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2021/22 Avons nous des devoirs envers les animaux ?

Je vous propose deux corrigés possibles sur le sujet donné. J'y reprends les éléments fournis par le corpus de textes
que je vous ai donnés mais les organise différemment. Le 1er corrigé se compose d'une intro et d'un plan (plus ou
moins) détaillé. Le second en revanche, est une dissertation rédigée. NB : il ne vous était pas demandé d'en faire
"autant" en 2h mais seulement d'en faire assez pour qu'on puisse se rendre compte que le sujet a bien été compris et
réfléchi.
Introduction1

[Accroche] Pour les partisans de la cause animale, il ne fait aucun doute que les animaux en général ont des droits et
que notre devoir le plus élémentaire à nous humains est de les respecter. Cette certitude cependant n'est pas celle de
tous : aujourd'hui encore certains animaux sont considérés comme nuisibles et notre seul devoir serait alors de nous en
protéger...  N'avons nous de devoirs qu'envers nous mêmes finalement ou faut il étendre nos obligations aux "non
humains" ?
[Analyse et problématisation du sujet] Le problème est complexe. Tout d'abord de quels animaux parle t on ? Les
droits d'un animal familier, d'un animal d'élevage ou encore d'un animal sauvage sont ils les mêmes et avons nous
envers eux les mêmes devoirs ? Sont-ils les mêmes aussi pour un insecte et un mammifère ?
Par ailleurs,  un devoir est une obligation morale à laquelle nous sommes tenus envers autrui. Faut il considérer les
animaux en général comme des alter ego? N est ce pas leur donner plus d'humanité qu' ils n'en ont ? Peut on d'ailleurs
avoir des devoirs envers des êtres qui n'en ont pas ou pour qui  ce genre de notion n'a pas de sens ? Enfin si le devoir
suppose aussi une forme de dette, quel genre de dette aurions nous envers les animaux d'une façon générale ?
[Plan]C'est pourquoi nous exposerons, dans un premier temps, les raisons pour lesquelles on peut juger que nous
n'avons envers les animaux aucune sorte de devoir. Mais nous verrons ensuite que cela ne légitime aucunement les
mauvais traitements à leur égard et n'exclut pas une forme de reconnaissance. Enfin, nous verrons en quel sens il est
possible de considérer les animaux comme des alter ego envers qui nous avons effectivement des devoirs.
Plan possible :
I/ Nous n'avons aucun devoir moral envers les animaux (thèse 1)
a- Sur la notion de devoir. Avant même de désigner l'obligation morale pure, le devoir s'inscrit, à l'origine, dans le
cadre du don et de la dette par lesquels on est obligé 1envers quelqu'un : obligé çàd lié au donateur par le don qu'il
nous a fait même s'il n'implique pas sa restitution; lié aussi au créancier auquel on est redevable. On peut également
être lié à autrui par un engagement que l'on a pris et que l'on doit tenir (une promesse par ex)...Ainsi, se poser la
question de savoir si nous avons des devoirs envers les animaux, c'est être amené à se demander si nous leur sommes
liés, ob-ligés, et si oui en quoi et dans quelle mesure. Nous ont-ils donné quoi que ce soit ? Leur sommes nous
redevables et de quoi ? Par ailleurs, se poser une telle question c'est s'interroger sur l'idée d'une communauté de destin
entre l'humain et les animaux eux mêmes : si les devoirs que nous avons envers nos semblables se justifient par l'idée
que nous formons ensemble une communauté, que nous sommes liés les uns aux autres, et qu'ils sont aussi nos
semblables, peut on étendre cette communauté humaine aux non humains ? Qu'avons nous de commun avec les
animaux ? Car le devoir au sens d'une obligation purement morale ne peut en effet se porter qu'envers un être dont on
reconnaît la valeur voire la dignité. Mais d'où vient alors la dignité qu'on reconnaît à un être ? Si j'ai des devoirs
généraux envers autrui (devoir de respect, de justice) c'est parce qu'autrui n'est pas une chose sans "âme" ou sans
raison mais parce qu'il est, comme moi même, un être pensant, réfléchissant, conscient, raisonnant.
b- Or, ce n'est pas le cas des animaux. C'est du moins, pendant longtemps ce que l'on a cru. L'héritage cartésien de
l'animal -machine : exposition de la doctrine Les arguments : la répétition des actions, l'absence de langage articulé...
c- Conséquence morale de la doctrine : pas de devoir moral envers les animaux : le rapport moral n'est possible
qu'entre des êtres pensants, conscients et raisonnants.
II/ Mais cela ne signifie pas qu'il soit moralement indifférent de les négliger ou des les maltraiter : les devoirs
indirects (thèse 2)

1
Du latin obligare : lié à, attaché à...
1
a- La position kantienne : les animaux sont des choses sans raison : pas de devoir moral à proprement parler envers
eux, mais un devoir de se respecter soi même dans notre rapport à l'animal : la cruauté et la maltraitance envers
les bêtes n'ont jamais "grandi" personne.
b- Par ailleurs, l'idée d'une dette et d'une reconnaissance des services rendus : l'utilité de l'animal. Devoir quelque
chose à quelqu'un c'est aussi, comme on l'a vu, lui être redevable. 2
c- Nous avons donc des devoirs indirects envers les animaux. Bien traiter, protéger "nos" animaux c'est à la fois se
respecter soi et respecter l'outil qui nous est utile...
III/ Dépassement des 2 premières thèses : la reconnaissance de la sensibilité animale est suffisante à fonder des
devoirs généraux envers eux..+ nous avons envers certains animaux des devoirs particuliers..(thèse 3)
a- Ce qui fonde les droits, les devoirs et la morale d'une façon générale, c'est la sensibilité d'abord, pas la raison, ou les
capacités intellectuelles : l'apport de la morale utilitariste (Bentham, Singer). Or, certains animaux au moins sont
capables de souffrir et en cela ils sont bien nos "alter egos"... Nous leur devons donc au moins le respect qui incombe
aux êtres "sentants" et la reconnaissance de leurs intérêts propres (Pelluchon). Et cela exclut d'emblée l'argument de la
réciprocité, qui consisterait à dire que nous n'avons aucun devoir envers les animaux puisqu'eux mêmes n'en ont pas
envers nous : c'est vrai aussi des très jeunes enfants et cependant ils ont des droits que nous devons respecter...Ce qui
distingue les uns et les autres des "choses", ce n'est pas la raison, le langage, ni même la conscience de soi si l'on
entend par là celle de l'homme adulte : c'est la seule sensibilité çàd la capacité de ressentir de la douleur et du plaisir.
On comprend alors que pour ces raisons, le traitement des animaux d'élevage, destinés à la consommation ou à
l'exploitation humaines ne puisse plus se faire sans un cadre éthique rigoureux....
b- Devoirs particuliers envers les animaux familiers : si l' argument de la sensibilité peut justifier qu'on ait à l' égard
des animaux "sensibles" des devoirs généraux à observer (le respect notamment, une attention particulière etc), il n'est
pas suffisant à rendre compte du statut particulier qu'ont certains animaux domestiques, auprès de ceux qui les élèvent
ou en sont "propriétaires". Il forment avec les hommes ce que Dominique Lestel nomme des "communautés
hybrides"3. On distinguera toutefois deux sortes d'animaux domestiques : les animaux d'élevage et les animaux dits "
de compagnie". Leur statut n'est pas semblable même s'ils ont en commun d'avoir été façonnés par l'homme. Nous
avons sans doute vis à vis d'eux une responsabilité particulière : d'une part parce que l'histoire de la domestication d'un
animal, c'est l'histoire de sa mise en dépendance (on sélectionne dans une espèce des caractères qui les rendent
favorables à la tutelle) et d'autre part parce que les conditions d'une relative captivité ne permettent pas à ces animaux
de subsister par eux mêmes.. Dès lors on peut concevoir à leur égard des devoirs particuliers : devoirs de nourrir,
d'élever, de soigner, d'éduquer même.. Quant aux animaux de compagnie en particulier, leur statut serait comparable à
celui d'un membre de la famille pour certains ... Or le modèle qui préside à la relation familiale est celui des parents
aux enfants. De la même manière que les parents ont des devoirs envers leurs enfants, il est possible de concevoir des
devoirs des hommes envers ces animaux là, comme on en a vis à vis d'enfants dont on accepte et assume la charge.
c- La faune sauvages et la 'petite' faune....Mais qu'en est-il des animaux sauvages, çàd ceux avec qui nous n'avons le
plus souvent aucun lien direct et durable ? On pourrait croire ici que nous n'avons aucun devoir particulier envers eux,
aucune dette particulière non plus. De la même manière, qu'en est-il des animaux dont on doute qu'ils ressentent quoi
que ce soit ? En particulier, les insectes domestiques (il y en a : les abeilles élevées par les apiculteurs par ex) et
sauvages ? Si l'on envisage la question sous l'angle de l'écosystème dans lequel nous vivons tous, nous sommes liés à
la faune dans son ensemble et formons avec elle une communauté de destin. Dès lors il est sans doute (aujourd'hui
plus que jamais) de notre responsabilité d'humains de veiller à ce que chacun ait sa place dans un ensemble qu'il
contribue à réguler. D'une certaine façon on doit aussi beaucoup aux mouches et aux moustiques ! Si les 1ères
contribuent à dégrader les charognes, les seconds ont sans doute eus un rôle dans l'élaboration de la mémoire
immunitaire de notre espèce....
.
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Introduction 2
2

3
D. Lestel, L'animalité. On notera d'ailleurs que c'est une particularité des hommes que de pouvoir vivre avec d'autres espèces
çàd de pouvoir intégrer d'autres espèces à la communauté humaine...
2
[Accroche] Le développement de notre espèce a un coût et ce coût nous le connaissons fort bien désormais :
épuisement des ressources naturelles, dévastation des écosystèmes, pollutions diverses... Le monde animal en
particulier a payé et paie encore un lourd tribut aux hommes : élimination des concurrents alimentaires, du charençon
aux grands prédateurs, élevage et abattage industriels, expérimentations scientifiques diverses sur des animaux de
laboratoires....toutes ces pratiques laissent penser qu'aujourd'hui encore les animaux n'ont aucun droit véritable à nos
yeux et que nous n'avons envers eux aucune espèce de devoir.
[Analyse et problématisation du sujet] Mais pour quelles raisons finalement ? N'avons nous de devoirs qu'envers
nos semblables ? Et que manque-t-il aux animaux qui interdise d'y voir des semblables ? Le problème est complexe.
Tout d'abord parce que le terme unique d'animal masque en fait une diversité d'espèces très différentes. La question est
alors de savoir si nous avons des devoirs envers certaines et pas envers d'autres et si oui pourquoi ? Ensuite parce que
la notion même de devoir semble impliquer celle du droit : je n'ai de devoirs qu'envers un être à qui je reconnais des
droits et une dignité comparable voire égale à la mienne. Mais à quelle dignité et à quelle égalité les animaux
pourraient-ils prétendre ? Quelle commune mesure y a-t-il entre un être humain et un coléoptère ?
Par ailleurs, la notion de devoir suppose peut être aussi une forme de dette : je me sens "obligé" envers celui à qui je
suis redevable. Mais avons nous une dette envers les animaux ? Et si oui quel genre de dette? S'applique-t-elle, là
encore, à tous les animaux ou seulement à certains d'entre eux ?
[Plan]C'est pourquoi nous nous efforcerons, tout d'abord, de comprendre pour quelle raison les animaux ont été
pendant longtemps exclus de la sphère des droits et des devoirs réservés à nos semblables. Puis nous montrerons que
certains animaux au moins peuvent être considérés comme nos semblables et que nous avons quelques devoirs envers
eux. Enfin nous verrons les raisons pour lesquelles nos devoirs s'étendent, en réalité, au vivant dans son ensemble.
Développement :
I/ Nous n'avons de devoirs qu'envers nos semblables : la morale rationaliste
a- Le devoir est, dans son sens général, une obligation morale envers autrui. Cette obligation est fondée sur la
reconnaissance d'une dignité égale à la nôtre : autrui est, comme moi, un être à qui l'on ne peut pas, légitimement, tout
faire et tout dire. Ce n'est pas une "chose sans raison" : il a des droits inaliénables et nous avons envers lui le devoir
formel de respecter ces droits. On ne peut l'utiliser comme on utiliserait une simple chose, pour parvenir à nos fins
(buts) particulières. Il n'est pas fait pour servir nos intérêts personnels, ce n'est ni un outil, ni un instrument : il poursuit
ses propres buts, défend ses propres intérêts dont il a conscience etc... Bref, autrui est comme moi un être dont la
liberté se respecte...Il est également, comme moi, un être doué de raison c'est à dire un être pour qui le bien et le mal
ont un sens et qui est donc en mesure d'évaluer moralement les actions et les conduites humaines. Mais surtout autrui
est comme moi même un être qui se pense çàd qui a une certaine idée de soi et de ce qu'il devrait être. Je sais par
exemple que je ne suis pas fait pour vivre dans les fers et que cette condition est indigne de ma nature d'homme. Je
sais aussi que je ne suis pas une simple chose dont on pourrait se servir contre sa volonté. Ces caractéristiques :
liberté, raison mais aussi la conscience qu'il a de lui même, nous obligent à une attention particulière vis à vis de
lui... Elles fondent sa dignité morale. Nous n'avons donc de devoirs qu'envers des êtres pensants d'une façon
générale...
b-Or les animaux ne pensent pas (l'héritage cartésien). C'est du moins l'idée que le cartésianisme a longtemps propagé.
Descartes, en effet, considérait que les animaux étaient comparables à des machines. En d'autres termes, qu'il n'était
pas besoin pour expliquer leurs actions de se référer à autre chose qu'aux lois de la mécanique. Le modèle de
l'automate artificiel suffit à en rendre compte. Aussi curieuse que puisse nous paraître cette hypothèse, elle n'est pas
sans raisons. En effet, le caractère répétitif des actions des animaux, leur absence de langage nous donnent à penser
qu'ils sont plus semblables aux machines que nous fabriquons qu'aux hommes eux mêmes. Ce qui les différencie c'est
précisément la pensée : les animaux ne pensent pas - du moins on ne trouve rien en les observant qui puissent nous
conduire à croire qu'ils pensent...
c-Nous n'avons donc aucun devoir envers eux, pas plus que nous n'en avons envers les machines que nous fabriquons.
Et ce n'est pas un crime d'en tuer ou d'en manger écrit Descartes dans une lettre à Morus (1649). Implicitement
Descartes associe l'absence de droit particulier à l'absence de pensée : parce qu'ils ne pensent pas, les animaux ne
peuvent faire l'objet d'aucun crime. Il n'y a de crime possible qu'envers un être qui pense. Or qu'est-ce qu'un crime
sinon la négation d'un droit ? Pourtant, dans cette même lettre Descartes prend soin de distinguer la pensée de la vie et
même du sentiment. S'il leur refuse la première, il leur accorde les seconds. N'est-ce pas suffisant pour fonder des
devoirs envers eux ? Non. Car la vie ne consiste ici qu'en la chaleur produite et diffusée par le cœur aux autres parties
3
du corps. Quant au sentiment, il ne le concède aux animaux qu' "autant qu'il dépend des organes du corps". Cela
signifie en clair que la vie et le sentiment propres aux animaux ne présupposent aucunement une forme de pensée : ils
ne sont qu'un effet mécanique du corps-machine.....Blesser un animal, ce n'est pas le faire souffrir parce qu'il n'est
en lui aucune forme de conscience et qu'une douleur sans conscience de la douleur n'est pas une douleur vécue. C'est
seulement altérer le fonctionnement de ses organes, comme on déréglerait le fonctionnement d'une machine. C'est
pourquoi dit Descartes son opinion est moins cruelle aux animaux, qu'elle n'est favorable aux hommes : on ne se rend
coupable d'aucun crime envers eux pas plus qu'on en commet lorsqu'on brise un cailloux ou qu'on écrase un brin
d'herbe.... Mais, pourrait-on dire, quand bien même seraient-ils des sortes de machines naturelles, sans âme et sans
pensée, cela excuse-t-il pour autant la maltraitance que parfois l'on constate ? Les mauvais traitements au moins
n'honorent jamais ceux qui les commettent et se défouler sur un animal quel qu'il soit, c'est toujours être en dessous de
l'humain qu'on devrait être. C'est ce que Kant souligne dans la Doctrine de la vertu : nous n'avons directement
aucun devoir envers les animaux car ce sont bien des choses sans raison mais nous avons au moins le devoir de
nous respecter nous mêmes dans le rapport que nous avons avec eux. C'est pourquoi on s'interdira, par respect
pour soi d'abord, de les mal traiter. D'autant que la cruauté endurcit notre âme et risque de nous rendre peu à peu
insensibles aux malheurs de nos semblables. Nous avons donc au moins dans cette perspective un devoir indirect de
bien traitance des animaux qui nous sont utiles : les nourrir et les entretenir correctement font partie de nos devoirs
envers eux.
Transition : On pourrait toutefois se demander si cette représentation de l'animal dépourvu de pensée et donc de droit
est encore pertinente de nos jours. Par ailleurs, est-il juste de fonder exclusivement les droits et les devoirs de chacun
sur la seule capacité d'un être à penser çàd en fin de compte à raisonner et à parler ?
II/ Mais les animaux sont en quelque manière nos semblables
a-Certains animaux, en effet, ne sont pas dépourvus de raison, de langage et même de sens moral. C'est ce que
montrent du moins les études faites sur le comportement d'animaux tels que les grands singes - notamment, les
chimpanzés. Non seulement ils peuvent raisonner et résoudre des tâches qui supposent des aptitudes à l'analyse, au
classement, à la logique mais on sait aussi qu'il est possible de leur apprendre à maîtriser un langage symbolique
(apprentissage de la langue des signes par exemple). On constate même l'existence de ce genre de langage chez les
chimpanzés vivant en milieu naturel. Certains animaux sont donc capables d'abstraction et lorsque Descartes leur
refusait la pensée c'était précisément parce qu'ils semblaient ne posséder aucun langage de ce type, çàd un langage
susceptible de communiquer des idées et des pensées. On sait aujourd'hui que les choses sont bien plus complexes, en
particulier chez nos plus proches "cousins". Et puis, l'idée même que la pensée soit indissociable d'un langage articulé
a vécue : si la pensée rationnelle requiert ce genre de langage, il existe aussi des formes de pensée qui s'en passent
très bien. Une pensée intuitive par exemple précède toute forme d'expression langagière...Mais ce n'est pas tout. Le
primatologue Frans de Waal (Le Primate et le philosophe, 2006) a montré que les chimpanzés pouvaient être sensibles
à certaines formes d'injustice, de même qu'ils peuvent faire preuve d'empathie envers des individus appartenant à une
autre espèce que la leur. Ils possèdent par conséquent un sens moral, que nous les hommes ne pouvons ignorer : cela
en fait en quelque façon nos semblables et c'est pourquoi certains estiment que nous devons étendre la communauté
morale aux grands singes anthropoïdes (voir le Projet Grands Singes, 1994). Cette extension est une reconnaissance
des droits qu'ils ont compte tenu du degré de conscience et de pensée qui les caractérisent. Envers eux nous avons des
devoirs particuliers de respect, car ce sont véritablement des personnes au sens moral du terme....
b-Mais cette reconnaissance reste limitée à quelques espèces : celles qui nous ressemblent le plus d'un point de vue
cognitif, et elle conserve la" pensée intelligente" comme seul critère de l'attitude morale que nous devons avoir envers
elles. Or c'est un critère discutable. Après tout nos ordinateurs ne manquent pas d'intelligence et de rationalité et
cependant nous ne leur reconnaissons aucun droit, pas plus que nous nous sentons obligés vis à vis d'eux. A la rigueur
nous n'avons d'autres devoirs que de prendre soin de notre matériel si nous voulons qu'il nous serve le plus longtemps
possible. Ce qui distingue la plupart des animaux de nos machines intelligentes ce n'est pas l'intelligence elle même
mais la sensibilité çàd principalement l'aptitude à souffrir. Nos ordinateurs ne peuvent pas souffrir. Les animaux ont
une aptitude à la souffrance et c'est en raison de cette aptitude que nous ne pouvons pas tout nous permettre à leur
égard... La sensibilité d'un être lui confère donc des droits et détermine nos devoirs vis à vis de lui. C'est ce que
soulignait Jérémy Bentham (18ème-19ème siècles) dans son Introduction aux principes de morale et de législation:
concernant les animaux "La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-
ils souffrir ? ». Or la plupart des espèces animales sont "sensibles" même si la question se pose encore pour certains
insectes, elle ne fait aucun doute concernant les espèces dites "supérieures".... On pourrait même aller plus loin et
4
remettre en question l'opposition entre un "animal pensant" et un "animal sentant". En effet, la sensibilité présuppose
bien une forme de pensée, car la douleur vécue étant nécessairement une douleur perçue, çàd consciente d'une manière
ou d'une autre. Mais cette perception, à dire vrai, n'est autre que celle que le corps a de lui même. La sensibilité ne
présuppose pas l'existence d'une âme distincte en nature du corps dans lequel elle se trouve : elle est le propre du corps
vivant.... et si nous avons encore des doutes sur la capacité à ressentir de quelques formes de vie, c'est peut être aussi
parce que nous en restons aux formes de la sensibilité que nous connaissons le mieux çàd la nôtre et celles qui
ressemblent à la nôtre.
c- Nous avons donc des devoirs envers les animaux principalement en raison de la sensibilité qui est la leur. Peter
Singer l'énonce clairement dans la Libération animale. Ce n'est pas parce qu'un être a des facultés intellectuelles qu'on
peut considérer qu'il a des intérêts à défendre et donc des droits. S'il en a c'est seulement parce qu'il est capable de
souffrir et d'éprouver du plaisir : son intérêt le plus naturel, c'est alors d'éviter autant qu'il est possible de souffrir et de
rechercher le plaisir voire le bonheur. Ainsi toute entrave aux intérêts naturels d'un être sensible ne peut être
moralement légitime. L'intérêt d'un animal quelle qu'en soit l'espèce, c'est de vivre, et de vivre dans les meilleurs
conditions possibles : nul n'a moralement le droit de l'en empêcher ou de considérer que cet intérêt est mineur...
Certes on peut toujours objecter que les animaux de leur côté ne se reconnaissent aucun devoir envers les êtres
humains et qu'on ne peut réellement s'obliger qu'envers un être qui est lui même capable de s'obliger envers nous. En
somme qu'il n' y a de respect que mutuel. C'est peut être vrai pour les hommes entre eux mais ça l'est déjà moins
lorsqu'on considère le cas des nouveaux nés : ils ont des droits et cependant ne sont tenus à aucune obligation. Nous
avons vis à vis d'eux des devoirs sans qu'il y ait réciprocité de ces devoirs. Considérons alors les animaux comme des
enfants...
Transition : Jusqu'à présent nous avons abordé la question qui nous occupe sous un angle purement moral, en
cherchant à déterminer ce qui peut fonder, du côté des animaux, nos devoirs ou nos obligations envers eux. Mais la
question n'est pas exclusivement de cet ordre : elle est aussi politique et engage à travers le rapport que nous avons
aux animaux notre propre devenir. Pour le dire simplement : outre que les animaux ne sont pas des choses, n'est-il pas
aussi dans notre intérêt bien compris de moraliser notre rapport à eux comme à l'ensemble de la Nature ?
III/ Et notre survie dépend étroitement de la leur
a- Nous sommes étroitement dépendant des autres espèces vivantes - en particulier peut être des animaux que nous
élevons et consommons mais aussi des animaux sauvages dont le rôle dans l'équilibre de l'écosystème planétaire est de
mieux en mieux connus => devoirs de reconnaissance et de protection
b- Par ailleurs, les développements technologiques ont accru fortement le pouvoir des hommes sur la nature au point
de renverser entièrement les rapports qui existaient autrefois entre l'un et l'autre. Si la vie des hommes pouvait
sembler précaires face aux forces de la nature, s'ils paraissaient vulnérables et faibles il n'en est plus de même : c'est la
nature qui désormais paraît fragile devant l'homme. Et pour autant nous ne pouvons vivre sans elle. Nous avons donc
une responsabilité particulière devant l'avenir à l'heure où la Nature dans son ensemble est directement menacée par
notre incapacité à en réguler l'exploitation (Hans Jonas, Le principe de responsabilité). Cette responsabilité de chacun
devant les générations futures est nouvelle : elle ne peut émerger que dans le contexte d'une menace grave et
imminente concernant les possibilités de survie de l'humanité elle même. Elle implique des devoirs nouveaux : envers
autrui tout d'abord (nous ne sommes plus seulement responsables de ce que nous faisons nous mêmes mais aussi de ce
que les autres font) envers l'humanité à venir ensuite (qui n'existe pas encore et peut être n'existera pas alors
qu'auparavant nous n'avions de devoirs qu'envers des êtres réels, possédant des droits effectifs qu'ils peuvent
revendiquer et défendre), envers des espèces autres qu'humaines (alors qu'autrefois la sphère de nos devoirs étaient
limitées comme nous l'avons dit aux autres hommes). Mais cela ne doit pas signifier que c'est notre seul intérêt qui
compte au final et que nous devons moraliser notre rapport à la Nature parce qu'il est seulement dans notre intérêt de
le faire : il faut aller plus loin et considérer désormais que notre espèce n'a pas en soi plus de valeur ou de droit de
vivre que les autres. Si nous avons des devoirs envers les animaux, ce n'est ni parce qu'ils pensent ni parce qu'ils
sont sensibles mais seulement parce qu'ils s'efforcent de vivre et que cela est en soi respectable.
c-Nous avons donc des devoirs envers tous les animaux sans exception : devoirs de protection, de préservation voire
de réparation des dommages infligés (réintroduction d'espèces dans leur milieu naturel par ex)

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