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Presses de

l’Université
Saint-Louis
Droit et Justice en Afrique coloniale  | Bérangère Piret, 
Charlotte Braillon,  Laurence Montel,  et al.

Un État de non-
droit ?
L’établissement du
pouvoir judiciaire au
Congo léopoldien
(1885-1889)
Pierre-Luc Plasman
p. 27-49

Texte intégral

Introduction
1 Le cas de figure de l’État indépendant du Congo (ÉIC)
peut apparaître comme une gageure dans ce recueil
d’études. En effet, une part importante de
l’historiographie consacrée à l’ÉIC se focalise sur le
scandale du caoutchouc rouge. Une tendance récente se
dessine en qualifiant ces violences de masse de
génocide1. Se pencher sur les champs de recherches du
droit et de la justice au «  cœur des ténèbres  »
reviendrait par conséquent à soulever un non-sens. La
posture de cet article se veut pourtant différente : il est
évident que l’horreur des atrocités est une
caractéristique fondamentale du premier épisode du
Congo colonial mais il est erroné de se borner à une
simple description manichéenne.
2 D’emblée, il faut souligner qu’une telle vision est
facilitée par la disparition d’une grande partie des
archives de l’ÉIC, alors que la Congo Reform Association
a non seulement emmagasiné mais aussi diffusé une
masse considérable d’informations sur les abus du
régime léopoldien au début du xxe  siècle2. Dès lors,
l’investigation de cette période n’est pas toujours aisée,
mais la conservation d’un nombre suffisant de
documents – en dehors de la législation – permet de
constituer un corpus cohérent et exploitable. Le
ministère belge des Affaires étrangères et le Musée royal
de l’Afrique centrale mettent à la disposition du
chercheur des archives à la fois privées et publiques. Les
Archives africaines préservent les reliquats du Congo
léopoldien. S’y trouvent en particulier le fonds GG –
incluant des dossiers de la direction de la Justice et du
parquet – et les archives intactes du Conseil supérieur
du Congo. Le musée de Tervueren possède quelques
fonds privés dont ceux de magistrats de premier plan
comme Félix Fuchs, le président du tribunal d’Appel, et
Marcellin De Saegher, l’emblématique procureur d’État
du début du régime. Notons au passage que les Archives
générales du Royaume (AGR) conservent également les
papiers d’une autre grande figure, Octave Louwers, la
future éminence grise du ministère des Colonies.
3 Corollairement, le Congo léopoldien appelle de
nombreuses études même si l’un ou l’autre travail
s’intéresse avec plus ou moins d’acuité au troisième
pouvoir. Bien entendu, l’ÉIC est partie prenante de
l’ouvrage dirigé par Émile Lamy et Louis De Clerck
en  20043. Les éléments qu’ils apportent sont
essentiellement descriptifs et proviennent des sources
officielles imprimées. A la suite de ses travaux sur
l’exploitation du caoutchouc, Daniel Vangrœnweghe
s’est quelque peu intéressé à l’exercice de la Justice.
Dans les années  1980, il la décrit comme inefficiente
devant la puissance des sociétés concessionnaires et la
mauvaise volonté de l’ÉIC4. En  2005, il livre une étude
sur le parcours d’Hubert Lothaire5. Celle-ci s’arrête sur
un scandale resté célèbre – connu sous l’affaire Stokes-
Lothaire – et qui se décline notamment sous la forme de
trois procès. Il n’est pas dans l’intention première de
Vangrœnweghe d’étudier le fonctionnement judiciaire
en ÉIC. Néanmoins, cet exemple lui permet d’appuyer
d’autant plus sur l’absence de toute justice au Congo
léopoldien, nous renvoyant par là même à l’univers
dualiste.
4 Des objets d’étude comme le droit et la justice dans l’ÉIC,
à l’instar de beaucoup d’autres, restent donc largement
en friche. Le développement qui suit s’intéresse à la
mise en place de l’organisation judiciaire et tente
d’expliciter l’importance que celle-ci revêt pour les
nouvelles autorités6.

I. Autour de la Conférence de Berlin : les


juristes au service de Léopold II, 1883-1885
5 Sans la promotion du droit international, le Congo pensé
par Léopold II n’aurait probablement pas existé. A la
création de l’ÉIC est associée évidemment la Conférence
réunie à Berlin en  1884-1885. Celle-ci n’a pas pour but
premier de partager l’Afrique entre les puissances
colonisatrices – l’Angleterre d’ailleurs y refuse toute
annexion sur papier – même si dans les faits le résultat
est le même. Devant le «  scramble  » et donc le risque
accru de conflits, la conférence a comme objet principal
la garantie du libre commerce dans les bassins du Congo
et du Niger. Elle accueille au terme de ses travaux un
nouveau pays, qui n’est pas encore identifié comme l’ÉIC
et qui n’a pas encore de gouvernement. Situation
granguignolesque somme toute mais qui sous-entend
que les négociations à propos de la souveraineté du
Congo – confiée à Léopold II – ne se développent pas
dans le cadre de la conférence. Les négociations ont
donc eu lieu dans d’autres cadres et il nous faut tout
d’abord revenir en 1876 à Bruxelles.
6 Le roi y réunit alors des grands noms de la géographie et
de l’exploration. De cette conférence géographique est
issue l’Association internationale africaine (AIA), qui se
propose d’explorer le cœur du continent noir, en vue
notamment, d’y apporter le progrès et donc la
civilisation par le biais du commerce et du
christianisme. Toutefois, la montée des nationalismes en
Europe ne suscite pas un esprit de coopération si bien
que les comités allemand et français de l’AIA vont
rapidement travailler pour leur propre compte. Cela
n’affecte pas cependant les plans du souverain belge,
qui joue la carte de l’internationalisme par défaut et qui
s’oriente de plus en plus vers l’option commerciale –
l’adaptation du modèle des compagnies à charte – à
travers le Comité d’étude du Haut-Congo (CECH)7.
Cependant la donne change radicalement avec la
ratification du traité Makoko8 par l’Assemblée nationale
en  1882, qui oblige Léopold II à concevoir un projet
étatique. En Afrique, les agents du roi – qui essaient
d’obtenir des privilèges commerciaux des populations
locales depuis 1879 – reçoivent alors un nouveau
modèle de contrat stipulant la cession de la souveraineté
de la part des chefs indigènes. Diplomate hautement
réputé et conseiller du monarque, Auguste Lambermont
doute évidemment de la validité juridique de telles
conventions9. Qui plus est, le roi agit comme une
personne particulière, il ne peut donc faire le poids
devant les revendications des puissances coloniales, en
particulier celles de la France et du Portugal. L’avenir du
Congo sera donc scellé en Europe et grâce à des
arguments juridiques.
7 Un des grands atouts de Léopold II réside en son
intelligence de s’entourer de personnes-ressources de
tout premier ordre10. Très souvent, les noms de Stanley
ainsi que ceux d’officiers, de fonctionnaires ou de
diplomates et même d’hommes d’État sont retenus dans
les travaux. L’apport intellectuel et le soutien pratique
des juristes ont paru jusqu’alors discrets11. Pourtant les
cercles juridiques sont loin d’être absents dans
l’avènement de l’ÉIC. Différents juristes de renom
s’investissent dans l’élaboration d’un argumentaire en
vue de rendre attrayante l’option léopoldienne. Sans
être un hasard, ces légistes sont généralement membres
de l’Institut de droit international (IDI) qui a été fondé à
Gand en  1873. Ce dernier, qui se veut indépendant de
toute influence des gouvernements, s’est fixé comme
mission la promotion de l’élaboration du droit
international et de son application. Avec cet objectif,
l’institut veut contribuer au maintien de la paix ou du
moins à l’observation des lois de la guerre12. Co-
fondateur de l’IDI et personnalité libérale, Émile de
Laveleye est d’abord opposé à tout projet
expansionniste mais il se rallie finalement aux vues
colonialistes de Léopold IL Présent à la Conférence
géographique de Bruxelles de  1876, il développe par la
suite, dans la revue de l’institut, l’idée d’appliquer le
principe d’une neutralité au fleuve Congo – avec l’aide
d’une commission internationale semblable à celle pour
le Danube13 – mais également aux stations fondées par
ce qui est encore considéré comme l’AIA14. S’ensuit un
échange de vues avec un autre internationaliste
renommé de l’IDI, sir Travers Twiss, qui n’accepte pas
d’emblée l’idée d’une neutralité, préférant plutôt une
internationalisation du bassin du Congo. Le palais de
Bruxelles arrive cependant à ce qu’il prône la nécessité
de l’octroi de la souveraineté aux possessions de
l’association.
8 Finalement, en 1884, à l’initiative de Gustave Moynier –
co-fondateur de la Croix-Rouge et de l’institut, l’IDI
défend le principe de la libre navigation sur le Congo et
ses affluents et demande à ce que les puissances
prennent les mesures nécessaires pour prévenir les
conflits. Léopold II suit évidemment de près les débats et
il y prend part indirectement en influant sur la position
de de Laveleye. L’idée d’une internationalisation du
Congo ne plaît guère au roi mais celui-ci devient
opportunément le fervent défenseur de la liberté
commerciale, considérée par Stengers comme «  l’atout
majeur, la clé du succès de Léopold II15  ». En effet, le
Portugal et la France, présents aux alentours du bassin
du Congo, sont réputés pratiquer des politiques
protectionnistes, ce qui n’attire évidemment pas les
faveurs de l’Allemagne, de l’Angleterre et des Pays-Bas16.
9 Une formule économique ne suffit évidemment pas pour
constituer un État. La principale difficulté du roi réside
dans l’(im-)possibilité d’acquérir des droits souverains et
ce par l’entremise d’une association privée, l’Association
internationale congolaise (AIC), dont l’acronyme
similaire avec celui de l’AIA facilite la confusion. Des
membres éminents de l’IDI ne vont pas considérer
qu’une telle acquisition soit possible. Gustave Moynier
par exemple met en doute l’adhésion des indigènes non
coutumiers de ces notions de droits. Les traités seraient
dénaturés par une forme de vice soit par l’erreur, le dol
ou la violence17. D’autres auteurs prétendent également
que les tribus n’ont pas la capacité de transférer une
souveraineté18. Enfin, un internationaliste aussi réputé
que Fiodor Fiodorovitch Martens considère que les
populations africaines n’ont pas de statut de droit des
gens. Elles sont donc cataloguées comme «  non
civilisées » et par conséquent ne peuvent transférer des
droits qu’elles ne possèdent pas19. Léopold II ne se
satisfait pas de ces propos et sollicite un autre membre
de l’IDI, professeur à l’ULB, Egide Arntz. Ce dernier
défend l’indépendance des tribus et leur capacité à
céder leur souveraineté à une association privée20. Il est
rejoint par Travers Twiss et leurs exemples renvoient à
l’Ordre teutonique et à l’Ordre de Malte. Le mémoire
d’Arntz est même publié dans le rapport du sénateur
Morgan plaidant pour la reconnaissance de l’AIC par les
États-Unis. Dès lors et malgré la flagrante contradiction
avec le droit de l’époque, l’argumentaire d’Arntz sera
adopté autant par les chancelleries que par les juristes21.
Léopold II s’attache alors à négocier séparément avec les
puissances en vue de faire reconnaître la souveraineté
de l’AIC en commençant intelligemment par les États-
Unis, dont leur intérêt en Afrique est lié directement à la
cause antiesclavagiste.
10 L’appui de plusieurs membres de l’IDI a parfaitement
intégré l’«  arsenal  » de Léopold IL Leur aide n’a
évidemment pas annihilé la realpolitik des puissances
colonisatrices. L’ÉIC doit ainsi remettre la région du
Niari-Kwilu sans contrepartie à la France et en dépit de
la forte présence de l'AIC22. En outre, l’Angleterre exige
l’inscription d’une clause dans le traité bilatéral de
reconnaissance sur l’exercice de la justice consulaire23.
Néanmoins, l’action des juristes a bénéficié dans la
tradition hagiographique d’un éclat tel que
L’Encyclopédie du Congo belge expose que Twiss et Arntz
ont siégé dans un comité qui a constitué l’organisation
politique de l’ÉIC24. Un tel comité n’a jamais existé mais
son évocation révèle l’importance des juristes au sein
même du Congo léopoldien25. Le roi-souverain
s’attachera un certain nombre de légistes de diverses
nationalités qui deviendront membres d’une autre
assemblée  : le Conseil supérieur du Congo. Une
exception figure cependant dans ce schéma en la
personne d’Auguste Van Maldeghem. Bénéficiant de
l’estime de Léopold II, Van Maldeghem est investi, tout
au long de l’ÉIC, du rôle de conseiller juridique. Son avis
est requis notamment dans les dossiers brûlants du
Congo léopoldien : politique domaniale, traité de reprise
ou encore la fondation de Niederfüllbach, détournant
une grande partie de la fortune du roi afin que celle-ci
ne tombe pas dans l’escarcelle des héritières26. Si bien
qu’au printemps 1885, Léopold II ne pense pas envoyer
de magistrat au Congo mais projette de confier à un
jeune avocat ou magistrat placé sous la haute direction
de Van Maldeghem la gestion de la justice et des
finances27. Cette option n’est finalement pas retenue
mais Van Maldeghem reste très proche des sphères
gouvernementales. Il lui est notamment prêté la
paternité des premières mesures dans les domaines civil
et pénal28.

II. L’instauration du pouvoir judiciaire dans


l’ÉIC, 1885-1889
1. Les premières dispositions, 1885-1886
11 Tout comme pour l’exercice des autres droits régaliens,
l’ÉIC administre la Justice sur deux niveaux. A Bruxelles,
le Gouvernement central place cette matière dans les
attributions du département des Affaires étrangères. A
Borna, le Gouvernement local est structuré pour la
première fois en  1887 et la direction de la Justice est
l’une des trois directions instaurées avec celles des
Finances et des Transports. Toutes trois sont considérées
comme des secteurs prioritaires et le décret organique
de 1887 est un leurre puisqu’il n’est que la formalisation
d’une situation antérieure. En effet, ces trois domaines
requièrent depuis 1885 l’attention des nouveaux
dirigeants et le cœur judiciaire se trouve à Borna. Très
rapidement, Bruxelles constate que l’État embryonnaire
doit rendre effectif le troisième pouvoir pour éviter
l’établissement d’une justice consulaire et s’imposer aux
résidents européens. Au cours de la seconde moitié du
e
xix  siècle, le Bas-Congo a vu s’implanter des compagnies
commerciales, qui ont installé des factoreries de
l’embouchure du Congo jusqu’aux cataractes. Leur
personnel échappe à toute juridiction et fait
littéralement la loi. Dans ces conditions, la force du
Congo léopoldien réside dans son rôle moral de
dépositaire de l’Acte général de Berlin. Une légitimé lui
est donc acquise et elle lui octroie la faculté d’instaurer
l’ordre devant l’arbitraire parfois cruel des factoriens et
par là même d’exhausser son prestige29. De pair avec la
mise en place du cadastre et du notariat, l’objectif est
également de s’approprier le contrôle du territoire et
donc de tenter de donner une contenance à une
souveraineté qui se limite à un chapelet de stations le
long du fleuve.
12 Le choix du premier gouverneur général se pose
clairement dans les termes de cette mission et le consul
général belge à Québec, Camille Janssen, semble être le
candidat tout désigné. Cette nomination se comprend
par divers motifs. D’abord adjoint du gouverneur au
Congo sir Francis de Winton, les deux hommes ont en
commun les lieux où ils ont servi  : en Turquie mais
surtout au Canada où sir Francis a été le secrétaire du
governor general. Il n’est pas dit qu’ils se sont déjà
rencontrés mais ils partagent une expérience similaire,
qui peut favoriser le contact humain et faciliter ainsi la
passation de pouvoir. Mais surtout Janssen est un
magistrat qui connaît le fonctionnement de la Justice en
situation coloniale. Ayant été en charge du tribunal
consulaire belge à Constantinople, il a également
présidé le tribunal mixte à Alexandrie de sa création
en 1875 jusqu’en 187830. Janssen est donc versé en droit
commercial et cette compétence détermine la
proposition qui lui est faite de se rendre au Congo31.
Appelé à prendre les rênes du Gouvernement local, il
doit en premier lieu proposer la forme d’une
organisation judiciaire. Dans l’esprit de Léopold II, il est
ridicule alors d’établir une institution sans que celle-ci
soit effective32. Janssen est donc accompagné d’Adolphe
de Cuvelier, avocat à Bruxelles, qui devient le premier
juge de l’ÉIC et par la suite le premier directeur de la
Justice33.
13 Dès novembre 1885, en même temps qu’il demande la
nomination des juges d’Appel et de 1ère Instance, Camille
Janssen transmet un projet d’organisation à Bruxelles et
presse, le mois d’après, le Gouvernement central de
hâter sa décision. Les décrets tant souhaités arrivent à
Borna en janvier 1886. La structure est excessivement
simple et répond sans doute seulement en partie au
projet de l’ancien consul. Deux tribunaux – l’un d’appel,
l’autre de 1ère instance – sont établis et se composent
d’un juge, magistrat nommé par le roi, ainsi que d’un
officier du ministère public et d’un greffier, tous deux
fonctionnaires désignés par le gouverneur. Ce dernier,
d’ailleurs, doit régler plusieurs dispositions transitoires,
notamment le ressort des tribunaux, les fonctions des
greffiers et du ministère public ou encore le régime
pénitentiaire34.
14 L’urgence ou la précipitation dans laquelle se met en
place la structure judiciaire se perçoit très bien et
notamment à propos du ressort du tribunal de1ère
instance, dit du Bas-Congo. Celui-ci est établi dans des
limites précises mais elles sont immédiatement élargies
par Janssen à l’ensemble du territoire de l’ÉIC puisque
tous les «  non-indigènes35  » y résidant peuvent y être
traduits36. Son siège est établi à Banana, le tribunal se
trouve donc à la limite occidentale maritime de l’État.
Cette dernière décision a été prise par le Gouvernement
central37. Elle s’explique sans doute par la résolution
d’affirmer la nouvelle puissance étatique auprès des
maisons de commerce. Néanmoins, la faculté est donnée
au magistrat de siéger dans d’autres localités de son
ressort. En outre, au niveau des compétences, le
Gouvernement bicéphale opère pas à pas. Les tribunaux
sont d’abord compétents en matière pénale,
concrétisant ainsi la volonté gouvernementale de
supprimer l’arbitraire des Européens envers les natifs.
Dans ce cadre, les populations locales restent soumises
dans une grande partie à la juridiction de leurs autorités
coutumières, sauf dans trois cas  : une infraction
commise au préjudice d’un non-indigène ou de l’État  ;
une infraction commise dans un périmètre d’un
kilomètre d’une maison ou d’un établissement de l’État
ou d’un non-indigène  ; une infraction connexe à celle
imputable à un non-indigène.
15 Par une ordonnance en mai 1886, Janssen étend la
compétence des deux tribunaux aux matières civile et
commerciale dans lesquelles un non-indigène, l’État ou
une administration publique est partie. Il n’y a bien
entendu pas encore à proprement parler de codes –
ceux-ci seront élaborés plus tard – et le gouverneur
décide que lorsque la matière n’est pas réglée d’après la
législation congolaise, les affaires seront jugées d’après
les coutumes locales, les principes généraux du droit et
l’équité38. Ces deux juridictions de base sont à toutes
choses égales celles que connaît alors la Belgique avec
une appellation différente pour le tribunal d’Appel
correspondant à la cour d’appel belge39.

2. Les décrets organiques de 1887-1888


16 Le Gouvernement central modifie dès 1887 cette
première structure en instituant le tribunal territorial40.
Cette juridiction marque une évolution importante
puisqu’elle soumet les populations locales à un droit
pénal de tradition germano-romaine. Deux tribunaux
sont créés par Janssen – l’un à Lukungu (district des
Cataractes) et l’autre à Léopoldville – étendant l’action
judiciaire sur le bas et le moyen Congo ainsi que sur une
petite partie du haut Congo jusqu’à Kwamouth. Le
gouverneur est investi d’un rôle primordial dans
l’établissement de ces nouveaux tribunaux puisqu’il lui
revient autant de les établir que de définir les
infractions pour lesquelles ils seront compétents. A ce
propos, Lamy apparente le tribunal territorial au
tribunal de police métropolitain41. Néanmoins, nous ne
croyons pas pouvoir le suivre sur ce point. Il est certain
que le tribunal territorial est au bas de la pyramide
judiciaire et qu’il connaît des délits jugés par un tribunal
de police – comme les coups et blessures – mais il est
également compétent pour l’homicide volontaire, la
rébellion contre l’autorité publique ou l’incendie
volontaire, traitées par des instances supérieures. Le
tribunal territorial peut dès lors appliquer la peine de
mort ou la servitude pénale. Cette juridiction est
composée d’un juge et d’un greffier. L’autre élément
d’importance introduit avec cette juridiction se trouve
dans l’attribution des fonctions de juge non pas à un
magistrat mais au commissaire de district (ou à son
remplaçant). Ce dernier nomme d’ailleurs le greffier.
Incontestablement avec ses fonctions administratives et
politiques, le commissaire de district dans ses rapports
avec les natifs peut fort bien être juge et partie.
17 L’année suivante, la Force publique est organisée et la
nécessité se fait jour d’établir la justice militaire. Les
conseils de guerre sont donc créés et le gouverneur
reçoit la faculté de les instituer42. A nouveau, les
fonctions de juge sont dévolues à de hauts
fonctionnaires territoriaux  : soit au commissaire de
district, soit aux chefs d’expédition. Quant au juge, il
nomme à la fois le greffier et l’officier du ministère
public. La présence de ce dernier n’est d’ailleurs pas
obligatoire et le conseil peut statuer sans lui. Cependant
dans le Bas-Congo, le tribunal de 1ère instance siège
comme conseil de guerre et le juge d’appel préside le
conseil de guerre d’appel. L’institution de ces tribunaux
introduit une notion capitale qu’est le régime militaire
spécial. Le gouverneur peut par arrêté l’établir sur une
région si la sécurité publique l’exige. Dans un tel cas de
figure – qui dans le cadre du Congo léopoldien sera loin
d’être exceptionnel, toutes les personnes sont
justiciables devant le conseil de guerre. Néanmoins, si
les arrêts prononcés dans ce cadre sont sans appel, les
non-indigènes non-militaires pourront par contre se
pourvoir en appel devant le tribunal d’appel à Borna. En
outre, seules les lois pénales ordinaires sont applicables
aux non-militaires. Les prérogatives judiciaires
accordées à la haute administration territoriale
soulignent d’autant mieux la concentration des pouvoirs
dans la main de certains fonctionnaires et des difficultés
qui pourront résulter d’une telle situation.

3. Les développements de 1889


18 En comparant le développement de la justice avec celui
du Gouvernement local, il est indéniable que le premier
fait l’objet d’une attention constante puisque pour la
quatrième année consécutive, le législateur s’y intéresse.
Non seulement l’année  1889 est marquée par la
fondation de l’instance suprême qu’est le Conseil
supérieur du Congo mais aussi elle voit la
réorganisation de la justice répressive. La nouvelle
mesure engrange très vraisemblablement les résultats
des premières années et permet de préciser certaines
fonctions et procédures. Un tribunal répressif de 1ère
instance est institué dans les localités désignées par le
roi ainsi qu’un tribunal répressif d’appel. Il ne s’agit
cependant pas de nouveaux tribunaux. Le tribunal de
1ère instance du Bas-Congo ainsi que les tribunaux
territoriaux de Lukungu et de Léopoldville fondés
précédemment sont transformés en un seul tribunal
répressif dont le ressort comprend les districts de
Banana, Borna, Matadi, des Cataractes et du Stanley-
Pool43. Ce processus n’est pas une assimilation des
tribunaux territoriaux au sein du tribunal de 1ère
Instance mais bien une filiation. Le tribunal territorial
subit une évolution importante puisqu’il supplée
dorénavant en matière pénale le tribunal de 1ère
instance du Bas-Congo, qui reste quant à lui seul
compétent en matière civile et commerciale. Les non-
indigènes sont donc dorénavant justiciables devant le
tribunal territorial.
19 En outre, si les tribunaux sont autorisés à siéger dans
toutes les localités de leur ressort, le gouverneur peut,
en raison de la difficulté des communications, désigner
des suppléants qui siègeront dans une localité de
manière permanente. Ce qui fut la principale zone
d’influence de l’expédition se trouve ainsi maillée d’une
juridiction pénale marquant clairement la souveraineté
de l’ÉIC. Le tribunal de N’Zobé illustre adéquatement
cette volonté politique. Ce poste se trouve à la frontière
avec l’enclave de Cabinda et est donc bien mieux situé
que Borna ou Banana pour gérer le territoire dont il fait
partie et interagir avec l’autorité portugaise. Le
gouverneur décide donc de détacher une partie du
Mayumbe pour la constituer en une circonscription
administrative avec son tribunal44. Mais à l’inverse,
seuls trois tribunaux militaires semblent avoir été
instaurés au-delà du Stanley-Pool (aux Bangalas, à
Léopoldville et aux Stanley-Falls) et reflètent la maîtrise
imparfaite du territoire parcouru par des colonnes
d’expéditions45.
20 Une remarque importante doit être mentionnée sur une
éventuelle hiérarchisation des différentes instances.
Celles-ci ne sont pas égales entre-elles de par leur
composition  : le tribunal territorial de Léopoldville
compétent pour le district du Stanley-Pool est constitué
selon les prescriptions décrétales  ; celui de Lukungu
pour le district des Cataractes ne comprend qu’un juge
et un greffier tandis que seul un juge siège à N’Zobé.
Plus fondamentalement, selon les pratiques de l’ÉIC, les
hauts fonctionnaires territoriaux sont appelés à la
présidence de ces tribunaux. Si la mesure ne semble pas
toujours automatique, ils sont, par contre à partir
de  1890, tous officiers de police judiciaire. Ce qui en
toute logique facilite de graves iniquités et des dénis de
justice dans les régions où ces mêmes fonctionnaires
sont intéressés à une productivité accrue des
populations locales dans la récolte du latex.
21 Toutefois, la pratique semble se distancier du cadre
théorique législatif si l’on en croit les deux importants
magistrats que sont Félix Fuchs et Marcellin De Saegher.
Le premier est directeur de la Justice et le second siège
au tribunal du Bas-Congo. L’impression qui se dégage de
leurs écrits laisse à penser très clairement que seul le
tribunal du Bas-Congo est actif et qu’il siège
principalement comme juridiction civile46. Sa
composition n’est pas complète puisque De Saegher
signale l’absence de l’officier du ministère public. Par
contre, le tribunal est bien ambulatoire et son président
apprécie cette vie « de circuit » se rendant à Borna et à
Matadi. Quant au directeur de la Justice, il met en avant
les différents avantages de cette caractéristique dont la
première est d’affirmer l’autorité du tribunal dans
l’ensemble de son ressort. Et de manière plus générale,
la pérégrination du tribunal facilite l’exercice de la
justice  : instruction plus rapide des affaires, résolution
des inconvénients liés au déplacement des témoins dans
un pays où les communications ne sont pas nombreuses
et réduction des frais de justice.

Fig. 1. — Organigramme du système judiciaire de l’ÉIC


(1885-1889)

4. Directeur de la Justice et procureur d’État


22 Le décret de  1889 complète également les dispositions
sur les interprètes, les huissiers, les greffiers, les officiers
de police judiciaire et le ministère public. Il importe dès
lors de souligner l’apparition de la fonction de
procureur d’État. Celle-ci s’exerce auprès des tribunaux
de 1ère Instance et d’Appel et des conseils de guerre qui
s’y rattachent. Assimilé aux juges titulaires, le procureur
est assisté de substituts, qui sont placés sous sa direction
immédiate et sont nommés par le gouverneur. De
même, le procureur exerce la surveillance sur les
officiers de police judiciaire. En outre, il veille au
maintien de l’ordre dans tous les tribunaux sous la
haute direction du directeur de la Justice. Ce dernier est
d’ailleurs, selon les termes des décrets, le chef du
Parquet puisque les officiers du ministère public
exercent leur mission sous sa haute surveillance47. Ce
qui ne semble pas être toujours fort efficace puisque
Henri Gondry, éphémère gouverneur en  1889,
réprimande le directeur Fuchs pour sa lenteur à
répondre à l’officier du ministère public de Banana
voulant poursuivre un agent européen48. Il n’y a donc
pas de rupture par rapport à la situation antérieure où
le directeur de la Justice avait déjà la haute main sur le
personnel judiciaire. Lors des premières années, ce haut
fonctionnaire occupe en l’absence du juge d’appel le
mandat le plus important pour la Justice. Ainsi lors de
l’institution des officiers judiciaires en 1887, ceux-ci sont
placés sous ses ordres et sa surveillance. D’ailleurs, peu
de temps avant la publication de ce décret, le
Gouvernement central rappelle au commissaire de
district de Léopoldville qu’il doit signaler au directeur
les délits commis en dehors du ressort du tribunal du
Bas-Congo49.
23 Ce contrôle va a priori s’estomper par la suite de par le
roulement important des titulaires50. En attendant, le
directeur de la Justice est un bureaucrate de premier
plan – au grand déplaisir de Fuchs qui fait preuve de
piètres qualités administratives51 – qui traite aussi bien
des dossiers des Affaires étrangères que de la Justice52.
24 Parmi les autres tâches, le directeur de la Justice
participe à l’élaboration de la législation. Très
naturellement, il rédige des règlements que nous
supposons à la destination de son service mais
également des ordonnances qui sont le propre des
gouverneurs53. En fait, Fuchs et De Saegher comme
directeurs de la Justice deviennent des conseillers
juridiques auprès des chefs du Gouvernement local.
Pendant tout un temps, Camille Coquilhat, officier
prometteur appelé au gouvernorat, estime Fuchs au
point de le considérer comme un conseiller d’État54. De
son côté, De Saegher se dit le conseiller intime de
Gondry55. Qui plus est, lorsqu’il quitte les fonctions de
directeur, il conserve ce rôle non pas seulement auprès
du gouverneur mais aussi envers l’ensemble de la haute
administration à Borna. Ce qui ne va pas sans l’inquiéter
puisqu’il se dit compétent en droit civil tandis qu’il est
sollicité en droit international mais sa réputation est si
grande que  : «  A ce titre, je suis hélas  ! de temps
immémorial le confident et le conseiller intime du
Gouvernement local  : Cela n’est pas difficile, il suffit de
savoir écouter d’un certain air profond56. »

III. Le Conseil supérieur du Congo : un réseau


de jurisconsultes
25 Dans une note préparatoire en  1889, le Conseil
supérieur est présenté comme une assemblée
«  d’éminents juristes du pays57  ». Ce qualificatif n’est
vrai que partiellement car les membres se caractérisent
d’abord par leur influence. La présidence l’illustre
parfaitement. D’abord pressenti, Eudore Pirmez (†1890)
– ministre d’État et directeur de la Banque nationale –
est remplacé par un autre ministre d’État d’obédience
libérale, Jules Guillery58. En  1903, un vice-président lui
succède en la personne du catholique Joseph Devolder
qui est issu de la Société générale et qui va diriger la
CCCI, le grand holding colonial. Plus généralement, les
parlementaires sont bien représentés puisque sur les
dix-neuf conseillers de 1889, huit siègent à la Chambre.
Reflet de la configuration politique de l’époque, les
catholiques prédominent et en outre, la plupart
possèderont un portefeuille ministériel59. Ces
nominations sont hautement stratégiques au moment
où le roi a besoin de forts relais dans la Belgique
politique et financière en vue d’assurer la survie
économique de son État africain.
26 Par contre, les spécialistes du droit sont issus du monde
académique et de l’IDI. Six professeurs sont membres de
la haute assemblée mais seuls quatre d’entre eux – un
par université – sont choisis sur base de leur
profession60. En incluant des membres de l’IDI, le
Conseil supérieur s’internationalise et ce d’autant que
trois d’entre eux sont de nationalité étrangère, soit sir
Thomas Barclay, Fiodor Fiodorovitch Martens et
Alphonse Rivier. Diplomate russe et professeur à
l’université de Saint-Pétersbourg, Martens est le plus
renommé des trois. Propagateur des idées d’arbitrage, il
joue un rôle essentiel notamment à la première
Conférence internationale de la paix de La Haye
en  1899. Il est l’auteur de la clause qui porte son nom
qui relève du droit international humanitaire et qui
introduit juridiquement le concept de crime contre
l’humanité61. D’autres légistes réputés ont été approchés
à l’exemple de Friedrich Heinrich Geffckens –
professeur de droit public et diplomate allemand – mais
son inculpation pour haute trahison ne permet pas sa
nomination62. Du côté belge, l’IDI est représentée par
Gustave Rolin-Jaecquemyns et Édouard Descamps, tous
deux des juristes de grande réputation.
27 Constitué à la fois comme conseil d’État et comme Cour
de cassation et d’appel, le Conseil est sévèrement jugé
en 1908 par le secrétaire général des Affaires étrangères,
qui considère qu’hormis quelques décrets, l’activité du
conseil n’a pas été considérable63. Il est vrai que comme
cour de justice, le conseil n’a pas jugé plus de sept
affaires64. La plus célèbre est le procès en seconde
instance d’Hubert Lothaire, qui en 1895 comme juge du
conseil de guerre a exécuté Charles Stokes, un
caravanier irlandais, presque sans aucune forme de
procès. Acquitté en première instance, Lothaire l’est à
nouveau par la cour suprême mais le
dysfonctionnement est tel depuis les prémices que seule
la confirmation du premier jugement empêche le
discrédit complet de l’institution judiciaire65. En
revanche, dans son rôle législatif, le conseil connaît une
activité fébrile durant les premières années. En  1890-
1891, Bruxelles accueille la Conférence antiesclavagiste
et avec celle-ci, l’ÉIC atteint le summum de sa réputation
philanthropique. Le cadre normatif est élaboré au sein
de la haute assemblée et aboutit à la publication de la
législation pénale contre la traite66. Par la suite, le
conseil s’attache à l’élaboration du Code civil sur la base
d’une adaptation du premier livre du Code Napoléon, se
plaçant de cette façon au cœur de la mission
civilisatrice. Au sein même du cénacle, le projet n’est pas
accueilli unanimement. Le Gouvernement central
insiste et l’intervention de Marcellin De Saegher comme
magistrat congolais est décisive pour rallier
67
l’assemblée . Même empreint de relations
déséquilibrées puisque une séparation nette entre le
«  civilisé  » et les autres est établie, les réflexions du
Conseil supérieur vont très loin au regard du contexte
de l’époque dans l’élaboration d’une citoyenneté en
Afrique. Malheureusement, le commencement de
l’exploitation à outrance du caoutchouc empêchera
toute application du Code civil. L’opinion du secrétaire
général des Affaires étrangères se révèle finalement
exacte car le Conseil ne se penchera à nouveau sur
l’élaboration d’un décret qu’en  1898 à propos des
sociétés commerciales de droit congolais.

Conclusion
28 Agissant comme un particulier, Léopold II, en vue de
rivaliser avec les puissances coloniales, s’est accaparé la
cause anti-esclavagiste et s’est fait le héraut de la
mission civilisatrice. Cette réputation philanthropique
lui a été certes utile pour la menée de ses projets
africains mais elle ne peut suffire devant les visées
expansionnistes d’autres pays européens. La réussite de
Léopold II au cœur du continent noir est attribuée
autant au génie du roi, qu’à l’opiniâtreté de Stanley ou
encore à l’intelligence des collaborateurs du souverain.
L’ÉIC s’est forgé autant dans la sueur et le sang que dans
les confortables cabinets des chancelleries. Moins visible
aujourd’hui, le sort du Congo a été fixé également au
travers d’un argumentaire juridique qui a tordu la
notion de souveraineté mais qui a également apaisé les
tensions européennes en favorisant – à l’avantage des
Européens – la liberté commerciale en Afrique.
29 Examinée de nos jours comme un dépeçage, la
conférence de Berlin introduit dans les pratiques
coloniales les prémices du droit humanitaire qui se
développe sur le vieux continent. En intégrant l’Acte
général dans sa législation, l’ÉIC officialise la mission
civilisatrice qui se trouve être le leitmotiv de ses
propagandistes. Au début, l’hypocrisie n’anime pas les
sphères dirigeantes et la législation du Congo léopoldien
s’inscrit parfaitement dans cette veine, jusqu’à culminer
avec les travaux de la Conférence antiesclavagiste. Le
droit et la justice sont donc les instruments de l’État
pour l’exécution de son programme mais également
pour l’affirmation de sa souveraineté. Le choix du
premier gouverneur général dépend largement de cette
considération. En accord avec l’esprit de Berlin, l’ÉIC ne
s’impose pas aux autres puissances par les armes mais
avec la robe. Néanmoins estime le secrétaire d’État van
Eetvelde, le Congo léopoldien reste en  1889 une
expression diplomatique mais qui a su éviter
l’établissement de la justice consulaire68.
30 L’organisation judiciaire concrétise l’État de droit mais
est conçu avant tout pour les non-indigènes. Si
l’élaboration du Code civil crée bien une nationalité
congolaise, la nation congolaise ne voit pas le jour avec
l’ÉIC. La construction est empirique et s’inspire du
modèle belge. Cela conduit d’ailleurs à des
contradictions puisque le Conseil supérieur du Congo est
une cour de justice étrangère siégeant en Belgique. La
difficulté est de trouver des solutions pratiques adaptées
au gigantisme du territoire et au corps de la
magistrature relativement réduit. L’une d’entre elles
consiste à confier au personnel administratif supérieur,
qui est composé en grande partie d’officiers, les qualités
de magistrat et de personnel judiciaire. Deux logiques
s’opposent et bien souvent les militaires voient d’un
mauvais œil l’arrivée des hommes de loi qui peuvent
entraver leur liberté d’action69.
31 Le Gouvernement central, qui a grand besoin de ses
forces militaires, affirme malgré tout sa volonté non
seulement d’instituer une norme définie comme
civilisée au travers de la justice mais également
d’accroître sa souveraineté réelle70. Pour ce faire,
Marcellin De Saegher est envoyé en mission dans le
Haut-Congo pour dessiner les futurs cadres de
l’extension de l’organisation judiciaire. Parcourant
l’immensité du Congo léopoldien, l’image qu’il fait de la
justice est peu reluisante. En dehors des tribunaux de
Borna et de Banana, les abus du pouvoir administratif se
distinguent particulièrement auprès des agents qui sont
juges et parties.
32 Les réformes que propose De Saegher ne seront pas
adoptées car la situation financière s’est profondément
dégradée et l’État de droit laisse place à la raison d’État.
Le leitmotiv est désormais la récolte du caoutchouc et la
marche vers le Nil. A cet instant, il en va du «  salut de
l’État  » et il «  faut ménager ceux qui maintiennent et
fortifient l’autorité de l’État, même quand ils ont la
poigne un peu dure71 ». Cependant, le troisième pouvoir
a dans cette monarchie absolue acquis une relative
indépendance et ses acteurs ne se découragent pas
comme l’écrit en  1901 l’un des anciens directeurs de la
Justice, Maurice Tschoffen : « l’introduction d’une justice
régulière au Congo aura à surmonter bien des traverses
créées par la jalousie. Il doit encore rester bien des
obstacles. Les renverser n’est pas l’œuvre d’un jour ni
même d’un homme. Chacun doit apporter sa pierre à
l’édifice en se souvenant que tout vient à point à qui sait
attendre72.  » Ce vœu pieu se réalisera d’une certaine
manière à travers la commission d’enquête instituée
sous la pression de l’opinion internationale par Léopold
II en 1904.
Notes
1. Notons que le juriste polonais, Raphael Lemkin, qui a forgé le
concept de «  génocide  », ne considérait pas que celui-ci ne
s’appliquait qu’au contexte alors récent de la seconde guerre
mondiale. Il a donc recherché à travers l’histoire les cas relevant du
nouveau concept. Selon Dominik Schaller, Lemkin considère le
travail forcé et ses tragiques conséquences comme étant un
génocide. Néanmoins, Schaller ne dévoile pas les sources de Lemkin
qui sont alors principalement les publications de la Congo Reform
Association. Sur base de celles-ci, Lemkin suppute que 75  % de la
population auraient été décimés. Un pourcentage que même
Edmund Morel, le président de la Congo Reform Association,
n’aurait pas soutenu au regard de sa préface du King Leopold’s
Soliloquy de Mark Twain. Dans toutes leurs horreurs, les violences
de masse sont clairement identifiées dans l’espace et dans le temps
mais n’avaient pas comme objectif d’éliminer une population
spécifique. Schaller, D., «  Raphael Lemkin’s view of European
colonial rule in Africa  », in Schaller, D. & Zimmerer, J. (eds), The
Origins of Genocide. Raphael Lemkin as a Historian of Mass Violence,
Routledge, Oxon – New-York, 2010, p.  95-106  ; Schaller, D.,
« Genocide and mass violence in the ‘Heart of Darkness’ : Africa in
the colonial period  », in Bloxham, D. & Moses, A., The Oxford
Handbook of Genocide Studies, OUP, Oxford, 2010, p. 345-364.
2. Fondée en  1904 après la publication du rapport du consul
Casement, l’association a comme objectif d’alerter l’opinion et les
pouvoirs publics sur les travers du régime léopoldien. Elle prône la
reprise immédiate de l’ÉIC par la Belgique tout en estimant qu’il
s’agit de la moins mauvaise des solutions. Elle poursuit ses activités
jusqu’en  1913. Des écrivains célèbres se sont engagés dans les
actions de l’association, favorisant ainsi une représentation
collective du Congo léopoldien à travers le caoutchouc rouge et les
mains coupées.
3. Lamy, É. & De Clerck, L., L'ordre juridique colonial belge en Afrique
centrale. Éléments d’histoire, ARSOM, Bruxelles, 2004.
4. Vangroenweghe, D., «  Le "Bus-Bloc" et la justice au Congo belge
d’après des documents inédits  », in Wymeersch P. (ed), Liber
Amicorum Marcel d’Hertefelt, Cahiers Africains, no 4-5, 1993, p. 271-
314.
5. Vangroenweghe, D., Voor rubber en ivoor. Leopold II en de
ophanging van Stokes, Van Halewyck, Leuven, 2005.
6. Cette contribution se base sur les recherches menées pour une
thèse en cours à l’Université catholique de Louvain  : L’État
indépendant du Congo et la gouvernance léopoldienne, 1885-1908
sous la direction du professeur Vincent Dujardin.
7. Sur la pensée coloniale de Léopold II, voir la thèse publiée de Jan
Vandersmissen : Vandersmissen J., Koningen van de wereld. Leopold II
en de aardrijskundige beweging, Acco, Louvain, 2009.
8. Traité conclu par Pierre Savorgnan de Brazza avec le roi
(Makoko) des Téké en  1880 et qui accordait la souveraineté sur
l’ensemble des deux rives aux régions limitrophes des actuelles
Brazzaville et Kinshasa.
9. Vellut, J.-L., « Les traités de l’Association Internationale du Congo
dans le Bas-Fleuve Zaïre (1882-1885)  », in Un siècle de
documentation africaine 1885-1985, Bruxelles, 1985, p. 29.
10. Stengers, J., Congo. Mythes et réalités, nouvelle édition, Racine,
Bruxelles, 2007, p. 51-54.
11. Remarquons l’étude de Koskenniemi : Koskenniemi, M., The Gentle
Civilizer of Nations. The Rise and Fall of International Law 1870-
1960, CUP, Cambridge, 2002. Voir le chapitre 2  : «  Sovereignity  : a
gift of civilization  : international lawers and imperialism 1870-
1914 », p. 98-178.
12. Article no  1 des statuts de l’Institut de droit international,
http://www.idi-iil.org/idiF/navigstatuts.html
(consultéle4janvier2013).
13. La Commission européenne du Danube a été instituée par le
traité de Paris en 1856 et réunissait tous les États intéressés en vue
de régler la libre navigation du fleuve. Elle disposait jusqu’en 1921
de pouvoirs très étendus.
14. Vandersmissen, J., « The king’s most eloquent campaigner... Emile
de Laveleye, Leopold II and the creation of the Congo Free State »,
BHNG-RBHC, no 1-2, 2011, p. 7-57.
15. Stengers, J., op. ch., p. 63.
16. Remarquons que le 26 février 1884 est signé par l’Angleterre et
le Portugal un traité dans lequel l’Angleterre reconnaît les droits du
Portugal sur les deux rives du Congo. Cependant l’opposition de
l’opinion publique anglaise – en particulier des chambres de
commerce favorables à Léopold II – et des autres puissances
enclines à la porte ouverte amènent l’abandon du traité par
l’Angleterre fin juin 1884. Latour Da Veiga Pinto, F., Le Portugal et le
Congo au xixe siècle, PUF, Paris, 1972, p. 244.
17. Moynier, G., La fondation de l’État Indépendant du Congo au point
de vue juridique, extrait du compte rendu des séances et travaux de
l’Académie des sciences morales et politiques – Institut de France,
Paris, 1887, p. 14.
18. Jentgen, P., La terre belge du Congo. Étude sur l'origine et la
formation de la Colonie du Congo belge, Imp. Bolyn, Bruxelles, 1929,
p. 110.
19. De Martens, F.H., «  La conférence du Congo à Berlin et la
politique coloniale des États modernes », Revue internationale et de
législation comparée, v. 18, 1886, p. 147.
20. Arntz, E., De la cession des droits de souveraineté par des chefs de
tribus sauvages, Bruxelles, 1884.
21. Salmon, J., « La nature juridique de l’État indépendant du Congo
et des entités qui l’ont précédé  », in Le centenaire de l'État
indépendant du Congo. Recueil d’études, ARSOM, Bruxelles, 1988,
p. 157.
22. Une promesse de Jules Ferry est donnée à propos de l’émission
d’une loterie en France en vue de financer le nouvel État mais celle-
ci ne sera jamais honorée.
23. Par le principe de la clause de la nation la plus favorisée,
l’établissement de la justice consulaire est valable pour tous les
pays qui ont reconnu l’ÉIC.
24. Goffin, L., « Histoire du Congo », in Encyclopédie du Congo belge,
t. 1, Bieleveld, Bruxelles, 1951, p. 30-31.
25. L’organisation politique a été confiée à Auguste Lambermont,
Maximilien Strauch qui supervise l’expédition de Stanley depuis
Bruxelles, Edmond van Eetvelde et Hubert Van Neuss nouvellement
nommés aux départements des Affaires étrangères et des Finances
de l’ÉIC. AA, IRCB, 721, administration, rapport pour compléter
l’organisation de l’ÉIC, 10 septembre 1885.
26. Biographie coloniale belge, t. IV, ARSC, Bruxelles, 1955, c. 555-561.
27. AGR, papiers Droogmans, 101, VII-3, correspondance avec le roi
– 1885 juin.
28. SPFAE, AA, CS, 762, assemblées générales des 9 février 1891 et
29 juin 1891.
29. SPFAE, AA, IRCB, 721, administration, rapport pour compléter
l’organisation de l’ÉIC, 10 septembre 1885.
30. Janssens, E. et Cateaux, A., Les Belges au Congo. Notices
biographiques, t. 1, Anvers, J. Van Hille-De Backer, 1908, p. 21.
31. AGR, papiers Strauch, Pos 2740/2, note du roi à Strauch, 28 mars
1885.
32. Ibidem, note du roi à Strauch, 4 juillet 1885.
33. de Cuvelier intègre en  1887 l’administration centrale à
Bruxelles. Versé dans la lilliputienne division Justice, il devient le
secrétaire général des Affaires étrangères en 1890 et par suite de la
disparition des secrétaires d’État, il est le seul référent pour ces
deux portefeuilles.
34. Lycops, A. et Touchard, G., Recueil usuel de la législation, des
conventions internationales et des documents administratifs avec des
notes de concordance, t. 1, Weissenbruch, Bruxelles, 1903, p. 76.
35. Les autorités gouvernementales englobent dans cette notion
d’une part toute personne née – européenne ou africaine – en
dehors du territoire de l’ÉIC et, d’autre part, toute personne née sur
le territoire de l’État mais non soumise à l’autorité d’un chef.
36. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 80.
37. MRAC, papiers de Winton, cahier des correspondances, courrier
expédié le 13 janvier 1886, no 375/37.
38. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 110.
39. Lamy, E., « Le droit judiciaire », in Lamy, E. et de Clerck, L., op. cit.,
p. 201.
40. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 160.
41. Lamy, E., op. cit., p. 202.
42. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 262-264.
43. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 313.
44. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., p. 351.
45. MRAC, papiers De Saegher, III. 2003-23, copie de la lettre de van
Eetvelde au gouverneur, 2 juin 1891.
46. MRAC, papiers De Saegher, II. 2003-23, documents triés par date,
1890, courrier de De Saegher à Steyaert, mars 1890 ; MRAC, papiers
Fuchs, 136, minute exposé sur l’organisation judiciaire, 1889.
47. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t.  1 p.  311, 316. Dans sa
correspondance, De Saegher confirme cette position du directeur de
la Justice. MRAC, papiers De Saegher, II. 2003-23, 1890, courrier de
De Saegher à Steyaert, mars 1890.
48. MRAC, papiers Fuchs, 354, lettre de Gondry à Fuchs, 4 mars
1889.
49. MRAC, papiers de Winton, cahier des correspondances, courrier
expédié le 2 février 1887, № 14.
50. Nous avons repéré pas moins de seize magistrats ayant été
portés à la direction de la Justice pour le Congo léopoldien.
51. MRAC, papiers Fuchs, 23, brouillon de la lettre de Fuchs à
Sulzberger, 12 août 1888.
52. MRAC, papiers De Saegher, II. 2003-23,1890, courrier de De
Saegher à Steyaert, mars 1890.
53. SPFAE, AA, Divers, D 289/3, 4, lettre de Fuchs à Zénon, 16 mars
1888.
54. AGR, papiers van Eetvelde, Pos 4073, 43, lettre de Coquilhat à
van Eetvelde, 5 août 1890
55. MRAC, papiers De Saegher, II. 2003-23, 1889, lettre de De
Saegher à Steyaert, 12 novembre 1889.
56. Ibidem, 1891, courrier de De Saegher à Steyaert, février 1891.
57. AGR, papiers van Eetvelde, Pos 4083,171, projet de note sur le
rapport sur la situation générale du Congo, 1889.
58. Au passage, notons que Léopold II a songé à nommer le
gouverneur Camille Janssen de retour en Europe plutôt que de lui
confier la direction du département de l’Intérieur. AGR, papiers van
Eetvelde, Pos 4071, 27, lettre du roi à van Eetvelde, 4 juin 1890.
59. Victor Begerem (ministre de la Justice, 1894-1899), Édouard
Descamps (ministre des Sciences et des Arts, 1907-1910), Ernest
Mélot (ministre de l’Intérieur, 1890-1891) et Albert Nyssens
(ministre du Travail et de l’Industrie, 1895-1899).
60. Il s’agit d’Albert Callier, ancien recteur de Gand  ; de Gérard
Galopin de Liège versé dans le droit civil  ; d’Albert Nyssens de
Louvain et d’Alfred Vauthier, experts du droit commercial.
61. Danlos, J., De l’idée de crime contre l’humanité en droit
international, thèse de doctorat, Caen, 2010, p. 24.
62. APR, Expansion, 62, lettre de Greindl à de Borchgrave, 29
septembre 1888, Deutsche Biographische Enzyklopädie, vol.  3,
Munich, 1996, p. 597.
63. SPFAE, AA, IRCB, 722, note d’Adolphe de Cuvelier au roi, 10
octobre 1908.
64. SPFAE, AE, CS, 765 ; 766, registres généraux des causes.
65. Le procès de Lothaire est une exigence de l’Angleterre et le
règlement de la question passe par l’action des chancelleries.
L’affaire est traitée avant tout au niveau politique et l’intérêt de la
justice passe clairement au second plan.
66. Lycops, A. et Touchard, G., op. cit., t. 1, p. 559-560.
67. SPFAE, AA, CS, 763, t.  2, rapport de Paul Errera sur les travaux
de la commission spéciale désignée en assemblée générale du 7
décembre 1893.
68. MRAC, papiers van Eetvelde, 76/50, boite 3, note de van Eetvelde
sur l’histoire du Congo, s.d.
69. MRAC, papiers De Saegher, B – papiers privés, minute de la
lettre de De Saegher à van Eetvelde, 16 septembre 1889.
70. AGR, papiers van Eetvelde, Pos 4072, 36, lettre de De Saegher à
van Eetvelde, 5 juin 1889.
71. MRAC, papiers van Eetvelde, 76/50, boite 3, note de van Eetvelde
sur l’histoire du Congo, s.d.
72. AGR, papiers Louwers, 7, lettre de Maurice Tschoffen à
Louwers, 30 janvier 1901.

Auteur

Pierre-Luc Plasman

Université catholique de Louvain,


licencié et agrégé en histoire de
l’UCL. Actuellement assistant en
histoire, il est le secrétaire du
CEHEC (Centre d’histoire de
l’Europe contemporaine) et
poursuit sous la direction du
professeur Vincent Dujardin une
thèse sur l’État indépendant du
Congo et la gouvernance de
Léopold II.

Du même auteur

Droit et Justice en Afrique


coloniale, Presses de
l’Université Saint-Louis, 2014
© Presses de l’Université Saint-Louis, 2014

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Référence électronique du chapitre


PLASMAN, Pierre-Luc. Un État de non-droit  ? L’établissement du
pouvoir judiciaire au Congo léopoldien (1885-1889) In  : Droit et
Justice en Afrique coloniale : Traditions, productions et réformes [en
ligne]. Bruxelles  : Presses de l’Université Saint-Louis, 2014 (généré
le 05 août 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pusl/3902>. ISBN  : 9782802804369.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pusl.3902.

Référence électronique du livre


PIRET, Bérangère (dir.) ; et al. Droit et Justice en Afrique coloniale  :
Traditions, productions et réformes. Nouvelle édition [en ligne].
Bruxelles  : Presses de l’Université Saint-Louis, 2014 (généré le 05
août 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pusl/3866>. ISBN  : 9782802804369.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pusl.3866.
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