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§889 - Le conditionnel présent.

R1
a) Valeurs générales.
1° Le conditionnel présent marque un fait futur par rapport à un moment passé R2 :
• Dans le discours indirect : Il m’a dit qu’il reviendrait ce soir. — Celui-ci, dès qu’il fut sûr que notre père ne le verrait plus, tomba sous la
domination de deux femmes, pourvoyeuses de ses vices (Jouhandeau, Chaminadour, p. 398). — Discours indirect libre : Elle souhaitait un fils ;
il serait fort et beau, et s’appellerait Georges ( Flaub., Mme Bov., II, 3). — Les enfants partis, déjeunerait -elle ? Oui, elle déjeunerait : inutile
de rester à jeun (Mauriac, Mystère Frontenac, I, 2). Comme cela est net dans le dernier ex., ce discours peut rester intérieur (cf. § 414, R1) .

C’est la transposition, dans le discours indirect, du futur simple du discours direct : Il m’a dit : « Je reviendrai ce soir. »
• En dehors du discours indirect : Néel emportait ailleurs qu’à la tête une blessure dont il ne guérirait pas (Barbey d’Aur., Prêtre marié, vi ).
— Les femmes portaient les râteaux, mon frère le bissac du déjeuner et moi le baril qui nicherait tout le jour dans un coin de la rivière (Arland,
Terre natale, p. 128). — Rose, interdite, considérait dans le cercle d’une lumière étroite, cette ombre qui parlait. Que de fois reviendrait- elle
en pensée vers ce soir de septembre (Mauriac, Chemins de la mer, p. 258). — Mais il existait bien une rue du Cèdre, je le vérifierais lorsque
l’idée me viendrait de retrouver la tombe d’Elena (Rinaldi, Roses de Pline, p. 50). R3
2° Le conditionnel présent marque un fait conjectural ou imaginaire, dans le futur ou dans le présent, par rapport au moment de la parole (
comp. §§ 887, b, 3° ; 888, b, 1°) .
• Le fait conjectural dépend de la réalisation d’une condition : Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, / […] / Vous feriez […] /
Germer mille sonnets dans le cœur des poètes (Baudel., Fl. du m., À une dame créole). — Elles [= des maisons] nous diraient des choses à
pleurer et à rire, si les pierres parlaient (France, Pierre Nozière, p. 239).

La condition peut avoir des expressions diverses (§ 1159) : N’étaient les hirondelles qui chantent, on n’entendrait rien (Loti, Vers Ispahan,
p. 58). — Un geste un peu douteux et ils recevraient une balle dans la tête (P. Mille, Sous leur dictée, p. 167).
• Autres cas : Aurais -tu peur ? — Serais- je malade ? — Une expédition partirait bientôt pour le pôle Sud. — Cela dépasse notre pouvoir,
ne s’agirait- il que de nous-mêmes (Mauriac, Vie de Racine, p. 8). — Il semble maintenant que l’on regarde à travers une vitre fumée qui
changerait en un bleuâtre uniforme toutes les nuances de ce pays fauve (Loti, Mort de Philae, p. 248). — Les seuls traités qui compteraient
sont ceux qui concluraient entre les arrière-pensées (Valéry, Regards sur le monde actuel, p. 36). — Jésus […] leur dit : « Détruisez ce
Temple, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui dirent donc : « Voilà quarante-six ans qu’on travaille à ce Temple et toi, en trois jours
tu le relèverais ! » ( Bible, trad. Osty-Trinquet , Évang. Jean, II, 20.) R4

Cet usage est fréquent, notamment dans la presse, pour des faits présents dont celui qui les rapporte ne veut pas garantir la véracité :
Plus de 8 300 Irakiens seraient actuellement détenus (dans le Monde, 4 avril 2003, p. 5). R5
• Dans la langue des enfants, quand ils précisent les conventions à observer dans un jeu (comp. § 881, R2) : Ça, ce serait la montagne, dit
le gamin blond. Alors vous seriez les Indiens et Ian arriverait par-derrière en rampant avec Basil (H. Bazin, Bienheureux de la Désolation, p. 84).
— Ils étaient quelques-uns en qui remontait encore par surprise le conditionnel magique des enfants : alors on serait des Peaux-Rouges, et
alors, moi, je serais le Grand Chef des Aucas (J.-P. Chabrol, Rebelles, p. 24).

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b) Emplois particuliers . R6
1° Les verbes exprimant la nécessité, la possibilité, la volonté se mettent au conditionnel présent quand on considère comme douteuse la
réalisation du fait jugé nécessaire, possible, souhaitable, etc. H1
Je souhaiterais passer mes vacances en Suisse. Je devrais travailler davantage. Il se pourrait que je me trompe. — Comp. § 890, b.

Cela permet notamment d’atténuer une volonté, un désir, un conseil : Je désirerais vous parler. Voudriez- vous me prêter votre livre ? Cf.
§ 407, d.
2° La langue soignée emploie savoir au conditionnel présent avec le sens de pouvoir au présent (cf. § 821, l) . Cela se fait normalement
dans des phrases négatives, avec la négation simple ne (sans pas ) : Je ne saurais = je ne peux. B
On ne saurait imaginer un coup d’œil plus étrange (Gautier, Voy. en Esp., p. 273). — La plupart des enfants et bien des grandes personnes
raffolent du pain d’épice, tandis que d’autres ne sauraient le souffrir (P. Lar., t. XII, p. 35). — Il estimait que bon sang ne saurait mentir
(France, Crainquebille, p. 147). R7 — Les hommes ne sauraient se passer de religion (Duhamel, Biographie de mes fantômes, p. 222). — Les
mots ayant la même orthographe et une prononciation différente ne sauraient rimer ensemble (Ph. Martinon, Dict. des rimes franç., p. 46). —
Un pareil départ, de l’avis des turfistes, ne saurait faire présumer du résultat de la course (Aymé, Passe-muraille, L. P. , p. 30). — Les
problèmes politiques ne sauraient être exclus des conversations (de Gaulle, Mém. de guerre, t. II, p. 124). — Genet est incapable de
commettre un meurtre : nous le savons puisqu’il nous l’a dit sur tous les tons, puisqu’un des thèmes favoris de ses pièces, c’est qu’on ne
saurait devenir assassin (Sartre, Saint Genet comédien et martyr, p. 358). — Celle-ci [= la trésorerie] ne saurait se passer d’eux [= les impôts
indirects] (Le Roy Ladurie, Carnaval de Romans, p. 176). — Prétendre que cet ouvrage est immortel, je ne saurais (M. Clavel, dans le Nouvel
Observateur, 3 nov. 1975).
À noter que, dans cet emploi, savoir admet pour sujet un nom de chose : voir plusieurs des ex. qui précèdent.
À côté de l’usage régulier qui vient d’être décrit, on trouve aussi saurait dans le sens de peut sans négation, — ou avec la négation
complète R8 , — ou encore saurait = pourrait. S’agit-il d’archaïsmes ou d’emplois régionaux ?
• Saurait = peut sans négation : Connaissez-vous des aumônes qui les sauraient assouvir ? (Veuillot, Historiettes et fantaisies, p. 326.) —
La patrie, si on continue à l’entamer, saurait trouver un solide refuge dans de telles consciences (Barrès, Appel au soldat, t. II, p. 87). — La
mort, la destruction seule y [= au visage de l’homme] saurait changer quelque chose (Duhamel, Pierre d’Horeb, p. 65). — Ce n’est pas parce
qu’il part du local que Williams saurait être comparé à un régionaliste volontiers sentimental comme Carl Sandburg (S . Fauchereau, dans
l’Actualité littér., mars-avril 1981). — Voir aussi Baudel., Fl. du m., Tonneau de la haine.
• Saurait = peut avec la négation complète (cela est très courant en Belgique) : Il arrive que la violence nous écrase, et que la force des
méchants ait le dessus ; mais elles ne sauraient pas ébranler notre âme (A. Suarès, Sur la vie, t. I, p. 266). — Il n’est pas rare que, suivi de
dire, saurait, commutable avec pourrait, soit accompagné de la négation complète : Tant de sentiments différents peuvent contribuer à en
former un seul qu’on ne saurait pas dire s’il n’y avait pas quelque chose d’affectueux […] dans cet intérêt ( Proust, Rech., t. III, p. 578). — Un
corps n’affirme pas, on ne saurait même pas dire qu’il s’affirme lui-même : c’est un être qui persévère dans son être (Sartre, Saint Genet
comédien et martyr, p. 340).
• Saurait = pourrait : Du moment qu’il ne s’agit plus que d’une syllabe longue, pourquoi ne saurait- elle trouver place à l’intérieur du vers ?
(Dauzat, Génie de la langue fr., p. 334.) — Si j’épousais quelqu’un comme papa, moi je ne saurais pas me résigner comme maman. Je me
vengerais (A . Lichtenberger, Le cœur est le même, p. 32). — Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si j’étais
poursuivi (Jarry, Ubu roi, III, 8). — Elle ne l’ [= un enfant] a jamais caressé, puisqu’elle ne saurait pas [elle est infirme] (Camus, L’envers et
l’endroit, Pl., p. 25).
3° Dans l’usage populaire de diverses provinces ainsi qu’en Wallonie et au Québec, le conditionnel s’introduit par attraction au lieu du
subjonctif dans les propositions qui dépendent d’un verbe au conditionnel. H2

˚J’aimerais cent fois mieux qu’il courrait [dit une femme de ménage à propos de son mari, buveur] ( Sartre, Nausée, M. L. F., p. 23). —
°Je voudrais qu’il viendrait . — Conditionnel passé : °Il aurait fallu qu’on aurait chanté .

B
M. Wilmet , Études … (ouvrage cité au § 879, B) , pp. 107-128.

H1
Les classiques employaient l’indic. prés. là où nous mettrions plutôt le condit. : De ces chimeres-là vous devez vous défaire (Mol., F. sav.,
II, 3). — Il y a bien de l’orgueil et de la témérité à prétendre que par notre nature nous devons être mieux que nous ne sommes (Volt.,
Lettres phil., XXV, 28). — Comp. § 890, b.

H2
Cette attraction était assez courante dans l’usage classique : Un roy qui reveroit [= rêverait] […] qu’il seroit artisan (Pascal, Pens., p. 131).
— Il se pourroit bien faire que les Gascons l’y auroient apporté (Vaugelas, p. 488). — Il sembleroit que cette etymologie seroit bien tirée par
les cheveux ( id. , p. 517). — Je pourois dire que son succez auroit passé mes esperances (Rac., Théb., Épître).

R1
On a longtemps considéré le conditionnel comme un mode. Cette opinion est généralement abandonnée aujourd’hui : cf. § 768, a, 1°, N. B.

R2
L’indic. futur dans ce cas est une inadvertance fâcheuse : Mercredi, M. Vals a déclaré que cet engagement sera tenu ( dans le Monde, 18
avril 2014, p. 7). [Reproduction mécanique de la déclaration faite en style direct par le ministre.]

R3
Pour certains grammairiens, qui privilégient la valeur décrite dans le 2° , il serait préférable, en dehors du discours indirect, de recourir à la
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périphrase devoir + infinitif (§ 821, c) : … dont il ne devait pas guérir.

R4
= excitabis dans la Vulgate, futur conservé dans beaucoup de trad.

R5
C’est le titre d’un article qui, lui-même, est plus net : La coalition détient plus de 8 300 prisonniers de guerre .

R6
Sur Il ne manquerait plus que ça , voir § 785, b, 4° .

R7
Allusion à un prov. qui, lui-même, se présente sous deux formes (encore dans le Grand dict. enc. Lar. , art. proverbe ) : Bon sang ne peut
ou ne saurait mentir .

R8
S i saurait a sa valeur ordinaire de conditionnel de savoir, ne … pas est la négation normale : Mon excellent camarade ne saurait
probablement pas distinguer une clef de fa d’une clef de sol ( Y. Gandon, dans les Nouv. litt., 16 juin 1949). — Ils ne sauraient pas traduire
les présages, parce qu’ils sont dépourvus d’imagination (Mauriac, dans le Figaro, 10 sept. 1947).

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