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Jean Perrot

LA LINGUISTIQUE
Dix-neuvième édition
154e mille
© Humensis

À lire également en
Que sais-je ?
COLLECTION FONDÉE PAR PAUL ANGOULVENT

Jacques Chaurand, Histoire de la langue française, no 167.


Jacqueline Vaissière, La Phonétique, no 637.
Irène Tamba, La Sémantique, no 655.
Olivier Soutet, La Syntaxe du français, no 984.
Sylvain Auroux, La Philosophie du langage, no 1765.
Claude Hagège, La Structure des langues, no 2006.

ISBN 978-2-13-081255-5
ISSN 0768-0066
Dépôt légal – 1re édition : 1953
19e édition : 2018, septembre
© Presses Universitaires de France / Humensis, 2018
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
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NOTATIONS PHONÉTIQUES

Le tableau présenté ci-dessous ne donne pas un système complet


de notations phonétiques ; il ne contient que les indications utiles
pour la lecture du présent ouvrage. Les signes non définis ci-dessous
sont à lire comme en français.
Les mots grecs ont été transcrits en caractères latins ; α, θ, χ sont
notés ph, th, kh ; l’esprit rude h ; les accents ,́ ,̀ ˆ.

Consonnes
Occlusives :
g note une occlusive palatale sonore comme dans
gare ; la sourde correspondante est notée k.
q note une occlusive vélaire sourde.
note une occlusive laryngale.
Affriquées :
L’élément spirant est mis en exposant : pf, ts, dz ;
de même l’appendice labio-vélaire w de certaines conson-
nes vélaires dites, par abréviation, labio-vélaires : kw.
č correspond à tch en orthographe française, à dj.
Spirantes :
Les spirantes sonores bilabiales, dentales et palatales
sont notées par le signe grec de l’occlusive correspon-
dante : ainsi β (= b ou v espagnol), γ.
s note toujours une sifflante sourde comme s- de sur
ou -ss- de lasse ; la sonore est notée z.
š note ch de chaise, ž note j de jeu.
h note un souffle.
Nasales :
ñ correspond à gn de bagne.

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Semi-voyelles :
y note i consonne comme dans bien (1 syllabe) ;
ẅ note ü consonne comme dans nuit (1 syllabe) ;
w note u consonne (ou en orthographe française)
comme dans oui.
Signes complémentaires :
L’« aspiration » des consonnes est notée par ‛ : t‛,
p‛ ;
La glottalisation par ’ : t’, p’ ;
La mouillure par ' : t'.

Voyelles

e é
u ou
ü u
ö eu
ə e (e « muet »)
ã an
ẽ in
on

ö̃ un

Le e fermé a une notation plus précise ẹ, qui s’oppose


à notant e ouvert ; de même ọ, ; un son intermédiaire
entre a et e ouvert est noté ä.
Le signe d’accent ' n’est utilisé que pour marquer
l’accent d’intensité : nócte.
Les voyelles longues sont signalées, s’il y a lieu, par
un trait horizontal au-dessus de la lettre : ā, ō.

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INTRODUCTION

OBJET DE LA LINGUISTIQUE

La linguistique a pour objet l’étude scientifique des


langues ; elle saisit dans les manifestations qu’en sont les
langues un phénomène aux aspects multiples, le langage.
Le langage se présente à nous, extérieurement, comme
un instrument de communication entre les hommes ; il
apparaît partout où des hommes vivent en société, et
il n’existe pas de langage qui soit pratiqué sans servir de
moyen de communication.
Le langage est très divers dans ses manifestations : il
se réalise sous des formes extrêmement variées, dénom-
mées en français, suivant les cas, langues, dialectes,
patois, parlers, jargons, argots.
Mais il est un en son principe, et représente une fonc-
tion humaine : il repose sur l’association de contenus
de pensée à des sons produits par la parole. Cette asso-
ciation délimite le sens le plus étroit et le plus précis du
mot « langage », dont on fait aussi un emploi plus large.
Étant moyen de communication, le langage se situe en
effet dans l’ensemble des signes servant à communiquer
plus ou moins conventionnellement des significations
qui intéressent n’importe lequel de nos sens : à chaque
sens peut alors correspondre un ordre de langage, dit
auditif s’il s’adresse à l’oreille, visuel s’il s’adresse à la
vue, etc., une signification convenue s’attachant à des
sons, à des objets visibles, etc.
Mais les possibilités de communication sont très
inégales pour les différents sens. Le langage visuel et

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le langage auditif ont une place toute particulière. Le


geste, utilisé pour soutenir le discours de son expres-
sivité propre, a même fourni le principe d’un système
complet de communication pour les sourds-muets, ainsi
que des codes conventionnels servant aux relations
entre peuplades d’appartenances linguistiques diverses,
par exemple dans les grandes plaines de l’Amérique du
Nord. Une autre forme de langage visuel est la commu-
nication par images, qui se réalise dans les histoires sans
paroles (comme certaines images d’Épinal) et dans des
représentations symboliques servant de messages, tels
les destins utilisés comme symboles sentimentaux par
les jeunes filles chez les Youkaguirs de Sibérie.
C’est au langage auditif que les sociétés humaines ont
accordé la plus grande extension. Des bruits significatifs
peuvent être provoqués pour des significations simples
par l’utilisation de divers instruments et appareils ; de ce
principe dérivent les langages tambourinés très répandus
chez les nègres d’Afrique, ou la transmission de mes-
sages par tambours xylophones dans le nord-ouest de
l’Amazonie, et toutes les formes de sonneries et d’appels
en usage dans les sociétés modernes. Mais si le langage
auditif est le plus important, c’est qu’il fait intervenir
les sons que l’homme produit en faisant vibrer la masse
d’air qu’il déplace dans la respiration. Il existe dans cer-
taines sociétés un véritable langage sifflé : ainsi chez les
Indiens Mazatec du Mexique, et chez certaines peupla-
des noires d’Afrique ; mais l’essentiel est l’existence
d’un langage « parlé », dont le fonctionnement consiste
dans l’émission et dans la réception de sons produits par
l’acte de la parole. C’est ce « langage », au sens le plus
courant du terme, qui est l’objet de la linguistique ; on
parle aussi, cependant, de « linguistique gestuelle ».
Le langage auditif fondé sur la parole a lui-même sus-
cité un langage visuel qui n’en est que la représentation

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graphique et qui n’a rien de commun avec le langage


visuel évoqué plus haut. Ce langage visuel, l’écriture,
est un système conventionnel et très variable pour asso-
cier des figurations graphiques aux réalisations phoni-
ques de la parole.
Toutes les formes de langage existent concurrem-
ment : pour appeler quelqu’un, un même individu peut
utiliser soit des phrases, soit diverses formes de cris ou
sifflements d’appel, soit des gestes significatifs.

Le langage apparaît comme une institution sociale


d’un type particulier, fondée sur l’utilisation de la parole
pour la communication des pensées.
L’étude du langage entre, du fait des conditions
sociales dans lesquelles il fonctionne et évolue, dans
le cadre de la sociologie, étude scientifique des socié-
tés. L’étude des langues vues sous cet angle est la
sociolinguistique.
D’autre part, le langage entre dans l’ensemble des
systèmes de signes ; la linguistique s’intègre dans une
science particulière qui a pour objet le fonctionnement
des signes dans les sociétés, la sémiologie. Cette science,
après avoir suscité des contributions philosophiques,
s’est constituée comme une sémantique élargie, selon
les méthodes de l’analyse linguistique moderne.
Le langage, système de signes exprimant des idées,
est lié à l’activité psychique : il entre dans l’objet de la
psychologie, et la psycholinguistique suscite aujourd’hui
des recherches importantes.
Enfin, le langage suppose l’activité de certains des
organes de l’homme ; l’anatomie et la physiologie en
expliquent les mécanismes ; d’autre part, les linguistes
ont, comme les psychologues, beaucoup d’enseigne-
ments à tirer des recherches pathologiques sur les trou-
bles de la parole (aphasies notamment).

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La linguistique a donc un objet à aspects multiples ;


mais elle l’envisage comme un tout et domine l’ensem-
ble de ses aspects, de sorte qu’elle s’en fait un objet pro-
pre. Son but le plus large est l’étude du langage humain
dans toute sa complexité, mais c’est à l’étude scientifi-
que des langues qu’elle se consacre essentiellement.
La linguistique est une science récente, encore en
plein développement. Elle s’est dégagée lentement de
l’enseignement grammatical, des recherches philologi-
ques et des réflexions philosophiques sur les fondements
de la connaissance, sur les rapports entre la pensée et
ses moyens d’expression.
La langue des Sumériens de la Mésopotamie ancienne
a servi de langue religieuse et littéraire aux Akkadiens,
de langue sémitique (voir p. 22), qui ont consacré à cette
langue savante, pour l’enseignement, des grammaires
dont il nous reste des fragments, les plus anciens docu-
ments grammaticaux connus.
Les besoins pratiques d’enseignement, qui ont ainsi
exercé une influence importante, ont fait intervenir
l’écriture, dont l’invention et la diffusion ont joué un
rôle décisif. La fixation des langues en représentations
graphiques a entraîné des réflexions sur les langues
elles-mêmes ; un facteur essentiel a été la conservation,
sous forme de textes écrits, d’états de langue archaïques
dans des sociétés où s’est maintenue pendant une durée
assez longue une certaine culture. Ce fut la nécessité
pratique de rendre intelligibles des textes archaïques
qui développa les études grammaticales dans l’Inde
ancienne et à Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère :
là, commentaire grammatical du sanskrit, langue sacrée
des Hindous – ici, activité des scoliastes, lexicographes,
glossateurs, pour le commentaire des textes archaïques
d’Homère, fixés beaucoup plus anciennement, et des
premiers lyriques grecs.

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De même, si la famille sémitique bénéficia de travaux


comparatifs bien avant qu’apparût la grammaire compa-
rée des langues romanes, ce fut le résultat des travaux
d’érudits sémites qui étaient à la fois des grammairiens
et des exégètes.
Par ailleurs, la représentation des sons de la parole par
l’écriture a été une source de confusion : confusion entre
la réalité phonique et le signe graphique, déjà attestée
par l’appellation de « grammaire », qui nous vient des
Grecs : ils appelaient la grammaire grammatiké, c’est-
à-dire l’art ou la science de l’utilisation des caractères
(grámmata). Cette confusion, encore très répandue de
nos jours, a créé les conditions favorables à des spécu-
lations étymologiques telles que celles de E. Guichard
(voir p. 63), au début du XVIIe siècle : faisant dériver
toutes les langues de l’hébreu, il en expliquait l’évolu-
tion par des additions, retraits et transpositions de let-
tres, dues au changement de direction de l’écriture (de
droite à gauche chez les Hébreux, de gauche à droite
chez les peuples parlant les langues présentées comme
dérivées).
Les recherches de linguistique historique du XIXe siè-
cle ont été dans une large mesure préparées par les
progrès réalisés dans l’étude des textes légués par
la tradition (mouvement philologique créé à la fin du
XVIIIe siècle par F. A. Wolf).
Des comparaisons ont alors été faites entre les lan-
gues connues ; l’étude des concordances a fait naître la
« philologie comparée », d’où est sortie la linguistique
historique du XIXe siècle. Les langues devenant l’objet
d’une étude scientifique propre, le terme nouveau de
linguistique s’est progressivement imposé. Les deux
termes philologie et linguistique – avec celui de gram-
maire – sont aujourd’hui encore trop souvent employés
concurremment, en particulier dans l’enseignement,

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bien qu’on tende avec raison à réserver l’appellation de


« philologie » à l’étude des textes et celle de « linguisti-
que » à l’étude des langues et du langage.
La prise de conscience de l’évolution des langues a
suscité dès la fin du XVIIIe siècle, et surtout au XIXe siè-
cle, nombre de spéculations sur l’origine du langage.
Puis le développement de la linguistique historique
comparative a jeté le discrédit sur cet ordre de recher-
ches et fait porter sur l’histoire des langues la majeure
partie des efforts.
Ces recherches historiques ont fait apparaître ou
éclairé les problèmes généraux de structure et d’évolu-
tion posés par les langues, et amené les linguistes, surtout
depuis le début du XXe siècle, à s’engager sur des bases
nouvelles dans des recherches de caractère général. Ces
travaux ont d’abord fait progresser nos connaissances
sur les conditions de fonctionnement de toute langue ;
l’essentiel des résultats atteints commence à se dégager
nettement et à s’imposer largement. Ces progrès ont à
leur tour entraîné un renouvellement des méthodes de la
linguistique historique, où de nouveaux points de vue et
principes d’explication se sont introduits.
La linguistique moderne représente la somme des
divers ordres de recherches qui ont marqué son déve-
loppement : description de toutes les langues connues ;
histoire des langues, dont une partie importante est la
grammaire comparée, qui, fondée sur la méthode com-
parative, établit les parentés et affinités entre les lan-
gues ; étude générale des conditions de fonctionnement,
de la structure et de l’évolution des langues, étude qui
fait l’objet de la linguistique générale.

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Chapitre I

LA DOCUMENTATION
LINGUISTIQUE :
CHAMP ET MÉTHODES

La linguistique a pour première tâche la description de


tous les faits de langue observables ; ce n’est que sur les
données d’une observation aussi variée, aussi complète
et aussi précise que possible des formes de langage
connues, que peut être édifiée une science du langage.
L’expérimentation joue un rôle très limité dans la
documentation du linguiste. Elle n’intervient guère que
pour certains aspects du langage, presque exclusivement
pour la production des sons ; des appareils permettent de
créer des conditions d’expérience propres à mettre en évi-
dence certains faits de phonétique générale. L’essentiel
des matériaux sur lesquels travaille la linguistique est
fourni par l’observation du langage dans les conditions
normales de son fonctionnement.
Le besoin d’enseigner les langues a suscité depuis
très longtemps des descriptions sous forme de « gram-
maires » pour les langues de civilisation. Mais tout res-
tait à faire, jusqu’au XXe siècle, pour les langues parlées
par des populations arriérées dans toutes les parties du
monde. L’époque moderne a eu à généraliser la col-
lecte des matériaux. Elle a en même temps amélioré les
procédés d’investigation en tenant compte d’exigences
scientifiques nouvelles et en utilisant les moyens tech-
niques que le progrès matériel a mis à sa disposition.
Elle a enfin procédé à la description des langues dans un

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esprit nouveau, en tirant parti du récent développement


de la linguistique générale.

I. – La collecte des matériaux


1. La connaissance des langues du monde : aperçu histo-
rique. – Grâce aux communications qui s’établissaient entre les dif-
férentes régions du globe, à la curiosité qui s’éveillait pour les civi-
lisations étrangères, et à la diffusion de l’imprimerie, on connaissait
dès le XVIe siècle un grand nombre de langues. Les vocabulaires
polyglottes et recueils polyglottes divers se multiplièrent.
Dès les premiers temps de l’imprimerie apparut un type de publi-
cation qui devait se répandre particulièrement et qui a même subsisté
jusqu’à l’époque moderne : vers 1427, Schildberger, dans une rela-
tion de voyage, donnait deux versions du Pater Noster, en arménien
et en tatar. Par la suite, le Pater Noster fut utilisé systématiquement
comme spécimen linguistique dans divers ouvrages descriptifs : le
Mithridate, de Conrad Gesner, en 1555, la Cosmographie univer-
selle, d’André Thevet, en 1575, le Thresor de l’histoire des langues,
de Claude Duret, en 1613.
La documentation linguistique se développa au cours du
XVIIIe siècle. Le philosophe Leibniz (1646-1716), préoccupé de pro-
blèmes linguistiques, poussa Pierre le Grand à organiser une vaste
enquête sur le territoire de son Empire. Les efforts qui furent faits
par la suite, grâce à l’appui de Catherine II, aboutirent, à la fin du
XVIIIe siècle, à la publication d’un grand recueil par P.-S. Pallas,
Linguarum totius orbis vocabularia comparativa Augustissimae
cura collecta (1787-1789).
À la même époque, des matériaux importants firent l’objet d’une
série de publications du P. Hervàs, qui fit un Catalogo de las lenguas
de las naciones conocidas en six volumes (Madrid, 1800-1805) et
qui présenta l’oraison dominicale en plus de trois cents langues
et dialectes d’Amérique, d’Asie et d’Europe.
Bénéficiant des résultats de ces efforts, le premier grand ouvrage
descriptif général fut publié au début du XIXe siècle : le Mithridate,
réalisé par J. Chr. Adelung et des continuateurs dont le principal fut
J. S. Vater. Il donnait en quatre volumes (1806-1817) un aperçu de
toutes les langues connues. Les travaux antérieurs étaient signalés.
La bibliographie fut ensuite complétée par J. S. Vater et rééditée plus
tard (1847) par B. Hulg.

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Le Mithridate se reliait aux ouvrages linguistiques descriptifs des


siècles passés par son titre même et par le choix qui était fait du Pater
Noster comme spécimen linguistique. Si ce choix ne répond plus
aux exigences de la science moderne, qui veut des textes « sponta-
nés » et non des traductions d’un texte uniforme, il a pourtant fourni
encore au XIXe siècle la matière de recueils polyglottes.
Outre les versions de l’oraison dominicale, les traductions des
Écritures se sont également multipliées. La Société de la Bible (The
British and Foreign Bible Society), fondée en 1804, a établi des tra-
ductions de la Bible et des Évangiles en un nombre de langues tou-
jours croissant, aujourd’hui proche du millier.
Les nouvelles données acquises par la grammaire compa-
rée au cours du XIXe siècle ont été consignées dans de grands
ouvrages descriptifs. Les quatre volumes intitulés Grundriss der
Sprachwissenschaft de Friedrich Müller, publiés à Vienne de 1876
à 1888, constituent le premier grand ouvrage descriptif paru après
le Mithridate d’Adelung (qui avait été toutefois suivi en 1826
d’un tableau général de langues, l’Atlas ethnographique du globe
d’A. Balbi, Paris, 1826). Depuis le début du XXe siècle ont été
publiés des ouvrages descriptifs généraux qui groupent l’ensem-
ble des données acquises par la linguistique, en les organisant dans
un esprit qui varie suivant les auteurs : notamment Les langues du
monde (voir la Bibliographie).
2. L’extension de la documentation. – Les langues
éteintes. – Parmi les langues sorties de l’usage, celles
qui bénéficient de la continuité d’une tradition culturelle,
et qui n’ont jamais cessé d’être intelligibles, comme le
grec et le latin, sont largement connues. Toutefois, cer-
tains aspects de leur étude ont été longtemps négligés ;
d’une manière générale, le vocabulaire a été l’objet
d’études moins complètes et moins systématiques que
la grammaire : ainsi, même pour le vocabulaire latin,
une étude d’ensemble reste à faire.
La documentation s’est enrichie depuis quelques
dizaines d’années de l’apport de nombreuses fouilles,
qui ont révélé l’existence de langues mortes ignorées
auparavant, ou amélioré la connaissance de langues et
familles de langues déjà connues.

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Or un travail particulier est nécessaire pour les lan-


gues mortes retrouvées après un temps d’oubli plus ou
moins long. Ces langues nous sont révélées par des
documents souvent pauvres, principalement épigraphi-
ques. Elles peuvent nécessiter non seulement un travail
d’interprétation, mais aussi un travail de déchiffrement
si l’écriture est inconnue. Il peut y avoir présomption
du contenu par l’identification archéologique de l’objet
portant l’inscription, qui sera vite reconnue, par exem-
ple, pour votive ou funéraire ; mais le linguiste doit lire
et interpréter le texte dans tous ses détails.
Le premier déchiffrement important est resté célè-
bre : c’est celui des hiéroglyphes égyptiens, dont le
moment décisif a été la lecture faite par Champollion
de 1822 à 1824. Depuis quatorze cents ans, les textes
hiéroglyphiques étaient restés lettre morte : l’écriture
hiéroglyphique (c’est-à-dire « de gravure sacrée ») dont
les dessins combinaient les idéogrammes, évoquant des
choses, et les phonogrammes notant des éléments pho-
niques, sons ou groupes de sons, avait servi depuis le
IVe millénaire à noter l’ancienne langue égyptienne ;
après avoir conservé pendant longtemps sa fonction
d’écriture monumentale, elle avait été complètement
éliminée au profit d’autres types d’écriture qui en étaient
dérivés, puis de l’alphabet grec introduit par le chris-
tianisme, et au IVe siècle de notre ère elle n’était plus
ni employée, ni comprise. Une inscription découverte
en 1799 présentait un même texte, un décret de 195
av. J.-C., en égyptien récent et en grec, et la version
égyptienne en deux écritures, l’écriture hiéroglyphique
ancienne, non encore déchiffrée, et l’écriture démotique
en usage à l’époque de l’inscription. Ce fait facilita le
déchiffrement de l’écriture.
Les figurations graphiques non identifiées posent une
première question : s’agit-il d’une véritable écriture,

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permettant l’accès à la langue, ou y a-t-il seulement


idéographie, évocation de notions, de choses, non pas
notation d’éléments phoniques ? Beaucoup d’écritures
ont combiné idéogrammes et phonogrammes. On n’a pas
encore d’interprétation sûre pour les signes qui figurent
sur les tablettes de l’île de Pâques, dans le Pacifique, et
où l’on a voulu, à tort, voir une écriture.
Pour le déchiffrement des écritures, le recours à
des méthodes mathématiques et notamment l’usage
de calculatrices électroniques peut aujourd’hui rendre
de grands services, surtout si la langue elle-même est
en partie connue, en permettant de mettre très vite à
l’épreuve dans un très grand nombre de combinaisons
des hypothèses de lecture. Ainsi a progressé le déchif-
frement de l’écriture maya d’Amérique centrale.
L’ensemble le plus remarquable de langues mortes
dont la tradition s’est perdue et dont la connaissance
dépend entièrement de l’interprétation de documents
révélés en grande partie tardivement est constitué par
des langues qui ont été parlées en des temps plus ou
moins éloignés de l’Asie mineure ancienne, langues
dénommées asianiques. L’étude de ces langues fait clai-
rement apparaître les difficultés et les ressources qui
se présentent aux chercheurs dans le cas de semblables
matériaux.
Il est tentant, en présence d’un texte inconnu, mais
lisible, de partir des formes pour présumer le sens en
établissant un rapprochement avec des formes res-
semblantes de langues connues et qui pourraient être
apparentées. Cette attitude, qui se fonde sur des paren-
tés purement hypothétiques, ne peut aboutir qu’à
des hypothèses fragiles, et elle a, en fait, provoqué des
erreurs même là où la parenté présumée s’est confirmée.
B. Hroznq a fait un hardi et fécond déchiffrement du hit-
tite, langue d’un Empire qui florissait en Asie mineure au

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début du IIe millénaire av. J.-C. Soutenant que cette lan-


gue, révélée par des tablettes trouvées à Boghaz-Keuy
en Anatolie, était indo-européenne, il a par exemple
attribué au verbe da- le sens de « donner », en pensant
aux formes ressemblantes du verbe « donner » dans les
autres langues indo-européennes ; l’appartenance indo-
européenne du hittite est un fait acquis, et da- représente
bien en hittite la racine du verbe qui ailleurs a pris le
sens de « donner », mais une équivalence du verbe da-
avec un terme akkadien signifiant « prendre » a montré
que le hittite avait développé un sens différent pour ce
verbe.
L’interprétation peut, au contraire, progresser solide-
ment si les matériaux se prêtent à une démarche inverse,
qui consiste à partir du sens connu d’un texte pour iden-
tifier la valeur de ses éléments. Le cas se trouve réalisé
quand on possède une version parallèle (éventuellement
plusieurs), en langue connue, du texte en langue incon-
nue ; au bilingue proprement dit, document à deux ver-
sions parallèles d’un même texte, il faut joindre diverses
formes de « quasi-bilingues » qui peuvent être égale-
ment d’une grande utilité. L’existence d’un assez grand
nombre de bilingues, et même de trilingues, en Asie
mineure, a facilité l’interprétation des langues asiani-
ques. L’absence presque totale de bilingues rend très
difficile l’étude de la langue étrusque, parlée en Étrurie
avant d’être supplantée par le latin.
Les découvertes du début du XXe siècle ont valu à
la famille indo-européenne l’apport de deux langues
importantes : le hittite déjà signalé, et le tokharien,
connu par des textes découverts au Turkestan chinois.
En outre, l’interprétation du mycénien (voir p. 21-22)
enrichit notre connaissance du groupe hellénique.
On peut attendre beaucoup encore des fouilles qui se
poursuivent, notamment dans le Proche-Orient.

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Les langues vivantes. – Mais un champ beaucoup


plus vaste est ouvert à une documentation d’un autre
type, celle qui vise à réunir des données sur les langues
vivantes.
Des événements politiques ont donné à certaines lan-
gues une importance qu’elles n’avaient pas ; ainsi, en
Union soviétique, en même temps que s’est généralisé
l’enseignement du russe, les langues très diverses de
toutes les populations qui composent l’Union ont été
utilisées pour l’instruction de ces populations, ce qui a
entraîné la publication de descriptions qui, pour beau-
coup de ces langues, faisaient défaut.
On a par ailleurs pris conscience de la nécessité
urgente de certaines enquêtes. Il n’y a pas de temps à
perdre pour sauver de l’oubli les idiomes qui ne sont plus
parlés que par de petits groupes d’individus. Certains
langages disparaissent par suite de l’élimination des
populations qui les parlent. Ainsi, en Amérique, tandis
que certaines langues indiennes comme le kitchoua,
l’aymara et le guarani en Amérique du Sud, conservent
une grande vitalité, beaucoup d’autres sont menacées
d’extinction ou subissent une évolution rapide. On a
évalué approximativement à 15 500 000 le nombre des
Indiens du Nouveau Monde au XVIe siècle, à 12 millions
seulement au XXe siècle, la diminution étant particuliè-
rement sensible en Amérique du Nord. D’autre part,
l’influence des langues européennes (anglais, espagnol,
portugais) transforme sensiblement les langues indi-
gènes qui demeurent vivaces. Pour toutes ces raisons,
il était urgent de poursuivre un travail d’enquête qui a
avancé plus vite en Amérique du Nord qu’en Amérique
du Sud. Ainsi, depuis le siècle dernier, les vastes espaces
de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, ont été explorés
linguistiquement de façon accrue. Mais il reste beau-
coup encore à faire, surtout en Afrique et en Amérique,

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mais aussi en Océanie, où l’étude des langues indigè-


nes a commencé tardivement (Australie, Nouvelle-
Guinée, etc.).
D’autre part, dans des régions où l’unification lin-
guistique est en progrès, par suite de l’évolution sociale,
les parlers locaux cèdent de plus en plus de terrain. On
avait même prévu que l’extinction des patois français
serait réalisée à la fin de ce siècle. Or ceci rejoint une
autre préoccupation de la linguistique moderne. Un
intérêt nouveau a été porté de nos jours à toutes les
variétés de langues. Une langue ne se présente pas
comme un ensemble homogène. Ainsi, la différencia-
tion du français en variétés distinctes comporte certains
aspects apparents : « accents » (du Nord, du Midi, etc.),
ou « mots de pays » ; en réalité, les différences intéres-
sent tous les aspects du langage : prononciation, gram-
maire, vocabulaire. Les divergences peuvent être graves
et rendre impossible l’intercompréhension : un Parisien
ne comprendra pas immédiatement un Limousin par-
lant son « patois ». On emploie plusieurs termes, peu
précis, pour dénommer ces variétés locales : dialectes,
patois, parlers. Sur le terrain, il est impossible de faire
passer des frontières nettes entre les différents par-
lers ; on passe d’un parler à un autre assez nettement
différent, par une série de transitions ; cependant, dans
la mesure où, au morcellement des groupes de popu-
lations, correspond un morcellement linguistique plus
ou moins net, on distingue des dialectes, ensembles de
parlers unis par des traits communs permettant plus ou
moins aisément l’intercompréhension des sujets qui les
parlent. D’autre part, l’importance de ces parlers exerce
souvent une influence sur leur appellation : parmi les
dialectes qui autrefois étaient les langages usuels dans
les provinces françaises, et qui sont aujourd’hui en forte
régression, les dialectes du Midi, à côté de ceux d’où

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est sortie la langue française nationale, ont eu un déve-


loppement littéraire particulier : ce fait leur a donné une
importance spéciale et a valu au « provençal » l’appel-
lation fréquente de langue.
De même, on applique le terme de langues aux lan-
gages nationaux quand ils présentent une unité (cas non
général : il n’y a pas une langue suisse ni une langue
belge), même si entre deux langues nationales les dif-
férences ne sont pas plus considérables (elles le sont
quelquefois moins) qu’entre deux langages placés dans
d’autres conditions sociales et dénommés dialectes. On
parle ainsi de langue tchèque et de langue polonaise,
bien que l’intercompréhension soit possible de l’une à
l’autre.
Des considérations extralinguistiques interviennent
aussi dans les appellations des variétés qui peuvent être
distinguées à l’intérieur des dialectes : on les dénomme
patois, le plus souvent, dans les groupes de populations
rurales ; le terme de parler s’applique, d’une manière
générale, à une variété de langage de petite extension.
Les différenciations locales ne sont pas les seules
en cause. On doit encore étudier le développement des
langues littéraires, techniques, religieuses et de toutes
les variétés qui peuvent se développer en fonction de la
structure des sociétés (voir p. 118 et s.). En enregistrant
dans leur état présent et dans leur variété les langues
vivantes en évolution, on saisit l’amorce de développe-
ments nouveaux ; la littérature, la presse, l’usage parlé
de chaque jour, fournissent à l’observateur attentif de
précieuses indications. L’observation doit être pour le
linguiste une préoccupation constante.
L’étude du langage enfantin bénéficie d’enquêtes
dont certaines ont été menées dans le cadre familial, qui
permet une observation constante de l’apprentissage du
langage. Les relevés de faits ainsi observés et certains

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© Humensis

essais de synthèse, dans ce domaine où collaborent lin-


guistes et psychologues, permettent de parvenir peu à
peu à une connaissance plus précise des stades succes-
sifs par lesquels l’enfant va du vagissement au langage
des adultes.

3. Bilan actuel. – Comment se présente aujourd’hui,


quantitativement et qualitativement, le bilan de ce tra-
vail de documentation ?
Il est difficile de faire la statistique des langues
actuellement connues. La difficulté est d’abord d’ordre
théorique. Le terme de « langue » recouvre une réalité
complexe, et la limite n’est pas aisée à tracer, on l’a vu,
entre langues, dialectes et parlers divers. La notion de
langue, trop flottante, ne permet pas l’utilisation d’un
critère solide, et le concept de parler, qui fait interve-
nir les différenciations de toutes sortes, ne peut servir
de base à un dénombrement. En outre, quel que soit le
critère adopté, les lacunes de notre documentation pour
des domaines vastes et linguistiquement très complexes,
comme l’Afrique et l’Amérique, interdisent un dénom-
brement rigoureux. Les statistiques ne peuvent donc
se fonder que sur une notion flottante d’« idiome »
qui exclut les simples parlers locaux ; on peut alors
considérer comme relativement valables les estima-
tions qui donnent pour l’ensemble du monde de 2 500
à 3 500 idiomes.
Ce nombre réunit des langues dont l’importance
est très inégale. Des statistiques utilisables à la fin du
XXe siècle, il ressort que 25 langues comptent plus de
50 millions de locuteurs (chinois largement en tête, au-
delà du milliard), une quarantaine de 10 à 50 millions.
Le nombre des langues de culture est encore moins
élevé ; il n’existe guère, apparemment, qu’une cinquan-
taine de langues qui aient une littérature, considérable

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© Humensis

ou non ; et les langues importantes à connaître par leur


extension ou leurs productions écrites ne représentent
que la moitié de ce chiffre. Le mouvement des nationa-
lités au XIXe siècle a déterminé l’épanouissement de lan-
gues comme le tchèque. Plus récemment, la création de
la République indonésienne a entraîné l’élaboration, à
partir d’une forme de malais, d’une langue indonésienne
destinée à servir de langue de civilisation à 70 millions
d’individus. La formation de l’État d’Israël a donné un
nouvel essor à l’hébreu. L’hindi semble pouvoir devenir
la langue nationale de l’Inde moderne. En Afrique, le
haoussa et le swahili sont devenus d’importantes lan-
gues de civilisation parlées chacune par plusieurs dizai-
nes de millions d’individus.
Il subsiste peu de langues connues non interprétées.
Les difficultés portent sur les langues éteintes. Dans la
famille indo-européenne, certains problèmes d’interpré-
tation se posent encore ; il a existé, dans la région des
Balkans et de la mer Noire, un groupe thraco-phrygien
qui est mal connu ; la langue thrace n’est directement
attestée que par une courte inscription dont l’interpré-
tation n’est pas sûre. On lit bien aujourd’hui l’écriture
ibérique, mais la langue des Ibères, population installée
dans l’est de l’Espagne et plus haut sur le littoral médi-
terranéen jusqu’au Rhône, avant la conquête romaine,
reste inintelligible. La langue préhellénique de l’île de
Chypre est encore mal interprétée, de même que celles
de certaines inscriptions d’Asie mineure. Le cas le plus
célèbre est celui de l’étrusque : on lit bien l’alphabet
étrusque, mais la connaissance de la langue, en dépit
d’efforts répétés, n’a pas dépassé l’identification de cer-
tains traits généraux de structure et d’assez nombreux
mots. Certaines écritures ne sont pas encore déchiffrées
de façon sûre, malgré des progrès importants : on lit et
interprète maintenant certaines inscriptions de Crète

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© Humensis

(et aussi de Grèce : Pylos, Mycènes), qui datent du


IIe millénaire av. J.-C. et où l’on a reconnu une forme
de grec dite mycénien. Beaucoup de langues disparues
sont connues par des documents très pauvres ; parmi
les nombreuses langues disparues de l’Asie mineure
ancienne, beaucoup sont mal attestées, certaines mal
interprétées.
Notre documentation s’étale très inégalement dans le
temps. La plus ancienne langue écrite que nous connais-
sions est le sumérien, dont les premiers monuments
écrits apparaissent vers 3500 av. J.-C. dans le pays de
Sumer, du sud de Babylone au golfe Persique ; de nom-
breux textes nous font connaître cette langue qui, après
la conquête du pays par des populations sémites parlant
akkadien, a subsisté comme langue savante jusqu’aux
approches de notre ère. L’akkadien est lui-même connu
au IVe millénaire et a dû subsister jusque vers l’ère
chrétienne. L’histoire de l’égyptien commence aussi au
IVe millénaire et on peut suivre l’évolution de la langue
(et en même temps, de son système d’écriture) jusqu’au
néoégyptien ou copte, qui a été concurrencé par l’arabe
dès le VIIe siècle ap. J.-C., et limité progressivement à
l’usage de langue liturgique pour les chrétiens d’Égypte.
L’histoire du hittite et des langues d’Asie mineure qui
en sont proches commence et finit au IIe millénaire.
Par contre, le chinois, connu par des inscriptions du
IIe millénaire et dont les premiers monuments littéraires
remontent au début du Ier millénaire av. J.-C., a pour-
suivi son évolution jusqu’à nos jours et produit la litté-
rature de beaucoup la plus importante de l’Asie. C’est
aussi au début du Ier millénaire av. J.-C. qu’apparaissent
les premiers textes bibliques et les littératures importan-
tes de l’Inde (sanskrit) et du monde grec (poèmes homé-
riques). On peut donc suivre sur une longue période le
développement d’une langue aussi importante pour

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© Humensis

l’histoire de la civilisation que le grec, encore vivant


aujourd’hui. Mais l’histoire d’une langue peut, quelles
que soient son importance et l’abondance des docu-
ments accessibles, présenter des lacunes. C’est le cas du
latin, qui, étendu loin hors de son petit domaine italien
primitif par l’expansion romaine, s’est transformé, dans
les différentes parties de l’Empire, assez profondément
pour aboutir à de véritables langues nouvelles, les lan-
gues dites romanes (essentiellement le français, l’italien,
l’espagnol, le portugais, le roumain) ; ces langues ne
nous sont connues qu’à une date relativement récente,
le premier texte étant un document français du IXe siècle
ap. J.-C. (Serments de Strasbourg) ; les formes de latin
dont elles dérivent sont masquées par la persistance de
l’usage écrit quasi exclusif d’un latin littéraire. Pour
de grands groupes de langues d’Europe, nos documents
ne sont pas très anciens : les premiers textes impor-
tants en langue germanique remontent au IVe siècle,
en slave au IXe siècle ap. J.-C. Mais si ces témoigna-
ges paraissent récents, c’est par comparaison avec ceux
qu’on possède pour d’autres langues de la famille indo-
européenne, comme le hittite, le sanskrit ou le grec.
Leur existence crée pourtant une situation privilégiée si
on met en parallèle la masse beaucoup plus considérable
des langues parlées sur les vastes territoires de l’Afrique,
de l’Amérique, de certaines parties de l’Asie ou dans les
îles de l’Océanie. Là, les documents anciens manquent
presque toujours, l’enquête sérieuse n’ayant commencé
qu’avec le développement des missions religieuses et
surtout des explorations scientifiques depuis le siècle
dernier, et une tâche immense reste à accomplir.
Variable en âge et en quantité, la documentation lin-
guistique est aussi très diverse en qualité.
Les langues connues seulement par des textes ont
l’inconvénient de ne révéler que certains de leurs

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aspects. La littérature latine présente, malgré son éta-


lement dans le temps, une relative uniformité due à
la persistance d’une langue littéraire : le latin parlé,
d’où sont sorties les langues romanes, est ainsi, on l’a
vu, d’un accès difficile ; quelques œuvres seulement
(Plaute, Pétrone notamment) permettent d’en entre-
voir certains traits. En même temps, l’orthographe,
conservatrice, masque l’évolution de la prononciation,
comme elle masque aujourd’hui la prononciation du
français ou de l’anglais. Pour les langues peu attestées,
les textes, généralement des inscriptions, sont souvent
peu variés, et la part des noms propres, peu instructifs,
y est considérable.
En outre, on a vu précédemment quelles difficul-
tés d’interprétation pouvaient présenter les documents
écrits : le système d’écriture, plus ou moins précis, plus
ou moins complètement interprété, laisse subsister des
obscurités sur la langue. D’autre part, pour les langues
dont les textes nous sont connus par des manuscrits
d’âge et de qualité très variables, la linguistique est
tributaire de la philologie, étude des documents écrits
en général et, en particulier, étude des textes et de leur
transmission.
Seules les langues vivantes se prêtent à une enquête
précise et complète par le recours aux sources orales.
Le langage parlé a déjà été observé dans le passé,
mais sans la rigueur nécessaire. Les langues non écri-
tes et aujourd’hui éteintes sur lesquelles des données
ont été recueillies plus ou moins anciennement par la
voie orale, sont ainsi mal connues. Telles les langues
tasmaniennes, qui ont été parlées au sud de l’Austra-
lie dans l’île nommée Tasmanie, et qui, après un demi-
siècle d’élimination progressive des sujets parlants, étaient
complètement mortes vers 1875 : elles ne sont connues
que par des documents très pauvres et très médiocres.

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© Humensis

De nos jours, la connaissance du langage parlé a pris


une importance nouvelle, en particulier par réaction
contre l’image très déformée de la langue que perpétue
souvent une tradition d’enseignement orientée vers la
norme écrite plutôt que vers la réalité parlée ; on s’in-
téresse ainsi beaucoup aujourd’hui aux formes diverses
du français parlé : formes régionales – à distinguer des
parlers locaux du type des patois – ou formes correspon-
dant à des milieux socioculturels déterminés.

II. – Les procédés d’investigation


1. Les enquêtes. – Des enquêtes linguistiques sont
de nos jours activement poursuivies, à la fois pour livrer
à notre connaissance des langues nouvelles, recueillies
dans des régions progressivement explorées, et pour
préciser nos données sur toutes les variétés des langues
existantes.
Des méthodes d’enquête rigoureuses ont été insti-
tuées. Des instructions détaillées sont données aux futurs
enquêteurs, qui ont à leur disposition des questionnaires
linguistiques. Outre les conditions dans lesquelles l’en-
quête doit se faire (formation technique, équipement
matériel, état d’esprit de l’enquêteur, choix des infor-
mateurs, etc.), la notation des renseignements recueillis
exige notamment l’adoption préalable d’un système de
notation phonétique clair, cohérent et pratique.
Le souci de relever des différenciations locales a fait
naître la géographie linguistique.
Bien qu’il ait été précédé de travaux du même
ordre dans le domaine des langues germaniques, c’est
le premier Atlas linguistique de la France, réalisé par
Gilliéron et Edmont (1900-1912), à la suite d’enquêtes
commencées en 1897, et réunissant près de 2 000 car-
tes, qui a donné son essor à la géographie linguistique.

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© Humensis

Plus récemment, l’établissement de cartes linguistiques


a été entrepris dans de nombreux pays. Les études de
géographie linguistique ont pris assez d’importance
pour susciter, dès 1933, une première Bibliographie
de géographie linguistique, de J. Schrijnen. En France
même, un nouvel atlas est en cours de réalisation ; il est
subdivisé en atlas régionaux et on a accru sensiblement
la densité des points d’enquête.
Le travail consiste à réunir, en un nombre de points
aussi grand que possible sur le domaine à étudier, les
réponses à un questionnaire établi d’avance, et à repor-
ter ces réponses sur des cartes séparées pour chaque
fait ; on voit ainsi apparaître les aires des différents faits
de langue qui ont été l’objet de l’enquête : faits phoné-
tiques, morphologiques, syntaxiques ou lexicaux. Ainsi,
dans le domaine du vocabulaire, le nom de l’abeille
présente un grand nombre de variétés : entre é dans le
Nord, représentant le mot apis du latin, et abelho dans
le Midi, on a relevé essette dans l’est, mouche à miel dans
l’Orléanais, avette en Anjou. L’examen de la position
des aires permet de bâtir des hypothèses sur l’histoire de
ces appellations, de leur extension ou de leur élimina-
tion : c’est ainsi que Gilliéron a tenté de reconstituer la
Généalogie des mots qui désignent l’abeille (1918).
Les questionnaires doivent tenir compte des faits de
civilisation. Des parlers de régions agricoles compor-
teront plusieurs termes pour désigner ce que l’homme
de la ville dénomme du terme unique de « meule » ;
l’appellation change selon qu’il s’agit de blé ou de foin,
d’une meule élevée dans le champ ou à la ferme, etc.
Dans une région d’élevage, les termes désignant les
animaux domestiques font intervenir des distinctions
d’âge, de fonction, etc.
À l’intérieur des groupes locaux, il faut tenir
compte des différences sociales et des différences

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entre les générations. L’abbé Rousselot a étudié Les


Modifications phonétiques du langage… dans le patois
d’une famille de Cellefrouin (Charente) à une épo-
que (fin du XIXe siècle) où les vieillards prononçaient
encore le l mouillé, que les enfants ne prononçaient
plus. Les observations de ce type mettent en évidence
le rôle des générations successives dans l’évolution des
faits de langue.
On a tenté d’appliquer la géographie linguistique
aux langues mortes (essais de J. Schrijnen pour l’Italie
ancienne) ; mais les enquêtes, en général, ne peuvent
être ni assez complètes, ni assez précises.

2. L’utilisation des moyens techniques. – Le pro-


grès matériel a doté la linguistique de moyens nouveaux
d’investigation.
La représentation graphique de la parole, par divers
procédés, a permis d’accéder à une connaissance plus
précise de la production des sons. À l’appréciation pure-
ment qualitative et souvent erronée de l’oreille, s’est
substituée une mesure rigoureuse.
La phonétique instrumentale a posé ses principes à
la fin du XIXe siècle. Dans sa leçon d’ouverture du cours
de grammaire comparée au Collège de France, en 1906,
A. Meillet présentait comme « le commencement d’une
petite révolution » l’introduction de la mesure en pho-
nétique. Ce progrès a, en effet, renouvelé les études de
phonétique et entraîné la création de laboratoires spé-
cialisés dans les instituts de phonétique.
L’instrument classique a été le kymographe, qui per-
mettait de capter et d’inscrire les vibrations correspon-
dant aux mouvements des organes, au courant d’air oral
et nasal, aux vibrations du larynx. La palatographie a
eu pour objet de fixer la trace des contacts linguaux sur
des palais artificiels placés dans la bouche des sujets. La

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© Humensis

photographie et la radiographie facilitent aujourd’hui


l’examen des positions et mouvements des organes.
Une nouvelle « révolution » a été au milieu du XXe siè-
cle le développement de la phonétique acoustique ; aux
diapasons et résonateurs du XIXe siècle, l’électroacous-
tique a substitué la combinaison du microphone avec
l’oscillographe cathodique et avec divers systèmes de
filtres. Les tracés sont interprétés au moyen d’analy-
ses mathématiques. Un appareil électronique, conçu
et réalisé aux États-Unis d’abord pour l’éducation des
sourds, a permis de produire des spectrogrammes d’un
grand intérêt pour la phonétique. Ainsi est apparue la
structure acoustique des sons (fréquences et intensités),
sous la forme de spectrogrammes, avec des combinai-
sons d’ombres et de tracés qui donnaient de chaque
son une image caractéristique. On a même réalisé la
synthèse du son à partir de ces spectrogrammes par un
processus inverse, ce qui permet des expériences sur
les conditions d’intelligibilité des sons. Ainsi est née
une véritable phonétique expérimentale, qui a complété
l’ancienne phonétique instrumentale, dite elle aussi,
mais abusivement, expérimentale. Le développement
du matériel électronique et de l’informatique apporte de
plus en plus de moyens d’investigation et d’analyse.
Enfin, la parole humaine a pu être enregistrée, conser-
vée et reproduite, au moyen du phonographe et ensuite
du magnétophone. On a pu constituer ainsi des archives
de la parole.
Dans le domaine du lexique, le recours à des moyens
mécanographiques a facilité grandement les dépouille-
ments et les enquêtes. Ces moyens sont exploités, en
France, par des centres de recherche du CNRS (ainsi
celui qui a élaboré le Trésor de la langue française à
Nancy).

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3. La statistique en linguistique. – Les linguistes


tendent de plus en plus à développer le recours à la
numération et l’usage des statistiques dans l’étude de
tous les faits de langue.
Les appréciations purement qualitatives ou vague-
ment quantitatives (indications de fréquence ou de
rareté) ne suffisent pas. La numération intéresse tous
les aspects du langage : de la phonologie (nombre et
fréquence des phonèmes dans une langue donnée) à la
syntaxe (par exemple, fréquence relative des différentes
dispositions possibles dans la phrase pour les éléments
constituants), au lexique (des dénombrements en mon-
trent l’extension, liée aux besoins auxquels le vocabu-
laire doit répondre) et à la stylistique, qui a cherché à
prendre pour base, dans l’appréciation des faits indivi-
duels, des statistiques de fréquence des différentes réa-
lisations possibles dans la langue.
Certains besoins ont développé l’intérêt pour les sta-
tistiques : préparation de langues auxiliaires internatio-
nales, souci de simplifier pour leur diffusion des langues
d’Europe (anglais, français) dont l’usage a gagné des
territoires où se parlent des langues indigènes diverses :
si le basic english a reçu surtout des fondements logi-
ques, le français élémentaire a été déterminé par une
méthode statistique.
Il faut également signaler l’intérêt croissant des lin-
guistes pour la théorie de l’information. Tout message
contient une certaine quantité d’information, variant
selon la probabilité, la prévisibilité des éléments qu’il
comporte. Or la probabilité des signes linguistiques
est liée à leur fréquence : plus grande est la fréquence,
dont la probabilité d’un élément (mot, unité phonique),
moins il est informatif. La tendance de la langue à l’éco-
nomie consiste à tirer du minimum d’effort le maximum
d’information.

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Enfin, dans le développement contemporain d’une


« linguistique mathématique », intervient l’application
de la logique mathématique, dont les systèmes formels
sont utilisés pour la formalisation de la grammaire.
Celle-ci a été stimulée par les travaux menés en vue de
la traduction automatique par le moyen de machines à
traduire ; ils n’ont conduit qu’à des résultats décevants,
mais le recours de plus en plus fréquent aux ordinateurs
pour les recherches linguistiques a développé l’intérêt
pour la formalisation.

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Chapitre II

LA LINGUISTIQUE DESCRIPTIVE

La linguistique descriptive a pour but la description


de tous les langages que la recherche peut atteindre.
Il ne suffit pas d’accumuler des matériaux informes.
Une langue est un système dont il faut saisir l’économie
et une institution dont il faut définir le cadre. Ni l’étude
historique, ni l’étude typologique d’une langue ne sont
sérieusement réalisables sans une description exacte et
précise. Les bonnes descriptions ne sont possibles que si
la linguistique descriptive prend conscience de tous les
aspects de son objet et se donne, pour l’approcher, une
méthode rigoureuse.
Il a existé une tradition descriptive liée à l’état pré-
scientifique de l’étude des langues. C’est sur des bases
logiques que les grammairiens de l’Antiquité gréco-
romaine ont analysé le grec et le latin. La langue est
apparue comme un instrument logique se modelant sur
des catégories universelles de la pensée ; il en résultait
que toutes les langues pouvaient être décrites selon le
même schéma. La continuité de l’enseignement du latin
en Occident et la persistance de la grammaire générale
jusqu’à l’époque moderne ont maintenu une méthode
descriptive fausse, qui a défiguré la réalité de langues
comme le français. L’enseignement de la grammaire
française reste profondément marqué, malgré les pro-
grès de la linguistique, par cet état d’esprit. Un Français
pourvu d’une bonne instruction est généralement inca-
pable de dire combien sa langue compte de voyelles et

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de consonnes, ou comment elle marque l’opposition des


genres et des nombres ; il répond par des considérations
orthographiques à des questions qui portent sur des faits
de structure ; et il ne peut concevoir qu’il existe des
langues qui ne fassent pas la distinction du nom et du
verbe.
Quand il s’agit de décrire les langues non indo-euro-
péennes de types très divers dont on peut maintenant
avoir une bonne connaissance, le choix s’impose d’une
méthode descriptive fondée uniquement sur des bases
linguistiques. Certaines langues non indo-européennes
ont bénéficié d’une tradition grammaticale indigène qui
s’appuyait sur le sentiment de la langue chez les sujets
parlants. Mais, en présence de langues nouvellement
découvertes, ou qui n’ont fait l’objet d’aucune descrip-
tion valable, l’analyse n’est guidée par aucune connais-
sance préalable.
La linguistique descriptive poursuit en permanence
la discussion de ses méthodes. Du moins peut-on formu-
ler quelques principes, en fonction des caractéristiques
générales des langues.

I. – Les caractéristiques d’une langue


Une description est une étude synchronique portant
sur un état de langue donné à un moment donné, état
défini par des caractères externes et internes.

1. Caractères externes. – Les langues se définissent


d’abord par certains caractères externes, en fonction des
groupes sociaux qui les parlent, et qui déterminent l’ex-
tension de leur domaine, la nature des fonctions de rela-
tion qu’elles assument, leur fractionnement en un plus ou
moins grand nombre de variétés internes, leur lien avec
certaines formes de civilisation matérielle et morale.

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© Humensis

Il y a des langues nationales, les seules dont on


puisse délimiter l’extension avec précision, parce que
leurs limites correspondent à des limites politiques. En
tant que langue nationale, le français a pour limites cel-
les du territoire occupé par la nation française ; encore
la situation est-elle compliquée par la présence de
Français hors du territoire français proprement dit. Une
même langue peut être commune à plusieurs nations :
l’anglais est la langue nationale de la Grande-Bretagne
et des États-Unis. Une même nation peut avoir plusieurs
langues : ainsi la Belgique et la Suisse.
Mais l’existence d’une langue nationale n’exclut
pas la présence de variétés régionales plus ou moins
divergentes. On a vu l’importance et la complexité des
notions de dialecte, de patois, de parler. Quelquefois une
partie de la nation parle une langue totalement distincte
des variétés de la langue nationale : ainsi, en France,
la Bretagne possède l’ensemble de parlers dénommé
breton, langue celtique qui se parle encore à côté de la
langue nationale.
Il est donc très difficile de délimiter le domaine géo-
graphique d’un langage ; il faut également tenir compte
de l’existence de sujets bilingues. Le dénombrement des
sujets parlant une langue n’est pas moins difficile.
Les divisions religieuses peuvent se manifester sur le
plan linguistique ; le judéo-allemand ou yidich, parler
germanique qui a été d’abord celui des Juifs d’Allema-
gne, est devenu le langage commun aux communautés
juives disséminées de la Baltique à la mer Noire et s’est
même trouvé transporté aux États-Unis.
Dans les cas où les communications s’établissent
entre des groupes linguistiquement très divers, on
assiste au développement de langues de relation dites
aussi langues de communication, ou langues véhiculai-
res. Il peut y avoir adoption de la langue ordinaire d’un

33
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des groupes en relation, ou bien utilisation de langages


plus ou moins rudimentaires. Même dans le premier
cas, il y a généralement simplification de la langue dans
l’usage parlé commercial : ainsi pour le malais qui sert
de langue commerciale dans le Sud-Est asiatique.
C’est un anglais à grammaire simplifiée et à vocabu-
laire phonétiquement déformé qui a fourni la base du
pidgin-english (pidgin = business déformé : « anglais des
affaires ») constitué en Extrême-Orient et où se mêlent
des éléments divers, chinois notamment. Il s’est formé
des « pidgins » dans diverses régions du monde : ainsi
le beach-la-mar (ou biche-lamar, bêche-de-mer, terme
d’origine obscure) du Pacifique, mélange d’anglais,
de malais, etc. La colonisation européenne, quand elle
s’est accompagnée d’une importation de nègres d’Afri-
que dans les pays colonisés, a entraîné la constitution
de langues créoles à base de français, d’espagnol, etc.,
déformés, langues parlées à la fois par les colons et par
leurs esclaves noirs. On donne le nom de sabir ou de
lingua franca (termes qui à l’origine s’appliquaient à
des langages à base d’éléments romans, surtout italiens,
utilisés jadis sur les côtes méditerranéennes) à des lan-
gages de relation qui n’ont qu’un vocabulaire réduit et
une grammaire très rudimentaire. On parle aussi de jar-
gons commerciaux, notamment dans certaines régions
d’Amérique : mobilien ou chinook de l’Amérique du
Nord, dont le vocabulaire de base est fait d’éléments
indiens.
Il faut encore distinguer les langages particuliers des
différentes catégories sociales, plus ou moins différen-
ciés selon les sociétés (éventuellement langages de cas-
tes, de sociétés secrètes, langages distincts des hommes
et des femmes).
Certains groupes se différencient en utilisant des
argots à vocabulaire particulier, qui ont été définis

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© Humensis

(M. Cohen) comme des « langages parasites » ; il existe


aussi des « prolongements du langage normal » nécessi-
tés par des besoins particuliers : ainsi les langues tech-
niques. Les caractères particuliers des langues littéraires
ont été déjà signalés. M. Cohen a proposé d’employer le
terme de langues « en conserve » dans des cas comme
celui du latin, maintenu dans des emplois importants à
l’état figé après sa disparition comme langue vivante.
Enfin, un cas particulier est celui des langues fabri-
quées pour un usage international, comme l’espéranto ;
leur condition de langues artificielles et auxiliaires leur
donne une place spéciale.

2. Caractères internes. – Toute langue se compose


d’éléments qui se répartissent sur plusieurs plans.
a) Sons et phonèmes. – L’aspect matériel d’une lan-
gue se présente comme une combinaison de sons qui
résultent, en général, de la vibration de l’air venant des
poumons dans la respiration. Certaines langues utilisent
aussi des clics, produits sans participation de la respira-
tion, par une sorte de succion.
L’émission d’une grande variété de sons est rendue
possible par le jeu combiné et très complexe des cor-
des vocales, du voile du palais, de la luette, de la lan-
gue, de la mâchoire inférieure, des lèvres. Les cordes
vocales, sortes de lèvres à tissu élastique, prennent dans
le larynx des positions variables ; elles peuvent s’ap-
pliquer contre les parois, ou se rapprocher, diminuant
le passage de l’air, ou entrer en vibration et agir par
là sur la colonne d’air, y déterminant des vibrations
périodiques d’où résulte un son musical, le ton laryn-
gien. L’appareil vocal comporte, outre ce renforça-
teur, des résonateurs constitués par des cavités dont le
volume et la forme varient en fonction de la position
des organes qui entrent en jeu : principalement la cavité

35
© Humensis

pharyngo-buccale, compartimentée en chambres varia-


bles, et la cavité nasale, obstruée si le voile du palais se
relève.
La phonation ou émission des sons est donc réglée
par des facteurs nombreux qui déterminent pour les sons
certains traits distinctifs.
Dans le cadre de la syllabe se définissent des éléments
dont les fonctions sont complémentaires, les voyelles et
les consonnes. Il y a ouverture, plus ou moins grande,
du canal par où passe l’air dans la production des voyel-
les et divers modes de fermeture plus ou moins poussée
dans la production des consonnes. Il y a une zone fron-
tière qui explique qu’on parle de semi-voyelles : une
légère modification de l’articulation entraîne, pour les
voyelles les plus fermées, une réalisation consonanti-
que : ainsi la lettre i note-t-elle une voyelle (i) dans cil,
mais une consonne (y) dans aïeux (ayö) ou bien (byẽ).
Les voyelles et généralement les semi-voyelles sont
sonores, c’est-à-dire que leur émission comporte une
vibration des cordes vocales. Les consonnes peuvent
être sonores ou sourdes (pas de vibrations des cordes
vocales) : t est sourd, d est son correspondant sonore.
Les sons des voyelles ont des qualités spécifiques
ou timbres, en fonction des modifications qui affectent
l’appareil vocal : positions combinées de la langue (qui
reste à plat ou se relève plus ou moins vers l’avant ou
vers l’arrière du palais) et des lèvres (position neutre,
rétractée, avancée). On distingue notamment des degrés
d’aperture, c’est-à-dire d’ouverture (du canal laissé
libre), et des régions d’articulation (suivant la région du
palais vers laquelle la langue s’élève plus ou moins). On
parle de voyelles ouvertes ou fermées (e est ouvert dans
père, fermé dans dé), de voyelles d’avant ou antérieu-
res, prépalatales (ou, à tort, palatales), et de voyelles
d’arrière, ou postérieures ou postpalatales ou vélaires ;

36
© Humensis

i est une voyelle antérieure, u, c’est-à-dire la voyelle


notée en français ou, est une voyelle postérieure, articu-
lée avec avancement et arrondissement des lèvres : on
parle en ce cas de voyelles arrondies.
Il faut tenir compte de la hauteur musicale, dont les
variations, appelées tons, peuvent affecter l’émission
d’un même timbre vocalique et jouer un rôle très impor-
tant (voir p. 106).
Pour les consonnes, le classement tient compte des
régions ou des points d’articulation avec plus de préci-
sion : si le canal est fermé plus ou moins complètement
par rapprochement des lèvres, l’articulation est labiale
(p, b, m) ; s’il l’est par application de la pointe de la
langue contre les dents supérieures, les gencives, ou le
sommet du palais dur, on distingue, suivant le point d’ar-
ticulation, des dentales (t, d), des alvéolaires, des céré-
brales ou cacuminales (de cacumen, en latin « sommet »
du palais dur) ; s’il y a rapprochement d’une partie plus
ou moins centrale ou postérieure de la langue vers une
partie variable du palais, l’articulation est palatale, soit
prépalatale (à l’avant), soit médiopalatale (au milieu),
soit postpalatale ou vélaire (à l’arrière – on dit à tort
gutturale) ; les laryngales sont articulées dans le gosier.
Les consonnes ont des modes d’articulation variés :
fermeture momentanément complète ou occlusion et
bruit à l’explosion brusque qui libère le souffle : occlu-
sives (p, t) ; fermeture d’abord complète, puis mainte-
nue incomplètement : affriquées (ts, qui est mieux noté
ts) ; fermeture incomplète plus ou moins prolongée :
constrictives ou spirantes ou continues (f), désignées
dans certains cas par le bruit qui en résulte : sifflantes 
(s, z), chuintantes (š, écrit ch en français : roche) ; une
fermeture partielle continue avec mouvements particu-
liers de la langue produit des liquides du type l, dont on
rapproche le type r, parfois à battements (r roulé).

37
© Humensis

Certains traits particuliers peuvent marquer l’articula-


tion des consonnes, qui seront dites aspirées (léger souffle
accompagnant le relâchement), mouillées (léger flotte-
ment dû au rapprochement du dos de la langue vers le
palais), glottalisées (accompagnement d’une certaine arti-
culation glottale).
Il y a des distinctions communes aux consonnes et
aux voyelles : elles sont orales si l’air est émis unique-
ment par la bouche, nasales s’il y a une émission impor-
tante par le nez (ainsi pour les consonnes m, n et pour
des voyelles telles que ã, noté an ou en en français, ou
õ noté on) ; selon la durée de la tenue des organes au
point d’articulation, on parle de différences de quan-
tité : voyelles et consonnes présentent des variétés lon-
gues ou brèves.
Le classement esquissé ici est fondé sur les articula-
tions. Les recherches modernes en ont montré les faibles-
ses : il néglige le caractère mouvant des articulations, les
phénomènes de compensation (même effet acoustique
obtenu par des moyens articulatoires différents), etc. On
peut envisager un autre classement, d’ordre acoustique.
On sait depuis longtemps que les qualités acoustiques
propres des voyelles (sons musicaux) et des consonnes
(bruits) correspondent à certains traits de structure acous-
tique. Grâce aux techniques modernes d’analyse (voir
p. 27-28), on parvient progressivement à préciser ces
traits et à en tirer les principes d’une classification nou-
velle des sons.
D’autre part, les unités phoniques que décrit la phoné-
tique générale sont des abstractions ; dans la réalité, les
sons se groupent dans des mots qui ne sont eux-mêmes
que les éléments constitutifs de chaînes parlées, et la réa-
lisation de chaque son est en partie conditionnée par la
nature des sons voisins ; ainsi, en français k a une arti-
culation sensiblement différente (les appareils utilisés en

38
© Humensis

phonétique instrumentale font apparaître la différence)


dans cave (devant un a d’articulation antérieure), dans cas
(a d’articulation postérieure), dans cou (voyelle vélaire
u) ; dans papa, le second p est articulé en général plus
faiblement que le premier, parce qu’il est placé entre deux
voyelles et que la fermeture nécessaire à l’articulation de
l’occlusive p s’est relâchée entre les temps d’ouverture
correspondant à l’émission des deux voyelles, sous l’effet
du principe du moindre effort. Mais l’intention du sujet
parlant est d’articuler un p et il ne se rend pas compte qu’il
articule autre chose qu’un véritable p occlusif, si on ne
lui donne pas le moyen de prendre conscience de ce fait.
Dans le cas du k cité précédemment, il en est de même ;
et comme les variétés de k sont liées chacune à des condi-
tions d’entourage spécifiques, l’ensemble des variétés de
k constitue un son distinctif unique k ; ce son est distinctif
en tant qu’il est le support matériel de la distinction entre
deux mots tels que cas et gars, c’est-à-dire ka et ga avec
un a de même nature, ou cou et goût, etc.
Ces sons distinctifs sont dits phonèmes ; ce sont les
unités constitutives du système phonologique d’une lan-
gue ; les réalisations phonétiques de cette langue admet-
tent beaucoup plus de variété.
Les systèmes phonologiques sont inégalement riches.
Exemples :
Voyelles : Exemple de système pauvre : eskimo : i, a, u.
Système riche : français : « système minimum » commun aux
différentes régions et couches sociales (d’après A. Martinet) pour
les voyelles orales :

39
© Humensis

et il faut ajouter les nasales : ẽ ö˜ õ


et il faut ajouter les nasales : ã
ẽ et ö tendant d’ailleurs à se confondre (ẽ dans brin, ö˜ dans
brun).
Consonnes : Système pauvre : les langues polynésiennes en
général, et particulièrement le tahitien dont le système est le suivant
(d’après A. Sauvageot) :
occlusives : p t nasale : m n
constrictives : f liquide : r
v h semi-voyelles : w y

Système riche : yokouts, langue indienne de la famille pénoutia,


en Amérique du Nord (d’après S. Newman) :
Occlu- Affri- Spi- Na- Li- Semi-
sives quées rantes sales quides voyelles
Labiales p p‛ p’ m m’ w w’
Dentales t t‛ t’ ţ ţ‛ ţ’ s n n’ l l’
Cacuminales t t‛ t’ y y’
Prépalatales č č‛ č
Palatales k k‛ k’
Glottale-
laryngale

La description du phonétisme d’une langue doit éga-


lement inclure l’étude des groupements de phonèmes,
qui sont plus ou moins complexes et plus ou moins
stables : groupes de consonnes tels que bl, fr, etc. Les
groupements qui apparaissent comme les unités compo-
santes des mots sont les syllabes, qui ont des structures
variables et donnent lieu à des études de constitution
syllabique. En outre, divers accidents phonétiques peu-
vent se produire dans le cours du débit, en particulier
des actions d’assimilation et de dissimilation. Des pho-
nèmes contigus ou plus ou moins proches peuvent, par
influence de l’articulation de l’un sur l’articulation de
l’autre, prendre des caractères communs et même deve-
nir identiques : c’est l’assimilation, comme dans absent

40
© Humensis

prononcé apsent, avec b assourdi en p devant s sourd.


L’action inverse est la dissimilation : ainsi dans le cas de
corridor prononcé colidor (on évite la répétition d’une
articulation dans le même mot : le second r dissimile
le premier). Ces actions déterminent dans l’aspect des
mots des changements accidentels qui peuvent s’impo-
ser, comme on le constate souvent en linguistique histo-
rique (voir p. 70-71).
Des variations de hauteur et d’intensité intervien-
nent aussi dans le cours du débit ; on a vu le rôle du
ton dans l’émission des voyelles ; mais les phénomènes
prosodiques, qui sont fondés sur ces variations, jouent
à des niveaux autres que celui des fonctions distincti-
ves de la phonologie : l’accent (à dominante d’inten-
sité ou de hauteur) organise la chaîne parlée en unités
accentuelles successives en rapport avec la syntaxe de
l’énoncé ; l’intonation présente des schémas qui varient
en fonction des types d’énoncés (assertion, interroga-
tion, exclamation, ordre) et de la façon dont le locuteur
organise l’information qu’il veut faire passer dans le
message (voir p. 50-51).

b) Le lexique. – Le matériel phonique d’une langue


sert à la constitution de mots. L’ensemble des mots
d’une langue constitue son vocabulaire ou lexique ;
l’étude des significations qui s’y expriment et de leur
évolution fait l’objet de la sémantique. Le lexique est
souvent composite, et se modifie rapidement par acqui-
sition ou abandon de termes. Ainsi, le lexique du fran-
çais comporte, à côté des termes qui appartiennent à la
langue depuis une époque reculée (mots hérités du latin,
emprunts germaniques anciens, etc.), des termes qui
s’y sont introduits beaucoup plus récemment et qui ont
été plus ou moins adaptés quant à la prononciation et à
l’orthographe ; redingote (attesté depuis le XVIIe siècle)

41
© Humensis

est une adaptation à la fois phonétique et graphique de


l’anglais riding-coat ; football est prononcé futbol ou
futbal, ce qui représente, même dans le premier cas, une
adaptation au phonétisme français, mais conserve l’or-
thographe anglaise. D’autre part, le vocabulaire d’une
même langue comporte des registres variés : termes
« vulgaires » ou « choisis », langues techniques, langue
poétique, etc. Les emprunts peuvent être plus nombreux
et homogènes pour certaines couches de vocabulaire :
ainsi les termes anglais dans le vocabulaire sportif
français.
Un lexique comprend, à côté des « mots » (père,
table, parler, etc.), des instruments de formation (de
dérivation) qui ont servi à constituer des ensembles de
mots et qui servent encore plus ou moins à constituer
de nouveaux termes : ainsi les suffixes et préfixes du
français : -iste (artiste, dentiste, étalagiste, etc.) ; -tion
(réparation, fondation, finition) ; -able (aimable, secou-
rable, périssable) ; dé- (défaire, déranger) ; ex- (expor-
ter, expurger), etc.
Dans certaines langues, la formation des mots pré-
sente des aspects plus complexes. En français, loger,
logement, logeable, logeuse sont bâtis sur un élément
radical log- (lož-) constant ; mais en indo-européen les
alternances (voir p. 46-47) intervenaient aussi pour la
formation des mots, d’où en grec, par exemple, témō
« je coupe », tómos « coupure » (alternance tem/tom).
Quelquefois des mots pleins s’associent dans certai-
nes conditions pour constituer des mots composés : fran-
çais porte-plume, allemand Wehrmacht « force (Macht)
de défense (Wehr) » : c’est la composition.
La masse d’un lexique peut se répartir en catégories
variables. La distinction du nom et du verbe n’est pas un
fait morphologique général ; elle est nette dans les lan-
gues indo-européennes, mais en chinois, par exemple,

42
© Humensis

un même mot invariable est employé pour désigner


aussi bien une chose qu’une action correspondante. Les
parties du discours se présentent donc de façon très dif-
férente selon les langues.
Dans certaines langues, les objets sont répartis en
classes (par exemple : êtres humains, liquides, végétaux
ligneux, végétaux herbacés, etc.) ; la distinction des
genres (masculin, féminin, neutre) est un fait du même
ordre. Comme ces classes et genres se reconnaissent à
des marques morphologiques distinctes, leur étude entre
dans le cadre de la morphologie traditionnelle, de même
que l’étude des nombres (singulier, pluriel, et éventuel-
lement d’autres distinctions, duel pour un groupe de
deux, triel pour un groupe de trois, ainsi que le collec-
tif), bien que ces notions soient liées à la désignation
des objets et intéressent donc le lexique.
La masse d’un lexique est plus ou moins considérable.
Le Dictionnaire de l’Académie française, qui ne comprend
pas les termes techniques, réunit environ 35 000 mots ;
mais on a estimé que 500 ou 600 mots suffisent à assurer
la communication nécessaire aux besoins essentiels.

c) Le système grammatical. – Chaque langue a


une grammaire ; au sens le plus large, la grammaire
embrasse l’ensemble des éléments constitutifs d’une
langue ; en un sens plus restreint, la grammaire est l’en-
semble des marques, c’est-à-dire du matériel qui sert à
marquer des oppositions et relations variées entre les
notions exprimées par les mots du lexique assemblés
dans des phrases. Certaines oppositions intéressent, on
l’a vu, le lexique : ainsi les oppositions de classes ou
de genres ; mais il suffit qu’elles s’expriment par des
marques, des éléments caractéristiques, pour qu’elles
entrent dans le cadre de la morphologie, étude de ces
marques ou morphèmes (grec morph « forme »). Ces

43
© Humensis

oppositions intéressent des notions très variées : nom-


bre, genre, situation dans le temps, rôle actif ou passif à
l’égard de l’action, relation aux personnes, etc. D’autre
part, les marques grammaticales spécifient les relations
entre les éléments constitutifs des énoncés.
Ainsi, dans la phrase française : Les grands arbres du
bois ont été abattus par le bûcheron, on reconnaît cinq
éléments lexicaux désignant des notions : grand, arbre,
bois, abattre, bûcheron. Mais les notions qui s’expri-
ment dans cette phrase sont spécifiées sous certains
rapports : pluriel (les grands arbres) par opposition au
singulier (le grand arbre) ; passif (ont été abattus) par
opposition à l’actif (ont abattu), et en même temps fait
accompli par opposition au passé répété ou vu dans son
déroulement (étaient abattus), au présent (sont abat-
tus), ou au futur (seront abattus) ; on parle alors de
catégories grammaticales du nombre, de la voix, du
temps ; ce sont les notions qui s’expriment au moyen
des morphèmes (les pour le pluriel par opposition à le,
et liaison -z- dans grands arbres, par opposition à la
liaison -t- dans grand arbre). Les morphèmes servent
aussi à traduire des notions d’un autre ordre : les rela-
tions entre les éléments de la phrase. Ainsi par, mot-
outil dit préposition, introduit le complément bûcheron
dont il marque la fonction d’agent du « procès » abattre.
Ici la marque est donc d’une autre espèce, et en même
temps les oppositions ont un caractère beaucoup moins
simple : à par répondent des prépositions nombreuses :
à, de, avec, devant, etc. La constitution des phrases
est l’objet de la syntaxe, qui étudie à la fois l’organi-
sation de la phrase simple réduite à une proposition
unique comme dans l’exemple cité, et l’organisation
de la phrase complexe qui réunit plusieurs propositions
(il me dit que les grands arbres…). Les relations syn-
taxiques peuvent se traduire par des marques du même

44
© Humensis

type que celles des catégories telles que nombre, genre,


voix, etc. (Voir plus loin la flexion.)
Les catégories grammaticales sont très variables sui-
vant les langues. Nous opposons en français un singulier
et un pluriel, dans la catégorie du nombre ; mais l’op-
position de nombre peut comporter d’autres degrés : le
grec ancien conservait (avec tendance à l’élimination) un
duel, pour les groupes de deux : ho lúkos « le loup », t
lúkō « les (deux) loups », hoi lúkoi « les loups ». L’indo-
européen avait, en face de l’indicatif, à la fois un sub-
jonctif, exprimant la volonté et l’éventualité, un optatif
exprimant le souhait et la possibilité, et un désidératif
marquant le désir ou l’intention. En latin, il ne subsiste
qu’un subjonctif en face de l’indicatif : le glissement des
valeurs (des formes de subjonctif ayant fourni un futur à
l’indicatif, des formes d’optatif ayant reçu des emplois
du subjonctif) s’y traduit par une simplification des
oppositions.
On voit ainsi se définir d’une manière spécifique,
dans chaque langue, des fonctions associant des notions
à des moyens d’expression. Les notions sont les caté-
gories grammaticales, les moyens d’expression sont les
procédés morphologiques. Ceux-ci sont également très
variables selon les langues.
Les éléments de base, qui appartiennent au lexique
et qui portent les marques, sont dits, d’une manière
générale, éléments radicaux. Ils ne se présentent pas
toujours avec la même structure et les termes dont on
les désigne varient. Dans une langue comme le français,
on parle d’un radical chant- du verbe chanter parce que
chant- est l’élément commun de (je) chante, (nous)
chantons, (je) chantais, etc. ; mais on peut rapprocher
de chanter des formes telles que chanson ou cantatrice
qui se relient par le sens et plus ou moins par la forme
au radical chant- : en fait, il y a là un ensemble de mots

45
© Humensis

qui se relient à un radical latin can- (verbe canō « je


chante »). Ce radical latin can- représente un élément
lexical indo-européen kon au-delà duquel on ne peut pas
pousser l’analyse ; cet élément est caractérisé par deux
consonnes entre lesquelles peut apparaître une voyelle ;
ici la voyelle manque au départ dans la formation du
verbe latin cité : il y a « degré réduit », avec dévelop-
pement entre les deux consonnes d’un timbre vocalique
d’appui qui aboutit à a de can- ; le même type de struc-
ture s’observe dans l’ensemble des éléments lexicaux
indo-européens les plus simples auxquels puisse aboutir
l’analyse ; on parle alors de racine. Le sentiment de la
racine est plus ou moins net dans les langues ; le déve-
loppement qui a abouti au français a pratiquement fait
disparaître le sentiment de la racine ; on ne peut parler
que de radicaux, en tenant compte, toutefois, du rap-
prochement qui s’établit entre des radicaux plus ou
moins voisins par la forme et par le sens, constituant
des « familles de mots ». Dans les langues sémitiques,
les racines sont très apparentes.
Les procédés morphologiques se répartissent en types
divers qui sont plus ou moins combinés dans la consti-
tution des formes d’une même langue. Les marques
peuvent être des modifications des éléments radicaux
(alternances) ; quand ce sont des éléments variables
adjoints (cas très fréquent), on leur donne le nom géné-
ral d’affixes ; suivant la position, les affixes sont dits
préfixes (préposés), suffixes (postposés), infixes (insé-
rés) ; les deux premières catégories sont de beaucoup
les plus représentées.
1) Alternances. Les alternances sont des jeux d’op-
positions au sein d’éléments morphologiques partielle-
ment variables dans des conditions déterminées.
Ainsi, une même racine indo-européenne men- peut
se présenter dans des formations différentes sous les

46
© Humensis

formes men, mon, mn ; on parle alors d’un degré e, d’un


degré o (c’est-à-dire d’un degré plein avec voyelle e
ou o) et d’un degré réduit ou zéro (pas de voyelle) ;
cette « alternance vocalique » était un procédé morpho-
logique essentiel en indo-européen ; il en reste des tra-
ces plus ou moins importantes : ainsi dans les variations
de vocalisme des verbes forts de l’allemand : brechen
« casser », prétérit brach, participe passé gebrochen.
Ces exemples montrent des alternances dans des raci-
nes : c’est un procédé fréquent dans les langues où la
racine est apparente. Exemple pour l’arabe classique,
racine ad « tuer » : qatala « il a tué » (a – a), ya-qtulu
« il tue » ou « tuera » (zéro – u), qutila « il a été tué »
(u – i), qātilun « celui qui tue » (ā – i).
Les alternances peuvent également affecter les
consonnes, ou l’accent de hauteur ou d’intensité, dont
la place peut varier.
2) Adjonction d’éléments variables. – Les marques
grammaticales peuvent être des éléments adjoints, de
façon variable, aux racines ou aux radicaux.
Quand ces éléments n’ont pas d’existence autonome
et se présentent comme la finale nécessaire et alternante
des mots, on leur applique la dénomination de désinen-
ces, c’est-à-dire de terminaisons, et le jeu de ces élé-
ments constitue la flexion des mots où ils apparaissent.
La flexion était un procédé général en indo-européen,
et les langues du groupe l’ont plus ou moins conservé ;
le latin avait une flexion à six cas dans les noms, pour
marquer différents rapports : ainsi, un mot tel que domi-
nus « maître » se présente comme un ensemble de for-
mes fléchies à désinence variable : dominus, domine,
dominum,  dominī,  dominō (forme unique pour deux
cas qui se différencient dans d’autres types de mots),
et une série analogue au pluriel. Cet ensemble de for-
mes fléchies représente une des déclinaisons des noms

47
© Humensis

en latin, où il existe d’autres séries correspondantes de


morphèmes matériellement différents, mais de fonction
identique. La conjugaison des verbes présente aussi des
types divers.
D’autre part, ces morphèmes sont polyvalents,
c’est-à-dire qu’un morphème unique représente plu-
sieurs marques : une forme comme bonārum de l’ad-
jectif latin « bon » est définie par le morphème arum
comme un génitif (cas du complément de nom en
général), comme un pluriel (le singulier correspondant
serait -ae) et comme un féminin (accordé avec un nom
au génitif masculin pluriel, l’adjectif aurait la forme
bonōrum).
Le procédé subsiste partiellement en français : le pré-
sent de l’indicatif d’un verbe comme parler offre trois
formes (avec des distinctions complémentaires pure-
ment graphiques) : parle (-s, -nt), c’est-à-dire phonéti-
quement parl(ə),  parlons  (parlõ),  parlez  (parle). Ceci
définit un jeu de trois désinences : zéro (ou ə)/õ/e, ajou-
tées à un radical parl-. Mais, en même temps, le jeu des
pronoms-sujets (je s’opposant à tu et à il, etc.) complète
et précise les oppositions.
Quand les éléments variables sont des affixes plus
nettement isolables que les désinences, et plus indivi-
dualisés (monovalents), par suite susceptibles d’être
accolés en nombre plus ou moins grand dans un même
mot, on parle d’agglutination.
Ainsi en hongrois : ház « maison » ; házak « mai-
sons » ; házban « dans (la) maison » ; házakban « dans
(les) maisons ».
En eskimo, la suffixation est très poussée et il en
résulte des mots très longs, conglomérats d’éléments
accessoires très variés, accolés à un élément lexical de
base ; les mots-phrases sont fréquents.

48
© Humensis

. . . . .
Exemple : qasuiiγsaγβiγs aγsiññitluinaγnaγpuq1, « on
n’a absolument pas réussi à trouver un lieu de repos » :
mot-phrase où neuf éléments sont successivement suf-
fixés à qasu- « être fatigué ».
Un autre mode d’utilisation d’éléments accessoires
est représenté par le type dit analytique dont le fran-
çais fournit un exemple : le procédé consiste à utiliser
comme morphèmes des mots-outils sans accent propre,
et pouvant être plus ou moins séparés des mots auxquels
ils s’adjoignent par des éléments interposés.
Soit en français : je prends, prononcé žəprã ou šprã,
qui ne se distingue de la deuxième personne tu prends
(tüprã) que par le pronom sujet préposé žə- ou š-/ tü-.
L’orthographe masque la réalité en séparant ces pro-
noms sujets : ils n’ont aucune existence indépendante
dans la langue (les pronoms autonomes sont moi, toi ; je
ne conserve la trace d’une ancienne autonomie que dans
la formule figée je soussigné), n’ont pas d’accent propre
et fonctionnent comme des préfixes. De même, l’article
(éventuellement le pronom adjectif) est en français la
marque principale du genre et du nombre pour les noms
(le -s du pluriel est purement graphique, sauf dans les
cas de liaison) : la chaise (lašez), les chaises (lešez).
Le système admet une pluralité de mots-outils : dans
la rue (= dãlarü) comporte une préposition, marque de
rapport, et un article, marque du genre et du nombre ; je
le vois (= žəlvwa ou žləvwa) comporte pronom sujet et
pronom objet.
Quelquefois le mot-outil est séparé par un mot plein :
la petite chaise.
3) Incorporation. Dans : je ne t’ai rien pris
(= žənteryẽpri), il y a une complication plus grande :

. .
1. γ vélaire s’oppose à γ médio-palatal ; s note une sifflante particu-
lière.

49
© Humensis

entre le pronom sujet (ž) et le dernier élément de la


forme verbale : pri, s’insèrent non seulement le pro-
nom complément t (te, c’est-à-dire à toi), mais encore la
négation (ne) et le pronom indéfini complément rien.
On saisit là un procédé qui a un développement
limité en français (insertion d’adverbes et de pronoms),
mais qui est plus complètement réalisé dans certaines
langues : des langues indiennes d’Amérique, en assez
grand nombre, pratiquent l’incorporation du nom
complément : ainsi en nahuatl, dans nipetla-čiwa « je
fais des nattes », le nom petla(tl) « natte » est incorporé
dans la forme verbale ni-čiwa.
4) Ordre des mots. Il faut inclure dans les morphèmes
la disposition significative des éléments dans l’énoncé.
En français, c’est l’ordre des mots seul qui est la mar-
que de la fonction respective des deux noms dans une
phrase du type : le chien suit l’homme, fonction qui est
inversée si la disposition des termes l’est : l’homme suit
le chien.
Le même procédé joue par exemple en otomi, langue
indienne du Mexique :
βišipfi kamta kardzoya
a parlé mon père le chef

signifie : « mon père a parlé au chef » ; aucune autre


marque que l’ordre des éléments n’indique la fonction
respective des deux noms.
L’ordre des mots joue un grand rôle dans une lan-
gue comme le chinois, où les relations ne sont guère
marquées autrement, faute de mots ou de morphèmes
spécifiant ces relations.
La grammaire d’une langue ne se réduit pas à un
système de catégories et de relations manifesté par
un ensemble de marques morphologiques jouant dans

50
© Humensis

le cadre d’une syntaxe des mots. Au niveau de la


phrase prise dans son unité globale se manifeste une
grammaire qui organise essentiellement deux ordres
de valeurs. D’une part, l’énonciation donne lieu à des
modalités variées, correspondant à plusieurs types
d’énoncés : assertif (positif ou négatif), interrogatif,
exclamatif, etc., avec leurs marques distinctives. Une
même phrase peut, sans changement dans son aspect
matériel, fournir des possibilités d’énoncés variés. Soit
en français : tu travailles. L’énoncé peut être assertif,
exprimant une simple constatation : tu travailles ; inter-
rogatif : tu travailles ? ; exclamatif : tu travailles ! ;
suspensif : tu travailles (alors que je ne fais rien), etc.
L’intonation, marquée graphiquement, dans une cer-
taine mesure, par des signes de ponctuation différents,
peut distinguer seule, dans la langue parlée, les divers
types ; mais d’autres procédés peuvent intervenir (ainsi
en français l’usage de est-ce que).
D’autre part, le locuteur, pour faire passer un cer-
tain apport d’information, organise son message1 en
jouant notamment de l’intonation et de l’ordre des mots
(les procédés variant selon les langues) : ainsi s’oppo-
sent comme des messages différents en français j’ai vu
Pierre hier ; hier j’ai vu Pierre ; Pierre, je l’ai vu hier ;
je l’ai vu hier, Pierre ; etc.

II. – Les techniques de description


L’étude des éléments constitutifs d’une langue montre
que tout système linguistique repose sur une sélection
parmi des possibilités illimitées de réalisation sur les

1. Sur ces notions, voir J. Perrot dans Bulletin de la Société de lin-


guistique de Paris, LXXIII (1978), 1, p. 85-101 et Mémoires de la Société
de linguistique de Paris, no 8, II (1994), p. 9-26.

51
© Humensis

différents plans. Une description doit faire apparaître un


choix entre ces possibilités et un système qui résulte de
ce choix, de manière à dégager du détail des réalisations
les fonctions dont le jeu définit le système de la langue
considérée.
Sur le plan phonique, la distinction doit être faite
entre les sons et les phonèmes. Une description doit
faire apparaître un système phonologique en déga-
geant les éléments phoniques qui, par leur rôle diffé-
renciateur, assurent le fonctionnement de la langue. Un
Français sent comme unique le phonème k qu’il réalise
inconsciemment de manière différente dans cave, cas,
cour (voir p. 39) : c’est que la conscience linguistique
reflète dans une large mesure le fonctionnement de la
langue. Mais les phonologues doivent procéder objec-
tivement à une analyse rigoureuse pour déterminer les
unités différenciatrices, isolables par le recours à la
commutation. On distingue par exemple quinze unités
différenciatrices à l’initiale des mots des séries suivan-
tes : banc, pan, vent, faon, dent, temps, zan, sang, gens,
chant, gant, camp, lent, rang, ment ; bout, pou, vous,
fou, doux, tout, zou, sou, joue, chou, goût, coup, loup,
roux, mou ; l’identité entre l’élément initial de banc
et celui de bout, de pan et de pou, etc., admise par la
conscience linguistique, se définit par le fait que ces
éléments s’opposent les uns aux autres dans chacune
des deux séries par les mêmes traits, qui en sont les
traits pertinents : b s’oppose à p dans les deux séries
comme sonore opposée à une sourde, etc. La détermi-
nation de ces traits pose des problèmes difficiles, et
d’autres méthodes d’investigation ont été également
proposées. La phonologie a défini son but, mais discute
encore ses méthodes.
La description phonologique ne doit d’ailleurs pas
masquer l’intérêt d’une description phonétique notant

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© Humensis

les réalisations particulières des phonèmes, condi-


tionnées par l’entourage phonétique. Ces réalisations
particulières éclairent l’évolution. Ainsi, c (phonétique-
ment k) était en latin un phonème unique, mais articulé
différemment devant des voyelles différentes, et n’a pas
évolué de la même manière en français dans corte(m)
devenu cour, caballu(m) devenu cheval, cera(m) devenu
cire (compte non tenu de divergences dialectales) :
k latin (noté c) a abouti dans ces mots à k (noté c) dans
cour, à š (noté ch) dans cheval, à s (noté c) dans cire.
Sur le plan de la grammaire, l’application du principe
fonctionnel oblige à n’admettre de catégories linguis-
tiques distinctes qu’en liaison avec des séries de for-
mes distinctes. Ainsi, en français, la langue littéraire
conserve fréquemment l’opposition entre le passé simple
ou défini, qui marque l’action survenue à un moment du
passé et notée comme telle, c’est-à-dire comme « ponc-
tuelle » sans considération de durée (s’opposant par
cet « aspect » de l’action à l’imparfait qui donne à une
action passée un certain étalement), et le passé composé
ou indéfini qui présente une action comme accomplie, un
résultat comme acquis : j’ai acheté ce livre, par opposi-
tion à : j’achetai alors ce livre. Mais la langue parlée a
éliminé pratiquement le passé simple et dit : j’ai acheté
dans les deux cas. De ce fait, il résulte qu’une descrip-
tion de la langue littéraire doit faire état d’une catégo-
rie du passé ponctuel, à l’intérieur de la catégorie plus
générale temps-aspect, tandis qu’une description de la
langue parlée ne reconnaîtra qu’une catégorie unique,
pour laquelle on cherchera une dénomination rendant
compte de l’ensemble des emplois : on parlera par
exemple, dans le cas du passé, d’une catégorie du « fait
acquis ». Le principe consiste à refuser de partir du
sens, comme s’il existait une opposition générale d’or-
dre logique ou psychologique entre le passé ponctuel et

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© Humensis

l’accompli, et à ne tenir compte que des fonctions attes-


tées dans la langue par les oppositions qui s’y expriment
matériellement : là où n’apparaissent plus de séries de
formes distinctes, il n’y a pas à considérer des valeurs
distinctes.
Encore faut-il préciser ce qu’implique l’expression
« séries distinctes ». Elle n’a de sens que dans un sys-
tème d’oppositions ; une même série peut recouvrir
plusieurs jeux de formes, sans cesser d’être une par sa
fonction. Soit le système des « temps » de l’indicatif en
grec ancien : il comporte notamment un imparfait, un
aoriste (passé ponctuel), un parfait ; mais les jeux de
formes sont variables : ainsi, pour le verbe dont le pré-
sent, à la première personne du singulier, est lúō, on a (à
la même personne) : imparfait éluon, aoriste élusa, par-
fait léluka ; mais pour le verbe lambánō « prendre » :
imparfait elámbanon, aoriste élabon, parfait eílēpha ;
les aoristes de ces deux verbes ont des formes diffé-
rentes à toutes les personnes : mais ces jeux de formes
ne sont que des variantes morphologiques possibles
pour une série qui est fonctionnellement unique. Il y a
de même en français plusieurs types de conjugaisons
(aimer, finir, etc.) qui diffèrent par les formes, mais dont
l’organisation est la même.
Un principe identique peut intervenir en syntaxe pour
l’analyse des éléments d’un énoncé, pour la recherche
des unités syntaxiques d’une langue. Soit en français
la phrase : Le chien suit son maître. On ne peut avoir
ni : Le suit son maître, ni : Chien suit son maître. Le
chien constitue donc, du point de vue de la syntaxe de
cet énoncé, un bloc indissociable, une unité syntaxique.
Il en est de même pour son maître. On voit ainsi que ce
n’est pas le nom seul, mais le nom accompagné d’un
déterminant, qui est une unité syntaxique dans ce type
français.

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© Humensis

La méthode qui permet de déterminer les fonctions


se présente donc comme une méthode de commutation.
Elle ne fait que généraliser le procédé de substitution
qui est à la base de la méthode phonologique. C’est par
cette méthode que l’analyse linguistique tient compte
de la relation entre contenu et expression. Il n’y a d’élé-
ments de contenu indépendants que si leur commutation
peut entraîner un changement d’expression, et inver-
sement, il n’y a de moyens d’expression indépendants
que si leur commutation détermine un changement de
contenu.
Ces principes, applicables à toute la grammaire,
valent aussi pour le lexique qui comporte lui-même une
grammaticalisation, due au fait qu’il existe des éléments
généraux qui servent à constituer les mots (suffixes, pré-
fixes, etc.). Une lexicologie fonctionnelle a pu ainsi se
constituer. Étudiant les noms d’agent et noms d’action
en indo-européen (1948), É. Benveniste a posé ce prin-
cipe : « Quand deux formations vivantes fonctionnent
en concurrence, elles ne sauraient avoir la même valeur ;
et, corrélativement : des fonctions différentes dévolues
à une même forme doivent avoir une base commune. »
La recherche d’une description strictement fonction-
nelle a amené les linguistes à élaborer des techniques de
plus en plus précises et complexes. Plusieurs tendances
importantes ont donné lieu à des exposés d’ensemble et
à des réalisations pratiques. L’une, influencée par l’en-
seignement de L. Hjelmslev à Copenhague, oriente la
linguistique vers une sorte de logique, en l’armant d’un
corps de définitions qui permet d’identifier et de classer
les unités de toute langue selon leurs relations mutuelles,
définies en termes logiques. La procédure descriptive
de cette méthode « immanente » (qui prend pour objet
la langue « en elle-même et pour elle-même », selon le
principe de F. de Saussure) est illustrée par un important

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© Humensis

ouvrage de K. Togeby consacré au français. Cette procé-


dure comporte : a) une « syntagmatique » qui, divisant
l’énoncé « en unités de plus en plus petites », cherche
à atteindre les « éléments irréductibles » ; b) une « sys-
tématique » qui classe ces éléments « d’après leurs
fonctions mutuelles dans les unités syntagmatiques en
classes de plus en plus petites jusqu’à ce que tous les
éléments aient été définis ».
Une autre école est sortie de l’enseignement de
L. Bloomfield aux États-Unis, qui s’appuyait sur la
psychologie behavioriste. Le linguiste s’abstient de
considérer la signification des formes linguistiques : la
signification d’une forme est pour Bloomfield « la situa-
tion dans laquelle le locuteur l’emploie et la réponse
qu’elle évoque chez l’auditeur », et cette situation et
cette réponse sont considérées comme échappant à
l’analyse scientifique. On se contente donc de constater
les significations, par le lien constant qui apparaît entre
certaines situations et certains énoncés. Pour la descrip-
tion, on utilise uniquement des critères formels de dis-
tribution dans la chaîne parlée, critères sur lesquels se
fondent l’identification et le classement des morphèmes.
Une méthode a été codifiée par Zellig S. Harris, qui pose
en principe que « la principale recherche de la linguis-
tique descriptive et la seule relation qui sera acceptée
comme pertinente… est la distribution ou l’arrangement
à l’intérieur de la chaîne parlée des diverses parties ou
caractéristiques relativement les unes aux autres » ;
l’objectif est « une discussion des opérations que le lin-
guiste doit exécuter au cours de ses investigations plutôt
qu’une théorie des analyses structurales résultant de ces
investigations ».
L’analyse structurale s’est donc d’abord dévelop-
pée sur le modèle fourni par la phonologie en écartant
l’étude de la signification. Mais dans un second temps

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© Humensis

c’est cette étude elle-même qui s’est renouvelée en tirant


parti des conquêtes du structuralisme : une sémantique
structurale s’est alors développée, avec des orientations
diverses ; on a cherché des méthodes d’analyse permet-
tant de dégager des traits pertinents de la signification,
traits qui rendent compte de la façon dont s’organi-
sent les oppositions entre unités lexicales au sein des
systèmes.
D’autre part, des disciples mêmes de Bloomfield
et de Harris est venue une critique fondamentale des
thèses distributionnalistes. Noam Chomsky, aux États-
Unis, a été l’inspirateur d’un courant de pensée qui
a fait prévaloir délibérément la théorie sur le donné
linguistique immédiat. On indiquera plus loin les
caractères généraux de cette tendance d’où est sortie
la grammaire générative et transformationnelle ; mais
il faut ici en retenir l’idée que, contrairement à une
longue tradition de fidélité aux faits avec laquelle le
structuralisme classique n’avait aucunement rompu,
cette école a subordonné l’étude du donné, considéré
comme un ensemble de structures superficielles, à un
modèle théorique qui fournit des structures profondes.
L’analyse linguistique met alors en évidence le jeu de
règles de transformation qui permettent, à partir des
structures profondes, d’atteindre le donné directement
saisissable dans les textes produits par les locuteurs
d’une langue donnée.
Tous les linguistes n’ont pas été, tant s’en faut,
convaincus de la validité de ces thèses ; mais elles ont
suscité un grand nombre de travaux et ouvert un champ
nouveau à la description des langues, et elles ont eu
le mérite de soulever un débat théorique qui a mis en
cause non seulement la méthodologie de la linguisti-
que, mais également les fondements de la connaissance
scientifique.

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© Humensis

Outre son but scientifique, la description des langues


a une fin pratique, l’enseignement et l’acquisition des
langues. Des efforts ont été faits pour dégager des pro-
grès de la linguistique descriptive une méthode géné-
rale d’analyse utilisable dans l’enseignement. Mais le
passage d’un système à un autre – chaque langue ayant
son organisation propre – n’est pas assuré par la seule
saisie intellectuelle de l’économie propre de la langue
acquise. À un individu dont la langue maternelle est
l’anglais, il ne suffit pas de prendre conscience de la
fonction générale du passé composé en français pour
être immédiatement en mesure de l’employer correcte-
ment, l’organisation des temps de l’indicatif étant très
différente dans les deux langues. Un système de cor-
respondances peut être établi entre les emplois particu-
liers des différentes séries de formes en anglais et les
moyens d’expression équivalents en français, le recours
au contenu, au détail des sens, jetant un pont entre les
deux systèmes. Ainsi s’est développée une discipline de
grand intérêt, la linguistique contrastive, qui se donne
une méthodologie propre et comporte des applications
importantes dans la pédagogie des langues étrangères.
Mais la tâche essentielle consiste à monter chez les
sujets qui font l’acquisition d’une langue, par des tech-
niques appropriées et avec une programmation soigneu-
sement établie, les mécanismes sur lesquels repose le
fonctionnement de cette langue. Si une analyse correcte
des langues et de leurs contrastes est le point de départ
indispensable de tout programme d’enseignement,
la pédagogie des langues pose des problèmes spécifi-
ques qui constituent l’un des objets de la linguistique
appliquée.

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© Humensis

Chapitre III

LA LINGUISTIQUE HISTORIQUE
ET COMPARATIVE

Les langues évoluent, comme toutes les institutions


humaines, mais d’une manière propre. L’étude générale
de leur processus d’évolution est un aspect très impor-
tant de la linguistique générale ; il a même été pour les
linguistes un objet d’étude presque exclusif au XIXe siè-
cle. Les conditions générales de l’évolution des langues
devront être étudiées au chapitre suivant ; mais il sera
nécessaire de poser quelques principes au cours de ce
chapitre, dont l’objet propre est la linguistique histori-
que, qui étudie l’histoire des langues, à la fois apportant
des matériaux et empruntant des principes d’explication
à la linguistique évolutive, de caractère général, et la
linguistique comparative, qui recherche les appartenan-
ces historiques des langues en soumettant leur maté-
riel et leurs structures à une méthode scientifique de
comparaison.
Chaque langue prise en particulier a son histoire.
Les conditions extérieures, sociales, de son existence
évoluent, et la langue elle-même, dans son système et
dans son aspect matériel, se transforme, passe par des
états divers. Chaque langue peut donc être l’objet d’une
monographie historique : on peut ainsi faire l’histoire
du français depuis le IXe siècle.
Mais les possibilités de réalisation de telles mono-
graphies sont limitées plus ou moins étroitement, notre
connaissance de l’histoire d’une langue s’arrêtant à un

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© Humensis

certain moment, plus ou moins reculé, du passé. Or, les


modalités de l’évolution d’une langue sont telles qu’elles
donnent le moyen, dans certaines conditions, de projeter
sur leur préhistoire (période antérieure au premier état de
langue connu par des documents) une certaine lumière.
Cette possibilité est fournie par la comparaison de langues
diverses entre elles. La comparaison peut en effet :
1) enseigner que deux ou plusieurs langues sont les
aboutissements divers, à la suite d’une dislocation,
d’un même état de langue ancien ;
2) fournir au moins des indications sur cet état de lan-
gue ancien (qu’on ne parvient en aucun cas à recons-
tituer intégralement), et par là reculer dans le passé
l’histoire des langues ainsi rapprochées, leur évolu-
tion individuelle à partir de l’état ancien apparaissant
plus ou moins clairement.
Les conditions dans lesquelles cet enseignement se
dégage de manière scientifique de la comparaison sont
définies par la méthode comparative, élaborée depuis le
siècle dernier.
Dans le développement de la linguistique, ce sont
les données historiques acquises sur le domaine indo-
européen par les premières recherches comparatives qui
ont permis de dégager le processus d’évolution de ce
groupe de langues et éclairé l’évolution des langues en
général. Cet enseignement a alors réagi sur les recher-
ches comparatives qu’il a guidées et dont la méthode
s’est ainsi précisée.
Les linguistes qui ont apporté aux recherches com-
paratives les premières contributions importantes,
Fr. Bopp en particulier, poursuivant un but différent de
celui des comparatistes modernes, et nourris d’idées
du XVIIIe siècle, cherchaient à remonter au commence-
ment des choses, à rendre compte, grâce au témoignage

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© Humensis

le plus archaïque de l’ensemble des langues considé-


rées, de la genèse des formes linguistiques dans l’état
le plus ancien. Ils ont été amenés ainsi à envisager des
étapes successives dans le développement de toutes les
langues et à bâtir des hypothèses sur l’origine du lan-
gage humain. Ces recherches occupent une place très
importante dans la production linguistique du XIXe siè-
cle. À mesure que se sont développées les recherches
historiques positives sur les divers groupes de langues,
le problème de l’origine du langage s’est trouvé écarté.
On tente aujourd’hui de l’aborder dans un état d’esprit
nouveau, en se bornant prudemment à des hypothèses
vraisemblables.

I. – Histoire des langues


1. Aperçu historique. – La linguistique historique a élaboré
sa méthode scientifique au cours du XIXe siècle. On lui doit une
méthode comparative dont les principes sont universellement
reconnus et restent aujourd’hui largement valables.
C’est la comparaison des langues qui a été à l’origine des progrès
de la linguistique. L’histoire des langues n’a pu se constituer que
quand des langues ont pu être suivies sur une période assez longue
pour permettre la comparaison d’états très différents et quand on a
pu comparer entre elles des langues diverses entre lesquelles sont
apparues des concordances.
En l’absence de tels appuis, la curiosité très répandue chez les
hommes pour l’origine des éléments de la langue dont ils se servent
a produit en grand nombre, et chez beaucoup de peuples, de ces
étymologies dites populaires qu’on trouve appliquées au sanskrit,
dans l’Inde ancienne, à l’hébreu dans le Bible, et auxquelles Platon
se livre abondamment dans le Cratyle. Les étymologistes latins, de
même, tiraient à peu près toutes leurs explications de mots de la
langue latine, sans se préoccuper d’expliquer les mots mêmes dont
ils se servaient pour interpréter les autres. Il est intéressant de noter
que jamais les grammairiens latins n’ont su prendre conscience d’un
système de correspondances régulier et complet entre le latin et le
grec, dont les ressemblances leur paraissaient sans doute naturelles,

61
© Humensis

à la suite d’un long contact culturel ; les deux langues sont restées
associées étroitement même quand la linguistique historique a fait
des progrès ; et c’est seulement le développement de la grammaire
comparée des langues indo-européennes au XIXe siècle qui a dislo-
qué définitivement dans l’esprit des linguistes le groupe gréco-latin.
En revanche, la parenté des langues sémitiques a été reconnue de
bonne heure par des grammairiens juifs et arabes, vivant en divers
points du monde arabe. Mais l’étude comparative des langues sémi-
tiques ne devait être développée par les savants européens que beau-
coup plus tard.
Les ressemblances entre les langues romanes, au moins entre cer-
taines d’entre elles, auraient pu, semble-t-il, susciter de bonne heure
de solides études comparatives. Au début du XIVe siècle, le De vul-
gari eloquentia de Dante assigne clairement, bien que cette interpré-
tation ait été contestée, une origine latine aux trois idiomes de si, d’oc
et d’oïl ; cette communauté d’origine est présentée comme conforme
à l’enseignement de « docteurs éloquents » ; mais l’enseignement
universitaire auquel Dante fait allusion ne nous est pas connu. Il
reste que, du XIVe au XVIIe siècle, les origines des langues romanes
ont inquiété nombre d’humanistes. Il est frappant de noter que la
parenté de ces langues n’avait pour eux aucun caractère de néces-
sité et a été longtemps contestée par une partie des savants avant de
devenir, au XIXe siècle, l’objet d’une proposition tenue aujourd’hui
pour évidente : P. Giambullari donnait une origine chaldéenne à son
dialecte florentin, J. Périon présentait le français comme issu du grec.
Cependant, bien que Périon emploie le terme de cognatio « parenté »,
il s’agissait en général moins de parenté et d’origine au sens moderne,
c’est-à-dire de continuité historique du matériel d’une langue, que
de « conformité » : c’est le terme employé par H. Estienne dans le
titre de son Traité de la conformité du français avec le grec (1569).
Si les restaurateurs de la littérature depuis Pétrarque et les savants
du XVe siècle se sont tous penchés sur le problème de l’origine et
du développement des langues italienne, espagnole et française qui
étaient les leurs, c’est qu’ils avaient à établir la dignité de ces « lan-
gues vulgaires » qu’ils promouvaient au rang de langues littéraires :
ils mettaient en évidence leur aptitude à jouer ce rôle en montrant
leur « conformité » de structure avec les grandes langues classiques.
H. Estienne a pu, sans contradiction, montrer la conformité du fran-
çais avec le grec et, quelques années plus tard, présenter le français
comme issu du latin dans le De Latinitate falso suspecta (1576).
Dante n’avait fait qu’esquisser et illustrer de quelques exemples la

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© Humensis

filiation latine ; la méthode comparative fondée sur les correspondan-


ces régulières a été inaugurée vers 1600 par B. Aldrete en Espagne,
et dès 1531 par J. Dubois en France ; plus tard, l’effort pour démêler
en français la part des mots celtiques, germaniques, latins et grecs
aboutira aux Origines de la langue française de G. Ménage qui firent
sensation dans toute l’Europe au milieu du XVIIe siècle. Mais il restait
à opérer une révolution capitale en substituant à la notion de corres-
pondances littérales celle de correspondances phonétiques.
D’autre part, ce qui a en partie entravé les recherches généalogi-
ques sur les langues, c’est l’opinion, qui était sans doute déjà celle
des Hébreux et qui, affirmée ensuite par les Pères de l’Église, s’est
maintenue vivace jusqu’à la fin du XVIIe siècle, que l’hébreu, langue
de la révélation, représentait dans son état ancien la langue origi-
nelle de l’humanité, d’où toutes les langues connues étaient issues.
Cette idée ne présentait qu’un danger réduit si on l’admettait comme
un corollaire linguistique, appuyé sur le texte de la Genèse relatif à
Babel, de la croyance religieuse à l’origine commune de l’humanité.
Elle devenait dangereuse si l’on tentait de relier à l’hébreu de façon
précise les langues modernes, ce que fit entre autres E. Guichard,
exposant, au début du XVIIe siècle, l’Harmonie étymologique des
langues… descendues de l’hébraïque. C’est à Leibniz que revient le
mérite d’une offensive vigoureuse contre cette théorie et contre tou-
tes les spéculations du même ordre ; on a vu pourtant se manifester
jusqu’à l’époque moderne la tendance à faire de telle ou telle langue
connue l’origine de toutes les langues.
Cependant des efforts, rendus possibles par la diffusion des
matériaux linguistiques, avaient été faits pour établir des rapproche-
ments et groupements plus lointains et plus délicats que ceux des
grammairiens juifs pour les langues sémitiques ou des humanistes
pour les langues romanes. Ainsi, de bonne heure, les éditions de
textes sacrés permirent la constatation de concordances de vocabu-
laire entre les langues germaniques et le persan ; de là l’idée d’une
parenté spéciale entre ces langues, idée affirmée à la fin du XVIe siè-
cle par Bonaventura Vulcanius et qui se manifestera encore dans le
Mithridate d’Adelung, au début du XIXe siècle.
Le premier essai de groupement de toutes les langues de l’Eu-
rope fut l’œuvre de J. J. Scaliger qui, en fonction du nom du dieu
(latin deus, grec theós, etc.), reconnut en Europe quatre langues-
souches principales : latine, grecque, germanique, slave, et sept
secondaires ; tableau sommaire qui se fondait sur des caractéristi-
ques très restreintes et qui ne faisait que des groupements partiels.

63
© Humensis

Cependant un progrès de méthode dans la comparaison des lan-


gues se manifesta au début du XVIIIe siècle pour certains domaines.
L’étude des langues sémitiques en Europe avait produit au XVIIe siè-
cle de nombreux lexiques où on les réunissait ; la notion de leur
parenté s’était précisée. En 1781 sera proposé le terme de sémite
pour désigner cet ensemble de langues. En 1707, Lhuyd comparait
les langues celtiques encore vivantes dans un important mémoire.
C’est enfin l’époque où Leibniz tenta d’établir de nouveaux groupe-
ments, constituant un ensemble qui correspondait à peu près à l’indo-
européen, mais dépassant même les vues actuellement admises en
donnant une origine commune à la majeure partie des langues de
l’Eurasie et de l’Égypte.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le domaine ouralien fut
l’objet de travaux comparatifs importants ; Gyarmathi, en particu-
lier, établit sur des preuves grammaticales la parenté déjà reconnue
du hongrois et du finnois.
Mais le développement de la grammaire comparée et l’acquisi-
tion d’une méthode scientifique sûre devaient venir de travaux rela-
tifs aux langues indo-européennes au XIXe siècle.
Un Danois, Rasmus Rask, établit, en 1818, la parenté de l’islan-
dais et des langues germaniques avec le grec, le latin, le baltique,
et le slave : il attachait une importance primordiale aux correspon-
dances matérielles entre phonèmes et par là ouvrait la voie à la
grammaire comparée, mais il n’a pas observé jusqu’au bout cette
méthode, qui a été viciée par l’intervention d’un autre aspect de la
comparaison : la comparaison des systèmes ; il en vint à donner de
la famille indo-européenne un tableau voisin de celui auquel allaient
aboutir toutes les recherches postérieures ; mais son attitude l’amena
à faire de vastes rapprochements que la grammaire comparée du
XIXe siècle n’a pas reconnus pour valables, et à projeter même une
grammaire générale et comparative des langues du monde. Rask
s’attachait à des types linguistiques et non à la notion de familles
historiquement définies par des correspondances matérielles ; or,
c’est ce second aspect de la classification des langues qui triompha
au XIXe siècle, surtout grâce au rapprochement des langues de l’Inde
et de l’Europe.
Au XVIe siècle, l’Italien Ph. Sassetti avait noté des concordances
entre la langue sanskrite de l’Inde et l’italien, par exemple pour les
noms de nombre. Les contacts que des missionnaires et commer-
çants eurent au XVIIIe siècle avec l’Inde permirent une meilleure
connaissance de la civilisation de ce pays ; le P. Cœurdoux, l’Anglais

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© Humensis

W. Jones furent frappés des ressemblances du sanskrit avec le latin


et le grec, qui semblaient dénoter une origine commune : ainsi se
trouvait posé nettement un problème historique qui put être examiné
avec plus de précision quand parut l’ouvrage de Fr. Schlegel, Ueber
die Sprache und die Weisheit der Inder, en 1808 (année où parut éga-
lement la première étude comparative importante pour le domaine
négro-africain, due à Lichstenstein).
La comparaison méthodique fut inaugurée par Franz Bopp qui,
dans un ouvrage publié en 1816, rapprocha les conjugaisons du vieil
indien ou sanskrit, du grec, du latin, du persan et du germanique,
afin de tenter, grâce au caractère archaïque du sanskrit, de remonter
à un « état primitif » et de déceler la genèse des formes grammatica-
les ; les comparatistes devaient ensuite abandonner cette prétention,
mais Bopp avait créé la grammaire comparée des langues indo-
européennes (Vergleichende Grammatik, 1833-1849) ; comme le dit
A. Meillet, « Bopp a trouvé la grammaire comparée en cherchant à
expliquer l’indo-européen, comme Christophe Colomb a découvert
l’Amérique en cherchant la route des Indes ».
La grammaire comparée progressa ensuite grâce à des travaux
remarquables sur les langues germaniques (c’étaient des savants
de langue germanique qui édifiaient la linguistique historique),
notamment de Jacob Grimm qui, après Rask, étudia l’évolution du
système des consonnes en germanique – et sur les langues roma-
nes (Grammaire des langues romanes de Diez, 1836-1838, après
celle, importante déjà, de Fr. Raynouard en 1821). La possibilité de
suivre ces groupes de langues à travers l’histoire depuis un temps
assez ancien et par des textes nombreux jusqu’à l’époque moderne,
le fait que le point de départ des langues romanes a été un certain
état d’une langue connue, le latin, ont grandement contribué à éclai-
rer l’évolution des langues. La « grammaire historique » s’est ainsi
développée parallèlement à la « grammaire comparée », permettant
à celle-ci de préciser ses méthodes.
La grammaire comparée des langues indo-européennes fit ainsi
des progrès considérables, que facilitait le développement de nom-
breuses recherches philologiques. Marquée diversement par des
linguistes allemands comme Pott, Schleicher, Fick, la science nou-
velle fut introduite en France par Michel Bréal qui traduisit de 1866
à 1872 la grammaire de Bopp. D’énormes progrès furent encore
faits entre 1870 et 1880 : les « néogrammairiens » établirent le prin-
cipe de la régularité des changements phonétiques, et les résultats
atteints par la grammaire comparée de l’indo-européen formèrent

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© Humensis

le monumental Grundriss de Brugmann et Delbrück. Les conquêtes


scientifiques réalisées sur le domaine indo-européen furent exploi-
tées pour les autres familles de langues.
Ainsi se constitua la linguistique historique en général, et en par-
ticulier la grammaire comparée.
Sur la méthode, de nombreuses discussions eurent lieu dans les
dernières décades du XIXe siècle, marquées par quelques controver-
ses restées célèbres. Aujourd’hui encore, le débat, qui tente en per-
manence d’exploiter les développements de la linguistique générale,
se poursuit sur des points importants.
2. La méthode comparative. – a) Les enseigne-
ments de la comparaison : de l’affinité élémentaire aux 
concordances historiques. – La comparaison de langues
diverses peut faire apparaître des concordances entre
deux ou plusieurs langues ; ces concordances sont de
divers ordres.
Tantôt elles portent sur la structure de ces langues, si
elles présentent des systèmes analogues sur des points
importants de leur organisation. Ces analogies de struc-
ture peuvent s’expliquer par la persistance d’un sys-
tème déterminé à travers le développement de langues
remontant à une origine commune ; elles peuvent donc
être un effet de la parenté de ces langues, au sens qui va
être précisé ; mais leur existence, en l’absence d’autres
preuves, n’est pas une raison suffisante de considé-
rer comme sûre l’origine commune de ces langues.
Inversement, des divergences considérables de structure
entre deux langues ou plusieurs ne prouvent pas que ces
langues ne sont pas apparentées ; il n’y a guère de points
communs entre le système de la langue anglaise et celui
de la langue russe : l’anglais et le russe sont cependant
historiquement apparentés.
Les concordances peuvent être au contraire d’ordre
matériel. Mais ici encore, il y a lieu de faire une dis-
tinction : ce ne sont pas les ressemblances matériel-
les d’ordre général : présence de certains phonèmes

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rares, fréquence de certains sons, etc., qui autorisent


à conclure à la parenté. Elles constituent tout au plus
des indices suggérant des hypothèses, sans valeur pro-
bante supérieure à celle des caractéristiques générales
de structure.
Les correspondances portant sur des faits singuliers
fournissent seules des preuves solides. Encore ne sont-
elles pas toutes également significatives.
Il en est qui ressortissent à ce que H. Schuchardt
a appelé l’affinité élémentaire. Le cas le plus simple
est celui des termes imitatifs qui reproduisent, par exem-
ple, avec plus ou moins de fidélité, des cris d’animaux
pour désigner ces animaux eux-mêmes ; leur origine
naturelle explique leur ressemblance dans de nombreu-
ses langues, ressemblance qui, par suite, ne prouve rien
quant aux relations entre ces langues. L’oiseau que nous
nommons coucou est dit kōkilá en sanskrit, kókkux
en grec, cucūlus en latin : il y a là manifestement un
type expressif, imitant le cri régulièrement redoublé
de l’oiseau, et la ressemblance des formes ne suppose
aucune connexion entre les langues qui les présentent ;
c’est cette expressivité du terme qui fait que le mot latin
cucūlus, représenté encore par le provençal congúou et
le toscan cuculo, n’a pas eu en français une évolution
phonétique normale : le second c, qui normalement
devait disparaître en cette position, a été maintenu ou
rétabli pour conserver au mot son expressivité, d’où
cocu, conservé en français moderne au sens de mari
trompé (d’après les mœurs de la femelle du coucou),
puis, après passage de o à ou et assimilation des deux
voyelles, coucou.
Les limites dans lesquelles doit intervenir l’affinité
élémentaire sont d’ailleurs difficiles à préciser (voir
p. 104-105). Elles sont au demeurant très étroites.
Même pour les mots expressifs, les concordances sont

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© Humensis

généralement sans rigueur, et quelquefois elles font


défaut.
Restent les cas où les concordances entre éléments
matériels n’ont manifestement aucune base naturelle.
Ce sont là les seules concordances probantes, mais
elles se prêtent à plusieurs interprétations. Elles peu-
vent être le fait du hasard, et ne supposer aucun lien
entre les langues considérées, même si ce lien existe
en fait. On a souvent invoqué l’exemple de l’anglais
bad et du persan bad, qui ont la même forme et signi-
fient tous deux « mauvais » ; bien que les deux langues
soient apparentées (indo-européennes), il n’y a dans
cette similitude qu’une rencontre fortuite ; l’histoire
connue de chacun de ces termes prouve une origine
totalement différente.
Toutes les concordances de langue à langue ne peu-
vent pas être considérées comme fortuites. Pour la
quasi-totalité des éléments d’une langue, le lien entre
le contenu de pensée et son expression par certains
sons déterminés n’a aucun caractère nécessaire : il est
« conventionnel » et on ne peut en donner qu’une expli-
cation historique. Ainsi, on rend compte de l’existence,
pour désigner l’objet nœud, d’un certain assemblage de
sons dans un mot nœud, en y voyant la forme prise par le
mot latin nodus « nœud », qui ne s’explique lui-même
qu’historiquement par une forme d’un état de langue
antérieur, etc.
Si nous nommons redingote un certain vêtement fran-
çais, ce n’est pas que ce mot soit attaché nécessairement
à ce vêtement ; on ne l’explique qu’en le disant emprunté
à l’anglais : redingote représente, plus ou moins adapté,
le mot riding-coat, qui reçoit lui aussi, à l’intérieur de
l’anglais, une explication purement historique.
Interprétation d’un état plus récent par un état plus
ancien, au sein d’une continuité historique – explication

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© Humensis

par l’emprunt : dans les deux cas, l’interprétation lin-


guistique se situe sur le plan de l’histoire.
De même, si pour signifier « bon », le français, l’es-
pagnol, l’italien utilisent des mots de forme ressem-
blante, français bon, espagnol bueno, italien buono, la
raison de la concordance ne saurait être un lien néces-
saire entre l’idée de bon et des formes telles que bon,
bueno, buono. L’explication est ici encore historique :
les trois formes considérées continuent l’adjectif latin
bonus.
L’explication historique, dans le cas présent, est
facile à formuler, parce que nous savons que le français,
l’espagnol, l’italien sont des formes différentes prises
par le latin.
Supposons maintenant que de nombreux éléments
ressemblants s’observent entre deux ou plusieurs lan-
gues dont nous ne connaissons pas l’origine ; la présence
de ces ressemblances impose, par suite du caractère
conventionnel des expressions linguistiques, une expli-
cation historique : elle suppose une relation historique
entre les langues considérées.
De quel ordre sera cette relation ?
Elle peut être de même type que celle qui existe entre
le français, l’espagnol et l’italien, c’est-à-dire du type
« génétique », supposant une « filiation », et entraîner
l’hypothèse d’une « parenté » entre les langues envisa-
gées. Mais on retrouve, ici également, l’autre type d’ex-
plication historique. Si le français, l’espagnol, l’italien
ont pour désigner le cidre des mots ressemblants, fran-
çais cidre, espagnol sidra, italien sidro, cette concor-
dance ne vient pas de leur communauté d’origine.
L’aspect phonétique des formes italienne et espagnole
suppose un emprunt au français, qui est le seul à conti-
nuer la forme *cisera du bas latin (altération de sicera,
mot venu de l’hébreu par un intermédiaire grec).

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© Humensis

Comment faire choix de l’une ou de l’autre de ces


interprétations historiques, parenté et emprunt ?
Dans le cas d’une relation de parenté, les concordan-
ces apparaissent en assez grand nombre, et se vérifient
pour des systèmes complets ; ainsi les pronoms person-
nels dans les langues romanes : pour « je », vieux fran-
çais jo, espagnol yo, italien io, roumain eo ; pour « tu »,
tu dans les quatre langues, etc. Si ces systèmes ont dans
les langues considérées un caractère singulier, la corres-
pondance est particulièrement significative ; ainsi, dans
les langues romanes, le verbe « être » a, à la troisième
personne, un même type morphologique d’opposition
du singulier et du pluriel, et ce type lui est propre : est
et sont en français, es et son en espagnol, è et sono en
italien.
Mais si l’on peut distinguer les concordances dues
à l’emprunt et les concordances dues à la parenté,
même au sein de langues parentes, c’est que les évo-
lutions linguistiques présentent certains traits généraux
grâce auxquels a pu s’établir une méthode comparative
rigoureuse.
b) La régularité du développement. – L’évolution
(conservation et innovation) des éléments matériels
d’une langue se manifeste avec une régularité qui a fait
adopter le terme de « lois » ; ces lois n’ont pas un carac-
tère général : elles sont propres à un langage donné et à
un moment donné de son évolution ; mais il s’en dégage
une loi générale dite loi de constance des changements
phonétiques : la conservation ou l’altération d’un pho-
nème se réalise, à une certaine époque, de la même
manière dans tous les mots d’une langue où le phonème
se présente dans les mêmes conditions.
Ainsi, quand un o ouvert accentué latin est suivi d’un
y (i consonne) d’origine latine ou romane qui peut se
combiner avec lui (ce qui se réalise également dans des

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© Humensis

conditions déterminées), il en résulte en français un


complexe ẅi (écrit ui). Ainsi, avec un y issu de l’évo-
lution de c latin : nócte, devenu *nóyte, aboutit à nuit,
óctō à huit, etc.
Certaines actions peuvent contrarier partiellement
les manifestations d’une loi ; car si les lois phonétiques
s’exerçaient de façon absolue, elles risqueraient de bri-
ser des caractéristiques morphologiques et de détruire
des systèmes ; or l’organisation d’une langue, système
de systèmes, tend à se maintenir contre l’évolution
phonétique.
La caractéristique -tis de deuxième personne du pluriel
en latin était commune à amā-tis « vous aimez », debē-
tis « vous devez », dormī-tis « vous dormez », dici-tis
« vous dites » ; l’évolution phonétique, jouant librement
selon ses lois, aurait entraîné des formes divergentes :
am-ez, dev-eiz (et ensuite dev-oiz), dorm-iz, di-tes, où
aucune caractéristique de deuxième personne du pluriel
n’aurait plus été sensible. L’analogie est intervenue et
en français moderne on trouve partout -ez : vous aimez,
vous devez, vous dormez ; vous dites a subsisté, mais
fait figure d’« exception » (encore les composés, sauf
redire, ont-ils -disez : vous prédisez, etc.). Un processus
de régularisation s’est institué ainsi dans de nombreux
cas et a rétabli des systèmes. L’analogie a organisé la
série, dans le système nouveau, sur le modèle d’une des
formes phonétiquement normales, qui a exercé la plus
forte influence et commandé le développement de tout
le système.
Si hors de toute influence de cet ordre apparaît une
infraction à la loi phonétique, elle s’explique par des
influences qui, dans l’ensemble, ressortissent aux phéno-
mènes d’emprunt. Le mot français abeille ne représente
pas l’aboutissement phonétique normal de apicula : le
p du mot latin devait aboutir par un intermédiaire b à v

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© Humensis

comme dans rive issu de ripa, savoir issu de sapere ;


la forme abeille est venue des parlers méridionaux où
l’évolution s’est arrêtée à b.
c) La notion de correspondances. – Les faits signi-
ficatifs enseignés par la comparaison de deux ou plu-
sieurs langues ont été désignés au début de cet exposé
par les termes vagues de « ressemblances » ou de
« concordances ». L’application à la grammaire compa-
rée du principe de régularité dans l’évolution phonéti-
que substitue à ces notions vagues celle, rigoureuse, de
correspondances.
Car si, à octō, nocte(m), etc., le français répond par
huit, nuit, etc., selon un développement régulier, il en
est de même pour l’italien ou l’espagnol qui présentent
une évolution différente, mais également régulière : ita-
lien otto, notte, etc., espagnol ocho, noche, etc. Il y a là
un exemple de correspondance entre ces trois langues
romanes. L’ensemble des correspondances relevées
entre deux ou plusieurs langues manifeste la parenté de
ces langues entre elles.
C’est généralement sur des ressemblances que se
fonde une présomption de parenté dans les recherches
comparatives. Mais l’aboutissement du travail est un
système de correspondances qui n’implique aucune
ressemblance entre les formes des langues comparées.
Pour reprendre un exemple indo-européen invoqué
par A. Meillet, le nom de nombre « deux » est d(u)vā
en sanskrit, dúo en grec, duo en latin, erku en armé-
nien ; la forme arménienne semble aberrante, mais on
a relevé deux autres correspondances nettes entre dw-/
du(w)- d’autres langues et erk- arménien (or dw- initial
n’est connu en indo-européen que par un petit nombre
d’exemples) : il y a là, sans ressemblance aucune, une
correspondance très significative. De même, à la lumière
du tableau général des correspondances dans les langues

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indo-européennes, le mot grec ad n « glande » et le mot


latin inguen « tumeur », peu ressemblants, apparaissent
comme exactement superposables au linguiste.
Seules des formules de correspondance définissent
donc de façon sûre des concordances non accidentel-
les. Encore faut-il préciser clairement la nature de ces
correspondances : il ne s’agit pas de correspondances
constantes entre un ou plusieurs phonèmes d’une langue
et un ou plusieurs phonèmes d’une autre langue : il y
a correspondance entre phonèmes de langue à langue
dans la mesure où les phonèmes considérés continuent
un même phonème ancien. Ainsi, il y a correspondance
entre qu/c (c’est-à-dire kw, k) en latin et k/t/p en grec,
non pas de façon générale, mais seulement dans les cas
où ces phonèmes continuent un phonème unique *kw de
l’indo-européen, qui a abouti en latin à kw ou k, en grec à
k, t ou p, dans des conditions définies ; par exemple, il y
a correspondance entre qu latin et t grec devant i dans le
pronom interrogatif – indéfini : latin quis, grec tis, issus
d’une base indo-européenne kwi –. Les correspondances
n’ont donc de signification que par référence à la langue
commune initiale.
d) Le maniement de la preuve. – L’application de ce
principe, simple en lui-même, présente dans la pratique
des difficultés plus ou moins graves.
Tout élément du langage repose sur l’association
d’un sens à un ensemble de phonèmes (éventuellement à
un phonème unique). La correspondance est donc par-
faite quand elle est phonétiquement rigoureuse, d’après
le système général des correspondances entre les lan-
gues considérées, et sémantiquement indiscutable (sens
identique des mots, même fonction des morphèmes) :
ainsi dans le cas des noms de nombre cités plus haut.
Mais il y a hésitation dans le rapprochement de deux
formes quand sur l’un des points la correspondance n’est

73
© Humensis

pas rigoureuse ; des formes peuvent se recouvrir exac-


tement sans que les sens aient une relation apparente, et
l’évolution sémantique qu’on peut invoquer n’est pas
toujours nettement saisissable. Inversement, des formes
de sens identique ou voisin invitent à un rapprochement
si matériellement elles présentent une certaine concor-
dance, mais il n’est pas toujours possible de convertir
cette concordance en une correspondance rigoureuse,
certaines actions particulières ayant pu contrarier ou
masquer la régularité du développement.
Le système des correspondances présente souvent
une grande complexité : un même phonème ancien peut
aboutir à des phonèmes très divers dans les langues
parentes selon les conditions phonétiques de son évo-
lution, et la complexité qui en résulte est encore accrue
par des accidents singuliers dus à des actions d’assimi-
lation, de dissimilation, d’analogie. Enfin, des lois « lois
phonétiques » successives ont pu additionner leurs
effets au cours de l’évolution qui a conduit chaque lan-
gue parente de l’état commun initial à l’état connu sur
lequel on travaille. Ainsi le rapprochement des formes
du nom de nombre « cinq » dans diverses langues indo-
européennes : latin quinque (et français cinq), anglais
five, russe piatō, grec pénte, arménien hing, fait inter-
venir non seulement un système de correspondances à
la lumière duquel les consonnes de ces formes s’expli-
quent à partir de *p initial et *kw (vélaire à appendice
labio-vélaire) intérieur dans une forme indo-européenne
*penkwe, mais encore des actions d’assimilation et de
dissimilation : le qu (kw) initial de la forme latine quin-
que s’explique par l’assimilation : articulation anticipée
du qu de la deuxième syllabe, et le passage au français
cinq s’explique par une forme cinque du latin vulgaire,
attestée dans des inscriptions, et qui résulte d’une dissi-
milation du premier qu par le second.

74
© Humensis

Le *kw indo-européen cité plus haut a eu en grec plu-


sieurs traitements suivant l’entourage phonétique, et a
abouti ainsi soit à k, soit à t, soit à p (dans l’ordre chro-
nologique de ces évolutions) ; mais des altérations sont
intervenues ultérieurement : le k récent issu de kw s’est
altéré devant y comme un k ancien, hérité de l'indo-
européen, etc.
Telles étant les difficultés, l’établissement d’un sys-
tème de correspondances rigoureux et précis apparaît
plutôt comme un but à atteindre et comme le couron-
nement de longues recherches. Les correspondances se
révèlent progressivement, guidant le travail et en béné-
ficiant en même temps. Dans ces conditions, la méthode
comparative doit comporter des principes complémen-
taires et pratiques, de manière à orienter de façon sûre la
recherche de correspondances rigoureuses.
La question qui se pose alors porte sur le choix à
faire, pour cette recherche, entre les éléments signi-
fiants dont se compose toute langue, c’est-à-dire entre
les éléments lexicaux et les éléments « grammaticaux »
ou « morphologiques » (leur nature étant variable sui-
vant les systèmes linguistiques). Ce choix suppose la
distinction d’éléments plus stables et d’éléments moins
stables : or le renouvellement par l’emprunt se produit
beaucoup plus aisément dans le vocabulaire que dans la
grammaire.
Les faits morphologiques singuliers sont ceux dont la
comparaison présente le plus de valeur probante : mor-
phèmes flexionnels dans le cas de langues telles que les
langues indo-européennes, structure des thèmes, c’est-à-
dire des parties du mot qui s’offrent à la flexion, dans de
petits systèmes où interviennent des oppositions comme
l’opposition entre thèmes de singulier, et thèmes de plu-
riel dans une même série verbale (ainsi au présent du
verbe « être » : voir p. 70), etc. Les débris du système

75
© Humensis

verbal complexe de l’indo-européen sont des indices


très significatifs dans les langues du groupe ; l’étude de
Bopp qui a engagé la grammaire comparée dans sa voie
portait sur la conjugaison indo-européenne. Quand le
système d’une langue se transforme, le système ancien
laisse des vestiges qui font figure d’anomalies, d’ex-
ceptions : la concordance de telles anomalies est un
indice très précieux. La profusion des morphèmes dans
une langue comme l’indo-européen, à morphologie très
complexe, a grandement facilité la recherche compa–
rative et la reconnaissance d’un système rigoureux de
correspondances. Au contraire, les langues à morpholo-
gie restreinte, comme les langues de l’Extrême-Orient
en général, se prêtent mal à l’application stricte de la
méthode comparative. C’est une des raisons pour les-
quelles les groupements n’ont pas toujours été consti-
tués avec certitude en Asie orientale.
Les langues qui offrent de nombreuses et importantes
concordances générales de structure, mais peu ou pas de
concordances dans le détail matériel des formes, lais-
sent subsister des doutes sur la relation qui les unit. Le
fait est net pour le domaine ouralo-altaïque, plus préci-
sément pour les liens unissant les langues ouraliennes,
dont l’unité est attestée par des correspondances défi-
nies, aux langues altaïques. Les concordances de struc-
ture sont frappantes et on a pu donner une description
générale commune des langues ouralo-altaïques, mais
l’unité d’origine des éléments matériels de ces langues
demeure contestée : la part des contacts et interactions
est difficile à déterminer.
Le lexique est l’élément le plus instable d’une langue,
celui où se marquent le plus fortement les conditions
extérieures, sociales, de la vie d’une langue, l’évolution
de la civilisation dont cette langue est l’instrument et
le reflet. Le vocabulaire hérité du stock commun par

76
© Humensis

les diverses langues issues d’un même état de langue


ancien peut être très réduit au bout d’un temps plus ou
moins long d’évolution séparée. Les emprunts au latin et
au français représentent une part considérable du voca-
bulaire anglais. Les langues ouraliennes ont renouvelé
leur vocabulaire, qui ne conserve de l’ouralien commun
qu’un petit nombre de termes. Ce fait est la conséquence
des contacts qu’ont eus les peuples qui les parlaient avec
diverses civilisations étrangères. Il semble cependant y
avoir une conservation remarquable du « vocabulaire de
base » : voir p. 83.
Les rapprochements tentés entre diverses langues
indiennes d’Amérique et des langues non américaines
ont souvent manqué de solidité par le fait qu’ils por-
taient sur des éléments de vocabulaire. C’est seulement
dans la mesure où des éléments morphologiques inter-
viendront dans la comparaison (ce qui s’est déjà réalisé
dans certains cas) que les rapprochements prendront une
valeur probante.
Les considérations qui précèdent semblent imposer
aux comparatistes une méthode plus qualitative que
quantitative : ils ont un choix à faire dans un matériel
linguistique inégalement révélateur pour établir leur
comparaison.
On a pourtant essayé d’utiliser une méthode statisti-
que et de faire intervenir le calcul des probabilités. En
fait, les enseignements à tirer de ces calculs semblent
peu considérables. Mais il est intéressant, en revanche,
d’évaluer statistiquement les éléments anciens de la lan-
gue commune conservés dans les langues diverses après
la dislocation. Quelques travaux ont été déjà réalisés
dans ce sens.
e) La notion de parenté. – Telle étant la méthode
comparative utilisée pour la reconnaissance des paren-
tés, comment peut-on se représenter cette parenté ? Il y

77
© Humensis

a là une notion qui, depuis plus d’un siècle, a suscité de


nombreuses discussions et divisé les linguistes en plu-
sieurs écoles.
Le premier comparatiste qui fit des reconstitutions
précises de l’indo-européen, Schleicher, représentait
la filiation des langues indo-européennes sous la forme
d’un arbre, symbole de la généalogie des langues comme
de celle des familles (Théorie de l’arbre généalogique
– Stammbaumtheorie) : du tronc, la « langue mère »
indo-européenne, se sont détachées, par des ramifica-
tions successives, les « langues filles », dont chacune
s’est à son tour plus ou moins ramifiée.
Cette théorie ne donne pas de l’évolution des langues
une image correcte. En premier lieu, il n’y a évidem-
ment pas « filiation » des langues. Les langues « paren-
tes » ne sont que des formes diversement évoluées de la
langue commune.
L’idée de séparation successive des différentes lan-
gues du groupe a, par contre, été retenue. On s’est forcé
de reconnaître, dans l’histoire de la fragmentation d’une
unité linguistique primitive, des unités intermédiaires ;
elles se reconnaissent à des innovations systématiques,
propres à des ensembles de langues ; ainsi, d’importants
changements communs aux langues germaniques ont
conduit à admettre l’existence entre l’indo-européen
commun et les différentes langues germaniques d’un
« germanique commun ». Toutefois il n’est pas tou-
jours aisé de retrouver les étapes de la dislocation d’une
famille de langues.
Mais la Stammbaumtheorie dissimule deux faits :

1) Le caractère plus ou moins homogène de l’entité lin-


guistique initiale. Dans le cas de l’indo-européen, on
a été amené à reconnaître que, parmi les divergences
entre les langues des différents groupes constituant

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© Humensis

l’ensemble indo-européen, certaines devaient remon-


ter à la période d’« unité » ; on a pu déterminer en
indo-européen des « dialectes ». L’indo-européen dit
commun comptait donc des variétés, comme c’est le
cas pour tout langage.
2) L’absence de lignes de démarcation nettes entre les
langues d’un groupe : il est impossible de séparer
comme des branches distinctes les langues issues
d’une souche commune : loin de s’opposer totale-
ment par des ensembles cohérents de traits distincts,
elles sont reliées entre elles par une série de chaînons
correspondant à des traits particuliers.

Ces deux faits sont en relation étroite l’un avec


l’autre : ils sont associés dans l’image que proposa
J. Schmidt, en 1872, des relations de parenté entre les
langues indo-européennes. J. Schmidt appliqua à l’indo-
européen des vues qui avaient déjà été exposées, pour
les langues romanes, par Hugo Schuchardt, et qui défi-
nissent la théorie des ondes (Wellentheorie).
Les différenciations au sein d’un ensemble linguisti-
que sont expliquées par le rayonnement de traits particu-
liers qui se propagent comme des ondes ; les lignes qui
délimitent les aires de rayonnement sont distinctes pour
chaque trait et s’entrecroisent de façon très complexe.
Ces vues, appuyées par les enseignements de la géo-
graphie linguistique, ont été exploitées par certains lin-
guistes, italiens notamment (G. Bonfante, V. Pisani),
qui n’ont vu dans l’évolution que des innovations
indépendantes prenant chacune une extension propre,
ce qui aboutit à considérer comme illusoires les unités
intermédiaires.
Or, si l’on n’envisage que des faits particuliers,
des innovations isolées, la distinction entre parenté et
emprunt tend à s’évanouir. On ne reconnaît que des

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© Humensis

Mischsprachen (langues mixtes ou mélanges de lan-


gues). Chaque état de langue représente une langue
mixte ; il n’y a pas de raison apparente de privilégier
les traits qui sont communs à la langue considérée et à
un état de langue antérieur ; en remontant plus ou moins
dans le temps, on découvrira que cet élément a été lui-
même le produit d’un emprunt. En prenant les choses
autrement, on dira que l’anglais, par exemple, a une
certaine proportion de parenté avec les langues germa-
niques, une autre avec le français, etc., suivant la pro-
portion des traits qu’il a en commun avec ces différentes
langues. Comme l’écrit V. Pisani, « Parenté linguistique
n’est autre chose que la communauté d’éléments que
l’on constate ainsi entre langue et langue » ; et encore :
« Le degré plus ou moins grand de parenté est déterminé
par le nombre plus ou moins grand d’éléments communs
à deux (ou plusieurs) langues ou groupes de langues. »
À une telle position, issue des théories de
H. Schuchardt, s’oppose la doctrine soutenue constam-
ment contre ce dernier par A. Meillet, qui définissait
la parenté en se plaçant non pas au point de vue de la
langue, mais au point de vue des sujets parlants : « Ce
qui définit une parenté linguistique, c’est seulement un
fait historique : une langue sera dite issue d’une autre
si, à tous les moments compris entre celui où se parlait
la première et celui où se parlait la seconde, les sujets
parlants ont eu le sentiment et la volonté de parler une
même langue… Sont parentes entre elles toutes les lan-
gues issues ainsi d’une même langue. Ainsi, la parenté
résulte uniquement de la continuité du sentiment de
l’unité linguistique. » Position qu’on peut traduire en
termes plus spécifiquement linguistiques en disant que
cette continuité du sentiment linguistique est la mani-
festation de la continuité d’un système linguistique qui
s’est maintenu tout en se transformant petit à petit.

80
© Humensis

À condition de ne pas oublier la nécessité de consi-


dérer l’histoire d’une langue comme l’histoire d’un
ensemble cohérent, et de ne pas la dissoudre en une
poussière d’évolutions particulières, il y a assurément
beaucoup à tirer, en linguistique historique, de l’en-
seignement de la géographique linguistique. C’est en
grande partie de cet enseignement que procède la « néo-
linguistique » élaborée par certains linguistes italiens
(M. Bartoli, G. Bertoni) qui ont cherché à mettre en rela-
tion les « phrases » chronologiques des développements
linguistiques étudiés et les données géographiques, la
dimension et la position des aires où se situent les faits
d’évolution observés.
Dans la discussion qui précède, on a, pour simplifier,
employé le terme général d’emprunt pour désigner les
interactions entre langues. Il faut cependant distinguer
plusieurs types d’actions, selon les conditions histori-
ques. Si une langue A s’étend sur un domaine où était
parlée une langue B, il en résulte un état de bilinguisme
qui finit par disparaître, l’une des deux langues subsis-
tant seule. Si A subsiste seule, mais est marquée par B,
c’est un fait de substrat. Si c’est B qui subsiste, l’action
de A sur B est un phénomène de superstrat. S’il y a
seulement voisinage géographique ou contact de deux
langues A et B, les interactions qui peuvent en résulter
sont des phénomènes d’adstrat (voir p. 116-117).
f) Les limites de la méthode : le problème des recons-
tructions. – La comparaison peut enseigner que deux
ou plusieurs langues sont des formes diverses prises par
une même langue au cours du temps ; elle ne permet pas
de reconstituer l’état ancien de cette langue, contraire-
ment à ce que pensaient les premiers comparatistes qui
tentèrent des reconstructions, notamment Schleicher.
On peut établir des restitutions probables d’éléments
phonétiques anciens en examinant les correspondances

81
© Humensis

phonétiques entre langues parentes à la lumière de la


phonétique générale. Mais il y a des traits de structure
et des éléments matériels qui disparaissent sans lais-
ser de traces et que, par suite, aucun indice ne permet
de retrouver. Ce que l’examen comparatif des langues
romanes permet de reconstruire de la langue dont elles
sont des formes évoluées ne correspond pas à l’état latin
que nous connaissons directement.
Soit les formes suivantes du verbe « chanter » dans
trois langues romanes : français : il chante, ils chan-
tent ; italien : canta, cantano ; espagnol : canta, cantan.
Il y a une correspondance ch/c (š/k) entre le français,
d’une part, l’italien et l’espagnol, d’autre part. Ici la
phonétique générale permet de tenir pour vraisemblable
que le phonème ancien était k : l’évolution de k en ch (š)
ressortit à un phénomène de palatalisation bien connu,
tandis que le passage de ch à k ne semble pas pouvoir se
produire spontanément. Mais rien ne permet de retrou-
ver à la troisième personne du singulier la désinence -t
latine (cantat) qui a disparu dans les trois langues consi-
dérées. Et rien ne permet de retrouver à partir des lan-
gues romanes la déclinaison complète du latin.
Ainsi, dans chaque série de correspondances, on peut
reconnaître avec plus ou moins de vraisemblance le pho-
nème d’où doivent être issus tous ceux qui constituent
la série. Mais on n’a jamais la certitude de sortir du
système de correspondances pour atteindre réellement
le phonème ancien : en fait, ce phonème ne peut être
pratiquement défini que par le système de correspon-
dances. De même, en morphologie, on ne peut que poser
des types de formation qui se dégagent de l’examen des
coïncidences, sans parvenir à des formes qui aient sûre-
ment existé dans la langue primitive.
En revanche, la recherche des types anciens de struc-
ture qui se dégagent de la comparaison des langues

82
© Humensis

parentes a été poussée très loin sur certains domaines.


Ainsi, pour l’indo-européen, É. Benveniste a tenté de
donner en 1935 un schéma général de la racine et des
types de formation les plus anciens, en s’attachant à la
chronologie des faits et en esquissant une analyse géné-
tique de l’indo-européen lui-même.
La conception structurale des langues impose aux
comparatistes d’aboutir à la reconstruction de structu-
res cohérentes et non d’éléments isolés : elle peut aussi
leur fournir des moyens de contrôle et des hypothèses
de travail.
Par ailleurs, des linguistes des États-Unis, dont
M. Swadesh, ont cru pouvoir évaluer par des données
linguistiques la durée du développement isolé de lan-
gues remontant à une origine commune. Il y aurait une
proportion relativement constante de changements dans
le vocabulaire de base de toute langue : cette propor-
tion établie (conservation de 77 % à 85 % en mille ans),
une formule mathématique permettrait, d’après le pour-
centage de vocabulaire fondamental que deux langues
parentes ont en commun, de calculer la durée de leur
développement séparé. Les principes mêmes sur les-
quels repose cette méthode ont soulevé des objections ;
il semble difficile de ne tenir aucun compte des condi-
tions dans lesquelles se fait l’évolution pour chaque lan-
gue. Cependant certaines des datations obtenues ont été
confirmées par des données archéologiques.

3. Bilan actuel de la grammaire comparée. – La


plus grande partie des langues de l’Europe, une partie très
importante des langues de l’Inde et l’ensemble des lan-
gues iraniennes, avec des langues éteintes situées hors
de l’Europe, et des langues vivantes dépassant actuel-
lement les limites de l’Europe (russe, anglais, français,
espagnol, portugais, italien), se groupent dans la très

83
© Humensis

grande famille qui a été dite d’abord indo-germanique


par les comparatistes allemands, puis indo-européenne.
Le groupe hittite, les dialectes dits « tokhariens » et cer-
taines langues moins bien connues se sont éteints ; les
langues indo-européennes encore vivantes appartien-
nent à des groupes plus ou moins homogènes : le groupe
roman qui représente aujourd’hui partiellement l’ancien
groupe italique, le groupe germanique, le groupe slave
et baltique, le groupe celtique (qui a eu des liens étroits
avec le groupe italique), le groupe indien, le groupe ira-
nien, le groupe hellénique, auxquels s’ajoutent l’armé-
nien et l’albanais.
On admet maintenant très généralement l’existence
d’une famille chamito-sémitique, groupant les langues
sémitiques (avec notamment l’hébreu, l’arabe, l’éthio-
pien), l’égyptien (qui n’a subsisté que comme langue
liturgique chrétienne sous la forme du copte), le ber-
bère et les langues dites couchitiques qui bordent la mer
Rouge et, enveloppant l’éthiopien, occupent la corne
orientale de l’Afrique.
Un vaste ensemble eurasiatique pose encore des
problèmes quant aux relations qui unissent les langues
composantes. Les langues finno-ougriennes dont les
principales sont le hongrois, le finnois, le lapon, consti-
tuent avec les langues samoyèdes de l’URSS un premier
groupe dit ouralien ; les langues turques de Turquie et
d’URSS, les langues mongoles et les langues toungou-
zes dont la plus importante (la seule qui ait une litté-
rature) a été le mandjou, ont entre elles des affinités
qui ont fait admettre, sous des formes diverses, l’unité
d’un ensemble altaïque ou touranien au sens étroit ;
l’ouralien et l’altaïque forment un ensemble dit ouralo-
altaïque (ou, au sens large, touranien ou altaïque),
dont l’unité demeure contestée. À cet ensemble ouralo-
altaïque, des linguistes ont voulu rattacher, formant

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© Humensis

ainsi une vaste famille eurasiatique, certaines des lan-


gues d’Extrême-Orient : le japonais, le coréen et l’aï-
nou d'Hokkaido et du pourtour de Sakhaline. Enfin, on
discute sur la nature du lien (affinité ou parenté : voir
p. 116-117) qui unit à l’ouralo-altaïque d’autres groupes
de langues : les langues dites paléosibériennes de l’Ex-
trême Nord (Sibérie) qui sont depuis plusieurs siècles
en recul très net et dont certaines se rapprochent par
certains traits de l’ouralo-altaïque, tandis que pour le
groupe iénisséien un rapprochement a été proposé avec
les langues « sino-tibétaines » ; en second lieu, les lan-
gues du groupe eskimo-aléoute, dont l’aire s’étend des
îles Aléoutiennes à l’est du Groenland, et dont le carac-
tère ouraloïde semble se confirmer.
L’Asie du Sud-Est offre des groupes dont les rela-
tions mutuelles ne sont pas établies de façon sûre :
tibéto-birman (auquel sont rattachées de façon douteuse
les langues himalayennes), chinois, thaї du Siam, d’une
partie de l’Indochine (laotien, annamite avec un doute
sérieux) et du sud de la Chine, môn-khmer (principale-
ment le cambodgien). Le groupement du chinois avec le
tibéto-birman (« famille sino-tibétaine ») et avec le thaї
reste discuté.
En Océanie, l’unité des langues indonésiennes et
polynésiennes est reconnue depuis plus d’un siècle ; une
parenté avec les langues mélanésiennes (Micronésie et
Mélanésie) est possible. L’ensemble indonésien inclut le
malais (Malaisie et îles indonésiennes), langue commer-
ciale du sud-est de l’Asie, certaines langues d’Indochine
et le malgache de Madagascar.
En Europe et en Asie, d’autres groupements ont été
constitués : les langues caucasiennes, qui compren-
nent deux groupes, septentrional et méridional, dont la
parenté n’est que probable, et auxquelles est rattaché le
basque, isolé au milieu de langues indo-européennes,

85
© Humensis

et dont l’origine caucasienne est sérieusement avancée ;


les langues dravidiennes de l’Inde péninsulaire, sans
parenté établie, tandis que les langues mounda, parlées
surtout dans le nord-est de l’Inde, semblent s’apparen-
ter au môn-khmer. Les parlers des îles Andaman restent
isolés.
En Océanie, les langues papoues de Nouvelle-Guinée
et les langues australiennes, aujourd’hui mieux connues,
laissent encore mal voir leur cohérence interne et leur
parenté avec d’autres groupes.
L’Afrique noire est le domaine d’une vaste famille
négro-africaine, comprenant les langues du Soudan et
de la Guinée, et les langues bantoues ; les langues khoïn
de l’Extrême Sud forment une famille séparée.
De ce tableau rapide, qui laisse subsister peu de lan-
gues isolées, il ressort que les langues de l’ensemble
du monde, Amérique mise à part, se laissent réduire à
un nombre relativement peu élevé de familles plus ou
moins clairement constituées, l’examen des affinités ne
conduisant pas toujours avec le même degré de certitude
à la reconnaissance d’une parenté.
Ce tableau ne tient cependant pas compte de certains
rapprochements très vastes qui ont été proposés par
divers auteurs, sans un degré suffisant de probabilité :
on a tenté d’établir l’unité d’origine non seulement des
langues indo-européennes et chamito-sémitiques, mais
même de toutes les langues des peuples de race blanche,
ensemble dénommé nostratique (« de nos langues »).
Toutes ces hypothèses demeurent très fragiles et sont
tenues pour arbitraires par la majorité des linguistes.
Quant aux théories qui soutiennent la monogenèse du
langage, l’unité d’origine des langues humaines, elles
n’ont aucun fondement scientifiquement établi.
Selon les groupements reconnus, l’ancien monde
réunit moins de 20 familles vivantes. La situation est

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© Humensis

bien plus complexe pour le continent américain (l’es-


kimo avec l’aléoute devant être mis à part), qui offre
encore, dans l’état actuel de nos connaissances, un grand
nombre de familles distinctes de langues indiennes ou
amérindiennes, auxquelles s’ajoutent de nombreuses
langues isolées. Cet état indique que les recherches ne
sont pas assez avancées ; de fait, l’effort de groupement
des langues indiennes en Amérique du Nord, où le tra-
vail de description est relativement avancé, a produit
déjà des hypothèses sérieuses. En Amérique du Sud,
au contraire, où les recherches sont moins avancées, de
nombreuses langues demeurent isolées.
Quant aux rapprochements que divers linguistes ont
proposés entre certaines langues américaines et des
langues d’autres régions du monde (notamment méla-
nésiennes, malayo-polynésiennes et australiennes), ils
posent beaucoup de problèmes.

II. – Histoire du langage


Le problème de l’histoire du langage a été envisagé
sous deux aspects : problème de l’origine du langage,
recherche du processus historique par lequel s’est ins-
titué un système de signes linguistiques – problème du
progrès du langage, recherche du développement qui a
conduit le langage d’un état primitif supposé aux formes
qu’il présente à date historique.
Le second aspect n’a guère pu être envisagé qu’à
partir du moment où la diversité des systèmes connus
a porté les linguistes à croire que cette diversité corres-
pondait à des types successifs dans le développement
des langues.
Le problème de l’origine du langage a été posé dans
l’Antiquité par les philosophes grecs qui, discutant des
rapports entre les notions et les termes qui les désignent,

87
© Humensis

reconnaissaient soit une relation naturelle entre le nom et


la chose, soit l’effet d’une convention ou du hasard. L’idée
d’une convention a été souvent reprise au XVIIIe siècle :
on attribuait à l’esprit humain l’invention du langage,
d’abord « naturel », consistant en expressions de la phy-
sionomie, intonations, etc., puis « artificiel » ou articulé
et appelé sous cette forme à se perfectionner.
D’autre part, l’hypothèse théologique de la révélation
du langage, fondée sur un passage de la Genèse, a été
défendue encore au début du XIXe siècle par des hom-
mes comme De Bonald ou De Maistre.
Les ouvrages sur l’origine du langage se sont multi-
pliés au cours du XIXe siècle ; déjà Herder avait publié
en 1772 un volume intitulé Ursprung der Sprachen.
Il reconnaissait ce que Renan appelle « l’unité inté-
rieure du langage » par opposition aux conceptions du
XVIIIe siècle sur l’invention du langage par la raison ; la
même idée était impliquée dans une formule de Turgot :
« Les langues ne sont pas l’ouvrage d’une raison pré-
sente à elle-même. »
Plusieurs types de théories sont apparus ensuite.
Théorie de l’origine imitative ou théorie du bow-wow
ainsi nommée parce qu’elle supposait que les mots primi-
tifs avaient une valeur imitative, évoquant par exemple
l’aboiement du chien pour désigner l’animal lui-même ou
l’acte d’aboyer. – Théorie de l’origine émotive ou théorie
du pooh-pooh qui faisait sortir le langage d’exclamations
provoquées par des sensations et des sentiments. –
Théorie quasi mystique de l’harmonie entre les sons et
les sensations, ou théorie du ding-dong, un moment sou-
tenue par Max Müller, selon laquelle l’homme primitif
faisait correspondre une expression déterminée à chaque
impression reçue par lui du dehors.
Toutes ces théories ont le tort de négliger le facteur
social. D’autres le font intervenir, notamment celle qui

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© Humensis

a été édifiée par l’académicien soviétique N. Marr (mort


en 1934) : il pensait qu’au langage « linéaire » (par ges-
tes) s’était substitué progressivement un langage articulé
qui avait été utilisé d’abord par des sorciers désireux
d’asservir les hommes de leurs tribus ; les sorciers de
tribus différentes se seraient servi de certaines sylla-
bes comme signes de ralliement ; à la fusion des castes
religieuses de tribus de plus en plus nombreuses aurait
correspondu l’association de plus en plus complexe des
syllabes primitives.
Certains ont, au contraire, refusé de croire à une com-
plication progressive à partir d’une forme rudimentaire.
Pour Renan (De l’origine du langage, 1848), le langage
s’est formé d’un seul coup, est « sorti instantanément
du génie de chaque race », « intégralement constitué
dès le premier jour ». Pour Steinthal (Der Ursprung
der Sprachen, 1851), le langage n’est pas apparu à un
moment de l’histoire : il naît nécessairement quand
la vie psychique a atteint un certain développement,
comme cela a lieu chez chaque enfant.
Toutes ces théories manquent de fondements scien-
tifiques. Aucun langage connu n’a un caractère rudi-
mentaire qui permette de reconnaître un état primitif
du développement ; mais on manque de témoignages
sur le passé lointain de l’humanité. Aussi le problème
de l’origine du langage a-t-il été presque totalement
abandonné. Quelques chercheurs y sont pourtant reve-
nus à notre époque. Mais on n’a guère tiré de résultats
positifs de l’idée directrice qu’il existe des relations
entre le développement du langage et celui des orga-
nes qui le commandent et des rapports sociaux qui le
conditionnent.
Le problème des formes qu’aurait pu prendre suc-
cessivement le langage articulé déjà développé, c’est-à-
dire du progrès qui se serait manifesté dans les passages

89
© Humensis

successifs à des types déterminés de structure, a suscité


des théories qui n’ont pas plus de valeur scientifique.
Les premiers comparatistes du XIXe siècle ont été han-
tés par le problème des origines, et les classifications
typologiques ont été souvent interprétées historique-
ment. La doctrine la plus communément admise est
liée à la distinction des grands types morphologiques
(voir p. 47-50 et 102-103) : elle pose à l’origine un
type isolant présentant uniquement un nombre réduit
de racines monosyllabiques, puis un type agglutinant
conduisant progressivement au type achevé représenté
par les langues flexionnelles, où les éléments formels,
d’abord indépendants des racines, finissent par consti-
tuer avec elles des unités inséparables. Grimm (Ueber
den Ursprung der Sprache, 1852) réunissait les deux
derniers types en un seul stade étalé dans le temps et
voyait le troisième et dernier moment de l’évolution
dans le type « analytique » représenté notamment par
les langues romanes, qui ont brisé l’unité du mot fléchi
et antéposé les particules, sous forme de mots distincts,
aux termes qu’elles modifient. Renan s’est élevé contre
cette conception, proclamant que c’est au premier jour
qu’il faut placer le plus haut degré de synthèse.
Des linguistes ont cherché à associer cette évolution
du langage à l’évolution des sociétés : ainsi Marr dans
sa théorie « stadiale ». Marr a réuni, par une méthode
« paléontologique » qui n’avait aucunement la rigueur
de la méthode comparative, les langues du Caucase,
l’étrusque, le basque, le turk tchouvache, en une famille
japhétique qui, à ses yeux, représente par sa structure
un stade très ancien dans le développement des langues,
stade dont on retrouverait des vestiges dans des langues
appartenant à un stade ultérieur du développement (les
langues indo-européennes notamment). Le stade japhé-
tique lui-même aurait été précédé d’autres stades plus

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archaïques, les stades linguistiques étant liés à des sta-


des correspondants dans le développement des sociétés.
Tous les mots de toutes les langues remonteraient fina-
lement à quatre éléments primitifs sal, ber, yôn, roch,
qui auraient donné lieu à toutes sortes de variations
et de combinaisons. On a vu précédemment (p. 89) la
fonction de ces éléments primitifs. La théorie de Marr,
enseignée par ses disciples, a fait figure de doctrine
officielle en URSS, malgré des oppositions jusqu’au
revirement qui s’est produit en 1950 et qui a éliminé le
pseudo-marxisme de Marr (voir p. 119). Cet ordre de
problèmes se relie à l’ensemble de ceux qui concernent
les rapports entre société et langage, domaine encore
très insuffisamment étudié (voir p. 115-119).
Ce qu’on saisit de l’histoire des langues représentant
les différents types ne permet nullement de supposer
une complication constante aboutissant au type flexion-
nel à partir du type isolant ni, d’une manière générale,
un passage par des stades identiques pour toutes les lan-
gues. Les langues des peuples primitifs, mieux connues
aujourd’hui, offrent les types les plus divers.
Ce que la linguistique historique moderne, fondée
sur l’analyse structurale des langues, permet de met-
tre en évidence, ce sont des formules de changement
qu’on voit se reproduire dans l’histoire des langues les
plus diverses, avec des solidarités entre des évolutions
affectant différentes parties d’un même système linguis-
tique. De tels phénomènes récurrents, qui peuvent pren-
dre l’allure de véritables cycles d’évolution, sont bien
apparus dans les recherches historiques portant sur les
systèmes phonologiques1.

1. Voir notamment A.-G. Haudricourt, Problèmes de phonologie dia-


chronique, Paris, 1972, et C. Hagège et A.-G. Haudricourt, La Phonologie
panchronique, Paris, 1970.

91
© Humensis

Chapitre IV

LA LINGUISTIQUE GÉNÉRALE

I. – Aperçu historique
La linguistique générale a été précédée par la grammaire
générale des XVIIe et XVIIIe siècles, qui cherchait à justifier les
règles du langage en partant des lois universelles de l’esprit
humain. Dans son ensemble, l’ancienne grammaire générale
s’oppose à l’actuelle linguistique générale en ce qu’elle part
de l’esprit, dont on croit déterminer des lois universelles, pour
trouver dans le langage les manifestations de ces lois. La lin-
guistique générale, au contraire, part des faits de langue pour
essayer de reconnaître des traits communs à des langues histo-
riquement diverses et d’en dégager des lois, lois de fonction-
nement et d’évolution, qui aient une portée générale. Dans la
mesure où la linguistique générale parvient à établir les caracté-
ristiques communes à tous les modes d’expression de la pensée,
elle peut prendre de nouveau la forme d’une grammaire géné-
rale. Aussi retrouve-t-on cette expression dans des ouvrages
scientifiques modernes.
D’ailleurs, la grammaire générale ancienne a présenté au cours
du temps des formes diverses. Elle était fondée sur des bases stricte-
ment logiques dans la célèbre Grammaire de Port-Royal (1660), qui
inaugura une théorie rationaliste du langage, succédant aux préoc-
cupations purement théologiques (voir p. 63) et normatives (le latin
étant le modèle parfait de langue) caractéristiques du Moyen Âge et
qui s’étaient prolongées sous la Renaissance, malgré l’acquisition de
connaissances plus variées sur les langues.
La Grammaire de Port-Royal, par son esprit, rejoignait ou
continuait en grande partie Denys de Thrace, auteur, au IIe siècle
av. J.-C., d’un traité de grammaire resté classique dans l’Antiquité
grecque et romaine ; ou Denys d’Halicarnasse qui, au siècle sui-
vant, exposait la diversité des éléments du langage en dix « parties
du discours ».

92
© Humensis

Mais au XVIIIe siècle, à côté des philosophes et grammairiens qui


perpétuaient la grammaire générale fondée sur la logique, les empi-
ristes substituèrent à une logique du langage fondée sur des catégo-
ries universelles de l’esprit humain une psychologie du langage liée
à une analyse empirique de l’activité intellectuelle. Ce mouvement a
été dominé par Condillac, qui exposa sa conception du langage dans
sa Grammaire, publiée tardivement en 1775.
Cependant l’erreur fondamentale de la grammaire générale a été
sentie à l’aube du XVIIIe siècle par Leibniz, qui, se rendant compte
que le langage n’avait de réalité que sous forme de langues, pré-
conisa, dans sa Dissertation sur l’origine des nations (1710), de
procéder à une comparaison générale des langues connues. Leibniz
ouvrait ainsi à la linguistique sa vraie voie, dans laquelle l’engagè-
rent, un siècle plus tard, les premiers grands travaux comparatifs
précédés des grands ouvrages descriptifs déjà cités (voir p. 12-13),
et surtout du Mithridate d’Adelung.
Au début du XIXe siècle, Rask conçut le projet d’une grammaire
générale fondée, condition nécessaire à ses yeux, sur une vaste col-
lecte de tous les matériaux accessibles. Il apparaît, par certains aspects
de sa pensée, comme le précurseur de la linguistique moderne ; au
commencement d’un siècle qui allait se consacrer essentiellement à
l’histoire, Rask distinguait, à côté de la linguistique spéciale ayant
pour objet les diverses langues, une autre linguistique, consacrée au
langage pris dans sa généralité.
Alors que la grammaire générale des empiristes se manifestait
encore dans les Éléments d’idéologie (1801-1815) de Destutt de
Tracy, disciple de Condillac, le philosophe Volney, quelques années
plus tard, reconnaissait, après Leibniz, dans son Discours sur
l’étude philosophique des langues (1820), que cette étude supposait
« l’observation des faits comme préliminaire indispensable à toute
théorie ».
L’observation des faits prévalut en effet progressivement. Elle
bénéficia de l’esprit positiviste ; le goût de l’observation exacte,
l’examen minutieux du détail des faits, se manifestèrent en linguisti-
que comme en littérature, et particulièrement dans l’étude des sons,
par la rigueur que prirent les recherches phonétiques.
Ce qui surtout refoula peu à peu la grammaire générale, ce furent
les recherches historiques d’où sortit la linguistique historique, avec,
en particulier, la grammaire comparée.
Ce n’est guère qu’au début du XXe siècle que les linguistes s’en-
gagèrent de nouveau, ayant pris conscience de l’objet propre de leur

93
© Humensis

science, et s’appuyant sur la base solide des recherches concrètes


poursuivies pendant un siècle, dans la voie des recherches générales
sur le langage.
Déjà, à la fin du XIXe siècle, le livre de M. Grammont, la
Dissimilation consonantique dans les langues indo-européennes et
dans les langues romanes (1895), jetait les bases d’une phonétique
générale.
Le glas de la recherche exclusivement historique sonna quand
A. Meillet déclara, dans sa Leçon d’ouverture du cours de gram-
maire comparée au Collège de France, le 13 février 1906, que
« l’histoire ne saurait être pour le linguiste qu’un moyen, non une
fin ». La même année, F. de Saussure commençait à faire connaî-
tre, à l’université de Genève, les idées qui devaient être le fonde-
ment principal des recherches ultérieures. Son Cours de linguistique
générale n’a été publié qu’en 1916, après sa mort. En même temps
qu’elle donnait à la linguistique générale une impulsion décisive, la
doctrine de F. de Saussure introduisait une conception nouvelle et
féconde de la langue.
Les recherches historiques du XIXe siècle s’étaient pourtant
accompagnées de vues générales sur le fonctionnement du langage.
Mais ces conceptions consistaient à assimiler le langage à d’autres
phénomènes.
Sous l’influence de la biologie, le langage a été considéré comme
un organisme vivant et la linguistique comme une science naturelle.
Schleicher élabora une théorie de la vie du langage sur les principes
darwiniens (Die darwinsche Theorie une die Sprachwissenschaft,
1863) et déclara que la méthode de la science du langage était la
même que celle des autres sciences naturelles.
Les néogrammairiens, à la fin du XIXe siècle, empruntèrent leurs
vues systématiques soit à la physique, soit à la psychologie qui
avaient l’une et l’autre hérité leurs méthodes de la physique clas-
sique. Pour H. Paul, auteur des Prinzipien der Sprachgeschichte, la
théorie du langage se fonde sur une psychologie conçue comme une
mécanique de l’esprit. Dans leurs recherches historiques, les néo-
grammairiens comme Osthoff posaient des lois absolues : « Les
lois phonétiques agissent d’une façon aveugle, avec une nécessité
aveugle. »
L’évolution de la pensée linguistique suivit l’évolution de la phy-
sique et de la psychologie qui firent appel l’une et l’autre au concept
de structure. La « psychologie de la forme » attribue aux phénomènes
psychologiques une structure qui fait de l’activité intellectuelle autre

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© Humensis

chose qu’un conglomérat de perceptions. Cette même notion de


structure joue dans la linguistique moderne un rôle fondamental.
D’autre part, de nouvelles conceptions « mécanistes » sortirent
au XXe siècle du béhaviorisme ou conduitisme américain. Le mou-
vement mécaniste, sur lequel L. Bloomfield a exercé aux États-Unis
une forte influence, se définit par opposition au mentalisme, doc-
trine dualiste qui fait intervenir pour rendre compte des phénomènes
humains une entité « esprit » ; contre cette conception, le mécanisme
pose en principe que toutes les conduites humaines et parmi elles le
langage s’expliquent sans le recours à l’esprit, leurs variations étant
dues à la complexité du système que constitue le corps humain. On
trouvera le reflet de ces deux théories dans des articles des périodi-
ques américains Language et Word.
À côté de ce mécanisme appelé aussi matérialisme, une autre
forme de matérialisme a influencé la linguistique : le matérialisme
historique, d’inspiration marxiste, qui envisage les langues essen-
tiellement comme des faits sociaux, et qui retrouve dans l’évolution
des faits sociaux et des faits de langage en particulier l’application
des principes du matérialisme dialectique.
Enfin, l’évolution de la logique a agi fortement sur les théo-
ries modernes en linguistique. Les études de logique furent orien-
tées dans une nouvelle voie par les Logische Untersuchungen
(Recherches logiques) de Husserl, dont le premier volume parut
en 1900 ; Husserl, en soutenant que la vérité logique est formelle
et non matérielle, conduisait la logique dans la même voie où s’est
engagée la linguistique structurale, qui cherche à expliquer le fonc-
tionnement des langues comme un système de purs rapports. Cette
orientation de la linguistique, qui a abouti à la glossématique de
L. Hjelmslev, tend à en faire une partie importante de la logistique
qui a pour premier objet la théorie des mathématiques en tant que
système de signes.
Certains linguistes philosophes ont repris le problème des relations
entre la langue et la pensée, et tenté de définir la logique du langage.
Cette tendance a été représentée en particulier par Viggo Brøndal,
qui a réuni diverses études dans un recueil d’Essais de linguistique
générale, complété et publié après sa mort (Copenhague, 1943).
Le mouvement d’idées le plus caractéristique du développement
de la linguistique après la Seconde Guerre mondiale est celui qu’on
connaît sous le nom de grammaire générative et que domine le nom
de Noam Chomsky. Disciple de Harris, Chomsky a présenté, en 1957,
une théorie des structures syntaxiques qui, à partir d’une critique du

95
© Humensis

distributionnalisme, a ensuite conduit à une théorie d’ensemble du


langage dont le succès a été considérable dans le monde. Il s’agit de
passer d’une conception de la science comme fondée strictement sur
l’observation et la classification des faits à une conception donnant
la primauté à des modèles théoriques à partir desquels les faits sont
interprétés. On a souligné le lien entre cette position et celle dont
partait, avant la linguistique scientifique, la « grammaire générale »
du type de Port-Royal ; mais il s’agit cette fois d’une grammaire
générative, rendant compte de l’aspect créateur du langage, de la
compétence que possède le locuteur d’une langue, apte à mettre en
œuvre un système linguistique (syntaxique, phonologique, sémanti-
que) en l’actualisant dans une production de phrases qui représente
sa performance. C’est surtout la théorie syntaxique universelle dont
la grammaire générative a tenté l’édification qui a marqué la linguis-
tique contemporaine. En posant des relations syntaxiques de base
comme des universaux et en rendant compte du donné linguistique
de surface par le recours à des opérations transformationnelles (d’où
l’association des deux termes grammaire générative et transforma-
tionnelle), le mouvement chomskyen est allé en un sens à l’opposé
d’une tendance du structuralisme classique, qui a mis l’accent sur
la spécificité des structures de chaque langue, allant parfois jusqu’à
poser en principe que seul est véritablement linguistique ce qui varie
d’une langue à l’autre. Ce mouvement, souvent enfermé dans des
querelles d’écoles, tend à s’essouffler aujourd’hui ; on en aperçoit
mieux les limites et les faiblesses théoriques, mais il a suscité une
production qui a permis de mettre en évidence dans les langues
décrites quantité de faits qui échappaient traditionnellement à l’ana-
lyse des linguistes.
Dans les dernières décennies du XXe siècle, un nouveau courant
s’est développé sous le nom de cognitivisme. Ce courant cherche
à saisir le langage comme une activité fondée sur un ensemble de
concepts, de catégories, d’opérations, qui associent des représen-
tations mentales aux signes émis par le sujet parlant, ces repré-
sentations s’organisant de façon spécifique dans chaque système
linguistique particulier et chaque système linguistique coexistant par
ailleurs et se trouvant en interaction avec des représentations cogni-
tives non langagières (perception du monde).
Une autre tendance caractéristique de l’époque contemporaine a
été la prise en compte de la communication dans l’ensemble de ses
aspects (auxquels des linguistes comme R. Jakobson ont cherché à
faire correspondre des fonctions du langage) et l’effort pour intégrer

96
© Humensis

à l’analyse du donné linguistique les notions empruntées à la descrip-


tion des actes de langage : rapport du sujet énonciateur à l’énoncé,
au destinataire, à l’extralinguistique (travaux de R. Jakobson,
É. Benveniste, J.-L. Austin, P. F. Strawson entre autres), importance
des présuppositions, etc. (travaux de O. Ducrot en particulier), et
pour intégrer la linguistique à une pragmatique en montrant la rela-
tion, dans le discours, entre le « dire » et le « faire ».

II. – Les différents plans


de la linguistique
1. Linguistique évolutive et linguistique statique. –
L’étude des langues au XIXe siècle a été marquée par la
prise de conscience nette de leur évolution, et par
l’essor de la linguistique historique et comparative.
Puis, rompant avec un historicisme exclusif, certains
linguistes ont reconnu et soutenu la possibilité de sou-
mettre tout état de langue à une étude purement stati-
que, faisant abstraction de l’évolution dont cet état est
l’aboutissement. F. de Saussure a, au début du XXe siè-
cle, posé clairement la distinction entre la diachronie,
étude des changements à travers (grec dia) le temps
(grec khronos) et la synchronie, étude des états de langue
en eux-mêmes, comme des ensembles cohérents (grec
sun « avec », idée d’ensemble) à des moments donnés
de l’évolution.
La linguistique s’est ainsi scindée en deux branches :
une linguistique diachronique ou évolutive et une lin-
guistique synchronique ou statique.
D’ailleurs, la distinction entre diachronie et synchro-
nie représente surtout une conquête de méthode qui a
imposé l’idée féconde que tout état de langue pouvait
être étudié comme un système cohérent et complet.
Mais, en fait, tout langage est, à tout moment de son
histoire, en évolution ; son système synchronique pré-
sente un ensemble de traits hérités des états antérieurs et

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© Humensis

l’amorce de développements nouveaux ; l’équilibre d’un


système est toujours précaire. Par là, les deux points de
vue, synchronique et diachronique, se rejoignent, l’un
éclairant l’autre (voir p. 110-112).

2. Des langues au langage. – La distinction entre


synchronie et diachronie s’appliquait essentiellement,
dans l’esprit de F. de Saussure, aux études linguistiques
concrètes : états de langue déterminés, évolution de lan-
gues déterminées. Mais il a lui-même dégagé les princi-
pes de fonctionnement communs à tout état de langue ;
et s’il existe une linguistique générale, c’est qu’on peut
formuler des principes de portée générale sur le fonc-
tionnement des langues et sur leur évolution. Ainsi se
trouve défini le point de vue panchronique (pan-, de
l’adjectif grec signifiant « tout »), ou achronique, par
opposition au point de vue idiochronique (du grec ídios
« propre ») qui est celui de l’étude statique ou évolutive
des langues particulières.
À un premier stade, la linguistique panchronique a
une tâche descriptive : de toutes les études particulières,
faites sur les différentes langues, se dégagent des ensei-
gnements de caractère général sur les types de systèmes
réalisés dans les langues et sur les différents aspects que
revêt la transformation des systèmes linguistiques.
Sur un plan supérieur, qu’on peut appeler le plan
du langage, la linguistique panchronique cherche des
conceptions et des explications d’ensemble relativement
aux phénomènes linguistiques. C’est là l’aspect le plus
neuf et le plus actif de la linguistique générale contem-
poraine, à laquelle F. de Saussure assignait la tâche
« de chercher les forces qui sont en jeu d’une manière
permanente et universelle dans toutes les langues, et de
dégager les lois générales auxquelles on peut ramener
tous les phénomènes particuliers de l’histoire ».

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© Humensis

III. – L’aspect descriptif


de la linguistique générale.
La typologie

Des nombreuses études historiques, dont les diverses


langues ont été l’objet, peuvent être tirées des relevés et
des classements des phénomènes observés. C’est ainsi
que les types de changements subis par les systèmes pho-
niques ont été étudiés et classés par D. Jones. De même,
les changements de sens qui affectent les mots ont fait
l’objet d’études générales et de classifications qui ont
contribué au progrès de la sémantique. On a vu déjà, à
propos de la linguistique historique, comment des dis-
tinctions ont été faites entre différents types d’emprunt
dans l’histoire des langues. Dans chaque ordre de faits,
les classements doivent être accompagnés d’évaluations
de fréquence par le moyen de statistiques pour les diffé-
rents types observés.
De même, de l’ensemble des matériaux recueillis dans
les descriptions d’états de langue, la linguistique générale
peut et doit dégager de vastes répertoires des procédés
linguistiques, pour tous les aspects du langage : phoné-
tique, grammaire, lexique, en cherchant les connexions
entre les faits notés dans les différents aspects.
Des enquêtes générales et comparaisons de cet ordre
ont déjà apporté à la linguistique des enseignements
dont elle a tiré un large parti pour la recherche d’ex-
plications d’ensemble. Les théories phonologiques de
N. Troubetzkoy se fondent sur la comparaison d’un
nombre considérable de systèmes observés dans les lan-
gues du monde.
L’observation de types linguistiques très divers a
suscité, depuis le siècle dernier, des essais d’édification
d’une typologie des langues, qui cherche encore ses
méthodes.

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© Humensis

La typologie. – De même que l’étude historique a


conduit à une classification historique ou généalogique
des langues, de même l’étude des types linguistiques a
conduit à une classification  typologique des langues.
Les deux classifications ont été, au XIXe siècle, tentées
parallèlement.
La grammaire générale avait déjà fourni des princi-
pes de classification non historique. Mais elle n’avait pu
aboutir qu’à des classifications a priori, dont un exem-
ple est fourni par l’article « Langues » de l’Encyclopédie
(1765) : selon le rapport qui y apparaît entre la « marche
du discours » et la « succession naturelle des idées » qui
sont parallèles ou indépendantes, les langues sont clas-
sées en « analogues » (français, espagnol, par exemple) et
« transpositives » (grec, latin, allemand, par exemple).
Des classifications à base psychologique ont été pro-
posées au cours du XIXe siècle. Elles se reliaient plus
ou moins étroitement à la pensée de W. von Humboldt,
qui tenta de donner une interprétation psychologique de
la variété des structures linguistiques. Le problème fut
repris en particulier, par Pott et par Steinthal (langues
sans « forme » et langues à « forme »).
Mais ces linguistes faisaient intervenir à la fois des
caractéristiques psychologiques et des caractéristiques
morphologiques. Car, si la classification typologique a
pris une orientation nouvelle au cours du XIXe siècle,
c’est en se fondant sur la nature des procédés morpholo-
giques utilisés par les langues.
Inaugurée par Fr. von Schlegel, précisée par son frère
A. W. Schlegel, reprise sous des formes diverses par des
comparatistes comme Bopp, cette classification a pris
sa forme classique dans l’Introduction au Compendium
der vergleichenden Grammatik der indogermanischen
Sprachen de A. Schleicher (1861) ; liée aux concep-
tions hégéliennes de Schleicher, elle consiste en une

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© Humensis

tripartition : langues isolantes (mots monosyllabiques,


morphologie très réduite, grand rôle de l’ordre des
mots), langues agglutinantes (et incorporantes), langues
flexionnelles (voir p. 47-50). Les manuels qui ont le
plus contribué, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à
vulgariser la linguistique, les Lectures de Max Müller,
la Linguistique de A. Hovelacque, ont également vulga-
risé cette classification qui se retrouve dans des manuels
plus récents, comme celui de A. Grégoire (La linguisti-
que, Paris, 1939, 6e éd., 1948).
Pourtant, on sentit bientôt que la complexité des
structures linguistiques ne permettait pas un classe-
ment aussi simple. Refondant en 1893 l’ouvrage de
Steinthal, Charakteristik der hauptsächlichsten Typen
des Sprachbaues, Fr. Misteli reconnaissait six types
morphologiques distincts et répartissait les langues en
quatre classes. Au début du XXe siècle, F. N. Finck envi-
sageait huit types différents dans Die Haupttypen des
Sprachbaus (1909) ; préoccupé de découvrir les motifs
psychologiques des différences linguistiques, Finck pré-
senta également une classification (Die  Klassifikation 
der Sprachen, 1901) qui établissait un lien entre les types
morphologiques et certains traits caractérologiques.
Bien que des méthodes nouvelles aient été envisa-
gées, notamment par A. N. Tucker (Introduction to the
natural history of language, Londres, 1908) et E. Sapir,
qui dans son Language, proposa une classification en
quatre types conceptuels d’après le mode d’expres-
sion des concepts dans les symboles linguistiques, la
classification typologique est restée longtemps peu en
faveur. A. Meillet écrivait en 1924, dans l’introduction
de la première édition des Langues du monde : « La
seule classification linguistique qui ait une valeur et
une utilité est la classification généalogique, fondée sur
l’histoire des langues. »

101
© Humensis

On tente aujourd’hui de fonder la typologie sur l’ac-


quis de la théorie linguistique, en étroite liaison avec
le développement des recherches sur les universaux.
La Fondation européenne pour la science a réalisé
entre 1990 et 1994 un vaste programme de « Typologie
des langues de l’Europe » d’où sont sortis neuf volu-
mes consacrés chacun à un domaine de recherche déter-
miné (ordre des constituants dans la phrase, actance et
valence, temps et aspect, etc.).

IV. – L’aspect théorique


de la linguistique générale.
Structure et évolution du langage
Les caractéristiques générales du langage se relient
essentiellement à deux grands faits : tout langage est
un système de signes ; tout langage se manifeste dans
un cadre social qui en conditionne le fonctionnement et
l’évolution.

1. La langue, système de signes. – a) Le signe lin-


guistique. – La nature du signe linguistique a été étu-
diée de façon rigoureuse par F. de Saussure, et discutée
abondamment après lui.
Le signe linguistique est « le total résultant de l’as-
sociation d’un signifiant et d’un signifié » ; le signifiant
correspond en gros à l’image acoustique, le signifié au
concept. Le schéma indiqué ci-après représente le cou-
rant qui s’établit entre deux sujets, tel qu’il a été figuré
par F. de Saussure.
L’image acoustique et le concept sont d’ordre psy-
chique ; dans la phonation, le concept de bœuf, par
exemple, déclenche dans le cerveau l’image acous-
tique correspondante, empreinte du groupe de sons
qu’est le mot bœuf en français (ox en anglais, etc.) ;

102
© Humensis

puis, par un processus physiologique, le cerveau trans-


met aux organes de la phonation l’impulsion corréla-
tive à l’image ; dans la situation de l’audition, l’ordre
est inversé : transmission physiologique de l’oreille
au cerveau, et dans le cerveau, association psychique
de l’image acoustique (bœuf, ox, etc.) avec le concept
correspondant.
Le caractère fondamental du signe est, selon F. de
Saussure, d’être arbitraire. Cette idée a soulevé beau-
coup de discussions (voir notamment le périodique Acta
Linguistica), qui tiennent sans doute plus à l’ambiguïté
des termes et des formules autour desquels elles s’ins-
tituent qu’à des divergences de vues réelles entre les
linguistes.
Le signe linguistique est, en effet, à la fois arbitraire
et nécessaire ; le lien qui unit signifiant et signifié est
nécessaire : dans la conscience du sujet parlant français,
le signifiant bœuf (c’est-à-dire l’image acoustique du
groupe de sons böf) évoque nécessairement le concept
de bœuf, et le concept déclenche nécessairement l’image
acoustique böf. « Le signifiant est la traduction phoni-
que du concept ; le signifié est la contrepartie mentale
du signifiant » (É. Benveniste).

Mais il n’y a aucun lien nécessaire entre le bœuf, élé-


ment de la réalité, et le signe qui l’évoque en français,
en anglais, etc. La diversité même de ces signes selon
les langues en est la preuve évidente : c’est pourquoi on

103
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parle du caractère contingent (au point de vue philoso-


phique), conventionnel (socialement) ou arbitraire du
signe. F. de Saussure a utilisé aussi le terme plus clair
d’immotivé, c’est-à-dire sans « attache naturelle » dans
la réalité.
Ce caractère arbitraire du signe était déjà signalé
dans l’article « Étymologie » de l’Encyclopédie : « Les
mots n’ont point avec ce qu’ils expriment un rapport
nécessaire. » Et Leibniz avait écrit en 1703, dans ses
Nouveaux essais sur l’entendement humain (publiés
en 1763) : « Il n’y a aucune connexion naturelle entre
certains sons articulés et certaines idées (car, en ce cas,
il n’y aurait qu’une langue parmi les hommes), mais il y
eut une institution arbitraire en vertu de laquelle tel mot
a été volontairement le signe de telle idée. »
Dans certains cas toutefois, une connexion « natu-
relle » apparaît plus ou moins nettement : le cas le plus
net est celui des onomatopées et mots imitatifs (voir
p. 66-67) ; par ailleurs, on entrevoit quelquefois un lien
entre certains mécanismes psychologiques et certaines
expressions linguistiques. Ainsi, la négation s’exprime
dans un très grand nombre de langues par des éléments
(le plus souvent monosyllabiques), à articulation nasale
(indo-européen, sémitique, égyptien, altaïque, finno-
ougrien, sumérien, malais, etc.) : il est tentant de sup-
poser un lien entre cette articulation et l’expression du
refus.
Ce sont de tels cas qui peuvent déterminer des
ressemblances entre des langues non parentes : ces res-
semblances ressortissent à ce que H. Schuchardt appelle
l’affinité  élémentaire. Mais cette notion recouvre des
faits assez limités en nombre et souvent difficiles à
apprécier avec certitude.
b) Fonctions, oppositions, systèmes. – Les signes
linguistiques assument des fonctions qui consistent, on

104
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l’a vu (chap. II), dans l’expression de notions (idées de


choses ou d’êtres ou de procès et catégories gramma-
ticales) au moyen de morphèmes (unités lexicales ou
sémantiques et marques grammaticales ou morphèmes
au sens restreint). Cette association du contenu et de
l’expression traduit la double nature du signe, qui est
à la fois signifié et signifiant. Ces fonctions se réali-
sent dans chaque langue d’une manière spécifique, à la
fois quant au contenu et quant à l’expression. D’autre
part, l’exposé sur la linguistique descriptive a fait appa-
raître l’importance des notions de différenciation et
d’opposition.
C’est leur fonction différenciative qui définit les pho-
nèmes d’une langue. Les catégories grammaticales se
définissent également en s’opposant. Le subjonctif, en
latin, se définit par opposition à un indicatif (opposition
à deux termes) ; mais en grec, il s’oppose à la fois à
un indicatif et à un optatif (opposition à trois termes) ;
en français, le subjonctif ne s’oppose pas à l’indicatif
comme en latin, en particulier à cause de l’existence du
« conditionnel » qui assume une partie des fonctions
du subjonctif latin. Il n’y a donc pas de fonction sub-
jonctif valable universellement ; cette fonction n’a de
sens que dans un jeu déterminé d’oppositions.
Il en est de même pour le lexique : l’extension de
la signification d’un terme ne dépend pas de notions
a priori existant universellement dans l’esprit humain ;
elle est déterminée pour chaque terme, dans chaque lan-
gue, par le champ de signification des autres termes de
cette langue. Ainsi, la représentation qui s’attache au mot
français temps n’est pas la même que celle qui s’attache
au mot anglais time, lequel n’est qu’un équivalent partiel
de temps : le champ de signification de temps recouvre à
la fois celui de time (le temps qui passe), celui de tense
(le temps grammatical), celui de weather (le temps qu’il

105
© Humensis

fait) en anglais ; mais time recouvre à la fois temps et


heure (point du temps : what time is it?), etc.
L’ensemble de ces oppositions constitue dans cha-
que langue un système, ou plutôt un système de systè-
mes : système des sons, système grammatical, système
lexical. « Dans un état de langue donné, tout est systé-
matique ; une langue quelconque est constituée par des
ensembles où tout se tient : système des sons (ou pho-
nèmes), système de formes et de mots (morphèmes et
sémantèmes). Qui dit système dit ensemble cohérent :
si tout se tient, chaque terme doit dépendre de l’autre »
(V. Brøndal).
Chaque système repose sur un choix entre des pos-
sibilités illimitées de réalisation. Les éléments de ce
choix se commandent plus ou moins nettement les uns
les autres : en phonologie, par exemple, on constate que
le chinois, qui a des mots courts, une structure syllabi-
que très simple et des timbres vocaliques peu variés,
accorde, en compensation, un rôle différenciateur
important aux tons.
D’autre part, dans un même ordre de fonctions, les
moyens d’expression utilisés par une langue donnée pré-
sentent une certaine régularité et des symétries que fait
apparaître une représentation graphique en tableaux ou
figures géométriques, couramment pratiquée par les
linguistes.
En phonologie, les tableaux de phonèmes présentent
des symétries remarquables, sans exclure toutefois cer-
tains facteurs de déséquilibre. Exemple : l’ensemble des
consonnes françaises s’organise en un système à trois
régions d’articulation (avec certains décalages) qui, si
l’on met à part les liquides (l, r) et semi-voyelles (y,
w, ẅ), se présente ainsi (voir tableau p. 107).

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Orales
Occlusives Spirantes Nasales
(sonores)
Sour- Sono- Sour- Sono-
des res des res
Région labiale :
labiales p b m
labio-dentales f v
Région dentale t d s z n
Région palatale :
prépalatales š (ch) z (j) ñ (gn)
médio-palatales k g
Autre exemple : le cube des voyelles turques de
François Deny.

En morphologie, de même, une régularité se manifeste


en particulier par la prédominance d’un certain type de
procédés morphologiques dans chaque langue : c’est sur
cette base qu’a pris appui la typologie linguistique.
Des recherches précises ont pour objet de déterminer
les conditions de fonctionnement des oppositions et de

107
© Humensis

reconnaître les termes marqués, non marqués et neu-


tres des oppositions qui se réalisent dans les systèmes
des diverses langues. On a fait un pas important dès la
fin du XIXe siècle, en reconnaissant la valeur du « degré
zéro » dans les systèmes : l’absence de toute marque est
significative, puisqu’elle caractérise un des termes d’une
opposition, le terme non marqué. Le fonctionnement des
oppositions a été étudié de façon très approfondie par les
phonologues. Les recherches phonologiques inaugurées
par le groupe de Prague, sous l’impulsion de linguis-
tes comme N. Troubetzkoy et R. Jakobson, ont produit
des résultats considérables qui se sont manifestés par la
publication des Travaux du Cercle linguistique de Prague
(8 vol. de 1929 à 1939), et notamment des Principes de
phonologie de N. Troubetzkoy. L’application des mêmes
principes aux domaines dans lesquels intervient le sens
est plus complexe : ainsi pour le matériel grammatical,
en raison du caractère non biunivoque de la relation entre
signifié et signifiant, un même signifié pouvant être porté
par plusieurs signifiants (variantes morphologiques : voir
p. 53-54). Dans le lexique, l’application de l’analyse
systématique se heurte au caractère plus lâche des oppo-
sitions, mis à part le secteur des unités morphologiques
qui assurent la dérivation (voir p. 55), ainsi que certains
secteurs fortement structurés (ainsi les termes de parenté,
les terminologies scientifiques) qui ont favorisé le déve-
loppement d’une sémantique structurale (voir p. 56).
Les conquêtes réalisées sur le plan synchronique des
états de langue ont été appliquées à la diachronie. Il est
clair que si tout état de langue se présente comme un
système, l’évolution d’une langue consiste dans le pas-
sage à des systèmes successifs et qu’aucun changement
particulier ne peut être compris s’il n’est replacé dans
le système où il intervient. Il faut donc rompre avec la
méthode des néogrammariens qui suivaient isolément

108
© Humensis

l’histoire de chaque phonème, sans tenir compte de ses


relations avec les autres phonèmes dans les systèmes
successivement réalisés au cours de l’évolution de la
langue considérée.
L’équilibre des systèmes n’étant jamais parfait, leur
représentation graphique fait apparaître des cases vides
qui en sont les points faibles et en favorisent la trans-
formation. Il faut tenir compte, dans l’interprétation
des changements, du rendement plus ou moins grand
des oppositions : si l’opposition entre in et un (brin/
brun) tend à disparaître en français, c’est qu’elle a un
rendement très faible : elle sert à opposer un nombre
très réduit de mots. On comprend comment un linguiste,
A. W. de Groot, a pu arriver à la conclusion suivante :
« La régularité des lois phonétiques n’est pas le résultat
de lois diachroniques, mais de lois synchroniques. »
Dans le domaine morphologique, même nécessité
d’interpréter l’évolution d’un fait particulier en le pla-
çant dans l’ensemble du système. On décèle facilement
des connexions entre des faits particuliers dans le pas-
sage du système grammatical du latin au système gram-
matical du français moderne. Le tableau1 p. 110 indique
comment se présente chronologiquement le passage de
la conjugaison à morphèmes suffixés (désinences) à la
conjugaison à morphèmes préfixés (pronom sujet) pour
le présent de l’indicatif : cette évolution ne peut être
comprise que si l’on fait intervenir concurremment la
tendance phonétique à la chute des finales (qui en latin
portaient les marques personnelles), l’emploi, pour des
motifs à l’origine rythmiques, du pronom apposé au
verbe, et l’emploi des pronoms autonomes (je progres-
sivement remplacé par moi).

1. Emprunté à W. von Wartburg, Problèmes et méthodes de la lin-


guistique, Paris, PUF, 2e éd., 1963, p. 78.

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Cet exemple montre la nécessité de tenir compte de


l’interdépendance de ces systèmes : lien entre l’évolution
phonétique et l’évolution grammaticale (qui se manifeste
dans le cas de l’analogie : voir p. 70-71), ou entre l’évo-
lution phonétique et l’évolution lexicale. Car le lexique
lui-même évolue comme un système complet, et quand
certains éléments du système sont menacés par l’évolu-
tion phonétique, une « thérapeutique verbale », selon
l’expression de J. Gilliéron, rétablit l’équilibre. Ainsi, en
gascon, l’évolution phonétique amenait le nom du chat
(latin cattus) et celui du coq (latin gallus) à une forme
unique gat ; or, on constate que ce dialecte a utilisé, pour
conserver une désignation distincte du coq, le terme plai-
sant de bigey, qui signifiait proprement « vicaire » (le coq
étant comparé au gardien des dévotes) ou « viguier ».
c) La notion de structure. – La conception de la lan-
gue comme système conduit F. de Saussure à l’affirma-
tion que « dans la langue, il n’y a que des différences »
et que « la langue est une forme et non une substance ».
Le phonème illustre bien cette distinction : il se définit
par des traits distinctifs ou pertinents (sonorité, nasa-
lité, etc.), et ces traits sont les seuls éléments utiles des
sons, le reste étant une substance extralinguistique, sans
rendement dans le système, un simple support matériel.
Le système d’opposition des signifiants de toute langue
se réduit ainsi à un très petit nombre d’éléments. Toute
l’analyse linguistique tend à se fonder sur des vues sem-
blables, qui conduisent à envisager comme des formes
aussi bien le contenu (plan des signifiés) que l’expres-
sion (plan des signifiants), les fonctions qu’assument les
éléments d’une langue se réalisant dans des systèmes,
qu’on étudie dans leur structure. C’est ainsi que le fonc-
tionnalisme et le structuralisme sont des orientations
théoriques solidaires. Les structures peuvent être étu-
diées en elles-mêmes ; la langue peut alors en venir à

111
© Humensis

être considérée comme un système abstrait de purs rap-


ports. L. Hjelmslev a édifié, sur des fondements posés
d’abord, semble-t-il, indépendamment de la doctrine
saussurienne, une théorie structuraliste qui, admettant
que « la forme linguistique », « indépendante de la
substance dans laquelle elle se manifeste », « ne peut
être reconnue et définie qu’en se plaçant sur le terrain
de la fonction », donne au terme « fonction » un sens
nouveau, proche de son sens mathématique : la fonc-
tion est le rapport entre deux termes dits « fonctifs ».
La doctrine qui s’est développée autour de L. Hjelmslev
et qui a reçu le nom de glossématique, a pris une forme
très abstraite et s’est donné une terminologie spéciale
qui l’a rendue peu accessible. Toutefois, le mouvement
structuraliste se manifeste sous des formes diverses, et
les travaux qui en procèdent ne poussent pas toujours
également loin l’abstraction et l’hermétisme.
d) Les différents plans de la langue. – Comment s’or-
donnent les différents systèmes qui constituent le système
d’une langue ? La division la plus commune pose quatre
plans : phonologie, morphologie, syntaxe, lexicologie.
La phonologie semble aisément isolable ; elle n’im-
plique pas directement les significations et concerne
seulement les unités ou phonèmes dont sont constitués
les éléments signifiants.
Mais les limites entre la lexicologie et la morpho-
logie, et surtout entre la syntaxe et la morphologie,
sont très flottantes. Le problème des rapports entre la
morphologie et la syntaxe a été abondamment discuté
au VIe Congrès international des linguistes, à Paris,
en 1948, sans qu’une solution se dégage du débat.
En réalité, si la morphologie est l’étude des marques,
il y a une morphologie du lexique et une morphologie
de la syntaxe, et, la phonologie mise à part, seules les
deux divisions : lexique et syntaxe, restent en présence.

112
© Humensis

Or, entre elles, l’opposition paraît nette : l’une étudie les


significations, ou si l’on veut, les désignations, l’autre
étudie les énoncés constitués et les relations qui s’y expri-
ment. Car l’usage de la langue comme moyen de commu-
nication implique la connexion de deux fonctions : il y
a communication d’énoncés (assertions, interrogations,
ordres, etc.) relatifs à des notions (êtres, choses, et « pro-
cès », c’est-à-dire tout ce que nous exprimons en fran-
çais par des verbes : action, état, devenir). La désignation
des notions est le domaine du lexique, la constitution des
énoncés celui de la syntaxe. Encore faut-il noter le dou-
ble aspect de la syntaxe : étude des relations au sein d’un
énoncé, étude des types d’énoncés (voir p. 50-51).
Le lexique et la syntaxe ont l’un et l’autre les deux
faces de tout signe : signifiant donnant lieu à une étude
morphologique (formation des mots, qui retrouve sa
véritable place dans le lexique – étude des marques de
rapports et de l’intonation en syntaxe) ; signifié donnant
lieu à une étude qu’on peut appeler sémantique. D’où
le recours fréquent à un terme comme morphosyntaxe,
qui exprime l’interdépendance des formes et des valeurs
qu’elles véhiculent.
Enfin, la distinction de la synchronie et de la diachro-
nie apportant une troisième dimension, l’ensemble des
études linguistiques pourrait être figuré par le schéma
reproduit ci-après et emprunté à St. Ullmann1.
Mieux vaudrait d’ailleurs disjoindre la phonologie et
considérer que les faits phoniques constituent un ordre
particulier, avec une dualité d’études rappelant la dualité
morphologie-sémantique, mais spéciale : phonétique et
phonologie (voir p. 38-39). La division lexicologie-
syntaxe pose elle-même, on l’a vu, des problèmes.

1. Stephen Ullmann, The Principles of Semantics, Glasgow-Oxford,


2e éd. augm., 1959, p. 39.

113
© Humensis

2. Langue et société. – Le langage représente un


certain type d’institution sociale. Une langue, sys-
tème de signes arbitraires, ne tient que par l’usage et
le consentement général d’une collectivité ; institution
sociale, elle subit une évolution conditionnée par celle
du groupe qui la parle.
Croissance et régression d’une langue n’ont de sens
que relativement à l’usage qui est fait de cette langue
par les hommes. Une langue meurt quand personne ne
la parle plus. Le latin est mort en ce sens qu’il n’existe
plus comme langue parlée (« vivante ») normale d’un
groupe d’hommes, mais historiquement le latin n’a pas
eu de mort : il s’est seulement transformé assez profon-
dément pour que ses formes modernes encore vivantes :
français, italien, par exemple, soient senties comme des
langues différentes ; mais il n’a jamais cessé d’être parlé.
Au contraire, certaines langues ont cessé d’être utilisées :
le latin s’est substitué au gaulois qui s’est peu à peu
éteint ; le cornique, langue celtique des îles Britanniques,
a cessé d’être parlé au XVIIIe siècle, et a été remplacé par

114
© Humensis

l’anglais. Les phénomènes de concurrence et les condi-


tions de substitution d’une langue à une autre doivent
être étudiés avec attention ; c’est l’extension de l’Empire
romain qui a installé le latin sur le domaine du gaulois,
comme sur d’autres domaines. Le morcellement linguis-
tique ou, au contraire, l’unification d’un ensemble de
parlers, sont fonction d’événements affectant les groupes
sociaux ; l’histoire de la langue grecque est significative
par la succession des périodes de morcellement et d’unité
sur le plan linguistique et sur le plan politique conjoin-
tement. Le mouvement des nationalités en Europe, au
XIXe siècle, a eu pour effet de développer les langues pro-
mues langues nationales (hongrois, etc.).
Les interactions entre langues sont dues aux contacts
entre groupes sociaux. Certains linguistes, notamment
W. Schmidt, ont tenté de montrer des concordances entre
l’extension des caractéristiques de structure des langues
et les aires de civilisation. Il a été dit plus haut que les
emprunts apparaissaient surtout dans le vocabulaire :
les interactions entre langues de groupes sociaux en
contact n’atteindraient donc qu’exceptionnellement la
structure des langues. Mais à la lumière d’études récen-
tes, et en partie sous l’influence des développements
donnés à la géographie linguistique et à la théorie des
ondes, l’importance des phénomènes de contact est
apparue plus grande. La contagion entre systèmes a
été supposée dans des cas où des langues géographi-
quement voisines ont des traits communs qui ne s’ex-
pliquent pas par une communauté d’origine. Ainsi, les
voyelles d’avant arrondies ü, ö (français u, eu, e) ont
une aire englobant le français, des langues germaniques
(allemand, flamand-néerlandais) et le hongrois. Même
pour le système grammatical, des faits analogues s’ob-
servent : ainsi, dans la péninsule Balkanique le grec,
le bulgare, le roumain, l’albanais présentent des traits

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communs qui distinguent chacune de ces langues des


autres langues de sa famille : utilisation du verbe « vou-
loir » pour la constitution d’un futur (type grec thélō 
hína, comme thélō « je veux », comme en français
populaire ou local il ne veut pas pleuvoir = il ne va pas
pleuvoir) ; présence d’un article postposé en roumain,
bulgare, albanais, etc. Beaucoup de langues d’Extrême-
Orient ont entre elles des traits communs : rôle des tons,
faible distinction du nom et du verbe, etc. On a ainsi
parlé de confédérations ou d’unions de langues, ce qui
montre l’importance de la notion d’affinité à côté de
celle de parenté.
Certains linguistes tendent cependant à n’accorder
aux échanges entre les langues que des effets limités,
en remarquant, par exemple, que malgré la diversité des
influences historiques subies, on reconnaît facilement
une langue slave, une langue romane, une langue ger-
manique, etc. D’autre part, il faut toujours tenir compte
des circonstances particulières dans lesquelles se pro-
duisent les contacts entre les langues. On peut dégager
des relations générales entre certains types d’évolution
des groupes sociaux et les conséquences qui en résul-
tent pour les langues de ces groupes ; mais l’évolution
de chaque langue particulière résulte de l’action com-
binée de facteurs nombreux qui en font la singularité.
Une étude de B. Malmberg sur l’espagnol dans le
Nouveau Monde a montré que les influences de substrat
et de superstrat dépendaient des conditions particulières
de coexistence entre les langues et pouvaient, dans cer-
tains cas, être très limitées.
On a cherché à établir des rapports plus étroits entre
les langues et les sociétés. A. Meillet, en 1906, tra-
çait le programme suivant : « Il faudra déterminer à
quelle structure sociale répond une structure linguis-
tique donnée et comment, d’une manière générale, les

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changements de structure sociale se traduisent par des


changements de structure linguistique. »
C’était orienter la recherche vers la découverte de
lois établissant des rapports nécessaires entre les deux
ordres de structures. A. Meillet a lui-même tenté de
rapprocher ces deux ordres : l’indo-européen, dont la
flexion utilise des morphèmes très nombreux repré-
sentant chacun un ensemble de caractéristiques, et qui
donne au mot une large autonomie dans la phrase, serait
une langue d’esprit individualiste, et ce caractère serait
en rapport avec la structure sociale de la nation indo-
européenne, ensemble de petits groupes très libres.
Selon V. Brøndal, « tout indique que les prépositions, en
Asie antérieure et en Afrique du Nord aussi bien qu’en
Europe, sont un instrument logique acquis seulement à
un stade de civilisation relativement élevé ». Plus préci-
sément, M. Cohen a noté que « l’emploi de mots-outils
constants suggère une analogie avec la mécanisation
et la standardisation dans les techniques (qui est liée
avec les conditions sociales) ». On a souvent attribué
l’existence de classes nominales à une « mentalité pri-
mitive » ; mais les recherches des linguistes ont conduit
à reprendre le problème des classes, dont on cerne
mieux aujourd’hui la fonction linguistique. Certaines
tendances paraissent très générales et liées au progrès
des civilisations : ainsi la tendance à éliminer le duel,
nombre « concret », dans les langues où il a existé, pour
ne laisser subsister qu’une opposition singulier/pluriel,
de caractère plus abstrait ; tendance à faire prévaloir le
temps sur l’aspect, interprétée comme une manifestation
des besoins des sociétés en développement.
On peut tenir pour certain que la structure d’une lan-
gue est en rapport avec la mentalité, les institutions et la
civilisation matérielle des hommes qui la parlent. Mais
la recherche de rapports de cet ordre n’a atteint que des

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résultats assez réduits. La « linguistique sociologique » a


cependant bénéficié d’importantes contributions, notam-
ment de A. Sommerfelt, qui a publié en 1938 un ouvrage
consacré aux Aranta d’Australie et visant à mettre en évi-
dence « une corrélation entre le type linguistique de la
société aranta et la civilisation de cette société ».
Le langage est une institution sociale, mais d’un
type particulier, et qui a ses conditions d’évolution pro-
pres, son inertie propre. La part des éléments hérités
est considérable dans tout état de langue. Un change-
ment complet dans la société qui emploie une langue
n’entraîne pas nécessairement un changement dans la
structure de cette langue : la société russe a été boule-
versée au XXe siècle, mais la langue russe a conservé
sa structure ancienne. Une discussion qui s’est engagée
en Union soviétique, en 1950, et à laquelle J. Staline a
pris part, a abouti à cette conclusion que le langage ne
pouvait pas être considéré dans sa totalité comme une
superstructure totalement déterminée par l’infrastruc-
ture économique et sociale.
On ne peut d’ailleurs envisager tous les faits de lan-
gue comme solidaires au même degré des faits sociaux.
C’est le lexique qui manifeste de la façon la plus évi-
dente la relation de la langue avec tous les aspects de la
civilisation. Dans ce domaine, d’intéressantes tentatives
ont été faites pour établir une méthode d’investigation
qui permette d’édifier une lexicologie nouvelle, conçue
comme une discipline sociologique.

3. Les lois en linguistique. – Le terme de loi a,


depuis longtemps, pénétré en linguistique. Mais il y est
employé dans des acceptions très diverses.
On a appliqué le terme de « loi » à des phénomènes
particuliers qui ne sont valables que pour un état de langue
déterminé ou pour un moment déterminé de l’évolution

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d’une langue donnée. « Loi » signifie seulement principe


de régularité. Ainsi, on pose comme une loi relative à un
certain état du grec que l’accent ne remonte pas au-delà
de l’antépénultième, et comme une « loi phonétique »
relative à une certaine phase de l’évolution de cette lan-
gue que s initial est devenu h (noté par l’esprit rude).
D’autre part, on parle de lois générales du langage
pour désigner des phénomènes généraux, des aspects
constants du langage : il se produit et se produira tou-
jours des changements phonétiques.
Y a-t-il place pour des lois qui ne soient ni aussi limi-
tées que les premières, ni aussi vagues que les secondes,
et qui énoncent des vérités universelles concernant des
points particuliers des systèmes linguistiques ?
Les premières conquêtes linguistiques d’ordre géné-
ral ont été réalisées par la phonétique évolutive de la
fin du XIXe siècle : dans sa Dissimilation, M. Grammont
posait des lois applicables à toutes les langues. Mais la
phonétique générale a surtout établi des possibilités, des
tendances. Ainsi, les consonnes placées en position inter-
vocalique tendent à s’affaiblir, et peuvent même dispa-
raître complètement : le mot français vie n’a plus trace
du t intervocalique de la forme latine vita. C’est qu’entre
deux voyelles, éléments ouverts et sonores, une occlusive
sourde comme le t de vita tend à se sonoriser et à perdre
son occlusion par inertie des organes, sous l’effet d’une
tendance au moindre effort. Mais rien ne permet d’éta-
blir à l’avance qu’un tel phénomène se produira ni de pré-
voir dans quelle mesure cette tendance se réalisera : les
faits mettent en évidence des traitements très variés ; on
peut n’observer aucune altération dans des cas où la ten-
dance pourrait se réaliser. Il ne s’agit donc que d’une
tendance générale, d’une possibilité. Et ce qui est valable
pour le conditionnement psychobiologique du langage,
l’est aussi, on l’a vu, pour le conditionnement social.

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Cependant les recherches de phonétique évolutive


ont produit quelques résultats d’ordre général qui pré-
sentent le caractère de lois, non de tendances : ainsi,
« de deux consonnes intervocaliques, c’est la pre-
mière qui est dissimilée ». Dans tous les aspects du
langage, on a cherché à établir des lois au sens où ce
terme est employé dans les sciences exactes et naturel-
les, c’est-à-dire des rapports qui se vérifient partout et
toujours, ou, selon la définition donnée par A. Naville,
des « formules énonçant des rapports conditionnelle-
ment nécessaires entre des faits » (type : si un triangle
a trois angles égaux, ses trois côtés sont égaux). Des
lois nécessaires pourraient ainsi résulter de l’organisa-
tion de tout langage en un système complexe, de l’in-
terdépendance des éléments constitutifs des systèmes
d’oppositions.
La phonologie a cherché à établir des lois de struc-
ture et d’évolution des systèmes phonologiques. Ainsi
la loi suivante, extraite des Principes de phonologie de
N. S. Troubetzkoy (p. 120 de la traduction française) :
« Dans tout système vocalique, la classe de localisation
la plus sombre (postpalatale) et la classe de localisa-
tion la plus claire (prépalatale) contiennent toujours le
même nombre de degrés d’aperture. » Exemple : l’ita-
lien comporte trois degrés d’aperture dans chaque série,
la voyelle moyenne a, d’aperture maxima, se trouvant
hors des classes de localisation.

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Des linguistes ont voulu reconnaître de telles lois


dans le domaine des oppositions grammaticales.
Viggo Brøndal, posant le problème de la plus ou moins
grande « solidarité entre les termes d’une opposi-
tion », a indiqué que « dans certains cas précis l’exis-
tence d’un terme exige celle d’un autre, ou même de
plusieurs autres » ; ainsi : « Si une langue possède, par
exemple, la classe abstraite des nombres purs, elle pos-
sédera nécessairement la classe également abstraite et
exactement opposée des purs adverbes (parmi lesquels
la négation) » ; « l’existence du nom (qui n’est pas du
tout universelle) suppose celle du verbe, du pronom et
de la conjonction ».
La reconnaissance de telles oppositions et de la plus
ou moins grande solidarité entre leurs termes suppose
naturellement une méthode rigoureuse qui pose beau-
coup de problèmes. Les résultats des recherches de ce
type sont essentiels pour les travaux sur la typologie des
langues (voir p. 101-103) et les universaux1.
L’assimilation des lois linguistiques aux lois des
sciences exactes ne peut être totale : la démonstration
d’un théorème de géométrie s’appuie sur des proposi-
tions déjà posées, et de telles propositions font défaut en
linguistique ou se réduisent à des principes trop géné-
raux pour déterminer des faits particuliers : « tout se
tient dans les langues », « une langue est un système de
systèmes fondés sur des oppositions », etc. De là le dan-

1. Citons, entre autres travaux, ceux de J. H. Greenberg qui, exami-


nant une trentaine de langues très diverses, y a étudié l’ordre des élé-
ments dans des groupes syntagmatiques de tous niveaux (aussi bien base-
élément de dérivation que sujet-verbe-objet par exemple) et a constaté
ainsi que des traits d’ordre dans ces groupements se trouvent associés
à des niveaux différents dans l’ensemble des langues considérées. Voir
Universals of Language, ed. by J. H. Greenberg, Cambridge (Mass.),
1963, et notamment p. 58-90. Ouvrage plus récent : B. Comrie, Language
Universals and Linguistic Theory, Oxford, 1981.

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ger de constructions a priori, du recours à l’intuition.


Les lois qu’on établit n’ont pas le caractère indiscutable
d’un théorème ; les lois linguistiques tirent leur vérité
des faits : elles reposent sur l’observation et doivent
être constamment soumises au contrôle des faits. On
voit ainsi l’utilité d’un répertoire général des procédés
linguistiques et des conditions du développement des
catégories grammaticales dans les langues observables.
Malgré toute la complexité du problème, la linguis-
tique s’est engagée dans la recherche des lois généra-
les ; elle progresse lentement dans la voie indiquée par
H. Frei qui, traitant « de la linguistique comme science
des lois »1, écrivait en 1947 : « La linguistique des faits
n’est qu’une étape vers la linguistique des lois. »

1. Dans le périodique Lingua, I, 1, p. 25-33, où il cite les exemples de


lois phonologiques et morphologiques évoqués ci-dessus.

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BIBLIOGRAPHIE
(LIMITÉE À DES OUVRAGES
EN LANGUE FRANÇAISE)

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Mounin G., Clefs pour la linguistique, Seghers, 1re éd., 1968.


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Baylon C. et Farre P., La Sémantique (exposé théorique et exercices), Nathan,
1978.
Dans la collection « Que sais-je ? », voir p. 125.

OUVRAGES D’INFORMATION GÉNÉRALE

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1968.
Le Langage (dir. B. Pottier), Dictionnaires du savoir moderne, 1973.
Ducrot O. et Todorov T., Dictionnaire encyclopédique des sciences du lan-
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Sur le développement de la linguistique :
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Sur les langues du monde :
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cours de remplacement par Les Langues dans le monde ancien et moderne
(dir. J. Perrot, CNRS) ; 2 vol. parus : Les Langues de l’Afrique subsaha-
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La Réforme des langues : histoire et avenir, éd. par I. Fodor et C. Hagège,
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OUVRAGES THÉORIQUES

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Bulletin de la Société de linguistique de Paris, Klincksieck.


La Linguistique, PUF.
Langages, Didier-Larousse.
Études de linguistique appliquée, Didier.
Langue française, Larousse.
Faits de langues, Ophrys.

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