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Spoliations (suite)

Le droit international
face à l’épineuse question
de la provenance
et de l’appartenance
des biens culturels
Le cas des objets archéologiques pillés

par Laurence Gillot

L e droit international en faveur de la protection du patrimoine


archéologique, de la lutte contre le trafic illicite et de la res-
titution des biens archéologique a connu un véritable essor
depuis la seconde moitié du xxe siècle, processus témoignant d’une
volonté de préserver les ressources archéologiques et de permettre à tout
un chacun d’en disposer. Pourtant, le pillage et commerce illicite des
biens archéologiques semblent ne s’être jamais aussi bien portés, au
point de représenter ce que beaucoup appellent un « crime organisé »,
passé maître dans l’art de fausser les pistes sur la provenance des biens
archéologiques. Face à ce phénomène, force est de constater l’impuis-
sance des États et des professionnels.
Pour comprendre l’hiatus entre l’existence d’outils de prévention et
d’action face au trafic illicite des biens archéologiques et l’impossibilité
d’endiguer un phénomène qui paraît s’accélérer inéluctablement, je m’at-
tacherai à analyser les problèmes de forme et de fond posés par le droit
international, en particulier ceux de l’identification de la provenance et
de la propriété de cette catégorie particulière de biens culturels que
constituent les objets archéologiques. Ces derniers représentent, en
effet, tout à la fois des biens non marchands, objets d’étude ou objets
d’art qu’il convient d’étudier et d’exposer, et des biens marchands, circu-
lant dans le cadre d’un marché international qui n’a cessé de se dévelop-
per durant ces dernières décennies. Ces biens se confondent aussi avec
l’idée d’un patrimoine à protéger, sauvegarder et transmettre aux géné-
rations futures, en tant que source d’identité collective. De fait, deux
approches s’opposent quant à leur déplacement et leur circulation. L’une,
protectionniste, considère que ces biens doivent demeurer liés à leur
contexte, ou du moins au pays d’origine, notion qui, nous le verrons, est
loin d’être univoque. L’autre, libérale, considère que la circulation de ces

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biens favorise le rayonnement et l’échange des cultures. Le problème est
donc moins celui de la localisation géographique des œuvres que celui
de leur répartition entre collections « fermées » et collections « ouvertes »,
accessibles au public. Ainsi, je montrerai que cette polyvalence de l’objet
archéologique est à l’origine de nombreuses difficultés, notamment au
niveau de la recherche de provenance. Je m’appuierai en particulier sur
le cas de la Syrie, où le conflit actuel n’a fait qu’exacerber l’ampleur d’un
phénomène de pillage 1 que j’avais déjà pu observer, il y a plus de dix ans,
au cours de mes recherches doctorales.

Du commerce au pillage et trafic illicite


des biens archéologiques

L’intérêt pour l’acquisition des objets archéologiques n’est pas neuf,


en témoigne l’histoire du collectionnisme que de nombreux auteurs ont
tenté de retracer 2, mais l’engouement patrimonial des sociétés postmo-
dernes, aussi bien occidentales que non occidentales, contribue à renfor-
cer et à répandre le désir de les posséder. La demande accrue de biens
archéologiques, tant par les particuliers que par les institutions publiques,
a ainsi favorisé une accélération et une internationalisation des échanges
à partir de la seconde moitié du xxe siècle, conduisant au développement
d’un marché de l’art ancien, au sein duquel se retrouvent les objets
archéologiques, qualifiés d’« antiquités ». Ce marché, réputé stable et sûr,
est dominé par des stratégies de monopole ou d’oligopole, où dominent
les États-Unis et quelques pays d’Europe, et plus récemment les pays du
golfe Persique et la Chine 3. Le commerce y est entre les mains de
quelques négociants de rang international et des responsables des
grandes ventes aux enchères 4.
À côté du marché licite, le trafic illicite international a connu un essor
particulier depuis la seconde moitié du xxe siècle, en lien avec le dévelop-
pement du trafic sur internet 5. Toutefois, il s’agit d’un commerce très
ancien aux rouages particulièrement complexes. Le pillage et le trafic des
biens archéologiques découlent en effet à la fois de phénomènes histo-
riques et ponctuels, à savoir le droit au butin et la colonisation, et de faits
actuels et permanents, à savoir le pillage des sites archéologiques et le vol
des biens culturels. Ces pratiques impliquent en outre des acteurs diver-
sifiés et reposent sur une chaîne d’approvisionnement regroupant de
petits pilleurs locaux, des intermédiaires (trafiquants, manutention-
naires, entremetteurs) et des acheteurs. Ce réseau fonctionne selon un
schéma précis liant les pays sources (ceux riches en biens patrimoniaux,
particulièrement protecteurs de leur patrimoine), les pays marchés (là où
se concentrent les collectionneurs, musées et marchands d’art, partisans
de la doctrine du libre-échange) et les pays de transit (pays disposant de

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ports francs, où les biens peuvent être cachés et les titres de propriété
blanchis). Par ailleurs, la corruption des agents supposés veiller à l’appli-
cation des réglementations de contrôle et le lien avec les réseaux mafieux
(trafic d’armes, de stupéfiants) amplifient le problème. Plus récemment,
le processus s’est accéléré avec l’État islamique (EI), qui a fait du trafic
d’art et d’antiquités l’une de ses sources de financement, en même temps
que des destructions du patrimoine archéologique, une arme idéolo-
gique. En outre, le trafic illicite des biens culturels, archéologiques en
particulier, est souvent aggravé par les catastrophes naturelles ou les
conflits armés. Enfin, notons que la frontière entre les deux marchés,
licite et illicite, est souvent ténue, car les biens de provenance illicite
peuvent facilement se retrouver sur le marché licite par des pratiques de
blanchiment 6.
Si l’estimation précise de l’ampleur du trafic illicite des biens archéo-
logiques demeure impossible en raison même de son caractère souter-
rain, il correspondrait, selon l’Unesco, au troisième trafic mondial, après
celui de la drogue et des armes 7. Représentant chaque année entre 3 et
5,6 milliards d’euros dans le monde, d’après l’estimation de l’organisme
américain Financial Integrity, il est devenu une source de financement
importante, mais aussi un vecteur de blanchiment pour les organisations
terroristes. Ainsi, il a été établi que l’État islamique (EI) délivrait des
permis de fouilles et prélevait sur les objets découverts des taxes variant
de 20 % à 50 % du produit des pillages 8. Selon certaines sources, le trafic
d’antiquités représenterait la deuxième source de financement de l’EI,
derrière la vente de pétrole 9. De fait, le Moyen-Orient constitue un foyer
important d’où partent les antiquités, avec, a contrario, une très faible
proportion de retours. En Syrie, l’Unesco et la presse se font ainsi l’écho
d’un « pillage archéologique à l’échelle industrielle » depuis 2010, qui n’a
fait qu’exacerber un phénomène déjà à l’œuvre depuis le xixe siècle 10.
Malgré l’appel adressé aux pays occidentaux, à la Chine et au Japon,
grands consommateurs d’antiquités, de consolider leur législation pour
arrêter ce trafic, beaucoup d’objets d’art venant de Syrie sont dérobés,
chaque jour, et acheminés sur le marché noir par des groupes criminels
organisés, mais aussi par des soldats de l’armée syrienne.
Dans un tel contexte, on peut s’interroger sur les mesures déployées
pour endiguer un tel phénomène, autant par les États et la communauté
internationale que par les professionnels et acteurs des mondes de l’art.
En particulier, comment expliquer que le droit international ne four-
nisse, à l’heure actuelle, que trop peu de moyens de lutter contre un tel
pillage ?

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Le droit international, de la prévention à la restitution :
atouts et faiblesses

Malgré la reconnaissance de la souveraineté des États en ce qui


concerne la gestion de leur patrimoine culturel, la communauté interna-
tionale s’est attelée, par le biais de l’Unesco, depuis la fin de la Seconde
Guerre mondiale, à élaborer un cadre commun pour protéger les biens
culturels, limiter le trafic illicite et les destructions du patrimoine archéo-
logique, ainsi que pour lutter contre les fouilles clandestines et mettre
en place un cadre diplomatique pour la restitution des biens culturels à
leur État d’origine 11.
Le droit international repose sur une doctrine universaliste qui tente
d’assurer le compromis entre les deux approches libérale et protection-
niste. Il semble en effet admis que la libre circulation des biens culturels
doit être favorisée dans le cadre d’une économie de marché, car un tel
commerce licite vigoureux contribue à l’appréciation des diverses formes
d’art et variétés des expressions culturelles. À l’inverse, l’importation,
l’exportation et le transfert illicite de propriété sont considérés comme
des menaces pour les cultures. Dans ce contexte, le droit international
s’est progressivement étoffé, sous la forme d’un ensemble de codes déon-
tologiques, chartes, conventions et réglementations auxquels les États,
toutefois, adhèrent de manière variable 12. Les deux principaux textes
concernant la circulation des biens culturels, parmi lesquels figurent les
objets d’importance pour l’archéologie, sont la convention de Paris,
adoptée par l’Unesco le 14 novembre 1970, concernant les mesures à
prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le
transfert de propriété illicites des biens culturels, et la convention sur les
biens culturels volés ou illicitement exportés, adoptée par l’Unesco à
Rome le 24 juin 1995. Mentionnons également, en guise de prémisse à
ces conventions, et dans un contexte de conflit armé, la convention de
La Haye, adoptée par l’Unesco le 14 mai 1954 pour la protection des biens
culturels en cas de conflit armé 13. Enfin, pour le patrimoine archéo­
logique, plusieurs textes ont été adoptés par l’Unesco : la recommanda-
tion définissant les principes internationaux à appliquer en matière de
fouilles archéologiques (1956) ; la convention internationale pour la ges-
tion du patrimoine archéologique (1990) ; la convention sur la protection
du patrimoine culturel subaquatique (2001).
Revenons sur les deux conventions de l’Unesco relatives à la préven-
tion du trafic illicite. Tout d’abord, la convention de 1970 est un traité
multilatéral qui formule des principes de base en vue de la protection
internationale des biens culturels. Les objectifs sont d’encourager les
États à mieux protéger leur patrimoine culturel et les inciter à collaborer
sur le plan international en vue d’une meilleure protection de ce patri-
moine 14. À ce jour, 141 États l’ont ratifiée ou y ont adhéré, dont la Syrie

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(1975). Les règles sont de caractère de droit public et ne sont pas direc-
tement applicables : elles doivent être concrétisées par une législation
d’application. Vingt ans plus tard, l’Unesco demande à l’Institut interna-
tional pour l’unification du droit privé (Unidroit) de définir des normes
de droit privé uniforme sur les biens culturels volés ou illicitement
exportés qui, contrairement à la convention de l’Unesco de 1970, seraient
directement applicables. À ce jour, 48 États ont adhéré ou ratifié la
convention Unidroit, dont la Syrie en 2018. La convention affirme la
préoccupation de la communauté internationale envers « le trafic illicite
des biens culturels et les dommages irréparables qui en sont souvent la
conséquence, pour ces biens eux-mêmes comme pour le patrimoine
culturel des communautés nationales, tribales, autochtones ou autres et
pour le patrimoine commun de tous les peuples, et déplorant en parti-
culier le pillage de sites archéologiques et la perte d’irremplaçables infor-
mations archéologiques, historiques et scientifiques qui en résulte »
(Préambule). Elle vise de fait l’établissement d’un corps minimum de
règles juridiques communes aux fins de restitution et de retour des biens
culturels entre les États contractants.
En ce qui concerne la Syrie, l’assemblée générale des Nations unies a
également adopté une série de résolutions, depuis 1972, sur la protection
et le retour des biens culturels. Parmi celles-ci, trois résolutions ont été
entérinées depuis 2015 pour condamner les destructions du patrimoine
archéologique et interdire le commerce des biens en provenance des
territoires syrien et irakien 15. Dans la foulée, la France a mis en place des
mesures interdisant la vente et l’achat des biens archéologiques prove-
nant d’Irak, enlevés depuis le 6 août 1990, et ceux provenant de Syrie,
enlevés depuis le 15 mars 2011 (voir article L. 111-9 du Code du patri-
moine). La France a également adopté l’article L. 111-11 du Code du
patrimoine prévoyant l’accueil en dépôt temporaire pour mise à l’abri en
France (« refuges ») de biens culturels étrangers menacés en raison d’un
conflit armé ou d’une catastrophe naturelle.
Si cet exposé des sources atteste des efforts de la communauté inter-
nationale pour établir un cadre de coopération et d’action en vue de
protéger et restituer les biens archéologiques, comment expliquer l’inca-
pacité à endiguer le commerce illicite des biens archéologiques ?

Des problèmes de forme nombreux et une difficile


articulation avec les droits internes

Tout d’abord, évoquons les problèmes de forme. La convention de


l’Unesco de 1970 doit être mise en œuvre par une législation d’applica-
tion, ce qui, dans les pays de droit latin notamment, privilégiant la posi-
tion de l’acquéreur, est loin d’avoir été fait 16. Certains droits internes

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demeurent donc plus hermétiques que d’autres. À l’inverse, la conven-
tion Unidroit, qui est directement applicable, n’a été ratifiée que par un
trop faible nombre d’États, pour la plupart des pays sources 17. Ces
limites sont d’autant plus problématiques dans le cas des biens archéo-
logiques situés dans des pays en guerre, où tous les belligérants ne sont
pas parties de ces conventions. Enfin, les systèmes de contrôle et le péri-
mètre des biens culturels 18 peuvent également différer d’un pays à
l’autre, ce qui conduit à soustraire de nombreux objets archéologiques à
la protection. Cela nous amène aux problèmes de fond…

Provenance et propriété des biens archéologiques


objets pillés : des notions problématiques

Il convient en premier lieu de revenir sur la particularité des objets


archéologiques et sur le décalage chronologique souvent important entre
les moments de leur fabrication/création, de leur utilisation et circula-
tion (dans le passé), de leur enfouissement (lié à une perte d’usage, un
abandon ou une destruction), et ceux de leur découverte, mise en valeur
ou remise en circulation. Retracer la vie d’un bien archéologique, la
chaîne d’usages et donc d’appropriations dont il a fait l’objet, est une
opération complexe. De surcroît, l’identification de la provenance de ces
biens est d’autant plus malaisée que les acteurs du marché de l’art, tant
licite qu’illicite, brouillent souvent les pistes. En outre, ces biens consti-
tuent une catégorie hybride d’objets, excavés et recensés, d’une part, et
enfouis et non inventoriés, de l’autre. Ainsi, les fouilles clandestines
mettent au jour des biens inconnus jusqu’alors.
Ensuite, la notion de provenance est en soi peu explicite et peu utili-
sée dans les textes internationaux mentionnés précédemment 19. Dans la
convention de 1970, l’article 7 fait référence aux biens en provenance
d’un « État partie » de la convention qui auraient été exportés illicite-
ment, et l’article 10 évoque la tenue par les antiquaires de registres men-
tionnant la provenance des biens. Dans les législations nationales, on
retrouve l’idée que les institutions muséales doivent s’assurer de la pro-
venance des biens intégrés aux collections publiques. Dans ces divers cas,
la notion de provenance renvoie à l’ensemble des informations qui
portent sur l’origine de l’œuvre et qui permettent de l’identifier et d’en
assurer la traçabilité. Ces informations peuvent être de différente nature :
historique (contexte de création), juridique (différents propriétaires du
bien) ou scientifique. Comment donc identifier la provenance d’un tel
bien ? En fonction de son lieu présumé de fabrication, celui de sa décou-
verte, ou encore celui de sa localisation actuelle ? En fonction de son
créateur, de son propriétaire ou de celui qui en a fait usage ? Comment
tenir compte de la possible circulation et du changement de propriétaire

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de ce bien dans le passé ? En outre, comment prouver une provenance
illicite si l’objet circule avec de faux documents ?
De fait, le droit international semble privilégier la notion de pays d’ori-
gine pour évoquer le pays de découverte et d’inhumation des biens 20.
Dans de nombreux pays, les règles de protection des produits de la fouille
sont à l’avantage des autorités publiques. Soit les objets sont directement
intégrés dans le domaine public (par exemple en Syrie), soit s’opère un
partage des découvertes entre le découvreur (bien souvent l’État) et le
propriétaire privé du terrain sur lequel a eu lieu la découverte (par
exemple en France). Pourtant la notion de pays d’origine demeure floue,
car le droit international reconnaît trois types de lien : le lien contractuel
qui est constitué par toutes les acquisitions légales de biens culturels par
l’État ou par ses ressortissants (achats, dons et échanges de biens) ; le lien
territorial (il s’agit de tous les biens culturels trouvés sur le territoire d’un
État ou qui ont été créés sur son territoire) ; le lien national (on attribue
à un pays les biens créés ou possédés par un de ses ressortissants).
De surcroît se pose la question du lien entre la provenance, l’origine
et la propriété des biens archéologiques, qui implique l’idée d’une pos-
session exclusive de l’objet par une personne privée ou publique. Cette
ambivalence est renforcée par le fait que les sites archéologiques peuvent
être soumis à différents régimes de propriété, publique et privée, foncière
et immobilière. Les objets peuvent quant à eux relever d’un régime public
ou d’un régime privé. Or, la notion de cultural properties 21 renvoie à des
biens publics qui, par définition, sont non exclusifs (tout le monde peut
en profiter) et non concurrents dans la consommation (deux personnes
pouvant profiter du même bien en même temps). En réalité, le droit
international, dans son articulation aux droits nationaux, est partagé
entre différentes conceptions de la notion de « propriété culturelle ».
De fait apparaît une contradiction entre la reconnaissance de la souverai-
neté des États et de leur droit à posséder un ensemble de biens qu’il leur
appartient de déterminer (leur patrimoine national), et l’idée que le patri-
moine archéologique représente un patrimoine commun, non appro-
priable, qui est un « témoignage essentiel sur les activités humaines du
passé » ainsi qu’une « richesse culturelle fragile et non renouvelable » 22.
En outre, le droit international n’est censé s’appliquer qu’aux biens
archéologiques reconnus comme tels, ce qui exclut, de facto, un ensemble
considérable d’objets pillés et fouillés clandestinement.
En définitive, deux limites peuvent encore être mentionnées dans le
champ des restitutions. Tout d’abord, celle de la cohérence du patrimoine
reconstitué : seuls les objets ayant une valeur socioculturelle essentielle
pour les pays intéressés devraient faire l’objet de demande de restitution
ou de retour. Encore faut-il définir un accord sur le caractère essentiel ou
non des valeurs socioculturelles. En Syrie, j’ai pu observer que le patri-
moine archéologique était loin de faire consensus au sein de la société

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syrienne, certains y voyant une ressource identitaire à protéger, alors que
d’autres en perçoivent davantage la valeur marchande et économique.
Ensuite, le principe de la primauté de l’objet est susceptible de mettre en
échec un certain nombre de demandes de restitution, qui ne peuvent avoir
lieu que si elles permettent d’assurer la conservation et la mise à disposi-
tion du plus grand nombre des objets restitués à leur pays d’origine 23. Par
ailleurs, s’il existe un accord général pour considérer que le trafic des biens
culturels volés doit être arrêté, le consensus sur les biens clandestinement
fouillés est moins explicite. Certains marchands considèrent ainsi que si
les États d’origine ne protègent pas les fouilles, d’autres pays ne sont pas
obligés de limiter le commerce de biens d’une telle provenance.

Défis futurs : recherche et formation

En guise de conclusion, s’il semble de nos jours encore impossible


d’endiguer le pillage et le trafic illicite des objets archéologiques, il faut
reconnaître que le droit international a ouvert de nouvelles perspectives
en proposant des principes éthiques et des outils (object ID, bases de
données, listes rouges de l’ICOM), en renforçant les collaborations ente
les acteurs du marché de l’art, et en introduisant des modes non conten-
tieux et alternatifs de résolution des conflits (par exemple par le biais du
comité intergouvernemental de l’Unesco pour la promotion du retour de
biens culturels à leur pays d’origine ou de restitution en cas d’appropria-
tion illégale), qui ont inspiré la pratique de nombreux États. Les prêts
temporaires et les partages de propriété attestent, par exemple, d’une
possibilité de concevoir de nouvelles formes d’appropriation des objets
archéologiques, tant au niveau de la sphère des collectionneurs privés
qu’à celui des institutions publiques ou des associations. Il reste, in fine,
un certain nombre de défis à relever, me semble-t-il, sur le plan de la
recherche de provenance et de la formation. En effet, il paraît indispen-
sable de réfléchir à la mise en place de programmes de recherche collabo-
ratifs 24, de formations universitaires et professionnelles, de codes
éthiques et d’outils pratiques favorisant l’implication de l’ensemble des
acteurs et, d’une certaine manière, moralisant un marché des biens
archéologiques qu’il est illusoire de vouloir faire disparaître. Il s’agit, plus
fondamentalement, d’accepter que les objets archéologiques puissent
faire l’objet d’appropriations multiples, à la fois simultanément et consé-
cutivement. Ainsi la recherche de provenance s’apparente-t-elle à une
fouille archéologique, excavant, couche par couche, les différentes appro-
priations et usages des objets, procédant par hypothèses, comparaisons
et recoupement d’informations pour établir une connaissance, somme
toute relative. Reste, au bout du compte, à réfléchir à ce que pouvons ou
devons faire du savoir ainsi constitué sur les biens culturels…

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Notes
1 La notion de pillage désigne le vol d’objets historiques provenant d’un site du
patrimoine en violation de la loi. Le pillage archéologique est l’acte de fouiller
de manière illégale un site archéologique, qui induit une destruction des don-
nées relatives à l’emplacement de l’objet, son intégration à un ensemble archéo-
logique, sa position au sein des différentes couches stratigraphiques, qui sont
autant d’indications sur sa provenance.
2 A. Schnapp, « Aux sources de l’antiquarisme, l’Europe ancienne et l’Amérique
du Nord », Les nouvelles de l’archéologie, no 127, 2012, en ligne : doi.org/10.4000/
nda.1350 ; K. Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris, Venise : xvie-
xviiie siècle, Paris, Gallimard, 1987.
3 L. Hehn, « Les lieux de ventes d’objets archéologiques : luxe, calme et confiden-
tialité », Les nouvelles de l’archéologie, no 144, 2016, en ligne : doi.org/10.4000/
nda.3500.
4 R. Moulin, Le marché de l’art. Mondialisation et nouvelles technologies, Paris,
Flammarion, 2003.
5 M.-A. Renold, « Le commerce légal et illégal de biens culturels vers et à travers
l’Europe : faits, conclusions et analyse juridique », Étude pour la conférence de
renforcement des capacités, 20-21 mars 2018, Projet conjoint Unesco/Commis-
sion européenne « Engager le marché européen de l’art dans la lutte contre le
trafic illicite des biens culturels » ; N. Brodie, J. Doole et C. Renfrew (dir.), Trade
in Illicit Antiquities. The Destruction of the World’s Archaeological Heritage, Cam-
bridge, McDonald Institute for Archaeological Research, 2001.
6 Lorette Hehn retrace avec précision les traits de cette criminalité « en col blanc »
(L. Hehn, « Les lieux de ventes d’objets archéologiques », art. cité).
7 Dans les années 2000, plus de 6 000 vols ont été répertoriés annuellement, pour
un total d’objets à multiplier par cinq. Voir Unesco, Le commerce légal et illégal
de biens culturels vers et à travers l’Europe. Faits, conclusions et analyse juridique,
2018, en ligne : www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CLT/
movable/pdf/Study_Prof_Renold_FR.pdf (consulté en XXX 2021).
8 Y. Brun et B. Triboulot, « La lutte contre les atteintes au patrimoine archéolo-
gique et le trafic illicite des biens culturels », Les nouvelles de l’archéologie,
no 149, 2017, en ligne : doi.org/10.4000/nda.3781.
9 Cette activité lui assurerait un revenu de 6 à 8 milliards de dollars par an, selon
la CIA ; voir G. Meignan, « Trafic d’antiquités : l’ombre de Daech sur le marché
de l’art », L’Express, 28 août 2015, en ligne : www.lexpress.fr/culture/art/trafic-
d-antiquites-l-ombre-de-daech-sur-le-marche-de-l-art_1709720.html (consulté
en XXX 2021).
10 AFP, 16 septembre 2015, « Syrie : pillage archéologique à l’échelle “indus-
trielle” » ; M. Al-Maqdissi, « La destruction du patrimoine archéologique
syrien », Les nouvelles de l’archéologie, no 144, 2016, en ligne : doi.org/10.4000/
nda.3476 ; E. Cunliffe, E. Muhesen et M. Lostal, « The Destruction of Cultural
Property in the Syrian Conflict. Legal Implications and Obligations », Interna-
tional Journal of Cultural Property, vol. 23, no 1, 2016, p. 1-31.
11 Voir « Pour le retour, à ceux qui l’on créé, d’un patrimoine culturel irrempla-
çable », Appel de M. Amadou-Mahtar M’Bow, directeur général de l’Unesco,
7 juin 1978, en ligne : www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CLT/
pdf/discours_mbow_retour_fr.pdf (consulté le XXX 2021).
12 Je ne reviendrai pas ici sur le développement parallèle du droit communautaire
européen.

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13 Évoquons également, en période de conflits armés, les normes juridiques pro-
tectrices du patrimoine culturel, reprises dans le droit dit « de La Haye » et le
droit dit « de Genève ». Par ailleurs, depuis l’entrée en vigueur, le 1er juillet 2002,
du statut de la Cour pénale internationale (CPI), le droit pénal international est
venu étoffer ce dispositif juridique. Ainsi, récemment, la CPI a qualifié de crime
de guerre la destruction intentionnelle des mausolées de Tombouctou et
condamné le djihadiste malien Ahmad Al Faqi Al Mahdi, reconnu coupable « en
tant que coauteur de la destruction de neufs mausolées et de la porte dite
“secrète” de la mosquée Sidi Yashia », à neuf ans de prison et 2,7 millions
­d’euros d’amende (arrêts du 27 septembre 2016 et du 17 août 2017).
14 L’article 2 reconnaît « que l’importation, l’exportation et le transfert de pro-
priété illicites des biens culturels constituent l’une des causes principales de
l’appauvrissement du patrimoine culturel des pays d’origine de ces biens, et
qu’une collaboration internationale constitue l’un des moyens les plus efficaces
de protéger leurs biens culturels respectifs ».
15 Voir la liste complète sur le lien suivant : fr.unesco.org/fighttrafficking/legaltexts
(consulté le XXX 2021).
16 M. Cornu, « Étude sur la prévention et la lutte contre le trafic illicite des biens
culturels dans l’Union européenne », réalisée par le Centre d’étude sur la coo-
pération juridique internationale (CECOJI, UMR 6224), 2011.
17 La France fait partie des rares pays « marchands » à avoir signé la convention
en 1995.
18 Les États adoptent chacun des critères spécifiques pour déterminer les catégo-
ries de biens, publics et privés, pouvant ou non circuler. Certains objets cultu-
rels sont interdits de sortie définitive alors que d’autres peuvent sortir de
manière temporaire. D’autres sont uniquement soumis à autorisation ou véri-
fication de sortie. Enfin, une large catégorie d’objets culturels échappe à tout
forme de contrôle à l’importation.
19 M. Cornu, « Lutte contre le trafic illicite des biens culturels. La recherche de
provenance et l’exercice de la diligence requise dans l’Union européenne »,
dans Engager le marché européen de l’art dans la lutte contre le trafic illicite des
biens culturels. Étude pour la conférence de renforcement des capacités, 20-21 mars
2018, en ligne : www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CLT/
images/630X300/Study_Prof_Cornu_FR.pdf (consulté le XXX 2021).
20 La convention de 1970 évoque la nécessité pour chaque État de « protéger le
patrimoine constitué par les biens culturels existant sur son territoire contre
les dangers de vol, de fouilles clandestines et d’exportation illicite ». Les biens
visés doivent être des biens culturels (art. 1er) et appartenir au patrimoine cultu-
rel de l’État (art. 4).
21 J. Carman, Against Cultural Property. Archaeology, Heritage and Ownership,
Londres, Duckworth, 2005.
22 Voir Icomos, Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique,
1990, introduction et article 2, en ligne : www.icomos.org/fr/participer/179-­
articles-en-francais/ressources/charters-and-standards/174-charte-­internationale-
pour-la-gestion-du-patrimoine-archeologique (consulté le XXX 2021).
23 C. Hershkovitch, « La restitution des biens culturels : fondements juridiques,
enjeux politiques et tendances actuelles », Ethnologies, vol. 39, no 1, 2017,
p. 103-121.
24 En archéologie, le terme « collaboratif » évoque l’idée d’une participation de
l’ensemble des acteurs et, en particulier, des communautés locales et des asso-
ciations de citoyens.

grief 2021 n° 8/2 Laurence Gillot 77

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