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INTERVIEW

FRÉDÉRIC
FANGET
PSYCHIATRE, PSYCHOTHÉRAPEUTE, SPÉCIALISTE
DES THÉRAPIES COGNITIVO-COMPORTEMENTALES
ET ENSEIGNANT À L’UNIVERSITÉ DE LYON 1.

SE LIBÉRER,
C’EST UN
APPRENTISSAGE
En général, d’où viennent
nos blocages ?
Ils sont à la fois le résultat de notre
histoire personnelle, de l’environne-
ment où nous avons grandi et de
notre tempérament. Prenons la pho-
bie sociale, par exemple : certaines
personnes sont complètement paraly-
sées à l’idée d’aller vers les autres, de
prendre la parole en public… À la
base de ce blocage, il y a générale-
ment un tempérament timide (déjà
bébés, ces personnes semblent moins
à l’aise avec les autres), mais ensuite

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les choses peuvent diverger totale- Qu’est-ce qu’elles qui est la perception que chacun a de
ment. Certaines personnes vont avoir n’osent pas accomplir plus sa capacité à agir et à réussir. La
de la chance et rencontrer un envi- particulièrement ? confiance en soi dépend, évidem-
ronnement favorable, comme un ami Cela va d’une incapacité à rejoindre ment, en partie de l’estime de soi. Et
qui les aide à prendre la parole dans un groupe de collègues qui discute tout au sommet de la pyramide vient
un groupe de travail ou à « draguer » à la machine à café jusqu’à des blo- l’affirmation de soi, une capacité à se
une fille qu’ils n’osent pas aborder ; ils cages plus importants : les pho- poser en société, à oser exister, dire
connaîtront alors des succès qui leur biques sociaux ne se rendent pas ce qui semble important sans être
donneront confiance. D’autres, au aux entretiens d’embauche (beau- bloqué. On voit que, dans cet édifice,
contraire, rencontreront un contexte coup sont au chômage), évitent les les choses peuvent coincer à plusieurs
moins épanouissant, ou subiront des métiers où ils doivent prendre la niveaux. Certains blocages résultent
échecs qui laisseront des traces : par parole, ont moins de chances de se uniquement d’un problème d’affirma-
exemple paniquer lors d’un exercice marier que les autres… tion de soi, sans que l’estime de soi
au tableau en classe, sans trouver le Les chiffres illustrent bien cette sous-jacente soit atteinte. Dans ce cas
soutien des professeurs ou des dichotomie entre simple anxiété et il s’agit de personnes qui n’osent pas
proches. Ceux-là risquent de dévelop- peur paralysante : selon un sondage aller vers les autres, mais qui ne se
per une phobie sociale. Ifop, environ 60 % des Français s’esti- dévalorisent pas pour autant. Dans
ment timides. La grande majorité de d’autres cas, c’est l’estime de soi qui
Cette phobie ces individus « à risque » parviennent est atteinte, mais cela ne se traduit
est-elle fréquente ? donc à surmonter leur angoisse ! pas obligatoirement par un blocage
On estime qu’au moins 3 % de la comportemental : cela peut arriver
population en est victime – certaines À quels âges risque-t-on chez les personnes qui ont un com-
estimations, moins probables selon le plus de se laisser paralyser ? plexe physique, et pour lesquelles
moi, vont jusqu’à 10 %. C’est le À la fin des années 1990, j’ai analysé une vision négative du corps n’en-
trouble anxieux qui touche le plus le profil des patients qui me consul- traîne pas toujours une inhibition des
les hommes, probablement pour des taient pour une phobie sociale : j’ai comportements.
raisons culturelles et historiques : constaté qu’ils avaient en moyenne
être timide passe mal chez eux. Ce 35 ans et qu’ils en souffraient depuis Comment surmonter
trait de caractère est moins stigma- seize années ; c’est donc en fin d’ado- ses blocages ?
tisé chez les femmes, et a même lescence, vers 17 ans, que leur pho- Les thérapies cognitivo-comporte-
longtemps été valorisé : à la cour de bie s’était structurée. C’est une mentales sont particulièrement effi-
Louis XIV, elles se mettaient du période de grand blocage, car on caces. De façon générale, il y a là
rouge sur les joues pour simuler la manque d’estime de soi pour sur- encore trois dimensions du blocage.
timidité, supposée érotique. Il nous monter ses peurs, ce facteur étant D’une part, le comportement que
reste des traces de cet héritage et, très conditionné par l’appartenance l’on n’arrive pas à accomplir ; d’autre
sur ce sujet, j’attends avec impa- à tel ou tel groupe… Sinon, de façon part, la pensée négative biaisée,
tience un mouvement de libération plus générale, sans traitement aussi appelée « distorsion cognitive »,
des hommes ! Mes patients pho- approprié, les blocages tendent à qui le sous-tend (« Attention, tu vas
biques sociaux sont en effet très augmenter avec l’âge, car les échecs échouer », « J’aurai l’air ridicule ») ;
solitaires dans cette société, ils ne s’accumulent, alimentant les pen- et enfin, les émotions négatives asso-
sont ni aidés, ni compris ; et ils osent sées négatives et défaitistes. ciées (anxiété, honte, tristesse, etc.),
rarement consulter un thérapeute. elles-mêmes souvent liées à un sou-
J’insiste sur un point : nous avons Y a-t-il systématiquement venir désagréable dans le même
tous une certaine peur des autres, à un problème d’estime de soi type de situation. En thérapie, nous
un degré plus ou moins intense. De dans les blocages ? travaillons sur ces trois aspects, de
façon générale, l’anxiété n’est pas un Ce n’est pas systématique. Trois façon variable selon la nature du
problème en soi, on ne parle de notions sont à distinguer pour com- blocage et les causes sous-jacentes.
pathologie qu’à partir du moment où prendre les blocages. Elles forment Quand le problème porte juste
on observe des blocages majeurs, une pyramide. À la base de la pyra- sur l’affirmation de soi, on applique
handicapants dans la vie quoti- mide se trouve l’estime de soi, l’éva- surtout des techniques comporte-
dienne (c’est un critère qui figure luation que la personne fait mentales, avec quelques aspects
dans le manuel de référence de clas- d’elle-même, le jugement qu’elle cognitifs. On apprend à exécuter
sification des troubles mentaux). Ces porte sur elle. C’est en grande partie certaines actions de base, comme
personnes sont incapables de réali- conditionné par l’enfance et l’attitude dire non à une personne, faire une
ser ce qu’elles devraient ou aime- qu’ont eue les parents. Au-dessus de critique calme ou exprimer ses émo-
raient faire. cette base vient la confiance en soi, tions négatives. Au bout d’une

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SE LIBÉRER, C’EST UN APPRENTISSAGE

quinzaine de séances, les patients rien). Le patient croit que, soit il est
en ressortent assez transformés. relâché et tout va bien se passer, soit
Mais quand l’estime de soi est tou- il angoisse et c’est annonciateur de
chée, il faut un travail plus en pro- catastrophe ; du coup, il ne se lance
fondeur, et plus long. jamais ! Au fil des séances, on lui
apprend qu’il peut réussir malgré une
Comment répare-t-on l’estime certaine angoisse. Son cerveau
de soi quand elle provoque découvre qu’il y a d’autres solutions
des blocages ? et retrouve de la flexibilité cognitive.

60 %
Plus le problème touche à l’estime L’autre problème de cette pensée
de soi, plus le travail porte sur les en tout ou rien, dans le cas de la
distorsions cognitives. Ces der- phobie sociale, est que les patients
nières sont alors majeures, avec des passent parfois d’un blocage silen-
pensées négatives particulièrement cieux à une affirmation agressive.
envahissantes. L’un des principaux
DES FRANÇAIS Pour le faire comprendre dans mes
biais est la généralisation : parce groupes de thérapie, je me place au
que le patient a échoué une fois – à milieu et je m’exclame : « Salut,
s’estiment timides.
prendre la parole, à s’intégrer à un Pourtant, la majorité comment ça va ? », en interrompant
groupe d’amis… –, il pense qu’il n’y arrivent à surmonter brutalement tout le monde. Les
arrivera jamais. leur angoisse et à aller patients voient alors que ce n’est
Un deuxième biais très marqué vers les autres. pas la bonne manière de procéder
chez les personnes qui ont tendance Source : sondage Ifop/Top Santé, pour s’intégrer.
avril 1992
à se bloquer est le raisonnement Autre exemple de distorsion
dichotomique (la pensée en tout ou cognitive : l’inférence arbitraire. Les

© Getty Images/Helen King

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patients effectuent sans cesse des


déductions sans preuve, en interpré- Il faut toujours respecter
tant négativement tout ce qu’ils ren-
contrent. Ils pensent par exemple :
la peur des gens, reconnaître
« J’ai bien vu qu’il ne veut pas de
moi » dès qu’un membre du groupe
qu’il y a quelque chose de vrai
ne les regarde pas. Et ce ne sont que dans leur blocage. On ne
trois exemples, il y a bien d’autres
distorsions cognitives. les aidera jamais à s’en sortir
D’où proviennent en le niant ou en le critiquant.
ces biais de pensée ?
Ils reposent sur ce qu’on appelle des
« schémas cognitifs », qu’il est néces-
saire de comprendre et de revisiter. exigences élevées pour surmonter extérieure et se trouvait prise au
Ce sont des croyances sur soi et sur ce jugement, tombant dans l’ultra- piège, car elle avait sans cesse ce
le monde, qui guident nos autres perfectionnisme et le culte de la qu’on appelle des « renforçateurs »
pensées. Typiquement : « Je suis performance, avec des pensées plus (des éléments qui lui procuraient
nul(le) ». Cela vient sans doute en ou moins conscientes du type : « Si des sentiments positifs, comme le
partie d’un fond biologique, autre- j’ai un gros salaire, si je sors avec de fait que tout le monde la regarde ou
ment dit une sensibilité génétique belles femmes, c’est que je vaux que son amant serre la main à
liée au tempérament, mais ces sché- quelque chose. » d’autres personnages haut placés
mas résultent surtout d’apprentis- dans l’échelle sociale). On voit ce
sages très précoces. Quand on En quoi ces patients qu’une telle situation a de fragile :
demande aux patients de fermer les sont-ils vulnérables ? la relation pouvant s’arrêter à tout
yeux et de chercher des moments D’abord, leur estime de soi est tou- moment, cela pose un danger
où ils ont ressenti cette sensation de jours très faible. J’ai eu un patient majeur pour la santé psychologique
nullité, ils retrouvent d’ailleurs une qui était devenu richissime, mais – avec là encore un fort risque sui-
multitude de souvenirs d’échecs : qui, en thérapie, finissait par dire : cidaire. En outre, ces patients ne
chez leurs parents, à l’école, au club « Je ne suis qu’une merde. » Il avait supportent pas la critique, ni le
de sport… eu des problèmes de surpoids dans désaveu public.
son enfance : les autres enfants se Il est donc capital de repérer ce
Et à partir de là, moquaient de lui et son estime de manque d’estime de soi nocif – ces
ils interprètent tout selon soi ne s’en était jamais remise. personnes n’arrivant pas en consul-
cette croyance ? Surtout, le problème de ces patients tation en disant tout de suite : « Je
Beaucoup mettent en effet en place perfectionnistes est qu’ils deviennent suis nul », mais plutôt : « Je suis per-
des distorsions cognitives qui confir- dépendants de la réussite et qu’ils fectionniste, je n’arrive pas à m’en
ment leur façon de penser. Ils n’ont ne tolèrent plus l’échec et l’erreur : sortir » ou : « J’ai trop besoin qu’on
pas réussi à aller parler à ce groupe ils sont figés dans une grande rigi- m’aime ». Sans compter que ces
d’amis ? Normal, concluent-ils, ils dité cognitive, ayant besoin de se « contre-attaques » suscitent elles
n’ont rien d’intéressant à dire. Ils sentir parfaits pour s’estimer eux- aussi de nombreux blocages : si je
n’ont pas osé poser une question en mêmes. En cas de problème, ils suis perfectionniste, je vais être blo-
réunion ? Normal, on ne leur donne s’écroulent. qué dès que je ne serai pas sûr que
jamais la parole, puisqu’ils n’ont Un autre type de contre-attaque le résultat de mon travail sera par-
aucun charisme. Ils sont bloqués sur ce schéma cognitif est la fait. Si je suis en recherche d’appro-
dans un emploi qui ne leur convient recherche d’approbation. On tente bation, ce sera plutôt lorsque j’aurai
pas ? Normal, ils n’ont jamais su sans cesse d’être approuvé et aimé peur de ne pas être accepté dans un
prendre une décision importante. Au par les autres, en particulier s’ils groupe que j’admire. De façon géné-
fond, le problème, c’est que selon ont une certaine importance sociale. rale, identifier les schémas cognitifs
leur propre avis ils sont nuls. Une autre de mes patientes, qui des patients et leur expliquer à quel
Mais il y a aussi ceux qui sortait avec un personnage très point ils les influencent inconsciem-
« contre-attaquent » sur leurs sché- connu, revendiquait fièrement ment est une étape clé. Même si elle
mas, comme le psychologue améri- d’être sa « première maîtresse », ne résout pas tout, c’est un premier
cain Jeffrey Young l’a bien expliqué. celle qui l’accompagnait dans ses pas pour les aider à surmonter ces
Typiquement, quelqu’un qui se sorties. Elle tirait tout son senti- schémas et à ne pas se laisser blo-
trouve nul va s’imposer des ment de valeur de cette relation quer par eux.

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Outre les distorsions groupe de 4 ou 5 patients pour simu-


cognitives, vous disiez ler cette situation. Nous commen-
que les thérapies çons par travailler des éléments très
cognitivo-comportementales basiques, car lorsqu’ils cherchent à
s’attaquent aux émotions s’intégrer dans un groupe, ces
négatives en cause dans patients restent en retrait et ne se
les blocages. De quelle façon ? rendent pas compte que, corporelle-
Les patients qui n’osent pas accomplir ment, ils ne sont pas dans le cercle
telle ou telle action sont souvent formé par les autres. Je leur
paralysés par l’anxiété. Pour gérer ce demande alors de mettre leurs index
problème, on commence par hiérar- des deux côtés de leur tête et de les
chiser les angoisses. On établit ce reculer progressivement ; vers le
qu’on appelle un thermomètre de la moment où leurs doigts touchent les
peur, c’est-à-dire qu’on demande au lobes des oreilles, ils ne les voient
patient de lister les situations de blo- plus. Ce petit « truc » les aide à com-
cage en indiquant l’intensité de l’an- prendre que si les membres du
goisse qu’il leur associe : par exemple groupe ne leur parlent pas, ce n’est
100 % pour aller parler à une fille ou
un garçon qui leur plaît, 70 % pour

Les pensées négatives


prendre la parole en réunion, etc.
Puis on simule, individuellement ou
en groupe, les situations correspon-
dant à environ 20 ou 30 % d’angoisse,
afin de leur apprendre à affronter ce
qui leur fait peur – on parle d’exposi-
qui nous paralysent
tion à la situation redoutée.
Si l’exercice était trop facile, il ne reposent fréquemment
sur des schémas cognitifs
rassurerait pas le patient. À l’inverse,
une angoisse trop forte serait insur-
montable pour lui. Et il est capital
qu’il réussisse, qu’il ait l’impression
d’avoir du succès. Comme l’a théo-
risé le psychologue canadien Albert
appris dans l’enfance
Bandura à travers le concept d’effi-
cacité personnelle perçue, c’est ce
qui fait la force d’un apprentissage
positif. Les patients vont alors passer
d’un cercle vicieux inhibiteur (« Je
ne peux pas, je n’y arrive pas, je suis
trop angoissé ») à l’idée qu’il est pos-
sible de faire quelque chose. Puis on
augmente progressivement la diffi-
culté de l’exercice. C’est un peu
comme entrer lentement dans la
mer quand l’eau est froide, afin de
s’habituer à la température.

Quel exercice correspondrait


à 20 ou 30 % d’angoisse, dans
le cas d’une personne qui
© Gettyimages/Malte Mueller

n’ose pas aller vers les autres ?


Cela dépend bien sûr des patients,
mais il peut par exemple s’agir de
rejoindre ses camarades ou ses col-
lègues de bureau à la machine à
café. Nous constituons alors un

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pas forcément par manque d’intérêt, seule solution pour atténuer les pics les dangers, ce qui est une capacité
mais juste parce qu’ils ne sont pas d’angoisse. précieuse pour la survie, mais qui
dans leur champ de vision. Je précise que je ne prescris pas s’emballe dans leur cas. Pour ne rien
On trace alors sur le sol la ligne d’anxiolytiques. En effet, si ces arranger, ces personnes ont une
formée par le groupe et on leur médicaments ont un effet calmant faible tolérance à l’incertitude. Un
demande de s’avancer jusque-là. immédiat en dissipant l’angoisse cocktail idéal pour se laisser paraly-
Quand ils y parviennent, ils se pour un moment, ils ne permettent ser dès que se présente une situation
rendent compte qu’une ou deux aucun apprentissage. S’ils absor- où il faut choisir.
personnes les observent. On leur baient un anxiolytique dès qu’ils Prenons l’exemple de ceux qui
apprend à répondre à cette marque sont confrontés à un événement envisagent de se faire vacciner
d’attention par un regard, éventuel- stressant, les patients alimente- contre le Covid-19, mais qui n’ar-
lement un sourire, puis à écouter ce raient le fonctionnement « tout-ou- rivent pas à se décider. Ils ne voient
qu’on leur dit, en adoptant une com- rien » (« Je n’agis que si je n’ai que les potentiels effets secondaires
munication passive (comme un aucune peur ») dont on essaie de les qu’ils risqueraient de subir. Cette
hochement de tête d’acquiesce- sortir. Ce qu’ils doivent apprendre, surestimation du danger bloque leur
ment). L’étape suivante est de c’est à ne pas se bloquer lorsqu’ils capacité à trancher, voire à penser.
reprendre les premiers mots des ressentent de l’angoisse. En outre, En outre, ils occultent les consé-
autres et de reformuler leurs paroles les anxiolytiques présentent plus de quences de ne pas agir (en l’occur-
(en allant dans leur sens, sans s’op- risque d’accoutumance et d’effets rence, le risque d’être atteint d’une
poser, car être directement dans la secondaires que les inhibiteurs de forme grave du Covid qui, quel que
contradiction risque d’être contre- recapture de la sérotonine. soit l’âge, est supérieur à celui
productif). Cela semble basique, d’avoir des effets secondaires impor-
mais ces personnes, pourtant intel- Dans les blocages que nous tants du vaccin).
ligentes par ailleurs, n’y arrivent avons évoqués, les patients
pas. Je le répète donc : ces compé- savent ce qu’ils veulent, Comment les aider
tences s’apprennent ! Même si on ne même s’ils ne parviennent à se décider ?
change pas son tempérament pas à l’accomplir. Qu’en La première étape est de faire passer
timide, et que ceux qui osent moins est-il du cas où l’on n’arrive un message de compréhension,
par nature auront plus de travail pas à prendre une décision ? d’empathie (« Oui, je comprends
pour surmonter leurs blocages, tout L’indécision chronique a de pro- votre inquiétude, les effets secon-
le monde est capable d’y parvenir. fondes racines cognitives : on pèse le daires sont effrayants »). C’est essen-
pour et le contre et on n’arrive pas à tiel : on doit toujours respecter la
N’y a-t-il pas des cas où trancher – entre deux modèles de peur des gens, reconnaître qu’il y a
les patients sont tellement machine à café, entre deux voyages, quelque chose de vrai dans leur blo-
angoissés par ces situations entre deux appartements… Une des cage. On ne les aidera jamais à s’en
que même ces exercices difficultés sous-jacentes, chez les sortir en le niant ou en le critiquant.
simples sont impossibles ? indécis chroniques, c’est qu’ils ne Mais ensuite, il faut rétablir une per-
Effectivement, dans les cas les plus voudraient rien abandonner (« C’est ception plus équilibrée de la réalité.
graves, il faut parfois recourir aux vrai que l’autre option a tel avan- Par exemple, en montrant des
médicaments. Je prescris des inhibi- tage », pensent-ils systématique- malades non vaccinés de 30 ans qui
teurs de recapture de la sérotonine, ment). Or pour choisir un des deux sont en réanimation, afin de contre-
qui augmentent la concentration de produits, il faut accepter de ne pas balancer l’omniprésence du discours
ce neurotransmetteur dans le cer- choisir l’autre. Il est alors utile de public sur les effets secondaires des
veau. Parmi mes patients sévère- réfléchir à ce qu’on veut vraiment. vaccins et d’illustrer les consé-
ment bloqués depuis des années, Pour ma part, quand j’ai acheté une quences potentielles de rester blo-
9 sur 10 ont des déficits en séroto- voiture, je cherchais avant tout du qué. Car ne pas agir, c’est agir ; ne
nine. Rétablir l’équilibre améliore confort. Cela m’orientait vers cer- pas choisir, c’est choisir. En dehors
leur humeur (leurs difficultés tains modèles et m’aidait à renoncer du cas du Covid, j’ai eu beaucoup de
entraînant souvent des symptômes aux avantages des autres, qui patients qui n’avaient plus aucune
dépressifs) et diminue leur niveau n’étaient pas mes priorités. activité, étaient tout seuls et vivaient
global d’anxiété. Celle-ci continuera Ceux qui n’arrivent jamais à se grâce à une allocation handicapé,
à monter lorsqu’ils rencontreront la décider surestiment aussi les pro- parce qu’ils se croyaient protégés en
situation redoutée, mais comme blèmes qui découleraient d’un mau- ne faisant rien. Quand ils ne décident
elle partira de plus bas, elle restera vais choix, les risques associés à pas, les gens ont l’impression de ne
gérable. Les patients pourront alors certaines options. Le cerveau pas prendre de risques, ce qui est
réaliser les exercices, ce qui est la humain est très doué pour détecter une parfaite illusion.

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SE LIBÉRER, C’EST UN APPRENTISSAGE

À vous entendre, il semble


que de nombreux blocages Le cerveau humain est très doué
soient sous-tendus par
une dimension commune : pour détecter les dangers.
la surestimation du danger.
Oui, c’est un axe central : les pho-
Cette capacité est précieuse pour
biques sociaux surestiment le risque
d’être rejetés par les autres, les indé-
la survie, mais chez les indécis
cis surestiment les dangers associés à chroniques, elle s’est emballée.
un « mauvais choix »… Mais il y a un
autre facteur clé : les personnes blo-
quées sous-estiment leur potentiel, se rend souvent pas compte de ses personne bienveillante, qui prodigue
leur capacité à faire face. On leur propres pensées. Pour réaliser son soutien (« Je t’aiderai ») et qui
apprend donc à revenir sur ce qu’elles qu’elles sont là, il faut se demander recadre le problème (« Dans ton cas,
ont réalisé de positif dans leur vie, consciemment : « Qu’est-ce que j’ai c’est le fond qui compte, pas le style
notamment à travers un exercice que en tête lorsque je me bloque ? » littéraire »), est donc précieuse.
j’appelle « technique du sondage ». Il Selon le fondateur de la psychologie Quand on est bloqué, il ne faut pas
consiste à marquer noir sur blanc cognitive, le psychiatre américain hésiter à se faire aider ! £
tout ce qu’on a fait depuis qu’on est Aaron Beck, les pensées négatives Propos recueillis
petit, de manière très factuelle. À un sont comme la respiration : automa- par Guillaume Jacquemont
phobique social, par exemple, je tiques et, en quelque sorte, précons-
demande : « Quand avez-vous réussi cientes, dans le sens où il faut y
à parler avec une autre personne ? » À prêter attention pour s’apercevoir de
un indécis : « Quelles décisions avez- leur présence. Dès qu’on le fait, on
vous déjà prises ? » Bien sûr, ces s’aperçoit qu’à chaque fois qu’on se
patients vont tout de suite parler du sent mal, on a une pensée négative
négatif, de ce qui n’a pas fonctionné. dans la tête.
Bibliographie
Mais c’est le rôle du thérapeute de les La troisième étape est d’identi-
ramener vers le positif. Ainsi, on fier les schémas cognitifs qui sous-
F. Fanget, Je me libère,
ouvre un champ mental auparavant tendent ces réactions nocives et de
Odile Jacob, 2016.
fermé sur les échecs. les faire évoluer – éventuellement
Je propose en outre au patient avec l’aide d’un thérapeute. F. Fanget, Affirmez-vous !
d’exécuter l’exercice lui-même et de N’oubliez pas : toutes les cartes Pour mieux vivre avec les
autres, Odile Jacob, 2011.
le faire réaliser par trois personnes peuvent être redistribuées grâce à
bienveillantes de son entourage, l’apprentissage. C’est plus difficile F. Fanget, Oser : Thérapie
qui le connaissent bien. Puis il récu- quand on vieillit, mais il est possible de la confiance en soi,
père les copies et les compare à la de progresser à tout âge. Odile Jacob, 2003.
sienne. Il se rend alors compte que C. André et P. Légeron,
les autres lui attribuent bien plus Et vous, vous avez déjà La Peur des autres,
d’accomplissements positifs qu’il ne eu des blocages ? Odile Jacob, 2000.
s’en accorde lui-même. Bien sûr ! J’ai longtemps été coincé F. Fanget, Traitement
dans mon rapport à l’écriture – une des phobies sociales :
Par où commencer, quand occupation qui est aujourd’hui une de efficacité des thérapies
on est bloqué dans sa vie ? mes activités importantes. Quand le comportementales
et cognitives de groupe,
Par un bilan. D’abord, sur le plan psychiatre Christophe André, que j’ai
L’Encéphale, vol. 25,
comportemental : qu’est-ce que je rencontré en 1998, m’a conseillé de pp. 158-168, 1999.
n’arrive pas à faire ? Qu’est-ce qu’il coucher par écrit mes conseils pour
faut que j’apprenne ? Cela peut être traiter les problèmes d’affirmation de S. Yao et al., L’anxiété
sociale chez les
aussi simple que se rendre visible soi, je lui ai répondu : « J’ai eu 6/20
phobiques sociaux :
par les autres lorsque j’essaie de au bac de français ». J’avais donc une validation de l’échelle
rejoindre un groupe à la machine à inhibition là-dessus, liée à une mau- d’anxiété sociale
café… Puis, essayer de repérer les vaise expérience dans ma jeunesse. de Liebowitz (version
émotions associées au blocage (« À Mais Christophe m’a dit qu’il relirait française), L’Encéphale,
quel point suis-je paralysé par l’an- mon texte et que des éditeurs compé- vol. 25, pp. 429-435,
xiété ? »), ainsi que les pensées néga- tents le retravailleraient. Résultat : 1999.
tives. Ce n’est pas immédiat : on ne j’ai écrit sept livres. La présence d’une

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