déesse. Ne me demande pas comment, mais j’ai
ouvert un portail sous la contrainte, depuis le ventre d’un monstre ! Thronos
et moi l’avons emporté sur une divinité !
Elle brandit son médaillon. Devant l’or rouge, Sabine était presque
hypnotisée.
— Je ne peux tout simplement pas m’empêcher de m’inquiéter pour toi,
ni de te protéger. À moins que tu ne m’en donnes l’ordre, cela n’arrivera
jamais.
— Très bien. Alors, n’arrête pas. Mais soutiens-moi dans cette histoire,
dit Lanthe en prenant le visage de sa sœur entre ses mains. Pour moi, Thronos
est tout l’or du monde. Il est le prochain battement de mon cœur.
Sabine était perplexe, et elle ne le cacha pas.
— Bien. C’est une façon de résumer tes sentiments.
Quelques instants s’écoulèrent, puis elle poussa un long soupir.
— Bon. Disons que… tu peux considérer que je te soutiens. Mais
seulement si tu me pardonnes et que tu cesses de m’en vouloir. Je ne supporte
pas qu’on soit fâchées. Et tu sais que tout ce que je veux, c’est ton bonheur.
Elle ouvrit les bras. Lanthe la serra longuement contre son cœur. Elle
aussi avait détesté cette brouille entre elles.
Lorsqu’elles se séparèrent, Sabine avait les larmes aux yeux.
— Tu sais, la Reine du Zéphyr est quelqu’un de très désagréable. Si ça te
dit qu’on fasse un truc sympa ensemble, un de ces jours, on pourrait lui
tendre une embuscade et lui piquer son pouvoir de voler. Au cas où Thronos
aimerait avoir une femme comme lui. Enfin, tu vois, quoi.
Lanthe sourit derrière ses larmes.
— Un truc sympa avec ma grande sœur ? J’adorerais.
— Et aussi, si t’es à court de pistes, tu pourrais t’intéresser à Sorcière.
Après la mort d’Omort, Sorcière leur avait livré les antidotes au morsus,
avant de fuir Tornin.
— On raconte qu’elle travaille pour le roi Lothaire, en Dacie. Non, mais
t’imagines ?
Sorcière possédait des pouvoirs de localisation !
— Tu as cessé de la chercher ?
— On l’a longtemps traquée, et pour finir, on n’a trouvé que son compère
Lothaire et son terrible livre de dettes. Mais c’est fini, ça. On dit qu’il a donné
le livre à la Dorada, je ne sais pas exactement pourquoi.
Donc, Rydstrom avait une dette de sang envers la Reine du Mal ? Cela
laissait assez mal augurer de l’avenir. Sabine et lui avaient déjà beaucoup à
faire.
Car le mystérieux Puits des Âmes… s’animait.
— Sorcière… Excellente idée, dit Lanthe. Je vais envoyer un émissaire
en Dacie.
— On a une autre idée. C’est Cadeon qui l’a eue. Si Thronos est vraiment
un démon, il est possible que tu parviennes à le convoquer.
Une femme qui couchait avec un démon – cela ne fonctionnait cependant
qu’avec certaines races – pouvait le convoquer à tout moment si elle
connaissait les rites et possédait les ingrédients ésotériques nécessaires. Le
démon se téléportait alors jusqu’à elle sans rien pouvoir contrôler.
Lanthe y avait déjà pensé. Elle s’y préparait, à vrai dire, mais avait décidé
de n’essayer qu’en dernier recours. Malgré tout l’or offert à Loa la
Commercenaire, la prêtresse n’aurait les ingrédients que d’ici trois semaines.
De toute façon, la situation restait compliquée. Thronos ne se
souviendrait pas de Lanthe lorsqu’il la verrait. Il pouvait donc la prendre pour
une ennemie. De plus, elle n’était pas certaine qu’il ait accepté le fait qu’il
était un démon.
Être convoqué comme démon par une sorceri inconnue risquait de le faire
paniquer.
— Évidemment, certaines races sont immunisées contre un tel sort,
continua Sabine. Et je n’ai jamais entendu parler d’essais sur les vrekeners.
— Remercie Cadeon de ma part. Mais c’est la dernière option que
j’envisagerai. Je dois tenir compte du fait que Thronos ne se souvient plus de
rien.
Sabine la regarda fixement.
— Hou… toi, tu as une autre carte dans ton gantelet. Tu n’avais jamais de
secrets pour moi, avant.
Elle claqua des doigts.
— Ah, mais si, je suis bête. Tu en as eu un pendant cinq siècles.
— J’économise ma magie jusqu’à demain pour pouvoir ouvrir un portail
sur Pandémonia.
Elle avait tenté le coup la veille et avait ouvert par erreur une brèche dans
le ventre du monstre. Elle l’avait aussitôt refermée, mais il planait encore
dans sa chambre une odeur d’acide gastrique.
À coup sûr, en accordant du repos à son pouvoir d’ouverture de portails,
elle pourrait atteindre cette dimension démon.
— Je pense qu’il y sera.
— Comment ? Tu veux dire qu’il a ouvert un portail ? Ah non… Tu
penses qu’il peut se téléporter ! C’est pour cela que tu es si sûre qu’il est
vivant.
Lanthe haussa les épaules. Nïx en avait parlé, dans le faux Feveris : Tu
pourrais te téléporter, et alors ? On va pas en faire un fromage. Maintenant
qu’elle y repensait, Lanthe était presque sûre que la devineresse avait dit cela
sérieusement.
La téléportation, ce n’était pas rien. Cela pouvait sauver la vie d’un
démon.
Même si Nïx n’avait rien dit, Lanthe aurait voulu y croire.
— Il faudrait que tu connaisses Thronos aussi bien que moi, Sabine. Il
surmonte toujours les obstacles. Il n’aurait pas dû survivre à sa chute, enfant.
Mais il a survécu. Il n’aurait jamais dû revoler. Il vole. Jamais il n’aurait dû
m’attraper ni ravir mon cœur. Comment pourrais-je ne pas parier qu’il s’en
est sorti ?
— Alors, pourquoi Pandémonia ?
— Je crois que son subconscient l’y emmènera. Ou alors son sang de
démon, ou quelques vestiges de notre histoire. Pandémonia est l’endroit où
Thronos et moi sommes repartis de zéro.
Melanthe, commençons par un baiser.
— Il y a là-bas une clairière dans laquelle nous nous sommes reposés, et
où nous nous sommes vraiment trouvés.
Et même retrouvés.
— Alors on t’accompagnera, Rydstrom et moi, déclara Sabine. Les
dragons de ce royaume m’intéressent beaucoup. Nous avons une femelle
extraordinaire, ici, qui a besoin de sa propre écurie de mâles. C’est quasiment
une rock star basilic.
— Non, j’irai seule. Si Thronos voit deux sorceri et un démon furie, il se
méfiera. Et même s’il n’a aucun souvenir de moi, il est possible qu’il se
souvienne de toi en tant qu’acolyte de Morgana.
— C’est trop dangereux.
— Quand on en connaît les zones, Pandémonia n’est pas si terrible que
ça. Certains endroits sont même d’une beauté envoûtante. Les dragons
peuvent être un problème, mais je me débrouillerai.
Lanthe prévoyait d’arriver là-bas avant Thronos, raison pour laquelle elle
avait fait son sac et pris une tente.
Elle ne quitterait pas l’enfer sans son homme. Melanthe, des deie sorceri,
récemment réinstallée au luxueux château de Tornin, partait camper.
— Admettons qu’il soit vivant, Lanthe. Admettons qu’il sache se
téléporter. Admettons qu’il aille à Pandémonia. Si tu arrives à le retrouver,
comment feras-tu ? Il sera peut-être si furieux contre les sorceri qu’il te tuera
d’abord et posera ses questions ensuite.
— Jamais il ne me fera de mal.
— Tu ne pourras pas lever d’un simple geste de la main le sort que
Morgana lui a jeté. Il faudra que tu disposes de tous tes pouvoirs. Elle a fait
grimper la puissance de sa magie à des niveaux astronomiques.
— Je me débrouillerai.
Le pouvoir de persuasion de Lanthe s’était renforcé ces jours derniers,
mais serait-ce suffisant ?
— Es-tu sûre de devoir lui rendre la mémoire ?
Lanthe la fusilla du regard.
— D’après ce que tu m’as dit, reprit Sabine, il avait un peu de mal à
digérer ta vie d’avant. Pourquoi ne pas le laisser dans l’ignorance ? Vous
pourriez vous rencontrer et sortir ensemble, comme si c’était la première fois.
— Il a changé. Il digère tout très bien maintenant. Et même si cela ne me
posait pas de problème de lui mentir – ce qui n’est pas le cas –, il faut que je
lui dise que nous étions ensemble.
— Pourquoi ?
— Pour qu’il ne tombe pas à la renverse dans quelques mois, quand je
donnerai naissance à un halfelin.
La sorcière Mariketa, qui avait été la première à le sentir, avait dit à
Lanthe :
— Tu sais que t’es carrément en cloque, j’espère ?
Et l’horloge biologique de Lanthe avait hurlé : « Et paf dans le mille, les
filles ! Non, mais pour qui vous me preniez ? »
Sa première réaction à elle avait été un « Bordel de merde », grommelé
façon Thronos. Mais, le temps passant, elle s’était faite à cette idée et était
maintenant officiellement ravie… enfin, le serait bientôt.
Dès qu’elle aurait retrouvé le père.
— Très drôle, dit Sabine, avant de lâcher, lorsqu’elle comprit que Lanthe
ne plaisantait pas : Mamma mi’or…
56

— Il a dû se cogner la tête en tombant. Il a… changé.


— Ses ailes ont été mangées par les flammes.
— Alors comment s’est-il retrouvé sur cette montagne ?
Tandis qu’il terminait sa patrouille de nuit à l’avant-poste, Thronos
entendit les murmures de son peuple. Il les entendait depuis une semaine.
Certains pensaient qu’il s’était téléporté jusqu’à la montagne, comme
l’aurait fait un démon. D’autres le croyaient ensorcelé – on lui aurait jeté un
sort de protection –, même si Thronos ne voyait pas ce qui pouvait leur faire
croire une chose pareille.
Tous ses sujets s’inquiétaient pour leur roi et leur avenir, et comment
aurait-il pu leur en vouloir ? Lui-même doutait de l’un et de l’autre.
Mon esprit est troublé…
Il traversa un épais banc de brouillard en écartant les ailes. Depuis
qu’elles s’étaient régénérées, voler était redevenu insupportable. Il s’était
habitué à ne plus souffrir, même s’il ignorait les raisons de ce répit.
Serrant les dents, il se posa sur le seuil de son chalet, identique à tous les
autres dans cet avant-poste. Les arbres en abritaient plusieurs milliers.
Jasen l’attendait déjà. Chaque soir, ils se retrouvaient pour discuter des
événements de la journée. Son bras droit était épuisé.
À l’intérieur, Thronos s’installa à son bureau.
— Du nouveau, aujourd’hui ?
— Rien, répondit Jasen. Le peuple est inquiet. Tout le monde a le
sentiment de vivre en sursis.
Par la seule fenêtre de sa maison, Thronos regarda la nuit. Comme
d’habitude, il ne vit guère plus loin que le manteau de brume qui enveloppait
la forêt.
Mais les humains finiraient par les trouver. Leurs protections ne les
cacheraient pas éternellement. Les vrekeners ne pouvaient pas vivre dans le
monde humain. Pas en restant unis.
Et notre unité fait notre force.
— Certains parlent de scinder notre peuple, monseigneur.
— C’est hors de question.
Jasen parut soulagé par la réaction sans équivoque de Thronos.
— Mais beaucoup sont d’accord sur un point : nous devons nous venger.
C’est Cadmus qui souffle sur les braises de la guerre.
Thronos avait entendu ces rumeurs aussi.
— Se venger d’une vengeance ? demanda-t-il. Les agissements d’Aristo
ne méritaient-ils pas des représailles ?
Thronos s’interrogeait plus que les autres sur ce point. Après tout, c’était
son frère qui avait brutalisé la pupille de Morgana. C’était son frère qui s’était
attaqué sans relâche aux sorceri.
— Vous voulez dire que nous méritions cela ?
— Non. Je veux dire que tout n’est pas noir ou blanc. Je veux dire que la
vengeance, c’est un jeu perdant-perdant. Surtout pour les immortels. Si nous
nous engageons dans cette voie, préparons-nous à nous battre pour l’éternité.
Mais quand bien même nous déciderions d’entrer en guerre, le moment est
mal choisi.
Thronos n’était pas en mesure de diriger ses troupes. Il avait été
gravement blessé dans l’explosion, avait été touché à la tête, et la guérison
était lente. Il avait des trous de mémoire et souffrait de sautes d’humeur.
Il se souvenait d’une clairière, dans les Alpes de la dimension des
mortels, où il allait jouer, enfant, mais n’avait plus aucun souvenir de ce qu’il
avait fait dix jours plus tôt.
Quand il laissait vagabonder ses pensées, elles le ramenaient toujours
vers la dimension démoniaque de Pandémonia. Il savait qu’il s’y était rendu
et qu’il avait failli y perdre la vie, qu’il y avait croisé des dragons, des
cerbères et des hordes de démons.
Dans ses rêveries, il se promenait sur les chemins de cette dimension, se
rappelait en avoir évité certains.
Il se souvenait très précisément des hiéroglyphes qu’il avait déchiffrés là-
bas – de « Adore un temple sans égal » à « La vermine qui était » –, mais ne
savait plus comment il était arrivé dans le ventre d’un monstre.
Ni comment il s’était retrouvé dans le repaire d’un dieu des mers.
En dehors de ces blancs, Thronos avait surtout le sentiment d’avoir oublié
quelque chose de fondamental, et ce souvenir flottait très, très près de la
surface de son esprit. Un peu comme un mot qu’on a sur le bout de la langue
mais qui refuse de sortir. Cela le rendait dingue.
Son cœur souffrait lui aussi, d’un manque si pesant qu’il craignait de
devenir fou. C’était comme si l’éclat de verre qui lui avait transpercé le torse
dans son enfance s’était logé une nouvelle fois tout près de son cœur et qu’il
ne pouvait pas le retirer. Lorsqu’il était seul, ses griffes se posaient
constamment sur sa poitrine et écorchaient sa peau…
— Et quand viendra-t-il, ce moment ? demanda Jasen.
Thronos leva les yeux, presque surpris par sa présence.
— Pour la guerre ? insista Jasen. Je comprends que vous hésitiez à cause
de votre reine.
— Je n’ai pas de reine, grommela Thronos en se demandant si son
chevalier n’avait pas lui aussi été blessé à la tête.
— Vous m’avez répondu la même chose lorsque je vous ai demandé si
elle avait survécu à l’explosion. Monseigneur, je suis un simple soldat, je ne
comprends pas aussi bien que vous les raisons de tout cela. Devons-nous faire
comme si elle n’avait jamais existé ? Vous vous comportez comme si vous
souhaitiez oublier qu’elle a jamais vécu, mais pourquoi ?
Jasen passa une main sur son visage, visiblement désarçonné.
— Nous savons qu’elle n’a pas participé à l’attaque, reprit-il. Quelques-
uns de vos sujets l’ont même vue se ruer sur le levier. C’est grâce à elle que
nous avons installé une alarme, et c’est elle qui l’a actionnée pour prévenir
tout le monde. On peut presque dire que notre espèce lui doit son salut.
Thronos était à bout de patience.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, dit-il lentement. Je. N’ai. Pas. De.
Reine.
— Comme il vous plaira, monseigneur. Je n’en parlerai plus, dit Jasen, à
la fois éprouvé et déçu.
— C’est cela. Fais en sorte de ne plus en parler. Et que plus personne
d’autre n’en parle !
Thronos regretta aussitôt le ton sur lequel il avait dit cela. Il se savait à
cran, toujours sur le point de céder à la colère. Et pourtant, il n’était pas rare
que, quelques instants plus tard, il ait oublié ce qui l’avait mis dans cet état.
— Quant à Cadmus et à ses envies de guerre, nous ne sommes plus ni
invisibles ni insensibles au mal. Nous vivons dans un avant-poste
indéfendable. Il ne faut pas prendre cette décision à la légère. Si nous nous
lançons dans le combat, Jasen, nous ne risquons pas seulement la défaite –
nous risquons l’extinction.
Il allait se masser les tempes pour calmer son mal de tête, mais suspendit
son geste. On le regardait. Il devait donner l’image d’un chef digne de ce
nom.
— Tant que nous n’aurons pas retrouvé un endroit où nous installer et
rebâtir notre royaume, nous ne ferons rien.
Et si nous prenions le chemin le plus long ?
Thronos écarta cette idée avant de la formuler plus complètement. Trop
tiré par les cheveux.
— Avez-vous déjà envisagé de demander l’asile à une autre faction ?
demanda Jasen. Au sein de notre alliance ?
— J’ai pensé à demander à Rydstrom le Bon, de la démonarchie furie, de
nous accorder refuge dans le domaine du Tombeau.
Les terres maudites de Rothkalina, peuplées de hors-la-loi et de dragons.
Mais après Pandémonia, Thronos ne faisait même plus attention à ces
derniers.
Cela sembla surprendre Jasen.
— J’ai correspondu avec lui, dernièrement.
Mais à propos de quoi, Thronos l’avait oublié. Il se souvenait juste
d’avoir trouvé Rydstrom agaçant mais distingué.
— Vous envisagez de fonder une colonie dans une dimension
démoniaque ?
Un très vague souvenir lui revint. Il entendit une voix étouffée, féminine,
qui disait : « Nous allons partir fonder une colonie vrekener dans une autre
dimension. »
Cette fois, Thronos prit sa tête entre ses mains et serra, jusqu’à la faire
craquer. Ma mémoire, ma tête…
— Mais pour l’instant, que faisons-nous, monseigneur ?
Au prix d’un réel effort, Thronos répondit d’un ton neutre :
— Nous récupérons. Nous planifions.
Jasen ouvrit la bouche, puis la referma. Thronos savait quelle question le
chevalier essayait de lui poser depuis une semaine – mais il ignorait quelle
réponse y apporter.
— Monseigneur… me direz-vous comment vous êtes arrivé sur cette
montagne ? osa finalement demander Jasen. Des centaines d’entre nous vous
ont simplement vu… apparaître.
Dans sa chute, Thronos avait désespérément souhaité rejoindre son
peuple. L’air s’était mis à siffler autour de lui ; il avait entendu son cœur
battre contre ses tympans brisés. Soudain, il avait été pris d’un étrange
tournis, si violent qu’il avait fermé les yeux. Lorsqu’il les avait rouverts, il se
trouvait parmi les siens.
Je me suis téléporté pour la première fois.
Depuis une semaine, il hésitait à révéler ce secret. S’il possédait cette
aptitude, d’autres devaient la posséder aussi.
Après ses voyages, il lui avait fallu envisager sérieusement que du sang
démon coulât dans leurs veines. N’avait-il pas réussi à déchiffrer des
inscriptions étranges à Pandémonia, comme si la mémoire de cette langue
avait été génétiquement inscrite en lui ? Ne s’était-il pas senti chez lui dans
cette dimension aux conditions de vie si rudes ? Pourquoi se sentait-il encore
attiré par ces terres sauvages et tourmentées ?
Pouvoir se téléporter serait un avantage précieux en cas de guerre. Mais
son peuple venait de perdre son roi et son royaume ; il était encore trop tôt
pour lui révéler ses origines démoniaques.
En arrivant à l’avant-poste, il s’était laissé une nuit pour découvrir son
nouveau talent. Il avait visualisé le temple d’or. Quelques instants plus tard, il
s’était senti pris d’un vertige et, en un éclair, s’était retrouvé là-bas. Quand il
avait passé les doigts sur les briques, le tesson invisible, dans sa poitrine,
l’avait de nouveau transpercé, comme s’il se vengeait.
Quand il avait survolé un champ de bataille étrangement silencieux, sur
un plateau, près d’une rivière de lave, le tesson s’était enfoncé un peu plus
profondément.
Et lorsqu’il s’était posé au cœur d’une forêt, dans une clairière, pour
reprendre des forces, la douleur avait été insupportable.
Dans un hurlement, il était retourné à l’avant-poste, décidé à ne jamais
remettre les pieds à Pandémonia. Mais dès le lendemain, l’attrait de cette
dimension infernale avait été trop fort…
— Je vais te répondre, Jasen, dit-il après un long silence. Mais à toi seul
pour le moment.
— Oui, monseigneur ?
— Si tu désires vraiment atteindre un lieu, tu l’atteindras.
Le regard de Jasen s’illumina.
— Très bien, monseigneur.
Et, juste avant de s’en aller, il se retourna et dit :
— Je suis heureux que vous soyez notre roi.
Thronos voulait juste être digne de son titre.
Non, c’était faux. Il voulait autre chose, une chose qu’il désirait avec une
intensité qui le bouleversait. Mais il ne parvenait pas à savoir quoi.
Seul, il se dirigea vers son lit de camp. Il avait besoin de dormir pour
guérir. Mais, allongé, la douleur qui vrillait son corps était plus insupportable
encore.
Le sommeil ne vint pas. Il avait le sentiment de devoir être ailleurs,
n’importe où mais ailleurs. « Agité » était un piètre mot pour décrire l’état de
profonde confusion dans lequel il se trouvait.
Son sexe se raidit, se mit à palpiter de façon insistante, comme s’il
voulait décharger. Cette pression ne fit qu’ajouter au malaise de Thronos.
Un dernier voyage, peut-être…
Il ne put résister. Fermant les yeux, il imagina la clairière dans la forêt et
se tendit pour se téléporter.
De la fraîcheur de son chalet, il plongea dans une eau pétillante et
chaude. Il leva les yeux vers les immenses cacatois, s’extasia encore une fois
devant les bulles qui flottaient dans l’air et les gouttes qui hésitaient en
permanence entre monter et descendre.
Quelle chance elles ont !
Pourquoi se disait-il cela ? Il agita une aile, poussant les bulles d’air.
C’était un geste futile, et pourtant cela éveilla de la peine en lui. Le tesson
était de retour, creusait ses chairs. Il faillit s’arracher les cheveux, puis se
tourna et planta son poing dans le tronc le plus proche.
Quitte cet endroit qui te fait souffrir. Retourne à l’avant-poste.
Il s’en fit alors le serment : jamais il ne reviendrait dans cet endroit… tant
qu’il n’aurait pas recouvré ses esprits.
Pandémonia ne mène à rien.

Lanthe inspira un grand coup.


— Je suis prête, annonça-t-elle au petit groupe réuni dans sa chambre.
Rydstrom croisait les bras. Cadeon aurait fait de même s’il n’avait pas eu
un enfant dans les siens. Holly portait l’autre jumelle et semblait se faire du
souci pour Lanthe. Sabine aussi, qui avait renoncé à son masque
d’indifférence.
— C’est trop dangereux, Lanthe, dit Rydstrom.
Ils persistaient à vouloir l’accompagner. Tous. Enfin, sauf les jumelles.
Ces petites chipies étaient capables de trouver Pandémonia « super fun ».
— Nous en avons déjà parlé, dit Lanthe. Si Thronos voit arriver deux
immenses démons, une Valkyrie et deux sorceri, il sera sur la défensive.
Reconnaissez qu’on aura l’air d’une bande de voyous en quête d’un mauvais
coup. Encore une fois, faites-moi confiance : tout va bien se passer.
En admettant qu’elle arrive à gagner Pandémonia, Lanthe était aussi prête
qu’elle pouvait l’être. Sabine avait insisté pour lui prêter sa capacité de parler
aux animaux. Si un dragon voulait lui faire la causette, elle serait au taquet.
Lanthe avait également revêtu le pectoral que Sabine avait le plus
souvent porté au combat. « Pour ma nièce ou mon neveu halfelin, il te faut
une protection digne de ce nom », avait grommelé celle-ci. Elle avait aussi
mis des bottes plus confortables (pas de talons aiguilles, cette fois !) et des
leggings en cuir – autant les porter tant qu’elle entrait encore dedans !
— Tu ne vas pas juste tomber nez à nez avec lui, là-bas, dit Sabine. Et si
tu le rates ?
Lanthe alla prendre son sac à dos.
— C’est pour ça que je vais rester.
Silence stupéfait.
Ce fut Cadeon qui reprit ses esprits le premier.
— Toi ? Camper ? En enfer, en plus ? Arrêêête.
— Ça suffit, Cade, dit Holly en lui donnant une petite tape.
— Reconnais quand même que c’est drôle.
Lanthe souffla sur sa frange pour dégager son front. Apparemment, tous
ici avaient oublié qu’elle avait déjà campé en enfer. Bon, d’accord, elle
n’était pas seule…
— J’étais contre le fait que tu y ailles pour quelques heures, et
maintenant, tu ne sais même pas quand tu vas rentrer ? s’emporta Sabine. Et
arrête de me dire que vraiment, c’est pas si mal, là-bas, parce que je vais
hurler !
— J’ai fait tout ce qu’il m’était possible de faire ici. Dans quelques jours,
je viendrai aux nouvelles.
— Tu es priée de fournir des preuves de vie, intervint Rydstrom.
— Si je n’ai pas trouvé Thronos d’ici trois semaines, je reviendrai pour le
convoquer. Et Sabine, je t’assure que ce n’est vraiment pas si mal, là-bas.
Comme Sabine allait répliquer, elle ajouta :
— Le petit oiseau doit prendre son envol, sœurette.
— Génial, grogna Sabine. Elle parle déjà par métaphores aviaires.
Holly pouffa, puis reprit son sérieux.
Lanthe regarda sa sœur. Elle n’aimait pas qu’elle s’inquiète, mais qu’y
pouvait-elle ?
— Allez, il est temps que j’y aille. Je suis rechargée, déterminée et prête
à me lancer… toute seule.
Rydstrom passa un bras autour des épaules de Sabine.
— Elle n’a pas tort, cwena.
« Petite reine », en démon. C’était le surnom qu’il lui donnait.
— Arrive un moment où l’on doit leur faire confiance. C’était pareil pour
moi avec Cadeon, poursuivit Rydstrom.
— Il ne lui a fallu que mille cinq cents ans, remarqua ce dernier.
Aly fit une bulle avec son chewing-gum et tira sur son oreille pointue en
même temps. Cadeon s’extasia.
— Laisse au moins le portail ouvert, dit Sabine. Jusqu’à ce qu’on soit sûr
que tu es arrivée dans le bon royaume.
— D’accord, grommela Lanthe. Si ça peut te rassurer.
— N’oublie pas ce qu’on a dit, Lanthe, ajouta Rydstrom.
Maintenant qu’il savait qui était vraiment Thronos, il avait officiellement
offert l’asile à Rothkalina à tous les vrekeners. Sabine l’offrait aussi, d’assez
mauvaise grâce.
— Merci. Vraiment.
Mais Lanthe avait une autre idée. Une idée tellement folle qu’elle n’en
avait parlé à personne.
Rêvant de retrouver Thronos et de lui rendre la mémoire, elle sentit la
magie l’envelopper, courir dans ses veines. Elle leva les mains, ouvrit une
brèche.

Pour moi… et pour notre enfant.


Lanthe dirigea le portail droit sur la clairière – en théorie. Fermant les
yeux, elle pria pour trouver des bulles en apesanteur, et pas un estomac géant.
57

La douleur de Thronos devenait insupportable.


Il avait décidé de partir, mais au dernier moment, s’était cru sur le point
de se souvenir de quelque chose. Au diable la douleur. Il était resté dans la
clairière.
Thronos connaissait la douleur. Il pouvait la contrôler.
Le jour amorçait sa longue descente vers le crépuscule. Étant donné la
lenteur avec laquelle le temps s’écoulait ici, il avait déjà passé trop de temps
loin de l’avant-poste. Mais partir aurait été lâche. Et il n’était pas l…
Un mouvement, derrière lui ? Il fit volte-face.
Au centre de la clairière, l’air se troubla. Une brèche se forma. Un
portail.
D’un pas prudent en sortit la femme la plus éblouissante que Thronos
avait jamais vue.
De longs cheveux noirs. Des lèvres rouges et charnues. Des yeux aussi
bleus que le ciel qu’il avait perdu avec la chute de son royaume.
Le sentiment de vide, d’absence qui le rendait fou… s’atténua. Comme si
un aimant l’attirait vers elle, ses pieds avancèrent dans sa direction.
Mais elle était vêtue comme une sorcière, avec un casque métallique, un
pectoral et un médaillon en or qui sortait de l’ordinaire. Et ce pantalon
étrange qui moulait délicieusement ses formes. Il passa une main sur sa
bouche, tentant de se concentrer. Ce n’était pas chose facile, devant une
vision pareille.
Une sorcière pouvait craindre qu’il ne lui veuille du mal. Après Morgana,
il préférait se méfier de celle-ci aussi.
Lorsqu’elle le verrait, elle risquait de repartir en courant et de disparaître
dans son portail. À cette idée, la panique l’étreignit. Pourquoi pensait-il
qu’elle fuirait ?
Puis elle le vit, et parut ne pas en croire ses yeux. Elle lâcha le sac qu’elle
portait et avança d’un pas rapide, corps tendu, lèvres entrouvertes… comme
si elle était sur le point de se jeter dans ses bras, mais se retenait. Non, c’était
impossible. Son esprit mal en point lui jouait des tours.
Elle s’arrêta. Il écarta les mains, paumes ouvertes, et lâcha
précipitamment :
— Je m’appelle Thronos Talos, et je ne te veux aucun mal, sorcière.
Ses yeux se mirent à scintiller avec un éclat métallique.
— Je sais, répondit-elle. Et je ne te veux pas de mal moi non plus.
Elle était minuscule et frêle, n’aurait pas fait de mal à une mouche.
Quoique… Avec les sorceri, il fallait se méfier des apparences.
Son attitude amicale l’encouragea à faire un pas de plus. Il veilla à ne pas
boiter devant une aussi jolie créature.
— Je m’appelle Lanthe.
Et visiblement, le fuir n’était pas du tout dans ses intentions. Une
nouvelle fois, il eut l’étrange impression qu’au contraire, elle se retenait de
l’approcher plus encore.
Elle ne semblait pas surprise non plus par le paysage. Comme si elle était
déjà venue dans cette clairière. Thronos avait presque cru être le seul à
connaître son existence.
Tout autour d’elle, des gouttes flottaient et des bulles rebondissaient,
mais elle ne le quittait pas des yeux. Lorsqu’elle pencha la tête sur le côté, ses
cheveux noirs glissèrent sur son épaule, lui envoyant des effluves de son
parfum.
Il inspira avidement. Ses muscles se tendirent.
Ciel. Bercail.
Cette créature exquise était… son âme sœur. Un sentiment de déjà-vu le
submergea.
— Tu veux bien ne pas refermer ce portail et parler avec moi, Lanthe ?
Elle fit oui de la tête et retourna vers le portail pour pencher la tête à
l’intérieur. Seigneurs, le corps de cette femme ! L’embrasser ou la serrer dans
ses bras, il n’aurait su dire ce qui lui faisait le plus envie.
Tout ce qu’il savait, c’était que le tesson sortait peu à peu de sa poitrine.
Lanthe semblait parler à quelqu’un, de l’autre côté. Allait-on la forcer à
rentrer ? Qui avait pu laisser partir une femme pareille ?
Le visage de Thronos se décomposa. Une femme aussi incomparable
avait forcément une âme sœur.
— Oui, oui, à