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Alchimie de la douleur

1 L'un t'éclaire avec son ardeur,


L'autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l'un : Sépulture1 !
Dit à l'autre : Vie et splendeur !

5 Hermès2 inconnu qui m'assistes


Et qui toujours m'intimidas,
Tu me rends l'égal de Midas3,
Le plus triste des alchimistes ;

Par toi je change l'or en fer


10 Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire4 des nuages

Je découvre un cadavre cher,


Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages5.

Charles BAUDELAIRE, les Fleurs du mal, in « Spleen et idéal », 1857

Présentation
Epoque Milieu du 19eme Siècle
(Mouvement) -
Contextualisation Epoque de renouvellement de l’esthétique poétique
Auteur Charles Baudelaire, poète moderne
Œuvre Les Fleurs du Mal ; recueil poétique, paru en 1857

Texte Titre. « Alchimie de la douleur »


Ecriture poétique. Il s’agit d’un sonnet d’octosyllabes.
Situation dans l’œuvre. Le poème appartient à la section « Spleen et
Idéal ».
Situation d’énonciation et thème. Baudelaire s’adresse à la
« Nature », puis à « Hermès » pour définir ses pouvoirs poétiques
maléfiques.

LECTURE du texte

Pb : On peut se demander en quoi, dans ce sonnet, le poète se définit comme « maudit ».

1
La sépulture est le lieu où est enterré un mort, sa tombe.
2
Hermès (Mercure), dieu de la mythologie, invente le feu et le donne aux hommes. Hermès
Trismégiste révèle les mystères de l’univers à quelques initiés. Ici, le poète se place sous
cette protection.
3
Midas : personnage de la mythologie. Ce Roi a le pouvoir de transformer tout en or, ce qui
provoque sa perte ; ses pouvoirs d’alchimiste sont néfastes.
4
Le suaire est le drap dans lequel est enveloppé un mort.
5
Un sarcophage est un tombeau égyptien.
Analyse linéaire.
R O C
Titre « alchimie de la « alchimie » renvoie au Le poète définit la
douleur » pouvoir magique qui dynamique de transformation
prétendait transformer un du réel par la poésie
métal commun (le fer) en un lorsqu’elle est marquée par le
métal précieux (l’or) « spleen ».

+ « de la douleur » : terme Le titre est ambigu : s’agit-


qui annonce la souffrance il de
morale, et qui peut se 1. la transformation de
rattacher au thème du spleen la souffrance (en
poésie inspirée) ?
2. ou la transformation
créée par la douleur ?
Ici, c’est le sens 2. La magie
est inversée. Voici ce que
montre le poème.
1er quatrain. Le poète s’adresse à « Nature » et définit deux types d’humanité
antithétiques. Registre didactique.
« Nature ! » Apostrophe du poète + Le poète s’adresse à une
majuscule qui allégorise la entité sacrée pour définir une
nature + point d’exclamation. vérité générale.
« L'un (…) Strophe bâtie sur un rythme Le poète oppose deux
L'autre » binaire reposant sur la puissances opposées de
«  dit à l'un (…) Dit à répétition des pronoms manière parallèle.
l'autre » indéfinis « l’un/l’autre »
«  t'éclaire avec son ardeur, Double antithèse présentée
/ met son deuil » en chiasme : Les deux puissances
+ «  Sépulture !  / Vie et -Métaphore de la opposées sont la vie et la
splendeur ! » lumière incandescante mort.
par le champ lexical :
« éclaire/ ardeur / Le poète met donc en
spendeur » opposition les forces de la
- vs lexique de la vie à celles de la mort,
mort : « deuil / distinguant aisni deux types
sépulture ». d’humanité portés soit vers
l’énergie vitale, soit vers la
+ allitération en /R/ : mort.
« éclaiRE/ aRdeuR /
splendeuR » qui suggère
l’énergie vitale.
«  Ce qui dit à l'un : Sépulture ! Construction rythmique Les deux puissances
Dit à l'autre : Vie et splendeur ! » binaire identique : opposées sont ainsi mises en
 Césure très marquée équivalence, en une tension
 Répétition du verbe permanente qui semble
« dire » sceller le destin des humains.
 Phrases non verbales registre tragique. La suite
exclamatives mais montrera que le poète se
antithétiques définit du côté de l’humanité
souffrante, aspirée par la
mort.
Vers 5 à 14. Le poète s’adresse à Hermès (Trismégiste) qui l’inspire et lui donne un
pouvoir funeste – cf. sens du titre : « Alchimie de la douleur ».
« Hermès inconnu » Apostrophe au dieu Le poète s’adresse à une
« Hermès » + adjectif divinité qui symbolise le
« inconnu » : dieu qui ne se pouvoir occulte, magique.
manifeste qu’auprès des
initiés : cf. Hermès
Trismégiste 
«  qui m'assistes 2 propositions subordonnées
Et qui toujours m'intimidas » relatives caractérisant le dieu Le poète souligne la
de manière antinomique. Le puissance ambiguë du dieu
présent « assistes » exprime sur lui :
une action dans la durée qui
se prolonge au présent. Le H est un auxiliaire du poète
passé simple « intimidas » et il lui permet d’avoir des
renvoie à un passé d’effroi. pouvoirs magiques, réservés
à quelques initiés… Mais son
+ + pouvoir le met sous sa
« Par toi » (v. 9) Position du groupe « par domination.
toi » au vers 9 qui met en Le poète est passif, soumis.
valeur le pouvoir du dieu sur
le poète
«  Tu me rends Verbe qui souligne la
dépendance du poète dont le
pouvoir est subordonné au Le poète est l’élu du dieu.
dieu. Mais, loin de faire de lui, un
être comblé, il est au
6
l'égal de Midas , Analogie du poète avec un contraire marqué par une
roi de la mythologie qui reçut forme de destinée tragique
le pouvoir (néfaste) de tout qui le conduit à sa perte,
transformer en or. comme le suggère
l’assimilation à Midas.
Le plus triste des Superlatif de supériorité à
alchimistes » valeur hyperbolique + sens
fort de l’adjectif « triste » qui
suggère une forme
d’abattement et de
malédiction

« Par toi je change / Je Reprise anaphorique du Le poète semble ici énoncer


découvre / Je bâtis de grands pronom personnel sujet « je » ses pouvoirs personnels de
sarcophages. + verbes « changer/ manière éclatante… Mais…
découvrir / bâtir »
«  je change l'or en fer Antithèses : Ce sont des pouvoirs
Et le paradis en enfer » « or/ fer » d’alchimie paradoxaux qui
6
Midas : personnage de la mythologie. Il est un Roi qui a le pouvoir de transformer tout en or ; ses pouvoirs
d’alchimiste sont néfastes.
« paradis / enfer » métamorphosent ce qui est
précieux ou idéal en
cauchemar. La création
poétique n’exprime que la
dégradation et l’horreur.
« Dans le suaire des nuages Champ lexical de la mort : Le pouvoir d’alchimiste du
Je découvre un cadavre « suaire / cadavre / poète est négatif : il est
cher » sarcophages » associé à la mort, à
l’angoisse. Les visions
« Et sur les célestes rivages Lexique du payasage : poétiques morbides
Je bâtis de grands « nuages / célestes rivages » l’entraînent vers la
sarcophages » qui renvoie à une dimension destruction. Il s’agit d’un
spirituelle pouvoir de transformation du
réel inversé : au lieu de la
magnifier, il l’anéantit.

Conclusion non rédigée. En définitive, dans ce sonnet, le poète se définit comme


« maudit »…

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