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L’espace judiciaire européen 

:
Dossier évolutions récentes et
spécial perspectives

Quelques remarques sur la place et les limites de la confiance


mutuelle dans le cadre du mandat d’arrêt européen
Lars Bay Larsen*
Juge à la Cour de justice de l’Union européenne
(*  Les observations contenues dans cet article appartiennent à leur auteur et n’engagent pas d’autres organismes ou
personnes)

Si la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) existe, de Tampere, les 15 et 16 octobre 1999, le Conseil euro-
sous diverses appellations, depuis plus de soixante ans, péen qualifia la reconnaissance mutuelle de «  pierre
la coopération judiciaire en matière pénale constitue un angulaire » de la coopération judiciaire en matière tant
domaine de compétence de la Cour relativement récent. civile que pénale. L’idée sous-­jacente était notamment
de permettre une amélioration rapide de la coopéra-
Marquée par ses débuts en marge des Communautés,
tion judiciaire en matière pénale sans devoir procéder
en partant de la coopération intergouvernementale et
à une harmonisation des législations pénales des Etats
plutôt informelle dans le cadre du groupe TREVI dans
membres2.
les années 1970 et les initiatives lancées dans le cadre
de la coopération politique européenne dans les années La décision-cadre 2002/584 relative au mandat d’arrêt
1980, en passant par l’accord de Schengen de 1985 et européen (DC MAE)3, fut la première mise en œuvre du
le « groupe de coordinateurs de Rhodes » qui, en 1989, principe de reconnaissance mutuelle en matière pénale.
proposa le « document de Palma ». La coopération judi- Les négociations de cet instrument au sein du Conseil,
ciaire en matière pénale a fait son entrée dans le droit malgré leurs débuts difficiles, furent accélérées à la suite
primaire dans le Traité de Maastricht, en tant que « troi- des attentats du 11 septembre 2001 et aboutirent rapi-
sième pilier ». dement à l’adoption de cet instrument, au prix peut-être
parfois de la clarté du texte.
Le Traité d’Amsterdam, qui fit glisser vers le premier pilier
les politiques relatives aux contrôles aux frontières, à Depuis la fin de la période transitoire prévue par l’ar-
l’asile et à l’immigration ainsi que la coopération judi- ticle 10 du Protocole no 36 annexé aux TUE et TFUE par le
ciaire en matière civile et qui consacra dans les Traités Traité de Lisbonne, le 1er décembre 2014, la compétence
l’objectif de maintenir et de développer l’Union en tant de la Cour dans la dimension pénale de l’ELSJ est désor-
qu’espace de liberté, de sécurité et de justice (ELSJ), insti- mais soumise, à quelques exceptions près, au régime
tua la possibilité pour les juridictions des Etats membres commun.
qui avaient fait une déclaration en ce sens, d’interroger la
Dans ce contexte, la Cour est de plus en plus souvent
Cour, à titre préjudiciel, sur l’interprétation et la validité
interrogée par les juridictions des Etats membres sur l’in-
de certaines catégories d’actes adoptés dans le cadre du
terprétation d’actes adoptés pour faciliter la coopération
troisième pilier.
judiciaire en matière pénale entre les Etats membres de
Afin d’établir un tel ELSJ, le Conseil européen décida de l’Union européenne, en particulier la DC MAE. La Cour a
se fonder sur le principe de reconnaissance mutuelle, un déjà rendu une trentaine d’arrêts en matière de mandat
principe qui a joué un rôle déterminant dans l’achève- d’arrêt européen, dont environ un tiers en formation de
ment du marché  intérieur1. Lors de sa réunion spéciale grande chambre.

1.
Conseil européen, Conclusions de la présidence du Conseil européen de Tampere, 15 et 16 octobre 1999, point 33.
2.
K. Lenaerts, « The Principle of Mutual Recognition in the Area of Freedom, Security and Justice », The Fourth Annual Sir Jeremy Lever Lecture, All Souls
College, University of Oxford, 30 janvier 2015, pp. 1‑2.
3.
Décision-cadre 2002/584/JAI du Conseil, du 13 juin 2002, relative au mandat d’arrêt européen et aux procédures de remise entre Etats membres (JO
2002, L 190, p. 1), telle que modifiée par la décision-cadre 2009/299/JAI du Conseil, du 26 février 2009 (JO 2009, L 81, p. 24).

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Dossier spécial
Parmi les instruments de reconnaissance mutuelle qui système du mandat d’arrêt européen, une question à
ont été adoptés depuis les années 2000, le mandat d’arrêt laquelle la Cour a été confrontée dans l’affaire Aranyosi et
européen est probablement celui qui est le plus souvent Căldăraru (C-404/15 et C-659/15 PPU) (2).
utilisé. Victime de son succès4, il a fait l’objet de vives cri-
tiques notamment en raison de son utilisation en vue de
la remise de personnes recherchées pour des infractions I. LA PLACE CENTRALE DE LA CONFIANCE
mineures5. Plus récemment, l’émission-­retrait-émission MUTUELLE DANS LA DC MAE
de mandats d’arrêt européens à l’encontre de Carles
Puigdemont par les autorités espagnoles a réanimé les
débats autour de ce mécanisme clé de la coopération A. Un principe d’importance fondamentale
judiciaire en matière pénale entre les Etats membres6. en droit de l’Union
Le principe de reconnaissance mutuelle, sur lequel est Il est notable que le choix d’une large application du
fondée la DC MAE, repose ­lui-même sur le principe de principe de reconnaissance mutuelle des décisions judi-
confiance mutuelle. Si la notion de confiance mutuelle ciaires dans le domaine de l’ancien troisième pilier lors
ne figure pas dans les Traités, elle est reprise dans nom- du Conseil européen de Tampere ait été effectué parallè-
breux textes de droit dérivé et apparaît, dans la jurispru- lement à la fixation de la composition, des méthodes de
dence de la CJUE, sous diverses appellations, dans des travail et des modalités pratiques de fonctionnement de
domaines très divers7. l’enceinte chargée d’élaborer le projet de la Charte des
droits fondamentaux de l’Union européenne (Charte)9.
En matière pénale, dans le cadre du droit de l’Union, les
La création d’un ELSJ devait, en effet, être ancrée dans un
Etats membres peuvent être tenus d’accepter l’appli-
attachement commun à la liberté reposant sur les droits
cation du droit pénal en vigueur dans les autres Etats
fondamentaux, sur des institutions démocratiques et sur
membres, quand bien même la mise en œuvre de leur
l’Etat de droit.
propre droit national conduirait à une solution diffé-
rente8. La Cour a jugé, dans l’avis 2/13, que la prémisse fonda-
mentale selon laquelle chaque Etat membre partage
Le principe de confiance mutuelle et, en particulier, la
avec tous les autres Etats membres une série de valeurs
confiance réciproque entre les Etats membres quant
communes sur lesquelles l’Union est fondée, comme il
au fait que leurs ordres juridiques nationaux respectifs
est précisé à l’article 2 TUE, implique et justifie l’existence
soient en mesure de fournir une protection équivalente
de la confiance mutuelle entre les Etats membres dans la
et effective des droits fondamentaux, occupe une place
reconnaissance de ces valeurs10.
centrale dans le système du mandat d’arrêt européen (1).
Cela étant, il ne saurait être exclu que le système péniten- Dans cet avis, la Cour a également rappelé que le prin-
tiaire d’un Etat membre rencontre, en pratique, des diffi- cipe de la confiance mutuelle, qui a une importance
cultés majeures de fonctionnement, de sorte qu’il existe fondamentale dans le droit de l’Union, impose, notam-
un risque sérieux que, en cas de remise, la personne ment en ce qui concerne l’ELSJ, à chacun de ces Etats de
concernée soit traitée d’une manière incompatible avec considérer, sauf dans des circonstances exceptionnelles,
ses droits fondamentaux. Une telle constatation soulève que tous les autres Etats membres respectent les droits
la question des limites de la confiance mutuelle dans le fondamentaux reconnus par le droit de l’Union11.

4.
K. Weis, « The European Arrest Warrant–A victim of its own success? », NJECL, vol. 2, no 2, 2011, pp. 124‑132.
5.
Voir, notamment, conclusions de l’avocat général Yves Bot présentées le 2 mars 2016 dans l’affaire Bob-Dogi, C‑241/15, EU:C:2016:131, points 77 et
suivants.
6.
A. Weyembergh, « The Puigdemont case exposes challenges in the European Arrest Warrant », CEPS, 13 décembre 2017, p. 3.
7.
Voir, notamment, E. Bribosia et A. Weyembergh, « Confiance mutuelle et droits fondamentaux : ‘Back to the future’ », CDE, no 2, 2016, p. 473 et L. Lebœuf,
Droit européen de l’asile au défi de la confiance mutuelle, Limal, Anthemis, 2016, pp. 21‑59.
8.
Voir, en ce sens, CJUE, arrêt du 11 février 2003, Gözütok et Brügge, C-187/01 et C-385/01, EU:C:2003:87, point 33.
9.
Conseil européen, Conclusions de la présidence du Conseil européen de Tampere, 15 et 16 octobre 1999, point 1 et annexe.
10.
CJUE, avis 2/13, du 18 décembre 2014, EU:C:2014:2454, point 168.
11.
Ibid., point 191.

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Le principe de confiance mutuelle trouve application leurs ordres juridiques nationaux respectifs sont en
dans de nombreux aspects de l’ELSJ, notamment le sys- mesure de fournir une protection équivalente et effec-
tème du mandat d’arrêt européen et le régime d’asile tive des droits fondamentaux reconnus au niveau de
européen commun. En effet, tant le mécanisme du l’Union, en particulier dans la Charte15.
mandat d’arrêt européen que le système de Dublin12
S’agissant du système commun européen d’asile, la Cour
supposent, pour pouvoir fonctionner, une confiance
a néanmoins précisé, en se référant notamment à l’arrêt
mutuelle dans le respect par chaque Etat membre des
de la Cour européenne des droits de l’homme (Cour EDH)
droits fondamentaux reconnus par le droit de l’Union
M.S.S. c.  Belgique et Grèce16, que, s’il doit être présumé
notamment, s’agissant du système de Dublin, de l’ar-
que le traitement réservé aux demandeurs d’asile dans
ticle 18 de la Charte, qui prévoit que le droit d’asile est
chaque Etat membre est conforme aux exigences de la
garanti dans le respect de la convention de Genève.
Charte, à la convention de Genève ainsi qu’à la conven-
tion européenne de sauvegarde des droits de l’homme
B. Un principe d’importance fondamentale et des libertés fondamentales (CEDH), il ne saurait être
dans le système du mandat d’arrêt exclu que ce système rencontre, en pratique, des difficul-
européen tés majeures de fonctionnement dans un Etat membre
déterminé, de sorte qu’il existe un risque sérieux que des
La DC MAE, qui est fondée sur le principe de reconnais-
demandeurs d’asile soient, en cas de transfert vers cet
sance mutuelle, a pour objet de remplacer le système
Etat membre, traités d’une manière incompatible avec
d’extradition multilatéral entre Etats membres par un sys-
leurs droits fondamentaux17.
tème simplifié et plus efficace de remise entre autorités
judiciaires des personnes condamnées ou soupçonnées Ainsi, la Cour a jugé qu’il incombe aux Etats membres
aux fins de l’exécution de jugements ou de poursuites13. de ne pas transférer un demandeur d’asile vers l’Etat
membre responsable lorsqu’ils ne peuvent ignorer que
Il résulte de la jurisprudence constante de la Cour que le
les défaillances systémiques de la procédure d’asile et
principe de reconnaissance mutuelle implique, en vertu
des conditions d’accueil des demandeurs d’asile dans cet
de l’article 1er, paragraphe 2, de la DC MAE, que les Etats
Etat membre constituent des motifs sérieux et avérés de
membres sont en principe tenus de donner suite à un
croire que le demandeur courra un risque réel d’être sou-
mandat d’arrêt européen. Ces derniers ne peuvent refu-
mis à des traitements inhumains ou dégradants au sens
ser d’exécuter un tel mandat que dans les cas de non-­
de l’article 4 de la Charte18.
exécution prévus par la DC MAE et ils ne peuvent subor-
donner son exécution qu’aux seules conditions prévues La question s’est ensuite posée de savoir si cette jurispru-
par ­celle-ci14. dence développée dans le cadre du système commun
européen d’asile était transposable mutatis mutandis au
Comme l’a souligné la CJUE, le principe de reconnais-
système du mandat d’arrêt européen, une question à
sance mutuelle, sur lequel est fondé le système du man-
laquelle la CJUE a été confrontée dans l’affaire Aranyosi et
dat d’arrêt européen, repose l­ui-même sur la confiance
Căldăraru (C-404/15 et C-659/15 PPU)19.
réciproque entre les Etats membres quant au fait que

12.
Règlement (UE) no 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l’Etat
membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des Etats membres par un ressortissant de pays
tiers ou un apatride (JO 2013, L 180, p. 31).
13.
Voir considérants no 5 et 7 de la DC MAE ainsi que CJUE, arrêt du 26 février 2013, Melloni, C-399/11, EU:C:2013:107, points 36 et 37.
14.
CJUE, arrêt du 16 juillet 2015, Lanigan, C 237/15 PPU, EU:C:2015:474, point 36 et jurisprudence citée.
15.
CJUE, arrêt du 30 mai 2013, F., C-168/13 PPU, EU:C:2013:358, point 50
16.
Cour EDH, arrêt du 21 janvier 2011, M.S.S. c. Belgique et Grèce, nº 30696/09.
17.
CJUE, arrêt du 21 décembre 2011, N. S. e.a., C-411/10 et C-493/10, EU:C:2011:865, points 80 et 81.
18.
CJUE, arrêts du 21 décembre 2011, N. S. e.a., C-411/10 et C-493/10, EU:C:2011:865, point 94, du 14 novembre 2013, Puid, C-4/11, point 30 et du
10 décembre 2013, Abdullahi, C-394/12, EU:C:2013:813, point 60.
19.
L’avocat général Eleanor Sharpston avait analysé cette question dans ses conclusions présentées le 18 octobre 2012 l’affaire Radu (C‑396/11,
EU:C:2012:648), mais la Cour ne s’est pas penchée sur cette question dans l’arrêt rendu dans cette affaire (CJUE, arrêt du 29 janvier 2013, EU:C:2013:39)
car cela n’était pas nécessaire pour fournir une réponse utile à la juridiction de renvoi au vu des circonstances particulières de ladite affaire.

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II. LES LIMITES DE LA CONFIANCE statue sur la remise22. Ainsi, des limitations aux principes
MUTUELLE DANS LE SYSTÈME DU de reconnaissance mutuelle et de confiance mutuelle
peuvent être apportées dans des « circonstances excep-
MANDAT D’ARRÊT EUROPÉEN tionnelles »23.
Plus précisément,  la Cour a jugé que, lorsque l’autorité
A. Les principaux enseignements de l’arrêt judiciaire de l’Etat membre d’exécution dispose d’élé-
Aranyosi et Căldăraru ments objectifs, fiables, précis et dûment actualisés sur
les conditions de détention dans l’Etat membre d’émis-
L’affaire Aranyosi et Căldăraru concernait l’exécution,
sion, témoignant de l’existence d’un risque réel de trai-
en Allemagne, de deux mandats d’arrêts européens
tement inhumain ou dégradant en raison de défaillances
émis par une autorité judiciaire hongroise à l’encontre
soit systémiques ou généralisées, soit touchant certains
de M. Aranyosi, un ressortissant hongrois, en vue de sa
groupes de personnes, soit encore certains centres
remise aux fins de l’exercice de poursuites pénales ainsi
de détention, elle est tenue d’apprécier, de manière
que d’un mandat d’arrêt européen émis par une autorité
concrète et précise, s’il existe des motifs sérieux et avérés
judiciaire roumaine à l’encontre de M. Căldăraru, un res-
de croire que, à la suite de sa remise, la personne concer-
sortissant roumain, en vue de sa remise aux fins de l’exé-
née courra un risque réel d’être soumise à un traitement
cution d’une peine privative de liberté d’une durée supé-
inhumain ou dégradant en raison des conditions de sa
rieure à quatre mois. La juridiction de renvoi considérait,
détention envisagées dans l’Etat membre d’émission24.
en se fondant sur des arrêts de la Cour EDH condamnant
la Hongrie et la Roumanie pour violation de l’article  3 L’autorité judiciaire de l’Etat membre d’exécution qui se
de la CEDH en raison des conditions de détention dans trouve dans une situation telle que celle en cause dans
leurs prisons20, qu’il existait des indices concrets selon l’affaire Aranyosi et Căldăraru doit donc garder à l’esprit
lesquels, en cas de remise, MM. Aranyosi et Căldăraru deux seuils qui vont lui permettre de prendre une déci-
seraient détenus dans des conditions incompatibles sion sur l’exécution du mandat d’arrêt européen.
avec leurs droits fondamentaux, en particulier avec l’ar- Le premier seuil, qui nécessite l’existence d’éléments
ticle 4 de la Charte interdisant les peines ou traitements objectifs, fiables, précis et dûment actualisés sur les
inhumains ou dégradants. conditions de détention dans l’Etat membre d’émission
La Cour a confirmé, dans cette affaire, que sa jurispru- attestant d’un risque réel «  généralisé  » de traitement
dence développée dans le cadre du système commun inhumain ou dégradant pour les personnes qui y sont
européen d’asile est transposable mutatis mutandis au détenues, devrait permettre à l’autorité judiciaire de
système du mandat d’arrêt européen. l’Etat membre d’exécution de déterminer si elle doit sortir
sa « boîte à outils “droits fondamentaux” » et suspendre la
En effet, il ressort de cet arrêt que, conformément au
procédure de remise afin de procéder à des vérifications
principe de confiance mutuelle, il doit être présumé
supplémentaires ou si cela n’est pas nécessaire.
que le traitement réservé aux personnes détenues dans
l’Etat membre d’émission est conforme aux exigences Le second seuil, qui nécessite l’existence des motifs
de la Charte, en particulier à son article  421. Une telle sérieux et avérés de croire que, à la suite de sa remise,
présomption est néanmoins réfragable et le respect de la personne concernée courra un risque réel d’être sou-
l’article 4 de la Charte s’impose, le cas échéant, à l’auto- mise à un traitement inhumain ou dégradant en raison
rité judiciaire de l’Etat membre d’exécution lorsqu’elle des conditions de sa détention envisagées dans l’Etat

20.
Cour EDH, Varga et autres c. Hongrie, nos 14097/12, 45135/12, 73712/12, 34001/13, 44055/13 et 64586/13, du 10 mars 2015 (affaire pilote) et Cour EDH,
Voicu c. Roumanie, no 22015/10, Bujorean c. Roumanie, no 13054/12, Constantin Aurelian Burlacu c. Roumanie, no 51318/12 ainsi que Mihai Laurenţiu
Marin c. Roumanie, no 79857/12. Voir également Cour EDH, Rezmiveș et autres c. Roumanie, nos 61467/12, 39516/13, 48231/13 et 68191/13, du 25 avril
2017 (affaire pilote).
21.
CJUE, arrêt du 5 avril 2016, Aranyosi et Căldăraru, C-404/15 et C-659/15 PPU, EU:C:2016:198, points 77 et 78.
22.
Ibid., points 78 et 84.
23.
Ibid., point 82.
24.
Ibid., points 88, 89, 91, 92 et 94.

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membre d’émission, devrait permettre à l’autorité judi- tionnelles  » imposant d’écarter la présomption que le
ciaire de l’Etat membre d’exécution de déterminer si elle traitement réservé aux personnes détenues dans ce
peut remettre la personne concernée à l’Etat membre dernier Etat membre est conforme aux exigences de la
d’émission ou si elle doit reporter sa décision et, le cas Charte.
échéant, mettre fin à la procédure de remise25.
La Cour n’a, en effet, pas encore été confrontée à une
La Cour a également précisé que, afin de vérifier l’exis- telle question dans le cadre du système du mandat d’ar-
tence d’un risque réel pour la personne concernée d’être rêt européen. Une telle question a été soulevée devant
soumise à un traitement inhumain ou dégradant en la juridiction de renvoi irlandaise dans l’affaire Lanigan27,
raison des conditions de sa détention envisagées dans concernant l’exécution d’un mandat d’arrêt européen
l’Etat membre d’émission, l’autorité judiciaire de l’Etat émis par le Royaume-Uni, mais n’a pas été posée à la
membre d’exécution doit, en l’application de l’article 15, Cour.
paragraphe 2, de la DC MAE, demander à l’autorité judi-
Ni l’avis 2/13, ni l’arrêt Aranyosi et Căldăraru ne paraissent
ciaire de l’Etat membre d’émission la fourniture d’ur-
exclure la possibilité de considérer que des circonstances
gence de toute information complémentaire nécessaire
individuelles peuvent constituer des «  circonstances
en ce qui concerne les conditions dans lesquelles il est
exceptionnelles » imposant d’écarter la présomption que
envisagé de détenir la personne concernée dans ce der-
le traitement réservé aux personnes détenues dans l’Etat
nier Etat membre. L’autorité judiciaire de l’Etat membre
membre d’émission est conforme aux exigences de la
d’émission est, quant à elle, tenue de fournir les informa-
Charte.
tions demandées dans le délai éventuellement fixé dans
la demande26. Il convient également de relever que la Cour a récem-
ment été confrontée à une situation de risque pure-
B. Au-delà de l’arrêt Aranyosi et Căldăraru ment individuel dans l’affaire C.K.28, dans le contexte
du système commun européen d’asile. Dans cet arrêt,
Malgré les clarifications apportées par l’arrêt Aranyosi qui reprend en partie le raisonnement développé par la
et Căldăraru quant aux obligations qui incombent aux Cour dans l’arrêt Aranyosi et Căldăraru, la Cour a jugé que,
autorités compétentes des Etats membres lorsqu’elles même en l’absence de raisons de croire à l’existence de
se retrouvent face à des indices concrets selon lesquels défaillances systémiques de la procédure d’asile et des
les conditions de détention dans l’Etat membre d’émis- conditions d’accueil des demandeurs d’asile dans l’Etat
sion ne respectent pas les standards minimaux pour être membre responsable, dans des circonstances dans les-
conformes à l’article  4 de la Charte, l’autorité judiciaire quelles le transfert d’un demandeur d’asile présentant
de l’Etat membre d’exécution peut demeurer confrontée une affection mentale ou physique particulièrement
à des difficultés qui n’ont pas fait l’objet d’un examen par grave entraînerait le risque réel et avéré d’une détériora-
la Cour. tion significative et irrémédiable de son état de santé, ce
En particulier, dans l’hypothèse où cette autorité pos- transfert constituerait un traitement inhumain et dégra-
sède des indices concrets témoignant d’un risque indi- dant au sens de l’article 4 de la Charte29.
viduel pour la personne concernée d’être soumise à des Une autre question complexe à laquelle demeurent
traitements inhumains ou dégradants en cas de remise, confrontées les autorités judiciaires des Etats membres
sans qu’il y ait lieu de craindre qu’il existe des défail- d’exécution, lorsqu’elles sont confrontées à des indices
lances systémiques ou généralisées des conditions de concrets selon lesquels les conditions de détention dans
détention dans l’Etat membre d’émission, se poserait la l’Etat membre d’émission ne respectent pas les stan-
question de savoir si un tel risque individuel peut être dards minimaux pour être conformes à l’article  4 de la
considéré comme constituant des « circonstances excep-

25.
Ibid., point 104.
26.
Ibid., points 95 et 97.
27.
CJUE, arrêt du 16 juillet 2015, Lanigan, C 237/15 PPU, EU:C:2015:474.
28.
CJUE, arrêt du 16 février 2017, C. K. e.a., C-578/16 PPU, EU:C:2017:127.
29.
Ibid., points 71, 73, 74 et 96.

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Charte, est de savoir quand, concrètement, elles doivent, exceptionnelles » également dans le cadre de l’exécution
premièrement, sortir la « boîte à outils “droits fondamen- d’un mandat d’arrêt européen.
taux” » et, deuxièmement, reporter leur décision et, le cas
Il appartient à présent aux autorités judiciaires des Etats
échéant, mettre fin à la procédure de remise.
membres, en tant que juges de droit commun du droit
Si l’arrêt Aranyosi et Căldăraru donne des indications de l’Union, d’en tirer les conséquences dans le cadre de
utiles quant au niveau de risque requis pour atteindre procédures de remise et, le cas échéant, se tourner vers
ces deux seuils, leur fixation concrète n’est pas une tâche la CJUE pour demander des précisions supplémentaires.
aisée. En effet, si le premier de ces seuils est fixé trop bas Parmi les exemples récents d’application de l’arrêt Ara-
par les juridictions nationales, on pourrait leur reprocher nyosi et Căldăraru par des juridictions nationales32, figure
de compromettre l’efficacité de la DC MAE en procédant l’affaire Kirchanov v. Bulgaria33, dans laquelle la High Court
à un double contrôle presque systématique, alors que la of Justice (England and Wales) a constaté, d’une part, qu’il
garantie des droits fondamentaux dans le cadre d’une existait des éléments objectifs, fiables, précis et dûment
procédure relative au mandat d’arrêt européen relève actualisés témoignant de l’existence d’un risque réel de
au premier chef de la responsabilité de l’Etat membre traitement inhumain ou dégradant en raison de défail-
d’émission30. Toutefois, si ces seuils sont fixés à un niveau lances systémiques ou généralisées des conditions de
trop haut, la remise risque d’entraîner une violation de la détention dans l’Etat membre d’émission et, d’autre part,
Charte et de la CEDH. Un peu comme dans l’histoire de que les assurances données par les autorités compétentes
Boucle d’or et les trois ours, cela doit donc être « tout à de l’Etat membre d’émission dans le cadre de procédures
fait juste »31. de remise antérieures n’avaient pas été respectées par ces
autorités à la suite de la remise des personnes concernées.

CONCLUSION Dans ce contexte, la quête du juste équilibre entre une


coopération judiciaire en matière pénale efficace et la
L’arrêt Aranyosi et Căldăraru marque un développement nécessité de respecter les droits fondamentaux mérite
important de la jurisprudence de la CJUE relative à la DC un dialogue judiciaire avec et entre les juridictions des
MAE, car il confirme l’existence d’une limitation au prin- Etats membres ainsi qu’entre les deux juridictions euro-
cipe de la confiance mutuelle dans des «  circonstances péennes.

30.
CJUE, arrêt du 23 janvier 2018, Piotrowski, C-367/16, EU:C:2018:27, point 50 et jurisprudence citée.
31.
Voir, par exemple, l’affaire pendante C-216/18 PPU, Minister for Justice and Equality (défaillances du système judiciaire).
32.
Voir, notamment, arrêts de la Cour de cassation (France), Crim., 12 juillet 2016, no 16-84.000 et de la Corte suprema di cassazione (Cour de cassation,
Italie), Sezione sesta penale, 9 novembre 2017, no 53031 ainsi que ordonnances de la Højesteret (Cour suprême, Danemark), du 31 mai 2017, UfR
2017.2616 H et UfR 2016.3573 Ø. Ces deux ordonnances de la Højesteret on fait l’objet d’un commentaire approfondi par Jørn Vestergaard. Voir J. Ves-
tergaard, « Udlevering til umenneskelig eller nedværdigende behandling », in S. Bønsing, T. Elholm, S. Sandfeld Jakobsen et Lene Wacher Lentz (dir.), I
forskningens og formidlingens tjeneste : Festskrift til professor Lars Bo Langsted, Copenhagen, Ex Tuto, 2018, pp. 403 à 432.
33.
High Court of Justice (Haute Cour de justice, Angleterre et pays de Galles), Queen’s Bench Division (Divisional Court), Kirchanov et autres c. Bulgarie,
[2017] EWHC QB 827, [2017] EWHC 1285 (Admin) et [2017] EWHC 2048 (Admin).

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Quelques remarques sur la place et les limites de la confiance mutuelle dans le cadre du mandat d’arrêt européen
www.stradalex.eu - 16/11/2021

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