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Farid EL BACHA

Professeur à la faculté de droit de Rabat -Agdal

Droit des obligations


Les faits juridiques
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

I - OUVRAGES GENERAUX

- AZZIMAN (O) : Le contrat, éd. Le Fennec, 1995.

- CARBONNIER(J) : Droit Civil Tome 4, Les obligations, 22ème éd. 2000.

- MALINVAUD (Ph.) : Droit des obligations, les mécanismes juridiques des relations économiques,
10ème éd. 2007.

- TERRE (F), SIMLER (P) LEQUETTE (Y) : Les obligations, 10ème éd., Dalloz, 2009.
- BENABENT (A) :Droit civil, Les obligations, Coll.Domat droit privé, Paris, Montchrestien, 2014.
- BRUSORIO-AILLAUD ( M) :Droit des obligations, Coll.Paradigme, 2015-2016.

- ‫ ﻣطﺎﺑﻊ دار اﻟﻘﻠم‬،‫ اﻟﻧظرﯾﺔ اﻟﻌﺎﻣﺔ ﻟﻼﻟﺗزاﻣﺎت ﻓﻲ ﺿوء ﻗﺎﻧون اﻻﻟﺗزاﻣﺎت واﻟﻌﻘود اﻟﻣﻐرﺑﻲ ﻓﻲ ﺟزﺋﯾن‬:‫ﻣﺎﻣون اﻟﻛزﺑري‬
.1974 ‫ﺑﯾروت‬
- ،‫ دراﺳﺔ ﻋﻠﻰ ﺿوء اﻟﻘﺿﺎء واﻟﻔﻘﮫ دار اﻷﻣﺎن‬،‫ وﺟﮭﺔ ﻧظر ﺧﺎﺻﺔ ﻓﻲ اﻟﻘﺎﻧون اﻟﻣدﻧﻲ اﻟﻣﻌﻣق‬:‫ﻋﺑد اﻟﻘﺎدر اﻟﻌرﻋﺎري‬
2010.
2012- .‫ ﻣﻧﺷورات ﺳﻠﺳﻠﺔ اﻟﻣﻌرﻓﺔ اﻟﻘﺎﻧوﻧﯾﺔ‬،‫ ﻣﻧﺎھﺞ اﻟﻘﺎﻧون اﻟﻣدﻧﻲ اﻟﻣﻌﻣق‬:‫أﺣﻣد ادرﯾوش‬

II – TEXTES DE LOIS

- Dahir des obligations et contrats, 12 août 1913

- D.O.C annoté, François Paul Blanc, Sochepress, 2001

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ABREVIATIONS

Bull.Civ :Bulletin Civil

CAR : Cour d’appel de Rabat

CC :Cour de Cassation

C. Civ :Code civil

C S Civ : Cour Suprême, Chambre Civile

C S Soc : Cour Suprême, Chambre Sociale

D : Dalloz

DOC : Dahir des Obligations et Contrats

GTM : Gazette des tribunaux du Maroc

JCP : Jurisclasseur périodique

JCS : Jurisprudence de la cour suprême (en arabe)

RACAR : Recueil des arrêts de la cour d’appel de Rabat

RJL : Revue de jurisprudence et de lois (arabe)

RJPEM : Revue juridique, politique et économique du Maroc

RMD : Revue Marocaine de Droit

Trib.1ère Inst : Tribunal de 1ère Instance.

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PLAN

INTRODUCTION

I - NOTION D’OBLIGATION

II - CLASSIFICATIONS DES OBLIGATIONS


1°) La classification légale
2°) Les classifications doctrinales

TITRE 1
LES FAITS JURIDIQUES DOMMAGEABLES

LA RESPONSABILITE CIVILE DELICTUELLE

1°) Responsabilité contractuelle et responsabilité délictuelle


2°) Responsabilité civile et responsabilité pénale

CHAPITRE PRELIMINAIRE
LES FONDEMENTS DE LA RESPONSABILITE CIVILE DELICTUELLE

SECTION1
PRESENTATION DES DIVERS FONDEMENTS

§1- Les fondements classiques : la faute et le risque

1°) La responsabilité fondée sur la faute


2°) La responsabilité fondée sur le risque

§2 - Les fondements plus récents : la garantie et le principe de précaution

1°) La garantie
2°) Le principe de précaution

SECTION 2
LES FONDEMENTS DE LA RESPONSABILITE CIVILE DELICTUELLE EN DROIT POSITIF

§1- Le déclin de la faute

§2- La place toujours importante de la faute

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Partie 1
LES CONDITIONS DE LA RESPONSABILITE CIVILE

CHAPITRE 1
LE FAIT GENERATEUR DE RESPONSABILITE

SECTION 1
LES REGIMES GENERAUX DE RESPONSABILITE

§1 - La responsabilité du fait personnel


1°) Notion de faute
A - L’illicéité ou la violation d’un devoir (l’élément objectif)
B - L’imputabilité de la violation du devoir (l’élément subjectif)

2°) La faute dans l’exercice d’un droit : la théorie de l’abus de droit


3°) Les faits justificatifs.

§ 2 – La responsabilité du fait d’autrui

I - LA RESPONSABILITE DES PARENTS DU FAIT DE LEURS ENFANTS MINEURS


1°) Les conditions d’application de la présomption
2°) La portée de la présomption pesant sur les parents ( les conditions d’exonération des parents).

II - LA RESPONSABILITE DES COMMETTANTS DU FAIT DE


LEURS PREPOSES
1°) Les conditions de la responsabilité des commettants
a - Une relation de commettant à préposé
b - Le dommage doit avoir été causé dans l’exercice des fonctions du préposé

2°) Les effets de la responsabilité des commettants

III - LA RESPONSABILITE DES ARTISANS

IV - LA RESPONSABILITE DES INSTITUTEURS

§3 - La responsabilité du fait des choses


A - Une chose
B - Le fait de la chose
C - La garde de la chose
D - Les causes d’exonération de la responsabilité du fait des choses

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SECTION 2
LES REGIMES SPECIAUX DE RESPONSABILITE

§1- Les régimes spéciaux prévus par le DOC : la responsabilité du fait des animaux et la responsabilité
du fait de la ruine d’un bâtiment
A - La responsabilité du fait des animaux
B - La responsabilité du fait de la ruine d’un bâtiment

§2-Les régimes spéciaux prévus par des textes particuliers

A - L’indemnisation des victimes d’accidents de circulation


B - La loi du 12 mai 2003 relative à la protection et à la mise en valeur de l’environnement
C - La loi 12/02 du 7 Janvier 2005 relative à la responsabilité civile en matière de dommages
nucléaires
D - La loi 24-09 du 17 août 2011 relative à la sécurité des produits et des services

CHAPITRE 2
LE DOMMAGE

SECTION 1
LES CATEGORIES DE DOMMAGES

SECTION 2
LES CARACTERES DU DOMMAGE REPARABLE

CHAPITRE 3
UN LIEN DE CAUSALITE ENTRE LE FAIT GENERATEUR ET LE DOMMAGE

TITRE 2 LES FAITS JURIDIQUES PROFITABLES


LES QUASI-CONTRATS

CHAPITRE 1
LA GESTION D’AFFAIRES

SECTION 1
LES CONDITIONS DE LA GESTION D’AFFAIRES

SECTION 2
LES EFFETS DE LA GESTION D’AFFAIRES

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CHAPITRE 2
LE PAIEMENT DE L’INDU

SECTION 1
LES CONDITIONS DE LA REPETITION DE L’INDU

SECTION 2
LES EFFETS DE LA REPETITION DE L’INDU

CHAPITRE 3
L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

SECTION 1
LES CONDITIONS DE L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE
1°) Un enrichissement et un appauvrissement corrélatif
2°) Absence de cause de l’enrichissement

SECTION 2
LES EFFETS DE L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

LES FAITS JURIDIQUES DOMMAGEABLES

LA RESPONSABILITE CIVILE DELICTUELLE

Selon l’article 1er du DOC, les obligations dérivent des conventions et autres déclarations
de volonté, des quasi-contrats, des délits et des quasi-délits. Les conventions et autres
déclarations de volonté constituent des sources volontaires d’obligations. Ces dernières
ont été voulues, les parties ont voulu assumer les conséquences de leurs engagements.
L’inexécution de ces engagements, le retard dans leur exécution ou une exécution
défectueuse peuvent engendrer une responsabilité de nature contractuelle.

Les quasi - contrats, les délits et les quasi -délits sont des sources involontaires
d’obligations. Dans toutes ces situations, une personne va se trouver obligée sans l’avoir
voulu et sans avoir voulu assumer les obligations qui seront mises à sa charge. Il peut s’agir
d’un fait qui lui est profitable, comme dans les situations de quasi-contrats. Il peut
également s’agir, et c’est le cas le plus fréquent, de faits dommageables qui sont à l’origine
d’une responsabilité civile. Un dommage est causé, il doit être réparé si la responsabilité
est engagée.

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La responsabilité civile est donc l’obligation de répondre des conséquences dommageables
de ses actes. Elle a pour objectif de réparer le dommage causé à la victime. Elle se distingue
de
- la responsabilité politique où un gouvernement doit répondre devant un Parlement,
- de la responsabilité administrative où l’administration doit répondre des dommages
qu’elle cause,
- de la responsabilité morale où une personne doit répondre devant sa conscience,
- de la responsabilité pénale où une personne doit répondre devant la société pour
une infraction commise et
- de la responsabilité disciplinaire où une personne doit répondre devant un ordre
professionnel.

On perçoit déjà l’intérêt pratique du droit de la responsabilité civile délictuelle. Qu’un


dommage soit causé par un conducteur automobile, un médecin, un enfant en bas âge, un
préposé …. le droit de la responsabilité a vocation à s’appliquer. Les affaires de
responsabilité civile occupent ainsi une part importante du contentieux porté devant les
tribunaux.

Sur le plan théorique et des principes, la responsabilité civile met en cause toute
l’organisation sociale puisqu’elle délimite le domaine du licite et de l’illicite. Il s’agit en effet
de savoir quand on peut agir impunément et quant on doit répondre de ses actes
dommageables.

Le droit de la responsabilité civile délictuelle offre également un bel exemple d’un droit
jurisprudentiel. A partir de textes limités, les tribunaux ont construit le droit de la
responsabilité en précisant les règles applicables aux différents régimes de responsabilité.
Les juges ont découvert des responsabilités qui n’étaient pas prévues par les textes
(responsabilité du fait des choses, obligation de sécurité pesant sur les transporteurs….) et
modifié le régime de responsabilités existantes aboutissant à multiplier des cas de
présomption de responsabilité.
Aidée en cela par la doctrine, la jurisprudence a contribué au progrès et à l’évolution du
droit de la responsabilité, en dépit des insécurités juridiques et des flottements inévitables
inhérents à la création jurisprudentielle.

Pour mieux appréhender la notion de responsabilité civile délictuelle, il importe de


distinguer responsabilité contractuelle et responsabilité délictuelle d’une part,
responsabilité pénale et responsabilité civile d’autre part.

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Il sera alors plus utile de tenter de répondre à une question essentielle : Pourquoi une
personne est-elle obligée de réparer le dommage causé ? C’est le problème du fondement
de la responsabilité. (Chapitre Préliminaire).

1°)La distinction responsabilité contractuelle - responsabilité délictuelle. La


responsabilité civile contractuelle sanctionne l’inexécution ou le retard dans l’exécution
d’un contrat. La responsabilité contractuelle est le prolongement de la violation
d’obligations contractuelles. Ses contours relèvent souvent de la volonté des parties
contractantes.
La responsabilité civile délictuelle, quant à elle, sanctionne un dommage né en dehors de
toute relation contractuelle. Par délictuelle, il faut entendre responsabilité engagée à la suite
d’un délit au sens strict (fait volontaire et illicite) ou d’un quasi-délit (fait involontaire et
illicite). Entre le conducteur qui blesse un piéton et qui va réclamer réparation, il n’y a pas
de convention. La responsabilité civile délictuelle correspond à l’obligation de répondre
de la violation de l’obligation générale de ne pas causer de dommage à autrui par son fait
personnel, par le fait des personnes dont on doit répondre ou par le fait des choses dont
on a la garde. Elle trouve ses fondements dans la loi et non dans la volonté des parties.

Le principe de cette distinction est simple mais en pratique il soulève parfois certaines
difficultés.

En matière de transport bénévole de personnes , la jurisprudence avait très tôt considéré


qu’ « il existe incontestablement entre celui qui sollicite ou accepte de participer à l’usage
d’une voiture automobile et le gardien de celle-ci qui consent ou offre spontanément cette
participation, une convention sui generis qui, pour être purement de bienfaisance,
n’engendre pas moins des obligations ; que, par l’échange certain des volontés,
l’automobiliste s’engage à transporter le tiers qui monte dans sa voiture… ». Opérant un
revirement de jurisprudence, la Cour Suprême décide en 1967 de placer la responsabilité
civile du transporteur bénévole de personnes sur le terrain de la responsabilité délictuelle
(art.88 du DOC) et non contractuelle (C.S, 20-12-1967 ; GTM, 1968, n°2, p.23-24).

S’agissant du transport rémunéré, il a été décidé que la responsabilité contractuelle du


transporteur prévue à l’article 106 de l’ancien code commerce ne joue que tant que le
voyageur reste en contact avec le véhicule. Elle prend fin et laisse place à une responsabilité
délictuelle, fondée sur l’article 88 du D.O.C., lorsque le voyageur quitte momentanément
le véhicule pour des motifs personnels. En l’espèce, c’est à bon droit, décide la cour

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suprême, que la décision attaquée a appliqué les règles de la responsabilité délictuelle
puisqu’il n’est pas contesté que l’accident est survenu au moment où le voyageur avait les
pieds au sol. (C.S. Civ., 18-1-1978, R.J.P.E.M., 1978, n. 34, p. 270 ; R.J.L., 1979, n.129, p.
28). Selon l’article 485 du nouveau code de commerce (1996), le transporteur répond des
dommages qui surviennent à la personne du voyageur pendant le transport. Sa
responsabilité ne peut être écartée que par la preuve d’un cas de force majeure ou de la
faute de la victime.

De même, la responsabilité du médecin est de nature contractuelle et les rapports existant


entre un médecin et un malade constituent un « contrat sui generis ». (Trib.1ère
Inst.Casablanca, 24-12-1945, GTM, 1946. N°973, p.51, C.A.R, 29-1-1946, GTM, 1946,
n°976, p.76).
Depuis 1936, la responsabilité médicale est classiquement une responsabilité de type
contractuelle. En effet, à cette date, la cour de cassation française, dans l’arrêt « Mercier »
(Cour de cassation, Civ., 20 mai 1936) a considéré « qu’entre le médecin et son client, se
forme un véritable contrat, comportant pour le praticien l’engagement, sinon bien
évidemment de guérir le malade, ce qui n’a jamais été allégué, du moins de lui donner des
soins non pas quelconques mais consciencieux, attentifs et réserves faites de circonstances
exceptionnelles, conformes aux données actuelles de la science ; que la violation, même
involontaire de cette obligation contractuelle est sanctionnée par une de même nature,
également contractuelle ». Il existe cependant des situations où cette responsabilité sera de
nature délictuelle, lorsqu’aucun contrat n’a pu se former entre le médecin et son patient
(patient inanimé, mineur ou incapable). Le dommage peut également être situé hors du
champ contractuel et ne pas participer de l’acte médical proprement dit. (Un patient
trébuchant au sein du cabinet médical sur une marche mal réparée).

La distinction peut également soulever quelques difficultés lors du processus de formation


du contrat. Il est permis de mettre fin aux pourparlers à tout moment en vertu du principe
de la liberté contractuelle. Cette rupture ne doit pas être fautive, abusive sous peine de voir
la responsabilité, de celui qui rompt les pourparlers, engagée en vertu de la responsabilité
délictuelle du fait personnel et non contractuelle. Il en est également ainsi en cas de
violation d’une obligation précontractuelle de renseignement. Ainsi la responsabilité
encourue dans les situations précontractuelles, c’est-à-dire lorsque le fait générateur se

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produit avant la formation du contrat, demeure en principe de nature délictuelle.

La responsabilité contractuelle suppose l’existence d’un contrat valable. La responsabilité


née d’un contrat annulé est de nature délictuelle. L’exploitation d’une situation de faiblesse
du contractant ou l’utilisation de manoeuvres dolosives ayant conduit à la formation du
contrat peut ainsi entrainer des actions en responsabilité délictuelle car dans ces situations
le contrat, annulé, est censé n’avoir jamais existé.

Le contractant qui se plaint de l’inexécution d’un contrat peut-il, si tel est son intérêt,
placer son action en responsabilité sur le terrain de la responsabilité civile délictuelle ? Le
contractant a –t-il le choix ? Les tribunaux n’admettent pas le principe dit du « cumul des
responsabilités ». Il s’agit en réalité du principe de « non-option ».Tout ce qui n’est pas
contractuel est délictuel. Le contractant victime d’une inexécution d’un contrat ne peut
agir que sur le terrain de la responsabilité contractuelle. Les règles de la responsabilité civile
délictuelle sont donc sans application lorsqu’il s’agit d’une faute commise dans l’exécution
d’une obligation résultant d’un contrat. La règle du non cumul peut trouver un fondement
dans le principe de la force obligatoire des conventions. Permettre à la victime d’une
inexécution du contrat de s’écarter du cadre contractuel et d’invoquer d’autres règles
constituerait une atteinte à ce principe.
La distinction entre responsabilité contractuelle et responsabilité délictuelle est aujourd’hui
critiquée. Elle oblige en effet les victimes à rechercher si le responsable a la qualité de
contractant. De plus le législateur créé de plus en plus des régimes de responsabilité qui
unifient la procédure de réparation et dépasse la distinction entre ces deux types de
responsabilité (régime d’indemnisation des victimes d’accidents de circulation,
responsabilité du fait des produits défectueux…).
Par ailleurs la Cour de cassation française a refusé de censurer l’erreur de qualification
commise par les juges du fond lorsque l’application des règles de la contractuelle ou de la
délictuelle conduit au même résultat. (Cass.1ère civ.4 janvier 1995, Bull. civ, I, n°10).
D’autres distinctions sont alors sont proposées (responsabilité de droit commun et
responsabilités spécifiques, liées à des professions ou à un domaine particulier.)
La distinction garde cependant un intérêt. En matière contractuelle, seul le dommage

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prévisible est réparable. Il y a là une règle qui se justifie car le contrat a pour finalité de
prévoir et d’organiser, par anticipation, une relation conventionnelle. Les délais de
prescription sont également différents.

2°) Responsabilité civile et responsabilité pénale. La responsabilité civile répare un


dommage causé. La responsabilité pénale punit et sanctionne une infraction commise, un
trouble à l’ordre social.
À partir de là, on peut mieux saisir la portée de la distinction même si le législateur a
expressément assigné aux dommages intérêts une finalité punitive en obligeant les
tribunaux à évaluer différemment les dommages selon qu’il s’agit de la faute du débiteur
ou de son dol (article 98, al.2 du D.O.C).

Le domaine de la responsabilité pénale est limité en raison du principe de la légalité des


délits et des peines. La responsabilité pénale n’est engagée qu’à la suite de la commission
d’une infraction prévue par un texte dont l’interprétation doit rester stricte. Par contre,
tout fait quelconque qui cause un dommage à autrui peut être source de responsabilité
civile et les textes la régissant sont souvent interprétés par les juges avec une grande liberté.

Alors que le code pénal comprend plus de six cents articles, le code des obligations et
contrats consacre moins de trente articles aux délits et aux quasi-délits. Alors que la
responsabilité civile suppose la réalisation d’un dommage, la responsabilité pénale peut
être engagée même en cas de simple tentative (art.114 à 117 du code pénal).

La responsabilité pénale est soumise au principe de la personnalité des peines alors qu’il
existe une responsabilité civile du fait d’autrui. (Parents du fait de leurs enfants,
commettants du fait de leurs préposés).

Les domaines des deux responsabilités peuvent cependant se recouper car un même fait
peut constituer un délit pénal et un délit civil. (Le responsable d’un accident de circulation
commis à la suite d’un excès de vitesse peut engager une responsabilité civile (réparer le
dommage causé) et pénale (répondre pénalement de l’infraction commise : non respect du
code la route). Toute infraction donne en effet ouverture à une action publique pour
l’application des peines et, si un dommage a été causé, à une action civile en réparation du
dommage. (article 2, loi 22-01 relative à la procédure pénale).

Les démarches qui vont conduire aux deux responsabilités ne sont pas identiques. C’est

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par l’action publique intentée devant les tribunaux répressifs qu’est déclenchée la
démarche judiciaire pour la sanction de l’infraction commise. C’est devant les juridictions
civiles que la victime d’un dommage porte son action pour obtenir réparation.
L’action civile et l’action publique peuvent être exercées en même temps devant la
juridiction répressive saisie de l’action publique. (Article 8, loi 22-01 relative à la procédure
pénale). Si la victime exerce l’action civile devant la juridiction répressive en se constituant
partie civile ou par citation directe, elle déclenche ainsi l’action publique si celle-ci ne l’a
pas été par le ministère public et pourra tirer avantage des preuves rassemblées au pénal.
Elle doit cependant prouver qu’elle a personnellement souffert du dommage causé par
l’infraction. L'action civile en réparation du dommage causé par un crime, un délit ou une
contravention appartient à tous ceux qui ont personnellement subi un dommage corporel,
matériel ou moral, directement causé par l'infraction. (article 7 de la loi 22-01) Cela exclut
les victimes par ricochet, l’assureur et les créanciers.

L’action civile peut être exercée séparément de l’action publique devant la juridiction civile
compétente (article 10 de la loi 22-01). Si le tribunal civil est saisi de l’action civile et le
tribunal répressif de l’action publique, le ministère public peut ne pas poursuivre
pénalement l’auteur du dommage et l’action est alors poursuivie devant le seul juge civil.
Si le ministère public exerce l’action publique, deux règles s’imposent pour éviter les
risques de contrariété de décisions :

- Le tribunal civil doit surseoir à statuer tant qu’il n’a pas été prononcé sur l’action
publique. On dit que le criminel tient le civil en l’état. L’objectif de cette règle classique
est d’éviter des contradictions entre les deux ordres de juridictions mais elle peut retarder
ou paralyser le procès dans ses aspects civil, commercial ou social.
Afin de parer aux lenteurs de la justice occasionnées par l’application de ce principe, la loi
française du 5 mars 2007 a modifié l’article 4 du Code de procédure pénale en restreignant
sa portée. Ainsi « la mise en mouvement de l'action publique n'impose pas la suspension
du jugement des autres actions exercées devant la juridiction civile, de quelque nature
qu'elles soient, même si la décision à intervenir au pénal est susceptible d'exercer,
directement ou indirectement, une influence sur la solution du procès civil ».

- La chose jugée au criminel a autorité au civil. La juridiction civile ne peut pas contredire
ce qu’a jugé la juridiction répressive. La cour suprême a récemment décidé que cette
autorité était d’ordre public. (Arrêt du 6 octobre 2004, dossier n°452/04, Bulletin
d’information de la Cour Suprême, n°16/2006, p.24).
Cela signifie, positivement, qu’une condamnation au pénal entraîne condamnation à
dommages intérêts, lorsque le préjudice est établi. Le tribunal civil ne peut pas dire qu’il
n’y a pas faute civile quand la juridiction répressive a constaté une infraction pénale. Il a

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ainsi été jugé qu’une « constatation de la faute de la victime par le juge pénal, faute qui a
été déterminante pour l’application de la peine, s’impose au juge civil et exonère pour
partie l’automobiliste de la responsabilité du dommage tant à l’égard de l’article 78 du
DOC que de celles de l’article 88 du DOC » (CAR, 10-12-1963, GTM, n°1350, p.50).

Négativement, une relaxe au pénal exclut de même une condamnation à dommages


intérêts. Si le juge répressif décide qu’il n’y a pas faute d’imprudence, le juge civil ne peut
pas engager la responsabilité du défendeur pour imprudence. (Trib.1ère Instance,
Casablanca, 16-6-1930, G.T.M, 1930, n°417, p.260). Il a ainsi été jugé que « la faute pénale
comprend tous les éléments de la faute civile. Par suite, lorsqu’un conducteur d’automobile
a été relaxé par la juridiction pénale, motif pris de ce qu’aucune faute n’a été relevée à son
encontre, une telle affirmation générale est absolue, l’autorité de la chose jugée s’y attache
et met obstacle à ce que le juge civil recherche ou relève dans la cause qui lui est soumise
l’existence d’un quasi-délit de nature à engager sa responsabilité, soit entière, soit
partagée ».

En dépit de cette décision, il faut admettre que la relaxe laisse, en principe, substituer la
responsabilité civile lorsque cette dernière n’a pas pour fondement une faute. C’est
pourquoi il a été justement décidé que « s’il n’est pas permis au juge civil de méconnaître
ce qui a été nécessairement et positivement jugé par la juridiction pénale, soit quant à
l’existence du fait qui forme la base commune de l’action publique et de l’action civile, soit
quant à la qualification légale, soit quant à la participation du prévenu à l’événement
dommageable, il conserve sa liberté d’appréciation toutes les fois qu’il ne décide rien
d’inconciliable avec ce qui a déjà été jugé au pénal ».( Trib. 1re inst. Casablanca, 17-1-1949,
R.M.D., 1949, p. 69-78. note H. Carteret).
La relaxe au pénal n’exclut donc pas toujours la responsabilité civile. Il en est ainsi toutes
les fois que la faute n’est pas une condition de mise en œuvre de la responsabilité civile. Il
en est également ainsi en cas de tentative punissable n’ayant pas causé de dommage à la
victime.

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CHAPITRE PRELIMINAIRE
LES FONDEMENTS DE LA RESPONSABILITE CIVILE
DELICTUELLE

La question des fondements de la responsabilité civile délictuelle est essentielle puisqu’elle


tente de répondre à une question cruciale: pourquoi une personne est tenue de réparer un
dommage causé à autrui ? La question n’est pas uniquement théorique. Elle commande le
régime et les conditions de mise en œuvre de la responsabilité.
Il y a des fondements classiques et des fondements plus récents. Il convient de les
présenter (Section 1) avant de préciser leur impact sur le droit positif. (Section 2).

SECTION1 : PRESENTATION DES DIVERS FONDEMENTS

1°) La responsabilité fondée sur la faute

La faute est le fondement classique de la responsabilité. C’est une responsabilité subjective


fondée sur la conduite de l’auteur du dommage, sur l’appréciation –morale- de son
comportement. Pour que la responsabilité de ce dernier soit engagée, la victime doit
prouver la faute de celui-ci conformément au droit commun de la preuve. La victime doit
prouver la faute, la défaillance ou l’écart de conduite ayant engendré le dommage. Si cette
preuve n’est pas rapportée, la victime n’obtiendra pas réparation et elle supportera la
charge du dommage dont l’origine n’est pas prouvée. L’auteur qui a causé un dommage
mais qui s’est comporté comme il aurait dû le faire ne verra pas sa responsabilité engagée.
Le dommage restera sans réparation en l’absence de faute prouvée.

Un tel fondement suffisait au début du siècle dernier et il inspirait très largement les règles
du code civil français, du DOC et de la jurisprudence. Les accidents étaient peu nombreux
et d’importance minime. L’apparition et le développement du machinisme dans l’industrie,
les transports (notamment la circulation automobile) multipliaient considérablement les
accidents auxquels étaient exposées des personnes vulnérables, en situation de faiblesse:
salariés, piétons…. L’accident était synonyme de misère et la nécessité d’établir une faute
à l’origine du dommage laissait souvent les victimes sans réparation. Les exigences accrues
de sécurité, le développement de l’assurance, la nécessité de protéger les victimes en
situation de faiblesse, les difficultés de trouver une faute à l’origine d’un dommage devaient
conduire à assigner à la responsabilité un autre fondement : le risque.

2°) La responsabilité fondée sur le risque

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C’est une responsabilité objective, causale, fondée sur le lien de causalité objective entre le
préjudice et l’activité du responsable. Il suffit que le dommage se rattache matériellement
à l’activité de son auteur pour que la responsabilité de ce dernier soit engagée, car celui qui
exerce une activité doit en assumer les risques, surtout dans le cas où cette activité est
source de profits.

Cette théorie, favorisée par le prodigieux développement de l’assurance, est plus facile à
mettre en œuvre que celle de la faute qui implique une recherche psychologique et une
appréciation morale. En vertu de la théorie du risque, il s’agit simplement de rapporter la
preuve matérielle d’un rapport de causalité.

Celui qui introduit un danger dans la vie sociale doit le faire à ses risques et périls et non
aux risques et périls d’autrui. Toute activité dommageable, même en l’absence de faute,
doit engager responsabilité. C’est le risque créé.

De même, ceux qui tirent profit de leurs activités doivent, par cela même, en supporter les
conséquences dommageables. C’est la thèse du risque profit.

La théorie du risque écarte ainsi la faute comme condition de responsabilité. L’objectif


n’est pas d’apprécier le comportement de l’auteur du dommage - il s’agit de réparer et non
de punir - mais de réparer le dommage causé. On parle d’objectivation de la responsabilité.

L’homme est ainsi pratiquement tenu de répondre de tous ses actes par le seul fait qu’ils
causent un dommage à autrui. Cela a pu paraître excessif et on a reproché à la théorie du
risque créé le fait que la victime a également agi et contribué à la création du risque. Dans
le risque profit, la victime profite également de son activité (le salarié victime perçoit un
salaire).

3) La théorie de la garantie

La théorie de la garantie part de l’idée que le fondement de la responsabilité a toujours été


recherché du côté de l’auteur du dommage : a-t-il commis une faute ? A t-il créé un risque ?
A-t-il profité de son activité dommageable ? Son auteur (Boris STRACK) a proposé, dans
une thèse remarquée (1947) d’inverser l’ordre des valeurs et de considérer essentiel non
pas l’auteur du dommage mais la victime dont les droits ont été atteints. C’est l’atteinte
aux droits de la victime qui justifie protection et garantie juridiques. Mais le droit de la
victime ne doit pas méconnaître le droit d’agir reconnu à l’auteur. Droit à la sécurité et
droit d’agir entrent ainsi en conflit et pour le résoudre, B. STRACK opère une distinction

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entre le type de dommage causé.
Le droit d’agir l’emporte quand le dommage est de nature économique ou moral. La
responsabilité n’est alors engagée qu’en cas de faute de l’auteur. (Droit de concurrencer,
de critiquer…). Il s’agit de droits de nuire consacrées par le droit positif. Les dommages
sont d’une certaine façon nécessaires. Le droit d’agir l’emporte.
Lorsque les dommages ne présentent pas ce caractère de nécessité, lorsqu’il est possible
d’agir sans les causer, le droit à la victime va prévaloir et justifier la responsabilité de
l’auteur. Tel est le cas des dommages corporels (les accidents de circulation où « le permis
de conduire n’est pas un permis de tuer »). Cette théorie a essayé de donner plus de
cohérence au droit de la responsabilité civile: le dommage matériel et le dommage corporel
donnent lieu à réparation sans faute, en vertu du droit à la sécurité. Le dommage
économique ou moral exige une faute prouvée de l’auteur en vertu du droit d’agir.
La théorie de la garantie a influencé le législateur pour certains accidents particulièrement
graves et a été à l’origine de règles particulières applicables à la réparation des accidents de
la circulation qui distinguent les dommages causés aux personnes et ceux causés aux biens
( loi française du 5 juillet 1985).

4) Le principe de précaution

Le principe de précaution « consiste essentiellement à responsabiliser l'individu au défaut


d'anticiper et de prévenir des risques qui restent impossibles à vérifier dans le présent, mais
dont la réalisation future est susceptible d'entraîner un préjudice sérieux et généralisé ».
Le principe de précaution consiste, selon la loi-cadre n° 99-12 du 6 mars 2014 portant
Charte Nationale de l’Environnement et du Développement Durable à prendre des
mesures adéquates, économiquement et socialement viables et acceptables, destinées à
faire face à des dommages environnementaux hypothétiques graves ou irréversibles, ou à
des risques potentiels, même en l’absence de certitude scientifique absolue au sujet des
impacts réels de ceux-ci.

Ainsi quand des risques particulièrement graves sont encourus, même s’ils ne sont que
potentiels en l’état actuel des connaissances scientifiques et technologiques, la prudence
impose leur prévention à peine de responsabilité sans faute prouvée. C’est donc le principe
de précaution qui permet aux victimes potentielles et pas seulement actuelles d’obtenir des
mesures de prévention afin d’éviter la réalisation de dommages graves et collectifs de
nature écologique, sanitaire….

Ce fondement se caractérise par une remise en cause des conditions classiques de mise en
œuvre de la responsabilité. La réalisation d’un dommage n’y est plus en effet une condition
essentielle. La responsabilité sanctionne la négligence quant aux mesures qui devaient être

18
prises pour éviter le dommage et non le dommage lui - même. La responsabilité n’est plus
curative mais préventive.

SECTION 2 : LES FONDEMENTS DE LA RESPONSABILITE CIVILE


DELICTUELLE EN DROIT POSITIF

On constate un déclin certain de la faute (§1) qui conserve malgré tout une place
importante (§ 2). Cela a permis à certains auteurs de parler de « renouveau de la faute ».

§1- Le déclin de la faute

La théorie du risque a influencé le droit positif marqué par des régimes de responsabilité
détachés de l’idée de faute.
La réparation des accidents du travail est essentiellement fondée sur le risque.
La responsabilité du fait des choses est fondée sur une présomption de responsabilité
(article 88 du DOC). Il a été ainsi maintes fois décidé que le gardien d’une chose est de
plein droit responsable du dommage causé par cette chose à moins qu’il en démontre, non
pas qu’il n’a pas commis de faute, mais qu’il a fait tout ce qui était nécessaire pour
l’empêcher et que le dommage ne s’est produit que sous l’effet d’une cause étrangère qui
ne peut pas lui être imputée ( Cass. Civ. 5-3-1958, RMD, 1959, p.208-209, note Rodière.
C.A.R 15-4-1960, RAC, T.XX, p.376. Voir aussi C.S . Civ. 25-2-1965 ;GTM,1965,p.53 et
Cour de cassation, Ch. Civ. arrêt 3/144 du 26/3/203 non publié. ).

En vertu de l’article 485 du code de commerce (1996) , le transporteur répond des


dommages qui surviennent à la personne du voyageur pendant le transport et sa
responsabilité ne peut être écartée que par la preuve d' un cas de force majeure ou de la
faute de la victime.

La loi du 12 mai 2003 relative à la protection et à la mise en valeur de l’environnement


prévoit dans son article 63: « Est responsable, même en cas d’absence de preuve de faute,
toute personne physique ou morale stockant, transportant ou utilisant des hydrocarbures
ou des substances nocives et dangereuses, ou tout exploitant d’une installation classée,
telle que définie par les textes pris en application de la présente loi, ayant causé un
dommage corporel ou matériel directement ou indirectement lié à l’exercice des activités
susmentionnées ».

De même, l’article 4 de la loi 12/02 du 7 Janvier 2005 relative à la responsabilité civile en


matière de dommages nucléaires prévoit que « l’exploitant d’une installation nucléaire est
réputé responsable de tout dommage nucléaire causé par un accident survenu dans cette

19
installation nucléaire. »

Ce déclin de la faute s’est accentué avec le déclin de la responsabilité individuelle (Voir.


Viney G., Jourdain P et Carval S. Traité de droit civil, les conditions de la responsabilité,
J. Ghestin (dir) Paris LGDJ, 2013). Le développement de l’assurance substitue à la
responsabilité personnelle, individuelle, un système de répartition collective des risques.
Parfois c’est l’Etat qui indemnise les victimes en répartissant le coût de cette indemnisation
sur la collectivité. Tel est le cas notamment quand le fonds de garantie automobile, financé
par la collectivité, indemnise des victimes lorsque le responsable est non assuré, inconnu
ou insolvable ou lorsque l’assureur est insolvable ou a fait l’objet d’une liquidation
judiciaire. Cet organisme a été créé par Dahir du 22.02.1955, et est actuellement régi par
les dispositions de la loi 17-99 portant code des assurances (Livre deux, titres III, articles
133 à 157).

Le droit évolue ainsi du système de responsabilité à un système de répartition collective


de risques. Une évolution qui ira en se confirmant face au développement des risques
écologiques et sanitaires majeurs. Certains auteurs craignent cependant que ce déclin de la
responsabilité individuelle ne se traduise par une charge financière excessive pour la
collectivité et ne contribue à atténuer le sentiment de responsabilité.

§2- La place toujours importante de la faute

Bien que le droit de la responsabilité évolue vers plus d’objectivisme en se détachant de la


faute, cette dernière conserve malgré tout une place essentielle, importante, qu’il s’agisse
d’ailleurs de la faute commise par l’auteur du dommage ou par la victime.

Le principe demeure en effet que tout fait quelconque de l’homme qui, sans l’autorité de
la loi, cause sciemment et, volontairement à autrui un dommage matériel ou moral, oblige
son auteur à réparer ledit dommage, lorsqu’il est établi que ce fait en est la cause directe.
(Article 77 du DOC). De même, « Chacun est responsable du dommage moral ou matériel
qu’il a causé, non seulement par son fait, mais par sa faute, lorsqu’il est établi que cette
faute en est la cause directe. (Article 78 du DOC.)

Le mineur, dépourvu de discernement, ne répond pas civilement du dommage causé par


son fait. Il en est de même de l’insensé, quant aux actes accomplis pendant qu’il est en état
de démence. (Article 96 du DOC.) Le mineur dépourvu de discernement et l’insensé ne
sont donc pas responsables car ils ne peuvent pas commettre de faute.

20
La loi 12/02 du 7 Janvier 2005 relative à la responsabilité civile en matière de dommages
nucléaires qui précise dans son article 4 que « l’exploitant d’une installation nucléaire est
réputé responsable de tout dommage nucléaire causé par un accident survenu dans cette
installation nucléaire » souligne toutefois que si l’exploitant prouve que le dommage
nucléaire résulte, en totalité ou en partie d’une négligence grave de la personne qui l’a subi
ou que cette personne a agi ou omis d’agir dans l’intention de causer un dommage, le
tribunal compétent peut dégager l’exploitant, totalement ou partiellement, de son
obligation de réparer le dommage subi par cette personne. (Article 17) .

Il est de même admis en jurisprudence que « quand des fautes sont imputables à la fois à
l’auteur de la victime et à la victime d’un accident de la circulation, il y a lieu à partage de
responsabilité » (CAR, 1-11-1941, RAC, T XI, p.32).

Les juges du fond, qui relèvent les fautes respectivement commises par le prévenu et par
la victime d’un accident, peuvent légitimement estimer que ces fautes ont toutes deux
concouru à la réalisation de l’accident et procéder en conséquence à un partage de
responsabilité. (C.S. Crim., 19-VII-1962, R.A.C.S., T. III, p. 303). La faute de la victime
peut ainsi réduire ou supprimer ses indemnités.

Selon l’article 752 du DOC, l’indemnité peut être réduite, lorsqu’il est établi que l’accident
dont l’ouvrier a été victime l’a été par son imprudence ou par sa faute. La responsabilité
du maître cesse complètement, et aucune indemnité n’est allouée, lorsque l’accident a eu
pour cause l’ivresse ou la faute lourde de l’ouvrier.
La responsabilité des instituteurs est également fondée sur la faute prouvée. (article 85 bis
du DOC .).
On constate ainsi que le droit de la responsabilité combine divers fondements (faute et
risque). En général la loi se limite à préciser les conditions d’exonération du responsable,
desquelles est déduit le fondement. Il arrive parfois que les tribunaux affichent clairement
le fondement qu’ils assignent à un régime de responsabilité. (CAR, 21-6-1960, GTM 1961,
N°1286, p.27 ; Trib 1ère Inst. Fès 27-11-1963, GTM 1964, n 1345 p28).

21
TITRE 2
LES CONDITIONS DE LA RESPONSABILITE CIVILE

La responsabilité civile suppose établi un fait générateur de responsabilité, un fait


dommageable (CHAPITRE 1), un dommage (CHAPITRE 2) et un lien de causalité entre
ces deux éléments (CHAPITRE 3).

CHAPITRE 1
LE FAIT GENERATEUR DE RESPONSABILITE

La loi a prévu trois sortes de faits générateurs, qui correspondent à trois régimes de
responsabilités: le fait personnel, le fait d’autrui et le fait des choses. Contrairement au
DOC, le code civil français fait clairement apparaître cette distinction dans l’article 1384,
alinéa 1er selon lequel « on est responsable non seulement du dommage que l’on cause par
son propre fait (fait personnel) mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes
dont on doit répondre (fait d’autrui) ou des choses que l’on a sous sa garde ( fait des
choses).
Ce sont les régimes généraux (section 1). Il existe également des régimes spéciaux. (Section
2).

SECTION 1 : LES REGIMES GENERAUX DE RESPONSABILITE

Une personne peut donc engager sa responsabilité civile pour un dommage qu’elle a
personnellement et directement causé. C’est la responsabilité du fait personnel. (§1). Une
personne peut également engager sa responsabilité pour un dommage causé par une autre
personne. C’est la responsabilité du fait d’autrui (§2). Une personne peut enfin engager sa
responsabilité pour un dommage causé par l’utilisation d’une chose. C’est la responsabilité
du fait des choses (§3). Il existe ainsi plusieurs régimes de responsabilité civile délictuelle.

§I : La responsabilité du fait personnel

C’est le régime de base qui trouve son fondement dans les articles 77 et 78 du DOC.

Article 77 : « Tout fait quelconque de l’homme qui, sans l’autorité de la loi, cause
sciemment et, volontairement à autrui un dommage matériel ou moral, oblige son auteur
à réparer ledit dommage, lorsqu’ il est établi que ce fait en est la cause directe.

22
Toute stipulation contraire est sans effet. »
Article 78 :« Chacun est responsable du dommage moral ou matériel qu’il a causé, non
seulement par son fait, mais par sa faute, lorsqu’il est établi que cette faute en est la cause
directe.
Toute stipulation contraire est sans effet.
La faute consiste, soit à omettre ce qu’on était tenu de faire soit à faire ce dont on était
tenu de s’abstenir, sans intention de causer un dommage. »

C’est un régime basé sur la faute prouvée. La victime qui agit sur la base de ce régime doit
prouver la faute de l’auteur du dommage pour obtenir réparation. La faute est la condition
préalable de la responsabilité du fait personnel. Il faut nécessairement une faute dûment
prouvée pour que cette responsabilité soit engagée. Ce n’est donc pas un régime très
favorable aux victimes. Que faut-il entendre par faute ?

1°) Notion de faute

D’après l’article 78 du DOC, la faute consiste, soit à omettre ce qu’on était tenu de faire
soit à faire ce dont on était tenu de s’abstenir, sans intention de causer un dommage. Il
s’agit de la faute d’imprudence et de négligence, du quasi-délit.

La faute, telle qu’elle peut se dégager des dispositions et applications du DOC et telle
qu’elle est perçue et analysée en jurisprudence implique deux éléments: un élément
objectif, l’illicéité, la violation d’un devoir, et un élément subjectif, l’imputabilité de cette
violation.

A – L’illicéité ou la violation d’un devoir (l’élément objectif)

La faute est « un manquement à une obligation préexistante ». Les tribunaux se conforment


à cette définition et il n’existe pas de condamnation fondée sur la faute sans violation
préalable d’une obligation.
On ne peut être en faute dans l’observation et le respect des obligations qui nous
incombent.
La question est de savoir quand peut-on considérer qu’il y a manquement à une obligation
préexistante ?

La loi pose un ensemble de normes qui s’imposent à tous. Ces normes sont des règles de
conduite sociale. La transgression de ces normes constitue une faute. La faute civile
apparaît ainsi comme un écart par rapport à une norme.

23
Cette norme est le plus souvent légale ou réglementaire, fixée par un texte (code de la
route par exemple). La faute est alors une violation d’une règle de droit écrit.

Mais il peut s’agir d’un écart par rapport à une norme non codifiée, une règle de prudence
et de diligence. L’auteur du dommage ne s’est pas comporté comme il aurait dû le faire,
comme se serait conduite une personne normalement diligente placée dans les mêmes
conditions. La faute est ainsi une défaillance de conduite, non pas forcément par rapport
à une norme écrite mais par rapport à un comportement de référence. Le Droit impose
ainsi un modèle de conduite et tout écart par rapport à ce modèle peut être source de
responsabilité. Le modèle est celui du « bon père de famille ».Le DOC consacre le concept.
(art.945). Depuis l’ordonnance du 10 février 2016 et suite à la loi du 4 Aout 2014 pour
l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, le code civil français lui substitue celui de
« personne raisonnable » (voir par exemple l’article 1301-1 où il est dit que le gérant
d’affaires est tenu d'apporter à la gestion de l'affaire tous les soins d'une personne
raisonnable).
La responsabilité suppose une comparaison entre « ce qui a été et ce qui aurait dû être ».
Il y eu par hypothèse, un écart de conduite, une défaillance. La Cour de cassation française
a constamment défini la faute comme la violation d’une norme de conduite (civ. 16 juil
1953, JCP 1953 11. 7792).

Comment cependant convient-il d’apprécier cette défaillance et cet écart de conduite ?


Faut-il tenir compte du comportement habituel de l’auteur du dommage (appréciation in
concreto) ? Faut-il l’apprécier par rapport à un modèle abstrait, une personne
normalement prudente, l’homme raisonnable placé dans la même situation, le bon père de
famille (appréciation in abstracto) ? Les tribunaux retiennent l’appréciation in abstracto
pour ne pas favoriser la personne habituellement imprudente.

La faute ainsi définie peut être


- une faute par commission ou de commission qui résulte d’un acte positif du responsable.
Une omission peut aussi être fautive. C’est le fait, nous dit l’article 78 du DOC, d’omettre
ce qu’on était tenu de faire. Les tribunaux ne sanctionnent l’omission que lorsqu’elle est
dictée par l’intention manifeste de nuire. L’auteur d’une histoire de la TSF a été condamné
par les tribunaux français pour ne pas y avoir mentionné le nom de son inventeur, Branly.
(Arrêt Branly, Civ.27Février 1951, D.1951.329, note H.Desbois).

- intentionnelle ou non intentionnelle. C’est la distinction du délit et du quasi-délit de


l’article 1er du DOC. En droit civil, cette distinction ne devrait pas avoir d’intérêt puisqu’il

24
s’agit non pas de punir mais de réparer le dommage causé. Et c’est l’importance du
dommage et non l’intention qui sert de base à la fixation des indemnités. Même causé sans
intention, le dommage appelle réparation. Selon l’article 78:« Chacun est responsable du
dommage moral ou matériel qu’il a causé, non seulement par son fait, mais par sa faute,
lorsqu’il est établi que cette faute en est la cause directe. »
La responsabilité et la réparation qui en découle doivent compenser le préjudice causé et
non punir l’auteur du dommage. Il n’y a pas à réduire le montant de l’indemnité en cas de
quasi-délit et l’augmenter en cas de délit. La responsabilité civile n’a théoriquement pas
pour fonction de punir mais de réparer le dommage causé. C’est pourquoi il a toujours été
admis en jurisprudence que la réparation du dommage devait être égale à l’intégralité du
préjudice (CS Crim, 6-3-1962, GTM, 1962, n°1310, p.52 ; RACS, T.3, p.161).

L’article 98, al.2 du DOC qui oblige les tribunaux à évaluer différemment les dommages
selon qu’il s’agit de la faute du débiteur ou de son dol procède d’une vision punitive des
dommages –intérêts. Rien cependant n’interdit aux juges d’appliquer cette disposition. Les
juridictions répressives y recours parfois arguant de leur droit d’évaluer les indemnités,
dans les limites des conclusions de la partie civile, sans être tenues de « spécifier les bases
sur lesquelles ils en ont calculé le montant » (CS Crim, 22-7-1963, RMD, 1964, p.398.)

Il est par ailleurs interdit de souscrire une assurance couvrant les fautes intentionnelles de
l’assuré. Aux termes de l’article 17 alinéa 2 de la loi 17-99 portant code des assurances ,
l’assureur ne répond pas, nonobstant toute convention contraire, des pertes et dommages
provenant d’une faute intentionnelle ou dolosive de l’assuré. Seules les fautes non
intentionnelles peuvent donc être couvertes par une assurance.

Enfin, contrairement à la faute légère et inexcusable, le DOC consacre le concept de faute


lourde qu’il rapproche de l’imprudence grave (article 82) et dont il dit, à l’article 83, qu’il
s’agit d’une faute qu’une personne n’aurait pas dû commettre. La gravité de la faute
commise par la victime peut faire cesser la responsabilité ou réduire le montant des
indemnités (voir par exemple l’article 752 du DOC et la législation sur la réparation des
accidents du travail).

Il appartient ainsi aux juges du fait de constater les faits desquels ils peuvent déduire
l’existence ou l’absence de faute à la charge de l’auteur ou de la victime d’un dommage ;
mais leur appréciation à cet égard est soumise au contrôle de la Cour Suprême (CS Civ.9-
7-1963, RACS, T.2, p.132).

25
B - L’imputabilité de la violation du devoir ( élément subjectif )

Il est admis en droit et en jurisprudence qu’il ne saurait y avoir de faute que si l’agent
possède le discernement, c’est-à-dire est à même d’avoir conscience du caractère illicite de
son acte, de pouvoir distinguer le bien du mal. L’acte doit donc être imputé à son auteur.
Un dommage, quelque soit son importance, reste ainsi sans réparation si son auteur n’a
pas conscience, au moment de sa commission, du caractère illicite de son agissement. La
situation est injuste pour la victime qui peut cependant agir contre les personnes chargées
de la surveillance de l’auteur dépourvu de discernement.

Se fondant sur la faute subjective, le DOC consacre le principe de l’irresponsabilité des


personnes dépourvues de discernement.

Ainsi, aux termes de l’article 96 « le mineur, dépourvu de discernement, ne répond pas


civilement du dommage cause par son fait. Il en est de même de l’insensé, quant aux actes
accomplis pendant qu’il est en état de démence.

Le mineur répond, au contraire, du dommage causé par son fait, s’il possède le degré de
discernement nécessaire pour apprécier les conséquences de ses actes. »

De même, les sourds-muets et les infirmes ne répondent des dommages résultant de leur
fait ou de leur faute que s’ils possèdent le degré de discernement nécessaire pour apprécier
les conséquences de leurs actes. (Article 97 du DOC).

Sur cette base, les tribunaux ont donc estimé que ne pouvaient « être considérés comme
des fautes au sens des articles 78 et 88 du DOC, les actes accomplis par des aliénés ou des
mineurs en bas – âge, l’un et l’autre sont, en effet, considérés comme irresponsables pour
défaut de discernement ». (CS Civ.15-6-JCS, 1968, n°3, p.20). La cour suprême a ainsi
cassé des arrêts ayant condamné le mineur à réparation. ( Cass. Crim, 15-4-1983, JCS,
1984, n°33-34, p.166).

En droit français, la rège est différente. Celui qui a causé un dommage à autrui alors qu’il
était sous l’empire d’un trouble mental n’en est pas moins obligé à réparation. (Art.482-2
du code civil). La jurisprudence française a étendu cette règle aux mineurs dépourvus de
discernement. (Arrêt Le Maire :Ass.plén.9 mai 1984, D ; 1984 .525, concl. Cabannes, note
F. Chabas.). Ces solutions se fondent sur une conception objective de la faute.

26
Dissocier la faute du discernement permet par ailleurs d’envisager la responsabilité civile
des personnes morales. Ces dernières peuvent répondre des fautes dont elles se rendent
coupables par leurs organes sans que cela exclut la responsabilité de leurs dirigeants.

2°) La faute dans l’exercice d’un droit: la théorie de l’abus de droit

Peut-on commettre une faute en exerçant un droit dont on est titulaire ?

La réponse est donnée à l’article 94 du DOC aux termes duquel « Il n’y a pas lieu à
responsabilité civile, lorsqu’une personne, sans intention de nuire, a fait ce qu’elle avait le
droit de faire. Cependant, lorsque l’exercice de ce droit est de nature à causer un dommage
notable à autrui et que ce dommage peut être évité ou supprimé, sans inconvénient grave
pour l’ayant droit, il y a lieu à responsabilité civile, si on n’a pas fait ce qu’il fallait pour le
prévenir ou pour le faire cesser. »

Il ressort de ce texte que le principe est qu’il n’y a pas de responsabilité lorsqu’une
personne exerce un droit dont elle titulaire. « Ne lèse personne qui use de son droit ». Le
commerçant qui exerce une concurrence loyale ne peut être tenu pour responsable si cela
cause préjudice à ses concurrents. Cependant, le titulaire d’un droit qui fait ce qu’il avait le
droit de faire mais dans l’intention de nuire à autrui abuse de son droit et engage sa
responsabilité. L’intention de nuire rend illicite un acte objectivement licite. Le propriétaire
qui élève un mur dans le seul but de gêner son voisin abuse de son droit de propriété,
commet un abus de droit et engage sa responsabilité. Le caractère absolu du droit de
propriété ne fait pas obstacle à un usage abusif de ce droit.

La jurisprudence française a eu à décider dans de nombreux arrêts, dont le plus célèbre est
l’arrêt Clément Bayard, que le propriétaire abuse de son droit dès lors qu’il l’exerce dans
la seule intention de nuire.

Dans cet arrêt -Clément Bayard (Req. 3 août 1915 D. P. 1917. 1. 79)- le propriétaire d’un
terrain y avait édifié deux carcasses de bois d’une hauteur de 15 mètres, surmontée de
piquets en fer, et séparées l’une de l’autre de quelques mètres. Ces édifices étaient situés
juste en face des hangars de Clément Bayard et avaient pour seul objectif de gêner ce
dernier dans ses manoeuvres sur des dirigeables. La cour de cassation a estimé que le
propriétaire avait agi dans le seul but de nuire et l’a condamné à démolir les dits édifices.
Les tribunaux ont étendu les applications de l’abus de droit au delà du droit de propriété :
rupture abusive des pourparlers en matière contractuelle, rupture abusive du contrat de
travail…

27
Les tribunaux exigent une intention de nuire pour sanctionner l’abus de droit. Il a ainsi été
décidé que « celui qui se sert de son droit d’une manière préjudiciable à autrui, sans intérêt
légitime, pour la satisfaction d’un mobile malicieux ou dans le dessein manifeste de nuire
» commet un abus de droit. (Trib. 1re inst. Casablanca, 20-111-1930, G.T.M., 1930, n°
399, p. 116). Dans le même esprit, il a été décidé qu’une action en justice ne peut donner
lieu à dommages-intérêts, pour abus de droit, que si le demandeur a agi par pure malice,
mauvaise foi ou erreur grossière équipollente au dol. (Trib. 1re inst. Casablanca, 16-11-
1952, R.M.D., 1954, p. 37, note R. Rodière ; Arrêt de la Cour suprême n° 45, 9 février
1958, Arrêts de la Cour suprême en matière civile, 1958-1996, publication de la Cour
suprême, 1997, CS, Civ, 15-8-1979, GTM, n.s,1985, p.11).
De même, commet un abus de droit celui qui, ayant acquis dans l’indivision la moitié d’une
maison immatriculée se refuse à faire inscrire son achat sur le titre foncier, dans le dessein
manifeste d’échapper à l’exercice du droit de préemption par le copropriétaire. (CAR., 20-
VI-1946, R.A.C., T. XIII, p. 532).

Un plaideur qui exerce une voie de recours uniquement pour nuire à son adversaire abuse
de son droit et s’expose non seulement au paiement d’indemnité mais également à une
amende civile. (Art. 164 du code de procédure civile de 1974 qui sanctionne l’appel
purement dilatoire dans la procédure d’injonction de payer).

Il a également été décidé que lorsque la saisie conservatoire apparaît plutôt comme un acte
comminatoire que comme une mesure de sûreté, elle présente un caractère abusif et il peut
être accordé au saisi la réparation du préjudice causé. (CAR., 31-XII-1935, R.A.C., 1. VIII,
p. 431).

Des décisions anciennes avaient cependant admis qu’une plainte ou dénonciation portée
non seulement dolosivement, mais même avec légèreté, sans que son auteur se soit assuré
de la vraisemblance de ses imputations, peut donner ouverture à une action en dommages-
intérêts. (Trib. 1ère Inst. Rabat, 11-XII-1918, R.L.J.M., 1920, p. 79).

L’abus consiste donc à détourner le droit de sa fonction, de son esprit et de sa finalité.


L’exercice d’un droit peut causer préjudice à un tiers sans qu’il soit établi à l’encontre de
son titulaire une faute dans la manière de l’exercer ou dans le but poursuivi. La question
s’est surtout posée à propos des troubles de voisinage .Les auteurs admettent généralement
le principe de la réparation.

La jurisprudence française distingue entre les troubles ordinaires qui doivent être

28
supportés par les voisins et les inconvénients anormaux de voisinage dont les tiers sont en
droit d’obtenir réparation pour le préjudice qui leur est causé.

C’est la même règle qui est édictée à l’article 92 du DOC en vertu duquel « les voisins ne
sont pas fondés à réclamer la suppression des dommages qui dérivent des obligations
ordinaires du voisinage, tels que la fumée qui s’échappe des cheminées et autres
incommodités qui ne peuvent être évitées et ne dépassent pas la mesure ordinaire ».

3) Les faits justificatifs.

Il est des circonstances qui enlèvent à l’acte dommageable son caractère fautif. Il s’agit
des faits justificatifs. Selon l’article 124 du code pénal, il n'y a ni crime, ni délit, ni
contravention:

1° lorsque le fait était ordonné par la loi et condamné par l'autorité légitime;

2° lorsque l'auteur a été matériellement forcé d'accomplir ou a été matériellement placé


dans l'impossibilité d'éviter l'infraction, par un événement provenant d'une cause
étrangère auquel il n'a pu résister;

3° lorsque l'infraction était commandée par la nécessité actuelle de la légitime défense de


soi-même ou d'autrui ou d'un bien appartenant à soi-même ou à autrui, pourvu que la
défense soit proportionnée à la gravité de l'agression.

Pour sa part, le DOC énonce à l’article 95 qu’il n'y a pas lieu à responsabilité civile dans le
cas de légitime défense, ou lorsque le dommage a été produit par une cause purement
fortuite ou de force majeure, qui n'a été ni précédée, ni accompagnée, d'un fait imputable
au défendeur.

Le cas de légitime défense est celui où l'on est contraint d'agir afin de repousser une
agression imminente et injuste dirigée contre la personne ou les biens de celui qui se
défend ou d'une autre personne.

§ 2 – La responsabilité du fait d’autrui

Le principe de la responsabilité du fait d’autrui est posé à l’article 85 du DOC qui précise
qu’ « on est responsable non seulement du dommage que l’on cause par son propre fait,
mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre… ». La
question s’est posée de savoir cet article pose un principe général de responsabilité pour
autrui ou ne fait qu’annoncer les régimes spéciaux qu’il développe (fait des commettants,
fait des parents….) ? La liste des personnes qui doivent répondre des dommages causés
par autrui selon l’article 85 est-elle limitative ? Bien que les tribunaux appliquent le principe

29
de la responsabilité du fait d’autrui à de nombreuses personnes (Les aéro-clubs
responsables des fautes commises par les moniteurs, le pilote considéré préposé
temporaire et occasionnel de l’armateur. ( CAR., 20-VI-1958, G.TM., 1958, n° 1235, p.
83 ; R.M.D., 1959, P 72, note Lacombe ; RAC., T. XX, p. 831.Trib. 1re Inst. Casablanca,
4-I-1932, R.L.J.M., 1933, p.77), la jurisprudence n’a pas énoncé un principe général de
responsabilité du fait d’autrui.

Par un arrêt de l’assemblée plénière de la Cour de cassation française (29 mars 1991), il a
été décidé que la liste des personnes responsables de l’article 1384 ne présentait pas un
caractère limitatif. (D.1991, 324, note Larroumet.) Sur cette base, la doctrine française
estime que la jurisprudence a ainsi créé une responsabilité générale du fait d’autrui .Elle
est dite générale car elle concerne une catégorie de personnes qui ne peuvent être
regroupées sous une appellation aussi précise que les parents ou les commettants. Ainsi
toute personne qui dispose d’un pouvoir de direction et de contrôle sur l’activité d’une
autre peut engager sa responsabilité pour les dommages que celle-ci viendrait à causer.

L’article 85 du DOC précise les cas où la responsabilité du fait d’autrui va jouer.

I - Le père et la mère du fait des dommages causés par leurs enfants


mineurs
II - Les maîtres et les commettants du fait de leurs préposés
III - Les artisans
IV - Les instituteurs

I - LA RESPONSABILITE DES PARENTS DU FAIT DE LEURS


ENFANTS MINEURS

Le père et la mère après le décès du mari, sont responsables du dommage causé par leurs
enfants mineurs habitant avec eux (article 85 al.1). La responsabilité ci-dessus nous précise
l’article 85 du DOC a lieu à moins que les père et mère et artisans ne prouvent qu’ils n’ont
pu empêcher le fait qui donne lieu à cette responsabilité. La loi fait ainsi peser sur les
parents une présomption de faute. Le dommage causé par l’enfant présume un défaut
d’éducation ou de surveillance.

1°) Les conditions d’application de la présomption

S’agissant des personnes responsables, il convient d’abord de préciser que le DOC fait
peser la responsabilité sur le père. La mère ne voit sa responsabilité engagée qu’après le

30
décès du mari. C’est à elle qu’est confiée en premier lieu la garde de l’enfant (article 171
du code de la famille). La garde, qui consiste à préserver l’enfant de ce qui pourrait lui être
préjudiciable, l’éduquer et veiller à ses intérêts, incombe cependant selon l’article 164 du
code de la famille au père et à la mère tant que les liens conjugaux subsistent. Le père et la
mère ne doivent-ils donc pas être déclarés solidairement responsables des dommages
causés par leurs enfants ? Il faut ajouter que ce sont légalement les parents (père et mère)
qui doivent à leurs enfants un certain nombre de droits dont la garde et l’éducation fondée
sur la bonne conduite, (article 54 du code de la famille). Enfin le mariage vise légalement
la fondation d’une famille stable sous la direction des deux époux.

La première condition a trait à la minorité de l’enfant. L’enfant doit être mineur le jour de
l’accident. La garde cesse en effet avec la majorité. Selon l’article 166 du code de la famille,
la garde de l’enfant se prolonge, aussi bien pour le garçon que pour la fille, jusqu’à sa
majorité légale. (Dix huit années, article 209 du code de la famille). Les parentes cessent
donc d’être responsables dès que leur enfant devient majeur.

La deuxième condition légale est relative à la cohabitation. Condition justifiée car en


l’absence de cohabitation, il n’y a pas de possibilité réelle de surveillance et d’éducation. Il
a ainsi été jugé que « le père (ou la mère) ne saurait être responsable du dommage causé
par son enfant mineur qui, au cours d’un jeu, a blessé un enfant de la famille dans laquelle
il avait été invité à jouer, le père ayant été dans l’impossibilité manifeste d’empêcher le fait
dommageable de se produire ». (CAR, 8-11-1952, RMD, 1954, p.181-182 note Rodière.).

Le défaut de cohabitation n’écarte la responsabilité des parents qu’autant qu’il a été


légitime. Une faute des parents à l’origine du défaut de cohabitation maintient leur
responsabilité. Il est ainsi de jurisprudence constante que la présomption de faute pesant
sur les parents joue à moins que l’absence de cohabitation ne résulte d’un motif non
légitime. Lorsque le mineur n’habite pas avec son père, la responsabilité de celui-ci reste
engagée si le défaut de cohabitation résulte d’une faute du père, ou si le dommage n’a été
rendu possible que par une faute de sa part. « (C.A.R., 9-11-1953, R.MD., 1953, pp.374-
378, note R. Rodière, CS, Crim.20-2-1964, RACS, T.4, p.200).

En jurisprudence française, depuis que la responsabilité des parents n’est plus fondée sur
une présomption de faute, la condition matérielle de cohabitation n’a plus de justification
et les tribunaux ont ainsi admis que la cohabitation demeure lorsque l’enfant est
provisoirement dans un centre médico éducatif ( Cass. 2ème Civ.,9mars 2000, bull.civ., II,

31
N°44.) ou quelques jours chez sa grand-mère ou dans un centre de
vacances.( Cass .crim,29 octobre 2002, Bull.crim, n°197).La cohabitation ne correspond
plus à une communauté de vie mais à la résidence habituelle de l’enfant, ce qui est
particulièrement sévère pour les parents.

Faut-il enfin que le mineur ait commis une faute pour engager la responsabilité des
parents ? Le DOC n’édicte pas une telle condition. Cela peut s’expliquer par la
prééminence de la faute subjective. Les dommages causés par les mineurs dépourvus de
discernement sont, par hypothèse, non fautifs. (Voir article 96 du DOC). Exiger une faute
que le mineur ne peut juridiquement pas commettre rendrait illusoire la responsabilité des
parents pour tous les dommages causés par les enfants dépourvus de discernement.

Après avoir exigé la faute du mineur comme condition de la responsabilité des parents, la
jurisprudence française a décidé qu’un acte objectivement illicite du mineur permettait
d’engager la responsabilité de parents, alors même qu’il ne lui était pas subjectivement
reprochable. (Civ.2ème, 16 juillet 1969, Bull. Civ, II, n°255, p 183, RTDCiv, 1970 .575,
obs. G .Durry.). Plus récemment, la cour de cassation française affirme que « la
responsabilité de plein droit encourue par les pères et mères des dommages causés par
leur enfant mineur habitant avec eux n’est pas subordonnée à l’existence d’une faute de
l’enfant » (Civ. 2ème, 10 mai 2001, Bull. Civ II, n°96, JCP 2001, II, 10613, note J/Mouly.).

2°) La portée de la présomption pesant sur les parents

La responsabilité des parents repose sur une présomption de faute. Cela signifie que du
dommage causé par l’enfant, la loi déduit une faute des parents, faute d’éducation ou de
surveillance. Il s’agit d’une présomption réfragable, c’est-à-dire que les parents peuvent
l’écarter en prouvant qu’ils n’ont pas commis de faute.

C’est ainsi que les tribunaux ont interprété l’article 85 qui engage la responsabilité des
parents à moins qu’ils ne prouvent « qu’ils n’ont pu empêcher le fait qui donne lieu à cette
responsabilité. »

La responsabilité du père en raison des dommages causés par son enfant mineur habitant
avec lui, repose ainsi selon la Cour d’appel de Rabat, sur une présomption de faute et doit
être écartée s’il est établi que tant au point de vue éducation que de la surveillance, le père
s’est comporté comme une personne prudente et n’a pu ainsi empêcher l’acte
dommageable. C.A.R. 24-1-1958, R.M.D., 1961, p. 133-135, note R. Rodière ; R.A.C., T.
XIX, p.390 et CAR, 15-7-1938, RAC, T.IX, p 597).La cour suprême a par la suite confirmé

32
ce fondement (CS Crim, 3-XII-1964, RACS, T.IV, p 302).

En France, la tendance est à une plus grande sévérité à l’égard des parents. Dans un
premier temps, la cour de cassation se contente d’un acte du mineur qui soit la cause
directe du dommage invoqué par la victime .Pour que soit présumée, sur le fondement de
l’art. 1384 al. 4 du Code civil, la responsabilité des père et mère d’un mineur habitant avec
eux, il suffit que celui-ci ait commis un acte qui soit la cause directe du dommage invoqué
par la victime. (Arrêt Fullenwarth, Ass. Plén. 9 mai 1984, D 1984.525).
En 1997, elle décide que seule la force majeure ou la faute de la victime peut exonérer un
père de la responsabilité de plein droit encourue du fait des dommages causés par son fils
mineur habitant avec lui, optant ainsi pour une réelle objectivisation de cette responsabilité
( arrêt « Bertrand » , Civ. 2ème, 19 février 1997, Bull. n° 55) .

En 2001, la cour de cassation confirme que la responsabilité des parents n’est pas
subordonnée à l’existence d’une faute de l’enfant. ( Civ 2ème, 10 mai 2001, Bull Civ II,
n°96, JCP 2001, II, 10613, note J /Mouly.). Les parents ne peuvent donc pas s’exonérer
en prouvant que l’enfant a eu un comportement normal, licite, irréprochable. Des auteurs
ont ainsi pu écrire à ce sujet que « la responsabilité de l’anormalité cède la place à la
responsabilité de la normalité ».

Le père, la mère, mais aussi les autres parents ou conjoints répondent des dommages
causés par les insensés, et autre infirmes d’esprit, même majeurs habitant avec eux, s’ils ne
prouvent:
1- Qu’ils ont exercé sur ces personnes toute la surveillance nécessaire :
2- Ou qu’ils ignoraient le caractère dangereux de la maladie de l’insensé:
3- Ou que l’accident a eu lieu par la faute de celui qui en a été la victime.

La même règle s’applique à ceux qui se chargent, par contrat, de l’entretien ou de la


surveillance de ces personnes.

II- LA RESPONSABILITE DES COMMETTANTS DU FAIT DE LEURS


PREPOSES

Selon l’article 85 du DOC, les maîtres et les commettants sont responsables du dommage
causé par leurs domestiques et préposés dans les fonctions auxquelles ils les ont employés.
Contrairement à la responsabilité des parents, l’article 85 reste muet sur les conditions
d’exonération des commettants. Faut-il en déduire que les commettants n’ont aucune
possibilité d’exonération ? L’analyse des conditions de la responsabilité des commettants

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et surtout de ses effets montre que les possibilités d’exonération des commettants sans
particulièrement réduites. Cette analyse n’est pas facilitée par la jurisprudence qui fonde la
responsabilité des commettants tantôt sur la notion d’autorité - la responsabilité est là où
est l’autorité - (Trib. 1ère inst. Casablanca, 8-1-1932, G.T.M., 1932, n° 485, p. 82), tantôt
sur une présomption de faute dans le choix ou la surveillance du préposé (Trib. 1ère Inst.
Casablanca, 1-III-1944, G.T.M., 1944, n° 951, p. 81) tantôt enfin sur la garantie de
solvabilité, les victimes ayant plus de chance d’obtenir réparation s’ils agissent contre les
commettants. (CAR., 21-VI-1960, G.T.M., 1961, n°1286, p. 27).
Il est également possible de la fonder sur la théorie du risque, le commettant devant
supporter le risque créé par son activité.

1°) Les conditions de la responsabilité des commettants

La mise en œuvre de la responsabilité civile des commettants du fait de leurs préposés


suppose réunies trois conditions : un lien de préposition ou une relation de commettant à
préposé, un acte dommageable commis par le préposé et, comme l’exige l’article 85 du
D.O.C, un lien entre cet acte dommageable et les fonctions auxquels le préposé est
employé.

a- Une relation de commettant à préposé

Il doit y avoir un lien de subordination entre le commettant et le préposé. Les tribunaux


ont en effet très tôt tenu à préciser que « le critérium en matière de responsabilité du fait
d’autrui est que la responsabilité est là où est l’autorité et que le lien de subordination est
indispensable dans les rapports de préposé à commettant. » (Trib. 1ère inst. Casablanca,
8-1-1932, G.T.M., 1932, n°485, p. 82, CAR., 10-V-1944, R.A.C., 1. XIII, p. 456). Le
commettant est responsable du dommage causé par le préposé sur lequel il exerce les
pouvoirs d’ordre et de direction. (C.S. Civ., 23-XI-1965, R.A.C.S., T. Il, p. 297). La
responsabilité du fait du préposé suppose chez le commettant le droit de donner au
préposé des ordres ou des instructions sur la manière de remplir les fonctions auxquelles
il est employé (Cass. Crim., 12-VII-1946, R.A.C., T.XIV, p. 220).

Sur cette base, il a été décidé qu’il n’existait aucun lien de commettant à préposé entre le
joueur « amateur » d’une association de football et l’association elle-même et qu’il n’y avait
pas lieu, en conséquence, à l’application de l’article 85 du D.O.C. (Trib. 1ère inst.
Casablanca, 15-XI-1937, G.T.M., 1938, n° 756, p. 11).

C’est parce que le commettant commande, use d’une autorité, qu’il a la responsabilité des

34
actes de son préposé. Le commettant est responsable du dommage causé par le préposé
sur lequel il exerce les pouvoirs d’ordre et de direction.

En conséquence, « lorsqu’un exploitant agricole a accepté d’envoyer un de ses ouvriers


labourer avec son tracteur le champ d’un autre exploitant et que celui ci a été blessé,
condamne à bon droit le propriétaire du tracteur à réparer le dommage en qualité de
commettant du conducteur responsable de l’accident, l’arrêt qui constate que cet
employeur avait donné à cet ouvrier un emploi du temps bien déterminé auquel la victime
n’aurait pu le faire déroger. Une telle constatation révèle en effet qu’au moment de
l’accident le conducteur du tracteur n’était pas sous la direction et la subordination de la
victime mais était demeuré sous celles de son employeur habituel ». (C.S. Civ., 23-XI-1965,
R.A.C.S., T. Il, p. 297).

Le propriétaire d’une automobile, conduite par un tiers qui a provoqué un accident, ne


peut être tenu pour civilement responsable du conducteur, s’il n’est justifié que ce dernier
ait eu la qualité de préposé du propriétaire du véhicule ou que, au moment de l’accident,
le véhicule ait été conduit par ordre ou pour le compte de son propriétaire. (C.S. Crim.,
26-V-1960, R.A.C.S., T. 1, p. 287).

L’hypothèse la plus fréquente où le préposé va engager la responsabilité du commettant


est donc celle d’une relation de travail. Les pouvoirs d’ordre et de direction définissent en
effet le contrat de travail. Souvent le préposé sera le salarié.

Les tribunaux vont cependant définir le lien de préposition de manière singulièrement


large, extensive.
Premièrement, la préposition ne suppose pas nécessairement un contrat de travail et le
préposé n’est pas forcément le salarié. La femme a pu être considérée préposée de son
mari, le mari celui de sa femme, le propriétaire d’une automobile qui recourt au service
d’un ami, comme conducteur, devient le commettant de celui-ci s’il lui donne des
instructions précises. La personne chargée par des chauffeurs de taxi de surveiller leurs
véhicules en stationnement et de les pousser à la main pour qu’ils gardent leur place dans
la file a pu être considérée comme préposé de ces chauffeurs. (C.S. Civ., 26-1-1960,
R.A.C.S., T. 1, p. 137).

Deuxièmement et après avoir décidé que la responsabilité du fait du préposé suppose chez
le commettant le droit de donner au préposé des ordres ou des instructions sur la manière
de remplir les fonctions auxquelles il est employé, (Cass. Crim., 12-VII-1946, R.A.C., T.
XIV, p. 220), les tribunaux se sont contentés d’une autorité exercée en fait, même en

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dehors de toute relation juridique légitime. Le chef d’une bande de malfaiteurs a pu être
considéré responsable en tant que commettant des dommages causés par des membres de
sa bande. Le droit de donner des ordres n’est pas nécessaire, le fait d’en donner suffit.
(Trib. 1ére Inst. Kenitra, 17-IV-1951, R.M.D., 1952, p. 133-136; CAR., 13-VII-1951,
R.M.D., 1952, p. 133).

Troisièmement, l’exigence d’une préposition exclut les activités exercées de manière


indépendante de l’application de l’article 85 du DOC. L’exercice des professions médicales
par exemple est en principe incompatible avec la préposition et la subordination. L’article
87 ( al. 3) de la loi n°131-13 du 19-3-2015 relative à l’exercice de la médecine a tenu à
rappeler que les médecins exercent leur profession au sein des cliniques en toute
indépendance…
On constate cependant une évolution en jurisprudence. L’indépendance professionnelle
dont jouit le médecin dans l’exercice de son art n’est pas incompatible avec sa soumission
à une organisation des fonctions autorisant la qualification de « préposé ». Dans un arrêt
en date du 4 juillet 2001, la cour suprême considère que le fait que la clinique ait accepté
que l’opération soit effectuée dans ses locaux, qu’une chambre et des moyens soient mis
à la disposition du médecin plaçaient ce dernier dans un état de subordination et rendaient
la clinique responsable des dommages causés par son médecin devenu préposé. (arrêt
n°9/1081,RJL, n°146, p.123).L’accord accordé par la clinique au médecin pour exercer
dans ses locaux, le paiement de la facture directement à la clinique , l’utilisation par le
médecin des équipements ,matériels et personnel de la clinique, des horaires imposés
suffisaient à le considérer préposé de la clinique (CS Crim, 4 mai 2005, JCS, n°63, 2006,
p.46). Même si le médecin demeure libre de ses actes , il devient dépendant de la clinique
pour l’organisation matérielle de son travail et cela suffit à lui conférer la qualité de
préposé.

Il s’agit en réalité d’une responsabilité contractuelle du fait d’autrui qui trouve son
fondement dans l’article 233 du D.O.C en vertu duquel « Le débiteur répond du fait et de
la faute de son représentant et des personnes dont il se sert pour exécuter son obligation,
dans les mêmes conditions où il devrait répondre de sa propre faute, sauf son recours tel
que de droit contre les personnes dont il doit répondre ». (Pour une application, voir Cass
civ arrêt n° 3621 du 1/3/2004 n.p).
Depuis la loi n°131-13 du 19 mars 2015 relative à l’exercice de la médecine, les
propriétaires des cliniques sont tenus de souscrire un contrat d’assurance couvrant leur
responsabilité directe pour les risques inhérents à l’organisation et au fonctionnement de
la clinique ( article 22).
Les victimes peuvent agir directement contre le médecin évoluant au sein de la clinique

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qui assume, en vertu de la loi, sa responsabilité quant aux actes prodigués aux malades
qu’il prend en charge. (Article 87 de la loi relative à l’exercice de la médecine).Il s’agit d’une
responsabilité personnelle.

b- Le dommage doit avoir été causé dans l’exercice des fonctions du préposé

Il s’agit là d’une exigence légale. Les commettants sont responsables des dommages causés
par leurs préposés dans les fonctions auxquelles ils les ont employés.
Il est des situations où l’application de cette règle ne pose pas de problèmes. Un chauffeur
qui, pendant les heures de travail, blesse un piéton avec le véhicule de l’entreprise, engagera
la responsabilité du commettant. Ce même chauffeur qui, pendant son congé, blesse un
piéton avec son propre véhicule, verra engagée sa propre responsabilité et non celle de
son commettant. Il n’y a, disent les tribunaux, aucun lien de connexité entre l’acte
dommageable et la fonction du préposé. (CAR., 21-X-1959, R.M.D., 1961, p. 401).

Entre ces deux situations extrêmes se situe ce que doctrine et jurisprudence qualifient
d’abus de fonctions ou de détournement de fonctions. La jurisprudence offre de multiples
situations d’abus de fonctions. Le commettant doit-il, par exemple, être déclaré
responsable de l’accident causé à un tiers par l’explosion d’un détonateur dont son préposé
avait, sans l’en aviser, transporté une caisse à son domicile, estimant que celui-ci risquait
d’être dérobé si elle était laissée dans le chantier de l’entreprise ? Le propriétaire d’un car
est-il civilement responsable de la faute quasi-délictuelle de son préposé qui, après l’arrivée
du car, blesse un voyageur en lançant un colis du haut de l’impériale ? La responsabilité
des commettants s’étend-elle aux dommages résultant de l’abus de fonction, c’est-à-dire
l’acte en vertu duquel le préposé utilise soit ses fonctions elles-mêmes, soit des moyens
mis à sa disposition par le commettant pour l’exercice de ces fonctions, dans un but
étranger à celui qui lui a été fixé par le commettant ?

La jurisprudence est quasi-unanime à considérer que la responsabilité des commettants en


raison des actes commis par leurs préposés dans l’exercice de leurs fonctions s’étend à
l’abus desdites fonctions. (Cass. Civ., 13-111- 1936, R.A.C., T. VIII, p. 501.Cass. Crim.,
10-111-1949, RAC., T. XV, p. 371).

Mais la mise en œuvre de ce principe laisse apparaître de nettes divergences. Certains


tribunaux ont une conception extrêmement extensive de l’abus de fonctions. Toutes les
fois que l’acte dommageable peut être rattaché à ses fonctions par une circonstance de
lieu, de temps ou de moyens, la responsabilité du commettant est engagée. Les juges du
fond, qui constatent que les fonctions du prévenu n’étaient pas étrangères à la conduite

37
du véhicule de son commettant, que les facilités accordées à son préposé pour l’exercice
de ses fonctions de chauffeur lui avaient fourni l’occasion et le moyen d’accomplir l’acte
dommageable, justifient légalement leur décision déclarant le commettant civilement
responsable de son préposé. (C.S., Crim., 2-III-1961, R.A.C.S,. T. II, p. 179).

Dans le même esprit, il a été décidé que la responsabilité du commettant est engagée quand
le préposé abuse de ses fonctions, notamment en matière de délit de contrebande commis
par son préposé avec l’automobile qu’il était chargé de conduire, et il importe peu que le
préposé ait agi à l’insu ou contrairement aux instructions du commettant, ou pour son
compte personnel. (Trib. 1ére Inst. Kenitra, 17-IV-1951, R.M.D., 1952, p. 133-136; CAR.,
13-VII-1951, R.M.D., 1952, p. 133). De même, le propriétaire d’un véhicule est civilement
responsable de l’accident causé par son préposé, conducteur utilisant le véhicule sur un
parcours non prévu par le commettant et transportant, au mépris de l’interdiction
formulée par ce dernier, des passagers à titre onéreux, dès lors que c’est à l’occasion de ses
fonctions et en raison des facilités qu’elles lui procuraient que le préposé a pu commettre
le dommage. (C.S. Crim., 18-11-1960, R.A.C.S., T. 1, p. 219).

D’autres adoptent une conception plus restrictive de l’abus de fonctions. Elles rejettent
plus facilement la connexité entre préposition et abus de fonctions ou écartent la
responsabilité du commettant quand la victime ne pouvait ignorer qu’elle se trouvait en
présence d’un abus de fonctions.

Il a ainsi été décidé que le commettant ne saurait être déclaré responsable d’un accident
dont a été victime une personne transportée dans un camion lui appartenant et conduit
par son préposé, alors qu’en ayant pris place dans ce camion, qui n’était nullement agencé
pour le transport des voyageurs, cette personne ne pouvait ignorer qu’elle se trouvait en
présence d’un abus commis par le chauffeur dans son service. (CAR., 23-VI-1959, G.T.M.,
1959, n°1257, p. 94).
Les tribunaux écartent de même la responsabilité des commettants lorsque le préposé a
été envisagé par la victime de l’acte dommageable comme ayant agi pour son compte
personnel. (CAR., 27-11-1959, G.T.M., 1959, n° 1251, p. 58).

L’exigence d’un lien de connexité ou de relation de cause à effet est souvent invoquée à
l’appui de cette conception restrictive.

Ainsi une personne chargée par des chauffeurs de taxi de surveiller leurs véhicules en
stationnement et de les pousser à la main pour qu’ils gardent leur place dans la file peut
être considérée comme préposée de ces chauffeurs. Mais il n’y a pas de lien de connexité

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entre ce rapport de préposition et l’abus de fonction ayant consisté pour cette personne,
non titulaire du permis de conduire, à mettre l’un des taxis en route, à le conduire à une
allure folle tous feux éteints, hors du parc de stationnement, et à renverser un piéton sur
le trottoir. Le chauffeur de ce taxi ne saurait donc être déclaré responsable de l’accident
en qualité de commettant. (C.S. Civ., 26-1-1960, R.A.C.S., T. 1, p. 137). Plus récemment
et confirmant cette tendance, la Cour Suprême exige « une relation de cause à effet » entre
le fait dommageable et les fonctions du préposé. (CS Soc.18-3-1975, RJL, 1977, n°126,
p.20).

2°) Les effets de la responsabilité des commettants

Si ces conditions sont réunies, le commettant, à moins d’un abus de fonctions, ne peut pas
s’exonérer en prouvant qu’il n’a pas commis de faute, qu’il a bien surveillé son préposé.
Le commettant est présumé responsable et pour écarter sa responsabilité, il devra prouver
que le dommage est dû à un cas de force majeur ou à une faute de la victime présentant
les caractères de la force majeure. Il s’agit d’une présomption de responsabilité. L’article
85 n’ayant pas prévue, comme il l’a fait pour les parents, de possibilité d’exonération par
la preuve de l’absence de faute ou d’une bonne surveillance du préposé.

La responsabilité du commettant n’exclut pas celle du préposé. La victime peut agir


directement contre le préposé sur la base de sa responsabilité du fait personnel qui se
fonde sur une faute prouvée. Si le dommage a été causé par l’utilisation d’une chose, le
préposé ne peut être poursuivi en tant que gardien de cette chose car selon la Cour
Suprême, « les qualités de gardien et de préposé sont incompatibles ». (CS Civ, 26-I-1963,
RMD, 1963, p.408.) Il est admis en jurisprudence que la « préposition implique un lien de
subordination et de dépendance incompatible avec les pouvoirs d’usage, de contrôle et de
direction qui constituent la garde. (CAR, 31-III-1950,RAC, T.XVI, p.236-237).
Pour la Cour d’appel de Rabat, la responsabilité civile du commettant a seulement pour
but de protéger les tiers contre l’insolvabilité de l’auteur du délit ou quasi-délit cause du
dommage, mais non de décharger cet auteur de la responsabilité qui lui incombe et à
laquelle il ne peut se soustraire. (CAR., 21-VI-1960, G.T.M., 1961, n° 1286, p. 27).

Le commettant qui a indemnisé la victime du fait de l’acte dommageable de son préposé


peut donc se retourner contre ce dernier en exerçant une action récursoire. En
jurisprudence française, depuis un arrêt de la cour de cassation rendue par l’assemblée
plénière en 2000 ( Arrêt Costedoat, 25/2/2000, JCP, 2000, II.10295, note Billiau), le
préposé n’engage plus sa responsabilité et est ainsi protégé contre l’action de la victime ou
le recours du commettant. Cette solution rompt avec la conception classique d’un

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commettant garant de la solvabilité du préposé. Il faut cependant que le préposé ait agi
dans les limites de ses fonctions. S’il en abuse ou s’il commet une faute intentionnelle, il
ne mérite plus protection.

III- LA RESPONSABILITE DES ARTISANS

Les artisans sont responsables du dommage causé par leurs apprentis pendant le temps
qu’ils sont sous leur surveillance.
Cette responsabilité, précise l’article 85, a lieu à moins que artisans, comme pour les pères
et mères, ne prouvent qu’ils n’ont pu empêcher le fait qui donne lieu à cette responsabilité.

IV- LA RESPONSABILITE DES INSTITUTEURS

Les instituteurs et les fonctionnaires du service de la jeunesse et des sports sont


responsables du dommage causé par les enfants et jeunes gens pendant le temps qu’ils
sont sous leur surveillance.(article 85 bis du DOC).Cet article a été ajouté par le dahir du
4 mai 1942 (B.O. n°1546 du 12 juin 1942, p.488).
Cette responsabilité est fondée sur une faute prouvée de l’instituteur et n’est donc pas
favorable aux victimes. En effet, selon l’article 85 bis du DOC, « les fautes, imprudences
ou négligences invoquées contre eux, comme ayant causé le fait dommageable, devront
être prouvées conformément au droit commun par le demandeur à l’instance ».Ce n’est
donc pas à l’instituteur de prouver qu’il n’a pas commis de faute mais à la victime de
prouver qu’il a commis une faute de surveillance.

L’article 85 bis est applicable “ toutes les fois que, pendant la scolarité ou en dehors de la
scolarité, dans un but d'éducation morale ou physique non interdit par les règlements, les
enfants ou jeunes gens confiés ainsi audits agents se trouveront sous la surveillance de ces
derniers”.


Cet article substitue la responsabilité de l’Etat à celle de l’instituteur : « La responsabilité
de l’Etat sera substituée à celle de ces agents qui ne pourront jamais être mis en cause
devant les tribunaux civils par la victime ou ses représentants ».Pour la Cour Suprême, « le
législateur a entendu instituer une garantie générale et absolue de la responsabilité civile
des membres de l’enseignement public à l’égard des élèves » ( C.S.Adm., 4 mai 1964, GTM,
1964 ; n°1352, p.61).
L’ajout de l’article 85 bis en 1942 est directement inspiré des réformes des lois françaises
du 29 juillet 1899 et du 5 avril 1937 qui, successivement, organisèrent la substitution de
l’Etat aux membres de l’enseignement public et modifièrent le fondement de la
responsabilité des instituteurs. Ces réformes font suite à l’affaire « Leblanc » où un

40
instituteur ne put s’exonérer de sa responsabilité et se suicida. ( Cass. civ., 31 Mai 1892,
DP 1893, p.490).

En vertu du Dahir du 26 octobre 1942, L’Etat assume une responsabilité de plein droit,
uniquement conditionnée par la survenance du fait dommageable au sein de
l’établissement scolaire. La Cour suprême a confirmé la nature objective de cette
responsabilité (CS, 26 mai 1994, Arrêts de la cour suprême, 1958-1996, Publications de la
Cour Suprême, 1997, p.229) et décidé de maintenir le principe de la substitution de l’Etat
même en cas de faute intentionnelle de l’instituteur. (C.S.Adm.4 mai 1964, n°1352, p.61).
L’Etat engage sa responsabilité toutes les fois que pendant la scolarité ou en dehors de la
scolarité, dans un but d’éducation morale ou physique les enfants confiés aux dits agents
se trouveront sous la surveillance de ces derniers.
L’Etat dispose d’une action récursoire contre l’instituteur, selon les règles de droit
administratif (recherche d’une faute personnelle détachable des fonctions).

La jurisprudence française a largement interprété les conditions d’application de la


responsabilité des enseignants édictée à l’article 1384 du Code civil. Cette responsabilité
ne concerne pas uniquement les instituteurs mais d’une manière générale tous les membres
de l’enseignement secondaire voire supérieur lorsqu’ils ont une obligation de surveillance.
Cette responsabilité joue également non seulement pendant la période scolaire, mais
également si l’enfant est sous la surveillance de l’instituteur pendant une période de
vacances ou de sortie.
Dans les établissements privés, les membres de l’enseignement sont soumis au droit
commun de la responsabilité.

§3 -La responsabilité du fait des choses

Selon l’article 88 du DOC, « chacun doit répondre du dommage cause par les choses qu’il
a sous sa garde, lorsqu’il est justifié que ces choses sont la cause directe du dommage, s’il
ne démontre :
1- Qu’il a fait tout ce qui était nécessaire afin d’empêcher le dommage ;
2- Et que le dommage dépend, soit d’un cas fortuit, soit d’une force majeure, soit de la
faute de celui qui en est victime. »
L’article 1384, al 1er du code civil qui a inspiré l’article 88 du DOC, ne faisait qu’annoncer
les régimes particuliers prévus aux articles article 1386 (89 du DOC) (écroulement ou ruine
partielle d’un édifice) et article 1385 (86 du DOC) (fait des animaux).
La victime d’un dommage résultant de l’explosion d’une machine (une chose) ou d’un
accident d’automobile devait prouver une faute à l’origine du dommage pour obtenir

41
réparation. Dans cet esprit, il avait été décidé que « la faute restait la première source de la
responsabilité civile et dans ce cas c’est l’article 78 du DOC qui s’applique. Seul un rôle
subsidiaire est dévolu à l’idée de risque qui découle de l’article 88 du DOC ». ( Trib.paix,
Casablanca, 17-IV-1931, GTM, 1931, n°451, p.173).

Avec le développement du machinisme et l’ampleur prise par les accidents dus à


l’intervention d’une chose, la doctrine (Saleilles et Josserand) eut alors l’idée d’ériger en
principe général la responsabilité du fait des choses. En 1896, dans l’arrêt « Teffaine », (un
ouvrier tué dans une explosion d’une chaudière sans qu’une faute ne pût être reprochée
au propriétaire) les magistrats français affirmèrent l’autonomie de l’alinéa 1er de l’article
1384 du code civil. ( Cass.civ.16 juin 1896, D.P 1897, I, p.433).
Cette évolution allait profiter aux victimes des accidents du travail et de la circulation, tous
deux marqués le plus souvent par l’intervention d’une chose. En France comme au Maroc,
ces deux hypothèses font aujourd’hui l’objet de régimes spéciaux.

Ce principe allait avoir un essor considérable tout au long du XXème siècle comme on
peut le constater à travers l’analyse du régime de la responsabilité du fait des choses :
l’intervention d’une chose (A), le caractère causal de cette intervention dans la production
du dommage (B) la garde de la chose (C) et les causes d’exonération du gardien (D).

A - Une chose

Il s’agit en principe de toute chose. L’article 88 s’applique aussi bien aux meubles qu’aux
immeubles. Pendant un temps, les tribunaux ont considéré que « la responsabilité du
propriétaire de la chose, telle qu’elle est établie par l’article 88 du D.O.C., ne saurait être
étendue aux immeubles ». (CAR., 5-XI-1924, G.T.M., 1924, n° 150, p. 339). (CAR., 28-
XI-1936, G.T.M., 1937, n° 714, p. 45). (CAR., 14-1-1944, R.A.C., T. XII, p. 369). Ils en
ont notamment déduit que « le propriétaire d’un immeuble, dans lequel un incendie a
éclaté, n’est pas responsable du préjudice causé aux immeubles voisins par le sinistre, s’il
n’est pas établi que ce sinistre est la conséquence directe d’une faute à lui imputable. »

Un revirement s’opère en 1945 lorsque le tribunal de première instance de Casablanca


décide que « la présomption de responsabilité édictée par l’article 88 du D.O.C. concerne
aussi bien les meubles que les immeubles dont on a la garde. (Trib. 1re inst. Casablanca,
9-IV-1945, G.T.M., 1945, n° 961, p.85). Ce revirement a par la suite été confirmé et permis
aux tribunaux de décider que « la généralité de l’expression de l’article 88 du D.O.C.
n’autorise aucune distinction entre les meubles et les immeubles. La responsabilité du fait
des choses dont a la garde s’entend aussi bien des choses mobilières que des choses

42
immobilières ». (CAR., 30-IV-1952, R.M.D., 1953, p. 413-419, note H. de La Massue). Les
termes de l’article 88 du D.O.C. dira la Cour d’appel un an après, « sont d’une généralité
absolue. Il n’y a donc pas lieu de faire une distinction entre les choses mobilières et les
choses immobilières. » (CAR, 17-XI-1953, RMD, 1956, p.172, note Gayral). (CAR., 30-V-
1958, G.T.M., 1958, n° 1235, p. 82; R.M.D., 1958, p. 419-420; R.A.C, T.XX, p. 71).

Contrairement à la jurisprudence antérieure à 1945 en matière d’incendie d’immeuble, il a


pu être jugé que « s’il est constant que le feu a pris naissance sur un fonds et s’est
communiqué à un autre fonds, le propriétaire du premier fonds devra, pour se décharger
de la présomption de responsabilité pesant sur lui, prouver que le dommage causé à son
voisin est dû à un cas de force majeure ou à la faute de celui-ci et qu’il a fait en outre tout
ce qui était en son pouvoir pour l’éviter. » (CAR., 17-XI-1953, R.M.D., 1956, p. 172, note
M. Gayral).

La présomption de responsabilité pèse donc sur le gardien de la chose, meuble ou


immeuble, à la seule condition, en cas d’immeuble, que l’article 89 ne soit pas applicable,
c’est-à-dire que le dommage ne provienne pas de l’écroulement ou de la ruine partielle
d’un édifice ou autre construction.

En décidant que les termes de l’article 88 sont d’une généralité absolue, la jurisprudence
permet d’écarter d’autres distinctions proposées par la doctrine. Cette dernière a en effet
pu soutenir que la responsabilité du fait des choses ne pouvait s’appliquer qu’aux choses
atteintes d’un vice propre ayant causé le dommage, aux choses non actionnées par la main
de l’homme et aux choses en mouvement (contrairement aux choses inertes). Cette
jurisprudence n’autorise pas enfin à distinguer les choses dangereuses des choses non
dangereuses.

Les choses exclues du champ d’application de l’article 88 du DOC sont donc celles qui
sont soumises à un texte particulier, spécifique, prévu par le DOC ( articles 86 et 89 du
DOC) et celles sur lesquels personne n’exerce un pouvoir de garde pour que l’article 88
puisse être invoqué : les choses sans maitre ou abandonnés .Pour favoriser les victimes,
les tribunaux ont tendance à restreindre le domaine des choses sans maitre.( des graviers
projetés par les roues d’un véhicule ont engagé la responsabilité du propriétaire devenu
gardien).

Pour leur part, les dommages causés par des produits défectueux et la responsabilité civile
qui peut en découler sont régis par le la loi n° 24-09 du 17 Août 2011 relative à la sécurité
des produits et des services et complétant le DOC. Ses dispositions ne portent pas atteinte

43
aux droits dont la victime d'un dommage peut se prévaloir au titre du droit commun de la
responsabilité contractuelle, délictuelle et d'un régime particulier de responsabilité en
vigueur pour des produits ou des services spécifiques (article 106-14 de la loi).

Il faut également tenir compte du Dahir portant loi n° 1-84-177 relatif à l'indemnisation
des victimes d'accidents causés par des véhicules terrestres à moteur (3 octobre 1984) qui
fixe les bases et la procédure pour l’indemnisation les dommages corporels causés à des
tiers par un véhicule terrestre à moteur soumis à l'obligation d'assurance.

B- Le fait de la chose

Pour que la responsabilité du gardien soit engagée, il faut que la chose soit matériellement
intervenue dans la réalisation du dommage. Les tribunaux parlent de « participation
matérielle de la chose au dommage » (CAR, 4-X-1940, RAC, T.X, p.533).
Il n’est pas nécessaire pour cela qu’il y ait eu contact matériel entre la chose et la victime
du dommage. Si l’article 88 du D.O.C. n’exige pas la matérialité du contact, encore faut-il
que la chose ait participé au dommage, c’est-à-dire que le rapport de causalité entre les
faits allégués et le dommage définitif ait joué la condition nécessaire. II ne suffit donc pas,
pour que la responsabilité du gardien soit engagée, que la chose ait pu ou ait exercé une
influence psychologique sur la victime au moment de l’accident. (CAR, 22-VI-1956,
R.M.D., 1956, p.364). Le fait de la chose exprime ainsi l’exigence d’un rapport de causalité
reliant la chose au dommage.
La charge de la preuve de la causalité et du fait de la chose varie selon les situations.
Si la chose en mouvement est entrée en contact avec la victime, le rôle causal ou actif est
présumé et il appartient à l’auteur du dommage de prouver qu’elle n’a joué qu’un rôle
passif ou normal.
Si la chose était en mouvement mais n’est pas entrée en contact avec la victime ou si elle
était inerte et est entrée en contact avec la victime, le rôle actif n’est pas présumé et il
appartient à la victime de prouver le rôle actif de la chose. (Un escalier mal entretenu ou
en forte déclivité peut avoir joué un rôle actif). Certaines décisions de jurisprudence
française ont cependant admis que « la chose inerte peut jouer un rôle actif du simple fait
qu’elle a été l’instrument du dommage ». (Civ .2éme, 18 sept.2003, JCP 2004, II, 10013,
note C. Le Tertre.)
En fait, l’exigence du rôle actif de la chose est nécessaire si l’on veut éviter que la
responsabilité du fait des choses et la réparation qui en découle ne deviennent
automatiques dans tout dommage impliquant une chose. En même temps cela réintroduit
l’idée de faute car la chose n’ayant pas joué un rôle actif est le signe que le gardien n’a rien
à se reprocher.

44
On retrouve l’idée de faute dans la responsabilité du fait des choses lorsque cette dernière
est écartée parce que la victime a détourné la chose de son usage. ( victime qui utilise
comme plongeoir un tremplin destiné à effectuer des sauts à vélo.( Cass.2e civ.24 février
2005, Bull.civ.,II, n°52.).Ce n’est pas le gardien – qui n’a rien à se reprocher- mais la victime
qui est à l’origine du dommage.

C- La garde de la chose

L’article 88 du DOC ne définit pas la notion de garde. C’est la jurisprudence qui s’en est
chargée en procédant à la détermination du gardien et en en tirant un certain nombre de
conséquences.

Dans un arrêt célèbre (arrêt Franck), la cour de cassation française décide, dans un affaire
où un voleur s’était emparé d’une voiture et avait écrasé un piéton, que le propriétaire «
privé de l’usage, de la direction et du contrôle de sa voiture, n’en avait plus la garde »
( Arrêt Franck, Ch. réunies, 2 déc .1941, DC, 1942,25, note G .Ripert). La garde était ainsi
définie et le gardien celui qui avait la maîtrise de la chose. Cette théorie se fonde sur la
théorie de la garde matérielle. La théorie de la garde juridique aurait conduit à considérer
que le propriétaire reste gardien « tant qu’il ne s’est pas volontairement dessaisi de la
chose».

La jurisprudence marocaine est allée dans le même sens. En 1965, la Cour Suprême
considère que le gardien d’une chose est celui qui a sur elle les pouvoirs d’usage, de
direction et de contrôle. (C.S, Civ 2-XI-1965, R.AC, S T, Il, p, 283-284). Elle confirme les
juridictions de fond qui avaient adopté la même définition et en avaient tiré un certain
nombre de conséquences. Le tribunal de première instance de Casablanca avait ainsi, en
1961, ( G.T.M.,1961, n° 1300, p. 112) décidé que « la responsabilité pèse en premier lieu
sur le propriétaire qui est réputé gardien à moins qu’il ne prouve qu’au moment où s’est
produit le fait dommageable il avait perdu la garde de sa chose, soit parce que celle-ci lui
avait été indûment soustraite, soit parce qu’il l’avait confiée pour un usage entièrement
libre à une personne tenue de l’utiliser aussi raisonnablement que lui-même. Mais cette
responsabilité doit jouer dans toute sa rigueur si le propriétaire de la chose, tenu d’exercer
sur elle un contrôle permanent et de veiller à ce qu’elle ne cause pas d’accident, ne prouve
pas ni n’offre de prouver qu’il avait délégué à un tiers l’usage, la direction et le contrôle de
sa chose, ou qu’il avait été dépossédé de ces mêmes pouvoirs par l’effet d’un vol ».

La présomption de responsabilité édictée à l’encontre du gardien d’une chose qui a causé


un dommage est fondée sur l’obligation de garde corrélative aux pouvoirs d’usage, de

45
direction et de contrôle qui caractérisent le gardien. Celui qui a reçu une chose à titre de
locataire et en est ainsi devenu le nouveau gardien, en assume donc, vis-à-vis des tiers, tous
les risques dommageables, même ceux qui proviennent des pièces de cette chose, sauf
recours contre celui dont il la tient. C’est ainsi que, dans le cas de location d’une voiture,
le locataire ne peut, en cas d’accident causé par ce véhicule, se décharger de la présomption
de responsabilité de l’article 88 du D.O.C. qui pèse sur lui en sa qualité de gardien, sous le
prétexte que seuls les défauts dudit véhicule auraient été la cause de cet accident. (Cass.
Civ., 11-VI-1953, G.T.M.1953, n°1137, p. 167; R.M.D., 1955, p. 70-73, note R. Rodiére ;
R.A.C., T.XVII, p. 515-516).

Il a de même été décidé que la responsabilité du gardien juridique d’un scooter, cause d’un
accident, ne saurait incomber au propriétaire, puisqu’il avait perdu, en prêtant l’engin à sa
fiancée, alors que lui-même était rappelé sous les drapeaux, le pouvoir d’user de la chose,
de la surveiller et de la contrôler. (Trib. Paix Kenitra, 18-111-1957, R.M.D., 1958, p. 84-
92, note M. Sumien).
Lorsque le propriétaire d’un véhicule a cédé à un tiers la garde de la chose, il ne peut plus
être considéré comme responsable. (Trib. 1re inst. Casablanca, 11-11-1962, R.M.D., 1962,
p. 752).
La non délivrance de la carte grise par le vendeur à l’acheteur n’empêche pas ce dernier de
devenir gardien dès la livraison, dès lors qu’il a un pouvoir de commandement et de
contrôle sur le véhicule. (CAR . 16-11-1960, R.M.D., 1961, p. 129). En cas de vente d’un
véhicule, l’acquéreur a la qualité de gardien et engage sa responsabilité avant même
l’accomplissement des formalités de cession. (CS Crim, 14-12-1980, JCS, n°28, p.222).

La garde est en principe alternative et non cumulative. La chose ne peut avoir qu’un seul
gardien. Quand le propriétaire loue une chose lui appartenant, c’est le locataire et lui seul
qui en devient gardien. Les personnes qui ont des titres différents ne peuvent être
cogardiennes (commettant/préposé-propriétaire/locataire).

Il arrive que plusieurs personnes exercent, au même titre, les pouvoirs garde sur une chose
(joueurs d’équipe, groupe de chasseurs…). Selon l’article 99 du DOC « si le dommage est
causé par plusieurs personnes agissant de concert, chacune d’elles est tenue solidairement
des conséquences, sans distinguer si elles ont agit comme instigateurs, complices ou
auteurs principaux. » La règle établie en l’article 99 s’applique au cas où, entre plusieurs
personnes qui doivent répondre d’un dommage, il n’est pas possible de déterminer celle
qui en est réellement l’auteur, ou la proportion dans laquelle elles ont contribué au
dommage. Celui qui a été condamné à indemniser la victime a un recours subrogatoire
contre les autres. En effet, selon l’article 100 du D.O.C , « la règle établie en l'article 99

46
s'applique au cas où, entre plusieurs personnes qui doivent répondre d'un dommage, il
n'est pas possible de déterminer celle qui en est réellement l'auteur, ou la proportion dans
laquelle elles ont contribué au dommage. Pour une application voir Cass .Civ.25 février
2014, Jurisprudence de la Cour de Cassation, n°77, p.35.

Une difficulté peut surgir quand des personnes différentes ont un pouvoir d’usage, de
direction et de contrôle sur divers éléments de la chose. En déchargeant des bouteilles de
gaz, une d’entre elles explose et blesse un salarié du transporteur. Si l’accident a pour
origine une mauvaise manipulation des bonbonnes de gaz, une mauvaise disposition qui a
permis l’explosion, c’est le gardien du comportement - en l’occurrence le transporteur -
qui est responsable. Si la bouteille a explosé par suite d’un vice de fabrication, c’est le
propriétaire gardien de la structure qui est responsable et non le transporteur. C’est la
distinction entre la garde de la structure et la garde du comportement. La distinction paraît
juste, il n’y a pas de raison que le gardien du comportement soit responsable pour un vice
de la chose auquel il est étranger. La garde de la structure repose sur le fabricant et celle
du comportement sur le détenteur, responsable de la manipulation et de l’utilisation
défectueuse de la chose. La loi 24-09 du 17 août 2011 relative à la sécurité des produits et
des services permet à la victime d’agir contre le fabricant sans avoir à recourir à la dite
distinction. La distinction garde de la structure et du comportement réintroduit la notion
de faute dans un régime de responsabilité basé sur le risque. La distinction conduit en effet
à rechercher « subjectivement » quelle personne aurait pu empêcher le dommage.

Enfin le gardien doit avoir une certaine indépendance. La qualité de gardien est
incompatible avec celle de préposé. Il est admis en jurisprudence que la « préposition
implique un lien de subordination et de dépendance incompatible avec les pouvoirs
d’usage, de contrôle et de direction qui constituent le gardien. (CAR, 31-III-1950, RAC,
T.XVI, p.236-237).

D - Les causes d’exonération de la responsabilité du fait des choses.

L’article 88 du DOC énonce clairement que chacun doit répondre du dommage causé par
les choses qu’il a sous sa garde, lorsqu’il est justifié que ces choses sont la cause directe du
dommage, s’il ne démontre :
1- Qu’il a fait tout ce qui était nécessaire afin d’empêcher le dommage ;
2- Et que le dommage dépend, soit d’un cas fortuit, soit d’une force majeure, soit de la
faute de celui qui en est victime.

La preuve de l’absence de faute du gardien ne suffit pas à l’exonérer, à le libérer de sa

47
responsabilité. Même s’il a fait « tout ce qui était nécessaire afin d’empêcher le dommage
», c’est-à-dire qu’il s’est comporté comme il aurait dû le faire, sa responsabilité reste
engagée. Le gardien doit en outre prouver que « le dommage dépend, soit d’un cas fortuit,
soit d’une force majeure, soit de la faute de celui qui en est victime ». Pour la Cour suprême,
l’article 88 crée une présomption de responsabilité à la charge du gardien qui lui impose,
pour s’en décharger l’obligation de prouver, outre que le dommage dépend d’une cause
étrangère, qu’il a fait tout ce qui était nécessaire pour l’empêcher. (CS.Civ, 25-II-1965,
GTM, 1965, p.53).
La présomption de responsabilité édictée par l’article 88 du D.O.C. à l’encontre de celui
qui a sous sa garde la chose inanimée qui a causé un dommage, est détruite par la preuve
d’un cas de force majeure ou d’une cause étrangère non imputable au gardien. Le cas
fortuit ou la force majeure, pour exonérer le gardien de la chose de la présomption de
responsabilité pesant sur lui, doit consister en un événement qu’on ne peut prévoir et dont
on ne peut empêcher les effets. (CAR, 29-VII-1955, RAC,T XVIII, p.217) Le fait d’avoir
été ébloui par les phares d’une autre automobile, venant en sens inverse, est un fait
prévisible et non un cas fortuit ou de force majeure. (CAR., 14-111-1930, R.L.J.M., 1932,
p. 77).

Le gardien de la chose s’exonère de la présomption de responsabilité en rapportant la


double preuve que le dommage provient de la faute de la victime ou d’un cas fortuit ou de
force majeure et qu’il a fait tout le nécessaire pour éviter le dommage qu’ainsi, la faute du
tiers n’emporte exonération que si elle présente les caractères de la force majeure ou du
cas fortuit. (C.S. Civ., 2-XII-1959, R.M.D., 1961, p. 154).

La faute de la victime n’exonère totalement le gardien que si, imprévisible et inévitable,


elle a été la cause exclusive du dommage. Tant que ce caractère imprévisible et inévitable
n’est pas démontré, le gardien ne peut prétendre qu’à un partage de responsabilité. (CAR.,
31-111-1950, R.A.C., T. XVI, p.236).

L’évènement ne peut être considéré cause étrangère que s’il est extérieur au gardien lui-
même. Le gardien reste donc responsable lorsque le dommage est dû à un vice de la chose.
La rupture d’un câble de commande des freins d’un véhicule automobile ne saurait être
considérée comme un cas fortuit ou de force majeure, le gardien de ce véhicule ayant
l’obligation de s’en prémunir en faisant procéder à toutes vérifications utiles. Doit donc
être accueillie l’action en réparation du préjudice causé à la victime d’un accident survenu
à la suite de la rupture d’un câble de commande des freins. (CAR., 3-XI-1932, R.A.C., T.
VII, p.30).

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Les tribunaux apprécient la notion de force majeure et de cause étrangère avec une certaine
rigueur. La rupture d’un câble de frein, le fait d’avoir été ébloui par les phares d’une voiture
venant en sens inverse, la chute de la foudre, l’orage n’ont pas été considérés cas de force
majeure. Il a par contre été jugé que l’accident provoqué par un enfant de cinq ans qui,
jouant sans surveillance sur la route, fait brusquement irruption sur la chaussée au moment
où arrive le véhicule est dû à la faute exclusive et imprévisible de la victime. (Trib. 1ère
Inst. Casablanca, 31-X-1958, G.T.M., 1959, n°1250, p. 54).

Si le dommage provient d’une cause étrangère qui n’est pas imputable au gardien, par
définition imprévisible et insurmontable, pourquoi faut-il encore exiger qu’il prouve qu’il
a fait a fait tout ce qui était nécessaire afin d’empêcher le dommage ? Prouver la force
majeure n’est–il la preuve que la gardien n’est pas en faute. ?

La cause étrangère est un événement imprévisible et irrésistible que l’on n’a pas pu prévoir
et auquel on ne peut résister, dont on ne peut éviter les effets. Le gardien a été mis dans
l’impossibilité d’éviter le dommage. En maintes occasions, le DOC fait état d’une force
majeure ou un cas fortuit « non imputable à leur faute » …. La preuve de l’absence de
faute n’étant pas exonératoire, l’article 88 ne repose pas sur une présomption de faute mais
bien sur une présomption de responsabilité.

SECTION 2 : LES REGIMES SPECIAUX DE RESPONSABILITE

Certains régimes spéciaux de responsabilité sont consacrés par le DOC (§1), d’autres par
des textes particuliers (§2).

§1- Les régimes spéciaux prévus par le DOC : la responsabilité du fait des animaux
et la responsabilité du fait de la ruine d’un bâtiment

A- la responsabilité du fait des animaux

En vertu de l’article 86 du DOC, chacun doit répondre du dommage causé par l’animal
qu’il a sous sa garde, même si ce dernier s’est égaré ou échappé, s’il ne prouve :
1- Qu’il a pris les précautions nécessaires pour l’empêcher de nuire ou pour le surveiller ;
2- Ou que l’accident provient d’un cas fortuit ou de force majeure, ou de la faute de celui
qui en a été victime.

Ce texte fait peser sur le gardien de l’animal une présomption de faute puisqu’il peut se
libérer en prouvant qu’il a pris les précautions nécessaires pour l’empêcher de nuire ou

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pour le surveiller, c’est-à-dire qu’il n’a pas commis de faute. L’article 86 fait peser sur le
gardien de l’animal une présomption de faute. Il n’existe aucune responsabilité s’il est
prouvé que l’on a pris les précautions nécessaires pour empêcher le dommage ou que la
victime a commis une faute. La responsabilité doit être partagée s’il y a eu fautes
réciproques. (Trib. 1ère inst. Rabat, 24-1-1925, G.T.M., 1925, n° 175, p. 157).

Cette règle se distingue de celle de l’article 1385 du code civil français qui fait peser sur le
propriétaire de l’animal une présomption de responsabilité. Le propriétaire ne pouvant se
libérer qu’en prouvant la cause étrangère. Influencé plus par l’article 1385 du code civil
que par l’article 86 du DOC, les tribunaux ont pu, par moments, faire peser sur le gardien
de l’animal une présomption de responsabilité. (C.A.R., 20-XI-1945, G.T.M., 1940, n° 985,
p. 150; R.A.C., T.XIII, p. 150). Il a en effet été décidé que le propriétaire d’un animal est
responsable, aux termes de l’article 86 du D.O.C., du dommage causé par cet animal. Il ne
saurait se décharger de la présomption de faute existant à son encontre qu’en prouvant la
faute de la victime, la force majeure ou le cas fortuit. (Trib. 1ère Inst. Fès, 25-XI-1931,
G.T.M., 1932, n° 480, p. 45. CAR., 18-IV-1939, R.A.C., T. X, p. 182). Dans le même esprit,
il a été jugé que l’animal domestique qui a blessé, indirectement, un laboureur engage la
responsabilité civile de son propriétaire qui en est « le gardien », au sens de l’alinéa 1er de
l’article 86 du D.O.C., si celui-ci ne prouve que l’accident provient d’un cas fortuit ou de
la faute de la victime. (CAR, 14-11-1946, R.A.C., T. XIII, p. 442; G.T.M 1940, n° 979, p.
109).

Le propriétaire peut se décharger de la responsabilité si la maîtrise de l’animal a été confiée


à une autre personne. Car si aux termes de l’article 86 du D.O.C. chacun doit répondre du
dommage causé par l’animal qu’il a sous sa garde, « encore faut-il que la personne
recherchée en responsabilité ait eu, au moment où le dommage a été causé, l’usage
personnel de l’animal, c’est-à-dire, qu’elle en ait été la détentrice et qu’elle ait eu sur lui un
pouvoir de direction ». (CAR., 5-1-1960, G.T.M., 1960, n° 1271, p. 5T ; R.M.D., 1960, p,
423).

Les juges à qui est soumise une demande de dommages-intérêts, fondée sur « la
présomption de responsabilité de l’article 86 du D.O.C. , doivent rechercher qui, de la
victime ou du propriétaire, avait la garde juridique de la chose ayant causé le dommage. Le
gardien de la chose n’est pas en effet nécessairement son propriétaire. Spécialement, le
chef de culture qui fait le tour de la propriété agricole de son patron, en montant un cheval
docile, dont il a d’habitude la libre disposition, doit en être considéré comme le seul
gardien, alors surtout qu’il exerce ses fonctions dans la propriété, sans être sous la
dépendance de son patron. Dès lors, celui-ci n’est pas responsable de l’accident survenu à

50
son préposé, alors surtout que le dommage causé n’est pas dû au comportement de
l’animal, mais seulement à la chute de la victime sur le sol ». (C.A.R., 20-XI-1945, G.T.M.,
1940, n°985, p. 150; R.A.C., T. XIII, p. 150).

B- La responsabilité du fait de la ruine d’un bâtiment.

Aux termes de l’article 89 du DOC, le propriétaire d’un édifice ou autre construction est
responsable du dommage causé par son écroulement ou par sa ruine partielle, lorsque l’un
ou l’autre est arrivé par suite de vétusté, par défaut d’entretien, ou par le vice de la
construction. La même règle s’applique au cas de chute de ruine partielle de ce qui fait
partie d’un immeuble comme les arbres, les machines incorporées à l’édifice et autres
accessoires réputés immeubles par destination. Cette responsabilité pèse sur le propriétaire
de la superficie, lorsque la propriété de celle-ci est séparée de celle du sol.

Lorsqu’un autre que le propriétaire est tenu de pouvoir à l’entretien de l’édifice, soit en
vertu d’un contrat, soit en vertu d’un usufruit ou autre droit réel, c’est cette personne qui
est responsable.

Lorsqu’il y a litige sur la propriété, la responsabilité incombe au possesseur actuel de


l’héritage.

Certaines décisions judiciaires anciennes avaient considéré que ce texte établissait une
présomption de faute à la charge du propriétaire, ce dernier pouvant donc se décharger de
sa responsabilité en prouvant qu’il n’a pas commis de faute. (CAR., 5-XI-1924, R.A.C.,
1925, T. III, p. 87 ; CAR., 28-XI-1936, R.A.C., T. IX, p. 201). La dite présomption n’étant
d’ailleurs opposable qu’au propriétaire de l’immeuble ou à celui qui a la charge de son
entretien. (CAR., 5-XI-1924, R.A.C., 1925, T. III, p. 87). D’autres y avaient vu une
responsabilité de plein droit. (CAR., 28-XI-1936, R.A.C., T. IX, p. 201).

Les tribunaux ont par ailleurs veillé à ne pas élargir le champ d’application de ce texte. La
responsabilité du fait des immeubles est réglée par l’article 89 du D.OC., lequel n’établit
une présomption de faute que pour les cas expressément déterminés où le dommage,
provenant du fait d’un immeuble, est dû à l’écroulement ou à la ruine partielle et lorsque
l’un ou l’autre de ces événements est arrivé par suite de vétusté, par défaut d’entretien ou
par le vice de construction, ladite présomption étant opposable au propriétaire de
l’immeuble ou à celui qui a la charge de son entretien. Pour la cour d’appel de Rabat, c’est
étendre de façon arbitraire le champ d’application de l’article 89 du D.O.C que de
prétendre y faire entrer les rochers qui, s’élevant au-dessus du sol, constituent une menace

51
pour les personnes qui passent ou qui travaillent au-dessous. La chute de ces rochers ne
saurait donner lieu à l’application de l’article 89, c’est-à-dire à une responsabilité de plein
droit fondée sur le défaut d’entretien ou le vice propre, car l’idée d’entretien, comme celle
de construction, suppose un ouvrage de l’homme. (CAR., 28-XI-1936, R.A.C., T. IX, p.
201). Voir aussi CAR., 5-XI-1924, R.A.C., 1925, T. III, p. 87) ; CAR . 14-1-1944, G.T.M.,
1944, n° 949, p. 48).

La responsabilité du propriétaire, quasi délictuelle, entrant dans le cadre de l’article 89, vise
aussi bien les dommages causés au locataire que ceux causés aux tiers. (CAR., 5-XI-1937,
R.A.C., T. IX, p. 404; G.T.M., 1938, n° 759, p. 35). Il a été décidé que les tribunaux ne
pouvaient donner acte d’une convention par laquelle le locataire décharge le propriétaire
de toute responsabilité en cas d’écroulement de l’immeuble loué, cette convention ne
pouvant engager aucune des parties dans leurs rapports personnels et dans leurs rapports
avec les tiers. (CAR., 16-XI-1949, RAC., T. XVI, p. 39).

§2- Les régimes spéciaux prévus par des textes particuliers

A - L’indemnisation des victimes d’accidents de circulation

Le dahir portant loi n° 1-84-177 du 2.10.1984 fixe les limites, les bases et la procédure
relatives à l’indemnisation des victimes d’accidents causés par des véhicules terrestres à
moteur.

Le texte fixe les modalités d’indemnisation des dommages corporels causés à des tiers par
un véhicule terrestre à moteur soumis à l’obligation d’assurance. Il s’agit non pas d’une
remise en cause des principes de la responsabilité civile mais d’une barémisation des
indemnités, jusque-là laissés à l’appréciation souveraine des juridictions. Ce régime – régi
par un texte particulier- se rattache davantage aux aspects liés à la réparation du dommage.

Outre le remboursement des frais et dépenses, l’indemnisation due à la victime compense :


a) en cas d’incapacité temporaire de travail : la perte du salaire ou des gains professionnels
qui en résulte, compte tenu de la part de responsabilité imputable à l’auteur de l’accident
ou au civilement responsable ;
b) en cas d’incapacité physique permanente : la perte du salaire ou des gains professionnels
qui en résulte pour la victime ainsi que les dommages causés à son intégrité physique et, le
cas échéant, les préjudices suivants : recours à une tierce personne, changement total de
profession, conséquences défavorables de carrière, interruption définitive ou quasi

52
définitive de scolarité, préjudice esthétique et pretium doloris.

En cas de décès de la victime des suites de l’accident, les personnes envers lesquelles elle
était tenue à une obligation alimentaire en vertu des règles de son statut personnel ainsi
que toute autre personne aux besoins de laquelle elle subvenait ont droit à la compensation
de la perte des ressources qu’elles ont subie du fait de sa mort.

Le conjoint de la victime décédée et ses ascendants et descendants au premier degré ont


seuls droit à la réparation du préjudice d’affection dans les limites fixées par le dahir.

L’indemnisation de la victime pour incapacité physique permanente comporte une


indemnité principale déterminée en fonction des éléments suivants:
1- le capital de référence, tel que fixé dans le tableau annexé au dahir portant loi, compte
tenu de l’âge de la victime au moment de l’accident et de son salaire ou de ses gains
professionnels;
2- le taux d’incapacité de la victime fixé, par le médecin-expert, par référence au « barème
fonctionnel des incapacités » établi par voie réglementaire.
3- la part de responsabilité imputable à l’auteur de l’accident ou au civilement responsable.

L’indemnisation due aux ayants droit de la victime pour perte de ressources du fait du
décès de cette dernière est répartie entre eux, conformément à des pourcentages prévus
par la loi appliqués au capital de référence de la victime, et en prenant en considération la
part de responsabilité imputable à l’auteur de l’accident ou au civilement responsable.
Les dispositions du dahir ne sont pas applicables à la réparation des dommages matériels
qu’ils soient causés au véhicule ou à tous autres biens se trouvant à l’intérieur ou à
l’extérieur de ce dernier.

B- La loi du 12 mai 2003 relative à la protection et à la mise en valeur de


l’environnement

Cette loi a notamment pour objet de « mettre en place un régime spécifique de


responsabilité garantissant la réparation des dommages causés à l’environnement et
l’indemnisation des victimes » (Article 1).
Selon son article 63 « Est responsable, même en cas d’absence de preuve de faute, toute
personne physique ou morale stockant, transportant ou utilisant des hydrocarbures ou des
substances nocives et dangereuses, ou tout exploitant d’une installation classée, telle que
définie par les textes pris en application de la présente loi, ayant causé un dommage
corporel ou matériel directement ou indirectement lié à l’exercice des activités

53
susmentionnées. » Il s’agit d’une responsabilité objective, sans faute.

La personne à qui incombe la réparation dudit préjudice, aux termes de l’article 63, peut
cependant demander de limiter sa responsabilité à un montant global par incident. Ce
montant est fixé par voie réglementaire.
Pour bénéficier de cette limitation de responsabilité, la personne à qui incombe la
réparation du préjudice doit déposer, auprès du tribunal où l’action est engagée, une
caution dont le montant égale la limite de sa responsabilité. Cette caution peut être
constituée soit par le dépôt d’une somme, soit par la présentation d’une garantie bancaire
ou de toute autre garantie admise par la législation en vigueur. La personne visée a l’article
63 de la loi n’est pas fondée à se prévaloir d’une limitation de responsabilité si l’incident
est causé par sa faute. L’administration peut imposer à tout auteur d’une infraction, ayant
eu pour conséquence une dégradation de l’environnement, de remettre en l’état
l’environnement lorsque cette remise en l’état est possible.

C- La loi 12/02 du 7 Janvier 2005 relative à la responsabilité civile en matière de


dommages nucléaires

Cette loi a pour objectif d’assurer la réparation civile des dommages que pourraient causer
certaines utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire, conformément aux dispositions de
la convention de Vienne relative à la responsabilité civile en matière de dommages
nucléaires.
Aucune personne autre que l’exploitant d’une installation nucléaire n’est responsable d’un
dommage nucléaire.

L’exploitant est réputé responsable de tout dommage nucléaire causé par un accident
nucléaire survenu dans cette installation nucléaire.
Lorsqu’un dommage nucléaire engage la responsabilité de plusieurs exploitants
d’installation nucléaire, et s’il n’est pas possible de déterminer avec certitude quelle est la
part du dommage attribuable à chacun d’eux, ils en sont conjointement et solidairement
responsables, chacun d’eux à concurrence du montant de leur responsabilité tel que prévu
à l’article 22 de loi.

La loi opte pour un système de responsabilité objectif mais la faute conserve une place.
En effet si l’exploitant d’une installation nucléaire prouve que le dommage nucléaire
résulte, en totalité ou en partie, d’une négligence grave de la personne qui l’a subie ou que
cette personne a agi ou omis d’agir dans l’intention de causer un dommage, le tribunal
compétent peut dégager l’exploitant, totalement ou partiellement, de son obligation de

54
réparer le dommage subi par cette personne.

Tout exploitant d’une installation nucléaire est tenu d’avoir et de maintenir une assurance
ou une autre garantie financière à concurrence, par accident, du montant de sa
responsabilité civile tel que prévu à l’article 22 de la loi.

Les personnes ayant droit à réparation d’un dommage nucléaire en vertu de la cette loi
peuvent, à leur choix, intenter une action en réparation soit contre l’exploitant responsable,
soit directement contre l’assureur ou contre toute autre personne fournissant une garantie
financière en vertu de l’article 19 de la dite loi.

D- La loi 24-09 du 17 août 2011 relative à la sécurité des produits et des services

Cette loi a pour objet d’établir les exigences que les produits et services mis à disposition,
fournis ou utilisés sur le marché doivent respecter en précisant les obligations mises à la
charge des différents responsables de la mise à disposition sur le marché des produits et
services (producteurs, importateurs, distributeurs) et de compléter le DOC par un chapitre
sur la responsabilité civile du fait des produits défectueux.
Ce chapitre, qui fixe le régime de cette responsabilité, a été maladroitement rattaché par la
loi à l’article 106 du D.O.C qui ne concerne que la question de la prescription de l’action
en indemnité.
Désormais, l’article 106-1 du D.O.C tel que complété par la loi 24/09 pose le principe que
le producteur est responsable du dommage causé par un défaut de son produit. Il y a là
une présomption de responsabilité qui pèse sur le producteur. Pour obtenir réparation, la
victime est tenue, selon l’article 106-7 d’apporter la preuve du dommage qui lui a été causé
par le produit défectueux. Elle n’a pas à prouver une faute du producteur. Ce dernier
engage sa responsabilité même si le produit a été fabriqué dans le respect des règles de l’art
ou de normes existantes ou qu’il a fait l’objet d’une autorisation administrative. Les cas
dans lesquels le producteur peut s’exonérer sont limitativement fixés par la loi :
- le producteur prouve qu’il n’a pas mis le produit à disposition sur le marché ;
- le défaut qui a causé le dommage n’existait pas au moment où le produit a été mis en
circulation ou que ce défaut est né postérieurement ;
-le produit n’a été ni fabriqué en vue de la vente ou de toute autre forme de distribution à
des fins commerciales, ni fabriqué ou distribué dans le cadre de son activité commerciale ;
- le défaut est dû à la conformité du produit avec des règles obligatoires émanant des
pouvoirs publics, ou que le défaut ne pouvait être décelé dans l’état des connaissances
scientifiques et techniques au moment de la mise à disposition du produit sur le marché.

55
L’idée de faute n’est cependant totalement absente. La responsabilité du producteur peut
en effet être réduit ou supprimée lorsque le dommage est causé conjointement par un
défaut du produit et par la faute de la victime ou d’une personne dont la victime est
responsable.

La responsabilité du producteur ne peut être réduite ou écartée par une clause limitative
ou exonératoire de responsabilité.

CHAPITRE 2
LE DOMMAGE

SECTION 1 : LES CATEGORIES DE DOMMAGES

Le dommage ou préjudice est une condition essentielle de la responsabilité civile dont la


finalité est la réparation. Même si la faute est établie, l’auteur ne verra pas sa responsabilité
civile engagée s’il n’a pas causé de dommage : cas de l’automobiliste qui commet un excès
de vitesse sans causer d’accident. Le préjudice établi doit être à la base de toute action de
dommages intérêts (CAR, 11-2-1961, RAC T.XXI, p.135) Cela distingue la responsabilité
civile de la responsabilité pénale.
Le DOC définit ce qu’il faut entendre par dommage et permet de distinguer le dommage
matériel et le dommage moral. (Articles 77 et 78).

Aux termes de l’article 98 du DOC, les dommages, dans le cas de délit ou de quasi-délit,
sont la perte effective éprouvée par le demandeur, les dépenses nécessaires qu’il a dû ou
devrait faire afin de réparer les suite de l’acte commis à son préjudice, ainsi que les gains
dont il est privé dans la mesure normale en conséquence de cet acte.
Au dommage matériel et moral évoqué par le DOC, l’article 7 du code de procédure pénale
ajoute le dommage corporel .L’action civile en réparation du dommage causé par un
crime, un délit pu une contravention appartient à tous ceux qui ont personnellement subi
un dommage corporel, matériel ou moral , directement causé par l’infraction .

Il est ainsi possible de distinguer trois catégories de dommages : les dommages matériels,
moraux et corporels.
- Le dommage matériel (patrimonial ou pécuniaire) recouvre une atteinte au
patrimoine, à un intérêt financier de la victime. Il englobe la perte subie ( perte d’un
bien, d’un droit) et le manque à gagner (destruction d’une bien qui devait être

56
vendu ).le DOC parle de gains dont on a été privé ; sans l’évènement le patrimoine
de la victime se serait accru.
Le dommage ou préjudice moral est l’atteinte portée à des droits extrapatrimoniaux c’est-
à-dire ne faisant pas partie des biens constitutifs du patrimoine. Il s’agit d’une atteinte aux
sentiments de la victime. Il peut être la conséquence d’une atteinte corporelle ( préjudice
esthétique) ou d’une atteinte à l’un des droits de la personnalité ( honneur, vie privée) ou
encore d’une atteinte à l’affection ( perte d’un être cher ou d’un bien à valeur sentimentale
ou d’une activité affectionnée (préjudice d’agrément) -CS Crim.19-IV-1962, RACS, T III,
p.230). Le préjudice résultant pour les parents du décès accidentel de leur fils existe tant
sur le plan matériel que sur le plan affectif par les frais exposés par eux pour élever l’enfant
et la douleur que leur cause la perte d’un être cher et ce, sans qu’il soit besoin d’établir
qu’ils étaient à la charge de la victime. (CAR., 15-1-1963, RAC., T. XXIII, p. 99).

Les droits extra-patrimoniaux n’ayant pas une valeur pécuniaire, et n’étant donc pas
évaluable en argent, le problème de leur réparation a pu être posé. Certains auteurs se sont
en effet farouchement prononcés contre la réparation des dommages moraux. Ils se
fondent sur la différence qualitative entre le bien endommagé (valeur morale) et le moyen
par lequel on entend le restaurer (valeur pécuniaire).

Selon eux, quel qu’en soit le montant offert, l’argent attribué à la victime d’un dommage
moral ne saurait réparer le tort qui lui est causé. La valeur morale n’étant pas quantifiable,
on ne pourrait pas la mesurer et déterminer son équivalent pécuniaire. Pour ces auteurs,
l’allocation d’une indemnité correspondant au préjudice extrapatrimonial est inefficace et
ne saurait se justifier que par la notion de peine privée, ce qui constitue une atteinte au
principe de la séparation de la responsabilité civile et de la responsabilité pénale.

Ce point de vue est aujourd’hui dénoncé par la plupart des auteurs qui estiment que
l’allocation d’une indemnité peut procurer une satisfaction de remplacement, et que la
faute du responsable doit être nécessairement sanctionnée.

La cour de cassation française s’est très tôt prononcée en faveur de l’indemnisation du


préjudice moral.
Le principe de la réparation du préjudice moral est admis en jurisprudence et consacré par
le DOC aux articles 77 et 78 du DOC : tout fait quelconque de l’homme qui, sans l’autorité
de la loi, cause sciemment et, volontairement à autrui un dommage matériel ou moral,
oblige son auteur à réparer ledit dommage », « Chacun est responsable du dommage moral
ou matériel qu’il a causé, non seulement par son fait, mais par sa faute, lorsqu’il est établi
que cette faute en est la cause directe… ».

57
- le dommage corporel résulte de toute atteinte à l’intégrité physique de la victime. Il
s’agit d’une catégorie qui emprunte en réalité aux préjudices matériel et moral. Il
peut avoir un caractère économique tels une incapacité de travail, des soins
médicaux. Il peut également avoir un caractère moral ou immatériel (douleur
physique ou morale, préjudice esthétique, préjudice d’agrément (impossibilité de
pratiquer un sport ou une activité artistique).

SECTION 2 : LES CARACTERES DU DOMMAGE REPARABLE

Pour être réparable, le dommage doit présenter quatre caractéristiques.


- le dommage doit être légitime, personnel, direct et certain.

Le dommage doit être légitime , l’action en réparation n’est ouverte que si l’intérêt lésé est
légitime. Il doit s’agir d’un intérêt protégé par le droit.
Un concubin peut –t-il obtenir réparation pour le préjudice matériel et/ou moral en cas
de décès de son partenaire ? Pendant longtemps, les tribunaux français, considérant le
concubinage comme une situation immorale, refusaient d’admettre l’action en réparation.
Avec la reconnaissance du concubinage par les tribunaux, la cour de cassation décida,
d’abord en 1937 puis en 1970, que l’article 1382 du code civil pouvait être invoqué même
en l’absence de lien de droit entre le défunt et le demandeur.(Cass.ch.mixte, 27 février
1970,arrêt « dangereux », Bull.ch.mixte, n°82.
Par contre, l’intérêt légitime n’est pas violé lorsque les parents ont un enfant alors qu’ils
n’en souhaitent pas et par conséquent l’échec d’un IVG n’est pas un préjudice réparable.
Il est apparu moralement choquant et contraire à l’intérêt de l’enfant de qualifier sa
naissance de préjudice.
Au Maroc, la Cour suprême a tout d’abord refusé l’action de l’enfant pour décès accidentel
de son père adultérin. Le demandeur d’une indemnité doit justifier non d’un dommage
quelconque mais de la lésion d’un intérêt légitime juridiquement protégé. ( Cass.civ.21-
10-1952, RMD, 1955, p.217.) Dix années plus tard, elle accueille l’action en réparation du
préjudice résultant de l’abandon par un père de ses enfants adultérins .Une telle action,
selon la cour suprême, ne tend ni à maintenir l’état de concubinage, ni établir une filiation
adultérine, mais trouve sa source dans une situation de fait génératrice d’un droit à
réparation fondé sur les articles 77et 78 du DOC en raison du préjudice résultant de
l’abandon fautif des enfants par leur père. ( C.A.R. 31 janvier 1958. R.M.D. p. 182 note
Pansier, C.S. Ch. Civ. 13 nov. 1962. RA.C.S. Ch. Civ. 1) .De même, dans un procès en
responsabilité opposant le consommateur d’une boisson avariée à l’exploitant d’un débit
de boissons, la Cour Suprême n’a pas rejeté l’action en responsabilité contre un gérant de
débit de boissons alcoolisées considérant la dite demande illégitime mais conclu à un

58
partage de responsabilité, « le gérant du débit de boissons a été jugé fautif pour avoir servi
une boisson avariée… et le client a été jugé tout aussi fautif pour avoir consommé une
boisson alcoolisée .( sur ces question et sur la place de l’islam dans l’ordre juridique
marocain, voir Omar Azziman in « Le Maroc actuel, une modernisation au miroir de la
tradition ? Connaissance du monde arabe,1992).On peut se demander toutefois si cette
orientation libérale ne risque pas d’être remise en cause par des décisions plus récentes de
la cour suprême pour qui « les motivations humanitaires ne sauraient en aucun cas couvrir
l’illicéité de relations illégales , en l’occurrence celle du concubinage » ( C.S. 14 sept. 1977,
Al Mouhamet, n° 13. p. 111.).

Le dommage doit être personnel

Le principe est que seul celui qui a personnellement subi un dommage est en droit d’en
demander réparation. (article 7 du code de procédure pénale.).
Le préjudice par ricochet est celui qu’un individu subit personnellement mais
indirectement, à cause du dommage causé directement à une autre personne. Une
personne devenue handicapée à la suite d’un accident subit un dommage personnel et ses
proches subissent un dommage par ricochet.
Lorsqu’un groupement ou une association dotée de la personnalité juridique subit un
préjudice personnel,( dégradation de locaux) elle peut en demander réparation sur la base
d’un préjudice personnel. La question est plus difficile lorsque ce groupement veut agir
lorsque atteinte est portée aux intérêts collectifs par lui défendus .L’intérêt collectif ne
constitue pas un préjudice personnel et les personnes morales ne peuvent en demander
réparation que lorsque la loi le prévoit .
Ainsi les syndicats peuvent agir
- concernant les faits portant préjudice direct ou indirect aux intérêts individuels ou
collectifs des personnes qu'ils encadrent ou
- dans l'intérêt collectif de la profession ou du métier qu'ils représentent. (Article 404
du code du travail).

La fédération et les associations de consommateur reconnues d’utilité publique peuvent


exercer des actions dans l’intérêt collectif des consommateurs. (article 157 de la loi n° 31-
08 édictant des mesures de protection du consommateur du 18 février 2011)

Les associations de protection du consommateur non reconnues d’utilité publique et dont


le but exclusif est la protection du consommateur, ne peuvent exercer ces droits qu’après
l’obtention d’une autorisation spéciale de la partie compétente pour ester en justice.

Lorsque plusieurs consommateurs, personnes physiques identifiées ont subi des préjudices

59
individuels causés par le même fournisseur et qui ont une origine commune, la fédération
et les associations de consommateurs reconnues d’utilité publique peuvent agir en
réparation devant toute juridiction au nom de ces consommateurs. Il s’agit d’une action
en représentation conjointe. La Fédération ou l’association doit cependant avoir été
mandatée par au moins deux des consommateurs concernés.(article 158 de la loi 31-08)

Le dommage doit être direct


Le dommage doit être la conséquence directe de l’accident, du fait dommageable. Le
dommage doit être la suite directe du fait reproché au tiers, il faut un lien de causalité entre
le préjudice et la faute. Il s’agit en fait de l’exigence de causalité énoncée aux articles 77 et
78 du DOC.

Le dommage doit être certain

Pour aboutir l’action en réparation suppose un dommage certain, la certitude de sa


réalisation. Pour pouvoir être réparé, le préjudice allégué doit donc être certain et il suffit
de rapporter la preuve de la matérialité du dommage.

Le problème se pose plutôt pour ce qui concerne le préjudice futur, c’est-à-dire celui qui
n’est pas encore réalisé, qui n’existe pas matériellement au moment où sa réparation est
envisagée. (Exemple : revenus auxquels pouvait s’attendre la victime d’un accident).

Les tribunaux distinguent le préjudice virtuel , celui dont il est certain qu’il se réalisera et
son estimation est possible et celui éventuel, hypothétique qui ne peut donner lieu à
indemnisation.
Sur la base de cette distinction, il a été décidé que la perte d’un manque à gagner
hypothétique, d’un lucrum cessans incertain et futur ne constitue qu’une possibilité de
préjudice éventuel et ne saurait constituer le dommage certain et direct, seul susceptible
d’être considéré par le juge. (CAR, 15-VI- 1937, RAC, T.IX, p.467).
La réparation du dommage doit être égale à l’intégralité du préjudice. L’incapacité
permanente partielle dont reste atteinte la victime d’un accident, affecte l’ensemble de son
activité et donc sa capacité de travail. Notamment, chez un jeune enfant, le préjudice
inhérent à la réduction de capacité, bien qu’il doive se réaliser dans l’avenir, est certain et
doit être réparé. (C.S. Crim., 6-III-1962, G.T.M., 1962, n° 1310, p. 52; R.A.C.S., T. III, p.
161).

Entre le dommage certain et le dommage éventuel se situe la perte d’une chance, « la


disparition actuelle et certaine d’une éventualité favorable » (Cass.1ère civ.21 novembre
2006, bull.civ.I . n°498.)Celle-ci est- elle réparable ? Il appartient aux juges d’apprécier les
chances de réalisation du dommage. Si ces chances sont légères, minces, le dommage sera

60
considéré comme simplement éventuel, et par conséquent non réparable. Si elles sont par
contre fortes, la condition de certitude serait alors remplie, et le dommage réparable. (perte
d’une chance de passer l’examen pour un étudiant victime d’un accident, perte d’une
chance de voir son affaire rejugée…). Les tribunaux n’indemnisent pas l’échec à l’examen
ou au diplôme (préjudice incertain) mais la perte de chance de passer l’examen (préjudice
certain).La réparation dépend de la chance perdue et non de l’avantage qu’aurait procuré
cette chance si elle s’était réalisée ( Civ.1ère , 9 avril 2002,Bull.Civ.n°116 ). La notion de
perte de chance permet de relativiser l’exigence de certitude du préjudice.

61
CHAPITRE 3

UN LIEN DE CAUSALITE ENTRE


LE FAIT GENERATEUR ET LE DOMMAGE

L’exigence de causalité entre le fait générateur et le dommage est légale. Tout fait
quelconque de l’homme qui, sans l’autorité de la loi, cause sciemment et, volontairement
à autrui un dommage matériel ou moral, oblige son auteur à réparer ledit dommage, lorsqu’
il est établi que ce fait en est la cause directe. (Article 77 du DOC). De même, « Chacun
est responsable du dommage moral ou matériel qu’il a causé, non seulement par son fait,
mais par sa faute, lorsqu’il est établi que cette faute en est la cause directe. (Article 78 du
DOC.)

La mise en œuvre de cette exigence légale pose parfois problème. Plusieurs événements
peuvent en effet avoir concouru à la réalisation du dommage et toute la difficulté consiste
à déterminer celui ou ceux qui ont été la cause du dommage.

On peut soutenir que tous les événements ayant contribué à la réalisation du dommage
doivent être considérés en être la cause. C’est la théorie de l’équivalence des conditions.
Une personne quitte son domicile et est mortellement blessée alors qu’elle se dirigeait vers
son médecin avec lequel elle avait pris rendez-vous. Appliquer la théorie de l’équivalence
des conditions sans nuances conduirait à retenir la responsabilité du médecin. Cela est
naturellement excessif et inacceptable. C’est pourquoi une seconde théorie dite de la
causalité adéquate a proposé de ne considérer comme ayant concouru à la réalisation du
dommage que les événements ayant directement participé à sa réalisation. Seuls les
événements ayant joué un rôle déterminant seront retenus. C’est à cette théorie que se
rallie le DOC en exigeant dans ses articles 77 et 78 « la cause directe ».

Malgré cela il est des situations ou le doute devient permis et les tribunaux décident selon
les circonstances propres à chaque espèce. Le suicide d’une personne gravement blessée
dans un accident a pu être imputé à l’auteur de cet accident (Crim. 4 janv 1971, D.1971,
164.). De même, les tribunaux ont considéré que l’auteur d’un accident de circulation à la
suite duquel une personne a été transfusée et contaminée par le sida a pu être considéré
responsable de cette contamination. (Civ 1ere, fevr.1993, JCP, 1994, II, 22226, note
Dorsner-Dolivet.)

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TITRE 3
LES FAITS JURIDIQUES PROFITABLES :
LES QUASI-CONTRATS

Il convient de rappeler qu’aux termes de l’article 1er du DOC, les quasi-contrats


constituent une source d’obligations.
Les trois quasi-contrats prévus par le DOC sont la gestion d’affaires, (Chap 1), le paiement
de l’indu (Chap 2) et l’enrichissement sans cause (Chap 3).

CHAPITRE 1
LA GESTION D’AFFAIRES

Selon l’article 943 du DOC, lorsque, sans y être autorisé par le maître ou par le juge, on
gère volontairement ou par nécessité les affaires d’autrui, en son absence ou à son insu, il
se constitue un rapport de droit, analogue au mandat.

Le quasi-contrat est analogue au mandat mais il n’est pas un mandat car le mandat est une
convention qui suppose que le mandant accepte et consente à l’intervention du
mandataire. Dans la gestion d’affaires, le maître n’a pas chargé une personne de gérer ses
affaires. Il y a ainsi « gestion d’affaires et non mandat lorsqu’un gérant de ferme donne à
bail cette ferme après le décès du propriétaire et alors que le domaine est sans direction
utile par suite de la situation litigieuse et de l’éloignement des héritiers. »(Trib.1ère Inst.
Rabat, 23-11-1927, GTM, 1928, n°305, p.61).

SECTION 1 : LES CONDITIONS DE LA GESTION D’AFFAIRES

Le géré ne doit pas avoir donné son accord sinon on serait en présence d’un mandat.
Lorsque le maître ratifie expressément ou tacitement, les droits et les obligations des
parties entre elles sont en effet en vertu du DOC régis par les règles du mandat, depuis
l’origine de l’affaire. (Article 958)

La gestion doit avoir été réalisée et entreprise nous dit le DOC « en l’absence ou à l’insu
du maître ». Le gérant est par hypothèse non autorisé. En outre, le maître ne doit pas s’être
opposé à la gestion et à l’immixtion du gérant d’affaires.

Le gérant d’affaires qui s’est immiscé dans les affaires d’autrui contrairement à la volonté

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connue ou présumée du maître, ou qui a entrepris des opérations contraires à sa volonté
présumée, est tenu de tous les dommages résultant de sa gestion, même si on ne peut lui
imputer aucune faute. (Article 947)
Néanmoins, la volonté contraire du maître ne saurait être invoquée lorsque le gérant
d’affaires a dû pourvoir d’urgence:
1°A une obligation du maître provenant de la loi dont l’intérêt public exigeait
l’accomplissement ;
2°A une obligation légale d’aliments, à des dépenses funéraires ou à d’autres obligations
de même nature. (Article 948)
Il est admis que la gestion d’affaires peut concerner des actes juridiques, des actes
d’administration et des actes matériels.

La gestion doit être opportune et utile. Elle doit l’avoir été, nous dit le DOC, dans l’intérêt
du maître et d’une manière utile (Article 949). Il n’est pas nécessaire qu’il y ait urgence.
Cette dernière n’intervient que pour écarter la volonté contraire présumée du maître.
(article 948). L’opportunité et l’utilité de la gestion, qui doit s’apprécier au moment où elle
est entreprise, est laissée a l’appréciation du juge.

SECTION 2 : LES EFFETS DE LA GESTION D’AFFAIRES

La gestion d’affaires crée des obligations à la charge du gérant et du maître de l’affaire.

1- Le gérant est tenu de continuer la gestion qu’il a commencée, jusqu’à ce que le maître
soit en état de la continuer lui-même, si cette interruption de la gestion est de nature à
nuire au maître. (article 944)
Il doit apporter à sa gestion la diligence d’un bon père de famille, et se conformer à la
volonté connue ou présumée du maître de l’affaire.

Le gérant est tenu et répond également de toute faute même légère mais il n’est tenu que
de son dol et de sa faute lourde lorsque son immixtion a eu pour but de prévenir un
dommage imminent et notable qui menaçait le maître de l’affaire ou lorsqu’il n’a fait que
continuer, comme héritier, un mandat commencé par son auteur.

Au même titre que le mandataire, il est tenu de rendre compte de sa gestion. Il est tenu
des mêmes obligations que le mandataire quant, à la reddition de ses comptes et à la
restitution de tout ce qu’il a reçu par suite de sa gestion.
Il est soumis à toutes les autres obligations qui résulteraient d’un mandat exprès.

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A l’égard des tiers, le gérant est tenu s’il a agi en son nom. S’il a agi au nom du maître de
l’affaire, il y a représentation et c’est ce dernier qui est engagé.

2- Le maître de l’affaire quant à lui doit décharger le gérant des suites de sa gestion et
l’indemniser de ses avances, dépenses et pertes.
Lorsque l’affaire est commune à plusieurs personnes, elles sont tenues envers le gérant
dans la proportion de leur part d’intérêt.
La loi confère au gérant un droit de rétention des choses appartenant au maître pour le
remboursement de ses créances.

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CHAPITRE 2
LE PAIEMENT DE L’INDU

Un arrêt de la cour d’appel de Rabat résume parfaitement le paiement de l’indu. Il y a


paiement de l’indu lorsque le solvens a payé par erreur à l’accipiens, sans être le débiteur
de celui-ci, et toute intention de libéralité chez le solvens étant exclue. L’accipiens s’est
ainsi enrichi sans cause et le solvens a une action en répétition contre celui-là. (CAR, 16-
III-1940, RAC, T.X, p.428). Le paiement dont il s’agit désigne l’exécution d’une obligation,
quelque soit son objet, pas uniquement l’obligation de payer une somme d’argent.
Equivaut au payement, selon l’article 74 du DOC la dation en payement, la constitution
d’une sûreté, la délivrance d’une reconnaissance de dette ou d’un autre titre ayant pour but
de prouver l’existence ou la libération d’une obligation.

SECTION 1 : LES CONDITIONS DE LA REPETITION DE L’INDU

Le DOC subordonne la répétition de l’indu à une erreur de droit ou de fait du solvens. En


effet, selon l’article 68 « Celui qui se croyant débiteur, par une erreur de droit ou de fait a
payé ce qu’il ne devait pas, a le droit de répétition contre celui auquel il a payé. »Celui qui
a payé n’était pas débiteur. S’il paie en connaissance de cause, il ne peut prétendre à
répétition.
II n’y a pas donc pas lieu à répétition, lorsqu’on a acquitté volontairement et en
connaissance de cause ce qu’on savait ne pas être tenu de payer. (Article 69). La preuve de
l’erreur est appréciée librement par les juges du fond. (CS, Civ.16-I-1962, RACS, T1,
p.291.)

SECTION 2 : LES EFFETS DE LA REPETITION DE L’INDU

Le principe est que le solvens dispose d’une action en répétition contre l’accipiens. Le
DOC exclut le droit à répétition dans le cas où l’accipiens a été payé par une autre personne
que son débiteur et « de bonne foi et en conséquence de ce payement, il a détruit ou annulé
le titre, s’est privé des garanties de sa créance, ou a laissé son action se prescrire contre le
véritable débiteur. Dans ce cas, celui qui a payé n’a recours que contre le véritable débiteur.
» Article 68 du DOC et, pour des applications, Trib. 1ere Inst Casablanca, 22-XII-1930,
GTM, 1931, n°437, p.60 et CAR, 16-III-1940, RAC, T.X, p.428.

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Il n’y a également pas lieu à répétition si le payement a été fait en exécution d’une dette
prescrite ou d’une obligation morale, lorsque celui qui a payé avait la capacité d’aliéner à
titre gratuit, encore qu’il eut cru par erreur qu’il était tenu de payer ou qu’il ignorât le fait
de la prescription (Article 73).
Aux termes de l’article 75 du DOC, l’accipiens de bonne foi doit restituer « identiquement
ce qu’il a reçu ». L’accipiens de mauvaise foi doit restituer en plus les fruits accroissements
et les bénéfices.
Dans le même esprit, celui qui a reçu de bonne foi a vendu la chose n’est tenu qu’à restituer
le prix de vente s’il était encore de bonne foi au moment de la vente.

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CHAPITRE 3
L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

L’enrichissement sans cause trouve son fondement dans les articles 66 et 67 du DOC.
Celui qui a reçu ou se trouve posséder une chose ou autre valeur appartenant à autrui, sans
une cause qui justifie cet enrichissement, est tenu de la restituer à celui aux dépens duquel
il s’est enrichi. (Art 66)
Celui qui, de bonne foi, a retiré un profit du travail ou de la chose d’autrui, sans une cause
qui justifie ce profit, est tenu d’indemniser celui aux dépens duquel il s’est enrichi dans la
mesure où il a profité de son fait ou de sa chose. (Art 67)
Il s’agit là d’un principe général. En droit français, c’est la jurisprudence qui a reconnu à
l’appauvri une action contre l’enrichi (action de in rem verso).

Des articles 66 et 67 et de leurs applications jurisprudentielles, il est possible de préciser


les conditions et les effets de l’enrichissement sans cause.

SECTION 1 : LES CONDITIONS DE L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

L’exercice de l’action sur la base de l’article 66 du DOC suppose un enrichissement et un


appauvrissement corrélatif ainsi que l’absence d’une cause qui justifie l’enrichissement.

1°) Un enrichissement et un appauvrissement corrélatif

L’enrichissement se manifeste par un accroissement de l’actif du patrimoine sans


contrepartie: encaissement d’une créance, récolte améliorée par des engrais…. Il peut aussi
s’agir de la réalisation d’une économie lorsqu’une personne profite d’un service qu’elle n’a
pas rémunéré. Tel est le cas par exemple d’une personne qui a requis l’immatriculation
d’un immeuble en son nom et au nom de ses copropriétaires et qu’elle a, seule, acquitté
les frais pour parvenir au titre foncier. Cette personne est dès lors fondée à demander à
tous ceux qui ont été appelés à bénéficier des avantages et des garanties attachés à la
délivrance du titre foncier, de participer à ces frais. (CAR, 28-III-1935, RAC, T.VIII,
p.287.)

L’appauvrissement est l’envers de l’enrichissement. Cet appauvrissement peut se traduire


par une diminution du patrimoine ou un manque à gagner.

2°) Absence de cause de l’enrichissement

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Celui, nous dit le DOC, qui a reçu ou se trouve posséder une chose ou autre valeur
appartenant à autrui, sans une cause qui justifie cet enrichissement, est tenu de la restituer
à celui aux dépens duquel il s’est enrichi. (Art 66). La cause est la raison, le fondement
juridique qui justifie l’enrichissement. Celui qui prétend que son enrichissement est fondé
sur une libéralité doit le prouver. (CS, Civ. 26-1-1977, Arrêts de la Cour Suprême rendus
en matière civile,1958-1996, Publication de la Cour suprême, 1997, p.55).

L’exigence d’une cause justifiant l’enrichissement a conduit les tribunaux à considérer


que l’action de in rem verso n’est pas recevable lorsque le créancier se trouve appauvri
par le fait de la prescription. L’action ne pouvant « suppléer une voie de droit devenue
inopérante » (CAF, 16-XII-1963, RMD, 1964, p.238.) La prescription, motif juridique, est
une cause légitime d’enrichissement. L’enrichissement est causé toutes les fois qu’il trouve
sa justification dans un acte juridique passé entre l’enrichi et l’appauvri. Un contractant qui
agirait sur la base de l’article 66 pour appauvrissement dû au paiement d’une clause pénale
excessive se verrait opposer le contrat comme cause de cet appauvrissement. Son action
devrait être placée non sur la base de l’article 66 du DOC mais sur celle de l’article 264 qui
autorise le tribunal à réduire le montant des dommages-intérêts convenu s’il est excessif
ou augmenter sa valeur s’il est minoré.

Des contractants avaient pu contester, sur la base de l’article 66 du DOC, des décisions
les ayant condamné à des astreintes jugées excessives. Les tribunaux n’ont pas suivi. Le
prétendu enrichissement du créancier victime de l’inexécution a pour fondement
l’obligation et la décision judiciaire inexécutées. (Farid EL BACHA, L’astreinte en droit
marocain, mémoire de DES, Rabat, 1984, p 60 .)

Il reste enfin à préciser que des actions en enrichissement sans cause avaient été engagées
par des victimes de l’immatriculation foncière. Les dispositions restrictives de l’article 64
du dahir du 12 août 1913 sur l’immatriculation foncière ainsi que le particularisme du
régime des livres fonciers n’offraient aux intéressés que les seuls recours prévus au dit
article, à l’exclusion de toute autre voie de recours. Les tribunaux ont cependant admis le
droit, pour les parties lésées, d’exercer en outre, l’action en dommages-intérêts basée sur
l’article 66 du DOC compte tenu du fait que cette action a un caractère général et non
subsidiaire. Après quelques flottements dus à l’influence de la jurisprudence française où
l’action de in rem verso a un caractère subsidiaire, les tribunaux marocains ont considéré
que l’article 66 du DOC formulait « un principe général de droit privé, susceptible de
recevoir application même si des moyens particuliers de droit s’offrent à l’intéressé » (CAR,
20-IV-1939, RAC, T.X, p.145)

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SECTION 2 : LES EFFETS DE L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

Celui qui s’est enrichi indûment au préjudice d’autrui est tenu à une obligation légale de
restitution. (Art 75 du DOC). L’enrichi doit « restituer identiquement ce qu’il a reçu ».
Pour apprécier l’enrichissement et l’appauvrissement corrélatif, les juges doivent se placer
au jour de la fixation de l’indemnité à moins que des circonstances exceptionnelles ne les
autorisent à fixer cette indemnité à la date des faits d’où procède l’enrichissement.
(Cass.Civ.25-VI-1956, GTM 1956, n°1198, p.127).

L’obligation de restitution peut se heurter à certaines contraintes. Ainsi en cas


d’enrichissement sans cause dû à une procédure d’immatriculation foncière, le caractère
définitif et inattaquable du titre foncier ne permet à l’appauvri d’exercer qu’une action en
indemnité.

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