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Cyber-harcèlement. Jeunes et violences "virtuelles"

Article · January 2011

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Florence Quinche
Haute école pédagogique, Vaud, HEP-Vaud, Switzerland
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 1


Cyber-harcèlement. Jeunes et violences "virtuelles"


in Jeunes et médias, Les cahiers francophones de l'éducation aux médias, n°1, sept. 2011, p.
Florence Quinche 143-154

1. Qu'est-ce que le cyberbullying ou cyberharcèlement ?

Dans un premier temps on partira de la définition très large de Sameer Hinduja, qui s'étend à
l'ensemble des moyens technologiques : "violence infligée volontairement et de manière
répétée au moyen d'ordinateurs, téléphones portables et autres dispositifs électroniques."1. Le
terme de "cyberbullying" est composé de "bullying" qui est une forme de violence scolaire
très répandue dans les écoles anglo-saxonnes et qui décrit aussi bien des violences physiques
que verbales (insultes, intimidation, diffusions de rumeurs). Nous affinerons cependant cette
définition sur certains points, car les violences via les nouvelles technologies peuvent prendre
des formes très diverses. Ce phénomène, apparu dans les années 90 dans les pays anglo-
saxons avec le développement de l'accès aux nouvelles technologies, tend à se répandre en
Europe, avec quelques années de retard. Ces nouvelles formes de violence "virtuelles" sont
particulièrement insidieuses, car elles ne sont pas visibles, ne laissent pas de traces sur le
corps de leur victime.. Nous commencerons par présenter quelques cas célèbres (qui sont
aussi souvent les plus tragiques) et qui ont contribué à la prise de conscience du problème.
Une étude belge de l'Observatoire des droits de l'internet publiée en 2009, mentionne des taux
d'implication importants chez les jeunes de 12 à 18 ans (les chiffres sont issus d'enquêtes
menées en 2002 et 2006) : "victime : 56,7% ; auteur : 49,3% ; témoin : 78,6%."2

Quelques cas célèbres..

Megan Meier, Missouri, 2006


Il s'agit peut-être du cas le plus médiatisé. Megan Meier, une jeune fille américaine de treize
ans suicide par pendaison suite à plusieurs mois de cyberbullying en 2006.
Après son décès, on découvrit que la jeune fille avait subi du harcèlement sur Myspace.
L'internaute qui la harcelait se présentait comme un séduisant jeune homme de 16 ans ("Josh
Evans"). Il prétendait habiter une ville voisine et être scolarisé à la maison. Megan entretenait
avec lui une amitié virtuelle en tomba rapidement amoureuse. Soudainement les échanges
changèrent de ton et "Josh" commença à critiquer et dénigrer Megan. La teneur du dernier
message qu'elle reçut était la suivante : "Tout le monde à O'Fallon sait qui tu es. Tu es une
mauvaise personne et tout le monde te hait. Aie une vie de merde pour le restant de tes jours.
Le monde sera un lieu meilleur sans toi." Megan se suicida vingt minutes plus tard.

En réalité le profil de Josh avait été créé par la mère d'une ancienne amie de Megan (voisine
de quelques maisons), qui par ce moyen, souhaitait lui soutirer des informations privées.
L'objectif étant de venger sa fille, Sarah, de rumeurs que Megan aurait diffusées à son
encontre. Megan souffrait au préalable de dépression et de troubles de l'attention.
Cette affaire a donné lieu à de nombreuses juridictions et à des lois condamnant le
cyberbullying.

Ryan Halligan (Vermont, USA)


























































1
" wilful and repeated harm inflicted through the use of computers, cell phones, and other electronic devices",
Hinduja, Sameer, Patchin ; Justin W. Bullying, Beyond the schoolyard, Londres, Corwin Press, 2009, p. 2
2 http://www.internet-observatory.be/




 2


Suite à du bullying et du harcèlement sur internet Ryan se suicide à l'âge de 14 ans.


Le jeune homme3 souffrait de difficultés d'expression et de mouvement, ainsi que de
difficultés scolaires. Un groupe de camarades d'école l'avait pris pour cible de moqueries
durant plus de trois ans au point qu'il avait souhaité quitter son école. Il avait cependant refusé
que ses parents avertissent la direction de l'école de peur des représailles de ses agresseurs.
Dans cette affaire plusieurs étapes se succédèrent. Une première phase de harcèlement, suivie
d'une pseudo réconciliation afin de lui soutirer des informations. Ce dernier fit ensuite courir
sur le net la rumeur que Ryan était gay et lui avait fait des avances.
Durant l'été Ryan, sans doute pour contrer cette rumeur entretient une relation par internet
avec une fille de son école. A la rentrée, lorsqu'il l'approcha, elle se moqua de lui et l'humilia
publiquement. Il ne s'agissait que d'un leurre, pour le ridiculiser. Elle diffusa le contenu de
leurs messages sur le net, aux autres élèves de l'école. Suite à cette affaire les lois du Vermont
ont été modifiées pour prévenir ce genre de phénomène dans les écoles4.

Le cas du suicide de Jeffrey Johnston (15 ans, Cape Coral, 2005) suite à des années de
harcèlement et de cyberharcèlement, donna lieu à l'instauration d'une nouvelle législation en
Floride. Cette législation interdit dès 2008 tout harcèlement d'élèves ou d'employés d'une
école publique et impose aux établissements publics de protéger leurs élèves et employés5.
Bien sûr ces exemples sont des cas extrêmes, mais on constate que ce phénomène n'est pas
récent. Des études et rapports officiels sur ce sujet paraissent dès les années 2000. Les cas
moins graves, qui ne se terminent pas par des suicides sont encore bien plus nombreux, ils ne
sont pas médiatisés pour la plupart et nombre d'entre eux restent inconnus des directions
d'écoles, des parents et des autorités. Cette forme de violence insidieuse, n'en a pas moins des
incidences graves sur le développement des jeunes et des adolescents. Ces agissements sont
particulièrement mal vécus lorsqu'ils donnent à l'adolescent l'impression que sa vie sociale
normale n'est plus possible. En effet, la particularité du cyberbullying, est qu'il ne s'agit pas
d'une simple violence envers le corps de l'individu, ou simplement adressée directement
(comme le seraient des insultes ou brimades classiques), mais qu'elle touche son image
sociale, sa représentation auprès des autres. L'internet fonctionnant comme une sorte de super
espace public, encore bien plus incontrôlable que la cour d'école, ou le simple réseau d'amis et
de connaissances. On peut distinguer différents types de cyberbullying :

a) Manipulation d'un individu par un pair

Les phénomènes d'emprise et de manipulation d'un individu par un autre sur le net (cf. ex. M.
Meier), qui utilise les moyens virtuels pour harceler, terroriser un autre individu (qu'il ne
connaît pas nécessairement). Ce harcèlement peut d'ailleurs rester totalement ignoré de


























































3
http://www.ryanpatrickhalligan.org/
4
Le harcèlement par ordinateur ou autres moyens électroniques est considéré comme un crime dans plusieurs
Etats américains (Virginie, Michigan, Arizona, Floride etc.), une seule occurrence est suffisante pour la
qualification.
5
Florida Law, Section 1006.147, "Bullying and Harassment Prohibited",
(http://www.bullypolice.org/fl_law.html) qui définit le bullying comme : le fait d'infliger systématiquement ou
de manière durable des blessures physiques ou émotionnelles à un élève." Cette loi recense également une
dizaine d'actions qu'on peut considérer comme contribuant au bullying : moqueries, harcèlement, exclusion
sociale, menaces, intimidation, violence physique, vol, harcèlement sexuel, humiliation publique, destruction de
biens. Sont également considérés comme coupables de bullying ceux qui y contribuent indirectement en forçant
d'autres à le faire ou en incitant à de tels comportements. La loi exige également que chaque école établisse un
code de conduite pour prévenir le cyberbulllying.

 3


l'entourage de la victime et de ses pairs. Les moyens les plus utilisés étaient dans les années
1990 les messageries instantanées, les forums, puis les e-mails6

b) Harcèlement de professeurs et d'enseignants par des élèves

Un autre type de cyberbullying s'est également développé avec les nouvelles technologies. De
plus en plus d'enseignants sont victimes de diffamation et d'insultes sur la toile.
En décembre 2009, un adolescent belge (Alleur) de 14 ans avait créé un groupe Facebook
pour dénigrer sa prof d'anglais. Notamment en y déposant une chanson modifiée d'un groupe
de rap. Les paroles incriminaient et insultaient la prof. L'élève souhaitait se venger de son
enseignante avec laquelle il entretenait des rapports difficiles. Dénoncé par un de ses
camardes de classe, le site a été découvert en mars 2010 par la direction de l'école. Suite à un
conseil de classe l'élève a été exclu définitivement de son école. L'enseignante a déposé une
plainte pénale pour diffamation. Dans cette affaire le plus surprenant est sans doute l'attitude
des parents qui ne comprenaient pas la décision prise par l'école. Pour eux ce n'était qu'une
blague de potaches sans conséquences. Le proviseur, explique la décision d'exclusion, par une
rupture de contrat de confiance entre l'élève et les enseignants. L'autre élément à noter est que
ce n'est que plusieurs mois après la création du site que la direction de l'école a découvert le
site en question.
Dans cette affaire, on peut se demander si on est bien en présence de bullying, car visiblement
l'enseignante n'était pas censée découvrir le contenu du site. Il s'agissait d'une forme de
vengeance indirecte à son égard. Mais même des actions sans intention de nuire directement à
la personne en question peuvent avoir, de par leur diffusion sur le web des effets dévastateurs.
Dans ce cas précis, à la découverte du site, l'enseignante, choquée, a été mise en incapacité
médicale de travailler.

Les diverses sanctions appliquées par les établissements vont de l'exclusion temporaire ou
définitive des établissements, des stages de citoyenneté. Un certain nombre d'Etats américains
se sont basés sur ces cas pour rendre obligatoires des actions d'information et de prévention
dans les écoles. C'est le cas notamment de la Grande Bretagne, où toutes les écoles doivent
mettre en place des programmes et réseaux de prévention.
Mais les phénomènes de violences entre jeunes ne datent pas de l'apparition d'internet, de
nombreux travaux ont été effectués sur les violences en milieu scolaire. Il est intéressant d'en
tirer les éléments transposables aux violences virtuelles, tant sur le plan de la compréhension
du phénomène que des actions de prévention.

Bullying classique

Le bullying classique est rarement un phénomène qui n'implique que deux individus. En
général le ou les harceleurs principaux sont entourés d'autres personnes plus ou moins actives
dans l'agression. Dan Olweus7, à propos du bullying classique entre jeunes, définit plusieurs
attitudes possibles des camarades de la victime :

1.Ceux qui agressent activement et prennent l'initiative de cette agression (voire choisissent la
victime)
2. les suiveurs qui prennent une part active dans l'agression (insultes, coups..)


























































6
Finkelhor, David, Kimberly J. Mitchell, and Janis Wolak. Online Victimization: A Report on the Nation's
Youth. Durham, NH: Crimes Against Children Research Center, 2000.
7
Dan Olweus (1993), Bullying at school, Oxford, Cambridge, Blackwell, 1996

 4


3. ceux qui soutiennent ouvertement les actions d'agression (viennent voir le "spectacle",
rient, montrent du plaisir à observer cette situation. (co-agresseurs passifs)
4. Les observateurs désengagés. Ceux qui observent cette situation mais ne témoignent pas
d'un soutien visible. Ils savent ce qui se passe, mais n'y participent pas activement, ni ne
soutiennent les actes de violence. Ils ne se sentent pas concernés et ne dénoncent pas ces
situations.
5. Défenseurs potentiels : ils n'apprécient pas ces violences. Ils se sentent concernés par ce qui
se passe et pensent qu'ils devraient s'y opposer, mais ils ne le font pas.
6. Défenseurs : Ils n'apprécient pas le bullying et tentent d'aider la victime de diverses
manières (en s'opposant aux actes de harcèlement, en les dénonçant à des tiers, en soutenant la
victime, etc.)

Il est important de distinguer ces différents niveaux d'implication car souvent ceux qui ne sont
pas des harceleurs directs (du niveau 1) ne se considèrent pas comme responsables de ce qui
se passe. Les adolescents (et nombre d'adultes), n'ont pas nécessairement conscience qu'il y a
plusieurs degrés possibles de responsabilité et cela tout particulièrement quand il s'agit
d'actions collectives ou en collaboration. Souvent les spectateurs d'actes de violence, ou ceux
qui les soutiennent, sans pour autant agir directement, ne se considèrent pas comme coupables
d'actions répréhensibles. Pour eux, seuls les leaders et les initiateurs de l'action sont
réellement responsables. Dans d'autres contextes, cela va même plus loin, surtout lorsque des
relations d'autorité sont en jeu et cela ne concerne pas seulement les adolescents, mais de
nombreux adultes. Ceux qui agissent, en obéissant à des ordres, directives etc. ne se sentent
plus responsables de ce qu'ils font, sous prétexte que leur action a été ordonnée ou
commanditées par un autre. L'expérience de Milgram illustre bien ce phénomène d'obéissance
à l'autorité.. La différence, étant qu'avec les phénomènes de bullying entre jeunes, l'autorité
n'est pas celle d'un supérieur ou d'une personne censée représenter une autorité (parentale,
scolaire, etc.), mais qu'il s'agit de phénomènes de groupes liés aux comportements des
adolescents. L'autorité a plutôt la forme d'un respect des "leaders", qui en général sont les
élèves les plus populaires, les plus admirés des autres ou les plus craints.. Il s'agit davantage
de relations à l'intérieur de groupes de jeunes, de sujétion à un groupe pour des questions
d'appartenance, de reconnaissance, de popularité.

Le rapport à l'autorité extérieure (adultes, enseignants, police, etc.) n'apparait souvent que
comme secondaire. Certains témoignages de jeunes ayant créé des sites pour se moquer de
leurs enseignants, montrent clairement que le groupe de pairs est le public privilégié (et non la
personne diffamée, dont souvent, on n'imagine même pas qu'elle puisse souffrir ou même
avoir connaissance de ces agissements.. Se moquer de l'autre est une façon d'augmenter sa
cote de popularité au sein du groupe, de devenir plus populaire.

Dans le cyberbullying, on retrouvera ce même phénomène, et parfois accentué du fait que l'on
peut commettre du bullying sans même que la personne concernée ne le sache (sur un site
web, un forum, un réseau social). Dans ce cas de figure, l'aspect grégaire de ce comportement
est particulièrement frappant, la victime n'est qu'un objet, un "tiers" et pas un interlocuteur, au
sens où il n'est même pas nécessaire qu'elle ait conscience de ce qui se passe. Tout se joue au
sein du groupe de harceleurs, qui utilise le tiers comme un moyen de fédérer le groupe autour
d'une même activité qui prend l'aspect d'un "private joke". Le fait que la victime ignore en
partie les agissements du groupe ajoute au sentiment de puissance et d'impunité. Ce
phénomène va de pair avec des pratiques d'exclusion, on se rapproche ainsi de la
stigmatisation d'un bouc émissaire. En effet, traditionnellement, le bouc émissaire, est une
personne sur laquelle on rejette un certain nombre de maux qui atteignent le groupe, et en la

 5


chassant du groupe, en l'excluant, symboliquement on se débarrasse de ces maux. Mais ce


phénomène qui consiste à accabler un individu pour l'exclure ensuite, a également pour
objectif de fédérer un groupe, voire d'asseoir le pouvoir d'un leader. La théorie de l'invention
d'un ennemi pour générer de la cohésion dans un groupe n'est pas nouvelle. Elle a été
largement utilisée en politique tout au long des siècles précédents. Et lorsqu'il n'y a pas
d'ennemi "extérieur" à stigmatiser, on choisit un ennemi "intérieur" au groupe. L'élève qui
devient victime permet au groupe de se souder et d'affirmer son identité. Souvent d'ailleurs,
de manière négative : par opposition à l'identité présentée du harcelé. Les accusations portées
à l'encontre des élèves harcelés concernent souvent les peurs même de l'adolescence : paraître
ridicule, gauche, maladroit, laid, peu attrayant, en surpoids, etc. Harceler celui qui est accusé
de tous ces points négatifs permet de s'éloigner de ces éléments. Puisque je critique celui qui
est ainsi, c'est que moi-même je ne le suis pas. Dans d'autres cas de figure on a plutôt affaire à
des phénomènes de jalousie ou encore de vengeances.

Niveaux de responsabilité

Ces phénomènes de harcèlement ou de diffamation sont souvent des phénomènes de groupes


et d'actions collectives. Or la plupart des notions d'éthique qu'ont les élèves concernent les
actions individuelles. Les traditions philosophiques continentales, issues pour la plupart de la
philosophie morale de Kant centrent la pensée éthique sur l'action de l'individu. L'éthique
serait une affaire entre l'autre et moi-même, entre mon action individuelle et la loi morale.
Cette façon de penser l'éthique permet difficilement d'envisager les phénomènes d'actions
collectives, ou d'actions conjointes, où les différents participants n'effectuent qu'une partie
minime de l'action globale. En effet, il est très simple de se considérer comme n'étant pas
réellement l'auteur d'une action et de se fondre dans le groupe, de diluer sa responsabilité
individuelle dans un magma incertain. C'est d'autant plus facile lorsque les agissements
semblent "virtuels". Par ailleurs, nombre de jeunes n'ont reçu aucune éducation concernant ce
que l'on peut faire ou ne pas faire dans ce monde virtuel. Ils ne font pas de lien entre leurs
principes moraux de la vie réelle et leur comportement sur internet. La sphère virtuelle
apparaît comme une sphère essentiellement ludique et proche de la fiction.

La prise en compte de niveaux de responsabilité (et pas simplement du couple binaire :


responsable/non responsable ou coupable/innocent) fait partie d'une éducation à la réflexion
éthique. En effet, un des éléments de prévention du bullying et cyberbullying consiste à faire
comprendre cette différence aux élèves. Il s'agit également de leur faire saisir qu'une
participation à un événement n'est pas toujours explicitement active. L'omission est aussi une
forme d'action indirecte, car le fait de ne rien dire, de ne pas dénoncer une situation, constitue
une forme de cautionnement, d'encouragement qui peut contribuer à ce que ce type d'action se
perpétue en toute impunité, se banalise et devienne "normal". Sur internet, on trouve
également des formes de cautionnement plus ou moins implicites : par exemple : s'abonner à
un blogue diffamatoire, adhérer à un profil Facebook, devenir ami d'un groupe, lire les posts,
cliquer sur les onglets d'approbation8, faire des commentaires, Toutes ces formes de
"contribution passive" à des actes de diffamation ou harcèlement laissent des traces visibles
sur le net. Et c'est précisément parce qu'elles sont visibles qu'elles peuvent fonctionner comme
des formes de caution. Plus un site comporte de visiteurs, un profil Facebook d'amis, un fil
dans un forum de messages ou lectures de messages, plus ils sont considérés comme
populaires par les internautes.


























































8
(par ex. l'onglet "j'aime" sur Facebook, qui signale ensuite sur votre profil que vous aimez tel ou tel groupe,
profil, page etc.)


 6


Les objectifs des actions de prévention consistent notamment à faire prendre conscience de
cette responsabilité des spectateurs "passifs" du bullying. L'objectif étant de le de passer d'une
attitude de spectateurs à celle d'une personne consciente des conséquences de ses actes. Afin
d'évoluer d'une attitude passive à celle de défenseur, soutien de la personne harcelée9.
Une des autres spécificités du cybebullying par rapport au harcèlement scolaire classique
(insultes, violences physiques, etc.) atteintes à la réputation, à l'image sociale. Or c'est là un
des éléments particulièrement important de l'adolescence. Phase de construction de l'identité
sociale, où le rôle des pairs est prépondérant. La construction de l'identité de l'adolescent
passant précisément par les rapports aux groupes de pairs. Or le cyberbullying a souvent (en
plus des menaces et de l'intimidation directe) pour objectif de détruire cette réputation, par
exemple en diffusant des images dégradantes ou humiliantes de la victime, des rumeurs
cherchant à la discréditer. Mais les traces de ce harcèlement sont particulièrement difficiles à
effacer, car il suffit d'une copie d'écran ou d'une photographie d'écran pour qu'une page soit
diffusée par n'importe quel internaute (même une fois que la page originale ait été effacée).

De nombreux moyens électroniques sont utilisés pour cela : e-mails, sites webs, blogues,
réseaux sociaux (pages facebook, Myspace), forums internet, chats, sites de vidéos en ligne
(daylimotion), albums photo en ligne etc. Dans les cas les plus graves, les élèves harcelés
refusent de retourner dans leur école, ne supportant plus d'affronter le regard des autres. Cette
destruction de leur image sociale.

Dans ces nouvelles formes de bullying le rôle des agresseurs et spectateurs a changé.
L'agression n'a plus forcément lieu en présence de la victime. Les moyens technologiques
(téléphone, mail, site web..) permettent de harceler à distance et en différé. Les spectateurs ne
le sont plus fortuitement, mais parce qu'on leur a transmis volontairement les messages de
harcèlement : e-mails, conversations, copies de sms, adresses d'un site web ou d'un blogue
diffamatoire. On peut même dire que d'une certaine manière cette virtualisation de la violence
permet une diffusion plus facile, une confusion augmentée dans les rôles et reponsabilités de
chacun. L'acte de violence se divise en plusieurs phases qui dans le bullying classique
n'étaient pas distinctes : Création de contenu diffamatoire, profération de ces insultes/ou
gestes, actions etc. devant la victime présente. Observation des résultats émotionnels de
l'insulte sur la personne visée : peur, indignation, colère.. De même la participation des
"complices" qui soutiennent le bullying est différente lorsqu'il s'agit de cyberbullying: Il peut
bien sûr s'agir d'une participation active, sur le mode de l'imitation : envoyer également des
mails et messages insultants, ou des photos trafiquées. Par ailleurs, comme on l'a vu dans le
cas de l'affaire Megan Meier, il est possible de tromper sur l'identité du harceleur.

Conclusion : nouvelles technologies : nouvel espace public..

Le public peut être très restreint, comme dans un échange de mails, mais par la facilité de
diffusion des textes, images et vidéos via internet, le public peut très vite largement sortir du
cercle restreint des harceleurs et s'étendre même à des personnes qui ne connaissent ni la
victime ni ses agresseurs virtuels.
Si l'on part des théories de la communication, le bullying classique s'apparente à des
agressions dans l'interlocution et souvent des violences physiques. Le modèle est assez
unidirectionnel, puisque les messages violents sont adressés par une personne ou un groupe à
l'encontre d'une autre personne. Le message est adressé par le harceleur ou le groupe en
direction de la victime et à son intention exclusive. Il y a éventuellement prise en compte du

























































9
C'est notamment l'objectif du manuel de S. P. Limber ; R. M. Kowalski ; P. W. Agatston, Cyberbullying. A
prévention curriculum for Grades 6-12, Hazelden Foundation, 2008

 7


feed-back : pour s'assurer que la victime a bien été blessée par les insultes.. Dans le
cyberbullying s'ajoute une autre dimension, facilitée par les possibilités techniques. Celle
d'une agression non directement de la personne visée, mais par la transmission de rumeurs et
de diffamations à d'autres personnes. Ce phénomène ne date bien sûr pas des nouvelles
technologies, mais elles permettent une bien plus grande diffusion. En effet, créer un blog ou
un site diffamatoire sur quelqu'un peut être une manière indirecte de le harceler virtuellement.
Le site ne s'adresse pas forcément directement à la personne, on ne se trouve pas dans une
situation d'interlocution, mais dans une délocution : on parle de quelqu'un à la troisième
personne. On la désigne à la vindicte. Cette forme de communication a ceci de perfide, qu'elle
ne s'adresse a priori pas à la personne concernée, qui n'a même pas forcément conscience de
ce qui se passe, se dit ou se montre à son égard, mais s'adresse à un groupe de "spectateurs"
plus ou moins actifs. La notion d'activité et de "complicité" est d'ailleurs plus difficile à
cerner que dans les interactions directes. Cela parce que les spectateurs d'un site diffamatoire
ne sont pas perçus nécessairement par la victime, alors que les spectateurs d'une insulte en
direct sont présents. Leur présence passive, lorsqu'ils ne font rien, ne réagissent pas, peut
d'une certaine manière cautionner ou soutenir ces agissements. Celui qui est insulté perçoit
leur présence, leur regard, et même si ils n'interviennent pas comme des soutiens actifs du
harceleur, le fait qu'ils ne s'interposent pas cautionne ces agissements.. Les "témoins muets"
deviennent une forme de soutien implicite, car le fait de ne pas intervenir légitime d'une
certaine manière l'action. Ce n'est que dans la mesure où ils manifestent leur présence, leur
perception des messages diffamatoires que le témoins "virtuels" sont potentiellement
perceptibles par la victime et peuvent constituer une atteinte supplémentaire : la victime sait
alors "que les autres savent " et.. ne font rien, voire cautionnent.

L'espace restreint de ce premier numéro ne permet pas de développer les aspects concernant la
prévention. Ce volet pratique des travaux sur le cyberbullying, très développé dans les pays
anglo-saxons, mérite d'être encore développé et adapté aux spécificités des systèmes scolaires
européens.

F. Quinche
Professeur formateur, UER Médias et TICE
Haute école pédagogique, Lausanne
Florence.quinche@hepl.ch

Bibliographie

Center for Safe and Responsible Internet Use. An Educator's Guide to Cyberbullying and
Cyberthreats.,http://www.mcps.org/admin/Technology/TRTWebpage/WordDocuments/Intern
etsafetydocuments/cyberbully.pdf

Finkelhor, David, Kimberly J. Mitchell, and Janis Wolak. Online Victimization: A Report on
the Nation's Youth. Durham, NH: Crimes Against Children Research Center, 2000.
http://www.unh.edu/ccrc/pdf/Victimization_Online_Survey.pdf

Hinduja, Sameer; Patchin, Justin. W. Bullying. Beyond the Schoolyard. Preventing and
responding to cyberbullying, Corwin Press, 2009

National Crime Prevention Council. Cyberbullying. http://www.ncpc.org/topics/by-


audience/parents/bullying/cyberbullying

 8


Olweus, Dan, Bullying at school : what we know and what we can do ? Oxford, Blackwell,
1996

Swearer, Susan M. ; Esperage, Dorothy L. Napolitano, Scott, E. , Bulying, prévention and


intervention, Realistic Strategies for Schools, New York, Guilford PRess, 2009

Willard, Nancy E. Cyberbullying and cyberthreats, Responding to the challenge of online


social agression, threats, and distress, Champaign, Research Press, 2007

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