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Linguistique cognitive

Champs linguistiques Collection dirigée par Marc Wilmet (Université Libre de Bruxelles) et
Dominique Willems (Universiteit Gent)
Recherches
Brès J., La narrativité
Cervoni J., La préposition. Étude sémantique et pragmatique
Defrancq B., L’interrogative enchâssée
Dostie G., Pragmaticalisation et marqueurs discursifs. Analyse sémantique et traitement lexicographique
Englebert A., L’infinitif dit de narration
Fløttum K., Jonasson K., Norén C., ON. Pronom à facettes
Fuchs C. (Éd.), La place du sujet en français contemporain
Furukawa N., Grammaire de la prédication seconde. Forme, sens et contraintes
Furukawa N., Pour une sémantique des constructions grammaticales. Thème et thématicité
Gosselin L., Sémantique de la temporalité en français. Un modèle calculatoire et cognitif du temps et de l’aspect
Gosselin L., Temporalité et modalité
Grobet A., L’identification des topiques dans les dialogues
Hadermann P., Étude morphosyntaxique du mot Où
Heinz M., Le possessif en français. Aspects sémantiques et pragmatiques
Léard J.-M., Les gallicismes
Marchello-Nizia Ch., Grammaticalisation et changement linguistique.
Myers J. M., Modalités d’apprentissage d’une langue seconde
Rézeau P., (études rassemblées par), Richesses du français et géographie linguistique. Volume 1
Rosier L., Le discours rapporté. Histoire, théories, pratiques
de Saussure L., Temps et pertinence. Éléments de pragmatique cognitive du temps
Catherine Schnedecker, De l’un à l’autre et réciproquement…Aspects sémantiques, discursifs et cognitifs des pronoms anaphoriques corrélés
Manuels
Bal W., Germain J., Klein J., Swiggers P., Bibliographie sélective de linguistique française et romane. 2e édition
Bracops M., Introduction à la pragmatique. Les théories fondatrices : actes de langage, pragmatique cognitive, pragmatique intégrée
Chiss J.-L., Puech C., Fondations de la linguistique. Études d’histoire et d’épistémologie
Chiss J.-L., Puech C., Le langage et ses disciplines. XIXe -XXe siècles
Delbecque N. (Éd.), Linguistique cognitive. Comprendre comment fonctionne le langage
Englebert A., Introduction à la phonétique historique du français
Gaudin Fr., Socioterminologie. Une approche sociolinguistique de la terminologie
Gross G., Prandi M., La finalité. Fondements conceptuels et genèse linguistique
Klinkenberg J.-M., Des langues romanes. Introduction aux études de linguistique romane. 2e édition
Kupferman L., Le mot «de». Domaines prépositionnels et domaines quantificationnels
Leeman D., La phrase complexe. Les subordinations
Mel’čuk I. A., Clas A., Polguère A., Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire.
Coédition AUPELF-UREF. Collection Universités francophones
Mel’čuk I., Polguère A., Lexique actif du français. L’apprentissage du vocabulaire fondé sur 20 000 dérivations
sémantiques et collocations du français
Revaz Fr., Introduction à la narratologie. Action et narration
Recueils
Bavoux C., Le français de Madagascar. Contribution à un inventaire des particularités lexicales.
Coédition AUF. Série Actualités linguistiques francophones
Béjoint H., Thoiron P. (Éds), Les dictionnaires bilingues. Coédition AUPELF-UREF. Collection Universités francophones
Benzakour F., Gaadi D., Queffélec A., Le français au Maroc. Lexique et contacts de langues.
Coédition AUF. Série Actualités linguistiques francophones
Bouchard D., Evrard I., Vocaj E., Représentation du sens linguistique. Actes du colloque international de Montréal
Bouillon P., avec la collaboration de : Françoise Vandooren, Lyne Da Sylva, Laurence Jacqmin, Sabine Lehmann, Graham Russell et
Evelyne Viegas, Traitement automatique des langues naturelles. Coédition AUPELF-UREF. Collection Universités francophones
Bres J., Haillet P.-P., Mellet S., Nolke H., Rosier L., Dialogismes et polyphonies
Chibout K., Mariani J., Masson N., Neel F., (sous la coordination de), Ressources et évaluation en ingénierie des langues.
Coédition AUPELF-UREF. Série Actualité scientifique
Conseil supérieur de la langue française et Service de la langue française de la Communauté française de Belgique (Eds), Langue
française et diversité linguistique. Actes du Séminaire de Bruxelles (2005)
Defays J.-M., Rosier L., Tilkin F. (Éds), A qui appartient la ponctuation ? Actes du colloque international et interdisciplinaire de
Liège (13-15 mars 1997)
Francard M., Latin D. (Éds), Le régionalisme lexical. Coédition AUPELF-UREF. Série Actualité scientifique
Englebert A., Pierrard M., Rosier L., Van Raemdonck D. (Éds), La ligne claire. De la linguistique à la grammaire.
Mélanges offerts à Marc Wilmet à l’occasion de son 60e anniversaire
Hadermann P., Van Slijcke A., Berré M. (Éds), La syntaxe raisonnée. Mélanges de linguistique générale et française offerts à Annie
Boone à l'occasion de son 60e anniversaire. Préface de Marc Wilmet
Queffélec A., Derradji Y., Debov V., Smaali-Dekdouk D., Cherrad-Benchefra Y.
Le français en Algérie. Lexique et dynamique des langues. Coédition AUF. Série Actualités linguistiques francophones
Rézeau P. (sous la direction de), Variétés géographiques du français de France aujourd’hui. Approche lexicographique
NICOLE DELBECQUE (Éd.)

Linguistique cognitive
Comprendre comment
fonctionne le langage
Nouvelle édition augmentée, avec exercices et solutions

Préface de Jean-Rémi Lapaire

C h a m p s l i n g u i s t i q u e s
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domaine de spécialisation, consultez notre site web : www.deboeck.com

© Groupe De Boeck s.a., 2006 2e édition


De Boeck Université – Duculot 2e tirage 2010
Rue des Minimes 39, B -1000 Bruxelles

Tous droits réservés pour tous pays.


Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie)
partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le
communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Imprimé en Belgique

Dépôt légal :
Bibliothèque nationale, Paris : septembre 2006 ISSN 1374-089X
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles : 2006/0035/009 ISBN 978-2-8011-1391-2
SOMMAIRE

Préface 5

Sommaire 9

Avant-propos 11

Signes conventionnels 15

Chapitre 1 La base cognitive du langage : langue et pensée 17

Chapitre 2 Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale 47

Chapitre 3 Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie 77

Chapitre 4 L’assemblage de concepts : la syntaxe 105

Chapitre 5 Phonétique et phonologie 139

Chapitre 6 Langue, culture et conceptualisation :


la sémantique transculturelle 163

Chapitre 7 Quand dire c’est faire : la pragmatique 191

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Linguistique cognitive

Chapitre 8 La structuration des textes : la linguistique textuelle 225

Chapitre 9 La langue au fil du temps : la linguistique historique 251

Chapitre 10 La classification et l’étude comparée des langues 285

Solutionnaire 325

Bibliographie 379

Index 389

Table des matières 399

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PRÉFACE

La rédaction d’un manuel de linguistique générale est à la fois un exercice pé-


rilleux et une épreuve de vérité. Il faut être capable de recenser les termes et
notions incontournables de la linguistique, alors que les écoles sont nombreu-
ses et les chercheurs divisés. Il faut ensuite fournir des résumés et inventer des
exercices qui facilitent la mémorisation des concepts et la mise en œuvre des
méthodes. Il faut enfin aborder avec fraîcheur et simplicité les questions com-
plexes que se posent les spécialistes du langage : nature du signe, lien entre son
et sens, relation entre langage et pensée, articulation entre langue, discours, in-
dividu et société. Et lorsque l’ouvrage se définit comme l’adaptation d’un livre
original, composé en anglais, à plusieurs mains, Cognitive Explorations of
Language and Linguistics, il faut de surcroît traduire et ajuster, en tenant
compte des traditions descriptives de la francophonie. Tout cela Nicole Del-
becque l’a non seulement osé, mais magnifiquement réussi, en s’appuyant sur
une solide équipe de traducteurs et en veillant à ce que les diverses versions
(française, espagnole, italienne, allemande, néerlandaise, grecque) restent suf-
fisamment proches pour être utilisées en parallèle dans les départements de
langues des universités européennes.

Le sommaire, à lui seul, établit la vaste zone de couverture du livre. Fidèle à


Saussure, pour qui la linguistique était fondamentalement une branche de la sé-
miologie – cette « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie
sociale » – le livre aborde en premier la nature du signe linguistique et la fonc-
tion symbolique, ainsi que le rapport délicat entre catégorisation linguistique et
catégorisation conceptuelle (Chapitre 1). La « base cognitive du langage »
étant posée, la présentation des grands domaines de l’analyse linguistique peut
débuter : sémantique lexicale (Chapitre 2), morphologie (Chapitre 3), syn-
taxe (Chapitre 4), phonologie (Chapitre 5), sémantique générale (Chapitre 6),

5
Linguistique cognitive

pragmatique (Chapitre 7), analyse du discours (Chapitre 8), diachronie


(Chapitre 9), typologie (Chapitre 10). Cette division nécessaire en chapitres ne
remet pas en cause l’unité foncière du fait langagier, qui est clairement procla-
mée. La lecture étant fluide, il doit être possible d’inculquer à des débutants
une base et des références solides en linguistique générale. Le manuel peut
également être utilisé par des étudiants plus avancés, pour réviser ou asseoir
leurs connaissances. Les judicieuses références aux noms qui ont marqué l’his-
toire des concepts linguistiques jettent les bases d’une véritable culture en
sciences du langage.

Il reste à justifier le choix de l’expression « linguistique cognitive » qui établit


une filiation explicite entre les développements généraux du manuel et un cou-
rant particulier de la linguistique, né aux États-Unis au milieu des années 1970,
en réaction contre le formalisme de la grammaire générative et son traitement
modulaire du langage. Même si l’ouvrage se tient à l’écart de toute querelle,
ses auteurs se rangent sans ambages aux côtés de Lakoff, Langacker, Givón,
Taylor, Fauconnier, Turner, Dirven, Radden, Geeraerts, Verhagen, Croft, Hei-
ne, Wierzbicka en inscrivant les fonctions « idéationnelles » et
« interpersonnelles » du langage au cœur de leurs préoccupations. L’organisa-
tion interne des langues et l’usage y apparaissent comme une totalité indisso-
ciable du fait culturel et social, lui-même intégré à la cognition générale. Il n’y
a pas, il ne saurait y avoir d’île du langage. Car les catégories des langues sont
reliées aux catégories d’expérience et de pensée ; la construction du sens et
l’élaboration des structures sont solidaires des fonctions cognitives
fondamentales : abstraction, schématisation, activation, parcours, profilage,
projection, glissement, association, substitution métaphorique ou métonymi-
que. Le langage ouvre une « fenêtre ouverte sur l’esprit » que, chapitre après
chapitre, ce beau manuel nous invite à pousser.

On ne saurait donc dissocier le « phénomène langage » de la vie mentale et du


reste de l’expérience humaine : sensorielle, émotionnelle, culturelle, sociale.
Car le langage est d’abord « fait humain », comme aimait à le rappeler Émile
Benveniste (1902-1976). À bien des égards, les étudiants et les chercheurs
francophones sont prêts à l’accepter, puisqu’ils ont été habitués à mettre en
rapport l’organisation du langage et l’organisation de la connaissance, les for-
mes de l’expression et les modes de conceptualisation. Dès la première moitié
du XXe siècle, les huit volumes de Jacques Damourette et Édouard Pichon
(Des mots à la pensée) et les riches Leçons de psycho-mécanique de Gustave
Guillaume ont développé des approches que l’on peut qualifier de « proto-
cognitives ». Plus près de nous, les travaux d’Oswald Ducrot sur la présuppo-
sition, de Georges Kleiber sur le prototype, de Bernard Pottier sur la catégori-
sation (cités dans le présent ouvrage), sans oublier la « théorie des opérations

6
Préface

énonciatives » d’Antoine Culioli, traitent le locuteur en « énonciateur », autre-


ment dit en véritable « sujet », engagé dans un rapport à l’autre, construisant et
opérant sur des représentations. Un sujet parlant, un sujet social et un sujet co-
gnitif tout à la fois. L’existence de ces variétés locales, fortes et originales de
cognitivisme expliquent que le paradigme européen et américain développé
dans le présent ouvrage reste à découvrir dans l’espace francophone.

Une mise en garde s’impose, néanmoins. Ce qui fait la richesse d’une appro-
che aussi « intégrative » du langage peut, si l’on n’y prend garde, devenir sa
faiblesse. Parce qu’on refuse de réduire ou de fractionner « l’objet langage »,
parce qu’on l’intègre à l’entier de la condition humaine dans une démarche ré-
solument « holistique », on est contraint de gérer une multiplicité de paramè-
tres. Or il est délicat de convoquer individus, cultures, sociétés, histoires,
territoires, universaux, lexique, morphologie, syntaxe, communication, repré-
sentations, opérations mentales dans une même analyse sans l’embrouiller.
À compter qu’on y parvienne, faut-il, pour faire de la linguistique cognitive,
développer des compétences de sociologue, d’anthropologue, d’ethnologue, de
psychologue, de neurologue, de phénoménologue, de philologue ? Ne s’expo-
se-t-on pas à une forme d’amateurisme, incompatible avec les objectifs affi-
chés de la recherche universitaire ? Ne risque-t-on pas de devenir un Jack of all
trades, un « bon à tout, propre à rien » des sciences humaines ? Il y a là,
assurément, un grand danger, pressenti par les fondateurs de la linguistique.
Car Saussure (1857-1913) et Bloomfield (1887-1949) redoutaient que la scien-
ce émergente du langage ne fût inféodée à d’autres disciplines (comme l’his-
toire ou la psychologie) et que son propos central – rendre compte du
phénomène langage au travers de l’observation rigoureuse de langues
particulières – ne fût dilué dans d’autres thématiques.

Mais ce très réel danger cesse d’être menaçant dès lors que le linguiste accepte
de poser comme premières et inaliénables son identité et son point de vue de
linguiste. Pour cela, il doit « affirmer la spécificité de son objet » et « conser-
ver la maîtrise de ses concepts et de ses méthodes », comme l’y exhorte Cathe-
rine Fuchs dans un petit ouvrage théorique, complémentaire de celui-ci,
intitulé La linguistique cognitive (2004). De façon plus concrète et personnel-
le, cela m’impose, en toute circonstance, de prendre les formes et les structures
des langues comme point de départ de mes raisonnements et de mes éventuel-
les ouvertures sur d’autres domaines. C’est parce que j’observe l’importance
de la localisation dans les prédications d’existence ou de réalisation (Il y a…
Avoir lieu… Arriver…Se produire quelque part…) que je peux affirmer que
l’esprit établit un lien entre « inscription dans l’espace » et « inscription dans
la réalité ». Je ne suis ni géomètre, ni métaphysicien, ni psychologue, mais le
matériau langagier dont je dispose me permet de m’aventurer sur un terrain qui

7
Linguistique cognitive

n’est pas le mien et d’y apporter une contribution spécifiquement linguistique.


De même, l’existence d’une grammaire très codifiée de la manipulation inter-
personnelle au moyen d’impératifs (Sortez !), de locutions modales (Il faut
partir), de formules de courtoisie (Veuillez quitter les lieux) m’autorise à me
prononcer sur l’organisation des rapports sociaux dans une culture donnée :
qui a le droit de parler à qui, sur quel ton, dans quelles circonstances, à quelle
fin ? Ma modeste contribution à la psychosociologie du comportement, par le
biais de la pragmatique du discours (cf. Chapitre 7), est non seulement crédible
mais utile, si je travaille sur un corpus authentique et si je reste dans le rôle qui
est le mien : celui de scrutateur du langage. Car quel que soit mon domaine de
spécialité au sein de la linguistique, je suis tout ouïe, je suis à l’écoute de ce qui
se dit. Je suis tout œil et j’examine comment cela se dit. Mon véritable apport
aux autres disciplines est dans cette faculté d’écoute et d’observation simples,
dans cette aptitude à faire entendre et parler la parole. Et cela me rapproche du
poète, du dramaturge ou du conteur plus encore que du mathématicien.

Voilà donc mon rôle premier rappelé, qu’un livre comme celui-ci m’encourage
à tenir, en me donnant les moyens d’explorer la relation entre les signes et le
sens, entre le monde et le moi, entre l’ordre des constituants et l’organisation
de la pensée, entre le code grammatical et le code social. Alors que j’apprends
à décomposer et à classer des constructions, je découvre que la dimension
« formelle » et « technique » de la linguistique ne l’empêche pas d’être la plus
humaine des sciences humaines. Car c’est bien l’humain qui se cristallise dans
l’organisation du langage. Ni plus, ni moins. Et c’est exactement ce que dé-
montre ce bel ouvrage.

Jean-Rémi Lapaire
Université de Bordeaux

8
AVANT-PROPOS

La présente exploration vise à une meilleure compréhension de la structure des


langues. Elle amène le lecteur à jeter un regard nouveau sur les pratiques lan-
gagières et l’incite à poursuivre ses propres recherches sur la structuration de
la pensée par le langage.

L’ouvrage passe en revue les principaux acquis de la recherche en linguistique


cognitive. L’originalité du tour d’horizon proposé est qu’il met en lumière la
diversité des conceptualisations et qu’il s’intéresse à des langues et cultures
variées. L’orientation interculturelle qui sous-tend l’ensemble des chapitres est
tout particulièrement à l’honneur dans le chapitre sur la sémantique. Reliant
systématiquement l’étude du langage à celle de la culture ambiante, cette ap-
proche fait ressortir l’apport de la culture aux conceptualisations linguistiques
et à la structuration de la pensée dans les différentes langues.

Cette introduction à la linguistique cognitive s’adresse à tous ceux qui se ser-


vent ou se serviront professionnellement de la langue comme outil de travail.
Sa conception générale en fait un instrument de base pour les (futurs) linguis-
tes, traducteurs, interprètes et professeurs de langues. Par sa démarche inducti-
ve elle peut aussi servir de support à l’auto-apprentissage.

L’expression de nos pensées, de nos sensations et de nos actes est articulée sur
un système cognitif plus vaste que le langage, englobant aussi un ensemble de
processus mentaux, comme la perception, la mémoire, l’émotion, la catégori-
sation, l’abstraction… chacune de ces aptitudes cognitives étant marquée et in-
fluencée par les autres. Si bien que s’interroger sur le langage, c’est-à-dire
l’usage qui est fait de la langue, c’est aussi se questionner sur nos modes de
pensée et sur nos façons de communiquer.

11
Linguistique cognitive

Le présent livre a pour dessein de familiariser le lecteur avec l’approche cogni-


tive de la linguistique. Il représente le volet français d’un vaste projet européen
dont l’objectif est que cette introduction voie le jour dans les principales lan-
gues de l’Union Européenne.

Le projet a réuni des auteurs de divers horizons linguistiques et culturels. Les


différents chapitres ayant fait l’objet de discussions entre les co-auteurs, cet
ouvrage peut être considéré comme le résultat d’une collaboration intense en-
tre quinze spécialistes de neuf pays différents.

Liste des auteurs, classée par pays et par université :


Johan De Caluwé (Gand, Belgique)
René Dirven (Duisburg, Allemagne)
Dirk Geeraerts & Stefan Grondelaers (Leuven, Belgique)
Cliff Goddard (Armidale, Australie)
Ralf Pörings (Giessen, Allemagne)
Günter Radden (Hambourg, Allemagne)
Willy Serniclaes (Bruxelles, Belgique)
Marcello Soffritti (Bologne, Italie)
Wilbert Spooren (Tiburg, Pays-Bas)
John Taylor (Otago, Nouvelle-Zélande)
Ignacio Vázquez-Orta (Saragosse, Espagne)
Marjolijn Verspoor (Groningue, Pays-Bas)
Anna Wierzbicka (Canberra, Australie)
Margaret Winters (Carbondale, Illinois, États-Unis)

La liste suivante présente les auteurs qui se sont chargés de la première version
d’un chapitre, suivis du nom des personnes qui ont – par des révisions succes-
sives – contribué à la cohérence entre les chapitres.
Chapitre 1 : Dirven & Radden
Chapitre 2 : Geeraerts, Grondelaers ; Dirven & Verspoor
Chapitre 3 : De Caluwé, Dirven & Verspoor
Chapitre 4 : Verspoor, Dirven & Radden
Chapitre 5 : Taylor ; Serniclaes
Chapitre 6 : Goddard & Wierzbicka ; Dirven
Chapitre 7 : Vázquez-Orta ; Dirven, Pörings, Spooren, Verspoor
Chapitre 8 : Spooren
Chapitre 9 : Winters ; Dirven
Chapitre 10 : Soffritti ; Dirven

Parmi les nombreux autres collaborateurs, il convient de mentionner tout spé-


cialement les coordinateurs Ulrike Kaunzner (Bologne) et Ralf Pörings (Gies-

12
Avant-propos

sen), et les dessinateurs Tito Inchaurralde (Barcelone) et Lukasz Tabakowski


(Cracovie).

Cognitive Exploration of Language and Linguistics est disponible en plusieurs


langues. L’original anglais a servi de point de départ aux versions allemande,
espagnole, française, italienne, grecque et néerlandaise, ainsi qu’aux traduc-
tions polonaise, coréenne et africaine. Il ne s’agit pas de simples traductions
mais bien d’adaptations. En effet, les traditions linguistiques propres aux lan-
gues en question ont été à chaque fois mises en évidence. En conséquence, les
différentes versions peuvent être utilisées parallèlement dans tous les départe-
ments de langue d’une même université. Il est également possible de s’en ser-
vir comme ouvrage de référence pour le cours de linguistique générale
regroupant des étudiants de filières différentes.

Six des dix chapitres sont consacrés aux disciplines bien établies que sont la
lexicologie, la morphologie, la syntaxe, la phonétique et la phonologie, la lin-
guistique historique et la typologie. Les chapitres restants portent sur des do-
maines en plein essor : la sémantique culturelle, la pragmatique, la linguistique
textuelle et la linguistique comparée. La présentation claire et homogène de
l’ensemble en facilite la consultation : le parcours suivi est balisé d’aperçus gé-
néraux et de résumés donnés en début et en fin de chapitre ; la matière est
abondamment illustrée à l’aide d’exemples, d’images, de tableaux et de
schémas ; les termes techniques nouvellement introduits sont imprimés en ca-
ractères gras ; grâce à l’index et au système de renvois à l’intérieur du texte, il
est facile de naviguer d’un chapitre à l’autre ; les lectures conseillées sont re-
groupées par chapitre ; chaque chapitre est accompagné d’une série d’exerci-
ces, dont on trouvera les réponses en fin de volume (solutionnaire). L’analyse
de nombreux échantillons, dont un bon nombre d’extraits en français, permet
au lecteur de se familiariser avec les aspects structurels et fonctionnels d’une
langue et de prendre conscience des moules conceptuels sous-jacents à l’ex-
pression langagière. L’étude comparée d’exemples provenant de plusieurs lan-
gues fait également apparaître des tendances universelles dans la
conceptualisation linguistique.

Se sont attelés à la tâche ingrate de préparer la première mouture de la


traduction : Marie Baudry, Colette Charpentier, Guy Monfort, Bert Peeters,
Michel Rignanese, Willy Serniclaes. Sans la confiance de René Dirven et de
Marjolijn Verspoor, les éditeurs de l’original, et sans l’aide d’Olivia Koentges
et de Francis Ploemen pour la dernière phase de l’adaptation, cette version
française n’aurait pas pu voir le jour. Qu’ils en soient tous remerciés.

Nicole Delbecque
Rédactrice

13
SIGNES CONVENTIONNELS

* L’astérisque signale que la phrase qui suit n’est pas correcte ou que le
mot a été reconstitué.

? Le point d’interrogation signale qu’il existe des doutes sur l’acceptabilité


de l’expression qui suit.

?? Le double point d’interrogation signale que l’expression qui suit est


d’une acceptabilité douteuse.

‘…’ Les guillemets simples indiquent une signification.

“…” Les guillemets doubles indiquent un concept, une mise en évidence ou


une citation.

[…] Les crochets contiennent les transcriptions phonétiques.

/…/ Les barres transversales contiennent les représentations phonémiques.

Abréviations
A anglais
Al allemand
E espagnol
F français
I italien
N néerlandais

15
Chapitre 1
LA BASE COGNITIVE DU LANGAGE :
LANGUE ET PENSÉE

Ce premier chapitre permet de prendre connaissance de quelques caractéristi-


ques fondamentales de la langue et des sciences du langage. La langue est un
système de communication, et comme tout système de communication, elle se
sert de signes. La science qui s’occupe de l’étude systématique des signes est
appelée la sémiotique (du grec semeîon = signe) : elle inclut l’analyse des sys-
tèmes et des signes verbaux et non verbaux utilisés dans la communication hu-
maine et toute forme de communication chez les animaux et les plantes.

La sémiotique distingue trois types de signes : les indices, les icônes, les sym-
boles. Un indice (dans son emploi sémiotique) est un signe qui renvoie, comme
le fait un panneau de signalisation indiquant une direction ; une icône est un si-
gne qui représente, comme pour un panneau indicateur montrant trois enfants
traversant une rue ; un symbole est un signe purement conventionnel, comme
l’est un panneau rouge barré d’une ligne horizontale blanche.

Ces trois types de signes s’appuient sur trois principes de structuration plus gé-
néraux qui nous permettent d’établir un lien entre une forme et une significa-
tion. À la différence d’autres systèmes de communication, le langage humain
recourt aux trois types de signes, même s’il s’appuie surtout sur des signes
d’ordre symbolique.

La langue n’est pas simplement un outil de communication, elle reflète aussi la


perception du monde ayant cours dans une communauté culturelle donnée. Cet

17
Linguistique cognitive

univers conceptuel comporte bien plus de notions – ou de catégories concep-


tuelles – que celles que nous retrouvons dans la langue. Les concepts “langa-
giers” nous permettent non seulement de communiquer, mais ils nous amènent
aussi à voir les choses et le monde d’une certaine façon.

1.1 Introduction : Plusieurs systèmes de signes


“All our thoughts and knowledge is by signs” (Charles Peirce)

Notre nature nous pousse à partager avec les autres nos sentiments et nos
émotions : nous voulons communiquer ce que nous voyons, croyons, savons,
ressentons, ce que nous voulons faire ou sommes sur le point de faire. Cet ob-
jectif peut être atteint de diverses manières. Nous pouvons manifester notre
étonnement en fronçant les sourcils, esquisser les formes d’une femme avec les
mains et exprimer notre pensée par la parole. Une combinaison de ces trois
formes d’expression ou de deux d’entre elles est également envisageable. Nous
comprenons ces différents modes d’expression comme étant des “signes” de
quelque chose. Dans son sens le plus large, le signe est une forme associée à
quelque autre élément que nous interprétons comme sa signification. Le fait
que quelqu’un fronce les sourcils (forme) sera compris comme un signe
d’“étonnement”. Par contre, le fait que quelqu’un se mouche ne sera générale-
ment pas porteur de signification, sauf si l’on peut y voir une marque d’impa-
tience ou de protestation. Ces trois exemples illustrent les trois types de signes
possibles : les indices, les icônes et les symboles.

Un indice (ou signe indexical) indique quelque chose qui se trouve dans les
environs immédiats, comme il apparaît clairement de l’origine étymologique
du mot latin index qui dénote le doigt du même nom. L’exemple le plus clair
d’un signe indexical est celui du panneau indicateur qui pointe dans la direc-
tion de la ville X. Par sa forme, il signale une direction et la signification en
est : “Prenez cette direction si vous voulez aller à X.” Un autre type de signe
indexical est la marche chancelante d’un homme soûl. La signification qui s’en
dégage est immédiatement claire : “en état d’ivresse”. Forme et signification
se rejoignent, elles sont contiguës l’une à l’autre, ce que nous indiquons par le
terme technique de contiguïté. Ainsi, tout langage corporel, notamment l’ex-
pression du visage, comme froncer les sourcils ou plisser le front, est de l’ordre
des signes indexicaux : on y voit l’“indication” d’un état d’âme ou d’une émo-
tion (surprise, colère, etc.) ressentie par une personne.

Une icône (ou signe iconique) (dérivé du grec eikôn ‘image’) est la représen-
tation perceptuelle – visuelle, auditive ou autre – de la chose évoquée. Le

18
La base cognitive du langage : langue et pensée

panneau routier qui avertit les automobilistes de faire attention à la présence


d’enfants près d’une école représente deux ou trois enfants traversant la route
sur un passage pour piétons. Il est évident que pareille image ne correspond
que vaguement à la réalité, puisqu’il se peut qu’à un moment donné, il y ait
tout un groupe ou, par contre, rien qu’un seul enfant en train de traverser la
rue. Mais la signification générale du panneau est claire. Pour signaler le dan-
ger causé par la traversée d’animaux sur les routes, on utilise aussi des signes
iconiques : selon les cas, on aura recours à la représentation de vaches, de
cerfs, d’oies, de chevaux, de crapauds, etc. De même, l’image de camions, voi-
tures, tracteurs, vélos, pistes cyclables, rivières, ponts, chutes de pierres, vira-
ges, virages en épingle à cheveux, etc. peut aussi être investie d’une fonction
iconique.

Finalement, nous utilisons nos mains pour former toutes sortes de signes
iconiques : que ce soit la silhouette d’une femme esquissée des deux mains,
l’évocation d’un escalier en colimaçon ébauché par le seul index, ou celle
d’une collision représentée par le mouvement convergent et le choc des deux
poings.

Pour les signes symboliques, il n’y a pas lieu de parler, comme nous l’avons
fait pour les signes indexicaux et iconiques, d’un lien naturel entre la forme du
signe et la signification représentée. Il s’agit en l’occurrence d’un lien pure-
ment conventionnel. Le triangle inversé comme signalisation routière est un
bon exemple de signe symbolique : il n’y a aucun lien naturel entre la forme du
triangle et la signification “céder le passage”. En s’imposant à la communauté,
ce lien, peut-être imaginé un jour dans un bureau du Ministère des Transports,
est devenu conventionnel. Nous retrouvons ce genre de relations convention-
nelles dans la plupart des emblèmes militaires, dans les signes symbolisant les
monnaies, dans les drapeaux et, bien sûr, dans l’essentiel du langage. Ainsi, il
n’y a aucun lien naturel entre la forme du mot surprise et sa signification.
L’usage qui est fait du terme symbolique en linguistique recouvre précisément
l’idée qu’il existe une sorte de contrat tacite entre les usagers pour associer une
signification particulière à une forme particulière sans qu’il y ait pour cela de
raison intrinsèque. Ce sens ‘technique’ du terme symbolique en linguistique
renvoie à la signification originale du mot grec symbolon ‘signe de reconnais-
sance’ utilisé entre deux personnes, par exemple la bague sciée en deux dont
chacune des deux personnes emporte une moitié avec elle, ce qui leur permet-
tra de se reconnaître lors de retrouvailles des années plus tard, puisqu’il suffira
de joindre les deux morceaux pour s’assurer qu’ils s’ajustent bien. Les deux
morceaux de la bague ne sont rien en eux-mêmes, ils n’ont de sens que mis en-
semble. Il en va de même pour la forme d’un mot et sa signification : ils sont
inséparables.

19
Linguistique cognitive

La discipline scientifique qui étudie les systèmes de signes dans toutes leurs
manifestations est la sémiologie (ou sémiotique) (du grec semeîon ‘signe’ et
logos ‘discours’). Le langage humain est le plus élaboré et le plus complexe
des systèmes de signes étudiés en sémiotique. Mais celle-ci s’occupe éga-
lement d’autres systèmes de signes, comme celui des gestes, du vêtement, de
la distance entre individus, etc. Ces systèmes ne concernent pas seulement
l’espèce humaine ; chez les animaux se retrouvent aussi nombre de gestes,
comme celui de montrer les dents. Certaines espèces ont des systèmes de si-
gnes très sophistiqués. Les abeilles communiquent au moyen de patrons très
élaborés de danses et de mouvements de la queue. Ceci leur permet d’indiquer
aux autres abeilles dans quelle direction et à quelle distance se trouve un en-
droit intéressant et quelle quantité de miel elles sont susceptibles d’en retirer.
Les singes disposent d’un système de neuf cris différents pour communiquer la
distance à laquelle se trouve un animal dangereux et quelle en est la taille. Les
baleines utilisent un système de mélodies dont les biologistes n’ont néanmoins
pas encore réussi à découvrir la signification.

Les systèmes de communication animale sont sans doute majoritairement de


nature indexicale et, dès lors, liés à l’environnement immédiat et dépendant
des objets. Entre abeilles, par exemple, il ne peut s’agir que de sources de nec-
tar se trouvant à proximité. Leur champ d’action se limite d’ailleurs à la di-
mension horizontale. Une expérience effectuée à Pise a montré que des
abeilles mises sur la piste d’une source de miel au sommet de la tour sont inca-
pables d’en communiquer l’existence à leurs congénères se trouvant dans la
ruche au pied de la tour. Elles réussissent cependant à en montrer l’ordre de
grandeur de façon iconique : elles battent le sol proportionnellement au vo-
lume de nectar repéré. Leur système manque néanmoins de flexibilité.

Entre les trois types de signes, on peut clairement établir une hiérarchie quant
au degré d’abstraction qu’ils peuvent atteindre. Les indices sont les signes les
plus “primitifs” et les plus restreints du fait qu’ils dépendent du hic et nunc. Ils
sont toutefois très répandus dans les systèmes de communcation humains : on
les retrouve, notamment, dans le langage mimique et dans la gestuelle, dans le
code de la route et dans des domaines où la communication est très intense,
comme la publicité. En soi, des produits comme la cigarette ou le savon n’ont
rien pour séduire ; pour les rendre attrayants, on les associe à un environne-
ment attirant, le but visé étant, bien sûr, que le téléspectateur garde en mémoire
cette association. Les cigarettes Marlboro, par exemple, sont reliées par voie
indexicale à la vie aventureuse du cow-boy américain.

Les signes iconiques sont déjà plus complexes car pour les comprendre, il faut
percevoir une certaine ressemblance. Le rapport iconique de ressemblance
doit être établi de façon plus ou moins consciente par celui qui observe. La

20
La base cognitive du langage : langue et pensée

ressemblance avec l’entité évoquée peut être frappante : pensons aux “icônes”
représentant des saints de l’Église orthodoxe russe ou grecque, ou aux petits
icônes qui apparaissent à l’écran de l’ordinateur. La ressemblance peut toute-
fois rester plutôt abstraite, comme pour les dessins stylisés de l’homme et de la
femme indiquant les toilettes, ou de voitures et d’avions sur les panneaux rou-
tiers. Il est fort peu probable qu’il y ait des signes iconiques dans le règne ani-
mal.

Les signes symboliques semblent être réservés exclusivement à l’être humain.


Ses besoins communicatifs sont tels qu’ils ne peuvent être satisfaits au moyen
d’indications indexicales ou d’imitations iconiques. L’homme a besoin de
communiquer à propos de choses plus abstraites : des événements appartenant
au passé ou à l’avenir, des objets ne se trouvant pas dans son entourage immé-
diat, ou encore ses peurs et ses espoirs. Pour ce faire, il lui faut disposer de si-
gnes symboliques. Partout dans le monde, dans les différentes cultures, des
signes de ce genre ont été conçus pour exprimer les pensées les plus diverses.
Le système de signes symboliques le plus élaboré est celui de la langue “natu-
relle” sous toutes ses formes : la langue parlée, qui est la plus universelle ; la
forme écrite qui apparaît à un moment donné de civilisation et de développe-
ment intellectuel ; et même le langage des sourds, qui est largement basé sur
des rapports conventionnels entre le geste et la signification.

Le tableau 1 résume, pour les trois types de signes, les principes généraux qui
régissent le rapport entre la forme et la signification.

Tableau 1.1 Le rapport entre forme et signification dans les trois types de signes

Indice Icône Symbole


Forme Signification Forme Signification Forme Signification

Contiguïté Ressemblance Convention

Les signes indexicaux reflètent un principe plus général, à savoir, que deux
choses qui se trouvent dans le prolongement l’une de l’autre, donc contiguës,
peuvent se substituer l’une à l’autre. Ainsi l’association spontanée entre l’œu-
vre d’art et l’artiste qui l’a conçue nous permet de prendre le nom de celui-ci
pour parler indifféremment de son œuvre ou de lui-même (p.ex. J’ai entendu
dire qu’on expose des Magritte au Louvre). Les signes iconiques relèvent d’un
autre principe général, à savoir, qu’une image peut prendre la place de l’objet
réel. Les agriculteurs appliquent ce principe depuis des siècles : en mettant des

21
Linguistique cognitive

épouvantails sur leurs champs. Les signes symboliques sont supérieurs aux
autres parce qu’ils permettent à l’esprit humain d’aller bien au-delà des limites
propres aux rapports de contiguïté et de ressemblance, pour établir une relation
symbolique entre n’importe quelle forme et n’importe quelle signification.
Une rose peut donc évoquer l’amour et une chouette la sagesse. Les rapports
d’ordre indexical, iconique et symbolique sont à la base de la structuration du
langage.

1.2 Principes de structuration du langage


Le langage est essentiellement symbolique. En effet, la relation entre les mots
et leur signification n’est pas basée sur un rapport de contiguïté ou de ressem-
blance (à l’exception des mots se référant au son produit par un animal ou par
un phénomène naturel). Dans ce système complexe de symboles appelé lan-
gage, nous pouvons voir à l’œuvre simultanément des principes d’indexicalité,
d’iconicité et de “symbolicité”. Certains mots ne servent qu’à “désigner”, cer-
taines séquences de mots reflètent “iconiquement” l’ordre des choses dans la
réalité, et, finalement, des mots choisis arbitrairement à l’origine, peuvent être
réunis pour former de nouveaux mots dont la signification est transparente.

1.2.1 Le principe d’indexicalité

Le principe d’indexicalité renvoie au fait que nous pouvons “pointer” des


choses qui sont dans notre champ de mire. Nous pensons être au centre de
l’univers et nous abordons tout ce qui est autour de nous à partir de notre point
de vue. Cette vision égocentrique du monde apparaît aussi dans notre langage.
Quand nous parlons, notre position dans l’espace et dans le temps nous sert de
point de repère pour situer d’autres entités dans l’espace et dans le temps.
Nous parlons de l’endroit où nous nous trouvons et du moment où nous par-
lons en termes d’ici et maintenant. Si je dis : Mon voisin est ici maintenant,
mon interlocuteur comprendra par ici l’endroit où je me trouve, et par mainte-
nant le moment où je parle. Même lors d’une communication téléphonique
transatlantique ici et maintenant portent nécessairement sur l’espace et le
temps du locuteur, et non pas sur ceux de l’interlocuteur. Les espaces immédia-
tement extérieurs au nôtre sont désignés par là, ceux qui en sont plus éloignés
par là-bas. De même, nous utilisons alors pour parler d’un espace temporel
n’appartenant pas à notre temps présent ; alors peut d’ailleurs aussi bien porter
sur le passé, comme dans Et alors ils se marièrent, que sur le futur, comme
dans Alors seulement ils auront des enfants.

22
La base cognitive du langage : langue et pensée

Tous ces mots “égocentriques”, tels ici, là, maintenant, alors, aujourd’hui, de-
main, ceci, cela, venir et aller, ou les pronoms personnels je, tu, nous et vous
sont des expressions déictiques. On parle de déictiques (du grec deiktos et
deiknumi ‘montrer’) justement parce qu’ils renvoient à l’EGO du locuteur qui
impose son point de vue au monde. C’est pourquoi l’interprétation des expres-
sions déictiques dépend de la situation concrète dans laquelle elles sont em-
ployées. Pour quiconque ne connaissant pas le contexte situationnel, l’appel
Grande manifestation demain à dix heures : rendez-vous ici à la gare ! figu-
rant au bas d’un tract trouvé dans le train n’a pas grand sens.

C’est encore l’EGO du locuteur qui sert de repère ou de “centre déictique” pour
localiser les choses dans l’espace environnant. Dans l’énoncé La maison que
nous cherchons se trouve en face de nous le locuteur se prend lui-même
comme point de référence pour situer la maison. D’habitude les entités plus
grandes servent de point de référence pour les entités plus petites et nous parle-
rons plutôt de la bicyclette devant la maison que de la maison derrière la bicy-
clette. De même, un touriste à New York dira plutôt Et maintenant je me trouve
devant l’Empire State Building. Mais le point de vue personnel l’emporte
facilement : il arrive souvent que les objets, quelle que soit leur taille, soient
localisés par rapport à l’EGO du locuteur. Quand lors d’une visite guidée
quelqu’un dit L’Empire State Building se trouve maintenant juste en face de
nous, il/elle fait comme si c’était lui/elle le point de référence fixe, et non le
gratte-ciel. Il va de soi que nous pouvons toujours adopter le point de vue de
l’interlocuteur et formuler les choses de son point de vue. C’est ce que fait tout
bon guide en faisant visiter une ville par bus, p.ex. Nous approchons de No-
tre-Dame, la cathédrale se trouve à votre gauche.

L’EGO du locuteur sert aussi de centre déictique pour situer des choses les unes
par rapport aux autres. Quand le locuteur dit, p.ex., Le vélo est derrière l’arbre,
il trace une ligne imaginaire allant de l’endroit où il se trouve jusqu’à l’arbre et
il situe le vélo derrière cet arbre, comme le montre la figure (1a) à la page sui-
vante. Si le locuteur se déplace de l’autre côté de la rue, son orientation déic-
tique va changer et le vélo se trouvera à présent devant l’arbre, comme le
montre la figure (1b). Il n’en va pas de même pour les objets artificiels ou arte-
facts (immeubles, voitures, etc.). Ceux-ci présentent une orientation
intrinsèque : ils ont une partie avant et une partie arrière qui leur sont inhéren-
tes. Ceci les rend plus facilement identifiables qu’un arbre, par exemple. C’est
pourquoi la position du vélo par rapport à la voiture ne change pas, même si le
locuteur change de point de vue, figures (1c) et (1d). Quelle que soit la position
du locuteur dans la figure (1c), le vélo reste toujours derrière la voiture, parce
que cette partie est définie comme étant l’arrière de la voiture. Autrement dit,
on peut faire abstraction de la perspective du locuteur.

23
Linguistique cognitive

L’orientation intrinsèque associée à des artefacts comme des voitures (figures


(1c) et (1d)) ou des immeubles, constitue également une sorte de projection du
corps humain : l’avant de la voiture correspond à l’avant du conducteur, et ceci
vaut aussi pour l’arrière, la gauche et la droite de la voiture. De même que nous
parlons de l’avant et de l’arrière de notre propre corps, du haut et du bas, de la
droite et de la gauche, nous reportons ces schémas aux biens durables, qu’il
s’agisse de chemises, de vestes, de chaises, de voitures, de maisons ou d’autres
artefacts ayant leur propre avant et arrière, haut et bas, droite et gauche.

Figure 1.1 Orientation déictique (a, b) et orientation intrinsèque (c, d)

! a. Le vélo est derrière l’arbre! b. Le vélo est devant l’arbre

! c. Le vélo est derrière la voiture! d. Le vélo est devant la voiture

À un niveau encore plus général, nous étendons notre perspective égocentrique


à une perspective anthropocentrique : nous transposons le point de vue de
l’EGO à celui de l’être humain en tant que tel. Cette perspective anthropocentri-
que (du grec anthropos ‘homme/être humain’) s’explique par le fait que nous
nous intéressons principalement aux autres êtres qui sont comme nous : rien ne
nous intéresse plus que les actions de nos semblables, leurs pensées, leurs sen-
timents, leurs expériences, leurs possessions, leurs mouvements, leurs dé-
placements, etc. En tant qu’être humain nous occupons toujours une position
privilégiée dans la description des faits. Généralement, il suffit qu’un événe-
ment implique un être humain, pour que celui-ci soit mentionné en premier,
comme sujet de la phrase. Les exemples suivants illustrent la façon habituelle
de relater des faits ou des états de choses :

24
La base cognitive du langage : langue et pensée

(1) a. Ma fille connaît ce poème par cœur


b. Mon ami a perdu ses verres de contact
c. Madame Dubois a corrigé les rédactions

Dans une phrase de ce genre, le sujet humain ne sera remplacé par un sujet non
humain que si on veut mettre un accent particulier sur cet objet. Ainsi, en classe
le professeur pourra dire : La leçon doit être apprise par tout le monde pour
demain. Mais dans la mesure où il est peu probable que nous prenions distance
par rapport à nous-mêmes, nous ne dirions sans doute pas *La leçon doit être
apprise par moi. (L’astérisque précédant la phrase signifie que celle-ci est in-
correcte ou impossible). La situation illustrée par (1c) est plus complexe. Ici
rien n’empêche de focaliser l’objet ; dès lors, la construction passive paraît
tout aussi naturelle : Les rédactions ont été corrigées par Madame Delport.

L’être humain occupe également une place privilégiée dans d’autres domaines
de la grammaire. En français, le pronom personnel indéfini on “anime” le su-
jet, comme c’est le cas dans On est premier au championnat (on remplace no-
tre équipe) ; le pronom interrogatif qui est réservé à l’humain, que / quoi au
non-humain (Qui est-ce ? À qui penses-tu ? vs Qu’est-ce ? À quoi penses-
tu ?) ; de même, le pronom clitique lui renvoie à un complément humain, alors
que y est réservé aux autres (Il lui répond correspond à Il répond à Jean/Anne ;
Il y répond, par contre, à Il répond à la lettre/aux attaques) ; ou encore, la dou-
ble construction possessive son musée à elle se rapporte également à un pos-
sesseur humain : on pensera à la responsable ou à la propriétaire du musée, et
non pas à la ville (hormis peut-être dans la construction attributive ?Même cette
petite ville a son musée à elle ; le point d’interrogation en tête d’énoncé en
marque le caractère moins acceptable ou moins naturel).

Bien que les éléments anthropocentriques soient légion dans la langue, ils
n’apparaissent pas toujours de manière aussi manifeste. Comparons les diffé-
rentes formules passives périphrastiques de (2) :
(2) a. {Sa / ?La / *Une} maison s’est trouvée cambriolée
b. {Son / ?L’ / *Un} ordinateur s’est vu infecté de virus
c. {Son / ?Le / *Un} livre a fini par se vendre

Ces énoncés seront jugés plus ou moins acceptables selon que l’on soit ou non
capable de les rattacher à l’être humain impliqué dans l’événement.

25
Linguistique cognitive

1.2.2 Le principe d’iconicité

Le principe d’iconicité, tel qu’il se fait sentir dans la langue, nous amène à éta-
blir une certaine ressemblance entre la forme de l’énoncé et ce qu’il représente.
L’iconicité est à l’œuvre dans les formations onomatopéiques : le gazouillis, le
roucoulement, le beuglement, le mugissement, et bien d’autres noms de bruit,
suggèrent ou sont censés suggérer par imitation phonétique la chose
dénommée ; de même, coucou et hibou sont des noms qui imitent le son pro-
duit par les oiseaux en question. L’iconicité n’est pas limitée au lexique. Elle se
manifeste également dans l’ordre linéaire des éléments qui composent
l’énoncé, dans la distance qui sépare ces différents éléments et dans le nombre
de formes dont l’énoncé est constitué. Dans ce qui suit nous nous penchons
successivement sur ces trois principes, à savoir l’ordre linéaire, la distance et la
quantité.

(i) Le principe de l’ordre linéaire

L’ordre ou la séquentialité est un phénomène qui concerne à la fois les suites


d’énoncés et l’agencement linéaire des composants à l’intérieur de l’énoncé.
Dans sa manifestation la plus élémentaire, ce principe détermine l’ordre tem-
porel de deux ou de plusieurs événements. On le voit à l’œuvre dans la célèbre
phrase de Jules César, Veni, vidi, vici ‘Je vins, je vis, je vainquis’, ou dans les
slogans publicitaires du type Eye it, try it, buy it ‘Jetez un coup d’œil, testez,
achetez’. Dans les deux cas, l’ordre ne pourrait être modifié sous peine de faire
perdre son sens à la phrase. Or, il n’en est pas toujours ainsi. Il est parfois pos-
sible de changer l’ordre, mais alors le sens s’en trouve substantiellement modi-
fié. L’organisation séquentielle de (3a) suit le cours traditionnel des choses,
celle de (3b) décrit l’ordre inverse :
(3) a. Virginie s’est mariée et a eu un enfant
b. Virginie a eu un enfant et s’est mariée

En elle-même la conjonction et ne nous dit rien sur l’ordre dans lequel se dé-
roulent les deux actions ; c’est l’ordonnance des deux propositions – devant ou
derrière et – qui reflète tout naturellement l’ordre des événements. Avec les
conjonctions avant et après on a le choix de présenter les choses de façon ico-
nique (4) ou de façon non iconique (5) :
(4) a. Virginie s’est mariée avant d’avoir un enfant
b. Après s’être mariée, Virginie a eu un enfant
(5) a. Avant d’avoir un enfant, Virginie s’est mariée
b. Virginie a eu un enfant (mais) après s’être mariée

26
La base cognitive du langage : langue et pensée

Le principe d’organisation séquentielle se retrouve aussi à l’intérieur de la


phrase. Ainsi les deux phrases ci-dessous contiennent bien les mêmes mots,
mais la signification varie en fonction de l’emplacement de en vert :
(6) a. Jean a peint la clôture {en vert / verte}
b. Jean a peint {en vert / *verte} la clôture

Dans les deux phrases (6) il est dit que Jean met une clôture en couleur. Dans
la phrase (6a), nous savons qu’elle était verte mais nous n’en connaissons pas
la nouvelle couleur (sauf si par une intonation spéciale l’on fait ressortir en
vert). Dans la phrase (6b), nous ne connaissons pas la couleur originale de la
porte mais nous savons qu’elle est verte à present. Par sa position dans la
phrase, en vert indique de manière iconique la façon dont l’attribution de la
couleur doit être interprétée : comme état antérieur (mais pas nécessairement
postérieur) à la peinture de la clôture (6a), ou comme résultat de l’opération ef-
fectuée par Jean (6b). Cette différence explique aussi pourquoi en vert peut
être remplacé par l’adjectif épithète verte dans (6a) mais pas dans (6b).

La langue connaît aussi nombre d’expressions figées, notamment des formu-


les binaires du type illustré sous (7). Ici aussi l’ordre des éléments reflète la
succession temporelle.
(7) a. de temps à autre, maintenant ou jamais, tôt ou tard, jour et nuit
b. de long en large, fait et cause, à prendre ou à laisser, du pour et du con-
tre, à boire et à manger, voir venir, cela va sans dire, les femmes et les
enfants d’abord

Toutes ces expressions “binaires” sont, en principe, irréversibles. En règle gé-


nérale, on ne dira pas *jamais ou maintenant, *tard ou tôt, ou *de large en
long, *prendre cause et fait. Il y a cependant une différence entre les deux
groupes d’expressions ; là où (7a) renvoie à des séquences purement temporel-
les, (7b) en revanche représente le déroulement normal des événements ou
l’ordre habituel dans lequel on parcourt les situations. Dans certains contextes
on peut avoir recours à l’inversion, dans le but d’obtenir un effet communicatif
particulier, par exemple celui d’attirer l’attention sur l’expression.

L’importance du principe d’iconicité se vérifie aussi très nettement au niveau


de l’agencement du sujet, du verbe et de l’objet dans la phrase. Dans presque
toutes les langues du monde le sujet vient avant l’objet. Théoriquement, sujet
(S), verbe (V) et objet (O) peuvent se présenter dans six ordres différents. Les
combinaisons dominantes sont : SVO, VSO et SOV. Les trois autres combinai-
sons possibles, à savoir OSV, OVS et VOS sont extrêmement rares. Cepen-
dant, ceci ne veut pas dire que les trois premiers ordres se retrouvent dans
chaque langue : l’allemand (Al) et le néerlandais (N) présentent les trois ordres

27
Linguistique cognitive

(chacun dans un contexte syntaxique différent), mais l’anglais (A) ne connaît


que l’ordre SVO ; l’espagnol, quant à lui, ne permet l’ordre SOV que si O est
exprimé sous forme de pronom clitique ; cette restriction vaut également pour
le français, qui, de plus, ne connaît pas l’ordre VSO.
(8) a. Al Der Anwalt schrieb den Brief (SVO)
N De advokaat schreef de brief
A The lawyer wrote the letter
E El abogado escribió la carta
F L’avocat écrivit la lettre
b. Al Endlich schrieb der Anwalt den Brief (VSO)
N Eindelijk schreef de advokaat de brief
A *Finally wrote the lawyer the letter
E Finalmente escribió el abogado la carta
F *Enfin écrivit l’avocat la lettre
c. Al (Wir weissen, dass) der Anwalt den Brief schrieb (SOV)
N (We weten dat) de advokaat de brief schreef
A *(We know that) the lawyer the letter wrote
E (Sabemos que) el abogado {la / *la carta} escribió
F (Nous savons que) l’avocat {l’ / *la lettre} écrivit

En allemand et en néerlandais, la phrase simple présente l’ordre SVO (8a),


mais lorsque la phrase est introduite par un complément adverbial (endlich /
eindelijk ‘enfin’), il y a inversion de l’ordre sujet-verbe (8b). L’ordre qui appa-
raît dans (8c) est propre à la phrase subordonnée : cette construction en forme
de tenaille, où le sujet en tête de phrase et le verbe en fin de phrase tiennent
ensemble les autres constituants, est typique des langues germaniques et scan-
dinaves. Le fait qu’elle n’existe pas en anglais est attribué à la forte influence
du français sur l’anglais après 1066 et l’accession de Guillaume le Normand au
trône d’Angleterre.

En quoi ces phénomènes sont-ils iconiques ? Si dans la plupart des langues le


sujet précède l’objet ce n’est pas un hasard. Cela correspond à la façon dont
l’être humain conçoit la structure interne d’un événement : un événement est
souvent lié à des actions dans lesquelles une personne agit sur une autre.
L’agent apparaît comme le sujet de la phrase et son action est préalable à tout
effet ; l’effet produit est, pour sa part, étroitement associé à l’objet, comme le
reflète d’ailleurs le terme objet direct. C’est pourquoi le verbe et l’objet se sui-
vent immédiatement dans le cas de figure le plus simple (8a).

28
La base cognitive du langage : langue et pensée

(ii) Le principe de la distance

Le principe iconique de la distance s’applique aussi bien en sens négatif qu’en


sens positif : l’absence de lien conceptuel fait que des éléments se trouvent
éloignés les uns des autres. Par contre, l’existence d’un lien conceptuel donne
lieu à un regroupement. Ceci explique notamment que l’accord du verbe avec
le sujet puisse se réaliser de façon différente :
(9) a. Un groupe s’est détaché du peloton
b. Un groupe de coureurs {s’est détaché/ se sont détachés} du peloton

Les deux phrases ont pour sujet un groupe. Dans la première phrase (9a), le
verbe s’accorde au nom singulier groupe. Dans la phrase (9b), le nom groupe
est suivi du complément pluriel de coureurs. Dès lors, le verbe peut (mais ne
doit pas) s’accorder avec le nom pluriel coureurs, qui est le nom le plus pro-
che. Avec certains noms de quantité comme un certain nombre ou la majorité,
la règle grammaticale est d’accorder le verbe au pluriel quand les noms de
quantité sont suivis d’un complément pluriel (un certain nombre d’étudiants,
la majorité des gens).

Le principe de la distance permet aussi d’expliquer que les divers types de


subordonnées complétives à fonction d’objet soient introduits différemment :
il arrive qu’il n’y ait pas d’élément introducteur (10a). Quand il y en a un, il
peut s’agir tantôt de la préposition de (10b,d), tantôt de la préposition à
(10c,d), ou encore de la conjonction que (10e).
(10) a. Il l’a fait rester
b. Il lui a demandé {de / *à} rester
c. Il l’a invitée {à / *de} rester
d. Il l’a obligé {de / à} rester
e. Il voulait qu’elle reste

Plus l’impact du sujet sur l’autre personne est immédiat, moins la distance
avec le verbe de la complétive sera grande. Dans (10a) l’impact est total et il
n’y a pas de morphème de liaison ; avec demander et inviter le rapport est en-
core étroit, mais seul (10b) suppose la présence de la personne à qui le sujet il
s’adresse (“Il {lui a demandé / *l’a invité} : Reste”). L’emploi de la préposi-
tion à semble donc suggérer que le lien entre la personne invitée et celui qui in-
vite peut être moins direct (10c). Avec obliger les deux options sont possibles
(10d). Quand le verbe principal est vouloir il faut se tourner vers le contexte
pour savoir si le sujet exerce quelque impact sur la personne en question. Ici la
complétive est nécessairement introduite par la conjonction que (10e).

29
Linguistique cognitive

On peut aussi voir à l’œuvre le principe de la distance dans les constructions à


complément direct et indirect :
(11) a. Il a légué le dernier bien qui lui restait à son fils
b. Il a légué à son fils le dernier bien qui lui restait

Le verbe peut être suivi d’abord du complément direct (11a) ou du complé-


ment indirect (11b). Ce choix est potentiellement porteur d’une différence de
sens : dans (11a) la distance entre le verbe et à son fils est plus grande que dans
(11b). Dès lors, la question de savoir si le “bien” en question reviendra effecti-
vement un jour au fils reste ouverte (11a). En revanche, lorsque le complément
d’objet indirect s’intercale entre le verbe et le complément d’objet direct, le
lien entre l’action et son destinataire devient plus étroit ; cet agencement sus-
cite comme inférence que le fils est bel et bien devenu propriétaire du bien.

(iii) Le principe de quantité

Le principe iconique de quantité explique la tendance à associer une grande


quantité de forme à une grande quantité de signification et, inversement, une
moindre quantité de forme à une moindre quantité de signification. Ceci se
manifeste déjà au niveau de la prononciation : en allongeant le è de très dans
une phrase comme C’est une très longue histoire nous insistons iconiquement
sur la longueur de l’histoire. Par la répétition de très on peut obtenir le même
effet (C’est une très, très longue histoire). Le langage enfantin est également
riche en exemples où la répétition exprime la notion de pluralité (Regarde là
papa, un arbre et encore un arbre et encore un autre arbre).

Cette stratégie n’est toutefois pas limitée au langage enfantin. En afrikaans


plek-plek (endroit-endroit) signifie ‘en différents endroits’. Le tok pisin, pidgin
des Papous de Nouvelle Guinée, recourt à ce procédé iconique de la rédupli-
cation comme marque du pluriel : cow-cow (vache-vache) signifie ‘des va-
ches’, et wilwil (de l’anglais wheel-wheel), qui désigne la bicyclette, reflète
l’idée des deux roues. La reprise de syllabes ou de mots constitue une applica-
tion particulière du principe de quantité. Selon les cas, la réduplication permet
d’exprimer la pluralité (des kilos et des kilos), l’intensité (vite vite), la relativi-
sation (comme ci comme ça), etc. Inutile de dire que la réduplication, – bien
qu’étant un moyen d’expression très expressif – est fort peu écomomique pour
exprimer l’idée de “quantité”.

Il est cependant des cas où nous ne pourrions nous passer d’un “excédent de
forme”. Ainsi, les stratégies de politesse veulent que “pour être poli il vaut
mieux en dire un peu plus qu’un peu moins”. Bien que l’anglais ait la réputa-
tion d’être inégalé dans ce domaine, la traduction de la série d’exemples réunis

30
La base cognitive du langage : langue et pensée

sous (12), illustre qu’en français aussi un “plus” de forme reflète un plus haut
degré de politesse.
(12) a. No smoking
Interdit de fumer
b. Don’t smoke, will you ?
Pourrais-tu arrêter de fumer, s’il te plaît ?
c. Would you mind not smoking here, please.
Pourriez-vous avoir l’amabilité de ne pas fumer, s’il vous plaît ?
d. Customers are requested to refrain from smoking if they can. (Pan-
neau au magasin Harrods à Londres)
Les clients sont priés d’avoir la gentillesse de ne pas fumer.
e. We would appreciate if you could refrain from smoking cigars and
pipes as it can be disturbing to other diners. Thank you. (Avis du res-
taurant Clos du Roi, Bath)
Nous vous saurions gré d’éviter de fumer la pipe ou le cigare pour ne
pas incommoder les autres clients. Merci beaucoup.

Le style verbeux de certaines phrases peut aussi indiquer la grande importance


attaché à un événement ou à un thème particulier :
(13) a. J’ai eu le grand privilège de faire sa connaissance.
b. À mon humble avis, il n’est pas inopportun de défendre l’idée que…

Les formules pompeuses et ronflantes, élaborées “pour ne rien dire”, sont sou-
vent la cible de la critique et condamnées par les puristes de la langue. Malgré
tout, peu de locuteurs s’avèrent capables de s’en débarrasser, surtout quand ils
se voient contraints à utiliser un langage plutôt formel.

Le principe de quantité implique aussi qu’un moindre volume de signification


exigera, à son tour, un moins grand nombre de formes. Dès lors, toute informa-
tion jugée redondante peut être omise. À une formule plus longue qui contient
des répétitions (14a) on préférera donc la formule courte sans répétitions
(14b) :
(14) a. Les juges de Charleroi ont déclaré qu’ils n’étaient pas responsables et
les juges de Liège ont aussi déclaré qu’ils n’étaient pas responsables.
b. Les juges de Charleroi ont déclaré qu’ils n’étaient pas responsables et
ceux de Liège aussi.

Ici nous avons affaire à deux stratégies de réduction typiques : le nom les juges
est repris au moyen du pronom démonstratif ceux et tout ce qui suit le sujet de
la deuxième phrase (le verbe et la complétive) est supprimé. S’agissant de
l’omission d’information qui n’apporte rien de neuf par rapport à la phrase

31
Linguistique cognitive

précédente, on parle d’ellipse. Toutefois, en maintenant la redondance comme


dans (14a) on peut viser un certain effet et manifester son ironie ou son attitude
critique envers les groupes en question.

1.2.3 Le principe symbolique

Tout comme nous avons parlé d’indexicalité et d’iconicité, il faudrait éga-


lement introduire le terme symbolicité pour désigner “l’association purement
conventionnelle entre forme et signification”. Or, nous jugeons préférable
d’éviter ce terme et parlerons plutôt du principe symbolique.

Le lexique compte des milliers et des milliers de mots qui sont de nature sym-
bolique. Le concept de “maison” est rendu par la forme maison en français,
house en anglais, Haus en allemand, huis en néerlandais, casa en italien et en
espagnol, talo en finnois, dom en russe, etc. Bien entendu, aucun de ces sept
mots ne présente de particularité qui justifie l’usage qui en est fait pour expri-
mer le concept de “maison”. Il arrive que deux formes semblables ou même
identiques désignent des choses tout à fait différentes selon la langue : par
exemple, la forme casa de l’italien n’a rien à voir avec la forme kaas du
néerlandais, qui signifie “fromage”, et le mot allemand Dom ne signifie pas
“Haus” mais “église épiscopale”. Le caractère fortuit et non prédictible de la
relation entre la forme du mot et sa signification a poussé Ferdinand de Saus-
sure, l’un des pères fondateurs de la linguistique moderne (Genève 1857-
1913), à qualifier d’arbitraires l’ensemble des signes symboliques. Souvent
des signes ont pu avoir leur raison d’être à une époque mais sont devenus arbi-
traires avec le temps : autrefois les récepteurs téléphoniques étaient accrochés
aux téléphones mais aujourd’hui ils sont posés sur les téléphones, cependant
nous disons toujours raccrocher le téléphone. De même, nous allumons la lu-
mière bien que le lien entre cette action et le feu ne soit plus du tout évident.

S’il est vrai que la majorité des mots simples et certains mots composés sont
arbitraires, ce n’est généralement pas le cas pour les mots composés ou les dé-
rivés. Pris au pied de la lettre, le principe de l’arbitraire du signe va tout à fait à
l’encontre de notre disposition naturelle à voir dans toute forme une significa-
tion. Il suffit de regarder de plus près les nouveaux mots complexes ou les nou-
veaux sens attribués à des mots existants, pour voir qu’ils sont presque tous
motivés. Au chapitre 3 nous reviendrons en détail sur le fait que les nouveaux
mots se construisent généralement au moyen de formes linguistiques déjà exis-
tantes et qu’ils deviennent dès lors significatifs à nos yeux. Ainsi, par exemple,
le mot anglais software, qui est souvent utilisé à la place du mot français logi-
ciel, a été formé par analogie au mot hardware. Le mot composé hardware est

32
La base cognitive du langage : langue et pensée

formé de deux parties, hard et ware, qui, prises séparément, sont arbitraires ou
opaques. Cependant, le mot composé n’est plus arbitraire – du moins en an-
glais – car la combinaison des deux parties conduit à une signification relative-
ment transparente. Le sens original du nom composé anglais hardware est
‘équipement et outils pour la maison et le jardin’. Ceci inclut notamment des
marteaux, des pinces, des clous, une bêche, une brouette, etc. Ce sens a ensuite
été élargi pour être appliqué à la machine et à l’équipement matériel d’un sys-
tème informatique. Par analogie, les programmes qui permettent à un ordina-
teur de fonctionner, ont été appelés software. Le mot software reste
symbolique dans le sens où seul un lien conventionnel unit sa forme à sa signi-
fication. Mais ce signe n’en est pas arbitraire pour autant : étant donné qu’il
doit son existence au contraste avec la composition transparente hardware,
l’association de la forme software à la signification particulière qui est la
sienne est bel et bien motivée. En linguistique, la notion de motivation porte
sur le lien non arbitraire entre la forme et la signification d’expressions linguis-
tiques. La tendance à chercher une motivation aux mots complexes ou aux
mots étrangers est aussi fortement présente chez l’interlocuteur que chez le lo-
cuteur. Dans sa volonté de comprendre les formes linguistiques, en particulier
celles qui lui sont inconnues ou nouvelles, l’interlocuteur peut aller trop loin
dans sa recherche. En associant la signification d’une nouvelle forme à une
forme déjà existante, il crée des étymologies “populaires”. On trouve une in-
terprétation de ce type dans le mot anglais crayfish, formé populairement
d’après le mot français écrevisse, qui à son tour provient du germanique krebiz
(en allemand Krebs). De même, la forme caraïbe hamaca ‘lit qui est suspendu’
est devenue transparente en néerlandais (la forme hangmat étant composée de
hang, le radical de hangen ‘pendre’, et de mat ‘tapis’), et a été reprise telle
quelle en allemand (sous la forme de Hängematte) ; les emprunts anglais et
français (respectivement hammock et hamac), par contre, sont restés plus pro-
ches de l’original.

1.3 Catégories linguistiques et conceptuelles


Dans le cadre sémiotique élaboré jusqu’ici, nous nous sommes concentrés es-
sentiellement sur le lien entre la forme et la signification des signes tels que
nous les rencontrons dans les mots d’une langue. Il est cependant clair que la
langue n’est pas inscrite dans les dictionnaires mais dans la tête de ceux qui la
parlent. Dès lors, pour bien en comprendre la nature, il convient de se pencher
sur l’univers conceptuel à partir duquel ces signes ont été formés. Dans la lan-
gue nous ne retrouvons qu’une partie de l’ensemble des concepts que l’humain
est capable de manier.

33
Linguistique cognitive

La notion de concept peut être définie comme “l’idée que nous avons de quel-
que chose, de sa façon d’être dans le monde”. Plus précisément, un concept
peut se rapporter soit à une entité individuelle – le concept “mère”, par exem-
ple, représente l’idée que j’ai de ma mère –, soit il porte sur toute une série
d’entités, comme le concept “légumes”. Ce dernier type de concept est pourvu
d’une structure interne : il comprend des entités comme les carottes, les choux,
les laitues, etc., à l’exclusion d’autres entités, comme entre autres les pommes
et les poires. Tout concept qui découpe ainsi la réalité telle que nous en faisons
l’expérience, en plusieurs tranches constitue une catégorie conceptuelle.
Celle-ci regroupe non seulement un ensemble d’entités mais elle le représente
aussi en tant que tel. Il suffit que nous percevions quelque chose, pour que
nous soyons tentés de faire entrer ce que nous percevons dans une catégorie.
Quand, par exemple, nous écoutons un morceau de musique nous le catégori-
sons immédiatement comme étant du rock, de la musique classique ou encore
une autre catégorie de musique. Le monde n’est donc pas une réalité objective
existant en et de par elle-même. Il nous apparaît toujours d’une façon ou d’une
autre par le biais de notre activité qui consiste à catégoriser sur la base de notre
perception, de nos connaissances, de notre état d’esprit ; bref, à partir de notre
condition humaine. Ceci ne veut pas dire que la réalité ainsi créée soit pour
autant subjective, puisque nous arrivons à nous mettre d’accord sur nos expé-
riences intersubjectives. En effet, vivre en société signifie partager des expé-
riences communes.

Une fois inscrites dans une langue, les catégories conceptuelles deviennent des
catégories linguistiques : la communauté les “traduit” par des signes linguisti-
ques. Une vision plus large de la langue comme système de signes dépasse le
type de lien entre la forme et la signification d’un signe linguistique. Celui-ci
est alors relié au “conceptualisateur” humain et au monde qui est le sien, c’est-
à-dire tel qu’il le ressent. Le conceptualisateur, les catégories conceptuelles et
les signes linguistiques sont reliés entre eux comme le montre le tableau 2.

Dans cette représentation les signes linguistiques reflètent des catégories con-
ceptuelles, qui remontent en dernière instance au conceptualisateur (=
l’homme) et à son univers. Un signe, par exemple un mot, est la combinaison
d’une forme et d’une signification qui équivaut grosso modo à un concept ;
cette signification conceptuelle se rapporte à une entité du monde tel que nous
le vivons. Ce modèle de l’univers conceptuel et de l’univers linguistique per-
met d’expliquer le fait qu’une même entité puisse être catégorisée de façon dif-
férente par des personnes différentes, et qu’il arrive aussi à une même
personne de catégoriser une chose différemment selon le moment. En effet,
d’un verre à moitié rempli de vin on peut dire qu’il est “à moitié plein” ou “à
moitié vide”. Chacun percevra la situation, la “construira” – en termes

34
La base cognitive du langage : langue et pensée

techniques – ou la mettra en image en fonction de l’expérience spécifique qui


est la sienne. Le choix entre plusieurs alternatives est appelé description sé-
mantique. L’image ainsi formée procède d’un choix parmi différentes possibi-
lités. Pour voir ce qui se passe, il suffit de comparer le nom donné à un objet
dans différentes langues. Ce qu’on décrit comme un fer à cheval en français est
appelé horseshoe en anglais (‘la chaussure d’un cheval’) et Hufeisen en alle-
mand (‘fer de sabot’). Tous ces signes sont motivés : en français et en anglais,
l’instrument de protection est relié au cheval entier, alors qu’en allemand, le
lien n’est fait qu’avec la partie du corps directement concernée. De plus, le
français et l’allemand mettent en valeur la matière dont il est fait, tandis que
l’anglais privilégie la fonction protectrice et reflète une vision anthropocentri-
que de la scène. Ces trois approches sont illustrées par la figure 2.

Tableau 1.2 Un modèle possible de l’univers conceptuel

conceptualisateur humain

univers perçu

concepts / catégories

concepts langagiers concepts non langagiers


signification appartenant seulement à la pensée

!! signes
! forme!! entité dans le monde de l’expérience

Les exemples sont nombreux. Prenons encore le cas de piano à queue et de


trottoir. Tant le français piano à queue que l’allemand Flügel ‘aile (de piano)’
font métaphoriquement allusion à la ressemblance entre l’instrument de musi-
que et une partie du corps de certains animaux ; l’anglais grand piano, par con-
tre, met l’accent sur la taille de l’instrument. Le mot trottoir, dérivé de trotter,
indique la fonction de l’objet ; le mot anglais pavement, quant à lui, en donne à
voir la matière, alors que le mot allemand Bürgersteig ‘partie de la route pour
les citoyens’ met l’accent sur les personnes à qui cette partie de la rue est
destinée ; en néerlandais, finalement, on utilise tantôt le mot trottoir tantôt le
mot voetpad ‘sentier pour les pieds’, visant dès lors alternativement l’action et
les usagers (les piétons).

35
Linguistique cognitive

Figure 1.2 Les images correspondant au concept “fer à cheval”


dans trois langues

Jusqu’ici nous ne nous sommes intéressés qu’aux catégories conceptuelles si-


tuées au niveau des mots, ou en termes techniques, aux catégories “lexicales”.
Par ailleurs on retrouve également des catégories conceptuelles au niveau des
catégories “grammaticales”. Selon que l’on choisit un nom ou un verbe pour
décrire une situation, l’image obtenue sera différente, comme le montre
l’exemple (15) : en employant le nom pluie (15a) on présente le phénomène
plutôt comme quelque chose de statique, alors qu’en employant le verbe pleu-
voir (15b) on en fait ressortir la dimension dynamique. Le choix peut aussi im-
pliquer d’autres catégories de mots. Dans (16), par exemple, on a affaire
respectivement à un nom (famille), un adjectif (familier) et un adverbe (fami-
lièrement).
(15) a. Regarde un peu, quelle pluie !
b. Regarde un peu comme il pleut !

(16) a. Je me suis senti comme dans ma famille


b. Je suis devenu très vite familier avec ces gens
c. Ils me traitèrent très familièrement

Les phrases de (16) mettent en jeu le même champ lexical famille, mais il est
construit au moyen de catégories grammaticales différentes. Chaque classe de
mots constitue une catégorie grammaticale. Les exemples (15) et (16) illustrent
un autre aspect essentiel du langage : à l’intérieur d’une phrase, chaque catégo-
rie lexicale appartient en même temps à une catégorie grammaticale, que ce
soit celle du nom, du verbe, de l’adjectif, de l’adverbe, de la préposition, etc.
Les catégories lexicales sont définies par leur contenu spécifique, les catégo-
ries grammaticales pourvoient ce matériau lexical d’un cadre structurel. Ainsi
la catégorie lexicale famille peut être située alternativement dans le cadre de la
catégorie grammaticale du nom, de l’adjectif ou de l’adverbe. Pour des raisons

36
La base cognitive du langage : langue et pensée

de clarté nous nous penchons maintenant séparément sur les catégories lexica-
les et sur les catégories grammaticales.

1.3.1 Les catégories lexicales

Le contenu conceptuel d’une catégorie lexicale englobe généralement un


grand nombre d’éléments. Il suffit de penser à tous les types de vases et à leurs
multiples fonctions. Mais qu’ils soient grands, petits, larges ou étroits, il suffit
qu’on puisse y mettre des fleurs pour qu’on accepte de les catégoriser comme
“vases”. De même, il existe une grande variété de chaises comme le montre la
figure 3.

Figure 1.3 La catégorie “siège”

! a. chaise de cuisine! b. berceuse! c. chaise de bureau

! d. fauteuil! e. fauteuil roulant! f. chaise d’enfant/chaise haute

Une catégorie lexicale comme celle de “siège” comporte un tas de sous-types.


Certains d’entre eux sont considérés comme étant de meilleurs représentants
de la classe que d’autres. Le membre le plus représentatif, “le meilleur” de la
catégorie est appelé le prototype, ou membre prototypique de la catégorie. Il
correspond au “meilleur” sous-type de chaise, c’est-à-dire à celui qui nous
vient spontanément à l’esprit et que nous appelons une chaise “normale” : s’il

37
Linguistique cognitive

fallait donner une définition du nom “chaise”, nous décririons probablement


celle qui correspond au dessin (a). De même, si on nous demandait de dessiner
une chaise, nous ferions en premier le croquis d’une chaise de cuisine, et pas
d’un fauteuil, par exemple. Le choix de la chaise prototypique se rapporte
aussi à la fonction qu’on lui attribue : c’est une chaise sur laquelle on s’as-
sied, elle n’est faite ni pour que l’on s’y affaisse ni pour que l’on s’y assou-
pisse. La forme et les matériaux utilisés jouent aussi un rôle : la chaise
prototypique a quatre pieds, un siège et un dossier, elle permet donc de s’y as-
seoir confortablement et sûrement. Un fauteuil à bascule, comme la berceuse
(b), ou un fauteuil pivotant, comme la chaise de bureau (c), sont nettement
moins prototypiques qu’une simple chaise de cuisine : on peut s’y balancer ou
tourner dans tous les sens, mais cela les rend moins solides. Il n’empêche que
tous les objets représentés en figure 3 font bien partie de la catégorie “chaise” :
à côté du membre prototypique (a), on y trouve non seulement les membres
moins prototypiques (b) et (c), mais aussi des membres plus marginaux ou
périphériques, comme le fauteuil “club” (d) et le fauteuil roulant (e), ou
même le cas limite qu’est la chaise haute pour enfants (f). Le tabouret, par con-
tre, n’entre pas dans la catégorie “chaise”, parce qu’il ne présente presque
aucune des caractéristiques de la chaise prototypique : la hauteur (adaptée à
celle du genou), les pieds (au nombre de quatre), le dossier, la matière (proto-
typiquement en bois). À lui seul, un siège ne constitue pas encore une chaise. Il
s’agit cependant d’une catégorie apparentée, et la limite entre les deux n’est
pas toujours facile à établir. Ce que d’aucuns appellent un tabouret est une
chaise pour d’autres, d’autant plus qu’il arrive qu’un tabouret ait quatre pieds
et un petit dossier.

En général, le noyau ou le centre d’une catégorie lexicale est bien fixé et clai-
rement défini. Par contre, les limites en restent plutôt vagues et elles ont ten-
dance à empiéter sur celles d’autres catégories lexicales. Il est néanmoins clair
que les catégories lexicales ne sont pas constituées arbitrairement. Si tel était le
cas, nous aurions affaire à un univers fantaisiste ou soumis au hasard. Il pour-
rait ressembler au monde surréaliste tel qu’il apparaît dans le passage suivant
tiré d’un poème d’André Breton :
(17) Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.
(A. Breton, “L’Union Libre”, 1931, dans Clair de Terre, Paris, Galli-
mard, 1966)

38
La base cognitive du langage : langue et pensée

La catégorie lexicale des “yeux” et les diverses qualités qui lui sont attribuées
relèvent ici de l’imaginaire, elles n’ont pas de lien direct avec la réalité. Inutile
donc d’y chercher une quelconque cohérence. On peut comprendre qu’il existe
un type d’“yeux pleins de larmes” à cause de la tristesse mais certainement pas
des “yeux d’aiguille aimantée” et encore moins des “yeux de bois toujours
sous la hache”. Cet exemple démontre a contrario la nécessité de partir de ca-
tégorisations basées sur l’expérience. La perception d’une caractéristique com-
mune − propriété ou attribut − permet de regrouper dans une même catégorie
conceptuelle une classe ou un ensemble de choses, de personnes, de situations,
de processus, d’états de choses, etc.

1.3.2 Les catégories grammaticales

Les catégories grammaticales forment un cadre structurel pour les catégories


lexicales : elles apportent une série de distinctions abstraites applicables à un
grand nombre de catégories lexicales. Parmi les catégories grammaticales on
distingue, entre autres, les classes de mots (nom, verbe, etc.), le nombre (sin-
gulier ou pluriel), les temps verbaux (présent, passé, futur). Le commentaire
qui suit ne porte que sur les classes de mots. Chaque classe de mots est une ca-
tégorie à part entière. En français on peut distinguer neuf classes de mots ;
elles sont illustrées dans la liste ci-dessous :
(17) Les classes de mots
a. nom ou substantif : père, maison, oiseau, paix
b. pronom : je, tu, elle, quelqu’un, moi, toi, qui, dont
c. déterminant : le, la, un, ce, cette, des, deux
d. verbe : dire, rire, courir, penser
e. adjectif : riche, fier, grand, doux
f. adverbe : là, finalement, beaucoup, très
g. préposition : sur, dans, contre, entre, à, pendant
h. conjonction : et, mais, car, parce que, pendant que
i. interjection : ouais !, hein !, hélas !

En regroupant les classes (b) et (c) ainsi que les classes (g) et (h) on n’aurait
plus que sept classes au lieu de neuf. La décision dépend bien sûr de la dé-
finition que l’on utilise. Nous verrons plus loin qu’il existe de bonnes raisons
pour ne pas réduire le nombre de classes, tout au contraire. C’est aux grammai-
riens grecs et romains que nous devons la conception et la dénomination de la
plupart de ces classes. En latin on parlait des partes orationis, ce que l’on
pourrait traduire littéralement par parties de la phrase. L’analyse de la phrase
en classes de mots remonte donc à l’Antiquité. Elle est à distinguer de l’ana-
lyse grammaticale qui s’intéresse aux fonctions syntaxiques des parties de la

39
Linguistique cognitive

phrase (sujet, objet, etc.). Dans le tableau 3 sont repris les noms latins généra-
lement utilisés à l’époque. Aux neuf classes mentionnées sous (17), s’ajoute la
classe résiduelle des particules.

Tableau 1.3 Les dénominations latines des classes de mots et leur traduction

a. nomen nom
substantivum substantif
b. pronomen pronom
c. articulum article
d. verbum verbe
e. adjectivum adjectif
f. adverbium adverbe
g. praepositio préposition
h. conjunctio conjonction
i. interjectio interjection
j. particulum particule

Les définitions traditionnelles des classes de mots laissent beaucoup à désirer.


Il y a, en effet, beaucoup de contre-exemples. Lorsqu’on définit le nom ou le
substantif comme étant “un mot dénotant une personne, un objet ou un lieu”,
des mots tels idée, notion, évolution, n’en font pas partie. Un pronom n’occupe
pas nécessairement “la place d’un nom” : le pronom personnel je désigne le lo-
cuteur, mais il ne remplace pas son nom. De même, dans la phrase Quelqu’un
a volé mon portefeuille, on voit mal à quel nom déjà employé pourrait référer
le pronom quelqu’un. Il est à noter que même dans les dictionnaires modernes
on retrouve cette définition du pronom comme “mot qui sert à représenter un
mot de sens précis déjà employé à un autre endroit du contexte” (Petit Robert,
1987). Ou encore, dans des verbes comme savoir, vivre, dormir il est difficile
de voir “une action” vu qu’ils désignent plutôt un état. L’erreur propre à la plu-
part des définitions traditionnelles des mots ainsi qu’à celles des termes ser-
vant à dénommer les classes de mots, est qu’elles omettent de distinguer entre
membres prototypiques et membres marginaux. Les membres prototypiques de
la catégorie du nom sont effectivement des personnes, des objets et des lieux,
mais il existe des dizaines d’autres sous-types, dont nous en mentionnons quel-
ques-uns ci-dessous.
(18) a. Nous avions besoin d’un deuxième téléphone
b. Nous avons téléphoné à la régie des téléphones
c. Ils sont venus l’installer dans l’après-midi
d. Mais ils ont fait un très mauvais boulot
e. Je m’étonne encore de leur négligence

Le téléphone même est un nom prototypique : il désigne un objet d’ordre phy-


sique, concret, tridimensionnel. Le nom régie est déjà moins prototypique :

40
La base cognitive du langage : langue et pensée

bien que l’entité désignée existe concrètement − elle est logée quelque part et
l’on peut s’adresser à elle −, l’institution elle-même n’est pas concrète. Un mot
comme après-midi, qui indique une unité temporelle, est encore plus abstrait,
et donc encore moins prototypique de la classe des noms. Le mot boulot, quant
à lui, désigne le résultat d’une série d’actions, il nous éloigne encore plus des
membres prototypiques de la classe des noms : sa signification se rapproche
plus de celle d’un verbe. Le mot négligence, finalement, qui renvoie à une pro-
priété abstraite, est tout à fait marginal par rapport aux membres prototypiques
concrets comme téléphone ; il a une signification plus proche de celle d’un
adjectif.

Nul doute cependant : ce sont tous des noms. Comme pour les catégories lexi-
cales (cf. chaise), il convient donc d’envisager aussi les classes de mots
comme des catégories flexibles. Autrement dit, les définitions traditionnelles
des classes de mots ne s’appliquent qu’aux membres prototypiques de chaque
classe. Les noms prototypiques renvoient à des phénomènes relativement sta-
bles dans le temps : les personnes, les objets et les lieux ne sont pas soumis à
des changements rapides dans le temps. Les verbes, par contre, portent proto-
typiquement sur des phénomènes plus temporaires, plus instables et plus varia-
bles. Les adjectifs et les adverbes occupent une position intermédiaire entre les
noms et les verbes : dans une table solide l’adjectif reflète quelque chose de
stable, mais dans un garçon négligent l’adjectif évoque plutôt quelque chose
de changeant. En utilisant le nom négligence (18e) je suggère qu’il ne s’agit
pas d’une caractéristique variable mais de quelque chose de stable et de
permanent : cette façon de présenter les choses donne de l’intervention de la
régie des téléphones une image plus négative et renforce l’expression de mon
mécontentement.

La confusion qu’a pu engendrer cette classification provenant du latin s’expli-


que en grande partie par le fait que le statut grammatical qui correspond à une
classe de mots peut varier d’une langue à l’autre. On rencontre des noms et des
verbes dans toutes les langues et des adjectifs dans presque toutes les langues.
Pour les autres classes de mots il arrive qu’elles ne soient pas représentées en
tant que telles. Dans les langues romanes et en anglais par exemple, il y a une
distinction formelle entre les adjectifs et les adverbes qui n’apparaît pas en
néerlandais ou en allemand :
(19) a. adjectif : – Elle est jolie – Ze is mooi
– She is beautiful – Sie ist schön
b. adverbe : – Elle chante joliment – Ze zingt mooi
– She sings beautifully – Sie singt schön

41
Linguistique cognitive

Or, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de différence formelle qu’il ne pourrait
pas y avoir pas de différence grammaticale. Celle-ci apparaît dans d’autres
contextes. Par exemple, en néerlandais comme en français seul l’adjectif entre
dans la construction Je la trouve jolie : Ik vind haar mooi ; l’adverbe en est
banni (*Je la trouve chanter joliment / *Ik vind haar mooi zingen).

De plus, les langues ne disposent pas toutes des mêmes classes de mots. Les
langues romanes, par exemple, ne connaissent pas l’emploi de particules ad-
verbiales mais recourent au seul verbe (ramasser dans 20a). Les langues ger-
maniques, par contre, séparent le concept de l’action (pick) et celui de la
position qui en résulte (up) (20b). Les particules anglaises ressemblent aux
prépositions, mais elles se comportent différemment. Elles peuvent notamment
apparaître derrière le nom (20c), contrairement aux prépositions (21c).
(20) a. Il ramassa le journal
b. He picked up the paper
c. He picked the paper up

(21) a. Il grimpa dans l’arbre


b. He climbed up the tree
c. *He climbed the tree up

De même, on trouve comme équivalent anglais de la préposition chez le génitif


elliptique ‘s postposé au nom (22) :
(22) a. Je dois aller chez le coiffeur
b. I have to go to the hairdresser’s

Ces quelques exemples montrent que les catégories grammaticales touchent à


la structure des phrases, qu’il s’agisse de la catégorie des adjectifs, des adver-
bes, des particules ou des prépositions. Elles appartiennent donc au domaine
de la syntaxe, qui sera le sujet du chapitre 4.

1.4 Résumé
Qu’elle soit humaine ou animale, la communication ne peut avoir lieu qu’à tra-
vers des signes. Ceux-ci sont étudiés par la sémiologie (ou sémiotique). Le si-
gne renvoie toujours à autre chose : il est porteur de signification. La relation
entre le signe et sa signification peut être de trois types différents : indexicale,
iconique ou symbolique. Les signes indexicaux ou indices “pointent” vers les
éléments qu’ils remplacent ; les signes iconiques ou icônes en donnent une
“image” ; les signes symboliques ou symboles quant à eux sont basés sur une
relation purement conventionnelle entre la forme du signe et sa signification.

42
La base cognitive du langage : langue et pensée

Tous ces signes reposent sur des principes cognitifs sous-jacents qui permet-
tent à l’homme de structurer son univers et ses expériences, et de survivre en
tant que groupe. Le principe indexical se manifeste dans notre vision égocen-
trique et anthropocentrique du monde. Le principe iconique regroupe plu-
sieurs sous-principes, notamment, le principe d’organisation séquentielle, le
principe de distance et le principe de quantité.

Le principe symbolique explique la relation purement conventionnelle entre


la forme et la signification de nombreux signes. Ce rapport conventionnel, éga-
lement connu sous le nom de l’arbitraire du signe, s’applique en particulier au
signe linguistique. La langue nous apparaît, en effet, en grande partie comme
arbitraire. Il ne faut toutefois pas sous-estimer l’apport des signes indexicaux
et iconiques, autrement dit, des signes non symboliques. Comme nous le ver-
rons plus en détail dans les chapitres suivants, la plupart des formes linguisti-
ques complexes ne sont pas arbitraires mais, au contraire, transparentes et
motivées. Ceci ne vaut pas seulement au niveau de la formation des mots mais
aussi à celui de la syntaxe.

L’univers mental n’est pas limité à ce qui apparaît au travers des signes
linguistiques : les concepts exprimés à l’aide d’expressions linguistiques ne
représentent qu’une partie des concepts que nous manions. Or, seuls les con-
cepts “fixés” en langue constituent la signification des signes linguistiques.
Les concepts qui structurent notre façon de penser sont des catégories concep-
tuelles, qui regroupent des (séries de) phénomènes dans des ensembles. Nos
catégories conceptuelles se figent en partie dans les catégories linguistiques.
La plupart des signes linguistiques se rapportent à un contenu conceptuel spé-
cifique et la catégorie lexicale dans laquelle ils apparaissent montre la façon
dont ce contenu est conçu. Il existe aussi un nombre réduit de catégories
grammaticales qui déterminent le cadre structurel plus général de la langue.
Tous les membres d’une catégorie n’ont pas le même statut : à côté des mem-
bres prototypiques, il y en a qui sont plus périphériques. La catégorie paraî-
tra de plus en plus vague à mesure que l’on s’éloignera du centre, qui en est le
noyau ; du coup, elle aura tendance à présenter des chevauchements avec
d’autres catégories (cf. la catégorie “chaise” illustrée par la figure 3).

1.5 Lectures conseillées


La plupart des introductions récentes à l’étude linguistique sont en anglais. On
peut recommander Pinker (1994), Taylor (1995) et Ungerer et Schmid (1996).
Les bases théoriques de l’approche cognitive de la science du langage sont dé-
veloppées plus en profondeur dans Lakoff (1987), Langacker (1987, 1993) et

43
Linguistique cognitive

Rudzka-Ostyn éd. (1988). Le rapport entre langue et cognition est traité dans
Talmy (1988). Dans Hawkes (1977) on trouvera une bonne introduction aux
systèmes de signes ayant cours dans la communication humaine et animale.
Pour une introduction plus poussée à la sémiologie on se tournera vers Nöth
(1990).

Le principe d’iconicité constitue l’objet d’étude de Haiman (1985), de Posner


(1986), de Van Langendonck et De Pater (1989), ainsi que de Ungerer et Sch-
mid (1996). L’ouvrage de référence pour l’analyse de phénomènes liés à l’or-
dre des mots est Greenberg éd. (1978) ; pour le néerlandais on peut se reporter
à Verhagen (1986), pour l’espagnol à Delbecque (1987, 1991), pour le français
à Fuchs éd. (1997). Verstraeten (1992), quant à lui, s’attache à l’étude du fige-
ment dans les composés. Finalement, pour explorer la base psychologique des
catégories et des prototypes il est utile de lire les expériences dont il est rendu
compte dans Rosch (1977).

1.6 Applications
1. Quels types de signe trouve-t-on dans les cas suivants ?
a) le triangle inversé comme signalisation routière
b) un dessin représentant des pierres qui tombent
c) des signes en alphabet morse
d) les vitres givrées d’une voiture
e) l’indicateur de vitesse dans une voiture
f) le déclenchement d’une alarme
g) un bébé qui pleure
h) un chien qui agite la queue
i) une alliance
j) le geste en l’air d’un poing serré
k) un piercing au nez

2. Dans quel sens les énoncés suivants sont-ils iconiques ?


a) En krio le mot shaky-shaky signifie ‘tremblement de terre’.
b) Publicité affichée dans un magasin : “Nous avons des rayons et des
rayons de vêtements à la mode”.
c) Avis de la police : Boire ou conduire, il faut choisir !
d) Au pluriel le japonais ie ‘maison’ donne ieie (‘maisons’).
e) Voir Naples et mourir.
f) Je jure devant Dieu de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

44
La base cognitive du langage : langue et pensée

3. Quels principes peut-on invoquer pour expliquer le caractère figé et irré-


versible de l’ordre des mots dans les paires suivantes ?
a) aller et venir, ceci ou cela, çà et là
b) être au four et au moulin, se donner corps et âme, à boire et à manger
c) la belle et la bête, le vieil homme et la mer
d) faire d’une pierre deux coups, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras
e) à la vie à la mort, jour et nuit, partager les joies et les peines, la bonne
et la mauvaise fortune
f) s’entendre comme chien et chat, en voir des vertes et des pas mûres
g) à prendre ou à laisser, tout ou rien

4. Qu’est-ce qui rend la formulation de l’énoncé (a) plus courante que celle
de l’énoncé (b) ? Quel type de contexte faut-il imaginer pour que (b) de-
vienne plausible ? Quel principe indexical se trouve enfreint dans (b) ?
a) Les résultats de nos recherches sont assez éloignés de nos attentes
b) *Nos attentes sont assez éloignées de nos recherches

5. Il peut y avoir d’autres raisons que celles mentionnées à la suite de l’exem-


ple (11) pour préférer l’énoncé (a) à l’énoncé (b). Lesquelles ?
a) Le Musée Royal a envoyé le tableau de Magritte au Musée du Louvre
b) Le Musée Royal a envoyé au Musée du Louvre le tableau de Magritte

6. Qu’y a-t-il exactement d’indexical dans les images publicitaires


suivantes ? Où repérez-vous également des éléments iconiques et/ou
symboliques ?
a) Le bateau de croisière servant de cadre à une publicité pour des bois-
sons alcoolisées
b) Un rouleau de papier WC déroulé par un jeune labrador qu’en Angle-
terre on appelle maintenant “Andrex”, du nom de la marque.
c) Une jeune femme cadre prenant résolument le volant d’une nouvelle
voiture.

7. Les expressions en italiques sont des éléments périphériques de leur caté-


gorie grammaticale. Pourquoi ?
a) Cette étude doit être simple et bon marché
b) C’est notre homme
c) Le président d’alors

8. Les composés suivants sont faciles à comprendre même quand on ne les a


jamais vus ni entendus auparavant. En quoi nous apparaissent-ils comme
transparents et motivés, c’est-à-dire comme non arbitraires ?
a) bébé éprouvette
b) visite surprise

45
Linguistique cognitive

9. Dans les phrases suivantes les expressions en italiques sont tantôt des
membres prototypiques tantôt des membres périphériques de la classe de
mot à laquelle elles appartiennent. Expliquez.
a) Tu as très bien travaillé.
b) La radio est en panne.
c) Il tombe beaucoup de pluie dans nos régions.
d) Cet escalier métallique est inusable.
e) Tu n’as remis qu’un travail médiocre.
f) Voilà la démarche à suivre : directe et sans détours.
g) C’est l’homme de sa vie.
h) Les accords de Camp David sont déjà loin derrière nous.
i) C’est de l’ici-et-maintenant du problème qu’il faut discuter.
j) Il convient d’analyser le pourquoi de tout ceci.

10. Consultez un dictionnaire pour vérifier quelle définition il propose pour les
différentes classes de mots. Ces définitions vous paraissent-elles
satisfaisantes ?

11. Essayez d’établir expérimentalement quels sont les membres centraux et


périphériques d’une catégorie conceptuelle, par exemple celle des “objets
servant à écrire”. Demandez à plusieurs personnes de votre entourage de
noter d’un trait les cinq premiers objets qui leur viennent à l’esprit. Il y a
de fortes chances pour que les objets retenus soient les mêmes, même si
l’ordre peut varier en fonction des habitudes des uns et des autres. Il est
probable, cependant, que le stylo à bille figurera en tête de liste. Demandez
alors à vos informants de choisir parmi différents types de stylos pour voir
dans quelle mesure ils sont aussi d’accord sur le format prototypique…

12. Imaginez que vous échouez sur une île déserte et que la seule personne que
vous y rencontrez parle une autre langue. Vous aurez besoin l’un de l’autre
pour survivre. Comment allez-vous communiquer entre vous les tous pre-
miers jours ? Quels signes utiliserez-vous en premier ? Quels sont les
“mots” (porteurs de quelles significations) que vous allez employer ? Mo-
tivez vos réponses.

46
Chapitre 2
CE QU’IL Y A DANS UN MOT :
LA SÉMANTIQUE LEXICALE

La plupart des formes d’une langue étant de nature symbolique, il va dès lors
de soi d’analyser la relation symbolique entre la forme et la signification au
niveau des mots (chapitre 2), de la formation des mots (chapitre 3) et de la syn-
taxe (chapitre 4). Ensemble, ces trois niveaux d’analyse linguistique consti-
tuent le domaine de la sémantique.

Nous commençons par l’étude de la signification et de la structure des mots.


C’est le domaine de la lexicologie. Elle s’occupe de l’étude systématique du
sens des mots, des rapports qui existent entre les différentes significations et
des relations entre les mots et les entités de notre univers conceptuel. Deux
approches sont possibles, soit en partant de la forme d’un mot pour en étudier
les différentes significations, soit en adoptant le point de vue opposé. On choi-
sit une catégorie conceptuelle, et on recherche ensuite les mots (synonymi-
ques) disponibles pour la désigner.

Notre manière de procéder sera la même pour les deux approches. Nous exa-
minerons dans un premier temps les membres centraux ou prototypiques,
ensuite nous étudierons les liens entre les différents membres et, finalement,
nous nous pencherons sur les membres marginaux pour en dégager les zones
plus vagues de transition.

47
Linguistique cognitive

2.1 Introduction : mots, significations et concepts


Au chapitre 1, nous avons vu que la langue nous aide à catégoriser les expé-
riences que la vie apporte. La réponse à la question de savoir ce qu’il y a dans
les mots, pourrait être toute simple : l’univers entier, ou du moins l’ensemble
des expériences catégorisées linguistiquement. On peut penser qu’il s’agira de
l’ensemble des expériences jugées culturellement, écologiquement et histori-
quement importantes à l’intérieur d’une communauté donnée.

Une vision ingénue des choses pourrait nous faire croire qu’il n’existe qu’une
catégorie linguistique par catégorie conceptuelle et, inversement, une seule
catégorie conceptuelle ou signification par mot. Or, la langue ne fonctionne
pas comme cela. En moyenne, il s’avère qu’au moins trois significations diffé-
rentes peuvent être associées à un mot. Ceci veut dire que la plupart des mots
sont polysémiques (du grec poly ‘plusieurs’ et sem ‘signe, sens’). C’est la rai-
son pour laquelle les dictionnaires en répertorient généralement plusieurs par
unité lexicale. L’exemple qui suit reproduit en partie ce que le Trésor de la
Langue Française (C.N.R.S.) donne à l’entrée fruit :
(1) fruit (n.m.)
a. produit comestible des végétaux qui est sucré et que l’on consomme le
plus souvent comme dessert : fruit sauvage, fruit cultivé, fruits exoti-
ques, fruits tropicaux, etc.
b. techn. (bot.) organe végétal qui contient les graines nécessaires à la
reproduction
c. le / les fruit(s) de : avantages que l’on retire de quelque chose
d. les fruits de la terre : produits issus de la terre, d’une façon générale
e. techn. et vieilli diminution d’épaisseur qu’on donne à un mur à mesure
qu’on l’élève, sur la face extérieure uniquement
f. litt. enfant par rapport à sa mère, avant sa naissance ou quand il vient
de naître

Comme le montre cet exemple, le dictionnaire part de la forme du mot et en


énumère les différentes significations : c’est l’approche sémasiologique. La
sémasiologie (du grec sêma ‘signe, sens’) étudie le lexique en décrivant la
polysémie d’un mot et les relations entre ses différentes significations, en
s’attachant à analyser leur rapport avec les entités du monde ainsi qu’avec celles
de l’univers conceptuel. Les sens propres (1a,b) sont placés avant les sens figu-
rés (1c,d). L’ordre suivi reflète aussi l’écart entre les sens les plus communs
(1a-c), les sens moins courants (1d-f), et les sens marginaux (non repris ci-des-
sus).

48
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

On peut aussi adopter l’approche inverse : l’approche onomasiologique (du


grec ónoma ‘nom’). En onomasiologie, c’est le concept qui constitue le point
de départ : pour la notion de “fruit”, par exemple, la question devient alors de
savoir quels mots, séquences de mots ou locutions peuvent être utilisés comme
synonymes pour désigner ce concept ou d’autres concepts similaires. C’est la
fonction d’un thésaurus de nous renseigner là-dessus. Un thésaurus est préci-
sément “un livre dans lequel les mots sont regroupés en fonction de leur signi-
fication”. Il constitue un instrument de travail indispensable tant pour les
journalistes et pour les traducteurs que pour les auteurs de textes en général.
Dans le Thésaurus Larousse (1992), on trouve les synonymes suivants pour les
sens propres (2a) et figurés (2b) de fruit :
(2) fruit, n.m.
a. fruits rouges, graines, noix, féculent, agrume, blé, pépin, semence, etc.
b. résultat, effet, conséquence, impact, incidence, suite, produit, produc-
tion, rejet, rejeton, descendance

L’approche suivie dans un thésaurus est typiquement onomasiologique,


puisqu’elle va du concept ou de la signification aux différents synonymes utili-
sés pour désigner ce concept. Il est du ressort de l’onomasiologie de traiter des
mots qui ont une signification similaire, c’est-à-dire des relations de synony-
mie, comme par exemple celle qui existe entre riche et opulent. Elle s’occupe
aussi de regrouper les mots qui ont des significations contraires et qui présen-
tent dès lors une relation d’antonymie, comme celle qui oppose riche à pau-
vre. Elle vise, finalement, à regrouper les mots qui sont reliés sémantiquement
comme richesse, opulence, fortune, pauvreté, etc. ; ensemble, ils constituent
un champ lexical.

Avant de donner une vision synoptique de ce qui précède (tableau 1), voici la
définition des quatre termes que nous venons d’introduire :

polysémie :
le fait qu’un seul mot a plusieurs significations. Il arrive que le nombre de
significations rattachées à un mot soit très élevé ; c’est notamment le cas de
certaines prépositions. Pour la préposition de, par exemple, on peut dénombrer
au moins une quinzaine de significations différentes.

homonymie :
le fait que deux mots d’origine différente ont exactement la même forme.
Exemples : bar dans le sens de ‘débit de boissons’ et dans le sens de ‘unité de
mesure de pression’ ; charme dans le sens de ‘qualité de ce qui attire ou plaît’
et dans le sens de ‘type d’arbre ou arbrisseau’.

49
Linguistique cognitive

synonymie :
le fait que deux mots ont (presque) la même signification. Exemple : beau, joli,
ravissant, charmant, merveilleux, mignon.

antonymie :
le fait que deux mots ont des significations opposées ou presque. Exemples :
petit et grand, mince et gros, acheter et vendre.

Tableau 2.1 Les deux approches en lexicologie

la sémasiologie l’onomasiologie
forme (ex. fruit) concept (ex. “fruit”)
significations a, b, c, d, etc. (1) mots a, b, c, d, etc. (2)
polysémie ; homonymie synonymie ; antonymie

Étant donné la nature du lexique, les deux approches sont possibles : l’appro-
che sémasiologique convient à l’étude des nombreuses significations liées aux
mots. L’approche onomasiologique, pour sa part, sert à analyser comment dif-
férents mots sont à même de rendre notre vécu de façon tantôt similaire tantôt
divergente, voire opposée. Pour des raisons de clarté, nous explorons d’abord
séparément les deux approches dans les sections 2.2. et 2.3. Ensuite, dans la
section 2.4., nous montrons à quel point ces approches interagissent et se
recoupent.

2.2 Du mot à la signification : la sémasiologie


Imaginons que je voie une pomme et que je veuille le communiquer à
quelqu’un. Comme nous l’avons vu au chapitre 1, il existe trois façons d’y par-
venir. Je pourrais lui montrer la pomme (indice), je pourrais lui faire un dessin
qui ressemble à une pomme (icône), ou je pourrais simplement prononcer le
mot pomme, c’est-à-dire utiliser un signe symbolique. Dans ce dernier cas,
comment le mot que je prononce peut-il renseigner sur la chose que je vois ?
Qu’il soit prononcé ou écrit, le mot lui-même ne peut évidemment pas être la
chose désignée puisqu’il ne s’agit que d’un symbole pour cette chose. Un
signe symbolique est une forme donnée qui symbolise ou remplace un concept
(ou signification) et ce concept est relié à un ensemble d’entités appartenant au
monde des expériences vécues et des idées. La relation entre ces trois éléments
(forme, concept (ou signification) et référent (ou entité)) constitue le triangle
sémiotique, déjà introduit au bas du tableau 2 au chapitre 1. Il est reproduit ici
pour atteindre à plus de précision.

50
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Tableau 2.2 Le triangle sémiotique

concept linguistique ou signification


B

SIGNE

A C
forme référent, entité du
monde (vécu ou pensé)

Depuis la conception du triangle sémiotique par Ogden et Richards (1923), des


dizaines d’interprétations en ont été avancées. Celle qui suit peut être considé-
rée comme représentative de l’approche cognitive en général. Bien que con-
ventionnel, le lien entre le concept (B) et l’entité (C) est direct. Par contre,
celui qui relie la forme du signe symbolique (A) à l’entité (C) est indirect.
C’est ce que nous indiquons par le pointillé entre A et C. Si nous avions affaire
à un signe iconique la relation entre la forme du signe (A) et l’entité du vécu
(C) serait, bien entendu, plus directe.

En fait, ce triangle sémiotique se situe dans le prolongement des idées du lin-


guiste suisse Ferdinand de Saussure (1916). Celui-ci a introduit deux termes
fondamentaux : le signifiant et le signifié. Il appelle la forme du mot le signi-
fiant (ce qui signifie) et la signification du mot le signifié (ce qui est signifié).
Dans la suite, nous utiliserons uniquement les termes forme du mot ou mot
pour le premier, et nous le mettrons en italique ; pour le second, nous parlerons
de signification — ou de sens, notamment quand un mot est polysémique —
et nous le marquerons par des guillemets simples. Par exemple, le mot (ou la
forme) pomme a pour signification ‘sorte de fruit’.

Nous venons de voir qu’une entrée dictionnairique comme p.ex. fruit peut
avoir plus d’une signification. À côté du sens premier et courant ‘produit
comestible des végétaux qui est sucré’ (1a), ce mot connaît aussi d’autres
emplois ; il est donc polysémique. Chacune des significations renvoie bien
entendu à une entité différente du monde vécu. Nous appelons référent l’entité
à laquelle nous faisons référence au moyen d’un mot. Ainsi, l’orange coupée
(figure 1a) représente un référent possible du sens premier de fruit, sans la
pelure ni les pépins, bien sûr. Or, dans son sens technique ‘organe végétal qui
contient les graines’ (1b), le nom fruit permet également de renvoyer à des
objets moins couramment associés à ce mot, comme aux graines ou pépins du

51
Linguistique cognitive

melon plutôt qu’à sa chair juteuse et sucrée (figure 1b). Il en va de même pour
le sens technique plus archaïque ‘diminution de l’épaisseur d’un mur’ (1e),
auquel le dictionnaire Robert consacre une entrée séparée en raison de son ori-
gine différente par rapport aux autres sens de fruit.

Figure 2.1 Référents possibles de fruit

! a. Quartier d’orange! b. Pépins d’un melon

Fruit peut avoir un sens plus général, comme dans l’expression les fruits de la
terre (1d) : il renvoie alors à l’ensemble des ‘produits de la terre’ (y compris
les légumes et les céréales).

Outre les sens propres, le mot fruit a aussi une série de sens figurés. Prenons en
guise d’illustration le sens abstrait de ‘avantage que l’on retire de quelque
chose’ (p.ex. d’une action) (1c), illustré par les fruits de son travail ou son tra-
vail a porté ses fruits. D’autres possibilités sont le sens de ‘résultat, effet’ qui
apparaît dans le fruit de sa recherche ; ou encore le sens biblique ‘enfant, pro-
géniture, descendance’.

Chacun de ces emplois met en œuvre un sens particulier de fruit. De même,


chaque sens semble renvoyer à un ensemble différent d’entités dans le monde,
à un ensemble spécifique de référents. Lorsque nous utilisons le mot fruit dans
le sens courant de ‘produit comestible des végétaux qui est sucré’, nous
désignons un ensemble de référents qui inclut des pommes, des oranges, des
bananes et d’autres objets comestibles mous à saveur sucrée (figure 1a). Par
contre, quand fruit est utilisé dans son second sens (‘organe végétal qui con-
tient les graines’), il fait plutôt penser aux semences du fruit qui peuvent faire
naître d’autres plantes. Les référents ici en jeu sont clairement les pépins, ceux
du melon (figure 1b), par exemple.

52
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Il arrive aussi que l’organe contenant les semences soit le fruit tout entier.
C’est le cas des noix, qui sont des fruits “d’un point de vue technique” (dans le
second sens) ; elles ne le sont probablement pas dans le sens courant du terme.
Dans le cas particulier des noix, le référent est donc la coquille contenant les
semences en son entier, alors que pour les melons (dans ce second sens ou sens
technique de fruit) le référent est limité au cœur du melon et à ses pépins ; dans
le sens courant, cependant, il s’agira de la partie comestible. Pour simplifier,
on peut définir le référent comme l’entité — ou la partie d’une entité — évo-
quée par le mot. Chaque sens d’un mot évoque un membre d’une catégorie
conceptuelle différente.

Dans l’exemple de fruit, les membres des catégories conceptuelles correspon-


dant aux deux premiers sens sont des objets matériels, ceux qui équivalent au
troisième sens (‘avantages que l’on retire de quelque chose’) peuvent être aussi
bien abstraits que concrets. S’agissant d’un verbe, nous aurons affaire à un
événement, une action ou un état de choses. S’agissant d’un adjectif, le réfé-
rent sera plutôt une qualité ou propriété. Pour toutes ces catégories nous par-
lons d’entités. Celles-ci regroupent tous les membres possibles de toutes les
catégories possibles : personnes, objets, et choses en général, actions, événe-
ments, états de choses, qualités, propriétés, sans qu’il soit nécessaire qu’une
entité soit pourvue d’existence “réelle” dans le monde. La catégorie “fruit”
contient toutes les pommes ou oranges possibles et imaginables ; la seule con-
dition est qu’il s’agisse d’entités susceptibles d’être appelées fruit. Notre
monde imaginaire n’est-il pas peuplé de lutins, de fantômes, de géants, de sirè-
nes et de licornes ?

Dans les sections suivantes, nous examinerons de plus près les relations entre
les différentes significations d’un mot. L’attention se porte successivement sur
la signification considérée comme étant le membre central de la catégorie
constituée par l’ensemble des différents sens du mot (2.2.1.), sur les liens qui
unissent les différents sens du mot (2.2.2.), et sur les sens qui passent pour être
les membres périphériques de la catégorie (2.2.3.). Là où le caractère de mem-
bre s’avère vague ou douteux, les limites du mot deviennent floues et impréci-
ses.

2.2.1 Saillance : sens et référents prototypiques

Nous avons vu qu’une catégorie comme celle de “meuble”, par exemple, est
constituée de membres centraux ou prototypiques, de membres moins prototy-
piques et de membres marginaux ou périphériques (chapitre 1, 1.3.1). Cette
structure s’applique non seulement aux membres d’une catégorie conceptuelle,

53
Linguistique cognitive

mais aussi à ceux d’une catégorie linguistique, comme le mot fruit, à cela près
que maintenant les membres sont les différents sens du mot. La question qui se
pose ici est celle de savoir comment déterminer lequel des différents sens du
mot fruit est le plus central ? Il existe trois façons étroitement liées pour y par-
venir. On peut s’interroger sur le sens particulier qui vient en premier à l’esprit
quand nous évoquons le mot. On peut également procéder à un calcul statisti-
que (à partir d’une collection de textes) afin de savoir dans quel sens le mot est
employé le plus souvent. Finalement, on peut essayer de dégager le sens qui se
trouve à la base des autres sens et qui éclaire donc ces autres sens.

La première méthode (à quoi pensons-nous spontanément en entendant le


mot ?) conduit au sens ‘produit comestible des végétaux qui est sucré’ (1a). Il
suffit de demander à n’importe qui — pas seulement au lexicographe — de
dessiner un fruit, pour voir apparaître une pomme, une banane, ou un autre
fruit ; il arrive aussi que l’on dessine une pomme de terre, une carotte, ou quel-
que autre ‘produit issu de la terre’ (1d). Mais le sens technique d’ ‘organe
végétal qui contient les graines’ (1b) ne viendrait sans doute à l’esprit de per-
sonne, du moins pas immédiatement, sauf s’il en a été question précédemment.
Nul ne doute, cependant, qu’une plante comme la pomme de terre est faite de
feuilles et de tubercules qui, d’une part, sont mangeables (1a) et qui, d’autre
part, servent à la reproduction (1b). Inutile de dire qu’il est fort peu probable
que le sens archaïque ‘diminution de l’épaisseur d’un mur’ fasse surface dans
un test de ce genre.

La deuxième méthode, basée sur la fréquence d’emploi des différents sens,


n’en est encore qu’à ses débuts. Il existe bien des études statistiques portant sur
la fréquence des mots, mais leurs différents sens ne sont pas pris en compte.
Pour le français, le Frequency Dictionary of French Words, publié en 1970 par
A. Juilland et al., classe ainsi les 5 000 mots les plus fréquents qui ressortent
du dépouillement d’une base de données d’un demi-million de mots, consti-
tuée de cinq tranches de 100 000 mots provenant de cinq genres différents
(essais, fiction, presse, théâtre, poésie). Il en ressort que le mot fruit appartient
à la classe de fréquence 25, ce qui le situe au rang des 2 500 mots les plus fré-
quents. Une petite enquête suffirait pour confirmer que fruit s’emploie le plus
souvent au sens de ‘produit comestible’ (1a), et que le sens de ‘descendance’
se fait rare. Bien qu’à première vue le premier sens apparaisse comme nette-
ment plus central que les autres, il reste toutefois une bonne raison de considé-
rer que le sens ‘organe qui contient les graines’ (1b) est également central. Il
constitue, en effet, un point de départ intéressant pour expliquer les autres sens
de fruit. Si je ne connais pas le sens de l’expression le fruit des entrailles, par
exemple, il m’est plus facile d’y arriver à partir du sens central de fruit ‘organe
qui contient les graines’ (1b) qu’à partir de ‘produit comestible’ (1a). Les sens
(1a) et (1b) font donc figure de sens premiers : à eux deux ils sont représentatifs

54
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

de l’ensemble de la catégorie. Ils en assurent l’unité et garantissent l’accès aux


autres membres, dont ils rendent l’existence plus claire et plus compréhensi-
ble.

La troisième méthode permettant de définir le sens prototypique d’un mot


occupe une place à part. Contrairement aux deux premières méthodes, elle se
base sur l’évolution historique de la signification d’un mot. Or, celle-ci
dépasse souvent l’évolution interne d’une langue. Pour notre exemple, il est
particulièrement difficile de déterminer si le sens (1b) est dérivé par métony-
mie du sens (1a) ou vice versa. De même, les procédés de généralisation – qui
permettent de dériver les sens (1c-d) des deux premiers –, le procédé de spé-
cialisation – qui explique le sens (1e) –, ou celui du passage de l’univers végé-
tal à l’univers humain – illustré par le sens (1f) – relèvent de mécanismes que
l’on retrouve à divers degrés dans différentes langues. Tout ceci rend cette der-
nière méthode moins fiable que les deux premières.

On parle indifféremment d’effets de prototypicité, de centralité ou de repré-


sentativité pour indiquer le rôle prépondérant que jouent les sens prototypi-
ques ou centraux dans la conceptualisation globale de la catégorie. Néanmoins,
ces effets ne restent pas limités au niveau des sens du mot : ils apparaissent
également au niveau des référents auxquels se rapportent les différents sens. Il
va de soi qu’interviennent ici des facteurs de culture et d’environnement. Nous
avons déjà signalé que fruit a un grand nombre de référents. Lorsqu’on
demande à un Européen du Nord de citer quelques types de fruits, il commen-
cera probablement par nommer les pommes, les poires, les prunes, les gro-
seilles, les cerises, etc. Un Méditerranéen, par contre, citera en premier les
olives, les oranges, les figues, les melons, les mangues, les dattes, etc. De plus,
si l’on relevait l’usage courant des mots dans un contexte nord-européen, les
références aux pommes et aux oranges y seraient monnaie courante, alors que
celles aux mangues ou aux figues n’y feraient qu’une apparition sporadique.

2.2.2 Les liens entre les différents sens d’un mot :


les réseaux radiaux

Si les sens d’un mot se distinguent par une différence de prééminence, ils res-
tent en même temps reliés entre eux par des liens systématiques. Pour l’exem-
ple de fruit, nous avons fait allusion plus haut à deux embranchements : celui
des sens littéraux et celui des sens figurés. Pour illustrer les processus concep-
tuels qui sont à l’œuvre, nous nous tournons vers un exemple un peu plus com-
plexe, celui du mot canard, dont les différents sens énumérés sous (3) sont
repris du Précis de lexicologie française de J. Picoche (1977, pp. 66-89).

55
Linguistique cognitive

(3) canard (n.m.)


a. oiseau aquatique
b. viande de cet oiseau
c. fausse nouvelle
d. journal (contenu ou matérialité)
e. fausse note criarde
f. morceau de sucre trempé dans le café, l’alcool, etc.
g. (loc.) un “vilain petit canard”

Ces huit sens différents de canard peuvent être illustrés par les contextes
suivants :
a. Le seul canard que je suis capable de reconnaître est le colvert
b. Hier j’ai mangé du canard à l’orange
c. Chaque mois cette revue fait courir des canards
d. J’ai lu cette nouvelle dans différents canards
e. J’ai fait un couac de canard dans le premier morceau que j’ai joué à
l’examen
f. Il ne peut s’empêcher de faire un canard en prenant le pousse-café
g. À l’école, c’est toujours lui qui est le vilain petit canard

En analysant les différents sens du mot canard, on voit apparaître une structure
radiale : du sens prototypique central partent quatre branches qui vont dans des
directions opposées. Ces branches peuvent aussi être porteuses de plusieurs
extensions sémantiques. Ceci est représenté sous forme de diagramme pour la
configuration des sens de canard. En raison de cette structure en forme d’étoile
on parle d’un réseau radial.

Quels sont maintenant les processus que relient entre eux les différents sens à
l’intérieur de cette configuration ? Parmi l’ensemble des sens possibles il y en
a toujours un — ou parfois plusieurs quand leur nombre est relativement élevé
(cf. 2.2.1) — qui se dégage comme étant le plus central ou prototypique. C’est
ce sens-là qui est à même d’expliquer les interprétations liées aux autres sens.
Le sens central de canard pourrait être défini comme ‘oiseau aquatique élevé
pour sa chair savoureuse, apte à de rapides plongeons dans l’élément liquide,
mais maladroit et gauche dans sa démarche terrestre, émettant un cri répété et
malsonnant comparable à un bavardage inconsidéré’. Partant de ce sens, nous
pouvons distinguer essentiellement quatre processus conceptuels différents
permettant de mettre l’accent sur l’une ou l’autre des composantes de cette
définition et de développer ainsi d’autres significations. Il s’agit de la métony-
mie, de la métaphore, de la généralisation et de la spécialisation.

56
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Tableau 2.3 Réseau radial des sens de canard

! b. ‘viande de cet oiseau’

f. ‘morceau de sucre’! a. ‘oiseau aquatique’! g.! ‘le moins beau


!!! d’un groupe’
! e. ‘fausse note criarde’

! c. ‘fausse nouvelle’

! d. ‘journal’

Revenons à notre exemple canard, et à son sens premier ‘oiseau aquatique’. Le


premier processus, celui de la la métonymie, permet de mettre l’accent sur les
différentes parties qui composent cette entité complexe : soit en prenant
l’ensemble pour ne désigner qu’une partie, soit en prenant seulement une par-
tie pour désigner l’ensemble. Dans une direction comme dans l’autre, le lien
sémantique qui unit métonymiquement deux ou plusieurs sens d’un mot est
basé sur une relation de contiguïté ; par exemple, entre l’entité ‘oiseau aquati-
que’ dans sa globalité dénotée par canard et une partie de cette entité : sa
‘chair’ (3b), ses ‘plumes’, etc. Le mot canard peut donc désigner de façon
métonymique une partie de l’entité en question, comme dans J’aime le canard
rôti ou C’était plutôt une couleur bleu canard. Au chapitre 1 (tableau 1) nous
avons déjà vu que l’existence d’un contact ou d’un glissement progressif d’un
élément à l’autre suffit pour que l’on puisse parler de contiguïté. La relation
partie-tout n’est donc qu’un des cas de figure possibles. Le lien métonymique
peut aussi porter sur le contenant et le contenu, comme par exemple la bou-
teille pour le vin qu’elle contient, l’endroit et les habitants, le producteur et le
produit, le propriétaire et la propriété, etc. C’est en vertu de ce lien métonymi-
que que dans la plupart des langues nous pouvons dire des phrases comme Il a
bu toute la bouteille ou Cette Mercedes est partie sans payer. Comme le con-
tenu de la bouteille se trouve littéralement en contact direct avec la bouteille, il
est facile de les prendre l’un pour l’autre. Dans le cas de la Mercedes, c’est le
rapport conceptuel entre la voiture et son propriétaire qui permet de passer de
la propriété à la personne. Comme nous le verrons au chapitre 3 (3.3.), la
notion de contiguïté ne se limite pas au contact physique ou spatial : elle
s’étend aussi aux associations abstraites d’ordre temporel ou logique (cause-
effet).

Le deuxième processus ayant pour effet l’élargissement du sens d’un mot est
celui de la métaphore. À la différence de la métonymie, la métaphore (du grec

57
Linguistique cognitive

metapherein ‘transposer’) réunit des éléments qui n’ont pas nécessairement


quelque chose en commun. La métaphore consiste à transposer un élément
d’un premier domaine, le domaine “source”, à un deuxième domaine, le
domaine “cible”. La métaphore est en effet basée sur la ressemblance que l’on
perçoit entre plusieurs choses. Si l’on parle du pied de la montagne pour en
désigner la partie inférieure, c’est en vertu de la ressemblance que l’on peut
établir entre la montagne et le corps humain : on transpose en l’occurrence un
attribut du corps humain à un élément de l’environnement naturel. En utilisant
un élément appartenant au physique humain pour désigner un élément d’un
tout autre domaine, on signale en quelque sorte que la conception de ce
domaine “cible” se fait par le biais d’un autre domaine.

Le domaine de l’univers animal, propre au sens premier de canard, fonctionne


aussi comme domaine “source” pour plusieurs sens périphériques du mot : on
peut voir par exemple le ‘cri malsonnant’ comme une note de musique ratée
(3e), le ‘bavardage inconsidéré’ comme la diffusion de fausses nouvelles (3c)
ou encore les ‘plongeons rapides’ comme ceux d’un morceau de sucre dans de
l’alcool (3f). Libre à nous d’établir un lien de ressemblance entre, par exemple,
le cri peu mélodieux d’un canard et une note ratée produite par un instrument à
vent. Il est cependant possible que cette ressemblance ne soit en rien
objective : c’est dans l’esprit de celui qui regarde que la ressemblance prend
forme. Dans la mesure où il s’agit d’associations qui s’imposent à l’imagina-
tion, elles font bien entendu partie de l’imagerie populaire.

Contrairement à la métonymie, où la relation de contiguïté repose


nécessairement sur l’existence d’un lien objectif et direct entre les différents
sens d’un mot, la métaphore peut être éminemment subjective et surgir de
façon indirecte ou détournée. Pour obtenir le sens ‘fausse nouvelle’ (3e) il a
fallu établir une association entre le ‘cri inconsidéré’ du canard, d’une part, et
le bruit produit par la diffusion d’une rumeur, d’autre part.

Par contre, le lien entre ce cri et le sens ‘journal’ (3d) ne s’explique pas uni-
quement en termes de métaphore. Nous devons ici nous tourner vers un troi-
sième processus créateur de sens nouveaux, celui de la spécialisation. Il s’agit
en effet d’une spécialisation à partir du sens ‘fausse nouvelle’. Ce processus
consiste à restreindre la signification initiale d’un mot de sorte qu’il ne s’appli-
que plus qu’à un ensemble réduit constitué de référents spécifiques. La presse
peut apparaître comme un moyen particulier de diffuser de ‘fausses nouvelles’
– ou du moins des nouvelles sans grande valeur –, comme le montre la phrase
Chaque jour on vend une multitude de petits canards sans aucune valeur.

58
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Les cas de spécialisation sont monnaie courante dans toutes les langues. En
français, par exemple, boisson, qui peut se dire de ‘tout liquide qui se boit’
s’utilise aussi au sens spécifique de ‘boisson alcoolisée’. Par chantier on com-
prend couramment ‘lieu d’une construction en cours’ et pas simplement
‘entassement de matériaux’. Le chapiteau renvoie à ‘la tente d’un cirque’
autant qu’à ‘une partie ou un ornement d’architecture qui forme un couronne-
ment’, etc. etc.

Le processus cognitif inverse à celui de la spécialisation est la généralisation.


Il permet de rendre compte du sens de la locution plus ou moins lexicalisée “un
vilain petit canard” (3g), qui signifie ‘le moins beau de la famille ou du
groupe’. Les parties du sens initial que l’on retient ici sont ‘cri malsonnant’ et
peut-être même ‘démarche terrestre maladroite’, qui sont des qualités que l’on
attribue aux canards en comparaison à d’autres oiseaux aquatiques plus
‘majestueux’, comme les cygnes. De plus, ces termes de comparaison se voient
généralisés à l’ensemble des espèces y compris les humains, comme l’illustre
la phrase Face à eux je me sentais comme un vilain petit canard. Dans atterrir
et embarquer nous avons affaire au même processus. Le mot atterrir renvoie
originellement à l’action de toucher terre, mais suite à la découverte d’autres
planètes, son emploi s’est généralisé (on a pu atterrir sur la lune). Le sens pre-
mier du verbe embarquer est ‘monter à bord d’un bateau’ mais aujourd’hui il
s’emploie également pour ‘monter à bord d’un avion’.

Tableau 2.4 Processus d’extension de la signification de canard

a. ‘oiseau aquatique’
→! (Métonymie)! b. ‘viande de cet oiseau’
→! (Métaphore)! c. ‘fausse nouvelle’
→! (Spécialisation)! f. ‘journal’
!! e. ‘fausse note’
→! (Généralisation)! h. ‘le moins beau’
→! (Spécialisation)! g. ‘morceau de sucre’

En résumé (voir tableau 4), les différents sens forment un réseau radial et sont
reliés les uns aux autres par des voies diverses. Les processus de métonymie,
métaphore, spécialisation et généralisation caractérisent aussi bien les liens
directs entre divers sens non centraux que ceux qui suivent les rayons qui tra-
versent le(s) centre(s) du réseau. Celui-ci part d’un ou de plusieurs sens cen-
traux et se développe dans plusieurs directions (voir le tableau 3). L’ensemble
des voies qui constituent le réseau ainsi que leur structure varieront selon le
mot. Le tableau 4 reprend schématiquement les processus d’extension qui
s’appliquent à la signification du mot canard.

59
Linguistique cognitive

2.2.3 Le caractère vague des catégories conceptuelles


et des sens des mots

Les différents sens d’un mot ont été traités jusqu’ici comme s’ils étaient claire-
ment séparés les uns des autres. Or, nous avons vu au chapitre 1 que dans une
perspective sémiologique ils représentent des catégories conceptuelles. Celles-
ci contiennent au moins un membre clairement central, mais les membres péri-
phériques sont nettement moins bien définis. Dès lors, les contours de la caté-
gorie en deviennent flous, si bien qu’il est possible que plusieurs catégories se
chevauchent. Dans la mesure où les sens d’un mot reflètent des catégories con-
ceptuelles, il est normal que ces sens ne puissent pas toujours être définis de
façon à contenir l’ensemble des référents devant y figurer et à exclure ceux qui
n’en font pas partie.

Prenons l’exemple de la signification attribuée à fruit. Une noix est-elle un


fruit ? Est-il possible de donner une définition claire d’une catégorie ou d’une
signification comme celle de “fruit” ? Par définition claire nous entendons une
définition classique contenant toutes les conditions nécessaires et suffisantes
pour décider si une entité donnée fait ou non partie de la catégorie en question.
Toute catégorie mathématique se prête à ce type de définition. Pensons par
exemple à la figure géométrique du “triangle”, définie classiquement comme
une ‘forme géométrique plane qui a trois côtés droits et trois angles’. La condi-
tion nécessaire définit les traits communs à tous les triangles. La condition suf-
fisante quant à elle permet de distinguer la catégorie des triangles de toute
autre forme géométrique, comme, par exemple la figure géométrique /\/. Celle-
ci a bien trois côtés mais elle ne compte que deux angles. Les deux composan-
tes de la définition de triangle représentent donc des conditions nécessaires : il
faut à la fois ‘trois côtés’ et ‘trois angles’ pour obtenir un triangle. Ce sont en
même temps des conditions suffisantes, car toute figure plane ayant trois côtés
et trois angles représente forcément un triangle.

Si ce genre de définitions s’applique sans trop de difficultés aux termes techni-


ques, il n’en va pas de même pour la plupart des catégories naturelles utilisées
au quotidien. Pour fruit, par exemple, la situation est bien plus compliquée.
C’est pourquoi le dictionnaire évite de définir la catégorie en termes trop abso-
lus. Qui plus est, il précise par exemple “le plus souvent” (voir (1a)) et en y
ajoutant un choix non exhaustif d’exemples (“fruit sauvage, fruit cultivé, fruits
exotiques, fruits tropicaux, etc.”). Parmi les traits caractéristiques de “fruit”
figurent des traits comme sucré, mou et qui contient des semences. Mais ces
caractéristiques ne sont pas toujours nécessaires : les citrons ne sont pas
sucrés, les noix ne sont pas molles, les bananes ne contiennent pas ce qu’on
pourrait identifier directement comme étant des semences.

60
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Il existe bien sûr un certain nombre de traits qui semblent nécessaires pour que
l’on puisse parler d’un fruit. Tous les fruits poussent en surface sur des plantes
ou des arbres et non sous terre. Ils doivent mûrir pour pouvoir être mangés
crus. Pour les manger avant qu’ils ne soient mûrs, on doit y ajouter du sucre ou
les incorporer dans des plats sucrés. Pris dans leur ensemble, ces traits ont beau
être nécessaires, ils n’en restent pas moins insuffisants : que faire, en effet, des
amandes, des noix, des noisettes, etc. généralement considérées comme des
fruits ? Et qu’en est-il de la rhubarbe ? Cette plante à larges feuilles portées par
de gros pétioles comestibles se mange aussi bien crue, avec ou sans sucre,
qu’en compote ou en confiture. Or, même si pour ces raisons certaines person-
nes l’assimilent à un fruit, les spécialistes la rangent dans la catégorie de
l’oseille, de la persicaire, de la renouée et du sarrasin. Autrement dit, ils font
prévaloir les caractéristiques qui en font un légume plutôt qu’un fruit.

Nous pouvons donc conclure que le sens central de fruit ne se prête pas à une
définition classique présentant à la fois les conditions nécessaires et suffisantes
pour couvrir tout ce qui est susceptible d’être compris comme tel. Ceci ne
signifie cependant pas que notre conception de “fruit”, l’image mentale que
nous en avons, ce qui nous vient à l’esprit en pensant à des fruits, soit
nécessairement vague ou défectueuse. Au contraire, l’image qui s’impose à
nous quand nous pensons à des fruits s’avère être tout à fait précise. Il suffit, en
effet, de demander aux gens de donner quelques exemples de fruits, pour voir
apparaître des listes très semblables. Il reste néanmoins vrai que l’image men-
tale ne s’applique pas aussi bien à toutes les sortes de fruits possibles. Autre-
ment dit, force est d’accepter que les mots restent vagues, et que c’est là une
des caractéristiques essentielles de la langue.

2.3 Des concepts aux mots : l’onomasiologie


Alors que l’approche sémasiologique part de la forme du mot pour en
découvrir les sens possibles, l’approche onomasiologique part du concept et
s’applique à décrire les mots qui servent à le désigner. Quel est le but de l’ana-
lyse onomasiologique ? Elle permet tout d’abord de mieux comprendre d’où
viennent les items lexicaux (nouveaux). Elle dévoile aussi les mécanismes qui
font qu’on ait recours à différents mots d’une langue pour désigner le même
concept, comme auto, automobile, voiture, véhicule, bolide, caisse, bagnole.

Le but principal de l’analyse onomasiologique est cependant de mettre à jour


la structure sous-jacente d’un ensemble de mots conceptuellement proches,
c’est-à-dire de découvrir comment ces mots s’organisent dans ce qui est
communément appelé un “champ lexical”. Un champ lexical est constitué

61
Linguistique cognitive

d’un ensemble de mots qui désignent des entités appartenant à un même


domaine conceptuel. Des mots tels petit déjeuner, en-cas, collation, déjeuner,
goûter, dîner, souper sont apparentés : ils appartiennent au même champ lexi-
cal, car ils renvoient tous au domaine conceptuel “repas”. Un domaine con-
ceptuel peut à son tour être défini comme étant un champ cohérent de notre
univers fait de conceptions et d’expériences. Les repas, les odeurs, les cou-
leurs, les vêtements, le corps humain, les jeux, la connaissance, les maladies,
les voyages, la vitesse, les règles du football, etc., forment autant de domaines
conceptuels.

La question se pose alors de savoir quels sont la position et le statut qu’il faut
attribuer à un mot individuel à l’intérieur d’un champ lexical donné. Dans ce
qui suit, il apparaît que les relations conceptuelles existant entre les différents
mots d’un champ lexical sont très similaires à celles qui relient les différents
sens d’un mot, sens que nous venons de décrire dans la section 2.2. (consacrée
à l’approche sémasiologique : effets de prééminence, réseaux caractérisés par
une structure interne propre, contours vagues).

2.3.1 La prééminence conceptuelle : le niveau de base

Nous avons vu que des effets de prototypicité opèrent au niveau des différents
sens ou des différents référents d’un mot. Ces effets font que nous privilégiions
à l’usage tel sens ou tel référent qui nous viennent en premier à l’esprit. On
retrouve le même phénomène au niveau des différents mots susceptibles de
dénoter la même catégorie conceptuelle. Entre les différents mots qui peuvent
désigner le concept “voiture” (véhicule, bagnole, auto, cabriolet, Alfa Romeo,
etc.) il existe également un ordre hiérarchique : voiture représente le concept le
plus général, Alfa Romeo le concept le plus spécifique. En voyant foncer une
Alfa Romeo sur l’autoroute, le premier mot qui nous vient en tête pour décrire
le phénomène ne sera pas Alfa Romeo mais auto, par exemple Dieu que cette
auto roule vite. Parmi les dénominations possibles, il y en a donc une qui
s’avère être plus prééminente que les autres. Même parmi les mots se situant
au même niveau de spécificité, comme voiture de sport, cabriolet, bolide ou
voiture de course, il y en a généralement un qui paraît plus saillant que les
autres. Ces deux types de prééminence méritent qu’on s’y attarde un peu.

Les travaux de l’anthropologue Brent Berlin font apparaître que les classifica-
tions populaires répondent à un principe d’organisation général. Les classifica-
tions des différents domaines d’expérience sont hiérarchisées : elles vont du
niveau le plus étendu ou générique au niveau le plus restreint ou spécifique, et
présentent au moins trois niveaux différents. Les domaines d’ordre biologique

62
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

en contiennent même parfois cinq : animal, mammifère, félin, chat, siamois.


Dans ces systèmes de classification il y a toujours un niveau intermédiaire qui
fonctionne comme le niveau de base : chat dans l’exemple précédent, voiture
dans le domaine des véhicules, etc. Le niveau de base est à la fois plus spécifi-
que que le(s) niveau(x) supérieur(s), et plus général que le niveau inférieur,
comme on peut le voir au tableau 5.

Tableau 2.5 Classifications de domaines conceptuels

Niveaux Domaines conceptuels

Niveau générique plante animal vêtement véhicule fruit

Niveau de base arbre chien pantalon voiture pomme


Niveau spécífique chêne labrador jeans bolide reinette

Parmi les différents concepts qui se situent au niveau de base, il y en a un qui


ressort et que l’on désigne communément par un terme moyen. Il y a tout lieu
de penser que celui-ci se présente à notre esprit comme étant le plus représen-
tatif. C’est le terme le plus utilisé, celui que l’enfant apprenant à parler emploie
avant les autres : dans l’acquisition de la langue les noms arbre, chien, vache,
cheval, poisson, jupe, pantalon, pomme, orange, banane devancent nettement
des noms génériques comme plante, animal, vêtement, fruit. Ce n’est que bien
plus tard que surgissent des noms plus spécifiques comme chêne, tilleul, labra-
dor, épagneul, golden, cox ou reinette. Du point de vue de la forme, ceux-ci
sont généralement plus complexes que les termes moyens. Du point de vue
conceptuel, il a été démontré que le niveau moyen est le niveau où les marques
prototypiques sont les plus prononcées. C’est au niveau moyen que les mem-
bres individuels d’une catégorie ont le plus en commun les uns avec les autres.
Par exemple, dans le domaine du vêtement, les pantalons, les jupes, les man-
teaux peuvent être considérés comme le terme moyen de leur catégorie, qui
appartient au niveau de base. Les membres de la sous-catégorie “jupe”, p.ex.
mini-jupe, jupe plissée, jupe portefeuille, jupe cloche, etc., ont plus en com-
mun entre eux qu’avec les membres des autres sous-catégories (“pantalon” ou
“manteau”). Tous les éléments de la sous-catégorie “jupe” ont en commun (1)
de couvrir les jambes – mais pas séparément, comme le fait le pantalon –, (2)
d’être normalement réservés aux femmes, (3) de ne couvrir le corps qu’à partir
de la taille – contrairement au manteau –, (4) de n’être généralement pas plus
courts que le haut de la cuisse. Une série de termes moyens – tels jupe, panta-
lon, costume, manteau, pull, veste – ont beau appartenir au même domaine
conceptuel, il n’est pas toujours aisé d’en dégager d’autres caractéristiques
communes au-delà d’une propriété toute générale, en l’occurrence celle de

63
Linguistique cognitive

dénoter à chaque fois une “couche d’habillement”, autrement dit, d’appartenir


à la catégorie générique des “vêtements”. Ceci montre bien que ce sont les ter-
mes moyens qui sont constitutifs des catégories conceptuelles sur lesquelles
repose notre organisation conceptuelle du monde.

Ce modèle centré autour de la notion de niveau de base nous permet de com-


prendre qu’il n’y a pas de classification verticale sans niveau prééminent ni
terme saillant. Par ailleurs, au niveau des classifications horizontales ce
modèle est incapable de prédire quel sera le terme le plus saillant : au niveau
spécifique, par exemple, il n’est pas à même de départager voiture de sport,
cabriolet, bolide, voiture de course. Imaginons que je vois dans un magazine
une jupe très courte qui a deux pans superposés à l’avant. S’agit-il à la fois
d’une jupe portefeuille et d’une mini-jupe ? Comment vais-je l’appeler ? Une
analyse détaillée a montré que les journalistes de mode préfèrent parler de
mini-jupe dans ce cas. Quand il existe deux termes susceptibles de faire
l’affaire, comment se fait-il qu’un des deux soit plus saillant que l’autre ?

Pour comprendre ce phénomène on doit se rendre compte qu’il faut aux mots
un certain temps avant qu’ils n’aient “droit de cité” dans une communauté et
s’y “enracinent”. Ronald Langacker fait appel à cette notion métaphorique
d’enracinement pour décrire comment de nouvelles formes arrivent à s’instal-
ler dans la langue de façon durable. Pensons, par exemple, à la forme compo-
sée parce que : elle est devenue tellement courante qu’on pourrait en oublier
qu’elle est issue de la combinaison de par, ce et que. En devenant une expres-
sion habituelle un groupe de mots prend place dans le système linguistique et
s’enracine dans le lexique. Ce même processus peut expliquer le choix préfé-
rentiel d’un terme particulier à l’intérieur d’une catégorie donnée (mini-jupe
l’emportant ainsi sur jupe portefeuille, alors que voiture de sport se voit con-
currencé notamment par bolide et par voiture de course).

Comment déterminer le degré d’enracinement d’un terme ? Une première


méthode consiste à mener une enquête ; l’on montre aux gens une photo en leur
demandant comment ils appellent l’objet représenté. Une deuxième méthode
consiste à étudier un corpus, c’est-à-dire un large ensemble de textes écrits ou
parlés, généralement automatisés en vue de l’analyse linguistique. Pour en reve-
nir aux jupes portefeuille courtes, supposons que dans un immense corpus illus-
tré du langage de la mode, ce type de jupes soit désigné 200 fois. S’il s’avère que
le nom mini-jupe y est utilisé plus souvent (disons 150 fois sur les 200 possibles)
que d’autres noms plus généraux ou plus spécifiques (comme p.ex. jupe porte-
feuille), on peut en conclure que ce terme est plus fortement enraciné dans le
lexique et en l’occurrence, le plus saillant. C’est exactement ce qu’on a décou-
vert pour le néerlandais minirok (‘mini-jupe’) par rapport notamment à wikkelrok
(‘jupe portefeuille’) (Geeraerts et al. l995).

64
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

2.3.2 Rapports internes aux domaines conceptuels :


les taxinomies

Dans l’analyse du rapport sémasiologique entre les sens d’un mot, nous avons
introduit la notion de réseau radial (voir la partie 2.2.2) et nous en avons expli-
qué la structure et l’évolution au moyen des processus de métonymie, de
métaphore, de spécialisation et de généralisation. Ces processus s’appliquent
également en onomasiologie. Comme nous l’avons vu, l’onomasiologie
s’occupe des relations entre les différents noms susceptibles de désigner une
catégorie particulière appartenant à un domaine conceptuel donné.

À l’intérieur d’un domaine conceptuel, la simple distinction entre le niveau


générique, moyen et spécifique ne suffit pas. Le plus souvent, ces niveaux for-
ment en même temps une taxinomie hiérarchisée. La taxinomie vêtement,
jupe, jupe portefeuille, par exemple, présente trois niveaux d’abstraction : le
terme vêtement n’a pas seulement le sens le plus général, il fait aussi figure
d’hypéronyme, étant donné qu’il englobe une catégorie regroupant différentes
sortes de vêtements comme jupe, pantalon, veste, pull. Ceux-ci constituent les
termes du niveau de base. Sous chacune de ces catégories du niveau de base –
par exemple pantalon, – on retrouve des hyponymes, c’est-à-dire des catégo-
ries qui y appartiennent, tels short, jeans, slip, culotte, pantalon corsaire, pan-
talon fuseau, etc.

Pareille taxinomie hiérarchisée représente, en fait, un cas particulier d’un


champ lexical. Dans un champ lexical ordinaire, comme celui des “bijoux” ou
des “repas”, les différents termes se regroupent librement. Par contre, dans un
champ lexical taxinomique, les différentes unités lexicales sont ordonnées hié-
rarchiquement. Vêtement est hypéronymique par rapport à jupe, pantalon, etc.,
qui à leur tour sont hypéronymiques par rapport à mini-jupe, jupe
portefeuille, … et short, jeans, … Inversement, ces derniers sont hyponymi-
ques par rapport à jupe et pantalon, qui eux le sont par rapport à vêtement. Il
arrive qu’il n’y ait pas d’hypéronyme direct pour une série d’hyponymes. C’est
le cas de chemise, pull, T-shirt, etc. Pour le vêtement couvrant le haut du corps
nous ne disposons pas d’un terme de base. Pour être plus précis, il y a bien un
terme de base pour ce que l’on porte au-dessus d’une chemise ou d’un pull (à
savoir veste), mais pas pour ce qu’on porte en-dessous. En cas de vide, comme
ici, on parle de trou lexical, signalant par là l’absence inattendue dans le lexi-
que d’un terme pour une catégorie conceptuelle saillante.

65
Linguistique cognitive

Tableau 2.6 Taxinomie hiérarchisée

NIVEAUX

Hypéronyme! vêtement

Niveau de base! jupe! pantalon! ?

Hyponyme! mini-jupe! jupe! short! jeans! chemise! pull! T-shirt


!! portefeuille

Ce genre de taxinomies constituent des réseaux dans lesquels les liens entre les
mots sont régis essentiellement par les principes de spécialisation et de
généralisation : de haut en bas, nous suivons le sens de la spécialisation, de bas
en haut celui de la généralisation.

Les deux autres principes, à savoir ceux de la métaphore et de la métonymie ont


également leur rôle à jouer dans la dénomination de catégories conceptuelles.

L’évolution de la pensée et de la culture serait impensable sans le recours à la


métaphore. Nous ne nous contentons pas de créer des ensembles cohérents de
concepts à base de taxinomies. Souvent, nous faisons appel à notre connais-
sance d’un domaine conceptuel donné pour en aborder un autre. Poussés par
notre tendance anthropocentrique, nous n’hésitons pas à transposer la structure
du corps humain à celle d’une montagne, par exemple. Nous parlons en effet
du “pied de la montagne” pour en désigner la partie inférieure, des “flancs”
pour en évoquer les parties latérales et d’une “dent” pour indiquer un sommet
aigu. De même, nous n’hésitons pas à qualifier de “bosses” ou de “rondeurs”
certaines hauteurs. Nombreux sont les objets auxquels nous attribuons une
structure ne fût-ce que partiellement anthropomorphique : la voiture a un
“arrière-train”, la chaise a quatre “pieds”, le fauteuil a deux “bras”, le levier en
a un…

Au-delà des sens particuliers d’un mot (par exemple, canard dans le sens de
fausse note [tableau 3]), la métaphorisation peut mettre en œuvre des domaines
conceptuels entiers. Pour structurer et comprendre le domaine conceptuel de la
montagne, l’on fait appel au domaine du corps humain. Il arrive que d’autres
domaines entrent en jeu. Le domaine du “débat”, par exemple, est souvent
abordé en termes de “combat” : on en sort victorieux ou vaincu, on y écrase
l’adversaire à coups d’arguments, on le pousse dans ses derniers retranche-
ments, etc. S’agissant de la transposition d’un domaine conceptuel à un autre,

66
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

on est en présence d’une métaphore conceptuelle. George Lakoff propose


DÉBATTRE C’EST FAIRE LA GUERRE comme métaphore conceptuelle sous-
jacente à toute les métaphores particulières qui apparaissent quand on parle de
débat, notamment rallier quelqu’un à sa cause, affronter quelqu’un dans un
débat public, soutenir un point de vue indéfendable, attaquer les positions de
quelqu’un, et bien d’autres encore.

La métaphore conceptuelle constitue un des principaux leviers de la concep-


tualisation humaine. Ceci est particulièrement frappant pour les domaines plus
abstraits, comme celui de la raison ou des émotions. L’activité mentale est con-
çue en termes de mouvement physique : nous recueillons ou ramassons des
idées pour les rejeter ensuite, nous passons à un nouveau point, et nous nous y
arrêtons, avant de revenir au précédent, etc. Pour dénoter l’acte de compré-
hension, nous utilisons des verbes véhiculant l’image de “prendre avec ses
mains” : comprendre, saisir, capter. Il en va de même pour la conceptualisa-
tion des émotions comme des LIQUIDES EN ÉBULLITION DANS UN RÉCIPIENT :
on dira bouillir de colère, faire bouillir (ou mousser) quelqu’un, être en ébulli-
tion, exploser de rage, brûler de désir, déborder de tendresse.

La structuration d’un domaine à partir d’un autre ne repose pas nécessairement


sur une métaphore conceptuelle. Elle peut aussi se faire au moyen d’une
métonymie conceptuelle. Le lien entre les deux domaines est alors plus étroit,
puisque la métonymie suppose une situation de contact ou de contiguïté entre
les deux domaines. Voici les cas les plus typiques de métonymie conceptuelle.
(4) Métonymie conceptuelle
a. LA PERSONNE POUR LE NOM Je ne suis pas dans l’annuaire.
b. LE POSSESSEUR POUR L’OBJET POSSÉDÉ Mon pneu est crevé.
c. L’AUTEUR POUR LE LIVRE J’aime lire Gide.
d. L’ENDROIT POUR LES HABITANTS Mon village vote écolo.
e. LE PRODUCTEUR POUR LE PRODUIT Mon nouveau Canon est génial.
f. LE CONTENANT POUR LE CONTENU Il m’a servi un bon petit verre.

On peut bien sûr aussi nommer la personne ou l’objet en question :


(5) a. Mon nom n’est pas dans l’annuaire.
b. Le pneu de ma bicyclette / voiture / brouette est crevé.
c. J’aime lire les romans de Gide.
d. Les habitants de mon village votent écolo.
e. Mon nouvel appareil photo Canon est génial.
f. Il m’a servi un bon petit vin.

La focalisation change : tandis que les conceptualisations métonymiques (4)


orientent l’attention plutôt vers la généralisation, celles qui ne le sont pas (5) la

67
Linguistique cognitive

dirigent plutôt vers la spécialisation. En parlant d’un bon petit verre, je ne pré-
cise pas s’il s’agit de genièvre, de xérès, de porto ou de vin. Selon qu’on ait ou
non recours à la métonymie, l’image sera donc différente.

Le tableau 7 résume les relations conceptuelles évoquées en sémasiologie et en


onomasiologie. Les deux approches font apparaître trois types de relations :
des relations hiérarchiques, des relations de contiguïté et des relations de res-
semblance.

Tableau 2.7 Relations conceptuelles en sémasiologie et en onomasiologie

Principes En sémasiologie En onomasiologie


conceptuels (comment les sens d’un mot (comment les concepts et les mots
sont reliés entre eux) sont reliés entre eux)
1. Hiérarchie généralisation : un vilain petit domaine conceptuel :
(de haut en bas) canard champ lexical : REPAS
spécialisation : un canard taxinomie : hypéronyme (chien)
local hyponyme (labrador)
2. Contiguïté extension métonymique des métonymie conceptuelle
(côte à côte) sens : canard à l’orange (LES HABITANTS POUR L’ENDROIT)

3. Ressemblance extension métaphorique des métaphore conceptuelle :


sens : prendre un canard DÉBATTRE C’EST FAIRE LA GUERRE

2.3.3 Les contours vagues des domaines conceptuels :


taxinomies problématiques

S’agissant de la classification de catégories naturelles, nous avons vu dans la


section 2.2.3 que les limites sont loin d’être nettes et qu’il existe des zones
d’indétermination aux frontières entre les différentes catégories. La rhubarbe
et la tomate, par exemple, peuvent être rangées aussi bien parmi les légumes
que parmi les fruits ; tout dépend de la personne qui procède à la catégorisa-
tion. L’indétermination sémasiologique a son homologue en onomasiologie.

À partir du modèle du niveau de base présenté dans la partie 2.3.1, on pourrait


avoir l’impression que le lexique forme un ensemble bien structuré et qu’à
condition de chercher un peu, on doit être à même d’y insérer toutes les pièces
comme dans un puzzle. Or, le lexique n’est pas cette mosaïque parfaite où
chaque item lexical trouverait “sa place” de façon bien définie. Loin de là.

68
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, il existe bon nombre de trous lexi-
caux. D’autre part, il n’est pas toujours possible de déterminer avec précision
le niveau hiérarchique auquel il convient de situer une forme lexicale. Comme
le montre le tableau 8, ce genre de problèmes affectent même la taxinomie de
mots d’usage courant : dans la mesure où la tendance est au vêtement unisex,
et que les pantalons, jeans, shorts, … se portent indifféremment par les
hommes et les femmes, le critère “vêtement d’homme” / “vêtement de femme”
donne lieu à toute une série de chevauchements.

Tableau 2.8 Taxinomie à zones problématiques

! vêtement

! jupe! pantalon! costume

! jupe! mini-! jeans! short! bermuda


! portefeuille! jupe!

! vêtement de femme!!! vêtement d’homme

Le problème provient du fait que certains termes de base et certains hypony-


mes sont susceptibles d’appartenir à une catégorie hypéronymique mixte (à la
fois vêtement d’homme et de femme).

Il arrive aussi qu’il y ait quelque hésitation sur le statut d’un terme. S’agit-il
d’un terme appartenant au niveau de base, ou d’un hyponyme ? Où situer la
jupe-culotte dans la taxinomie représentée au tableau 8 ? Sous “jupe” ou sous
“pantalon” ? Faut-il en faire un nouveau terme de base, à côté de “jupe” et de
“pantalon” (tableau 9a) ? Ou peut-on se contenter de le traiter comme hypo-
nyme de “jupe” (9b) ?

Tableau 2.9 Jupe-culotte

! a. comme terme de base! b. comme hyponyme


! vêtement couvrant! jupe
! les jambes

! jupe! jupe-culotte! pantalon! jupe! jupe! mini-! jupe-


!!!! portefeuille! plissée! jupe! culotte

69
Linguistique cognitive

La difficulté que l’on peut éprouver à déterminer avec précision le niveau qu’il
convient d’assigner à un élément particulier dans une taxinomie est à mettre en
rapport avec les effets de saillance sémasiologique. Comme il a été signalé
plus haut, les éléments d’une sous-catégorie qui retiennent notre préférence et
qui sont utilisés le plus fréquemment sont les plus saillants. On rencontre beau-
coup plus souvent des mots comme pantalon et jupe, que par exemple jupe-
culotte. Les membres prototypiques d’une sous-catégorie (pantalon, jupe) sont
par définition plus représentatifs de la catégorie que les membres moins
saillants (jupe-culotte). En d’autres mots, là où il est difficile de dire si la jupe-
culotte est plus “pantalon” que “jupe”, il sera tout aussi difficile de déterminer
la place du mot dans la taxinomie. En fonction de la langue, ce genre d’item
pourra d’ailleurs être classé différemment. La définition du Robert pour jupe-
culotte, “vêtement féminin, sorte de culotte très ample qui présente l’aspect
d’une jupe”, mettant l’accent sur “culotte”, en fait ressortir l’aspect “pantalon”.
L’anglais tend à faire de même en désignant la jupe-culotte par l’emprunt fran-
çais culottes. Pour ces deux langues, jupe-culotte pourrait donc figurer au
même niveau que jeans, shorts et bermuda dans le tableau 8. Par contre, le
néerlandais broekrok, littéralement ‘pantalon jupe’, accorde un léger avantage
au classement sous “jupe”.

Il s’ensuit que, contrairement à ce que le modèle du niveau moyen de base


semble indiquer, il est impossible de représenter le lexique comme un arbre
taxinomique unique divisé en embranchements toujours plus nombreux. Il se
compose plutôt d’une multitude de hiérarchies qui se croisent et se chevau-
chent. Dès lors, on pourrait se demander comment, par exemple, une notion
telle que vêtement féminin, c’est-à-dire un vêtement généralement ou exclusi-
vement porté par une femme, pourrait être intégrée à ce modèle taxinomique
du lexique. Le tableau 8 montre que la classification par sexe fait problème
parce qu’il existe des vêtements portés par les deux sexes. Voilà pourquoi la
position taxinomique de vêtement féminin est elle-même indéterminée : elle
donne lieu à une classification croisée avec la notion de vêtement masculin,
avec à l’intersection des membres tels que jupe, pantalon, veste.

2.4 Conclusion : interaction entre la sémasiologie


et l’onomasiologie
Jusqu’ici nous avons abordé l’étude sémasiologique et onomasiologique d’un
point de vue purement théorique en insistant sur différents aspects parallèles :
la saillance, les réseaux structurés, les contours vagues. Pour clore ce chapitre
sur la lexicologie, il convient d’envisager la signification et la dénomination
d’un point de vue plus pratique. Demandons-nous un instant quels sont les

70
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

facteurs qui déterminent le choix d’un item lexical particulier. En clair : pour-
quoi un locuteur particulier choisit-il, dans une situation particulière, un nom
particulier pour une signification particulière ? Considéré sous cet angle prag-
matique, le choix d’un nom pour un référent est dicté simultanément par la
saillance sémasiologique et onomasiologique. Comme il a été souligné, le
degré de saillance sémasiologique dépend du caractère plus ou moins prototy-
pique du sens en question pour la catégorie. Le degré de saillance onomasiolo-
gique quant à lui dépend de l’usage, et plus particulièrement de l’enracinement
qui échoit au nom donné à la sous-catégorie.

La saillance sémasiologique fait qu’une chose sera désignée le plus facilement


par un nom qui passe pour un bon exemple de la catégorie impliquée. Prenons
l’exemple des automobiles. Il y a quelques années, Renault a lancé un nouveau
modèle appelé Espace. Bien qu’il soit à mi-chemin entre la camionnette et la
voiture, nous ne songeons pas à le qualifier de camionnette ! Cela veut dire que
les caractéristiques qu’il partage avec les camionnettes ne font pas le poids.
Nous n’hésitons pas à en faire un membre de la catégorie “voiture”, parce qu’il
est destiné au transport de personnes et que, du moins en Europe, la camion-
nette sert au transport de marchandises. En d’autres termes, ce véhicule est
appelé une voiture parce qu’on le considère plus proche de la voiture prototy-
pique que de la camionnette. Aux États-Unis, où ce genre de véhicules existent
depuis bien plus longtemps et où les camionnettes servent souvent au transport
familial, c’est le nom mini-van — mettant en avant l’aspect “camionnette” —
qui s’est enraciné.

La saillance onomasiologique, quant à elle, peut maintenant être envisagée


comme suit : un référent donné, p.ex. un nouveau type de voiture, sera plus
volontiers désigné par le nom A (ex. voiture) que par le nom B (ex. camion-
nette), si A représente une catégorie lexicale mieux enracinée dans l’usage que
B. Dans le cas de la courte jupe portefeuille, ressemblant autant à une “jupe
portefeuille” qu’à une “mini-jupe”, il n’y a pas de raison sémasiologique pour
préférer l’une des catégories lexicales à l’autre ; si l’on choisit le nom mini-
jupe, c’est que ce nom est plus usité, et donc mieux enraciné, que jupe porte-
feuille. Les types hybrides, qu’il s’agisse de jupes ou de véhicules, s’insèrent
ainsi dans la catégorie la plus communément reconnue.

Le choix d’un item lexical comme nom pour un référent particulier est donc
déterminé à la fois par la saillance sémasiologique et onomasiologique. Il
s’ensuit que pour aboutir à une vision intégrée de la lexicologie, il est conseillé
de combiner les approches sémasiologique et onomasiologique.

71
Linguistique cognitive

2.5 Résumé
L’étude des mots fait apparaître deux phénomènes presque opposés : d’une
part, un mot peut avoir plusieurs sens : il est alors polysémique ; d’autre part,
nous utilisons souvent des mots différents pour désigner la même chose : les
mots désignant le même référent sont synonymiques. Ces phénomènes font
l’objet, respectivement, de la sémasiologie et de l’onomasiologie. Tout en
étant fondamentalement différentes, ces deux approches sont dans une certaine
mesure comparables : tant pour les sens que pour les mots il est question de
saillance relative, de réseaux et de contours vagues.

En sémasiologie, la saillance porte sur le fait que parmi les divers sens des
mots, il y en a toujours qui sont plus centraux ou prototypiques par rapport à
d’autres qui sont moins centraux, voire périphériques. L’ensemble des sens
d’un mot sont reliés au sein d’un réseau radial par des processus cognitifs
comme la métonymie, la métaphore, la généralisation et la spécialisation,
les deux premiers se combinant facilement avec l’un des derniers. Alors que la
métonymie est basée sur la notion de contiguïté, la métaphore met en jeu une
certaine ressemblance entre des éléments appartenant à des domaines
différents : le domaine-source, d’une part (p.ex. le corps humain) et le
domaine-cible (p.ex. la montagne), d’autre part. À l’intérieur d’un réseau, il
arrive que la limite entre différents sens ne soit pas nette. Ce sont surtout les
sens périphériques qui présentent des contours vagues. Ceci rend caduques les
définitions classiques (p.ex. de fruit et de légume), à l’exception des termes
mathématiques et techniques.

En onomasiologie, nous retrouvons les trois mêmes phénomènes. Parmi les


mots dont nous disposons pour désigner la même chose (p.ex. véhicule, voi-
ture, Peugeot), il y en a toujours un qui s’avère plus saillant que les autres :
généralement situé à mi-chemin entre un terme plus général et un terme plus
spécifique, ce terme de base fait office de terme “moyen”. Au lieu de celui-ci
(p.ex. voiture, pomme), on peut utiliser le terme superordonné ou hypérony-
mique (véhicule, fruit) ou un terme subordonné ou hyponymique (Peugeot,
reinette). Ces derniers sont cependant moins “enracinés” dans l’esprit du locu-
teur. Les mots se regroupent dans des champs lexicaux reflétant les distinc-
tions faites au sein d’une communauté linguistique pour un domaine
conceptuel donné (p.ex. sous repas on retrouve tous les mots désignant des
entités appartenant au même domaine conceptuel). En l’absence de terme
moyen, on notera la présence d’un trou lexical dans la classification. En proje-
tant un domaine entier sur un autre, on obtient une métaphore conceptuelle ;
en prenant un fragment de domaine pour l’ensemble ou vice versa on obtient
une métonymie conceptuelle. L’organisation des réseaux de mots se fait sous

72
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

forme de taxinomies hiérarchisées. Celles-ci contiennent des termes hypéro-


nymes et hyponymes : les premiers relèvent de la généralisation, les seconds
de la spécialisation. Il faut cependant reconnaître qu’en réunissant l’ensemble
de ces taxinomies on n’aboutit pas à une seule grande et belle taxinomie com-
posée de distinctions claires et nettes. En réalité, il existe une multitude de
taxinomies qui se chevauchent partiellement. Du fait que leurs frontières sont
nécessairement floues, de nombreux problèmes de définition se posent notam-
ment pour les mots hybrides, à cheval sur deux sous-catégories (p.ex. jupe-
culotte) : faut-il les traiter au niveau moyen des termes de base, ou doit-on les
situer à un niveau subordonné ? Pour les items relevant de plus d’une catégorie
à la fois, la solution consiste à prévoir des classifications croisées (p.ex. pan-
talon d’homme / de femme).

2.6 Lectures conseillées


Taylor (1995), Kleiber (1990) et Pottier (2000) constituent les ouvrages les
plus accessibles dans le domaine de la catégorisation linguistique et des proto-
types en sémantique. Pour l’analyse technique des termes constituant le
domaine de l’habillement, le présent chapitre s’est largement inspiré de Gee-
raerts, Grondelaers et Bakema (1994). Pour l’étude des termes moyens dans le
domaine des plantes on se reportera à Berlin (1978), Berlin et autres (1974),
dans le domaine des couleurs à Berlin et Kay (1969). L’étude de Lakoff et
Johnson (1980) sur la métaphore met en lumière son impact sur l’extension des
significations. Les changements de sens par l’effet de la métonymie sont traités
dans Stern (1931). Cruse (1986, 19914), pour sa part, analyse les relations
lexicales, les taxinomies, l’antonymie, etc. Pour un point de vue critique sur
l’analyse componentielle de la signification d’un mot en termes de “conditions
nécessaires et suffisantes”, on consultera Geeraerts (1987) ; sur la prototypicité
Geeraerts (1988) ; et sur l’indétermination sémantique Geeraerts (1993).
Lehrer (1974, 1994) passe en revue les études réalisées sur les champs lexi-
caux. Et Ullmann (1957) évoque les études antérieures sur la généralisation et
la spécialisation.

2.7 Applications
l. Les dictionnaires proposent toute une série de sens différents à l’entrée tête.
En voici une petite sélection tirée du Petit Robert :
a. partie, extrémité antérieure (et supérieure chez les animaux à station
verticale) du corps des artiozoaires, qui porte la bouche et les princi-
paux organes des sens.

73
Linguistique cognitive

b. partie supérieure du corps de l’homme contenant le cerveau et les prin-


cipaux organes des sens, qui est de forme arrondie et tient au tronc par
le cou.
c. par extension (la tête étant considérée comme la partie vitale) vie : Ris-
quer sa tête.
d. le visage quant aux traits et à l’expression, face, figure : Avoir une
bonne tête.
e. représentation de cette partie de l’homme : tête d’une médaille.
f. mesure : Il a une tête de plus qu’elle.
g. par extension, partie d’une chose où l’on pose la tête, chevet.
h. le siège de la pensée, de la mémoire, du jugement : avoir de la tête,
n’avoir rien dans la tête, un homme de tête.
i. le siège des états psychologiques, caractère : avoir la tête froide, avoir
la tête dure, une forte tête, se mettre martel en tête.
j. symbole de l’état mental : avoir la tête fêlée, être tombé sur la tête,
perdre la tête.
k. la tête représentant une personne : mettre un nom sur une tête, le vote
par tête.
l. personne qui conçoit et dirige, chef : C’est à la tête qu’il faut frapper.
m. partie supérieure d’une chose, notamment quand elle est arrondie : la
tête des arbres.
n. partie terminale, extrémité d’une chose, grosse et arrondie : tête de
champignon.
o. partie antérieure d’une chose qui se déplace : tête nucléaire.
p. place de ce qui est à l’avant : article de tête d’un journal.

(1) Quel est le sens central ou prototypique ? Pourquoi ?


(2) Quels processus retrouvez-vous dans chacune des extensions de sens (gé-
néralisation, spécialisation, métaphore et métonymie) ?
(3) Insérez les différents sens dans un réseau radial.

2. Les équivalents allemand (Al) et néerlandais (N) des deux premiers sens
du mot français (F) et anglais (A) fruit sont exprimés par deux mots
différents :
a. partie sucrée et comestible d’une plante : F / A fruit, Al. Obst, N fruit
b. partie de la plante ou de l’arbre contenant les graines. F / A fruit, Al.
Frucht, N vrucht

Où avons-nous affaire à une solution onomasiologique, et où à une solu-


tion sémasiologique ?

3. Rassemblez les sens suivants de papier dans un réseau radial.

74
Ce qu’il y a dans un mot : la sémantique lexicale

(a) Sa lettre était écrite sur un papier de luxe.


(b) Il n’arrive pas à jeter une phrase sur le papier.
(c) Sur le papier, tout est résolu, mais concrètement il y aura des difficul-
tés.
(d) Notez cela plutôt dans votre carnet que sur un papier.
(e) Elle vient d’envoyer un papier à son journal.
(f) Nous gardons les papiers de famille dans un coffre à la banque.
(g) La police ne m’a encore jamais demandé mes papiers.

4. Les définitions de triangle données par le Petit Robert (PR), par le diction-
naire anglais Dictionary of Contemporary English (DCE) et par le diction-
naire néerlandais van Dale (NN) sont très différentes :
a. figure géométrique, polygone à trois côtés (PR)
b. flat shape with three straight sides and three angles (DCE)
(“forme plate à trois côtés droits et trois angles”)
c. gesloten figuur die ontstaat door drie niet in één lijn gelegen punten
door lijnen te verbinden (NN)
(“figure fermée qu’on obtient en reliant par des lignes trois points qui
ne se situent pas sur la même ligne”)

(1) La définition du NN remplit-elle la condition des ‘conditions nécessaires et


suffisantes’ ?
(2) La définition du PR est-elle plus facile ou plus difficile que les autres ?
(3) Commentez la différence entre les trois définitions.

5. Voici quelques expressions où apparaît le mot “rouge”. Essayez de trouver


une motivation plausible pour chaque cas. Précisez la nature (linguistique
ou conceptuelle) de la métaphore ou de la métonymie invoquées.
a. Il aime boire un coup de rouge.
b. Il faut bien que quelqu’un soit lanterne rouge.
c. La banlieue a voté rouge.
d. L’Armée rouge s’est battue contre les nazis.
e. Les cendres sont encore rouges.
f. Si ta mère te voyait, le rouge lui monterait aux joues.
g. Quand il a retrouvé son chat écrasé, il a vu rouge.

6. La notion chaussure peut être exprimée par toute une série de mots. Ali-
gnez-en au moins une dizaine.
a. Séparez les termes hyponymiques des termes hyperonymiques.
b. Quels termes situez-vous au niveau moyen ? Expliquez ce qui en fait
des termes de base.

75
Linguistique cognitive

c. Quels sont les termes les mieux enracinés ? Y a-t-il une motivation à
cela ?
d. Esquissez la taxinomie hiérarchisée qui se dégage de votre analyse
(vous inspirant des tableaux 6 et 8).

7. Faites une petite expérience.


a. Dessinez une chaussure originale faite de la matière d’espadrilles, mais
à hauts talons et à la semelle de bottines de montagne.
b. Demandez à une dizaine de personnes comment elles appelleraient ce
type de chaussure.
c. Analysez les données obtenues. Y a-t-il des noms qui apparaissent plus
souvent que d’autres ? Voyez-vous une raison à cette préférence ?
d. Au vu de ce résultat, commentez la conclusion formulée en fin de
chapitre : “Le choix d’un item lexical comme nom pour un référent par-
ticulier est donc déterminé à la fois par la saillance sémasiologique et
onomasiologique”.

8. Les jeunes enfants passent par un stade où ils appellent “papa” tout homme
adulte, “pomme” tout objet rond, “wouwou” tout animal. Comment ce
phénomène peut-il s’expliquer à partir des informations réunies aux chapi-
tres un et deux ?

76
Chapitre 3
LES PLUS PETITS ÉLÉMENTS PORTEURS DE SENS :
LA MORPHOLOGIE

Il existe deux sortes d’éléments porteurs de sens : les items lexicaux, ou lexè-
mes, et les éléments de construction au moyen desquels nous regroupons les
lexèmes en mots complexes, en groupes de mots et en phrases. Les lexèmes
exprimant des catégories conceptuelles, les mots complexes nous permettent
d’exprimer de nouvelles catégories complexes, et par les phrases nous avons
prise sur des ensembles conceptuels plus larges. Nous avons vu précédemment
que les items lexicaux peuvent avoir plusieurs sens, souvent reliés entre eux
(sémasiologie) et que la même notion peut être exprimée au moyen de diffé-
rents items lexicaux (onomasiologie). Nous avons également vu qu’il est pos-
sible de rendre compte des liens entre les différents sens d’un mot ou entre les
différents mots appartenant au même champ lexical au moyen de processus
comme la spécialisation, la généralisation, la métaphore et la métonymie.

Le présent chapitre a pour but de montrer que les mêmes principes s’appli-
quent aussi en morphologie, c’est-à-dire dans l’étude des composants qui
entrent dans la formation des mots et des unités grammaticales. Le terme
morphème a été introduit pour pouvoir parler de façon globale des éléments
porteurs de sens. Au sens strict, la morphologie s’occupe de la structure interne
des mots. Tout comme les mots, les morphèmes, les plus petites unités signifi-
catives de la langue, peuvent avoir des sens prototypiques et des sens périphé-
riques, qui forment ensemble un réseau radial de significations.

77
Linguistique cognitive

Le morphème est donc un mot simple ou un affixe. Le mot simple peut appa-
raître seul et fonctionner comme un morphème indépendant. Dans ce cas, on
parle de “morphème libre”. L’affixe, qui n’apparaît jamais seul, est par
définition un morphème dépendant ou “lié”.

Dans la formation des mots, différents procédés combinatoires peuvent être


mis en œuvre. Les plus importants sont la composition et la dérivation. La
composition réunit deux morphèmes libres ou lexèmes (p.ex. grand-mère,
bébé éprouvette), la dérivation combine un morphème libre et un morphème
lié (p.ex. nuageux). Parmi les autres procédés, on distingue notamment la con-
version (actif → activer), l’inversion ou la dérivation régressive (chanter →
chant), le télescopage (français + anglais → franglais), la troncation ou réduc-
tion (professeur → prof), l’acronyme propre à la siglaison (l’OTAN).

Pour la formation des groupes de mots et des phrases, l’on fait appel aux
morphèmes grammaticaux. Ceux-ci se rapportent aux trois principales classes
de mots : le nom peut être précédé d’un article ou d’un autre morphème deter-
minant, et suivi d’un morphème de pluralité ; le verbe peut être accompagné
d’un auxiliaire ou être lui-même porteur d’un morphème de temps ; l’adjectif
peut être caractérisé par la présence d’un morphème de comparaison.

3.1 Introduction : les types d’unités sémantiques


minimales
Après avoir introduit les principales distinctions qui ont cours en morphologie
(3.1.1), nous nous interrogerons sur les facteurs appelés à jouer un rôle dans la
dénomination des choses.

3.1.1 Morphèmes lexicaux et morphèmes grammaticaux

Il existe principalement deux façons de former des mots complexes : combiner


deux mots (ou lexèmes) “indépendants” – comme dans amour-propre –, ou
associer un mot “indépendant” à une forme “dépendante” – comme dans
amoureux (amour-eux) –. Nous utiliserons le terme morphème (du grec mor-
phè “forme”) pour désigner aussi bien les mots simples “indépendants” − les
morphèmes lexicaux ou lexèmes − que les formes “dépendantes”, les morphè-
mes grammaticaux. Un morphème renvoie donc à toute forme indépendante
comme amour ou dépendante comme -eux et -ette, à laquelle il est possible
d’attacher un sens. Dès lors, cette forme – indépendante ou dépendante – peut
être considérée comme l’unité sémantique minimale de la langue.

78
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

Pour construire de nouveaux mots complexes, nous avons donc recours à deux
procédés combinatoires fondamentaux : la composition, qui combine deux ou
plusieurs morphèmes indépendants, et la dérivation, qui associe (au moins) un
morphème dépendant à un morphème indépendant, comme l’illustre le
tableau 1.

Tableau 3.1 Les mots complexes

! La formation des mots complexes

! composition! dérivation

! morphème libre! +! morphème libre! morphème libre! +! morphème lié


! amour! -propre! amour! -eux

Les deux procédés peuvent se combiner de différentes façons, donnant lieu à


des mots complexes de formation mixte. Dans les exemples mentionnés ci-
dessous, m. i. signifie morphème indépendant, m.d. morphème dépendant.

– (un) beau-petit-fils : (m.d. +) [m.i. + m.i. + m.i.]


– (un) cessez-le-feu : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) + m.d. + m.i.]
– (un) mille-pattes : (m.d. +) [m.i. + (m.i. + m.d.)]
– (un) jusqu’au-boutiste : (m.d. +) [(m.d. + m.d.) + (m.i. + m.d.)]
– (un) laissé-pour-compte : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) + m.d. + m.i.]
– (les) beaux-arts : (m.d. +) [(m.i. + m.d.) + (m.i. + m.d.)]

Dans une dérivation, certains morphèmes dépendants se placent après le


morphème indépendant comme dans amourette et amoureux, tous deux
dérivés de amour. D’autres se placent avant, comme dans antigel, et certains
se placent même au milieu comme dans israélo-arabe. Le premier type est
appelé suffixe, le second préfixe et le troisième infixe ; le terme générique
pour ces trois formes étant affixe (du latin affigere ‘attacher’).

La morphologie n’agit pas uniquement dans le lexique ; elle apparaît aussi en


grammaire. La forme utilisée pour construire le pluriel en français, en règle
générale le suffixe -s, est aussi un composant sémantique. Le pluriel en -s est
appelé le morphème de pluralité. Celui-ci peut avoir plusieurs formes (appe-
lées allomorphes) : au lieu de -s, comme dans enfants, on trouve aussi -x,
comme dans genoux, et dans certains cas, le pluriel entraîne une variation
vocalique, comme dans capital-capitaux ou émail-émaux. Que ce soit le
morphème de pluralité (avec les noms) ou un morphème de temps (avec les

79
Linguistique cognitive

verbes, comme l’imparfait dans il mangeait ou le futur dans il mangera), il


s’agit à chaque fois de morphèmes grammaticaux servant à la formation de
groupes syntaxiques.

Autant parmi les morphèmes grammaticaux que parmi les morphèmes lexi-
caux, il y a lieu de distinguer morphèmes indépendants et morphèmes
dépendants : dans je mangerai, je est un morphème indépendant et -ai est un
morphème dépendant, dans il promet de revenir, il et de sont des morphèmes
indépendants. Néanmoins, les morphèmes grammaticaux indépendants, appe-
lés aussi mots fonctionnels, sont déjà beaucoup moins “indépendants” que les
morphèmes lexicaux indépendants. Pris isolément, les articles un ou le, dans
un livre ou le livre, ou les pronoms personnels je ou il, dans je mange ou il
mange, ont une portée sémantique beaucoup moins grande que les morphèmes
indépendants prototypiques, porteurs du contenu (mang-, promet-, reven-,
livre). D’autre part, ce ne sont pas des morphèmes dépendants puisque ceux-ci
sont toujours attachés au nom (livre + s), à l’adjectif (grand + e + s) ou au
verbe (comme le morphème de l’imparfait -ait dans lisait ou celui du participe
présent -ant dans lisant). Entre le morphème grammatical indépendant et le
lexème auquel il se rapporte, il y a toujours moyen d’intercaler encore un élé-
ment (Il promet de BIEN lire le NOUVEAU livre).

Quand un mot contient un morphème grammatical, on parle de forme fléchie,


et on le traite dans la partie de la morphologie qui s’occupe de la flexion. Ceci
explique que les morphèmes grammaticaux dépendants soient aussi appelés
morphèmes flexionnels et qu’ils constituent la morphologie flexionnelle.
Tous ces éléments sont repris dans le tableau 2.

Tableau 3.2 Les types de morphèmes grammaticaux

! morphèmes grammaticaux

! groupe syntaxique! forme fléchie

! morphème! morphème! morphème! morphème


! libre! libre! libre! lié
! (mot fonctionnel)! (mot de contenu)! (mot de contenu)! (morphème flexionnel)
! le! livre! livre! -s
! à! prêter! prêt! -ent

80
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

3.1.2 La formation des mots et la dénomination

Nous avons évoqué trois façons différentes de former de nouvelles expressions


pour des concepts : la composition, la dérivation et le regroupement syntaxi-
que. Se pose la question de savoir pourquoi tel nom est accepté et tel autre pas.
Parmi les différentes possibilités disponibles, il est impossible de prévoir
laquelle finira par l’emporter. Prenons un exemple récent.

Les ingénieurs d’une grande firme de produits électroniques sont autour d’une
table pour discuter d’un nouveau type de téléphone qui n’est pas rattaché à une
prise et que l’on peut emporter avec soi. Ils pourront utiliser toutes sortes de
noms pour désigner cet objet : téléphone mobile, téléphone de poche, télé-
phone digital, télephone portable, etc. Chaque nom en reflète une conceptuali-
sation différente, ne mettant en avant qu’un seul aspect saillant pour dénoter de
façon métonymique l’appareil tout entier. L’italien un cellulare, emprunté à
l’américain, est basé sur le système cellulaire interne propre à ce genre de
téléphone ; mais ce mot est de plus en plus souvent remplacé par le dérivé ita-
lien un telefonino. En français de Belgique et en néerlandais, l’acronyme
anglais gsm (“global system for mobile communication”), impossible à con-
fondre avec la télévision ou l’ordinateur portables, tend à évincer l’appellation
un portable et een draagbare telefoon (“un téléphone portable”), qui mettent
l’accent sur la relation avec l’utilisateur de ce type de téléphone. Dans l’alle-
mand handy, un emprunt de l’anglais, c’est plutôt l’aspect “pratique et facile à
utiliser” qui l’emporte. Enfin, l’anglais a retenu mobile (phone), qui met en
valeur la mobilité de l’appareil, au détriment de l’ancien emprunt du français
portable, le plus souvent associé à la télévision (1).
(1) We swapped our old black and white television for a portable.
Nous avons échangé notre ancienne télé noir et blanc pour un portable.

L’anglais portable semble tellement bien établi pour désigner le concept porta-
ble TV qu’il cesse d’être disponible pour d’autres concepts (comme téléphone
portable ou ordinateur portable).

Le degré d’acceptabilité de nouveaux mots diffère non seulement d’une langue


à l’autre, mais aussi d’une variété à l’autre à l’intérieur de la même langue. En
Belgique, par exemple, l’emploi de parking est beaucoup plus général qu’en
France ou au Canada, où ce nom alterne avec parc de stationnement, parc à
autos, garage à étages ou garage souterrain. Le choix d’un nouveau nom ou
d’une expression pour désigner les choses qui font partie de notre culture fait
souvent apparaître une espèce de “compétition” onomasiologique.

81
Linguistique cognitive

(2) Belgique France


une aubette un abri de bus ou de tram
un bassin de natation une piscine
un bourgmestre un maire
une drève une allée forestière
une farde un dossier, une chemise
une loque une serpillière, un chiffon
nonante quatre-vingt-dix
un pensionné un retraité
un plafonneur un plâtrier
un subside une subvention
une tenture un rideau
rencontrer (une objection p.ex.) prendre en considération

Le français de Belgique porte les traces du néerlandais tout proche. L’influence


se manifeste même au niveau du lexique verbal, en particulier dans le français
familier de Bruxelles (babeler ‘radoter’ et blinquer ‘reluire’, par exemple, sont
des calques du néerlandais babbelen et blinken). Entre l’anglais d’Amérique et
l’anglais d’Angleterre on relèvera également de nombreuses différences,
notamment dans le lexique culinaire :
(3) Angleterre États-Unis
oven cooker ‘four’
tap faucet ‘robinet’
washing-up liquid dish-washing liquid ‘détergent’
tin-opener can-opener ‘ouvre-boîtes’
cutlery silverware ‘couverts’
bin waste-basket ‘poubelle’
tea-towel dishcloth ‘lavette’

En remontant aux origines étymologiques des mots, on s’apercevra que l’amé-


ricain est dans une certaine mesure le reflet de la composition multiculturelle
de la population, étant donné qu’il combine diverses sources onomasiologi-
ques. L’étude de la dénomination et l’onomasiologie en général en dit long sur
les cultures en place, surtout lorsqu’elle s’attache à comparer plusieurs com-
munautés linguistiques (par exemple, de la francophonie) ou qu’elle prend en
compte plusieurs langues.

Les six types de dénomination rencontrés jusqu’ici sont réunis au tableau 3.


Dans ce qui suit, nous examinerons d’abord les deux procédés combinatoires
qui couvrent l’essentiel du domaine de la formation des mots, à savoir la com-
position (3.2) et la dérivation (3.3). Ensuite, nous nous arrêterons aux autres
procédés (3.4), avant de nous pencher sur les morphèmes grammaticaux pro-
prement dits (3.5). À chaque pas, nous nous interrogerons sur les différents

82
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

sens que peuvent prendre les morphèmes, ainsi que sur le rôle qu’ils peuvent
jouer dans la dénomination des choses.

Tableau 3.3 Différents types de formes lexicales ; exemples français et anglais

(a) mots (b) (c) (d) types (e) groupes (f) autres,
simples composés dérivations complexes syntaxiques p.ex.
(c+b ; b+c) acronymes

four grand-mère, cuisinière cuisinière téléphone de TGV


cuisine bébé électrique, poche,
éprouvette ouvre-boîtes cessez-le-feu

bin tea-towel cooker dish-washing electric ring gsm


cook liquid,
tin-opener

3.2 La composition
Après avoir passé en revue les différents types de composition et montré en
quoi ils se distinguent des groupes syntaxiques, nous verrons lesquels de ces
types ont le plus de chance d’être acceptés, et quel rôle ils joueront.

3.2.1 La structure interne des composés

La structure interne des composés est d’autant plus rigide que leur degré de
figement est élevé. En français, nous les retrouvons principalement dans la
classe des noms et des adjectifs. Les possibilités de composition sont très
variées ; il existe donc un grand nombre de combinaisons différentes. Nous
n’en donnons que quelques exemples :
(4) LES COMPOSÉS NOMINAUX
a. nom + nom : bébé éprouvette, amour-passion, autoroute,
chou-fleur, code-barres, mot clé
b. nom + prép. + nom : chaise de cuisine, chaise de jardin, fauteuil à bas-
cule, boîte à outils, pot de fleurs, pot aux roses
c. nom + adjectif : chaise haute, chaise basse, chaise longue, amour-
propre
d. nom + verbe : fauteuil roulant, chaise pliante, pot-pourri
e. prép. + nom : après-midi, avant-garde, avant-première, arrière-
goût, arrière-boutique, entre-deux-guerres
f. adverbe + nom : non-lieu, plus-value, toute-puissance

83
Linguistique cognitive

g. verbe + nom : cure-dent, faire-part, pousse-café, tire-bouchon,


garde-fou
h. verbe + verbe : laisser-aller, laissez-passer, savoir-vivre, savoir-
faire
i. verbe + adverbe : passe-partout, couche-tard
j. adjectif + verbe : franc-parler, nouveau-né

La signification de ces composés nominaux dépend étroitement de la signifi-


cation de base des différentes classes de mots qui se combinent. Les noms
dénotent plutôt des choses à caractère stable, par opposition aux verbes, qui
évoquent des choses moins stables ; les adjectifs quant à eux ressemblent tan-
tôt aux noms tantôt aux verbes pour ce qui est de la temporalité (chapitre 1,
1.3.2). Une chaise de cuisine, par exemple, renvoie à un objet conçu spéciale-
ment pour la cuisine. Par contre, les mots fauteuil roulant et tire-bouchon
impliquent davantage un mouvement.

Dans le groupe des composés nominaux l’on rencontre toutes sortes de rela-
tions sémantiques entre les (deux) composants. Parmi les plus courantes se
dégagent la relation de provenance, indiquant d’où vient ou de quoi est fait
quelque chose (5a-b), et la relation de fonction (5c-e).
(5) a. fer battu ‘fer obtenu par battage’
b. fer forgé ‘fer obtenu par forgeage’
c. fer à friser ‘instrument qui sert à friser les cheveux’
d. fer à repasser ‘instrument qui sert à repasser les vêtements’
e. fer à cheval ‘protection pour le sabot d’un cheval’

Dans les exemples (5c-e), la préposition à indique que le nom composé rensei-
gne sur la fonction du fer et non sur sa provenance. À y regarder de plus près,
la relation sémantique n’est pas toujours aussi transparente. Nous parlons, par
exemple, d’un chausse-pied, même si personne ne dira “chausser des pieds” ;
on comprend directement qu’il s’agit d’un instrument pour mettre une chaus-
sure au pied. Cet exemple montre qu’il n’est pas suffisant de connaître les
règles de formation et la signification de chacun des composants. Dans fer à
cheval, la relation de fonction vient immédiatement à l’esprit, mais la notion
de “fer” est à présent étendue à celle de “protection pour le pied d’un cheval”.
En s’engageant dans un processus de composition, le mot ne garde pas
nécessairement sa signification originale : celle-ci peut soit s’étendre, soit se
réduire. Autrement dit, tout ceci procède des principes de généralisation et de
spécialisation (cf. 2.2.2). Pour savoir que le pot-pourri et le pot aux roses n’ont
plus nécessairement quelque chose à voir avec le pot qu’on trouve dans pot de
fleurs, il faut un certain savoir culturel. Nombreux sont les noms composés
dont la signification et l’emploi sont liés à un domaine spécifique de
l’expérience : un faire-part n’annonce pas n’importe quelle nouvelle ; il n’y a
que le juge qui puisse prononcer un non-lieu, on ne parle de plus-value qu’en
économie, etc.
84
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

L’interprétation des composés adjectivaux est généralement plus transparente


par le fait que l’adjectif dénote une relation. Il suffit de voir lequel des compo-
sants spécifie davantage l’autre. Dans l’exemple (6a) c’est le nom qui détermine
le domaine ou le champ auquel le premier composant s’applique. Dans (6b) le
deuxième adjectif ajoute une nuance à la qualité désignée par le premier. Le
verbe dans (6c) précise le degré de la qualité en question et signifie donc
“très”.
(6) LES COMPOSÉS ADJECTIVAUX
a. adjectif + nom : pur-sang, gris-souris
b. adjectif + adjectif : aigre-doux, gris bleu, sourd-muet
c. adjectif + verbe : ivre mort
d. préposition + adjectif : avant-dernier, sous-marin
e. adverbe + adjectif / verbe : quasi mûr, non violent, mal pensant, bien
aimé
f. verbe + nom : casse-cou, rabat-joie, souffre-douleur
g. verbe + adverbe : passe-partout
h. préposition + nom : après-rasage, contre-nature, sans-gêne

Le français n’a pas de composés verbaux au sens strict, contrairement aux lan-
gues germaniques, par exemple, où la composition verbale est très productive.
Il existe des verbes composés formés à l’aide d’une préposition antéposée au
verbe de base ((s’)entre-déchirer, sous-estimer, contre-attaquer, (s’)entre-croi-
ser). Dans la mesure toutefois où cette préposition fonctionne comme un pré-
fixe (comme dans entremêler / emmêler, soutenir / soutirer, contrebalancer /
contredire), ces cas sont périphériques et appartiennent plutôt au domaine de la
dérivation que de la composition.

3.2.2 Groupes composés et groupes syntaxiques

Un groupe syntaxique ou syntagme est une construction syntaxique normale


comme dans une cuisine moderne, formée en l’occurrence par un article, un
nom et un adjectif. Plusieurs critères permettent de distinguer un mot composé
d’un groupe syntaxique. Le composé répond aux caractéristiques suivantes : la
non-prédicativité (p.ex. un voyage présidentiel / *ce voyage est présidentiel),
l’absence de modification adverbiale (p.ex. un fait divers /*un fait très divers)
ou de coordination adjectivale (p.ex. *une étoile filante et brillante). Il existe
cependant une gradation dans la lexicalisation des groupes de mots, appelée le
degré de figement (ou “échelle de figement”). Ainsi, certaines suites de mots
répondent à un ou plusieurs des critères – mais non à tous –, comme une cui-
sine électrique (cfr. cette cuisinière est électrique – (?) une cuisinière très élec-
trique). Par contre, une cuisine roulante (7a) répond à tous ces critères et

85
Linguistique cognitive

constitue dès lors un groupe figé. À l’inverse, une cuisine moderne (8a) ne
répond à aucun des critères et fait donc figure de groupe syntaxique. Voici
encore quelques exemples qui illustrent cette différence entre les composés et
les groupes syntaxiques :
(7) nom composé (8) groupe syntaxique
a. une cuisine roulante a. une cuisine moderne
b. une grande surface b. une grande étendue
c. le cuir chevelu c. un homme chevelu
d. un fin gourmet d. un souper fin
e. un pot à lait e. un pot de lait
f. un évier de cuisine f. l’évier de la cuisine

Dans l’exemple (7b), le mot grande surface pris isolément renvoie à une sur-
face particulière, à savoir celle d’un magasin à rayons multiples. Par contre, le
syntagme une grande étendue renvoie à toutes les étendues qui sont “grandes”,
et donc à un ensemble indéfini d’entités différentes. Il en va de même pour (8c)
et (8d) : ils désignent une plus grande diversité d’entités que les composés (7c)
et (7d), même si ici la différence est moins marquée que dans les exemples (a)
et (b). Finalement, les critères invoqués ne s’appliquent pas aux groupes for-
més à l’aide d’une préposition, comme (e) et (f). Cependant, et comme dans
les cas précédents d’ailleurs, il reste une différence d’ordre phonologique : là
où les composés (7e-f) ne portent qu’un seul accent, – qui tombe sur le
deuxième composant, – les groupes syntaxiques (8e-f) se caractérisent par la
présence d’un accent secondaire sur le premier composant, qui précède
l’accent primaire sur le deuxième composant.

Cette différence phonologique correspond à une différence plus fondamentale.


Les composés ont leur propre signification : elle n’est pas égale à la somme
des significations des composants. Rien n’empêche de mettre de l’eau dans un
pot à lait ou d’installer un évier de cuisine dans un atelier. De même, la boîte
noire n’est pas (plus) nécessairement noire et un va-nu-pieds n’a pas (plus)
nécessairement les pieds nus. Les composés se comportent donc comme les
mots simples, même s’ils restent dans l’ensemble assez transparents.

Quand l’origine n’est plus aussi claire, la signification des composés peut par-
fois paraître idiosyncrasique. Quand un mot composé perd sa transparence, on
dira qu’il est opaque. Aujourd’hui est un exemple typique : il est formé des
mots courants au, jour et d’ et de la forme opaque hui qui vient du latin hodie
‘en ce jour’ : il signifie donc littéralement “au jour d’aujourd’hui”. Au fil du
temps un mot composé peut “s’enraciner” si fort dans la langue qu’il ne se dif-
férencie plus d’un lexème simple. Il devient disponible tel quel, sans qu’on ne
puisse encore en retrouver la motivation première.

86
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

Nous pouvons conclure qu’il existe divers degrés de transparence et de pro-


ductivité. D’un côté du continuum, les mots composés sont faciles à construire
et il s’en crée continuellement de nouveaux. Leur fréquence et leur producti-
vité s’expliquent par le fait qu’ils sont sémantiquement motivés, comme nous
l’avons vu au chapitre 1 (1.2.3). Les mots composés sont totalement motivés si
les composants et le lien qui les unit sont directement transparents, p. ex.
lance-pierre. Ils sont partiellement motivés quand les composants sont clairs
mais pas (ou plus) le lien entre eux, de sorte que la sous-catégorie dont il s’agit
devient difficilement identifiable, p.ex. poisson-chat. Ce nom aurait très bien
pu être donné à une autre espèce de poisson ayant les mêmes caractéristiques.
Enfin, à l’autre bout du continuum, les mots composés deviennent idiomati-
ques. Ils sont (devenus) opaques dans la mesure où le lien, notamment
métaphorique ou métonymique, impliqué dans leur formation n’est plus pré-
sent à l’esprit de ceux qui les utilisent ; pensons par exemple à colvert ou à
rouge-gorge pour ceux qui n’ont jamais vu de canard ou d’oiseau de ces espèces.

3.2.3 Le rôle des mots composés dans la dénomination

Les mots composés jouent un rôle important dans le développement des taxi-
nomies dans le lexique. Comme nous l’avons vu au chapitre 2 (2.3), les taxino-
mies contiennent des termes de base, avec au-dessus d’eux des termes
superordonnnés et en-dessous des termes subordonnés. La fonction principale
d’un composé est de “nommer” une catégorie subordonnée d’un type déterminé.
Ainsi, un chou-fleur est un type de chou, une voiture de sport un type de voi-
ture, un fer à repasser un type de fer, etc.

En utilisant des composés, on peut nommer de nouvelles sous-catégories, tout


en indiquant la relation entre ces nouveaux hyponymes et leur hypéronyme,
comme dans la paire voie express / voie rapide et voie. S’il fallait inventer un
nouveau lexème simple pour chaque sous-catégorie conceptuelle, il s’ensui-
vrait une surcharge de notre capacité mémorielle et nous ne disposerions plus
d’un lexique bien hiérarchisé. Il deviendrait pratiquement impossible de don-
ner un nom aux centaines de phénomènes nouveaux qui surgissent d’année en
année. Par exemple, alors que l’accès à l’actualité passait auparavant par le
journal imprimé sur papier, nous pouvons maintenant aussi lire le journal élec-
tronique sur notre ordinateur. De même, grâce au courrier électronique ou
courriel, qui en est la nouvelle forme contractée (l’équivalent de l’anglais e-
mail pour electronic mail), nous ne sommes plus tenus d’envoyer notre cour-
rier par voie postale. La communication et le transfert d’information sont con-
çus à l’image du transport rapide de personnes et de marchandises par le réseau
autoroutier. Par analogie, nous appelons donc notre système de communication

87
Linguistique cognitive

électronique les autoroutes de l’information. Cette métaphore est le reflet


d’une nouvelle époque, marquée par l’accroissement et la rapidité de la com-
munication, et nécessitant dès lors de nouveaux mots pour y renvoyer.

Un composé comme les autoroutes de l’information est facile à comprendre, et


ce pour trois raisons : nous distinguons immédiatement les composants infor-
mation et autoroutes – à son tour composé des noms auto et route – ; nous inter-
prétons la valeur métaphorique d’autoroutes en projetant le domaine source (le
trafic) sur le domaine cible (information) ; et finalement, en tant que locuteurs
natifs et membres d’une communauté, nous connaissons la réalité culturelle
spécifique à laquelle l’expression se rapporte. Nous puisons donc simultané-
ment dans divers types de savoir : celui des règles régissant la formation des
mots, celui concernant la mise en œuvre de stratégies cognitives générales
comme p.ex. la métaphore, et le savoir qui a trait à la culture.

3.3 La dérivation
Examinons d’abord les deux types d’affixation et retraçons la formation
d’affixes à partir de mots. Ensuite nous nous pencherons sur la façon dont les
divers sens d’un morphème peuvent être reliés entre eux et nous nous intéres-
serons à la fonction “généralisatrice” de certains affixes.

3.3.1 Affixes dérivationnels et affixes flexionnels

Si un mot composé est constitué dans sa forme la plus simple de deux lexèmes,
c’est-à-dire de deux morphèmes indépendants, un mot dérivé est constitué
d’un seul lexème, c’est-à-dire d’un morphème indépendant et d’un ou de plu-
sieurs morphèmes dépendants, appelés affixes. Pour distinguer entre les affixes
qui apparaissent en dérivation et ceux qui font partie de la grammaire, nous
parlons d’une part d’affixes dérivationnels, servant à former des mots dérivés,
et d’autre part d’affixes flexionnels, mis à contribution dans les constructions
grammaticales. L’affixe s’ajoute au radical du mot, c’est-à-dire à un
morphème indépendant. La notion de “radical” est particulièrement claire dans
des langues à déclinaisons comme le latin. Pour cœur nous y trouvons le nomi-
natif cor et les formes fléchies cordis, corde, corda. Le radical ne peut donc
pas être cor, mais plutôt cord-, auquel on peut ajouter un suffixe. Il est éga-
lement possible qu’il s’agisse d’un affixe dérivationnel, comme on peut encore
le voir dans le français cordial. Dans la dérivation, un radical se combine avec
un affixe pour former un mot complexe. L’affixe dérivationnel ne se combine
cependant qu’avec un groupe de radicaux bien délimité. L’affixe flexionnel

88
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

quant à lui se combine avec l’ensemble des membres d’une catégorie linguisti-
que donnée.

Les affixes sont des morphèmes dépendants qui ont une portée sémantique
beaucoup plus générale que les morphèmes indépendants. Étant donné qu’un
composé est fait de lexèmes, il est normal qu’il ait une fonction de spécialisa-
tion. La dérivation produit, de son côté, l’effet opposé : on y a affaire à un sens
plus général, souvent plus abstrait. Un exemple contrastif de l’anglais et du
français illustre très bien cette situation. Pour la dénomination des différentes
sortes d’arbres fruitiers, le français construit des noms dérivés à partir du type
de fruit, par exemple pomme, et l’affixe -ier. L’anglais, par contre, construit
des noms composés dont le second composant est tree ‘arbre’ : apple tree,
plum tree, cherry tree, etc. L’affixe -ier du français a une signification beau-
coup plus large que “arbre” et peut donc être utilisé avec beaucoup plus de
noms. À côté de pommier, poirier, prunier, cerisier, on trouve aussi des
dérivés comme encrier (du nom encre), cendrier (de cendre), calendrier (de
calendes), chéquier (de chèque), fichier (de fiche) et glacier (de glace). Il est à
noter que glacier existe aussi en anglais, comme emprunt devenu opaque ; il
signifie “masse de glace qui se déplace doucement le long d’une montagne”.
Le mot dérivé français, formé du mot glace et du suffixe -ier, est compris dans
une signification plus large comme “sorte d’ensemble structuré, qui maintient
des choses ensemble”. En termes techniques, ce sens général véhiculé par le
suffixe français -ier est appelé sens schématique ou schéma : il s’agit, en
effet, d’une représentation conceptuelle globale qui s’applique à un grand
nombre de contextes. L’affixe -ier permet de regrouper des arbres fruitiers, des
artefacts à contenu variable (encre, cendre, etc.), des collections diverses (de
chèques, de fiches, de mois et de jours, etc.) dans une seule catégorie abstraite
de structures dont le dénominateur commun est de “maintenir ensemble”. Là
où l’anglais s’en tient à la catégorisation conceptuelle du fruitier comme sorte
d’arbre, le français le met dans une sous-catégorie plus large, à savoir, celle
d’un ensemble structuré dont le constituant “fruit” ressort par rapport aux
autres constituants (racines, tronc, branches). En ce sens, l’anglais le décrit
sémantiquement comme “fruit” + “arbre” et le français comme “fruit” +
“structure supérieure”, c’est-à-dire qu’il en donne une représentation concep-
tuelle plus abstraite.

Les affixes comme p.ex. -ier, qui suivent le morphème indépendant, sont appe-
lés suffixes. Les préfixes sont ceux qui le précèdent. En français, les dérivés
sont formés principalement à partir de ces deux sortes d’affixes. On distingue
encore les infixes, insérés à l’intérieur d’un lexème, et les formes parasynthé-
tiques, qui entourent le morphème libre de part et d’autre.

89
Linguistique cognitive

Les mots contenant des infixes sont rares en français. Ils ont une portée beau-
coup plus limitée qu’en latin où l’infixe -n-, par exemple, exprime le contraste
temporel entre le présent comme dans vincit ‘il vainc’ et le prétérit vicit ‘il a
vaincu’. Cependant, des formes d’infixes se sont développées plus
récemment : p.ex., -o- dans des mots complexes comme anarcho-syndica-
lisme, socialo-communiste, Gothico-Renaissance, latino-américain, etc. Dans
une langue comme le turc, les infixes jouent un rôle très important.

Une forme parasynthétique est le résultat de l’addition combinée de plusieurs


affixes à une base, de telle sorte que le lexème se trouve entouré de part et
d’autre d’un affixe. Cette forme discontinue, − parfois appelée circonfixe, −
est courante en allemand (et en néerlandais) pour le participe passé des verbes,
comme par exemple ge-kauf-t, qui est le participe passé du verbe kaufen ‘ache-
ter’. Bien qu’en français ce genre d’affixation soit plus rare, on le retrouve
dans des mots comme dégeler, décourager, déterrer, éborgner, effronté, impa-
rable, incollable, etc., ainsi que dans certains mots d’origine ancienne, p.ex.
guet-apens (de “guet apensé”) ou apensenser (‘réfléchir, préméditer’).

3.3.2 D’où viennent les affixes ? La grammaticalisation

D’où viennent des affixes dérivationnels comme -té (beauté, santé, piété, sain-
teté), -ment (allègrement, rapidement), -al (machinal, artisanal), -eur (voya-
geur, chanteur) ? La plupart des affixes sont le résultat d’un processus de
grammaticalisation. Il s’agit d’une évolution par laquelle un morphème
autrefois indépendant, c’est-à-dire un lexème, a graduellement pris une fonc-
tion purement morphologique, et ce dans le lexique (les affixes dérivationnels)
ou dans la syntaxe (les affixes flexionnels).

Dans les mots malheur, malfaisant, malentendu, malhonnête, malmener, mal-


traiter, etc. on retrouve l’adverbe mal. Au fil du temps, mal est devenu une
sorte de préfixe ayant la signification très générale de “en termes défavora-
bles” de telle sorte que ces mots ne sont plus considérés aujourd’hui comme
des composés mais comme des dérivés. Il en va de même pour les mots plus
récents malvoyant, malodorant, malcommode, mal(-)aimé, mal pensant, mal-
nourris, mal-logés, etc.

Or, la plupart des affixes ne présentent pas la transparence de mal-. Le préfixe


philo- (philosophie, philologie) et le suffixe -phile (cinéphile, colombophile)
ne sont transparents que pour ceux qui savent que philos signifie ‘ami’ en grec.
De même, le suffixe -logie (psychologie, sociologie) a pu se généraliser sans
que la plupart des locuteurs ne le fassent nécessairement remonter à ses origi-
nes grecques (logos ‘discours’).

90
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

L’histoire du suffixe -ment ‘à la manière de’ est celle d’une grammaticalisation


aboutie. Utilisé à l’ablatif accompagné d’un adjectif, le latin mens, mentis
‘esprit’ indiquait l’esprit dans lequel quelque chose se faisait (locutus est clara
mente / precisa mente ‘il a parlé dans un état d’esprit clair / précis’, comme on
disait aussi locutus est viva voce ‘il a parlé d’une voix vive’). À partir du
moment où -mente s’est agglutiné à l’adjectif, la notion “d’état d’esprit” s’est
perdue peu à peu. On assiste alors à la généralisation de son emploi, et -mente
se trouve associé à des actions qui n’ont plus rien à voir avec “l’état d’esprit” :
rapida + mente, comme dans le cheval court rapidement, ne signifie bien
entendu pas que ‘le cheval court d’un esprit rapide’ mais qu’il le fait ‘de façon
rapide’. L’idée d’“esprit” s’estompe si bien que -ment devient le suffixe par
excellence de toutes sortes d’adverbes, et pas seulement les adverbes de
manière au sens strict (actuellement, constamment, continuellement, couram-
ment, fréquemment, franchement, sincèrement).

3.3.3 Signification des affixes

En combinant un préfixe d’origine latine comme in- (qui a trois allomorphes,


c’est-à-dire des formes alternatives en fonction du contexte : il devient im-
devant b, m, p ; il- devant l ; ir- devant r) avec une série d’adjectifs choisis au
hasard, nous obtenons une série de mots théoriquement possibles en in- mais
dont certains s’avèrent n’être pas acceptables : immobile, inconsistant, incor-
rect, imparfait, incomplet, injuste, irréversible, impossible, illogique, *invide,
*injoyeux, *inrapide, *inrouge, *immûr, etc. Pour comprendre pourquoi cer-
tains mots n’existent pas et n’existeront sans doute jamais, il faut prendre en
considération la signification abstraite de l’affixe ; c’est elle en effet qui déter-
mine la productivité de l’affixe et fixe les limites des mots possibles. Le sens
schématique de in- peut être défini comme en (9).
(9) [in- + Adj.] – “n’ayant pas la qualité de Adj., tout en impliquant même son
contraire”

Dès lors, un adjectif comme immobile ne signifie pas simplement ‘qui ne se


déplace pas’, mais est compris de façon plus générale comme ‘fixe, stable, sta-
gnant’. De même, inconsistant, ‘manquant de consistance’, équivaut à ‘chan-
geant, versatile, frivole’. La règle générale peut être formulée comme suit : un
affixe ne peut être attaché à un lexème donné que si son sens abstrait ou géné-
ral est compatible avec tous les sens du lexème, en l’occurrence de l’adjectif :
*invide, *injoyeux, *inrapide, *inrouge, *immûr, etc., ne sont pas admis pour
la simple et bonne raison que vide, joyeux, rapide, rouge, mûr, n’évoquent pas
la présence intemporelle et représentative de la qualité. Pour dire que quelque
chose n’a pas la qualité “mûr”, par exemple, nous utiliserons simplement la

91
Linguistique cognitive

négation “pas mûr” ; il s’agit alors d’un jugement sur mesure, ne s’appliquant
qu’au contexte particulier. D’une bouteille qui n’est “pas vide” nous dirons
qu’elle pleine ou remplie à un certain point, mais le mot complexe *invide ne
nous serait d’aucune utilité. La négation peut donc s’exprimer alternativement
sous forme de groupe syntaxique (“pas mûr”) ou sous forme d’antonyme (vide
/ plein). Le recours à des formes néologiques, en principe inexistantes, comme
*imméprisable, *invaleureux, *invigoureux, relève d’un usage jargonnant, et
reste confiné à des domaines de spécialisation, notamment celui de la psycho-
logie.

Le même type d’analyse peut être avancé pour expliquer que le suffixe -ble,
généralement associé à un radical verbal (V), est tout à fait admis dans aborda-
ble, buvable, compréhensible, mangeable, montrable, présentable, réalisable,
vendable, visible alors qu’il est plutôt inhabituel ou même étrange dans acheta-
ble, cachable, cachetable, décachetable, déchirable, dicible, surpassable, tou-
chable, visitable, volable. La signification du suffixe -ble semble donc aller au-
delà de “ce qui peut être V-é”. La paraphrase suivante en suggère la portée :
(10) [V + -ble] – “ayant la capacité inhérente d’être V-é”

Comme la plupart des objets n’ont pas de qualité inhérente qui les rende sus-
ceptibles d’être achetés, cachés, cachetés, décachetés, déchirés, dits, surpas-
sés, touchés, visités ou volés, les formes dérivées en -ble n’ont que peu de
chances d’être employées. Cependant, il suffit de les associer au préfixe in-,
“impliquant le contraire”, pour voir resurgir la notion de “propriété inhérente”
et obtenir des formes sinon courantes du moins acceptables : des toiles inache-
tables, des documents indécachetables, un tissu indéchirable, etc. L’adjonction
de locutions adverbiales comme tout à fait et pas du tout a le même effet de
généralisation dans le sens de “qui peut être” : Ce disque est tout à fait écouta-
ble selon moi ou Le vieux chateau n’est plus du tout visitable. Il s’agit alors de
nouveau de qualités virtuelles représentatives et temporellement plus stables.
Ce genre de contextualisation emphatique permet au locuteur de montrer qu’il
a utilisé cette forme en connaissance de cause. La suffixation est disponible
dans des conditions similaires avec n’importe quel verbe − et pour tout emploi
créatif de ce genre, − sans que la forme dérivée en soit pour autant lexicalisée,
c’est-à-dire intégrée au lexique commun. C’est aussi le caractère général de
“qui peut être” qui rend possible des dérivations moins prototypiques à inter-
prétation active, au lieu de passive, comme dans secourable ‘qui secourt, aide
volontiers les autres’.

Tout comme les morphèmes indépendants, les morphèmes dépendants, − et


notamment les affixes, − ont aussi des sens qui vont de centraux ou proto-
typiques à périphériques ou non prototypiques. Le cas du suffixe -iste,

92
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

couramment disponible en français, illustre clairement l’existence d’effets de


prototypicité. Nombreux sont les adjectifs ou substantifs dérivés en -iste aux-
quels correspond un substantif également dérivé en -isme (journaliste / journa-
lisme, cycliste / cyclisme). Attaché à un nom, le suffixe -iste désigne d’abord
une profession comme dans journaliste, linguiste, dentiste, botaniste, trompet-
tiste. Mais il est également disponible pour désigner une personne effectuant
une activité donnée, comme dans cycliste, automobiliste, alpiniste, etc., ou
ayant un passe-temps particulier : philatéliste, cruciverbiste, etc. Le sens sché-
matique du suffixe -iste peut donc être exprimé à l’aide de la paraphrase
suivante :
(11) [N + -iste] – “personne qui a une profession – ou qui fait régulièrement une
activité – basée sur N”

Dans le code de la route, par exemple, les noms automobiliste et cycliste ne se


rapportent pas à l’utilisation ponctuelle d’une automobile ou d’une bicyclette,
mais désignent de façon générale les personnes qui “ont pour habitude d’utili-
ser ce genre d’engin”. Hors contexte, la phrase C’est un bon cycliste est
ambiguë : elle peut se référer aussi bien à l’“utilisateur” qu’au “sportif (profes-
sionnel)”. Dans ce dernier cas, cycliste a pour pendant cyclisme.

Enfin, il existe aussi des substantifs ou adjectifs en -iste doublés d’un nom en
-isme qui évoquent l’opinion défendue par la personne : communiste, popu-
liste, puriste, intégriste, écologiste, etc. Leur sens peut être paraphrasé comme
suit :
(12) [N / Adj. + -iste] – “personne qui défend N ou qui a une opinion Adj. de
quelque chose]

Dans ce sens, le suffixe -iste se voit de plus en plus souvent rattaché à des
noms propres : carliste, gaulliste, jospiniste, marxiste, mittérandiste, etc. Il
renvoie alors aux opinions associées ou représentées par la personne ainsi
identifiée. Dans ce cas, la paraphrase devient :
(13) [N(propre) + -iste] – “personne qui partage les opinions de N(propre) et fait
ou défend régulièrement quelque chose basé sur ou représenté par N]

Voici réunis dans un réseau radial l’ensemble des sens que le suffixe -iste est
susceptible de véhiculer :

93
Linguistique cognitive

Tableau 3.4 Réseau radial du suffixe -iste :

2.!personne 1.!personne qui a 3.!personne ou chose


! associée à ! une profession ! défendant une
! l’activité ! basée sur N ! opinion basée
! basée sur N ! dentiste ! sur N/Adj.
! cycliste ! écologiste

3.!personne qui 4.!personne ou chose


! a un passe-temps ! d’obédience
! basé sur N ! inspirée de
! alpiniste ! N(propre)
! marxiste

3.3.4 Productivité de certains préfixes

La disponibilité de certains préfixes est telle qu’ils permettent de créer cons-


tamment des dérivés nouveaux en fonction des nécessités du moment. De la
masse de mots nouveaux qui surgissent ainsi à l’usage, seul un petit nombre
semble appelé à rester et finit par être repris dans les dictionnaires, par
exemple :
(14) anti- : anti-capitaliste, anti-bourgeois, anti-classique, anti-irakien, etc.
sans- : sans-retraite, sans-papier, sans-diplôme, sans-logis, etc.
attrape- : attrape-client, attrape-touristes, attrape-lecteur, etc.
non- : non-appartenance, non-agression, non-parution, etc.
tout- : le tout-Bruxelles, le tout-Paris, etc.
extra-, super-, hyper-, etc.

3.4 Autres procédés


Parmi les procédés conduisant à la création de nouveaux mots, la composition
et la dérivation se taillent la part du lion. Ce n’est qu’occasionnellement que
l’on recourt à d’autres procédés tels la conversion (sourire ⇒ le sourire), la
dérivation régressive ou “inverse” (pleurer ⇒ pleur), le télescopage (courrier
électronique ⇒ courriel), l’abréviation (le baccalauréat ⇒ le bac) ou la siglai-
son (l’Organisation des Nations Unies ⇒ l’O.N.U.). Ces procédés ont en com-
mun qu’au lieu de créer des formes plus longues ils tendent à rendre plus
courtes des formes existantes.

94
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

La conversion constitue un cas à part dans la morphologie dérivationnelle.


Plutôt que d’ajouter un affixe au radical, on dirait que celui-ci s’adjoint une
forme zéro qui lui permet de passer à une autre catégorie de mots. Ainsi, il est
possible de passer de la catégorie verbale ou adverbiale à celle du nom (pou-
voir ⇒ le pouvoir, devoir ⇒ le devoir ; bien ⇒ le bien, mal ⇒ le mal) sans
modifier la forme extérieure du mot. L’article suffit à marquer l’extension
métonymique de l’état ou de la qualité dénotés respectivement par le verbe ou
l’adverbe, à la notion abstraite dénotée par le nom. On parle de conversion au
sens large quand on ne fait qu’ajouter un affixe. Ce genre de conversion est
extrêmement productif dans les langues romanes. Particulièrement nombreux
sont les cas de noms, tels téléphone, fax, voyage, qui se transforment ainsi en
verbe (téléphoner, faxer, voyager). Étant donné qu’ici le passage d’une catégo-
rie à l’autre se manifeste par l’adjonction du suffixe verbal, l’on parle aussi de
dérivation minimale ou “impropre”. L’extension métonymique est le plus
souvent d’ordre instrumental : l’instrument (fax, savon, peigne, etc.) suffit à
évoquer un ensemble d’activités sans qu’il faille préciser la relation exacte
entre l’objet et l’action, puisque la nature de cette relation est connue de par un
savoir culturel partagé.

La dérivation régressive ou inverse n’implique pas le retour à une forme his-


toriquement plus ancienne, mais consiste à tirer un mot plus simple d’un mot
plus long (galoper ⇒ galop, chanter ⇒ chant, pleurer ⇒ pleur). Ce procédé
est relativement marginal en français.

L’abréviation ou troncation consiste à raccourcir un mot sans qu’il change de


catégorie. Certaines de ces abréviations sont très anciennes. C’est le cas de
sport qui – bien qu’emprunté par la suite à l’anglais – correspond à l’origine à
l’ancien français désport, déport ‘amusement’ de se déporter ‘s’amuser’.
D’autres troncations sont plus récentes, notamment frigo qui est une abrévia-
tion populaire de (machine/chambre) frigorifique, métro qui est l’abrégé de
métropolitain (nom métonymique désignant les transports urbains souterrains,
signifiant “appartenant à la métropole”, du grec metropolis ‘ville-mère’), fac
pour faculté ou encore télé pour télévision. La suppression de la forme de base,
comme dans l’ex (pour l’ex-mari / ex-femme), peut avoir pour effet de
détourner l’attention d’une norme traditionnelle (d’être le mari / la femme de
quelqu’un) en introduisant une catégorisation présentée comme naturelle (être
l’ex de quelqu’un). Il arrive qu’un mot abrégé reçoive une finale en -o, à
l’image de préfixes comme logo- (logopédie), proto- (prototype), etc. comme
dans apéro pour apéritif.

Le télescopage est un procédé qui consiste à prendre des parties de plusieurs


lexèmes et à les combiner ensemble pour former un nouveau mot, appelé mot-
valise. L’emprunt brunch est formé à partir de breakfast (‘petit-déjeuner’) et

95
Linguistique cognitive

lunch (‘déjeuner’). Le mixage des formes n’est pas arbitraire, mais reflète
l’interpénétration de deux concepts. Il s’agit donc d’une double
catégorisation : ce repas est à cheval entre la catégorie prototypique du petit-
déjeuner d’une part, avec lequel il partage la caractéristique d’être le premier
repas de la journée ; et d’autre part celle du repas de midi, du fait qu’il se prend
très tard dans la matinée, si ce n’est à midi même. On trouve des téléscopages
conceptuels et formels similaires dans autobus, formé par auto(mobile) et
(omni)bus pour désigner ‘un véhicule automobile pour le transport en commun
des voyageurs, dans les villes’, bionique de bio(logie) et (électron)ique, motel
de l’anglais motor(car) ‘automobile’ et hotel, et plus récemment dans courriel
de courrie(r) et él(ectronique). Loin de représenter des membres prototypiques
d’une catégorie, ces noms renvoient à des phénomènes situés à la périphérie de
deux catégories se chevauchant l’une l’autre. Le téléscopage est là pour nous
rappeler la fusion conceptuelle des deux catégories présentes.

Dans notre monde extrêmement structuré nous faisons de plus en plus appel à
la siglaison. Les réseaux, organisations et services – politiques, militaires,
scientifiques, sociaux ou culturels – sont devenus tellement nombreux et com-
plexes qu’il serait peu pratique d’avoir à les nommer en entier à chaque occa-
sion. Dès lors, on les désigne couramment au moyen de sigles, c’est-à-dire de
formes très courtes et faciles à retenir. Le sigle, généralement formé à partir
des initiales des lexèmes composant l’appellation, est appelé acronyme. Par
exemple, nous ne dirons sans doute pas train à grande vitesse mais TGV ; taxe
sur la valeur ajoutée mais T.V.A. ; Organisation du Traité de l’Atlantique Nord
mais O.T.A.N. ; Organisation des Nations Unies mais O.N.U. ; Union
Européenne mais U.E., etc.

Les acronymes abondent dans tous les domaines de la vie. Le mot SIDA, par
exemple, est l’acronyme de Syndrome Immunodéficitaire Acquis (‘une maladie
qui empêche le corps de se défendre contre les infections, qui entraîne donc un
déficit au niveau du système immunitaire, et qui est causée par un virus trans-
mis par quelqu’un d’autre’). C’est grâce à l’acronyme SIDA que le terme tech-
nique est devenu un mot courant et s’est internationalisé, entraînant une prise
de conscience accrue. Certains acronymes ne sont plus identifiables comme
tels, mais se sont enracinés dans la langue comme des lexèmes normaux. Un
exemple typique est le mot d’origine anglaise radar, qui était au départ un
acronyme de RAdio Detecting And Ranging (‘détection et télémétrie par radio-
électricité’) mais qui est maintenant défini dans les dictionnaires comme ‘sys-
tème ou appareil de détection, qui émet des ondes électromagnétiques, permet-
tant ainsi de déterminer la direction et la distance d’un objet’ (PR).

96
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

3.5 Flexion et mots fonctionnels


À première vue, la morphologie flexionnelle peut paraître assez semblable à la
morphologie dérivationnelle, dont il a été question plus haut (3.3.). En réalité,
il y a des différences fondamentales entre les deux. Une première différence
est que la morphologie dérivationnelle affecte la classe du mot (grand – gran-
deur), ce qui n’est pas le cas de la morphologie flexionnelle (grand – grands).
Une deuxième différence est que les morphèmes dérivationnels interviennent
avant les morphèmes grammaticaux. Prenons p.ex. l’adjectif immobile, dont
on dérive le verbe immobiliser, qui lui s’adjoint les morphèmes de la conjugai-
son, comme dans le participe immobilisé. Une troisième différence fondamen-
tale est que dans la dérivation l’affixe n’est attaché au radical que dans un des
sens, autrement dit, sa portée est beaucoup plus limitée. Un employeur, par
exemple, n’est pas quelqu’un qui emploie un quelconque objet, mais est ‘une
personne employant du personnel salarié’ (PR). En morphologie flexionnelle,
par contre, l’affixe s’applique sans exception à l’ensemble des membres d’une
catégorie.

Comme nous l’avons vu au tableau 2 de ce chapitre, les morphèmes grammati-


caux sont soit des morphèmes indépendants, soit des morphèmes flexionnels
dépendants. Les morphèmes grammaticaux indépendants sont aussi appelés
mots fonctionnels, comme l’article dans le livre ou le pronom personnel dans
je lis. Les morphèmes flexionnels dépendants quant à eux sont p.ex. attachés
au nom comme le morphème de pluralité dans les livres, au verbe comme le
morphème de temps dans lisait ou à l’adjectif comme le morphème de genre
dans grande. Mis à part quelques rares adverbes (p.ex., seul), les classes de
mots qui prennent des morphèmes grammaticaux en français sont les noms, les
adjectifs et les verbes.

Les catégories conceptuelles exprimées par les morphèmes grammaticaux


sont, en général, très abstraites. Elles ont pour fonction de créer une relation
entre trois éléments : le je qui parle, son interlocuteur, et les choses et événe-
ments dont il est question. Le locuteur (je) vise à “situer” les choses et événe-
ments par rapport au point de vue qui est le sien et par rapport aux suppositions
qu’il fait sur ce que l’interlocuteur sait et ne sait pas. Étant donné que le locu-
teur part nécessairement de son ici-et-maintenant, nous avons toujours affaire à
des fonctions de mise en perspective qui sont des applications du principe
d’indexicalisation (tel qu’il a été défini au chapitre 1). Le locuteur “ancre” les
choses et les événements dans le hic et nunc de son énonciation en tenant
compte de ce que l’interlocuteur peut être censé savoir.

97
Linguistique cognitive

L’ancrage des choses dans la situation de l’énonciation se fait au moyen de


morphèmes tels que l’article, le pronom, etc. ; et celui des événements se réa-
lise au moyen des morphèmes temporels, modaux et aspectuels des verbes.
Nous y reviendrons au chapitre 4, consacré à la syntaxe.

Pour l’instant, nous nous limitons à présenter les morphèmes qui gravitent
autour du nom et du verbe, afin de donner un aperçu des principales ressources
morphologiques disponibles.

Un groupe nominal comme la maison est composé de deux morphèmes indé-


pendants, l’un lexical et l’autre grammatical. Mais le statut de ce que l’on
appelle “morphème indépendant” peut varier : un morphème comme la est
beaucoup moins “indépendant” qu’un véritable morphème indépendant
comme maison. Le nom maison est donc un membre central ou prototypique
de la catégorie des “morphèmes indépendants”. Par contre, l’article la n’est
qu’un élément périphérique de cette catégorie, puisque pris isolément il a aussi
peu de sens que le morphème grammatical lié de pluralité -s (maisons). En
d’autres mots, les morphèmes grammaticaux soi-disant libres sont plus pro-
ches des morphèmes liés que des morphèmes indépendants prototypiques. Il
n’est donc pas étonnant que l’article soit un morphème lié dans certaines lan-
gues, comme par exemple en roumain (profilul ‘profil + le’) ou en norvégien
(huset ‘maison + la’). En français, les noms peuvent être associés à cinq types
de morphèmes grammaticaux : trois types indépendants (les déterminants, les
quantifieurs, les prépositions) et deux types dépendants (le genre et le nom-
bre). Nous illustrons ceci dans l’exemple (15) : les (dét.), premiers / principaux
(quant.) et de (prép.) sont les mots fonctionnels, -s (nombre) et -trice (genre)
les morphèmes liés.
(15) Les [premiers/principaux] rôles de cette actrice
dét. quant. nombre prép. dét. genre

Les morphèmes liés, marquant la pluralité (les, premiers, principaux, rôles) et


le genre (cette, actrice) des entités en jeu (rôle, acteur), “situent” ces entités
par rapport au locuteur : l’article défini les et le démonstratif cette en indiquent
et en fixent la position. Les quantifieurs premiers/principaux précisent de quel
sous-ensemble il s’agit. La préposition de par contre est relationnelle : elle éta-
blit une relation entre les entités rôle et actrice.

Les morphèmes associés au verbe, quant à eux, servent surtout à ancrer les
événements par rapport à la situation d’énonciation. Voici les possibilités les
plus courantes pour le français :

98
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

(16) a. Mon beau-fils travaille à Berlin en ce moment.


b. Avant il travaillait en Suisse.
c. Il a obtenu une promotion.
d. Il va encore changer de pays.
e. À partir d’octobre il s’établira à Londres.
f. Il y avait déjà travaillé avant.

Les morphèmes temporels illustrés ci-dessus apportent six ancrages différents


par rapport à l’énonciation, c’est-à-dire par rapport au moment actuel de la
parole. Dans (16a) l’indicatif présent indique un intervalle temporel qui inclut
le moment de la parole. Tant (16b) que (16c) situent l’activité dans le passé :
l’imparfait (16b) se limite à représenter le déroulement, alors que le passé
composé (16c) donne à entendre l’accomplissement. Le déplacement vers le
futur, quant à lui, se fait soit à partir du présent (16d) soit en rupture avec le
présent (16e), selon que l’on emploie le futur proche ou le futur simple. Finale-
ment, pour exprimer l’antériorité par rapport à un point de référence passé, on
se tourne vers le plus-que-parfait (16f). On remarquera au passage que la
dénomination des temps verbaux, héritée du latin, n’en reflète pas bien la
valeur et peut prêter à confusion.

3.6 Conclusion : la morphologie, la lexicologie


et la syntaxe
Dans ce livre nous traitons du lexique, de la morphologie et de la syntaxe dans
trois chapitres différents. Cela pourrait suggérer, à tort, qu’il s’agit de trois
domaines bien délimités qui sont nettement séparés les uns des autres. Il est
vrai que cette vision compartimentée a largement dominé les différents cou-
rants de la linguistique moderne depuis ses origines. En fait, elle est intenable
du point de vue cognitif.

Si l’on accepte qu’il existe une correspondance fondamentale entre nos con-
cepts et la signification attachée aux structures linguistiques, il faut rester con-
séquent et admettre qu’il ne peut y avoir de dissemblances fondamentales entre
les différents domaines que nous avons distingués. Dans chacun des domaines
nous retrouvons le phénomène de la polysémie, par exemple. La distinction
faite entre la lexicologie, la morphologie et la syntaxe ne se justifie que pour
des raisons de systématicité dans la description. Il est néanmoins clair qu’il ne
s’agit que de différences de degré en termes de spécialisation, de géné-
ralisation et d’abstraction. Ceci est résumé au tableau 5 ci-dessous.

99
Linguistique cognitive

Les domaines du lexique, de la morphologie et de la syntaxe forment donc plu-


tôt un continuum. Les catégories particulières relevant du lexique contiennent
des concepts individuels tels rôle et acteur dans (15). À l’autre bout se situent
les catégories abstraites comme le nombre, le genre et la détermination des
entités nominales, et les temps verbaux (16) qui situent l’événement par rap-
port au moment de l’énonciation. La morphologie occupe une position inter-
médiaire tout en faisant partie intégrante tant de la lexicologie que de la
syntaxe. En effet, la composition s’appuie plutôt sur les concepts individuels
pour en créer de plus spécifiques. De son côté, la dérivation, qui engendre des
concepts plus généraux, présente un degré d’abstraction qui avoisine celui de
la syntaxe.

Tableau 3.5 Le continuum des disciplines linguistiques, des types


de morphèmes et des types de concepts

! Disciplines! Lexicologie! Morphologie!! Syntaxe

! Types de! lexème! composé! dérivation! flexion


! morphèmes! grand! grand-tante! grandeur! grandit

! Types de! concept! concept! concept! concept


! concepts! individuel! spécifique! général! abstrait

3.7 Résumé
La conceptualisation par la langue suit essentiellement deux voies. D’une part,
la mise en place de concepts nouveaux s’appuie sur l’extension des sens attri-
bués aux formes existantes (chapitre 2. La lexicologie). D’autre part, les for-
mes se combinent entre elles (chapitre 3. La morphologie et chapitre 4. La
syntaxe).

La morphologie ou l’étude de la formation des mots, s’intéresse à la façon


dont les formes et concepts simples se combinent dans des formes et concepts
plus complexes (alors que la syntaxe s’occupe de la façon dont les formes et
les concepts se rejoignent dans des structures plus complexes). Les plus petits
éléments pourvus de signification sont appelés les morphèmes de la langue,
qu’il s’agisse de lexèmes ou non. On distingue d’une part les morphèmes iso-
lés, qualifiés d’indépendants ou libres (p.ex. amour), et d’autre part les
morphèmes dépendants ou liés (p.ex. -eux), qui sont attachés à des morphè-
mes indépendants (p.ex. amoureux). Les différents sens d’un morphème peuvent

100
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

être regroupés dans un réseau ; s’agissant de la grille d’un ensemble de sens


abstraits on parle d’un schéma.

De l’étude des opérations relatives à la création de mots complexes se déga-


gent essentiellement deux procédés combinatoires : la composition et la
dérivation. La composition repose sur la combinaison de deux lexèmes, c’est-
à-dire de deux morphèmes libres, et correspond à la conceptualisation d’une
sous-catégorie. C’est donc un procédé de spécialisation. Il concerne avant tout
la catégorie des noms (garde champêtre, etc.), celle des adjectifs est un peu
moins concernée (bleu roi). Le mot composé se distingue du groupe syntaxi-
que (ou syntagme) par certaines caractéristiques morphosyntaxiques (notam-
ment un contour intonatif unitaire) et par un effet de sous-catégorisation (p.ex.
grande surface) absent dans le cas du groupe syntaxique (p.ex. grande éten-
due). Du fait qu’ils sont motivés, la plupart des composés sont transparents,
c’est-à-dire qu’ils peuvent être interprétés sinon entièrement du moins partiel-
lement même étant tout à fait nouveaux. Quand un mot composé devient, avec
le temps, difficile à reconnaître, on le qualifie d’opaque (p.ex. aujourd’hui).

Contrairement à la composition, la dérivation ne combine pas deux lexèmes,


mais associe un lexème (p.ex. national) à un morphème dépendant (p.ex. -isa-
tion, -iser, -iste, -ité). Les morphèmes liés qui servent à former des dérivés sont
appelés morphèmes dérivationnels. La branche qui s’en occupe est connue
sous le nom de morphologie dérivationnelle. Le terme générique, affixe,
regroupe les quatre types de morphèmes liés adjoints à un lexème ou radical :
les préfixes, les suffixes, les infixes et les formes parasynthétiques (ou circon-
fixes). Le préfixe précède la base du nouveau mot dérivé (injuste), le suffixe
la suit (mangeable), l’infixe s’insère à l’intérieur du dérivé (latino-américain)
et la forme parasynthétique cerne la base de part et d’autre (déterrer). La
dérivation a généralement pour vocation d’exprimer une généralisation ou une
catégorie très abstraite. La plupart des affixes sont à l’origine des morphèmes
indépendants dont le sens lexical s’est perdu au profit d’un sens plus abstrait,
et dont la forme s’est considérablement rétrécie. Ce processus historique est
appelé grammaticalisation.

Les autres procédés qui entrent en ligne de compte pour la création de nou-
veaux mots s’appliquent à un moins grand nombre de lexèmes ; ils sont donc
moins productifs. La conversion ou dérivation impropre fait passer un
lexème à une autre classe de mots et implique souvent un transfert métonymi-
que (téléphone / téléphoner). La dérivation régressive ou inverse dérive un
mot (plus) simple d’un mot complexe (galoper / galop). L’abréviation con-
siste à supprimer une partie d’un mot à l’origine composé ou dérivé (télé de
télévision). Le téléscopage produit des composés ou des dérivés à partir de

101
Linguistique cognitive

bouts de morphèmes combinés (motel) ; plutôt que de représenter une nouvelle


sous-catégorie, comme c’est le cas des composés, ces mots-valises visent le
regroupement de deux catégories (motor(car) + hotel). La siglaison construit
un mot (un acronyme) de quelques lettres, souvent les premières des différents
lexèmes d’un groupe syntaxique ou d’un composé (O.N.U.).

La classe des morphèmes grammaticaux, qui relient les mots à la syntaxe,


contient aussi bien des morphèmes libres (les mots fonctionnels) que des
morphèmes liés (les morphèmes flexionnels). Parmi les mots fonctionnels on
range notamment les pronoms, les déterminants et les prépositions. Les
morphèmes flexionnels s’attachent aux principales classes de mots : noms,
adjectifs, verbes. Les morphèmes de genre et de pluralité, associés notamment
aux noms, ont plusieurs allomorphes (notamment (-euse, -trice, etc. / -s, -x).

3.8 Lectures conseillées


Pour une introduction cognitive et typologique à la morphologie, on se repor-
tera à Bybee (1985). Parmi les ouvrages théoriques il convient de mentionner
tout particulièrement Matthews (1991) et Bauer (1988). Spencer (1991) est
un ouvrage plus technique qui se situe dans l’approche générative. Pour le
français, on consultera Gross (1988, 1996).

3.9 Applications
l. Dans quelle catégorie rangeriez-vous les mots ou groupes de mots
suivants ? Vous avez le choix entre (i) lexème simple, (ii) composé, (iii)
dérivé, (iv) combinaison de (ii) et (iii), (v) groupe syntaxique (cf. tableau
3) :
a) ventilateur f) rasoir k) couteau électrique
b) radiateur g) vaisselle l) cuisinière électrique
c) arrosoir h) lave-vaisselle m) plan de cuisson
d) mixeur i) chauffe-eau n) presse-fruits
e) hotte j) cocotte minute o) fer à vapeur

2. Relevez les formes de l’application 1 qui contiennent un verbe. La présen-


ce d’une forme verbale est-elle “motivée” dans ces termes qui appartien-
nent au domaine conceptuel du “ménage” ?

3. Quel procédé ou combinaison de procédés est à la base de la formation des


mots suivants ?

102
Les plus petits éléments porteurs de sens : la morphologie

a) franglais
b) espresso (pour café espresso)
c) four à micro-ondes
d) euro
e) lecteur de C.D.
f) S.I.D.A./ sida
g) pur sang (cheval)
h) le petit écran (pour télé)
i) s.d.f.
j) O.T.A.N.
k) radar
l) radio (d’après radioscopie, radiographie, radiodiffusion)
m) collectionneur
n) technocrate
o) eurocrate
p) cure (d’après curé)
q) le pourquoi

4. Pour désigner la petite télé qui a la taille d’une montre on utilise actuelle-
ment trois noms différents : (i) watchman, (ii) mini-téléviseur et (iii) télévi-
seur de poignet.
a) Quels procédés retrouvez-vous dans la formation de ces noms ?
b) Quelles “images” différentes la communauté linguistique fait-elle va-
loir ici ? (Cf. l’exemple du fer à cheval au premier chapitre.)
c) Y a-t-il moyen de prévoir laquelle des trois dénominations finira par
l’emporter et arrivera à s’enraciner dans la langue ?

5. Voici les noms qui désignent les habitants de 16 pays européens :


Belge Français Portugais Anglais
Irlandais Écossais Danois Italien
Espagnol Allemand Néerlandais Norvégien
Suédois Finnois Autrichien Suisse
a) Quels sont les procédés suivis dans chacune des dénominations ?
b) Y a-t-il des régularités ? Quand emploie-t-on la forme zéro (pas d’af-
fixe visible), quand -ais, -ois, -ol, -ien ?
c) Comment forme-t-on la forme du féminin ? Selon quelle règle ?

6. Le français fait appel à plusieurs suffixes pour former des noms désignant
des qualités, notamment -té (beauté, bonté, cruauté, difficulté, étrangeté,
régularité, etc.), -eur (blancheur, douceur, grandeur, pâleur, rousseur, hau-
teur, longueur), -ance/-ence (négligence, nonchalance, abondance, indi-
gence, (im)patience, (im)pertinence, (im)puissance), -esse (gentillesse,
tendresse, faiblese, bassesse, rudesse).

103
Linguistique cognitive

a) Le choix du suffixe pourrait-il être “motivé” d’une certaine façon ?


b) Comment expliquez-vous la différence entre impudeur et impudence ?

7. Analysez les morphèmes grammaticaux qui apparaissent dans les phrases


suivantes.
a) La chatte a fait des petits.
b) Les chatons sont tous endormis.
c) À l’odeur de la pâtée les uns ronronnent les autres miaulent.
d) Il s’ensuit une véritable cohue.
e) Une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

104
Chapitre 4
L’ASSEMBLAGE DE CONCEPTS : LA SYNTAXE

Dans les chapitres 2 et 3, consacrés à la lexicologie et à la morphologie, nous


avons examiné les liens entre concepts et morphèmes particuliers. Nous abor-
dons dès à présent la question de savoir comment agencer les concepts pour
exprimer un événement. La notion d’“événement” est prise ici au sens le plus
large ; elle inclut en l’occurrence les actions et les états de choses.

Un événement se décrit à l’aide d’une phrase. La phrase constitue l’unité cen-


trale de la syntaxe. À l’écrit, elle est généralement marquée d’un point ou d’un
autre signe de ponctuation ; à l’oral, elle se caractérise par un contour intonatif
particulier. La phrase est une construction complexe composée des éléments
suivants : une grille événementielle, un schéma constructionnel (comportant
un prédicat et des arguments) et des éléments de fond qui “situent” l’ensemble.

Un événement appréhendé comme un “tout” peut comporter jusqu’à trois par-


ticipants (actants) reliés entre eux d’une façon ou d’une autre. Bien que chaque
événement soit unique en son genre, nous tendons à le regrouper avec d’autres
événements d’après un nombre limité de types que l’on appelle “grilles événe-
mentielles”.

À chacune de ces grilles événementielles correspond un schéma construction-


nel bien précis, où l’agencement des mots reflète la façon dont les participants
sont reliés entre eux. À l’ordre linéaire s’ajoutent d’autres éléments qui per-
mettent de “situer” l’événement par rapport à nous-mêmes et par rapport au
moment de la parole. Certains morphèmes grammaticaux apportent les élé-
ments de fond indiquant où et quand l’événement a lieu ou a eu lieu ou, le cas
échéant – dans le cas d’événements hypothétiques –, si l’événement peut avoir
lieu, a pu ou pourra avoir lieu.

105
Linguistique cognitive

4.1 Introduction : syntaxe et grammaire


Le Petit Robert (PR) définit la phrase comme “tout assemblage d’éléments
linguistiques capable de représenter pour l’auditeur l’énoncé complet d’une
idée conçue par le sujet parlant”. Cette définition reflète la conception tradi-
tionnelle du rapport entre langue et pensée. D’un point de vue cognitif, l’on
considère également que la phrase constitue une unité complète tant concep-
tuellement que linguistiquement.

Conceptuellement, la phrase exprime un événement complet tel qu’il est vu par


le locuteur. Linguistiquement, la phrase nomme au moins un participant ainsi
que l’action ou l’état auquel il prend part. Au moyen de morphèmes verbaux,
la phrase indique aussi comment cette action ou cet état se rapporte au hic et
nunc du locuteur dans le temps et dans l’espace.

La phrase typique, qui exprime un événement, se compose de plusieurs unités


porteuses de sens qui sont reliées entre elles. Les chapitres précédents ont
donné un aperçu des principales catégories constitutives des éléments de cons-
truction. Dans la phrase, ces unités lexicales et morphologiques sont assem-
blées de façon systématique. La discipline qui s’occupe de leur agencement est
traditionnellement appelée syntaxe. Le terme syntaxe dérive de deux formes
grecques : le préfixe syn ‘avec’ et le verbe tassein ‘arranger, ordonner, assem-
bler’. Cette discipline s’intéresse donc à l’assemblage des éléments de la
phrase selon des schémas de construction réguliers.

Pour comprendre les pensées exprimées par la phrase, nous avons besoin d’en
reconnaître le schéma de construction. Cela implique par exemple que le tra-
ducteur ne “traduit” pas la phrase telle qu’elle apparaît formellement, mais
bien dans son contenu conceptuel. Étant donné que tout contenu peut être
rendu par plusieurs expressions formelles, il lui faut choisir la forme d’expres-
sion la plus adéquate pour exprimer la signification de départ. Il n’est cepen-
dant pas rare que l’on détecte dans une séquence donnée plus d’un modèle de
structure, et donc plus d’une façon de relier les participants entre eux. Un
énoncé peut donc avoir plus d’une signification et être dès lors “ambigu”. Par
exemple, à l’écrit, une phrase comme (1a) peut être interprétée de deux façons
différentes et paraphrasée par respectivement (1b) et (1c) :
(1) a. Le divertissement des étudiants peut être amusant.
b. Il peut être amusant que les étudiants se divertissent.
c. Il peut être amusant de divertir les étudiants.

À l’oral, l’intonation et l’accentuation suffisent généralement à signaler dans


quel sens la phrase est employée. Néanmoins, à l’écrit, la phrase est ambiguë.

106
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Cette ambiguïté s’explique par le fait que, conceptuellement, le verbe divertir


a deux participants : celui qui est responsable du divertissement et celui qui est
diverti. Les phrases simples Ils ont diverti les étudiants ou Les étudiants ont
diverti le public suivent le même schéma de construction. La position des par-
ticipants indique clairement qui “fait” le divertissement. Le sujet − qui précède
le verbe − désigne la personne qui divertit. L’objet direct, placé derrière le
verbe, correspond à celle qui fait l’objet du divertissement.

Or, dans (1a), l’expression le divertissement des étudiants n’est pas une phrase
complète mais une construction dans laquelle il est possible de projeter deux
ordres, deux structures différentes : dans l’une les étudiants sont vus comme le
sujet, dans l’autre comme l’objet direct. Cette différence se manifeste dans les
paraphrases : étudiants assume tantôt la fonction de sujet (1b), tantôt celle
d’objet (1c).

La grammaire de la langue est constituée de la combinaison de ce que nous


savons des catégories linguistiques d’une langue et des schémas de construc-
tion dans lesquels elles peuvent apparaître (voir le tableau 1). Cette approche
permet de dire que tout locuteur a la grammaire “dans la tête” ; elle inclut
l’ensemble des composantes de la structure linguistique : la lexicologie, la
morphologie et la syntaxe ainsi que la phonétique et la phonologie, dont il sera
question au chapitre suivant.

Tableau 4.1 La grammaire et ses composantes

DISCIPLINES CATÉGORIES
RÈGLES DE COMPOSITION
LINGUISTIQUES LINGUISTIQUES

Lexicologie lexèmes (e.a. mots)

procédés morphologiques
Morphologie morphèmes (e.a. affixes)
(e.a. composition)

catégories grammaticales régularités grammaticales


Syntaxe
(e.a. classes de mots) (e.a. l’ordre des mots)

phonèmes (consonnes, règles phonétiques


Phonétique/ phonologie
voyelles, diphtongues) (e.a. assimilation)

Nous nous penchons maintenant sur l’approche cognitive de ce qui constitue le


domaine traditionnel de la syntaxe. Dans un premier temps, nous examinons
comment les types d’événements sont conçus en termes de grilles événemen-
tielles (4.2). Ensuite, nous nous arrêtons aux différentes constructions qui

107
Linguistique cognitive

donnent une forme d’expression à ces grilles événementielles (4.3). Finale-


ment, nous analysons la façon dont les événements décrits sont reliés à la si-
tuation qui est la nôtre au moment de l’énonciation (4.4).

4.2 Grilles événementielles et rôles des participants


Décrire un événement ne se fait pas nécessairement dans les moindres détails ;
nous n’évoquons en général que les éléments qui nous paraissent saillants sur
le moment même. Voilà pourquoi la relation entre l’événement dans son
ensemble et la phrase le décrivant repose sur un filtrage, qui élimine tous les
éléments mineurs pour n’en retenir que le ou les participants centraux.

Notre vision anthropocentrique du monde (voir chapitre 1.2.1.) laisse prévoir


que notre attention se dirigera en priorité vers ce qui nous ressemble et qui
nous est le plus proche. L’association se fait donc de préférence avec des per-
sonnes, moins avec des animaux et des objets.

Cette tendance est reflétée par les différentes constructions auxquelles nous
pouvons avoir recours pour décrire une situation comme la suivante. Imagi-
nons qu’en l’absence du professeur, deux élèves se bagarrent en classe. Dans le
feu de l’action, Jean saisit une raquette et s’approche de Pierre pour le frapper.
Mais celui-ci esquive le coup et la raquette casse un carreau. Au retour du pro-
fesseur, cet événement peut être évoqué de plusieurs manières :
(2) a. C’est Jean qui l’a fait.
b. Le carreau s’est cassé.
c. Jean a cassé le carreau.
d. Jean s’est emporté et a essayé de frapper Pierre.
e. Jean s’est emparé d’une raquette.
f. La raquette a heurté le carreau.
g. Pierre a provoqué Jean.

Bien que chacune de ces phrases évoque le même événement, elles mettent en
lumière des aspects différents. Ces exemples témoignent de notre capacité à
considérer un événement de façon schématique, selon certains schémas con-
ceptuels déterminés.

Il existe encore beaucoup d’autres façons de parler de cette même scène.


Néanmoins, le nombre de rôles et de participants que l’on peut évoquer − et ce
quelle que soit la formulation choisie − est forcément limité. En effet, on met
en scène au moins un participant, souvent deux, parfois trois, mais certaine-
ment pas plus de quatre. Chacune des phrases données sous (2) illustre une

108
L’assemblage de concepts : la syntaxe

grille événementielle différente, c’est-à-dire un schéma conceptuel constitué


d’un ou de plusieurs rôles associés à une notion. Celle-ci, le plus souvent
exprimée par un verbe, établit la relation entre les participants. Ici, le terme
d’événement est à prendre au sens large ; il peut porter sur des types aussi dif-
férents qu’un état de choses (2a), un processus (2b), une action (2c), une expé-
rience (2d), une relation de possession (2e), un mouvement (2f) et un transfert
(2g).

La grille événementielle associe les participants les plus saillants d’une scène à
un sous-type d’événements. Le choix du type d’événement détermine en
grande partie le “rôle” pouvant être dévolu aux participants. Prenons par
exemple le verbe casser. Nous avons le choix entre un processus à “un partici-
pant” comme dans (2b) ou une action à “deux participants” comme dans (2c).
Dans cette grille d’action, on attribue à chacun des participants un rôle très
différent : Jean est l’Agent, c’est-à-dire l’entité qui agit, qui produit l’événe-
ment ou qui exécute l’action ; le carreau est le Patient, l’entité qui reçoit
l’énergie émanant de l’Agent et qui en subit les conséquences. Ceci n’est
qu’un des types d’événement possibles. Selon la grille événementielle choisie,
les participants sont susceptibles d’endosser des “rôles” différents, allant de
très actifs à passifs. Un être humain pouvant accomplir une action − intention-
nellement ou pas −, peut également la subir contre son gré plutôt que volontai-
rement. Dans la grille “A frappe B”, par exemple, l’action de frapper part de
l’Agent, − la personne qui pose l’acte, − pour atteindre le Patient, le partici-
pant qui subit l’action malgré lui.

Il existe donc des grilles événementielles de types différents, qui attribuent


divers rôles sémantiques aux participants. Certains événements mettent en
scène un Agent dont émane une grande énergie. D’autres profilent le Patient
visé. D’autres encore n’impliquent aucune énergie ; on parle alors d’états.
Selon qu’il y ait ou non flux d’énergie, le type de verbe sera différent. Les ver-
bes les plus prototypiques auxquels on fait appel pour répondre aux questions
concernant les événements peuvent être considérés comme représentatifs des
différentes grilles événementielles envisageables. Ces verbes ne sont pas pro-
pres au français : ils existent dans toutes les langues du monde, comme nous le
verrons au chapitre 6. Les étiquettes dérivées de ces verbes (être, arriver, faire,
sentir, voir, etc.) spécifient les principales grilles événementielles, comme le
montre la liste ci-dessous :

1. La grille “essive” : Qu’est-ce que c’est ?


2. La grille “processuelle” : Qu’est-ce qui arrive / se passe ?
3. La grille d’“action” : Qu’est-ce qu’il/elle fait ?
4. La grille d’“expérience” : Qu’est-ce qu’il/elle éprouve (sent, voit,
etc.) ?

109
Linguistique cognitive

5. La grille de “possession” : Qu’est-ce qu’il/elle / cette chose a (de


particulier) ?
6. La grille de “mouvement” : Où va-t-il/elle ? /Où cela va-t-il ?
7. La grille de “transfert” : Où est-il/elle transféré(e) ?
Où est transférée cette chose ?

Avant de nous pencher sur les schémas constructionnels les plus typiques ser-
vant à exprimer ces grilles (4.3.), nous examinons chacune d’entre elles d’un
peu plus près.

4.2.1 La grille “essive”

La grille “essive” a pour fonction essentielle d’attribuer une caractéristique −


ou n’importe quelle autre catégorie conceptuelle − à une entité donnée sans
que lui soit assignée de rôle dominant dans la relation. Le participant principal
est vu comme un Patient, dans la mesure où le rôle de Patient se définit juste-
ment comme étant le moins impliqué dans quelque type de relation que ce soit.
Dans la grille “essive” le Patient peut être associé à différentes façons d’être :
il peut être relié à un élément d’identification (3a), à une catégorie ou classe
(3b), à une caractéristique (3c), à un endroit précis (3d), ou à la simple notion
d’existence (3e) :
(3) a. Cet endroit sur la carte est le Sahara. (Identification)
b. Le Sahara est un désert. (Catégorisation)
c. Le Sahara est (un territoire) dangereux. (Attribution)
d. Ce désert est (situé) en Afrique. (Localisation)
e. Il y a un désert (en Afrique). (Existence)

Dans cette grille essive, le sujet, qui a le rôle de Patient, se voit attribuer un
deuxième rôle, appelé Essif. L’Essif, qui provient du latin esse ‘être’, précise
donc ce qui est Patient en position de sujet. Dans (3a), le locuteur identifie un
endroit déterminé sur une carte à l’aide d’un nom propre, le Sahara. Celui-ci
assume ici la fonction d’identification : il donne le nom ou l’identité de
l’endroit indexicalement choisi sur la carte. Le propre d’une phrase d’identifi-
cation est qu’il est toujours possible d’en invertir les rôles. Ainsi, dans (3a) on
peut prendre le Sahara comme point de départ et le signaler indexicalement
sur la carte, en disant Le Sahara est cet endroit sur la carte. C’est alors cet
endroit sur la carte qui devient l’identifieur. En employant un article indéfini
dans l’Essif, comme dans (3b), on n’y met pas d’identifieur, mais on passe au
phénomène déjà souvent évoqué de la catégorisation même : l’on fait entrer le
Sahara dans la catégorie des “déserts”. Il est à noter qu’ici les rôles de Patient
et d’Essif ne peuvent pas être inversés, étant donné qu’il y a encore beaucoup
d’autres “déserts”.

110
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Dans la phrase (3c), l’Essif prend la forme d’un adjectif : on attribue au Sahara
une propriété. Celle-ci peut être d’ordre évaluatif-subjectif (le Sahara n’est
dangereux que pour ceux qui ne le connaissent pas) ou d’ordre intrinsèque-
objectif, par exemple, le Sahara est immense. En réunissant les deux attributs
on voit apparaître un effet du principe iconique de la distance ; la propriété
intrinsèque est plus proche du nom que la propriété évaluative : on dira plutôt
le Sahara est immense et dangereux que le Sahara est dangereux et immense.

Les Essifs illustrés par (3d) et (3e) sont des membres plus périphériques de la
catégorie. La localisation peut s’exprimer par être, mais ce n’est là qu’une
expression parmi d’autres, comme La caravane est / se trouve maintenant dans
le désert. Selon les cas, on aura recours à des verbes comme se trouver, résider,
reposer, pendre qui expriment tous une façon d’être dans un endroit. Dans
l’expression il y a (3e), le verbe qui apparaît n’est pas être mais avoir, associé à
la combinaison il + y. Cette expression véhicule la notion très générale et abs-
traite de “cadre de référence”, qui peut s’étendre à l’univers comme il peut se
limiter à notre monde imaginaire. Une phrase comme Il y a des fantômes peut
être glosée de la façon suivante : “dans l’univers de représentation que l’on
s’est choisi, l’existence de fantômes est une donnée possible”.

4.2.2 La grille “processuelle”

Là où la grille essive dénote un état, la grille “processuelle” met en avant un


événement qui implique un participant. Ce dernier ne participe pas
nécessairement de façon active à l’événement. Il peut donc aussi être Patient.
On peut entrevoir une gradation dans la relation entre le participant et l’événe-
ment. Les exemples suivants suggèrent une autonomie croissante du Patient
dans le processus : dans le rôle de Patient, on évolue d’une situation atmosphé-
rique (4a) à des êtres humains (4e) en passant par des objets non animés (4b,c)
et des êtres non humains (4d).
(4) a. Le temps s’éclaircit.
b. La pierre dévale.
c. L’eau bout.
d. Le chien aboie.
e. L’enfant guérit.

Dans ces processus le participant ne contribue pas au flux d’énergie propre au


déroulement du processus. Dans (4a), le temps n’apporte aucune contribution
active à son propre déroulement. C’est pourquoi à la place du nom temps on
peut mettre le ciel (Le ciel s’éclaircit / se dégage) ou l’impersonnel il, qui est à
interpréter comme étant “la situation atmosphérique générale telle qu’elle se
développe” (Il pleut / Il neige / Il tonne).
111
Linguistique cognitive

Il n’y a que peu de différence objective entre un Patient atmosphérique et le


processus atmosphérique. Ceci est déjà moins vrai pour la situation de la pierre
(4b) : le pierre peut rester où elle est, mais il suffit qu’une énergie se dégage
quelque part pour qu’elle se détache et se mette à rouler. Cette énergie est tou-
jours implicitement présente dans un processus comme celui exprimé par le
verbe “bouillir” (4c). Les êtres humains, quant à eux, sont non seulement con-
çus comme des entités dotées d’une conscience et d’une capacité d’action,
mais également comme des organismes soumis à toutes sortes de processus
comme la maladie et la guérison. Aussi l’entité sujet de (4e) n’est-elle pas
Agent mais Patient.

S’agissant d’un animal, −le chien qui aboie (4d), − on peut se poser la question
de savoir si l’on a affaire à un processus ou à une action. La réponse dépend
notamment de nos conceptions philosophiques et de notre vision du monde
animal. L’animal qui ne fait que réagir mécaniquement à un stimulus est un
Patient impliqué dans un processus qui le dépasse. Cependant, l’animal est en
même temps − et ce tout comme l’être humain − plus autonome que l’eau dans
la bouilloire (4c) ou que la pierre qui roule (4b) : le bouillonnement et le roule-
ment ne peuvent être arrêtés que de l’extérieur. La force qui émane de l’énergie
instinctive du chien qui aboie est plus importante que celle de l’énergie physi-
que et/ou psychologique déployée par l’homme qui tombe malade ou qui se
rétablit. La maladie se subit, plutôt qu’elle ne se contrôle.

Le rôle de Patient imparti aux entités sujets de (4) se manifeste à travers la


question “Qu’est-ce qui lui arrive ?”. La question “Qu’est-ce qui arrive au
chien ?” paraît naturelle pour parler d’un chien qui aboie sans raison appa-
rente. Par contre, quand on parle d’un chien entraîné à passer quotidiennement
chez le marchand de journaux pour prendre le journal, on le déclare apte à agir
en fonction de certains objectifs. Du coup, l’aboiement pourra être classé sous
la grille d’action traitée dans la section suivante. Ceci est un cas typique de
chevauchement entre deux catégories : l’aboiement du chien peut tout aussi
bien correspondre à la grille processuelle qu’à la grille d’action.

4.2.3 La grille d’“action”

La question “Que fait X ?” a trait à la grille d’“action” . L’entité sujet X y est


conçue comme la source de l’énergie déployée, comme l’instigateur de
l’action. Si nous reprenons l’exemple du chien qui aboie, nous voyons que
cette question devient adéquate quand son comportement est interprété comme
contrôlé : “Qu’est-ce qu’il a fait quand tu lui as dit de se taire ?” D’habitude, la
capacité d’agir dépassant le niveau instinctif est réservée aux humains. C’est

112
L’assemblage de concepts : la syntaxe

pourquoi la grande majorité des Agents sont humains. En effet, l’Agent se


définit comme étant l’entité qui assume l’initiative de l’action et l’exécute
intentionnellement. Ici réside la différence entre la grille d’action et la grille
processuelle : bien que l’énergie déployée par l’Agent puisse se résorber
d’elle-même, − sans impliquer d’autre entité en dehors du sujet (5a), − elle est
souvent perçue comme transmise à un Patient (5e). Les variations entre ces
deux extrémités sont illustrées dans (5b-d).
(5) a. Jean s’est levé tôt. (Pas d’objet possible)
b. Il a peint toute la matinée. (Objet implicite)
c. Il a peint la salle à manger. (Objet affecté)
d. Il a aussi peint un portrait. (Objet effectué)
e. Ensuite il a détruit le tableau. (Objet affecté)

Nous retrouvons ici les principales formes d’expression de la grille d’action.


Dans (5a) il est impossible d’ajouter un objet direct, même si conceptuellement
on ne peut pas nier qu’il y ait un objet impliqué. C’est en effet l’énergie libérée
par Jean qui sert à faire bouger son corps. Dans ces cas, l’apparition du pronom
réfléchi est propre aux langues romanes (E Juan se ha levantado temprano) ;
les langues germaniques n’en font pas usage (A John got up early, N Jan stond
vroeg op).

À l’autre extrémité on trouve des verbes comme “détruire” ou “effacer” (5e),


dont l’objet est nécessairement exprimé. Entre les deux se situent des actions
telles manger, boire, peindre, dont l’objet peut rester implicite. La distinction
entre un objet affecté (5c) et un objet effectué (5d) se manifeste aussi au niveau
de l’article. Là où l’on peut renvoyer à l’entité affectée au moyen de l’article
défini, l’objet effectué se rapporte à quelque chose qui est introduit dans la
situation d’énonciation au moyen de l’article indéfini.

4.2.4 La grille d’“expérience”

La plupart de nos catégorisations sont basées sur notre vécu, c’est-à-dire sur
l’ensemble des expériences liées à notre environnement et notre monde cultu-
rel. Il s’agit d’expériences au sens le plus large : elles incluent les expériences
physiques, sociales et culturelles. Dans le contexte des schémas conceptuels, la
notion d’expérience est prise dans un sens technique plus étroit. La grille
d’“expérience” reprend les processus mentaux enclenchés par notre contact
avec le monde. Dans cet emploi métonymique, il ne s’agit pas de l’ensemble
des contacts que nous pouvons avoir avec le monde, mais uniquement de
l’assimilation mentale de ce contact. Les processus en jeu s’expriment au
moyen de verbes “mentaux” tels que voir, ressentir, savoir, penser, souhaiter, etc.

113
Linguistique cognitive

Contrairement à la grille d’“action”, qui exige un Agent, l’entité qui apparaît


dans la grille dite d’“expérience” n’a ni la passivité d’un Patient ni l’activité
d’un Agent. Elle représente plutôt le centre enregistrant les perceptions, sensa-
tions, émotions, pensées, souhaits. Le rôle qu’elle assume est celui de l’Expé-
rimentateur, c’est-à-dire celui qui fait ou éprouve l’expérience mentale.
(6) a. Le Petit Prince voit le serpent.
b. Il sait qu’il est dangereux.
c. Il veut cependant le prendre.
d. Il pense pouvoir le faire (s’il est rapide).
e. Mais il n’est pas assez rapide et le sent mordre.

Dans cette grille d’“expérience”, le second participant peut désigner deux cho-
ses. Soit il renvoie à une entité concrète tel un serpent (6a), soit à un contenu
abstrait exprimé par une subordonnée objet introduite par que (6b), ou par un
verbe à l’infinitif (6c-d). Quelle que soit sa forme, ce second participant repré-
sente un Patient. La principale différence avec le Patient de la grille d’“action”
est que le Patient de la grille d’“expérience” ne peut pas être “affecté” et ne
peut que difficilement apparaître comme le sujet de la construction passive. En
effet, celle-ci exprime généralement un flux d’énergie qui va vers le Patient
(?*Un serpent est vu par lui).

4.2.5 La grille de “possession”

Dans le cas prototypique, la grille de “possession” associe un Possesseur


humain à un objet matériel qu’il a en sa possession. D’autres relations sont
néanmoins à envisager, notamment celles entre un Possesseur et une expé-
rience mentale, entre une entité affectée et l’entité qui en est la cause, entre un
ensemble et une partie, entre une personne et un membre de sa famille. On
peut donc distinguer plusieurs sous-types :
(7) a. Jacqueline a un bel appartement. (Possession matérielle)
b. Anne a souvent des idées brillantes. (Possession mentale)
c. Jean a une mauvaise grippe. (Affecté – affection)
d. Cette table a trois pieds. (Tout – partie)
e. Pierre a deux sœurs. (Relation de parenté)

Dans la réalisation prototypique de la grille de possession (7a), le Possesseur


(humain) est le propriétaire d’un objet matériel. Cet objet est mobile, ou du
moins transférable à une autre personne qui peut, à son tour, en devenir pro-
priétaire. Par rapport à cette relation centrale de propriété, les relations de pos-
session mentale (7b) et les relations d’affection (7c) occupent une position
moins centrale dans le schéma. Les relations d’inclusion (7d) et les relations de
parenté (7e) se situent en marge des autres.

114
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Comme pour le schéma d’expérience, l’on peut difficilement parler d’un cou-
rant d’énergie entre les deux participants, vu que le premier n’agit pas
volontairement : il se trouve dans un état qu’il ne fait que subir. Dès lors, le
sujet et l’objet sont tous deux Patient. Certaines langues inversent d’ailleurs la
relation d’affection : (7c) devient “une mauvaise grippe (sujet-Possesseur) a
Jean (objet-Possédé)”. On pourrait, par conséquent, être tenté de mettre sur le
même pied le schéma de possession et le schéma essif. À première vue, cela
revient au même de dire Cette dame a du charme ou Cette dame est char-
mante. Il existe des langues où la possession matérielle (7a) s’exprime à l’aide
du verbe “être” : “Un bel appartement est {avec Jacqueline / dans ses
mains}”. Mais dans la plupart des langues européennes l’équivalence n’est
qu’apparente. En effet, dans bien des cas il n’y a pas de construction
correspondante : Il a un emploi n’équivaut pas à Il est employé ; inversement,
on dira bien Jeanne est vieille, elle est d’un grand âge, mais pas *Elle a un
grand âge. Plus le lien entre le possesseur et “le possédé” est conçu comme
intrinsèque ou inaliénable, moins la paraphrase du type avoir semble accepta-
ble (*Elle a des cheveux), à moins d’ajouter une qualification particulière qui
rendrait l’objet plus saillant (Elle a de beaux cheveux NOIRS).

On retrouve cette même particularité dans la paraphrase où le lien de posses-


sion s’exprime à l’aide de la préposition à. Plus le lien de possession est proto-
typique − plus il porte sur une propriété extrinsèque −, plus l’objet possédé
peut suffire comme élément classifieur : la dame à l’appartement passe aussi
bien que la dame au bel appartement (7a). Or, ce n’est pas le cas des associa-
tions ne tirant leur pertinence que du qualificatif qui sous-catégorise l’entité
“possédée” : la fille aux idées BRILLANTES (7b), la table aux TROIS pieds (7d), le
garçon aux DEUX sœurs (7e). Il ne suffit pas que l’adjectif soit récupérable
dans le contexte immédiat pour rendre acceptable son omission : *la fille aux
idées, *la table aux pieds, *le garçon aux sœurs. Dans la mesure où une affec-
tion passagère comme la grippe ne sert généralement pas à caractériser
quelqu’un, il est étrange de dire ?l’homme à la MAUVAISE grippe (7c). Par con-
tre, le fait d’avoir une maladie grave ou chronique rend le tour possible, même
sans qualificatif : l’homme au cancer, l’homme à l’infarctus (versus *l’homme
à la grippe).

Contrairement à l’entité possédée, le possesseur semble toujours être suffisam-


ment saillant que pour être relié sans verbe à l’objet qu’il possède. La préposi-
tion employée à cet effet est de : le bel appartement de Jacqueline, les idées
brillantes d’Anne, la mauvaise grippe de Jean, les trois pieds de la table, les
deux sœurs de Pierre. Ici l’omission de l’adjectif ne pose aucun problème
(l’appartement de Jacqueline, les idées d’Anne, la grippe de Jean, les pieds de
la table, les sœurs de Pierre). Étant donné que ce qui est mis en lumière ce
n’est pas l’entité possédée mais le possesseur, cette observation confirme ce

115
Linguistique cognitive

que nous avons dit au chapitre 1 (1.2.1.) concernant la vision anthropocentri-


que comme facteur explicatif.

Pour la même raison, l’incorporation de la référence au possesseur par


l’emploi du possessif semble toujours possible quand le possesseur est
humain : son (bel) appartement (7a), ses idées (brillantes) (7b), ses (deux)
sœurs (7e). Cependant, elle s’applique difficilement quand le possesseur n’est
pas humain : ses pieds nous fait penser aux pieds de Jean ou de Marie mais pas
à ceux de la table. De même, ses tapis ne sont pas, généralement, ceux de
l’appartement mais ceux de la famille.

4.2.6 La grille de “mouvement”

La grille de “mouvement” procède de la combinaison soit du schéma proces-


suel, soit du schéma d’action, ou même du schéma essif avec l’indication de
l’endroit où le processus ou l’action commencent, se déroulent et aboutissent.
Ces endroits se regroupent dans le schéma Source-Trajet-But. Celui-ci est
non seulement à comprendre littéralement, c’est-à-dire au sens spatial (8a,b),
mais aussi au sens temporel (8c,d) ou, métaphoriquement, dans un sens plus
abstrait (8e,f).
(8) a. La pomme est tombée de l’arbre dans l’herbe.
Schéma processuel + Point de départ + Point d’arrivée
b. Je grimpe de ma chambre jusqu’au toit par la gouttière.
Schéma d’action + Point de départ+ Point d’arrivée + Trajet suivi
c. La police fouilla la maison du matin au soir
Schéma d’action + Début + Fin
d. Cela n’a pas cessé depuis 22h. pendant toute la nuit jusqu’au matin.
Schéma processuel + Début + Durée + Fin
e. D’admiratrice elle s’est transformée en ennemie
Schéma essif & processuel + État initial + État final
f. Le temps est passé de nuageux au beau clair en moins d’une demi-
heure
Schéma processuel & essif + État initial + État final + Intervalle

Comme le montrent ces exemples, il suffit parfois de peu pour qu’une grille
événementielle concrète se transforme en un schéma plus abstrait. Dans le
domaine spatial, Source-Trajet-But se profilent, respectivement comme le
point de départ, le trajet suivi, et le point d’arrivée (8a,b). Dans le domaine
temporel, la Source se traduit comme le début, le Trajet comme la durée, et le
But comme la fin (8c,d). S’agissant d’états de choses successifs, un intervalle
marque le passage de l’état initial (la Source) à l’état final (le But) (8e,f).

116
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Dans le schéma de “mouvement”, les éléments locatifs Source, Trajet et But


peuvent tous être saillants, car ils peuvent se manifester librement. On les
trouve non seulement dans n’importe quelle combinaison, mais ils surgissent
aussi indépendamment les uns des autres, comme l’illustre la figure 1 : La
pomme est tombée de l’arbre (Source), Elle est tombée par le toit de la remise
(Voie), Elle est tombée dans l’herbe (But). Le schéma d’“action”, en revanche,
suppose la présence d’une volonté humaine. De façon générale, l’intérêt de
celle-ci porte plus naturellement sur le but de l’action que sur son origine. Du
point de vue anthropocentrique général, la source est bien moins prééminente ;
ce qui compte avant tout c’est le but à atteindre. Voilà pourquoi il est étrange
de dire *Je suis monté du premier étage, alors que Je suis monté par l’échelle
ou Je suis monté sur le toit sont des énoncés tout à fait naturels. Cependant,
quand la source est conçue comme une surface délimitée ou comme un conte-
neur, elle est plus informative et apparaît dès lors plus facilement seule : Le bus
part de la gare centrale indique qu’au départ le bus se trouve à l’intérieur de la
zone indiquée, tout comme l’expression Jean tombe {des nues / de la lune}
indique qu’il était dans {les nues / la lune}.

Figure 4.1 Saillance de la Source ou du But dans le “mouvement”

a. Pomme tombant de l’arbre b. Pomme tombant dans l’herbe

Le même principe est à l’œuvre dans les contextes temporels. Dans un schéma
processuel on dira tout aussi facilement Il y a de la musique à partir de 20h. ou
Il y a de la musique toute la nuit, que Il y a de la musique jusqu’à minuit. En
revanche, dès que l’on se place dans un schéma d’action, la durée, et surtout la
fin de l’action retiennent plus facilement notre attention que son début : Il tra-
vaille de 10h. à 18h. et Il travaille jusqu’à 18h. sont, en effet, des énoncés plus
naturels que Il travaille à partir de 10h.

117
Linguistique cognitive

Pour la grille d’action appliquée à l’action humaine, la vie de tous les jours
impose au schéma Source-Trajet-But une stricte hiérarchisation conceptuelle :
elle donne au But la préséance absolue, et le But et la Source passent avant le
Trajet.

Dans les contextes métaphoriques, qui combinent les schémas processuel et


essif (8e,f), l’état initial (la Source) ne semble même pas pouvoir s’utiliser
seul. On dira bien Elle s’est transformée en ennemie et Le temps est passé au
beau clair, mais pas *Elle s’est transformée d’admiratrice ni *Le temps est
passé de nuageux. Ceci confirme la prééminence de l’état final (le But).

4.2.7 La grille de “transfert”

Tout comme la grille de “mouvement”, la grille de “transfert” est une combi-


naison de plusieurs schémas : le schéma de “possession”, le schéma “proces-
suel” − ou le schéma d’“action” −, et le schéma de “mouvement”. La grille de
“transfert” relie donc deux états : pour commencer, le participant A a un
objet x ; survient alors un processus ou une action qui fait que l’objet x passe
du participant A au participant B ; à l’arrivée, c’est le participant B qui a en sa
possession l’objet x. Voici quelques exemples de transferts :
(9) a. Jean a donné ce livre d’histoire à Pierre.
b. Jean a donné à Pierre ce livre d’histoire.
c. Jean a donné une couche de peinture à la porte d’entrée.
d. *Jean a donné à la porte d’entrée une couche de peinture.

Dans (9a) comme dans (9b), Jean a un livre d’histoire qu’il passe à Pierre.
Celui-ci reçoit donc le livre d’histoire. Mais dans (9a) la réception n’implique
pas nécessairement que Pierre en soit le nouveau propriétaire : il est possible
que Jean ait eu trop à porter ou trop à faire ; dans ce cas, Pierre n’a que
momentanément le livre entre les mains. Dès lors, bien que Pierre soit le But
du transfert (cf. la grille de “mouvement”), il n’est pas sûr qu’il en soit aussi le
Récipiendaire ou Bénéficiaire au sens fort du terme. En revanche, dans (9b),
la configuration linéaire reflète une implication plus étroite de Pierre dans
l’événement ; iconiquement, ceci renforce l’interprétation d’après laquelle il
devient le nouveau propriétaire du livre. Quand la relation de possession est
comprise en termes d’inclusion (partie-tout), cette alternance linéaire n’est pas
admise : la couche de peinture dont il est question dans (9c) finit par faire par-
tie intégrante de la porte et peut dès lors difficilement être conçue en termes de
“possession transférable” (9d). La construction à pronom incorporé est la plus
tranchée : le lien avec le verbe est total (9e). Les emplois plus métaphoriques à
But non humain (9d) n’admettent d’ailleurs pas cette incorporation (9f). Ceci

118
L’assemblage de concepts : la syntaxe

corrobore l’idée que à la porte d’entrée n’endosse pas le rôle de Bénéficiaire.


Il suffit de changer de verbe pour que la différence entre les structures événe-
mentielles de (9a) et (9b) se manifeste également au niveau de la préposition
qui introduit le complément (9g-h).
(9) e. Jean lui (=à Pierre) a donné ce livre d’histoire
f. *Jean lui (=à la porte d’entrée) a donné une couche de peinture
g. Jean a passé ce livre à Pierre
h. Jean a passé une couche de peinture {*à / sur} la porte

Les principales grilles événementielles que nous venons de parcourir sont


reprises dans le tableau 2, avec mention des rôles attribués aux divers partici-
pants.

Tableau 4.2 Configuration des “rôles” des participants par grille événementielle

Participants

Premier Second Tiers


1. Grille “essive” Patient Essif
2. Grille “processuelle” Patient (Patient)
3. Grille d’“action” Agent (Patient)
4. Grille d’“expérience” Expérimentateur Patient
5. Grille de “possession” Possesseur Patient
6. Grille de “mouvement” (Agent) Source-Trajet-But
7. Grille de “transfert” Agent Patient But /Récipiendaire

4.3 La structure hiérarchique et linéaire de la phrase


Comme nous l’avons déjà fait remarquer à plusieurs reprises, l’ordre dans
lequel les mots se suivent dans la phrase reflète la façon dont est envisagé le
rapport entre les participants. Quand on parle de l’ordre des mots, on pense
généralement à la structure linéaire de la phrase. Néanmoins ce n’est là qu’un
aspect de la structure complexe de la phrase. À la structure linéaire de celle-ci
s’ajoute également sa structure hiérarchique. En effet, certaines parties de la
phrase – certains de ses constituants – présentent des liens de cohésion plus
étroits entre eux qu’avec d’autres constituants. Ainsi, le verbe (V) et l’objet
direct (O) forment une unité qui contraste avec le sujet (S) (cf. chapitre 1).
Nous examinons maintenant de plus près les différents niveaux hiérarchiques à
l’intérieur de la phrase.

119
Linguistique cognitive

4.3.1 La structure hiérarchique des constituants de la phrase

Comment les différents niveaux de la pensée sont-ils projetés sur l’ordre


linéaire de la langue parlée ou écrite ? Avant de répondre à la question de
savoir comment les différentes grilles événementielles présentées ci-dessus se
trouvent structurées syntaxiquement, il convient de nous arrêter un moment sur
la linéarisation, c’est-à-dire sur la façon dont l’ordre linéaire prend forme.
D’une langue à l’autre, non seulement la manière de concevoir un événement
peut varier – comme nous le verrons au chapitre 6 –, mais aussi la façon dont
les constituants sont ordonnés linéairement dans la phrase. Même des langues
aussi proches que le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand présentent des
différences considérables quant à la linéarisation. Pour le voir, il suffit de
comparer :
(10) a. Il les a données à sa sœur. (les = les fleurs)
b. (Se) las ha dado a su hermana.
b. He has given them to his sister.
c. Er hat sie seiner Schwester gegeben.

Rien qu’à partir de ces quatre langues, il y a déjà neuf cases où les différents
constituants pourraient théoriquement faire surface. Comme le montre le
tableau 3, chaque langue en fait un usage propre.

Tableau 4.3 Les différentes cases correspondant aux structures phrastiques


de (10)

Sujet c.o.i. c.o.d. Auxi- c.o.d. c.o.i. Verbe c.o.d. c.o.i


liaire (participe)
F Il les a données à sa sœur
E (Se) las ha dado a su
hermana
A He has given them to his sister
Al Er hat sie seiner gegeben
Schwester

Dans ces langues, le pronom objet est le constituant mobile par excellence.
Mis à part le sujet, l’auxiliaire est le constituant dont la position est la plus fixe.
Là où en français, en espagnol et en anglais le participe ne peut pas être séparé
de l’auxiliaire, ils se placent en allemand de part et d’autre des compléments
direct (c.o.d.) et indirect (c.o.i.). Contrairement au français et à l’anglais, qui se

120
L’assemblage de concepts : la syntaxe

caractérisent par l’ordre SVO (sujet-verbe-objet), l’allemand présente l’ordre


SOV. En fait, la différence ne s’arrête pas là. En effet, l’allemand admet une
accumulation de constituants dans l’espace entre l’auxiliaire et le participe
(11).
(11) Er hat Jane heute alle ihre Briefe, ohne ein Wort zu sagen, zurückgegeben.
Il a Jeanne aujourd’hui toutes ses lettres, sans un mot à dire, rendu.
‘Aujourd’hui il a rendu à Jeanne toutes ses lettres sans dire un mot.’

La structuration ne se limite pas au remplissage de cases. Tout germanophone


a en tête l’image globale d’une forme phrastique. Grâce à sa compétence gram-
maticale, il lui suffit d’entendre l’auxiliaire hat pour prévoir l’apparition du
participe passé avec lequel il forme une unité conceptuelle.

De façon plus générale, on peut dire que les deux interprétations de la phrase
(1) Le divertissement des étudiants peut être amusant s’expliquent par la possi-
bilité d’y projeter deux structures compositionnelles différentes. Les consti-
tuants inférieurs se joignent à un niveau de structuration hiérarchiquement
supérieur. Les constituants ainsi formés entrent à leur tour dans la composition
du niveau syntaxique supérieur. Cette structure hiérarchique peut être repré-
sentée à l’aide d’un graphe arborescent. Voici la représentation graphique de
la phrase Il a donné les fleurs à sa sœur ; les embranchements inférieurs en
constituent la ligne de la base.

Tableau 4.4 Graphe arborescent d’une phrase

Structure P
hiérarchique :

CN C Prédicatif

AUX CV

V CN CP
! Il! a! donné! les fleurs! à sa sœur
Structure linéaire : S Aux Verbe O OI
(P = phrase, CN = constituant nominal, CV = constituant verbal, S = sujet,
AUX = auxiliaire, CP = constituant prépositionnel, O = objet direct, OI = objet indirect)

Ce diagramme dévoile trois niveaux dans la structure hiérarchique de la phrase.


Au niveau le plus bas, celui du constituant verbal (CV), le verbe donner et les
objets CN des fleurs et CP à Anne se rejoignent. Au niveau immédiatement

121
Linguistique cognitive

supérieur, le constituant verbal et l’auxiliaire s’allient pour former le consti-


tuant prédicatif. Au niveau phrastique le plus élevé, le nœud du constituant
prédicatif s’unit à celui du constituant nominal (CN).

En fonction de la langue, le pronom-objet du tableau 3 (les, them, sie), s’insère


à un endroit particulier entre les constituants des niveaux intermédiaire et infé-
rieur. Dès lors, il est clair que l’ordre linéaire S-AUX-V-O-OI, tel qu’il apparaît
dans le tableau 4, ne représente qu’un patron phrastique parmi d’autres.

4.3.2 L’ordre linéaire et les structures phrastiques


disponibles

La grammaire du français − ou de toute autre langue naturelle − ne fournit


qu’un nombre limité de structures phrastiques. Les différents patrons de phra-
ses simples − qui sont définis par l’ensemble des constituants obligatoires − se
modèlent sur ces structures phrastiques. En français l’on distingue, au bas
mot, les six types de structures phrastiques énumérés dans le tableau 5. Ces
structures sont formées à partir de la combinaison d’au moins deux des cinq
principaux constituants fonctionnels, à savoir, le sujet, le verbe, l’objet direct,
l’objet indirect ou un autre complément.

En plus du sujet et du verbe appartenant à une classe de verbes déterminée, la


structure peut contenir comme complément, un objet ou deux, ou un objet
accompagné d’un complément. Le sujet est le constituant avec lequel le verbe
s’accorde et dont le constituant prédicatif dit quelque chose. Inversement, le
constituant prédicatif peut être défini comme ce qui est dit ou prédiqué con-
cernant le sujet de la phrase. L’objet direct est defíni − de façon quelque peu
circulaire − comme le groupe nominal le plus important après le sujet dans la
phrase transitive. L’objet indirect, qui est le troisième constituant nominal en
rang d’importance, caractérise la phrase ditransitive. On appelle simplement
compléments les constituants essentiels autres que le sujet, l’objet direct ou
l’objet indirect de la structure phrastique. Le terme de complément s’applique
aussi à des structures qui accompagnent un verbe tout en contenant elles-
mêmes un verbe ; celui-ci peut se trouver à la forme infinitive (Il essaie de tra-
verser la rue) ou être conjugué (Il voit qu’il peut traverser la rue maintenant).

122
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Tableau 4.5 Structures phrastiques de base

a. Anne est gentille. (structure copulative)


S V-cop C

b. Anne sourit. (structure intransitive)


S V

c. Anne invite tout le monde. (structure transitive)


S V O

d. Nous offrons des fleurs à Anne (structure ditransitive)


S V O OI

e. La maison appartient à sa mère (structure intransitive à


S V C complément)

f. Nous rentrons la voiture au garage (structure transitive à


S V O C complément)

(S = sujet, V = verbe, V-cop = verbe copulatif, O = objet direct, OI = objet indirect, C = complé-
ment)

Rappelons les principales caractéristiques de ces structures phrastiques :

a) La structure copulative se distingue des autres structures par le fait que le


verbe copulatif être ne sert qu’à relier un complément à un sujet.
b) La structure intransitive ne comporte qu’un sujet et un verbe. On peut
aussi la définir circulairement par l’absence d’un objet.
c) La structure transitive a toujours un objet direct qui – du moins prototy-
piquement – peut devenir le sujet de la construction passive, comme dans
Elle invite tout le monde / Tout le monde est invité.
d) La structure ditransitive se caractérise par la présence de deux objets. En
français, l’objet direct peut devenir le sujet de la construction passive ;
celle-ci peut être formée – non prototypiquement – à l’aide de la construc-
tion ‘impersonnelle’ : Un bouquet de roses a été offert à Anne / Il a été of-
fert un bouquet de roses à Anne.
e) La structure intransitive à complément prend généralement un complé-
ment prépositionnel comme constituant obligatoire. D’habitude, celui-ci
ne se prête pas à la passivisation.
f) La structure transitive à complément est l’amalgame de la structure tran-
sitive et de la structure à complément. Elle peut parfois être considérée
comme une alternative structurelle de la structure intransitive : Je prends le
train pour Bruxelles / Je pars pour Bruxelles.

123
Linguistique cognitive

Chaque structure phrastique est associée à une signification abstraite qui lui est
propre. Pour décrire un événement particulier, nous aurons recours à la struc-
ture dont la signification correspond le mieux à la représentation que nous
nous en faisons. Par exemple, pour exprimer notre intention d’aller quelque
part, nous choisirons le plus facilement la structure à complément du type
(12a). Néanmoins si nous voulons exprimer qu’il ne s’agit pas seulement d’y
aller, en d’autres mots, si l’idée centrale est de découvrir l’endroit, nous nous
tournerons plutôt vers la structure transitive (12b) :
(12) a. Demain, je vais à Amsterdam.
(structure à complément)
b. Demain, je visite Amsterdam.
(structure transitive)

Certaines langues disposent d’un préfixe pour rendre transitifs des verbes
autrement intransitifs. C’est notamment le cas du néerlandais (klimmen /
beklimmen ‘grimper’, rijden / berijden ‘conduire’, wonen / bewonen ‘habiter’).
Les expressions op een berg klimmen ‘sur une montagne grimper’ et een berg
beklimmen ‘une montagne grimper’ ne signifient pas du tout la même chose :
tout le monde peut “monter sur” une montagne, car klimmen ‘grimper’
n’implique pas que l’on monte très haut. Par contre, tout le monde n’est pas en
mesure d’escalader une montagne (be-klimmen), d’arriver très haut, à défaut
d’en atteindre le sommet.

Les structures phrastiques peuvent dès lors être considérées comme les moules
dans lesquels on verse les grilles événementielles. Le nombre d’événements
particuliers que l’on peut imaginer est bien sûr énorme, pour ne pas dire illi-
mité. Il n’empêche que pour que l’événement soit communicable, nous devons
passer par le filtre imposé par l’une des structures phrastiques disponibles.

Il existe, néanmoins, un lien systématique entre certaines grilles événementiel-


les et certaines structures phrastiques. Le rôle Essif ne peut apparaître que dans
la structure copulative (Il est mon meilleur ami) ou dans une structure transi-
tive particulière (Je le considère comme mon meilleur ami). La grille proces-
suelle et la grille d’action peuvent être exprimées tant par une structure
transitive que par une structure intransitive. Le choix dépend de la question de
savoir si le flux d’énergie est oui ou non dirigé vers une autre entité. La pre-
mière alternative est rendue par la structure transitive : dans Il a retapé la mai-
son ou Le coup a atteint l’adversaire, la maison et l’adversaire subissent
l’effet de l’énergie déployée. Dans l’alternative, la structure intransitive suffit :
dans Le chien aboie ou La voisine se promène, l’énergie générée par le chien
ou par la voisine ne vise aucun objet en particulier. Les grilles d’expérience et
de possession quant à elles, requièrent en règle générale la présence de deux

124
L’assemblage de concepts : la syntaxe

entités : un Expérimentateur ou un Possesseur d’une part, et l’entité éprouvée


ou possédée d’autre part. C’est pourquoi elles s’expriment généralement au
moyen d’une structure transitive (Il a ressenti une vive douleur ou Elle a un bel
appartement). Les grilles de mouvement et de transfert incluent la Source, le
Trajet ou le But. Ces grilles se traduisent en général par une structure à
complément ; celle-ci est tantôt intransitive (Il est monté au grenier), tantôt
transitive (Nous avons envoyé un bouquet de fleurs au malade). Pour indiquer
qu’un mouvement a pour résultat que l’objet déplacé entre en possession d’un
récipiendaire (généralement humain), on emploiera la structure ditransitive (Il
a rendu les jouets aux enfants ; Il a légué ses biens au musée).

Il va sans dire que ces quelques correspondances entre grille événementielle et


structure phrastique ne représentent que les cas ordinaires. Il existe des centai-
nes de cas spéciaux, mais nous ne nous y arrêtons pas ici.

4.4 L’ancrage de la phrase


Dans les sections précédentes nous avons vu comment les différents types
d’événements tiennent dans un petit nombre de structures phrastiques.
Néanmoins c’est là encore une image incomplète de la réalité de la phrase.
Quand nous décrivons des événements, nous nous intéressons aussi – en fonc-
tion de la culture dans laquelle nous vivons – à la position que les participants
occupent par rapport au locuteur, et surtout à quel moment l’événement doit
être situé. Pour indiquer qu’un événement se rapporte au vécu du locuteur,
nous utilisons le terme technique d’ancrage. Pour que la communication passe
il faut que les participants de l’événement, ainsi que l’événement lui-même,
soient ancrés par rapport à l’univers du locuteur. Généralement, la personne
qui parle est prise comme point de référence dans l’espace ; le moment où elle
parle sert de point de référence dans le temps (voir chapitre 1.2.1 : les expres-
sions déictiques).

Par exemple, des mots tels ceci ou ici indiquent des choses qui se trouvent
matériellement à proximité du locuteur. Par contre, des mots comme cela ou là
se rapportent d’habitude à des choses plus éloignées. Parmi les moyens dispo-
nibles pour évoquer des choses en les rendant accessibles à l’auditeur, figurent
avant tout les noms propres, les pronoms personnels (je, tu, nous), ou l’article
défini dans un constituant nominal. En mettant en œuvre ces moyens, on peut
dire que l’énoncé Maman t’appelle au téléphone évoque trois référents. L’opé-
ration qui consiste à renvoyer aux entités faisant partie de notre monde est
appelée la référence. Nous y reviendrons en détail au chapitre 8.

125
Linguistique cognitive

“Ancrer” les référents et les événements ne suffit pas ; il nous faut plus de spé-
cifications concernant les événements qui nous sont communiqués. Ils forment
le noyau autour duquel se superposent plusieurs couches d’ancrage. Par cette
superposition de strates, la structure de la phrase ressemble à celle de
l’oignon. Tout comme lui, elle se laisse effeuiller couche par couche.

En premier lieu, nous voulons distinguer s’il s’agit d’une assertion, d’une
question ou d’un ordre. Ensuite, nous désirons aussi savoir si ce qui est déclaré
doit être pris comme le reflet du monde réel ou pas. Nous ne nous contentons
pas de connaître le moment où l’événement a lieu, ni de savoir s’il doit être vu
dans son déroulement ou dans son résultat. En effet, nous avons aussi tendance
à relier l’événement en question à d’autres événements. La plupart de ces fac-
teurs peuvent être exprimés au moyen de morphèmes grammaticaux, éga-
lement appelés éléments d’ancrage.

Nous allons maintenant examiner de plus près les éléments d’ancrage qui rap-
portent l’événement à l’expérience que le locuteur a de la réalité. On peut se
représenter ces éléments comme des strates superposées qui enveloppent
l’événement. Pour arriver à une vision d’ensemble, nous partons de la strate
extérieure, pour arriver graduellement au centre, c’est-à-dire, à l’événement
proprement dit (voir l’image de l’oignon reprise dans la figure 2 en fin de sec-
tion). D’une langue à l’autre, la terminologie diffère quelque peu :

français anglais allemand néerlandais


mode mood Satzmodus wijze
modalité modality Modalität modaliteit
temps tense Tempus tijd
aspect aspect Aktionsart aspect

4.4.1 La strate extérieure de la fonction communicative :


le mode

À toute phrase correspond une fonction communicative. En énonçant une


phrase nous posons donc un acte, appelé acte de langage. En fonction de notre
intention communicative, nous pouvons soit vouloir affirmer quelque chose,
c’est-à-dire donner une “information” − ou la demander si nous n’en disposons
pas −, soit demander ou ordonner que quelqu’un fasse quelque chose, soit
enfin poser un acte rituel comme saluer ou célébrer un mariage.

126
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Ces fonctions communicatives de base correspondent aux trois modes, du


moins partiellement. Les modes déclaratif, interrogatif et impératif sont illus-
trés dans (13).
(13) a. Jean ne travaille pas cet après-midi.
b. Ne travaille-t-il jamais l’après-midi ?
c. Arrête un peu de travailler (veux-tu / s’il te plaît) !

À partir du même schéma événementiel (quelqu’un travaille), trois intentions


communicatives différentes sont réalisées ici : (13a) est une déclaration ou
assertion, (13b) une demande d’information, (13c) une demande ou un ordre.
Ces différences de fonction communicative se traduisent essentiellement par
des différences dans l’ordre des mots. Ces différences s’observent notamment
au niveau le plus élevé de la structure hiérarchique de la phrase (voir tableau
4), c’est-à-dire à celui du sujet et du verbe.

L’ordre normal et en l’occurrence le plus fréquent est celui de la phrase décla-


rative, à savoir S-V-O comme dans (13a). L’assertion, au mode déclaratif, sert
prototypiquement à exprimer un état de fait dont le locuteur assume la valeur
de vérité. Dans une phrase interrogative, telle (13b), l’inversion du sujet mon-
tre qu’il y a un renversement conceptuel. La phrase interrogative sert non pas à
déclarer mais à demander à l’interlocuteur s’il est disposé à déclarer quelque
chose ou à communiquer une information. Aucune valeur de vérité ne peut
donc être assumée à partir d’une phrase interrogative.

La phrase impérative ne requiert pas de sujet parce qu’elle ne peut ni avoir


trait à une troisième personne, ni s’adresser à elle. Elle s’adresse nécessairement
et exclusivement à l’interlocuteur. Il est possible d’exprimer ce sujet-ci ; il peut
faire surface en fin d’énoncé (veux-tu / s’il te plaît). Néanmoins, au lieu de
(13c), l’on peut tout aussi bien dire Toi tu arrêtes un peu de travailler mainte-
nant ou Veux-tu bien arrêter un peu de travailler maintenant. L’on peut en
l’occurrence se servir des structures soi-disant déclarative et interrogative.
Cependant, la fonction communicative est bel et bien celle d’un ordre ou d’une
requête. Ceci est mis en lumière par l’intonation d’une part et par la présence
des modifications adverbiales un peu et maintenant d’autre part.

Au chapitre 7, nous reviendrons sur les trois types d’actes de langage, notam-
ment pour montrer que la correspondance entre le mode de la phrase (déclara-
tif, interrogatif, impératif) et leur fonction communicative est loin d’être
absolue. Il nous arrive en effet de nous écarter de ces fonctions prototypiques,
notamment pour des raisons de politesse.

127
Linguistique cognitive

4.4.2 L’attitude du locuteur par rapport à l’événement :


la modalité

La strate suivante représente l’attitude du locuteur par rapport à l’événement.


Deux attitudes sont possibles : soit le locuteur assume la véracité de ce qui est
dit (comme déjà indiqué plus haut), soit il considère l’événement comme un
événement potentiel ou possible.

Généralement, l’on parle de choses qui ont réellement (eu) lieu. Comme cette
situation va de soi, elle ne reçoit pas de marque spéciale. Rappelons que nous
qualifions ce genre de situation de non marquée, attendue par défaut. Or, il
nous arrive aussi de parler de situations qui n’ont pas encore eu lieu, qui, bien
que nous n’ayons aucune certitude, sont susceptibles d’avoir lieu à un autre
moment ou à un autre endroit. Ces dernières situations ont en commun le fait
d’être porteuses d’événements potentiels. C’est cette option marquée que nous
envisageons comme étant une modalité. La modalité n’est donc rien d’autre que
l’attitude particulière du locuteur par rapport à l’événement. Cependant, dans son
sens général, la notion de modalité englobe également l’attitude adoptée par
défaut, c’est-à-dire celle qui consiste à assumer la réalité de l’événement.

Pour exprimer la potentialité d’un événement, le français dispose – tout


comme bon nombre de langues − d’une série d’auxilaires modaux, p.ex., pou-
voir, devoir, vouloir, avoir à. Chacun marque une nuance un peu différente
dans l’attitude du locuteur vis-à-vis du degré de potentialité. Pouvoir et devoir
se situent aux deux extrêmes, le premier indiquant un degré de potentialité
relativement léger, le deuxième un degré de potentialité relativement élevé.
(14) a. Jacques, tu peux sortir maintenant. (autorisation)
b. Jacques, tu dois sortir maintenant. (obligation)
c. Jacques peut être chez le marchand de journaux. (possibilité)
d. Jacques doit être chez le marchand de journaux. (inférence)

Comme le suggèrent ces exemples, il existe deux sortes de modalités. D’une


part, le locuteur peut dire ce qu’il veut qui se passe en donnant l’autorisation
ou en imposant une obligation (14a,b). Selon qu’il utilise devoir ou pouvoir, la
volonté exprimée semblera plus ou moins forte. D’autre part, il peut exprimer
ce qui, selon lui, est probablement le cas (14c,d). Ici aussi, il y a une
gradation : pouvoir évoque un degré de certitude inférieur, devoir un degré de
certitude supérieur. La première attitude (14a,b) − qui se rapporte au monde
des notions éthiques (droits, devoirs, admissibilité, e.a.) − relève de la moda-
lité déontique (cf. la déontologie). La deuxième attitude (14c,d), qui a trait au
savoir, relève de la modalité épistémique (cf. l’épistémologie). Cette modalité
exprime la position du locuteur vis-à-vis de ce qui est logiquement possible
(14c) ou nécessaire (14d).

128
L’assemblage de concepts : la syntaxe

Le fait que nous utilisions les mêmes auxilaires pouvoir et devoir pour exprimer
des modalités pourtant très différentes, à savoir respectivement ‘autorisation’ /
‘possibilité’ et ‘obligation’ / ‘inférence’ ou ‘nécessité (logique)’, peut s’expli-
quer de la façon suivante : les significations épistémologiques semblent pou-
voir être dérivées des significations déontiques par extension métaphorique.

4.4.3 Le moment de la parole : les temps du verbe

En raison de la confusion possible entre la notion “temps du verbe” et celle du


temps au sens de “cours du temps”, nous emprunterons au latin le terme tem-
pus, surtout pour parler du temps verbal en général. Pour le reste, nous mainte-
nons la dénomination habituelle : le présent, le passé et le futur.

Le tempus ou temps verbal est la catégorie grammaticale qui exprime les dif-
férentes notions du temps rapportées au moment de la parole. Le moment de
la parole constitue le point de référence temporel le plus évident, celui que
locuteur et interlocuteur n’ont aucun mal à situer.

Les événements peuvent avoir lieu soit dans un espace temporel incluant le
moment de la parole, c’est-à-dire dans le présent, soit dans l’antériorité ou
dans la postériorité du moment de la parole. Aux événements situés dans le
présent ou dans le passé nous attribuons d’ordinaire le statut de réalité ; aux
événements futurs l’on réserve d’habitude le statut de potentialité. Dans ce der-
nier cas, il serait plus correct de parler de réalité potentielle, c’est-à-dire d’une
réalité qui doit encore se réaliser.

La forme même des temps verbaux reflète cette distinction entre réalité et
potentialité. Pour former le présent (parle) et le passé (parlait, parla, a parlé)
nous ajoutons un affixe au radical du verbe (parl-). Par contre, pour former le
futur (parlera) nous partons de la forme de l’infinitif (parler). Il est à noter que
le temps du verbe n’indique pas par lui-même s’il s’agit d’un événement uni-
que ou d’un événement qui a lieu régulièrement.
(15) a. Hélène fait ses devoirs à l’école
(aujourd’hui ou toujours ?)
b. Elle faisait ses devoirs à l’école
(un jour particulier ou toujours ?)
c. Elle fera ses devoirs à l’école
(une fois ou toujours ?)

Ceci illustre une fois de plus le caractère vague des catégories linguistiques : la
complexité de la réalité y reste largement sous-spécifiée.

129
Linguistique cognitive

4.4.4 Situer un événement par rapport à un autre


événement : l’aspect perfectif
Au départ, le moment de la parole sert de point de référence. Tout événement
qui ne coïncide pas avec le moment de la parole, est soit antérieur soit posté-
rieur à celui-ci. Or, le locuteur ne doit pas nécessairement mettre un événement
en rapport avec ce qui se passe au moment de la parole. Il dispose aussi de la
possibilité de le rapporter à un autre moment spécifié. Cette possibilité s’arti-
cule dans la structure stratifiée de la phrase.

L’aspect perfectif situe un événement soit dans l’antériorité du moment de la


parole, soit dans l’antériorité d’un autre événement. Dans le premier cas, il
trouve son expression dans un temps parfait, dans le deuxième cas, dans un
plus-que-parfait. Selon que le moment de référence sera un moment antérieur
ou ultérieur au moment de la parole, l’antériorité sera exprimée différemment.
Nous pouvons donc envisager trois formes d’antériorité.
(16) a. Paul a acheté une nouvelle maison.
b. Paul avait déjà acheté sa maison quand il a pris sa retraite.
c. Au moment où il se mariera, il aura certainement trouvé une nouvelle
maison.

Par le passé composé (16a), le locuteur indique que l’événement a eu lieu


avant le moment de la parole. La question qui surgit ici est celle de savoir
quelle est la différence entre ce passé composé (a acheté) et l’imparfait (ache-
tait). La réponse est relativement simple : le passé composé indique que
l’achat est vu à partir du moment de la parole et y est relié. L’imparfait, quant à
lui, le situe également dans l’antériorité du moment de la parole, mais sans l’y
relier, de façon “neutre”. L’achat est en quelque sorte considéré comme un
événement passé vu dans son déroulement. Le plus-que-parfait (avait acheté),
de son côté, situe un événement passé dans l’antériorité d’un autre événement
passé : dans (16b), l’achat de la maison vient avant la retraite. Pareille
connexion peut aussi se faire entre deux événements situés dans l’ultériorité
du moment de la parole : dans (16c), l’événement de la réalité future qu’est le
mariage sert de point de repère pour le fait antérieur au mariage de trouver une
maison.

4.4.5 Les phases internes à l’événement : l’aspect progressif


L’aspect progressif exprime une des deux façons d’appréhender les phases
internes d’un événement. Cette forme marquée (17a) alterne avec la forme non
marquée (17b). Là où l’aspect progressif nous fait envisager l’événement dans
son déroulement interne, l’aspect non progressif le saisit dans sa totalité.

130
L’assemblage de concepts : la syntaxe

(17) a. Maman est en train de téléphoner pour le moment.


b. Maman répond au téléphone maintenant.
c. Maman répond au téléphone.

En prenant comme point de mire une phase interne à l’événement, l’on fait
abstraction du début et de la fin de l’action ou du processus. En énonçant (17a)
on sait que la conversation ne durera pas indéfiniment, mais on choisit de cen-
trer l’attention exclusivement sur la progression de l’événement. Par contre, la
forme non marquée du présent fait entrer l’événement entier dans le champ de
vision. Cette perspective externe est propre aux indications scéniques, qui
s’inscrivent par définition dans un contexte holistique. Cependant l’aspect non
progressif n’est pas exempt d’ambiguïté : au lieu de porter sur le moment de la
parole, comme dans (17b), il peut revêtir un sens plus géneral : (17c) signale
que c’est maman qui répond d’habitude au téléphone. Le présent progressif, en
revanche, ne peut porter que sur le moment de la parole. Quand l’axe de réfé-
rence se déplace vers le passé ou vers le futur, l’aspect progressif s’inscrit dans
la simultanéité du cadre temporel contextuel (18) :
(18) a. Quand nous sommes sortis, il était en train de pleuvoir.
b. Au moment où on l’avertira, il sera en train de préparer son examen.

4.4.6 Synthèse : l’ancrage des événements

Les différentes strates des morphèmes d’ancrage rapportent l’événement au


vécu du locuteur. Ces strates sont ordonnées selon le principe de distance ou de
proximité : ce qui se trouve à proximité du noyau de la phrase, c’est-à-dire du
schéma événementiel, reflète aussi le plus directement ce noyau. Inversement,
ce qui ne gravite pas immédiatement autour de ce centre n’y est relié qu’indi-
rectement et de façon plus faible. De ce principe découle un certain agence-
ment des morphèmes d’ancrage.

La figure 2 réunit le mode, la modalité, le temps et l’aspect perfectif et pro-


gressif. La strate extérieure de la phrase, celle du mode, représente le niveau de
l’acte de langage, qui signale la fonction communicative de la phrase. Cette
fonction se réalise dans la structure de la phrase par le mode déclaratif, interro-
gatif ou impératif. La strate suivante reflète l’attitude du locuteur par rapport à
l’événement décrit : soit il s’implique et se porte garant de ce qu’il affirme –
situation donnée par défaut, non marquée en français –, soit il n’y a pas
d’implication de sa part. L’événement est dès lors envisagé dans sa virtualité,
ce que le locuteur exprime au moyen d’une forme de modalité. La strate sui-
vante se rapporte au moment de l’énonciation : ce moment détermine le temps
verbal utilisé. La strate d’après a trait au moment où se situe l’événement par

131
Linguistique cognitive

rapport à l’instant de la parole ou d’un autre événement : cette relation est ren-
due par l’aspect perfectif. La strate la plus centrale, enfin, concerne la progres-
sion interne de l’événement : dans la situation non marquée, celui-ci est vu
dans sa globalité. Par contre, dans la situation marquée, il est saisi dans sa
momentanéité ; l’aspect progressif en donne une image instantanée.

Toutes ces strates, qui représentent des éléments constitutifs de la Phrase, sont
reprises dans la figure 2. L’on parle métaphoriquement de la “phrase-oignon” :
les strates forment des couches successives que l’on effeuille comme on éplu-
che un oignon.

Figure 4.2 La “phrase-oignon”

ACTE DE LANGAGE

ATTITUDE DU LOCUTEUR

MOMENT DE LA PAROLE

MOMENT DE L’ÉVÉNEMENT

ÉVÉNEMENT
progressif

perfectif

temps

modalité

mode

132
L’assemblage de concepts : la syntaxe

4.5 Résumé
La syntaxe étudie l’unité de la langue qu’est la phrase. C’est ici que se combi-
nent la représentation d’un événement et les intentions communicatives, afin
d’ancrer l’ensemble dans la réalité de l’ici-et-maintenant. Cet ensemble se
voit comprimé et agencé dans un ordre que l’on appelle structure linéaire.

Dans cette configuration, la multitude d’événements possibles se trouvent


réduits à un petit nombre de types d’événements. Dans ces grilles événemen-
tielles, les participants se voient attribuer un rôle sémantique particulier.
Celui-ci se définit par le flux d’énergie qui va d’un participant à l’autre. Il
passe d’un Agent − ou participant agissant volontairement − à un Patient. Ce
participant recueille l’énergie transmise. Ce courant énergétique caractérise
notamment les grilles d’action, de mouvement et de transfert. Le flux d’éner-
gie peut aussi ne pas dépendre d’un instigateur autonome particulier : c’est le
cas de la grille processuelle. En l’absence de courant énergétique, on a affaire
à un état de choses, qui peut être représenté dans une grille essive, une grille
d’expérience, ou une grille de possession. La grille essive associe un rôle
Essif au patient ; la grille d’expérience y associe le rôle d’Expérimentateur
(humain), et la grille de possession celui de Possesseur. La grille de transfert
est la combinaison d’un Agent, d’un Récipiendaire et d’un Patient. La grille
de mouvement relie un schéma d’action ou un schéma processuel à une
Source, un Trajet et/ou un But. Dans la conceptualisation, le But l’emporte
souvent sur la Source.

La structure syntaxique de la phrase permet de cerner ces schémas conceptuels


dans une configuration hiérarchique et linéaire. Au centre de ce cadre lin-
guistique qui englobe les grilles événementielles et leurs participants, on
trouve le prédicat. Le verbe et le complément d’objet (direct) ou autre complé-
ment forment le constituant verbal. Celui-ci se combine au niveau hiérarchi-
que inférieur avec l’auxiliaire (Aux) pour former le constituant prédicatif.
À un second niveau, celui-ci se joint souvent au sujet pour former la phrase.
À partir de cette structure hiérarchique, de nombreuses langues − dont le fran-
çais − disposent d’une série de patrons phrastiques combinant de diverses
façons un sujet à un objet direct, un objet indirect ou à un autre complément
par le biais du verbe. Ces cinq constituants conduisent, avec le type de verbe,
aux principaux patrons phrastiques : le modèle copulatif comportant le verbe
être, un sujet et un complément ; le modèle intransitif, n’ayant rien qu’un
sujet ; le modèle transitif, associant un sujet à un objet ; le modèle ditransitif,
comprenant un sujet et deux objets (l’un direct, l’autre indirect) ; le modèle
intransitif à complément, où un complément (prépositionnel) s’ajoute au
sujet ; le modèle transitif à complément, consistant d’un sujet, d’un objet
direct et d’un complément. Ces différents patrons syntaxiques offrent autant de
créneaux aux participants des grilles événementielles du niveau conceptuel.

133
Linguistique cognitive

Il n’y a pas d’événement qui ne soit pas ancré. L’ancrage est lui aussi centré
autour du verbe ou – s’il y en a un – autour de l’auxiliaire. La combinaison
sujet-verbe contribue à la mise en place des trois modes : le mode déclaratif,
interrogatif ou impératif. Ils reflètent les principales fonctions communicati-
ves, à savoir la déclaration ou l’assertion, l’interrogation, la demande ou
l’ordre. Dans le cas par défaut non marqué, le locuteur assume la vérité de
l’événement qu’il exprime. Dans le cas marqué, où il vise une réalité poten-
tielle, il a recours à une modalité. Des auxiliaires modaux comme pouvoir et
devoir lui permettent d’exprimer une modalité déontique (ce qui est souhaité)
ou épistémique (ce qui est probable). L’ultime point de référence correspond à
la position que le locuteur occupe dans l’espace et dans le temps au moment
de la parole ou de l’énonciation. Par le choix du temps verbal, il représente
l’événement comme étant simultané, antérieur ou postérieur au moment de la
parole. Pour situer un événement par rapport à un autre événement, il utilise
l’aspect perfectif. Pour mettre en évidence la progression interne de l’événe-
ment, il peut se servir de l’aspect progressif. Tous ces éléments d’ancrage sont
disposés autour de la grille événementielle telles les feuilles autour d’un bulbe
selon les principes de distance ou de proximité conceptuelles ; d’où l’image de
la “phrase-oignon” (figure 2).

4.6 Lectures conseillées


Givón (1993) et Haiman éd. (1985) offrent une introduction générale à la syn-
taxe d’un point de vue cognitif-fonctionnel. Langacker (1987, 1991, 1993) a
élaboré les fondements théoriques de l’approche développée dans ce chapitre.
Dans Newman (1996) on trouvera l’analyse détaillée de grilles événementiel-
les et de prédicats particuliers. La priorité du But sur la Source est décrite dans
Ikegami (1987). Pour une approche sémantique globale à la grammaire on se
tournera vers Wierzbicka (1988). Pour le Datif, nous renvoyons à Janda
(1993), ainsi qu’à Van Belle & Van Langendonck éd. (1996) et Van Langen-
donck & Van Belle éd. (1998).

Il n’existe pas encore d’analyse cognitive de la syntaxe française dans son


ensemble. Pour le Datif, on consultera Melis (1996), pour la complémentation
sous forme d’infinitif et de phrase Achard (1998, 2000).

4.7 Applications
1. Analysez les événements décrits ci-dessous comme suit : (i) Y a-t-il un
flux d’énergie ? Si oui, d’où part-il et où va-t-il ? (ii) Quels sont les rôles

134
L’assemblage de concepts : la syntaxe

sémantiques associés aux participants ? (iii) Quelle grille événementielle


est mise en œuvre ?
(a) Papa répare le téléphone.
(b) L’appareil est tombé.
(c) Mon frère est médecin.
(d) Il part pour l’Afrique.
(e) Il m’a donné tous ses livres.
(f) Il n’emporte aucun livre en Afrique.
(g) Il pense qu’il n’en aura pas besoin.

2. Quel type d’Essif trouvez-vous dans les phrases suivantes ?


(a) Sylvie est plus âgée que son frère.
(b) Sylvie est ma nièce.
(c) Une mule n’est ni un cheval ni un âne.
(d) Cette poupée est ma préférée.
(e) Mon ami n’est pas chez lui.
(f) Il y a encore beaucoup de problèmes.

3. À quels schémas conceptuels correspondent les exemples suivants ?


S’agit-il de sous-catégories de la grille d’“action” ou plutôt de la grille
“processuelle” ?
(a) Il regardait son frère.
(b) Son frère était en train de dessiner.
(c) Il dessinait un train sur le sol.
(d) Puis il a effacé le train.
(e) Il a versé de l’eau sur le sol.
(f) Ensuite il l’a essuyé.

4. Caractérisez les sous-types de la grille de “possession” qui apparaissent


dans les exemples suivants.
(a) As-tu encore un bon vin rouge ?
(b) Je n’en ai pas la moindre idée.
(c) Cette bouteille a une belle étiquette.
(d) As-tu envie d’un verre de vin ?
(e) Non, j’ai un terrible mal de tête.
(f) Si tu veux, j’ai ici une aspirine.
(g) Non, merci, j’ai un fils qui est contre les médicaments.

5. Analysez les phrases suivantes comme dans l’exercice 1 ci-dessus. Com-


mentez ensuite les différences (parfois subtiles) entre chaque paire de phra-
ses.
(a) Nous avons chanté le chœur.

135
Linguistique cognitive

(b) Nous avons chanté dans les chœurs.


(c) Il lira la Bible.
(d) Il lira dans la Bible.
(e) Il a bu le vin.
(f) Il a bu du vin.
(g) Il a vu le monde
(h) Il a vu du monde

6. Ci-dessous sont repris les exemples (8). Lesquels des éléments indiqués
entre parenthèses peuvent apparaître seuls, lesquels pas ? Quel principe
hiérarchique peut-on en dégager (But > Source, Source > But, ou Trajet >
But) ?
(a) La pomme est tombée de l’arbre dans l’herbe.
(Point de départ + Point d’arrivée)
(b) Je suis grimpée de ma chambre jusqu’au toit par la gouttière.
(Point de départ+ Point d’arrivée + Trajet suivi)
(c) La police fouilla la maison du matin au soir
(Début + Fin)
(d) Cela n’a pas cessé depuis 22h. pendant toute la nuit jusqu’au matin.
(Début + Durée + Fin)
(e) D’admiratrice elle s’est transformée en ennemie
(État initial + État final)
(f) Le temps est passé de nuageux à clair en moins d’une demi-heure
(État initial + État final + Intervalle)

7. (i) Quelles grilles événementielles et (ii) quels patrons syntaxiques retrou-


vez-vous dans les phrases suivantes (reprises de l’exemple (2)) ?
(a) C’est Jean qui l’a fait.
(b) Le carreau s’est cassé.
(c) Jean a cassé le carreau.
(d) Jean s’est emporté et a essayé de frapper Pierre.
(e) Jean s’est emparé d’une raquette.
(f) La raquette a heurté le carreau.
(g) Pierre a provoqué Jean.

8. Les paires suivantes contiennent des éléments d’ancrage. Indiquez (i) quels
morphèmes verbaux servent d’élément d’ancrage, (ii) quelle est l’expres-
sion non marquée (s’il y en a une), (iii) quelle est l’expression marquée, et
(iv) commentez les différences sémantiques paire par paire.
(a) Pierre, réponds au téléphone ! / Pierre répond souvent au téléphone.
(b) Pierre doit répondre / peut répondre au téléphone.
(c) Pierre répondait / a répondu au téléphone.

136
L’assemblage de concepts : la syntaxe

(d) Pierre a répondu / avait répondu au téléphone.


(e) Pierre est en train de répondre / répond au téléphone.

9. Comparez les auxiliaires modaux du français avec ceux de l’anglais, de


l’allemand et du néerlandais.

(a) elle peut / she may / sie darf / zij mag /


elle pouvait she might sie durfte zij mocht
(b) elle doit pouvoir *she must sie muss zij moet mogen
venir can come kommen dürfen komen
(c) je peux / I can / ich kann / ik kan /
tu peux you can du kannst jij kunt / kan

Dans laquelle des quatre langues la grammaticalisation est-elle le plus


avancée ? Et dans laquelle l’est-elle le moins ?

137
Chapitre 5
PHONÉTIQUE ET PHONOLOGIE

Ce chapitre fournit une description des sons de la parole tant au point de vue de
la physique qu’à celui de leur fonction linguistique. L’étude des aspects physi-
ques et physiologiques de la parole est du ressort de la phonétique. Leur fonc-
tion au sein d’une langue en particulier est du ressort de la phonologie. Aucune
langue naturelle n’exploite à fond l’ensemble des distinctions phonétiques pos-
sibles. Si la distinction essentielle entre consonnes et voyelles se retrouve dans
toutes les langues du monde, les multiples autres distinctions concevables font
l’objet d’une sélection propre à chaque langue. Les distinctions pertinentes à
l’intérieur d’une langue donnent naissance à des catégories de sons qu’on
appelle “phonèmes”. Les distinctions phonétiques qui n’ont pas de fonction
linguistique dans une langue déterminée ne génèrent rien d’autre que des
variantes d’un même phonème.

Les segments les plus élémentaires du langage sont les syllabes. Elles peuvent
contenir un ou plusieurs sons. Les syllabes se regroupent en mots, caractérisés
par une accentuation propre. Les mots se combinent ensuite entre eux pour for-
mer des phrases, marquées par des contours intonatifs. Ces assemblages suc-
cessifs de la syllabe à la phrase s’accompagnent de modifications
substantielles dans la prononciation des sons élémentaires. Ces modifications
sont dues aux processus de coarticulation, d’assimilation et d’élision. Pour la
communication linguistique, ces divers processus d’intégration ont un grand
avantage. Ils permettent en effet de rendre la production de la parole plus
rapide et plus efficiente. Tout en étant universels, ces processus adoptent
cependant des modalités spécifiques en fonction de la langue.

139
Linguistique cognitive

5.1 Phonétique et phonologie : introduction


L’être humain peut produire une infinité de sons articulés. Le même mot pro-
noncé à plusieurs reprises ne le sera jamais exactement de la même manière,
même s’il s’agit du même locuteur. En dépit de cette variabilité intrinsèque, les
différentes occurrences du mot ne perdent pas leur identité.

Ce phénomène est assez semblable à celui que l’on rencontre dans le langage
écrit. Bien que les symboles suivants aient tous une forme différente, nous
n’avons aucun mal à reconnaître la même entité, à savoir la première lettre de
l’alphabet.

A a A a a A a

La capacité de percevoir des lettres différentes comme autant d’exemplaires de


la même catégorie relève d’une compétence cognitive très générale : la catégo-
risation. C’est la connaissance de l’écriture qui permet de faire abstraction des
différences graphiques pour identifier la même lettre. De même, quand on con-
naît une langue, on est capable de classer une très grande variété de sons dans
la même catégorie. Des différences acoustiques peuvent être tout à fait percep-
tibles pour le locuteur d’une langue donnée mais rester imperceptibles pour
celui d’une autre langue. Le locuteur du tchèque entend très bien la différence
entre le “c” dans “cour” et celui dans “car”, bien qu’elle soit presque impercep-
tible pour le francophone. À l’inverse, les sons “s” et “ch” dans “suchi” sont
identiques pour le locuteur du japonais.

Le conduit vocal humain peut produire un grand nombre de types de sons dif-
férents. L’étude des caractéristiques articulatoires, acoustiques et perceptives
des différents types de sons possibles est l’objet de la phonétique. L’organisa-
tion de ce potentiel sonore en catégories spécifiques à la langue, ou phonèmes,
est l’objet de la phonologie. Le français comporte une trentaine de phonèmes.
Certaines langues en contiennent moins, comme le japonais, qui n’en distingue
qu’une vingtaine. D’autres langues en possèdent beaucoup plus. Certaines
variétés du groupe khoisan des Bushmans en Afrique du Sud comptent une
centaine de phonèmes si pas plus, compte tenu de l’usage qu’ils font de toute
une série de clicks. L’anglais, avec ses 45 phonèmes, se situe dans la moyenne.

5.1.1 Orthographe et prononciation

Certaines langues, comme l’espagnol, disposent d’un système d’écriture quasi-


phonémique, chaque phonème étant presque toujours représenté par la même

140
Phonétique et phonologie

lettre. En français par contre, la relation entre orthographe et prononciation est


moins simple. Les raisons de cette différence sont essentiellement historiques.
Lors de sa mise en place, à la fin du XIIIe siècle, l’orthographe du français
était elle aussi largement phonémique. Au fil des siècles, la prononciation a
fortement évolué, et elle progresse encore aujourd’hui. Par contre, l’orthogra-
phe n’a (presque) pas changé. À l’origine toutes les voyelles se prononçaient
dans des mots comme fleur, saule, chou ; maintenant ce n’est plus le cas.

La discordance entre orthographe et prononciation tient encore à une autre


raison : bien que la prononciation d’un morphème change selon le contexte,
comme dans elle dit [εldi] et dit-elle [ditεl!], on tend à garder la même ortho-
graphe. Les irrégularités s’expliquent souvent par l’origine du mot ainsi que
par le moment où il est entré dans la langue. Le fait que des mots tels que
donation, honorable… soient des emprunts tardifs du latin explique pourquoi
ils ne prennent qu’un seul n tandis que donner, honneur… en prennent deux.

5.1.2 Symboles phonétiques

Comme la graphie usuelle ne peut pas être le reflet fidèle de la prononciation,


les phonéticiens se sont mis d’accord pour adopter un Alphabet Phonétique
International (API) apte à représenter les sons des différentes langues. L’API
est constitué d’un ensemble de symboles phonétiques permettant de représen-
ter de manière univoque les sons présents dans l’ensemble des langues du
monde. Il n’y a pas que les linguistes qui s’en servent ; la plupart des diction-
naires modernes l’utilisent pour décrire la prononciation des mots.

5.2 Production des sons de la parole


La production des sons de la parole s’opère en deux étapes : la phonation et
l’articulation. La phonation est réalisée par le passage modulé de l’air à la
hauteur du larynx et plus particulièrement de la glotte, située derrière la
pomme d’Adam. La glotte est une sorte de valve dont l’ouverture est contrôlée
par les cordes vocales. Celles-ci correspondent à deux languettes de chair qui
forment les parois de la glotte et qui s’ouvrent et se referment successivement.
La fermeture des cordes vocales fait vibrer le flux d’air venant des poumons,
ce qui entraîne la production d’un son voisé. Par contre, si la glotte reste en
position ouverte, l’air passe librement et le son est non voisé. Entre le voise-
ment et le non-voisement, la glotte peut adopter diverses positions intermédiai-
res.

141
Linguistique cognitive

L’articulation dépend de la position des organes du pharynx et de la bouche : la


langue, la mâchoire, le vélum (palais mou) et les lèvres. En se déplaçant, ces
organes modifient la structure tubulaire située au-dessus du larynx, et qui com-
prend le pharynx, la bouche et les fosses nasales. Le son provenant du larynx
va “résonner” différemment, selon que la langue est placée en avant ou en
arrière, que la mâchoire est abaissée ou relevée, etc. C’est ainsi que la forme
adoptée par le conduit vocal affecte le timbre des sons produits par la glotte. La
grande variété de sons s’explique notamment par les multiples contrôles que
l’homme peut exercer sur la forme de son conduit vocal.

Figure 5.1 Le conduit vocal : le flux d’air

Fosses nasales

Cavité buccale
Uvula

Pharynx

Larynx
Glotte

Œsophage

Trachée

Poumons

142
Phonétique et phonologie

5.2.1 La phonation

Il suffit de poser fermement la main sur le larynx en disant le mot zoo, pour
percevoir une certaine vibration. C’est le mouvement d’ouverture-fermeture
des cordes vocales, appelé techniquement la voix. Les sons [z] et [o] sont cha-
cun voisés. Par contre, si on fait de même en prononçant de manière soutenue
le son [s], aucune vibration n’est perceptible. Le son [s] est en effet non voisé.

Pour former un son voisé, les cordes vocales commencent par se fermer, ce qui
a pour effet d’obstruer la sortie de l’air. Ensuite la pression de l’air force le pas-
sage en faisant vibrer les cordes vocales. Finalement celles-ci reprennent leur
position de départ et le cycle reprend. Le cycle d’ouverture-fermeture est très
bref. Chez l’être humain, la fréquence varie entre 80 et 150 cps (cycles par
seconde), avec une moyenne de 120 cps. Chez la femme elle varie entre 120 et
300 cps, avec une moyenne de 210 cps. La voix de l’enfant présente une fré-
quence encore plus élevée. Cette fréquence détermine la hauteur de la voix.
Plus la fréquence est élevée, plus la voix est haute ou aiguë. Inversement, plus
elle est basse, plus la voix est grave. Autrement dit, c’est la modulation des
poussées d’air qui provoque le phénomène auditif de la hauteur.

Pour produire un son non voisé, les cordes vocales doivent rester séparées afin
que l’air passe librement à travers la glotte. Comme il n’y a pas de cycle
d’ouverture-fermeture pour les sons non voisés, leur fréquence est invariable.
Dès lors, ils ne peuvent pas générer de sensation ou de variation de hauteur.

Bon nombre de sons se distinguent d’après la présence-absence de voix, c’est-


à-dire d’après le voisement. Les sons voisés s’accompagnent de vibrations du
larynx ; ce n’est pas le cas pour les sons non voisés. Le voisement permet de
séparer différentes catégories de consonnes. Voici une liste des consonnes du
français classées par paires voisée / non voisée.

NON VOISÉ VOISÉ


[p] par [b] bar
[t] tout [d] doux
[k] car ["] gare
[f] fou [v] vous
[s] cinq [z] zinc
[ʃ] champ [$] Jean

143
Linguistique cognitive

Ces consonnes, appelées obstruantes, se caractérisent par un degré plus ou


moins élevé d’obstruction lors du passage de l’air au centre du conduit vocal.
Si les obstruantes peuvent être voisées ou non voisées, une autre catégorie de
consonnes, les sonantes, sont typiquement voisées en français. Les sonantes se
répartissent en trois sous-groupes : les nasales [m], [n], [ŋ], les liquides [l], [R]
et les semi-consonnes [w], ["], [j]. Ces trois dernières peuvent également être
considérées comme des semi-voyelles. Les caractéristiques articulatoires de
toutes ces consonnes et semi-consonnes seront spécifiées par la suite.

[m] mou [l] loup [w] ouate


[n] nous [R] roux ["] nuage
[ŋ] gnan-gnan [j] pied

Les voyelles se distinguent des consonnes par le libre passage de l’air dans le
conduit vocal. Elles sont systématiquement voisées en français ainsi que dans
la plupart des autres langues.

5.2.2 L’articulation

À la phonation s’ajoute l’articulation. Celle-ci a trait aux différentes formes


que nous donnons au conduit vocal lors du passage de l’air. Les sections sui-
vantes abordent différents aspects liés à l’articulation des consonnes et des
voyelles.

5.3 Les consonnes


La différence entre consonnes et voyelles repose essentiellement sur le degré
de rétrécissement du conduit vocal. Contrairement aux consonnes, qui subis-
sent toujours une certaine obstruction, les voyelles se forment en variant la
position de la bouche, mais pratiquement sans obstruction d’air.

Les consonnes se laissent décrire à l’aide de deux paramètres majeurs : le lieu


où se situe l’obstruction, appelé point d’articulation, et le mode d’obstruction
du conduit vocal, appelé mode d’articulation.

144
Phonétique et phonologie

5.3.1 Les points d’articulation

Lors de l’articulation d’une consonne, un articulateur mobile, -généralement la


langue ou la lèvre inférieure,- se déplace vers un articulateur plus stable, tel
que les dents ou le palais. Pour le français on distingue les points d’articulation
suivants :

• Bilabial : [p], [b], [m] ; les lèvres inférieure et supérieure.

• Labio-dental : [f], [v] ; la lèvre inférieure et les incisives.

• Alvéo-apical : [t], [d], [n], [l], [s], [z] ; la pointe de la langue (l’apex) et
l’arcade alvéolaire supérieure.

• Alvéo-palatal : [ʃ] comme dans chat, tache, [$] comme dans Jean, Gilles ;
la partie frontale de la langue, mais sans l’apex, et le bord arrière des al-
véoles dentaires.

• Palatal : [j] comme dans yeux, paille, pied, [ŋ] comme dans agneau, ainsi
que [c]/[k] et [']/[g] devant les voyelles antérieures comme dans qui, Guy ;
la lame de la langue et la région antérieure du palais (palais dur).

• Palato-vélaire : [k], ["] (devant les voyelles postérieures comme dans


coût, goût), et [ŋ] (comme à la fin du mot parking) ; le dos de la langue
proche du voile du palais (le vélum ou palais mou).

• Uvulaire [R]. Le dos de la langue articule et la partie postérieure du palais


mou (la luette ou uvula).

5.3.2 Le mode d’articulation

Le mode d’articulation dépend du type de constriction mis en œuvre dans la


production de la consonne. Voici les principaux modes d’articulation du
français :

• les occlusives orales (plosives) : [p], [t], [k], [b], [d], ["] ; se prononcent
moyennant un blocage complet du flux d’air (une occlusion du conduit vo-
cal) suivi d’un relâchement brusque, provoquant un bruit d’explosion.

• les occlusives nasales : [n], [m] ; fermeture complète du conduit oral,


comme pour les autres occlusives, mais sans fermeture du conduit nasal.
Le vélum (voile du palais) est abaissé, ce qui permet à l’air de s’échapper
par le conduit nasal et empêche la formation d’un bruit d’explosion.

145
Linguistique cognitive

Figure 5.2 Le conduit vocal : les points d’articulation

Palais : palatales
Nez : nasales

Alvéoles Velum
dentaires : (palais mou) :
alvéolaires vélaires
Fosses nasales

Dents : dentales Cavité buccale Uvula :


uvulaires
Apex (pointe Lame de la
de la langue) : langue
apicales Pharynx

Mâchoire Larynx
Trachée

Glotte Œsophage

• les fricatives : [f], [s], [ʃ], [v], [z], [$] ; elles se prononcent avec une très
faible ouverture du conduit vocal. Par cette ouverture s’échappe de l’air à
très forte pression, ce qui provoque un bruit de friction.

• les liquides : [l], [R] ; ces consonnes se caractérisent par une fermeture
partielle du conduit vocal. Pour [l], la fermeture centrale s’accompagne
d’une ouverture latérale par laquelle l’air peut s’échapper librement. Pour
[R], la fermeture centrale est intermittente suite à un mouvement de vibra-
tion de la langue.

• les semi-consonnes (ou semi-voyelles) : [w] (comme dans oui, nouer,


watt), ["] (comme dans huile, lui), [j] ; elles s’apparentent aux voyelles par
l’absence d’obstruction du conduit vocal, et aux consonnes par la rapidité
du mouvement articulatoire. Le [w ] se situe entre [u] et [b], le ["] entre [y]
et [d], le [j] entre [i] et [g].

146
Phonétique et phonologie

Dans d’autres langues on trouve encore des modes d’articulation différents. En


anglais, par exemple, il y a des affriquées : [tʃ] et [d$], comme dans les mots
pitch et jazz. Ce sont des consonnes à double mode d’articulation composées
d’une occlusive et d’une fricative. L’arabe, pour sa part, connaît également des
consonnes pharyngales et laryngales.

5.3.3 La caractérisation des consonnes individuelles

Chaque consonne peut maintenant être décrite à l’aide de trois


caractéristiques : le voisement, le point et le mode d’articulation. Les classes
de consonnes sont généralement dénommées d’après le mode d’articulation.
Le tableau 1 représente les consonnes du français.

Tableau 5.1 Les consonnes du français

point labio- alvéo-


bilabial palatal vélaire uvulaire
mode dental apical

Occlusives
non voisées p t c k
voisées b d ' "
nasales m n ( ŋ

Fricatives
non voisées f s ʃ
voisées v z $

Liquides l R

Semi-voyelles w " j

5.4 Les voyelles


Avant de présenter les voyelles du français (5.4.3), il convient d’évoquer briè-
vement les problèmes que soulève la description des voyelles (5.4.1) et de pré-
senter la distinction entre voyelles cardinales primaires et secondaires (5.4.2).

5.4.1 Problèmes soulevés par la description des voyelles

Par rapport aux consonnes, qui se prononcent avec une obstruction en un cer-
tain point du conduit vocal, les voyelles se caractérisent par le passage à peu

147
Linguistique cognitive

près libre de l’air à travers le conduit. Or, en prenant des formes très diverses,
la cavité buccale se transforme en un espace à résonance propice à la formation
de voyelles. Celles-ci sont cependant plus difficiles à décrire que les catégories
de consonnes, et ce pour trois raisons :

1˚ l’absence de constriction fait qu’il n’y a pas de point de référence privilé-


gié (comme le lieu de constriction pour les consonnes). On ne peut donc
pas décrire la configuration du conduit à l’aide d’un seul paramètre.

2˚ la position des articulateurs peut varier davantage que pour les consonnes,
sans que la perception du son en soit changée pour autant. Dès lors, les
frontières entre les catégories de voyelles sont plus floues et elles tendent à
se chevaucher.

3˚ les voyelles d’une langue varient en fonction de l’accent. Par accent, nous
entendons ici les différences régionales ou sociales au niveau de la pronon-
ciation. Les diverses variétés du français se distinguent essentiellement par
la manière de prononcer les voyelles.

Les configurations adoptées par le conduit vocal pour produire les différentes
catégories de voyelles peuvent être décrites à l’aide de cinq paramètres :

1˚ ouvert-fermé (bas-haut). La mâchoire peut prendre différentes positions


dans le sens vertical. Plus la position est basse, plus le conduit vocal est
ouvert.

2˚ antérieur-postérieur. La partie supérieure de la langue peut être soit pous-


sée vers l’avant (position antérieure), soit poussée vers l’arrière (position
postérieure).

3˚ arrondi-non arrondi. Cette distinction dépend de la position des lèvres,


qui peuvent être ou bien poussées vers l’avant, elles adoptent alors une for-
me arrondie, ou bien rétractées vers l’arrière.

4˚ nasal-oral. Le vélum (palais mou) est abaissé pour les voyelles nasales,
par conséquent le flux d’air peut s’échapper par le nez. Pour les voyelles
orales, le vélum est relevé ; l’air ne peut donc s’échapper que par la bou-
che.

5º long-court. La durée d’une voyelle peut être longue ou courte. En français,


tout comme en espagnol, la durée ne joue qu’un rôle très limité, contraire-
ment à ce qui se passe dans des langues comme l’allemand ou le néer-
landais.

148
Phonétique et phonologie

5.4.2 Voyelles cardinales

Les distinctions articulatoires telles que ouvert-fermé, antérieur-postérieur, etc.


permettent de produire de multiples voyelles différentes. Et de fait, l’examen
des différentes langues du monde en a mis en évidence la multitude et la diver-
sité. Localiser avec précision les voyelles dans l’espace articulatoire n’est pas
toujours chose aisée. C’est pourquoi l’on part généralement des voyelles car-
dinales. Elles constituent des “points de référence” qui subdivisent l’espace de
résonance constitué par les cavités buccales et nasales. Dès lors, elles permet-
tent de localiser n’importe quelle voyelle de n’importe quelle langue.

Les voyelles cardinales situées aux extrémités des dimensions ouvert-fermé et


antérieur-postérieur sont :
[i] : qui est fermé-antérieur,
[u] : qui est fermé-postérieur,
[a] : qui est ouvert-antérieur
[ɒ] : qui est ouvert-postérieur

Le quadrilatère vocalique ainsi formé est généralement représenté avec une


base plus étroite, comme dans le tableau 2. Ceci correspond au fait que
l’ouverture du conduit vocal laisse moins de marge de manœuvre à la langue
pour se placer plus à l’avant ou plus à l’arrière.

Le quadrilatère vocalique est ensuite subdivisé en trois intervalles égaux sur la


dimension ouvert-fermé. L’intervalle entre [a] et [i] est jalonné par les voyelles
[ε] et [e ] ; celui entre [ɒ] et [u ] par [ɔ] et [o]. On appelle ces huit points de
références les voyelles cardinales primaires.

Tableau 5.2 Voyelles cardinales primaires

i u

e o

ε ɔ

a ɒ

Les deux séries de voyelles cardinales, antérieure et postérieure, se distinguent


également par la position des lèvres : les antérieures sont non arrondies (elles
se prononcent sans arrondir les lèvres) et les postérieures sont arrondies. Ceci

149
Linguistique cognitive

correspond à une tendance générale ou même naturelle dans les langues du


monde. Le fait que les voyelles antérieures soient le plus souvent non-arron-
dies et les postérieures arrondies, suggère qu’il est plus naturel de rétracter les
lèvres lorsque la langue est poussée en avant, et vice-versa.

D’autres configurations sont bien sûr possibles, mais elles s’avèrent moins fré-
quentes. D’une part, les voyelles antérieures peuvent être arrondies, comme le
[y] du français (dans le mot «mur», par exemple), qui n’existe pas en espagnol.
D’autre part, l’on trouve aussi des voyelles postérieures non-arrondies, comme
c’est le cas en suédois p.ex., mais pas en français. En considérant ces deux
séries de voyelles tout en maintenant les quatre degrés d’ouverture, l’on
obtient les huit voyelles cardinales secondaires.

Tableau 5.3 Voyelles cardinales secondaires

y ω

ø γ

. ,

/ ɑ

5.4.3 Les voyelles du français

Les voyelles cardinales fournissent le cadre de référence pour décrire les caté-
gories de voyelles dans les différentes langues. Même si les voyelles d’une lan-
gue particulière ne correspondent pas exactement à l’une des seize voyelles
cardinales, on utilisera le symbole de la voyelle cardinale la plus proche pour
les représenter. Ainsi, bien que le [i] français ne soit pas identique au [i] anglais
ni au [i] allemand, la convention considère ces trois catégories de voyelles
comme autant de réalisations différentes de la cardinale [i], et ce en raison de
leurs similitudes articulatoires et acoustiques.

Le français se caractérise par trois séries de voyelles orales, dont deux séries
de voyelles antérieures, - arrondies et non-arrondies, - et une série de voyelles
postérieures (arrondies). À ces voyelles orales s’ajoute un groupe de voyelles
nasales. La nasalité est symbolisée par un tilde (~) placé au-dessus du symbole
spécifiant le point d’articulation. Les voyelles nasales, au nombre de quatre, se
caractérisent toutes par un degré d’ouverture relativement grand. La série orale

150
Phonétique et phonologie

antérieure non-arrondie comporte quatre types de voyelles, chacune avec un


degré d’ouverture différent. La série postérieure présente également quatre
degrés d’ouverture tandis que la série antérieure arrondie n’en compte que
trois. Et entre les deux séries antérieures et la série postérieure se situe une der-
nière voyelle relativement ouverte, à savoir le e-muet [ə].

Tableau 5.4 Localisation des voyelles du français

i y u
e ø o

ε ε̃ / /̃ ə ɔ ɔ̃

a ã ɑ

En résumé, le système vocalique du français comporte seize voyelles.


Néanmoins, ce n’est qu’en considérant les différents parlers régionaux du fran-
çais que l’on arrive à ce total. Le système vocalique du français standard, ou
central (de l’Île de France), est plus restreint. Les locuteurs du français stan-
dard font de moins en moins la différence entre les timbres mi-fermés et mi-
ouverts [e]-[ε], [ø]-[/], [o]-[ɔ]. De même, la distinction entre les deux « a »
([a] et [ɑ]), et celle entre les nasales [ε̃]-[/̃] tendent à disparaître. Le français
standard évolue ainsi vers un système à dix voyelles.

5.5 Phonèmes et allophones : transcription phonémique


Nous avons vu que certains mots peuvent avoir divers sens et que le sens qu’ils
prennent s’éclaire à la lumière du contexte. Il en est de même pour les sons, qui
connaissent des variations, et dont la réalisation dépend des sons qui les entou-
rent. Dans ce qui suit, nous nous intéressons aux “familles de sons” et aux con-
textes où peuvent apparaître différents “membres d’une même famille”.

5.5.1 Définitions

Le son [k] dans cou se prononce en plaçant la langue contre le palais mou (le
vélum) tandis que le son [c] dans qui se prononce en mettant la langue contre
le palais dur. En dépit de cette divergence phonétique, la différence entre [k] et
[c] n’est pas immédiatement perceptible pour le locuteur francophone. Ceci
s’explique par le fait que le français ne contient pas de mots se distinguant

151
Linguistique cognitive

seulement par une différence entre les points d’articulation palatal et vélaire.
Par contre, la distinction palatal-vélaire est pertinente pour le locuteur du tchè-
que, car elle permet de séparer certaines paires de mots de cette langue. En
tchèque, [k] et [c] constituent deux phonèmes différents, le /k/ et le /c/. En
français, [k] et [c] sont les allophones d’un seul et même phonème, à savoir le
/k/.

Tableau 5.5 Le phonème /k/ et ses allophones en français

!! /k/!! phonème

! [k]!! [c]! allophones

Comme le montre cet exemple, le critère utilisé pour savoir si deux sons de
parole correspondent à des phonèmes différents, est l’existence de paires
minimales. Celles-ci correspondent à des paires de mots qui se distinguent
uniquement par cette différence de sons. En français, il n’y a pas de paire mini-
male [k]-[c]. Prononcer [ki] au lieu de [ci] semblera un peu étrange mais ne
changera pas le sens du mot. Faire la même chose en tchèque aura pour effet,
soit de changer le sens du mot, soit de rendre le mot méconnaissable.

Des sons correspondant à des phonèmes différents dans une langue peuvent
donc n’être que des allophones du même phonème dans une autre langue. La
distinction entre [b] et [v] en fournit un autre exemple. L’existence de paires de
mots telles que bain-vin, banc-vent, etc. atteste qu’il s’agit bien de deux pho-
nèmes différents en français (le /b/ et le /v/). En espagnol, par contre, ces deux
sons constituent les deux variantes d’un même phonème. Le [b] intervient en
position initiale, p.ex. dans boca, banco, … mais pas en position
intervocalique : dans cabeza p.ex. il est remplacé par un son intermédiaire
entre [b] et [v].

5.5.2 Variation libre et distribution complémentaire

La position exacte de l’apex (pointe de la langue) dans la prononciation du /t/


français n’a pas de pertinence linguistique. L’apex peut occuper toute une
gamme de positions différentes entre les alvéoles dentaires et les dents sans
que cela n’affecte le sens des mots prononcés. Les diverses variétés d’alvéo-
apicales sont donc des variantes libres.

152
Phonétique et phonologie

La situation est quelque peu différente lorsque les variantes du phonème se


répartissent différemment, étant liées chacune à des contextes différents.
Autrement dit, dans un environnement donné, chaque variante intervient à
l’exclusion de l’autre. Dans ce cas on parle d’allophones qui sont en distribu-
tion complémentaire. Voici quelques exemples de distributions complé-
mentaires en français :

(a) occlusives palatales et vélaires. Le point d’articulation du /k/ est palatal de-
vant une voyelle antérieure (comme /i/) tandis qu’il est vélaire devant une
voyelle postérieure (comme /u/). Cet effet de contexte s’explique par l’atti-
rance qu’exerce l’articulation de la voyelle sur celle de la consonne. La
voyelle antérieure attire le point d’articulation de la consonne vers l’avant
du palais (le palais dur), tandis que la voyelle postérieure entraîne la con-
sonne vers l’arrière du palais (le vélum ou palais mou).

(b) semi-voyelles et voyelles. Les semi-voyelles [w, j, "] sont en distribution


complémentaire avec les voyelles [u, i, y]. Ces dernières sont généralement
remplacées par des semi-voyelles en position prévocalique comme dans
quoi [kwa ], nuage [n"a$ ], pied [pje ], huer [’"e ], etc. Cette règle de va-
riation complémentaire est celle qui prévaut en français standard avec ce-
pendant quelques exceptions comme fluet [flyε] ou gluant [glyɑ̃)]. Les
exceptions sont plus répandues dans d’autres parlers francophones, où par
exemple nuage se prononce [nya$], avec deux voyelles successives.

(c) Les voyelles précédant des consonnes obstruantes voisées (occlusives ou


fricatives) sont plus longues que celles précédant des obstruantes non voi-
sées. Comparez ride [Rid] et rite [Rit], crise [kRiz] et crisse [kRis], bouge
[bu$] et bouche [buʃ].

(d) les voyelles mi-fermées [e, ø, o] et mi-ouvertes [ε, /, ɔ] ne sont pratique-


ment plus en distribution complémentaire en français central. Les paires
minimales telles que irai [iRe] – irais [iRε] tendent à disparaître au profit
du [e]. De manière plus générale, les [e, ø, o] sont devenus la prononcia-
tion standard en fin de syllabe comme dans ses [se], ceux [sø] et sot [so].
Les [ε, /, ɔ] se maintiennent en position pré-finale devant une consonne
comme dans sel [sεl], couleur [kul/R] ou bord [bɔR].

Généralement, les locuteurs ne sont pas conscients des variations allophoni-


ques dans leur langue maternelle. Les locuteurs du français standard ne se ren-
dent pas compte des différences de prononciation entre scie [si] et scier [sje]
par exemple. Ce n’est qu’occasionnellement, en entendant des locuteurs
d’autres parlers francophones, qu’ils prennent conscience des différences allo-
phoniques. Les intuitions des locuteurs quant aux sons de leur langue reflètent

153
Linguistique cognitive

leur connaissance de la structure phonémique de la langue, et non de son subs-


trat phonétique, à moins d’avoir étudié systématiquement la phonétique.

5.5.3 Principes de transcription

Ce que l’on appelle communément “transcription phonétique” dans les dic-


tionnaires à l’usage des étudiants étrangers par exemple, est en fait une trans-
cription phonémique. La véritable transcription phonétique reprend
également les variantes contextuelles de la prononciation du phonème. Or, ces
variations contextuelles ne sont pas immédiatement accessibles au locuteur
non averti. Il faut de l’expérience pour faire une bonne transcription phonéti-
que.

Heureusement, une transcription phonémique suffit la plupart du temps aux


besoins de l’analyse linguistique. Elle consiste à représenter chaque son par le
symbole de la catégorie phonémique dont il fait partie. Ceci est assez simple à
faire étant donné que l’inventaire des phonèmes d’une langue est relativement
limité (de 30 à 50 dans la plupart des cas). La transcription phonémique peut
être assortie d’un ensemble de règles spécifiant les ajustements contextuels.
On peut dès lors se permettre d’utiliser le même symbole pour transcrire deux
allophones différents (ex. qui et cou sont transcrits /ki/ et /ku/) ; la variation
allophonique sera spécifiée par une règle (ex. /k/ se prononce [c] devant [i]).

Le code phonémique est en somme une sorte d’alphabet idéal : il n’utilise


qu’un seul symbole pour chaque son, tout en ne représentant que les différen-
ces pertinentes du point de vue linguistique. La distinction entre point d’articu-
lation palatal et vélaire p.ex. n’apparaît pas dans la transcription phonémique
du français, car elle n’est pas indispensable pour différencier les mots. Par con-
tre, en tchèque, où /ci/ et /ki/ sont deux mots possibles, la transcription phoné-
mique doit comporter deux symboles différents pour les occlusives palatales et
vélaires.

5.6 Au-delà du phonème


La description du système sonore d’une langue ne s’arrête pas aux phonèmes
et aux allophones. Il faut également spécifier les règles de combinaison entre
ces unités élémentaires dans le cadre d’unités plus larges. Une de ces unités est
la syllabe, qui joue un rôle fondamental dans la langue.

154
Phonétique et phonologie

5.6.1 La syllabe

Il n’y a pas de définition univoque de la syllabe (phonologique). La manière la


plus simple de la concevoir est de dire qu’il s’agit d’un pic de sonorité (ou
accroissement d’intensité sonore) accompagné d’un ou plusieurs segments de
sonorité plus faible. Le pic de sonorité correspond généralement à une voyelle
à laquelle peuvent être associées une ou plusieurs consonnes. L’alternance de
voyelles et de consonnes est constitutive du flux de la parole.

Toutes les langues n’admettent pas les mêmes types de syllabes. Le maori p.ex.
ne tolère que des syllabes du type V (voyelle) ou CV (consonne + voyelle). On
n’y trouve donc pas de suites de consonnes. De plus, chaque syllabe (et donc
chaque mot et chaque phrase) se termine nécessairement par une voyelle.

D’autres langues, dont le français, présentent des structures syllabiques plus


complexes. Si la syllabe se termine souvent par une voyelle en français (CV
comme dans je, mais …), elle peut aussi se terminer par une consonne (VC
comme dans il, elle …). Qui plus est, divers groupes consonantiques sont envi-
sageables comme dans prix (/pRi/, CCV), acte (/akt/, VCC), presque (/pRεsk/,
CCVCC) ou strict (/stRikt/, CCCVCC).

Certaines langues admettent en position initiale de syllabe des séquences con-


sonantiques inconnues en français. Le russe, par exemple, tolère une suite de
deux occlusives sonores (gd’e ‘où’), de deux occlusives sourdes (ptit’a
‘oiseau’), de deux nasales (mn’e ‘à moi’). Notons entre parenthèses que dans la
translitération du russe l’apostrophe représente une prononciation palatalisée,
c’est-à-dire l’articulation très fermée d’une consonne, avec la langue à l’avant
de la bouche.

La distribution d’un phonème porte sur l’ensemble des positions syllabiques


où il peut apparaître. En français, par exemple, la nasale vélaire /ŋ/ se trouve
obligatoirement en position finale de syllabe.

5.6.2 Accent, ton et intonation

L’accent (en anglais : “stress”) est une propriété de la syllabe. Une syllabe
accentuée est prononcée avec davantage d’énergie, ce qui la met en relief. Elle
est plus longue et plus sonore qu’une syllabe non accentuée et sa prononciation
est plus claire. En français l’accent tombe généralement sur la dernière syllabe
du mot. Dans la transcription phonétique, l’accent est indiqué par une apostro-
phe [’] devant la syllabe accentuée : [na’viR], [navi’ge] [naviga’sjɔ̃].

155
Linguistique cognitive

Les règles d’accentuation dépendent de la langue. En espagnol, l’accent se


place généralement sur l’avant-dernière (pénultième) syllabe. L’espagnol et le
français font partie des langues à accentuation fixe : l’accent y garde assez sys-
tématiquement la même position dans le mot. D’autres langues présentent des
règles d’accentuation plus complexes. En anglais, la position de l’accent dans
le mot n’est pas fixe et certains mots se distinguent d’après la position de
l’accent (par exemple, [1s,bd$εkt] ‘sujet’, mais [s,b1d$εkt] ‘assujettir’).

De plus, les règles d’accentuation ne reflètent que des tendances générales.


Elles peuvent être transgressées à des fins expressives, c’est-à-dire pour mettre
en relief telle ou telle partie du message. Comparez les exemples suivants :
(1) a. Je suis certain qu’il ne ferait jamais ça
b. Je suis CERtain qu’il ne ferait jamais ça
c. Je suis certain qu’il ne ferait jaMAIS ça

L’accent phrastique non marqué se situe normalement en fin de phrase (1a).


L’accent marqué établit un contraste avec une autre situation envisageable : la
certitude qui se dégage de (1b) exclut p.ex. le doute, (1c) quant à lui donne à
jamais une valeur plus radicale, par opposition à p.ex. exceptionnellement ou
sous certaines conditions.

Le ton est également une propriété de la syllabe. Il est montant quand la hau-
teur de la voix augmente à la fin de la syllabe (du grave vers l’aigu), ou des-
cendant lorsque la hauteur de la voix diminue (de l’aigu vers le grave). En
français, les différences de ton entre syllabes n’affectent pas le sens des mots.
Il existe cependant des langues, tel le chinois, où le ton joue un rôle compara-
ble à celui des phonèmes.

L’intonation est la “mélodie” qui se greffe sur l’énoncé. Elle dépend de l’évo-
lution de la hauteur de la voix sur l’ensemble de la phrase. L’intonation a sur-
tout pour fonction de faire part de l’intention communicative du locuteur ainsi
que de sa position par rapport au contenu (cf. chapitre 4.4.1 et 4.4.2). En effet,
l’intonation permet d’opérer la distinction entre phrases affirmatives, interro-
gatives, exclamatives… En français des différences d’intonation s’accompa-
gnent souvent de différences au niveau de l’ordre des mots : elle partiRA,
partira-t-elle, partira-T-ELLE.

5.7 Les sons en contexte


Il y a une grande différence entre les sons pris isolément et leur réalisation en
contexte, où ils subissent l’influence de leur entourage. Parmi les variations les

156
Phonétique et phonologie

plus courantes se produisant sous l’effet du contexte, il convient de mentionner


la coarticulation, la liaison, l’élision et l’assimilation.

5.7.1 La coarticulation

Les variations allophoniques examinées précédemment montrent qu’un même


phonème (p.ex. /k/) peut prendre des formes différentes en fonction du con-
texte syllabique (/k/ est vélaire dans [ku] mais palatal dans [ci]). Les allopho-
nes sont la manifestation la plus visible de l’influence réciproque entre
l’articulation de la voyelle et celle de la consonne.

Les effets de coarticulation sont omniprésents dans la production de la parole.


Même la prononciation de syllabes assez semblables en est influencée. Dans
coule, le /k/ s’articule plus vers l’arrière du palais que dans colle. Les voyelles
/u/ et /o/ étant relativement proches, l’effet du contexte vocalique sur l’articu-
lation de la consonne est plus faible que celui qui résulte de la différence entre
/u/ et /i/ ; les processus sous-jacents sont cependant identiques.

La coarticulation affecte également l’articulation des voyelles, notamment au


niveau de la position des lèvres : le /i/ de tire se prononce les lèvres rétractées,
celui de pire les lèvres arrondies.

5.7.2 La liaison

Le regroupement des mots en phrase ne procède pas d’une simple juxtaposi-


tion. La coarticulation dépasse les limites entre les mots et, ce faisant, elle peut
faire apparaître des phonèmes “cachés” dans la représentation phonologique
du mot. Un exemple parmi beaucoup d’autres : il y est se prononce sans le /t/
final. Celui-ci peut cependant se manifester dans il est à l’école.

5.7.3 L’élision

Dans l’examen des structures syllabiques, il convient de faire la différence


entre deux types d’élocution. L’élocution “claire” (ou explicite) consiste à pro-
noncer distinctement tous les sons. En général, les locuteurs n’adoptent pas ce
style d’élocution en dehors de circonstances bien particulières : devant un
auditoire, au téléphone lorsque la transmission est mauvaise, ou encore face à
un malentendant.

157
Linguistique cognitive

Or, quand la transmission du signal sonore ne pose pas de problème, ce style


d’élocution manque de naturel. Afin d’éviter de paraître p.ex. guindés, les
locuteurs adoptent un style plus informel, caractérisé par une élocution moins
tendue, plus relâchée. Des mots bisyllabiques tels que petit, lever, revoir, etc.
se prononcent dès lors [pti], [lve], [RvwɑR] … avec une seule syllabe. L’élision
concerne ici un phonème constitutif du mot : il s’agit du [ə], du [ø] ou du [/],
des variantes de ce que l’on appelle communément le “e muet”.

Bien que l’élision soit une caractéristique générale de la prononciation relâ-


chée dans les différentes langues, elle prend un tour particulier en français où
elle consiste à omettre assez systématiquement le “e muet”. L’élision du “e
muet” se produit également à la frontière des mots, comme dans je viens, pro-
noncé [$vjε̃]. Cependant, elle n’intervient pas si l’omission du “e muet” donne
naissance à un groupe consonantique de plus de deux consonnes obstruantes
(occlusives ou fricatives). Ainsi jveux bien [$vøbjε̃ ] est possible mais pas
jvbien [$vbjε̃)].

En créant de nouveaux groupes consonantiques, l’élision contribue à élargir le


nombre de structures syllabiques possibles dans la langue. La prononciation
relâchée fait notamment apparaître des suites d’occlusives normalement inter-
dites en position initiale de syllabe.

5.7.4 L’assimilation

Le processus par lequel un son devient similaire au son adjacent s’appelle


l’assimilation. Celle-ci peut être progressive, si la pression vient du son pré-
cédent, ou régressive, si l’influence vient du son suivant.

En français, une consonne obstruante non voisée devient voisée si elle est sui-
vie d’une obstruante voisée (chef de gare se prononce [ʃεvdø"ɑr]). De même,
une obstruante voisée suivie d’une non voisée devient non voisée (subtropical
se prononce [syptrɔpikal]).

L’assimilation de voisement entre obstruantes adjacentes est un phénomène


universel, présent dans l’ensemble des langues du monde. La direction de
l’assimilation de voisement dépend néanmoins de la langue considérée. Alors
qu’elle est le plus souvent régressive en français (mais cheval p.ex. se pro-
nonce [ʃfal] et fait donc exception), elle est généralement progressive en
anglais : observer se prononce [ɔpsεrve] en français mais [əbz23v] en
anglais).

158
Phonétique et phonologie

L’assimilation de nasalité est le processus par lequel une occlusive orale se


nasalise dans certains contextes. Ainsi, tombe vite se prononce [tɔ̃bəvit] en élo-
cution claire mais devient [tɔ̃mvit] en élocution relâchée. La nasalisation de
l’occlusive se produit lorsque celle-ci est précédée d’une voyelle nasale et sui-
vie d’une obstruante. Cependant elle n’est pas complète si l’obstruante est non
voisée, comme dans chante fort ([ʃɑ̃təfɔR] devient [ʃɑ̃tfɔR] et non [ʃɑ̃mfɔR]).

L’assimilation a pour effet de changer la structure phonémique du mot,


puisqu’elle remplace un phonème par un autre. Le phonème assimilé reste
cependant apparenté au phonème d’origine. L’obstruante peut changer de caté-
gorie de voisement ou de nasalité par assimilation, mais elle conserve le même
point d’articulation. Toujours est-il que l’assimilation a des conséquences
beaucoup plus profondes que la simple coarticulation ou que la variation allo-
phonique. L’on peut par exemple se demander si l’occlusive dans [syb] qui se
prononce voisée dans suburbain [sybyrbε̃] mais non voisée dans [syptrɔpikal]
garde ou non la même représentation phonologique dans ces deux mots. Faut-
il toujours transcrire le préfixe comme /syb/, ou faut-il le transcrire tantôt
comme /syb/ tantôt comme /syp/, en fonction de la prononciation ? Bien que
nous ne puissions pas approfondir cette question ici, il faut savoir qu’il s’agit
du point de départ d’un vaste débat qui met en jeu le statut même du phonème.
On y pose aussi le problème du degré d’autonomie des descriptions phonologi-
ques dans la théorie linguistique.

5.8 Résumé
La phonétique est l’étude des aspects physiques liés à la production des sons
de la parole tels qu’ils peuvent se présenter dans n’importe quelle langue. La
phonologie de son côté étudie le système sonore d’une langue particulière. La
description phonétique se fait, d’une part, en termes de phonation (elle fait la
distinction entre sons voisés et non voisés) et, d’autre part, en termes d’articu-
lation (elle décrit les formes que prend le conduit vocal). Les consonnes se
distinguent entre elles en fonction du degré et du type d’obstruction, ou mode
d’articulation, ainsi qu’en fonction de l’endroit du conduit vocal où se situe la
constriction, c’est-à-dire le point d’articulation. La description des voyelles
est plus difficile en raison de l’absence de constriction nette du conduit vocal.
Les voyelles cardinales servent de points de référence pour localiser les
voyelles sur les axes ouvert-fermé et antérieur-postérieur de la cavité buc-
cale. Les voyelles se distinguent également d’après l’arrondissement des
lèvres et d’après la nasalité. Quand deux sons de parole entrent dans la com-
position de paires minimales, c’est-à-dire deux mots par ailleurs identiques,
ces sons relèvent de deux phonèmes différents : c’est le cas de [t] et [k], qui

159
Linguistique cognitive

opposent temps et quand, et qui correspondent donc aux phonèmes /t/ et /k/. En
revanche, on a affaire à des variantes contextuelles ou allophones d’un seul
phonème quand les sons apparaissent toujours dans des contextes différents et
ne génèrent dès lors pas de paires minimales ; le phonème /k/ du français, par
exemple, se réalise comme [k] dans cou et comme [c] dans qui. Les allophones
ne sont repris que dans la transcription phonétique (p.ex. [ku] et [ci]). La
transcription phonémique quant à elle ne retient que les phonèmes (/ku/ et
/ki/).

Les variations allophoniques sont les manifestations les plus visibles des
influences réciproques entre l’articulation de la voyelle et celle de la consonne.
Ces effets de coarticulation sont révélateurs de l’intégration des sons de
parole au sein d’unités plus larges telles la syllabe, le mot et la phrase. La syl-
labe se compose d’un pic de sonorité – en général une voyelle (V) – auquel
peuvent s’associer une ou plusieurs consonnes (C). Les structures syllabiques
sont en mesure d’atteindre différents degrés de complexité, en fonction de la
langue considérée. Le mot peut comporter plusieurs syllabes dont certaines
sont mises en relief par une marque d’accent. Dans une langue à syllabation
fixe, telle le français, l’accent se place systématiquement sur la dernière syl-
labe du mot.

L’intégration des mots en phrase s’accompagne de liaisons, d’élisions ainsi


que d’une intonation spécifique qui permet notamment de signaler le carac-
tère affirmatif, interrogatif ou exclamatif de l’énoncé. En français, l’élision a
pour conséquence l’omission systématique du “e muet”. Enfin, l’intégration
entre syllabes ou entre mots peut donner naissance à des processus d’assimila-
tion, c’est-à-dire au remplacement d’un phonème par un autre. Dans la mesure
où ceci dépasse le niveau phonologique, la description phonologique s’étend
au niveau de la morphologie.

5.9 Lectures conseillées


Les introductions à la phonétique de Malmberg (1971) et de Ladefoged (1993)
constituent de bons ouvrages de référence. Il en va de même pour les introduc-
tions à la phonologie de Duchet (1981) et de Dell (1985).

160
Phonétique et phonologie

5.10 Applications
1. Les lettres soulignées dans les mots qui suivent représentent des sons qui
se prononcent de manière différente. Essayez de les regrouper en phonè-
mes.
(a) sur – passe – ces – base – ça – cil – court – ses – qui – crique – site
(b) par – pierre- pays – sans – panne

2. Transcrivez phonétiquement les paires de mots suivantes. Ensuite, dites à


chaque fois s’il s’agit ou non d’une paire minimale.
• mon-bon
• lu-lit
• pain-faire
• port-pour
• poison-poisson
• tas-paix
• meurt-mort

3. Donnez 2 exemples de paires minimales de :


• mode d’articulation entre consonnes
• nasalité entre consonnes
• ouverture – fermeture entre voyelles
• point d’articulation entre occlusives
• antériorité – postériorité entre voyelles
• labialité entre voyelles
• voisement entre fricatives

4. Que pensez-vous de l’idée de rapprocher l’orthographe française de la


prononciation ? Pour vous aider à comparer les avantages et désavantages
de la réforme de l’orthographe, considérez les propositions suivantes :
• écrire bijous au lieu de bijoux
• écrire sculteur au lieu de sculpteur
• écrire foque au lieu de phoque
• écrire saizi au lieu de saisi
• écrire sans au lieu de sens
• écrire opital au lieu de hôpital
• écrire dwa au lieu de doigt

5. Sur la nasalité.
Prononcez “mmmmmmmm…” de manière soutenue, puis bloquez vos na-
rines avec les doigts. Que se passe-t-il ? Et pourquoi ?
Indice de réponse : procédez de la même manière avec “vvvvvvvvv…”.

161
Linguistique cognitive

6. Phonèmes et allophones.
Essayez de voir si les voyelles [ø̃] et [ε̃] sont en distribution complémentai-
re dans votre manière de parler le français. Parvenez-vous à prononcer
(d’après les jugements d’autres locuteurs) et à reconnaître des paires mini-
males telles que brin-brun ?
De même, essayez de voir si les voyelles [e, ø, o] et [ε, 4, ɔ] sont en distri-
bution complémentaire dans votre manière de parler le français. Parvenez-
vous à prononcer et à reconnaître des paires minimales basées sur les dis-
tinctions [e]-[ε], [ø]-[4], [o]-[ɔ] ?

7. Voyelles
Prononcez alternativement les syllabes /si/ et /sy/ en prenant soin de les ar-
ticuler clairement. Vous pourrez constater que la différence essentielle en-
tre les deux articulations réside dans la position des lèvres. Comment
s’appelle cette distinction articulatoire ?
Procédez de la même manière avec les syllabes /si/ et /su/ pour retrouver la
distinction articulatoire pertinente.
Spécifiez la distinction articulatoire entre /si/ et /se/ en suivant le même
procédé.

8. Assimilation
L’assimilation peut donner lieu à des ambiguïtés dans certains contextes.
Par exemple, c’est à jeter se confond avec c’est acheté en élocution relâ-
chée. Explicitez les processus sous-jacents en vous appuyant sur une trans-
cription phonétique. Essayez ensuite de trouver d’autres exemples
semblables.

162
Chapitre 6
LANGUE, CULTURE ET CONCEPTUALISATION :
LA SÉMANTIQUE TRANSCULTURELLE

Dans les chapitres précédents il a été signalé à plusieurs reprises que la signifi-
cation, c’est-à-dire la conceptualisation linguistique, peut varier fortement
d’une langue et d’une culture à l’autre. Ceci se vérifie à tous les niveaux : en
lexicologie, en morphologie et en syntaxe. Même en phonologie, l’on s’aper-
çoit que la signification donnée à une différence d’accent ou d’intonation n’est
pas toujours constante.

Nous nous intéressons maintenant de plus près à ce qu’il y a de transculturel


dans ces différences conceptuelles. La question qui nous occupe ici est la
suivante : les différentes conceptualisations linguistiques jouent-elles un rôle
central dans la pensée, ou sont-elles plutôt marginales pour la cognition ? Les
deux conceptions ont donné lieu à des théories opposées. La première théorie
défend l’idée de la relativité linguistique. Elle fait valoir que les catégories
conceptuelles propres à la communauté linguistique où l’on vit influencent
notre façon de voir et de penser. Selon cette théorie de la relativité linguistique,
le rapport que l’on entretient avec le monde serait modulé par la langue et la
culture. Dans sa version extrême, cette théorie débouche sur le déterminisme
linguistique. À ses antipodes, l’on trouve la théorie de l’universalisme qui pos-
tule que, l’esprit humain étant inné, la pensée humaine est foncièrement la
même, et ce quelles que soient la langue et la culture. Dans cette optique, les
langues et cultures du monde puisent dans le fonds commun de l’unité “psy-
chique” de l’humanité. Poussant ce raisonnement jusqu’au bout, on ne verra
pas seulement dans les nombreuses langues du monde le reflet des mêmes

163
Linguistique cognitive

catégories conceptuelles, mais on ira jusqu’à dire que la conceptualisation lin-


guistique ne peut qu’être identique d’une langue à l’autre. Irréconciliables dans
leurs positions extrêmes, les deux points de vue recèlent cependant chacun une
part de vérité. C’est pourquoi la solution que nous prônons dans ce chapitre
consiste à chercher une voie intermédiaire : si la plupart des catégories concep-
tuelles paraissent effectivement inscrites dans une langue et une culture bien
spécifiques, il y a néanmoins un petit nombre de catégories conceptuelles qui
se retrouvent dans toutes les langues et dans toutes les cultures. Ces catégories
universelles constituent une base “neutre” à laquelle l’on peut faire appel pour
paraphraser les innombrables concepts propres à une langue et à une culture
données. C’est ce que nous nous attacherons à montrer, tout d’abord pour des
concepts utilisés dans le domaine de la lexicologie, ensuite pour des catégories
plus abstraites de la grammaire, et finalement pour des normes culturelles plus
générales qui régissent les règles de conduite ayant cours dans les différentes
cultures.

6.1 Relativité linguistique, universalisme et paraphrase

6.1.1 Relativité linguistique et culturelle

À quel point notre langue influence-t-elle notre façon de penser ? À quel point
y a-t-il interaction et influence mutuelle entre langue et culture ? Rares sont les
questions d’ordre linguistique qui ont fasciné tant de penseurs et de scientifi-
ques tout au long de l’histoire.

Déjà en 1690, le philosophe anglais John Locke fit valoir que dans toutes les
langues il y a “bon nombre de mots … auxquels on ne saurait trouver d’équi-
valents dans aucune autre [langue]”. Pour lui, ces mots spécifiques d’une lan-
gue représentent des “idées complexes” issues des “coutumes et façons de
vivre” du peuple (1976 : 226). On trouve des réflexions du même genre dans
toute la tradition romantique allemande, particulièrement sous la plume du
poète Johann Gottfried Herder et du philologue Wilhelm von Humboldt (1767-
1835), qui, en plus du chinois, étudia quelques langues amérindiennes. Dans
son ouvrage De l’hétérogénéité des langues et de leur influence sur le dévelop-
pement mental de l’humanité (1827-1829), il voit les langues comme des pris-
mes ou des grilles recouvrant la réalité extralinguistique, de sorte que chaque
langue reflète sa propre vision du monde (ou Weltansicht). L’idée fut expor-
tée en Amérique au tournant du siècle par Franz Boas, le fondateur de l’anthro-
pologie culturelle et linguistique sur le continent américain. Cette nouvelle
science humaine analyse la relation entre la langue et la culture d’une part, et
l’esprit humain d’autre part.

164
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

En étudiant des langues et cultures indiennes dans le Nouveau Monde, Boas et


ses disciples découvrirent des catégories conceptuelles fort éloignées de celles
auxquelles nous sommes habitués en Europe. Rien que dans le domaine du
lexique, les différences s’avéraient telles qu’Edward Sapir (1949 : 27) nota :
“Des distinctions qui nous paraissent indispensables sont parfois entièrement
ignorées dans des langues qui, d’une part, reflètent une culture totalement dif-
férente, mais qui, d’autre part, insistent sur des distinctions que nous trouvons
tout à fait inintelligibles.” Dans les années trente, des chercheurs russes tels
que Luria et Vygotsky firent des observations analogues chez les Inuits. Ils
découvrirent que les tribus sami (lapones), au nord de la Norvège, disposaient
d’un vocabulaire très étendu pour les choses de leur environnement immédiat,
mais se passaient souvent de catégories générales ou hypéronymiques plus
abstraites :

Parmi les peuples primitifs du Nord, il y en a un qui possède un grand nombre de


mots pour les différentes espèces de rennes. Il y a des mots distincts pour les ren-
nes âgés d’un an, ou de deux, trois, quatre, cinq, six ou sept ans ; il y a vingt mots
pour la glace, onze pour le froid, quarante et un pour différentes formes de neige,
et il y a vingt-six verbes pour le gel et le dégel. C’est pourquoi ce peuple résiste à
toute tentative venant de l’extérieur pour abandonner leur langue en faveur du nor-
végien, jugé trop pauvre à cet égard. (1992 : 63)

Les différences au niveau du lexique ne sont pas probantes à elles seules. Par
ailleurs, l’idée de la relativité linguistique se voit considérablement renforcée
par une importante découverte. Il s’est en effet vérifié que les concepts plus
abstraits des systèmes grammaticaux relèvent eux aussi de catégories spécifi-
ques qui ne sont pas nécessairement conçues sur le modèle des grammaires
indo-européennes. L’ethnocentrisme européen en prit un sérieux coup. Certai-
nes langues du Nouveau Monde ne font par exemple pas la distinction entre
noms comptables et non comptables. Il arrive même que la distinction entre
adjectif et verbe fasse défaut. C’est notamment le cas en nootka, une langue
indienne de la Colombie britannique. Quant au système des temps verbaux, le
chinois et bien des langues indiennes s’en passent. D’autres éléments
d’ancrage, notamment la distinction entre article défini et article indéfini, sont
inconnus en russe et en polonais.

Les catégories conceptuelles familières aux Européens n’apparaissent donc


pas partout. En revanche, certaines langues indiennes ont développé des caté-
gories conceptuelles tout à fait différentes. Elles attachent de l’importance
notamment au fait de savoir si un processus s’est répété dans le temps et dans
l’espace, s’il a lieu au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest du locuteur, si celui-ci
se base sur sa propre perception, ou s’il le sait par ouï-dire ou par déduction,
s’il s’agit de quelque chose de visible ou pas, etc. Sapir (1949 : 157-159)

165
Linguistique cognitive

donne l’exemple de la chute d’une pierre : en anglais, de même qu’en français,


elle est rapportée en termes de schéma “événementiel”. Comme dans la plupart
des langues européennes, la pierre est vue comme quelque chose que l’interlo-
cuteur peut identifier : il s’agit d’une seule pierre, c’est-à-dire d’un objet
comptable. Le fait que la chute soit conçue comme un mouvement vers le bas
est inscrit dans le concept même de tomber. Le temps verbal situe l’événement
par rapport au moment de la parole : “La pierre tombe”. En kwakiutl, on ne
trouve rien de tout cela. Dans cette culture indienne, il importe de savoir si
cette “pierrerie” (car qu’il y ait une pierre ou plusieurs, cela n’a pas d’impor-
tance) est oui ou non visible, et où l’on doit situer la chute : près du locuteur,
près de l’interlocuteur ou près d’un tiers. Par contre, le moment où se produit
la chute n’est pas enregistré. Dans une langue avoisinante, celle des Nootka, il
y a seulement un verbe, le nom étant absent. Le verbe contient en fait deux élé-
ments, l’un dit qu’il y a quelque chose de pierreux en mouvement – l’“objet”
est donc catégorisé comme mobile –, et l’autre élément indique la direction
descendante du mouvement. Une traduction littérale en français nécessiterait la
création d’un verbe impersonnel “pierrer” (“Il pierre-en-bas”). Selon Sapir, le
concept familier d’une entité stable appelée “pierre” est absent en nootka. Le
“statut d’objet” de la pierre y est implicitement marqué par l’élément verbal
qui désigne la nature du mouvement. Voici donc une reconstruction approxi-
mative de ce qui est dit dans ces deux langues :
(1) La pierre est tombée (français)

(2) “Pierrerie {visible/invisible} tomber à proximité du


{locuteur/interlocuteur/tierce personne}” (kwakiutl)

(3) “Il pierre vers le bas” (nootka)

Ce sont là des exemples extrêmes de conceptualisations grammaticales diffé-


rentes. Ils expliquent sans doute l’émergence de la théorie de la relativité lin-
guistique. L’idée en était déjà présente dans la pensée de Locke, des
romantiques allemands, de Herder, de von Humboldt, de Boas et de Sapir lui-
même. Cependant, il reste à déterminer l’impact des divergences qu’on
observe entre les catégories grammaticales des langues de par le monde : font-
elles que les locuteurs s’arrêtent à des choses différentes lorsqu’ils perçoivent
une scène quelconque ? Autrement dit, influencent-elles leur façon de voir le
monde ?

C’est à un disciple de Sapir, Benjamin Lee Whorf (1887-1941) – un ingénieur


chimiste qui s’intéressa aussi à l’anthropologie –, que revient le mérite d’avoir
proposé une formulation claire de la théorie de la relativité linguistique :

166
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

Nous disséquons la nature selon des lignes dictées par nos langues premières…
Nous découpons la nature, la classons en concepts, et attribuons des sens d’une
façon particulière, avant tout parce que nous sommes parties prenantes dans un
contrat qui nous oblige à organiser les choses de cette façon – un contrat qui
engage notre communauté linguistique tout entière et qui est codifié dans les struc-
tures de notre langue. Le contrat est bien entendu implicite et silencieux, MAIS SES
CLAUSES SONT ABSOLUMENT OBLIGATOIRES ; nous ne saurions parler si ce n’est en
adhérant à l’organisation et à la classification des données que le contrat prescrit.
(Whorf 1956 : 213-4)

Certes, Whorf a peut-être exagéré en faisant état d’un contrat qui engage des
communautés linguistiques tout entières d’une façon “absolument
obligatoire” : il est toujours possible d’échapper aux “clauses du contrat” en
utilisant des paraphrases et des circonlocutions. Ce qui est en cause chez
Whorf, ce sont les “patrons habituels”, c’est-à-dire ceux que l’on utilise tout le
temps, sans même y réfléchir. D’ailleurs, quand on paraphrase, il y a toujours
un prix à payer : il nous faut recourir à des tournures plus longues, plus com-
plexes, plus lourdes que celles qui se conforment aux structures grammaticales
ordinaires. Qui plus est, les seules conventions linguistiques que nous puis-
sions chercher à éviter sont celles dont nous avons conscience. En règle géné-
rale, les structures habituelles de notre langue maternelle exercent un tel
pouvoir sur nos façons de voir et de penser, que l’on ne s’en aperçoit pas plus
que de l’air que l’on respire.

Whorf a été critiqué et attaqué comme nul autre linguiste (avant ou après lui).
Sa théorie de la relativité linguistique a toujours été fort controversée. Cepen-
dant, très peu de critiques l’ont lu avec suffisamment de soin (comme le
démontre notamment Lucy 1992a ; voir aussi Gumperz & Levinson 1996, Lee
1996). Il convient en effet de distinguer entre la version faible et la version
forte de l’hypothèse de la relativité. La première postule seulement que la lan-
gue a pour effet de rendre plus “faciles” les modes de pensée qui suivent les
catégorisations inscrites dans le système linguistique. En revanche, la seconde
soutient que les catégories linguistiques “dictent” les façons de voir, et les
modes de pensée. L’une des plus fortes objections formulées à l’égard de la
théorie de la relativité linguistique en général, était que personne n’en avait
fourni de preuve expérimentale. Or, cette critique n’est plus valable depuis les
recherches de deux spécialistes de l’acquisition du langage, Soonja Choi et
Melissa Bowerman (1991 ; voir aussi Bowerman 1996). Elles ont montré que
des enfants de langue anglaise et de langue coréenne, âgés de 18 à 20 mois,
réagissent de façon très différente lors de tests où il s’agit de comparer et de
grouper des activités telles que mettre (a) une pièce dans un puzzle, (b) des
jouets dans un sac, (c) un capuchon sur un stylo, et (d) un chapeau à une pou-
pée. Les enfants anglais regroupent d’une part (a) et (b), d’autre part (c) et

167
Linguistique cognitive

(d). La première catégorie ((a) et (b)) se caractérise par la présence de la pré-


position in (“dans”) : in a puzzle, in a bag ; la deuxième ((c) et (d)) par celle de
on : on (“sur”) : on a pen, on a doll’s head. Par contre les enfants coréens
opposent les activités décrites dans (a) et (c) à celles décrites dans (b) et (d).
Pour eux, ce qui compte n’est pas de voir si les choses se trouvent “dans” ou
“sur” quelque chose, mais si elles y sont bien “ajustées” ou, au contraire, sim-
plement “posées”. La différence correspond à la présence d’un verbe signalant
l’ajustement entre deux entités (le verbe kkita ‘attacher’) ou renvoyant à la
relation contraire (ppayta ‘détacher’) d’une part. D’autre part, le coréen dis-
pose de plusieurs verbes pour caractériser le type de contact envisagé (fixe ou
instable, superficiel ou profond, etc.). La différence de découpage qui ressort
de l’expérience peut être visualisée comme suit :

Tableau 6.1 La classification des mêmes activités dans deux cultures différentes

Enfants anglophones

“conteneur” “contact en surface”, support


put in / take out : dans put on / take off : sur

E
n “ajusté” (a) pièce/puzzle (c) capuchon/stylo
f photo/portefeuille couvercle/bocal
a kkita (attacher)/ main/gant gant/main
n ppayta (détacher) livre/rayon aimant/surface
t ruban adhésif/surface
s légos joints/séparés

c
o “simplement (b) jouet/sac ou boîte (d) cubes empilés/séparés
r retenu” poids/balance vêtements enfilés/ôtés
é cubes/seau (chapeau, chaussure, veste)
e autres verbes entrer/sortir du bain personne assise / debout
n entrer/sortir de la maison (s’asseoir / se lever)
s

(À lire de haut en bas pour les enfants anglophones, de gauche à droite pour les
enfants coréens.)

S’agissant d’enfants en bas âge, il est peu probable qu’ils basent leur choix sur
des catégorisations conceptuelles universellement “innées”, indépendantes
de la langue. Il faut donc bien conclure qu’ils procèdent à des classifications
différentes parce qu’ils mettent en œuvre ce qu’ils ont appris à distinguer
dans la communauté où ils sont élevés. Autrement dit, ce sont les catégories

168
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

linguistiques dont ils disposent qui guident leur comportement au niveau de la


perception et de la classification.

Par ailleurs, John Lucy (1992b) a repéré des différences significatives chez les
adultes dans la perception d’objets concrets. Le nombre d’objets retient par
exemple beaucoup plus l’attention de locuteurs anglais que celle de locuteurs
yucatec maya. De plus, les anglophones ont tendance à catégoriser les objets
en fonction de leur forme. Les locuteurs yucatec quant à eux tendent à les
regrouper d’après leur composition matérielle. Ces divergences semblent, elles
aussi, correspondre à une différence linguistique : si, contrairement à l’anglais,
le yucatec ne marque pas le nombre, il dispose cependant d’une catégorie de
classificateurs.

L’observation de correspondances possibles entre la langue et la pensée est une


chose, parvenir à éclairer les différences de signification entre les langues en
est une autre. Les recherches sur la relation entre langue, culture et pensée ont
longtemps souffert d’un manque de rigueur méthodologique. Si l’étude com-
parée des langues et des cultures n’est pas chose aisée, la mise en regard des
convergences et divergences entre leurs systèmes conceptuels l’est encore
moins. Voyons par quelles voies l’on peut tenter d’y voir clair.

6.1.2 Concepts universaux et paraphrase

Nombreux sont les penseurs au fil du temps qui ont admis l’existence de con-
cepts universaux. Des philosophes tels que Pascal, Descartes, Arnauld et Leibniz
évoquaient à ce propos les “idées simples”. Les linguistes contemporains par-
lent le plus souvent de primitives sémantiques. Il s’agit d’un petit nombre de
concepts que l’on retrouve dans toutes les langues du monde : leur significa-
tion tombe sous le sens et ne peut être décrite à l’aide de concepts qui seraient
encore plus simples.

À l’heure actuelle, on admet communément l’existence d’une soixantaine de


primitifs qui sont comme des “atomes” sémantiques de base permettant de
construire des centaines de milliers de sens complexes (Wierzbicka 1996 ;
Peeters 1994). Grâce à l’inventaire de ces primitifs – dont le tableau 2 donne
un aperçu –, l’analyse sémantique translinguistique et transculturelle peut être
abordée sous un nouveau jour.

169
Linguistique cognitive

Tableau 6.2 Primitifs sémantiques universels

Entités MOI, TOI, QUELQU’UN, LES GENS, LE


MONDE, QUELQUE CHOSE, PERSONNE,
CORPS, MOT

Déterminants CECI, LE MÊME, AUTRE, UN, DEUX,


QUELQUES, BEAUCOUP, TOUS

Expériences SAVOIR, PENSER, VOULOIR, (RES)SENTIR,


VOIR, ENTENDRE

Actions et processus DIRE, FAIRE, ARRIVER (À), BOUGER

Existence et possession IL Y A, AVOIR

Vie et mort VIVRE, MOURIR

Concepts spatiaux OÙ, ICI, AU-DESSUS, EN-DESSOUS,


(DE)DANS, À L’INTÉRIEUR, À CÔTÉ, PRÈS,
LOIN

Concepts temporels QUAND, MAINTENANT, AVANT, APRÈS,


LONGTEMPS, PEU DE TEMPS, QUELQUE
TEMPS

Concepts logiques SI, À CAUSE DE, NE … PAS, PEUT-ÊTRE,


POUVOIR

Concepts évaluatifs et descriptifs BON, MAUVAIS, GRAND, PETIT


Concepts relationnels ESPÈCE/TYPE DE, PARTIE DE, TRÈS, PLUS,
COMME

Le lecteur se rappellera (cf. chapitre 2) qu’une des stratégies permettant de dé-


crire le sens d’un mot consiste à le “paraphraser” en utilisant une autre séquen-
ce de mots censée dire “la même chose”. Or, la paraphrase n’est efficace que si
les mots utilisés sont plus simples que le mot à définir. Malheureusement, les
définitions des dictionnaires vont souvent à l’encontre de ce principe, donnant
par conséquent dans le piège de l’obscurité. Ainsi, le Petit Robert définit le
nom triangle par la paraphrase “figure géométrique, polygone à trois côtés”. Si
l’usager du dictionnaire ne connaît pas le mot triangle, peut-on s’attendre à ce
qu’il comprenne le sens de l’adjectif géométrique et du nom polygone ? Proba-
blement pas. Il suffirait peut-être de définir le triangle comme une “forme
ayant trois côtés et trois angles”. L’on se rend compte que toutes explicites que
soient les définitions obscures, elles ne contribuent guère à éclaircir le sens
d’un mot. Paradoxalement, elles introduisent souvent des mots que l’on com-
prend encore moins…

170
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

L’obscurité va d’ailleurs souvent de pair avec un autre écueil, celui de la circu-


larité. On parle de circularité lorsque le mot A est paraphrasé par le mot B, et
le mot B par le mot A – comme dans l’exemple suivant (emprunté, lui aussi, au
Petit Robert) : sort “ce qui échoit, ce qui doit arriver (à qqn) du fait du hasard,
des circonstances ou d’une prédestination supposée” ; hasard “cause fictive de
ce qui arrive sans raison apparente ou explicable, souvent personnifiée au
même titre que le sort, la fortune, etc.” Parfois le cercle ne se referme qu’au
bout de plusieurs sauts – comme quand A se définit par B, B par C, et puis C
par A. Il est évident que les “définitions” circulaires n’aboutissent à rien.

Un troisième problème surgit dès que l’on tente de décrire le sens de mots
appartenant à une autre langue. Pour la plupart des mots il n’y a pas d’équiva-
lent exact dans une autre langue. Cela vaut même pour des mots concrets et
apparemment simples. Le russe est une langue qui n’a pas d’équivalent précis
pour notre mot main, étant donné que le mot russe ruka désigne tant le bras
entier que la main. Le malais d’autre part, n’a pas d’équivalent direct pour
casser : il choisit entre deux verbes, putus et patah, selon que la cassure est
complète ou partielle.

La variation sémantique ouvre la porte à l’ethnocentrisme. À force d’utiliser


des concepts typiquement français (ou anglais, etc.) dans la description
sémantique d’une autre langue, on finit par ne plus se rendre compte des dis-
torsions qu’on lui impose du fait de l’analyser en termes de catégories concep-
tuelles qui lui sont étrangères. Décrire par exemple le sens de ruka en termes
de “main ou bras” serait faire preuve d’ethnocentrisme, dans la mesure où la
distinction entre la main et le bras est sans importance pour le sens du mot
russe.

Comment contourner ces problèmes ? Pour ne pas tomber dans les pièges de
l’obscurité et de la circularité, la paraphrase doit donc se servir de mots plus
simples que celui qu’elle doit décrire. Toute paraphrase obéissant à ce principe
est dite réductrice, parce qu’elle “réduit” le sens complexe en le décomposant
en une combinaison de sens plus simples. La notion même de paraphrase
réductrice implique qu’à un moment donné l’on tombe sur un ensemble de ter-
mes qui sont irréductibles, c’est-à-dire, qui ne peuvent plus être paraphrasés à
leur tour. Dès lors, une paraphrase sera maximalement réductrice quand elle ne
fera intervenir que des primitifs sémantiques universels.

Il y a lieu de croire que le recours à des primitifs sémantiques permet non seu-
lement d’éviter les écueils de l’obscurité et de la circularité, mais également
celui de l’ethnocentrisme. De nombreuses recherches empiriques mettent en
lumière que les primitifs ne sont pas la “propriété privée” de telle ou telle langue

171
Linguistique cognitive

(p.ex. du français ou de l’anglais), mais qu’ils se manifestent dans toutes les


langues du monde (cf. Goddard et Wierzbicka, 1994). Le tableau 2 (ci-dessus)
aurait tout aussi bien pu prendre la forme d’une liste de mots russes, japonais
ou yankunytjatjara (ou quelque autre langue que ce soit), plutôt que celle d’une
liste de mots français (ou anglais). Toujours est-il que certaines complications,
passées sous silence jusqu’ici, ne sauraient être ignorées.

Au sein d’une langue déterminée, un primitif sémantique est parfois lexicalisé


à l’aide de mots différents, selon le contexte (des allolexes). Ainsi, en français,
personne, moment et cela sont des allolexes : le premier du primitif quelqu’un,
le deuxième du primitif quand et le troisième du primitif ceci. Par ailleurs, il
n’est pas exclu que deux primitifs soient lexicalisés simultanément : c’est le
cas notamment de l’élément parfois, qui résulte d’une “fusion” des deux pri-
mitifs quelques et quand. En outre, il arrive que dans certaines langues – entre
autres les langues amérindiennes déjà évoquées plus haut, – des primitifs
sémantiques prennent la forme d’affixes ou de tours figés, plutôt que de mots
individuels. Enfin, la plupart des mots n’ont pas qu’une seule signification,
d’où le risque de confusion. Ainsi, le verbe français éprouver a deux sens dis-
tincts, qui apparaissent dans des phrases comme Il a éprouvé un certain
malaise et La guerre l’a beaucoup éprouvé ; seul le premier se voit attribuer le
statut de primitif sémantique.

L’ensemble des primitifs sémantiques constitue en quelque sorte le vocabulaire


d’une espèce de “mini-langue” primaire. Celle-ci est un excellent outil pour
l’élaboration d’analyses sémantiques et conceptuelles (cf. Goddard, 1998).

6.2 Mots culturellement spécifiques


Il semble n’y avoir que relativement peu de concepts universaux : en tout et
pour tout, leur nombre ne dépasse sans doute pas la centaine. C’est dire que
pour le reste, les différences conceptuelles entre les langues peuvent être colos-
sales. La grande majorité des mots d’une langue ont des sens complexes et
relativement spécifiques qui reflètent et incarnent en quelque sorte les expé-
riences historiques et culturelles distinctives de la communauté linguistique
concernée. Ce vaste ensemble est formé de mots culturellement spécifiques.

Prenons l’exemple relativement banal du domaine culinaire. Il n’est sans doute


pas exagéré de dire que la cuisine représente depuis toujours ce qu’une culture
a de plus particulier. Ce n’est donc pas un hasard si le polonais a des lexèmes
simples pour désigner le “ragoût aux choux” (bigos), la “soupe aux betteraves”
(barszcz) et la “confiture aux prunes” (powid-a). De même, le mot japonais

172
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

sake désigne une “boisson très alcoolisée faite à partir de riz”. Dans un cas
comme dans l’autre, le locuteur français doit recourir à une paraphrase s’il ne
veut pas emprunter le mot étranger. Les us et coutumes d’un pays ou d’une
région constituent un bouillon de culture propice à la création d’une foule de
mots spécifiques. Rien d’étonnant, là encore, à ce que le japonais désigne par
un mot particulier, miai, “la première rencontre formelle de deux fiancés
entourés chacun de leur famille”.

D’une langue à l’autre, l’inventaire des mots culturellement spécifiques sera


plus ou moins grand en fonction de l’importance accordée au domaine auquel
ils se rapportent. En évoquant le Grand Nord en début de chapitre (6.1.1.) nous
avons déjà fait allusion au stock de mots sami pour décrire le renne, la neige, le
gel et le dégel. Le phénomène de l’élaboration lexicale, qui consiste à privilé-
gier le développement du lexique propre à certains domaines plutôt qu’à
d’autres, est très révélateur des conditions de vie du pays ou de la région.
L’abondance, la précision et la variété du vocabulaire sont directement propor-
tionnelles à l’impact du domaine en question sur le mode de vie. Dans les
régions du désert du Sahara, par exemple, l’extension du lexique concernant le
chameau s’explique par l’enjeu vital qu’il représente. De même, il n’est pas
difficile de comprendre pourquoi l’on trouve tant de mots différents pour le riz
en Asie ; en malais par exemple on distingue padi “riz non décortiqué”, beras
“riz décortiqué non cuit”, et nasi “riz cuit”. Par ailleurs, et contrairement à la
plupart des cultures indigènes d’Amérique, les langues européennes abondent
en expressions relatives au calcul du temps et aux unités de temps : cadran
solaire, pendule, horloge, calendrier, date, seconde, minute, heure, matin,
matinée, soir, soirée, jour, journée, les jours de la semaine, les mois de l’année,
l’âge, les tables chronologiques, etc.

Il est parfois possible d’identifier un ensemble de mots très saillants comme


étant des mots clés dotés d’une charge culturelle spéciale et porteurs de
valeurs communautaires (cf. Williams 1976, Wierzbicka 1997). Ainsi, des
mots comme cœur, raison et patrie figureraient parmi les mots clés de la cul-
ture française, et des mots comme work “travail”, love “amour” et freedom
“liberté” parmi ceux de la culture anglo-saxonne. Ces mots sont non seulement
fréquemment utilisés dans leurs domaines respectifs, ils apparaissent aussi
couramment dans des expressions figées, des proverbes, des dictons, des chan-
sons populaires, des titres de livres et de films, etc.

Prenons quelques exemples de termes appartenant au domaine des émotions


tels qu’ils sont utilisés dans différentes langues européennes. Même si, à pre-
mière vue, ils recouvrent des significations fort semblables, celles-ci sont
néanmoins porteuses de normes culturelles sous-jacentes qui les rendent

173
Linguistique cognitive

subtilement différentes les unes des autres. Pour définir ce genre de termes l’on
associe généralement une sensation (positive, négative ou neutre) à un scéna-
rio prototypique, où interviennent des grilles d’expérience (“penser”, “vou-
loir”), et éventuellement d’action (“faire”). La “tristesse”, par exemple, est
considérée d’habitude comme une émotion négative. Cependant, les associa-
tions ne seront pas tout à fait les mêmes selon qu’elle est exprimée en français
ou en anglais ; le terme anglais, sadness, est associé à l’idée “qu’il est arrivé
quelque chose de grave”. Ceci ne signifie évidemment pas que l’on ne puisse
pas se sentir sad sans que cette idée ne nous vienne à l’esprit. Ce terme impli-
que plutôt que l’on éprouve ce qu’éprouve quelqu’un à l’idée que quelque
chose de grave est arrivé. Le terme français tristesse évoque pour sa part une
association d’idées légèrement différente : l’état affectif d’insatisfaction y est
plutôt lié à l’idée “qu’on ne voit pas (plus) de raisons de se réjouir”. Quelqu’un
peut donc se dire triste sans, pour autant, cesser d’avoir des raisons d’être opti-
miste. Or, en s’exprimant ainsi, il donne à entendre qu’il se sent comme
quelqu’un qui n’aurait plus cette perspective. Ce genre de scénarios donne lieu
à des explications. Celles-ci constituent des descriptions faites à l’aide de pri-
mitifs sémantiques ; elles sont donc transposables d’une langue à l’autre sans
que le sens en soit altéré. Contrairement aux explications techniques qui repo-
sent souvent sur des formules très compliquées, elles restent accessibles au
non-spécialiste.

Nous nous arrêtons un instant à des termes relativement proches en français


avant de voir comment ils se traduisent dans d’autres langues. Entre les adjec-
tifs heureux et joyeux, il y a plusieurs différences sémantiques qui sautent aux
yeux : heureux semble se rapporter à quelque chose de plus personnel et de
plus durable, joyeux à quelque chose d’immédiat et d’extérieur. On ne dira pas
*profondément joyeux, mais bien profondément heureux, tout comme profon-
dément content. Par contre, heureux ne semble pas pouvoir s’employer dans
une grille d’action sans s’appuyer sur une grille essive ; joyeux pour sa part ne
paraît pas soumis à cette contrainte :
(4) a. Ils sont rentrés {tout joyeux / ?tout heureux}.
b. {Tout joyeux / Tout heureux}, il leur a annoncé la nouvelle.

(5) a. Penses-tu demander ta mutation ?


b. Non, je suis parfaitement {heureux / *joyeux} où je suis.

Dans (4b) apparaît à la fois une grille essive (il est tout joyeux / heureux) et une
grille d’action (il annonce la nouvelle). En revanche, en réponse à (5a), on
imagine mal l’emploi de joyeux. Comment rendre compte de ces différences ?
Selon la méthode de la paraphrase réductrice (décrite plus haut, sous 6.1), l’on
aura de préférence recours à des termes appartenant à la liste des concepts
universaux. Pour arriver à une caractérisation un tant soit peu explicative, il

174
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

faut également veiller à mentionner l’ensemble des composantes en jeu.


L’explication se définit dès lors comme la caractérisation d’un concept par
l’énumération de ses composantes à l’aide de primitifs sémantiques. L’explica-
tion de heureux pourrait en l’occurrence être formulée comme suit :
(A) Explication de “X se sent heureux”
parfois quelqu’un pense quelque chose comme ceci :
quelque chose de bien m’est arrivé
je l’ai voulu
tout est bien maintenant
je ne peux rien vouloir d’autre
à cause de cela, cette personne se sent très bien
X sent quelque chose comme cela

Le caractère moins immédiat de heureux est marqué par le passé (est arrivé, ai
voulu), son caractère personnel par l’ajout de me, et son caractère global par
tout et rien. En y apportant quelques modifications, on obtient l’explication de
joyeux :
(B) Explication de “X se sent joyeux”
parfois quelqu’un pense quelque chose comme ceci :
quelque chose de très bien arrive maintenant
je le veux
à cause de cela, cette personne se sent très bien
et d’autres personnes peuvent le voir
X sent quelque chose comme cela

Le caractère plus immédiat de joyeux se reflète dans le présent (arrive, veux),


son caractère plus extérieur dans la visibilité (voir). Cet exemple contrasté
montre que les explications en forme de paraphrases reductrices n’incorporent
pas seulement l’ensemble des composantes sémantiques. En effet, ces explica-
tions sont à même de refléter toutes les différences de nuances à l’intérieur
d’une même langue.

Ceci n’est pas tout. En principe, ce type d’explication peut aussi mettre en
lumière les différences de sens entre des termes plus ou moins équivalents
dans des langues différentes. Comparons les concepts véhiculés par le français
heureux, l’anglais happy, l’allemand glücklich et le néerlandais gelukkig. Il
n’est pas sans intérêt de noter que l’adjectif allemand glücklich est nettement
moins fréquent que les équivalents heureux, happy et gelukkig ; en allemand,
l’on recourt plus souvent au verbe sich freuen (“se réjouir”) et au nom Freude
(“joie”) qu’aux termes glücklich et Glück (“bonheur”) ; par ailleurs, les
expressions où apparaissent les termes glücklich et Freude manifestent un
degré d’intensité supérieur : ils véhiculent le concept d’un “grand bonheur”,

175
Linguistique cognitive

d’une “grande joie”. Glücklich, heureux et gelukkig dénotent tous un état tel
qu’il remplit la personne de Glück, de bonheur ou de geluk, sans laisser de
place à autre chose (cf. l’explication A de heureux donnée ci-dessus). Face à
ces trois termes, l’anglais happy semble faire bande à part : il exprime une
émotion bien moins intense, paraphrasable comme suit :
(C) Explication de “X feels happy”
parfois quelqu’un pense quelque chose comme ceci :
quelque chose de bien m’est arrivé
je l’ai voulu
je ne veux rien d’autre
à cause de cela, cette personne se sent bien
X sent quelque chose comme cela

Cette paraphrase diffère de celle de heureux (A) par l’absence de superlatifs


(“très”) d’une part et de l’auxilaire modal pouvoir dans “je ne veux rien
d’autre” d’autre part. La faible intensité de l’adjectif happy ressort également
du fait qu’il se construit le plus souvent avec un complément (6a), alors que
l’adjectif allemand glücklich n’en prend généralement pas (6b). L’adjectif
français heureux n’admet de complément que dans certaines conditions (6c-
d) ; avec l’adjectif néerlandais gelukkig on rencontre les deux possibilités
(6e) :
(6) a. Are you happy with his answer ?
b. Sind Sie mit seiner Antwort {zufrieden /*glücklich} ?
c. Êtes-vous {satisfait / *heureux} de sa réponse ?
d. Êtes-vous {satisfait / ?heureux} d’avoir reçu cette réponse ?
e. Bent u {tevreden / gelukkig} met zijn antwoord ?

L’on retrouve des mots semblables à heureux, happy, glücklich, gelukkig dans
d’autres langues européennes : pensons à felice en italien, shtshastliv en russe,
ou szczesliwy en polonais. Il semble qu’il n’y a qu’en anglais que le concept
happy se trouve pratiquement “vidé” de sa substance. Il n’est pas exclu que les
convenances anglo-saxonnes traditionnelles y soient pour quelque chose. En
effet, si happy n’engage à rien, il permet au locuteur de ne pas faire montre de
ses émotions. Il participe dès lors de la même réticence et de la même l’imper-
turbabilité que celle se trouvant cristallisée dans des expressions comme a stiff
upper lip ou a pokerface. Certes, il y a en anglais des mots qui expriment une
émotion intense, voire exubérante : delight(ed), thrilled, overjoyed, jubilant,
exuberant, cheerful, merry, pour n’en citer que quelques-uns. Cependant, ils ne
sont employés que très rarement, et souvent dans des contextes stéréotypés. Là
où happy est un des 1 000 mots les plus fréquents de l’anglais, delighted
(l’équivalent du français enchanté et de l’allemand es freut mich) appartient à
la tranche entre 1 000 et 2 000. Joy quant à lui ne fait même pas partie de la

176
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

tranche entre 2 000 et 3 000 (LDCE). Tout ceci donne encore plus de poids à la
thèse selon laquelle dans la culture anglo-saxonne – plus qu’ailleurs –,
l’expression de la vie émotionnelle se voit soumise à un plus grand nombre de
conventions (répressives).

6.3 Grammaires culturellement spécifiques


Dans toutes les langues du monde, il y a des faits grammaticaux qui sont forte-
ment déterminés par la culture ambiante. Les partisans de l’hypothèse de la
relativité linguistique, comme Sapir et Whorf, s’intéressaient surtout aux caté-
gories structurelles de la grammaire. Il s’agit de catégories telles que : la dis-
tinction entre singulier et pluriel, entre noms comptables (pierre/pierres) et
non comptables (pierre), entre numéraux cardinaux (trois) et ordinaux (troi-
sième), entre la présence et l’absence de déterminants, entre le marquage et le
non-marquage de la référence temporelle relative à l’aide de temps verbaux,
entre la mention et la non-mention de la source d’information sur laquelle
repose l’assertion, etc. Les usagers d’une langue sont contraints par elle au res-
pect systématique des distinctions qui lui sont propres, et ils s’y tiennent sans
même en avoir conscience. Il s’ensuit que l’expérience qu’ils acquièrent,
l’image du monde qu’ils se forgent, en somme la culture qu’ils développent,
s’en trouvera entièrement imprégnée. Nous avons pu constater cela à travers
l’exemple des enfants anglophones et coréens (cf. 6.1.).

Whorf (1956 : 139) donne lui-même l’exemple de la notion du temps, qui est
conçue différemment en hopi (langue amérindienne du Nord-Est de l’Arizona)
et en anglais. L’anglais et les autres langues européennes, qu’il réunit sous le
sigle ESC (“européen standard commun”), envisagent le temps comme un
objet matériel comptable. On dit un jour / cinq jours comme on dit une pierre /
cinq pierres. On trouve tellement normal d’appliquer la catégorie du nombre à
des entités non matérielles qu’il nous paraît difficile de concevoir qu’il puisse
exister une langue où cela n’est pas le cas. En conceptualisant notre expérience
du temps en termes d’entités matérielles comptables, nous pouvons en quelque
sorte nous le représenter, l’avoir “sous les yeux”. Or, nous avons beau objecti-
ver le temps de cette façon, il n’en reste pas moins vrai que les unités de temps
ne sont pas assimilables à des objets. Si l’on peut voir sept vases en même
temps, cette expérience est irréalisable pour sept jours en même temps. En
effet, ceux-ci se présentent à nous dans leur succession. Dans la conception du
temps des Hopi, les jours ne sont pas objectivés, de sorte que le concept “sept
jours” n’a pas de sens. Au lieu du numéral cardinal, les locuteurs hopi mettront
le numéral ordinal : ils diront donc “le septième jour” pour exprimer cette
expérience. Selon Whorf, leur représentation du temps se fait en termes de la

177
Linguistique cognitive

succession des cycles formés par le jour et la nuit. Ces cycles ne peuvent
cependant pas être entassés comme des objets matériels. Sur ce point, et sur
bien d’autres, Whorf a été vivement attaqué, mais le plus souvent à tort. Si on a
pu lui reprocher notamment d’avoir prétendu que les Hopi n’avaient aucune
notion du temps, c’est faute d’avoir compris qu’en mettant “time” entre guille-
mets, il ne visait que la notion du temps en “ESC”. Or, il n’est pas nécessaire
de voir le temps comme on voit p.ex. des pierres ou des vases – ce qu’on fait
en ESC –. En effet, on peut très bien le voir uniquement comme un événement
cyclique, et se référer à chaque cycle séparément au moyen d’un numéral ordi-
nal. La conclusion est donc claire : les Hopi ont bel et bien conscience du
temps ; seulement ils le conceptualisent autrement.

Plus près de chez nous, il a été avancé, notamment par Bally (1920), que la
grammaire allemande privilégierait une approche plus phénoménaliste de
l’expérience. Il serait en effet avéré que celle-ci se sert plus facilement de dis-
tinctions basées sur l’expérience sensorielle que la grammaire française. La
grammaire anglaise pour sa part, serait particulièrement sensible aux différen-
tes nuances que l’on peut voir dans l’influence et la manipulation interperson-
nelles. Le russe quant à lui refléterait dans certaines de ses structures
grammaticales la tradition du “fatalisme” slave. Cette matière délicate et com-
plexe a été explorée de façon intéressante par Wierzbicka (1992).

Pour illustrer la présence d’éléments culturellement spécifiques dans la


grammaire, nous évoquerons brièvement deux constructions de l’italien dont
la fonction expressive semble être en parfait accord avec l’expressivité géné-
rale de la culture italienne. Il s’agit de la réduplication du type bella bella et du
superlatif bellissimo. Ces structures ne mettent pas en jeu des principes struc-
turels aussi fondamentaux que ceux mentionnés au début de cette section.
Néanmoins, leur très grande productivité et leur fréquence très élevée en font
incontestablement des pièces à verser au dossier des éléments linguistiques
culturellement spécifiques.

Le phénomène de la réduplication se définit par la répétition immédiate


d’adjectifs ou d’adverbes, parfois même de noms, et ce sans aucune pause ni
interruption. En quoi les tournures bella bella (“belle belle”), adagio adagio
(“lentement lentement”), subito subito (“immédiatement immédiatement”),
caffè caffè (“café café”), etc. sont-elles typiquement italiennes ? D’une part, la
paraphrase approximative “très belle”, “très lentement” ne fonctionne pas
toujours : on le voit notamment dans “*très immédiatement”. D’autre part, il
s’agit d’un phénomène bien plus étendu que les reprises du genre Entrez,
entrez ! ou Vite, vite !, qui sont le plus souvent limitées à quelques expressions
figées dans d’autres langues, telles le français ou le néerlandais.

178
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

La plupart des auteurs mettent cette réduplication syntaxique de l’italien en


rapport avec l’expression d’ ‘intensité’. Or, le fait que subito subito ne puisse
pas être traduit à l’aide d’un adverbe de degré comme très, montre que la
signification de la réduplication italienne va bien plus loin que celle de très. En
effet, l’équivalent italien de très est molto, mais molto bella ‘très belle’ et bella
bella ne veulent pas du tout dire la même chose. En traduisant bella bella par
“très belle” on en affadit le sens.

La tournure rédupliquée présente plusieurs particularités sémantiques bien


spécifiques. Elle indique avant tout, et avec insistance, que le mot utilisé est
bien choisi. La répétition attire l’attention sur le mot répété. En disant bella
bella, le locuteur met en évidence qu’il a l’intime conviction qu’il n’aurait pas
pu choisir de mot plus exact, ni plus précis, ni plus approprié. Pour refléter
cette idée l’on devrait donc plutôt traduire bella bella par “vraiment belle” et
caffè caffè par “du vrai café”.

À cette particularité sémantique, s’ajoute une deuxième d’ordre émotionnel.


La phrase Venga subito subito “Venez tout de suite, mais alors tout de suite” ne
peut être dite que sur un ton très expressif, chargé d’émotion. Même des adjec-
tifs normalement descriptifs, tels que duro ‘dur’ ou leggero ‘doux’ se trouvent
empreints d’une connotation émotive lorsqu’ils figurent dans la structure
rédupliquée. Dans le contexte d’un roman, le protagoniste traverse une pro-
fonde crise spirituelle : une nuit, il se tourne et se retourne dans son lit sans
pouvoir s’endormir et le lit lui semble être devenu duro duro “dur dur”. Plus
tard, essayant d’échapper à la police sans se faire repérer, il emprunte un
bateau de pêcheur pour traverser la rivière et s’adresse au pêcheur d’une voix
leggera leggera “douce douce”.

La signification associée à la construction réduplicative peut être rendue


comme suit :
(D) Explication de la réduplication d’adjectifs ou d’adverbes en italien :
quand je dis le mot (p.ex. bella, duro, bianca) deux fois
je veux que tu saches que je veux dire ce mot, et pas un autre
quand j’y pense, je ressens quelque chose

La deuxième construction grammaticale typiquement italienne sur laquelle


nous nous penchons ici est celle du superlatif absolu, formé à l’aide du suf-
fixe -issimo (variable en genre et en nombre). On a par exemple bellissimo
“fort beau”, velocissimo “extrêmement rapide’, bianchissimo “ultra-blanc”.
Bien que n’équivalant pas tout à fait à la périphrase avec l’adverbe molto
“très”’ (molto bella “très jolie”, etc.), le superlatif absolu en est conceptuelle-
ment assez proche. Les deux constructions ne sont possibles qu’avec des

179
Linguistique cognitive

adjectifs admettant la graduation et la comparaison. Il est impossible de dire


*subitissimo, par exemple, parce qu’il ne s’agit pas d’une qualité et qu’aucune
graduation ni comparaison n’est possible. D’autre part, il y a une certaine affi-
nité entre le superlatif absolu et le superlatif normal formé à l’aide de più (p.ex.
più bello “le plus joli”).

De plus, on n’a pas non plus manqué de relever la similitude entre le superlatif
absolu bellissimo et la réduplication syntaxique bello bello, au point même
que, pour certaines grammaires italiennes, les deux tours sont équivalents. Il y
a cependant une différence, de taille : contrairement à la réduplication syntaxi-
que, le superlatif absolu ne prétend pas à l’exactitude ; il relève, plutôt, de
l’exagération manifeste. Or, cette exagération a bien quelque chose en com-
mun avec la fonction communicative de la réduplication : le superlatif absolu
renvoie, lui aussi, à l’émotivité du locuteur. Les différentes composantes de la
signification du superlatif absolu peuvent être réunies comme suit :
(E) Explication du superlatif absolu de l’italien :
c’est très X (è X-issimo)
je veux dire plus que cela
à cause de cela, je dis : cela ne pourrait pas être plus X
quand j’y pense, je ressens quelque chose

La similitude avec des expressions comme molto ‘très’ ressort de la présence


du primitif très dans la première ligne de l’explication E. L’analogie avec le
superlatif normal est exprimée dans la troisième composante, par la comparai-
son implicite avec le degré le plus élevé (“cela ne pourrait pas être plus X”).
Enfin, la ressemblance entre le superlatif absolu et la réduplication syntaxique
se dégage de la dernière composante (“quand j’y pense, je ressens quelque
chose”). En résumé, le superlatif absolu de l’italien exprime une sorte d’ ‘exa-
gération expressive’.

Comment mettre tout cela en rapport avec la culture italienne ? Dans des cons-
tructions telles que la réduplication syntaxique et le superlatif absolu, l’on
retrouve en quelque sorte la “qualité théâtrale” du style de vie “à l’italienne” :
tout y est motif à spectacle, tout se prête à la mise en scène. Barzini (1964 :73)
parle de “l’importance du spectacle”, de “l’extraordinaire vivacité”, de la “ges-
tuelle très expressive” et des “mimiques révélatrices… qui sont parmi les pre-
mières impressions qui frappent le visiteur n’importe où en Italie”. La
réduplication syntaxique et le superlatif absolu sont donc à l’image de cette vie
sociale haute en couleurs, pleine d’ostentation et de théâtralité. (L’on retrouve
une discussion plus approfondie du phénomène dans Wierzbicka 1991).

180
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

6.4 Scripts culturellement spécifiques


Dans les différentes parties du monde, les gens ne parlent pas seulement des
langues différentes, ils les utilisent aussi autrement. Si un Finnois se mettait à
gesticuler et à parler haut et fort comme un Italien, ou inversement, si un Ita-
lien se montrait aussi calme et mesuré dans ses propos qu’un Finnois, ils sorti-
raient l’un et l’autre de leur cadre culturel habituel. Chaque culture a ses
valeurs et ses normes propres. Pour en décrire un aspect ou un fragment à par-
tir du comportement observable à l’intérieur une culture donnée, on fera appel
à des scripts culturels. Le plus souvent, on se sert d’étiquettes vagues et
impressionnistes, telles que “style direct”, “formel” ou “poli”. Elles invoquent
l’existence de normes culturellement spécifiques dans la communication. Ce
genre de caractérisation a certes son utilité, mais elle manque de précision. En
effet, les termes employés reçoivent des définitions différentes suivant les
auteurs. De plus, cette caractérisation mène facilement à une attitude ethnocen-
trique, dans la mesure où elle se fait en des termes à proprement parler intra-
duisibles dans la langue de ceux dont on décrit la culture. Ces obstacles
peuvent être en grande partie surmontés en recourant à des concepts univer-
sels. La méthode la plus indiquée pour rendre compte de scripts culturels con-
siste à décrire les comportements à l’aide de primitifs sémantiques (cf.
Wierzbicka 1991 ; Goddard et Wierzbicka, 1996).

Dans ce qui suit, nous nous occuperons de scripts culturels qui se rapportent à
la façon dont on dit “ce que l’on veut”. Jetons pour commencer un regard sur
la culture d’un pays très éloigné de l’Europe : le Japon. La culture japonaise
est bien connue pour sa grande réticence verbale. Elle s’inscrit dans le cadre de
l’idéal japonais de l’enryo (“la retenue, la réserve”) et se manifeste notamment
au niveau de l’expression des désirs personnels. Les Japonais sont peu enclins
à exprimer clairement et directement leurs préférences personnelles. Quand on
cherche à savoir quand et où prendre rendez-vous avec eux, ils réagissent
généralement de façon évasive, sans indiquer le moins du monde ce qui leur
conviendrait le mieux : “C’est égal quand”, “N’importe où”, “Tout est bon
pour moi”. Pour eux, il est tout à fait inhabituel de poser des questions directes
à quelqu’un sur ce qu’il souhaite personnellement. À l’exception de la famille
et des amis intimes, nul n’a le droit de demander “Qu’est-ce que vous voudriez
manger ?” ou “Qu’est-ce qui vous plairait ?” L’étiquette interdit de placer
constamment l’invité devant des choix. C’est au maître de maison de veiller au
bien-être de ses hôtes et d’anticiper leurs moindres désirs. Il convient donc de
leur offrir simplement à boire et à manger, en invitant expressément à une con-
sommation “sans enryo”, selon la formule consacrée (cf. Mizutani/Mizutani
1987, Smith 1983).

181
Linguistique cognitive

De façon générale, on peut dire que dans la culture japonaise il n’est pas de
bon ton de dire ouvertement ce que l’on veut. La plupart des Japonais trouvent
cela même malséant. La stratégie socialement acceptable à leurs yeux consiste
à émettre un message “implicite”, en espérant que le destinataire le compren-
dra et y réagira. Ainsi, ils arrivent quand même à communiquer, de façon indi-
recte. Cette attitude typique de la culture japonaise peut être captée de façon
adéquate par le script que voici :
(F) Script japonais pour “dire ce qu’on veut” :
quand je veux quelque chose
il n’est pas bon de dire aux autres : ‘je veux cela’
je peux dire autre chose
si je dis autre chose, les autres peuvent savoir ce que je veux

L’attitude anglo-américaine est tout autre. Fidèle à son idéal de liberté indivi-
duelle et d’autonomie personnelle, l’Américain ne demande pas mieux que de
s’exprimer librement et il attend des autres qu’ils en fassent autant. Autrement
dit, chacun est ici tenu d’exprimer ses préférences :
(G) Script anglo-américain pour “dire ce qu’on veut” :
tout le monde peut dire aux autres des choses comme :
‘je veux ceci’, ‘je ne veux pas ceci’

En revanche, c’est en vertu de ce même idéal d’autonomie personnelle que les


anglophones – du moins ceux qui s’identifient à la culture anglo-saxonne
dominante – jugeront inconvenant l’emploi d’un simple impératif, du type Do
it ! “Fais-le !”. Ils préféreront des tours plus élaborés et diront plutôt : Could
you do this ? “Pourriez-vous faire ceci ?”, Would you mind doing this ? “Cela
vous dérangerait-il de faire ceci ?”, etc. (L’exemple (12) du chapitre 1 présente
un éventail de formules d’évitement du même genre.) Les anglophones intè-
grent le message “je veux que tu fasses quelque chose” dans un contexte plus
complexe et plus nuancé. Ceci leur permet d’élargir l’intention communicative
et d’y inclure la reconnaissance de l’autonomie de l’autre. C’est pourquoi les
formules interrogatives utilisées visent à ce que l’interlocuteur donne libre-
ment son avis et dise s’il “peut” ou s’il “veut” bien faire ce qu’on lui demande.
Ces normes de conduite sont explicitées dans les scripts suivants :
(H) Script anglo-américain bloquant les “directives impératives” :
si je veux que quelqu’un fasse quelque chose, je ne peux pas dire à cette
personne quelque chose comme ceci :
‘je veux que tu fasses cela ; à cause de cela, tu dois le faire’

(I) Script anglo-américain des “directives interrogatives” :


si je veux dire à quelqu’un quelque chose comme ceci :
‘je veux que tu fasses cela’

182
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

il est bon de dire en même temps quelque chose comme ceci :


‘je ne sais pas si tu le feras’

Cependant, on aurait tort d’étendre ces scripts culturels anglo-américains à


l’ensemble de la culture européenne. Il n’y a pas ici de vision ESC (“européen
standard commun”) comme pour le concept du temps. Au niveau des scripts,
les langues et cultures européennes font au contraire preuve d’une très grande
diversité. Pour donner un ordre, l’impératif y est généralement moins tabou
qu’en anglais, et le recours à des formules interrogatives y est plus limité.

Dans les instructions professionnelles, par exemple, les travailleurs français


ont l’habitude d’utiliser des formules à l’impératif (Béal 1994). Un chef
d’entreprise avait d’ailleurs remarqué que ses employés australiens anglopho-
nes prenaient des précautions oratoires qu’il n’était pas près d’entendre chez
un employé français :

À la limite, le Français s’il l’emploie, il le fera, il prendra cette précaution oratoire


si c’est justement en dehors des tâches normales et régulières de la personne à qui
il s’adresse. Mais autrement, non, ça sera, bon, ‘Faites-moi ci’ ‘Allez me chercher
ça, s’il vous plaît’, mais ‘Would you mind ?’ euh… non. À la limite si on fait ça en
France, on remet en cause son autorité. (Béal 1994 : 51)

Les normes à respecter pour exprimer une requête en allemand sont, elles
aussi, très éloignées de ce qui se passe en anglais. Voici ce qu’en dit John
Phillips (1989 : 88-89), qui enseigne l’anglais comme langue étrangère à
l’Université de Bayreuth :

Un employé de banque dira “Sie müssen hier unterschreiben” (Vous devez signer
ici) et non pas “Würden Sie bitte hier unterschreiben ?” (Est-ce que vous signeriez
ici, s’il vous plaît ?). À la limite, il dira “Unterschreiben Sie bitte” (Signez s’il
vous plaît). Quoique l’impératif y soit utilisé, la phrase n’est pas censée être un
ordre. Le verbe müssen (devoir) est très courant en allemand et ne cesse de surgir
dans des situations où en anglais il n’apparaîtrait pas.

Inutile de dire que les remarques qui viennent d’être citées n’ont rien de scien-
tifique et relèvent plutôt du “folklore national”. Ce genre de commentaire pré-
scientifique est néanmoins révélateur : il nous renseigne sur ce que perçoivent
ceux qui vivent dans des sociétés multiculturelles, ainsi que sur les problèmes
que pose la communication interculturelle. Plutôt que d’ignorer ces observa-
tions, il convient de leur donner une interprétation à l’intérieur d’un cadre
théorique. Ce cadre se doit d’être à la fois cohérent et motivé indépendam-
ment, comme celui des scripts culturels formulés à l’aide de primitifs
sémantiques. La méthode des primitifs sémantiques permet de formuler des

183
Linguistique cognitive

hypothèses sur les normes culturelles en vigueur, d’une façon claire et précise,
accessible à tous, sans qu’il faille avoir recours à des termes techniques ni à
des termes spécifiques d’une seule langue ou d’une seule culture.

Une dernière remarque reste à faire : il n’y a pas de communauté humaine qui
ne soit pas en évolution. Par la force des choses, les cultures ne seront donc
que rarement homogènes. Soumises à des fluctuations et à des variations de
toutes sortes, elles peuvent abriter des normes multiples et variées. Plus le
relevé des scripts culturels sera rigoureux et précis, plus le cadre analytique
ainsi mis au point sera à même de rendre compte de la diversité dans l’unité,
ainsi que de l’évolution dans la continuité.

6.5 Conclusion : langue, culture et pensée


Les catégories conceptuelles dont dérivent le lexique et la grammaire, y com-
pris dans ce qui leur est culturellement spécifique, sont aussi celles que les
locuteurs mettent en œuvre en se servant de la langue. Cette double relation
entre langue et pensée est mise en lumière dans un passage souvent cité de
Whorf (1956 :212) :

La grammaire d’une langue n’est pas qu’un simple outil de reproduction pour for-
muler des idées, mais contribue elle-même à former des idées, c’est le programme
et le guide de l’activité mentale de l’individu, c’est ce qui lui permet d’analyser
ses impressions.

Les idées de Whorf en matière de relativité linguistique peuvent être interpré-


tées de deux façons. Dans sa version forte, la thèse qui fait dépendre la pensée
de la langue doit être rejetée. En effet, l’être humain n’a pas besoin de la lan-
gue pour mettre sur pied toutes sortes de constructions de pensée fort élaborées
comme p.ex. créer des œuvres d’art ou des constructions techniques. En fait,
Whorf a souvent été mal compris. Loin de croire que la langue détermine
entièrement la façon de penser, il était persuadé qu’il existe différents types de
processus mentaux, dont l’attention et la perception visuelle. Celles-ci étant
indépendantes de la langue, elles échappent à son influence “formatrice”. Dans
sa version appelée faible, l’hypothèse de la relativité linguistique dit que la
langue oriente la pensée et la perception. Parlant de la “pensée linguistique”,
Whorf insistait sur le fait que les structures de la langue maternelle imposent
inévitablement au locuteur des structures de pensée habituelles. À cet égard, sa
vision des choses reste actuelle. Ainsi que nous l’avons signalé, des recherches
récentes menées auprès d’enfants en bas âge confirment l’idée que les catégo-
ries conceptuelles que l’enfant développe à travers sa langue le guident dans sa
perception des choses.

184
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

Les mots et les constructions grammaticales culturellement spécifiques d’une


langue sont des outils conceptuels qui reflètent l’acquis d’une culture dans
l’action, et dans la réflexion sur l’action. Au fur et à mesure qu’une société
change, ces outils sont susceptibles d’être modifiés graduellement pour être
finalement rejetés. Dès lors, ces outils conceptuels influencent la perspective
d’une culture, sans jamais la déterminer complètement. De même, si les con-
ceptions de l’individu paraissent largement tributaires de sa langue maternelle,
elles n’en dépendent jamais totalement puisqu’il existe toujours des façons
alternatives de s’exprimer.

Mutatis mutandis, tout ceci s’applique également à la communication qui a


cours dans une culture donnée. Le style communicatif de l’individu n’est
jamais déterminé à cent pour cent par les scripts culturels qu’il a pu intérioriser
au cours de son éducation. Il reste toujours une part de variation individuelle et
sociale, ainsi qu’une marge pour l’innovation. Cependant, ni au niveau de la
communauté ni à celui de l’individu, le style communicatif ne saurait échapper
à l’influence des “règles culturelles” de la communication.

Finalement, le fait qu’il existe un noyau de primitifs sémantiques partagés par


l’ensemble des langues du monde, donne à penser que la cognition humaine
repose sur une seule et même base conceptuelle. En théorie, il n’y a aucun con-
cept culturellement spécifique qui ne puisse être rendu accessible aux non-
initiés : il suffit de le décomposer à l’aide de primitifs sémantiques universels
pour en faire une configuration traduisible. La technique de la paraphrase
réductrice devient ainsi un outil pratique non négligeable dans la communica-
tion interculturelle. Il n’empêche que toute langue fonctionne comme un sys-
tème intégré d’une énorme complexité. C’est pourquoi rien ne vaudra jamais
l’immersion dans la langue et dans la culture d’un peuple pour bien en com-
prendre le fonctionnement interne.

6.6 Résumé
La relation entre langue et culture a toujours fasciné les philosophes, les poètes
et les linguistes. Le romantisme allemand a développé l’idée qu’à chaque lan-
gue correspond une vision du monde (“Weltansicht”) qui lui est propre. Cette
idée est à la base du développement de l’anthropologie linguistique dans le
Nouveau Monde. Elle a également donné lieu à la formulation de l’hypothèse
de la relativité linguistique, aussi connue sous le nom de l’hypothèse de
Sapir-Whorf. Selon cette hypothèse, la perception et la pensée des locuteurs
est influencée par les catégories conceptuelles mises en œuvre dans les structu-
res les plus courantes de leur langue.

185
Linguistique cognitive

Cette conception se trouve aux antipodes de l’universalisme, la tradition phi-


losophique dominante depuis le 17e siècle. Celle-ci considère que la pensée est
universelle et qu’en tant que reflet de cette pensée universelle, les structures
linguistiques le sont également. Dans un sens plus technique et plus limité,
nous avons remarqué que le point de vue universaliste implique qu’un certain
nombre de concepts se retrouvent dans toutes les langues. En faisant intervenir
ces concepts universels ou primitifs sémantiques dans l’analyse sémantique,
on peut pallier à deux problèmes descriptifs majeurs, à savoir l’obscurité et la
circularité des définitions. La technique de la paraphrase réductrice consiste
à analyser les composantes d’une expression linguistique en termes de primi-
tifs sémantiques pour arriver à l’explication complète des concepts impliqués.
On évite ainsi l’écueil de l’ethnocentrisme, qui consiste à partir d’une culture
donnée et d’en transposer les concepts à d’autres cultures. La méthode de la
paraphrase réductrice se prête à la description de tout ce qui peut être culturel-
lement spécifique dans une langue : des mots aux scripts, en passant par les
constructions grammaticales. Les mots culturellement spécifiques reflètent
les conditions de vie d’une communauté et sont liés à son histoire et à son
environnement particuliers. Les domaines conceptuels les plus distinctifs se
caractérisent par une tendance à l’élaboration lexicale, c’est-à-dire, par l’exis-
tence d’un véritable arsenal de termes spécifiques pour désigner certains phé-
nomènes particulièrement pertinents. On parle de scénario prototypique
quand l’explicitation apportée par une paraphrase réductrice comprend plu-
sieurs grilles d’action ou d’expérience.

Aux yeux des partisans de l’hypothèse de la relativité, tels que Sapir et Whorf,
la pensée est essentiellement orientée par les catégories abstraites et
récurrentes de la grammaire culturellement spécifique. Or, certaines structu-
res particulières peuvent elles aussi s’avérer très révélatrices. C’est le cas, par
exemple, de la réduplication syntaxique et du superlatif absolu en italien : on
peut y voir une des nombreuses manifestations de la théâtralité typiquement
italienne. Finalement, l’explication en termes de primitifs sémantiques peut
également être mise à contribution dans les scripts culturels. En effet, la des-
cription des normes culturelles qui régissent certains types de comportement se
fait souvent à l’aide de mots clés. On arrive ainsi à mieux cerner les règles
tacites qui sont en jeu d’une part et à mettre en lumière des lignes de conduite
propres à une culture déterminée d’autre part. Songeons, par exemple, à
l’importance des messages “implicites” en japonais, ou à celle des requêtes
indirectes en anglais : ces formes d’expression permettent au locuteur de
s’exprimer “librement” sans pour autant empiéter sur la liberté de l’autre.

Pour conclure, plus personne ne défend la version “forte” de l’hypothèse de la


relativité linguistique. L’idée du déterminisme linguistique, selon laquelle

186
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

nos catégories linguistiques déterminent nos modes de pensée, est aujourd’hui


unanimement rejetée. Or, il en existe des versions plus modérées et plus
nuancées, et bien des chercheurs sont prêts à souscrire à l’idée que les langues
influencent la pensée. Grâce à la méthode de la description par paraphrase –
basée sur l’inventaire des primitifs sémantiques universels, – il devient possi-
ble d’expliciter les catégories culturellement spécifiques sans donner dans le
piège de l’ethnocentrisme.

6.7 Lectures conseillées


Parmi les premiers travaux sur la relativité linguistique, il faut signaler Sapir
(1949 ; dans Mandelbaum réd. 1958), Luria & Vygotsky (1992), et les écrits de
Whorf rassemblés dans Carroll (1956 ; traduction française 1969). Pour des
réévaluations récentes de l’hypothèse, voir Gumperz & Levinson (réd. 1996),
Lucy (1992a, 1992b), Lee (1996) et Bowerman (1996). Une introduction à la
sémantique transculturelle, détaillée point par point, est offerte par Goddard
(1998). Dans Goddard & Wierzbicka (réd. 1994) sont réunies un ensemble
d’études de cas sur les primitifs sémantiques tels qu’ils se manifestent dans un
grand nombre de langues.

On trouvera des approches philosophiques plus anciennes à la question des


concepts culturellement spécifiques et des concepts universaux, respective-
ment, dans Locke (1976[1690]) et dans Leibniz (1981[1765]) ; à ce sujet, voir
aussi Ishiguro (1972).

Pour plusieurs cultures européennes, il existe des analyses de traits culturels,


p.ex. Barzini (1964) pour l’italien et Béal (1993, 1994) pour le français. Wierz-
bicka (1991) analyse des constructions italiennes en tant que reflet du mode de
vie italien, Wierzbicka (1992) fait de même pour le russe. Mizutani & Mizu-
tani (1987) et Smith (1983) proposent des analyses linguistiques de certains
comportements culturels japonais. La notion de mot clé a été introduite dans
l’approche culturelle par Williams (1976) et est explorée systématiquement
dans Wierzbicka (1997).

6.8 Applications
1. L’assertion suivante de Whorf (1956 : 263) est-elle plutôt représentative de
la version forte ou de la version faible du principe de la relativité
linguistique ?

187
Linguistique cognitive

Le hopi peut avoir des verbes sans sujets ; ceci rend cette langue particulièrement
apte à servir de système logique pour catégoriser certains aspects du cosmos. Le
discours scientifique, fondé sur l’indo-européen occidental et non pas sur le hopi,
fait ce que nous faisons, et voit parfois des actions et des forces là où il n’y a peut-
être que des états.
a. Ne connaissez-vous pas de langues européennes où il y a, comme en
hopi, des verbes sans sujet ?
b. Quand nous disons “il tonne” ou “il fait de l’orage”, faisons-nous fon-
cièrement autre chose que le hopi, qui dit quelque chose comme
“éclairs” ? Êtes-vous d’accord avec Whorf pour dire qu’il émane une
“force” de notre “sujet” ?
c. Du point de vue cognitif, il n’y a pas de mots “vides”. Quelle significa-
tion peut-on donner à “il” dans “il tonne” ? (Cf. chapitre 4.2.2.)
d. Là où nous utilisons des noms comme électricité ou courant, le hopi
met un verbe, p.ex. rehpi qui veut dire ‘il y a de la foudre’. Le français
est-il, dès lors, moins précis que le hopi ? (Voir aussi chapitre 1.3.2.)

2. Les prépositions dans et sur indiquent deux façons différentes de diviser


l’espace. Comparez les possibilités du français à celles de l’anglais, illus-
trées dans le tableau 1 (sous 6.1.1.). Mettons-nous systématiquement dans
et sur là où l’anglais met, respectivement, in et on ? Nous arrive-t-il de pré-
férer une autre préposition ? Dans quels cas ? Voici quelques exemples an-
glais qui peuvent servir de point de référence :
(a) a piece in a puzzle, a picture in a wallet, a hand in a glove, toys in a
bag, toys in a box
(b) a cap on a pen, a lid on a jar, a magnet on a surface, a tape on a surfa-
ce, a hat on a head, a shoe on the foot, a glove on {a / the} hand

3. Voici les définitions que donne le Petit Robert des mots colère, amour et
haine. Vérifiez si ces mots sont définis d’une façon obscure et/ou circulai-
re. Proposez, le cas échéant, des définitions plus claires.

colère : 1. violent mécontentement accompagné d’agressivité ; 2. accès, crise de


colère

amour : 1. disposition à vouloir le bien d’un autre que soi (Dieu, le prochain,
l’humanité, la patrie) et à se dévouer à lui ; 2. affection entre les membres d’une
famille ; 3. inclination envers une personne, le plus souvent à caractère passionnel,
fondée sur l’instinct sexuel mais entraînant des comportements variés (…)

haine : 1. sentiment violent qui pousse à vouloir du mal à qqn et à se réjouir du


mal qui lui arrive ; 2. aversion profonde pour qqch

188
Langue, culture et conceptualisation : la sémantique transculturelle

4. Le mot cœur figure parmi les mots les plus fréquents du français. On le re-
trouve dans de nombreuses expressions qui font partie du langage de tous
les jours : de {bon/tout} cœur, du fond du cœur,{avoir / prendre / tenir}
qqch à cœur, avoir {bon cœur / du cœur}, être sans cœur, manquer de cœur,
être de tout cœur avec qqn, {avoir / faire} mal au cœur, en avoir (gros) sur
le cœur, avoir le cœur {gros / serré / lourd}, {fendre / gagner} le cœur de
qqn, ouvrir son cœur, parler à cœur ouvert, rester sur le cœur, ne pas por-
ter qqn dans son cœur, la rage au cœur, au cœur de {l’été / l´hiver}, etc.
Pour en avoir le cœur net, si le cœur vous en dit, ou même si le cœur n’y
est pas, vous pourrez vous en donner à cœur joie en complétant ce petit
échantillon par des expressions proverbiales comme faire contre mauvaise
fortune bon cœur, loin des yeux, loin du cœur ou le cœur a ses raisons que
la raison ne connaît pas…
Croyez-vous que cette grande productivité peut être le fruit du hasard ? Es-
timez-vous le mot cœur digne d’être retenu comme mot clé de la culture
française ? Connaissez-vous d’autres langues où il semble s’employer aus-
si fréquemment et dans une aussi grande variété de contextes ?

5. Voici la traduction française “officielle” d’un passage où Edward Sapir uti-


lise les mots anglais desire, purpose, emotion et soul :

Le désir, le but, l’émotion sont des nuances personnelles qui teintent le monde
objectif. Ce sont des états d’âme individuels et ils sont de relativement peu d’inté-
rêt pour l’âme voisine.

À votre avis, les mots français désir, but, émotion et âme sont-ils les pen-
dants exacts de desire, purpose, emotion et soul ? Quels problèmes soulève
ce genre de traduction littérale ?

6. Les Français ont souvent le mot franchise à la bouche. C’est une qualité
qu’ils semblent apprécier davantage que le tact ou la diplomatie. À n’en
pas douter, il recouvre un concept qui renvoie à une norme culturelle fran-
çaise typique. S’agit-il pour autant d’une franchise absolue et totale, admi-
se ou requise dans tous les contextes et dans toutes les situations ? Utilisez
l’approche des scripts culturels pour expliciter d’une manière précise le
contenu conceptuel de la franchise “française”. Le script culturel proposé
dans Béal (1993 :104) constitue une première ébauche dont vous pourriez
vous inspirer dans vos propres efforts.

7. Le français dispose d’au moins neuf noms différents pour désigner le con-
cept de “peur” : angoisse, anxiété, appréhension, crainte, frayeur, frousse,
inquiétude, peur, trouille.

189
Linguistique cognitive

a. Insérez chaque nom dans un contexte adéquat. Les contextes sont-ils


échangeables ?
b. Permettent-ils de classer les différents termes selon le degré d’intensité
de l’émotion ?
c. Quelles autres distinctions feriez-vous intuitivement ?
d. Quelles adaptations apporteriez-vous à l’explication suivante pour cha-
cun des termes ?
Explication de “X ressent de la peur” :
parfois quelqu’un pense quelque chose comme ceci :
quelque chose de mal peut arriver
je ne le veux pas
à cause de cela, cette personne se sent très mal
X sent quelque chose comme cela

8. Dans les pays anglophones on ne badine pas avec ce qu’on y appelle free-
dom of speech : “la liberté de parole” y est sacrée. En voici quelques mani-
festations dans des domaines variés :
(a) le “Speakers’Corner” à Hyde Park,
(b) les ragots sur la famille royale dans la presse à sensation,
(c) les insultes des hooligans à l’adresse des équipes adverses,
(d) la parodie de la vie publique dans le Muppet Show (cf. les Guignols de
l’Info).

Retrouvez-vous des phénomènes semblables dans les pays francophones ?


Avec le même degré d’institutionalisation ? Qu’est-ce qui vous fait suppo-
ser que les normes culturelles n’y sont malgré tout pas exactement les
mêmes ? Y voyez-vous, par exemple, un plus grand respect de la vie
privée ?

190
Chapitre 7
QUAND DIRE C’EST FAIRE : LA PRAGMATIQUE

Jusqu’ici, nous nous sommes intéressés essentiellement à la fonction idéation-


nelle de la langue, à savoir la façon dont elle sert à former et à exprimer des
concepts et des idées. La langue a une autre fonction aussi importante, la fonc-
tion interpersonnelle mise en œuvre dans l’interaction entre les personnes et
entre les groupes de personnes.

Dans ce chapitre, nous nous penchons sur la façon dont nous utilisons le lan-
gage pour communiquer et interagir les uns avec les autres. Il nous arrive de
nous adresser la parole uniquement pour montrer un intérêt mutuel. Dans ce
cas, ce qui importe n’est pas ce qui est dit, mais le fait de se parler. Or, la plu-
part du temps, les mots servent à “faire” quelque chose : ils nous permettent de
poser des “actes de langage”. Ceux-ci correspondent à des intentions commu-
nicatives qui relèvent essentiellement de nos deux principales facultés
cognitives : la connaissance et la volonté. Dans le domaine de la connaissance,
nous échangeons et demandons toutes sortes d’informations au moyen de ce
que l’on nomme les actes de langage informatifs. Nous ne faisons pas qu’affir-
mer, déclarer ou décrire. Il nous arrive aussi de donner des ordres, de faire des
requêtes, des promesses, des propositions ou d’imposer des exigences, tant aux
autres qu’à nous-mêmes : nous le faisons par des actes de langage volitifs. Il
existe encore un troisième type d’actes de langage. Lorsque nous saluons
quelqu’un, les paroles adéquates prononcées au bon moment ont un effet
immédiat sur la situation. On parle alors d’acte de langage performatif. Ainsi,
il suffit que le président dise “La séance est levée” pour que celle-ci soit effec-
tivement terminée.

191
Linguistique cognitive

Nous nous poserons surtout les questions suivantes : quelles sont les condi-
tions qui doivent être remplies pour que l’interaction soit réussie ? Comment
arrive-t-on à coopérer pour se comprendre ? Par quelles stratégies peut-on sau-
ver la face tout en préservant l’image de l’autre ?

7.1 Introduction : qu’est-ce que la pragmatique ?


La pragmatique est l’étude de ce que les personnes font lorsqu’elles utilisent
la langue. L’usage de la langue – le langage – se définit ici comme faisant par-
tie intégrante de l’interaction humaine. Notre vie entière se déroule dans des
réseaux sociaux. Le matin, on voit la famille, on va à l’école ou au travail, on
rencontre les voisins dans la rue, on prend le bus, le tram ou le train, on
retrouve les camarades ou les collègues, on voit les copains au café ou au cen-
tre sportif, etc. Quel que soit le réseau social – la famille, le voisinage, la ville,
les transports en commun, l’école ou le travail, le club sportif, le culte –, la vie
est impensable sans interaction. Celle-ci se fait en grande partie par le langage.

Dans les deux volets suivants, nous nous arrêtons aux intentions que l’on peut
avoir en disant quelque chose. Nous proposons également une classification
cognitive des actes de langage.

7.1.1 Intention communicative et actes de langage

Il nous arrive de parler pour parler, sans intention particulière, comme simple
signe de reconnaissance de la présence de l’autre. En saluant la voisine le
matin, nous tenons de menus propos sur la météo, le chien, le jardin. Ce fai-
sant, notre intention principale n’est pas de transmettre une information ou de
parler de nos croyances ou de nos besoins ; il s’agit seulement de bavarder en
signe de bon voisinage. Nous connaissons tous ces situations où nous sommes
tenus de parler “pour parler” : dans la salle d’attente du médecin, à une
réception, chez le coiffeur, dans le bus, etc. En dehors de ces situations typi-
ques, il arrive aussi que le silence soit rompu pour (ré)activer le contact. Dans
le fragment (1) qui suit, le client entre en contact avec le vendeur en relevant
un point qui n’a pas vraiment grand intérêt, ce qui peut surprendre l’interlocu-
teur.
(1) CONVERSATION ENTRE UN VIEUX VENDEUR DE JOURNAUX ET LE TENANCIER
D’UNE BUVETTE
Le client : Vous étiez d’attaque très tôt.
Le tenancier : Ah.
Le client : Vers les 10 heures.

192
Quand dire c’est faire : la pragmatique

Le tenancier : 10 heures, vous êtes sûr ?


Le client : Plus ou moins. (Pause) Je suis passé ici vers cette heure-là.
Le tenancier : Oui, bien sûr.
(D’après Harold Pinter : A Slight Ache).

Quand le langage sert à établir ou rétablir le contact, il remplit une fonction


appelée phatique (dérivé du grec phatis ‘ce qu’on dit’). Pourtant, quand on
dépasse le cadre des situations ressenties comme appropriées, cette façon de
“parler pour ne rien dire” devient vite objet d’ironie ou de dénigrement.

En dehors de ces échanges à caractère social, nous ne nous engageons généra-


lement pas dans un simple “bavardage” ou “papotage”, mais dans une interac-
tion communicative dans laquelle nous exprimons ce qui nous occupe l’esprit.
Nous rendons compte de ce que nous voyons et savons, nous disons ce que
nous pensons, croyons et voulons, nous faisons part de nos impressions et de
nos intentions.

Notre recours aux mots a pour but de faire prendre conscience aux autres de
notre état mental. Ce que nous voulons transmettre et l’effet que nous voulons
obtenir chez l’interlocuteur constitue notre intention communicative. L’infor-
mer, le persuader, l’encourager, le prier ou lui ordonner de faire quelque
chose…, sont autant de types d’intentions communicatives. En prononçant les
mots servant à réaliser l’une ou l’autre de ces intentions communicatives, nous
posons un acte de langage. Autrement dit, l’acte de langage est la réalisation
d’une intention communicative. Par exemple, en disant à mon oncle convales-
cent, encore pâlot, “Tu as bien meilleure mine aujourd’hui, mon oncle”, mon
but est de le réconforter par un acte d’“encouragement”.

Au départ, la philosophie du langage s’intéressait surtout à ce qui rend une


assertion “vraie”, à savoir, aux conditions vériconditionnelles du langage et
aux moyens dont nous disposons pour les vérifier. C’est au philosophe anglais
Austin, qui a publié en 1952 How to do things with words (Quand dire, c’est
faire), que nous devons une découverte importante : loin de nous contenter de
fournir de l’information, qui peut être vraie ou fausse (2a), nous “faisons” des
tas d’autres choses au moyen des mots (2b-e).
(2) a. Mon ordinateur est en panne.
b. Pourrais-tu me prêter ton ordinateur pendant quelques jours ?
c. Oui. Je te l’apporte demain.
d. Oh ! Merci beaucoup. Tu es toujours si gentil.
e. Je baptise ce bateau le Reine Élisabeth.

193
Linguistique cognitive

Dans (2a) nous avons affaire à un acte de langage informatif : le locuteur fait
part d’un état de choses qu’il constate ou qu’il croit constater. Même s’il est
convaincu de la véracité de l’information, celle-ci peut aussi bien être fausse
que vraie. Dans tous les autres actes de langage il ne s’agit plus de “vrai” ou
“faux”.

Par (2b) le locuteur demande à son interlocuteur de faire quelque chose et par
(2c), ce dernier promet de le faire. Ces deux actes de langage mettent en avant
une obligation, imposée à l’autre (2b) ou à soi-même (2c). Étant reliés à la
volonté du locuteur ou de l’interlocuteur, ces actes sont qualifiés d’actes de
langage volitifs (adjectif dérivé du latin volitio ‘volonté, volition’).

Par (2d) le premier locuteur remercie l’autre et lui fait un éloge. Par ses mots
de louange, il lui exprime son appréciation.

L’exemple (2e) est d’un autre ordre : l’énoncé ne porte pas sur un fait existant.
L’événement à proprement parler est créé par la formule prononcée par qui de
droit et dans les circonstances appropriées. Ne baptise pas un navire qui veut !
Pour ce faire, il faut y être invité en tant qu’orateur de marque et suivre le rituel
qui consiste à accompagner cette parole, lors d’une cérémonie officielle, du
geste suivant : lancer une bouteille de champagne contre la proue du navire
pour qu’elle s’y fracasse.

Au départ, Austin ne parlait d’acte de langage performatif que pour caracté-


riser des exemples comme (2e). Par la suite, il en est arrivé à considérer qu’il y
a “performance” dès qu’il y a énoncé : nous ne pouvons pas utiliser les mots
sans “faire” quelque chose, que ce soit communiquer quelque chose (2a),
demander quelque chose (2b), promettre quelque chose (2c), remercier
quelqu’un et le couvrir d’éloges (2d), ou baptiser un navire (2e). Il s’ensuit
qu’avant d’avoir une valeur de vérité – s’il en a une – un énoncé a avant tout
une fonction interpersonnelle. Nous ne nous limitons pas à “dire quelque
chose” avec les mots ; nous nous en servons essentiellement pour “communi-
quer”. Tout énoncé est ainsi un acte performatif, un acte de langage.

Ce point a été repris par le disciple d’Austin, le philosophe John Searle, qui a
proposé une taxinomie de cinq types d’actes de langage : les actes assertifs
(3a), directifs (3b), commissifs (3c), expressifs (3d) et déclaratifs (3e).
(3) a. assertif : Georges fume beaucoup.
b. directif : Dehors ! J’exige que tu sortes.
c. commissif : Je promets de revenir demain.
d. expressif : Bon anniversaire !
e. déclaratif : Oui, je prends X pour époux.

194
Quand dire c’est faire : la pragmatique

Les exemples de (3) correspondent à ceux de (2). Un acte assertif (2a, 3a) per-
met de faire une déclaration, une constatation, une description, ou de poser une
question informative. Par un acte directif l’on donne un ordre (3b) ou l’on prie
quelqu’un de faire quelque chose (2b). Par un acte commissif l’on promet
quelque chose (2c, 3c) ; en s’engageant de la sorte, on s’impose une obligation.
Un acte expressif permet de féliciter quelqu’un (3d) ou de lui exprimer nos
sentiments de gratitude et d’estime (2d). Finalement, un acte déclaratif crée
une réalité sociale (nouvelle) (2e, 3e). (Il est à noter que le terme déclaratif
s’emploie dorénavant dans deux sens différents : pragmatiquement il qualifie
un acte de langage, syntaxiquement il caractérise un mode (cf. chapitre 4).
À l’exception de (3d), toutes les phrases de (3) sont au mode déclaratif.
Cependant, l’énoncé (3e) est le seul à représenter un acte déclaratif. (Comme
pour tous les mots ambigus, le contexte permet généralement de savoir dans
quel sens le mot est pris.)

7.1.2 Une typologie cognitive des actes de langage

Sans remettre en question cette taxinomie, par ailleurs tout à fait convaincante,
on peut essayer d’approfondir les liens que les différents types d’actes de lan-
gage entretiennent les uns avec les autres. En agissant de la sorte, on pourra les
regrouper dans des catégories superordonnées auxquelles s’appliquent les
mêmes principes. Ainsi, en associant les questions informatives du type Est-ce
que Georges fume ? aux actes de langage assertifs (3a), on reconnaît implicite-
ment l’existence d’une catégorie superordonnée d’actes de langage informa-
tifs. De même, on peut réunir les actes de langage directifs et commissifs dans
la catégorie superordonnée des actes de langage obligatifs. Ce regroupement
se justifie dans la mesure où dans les deux cas le locuteur impose une obliga-
tion, que ce soit à l’interlocuteur ou à lui-même. Les actes de langage expres-
sifs et déclaratifs, pour leur part, ont aussi quelque chose de fondamental en
commun. Tout comme les actes déclaratifs, les actes expressifs requièrent un
contexte social ritualisé. On ne félicite pas quelqu’un sans occasion spéciale
(anniversaire, nomination, promotion, …) ; ne pas le faire pourrait être consi-
déré comme un oubli, voire même une preuve d’indifférence. L’existence de ce
genre d’expectative montre bien qu’en exécutant un acte de langage expressif,
on contribue à maintenir ou à créer la réalité sociale à l’image de ce qui se
passe avec les actes de langage déclaratifs. On peut donc les réunir dans la
catégorie superordonnée des actes de langage constitutifs.

Nous allons maintenant illustrer les différents sous-types de chacun de ces


trois types majeurs.

195
Linguistique cognitive

Les actes de langage informatifs comprennent tous les actes de langage qui
mettent en jeu une information au sujet de ce que l’on sait, pense, croit ou res-
sent. Ils correspondent à ce que, soit on donne une information, soit on la
demande ou encore on indique qu’elle nous fait défaut.
(4) a. Je ne connais pas cette ville.
b. Pouvez-vous m’indiquer le chemin de la gare, s’il vous plaît ?
c. Oui, ici vous tournez à gauche, puis vous prenez la deuxième à droite.
Là, vous verrez la gare sur votre gauche.

Les actes informatifs sont très variés et reposent sur de nombreuses supposi-
tions. Ainsi, l’on peut s’attendre à ce que l’interlocuteur veuille savoir pour-
quoi on pose une question (4a), ou à ce qu’il ne connaisse pas nécessairement
la réponse (4b). Dès lors, on peut d’abord expliquer la raison de la question
(4a). Ensuite, pour vérifier si l’interlocuteur connaît la réponse, on peut choisir
la formule indirecte (“Pouvez-vous m’indiquer”) plutôt que de poser la ques-
tion de manière directe (“Où est la gare ?”). De même, l’interlocuteur ne se
limite pas à répondre par “oui” ou par “non” à la question posée ; (4c) montre
qu’il l’interprète (4b) bel et bien comme une demande d’information. Notons
aussi qu’il a recours au mode impératif sans pour autant imposer une obliga-
tion à son interlocuteur. Ceci montre bien qu’il n’y a pas de correspondance
directe entre la forme d’une expression linguistique (ici le mode impératif) et
l’intention communicative.

Dans les actes de langage obligatifs, la motivation et l’effet visé sont tout
autres. En réaction à un acte directif, l’interlocuteur n’a que deux issues : soit
exécuter l’instruction, soit expliquer pourquoi il ne peut pas le faire. Imaginons
la situation suivante : en quittant une soirée, Marc, qui n’a pas bu, propose à
Pierre, qui est un peu éméché :
(5) a. Marc : Pierre, peux-tu me donner les clefs de la voiture, je vais con-
duire.
b. Pierre (les lui remettant) : D’accord, la prochaine fois, c’est mon tour.
Promis !

L’énoncé de Marc se compose de deux actes obligatifs : un acte directif et un


acte commissif. La demande qu’il adresse à Pierre n’a rien d’une demande
d’information (comme dans 4b) : son objectif n’est pas que Pierre lui dise quoi
que ce soit, mais qu’il fasse quelque chose (lui remettre les clefs) et accepte de
se laisser conduire. En proposant de conduire, Marc donne à Pierre une bonne
raison de lui remettre les clefs et s’engage lui-même à faire quelque chose. En
même temps, il donne à entendre que son offre ne tient qu’à condition que
Pierre lui donne les clefs. L’énoncé de Pierre, quant à lui, contient deux actes
de langage commissifs : en ponctuant la remise des clefs d’un “D’accord”, il

196
Quand dire c’est faire : la pragmatique

accepte à la fois la demande et la proposition de son ami ; au-delà de la situa-


tion immédiate, il s’engage à conduire la prochaine fois. On voit donc bien que
les actes de langage obligatifs, qu’il s’agisse d’un requête, d’une proposition
ou d’une promesse, ont pour dénominateur commun d’engager quelqu’un – un
autre ou soi-même – à accomplir une action, que ce soit dans un futur immé-
diat ou plus éloigné.

Il ne peut être question d’acte de langage constitutif que lorsque le fait de


prononcer les mots de la manière adéquate et au bon moment constitue par lui-
même la réalité sociale correspondant à l’acte. C’est évidemment le cas du
baptême (2e) et du mariage (3e) : seul le personnage officiel peut baptiser le
bateau et seul le fiancé peut contracter le mariage. Néanmoins, la définition
s’applique également aux actes de langage expressifs donnés en (2d) et en
(3d) : on ne peut remercier ou faire l’éloge de quelqu’un que si l’on se sent
positivement concerné par ce que la personne en question a fait ou promet de
faire. De même, on ne songera à féliciter quelqu’un pour son anniversaire que
si celui-ci vient d’avoir lieu. La distinction faite par Searle entre actes de lan-
gage expressifs (2d, 3d) et actes de langage déclaratifs (2e, 3e) n’est pas
fausse, mais elle reste en-deça de la généralisation qui suit. Les deux types
d’actes sont soumis aux mêmes conditions de réussite : d’une part, ils doivent
être accomplis dans des circonstances bien déterminées par une personne bien
déterminée, et d’autre part, la seule chose à faire est de prononcer la formule
correcte. Pour bien voir ce que l’acte de langage constitutif a de particulier,
comparons-le au remboursement d’une dette. Ici, il ne suffit pas de dire “Je
vous rembourse les 1 000 euros” : l’argent n’est pas remboursé tant qu’il n’est
pas rendu effectivement. En fait, il n’est même pas nécessaire de parler, il suf-
fit de le rendre. Rien de tel dans l’acte de langage constitutif : l’acte tient tout
entier dans la formule rituelle prononcée par la personne adéquate au moment
voulu.

Prenons un exemple bien connu de la procédure judiciaire anglo-saxonne. Lors


d’une audience, l’avocat peut demander au juge d’opposer une objection à une
question trop suggestive que la partie adverse pose à son client (6a). Pour sta-
tuer légalement, le juge n’a le choix qu’entre deux formules rituelles : “objec-
tion acceptée” ou “objection rejetée”. S’il recourait à une tournure alternative,
comme par exemple “Je rejette l’objection que vous venez de formuler” au lieu
de (6b), il y aurait vice de forme, et son intervention n’aurait pas l’impact
requis.
(6) a. L’avocat : Objection, votre Honneur !
b. Le juge : Objection rejetée.

197
Linguistique cognitive

Le tableau 1 reprend les différents types et sous-types d’actes de langage, avec


pour chacun quelques verbes typiques.

Tableau 7.1 Types et sous-types d’actes de langage

! Actes de langage

! Actes constitutifs! Actes informatifs! Actes obligatifs

! Expressifs! Déclaratifs! Assertifs! Interrogatifs! Directifs! Commissifs

! remercier! baptiser! prétendre! demander! exiger! promettre


! féliciter! marier! constater!! ordonner! proposer
! saluer! condamner! décrire!! conseiller
! s’excuser!! admettre

Dans les sections suivantes, nous abordons les trois grands types d’actes de
langage, à savoir les actes constitutifs, informatifs et obligatifs. Nous les étu-
dions respectivement sous l’angle des conditions de réussite (7.2), du cadre
interpersonnel et culturel (7.3) et des stratégies de politesse (7.4). Nous com-
mençons par la catégorie la plus petite, celle des actes de langage constitutifs.

7.2 Les actes de langage constitutifs


et les conditions de réussite

7.2.1 Sous-catégories d’actes de langage constitutifs

Bien que la catégorie des actes de langage constitutifs soit moins grande que
celle des actes informatifs et obligatifs, elle compte cependant le plus grand
nombre de sous-catégories. Ceci vaut autant pour la catégorie des actes expres-
sifs que pour celle des actes déclaratifs. La plupart des actes expressifs concer-
nent les aspects émotionnels de la vie. Ils peuvent se manifester aussi bien de
façon non linguistique que linguistique. Dans nos cultures occidentales, par
exemple, on se serre la main en guise de salutation. Ce geste peut être accom-
pagné de formules très informelles, relativement formelles, ou institutionnali-
sées et hautement formelles.

198
Quand dire c’est faire : la pragmatique

Dans la vie quotidienne, on prend généralement le versant informel et spontané


pour saluer, prendre congé, remercier, réconforter, complimenter, féliciter,
s’excuser, etc. Ces actes s’expriment la plupart du temps à l’aide de petites for-
mules toutes faites, telles que bonjour, salut, au revoir, à tout à l’heure, bonne
nuit, merci, bravo, félicitations, excuse-moi, je suis désolé, d’accord, etc. Dans
les simples formules de salutation quotidienne l’on ne voit plus nécessairement
l’aboutissement d’anciennes formules dont on se servait pour souhaiter du bien
aux autres. Toujours est-il que bonjour, bonsoir et bonne nuit font partie inté-
grante de notre réalité sociale. Il suffit que des gens refusent de se saluer pour
que l’on prenne conscience de la valeur expressive associée au rituel.

Plus une expression est prise pour une formule informelle, plus on aura ten-
dance à l’abréger : jour (pour ‘bonjour’), désolé (pour ‘je suis désolé’), excuse
(pour ‘excuse-moi’), d’ac (pour ‘d’accord’), à la répéter : merci, merci beau-
coup, ou à la combiner avec des interjections : Oh, merci beaucoup. C’est dans
les situations informelles que nous disposons de la plus grande marge de créa-
tivité. Ceci explique aussi l’apparition de nouvelles formes, comme par exem-
ple coucou au lieu de salut, ou encore ciao ou bye-bye au lieu de au revoir, à
tout à l’heure ou salut.

Certains actes publics se trouvent à mi-chemin entre les actes informels et les
actes formels. C’est notamment le cas quand ils sont effectués, non pas par des
personnes légalement nommées, mais par des personnes particulières ou sim-
plement par des gens participant à une relation interpersonnelle. Nous pensons
p.ex. au porte-parole qui s’exprime au nom d’autres personnes ou qui les
représente.

L’exemple qui suit présente un acte constitutif public semi-formel. Il s’agit


d’un fragment d’une intervention à la radio par un porte-parole de l’humoriste
Patrick Timsit qui avait pris pour cible certaines catégories de handicapés.
(7) “Il s’agit simplement de son sens de l’humour farfelu que ses fidèles audi-
teurs connaissent bien. Il n’a rien contre les handicapés et il n’avait nulle-
ment l’intention de choquer qui que ce soit. Si ces personnes se sont senties
offensées, nous en sommes sincèrement désolés et nous vous faisons des
excuses en son nom.” (France Inter, fin 2000)

Le fragment dans son ensemble est un acte constitutif en ce sens que son inten-
tion communicative est de présenter des excuses. Néanmoins, l’on distingue
des sous-intentions à l’intérieur de ce fragment. Tout d’abord, le porte-parole
informe le public du présupposé motivant les excuses : on ne peut être accusé
de choquer si on n’a pas l’intention de choquer. Mais il admet volontiers que
des personnes puissent se sentir offensées, et c’est à celles-là qu’il présente ses

199
Linguistique cognitive

excuses “au nom de” l’artiste. Ces excuses publiques au nom de quelqu’un
indiquent que la personne qui effectue cet acte a l’autorisation de présenter ces
excuses. L’utilisation de la forme nous rappelle cette autorisation.

Cette dernière phrase établit clairement une autre distinction. Les deux expres-
sions nous sommes désolés et nous vous faisons des excuses illustrent le fait
qu’il existe des actes de langage implicites et explicites. Ces expressions indi-
quent clairement que nous ressentons du regret, mais la déclaration être désolé
sert à exprimer un sentiment de regret et à présenter ses excuses sans nommer
explicitement l’acte effectué. Par contre, l’expression faire des excuses décrit
l’acte de parole tout en l’exprimant. Dans ce cas on parle d’un verbe perfor-
matif. Cette différence explique que l’on puisse dire qu’on est «sincèrement»
désolé, mais pas que l’on est désolé au nom de quelqu’un d’autre. En effet, ce
disant on ne fait qu’exprimer l’acte de faire des excuses : on ne le décrit cepen-
dant pas. En revanche, l’on peut dire que l’on fait des excuses au nom de
quelqu’un, justement parce qu’en l’occurrence on ‘décrit’ en même temps.
Comme le montre la liste de verbes du tableau 1, il existe des verbes performa-
tifs pour chacune des trois catégories d’actes de langage.

Enfin, à l’autre extrémité du continuum formel-informel on trouve les actes


déclaratifs extrêmement formels qui se déroulent nécessairement dans un con-
texte institutionnel et qu’effectuent des personnes officiellement désignées. Il
s’agit, par exemple, de l’arbitrage d’une rencontre de football, d’une annonce
officielle, de la célébration d’un baptême ou d’un mariage, de la présidence
d’une audience au tribunal, du prononcé d’un jugement, de l’enregistrement
d’un témoignage, de la rédaction d’un testament, de la nomination de person-
nages officiels, d’une déclaration de guerre, pour n’en citer que quelques-uns.

L’acte constitutif institutionnel se caractérise par son style extrêmement “figé”.


Il est souvent ponctué par une locution adverbiale telle que par la présente,
ainsi que par un verbe performatif tel que déclarer, annoncer, proclamer. La
personne chargée de l’exécuter se désigne soit au moyen du pronom personnel
je (8-9), soit elle a recours à la voix passive comme dans Objection rejetée (6).
Étant donné que dire et faire ne font par définition qu’un, cette coïncidence se
reflète le plus souvent au niveau du temps verbal : le verbe utilisé dans l’acte
déclaratif se trouve généralement au présent de l’indicatif. En outre, l’acte
déclaratif ne peut jamais être prononcé isolément : il intervient à un moment
précis d’un rituel plus élaboré. Ainsi, au moment clé de la cérémonie de
mariage, le prêtre ou l’officier de l’état civil doit d’abord adresser à chacun des
futurs époux la question d’usage (9a) et obtenir d’eux la réponse (3e), ou au
minimum un Oui audible, avant de passer à la confirmation officielle (9b).
(8) Je vous condamne à trois ans de prison pour votre participation au crime.

200
Quand dire c’est faire : la pragmatique

(9) a. Prenez-vous pour époux X ici présent ?


b. Je vous déclare unis par les liens du mariage.
(10) L’accusé a été déclaré coupable de complicité de meurtre.

Des verbes tels condamner, déclarer, confirmer sont des verbes


performatifs : ils peuvent nommer l’acte de langage tout en l’exécutant. Dans
(9b) par exemple, déclarer réalise l’intention communicative d’instaurer une
nouvelle réalité (le mariage). Or, il arrive que ces verbes soient uniquement
utilisés pour “decrire”, et non pour “faire”. Dans (10), par exemple, le contexte
n’est pas celui d’un acte posé par un juge, en l’occurrence d’une certification
de culpabilité ; ici déclarer est utilisé dans le simple but de “décrire” de façon
très formelle un acte de transmission d’information.

7.2.2 Conditions de réussite

Les conditions de réussite sont les conditions circonstancielles qui doivent


être remplies pour que l’acte de langage soit réussi. Il en existe pour chaque
type d’acte de langage. Pour accomplir valablement un acte informatif, le locu-
teur, par exemple le journaliste qui relate (10), doit avant tout disposer lui-
même du renseignement correct et il doit ensuite être autorisé à le divulguer.
De même, un acte obligatif qui consiste, par exemple, à donner un ordre, ne
peut émaner que d’un locuteur occupant une position supérieure. Autrement
dit, une personne de rang inférieur, tel un employé ou un enfant, n’est pas en
mesure de donner un ordre à son employeur ou à ses parents.

C’est néanmoins dans les actes de langage constitutifs que les conditions de
réussite se manifestent le plus clairement. Comme l’illustre la célébration d’un
mariage (9), la validité de cet acte institutionnalisé dépend de la stricte obser-
vation d’une série de conditions bien déterminées. Il suffit qu’une seule d’entre
elles ne soit pas remplie pour que l’on puisse y faire objection légalement. En
raison d’un vice de forme, la célébration peut être déclarée nulle et non ave-
nue. Aussi, la personne qui officie doit être officiellement autorisée à le faire :
à l’église il faut que ce soit un prêtre, à l’hôtel de ville le maire ou un adjoint
du maire, à l’étranger l’ambassadeur ou un attaché de l’ambassade, en mer le
capitaine du bateau, en avion le commandant de bord…

De même, en droit, une erreur de procédure est une raison suffisante pour por-
ter une affaire jugée devant une cour d’appel : si l’on peut prouver que le pro-
cès est entaché d’un vice de procédure, la sentence restera sans effet et risque
même d’être révoquée.

201
Linguistique cognitive

Même si les conditions de réussite ont le plus de poids dans les actes
déclaratifs institutionnalisés, elles sont loin d’être négligeables dans les actes
expressifs constitutifs des rituels de la vie quotidienne. En effet, si l’on veut
féliciter une personne à l’occasion de son anniversaire, de son mariage ou
d’une promotion, on a intérêt à ne pas se tromper de personne ou de date…
Sinon, ce serait comme si l’événement n’avait pas eu lieu, et l’on n’aura à son
actif qu’une tentative “infructueuse” de présenter des félicitations.
(11) a. Le mari à sa femme : Bon anniversaire, ma chérie.
b. La femme : Quand vas-tu enfin te souvenir de la date de
mon anniversaire ?

En dépit de ses bonnes intentions communicatives, le mari n’a pas réussi à


souhaiter un bon anniversaire à sa femme. Comme les conditions n’étaient pas
remplies pour la féliciter valablement, il s’agit tout au plus d’une tentative
infructueuse.

Quel que soit le type d’acte constitutif que nous nous engagions à accomplir, la
règle est la même : il faut que la personne, le moment et l’endroit soient bien
choisis. Les formules prononcées ne seront à leur place et ne pourront aboutir,
c’est-à-dire “se constituer en acte”, que si toutes les conditions sont remplies.
Sinon, rien ne “se fait”, et il ne reste que quelques paroles rituelles prononcées
en l’air, hors de propos.

Outre des conditions de réussite particulières, les actes informatifs et obligatifs


doivent encore satisfaire d’autres conditions de nature très différente, comme
nous allons le voir dans les sections suivantes.

7.3 Les actes de langage informatifs et l’interaction


coopérative
Dans un échange d’information on ne se limite pas à donner de l’information ;
on pose aussi des questions informatives. Dans un cas comme dans l’autre, on
a intérêt à bien évaluer quelle est l’information dont l’interlocuteur dispose,
pour que la communication se fasse dans les meilleures conditions. Il existe
différents degrés de “savoir” ; en fonction des hypothèses sur ce que l’interlo-
cuteur “sait” et sur ce qu’il est en mesure d’inférer, le locuteur pourra moduler
la quantité et le type d’information à fournir. La marge entre ce qu’il dit et ce
qu’il présuppose ou implique sera d’autant plus grande qu’il jugera l’interlocu-
teur capable de repérer les présuppositions et implications par lui-même. Dans

202
Quand dire c’est faire : la pragmatique

ce qui suit, nous examinons de plus près comment la bonne marche d’une con-
versation dépend de la collaboration entre les interlocuteurs.

7.3.1 Présuppositions conversationnelles


et présuppositions conventionnelles

Quand nous nous adressons à un étranger, nous nous en tenons d’habitude à


des questions d’ordre général concernant l’heure qu’il est, la route à suivre, le
quai de départ d’un train, etc. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de lui poser une
question comme celle de (12a). Ce genre de question repose, en effet, sur un
certain nombre de présuppositions conversationnelles : un ensemble de con-
naissances partagées forment l’acquis dont nous partons au moment d’engager
la conversation.
(12) a. Anne : Bonjour, où emmènes-tu les enfants aujourd’hui ?
b. Pierre : Je compte les emmener au parc. Ils adorent y aller.

Dans ce type d’interaction, les partenaires se connaissent : ils se sont déjà ren-
contrés et adressé la parole auparavant. Le cadre de vie et les habitudes de
l’autre leur sont familiers. Autrement dit, ils disposent d’un savoir préalable,
qui constitue l’arrière-fond de leur rencontre. Anne sait que Pierre sort souvent
avec ses enfants et qu’il se rend à divers endroits avec eux. Dans (12a) ce
savoir acquis est pris comme présupposition conversationnelle. Pour Pierre
aussi bon nombre de choses paraissent aller de soi. Il assume qu’Anne partage
avec lui certaines connaissances du monde : elle sait qu’il y a un parc dans le
voisinage et qu’il constitue un but de promenade pour les enfants. Ce genre de
savoir est marqué grammaticalement, notamment par l’usage des articles
définis (“les enfants” dans (12a), et “le parc” dans (12b)). C’est pourquoi on
parle ici de présuppositions conventionnelles : quiconque connaît la gram-
maire pourra déduire qu’il ne s’agit pas de référents nouvellement introduits.
Dans la plupart des échanges ordinaires tels que celui-ci, on retrouvera des élé-
ments présupposés. Ces éléments, soit présumés acquis préalablement soit
désignés comme tels dans la situation conversationnelle, sont assumés comme
acquis.

Quand les gens ne se connaissent pas personnellement, mais qu’ils appartien-


nent à la même communauté nationale ou culturelle, ils partagent un savoir
culturel qui fait partie de ce que nous appelons les présuppositions conven-
tionnelles. Leurs références culturelles communes se composent de tas de
choses : des endroits, des événements historiques, des institutions nationales,
des personnages publics, le système électoral, etc. Imaginons qu’au cours d’un
débat électoral télévisé quelqu’un dise :

203
Linguistique cognitive

(13) M. Durant : Dans mon quartier, tout le monde vote à gauche.

Les téléspectateurs n’auront pas de mal à repérer dans cette affirmation un cer-
tain nombre de présuppositions culturelles : le locuteur vit dans un pays aux
traditions démocratiques, où sont organisées régulièrement des élections, aux-
quelles participent plusieurs partis ; le quartier où il vit constitue une petite
communauté où tout le monde se connaît. À tel point que même les convic-
tions politiques et les intentions de vote des uns et des autres sont connues de
tous.

Dans un contexte culturel différent, ce même énoncé est susceptible de donner


lieu à toutes sortes de malentendus. Si M. Durant, touriste belge en Chine
s’avisait de dire (13) à un Chinois qu’il vient de rencontrer, celui-ci ne sera pas
en mesure de comprendre de quoi il s’agit. D’une part, il est inconcevable pour
lui que “tout le monde” ne soit pas compris littéralement comme l’ensemble de
la population ; d’autre part, il est loin de se douter que “tout le monde” inclut
bien les femmes et les jeunes, mais pas les enfants. De plus, il ignore qu’il y a
des citoyens qui n’exercent pas leur droit de vote. Il faudrait lui expliquer tou-
tes les présuppositions conventionnelles véhiculées par ce simple énoncé pour
lui donner quelque chance d’en comprendre les tenants et aboutissants.

À l’intérieur d’une même communauté, ou lorsque l’interaction se déroule


entre participants de la même culture ou de cultures similaires, l’on ne se rend
généralement pas bien compte de l’importance des présuppositions culturelles.

7.3.2 Le principe de coopération


et les maximes conversationnelles

Des énoncés aussi courts que (12) et (13) contiennent une bonne part d’infor-
mation présupposée ou présentée comme connue. Il n’est dès lors pas étonnant
que les non-initiés ne puissent pas en tirer grand-chose. Cependant, les initiés
n’ont aucun mal à comprendre que, dans (13), “tout le monde” ne doit pas être
pris littéralement. Leur savoir culturel leur permet de faire abstraction des
mineurs, des abstentions et des votes blancs. Autrement dit, celui qui connaît le
système n’accusera pas M. Durant de mensonge, ni même d’exagération. Il
comprendra que la grande majorité des habitants du quartier où habite M.
Durant pouvant voter et le faisant effectivement, votent à gauche. Comment
expliquer l’abîme entre l’interprétation littérale de l’énoncé (13) et l’interpré-
tation nuancée que les auditeurs en font spontanément ?

204
Quand dire c’est faire : la pragmatique

C’est en réponse à cette question qu’un autre philosophe du langage, Paul


Grice, a proposé comme modèle explicatif fondamental de la communication
humaine ce qu’il appelle le principe de coopération :
(14) Faites votre contribution à la communication de la manière qui est requise
par le stade (de l’échange conversationnel) auquel elle intervient.

Bien que le principe de coopération soit formulé à l’impératif (14), il n’équi-


vaut pas à une prescription. En effet, il ne fait que refléter iconiquement la
règle de conduite que tout locuteur a intériorisé et qu’il suit implicitement
quand il participe à une interaction coopérative.

Grice (1975 : 45-46) précise ce principe directeur à l’aide de quatre règles plus
spécifiques appelées maximes conversationnelles. À ses yeux, celles-ci
régissent tout échange verbal rationnel.
a. QUALITÉ : Essayez de rendre votre contribution vraie.
1. Ne dites pas ce que vous croyez être faux.
2. Ne dites pas ce pour quoi vous manquez de preuve suffisante.
b. QUANTITÉ : Rendez votre contribution aussi riche en informations
qu’il est requis (pour la communication en cours).
Ne rendez pas votre contribution plus informative
qu’il n’est requis.
c. PERTINENCE : Soyez pertinent.
d. MODE DE PRÉSENTATION : Soyez clair et transparent.
(i) Évitez toute expression vague.
(ii) Évitez l’ambiguïté.
(iii) Soyez bref (évitez toute prolixité superflue).
(iv) Soyez ordonné.

Reprenons ces maximes conversationnelles une à une. La première, la maxime


de qualité, requiert que nous ne donnions comme information que ce dont
nous sommes sûrs. Pour la voir à l’œuvre, on peut s’enquérir du résultat d’une
épreuve sportive, par exemple, en posant la question : Sais-tu par hasard qui a
gagné le match d’hier ? Supposons que notre interlocuteur ne soit pas au cou-
rant et nous donne l’une des trois réponses suivantes :
(15) a. Non, je ne sais pas.
b. Je parie que c’est le PSG.
c. C’est le PSG.

Dans la première réponse, notre interlocuteur “dit la vérité” : il reconnaît ne


pas disposer de l’information (15a). La seconde réponse est toujours conforme à
“la vérité”, puisqu’en indiquant qu’il a de bonnes raisons de “croire” (je parie)
que c’est le PSG qui a gagné (15b), il admet indirectement qu’il ne connaît pas
la réponse. C’est uniquement en répondant (15c) que notre interlocuteur ne se

205
Linguistique cognitive

montre pas coopératif : cette troisième réponse implique en effet, qu’il s’agit
du fait avéré. Autrement dit, dans (15c) il présente les choses comme s’il avait
eu accès à l’information là où il n’en est rien. Sa réponse constitue donc bien
une violation du principe de qualité de sa part. On ne peut cependant pas parler
de mensonge, car il se peut que ce qu’il avance sans preuve soit effectivement
le cas.

La seconde maxime, la maxime de quantité, tient compte des besoins du


moment : elle stipule qu’il faut donner à l’interlocuteur toute l’information
nécessaire pour satisfaire ses besoins : ni trop ni trop peu. Supposons qu’un
automobiliste soit en panne d’essence un dimanche et qu’il vous demande où
se trouve la station d’essence la plus proche. Vous pouvez lui répondre des
trois façons suivantes :
(16) a. Il y a une station-service à deux pas d’ici.
b. Il y a une station-service à deux pas d’ici, mais elle est fermée le
dimanche. La prochaine est à 5 kilomètres.
c. La station-service qui se trouve à deux pas d’ici est fermée le diman-
che, mais vous pouvez y faire le plein si vous avez une carte de crédit.

Si vous répondez (16a) en sachant que la station-service est fermée le diman-


che, vous ne donnez pas assez d’information. Vous enfreignez donc la maxime
de quantité. En revanche, en répondant (16b) ou (16c) vous vous montrez coo-
pératif.

Pour illustrer la troisième maxime, la maxime de pertinence, que Grice


appelle la maxime de relation, il est plus simple de prendre un exemple quel-
que peu déviant. Il arrive souvent que la réponse à une question d’information
ne soit pas claire et directe, mais plutôt vague et évasive. Ceci n’implique pas
nécessairement que le locuteur ne connaît pas la réponse ; il peut tout simple-
ment être d’avis que la personne qui a posé la question peut trouver la réponse
elle-même. À première vue, la réponse proposée en (17b) ne nous paraîtra pas
du tout pertinente :
(17) a. Marie : C’est Jospin qui a gagné les élections ?
b. André : Le journal est sur la table.

Il ne semble pas y avoir de lien direct entre la réponse donnée par André et la
question posée par Marie. Mais, à y regarder de plus près, selon Grice, les
interlocuteurs ont néanmoins tendance à être coopératifs, même quand leur
réaction surprend quelque peu. Admettant qu’André se montre malgré tout
coopératif et que sa réponse a donc trait à la question posée, on arrivera à en
déduire, par le biais de la maxime de “relation” ou pertinence, que la réponse
est contenue dans le journal qui se trouve sur la table.

206
Quand dire c’est faire : la pragmatique

La quatrième maxime, portant sur le mode de présentation, peut elle aussi


être illustrée le plus aisément à l’aide d’un exemple en apparence négatif.
À première vue, le dialogue suivant, extrait de Ce qu’Alice trouva de l’autre
côté du miroir de Lewis Carroll a tout pour être classé parmi les échanges non
coopératifs : il manque de clarté (i), il est ambigu (ii), il tire en longueur (iii), et
il est tout sauf ordonné (iv).
(18) a. “Voilà de la gloire pour toi !” [dit le Gros Coco]
b. “Je ne sais pas ce que vous voulez dire par là.” [dit Alice]
c. Le Gros Coco sourit d’un air méprisant : “Naturellement. Tu ne le sau-
ras que quand je te l’aurai expliqué.”
d. “Je voulais dire, ‘Voilà un bel argument sans réplique !’ ”
e. “Mais : ‘gloire’ ne signifie pas ‘un bel argument sans réplique !’ ”,
[rétorqua Alice]
f. “Quand moi, j’emploie un mot,” déclara le Gros Coco d’un ton assez
dédaigneux, “il veut dire exactement ce qu’il me plaît qu’il veuille
dire…, ni plus ni moins.”1

Toutefois, cet échange conversationnel n’est obscur que si l’on prend le point
de vue “littéral” d’Alice, qui exclut la métaphore de la panoplie des stratégies
coopératives habituelles. En faisant appel à une double métaphore dans ses
interventions (18a) et (18d), le Gros Coco nous confronte au problème de
l’usage métaphorique du langage. L’opacité qui en découle peut donner à pen-
ser que la quatrième maxime de Grice ne s’applique qu’aux conversations
logiques et rationnelles. Or, il suffit d’étendre le principe de coopération pour
que ces énoncés deviennent clairs, transparents et univoques. Les deux
métaphores conceptuelles sous-jacentes en jeu peuvent être formulées comme
suit : QUAND ON SORT VAINQUEUR D’UNE BATAILLE, ON OBTIENT LA GLOIRE et
DÉBATTRE C’EST SE BATTRE. Autrement dit, de même que l’on gagne une
bataille en assénant des coups à l’adversaire, on sort vainqueur d’un débat à
force d’arguments. “Un bel argument sans réplique” a la force d’un coup de
boutoir ; ce coup de grâce, qui laisse l’adversaire k.o., apporte la gloire au
combattant. Loin d’obscurcir les choses, les métaphores du Gros Coco permet-
tent, au contraire, d’aller au-delà de ce qui peut être représenté par le langage
non métaphorique, non figuré. La critique d’Alice (18e) peut d’ailleurs, nous
faire prendre conscience de l’enjeu de l’usage métaphorique du langage. En
effet, la “gloire” ne signifie pas “un bel argument sans réplique”, − comme
elle s’en offusque, − mais ceci n’empêche l’inverse d’être absolument vrai : un
“bel argument sans réplique” pourrait bien lui valoir la “gloire”.

1. Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, suivi de Ce qu’Alice trouva de l’autre côté du miroir,
Gallimard : Folio Classique, p. 274 (1994).

207
Linguistique cognitive

La dernière maxime de Grice doit donc être prise dans un sens plus large.
Sinon, elle ne serait pas à même de rendre compte du fait que le langage
imagé, avec ses métaphores et ses métonymies, fait partie intégrante du lan-
gage de tous les jours ; il nous permet d’atteindre des niveaux de pensée plus
“profonds” ou plus “élevés”. Bien que l’application de cette dernière maxime
pourra varier selon les cultures, elle n’en restera pas moins étroitement liée aux
stratégies cognitives régissant toute recherche de sens. Cette mise au point ne
diminue bien sûr en rien la portée du mode de présentation, son dessein étant
justement de le projeter sur une toile de fond “cognitive” universelle.

Les maximes proposées par Grice permettent de voir comme le principe uni-
versel de coopération est à l’œuvre dans les différentes langues et cultures.
Grâce à lui, nous ne disposons plus seulement d’universaux idéationnels. En
effet, nous sommes maintenant en mesure d’ajouter aux primitifs sémantiques
présentés au chapitre 6, quelques universaux interpersonnels, encore appelés
pragmatiques. Nous en dérivons les stratégies communicatives qui sont au
centre des échanges d’information. Néanmoins, les catégories présentes dans
les maximes doivent être complétées par d’autres catégories plus spécifiques,
propres à chaque culture. Pour le mode de présentation, notamment, il semble
bien que différentes modulations soient à prévoir au vu de la grande variété de
styles de communication existant dans le monde.

7.3.3 “Implicatures” conversationnelles et conventionnelles

Comme l’indique la première maxime conversationnelle, qu’est la maxime de


qualité, le locuteur coopératif est censé dire la vérité. Sans cette assomption,
l’idée même de conversation n’aurait pas de sens. Si le locuteur pouvait faire à
sa guise des déclarations vraies et fausses sans indiquer à son interlocuteur
quelles sont les déclarations vraies et quelles sont celles à ne pas prendre litté-
ralement, on serait en plein arbitraire et il n’y aurait plus de communication
qui tienne.

Cela veut-il dire que le locuteur est tenu de dire toute la vérité, d’en dire autant
qu’il le pourra ? C’est ce qu’une interprétation trop littérale de la maxime de
quantité pourrait nous faire croire. Or, la réponse est : Non ! Et ce pour une rai-
son bien simple : en formulant très explicitement ses intentions communicati-
ves, le locuteur augmente ses chances de bien se faire comprendre par son
interlocuteur. Celui-ci risque cependant d’avoir l’impression d’être surin-
formé, et d’être en quelque sorte pris pour un imbécile. À bon entendeur,
salut !, dit le proverbe. Il suffit que le locuteur formule sommairement son
intention communicative pour que l’interlocuteur se débrouille. Autrement dit,

208
Quand dire c’est faire : la pragmatique

le locuteur veillera à ne pas importuner son interlocuteur par une surcharge


informative ; il lui laissera la tâche d’inférer une part d’implicite. Pour illustrer
le maniement d’intentions communicatives implicites on peut se tourner, clas-
siquement, vers la scène de ménage :
(19) (Femme à son mari) : Tu as laissé ouverte la porte du frigo.

En vertu des maximes de pertinence, de quantité et de mode de présentation, la


lecture que le mari fera de cet énoncé dépassera de loin ce qui est dit explicite-
ment. Au-delà de l’information donnée, il y percevra par voie de métonymie
une demande d’intervention. Il y a métonymie dans la mesure où la description
donne lieu à une interprétation globale de la situation, y compris l’idée qu’un
frigo doit normalement être fermé ; si ce n’est pas le cas, il convient d’agir
pour qu’il en soit ainsi.

Il arrive qu’une réponse paraisse tout à fait hors de propos. Or, Grice prétend
que même en cas de violation manifeste d’une règle conversationnelle, il suffit
souvent de creuser un peu pour trouver une interprétation qui aille dans le sens
d’un comportement coopératif. Prenons l’exemple suivant :
(20) a. Mathilde : Comment trouves-tu ma nouvelle coiffure ?
b. Jacques : Si on y allait maintenant ? Allons-y, Mathilde.

En changeant radicalement de sujet, Jacques manque clairement à la règle qui


veut qu’on dise “la vérité et rien que la vérité.” En lui répondant Cela te va
bien ou Cela ne te va pas du tout, Jacques se serait montré ouvertement coopé-
ratif. La violation flagrante de la règle dont Jacques se rend coupable n’est pas
un simple cas de malentendu ; elle prend un sens tout particulier. Esquiver la
question relève d’un comportement dont Mathilde pourra déduire qu’une
réponse pertinente serait bien trop pénible à entendre.

Pour désigner les implications découlant de l’application d’une maxime au


contexte situationnel d’un énoncé concret, Grice parle d’implicatures conver-
sationnelles. Les interprétations de (17), (19) et (20) en sont des exemples.
Les ‘implicatures’, à savoir que le journal contient les résultats électoraux (17),
que le mari doit fermer le frigo (19) ou que Jacques n’aime pas la nouvelle
coiffure de Mathilde (20), ne sont pas à proprement parler nécessaires. Elles
sont donc annulables. Par exemple, le journal de l’exemple (17) a pu être
imprimé trop tôt pour contenir les résultats relatifs à Jospin. S’agissant d’une
implicature conversationnelle, une adaptation reste toujours possible. Un
énoncé comme (21a) a pour implicature que Pierre n’a qu’un seul diplôme,
mais cette implicature peut être annulée à l’aide de l’expression en fait, comme
en (21b).

209
Linguistique cognitive

(21) a. Pierre a un diplôme.


b. Pierre a un diplôme ; en fait, il en a deux.

Une phrase comme (21a) constitue une réponse valable à la question de savoir
si Pierre est diplômé. L’implicature qu’il ne s’agit que d’un seul diplôme garde
sa validité aussi longtemps qu’elle n’est pas levée.

Il convient, dès lors, de distinguer entre implicature conversationnelle et


implicature conventionnelle. Cette dernière n’est pas directement liée au con-
texte conversationnel ; elle dérive de la présence de certaines formes linguisti-
ques, ce qui la rend repérable par tous les usagers. Contrairement à
l’implicature conversationnelle, l’implicature conventionnelle n’est pas annu-
lable. Un des exemples d’implicature conventionnelle que donne Grice est
celui de la signification contrastive liée à l’emploi d’un connecteur comme
mais.
(22) Le drapeau est rouge, mais il ne l’est pas tout à fait.

Dans l’exemple (22), mais sert à nier l’implicature conventionnelle liée à


l’assertion de la première phrase : quand on dit d’un drapeau qu’il est rouge,
on en infère généralement qu’il est entièrement rouge. L’insertion de mais
oriente l’interprétation vers une conclusion contraire. Or, comme le montrent
bien les analyses du mais français faites par J.C. Anscombre & O. Ducrot
(1977) et Ducrot (1980a : Chap.3), il existe encore un autre emploi de mais, dit
“de rectification”. Contrairement au premier, celui-ci ne se traduit pas par
l’espagnol pero ou par l’allemand aber mais, respectivement, par sino et son-
dern. L’implicature qu’il met alors en scène n’est pas conventionnelle mais
conversationnelle. Imaginons Pierre et Gilles en train de jouer au tennis. Après
un petit moment, Pierre dit :
(23) Ce que tu tiens en main, Gilles, ce n’est pas une cuiller à café, mais une
raquette de tennis.

Bien que Pierre utilise la structure “pas A, mais B”, son but ne peut pas être
d’apporter une précision, car il n’a pas pu supposer un seul instant que Gilles
ait pu croire tenir autre chose en main qu’une raquette de tennis. Face à cette
violation manifeste de la maxime de qualité, son partenaire ne peut que con-
clure à l’ironie, assumant que Pierre reste coopératif en dépit des apparences.
Gilles aura donc vite fait d’interpréter l’intention communicative de Pierre : en
suggérant qu’il manie la raquette comme s’il s’agissait d’une cuiller à café,
Pierre lui fait comprendre qu’il joue comme un pied. Ce qui est impliqué est
que Pierre reproche à Gilles de jouer mal.

210
Quand dire c’est faire : la pragmatique

Dans ce type d’exemples, l’implicature conversationnelle ne s’appuie pas sur


le respect mais sur la transgression des maximes. En faisant fi des maximes, le
locuteur n’a toutefois pas l’intention de tromper son interlocuteur ; ce serait le
cas s’il faisait semblant d’être de bonne foi. Au contraire, ces violations sou-
vent teintées d’ironie constituent un détournement tellement manifeste des
maximes conversationnelles, qu’elles n’en mettent que plus efficacement
l’interlocuteur sur la voie de l’intention communicative réelle. L’interaction
coopérative est maintenue aussi longtemps que l’énoncé du locuteur garde une
certaine pertinence. Ayant pu observer la même chose pour l’usage métaphori-
que du langage, nous pouvons conclure que la maxime de pertinence est de
loin la plus importante de toutes les maximes conversationnelles.

7.4 Les actes de langage obligatifs et l’interaction polie


Si dans les actes de langage informatifs la maxime de pertinence occupe une
position centrale (‘Soyez pertinent’), toute interaction humaine repose éga-
lement sur un autre principe fondamental, à savoir celui de la politesse. Même
si ce principe se réalise de façons très différentes selon les cultures (cf. les
“scripts culturels”, chapitre 6.4.), il est omniprésent. Bien qu’actif aussi dans
les actes de langage constitutifs et informatifs, c’est néanmoins dans les actes
de langage obligatifs qu’il est appelé à jouer le plus grand rôle. La politesse
est, en effet, directement liée au tact du locuteur et au respect, − ou au manque
de respect, − qui sont en jeu quand il s’agit d’obtenir que quelqu’un fasse quel-
que chose ou de s’engager soi-même à faire quelque chose. Ainsi, il n’est que
peu de contextes conversationnels où des ordres laconiques (24a) ou sous
forme de réprimande (24b) ne seraient pas qualifiés d’impolis.
(24) a. La porte !
b. Je t’ai dit d’aller fermer la porte !

Pour que (24a) puisse paraître approprié, il faut imaginer une situation où
quelqu’un, qui ne serait pas encore trop éloigné pour revenir sur ses pas, aurait
oublié de fermer la porte. Le genre de remontrances illustré par (24b) ne peut
s’adresser qu’à un enfant en bas âge qui aurait refusé d’obéir à un ordre préala-
ble. Dans les sections suivantes, nous verrons pourquoi la politesse joue un
rôle si important dans les actes de langage obligatifs.

211
Linguistique cognitive

7.4.1 Actes directifs versus questions informatives

Que ce soit pour demander Pouvez-vous me passer le sel, s’il vous plaît ?, ou
Pouvez-vous me dire quelle heure il est ?, dans les deux cas nous mettons en
œuvre des stratégies de politesse. Il est clair néanmoins que l’acte obligatif et
la question informative répondent à des motivations et finalités différentes.

En posant une question informative, le locuteur n’est jamais sûr que son inter-
locuteur soit à même de lui donner le renseignement demandé. Dès lors, le
recours à une tournure interrogative va de soi, ainsi que l’emploi du verbe pou-
voir (25a). Même si le locuteur ne part pas de l’idée que l’autre doit être au
courant, son intention communicative va plus loin : en vertu de la maxime de
qualité, il suffit que l’interlocuteur puisse répondre pour qu’il le fasse. Rien de
dramatique cependant s’il s’avère incapable de lui fournir l’information (25b).
(25) a. Michel : Pouvez-vous me dire à quelle heure part le prochain bus ?
b. Dame : Je suis désolée, je ne sais pas.

Michel admettra sans plus que la dame ne sait pas et il ne songera pas à lui en
faire reproche. Il ne va pas la soupçonner de cacher l’information. Ce genre de
pensées n’affleure que dans la sphère privée, lorsqu’il est question de secrets
de famille, de relations sexuelles ou de problèmes d’argent, par exemple. La
politesse veut que nous respections la vie privée des autres ; elle nous interdit
de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. En posant des actes directifs, on
risque de perdre la face ou d’entrer en conflit avec l’autre. En revanche, dans
les échanges informatifs, l’on se sentira plus à l’aise pour poser toutes sortes
de questions, puisque l’enjeu personnel est nettement moindre.

Dès qu’il s’agit de quelque chose de plus contraignant − pas simplement de


passer le sel −, l’échange devient plus complexe et les réactions plus délicates.
Dans l’interaction suivante la réaction (26b) est tout à fait déplacée.
(26) a. Carine : Michel, veux-tu sortir les poubelles, s’il te plaît ?
b. Michel : ?? Non, j’ai pas envie, fais-le toi-même.
c. Michel : Désolé, mais je ne peux pas.
d. Carine : Pourquoi pas ?
e. Michel : Je vais rater mon train.

Il existe un fonds présuppositionnel commun quant à la bonne disposition des


gens et à leurs capacités de faire ce qu’on attend d’eux. Carine se fonde là-
dessus pour demander à son compagnon de sortir les poubelles. Dans une rela-
tion équilibrée, il est impensable qu’il réagisse par (26b). Si Michel n’a pas
envie de le faire, il répondra normalement par une pirouette, sauf peut-être si

212
Quand dire c’est faire : la pragmatique

lui et Carine viennent de se disputer. Par contre, une réponse du type (26c) est
un excellent moyen pour s’esquiver dans les règles : en signalant que le pré-
supposé concernant sa capacité à le faire ne tient pas, Michel reste courtois,
quitte à devoir s’expliquer devant la surprise de Carine (26d-e).

Quand nous nous trouvons engagés dans un acte directif, plusieurs stratégies
s’offrent à nous pour éviter de donner l’impression d’être grossiers ou pour
nous tirer d’affaire sans que la situation devienne déplaisante. Une tactique
assez fréquente consiste à utiliser une tournure interrogative plutôt qu’une
forme impérative, et de préférer à la question directe Veux-tu (26a) une formule
moins engageante, comme Peux-tu ou Pourrais-tu. Du coup, la requête sera
perçue comme moins coercitive.

7.4.2 La politesse : le tact et le respect de l’identité


de l’autre

Pourquoi est-il si important d’utiliser des formules moins engageantes, d’éviter


que l’autre se sente forcé, de lui donner l’impression qu’il reste libre ? L’exem-
ple suivant peut nous aider à y voir un peu plus clair :
(27) a. Ariane : C’est mon anniversaire demain. Viendras-tu à ma fête ?
b. Monique : J’aimerais bien, mais j’ai plein de choses à terminer pour
après-demain.

Dans cet échange, personne ne perd “la face” . Pour commencer, Ariane ne dit
pas Viens à la fête demain, et la formule interrogative qu’elle emploie pour
inviter Monique est des plus neutres ; elle aurait pu être plus directe, par exem-
ple, Tu viens à ma fête ? De son côté, Monique respecte aussi la “face”
d’Ariane : plutôt que de lui opposer un refus net, elle commence par dire que
l’idée lui plaît, avant d’expliquer pourquoi il ne lui est pas possible de dire oui.
En prétextant qu’elle n’a pas le choix, sans toutefois rejeter ouvertement l’invi-
tation, elle évite de heurter les sentiments de son interlocutrice. Rien ne dit,
d’ailleurs, qu’elle soit sincère : elle peut, en fait, tout simplement ne pas avoir
envie d’y aller.

Cet exemple montre que lorsqu’on se parle, on négocie, d’une part le sens de
ce qu’on se dit, et d’autre part le type de rapport qu’on entretient tout au long
de l’échange. Il ne suffit pas de dire à l’autre ce que l’on pense, ce que l’on
veut, ce que l’on ressent. Encore faut-il tenir compte de ce que l’autre peut
penser, vouloir ou ressentir en retour. Est-ce que je ne risque pas de vexer
l’autre en disant ce que j’ai réellement envie de dire ? Continuera-t-il à

213
Linguistique cognitive

m’apprécier ? Ne voudra-t-il pas mettre fin à l’échange ? Comment arriver à


dire ce que je veux sans mettre l’interaction en danger ? Voilà les questions qui
déterminent dans une large mesure les choix que nous faisons tant au niveau
des mots que des structures phrastiques. Dans l’interaction communicative, les
participants tiennent chacun à ce que l’image d’eux-mêmes qu’ils projettent
dans l’interaction soit reconnue par l’autre. Pour évoquer cette identité interac-
tionnelle spécifique que l’on s’accorde l’un à l’autre, on parle généralement de
la face. Ainsi on désigne métonymiquement la personne entière, et métaphori-
quement son identité. C’est le sens que l’on retrouve notamment dans des
expressions comme garder la face, sauver la face, perdre la face. Son usage
peut être étendu pour qualifier des interventions qui menacent ou préservent la
face.

Dans un processus interactionnel, nous cherchons à garder la face, à ne pas la


perdre. Nous comptons sur le respect des autres, nous espérons qu’ils tiendront
compte de nos besoins et de nos sentiments. Nous voulons nous sentir à l’aise
et être appréciés. En règle générale, nous tenons aussi à ce que les autres se
sentent à l’aise avec nous. Pour faire passer ce message, nous mettons en
œuvre des stratégies de politesse positives et négatives : soit nous en faisons
un peu plus afin de renforcer la face de l’autre, soit nous nous retenons pour ne
pas en dire de trop, afin de ne pas la fragiliser.

Parmi les stratégies conversationnelles, là où certaines contribuent à rappro-


cher les interlocuteurs, d’autres ont pour effet d’augmenter la distance entre
eux. Dans le premier cas, on parle d’un coup d’accélérateur, et dans l’autre
d’un coup de frein dans la relation sociale. Par des formules phatiques rituelles
telles que Comment allez-vous ?, Ça va ?, Quelles nouvelles ?, Heureux de
faire votre connaissance, etc., on signale en début de conversation qu’on est
disposé à communiquer, et qu’on cherche à jeter les bases d’une interaction.
Une fois la voie ouverte, le contact peut s’établir. On peut cependant aussi faire
durer cette phase “phatique” en échangeant quelques menus propos, notam-
ment, sur la météo, le sport ou même la politique. En parlant de la pluie et du
beau temps, de choses et d’autres, on peut continuer à s’avancer sur un terrain
relativement “neutre”, sans relation directe avec nos réelles préoccupations.
Bien que ces sujets de conversation “sûrs” soient plutôt accessoires du point de
vue du contenu, leur rôle est loin d’être négligeable : s’assurer, de part et
d’autre, que les conditions d’écoute sont remplies pour passer à une interaction
véritable. C’est alors que l’on cesse de “parler pour ne rien dire”, et qu’on
s’exprime “vraiment”.

La plupart du temps, on dépasse le stade des sujets précautionneux. La raison


en est que l’interaction ne prend tout son sens que si elle permet aux partici-
pants de s’exprimer sur des choses qui leur tiennent à cœur, et de faire savoir

214
Quand dire c’est faire : la pragmatique

leurs positions, sentiments ou intentions. Or, dès que l’on quitte le terrain des
sujets “sûrs”, on s’expose à des actes de langage potentiellement “dangereux”.
Autrement dit, c’est maintenant la “face” de chacun des participants qui est en
jeu, tant au niveau des actes informatifs qu’à celui des actes obligatifs, où ceci
est particulièrement visible. En effet, en s’engageant à faire quelque chose, ou
en engageant l’autre à le faire, on se découvre la face ou on enjoint l’autre à le
faire, ce qui rend cette “face” particulièrement vulnérable.

Un acte directif, exprimé à l’aide d’un impératif (28a), constitue un acte de


langage direct. L’intention communicative s’y exprime à visage découvert. En
choisissant cette voie directe, on risque cependant de porter atteinte au droit
d’autonomie de l’autre, car celui-ci peut interpréter ce genre d’intervention
comme une menace. Afin de préserver sa “face” , on optera pour une formule
moins directe. L’utilité de formules alternatives a déjà été relevée au chapitre 1
(exemple 12) : différentes façons d’exprimer l’interdiction de fumer y ont servi
à illustrer le principe de quantité iconique. Quelque banal que soit le sujet, il y
a toujours moyen d’en varier l’expression :
(28) a. Ferme la porte.
b. Peux-tu fermer la porte, s’il te plaît ?
c. Veux-tu bien fermer la porte, s’il te plaît ?
d. Et si on fermait la porte ?
e. On ferait mieux de fermer la porte.
f. Il y a un courant d’air ici.

Si l’impact propre à l’impératif (28a) ne choque pas en famille ou entre amis, il


cesse d’être approprié dès qu’on s’adresse à quelqu’un que l’on connaît moins
ou pas du tout. L’impératif ne convient pas non plus pour s’adresser à
quelqu’un de plus haut placé ou de plus puissant. D’autre part, Ferme la porte
n’est pas non plus “menaçant” a priori. En effet, l’impératif s’impose tout
naturellement lorsqu’il s’agit de donner des instructions ou de faire face à une
situation imprévue. Imaginons qu’en ouvrant la porte d’un bureau, quelqu’un
provoque un courant d’air. En réaction à l’urgence de récupérer les papiers qui
volent partout, il est normal que la secrétaire s’écrie : Fermez la porte ! Il en va
de même pour les instructions visant des tâches ponctuelles dans un contexte
laboral (Passe-moi les clous). Dans certains genres écrits, comme par exemple
celui des recettes, les stratégies de politesse n’ont pas lieu d’être, et toute autre
forme plus élaborée paraîtrait pour le moins étrange (Cuisez les pommes de
terre et les navets jusqu’à ce qu’ils soient tendres, égouttez-les ensuite). Dans
les manuels d’informatique on trouve aussi des infinitifs : Insérer la disquette
et taper.

215
Linguistique cognitive

Quand le locuteur a conscience de la distance sociale qui le sépare de son inter-


locuteur – ce qui est généralement le cas entre professeurs et étudiants, par
exemple –, l’acte directif prend le plus souvent la forme d’un acte de langage
indirect. Ceci signifie que l’on fait comme si on se demandait si l’autre est en
mesure de faire ce qu’on lui demande (pouvoir), ou s’il est diposé à le faire
(vouloir). Pour faire plus “poli”, on produira un énoncé un peu plus long, fai-
sant fi de la maxime de quantité (28b-d). Ce sont ces actes de langage indirects
qui constituent à proprement parler l’expression de stratégies de politesse.
Celles-ci peuvent être de deux ordres. Les stratégies de politesse négatives
visent à faire comprendre à l’interlocuteur qu’on respecte son désir de ne pas
recevoir d’ordres. En employant pouvoir (28b) ou vouloir (28c), le locuteur se
fait plus petit qu’il n’est pour que la distance sociale paraisse plus grande. Les
stratégies de politesse positives, par contre, tendent à réduire la distance exis-
tante. En utilisant un on inclusif (28d-e), équivalant à nous (Et si nous fermions
la porte, Nous ferions mieux de fermer la porte), le locuteur s’implique dans
l’action. Dans la bouche de professeurs ou de parents, il n’est pas rare que la
forme déclarative ait l’effet d’une interdiction polie (Nous ne laissons pas traî-
ner des papiers, On ne perd pas son temps à jouer). À l’autre bout du conti-
nuum, on retrouve les actes de langage informatifs, du type (28f). En vertu des
règles de l’implicature conversationnelle − que nous avons vues à l’œuvre
dans l’exemple (19) −, on comprendra qu’en disant Il y a un courant d’air ici,
le locuteur suggère qu’il faut fermer la porte. Ceci montre à l’évidence qu’il
faut aller au-delà de ce qui est dit pour saisir les enjeux de l’interaction. Parfois
ceux-ci sont tels, qu’il est même exclu de faire la moindre requête. Par exem-
ple, lors d’une cérémonie officielle, il n’est pas question de demander à un
invité de marque de fermer la porte derrière lui ! On s’abstiendra de toute
intervention directive, quitte à fermer les yeux sur certains détails ou à s’exé-
cuter soi-même. Dans le souci des bienséances, il n’y va pas seulement de la
“face” de l’autre, mais aussi et avant tout, de sa propre face : qui déroge à
l’étiquette, risque d’essuyer un affront dépassant largement le bénéfice que son
action pourrait lui apporter.

7.4.3 Actes de langage et types de phrase

En guise de conclusion, nous pouvons établir un rapport plus général entre les
trois grands types d’actes de langage et les différents types de phrase. Au cha-
pitre 4 (Section 4.4.1.), nous avons associé les types de phrase à trois modes
d’expression fondamentaux : le mode déclaratif, le mode interrogatif et le
mode impératif. En examinant le langage conversationnel, nous avons vu tout
au long du présent chapitre que l’intention communicative n’est pas directe-
ment liée à un mode d’expression particulier. Pour les actes de langage

216
Quand dire c’est faire : la pragmatique

obligatifs notamment, il n’est pas rare que l’on se tourne vers un mode
d’expression autre que le mode impératif. Un énoncé déclaratif, comme Tu as
laissé la porte ouverte, passe facilement pour un ordre implicite.

Les combinaisons possibles sont réunies dans le tableau 2 : le pointillé marque


une relation moins prototypique que celles qui sont indiquées en traits conti-
nus.

Tableau 7.2 Les types de phrase dans les actes de langage

Types de phrase! Actes de langage

Phrase déclarative! Acte constitutif

Phrase interrogative! Acte informatif

Phrase impérative! Acte obligatif

Ce tableau se lit dans les deux sens. En partant des types de phrase, on voit que
la phrase déclarative peut exprimer toute sorte d’acte de langage, que la phrase
interrogative exprime soit un acte informatif soit un acte obligatif et que la
phrase impérative exprime toujours un acte obligatif. Inversement, en prenant
comme point de départ les actes de langage, on s’aperçoit que les actes consti-
tutifs s’expriment (presque toujours) au moyen de phrases déclaratives, alors
que les actes informatifs s’expriment également à l’aide de phrases interrogati-
ves. Les actes obligatifs, finalement, − et en particulier les actes directifs, −
s’expriment tant par des phrases déclaratives et interrogatives que par des
phrases impératives. Or, comme nous l’avons vu – et nous y reviendrons
encore plus loin –, le choix du type de phrase est marqué stylistiquement et
entraîne des différences de fonctionnement considérables.

En guise d’illustration, les différentes possibilités sont reprises ci-dessous :


(29) a. Phrase déclarative
Acte constitutif : Je vous déclare mari et femme.
Acte informatif : Ma voiture est en panne.
Acte obligatif : Tu as laissé la fenêtre ouverte.
b. Phrase interrogative :
Acte informatif : Sais-tu à quelle heure part le train ?
Acte obligatif : Peux-tu me prêter ta voiture ?
c. Phrase impérative :
Acte obligatif : Ferme la fenêtre.
Acte constitutif : Amusez-vous bien.

217
Linguistique cognitive

7.5 Résumé
Après les six chapitres essentiellement consacrés à la fonction idéationnelle
du langage, l’intérêt s’est maintenant déplacé vers la fonction interperson-
nelle. Dans le présent chapitre, nous avons vu que lorsque le langage ne se
limite pas à instaurer une simple communication phatique, il sert fon-
cièrement à “faire” quelque chose. Pour être plus précis, il sert à réaliser des
actes de langage qui correspondent à des intentions communicatives spécifi-
ques. Dès que l’on s’occupe d’analyser ce qu’on “fait” au moyen du langage,
on entre dans le domaine de la pragmatique. On distingue trois types d’actes
de langage : les actes informatifs, les actes obligatifs et les actes constitutifs.

Parmi les actes constitutifs, il y en a qu’on qualifie d’actes expressifs, comme


par exemple féliciter quelqu’un, réconforter quelqu’un, s’excuser, etc.
D’autres, qui sont plus formels et ont un caractère officiel, représentent des
actes constitutifs, comme déclarer ouvert un congrès, condamner quelqu’un à
une peine ou le déclarer innocent, etc. Pour que l’acte constitutif ait lieu, il
suffit que la formule consacrée soit prononcée dans les conditions requises. Il
est crucial que les conditions de réussite soient respectées. Celles-ci ont trait à
la personne qui exécute l’acte, ainsi qu’au moment et à l’endroit où il a lieu.
Quand le verbe employé est déterminant, on parle de verbe performatif : le
verbe condamner, par exemple, est indispensable à l’acte de condamnation ; il
ne sert donc pas uniquement à le décrire.

Pour donner ou demander des renseignements, on recourt à des actes de lan-


gage informatifs. Ceux-ci s’appuient sur le savoir préalable que les interlo-
cuteurs s’attribuent mutuellement. Ce calcul implicite détermine les
présuppositions conversationnelles qui régissent l’échange. Cependant,
celui-ci repose aussi sur des présuppositions conventionnelles, provenant du
savoir culturel et des connaissances du monde que les interlocuteurs ont en
commun. Les présuppositions conventionnelles qui font surface dans des for-
mes grammaticales, − comme p.ex. les articles définis, − sont censées être
interprétables par tout le monde. Dans les actes informatifs, il peut y avoir une
distance considérable entre ce qui est dit explicitement et ce qui réellement
communiqué. Pour voir plus clair dans le rapport entre ces deux réalités – le dit
et le non-dit –, on fait appel au principe de coopération. Partant de l’idée que
les interlocuteurs sont coopératifs, on dira qu’ils appliquent des maximes con-
versationnelles, notamment les maximes de qualité, de quantité, de perti-
nence et de mode de présentation. Tant dans le principe de coopération que
dans les maximes conversationnelles, l’on peut voir des universaux pragma-
tiques ou interpersonnels. Contrairement aux trois premières maximes, la

218
Quand dire c’est faire : la pragmatique

dernière ne semble cependant pas être tout à fait indépendante de la culture


ambiante.

Il n’existe pas de règles d’application toutes faites. L’interlocuteur doit donc se


débrouiller avec ce qui est dit. Les indices grammaticaux le conduiront aux
implicatures conventionnelles et le contexte conversationnel lui fera perce-
voir les implicatures conversationnelles. Cependant, l’interprétation des
intentions communicatives ne coule pas toujours de source. Il arrive en effet
que le locuteur fasse fi des maximes et oblige son interlocuteur à leur trouver
une interprétation inédite.

Quand il s’avère impossible de répondre par non à une question, celle-ci repré-
sente un acte de langage obligatif. Tout acte de langage requiert bien sûr un
certain tact, mais les stratégies de politesse sont le plus clairement à l’œuvre
dans les actes obligatifs. Ainsi, on évitera par exemple d’employer l’impératif,
souvent ressenti comme trop abrupt. À cet acte de langage direct l’on préfé-
rera un acte de langage indirect. Celui-ci procède d’une stratégie de poli-
tesse négative lorsque le but est de signaler qu’on respecte la face de l’autre.
C’est ce que l’on fait en s’enquérant, par exemple, de ce qu’il est en mesure de
faire. Au lieu de se mettre en retrait par rapport à l’autre, on peut également
suivre une stratégie de politesse positive : on cherchera alors à se rapprocher
de l’autre, en proposant p.ex. une action commune.

7.6 Lectures conseillées


Parmi les nombreuses introductions à la pragmatique, nous retenons celle de
Grundy (1995), qui s’adresse aux néophytes, celle de Levinson (1983) et celle
de Blakemore (1992), qui visent un public plus avancé. Tout en restant des
références classiques, Austin (1952) et Searle (1969) ont l’avantage d’être très
accessibles. L’article de Grice (1975), consacré au principe de coopération, a,
lui aussi, marqué son époque. Brown & Levinson (1987) constitue l’ouvrage
de référence le plus innovateur dans le domaine des stratégies de politesse.
Quant à Sperber et Wilson (1986), ils proposent une étude relativement techni-
que de la pertinence. Davis (éd., 1991) réunit un ensemble de contributions
importantes à la pragmatique. Pour le français, on consultera tout particuliè-
rement les ouvrages de Ducrot (1980, 1984, 1989).

219
Linguistique cognitive

7.7 Applications
1. Analysez les énoncés suivants. S’agit-il d’actes constitutifs, obligatifs ou
informatifs ? Identifiez aussi le sous-type : (expressifs / déclaratifs, direc-
tifs / commissifs, assertifs / interrogatifs). Indiquez pour les actes obligatifs
s’ils sont directs ou indirects.
(a) Veux-tu que je te fasse un café ?
(b) Je déclare la séance levée.
(c) (Dans une librairie) : Où se trouve le rayon des dictionnaires, s’il vous
plaît ?
(d) (Dans une pension de famille) : Désirez-vous prendre votre café
maintenant ?
(e) (Sur la porte d’un magasin) : Fermé entre 12h. et 14 h.
(f) Oh, mon Dieu, le voilà encore reparti.
(g) Mais, bon sang, qu’est-ce que tu fabriques dans ma chambre ?
(h) Tu ne pourrais pas faire un peu moins de bruit ?
(i) Qu’est-ce qu’il fait froid ici !
(j) Combien de fois faut-il que je te répète que ça suffit ?
(k) Tu n’y crois pas toi-même.

2. Les formules de remerciement sont variées et peuvent exprimer plusieurs


choses : un signe de reconnaissance – quand on reçoit un cadeau, par
exemple –, la réaction flattée à un compliment, etc. Néanmoins, il peut
aussi s’agir d’une simple formule de politesse ou, encore, d’une formule
teintée d’ironie.
Quel sens attribuez-vous aux remerciements formulés dans les énoncés
suivants ? S’agit-il de situations formelles ou informelles ? La formule
choisie vous paraît-elle appropriée ? Répond-elle à un usage ritualisé ?
(a) “Un grand merci pour vos cadeaux.”
(b) Marie lui passa le beurre.
“Merci”, lui dit Jean, “merci beaucoup.”
(c) “Puis-je vous conduire en ville ?” – “Oh, je vous remercie.”
(d) – “Comment s’est passé votre voyage aux États-Unis”
– “Très bien, merci.”
(e) Le président a exprimé sa profonde gratitude à Monsieur Leblanc pour
les services qu’il a rendus au pays en tant que secrétaire d’État.
(f) Une messe d’action de grâce a été célébrée hier en mémoire de M. Al-
bert Raymond.

3. Nous avons vu que le degré de formalité peut varier, notamment pour les
actes expressifs (section 7.2.1.). En fonction du contexte, on choisira entre
les expressions verbales performatives “présenter ses excuses”, “faire des

220
Quand dire c’est faire : la pragmatique

excuses” ou “demander pardon” et des formules plus courtes, comme Je


m’excuse, Excusez-moi, Mille pardons, Pardon, ou encore, Je suis désolé.
Quelles expressions alternatives pouvez-vous utiliser dans les exemples
suivants sans que l’énoncé devienne inadéquat ?
(a) Va rejoindre ta sœur et dis-lui que tu t’excuses d’avoir oublié sa
raquette.
(b) Je vous présente mes excuses les plus sincères pour avoir tardé à vous
répondre.
(c) Mille pardons ! Je ne l’ai pas fait exprès.
(d) Je suis désolé de vous avoir retardé.
(e) Votre comportement est inacceptable. J’exige des excuses.
(f) Demande pardon à ton frère. Promets-lui de ne plus recommencer.

4. Analysez de plus près l’extrait (18) de Ce qu’Alice trouva de l’autre côté


du miroir, de Lewis Carroll.
(a) Pourquoi l’information donnée en (18a) est-elle “obscure” pour Alice ?
Quelle est la relation conceptuelle pouvant être établie entre le fait de
trouver un bon argument dans une discussion et la notion de “gloire” ?
(b) Comment expliquer que la phrase déclarative “Je ne sais pas ce que
vous voulez dire par là.”(18b) ne soit pas perçue comme une
assertion ? Alice aurait-elle pu formuler son intention communicative
de façon plus polie ?
(c) Par sa réaction (18c), le Gros Coco montre qu’il saisit l’intention com-
municative d’Alice, tout en remettant celle-ci à sa place. Quelles impli-
catures (conversationnelles ou conventionnelles) sont ici à l’œuvre ?
Comment comprendre l’idée qu’on ne peut pas savoir ce que quel-
qu’un veut dire avant qu’il ne l’explique ?
(d) L’explication avancée par le Gros Coco (18d) exploite un principe lin-
guistique général. Lequel ?
(e) Alice s’en rend-elle compte (18e) ?
(f) D’une part, la réplique du Gros Coco témoigne de son dédain (18f) ;
mais, d’autre part, il ne semble pas non plus être conscient des mé-
canismes dont il se sert. Expliquez.

5. Voici quelques échanges où il est fait fi d’une ou de plusieurs maximes


conversationnelles. Pouvez-vous les repérer ?
(a) Mère : Qu’est-ce que tu as mangé à l’école ce midi ?
Fils : Du poisson.
(b) – Vous avez l’heure, s’il vous plaît ?
– Oui, et c’est tout ce que j’ai !
(c) (Entre deux cours) :
Collègue : Bonjour, Marie. Comment vas-tu ?

221
Linguistique cognitive

Marie : Eh bien, je suis allée chez mon médecin traitant lundi der-
nier. Il m’a fait consulter un spécialiste. Je dois rentrer en
clinique au mois de juillet, du moins si tout se passe
comme prévu. En plein été, tu sais ce que c’est ! Tout le
monde part en vacances… Alors, ça risque de prendre une
éternité avant qu’on me soigne convenablement. Je ne sais
pas comment je vais tenir le coup.
(d) – Pouvez-vous me donner l’heure, s’il vous plaît ?
– Oui, bien sûr.
(e) – Que fais-tu en ce moment ?
– Je fais ce que je peux !
(f) – Est-ce que vous avez l’heure ?
– Oui, mais je n’ai pas le temps !

6. Les actes suivants mettent-ils en œuvre des stratégies de politesse ? Si oui,


peut-on les qualifier de positives ou de négatives ?
(a) Viens vite voir qui s’amène là.
(b) Peux-tu lui dire que je ne suis pas là ?
(c) Auriez-vous la gentillesse de la laisser en dehors de tout ceci ?
(d) Désolé, mais il faut que j’y aille, le patron m’attend.
(e) Prétextons une réunion, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.
(f) Pourquoi ne pas lui dire carrément que nous sommes trop occupés
aujourd’hui ?

7. Voici comment, à intervalles d’une demi-minute à peu près, une mère


s’adresse à sa petite fille de trois ans. Décrivez comment les stratégies commu-
nicatives mises en œuvre évoluent au fur et à mesure. Quel type de progression
y voyez-vous ?
(a) Ne pourrais-tu pas arrêter de jeter ça par terre s’il te plaît, ma chérie ?
(b) Pourrais-tu arrêter maintenant ?
(c) Veux-tu bien arrêter ça ?
(d) Arrête ! Tu as entendu ?

8. Dans la formation au télémarketing, on apprend aux représentants com-


ment se servir de certains types d’actes de langage pour éviter que le client
potentiel qu’ils appellent à l’improviste leur raccroche au nez. Comparez les
extraits (a) et (b), repérez les stratégies mises en œuvre. Indiquez pourquoi
l’une pourrait être plus efficace que l’autre.
(a)
Représentante : Viviane Legrand à l’appareil, je représente la société Top
Invest.
M.Moreau : Ah, oui.

222
Quand dire c’est faire : la pragmatique

Représentante : Je me demandais, M. Moreau, si cela ne vous intéresserait


pas d’obtenir un meilleur rendement pour vos investisse-
ments.
M. Moreau : Désolé, cela ne m’intéresse pas. J’ai tout ce qu’il me faut.
Bonsoir.

(b)
Représentante : Je représente la société Top Invest. En raison du niveau
très faible des taux d’intérêt, les placements intéressants
sont devenus extrêmement rares.
M. Moreau : Euh, oui, c’est vrai !
Représentante : C’est pourquoi j’ai pensé, M. Moreau, que le nouveau
produit d’investissement que notre société vient de lancer
pouvait vous intéresser. Le rendement qu’il procure est
bien meilleur celui des comptes d’épargne traditionnels et
il est supérieur à celui qu’offrent les autres produits d’in-
vestissement du même genre.
M. Moreau : Oui.
Représentante : Dites-moi, M. Moreau, cela vous ferait-il plaisir de rece-
voir les informations détaillées au sujet de notre nouveau
produit d’investissement qui peut vous garantir un rende-
ment allant jusqu’à du neuf pour cent ?

223
Chapitre 8
LA STRUCTURATION DES TEXTES :
LA LINGUISTIQUE TEXTUELLE

Jusqu’ici nous nous sommes penchés sur des expressions linguistiques simples
telles que le mot, le morphème, la phrase. Au chapitre 7, notre intérêt s’est
porté sur les différentes façons dont un simple énoncé peut être interprété dans
la communication comme un acte de langage. Maintenant, nous allons au-delà
de l’énoncé pour voir comment les expressions linguistiques sont interprétées
à la lumière d’un ensemble plus grand. La question centrale qui nous occupera
ici est la suivante : comment les éléments linguistiques se regroupent-ils pour
former un texte ?

Le texte est l’évocation orale ou écrite d’un événement ou d’une série d’événe-
ments. Néanmoins, les mots d’un texte ne suffisent pas pour en donner une
représentation complète. Ils ne peuvent dès lors pas constituer à eux seuls
l’objet de la linguistique textuelle. Celle-ci a donc pour objet l’interprétation
qui se dégage des mots et des phrases du texte. Elle vise à comprendre com-
ment nous nous y prenons pour interpréter un texte. Il est rare qu’un texte con-
tienne l’ensemble des indices permettant de l’interpréter. Le plus souvent, nous
y ajoutons toute une série d’éléments. Pour ce faire, nous nous fondons sur nos
connaissances préalables. Notre représentation du texte comporte donc deux
dimensions : d’une part, nous essayons de l’interpréter de façon cohérente à
partir des éléments qu’il contient, et d’autre part, nous y apportons notre pro-
pre mentalisation du monde. Autrement dit, la cohérence n’est pas en première
instance une propriété des expressions linguistiques mêmes du texte. Elle pro-
cède foncièrement et fondamentalement des liens conceptuels unissant les

225
Linguistique cognitive

différentes entités évoquées dans le texte et de ceux que l’on établit entre les
différents événements rapportés. Dans le premier cas, on parle de cohérence
référentielle, dans le second, de cohérence relationnelle. Ces deux types de
cohérence constituent l’objet du présent chapitre. Il termine sur un aperçu des
différentes relations de cohérence possibles entre des types d’événements.

8.1 Le texte et la linguistique textuelle : définitions


En écrivant, nous communiquons au moyen de mots. En parlant, nous commu-
niquons non seulement avec des mots, mais avec tout notre corps. C’est pour-
quoi la notion de texte est employée différemment selon qu’il s’agit de
communication orale ou écrite. La forme d’expression orale comporte trois
couches. À part les mots, qui constituent à proprement parler la communica-
tion verbale, il y a aussi le rythme, l’intonation, l’intensité et la hauteur de la
voix, c’est-à-dire la dimension paraverbale de la communication. Ce terme
nous paraît plus clair que la dénomination habituelle «communication paralin-
guistique». Les formes d’expression non verbale sont diverses : elles com-
prennent la mimique, la gestuelle, les différentes façons de se tenir et le
langage du corps en général.

À l’oral, la notion de texte porte donc sur la communication verbale, sans que
les aspects paraverbaux ni non-verbaux de la communication soient concernés.

À l’écrit, les formes de communication paraverbales et non-verbales sont pra-


tiquement inexistantes. La notion de texte se rapporte donc à ce qui est écrit.
Cependant, le texte n’existe pas par lui-même ou pour lui-même ; il s’insère
dans un processus de communication beaucoup plus vaste, où notre bagage
culturel, notre connaissance du monde, nos idées et nos sentiments jouent éga-
lement un rôle prépondérant.

Le texte peut donc être défini comme l’ensemble des expressions linguistiques
utilisées dans la communication. Cette définition du texte s’applique éga-
lement à la communication orale, du moins aux éléments verbaux de la com-
munication (à l’exclusion des éléments paraverbaux et non verbaux). Le
passage du texte à la compréhension de la communication se fait sur la base de
l’interprétation qui s’établit à partir du fonds culturel, de la connaissance du
monde et de la position individuelle du locuteur et de l’interlocuteur. Cette
vision d’ensemble est représentée synoptiquement dans le tableau 1.

Là où la notion de communication porte plus généralement sur le processus


d’interaction en tant que tel, la notion de “texte” peut renvoyer à un seul évé-
nement communicatif.

226
La structuration des textes : la linguistique textuelle

Tableau 8.1 Communication, texte et connaissance culturelle

! communication

! modes d’expression! monde du locuteur / interlocuteur

! fonds culturel
! connaissance du monde
! idées et sentiments

! non! para-!! verbal


! verbal! verbal

!!! écrit! oral


INDICES POUR! TEXTE! BASE POUR
L’INTERPRÉTATION!! L’INTERPRÉTATION

La linguistique textuelle s’attache entre autres à analyser les points suivants :


comment L (locuteur, scripteur) et A (interlocuteur, lecteur) parviennent-ils à
communiquer par le biais de textes ; comment font-ils pour dépasser le texte
(les mots) qu’ils ont à leur disposition ; comment perçoivent-ils les relations
entre les phrases, les paragraphes, les sections, etc. Dans ce chapitre, nous
nous limiterons à l’étude des relations entre les phrases. Il s’agit d’un réseau de
relations complexe, qui mérite d’être étudié séparément d’autres réseaux tels
que ceux opérant à des niveaux supérieurs dans le même texte ou reliant le
texte à d’autres textes, tant du même type que de genres différents. Nous pren-
drons comme point de départ la distinction entre le texte et la représentation
que l’on s’en fait.

8.2 La représentation du texte


Dans la troisième partie des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (“Un
voyage à Laputa, Balnibarbi, Glubbdubdrib, Luggnagg et au Japon”), Gulliver
décrit un certain nombre de projets scientifiques en cours à l’Académie de
Lagado. Le passage suivant décrit le second projet, visant la suppression des
“mots” en leur substituant un nouveau système de communication :

L’autre [projet] proposait d’abolir tous les mots quels qu’ils fussent, car les santés
y gagneraient aussi bien que la concision. N’est-il pas indéniable que chaque mot
que nous disons contribue pour sa part à corroder et à débiliter nos poumons, et
par conséquent à raccourcir notre vie. On peut donc envisager une autre solution :

227
Linguistique cognitive

puisque les mots ne servent qu’à désigner les choses, il vaudrait mieux que chaque
homme transportât sur soi toutes les choses dont il avait l’intention de parler. Et
cette invention se serait certainement imposée, pour le plus grand bien-être physi-
que et intellectuel des gens, si les femmes, conjurées en cela avec le bas peuple et
les illettrés, n’avaient menacé de faire une révolution. Elles voulaient conserver le
droit de parler avec la langue, à la façon de leurs aïeux ; car le vulgaire fut toujours
le pire ennemi de la science. Nombreux sont cependant, parmi l’élite de la pensée
et de la culture, ceux qui ont adopté ce nouveau langage par choses. Ils ne lui trou-
vent d’ailleurs qu’un seul inconvénient : c’est que, lorsque les sujets de conversa-
tion sont abondants et variés, l’on peut être forcé de porter sur son dos un ballot
très volumineux des différentes choses à débattre, quand on n’a pas les moyens
d’entretenir deux solides valets à cet effet. J’ai souvent rencontré deux de ces
grands esprits, qui ployaient sous leurs faix comme des colporteurs de chez nous :
quand ils se croisaient dans la rue, ils déposaient leurs fardeaux, ouvraient leurs
sacs et conversaient entre eux pendant une heure, puis ils remballaient le tout,
s’aidaient à soulever leurs charges et prenaient congé l’un de l’autre.1

Nous trouvons bien sûr incongru que pour s’exprimer l’on puisse préférer le
recours aux “choses” plutôt qu’aux “mots”. Or, ce genre d’idées a continué à
exister bien longtemps après Swift. Ce que Swift exprime sur le mode de l’iro-
nie, on le retrouve notamment chez Leibniz (voir chapitre 6.1.2) : sa concep-
tion des idées innées et des primitifs sémantiques reflète en effet cette même
recherche d’une “langue objective”. Cet idéal reste au cœur des préoccupations
des philosophes à orientation mathématique. Ainsi, les analyses logiques du
philosophe britannique Bertrand Russell sont basées sur la “Misleading Form
Hypothesis” (hypothèse de la forme trompeuse). Selon cette hyothèse, la lan-
gue naturelle ne constitue pas l’instrument le mieux adapté pour formuler une
description exacte du monde qui nous entoure, parce que toute langue naturelle
est par définition ambiguë et trompeuse. C’est pourquoi il convient de la rem-
placer par une représentation plus précise du monde, celle qu’offrent les for-
mules logiques des propositions.

Dans ce chapitre, nous nous attachons à démontrer que des textes qui seraient
formulés selon ce modèle “objectif” − qui représenteraient donc une tentative
de s’exprimer à l’aide de “choses” − différeraient sur des points essentiels de
textes naturels, et que “les femmes, conjurées en cela avec le bas peuple et les
illettrés” avaient tout à fait raison de s’élever contre cette façon aussi peu natu-
relle de produire des textes.

1. Éditions Gallimard, Collection “La Pléiade”, 1965, pp. 194-195.

228
La structuration des textes : la linguistique textuelle

Figure 8.1 Conversation entre deux sages à l’aide d’objets en lieu et place des
mots

La première critique que l’on peut formuler à l’égard de la vision “lagadienne”


du langage est qu’elle présuppose que la langue est purement descriptive,
qu’elle ne sert qu’à représenter des états de choses. Quand nous avons évoqué
cette fonction, que nous avons appelée idéationnelle (au début du chapitre 7),
nous avons reconnu qu’il s’agissait, de toute évidence, d’une fonction impor-
tante. Nous avons aussi relevé que, jusqu’à une époque assez récente, elle était
seule à retenir l’intérêt des études sémantiques. Or, on ne produit pas unique-
ment des textes pour décrire des choses. Les textes sont également truffés
d’indications sur le rôle que joue le locuteur ou scripteur et sur l’acte de lan-
gage qu’il entend réaliser. De par leur fonction interpersonnelle, les textes
naturels contiennent notamment des indications portant sur les stratégies de
politesse mises en œuvre (voir chapitre 7.4). Ainsi, les énoncés (1a), (1b) et
(1c) ci-dessous contiennent la même information idéationnelle. Dès lors, ils ne
diffèrent pas quant au contenu. Il n’empêche que la distance sociale évoquée
est loin d’être la même. En les substituant les uns aux autres, on modifie le
degré d’adéquation à la situation.
(1) a. Pourriez-vous me passer le beurre, s’il vous plaît ?
b. Passez-moi le beurre !
c. Passez-moi le beurre, voulez-vous ?

229
Linguistique cognitive

Ici il n’y a que la fonction interpersonnelle qui joue : (1a) correspond à un


locuteur qui occupe une position hiérarchique inférieure, (1b) marque une
position supérieure et (1c) une position équivalente à celle de l’interlocuteur.

Souvent les textes contiennent également des informations à propos de la


façon dont ils sont structurés. Bien qu’une phrase comme (2), par exemple,
n’ajoute pas grand-chose au contenu idéationnel du texte, elle aide le lecteur à
traiter l’information véhiculée par le texte. Le rôle qu’elle remplit correspond à
ce qu’il est convenu d’appeler la fonction textuelle.
(2) Dans la section suivante, j’aborderai brièvement l’histoire de la mécanique
automobile.

Une deuxième objection à la version “lagadienne” de l’interprétation et de la


production de textes concerne sa façon d’envisager la signification. Étant
donné que dans cette approche “les mots ne sont que des noms qu’on donne
aux choses”, chaque mot est censé renvoyer à une chose du monde extérieur.
Un texte en nouveau style “lagadien” ne se composerait que d’une série
d’objets, et de rien de plus. Pour saisir la signification du texte, il suffirait donc
de connaître l’ensemble des “choses” mises sur le tapis par l’auteur ou par les
interlocuteurs… Or, la réalité est tout autre : n’importe quel texte, écrit ou oral,
est constitué de phrases ou plus précisément d’unités de pensée.

Il s’ensuit que la tentation pourrait être grande de considérer l’interprétation


d’un texte comme la somme des interprétations de chacune des phrases de ce
texte. Il existe toutefois de bonnes raisons pour rejeter aussi cette vision-ci de
l’interprétation. En effet, comme l’illustre l’exemple (3), le lecteur ne peut pas
aborder les phrases d’un texte sans y ajouter toutes sortes d’informations.
(3) Alors que nous nous rendions à la soirée, notre moteur est tombé en panne.
Nous sommes arrivés en retard à la réception.

En lisant le fragment (3), on n’a aucun mal à comprendre que le moteur qui est
tombé en panne est celui de la voiture conduite par le locuteur. Il n’y est pour-
tant pas explicitement question d’une voiture. On en conclura aussi à l’exis-
tence d’un lien de causalité entre la panne de moteur et le retard à la soirée.
Ces relations que l’on établit spontanément à partir de nos expériences préala-
bles sont appelées des inférences. (Les implicatures (conversationnelles) dont
il a été question au chapitre 7 en sont un sous-ensemble.) Le fait que l’on
induise toujours un grand nombre d’inférences en interprétant un texte, consti-
tue bien la preuve qu’un texte est bien plus que la somme des interprétations de
chacune de ses phrases.

230
La structuration des textes : la linguistique textuelle

Par ailleurs, on peut soutenir avec autant de raison que le sens d’un texte est
plus restreint que ne l’est la somme des interprétations des phrases individuel-
les de ce texte. Comme l’interprétation se fait généralement à la lumière du
contexte, la plupart des ambiguïtés possibles au niveau de la phrase sont auto-
matiquement levées. De même, ce qui pourrait n’être qu’une vague allusion
prend tout son sens grâce au contexte. Dans un texte suivi, la référence de pro-
noms comme lui ou tu acquiert une stabilité qu’elle n’a pas dans une phrase
isolée. Faute de contexte, on n’arrive pas à en fixer concrètement la référence.

De ce qui précède, on retiendra surtout les points suivants : le locuteur ou


scripteur (dorénavant L) a l’intention de transmettre un message à un auditeur
ou lecteur (dorénavant A). Pour réaliser cette intention, L formule un message
composé d’énoncés linguistiques, appelés le texte. Or, il ne suffit pas de pren-
dre connaissance de l’information linguistique que véhicule le texte pour en
comprendre le fonctionnement. Il faut également tenir compte de l’image qui
s’en dégage, il importe de savoir quelle est la représentation que L et A se
font du texte. C’est pourquoi nous considérons que la langue naturelle a
comme particularité essentielle de ne pas être la projection directe des inten-
tions communicatives. En effet celles-ci ne se retrouvent pas telles quelles
dans les énoncés produits. La projection se fait par la médiation d’un niveau
conceptuel, à savoir celui de la représentation du texte.

Ceci se vérifie notamment par l’une des caractéristiques les plus distinctives
d’un texte : on ne peut le considérer “naturel” et bien formé qu’à la condition
qu’il soit perçu comme cohérent. La cohérence est ce qui le distingue d’une
suite arbitraire de phrases. Nous consacrerons le reste du chapitre à cette
notion de cohérence essentiellement.

8.3 Cohérence et cohésion


Un texte sera qualifié de cohérent dans la mesure où l’on pourra s’en faire une
représentation cohérente. Les lignes citées en (4) proviennent de l’introduction
à un essai polémique sur le populisme. Ce fragment tire sa cohérence notam-
ment de la présence des noms et des mots fonctionnels que nous avons mis en
italiques.
(4) “Il est de bon ton de condamner le populisme et ses dangers. Mais en géné-
ral, cette condamnation s’en prend au populisme de droite, ou d’extrême-
droite, tel qu’il peut être incarné par Le Pen. Or il existe un populisme de
gauche, voire d’extrême-gauche, qui ne le cède en rien à celui de droite
quant à sa nocivité. Sur fond d’anti-européisme ou d’internationalisme et de
dénonciation ininterrompue du libéralisme et de la mondialisation, au prix

231
Linguistique cognitive

d’une confusion peu innocente entre libéralisme économique et libéralisme


politique, il resurgit aujourd’hui avec une force extrême. La nouveauté de la
situation est qu’il bénéficie désormais du renfort de voix autorisées, qui
mettent leur prestige intellectuel au profit de cette cause douteuse. Bourdieu
est le plus notable de ces intellectuels qui ont, semble-t-il, trouvé dans le
populisme d’extrême-gauche leur chemin de Damas politique.”
(Esprit, Juillet 1998, p. 159)

Ces éléments en italiques constituent autant de liens cohésifs, dans la mesure


où ils relient les propositions au discours environnant. La cohésion du texte est
basée sur la présence de marques explicites. Or, un texte peut être cohérent
sans pour autant contenir de liens cohésifs. C’est le cas de l’évocation d’un fait
divers :
(5) (a) Condamné à 12 ans de prison. (b) Bruxelles, le 10 avril. (c) Le tribunal
de Namur a condamné un habitant d’Anseremme à 12 ans de prison pour
complicité de meurtre. (d) La victime avait été abattue d’une balle dans la
tête dans un bar à Bruxelles l’année dernière.

Ce fragment ne tire pas sa cohérence de mots particuliers qui indiquent le lien


entre les situations évoquées par (5c) et (5d). Tous les concepts qui apparais-
sent dans la dernière phrase sont nouveaux. Il n’y a donc pas de liens cohésifs
apparents entre les deux phrases. La cohérence globale semble pourtant assu-
rée, puisque personne n’a de mal à comprendre le texte. La raison est que grâce
à notre connaissance du monde, nous ajoutons les liens manquants ; en
l’occurrence nous mettons en œuvre le script du meurtre. La notion de script
prend ici un sens légèrement plus général que dans l’expression script culturel
présentée au chapitre 6. Là, elle portait sur le “comportement” propre aux
membres d’une communauté, ou d’une culture. Dans le cadre de la cohérence,
la notion de script englobe aussi un ensemble de représentations ayant trait à la
scène en question. Dans l’exemple, il s’agit d’une action spécifique qui impli-
que un meurtrier, une victime, une arme, un mobile, un lieu, et ainsi de suite.
Nous nous appuyons sur ce savoir pour construire une représentation cohé-
rente du texte (5). Cet exemple montre bien que l’absence de liens de cohésion
explicites n’entraîne pas nécessairement un manque de cohérence.

D’autre part, il existe divers moyens pour mettre en place des liens de cohé-
sion, tels la répétition lexicale ou l’emploi de termes subordonnés et superor-
donnés. Le passage suivant montre néanmoins que ceci n’est pas
nécessairement une garantie de cohérence.
(6) J’ai acheté une Ford. La voiture dans laquelle le Président Wilson a des-
cendu les Champs-Élysées était noire. L’anglais utilisé par les Noirs a fait

232
La structuration des textes : la linguistique textuelle

l’objet de nombreux débats. Les discussions entre les Présidents se sont ter-
minées la semaine dernière. Une semaine comprend sept jours. Chaque jour,
je nourris mon chat. Les chats ont quatre pattes. Le chat est sur le tapis. Le
mot tapis a cinq lettres.

Malgré les répétitions systématiques en début de phrase, cette suite de phrases


n’engendre pas d’interprétation cohérente. Force est donc de constater que la
cohérence ne tient pas tant à la présence de certaines expressions linguistiques,
mais plutôt à la représentation mentale que L et A se font du texte.

Pour marquer la cohérence d’un texte, il y a essentiellement deux façons : en


faisant regulièrement référence aux mêmes entités, on obtient la cohérence
référentielle ; en reliant entre elles différentes parties du texte, on établit la
cohérence relationnelle. Celle-ci s’appuie sur des relations de cohérence
comme la relation de “cause à effet” ou la relation de “contraste”. Les mar-
queurs de la cohérence référentielle et de la cohérence relationnelle font l’objet
des deux sections suivantes.

8.4 La cohérence référentielle


La cohérence d’un texte dérive en grande partie du fait qu’il sert à parler de
manière cohérente d’un ensemble de concepts et de leurs référents. Tout texte
contient un certain nombre d’expressions référentielles. Un des acquis de la
linguistique moderne est de ne plus prendre les référents des mots du texte
pour des objets du monde extralinguistique, mais d’y voir plutôt l’image men-
tale que des personnes peuvent en avoir. Ceci explique que l’on puisse ren-
voyer à des choses qui n’existent que dans notre esprit, comme les licornes, le
père Noël ou le prince charmant.

Les formes pronominales (elle, mon) et les groupes nominaux complets (la
femme d’à côté) sont des expressions typiquement référentielles. La référence
peut porter, soit sur des concepts mentionnés dans le texte, soit sur quelque
chose en dehors du texte. Dans le premier cas, on parle de référence endopho-
rique, dans le second, de référence exophorique ou deixis. L’exemple (7) est
un cas de référence exophorique.
(7) [Une femme s’adressant à son mari en désignant le plafond :]
Est-ce que tu as parlé à ceux d’au-dessus ?

Ce genre d’énoncé ne peut être compris que si l’on dispose de toute l’informa-
tion concernant le contexte situationnel.

233
Linguistique cognitive

Les éléments endophoriques, par contre, reçoivent leur interprétation sur la


base du seul contexte textuel. Quand on remonte vers le contexte qui précède,
comme dans (8), on parle de référence anaphorique. Par contre, lorsqu’on se
tourne vers le contexte qui suit, comme dans (9), on parle de référence cata-
phorique. Dans les exemples ci-dessous, les expressions référentielles et leurs
antécédents portent l’indice i.
(8) L’année dernière nous étions dans [les Alpes]i. Nous trouvons que [c’]i est
un endroit magnifique.

(9) [C’]i est bien ma veine : [d’abord mon pneu éclate, et ensuite le pont est
fermé]i.

Étant donné que l’interprétation des éléments endophoriques dépend par


définition du contexte textuel, ces éléments contribuent directement à la cohé-
rence du texte. Voilà pourquoi l’on peut dire que la cohérence référentielle
repose dans une certaine mesure sur l’endophoricité.

Les référents qui apparaissent dans un texte n’ont pas tous la même impor-
tance. Il y en a dont on ne cesse de parler, d’autres ne surgissent qu’à un
moment donné, et certains d’entre eux ne jouent qu’un rôle secondaire. L’étude
détaillée de la fonction identificationnelle des expressions référentielles a
montré que la façon dont il est fait référence aux concepts dépend de leur pré-
éminence ou saillance. Si, par exemple, un objet est complètement nouveau, il
doit être introduit dans le texte. Dans une conversation de type “lagadien”, cela
signifierait que l’on sort un objet du sac. La façon classique d’introduire un
nouveau référent dans les langues naturelles, du moins dans celles d’Europe
occidentale, consiste à utiliser une expression indéfinie, comportant un article
ou un pronom indéfini. D’où la formule consacrée pour introduire l’univers
d’un conte de fée, où tout est nouveau :
(10) Il était une fois une petite fille.

Une fois que le référent a été introduit, on peut y renvoyer de plusieurs maniè-
res, en fonction de la saillance de l’entité en question. Plus elle est saillante,
moins il faudra de matériau linguistique pour l’identifier. Si le référent se
trouve au centre de l’intérêt, il reste focalisé et le pronom personnel constitue
la forme la plus naturelle d’y référer :
(10) a. Elle s’appelait Boucle d’Or.

Cette référence réduite contraste avec des formes plus élaborées, comme La
petite fille s’appelait Boucle d’Or. Un pronom comme elle est porteur d’infor-
mation sémantique sur la personne (=troisième personne), le genre (=féminin)

234
La structuration des textes : la linguistique textuelle

et le nombre (=singulier). Ici il ne faut pas plus d’information puisque le réfé-


rent de (10a) peut être inféré directement du contexte immédiat (10). Quand la
référence est encore plus restreinte, elle devient elliptique : elle reste alors pré-
sente sans être exprimée.
(10) b. Il était une fois une petite fille Ø appelée Boucle d’Or.

Dans les exemples précédents, la petite fille était au centre de l’intérêt.


Lorsqu’un élément − autre que la petite fille − se trouve focalisé et retient
l’attention, il se peut qu’il n’y ait plus (ou moins) de référence à la petite fille.
Celle-ci est dès lors (devenue) moins saillante. Il faudra donc recourir à une
forme plus consistante pour assurer à nouveau la référence à la même per-
sonne, et établir ce qu’on appelle la coréférence.
(10) c. Il était une fois une petite fille appelée Boucle d’Or. Elle vivait dans
une forêt qui appartenait à un roi riche et puissant. Le roi avait un fils
appelé Jérémy, qui aimait la chasse.
Un jour, alors qu’il chassait un cerf, il {?? la vit / vit la petite fille}.

L’existence d’un objet ou d’une personne peut souvent être inférée du savoir
général ou de ce que l’on sait de la situation. Si le moteur de l’exemple (3) peut
être présenté comme étant connu, c’est que d’une façon ou d’une autre il a
effectivement été introduit : par expérience nous savons d’une part que pour se
rendre à une réception on prend généralement la voiture, et d’autre part, qu’il
n’y a pas de voiture sans moteur.

Ces exemples montrent clairement la fonction identificationnelle des expres-


sions référentielles. Il existe une corrélation étroite entre le degré de saillance
du référent et la forme de l’expression référentielle. Ainsi la forme signale à A
où il faut chercher le référent.

Depuis quelque temps la fonction non-identificationnelle des expressions


anaphoriques retient elle aussi l’attention des chercheurs. Force est de consta-
ter que dans bien des cas il n’y a pas de commune mesure entre la forme de
l’anaphore et sa fonction référentielle. Tantôt elle s’avère être trop spécifique,
on parle alors de sur-spécification référentielle ; tantôt elle présente un réfé-
rent comme nouveau alors qu’il a déjà été introduit, on parle alors d’indéfini
“tardif”. La dernière phrase de l’extrait suivant, tiré d’une description ency-
clopédique sur Goethe, présente un exemple de sur-spécification référentielle.
(11) Ili était fasciné par l’humanité et sa progéniture, et il exprimait sesi idées,
questions et combats en écrivant des poèmes, des chansons, des pièces de
théâtre, de la prose, des maximes et des essais. Goethei, outre qu’il était
artiste, était également un physicien de premier plan.

235
Linguistique cognitive

Du point de vue de l’identification, le pronom il aurait suffi. Comme toutes les


phrases parlent de Goethe, c’est bel et bien lui qui est focalisé tout au long du
fragment. Or, l’emploi du nom à la place du pronom a ici un effet de
structuration : le nom opère une espèce de segmentation du texte, comparable
à la délimitation d’unités conceptuelles au moyen de paragraphes. En effet, on
a pu observer que l’emploi de références sur-spécifiées crée une impression de
discontinuité chez le lecteur qui en déduit que l’auteur change de sujet. Autre-
ment dit, l’utilisation du nom marque l’introduction d’un nouveau thème.

Le surplus informationnel produit par un indéfini “tardif” est d’une tout autre
nature :
(12) Une jeune fille neutralise son agresseur.
Mercredi soir, à Osaka, une jeune femme courageuse est parvenue à tourner
la situation à son avantage en maîtrisant un voleur et en le frappant à l’aide
d’une barre de fer qu’elle avait réussi à lui prendre des mains, avant de le
livrer à la police.
Il était 23h25 mercredi soir, lorsqu’un homme a attaqué Mademoiselle
Mayumi Sanda, 23 ans, domiciliée à Oyodo-Cho, Oyodo-Ku, à Osaka, dans
une rue de ce même quartier. Il l’a frappée à plusieurs reprises sur la tête à
l’aide d’une barre de fer et a tenté de l’étrangler. […]

Dans la seconde phrase apparaît l’indéfini “tardif” un homme. Du point de vue


identificationnel, cet emploi est plutôt étrange. Il s’agit en effet d’un référent
introduit dès la première phrase auquel il est fait référence à plusieurs reprises
dans le contexte. On pourrait donc s’attendre à trouver le simple pronom il ou
une expression définie telle que l’homme. L’expression indéfinie a pour effet
de rendre le texte plus vivant. Le deuxième paragraphe nous fait vivre l’événe-
ment pour ainsi dire à travers les yeux de Mademoiselle Mayumi ; à ses yeux,
le voleur est une personne non identifiée. L’emploi qui est fait ici de l’indéfini
“tardif” est un cas de perspectivisation. Choisir le point de vue de l’un des
protagonistes de l’action est une pratique courante dans la presse, notamment
pour rapporter des événements à haute teneur dramatique.

En résumé, nous avons vu que la cohérence référentielle peut être établie par le
biais de la référence phorique. Celle-ci remplit essentiellement une fonction
identificationnelle, dans la mesure où le choix référentiel se fait généralement
en fonction des besoins informationnels de A. Dans le cas d’une référence
marquée, on voit apparaître des effets non-identificationnels tels que la seg-
mentation du texte et la perspectivisation. Il est clair que la communication de
type “lagadien” ne peut mettre en œuvre que quelques-uns de ces moyens pour
réaliser la cohérence référentielle.

236
La structuration des textes : la linguistique textuelle

8.5 La cohérence relationnelle


Qu’on lise ou qu’on entende un texte, on ne l’aura compris qu’à partir du
moment où l’on aura saisi et interprété les relations de cohérence qui peuvent
exister entre les différentes phrases du texte. Pensons notamment aux relations
“cause-conséquence", “contraste", “évidentialité", etc. Les relations de cohé-
rence constituent une dimension de l’interprétation qui s’ajoute à l’interpréta-
tion des phrases prises isolément. Voici donc une raison supplémentaire pour
dire que les “textes lagadiens” ne pourraient pas fonctionner convenablement
dans la pratique : ce ne sont que des assemblages d’objets, et aucun objet n’est
à même de représenter un événement ou un état de choses. Pour ce faire, la lan-
gue naturelle dispose de grilles événementielles, qui s’incarnent dans des
structures syntaxiques particulières (voir chapitre 4 (4.2)). Or, comme il
n’existe pas d’équivalent “lagadien” pour la phrase, il ne peut pas non plus y
avoir d’équivalent pour exprimer en langage “lagadien” les relations entre
elles.

Voici quelques exemples de relations de cohérence. Elles peuvent être signa-


lées par des conjonctions comme parce que (13) ou bien que (15). Néanmoins,
elles restent souvent implicites (14).
(13) La licorne est morte parce qu’elle se sentait seule.
(Conséquence-cause)

(14) Jeanne doit être à l’affût d’une promotion. Cela fait déjà trois semaines de
suite qu’elle fait des heures supplémentaires. (Évidentialité)

(15) Bien que Greta Garbo ait souvent été présentée comme un canon de beauté,
elle ne s’est jamais mariée. (Dénégation d’une attente)

Dans (13), la phrase introduite par parce que énonce la cause de la mort de la
licorne. Dans (14), la deuxième phrase ne donne pas les motifs qui font que
Jeanne recherche une promotion. Le locuteur avance plutôt la raison qui lui fait
penser que c’est le cas, autrement dit : il avance un argument pour étayer l’opi-
nion qu’il vient d’exprimer dans la phrase antérieure. Dans (15), la seconde
phrase s’inscrit en faux contre l’implicature contenue dans la première phrase
(cf. chapitre 7.3.3). Cet exemple devenu célèbre provient d’une notice biogra-
phique accompagnant l’avis nécrologique paru dans un journal national néer-
landais, De Volkskrant. Les réactions ne se sont pas fait attendre ! Voici ce
qu’écrit un lecteur :
(15’) Je croyais définitivement révolue l’époque où une belle femme ne pouvait
avoir d’autre destin que le mariage ! Comment peut-on prétendre être un
journal progressiste et renforcer ce genre de préjugés ?

237
Linguistique cognitive

En réaction à la phrase (15), qui implique que “normalement les belles femmes
se marient”, le rédacteur en chef a reçu de nombreuses lettres de protestation
comme celle-ci, dénonçant avec force le raisonnement sous-jacent.

Une relation de cohérence peut être marquée explicitement à l’aide d’un con-
necteur. Parmi les connecteurs, on distingue les conjonctions de subordination
(parce que, si, bien que), les conjonctions de coordination (et, mais), les adver-
bes conjonctifs (ainsi, cependant, pourtant) et les locutions adverbiales con-
jonctives (par conséquent, en revanche).

L’analyse du discours a montré que les relations de cohérence qui peuvent


exister entre deux phrases, peuvent aussi exister entre des segments de texte
plus longs, tels que des paragraphes, ou des sections plus importantes à l’inté-
rieur d’un chapitre. Ceci explique que la présence d’une relation de cohérence
soit parfois marquée à l’aide d’une phrase entière (Ce problème requiert une
solution adaptée). Les relations de cohérence peuvent aussi être signalées par
des moyens plus subtils, comme la présence de mots à contenu “relationnel” :
la paire certains… d’autres, par exemple, marque une relation de contraste.
L’accentuation, l’intonation et le rythme peuvent également être mis à contri-
bution. Ainsi, (16) présente une intonation qui monte légèrement à la fin de la
première phrase avant de chuter brutalement dans la deuxième ; ceci souligne
le lien de concession entre les deux phrases. Ce lien peut être encore plus
accentué en inversant l’ordre dans la deuxième phrase : ceci la coupe en deux
et l’accent tombe successivement sur des manières en position initiale et sur
pas en position finale (16’).
(16) Jean est peut-être un auteur à succès, mais il n’a pas de manières.

(16’) Jean est peut-être un auteur à succès, mais des manières il n’en a pas.

L’usage de certains connecteurs ne semble cependant pas toujours être en


accord avec la relation de cohérence qui correspond au contexte. En voici un
exemple (17).
(17) (a) Depuis le premier janvier, Pierre Dubois est rédacteur en chef du men-
suel Échos. (b) Dubois a été contacté l’année dernière par l’éditeur, (c) après
avoir écrit une critique du premier numéro de ce magazine dans Le Figaro.

L’auteur du texte suggère que Dubois doit sa position de rédacteur en chef à la


critique qu’il avait écrite. Il ne dit cependant pas parce que mais après (17c).
Autrement dit, la relation qu’il met en place n’est pas une relation causale mais
temporelle. Il s’agit ici d’un exemple de sous-spécification relationnelle. Il
est clair que ce genre de sous-spécification peut rendre l’interprétation d’un
texte plus difficile. Cependant, l’on ne fait − la plupart du temps − appel à ce

238
La structuration des textes : la linguistique textuelle

procédé que lorsque le contexte est suffisamment précis et riche en informa-


tions pour que A arrive à la bonne interprétation.

Le contexte peut être plus ou moins contraignant. Parmi les restrictions contex-
tuelles très diverses qui orientent l’interprétation, le genre ou type de texte
joue un grand rôle. Dans un récit, A s’attend à ce qu’il y ait un lien causal entre
les événements. Dans les textes narratifs ces relations n’ont donc pas besoin
d’être spécifiées. Par contre, dans un témoignage, il est rare qu’une relation
causale ne soit pas spécifiée, car la sous-spécification irait à l’encontre de la
condition d’explicitation propre au genre : A est en droit d’attendre de L qu’il
prenne son rôle de témoin au sérieux.

Comment expliquer la sous-spécification des relations de cohérence ? Au cha-


pitre 7, nous avons introduit la notion d’implicature conversationnelle.
Quand on participe à une conversation, on n’exprime pas nécessairement de
manière explicite toute l’information que l’on a l’intention de transmettre ; on
compte sur l’attitude coopérative des autres participants. Ceux-ci sont censés
tirer les conclusions qui s’imposent à propos de ce qui est dit. Il suffit d’enten-
dre l’énoncé ‘je n’ai plus d’essence’ pour réagir par ‘il y a une station-service à
deux pas d’ici’ (chapitre 7, exemple 16) : en vertu de la maxime de quantité on
en infère que l’interlocuteur est à la recherche d’une station-service ouverte
dans le coin. Tout ceci n’a pas besoin d’être exprimé ouvertement. Si l’on
répond par quelque chose qui n’a rien à voir, l’on peut être accusé d’un man-
que de coopération, à moins de n’avoir vraiment pas compris.

La sous-spécification de relations de cohérence peut aussi s’expliquer comme


un cas d’implicature conversationnelle à partir de la maxime de pertinence. Par
lui-même, le simple enchaînement chronologique n’est presque jamais perti-
nent. C’est pourquoi, quand deux événements sont mentionnés ensemble, −
comme dans (18) et (19), − on aura tendance à attacher une valeur causale aux
connecteurs temporels après et quand :
(18) Julie s’est jetée par la fenêtre après que sa mère fut entrée dans sa chambre.

(19) Je ne pouvais pas travailler quand la télévision était allumée.

De même, il est rare que la simple concomitance de deux états de choses soit
perçue comme pertinente, à moins de receler quelque chose d’inattendu. Ceci
explique l’interprétation concessive que le connecteur d’addition et fait
rejaillir sur la phrase qui précède (20a) ou sur celle qui suit (20b) :
(20) a. Il n’a que sept ans et il joue déjà des sonates de Beethoven.
b. Il joue déjà des sonates de Beethoven et il n’a que sept ans.

239
Linguistique cognitive

Le principe à l’œuvre ici semble être celui de la métonymie. Les relations tem-
porelles de consécutivité et de simultanéité sont perçues comme respective-
ment causales et concessives. Cette analyse du glissement de sens
métonymique en termes d’implicature est corroborée par le fait que dans bon
nombre de langues les connecteurs portent les traces de glissements similaires.
Dans la mesure où l’implicature pragmatique semble s’être graduellement
intégrée au code de la langue, on a affaire à un cas de grammaticalisation
(voir chapitre 10).
(21) a. F. cependant : à l’origine “pendant ceci” ; de la co-occurrence on est
passé à la “dénégation d’une attente” : “pourtant”.
b. N. dientengevolge : à l’origine “suite à ceci” ; l’agencement spatial,
devenu agencement temporel (“après ceci”), passe au domaine de la
causalité : “par conséquent”.
c. Al. weil : à l’origine “aussi longtemps que” ; le chevauchement tem-
porel a reçu une interprétation causale : “parce que”.
d. A. still : à l’origine “maintenant comme auparavant” ; la simultanéité
en est venue à signifier également une attente déçue (comme but).

Il existe une grande variété de relations de cohérence différentes. Certains


inventaires en dénombrent plus de trois cents. L’aperçu qui figure dans la sec-
tion suivante (8.6.) n’en comprend qu’une petite sélection. Face au nombre
sans cesse croissant dont il est fait état dans les descriptions, les chercheurs
semblent être d’accord sur la nécessité de juguler cette prolifération. La raison
en est que dans le cadre d’une théorie cognitive du langage, il est peu plausible
de postuler que, dans des conditions d’usage normales, A et L seraient capa-
bles de faire leur choix parmi une liste aussi vaste. Une façon de restreindre la
liste des relations de cohérence consiste à proposer des paramètres permettant
de les regrouper en classes plus générales comprenant des membres centraux
et d’autres plus périphériques.

Différents types de regroupements sont envisageables. Il est possible de sépa-


rer les relations positives, comme dans (13) ou (14), des relations négatives,
comme dans (15). Les premières confirment une implicature, les secondes
l’infirment. L’on peut également prendre l’organisation syntaxique comme cri-
tère, et opposer parataxe (coordination) et hypotaxe (subordination). La para-
taxe relie des phrases à statut égal. La relation séquentielle en est un exemple
typique : dans (22), par exemple, l’événement décrit dans la deuxième phrase
fait suite à celui qui est mentionné dans la phrase précédente, et ainsi de suite.
En qualifiant les relations parataxiques de “multi-nucléaires”, on indique
qu’elles peuvent contenir une série de noyaux (22 a, b et c), aussi centraux les
uns que les autres dans le texte.

240
La structuration des textes : la linguistique textuelle

(22) (a) Faire bouillir l’eau et le lait, (b) ajouter l’extrait de levure (c) et y ver-
ser la semoule.

L’hypotaxe, par contre, consiste à combiner une phrase principale avec une
subordonnée. L’hypotaxe illustrée en (23a) met en évidence la cause (parce
que) expliquant l’état de choses énoncé dans la principale. On lui préférera
cependant la parataxe avec car, conjonction de coordination, quand la relation
n’est pas causale mais évidentielle : L introduit ainsi ce qui à ses yeux justifie
l’énonciation même de la principale.
(23) (a) Jean a cessé de fumer, (b) parce qu’il n’arrêtait pas de tousser.
(b) Jean a cessé de fumer, (b) car je ne l’ai pas vu allumer une seule ciga-
rette de toute la semaine.

En parataxe, comme dans (23b), le connecteur peut être omis : la relation évi-
dentielle devient alors implicite mais ne disparaît pas. Il n’en va pas de même
en hypotaxe : dans (23a), la principale est le noyau, la subordonnée introduite
par parce que est le satellite. En supprimant le connecteur parce que, on
obtient une juxtaposition de deux phrases dont le rapport causal n’est cepen-
dant plus assuré. Par contre, si dans un texte suivi on supprime l’ensemble des
phrases satellites, on obtiendra un assez bon résumé du texte. Cette possibilité
constitue un argument en faveur de la distinction entre noyau et satellite.

Rappelons toutefois que la distinction entre noyau et satellite s’effectue au


niveau de la représentation du texte. Elle sépare les idées principales des idées
accessoires. Bien que cette distinction se retrouve souvent au niveau de la
construction, l’on ne pourrait néanmoins pas en conclure que le noyau est
nécessairement exprimé par la principale et le satellite par la subordonnée.
Dans (24), par exemple, l’information générale contenue dans la principale
représente le satellite et le noyau est exprimé par la subordonnée.
(24) Marc était à peine entré, qu’il commençait déjà à grogner contre tout le
monde.

Il existe encore une troisième façon de regrouper les relations de cohérence, en


fonction du niveau auquel les événements ou états de choses sont décrits.
Quand le contenu des phrases se rapporte au même niveau “du monde”, la
relation est dite idéationnelle. C’est le cas dans (13) La licorne est morte
parce qu’elle se sentait seule : l’événement (la licorne est morte) est la consé-
quence directe de la situation évoquée (elle se sentait seule).

En revanche, une relation sera dite interpersonnelle quand, pour une phrase
décrivant un événement “du monde”, une autre formule le raisonnement que
quelqu’un tient à son propos. Dans (14), par exemple, Jeanne doit être à l’affût

241
Linguistique cognitive

d’une promotion exprime la conviction du locuteur, et Cela fait déjà trois


semaines de suite qu’elle fait des heures supplémentaires indique l’état de cho-
ses à partir duquel cette conviction s’est forgée. L’exemple (25) présente lui
aussi une relation interpersonnelle : la première phrase énonce la raison prag-
matique qui rend l’énonciation de la deuxième phrase justifiée aux yeux de L.
(25) Puisqu’on parle du Siécle des Lumières, quand est-ce que Voltaire est né ?

Ce genre de regroupements n’est pas purement théorique : il se retrouve à


l’usage. Les recherches consacrées à l’acquisition du langage ont permis de
découvrir que les enfants maîtrisent les relations concrètes avant les relations
abstraites, les relations positives avant les relations négatives, et les relations
parataxiques avant les relations hypotaxiques. Voici comment un enfant
raconte sa visite au jardin zoologique : le lendemain il se sert de relations para-
taxiques (26a) ; un an après, il reformule le même contenu au moyen de struc-
tures hyptaxiques.
(26) a. On a été au zoo et on a vu des lions, puis on a fait un pique-nique,
après on est allé voir les dauphins, et après…
b. Quand on a été au zoo, on a d’abord été voir les lions. Puis on a fait un
pique-nique avant d’aller voir les dauphins.

Ceci montre que le regroupement des relations de cohérence, en plus d’être un


outil analytique, correspond aussi à des stratégies cognitivement pertinentes,
réellement mises en œuvre à l’usage. Si ces regroupements n’avaient aucune
réalité psychologique, on comprendrait mal comment L et A font pour manier
un aussi grand nombre de relations de cohérence.

En résumé, nous avons vu que pour interpréter un texte il faut dégager les rela-
tions de cohérence entre les éléments de ce texte, aussi bien à partir des con-
naissances que nous avons du monde que de celles que nous avons du texte
même. Bien que ces relations soient souvent sous-spécifiées, il y a différentes
façons de les exprimer. En cas de sous-spécification, l’interprétation du texte
s’oriente d’après les implicatures pragmatiques. Les relations de cohérence
sont si nombreuses que des regroupements s’imposent, en fonction d’un cer-
tain nombre de critères. Il est plus que probable que ces regroupements jouent
un rôle important dans la façon dont les usagers de la langue gèrent les multi-
ples relations de cohérence pouvant se produire entre les phrases, les paragra-
phes et les sections d’un texte. La liste de relations de cohérence que nous
parcourons maintenant est basée sur l’étude de Mann et Thompson (1988).

242
La structuration des textes : la linguistique textuelle

8.6 Aperçu des principales relations de cohérence


On fait la distinction entre le noyau et le satellite. Le noyau contient l’informa-
tion essentielle, le satellite apporte l’information complémentaire. Les exem-
ples sont des traductions adaptées de Mann et Thompson (1988).

a. Arrière-plan : L’information contenue dans le satellite aide le lecteur à


comprendre le noyau.
(a) Il faut combattre la pauvreté des populations si l’on veut favoriser le con-
trôle des naissances dans les pays en voie de développement. [satellite]
(b) Plus de pays devraient apporter leur soutien à ce processus. [noyau]

b. Cause : Le satellite évoque la situation qui est à l’origine de celle qui est
présentée dans le noyau.
(a) Les États-Unis produisent plus de blé qu’il ne faut pour la consommation
interne. [satellite]
(b) C’est pourquoi ils en exportent l’excédent. [noyau]

c. Circonstance : Le satellite indique dans quel cadre doit être située la situa-
tion décrite dans le noyau.
(a) Le cas d’affluence touristique le plus extrême dont j’ai été témoin remonte à
quelques années, [noyau]
(b) quand j’ai rendu visite à des proches dans le Midi. [satellite]

d. Attente – contraste : Il est sous-entendu que les situations décrites dans le


noyau et dans le satellite sont potentiellement ou apparemment
contradictoires ; la situation évoquée dans le noyau occupe une position
plus centrale dans les intentions de L.
(a) Bien que ce produit soit toxique pour certains animaux, [satellite]
(b) il n’est pas prouvé qu’il puisse avoir des effets nocifs importants à long
terme pour l’être humain. [noyau]

e. Condition : La situation décrite dans le satellite conditionne celle qui est


exprimée dans le noyau.
(a) Vous devez immédiatement contacter votre compagnie d’assurances
[noyau]
(b) si un changement survient dans votre situation personnelle. [satellite]

f. Contraste : En mettant en regard des situations qui, tout en étant identiques


sous presque tous les rapports, présentent néanmoins quelques différences,
on fait ressortir celles-ci. Les noyaux sont construits en parataxe.
(a) Bergoss a gagné 12 points, tout comme Van Hattum, Holec et Smit-Tak.
[noyau]
(b) En revanche, Philips a perdu 10 points. [noyau]

243
Linguistique cognitive

g. Élaboration : Le satellite donne des précisions au sujet de la situation (ou


d’un élément particulier de la situation) décrite dans le noyau.
(a) Le prochain congrès de l’ICLA se tiendra à Santa Barbara en 2001. [noyau]
(b) On prévoit que plus de 500 linguistes venant d’horizons très différents parti-
ciperont à cette rencontre bisannuelle. [satellite]

h. Habilitation : La compréhension de l’information contenue dans le satelli-


te rend le lecteur apte à effectuer l’action décrite dans le noyau.
(a) Pourriez-vous m’ouvrir la porte, s’il vous plaît ? [noyau]
(b) Voici la clé. [satellite]

i. Évaluation : Le satellite présente l’évaluation de la situation décrite dans le


noyau.
(a) Les négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens ont débouché sur
l’élaboration d’un nouveau traité. [noyau]
(b) Il s’agit là du meilleur résultat que la dernière initiative de paix américaine
permettait d’envisager. [satellite]

j. Évidentialité : L’accès à l’information contenue dans le satellite renforce


l’adhésion à la croyance exprimée dans le noyau.
(a) Tim Hamers, 20 ans, est le meurtrier de son père. [noyau]
(b) Des témoins l’ont vu sur le lieu du crime. [satellite]

k. Justification : L’accès à l’information contenue dans le satellite augmente


la disposition de A à reconnaître à L le droit de faire la déclaration conte-
nue dans le noyau.
(a) Je préside cette réunion. [satellite]
(b) La question que vous posez n’est pas à l’ordre du jour. [noyau]

l. Motivation : L’accès à l’information contenue dans le satellite encourage A


à effectuer l’action décrite dans le noyau.
(a) Viens avec nous à Disney World. [noyau]
(b) On va bien s’amuser. [satellite]

m. But : Le satellite présente une situation à laquelle on a accès par le biais de


l’activité décrite dans le noyau.
(a) Pour obtenir la dernière version du programme, [satellite]
(b) il suffit d’envoyer le formulaire d’enregistrement. [noyau]

n. Résultat : La situation présentée dans le satellite est provoquée par celle


qui est exprimée dans le noyau.
(a) L’explosion a ravagé l’usine et une grande partie des bâtiments environ-
nants. [noyau]

244
La structuration des textes : la linguistique textuelle

(b) Plus de trente personnes ont trouvé la mort et plus de deux mille sont encore
hospitalisées. [satellite]

o. Reformulation : Le satellite propose une reformulation de l’information


contenue dans le noyau.
(a) Une voiture bien entretenue est à l’image de son propriétaire. [noyau]
(b) La voiture dans laquelle tu roules en dit long sur toi. [satellite]

p. Consécutivité : Des noyaux, construits parataxiquement, présentent une


succession de situations.
(a) Laisser tremper les haricots pendant au moins 12 heures. [noyau]
(b) Les cuire jusqu’à ce qu’ils soient tendres. [noyau]

q. Problème – solution : La situation décrite dans le noyau constitue la solu-


tion au problème posé dans le satellite.
(a) Vous ne parvenez pas à faire un usage optimal des possibilités d’internet ?
[satellite]
(b) Choisissez un ordinateur équipé d’un serveur PCI. [noyau]

8.7 Résumé
Le texte se définit comme la partie verbale de la communication, à l’exclu-
sion des éléments para-verbaux et non-verbaux. Le savoir culturel et la con-
naissance du monde sont nécessaires à la compréhension du texte, en d’autres
mots à la compréhension de la partie − orale ou écrite − de la communication.
Pour interpréter un texte, nous savons maintenant qu’il faut y ajouter quelque
chose. Dès lors, l’objet de la linguistique textuelle n’est pas le texte en tant que
tel, mais plutôt la représentation de celui-ci, c’est-à-dire la façon dont l’inter-
locuteur ou le lecteur l’interprète. Dans ce sens, le texte n’est donc pas qu’une
suite de mots ; c’est un phénomène conceptuel.

La propriété distinctive d’un texte, − ou ce qui fait que l’on peut parler d’un
texte, − est la cohérence. Une suite de phrases est cohérente quand il est possi-
ble d’y voir des relations de cohérence. La cohérence est souvent réalisée à
l’aide d’éléments cohésifs, notamment des pronoms ou autres mots fonction-
nels, ou par la répétition de groupes nominaux. Cependant, le texte peut aussi
être parfaitement cohérent sans éléments cohésifs. La seule présence d’élé-
ments cohésifs n’est d’ailleurs pas nécessairement une garantie de cohérence.
En effet, celle-ci est de nature purement conceptuelle, et les liens cohésifs ne
servent, en fait, qu’à la renforcer.

245
Linguistique cognitive

Un texte présente essentiellement deux types de relations de cohérence : la


cohérence référentielle et la cohérence relationnelle. Quand la référence aux
mêmes entités est maintenue, on parle de cohérence référentielle. Quand les
événements sont reliés entre eux d’une phrase à l’autre ou d’une section du
texte à l’autre, on parle de cohérence relationnelle ; pensons, notamment, aux
relations de cause-à-effet, aux relations de contraste, etc.

La cohérence référentielle s’appuie surtout sur des éléments endophoriques,


c’est-à-dire sur des éléments qui renvoient à d’autres éléments du texte, soit
vers l’avant (référence anaphorique) soit vers l’arrière (référence cataphori-
que). La référence endophorique s’oppose à la référence exophorique ou
deixis, qui consiste à désigner des éléments en dehors du texte, et en particulier
des éléments qui font partie du contexte situationnel. Quand un référent est
suffisamment connu à un moment donné du texte, il sera désigné de manière
réduite ou elliptique. La référence et la coréférence ont une fonction identifi-
cationnelle dans le texte. La référence aux entités se fait en fonction de leur
saillance. Les nouveaux référents sont généralement introduits à l’aide
d’expressions indéfinies. Il arrive néanmoins que l’on en retrouve encore une
présentation détaillée plus loin dans le texte, alors que ce n’est plus strictement
nécessaire, car un simple pronom suffirait. Ce phénomène est connu sous le
nom de sur-spécification référentielle. Celle-ci n’a plus pour fonction d’iden-
tifier le référent mais d’apporter une segmentation au texte. D’autre part, il
arrive aussi que vers la fin du texte apparaisse encore une expression indéfinie
non pas pour un référent nouveau, mais pour un référent déjà connu. Dans ce
cas, on parle d’un indéfini “tardif”. Il sert à instaurer une nouvelle perspec-
tive. Cela permet, par exemple, de passer de la perspective du locuteur à celle
d’un des personnages.

La cohérence relationnelle, quant à elle, repose sur des relations de cohérence


telles que cause-effet, contraste, etc. Les relations de cohérence peuvent être
implicitement ou explicitement présentes. Elles peuvent notamment être expri-
mées à l’aide de conjonctions et de locutions adverbiales, appelés aussi con-
necteurs. Souvent, la relation exprimée reste en-deçà de la relation évoquée.
Une relation temporelle peut ainsi recouvrir une relation causale. On a affaire
ici à une sous-spécification relationnelle. Ce genre de phénomènes est en
étroite relation avec le genre ou type de texte.

Ce type de sous-spécification se fonde généralement sur une implicature


conversationnelle : vu que la relation temporelle manque le plus souvent de
pertinence, on lui préfère facilement une relation plus pertinente. Un certain
nombre de glissements de sens ont ainsi pu être progressivement intégrés à la
signification conventionnelle. Pensons, par exemple, à la locution dès lors, qui

246
La structuration des textes : la linguistique textuelle

sert à établir un lien causal alors qu’elle était temporelle à l’origine. Le proces-
sus graduel par lequel la sous-spécification cesse d’être perçue comme telle est
connu sous le nom de grammaticalisation.

Le nombre de relations de cohérence envisageables est extrêmement élevé. Du


point de vue cognitif, il est peu probable que l’on ait chaque fois à choisir
parmi plusieurs centaines de possibilités. C’est pourquoi elles sont abordées
par classes. Ainsi, certaines relations sont positives, d’autres négatives. Le
regroupement peut aussi être syntaxique : la relation peut être réalisée par
parataxe ou par hypotaxe, c’est-à-dire par coordination ou par subordination.
Le regroupement peut encore se faire selon des critères fonctionnels. Les rela-
tions entre phrases ou fragments de texte peuvent être idéationnelles ou inter-
personnelles. Les divers regroupements des relations de cohérence sont plus
qu’un outil analytique. Leur validité empirique est confirmée par les recher-
ches sur l’acquisition du langage chez les jeunes enfants. Autrement dit, ils
correspondent à une réalité psychologique.

Cette présentation de la linguistique textuelle s’est surtout attachée à mettre en


lumière l’approche “locale” des éléments constitutifs du texte. L’approche
“globale” de la structure du texte mériterait une étude à part. Celle-ci aurait à
considérer les relations “supérieures” entre paragraphes, sections et chapitres.
Elle devrait aussi répondre à la question de savoir quels aspects de la structure
textuelle sont déterminés d’emblée par le type de texte (un flash d’information
n’a pas la même structure qu’un reportage, une lettre n’est pas structurée
comme un faire-part ou une annonce). Plusieurs des références reprises dans la
section des Lectures conseillées (8.8) ouvrent des pistes intéressantes dans
cette direction.

8.8 Lectures conseillées


Pour l’analyse de la cohérence au niveau de la représentation du texte plutôt
qu’à celui de l’information linguistique proprement dite, on se reportera à
Brown & Yule (1983). L’exemple (6) provient de Enkvist (1978). De nombreu-
ses études se penchent sur le phénomène de la cohérence référentielle, parmi
elles Grosz & Sidner (1986). Du Bois (1980) éclaire les notions de saillance et
d’accessibilité des référents. Vonk, Hustinx & Simons (1992) rapportent des
recherches expérimentales sur la fonction de segmentation des syntagmes
nominaux sur-spécifiés, tandis que les “indéfinis tardifs” sont traités dans
Ushie (1986), d’où est extrait l’exemple (12).

247
Linguistique cognitive

Mann & Thompson (1988) figurent parmi les recherches les plus significatives
dans le domaine de la cohérence relationnelle. L’étude de Traugott & König
(1991) porte plus spécifiquement sur les relations de cohérence sous-spéci-
fiées. Sanders, Spooren & Noordman (1992) traitent la question du regroupe-
ment des relations de cohérence.

Les aspects hiérarchiques de la structure du texte ont retenu l’attention de


nombreux chercheurs. Van Dijk & Kintsch (1983) en fournissent une présenta-
tion classique, à l’intersection de la linguistique textuelle et de la psycholin-
guistique. Martin (1992) aborde les types de texte dans le cadre de la
linguistique systémique fonctionnelle.

8.9 Applications
1. Il y a une corrélation entre la forme de l’expression référentielle et le degré
de saillance. L’usage des pronoms est plutôt réservé aux référents haute-
ment saillants, et celui des groupes nominaux aux référents moins saillants.
Quelle expression référentielle vous attendriez-vous à trouver dans les sé-
quences suivantes ? Justifiez votre choix.
(i) Un homme de 90 ans et une femme de 80 ans étaient assis sur un banc
public. Ils/le couple s’embrassai(en)t passionnément.
(ii) Le docteur Dupont m’a dit que cet exercice physique me ferait du bien.
Comme c’est le docteur/elle qui me l’a dit, je veux bien le croire.

2. Quels sont les moyens linguistiques et typographiques mis en œuvre dans


le fragment suivant pour indiquer la cohérence relationnelle ?
(1) Comment utiliser au mieux ce livre ?
(2) Ce livre peut être utilisé soit comme un simple manuel pour vos recet-
tes, soit comme un véritable cours sur la cuisine végétarienne moderne.
(3) (a) Les recettes sont décrites avec suffisamment de détails pour qu’on
puisse les suivre facilement moyennant un minimum d’expérience cu-
linaire. (b) Nous n’avons pas seulement essayé de prévoir tous les pe-
tits problèmes qui pourraient surgir, mais nous avons également
formulé les solutions qu’on peut y apporter.

3. La cohérence référentielle
1) Faites une analyse de la cohérence référentielle du texte suivant (inspi-
ré de Prince, 1981).
2) Établissez une liste de toutes les expressions référentielles contenues
dans le texte.

248
La structuration des textes : la linguistique textuelle

3) Classez-les selon qu’elles apportent des informations nouvelles ou déjà


introduites auparavant (informations données).
4) Quelles sont, parmi les expressions référentielles, celles qui présentent
une référence exophorique et celles qui présentent une référence
endophorique ?
5) Classez les éléments endophoriques selon qu’ils sont cataphoriques ou
anaphoriques.
6) Classez les éléments endophoriques selon qu’ils sont saillants ou non
saillants.
7) Parmi les expressions référentielles, la corrélation entre saillance et
forme linguistique n’est pas toujours respectée. Repérez les cas de rup-
ture et essayez de les justifier.

a. Eh bien, une amie m’a appelé ;


b. une de ces amies que je connais,
c. elle m’a appelé la semaine dernière
d. et elle m’a dit : “eh bien, tu n’es pas seul.
e. Jeanne a dévalé quatre volées d’escalier.”
f. Ils ont une maison comme ça,
g. et elle partait pour un déjeuner
h. et les femmes étaient là en train de klaxonner à l’extérieur.
i. et elle les a donc entendues hein
j. Et d’habitude elle laisse la porte ouverte
k. mais cette fois-ci elle avait oublié.
l. Elle est descendue en courant
m. et elle a dévalé quatre volées d’escalier
n. et elle a atterri sur son côté.
o. Elle s’est fracturé plusieurs côtes.

4. Analysez la cohérence relationnelle du texte suivant.


Il est extrait du roman de Pierre Mertens, Les bons offices (Paris : Seuil
1974, p.17).
Par.1 (1a) Dans les locaux du ministère de l’Intérieur, à Amman, les
délégués font antichambre.
Par.2 (2a) Le regard de Sanchotte plonge sur une cour intérieure
(2b) où sont regroupés quelques réfugiés de la dernière heure,
(2c) qui ont passé le Jourdain, le matin même, avec leur balu-
chon.
(3) La plupart se sont assis dessus.
(4) Partout ces nuques.
(5a) Un seul visage se tourne à contre-jour vers la fenêtre
(5b) où se tient l’observateur.
(6a) L’Arabe met sa main en visière,
(6b) le soleil l’éblouit.

249
Linguistique cognitive

Par.3 (7a) Sanchotte recule lentement,


(7b) rentre dans l’ombre de la salle d’attente.
(8a) Il vient de reconnaître,
(8b) il en est presque sûr,
(8c) le guide qui lui a servi d’interprète au camp de Kalandia,
tout près de Jérusalem, trois semaines auparavant.
(9a) Les règlements sont formels
(9b) et même les délégués y sont tenus :
(9c) on ne peut venir ici via Israël.
(10a) Sanchotte a transité par Nicosie.
(11a) Un mot de cet homme
(11b) et les autorités le reconduisent le jour même à l’aéroport
(11c) en lui signifiant sommairement son expulsion.
(12) Bons-Offices revient vers la fenêtre.
(13a) Il scrute le Palestinien
(13b) qui ne s’est pas détourné.
(14) Longue interrogation réciproque.
(15a) Sanchotte pense, un instant, descendre dans la cour
(15b) et s’expliquer avec lui.
(16) Mais il préfère encore ébaucher de la tête, à son adresse, un
lent geste de dénégation.
(17a) À la fin, l’Arabe lui tourne le dos
(17b) et allume cérémonieusement une cigarette.

Utilisez le catalogue de relations de cohérence présenté dans la section 8.6.

250
Chapitre 9
LA LANGUE AU FIL DU TEMPS :
LA LINGUISTIQUE HISTORIQUE

Pour comprendre les changements linguistiques qui surviennent au fil du


temps, il faut abandonner l’idée qu’une langue, et donc aussi le français, serait
un ensemble homogène. Il est important de reconnaître qu’il existe plusieurs
variétés de français, les unes à côté des autres, et souvent entremêlées les unes
aux autres. Les variétés orales coexistent avec des variétés écrites. Le langage
varie en fonction de l’âge, de la région, de la classe sociale, du groupe ethni-
que. Chacune des variétés peut se voir attribuer un prestige tel à un moment
donné, qu’une forme ou signification qui lui est particulière se généralise et
finit par être communément acceptée. Comme ce phénomène de changement
ne cesse de se produire, la langue est en constant devenir.

En remontant à une phase antérieure, par exemple celle de l’ancien français, on


peut être surpris qu’un texte vieux de 750 ans contienne des passages encore
tout à fait compréhensibles pour le lecteur contemporain, d’autant plus s’il dis-
pose d’un petit glossaire. L’étude des documents écrits du passé est du ressort
de la philologie. Lorsqu’on remonte plus loin dans le temps, les sources écrites
font défaut. La linguistique historique se charge alors d’appliquer des métho-
des de reconstitution. Ainsi, l’on parvient à reconstituer les langues anciennes,
comme par exemple le proto-roman, qui est la langue d’origine de toutes les
langues romanes, ou encore le proto-indo-européen, la langue d’origine de tou-
tes les familles de langues depuis l’Inde jusqu’à l’Europe Occidentale. De
pareilles reconstitutions sont possibles grâce au principe de la récurrence. Un
son qui se modifie dans un contexte donné, le fera partout, dans tous les cas
possibles.

251
Linguistique cognitive

Étant donné que les formes linguistiques sont structurées en réseaux radiaux,
les changements peuvent avoir lieu à l’intérieur d’un réseau, ou s’étendre d’un
réseau à l’autre. En effet, de nombreux changements se font par analogie avec
une forme dominante.

La question fondamentale est celle de savoir pourquoi les langues changent. La


réponse se situe en partie du côté du prestige qu’une variété peut acquérir à un
moment donné de l’histoire. Ceci n’est cependant pas une condition suffisante.
Il arrive que toutes les conditions soient réunies pour qu’un changement se
produise, sans que celui-ci n’ait lieu pour autant. Il reste donc toujours une part
d’imprévisible.

9.1 Le changement linguistique : définition


Le changement linguistique est étroitement lié à la variation linguistique.
Qu’est-ce que la variation linguistique ? On indique par là que la langue n’est
pas un système uniforme et homogène, mais qu’elle est faite d’un ensemble de
sous-systèmes ou variétés qui présentent entre elles des divergences plus ou
moins importantes. Le terme variété vient de la biologie ; il y désigne un type
de plante ou d’animal qui diffère des autres dans un même groupe. Il porte sur
une «subdivision de l’espèce, délimitée par la variation de certains caractères
individuels» (Petit Robert). Métaphoriquement, la linguistique aborde le lan-
gage comme un organisme vivant (voir aussi chapitre 10, Application 4). Dès
lors, une “variété” linguistique regroupe un ensemble de caractéristiques gram-
maticales, lexicales, phonologiques et phonétiques, communes à certains grou-
pes de locuteurs, qu’il s’agisse de groupes définis géographiquement ou
socialement, en fonction de l’âge, de la profession, de l’ethnie… Pour les
variétés géographiquement définies l’on parle généralement de dialecte. Or, ce
terme a connu une telle extension qu’il n’est plus réservé aux seuls dialectes
régionaux : il est souvent pris comme synonyme de “variété”. Outre les dialec-
tes régionaux, aussi appelés régiolectes (le français canadien, belge, congolais,
nord-africain, etc.), on distingue les sociolectes, ou variétés liées à certains
groupes dans la société (la classe moyenne, par exemple), et les ethnolectes,
correspondant à des groupes ethniques (l’anglais des populations noires ou his-
paniques à New York, par exemple). L’ensemble des particularités linguisti-
ques au niveau de l’individu est appelé idiolecte.

À la variété standard d’une langue donnée, comme par exemple le français


standard, il correspond une délimitation à la fois sociolectale et régiolectale :
c’est la variété propre à la classe moyenne supérieure de l’Île de France. Elle
est largement diffusée par les chaînes de radio et de télévision qui émettent à

252
La langue au fil du temps : la linguistique historique

partir de Paris. Pour l’anglais, on distingue généralement d’une part l’anglais


américain général, qui sert de norme à travers l’ensemble des États-Unis, et
d’autre part l’anglais britannique, le fameux “Oxford English”.

Lorsque des éléments propres à l’une des variétés ainsi distinguées entrent
dans l’usage d’autres groupes et finissent par s’étendre à travers les groupes et
les communautés, on assiste à des changements qui affectent la langue. On
parle également de changement linguistique quand un sens ou une forme
particulière (un phonème, lexème, morphème ou une construction) finit par
être abandonné. Les deux versants du changement sont donc d’une part intro-
duction et diffusion, et d’autre part abandon et perte. La multitude de variétés
est en elle-même source de changement ; nous verrons dans la suite que ce
n’est toutefois pas la seule.

La différence de génération entraîne des changements très marqués surtout au


niveau du lexique. Pour désigner les variétés linguistiques liées à l’âge ou à la
génération, certains n’hésitent pas à parler d’aetalectes (du latin aetas ‘âge’).
Alors que les parents se plaignent de ne pas comprendre ce que disent leurs
enfants, ceux-ci trouvent le langage de leurs parents «démodé». Beaucoup de
jeunes ne veulent surtout pas parler comme leurs aînés. Ils préfèrent de loin le
français «branché». Actuellement, les étudiants français semblent utiliser plus
couramment cool et relax que les expressions chouette, sympa ou détendu, par
exemple, tant pour qualifier une personne (1) qu’une situation (2).
(1) Il est cool ce type.
(2) On peut s’habiller cool ?

Un mot passe-partout comme truc(s) a également la faveur de la jeune généra-


tion. Les aînés ont parfois du mal à comprendre certains emplois innovateurs
d’expressions comme se taper la honte (3) ou ça décoiffe (4).
(3) A. (adolescente à sa mère) Quoi ! Mettre cette robe ridicule ! Je me tape
la honte !
B. Tu te tapes quoi ?

(4) T’as vu le dernier film de Spielberg ? Ça décoiffe un max !

Au départ, le rejet des formules traditionnelles (par exemple, avoir honte) peut
correspondre à une volonté de rendre l’expression plus dynamique ou expres-
sive (se taper la honte). Au fur et à mesure que la tendance s’étend, on pourra
assister à un changement progressif dans les habitudes langagières dans une
partie de plus en plus importante de la communauté linguistique. Néanmoins,
en se généralisant, la nouvelle expression se banalisera à son tour. L’évolution
est donc une question de génération et de fréquence d’usage. Une forme (ou

253
Linguistique cognitive

une signification particulière) qui est introduite à un moment donné chez des
jeunes, peut échapper pendant un court laps de temps au reste de la population,
mais la compréhension, bien que généralement passive parmi les aînés, se dif-
fuse assez vite. Inversement, les jeunes continuent à comprendre la plupart des
mots employés par leurs aînés, même s’ils n’en font pas eux-mêmes un usage
actif. Les évolutions se font donc en douceur. Cette situation est résumée au
tableau 1.

Tableau 9.1 Perspectives de changement linguistique

Usage des jeunes générations Usage des aînés


Formes
productif passif inconnu productif passif inconnu

cool √ √

se taper la honte √ √

ça décoiffe √ √

chouette √ √

sympa √ √

fréquenter √ √

courtiser √ √

Des expressions telles que cool, se taper la honte, ça décoiffe seront acceptées
et intégrées à mesure qu’elles deviennent également accessibles aux interlocu-
teurs plus âgés. Par contre, les vocables que ceux-ci délaissent (fréquenter,
courtiser) deviennent de plus en plus marginaux ; au cas où ils sont déjà incon-
nus pour la plupart des jeunes, ils sont en voie de disparition. En revanche, ce
n’est pas parce que certains vocables connaissent un emploi décroissant parmi
les jeunes (chouette, sympa), qu’ils risquent pour autant de tomber dans l’oubli
dans une génération ou deux. Il se peut qu’ils passent seulement à un rang de
fréquence inférieur, rejoignant ainsi le gros du peloton. En effet, la toute gran-
de majorité des vocables restent disponibles, même s’ils ne connaissent qu’un
emploi relativement rare. Par contre, la menace qui pèse sur des termes comme
courtiser ou fréquenter est plus importante. Dans la mesure où ils désignent
des notions en passe de disparaître du champ culturel général, ils tombent fata-
lement en désuétude : rien d’étonnant à ce que les jeunes ne les connaissent
plus, puisqu’ils ne sont même plus usités parmi les aînés.

254
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Bien que la langue soit donc en perpétuel mouvement, elle se caractérise en


même temps par une grande continuité. Les textes du dix-septième siècle nous
impressionnent de par leur relative modernité : les comédies de Molière, par
exemple, ont gardé toute leur fraîcheur et leur actualité, et ce également sur le
plan linguistique. Même les œuvres du seizième restent tout à fait accessibles :
la lecture de Ronsard reste d’actualité !

La culture a beau évoluer, la langue reste étonnamment semblable à elle-


même. Elle survit à des changements profonds dans la pensée et dans le mode
de vie. Cette constatation constitue un élément important de l’hypothèse relati-
viste énoncée par Whorf : les langues ne se développent et ne changent que
très lentement (voir chapitre 6). Bien plus que les us et coutumes − qui sont
malgré tout fort sujets au changement −, la langue s’avère être implantée dans
l’esprit au point de ne pas subir de changements réellement substantiels même
sur plusieurs siècles.

Lorsqu’on remonte à des textes du quinzième siècle, tels les poèmes de François
Villon, l’on a bien sûr besoin de quelques mots d’explication concernant le
vocabulaire, mais l’essentiel du texte et les détails concrets restent à notre por-
tée. Ceci se vérifie dans la lecture d’un extrait de l’Épitaphe de Villon :

(5)
L’épitaphe Villon « L’Épitaphe de Villon »
(Ballade des Pendus)
Freres humains qui après nous vivez, Frères humains qui vivez après nous,
N’ayez les cuers contre nous endurcis N’ayez pas les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez, Car si vous avez pitié de nous, (malheu-
reux que nous sommes)
Dieu en aura plus tost de vous mercis. Dieu en aura plus tôt de vous miséricorde.
Vous nous voiez cy attacheez cinq, six : Vous nous voyez ici attachés, cinq, six ;
Quant de la chair, qur trop avons nourrie, Quant à la chair que nous avons trop nour-
rie,
Elle est piéça devorée et pourrie, Elle est depuis longtemps dévorée et
pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.Et nous, les os, devenons cendre et
poussière.
De nostre mal personne ne s’en rie ; De notre malheur que personne ne se rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous
absouldre ! absoudre.

Se freres vous clamons, pas n’en devez Si nous vous appelons frères, pas n’en
devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis Avoir dédain, quoique nous ayons été mis à
mort

255
Linguistique cognitive

Par justice. Toutesfois, vous sçavez Par la justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens Que tous les hommes n’ont pas «un bon
rassis ; sens rassis» ;
Excusez nous, puis que sommes transsis, Intercédez pour nous, puisque nous som-
mes trépassés,
Envers le fils de la Vierge Marie, Auprès du fils de la Vierge Marie
Que sa grace ne soit pour nous tarie, Afin que sa grâce ne soit pas pour nous
tarie,
Nous preservant de l’infernale fouldre. Mais qu’elle nous préserve de la foudre
infernale.
Nous sommes morts, ames ne nous harie ; Nous sommes morts, que personne ne nous
moleste,
Mais priez Dieu que tous nous vueille Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous
absouldre ! absoudre.

La pluye nous a debuez et lavez, La pluie nous a lessivé et lavé


Et le soleil dessechiez et noircis ; Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavéz, Pies et corbeaux nous ont creusé les yeux
Et arrachiez la barbe et les sourcis. Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps ne nous sommes assis ; Jamais, aucun moment, nous ne sommes
tranquilles :
Puis ça, puis la, comme le vent varie, Tantôt ci, tantôt là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie, Selon son plaisir sans cesse il nous charrie,
Plus becquetez d’oiseaulx que dez a Plus becquetés par les oiseaux que dés à
couldre. coudre.
Ne soiez donc de nostre confrairie, Ne soyez donc pas de notre confrérie
Mais priez Dieu que tous nous vueille Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous
absouldre ! absoudre.

Prince Jheses, qui sur tous a maistrie, Prince Jésus, qui sur tous a puissance,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie : Empêche que l’Enfer ait sur nous
seigneurie ;
A luy n’ayons que faire ne que souldre. Avec lui n’ayons rien à faire ni à débattre !
Hommes, icy n’a point de moquerie ; Hommes, ici point de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous
absouldre ! absoudre.

Par-delà les distances historiques, sociales, géographiques, et autres, la plupart


des locuteurs d’une langue font preuve d’une très grande capacité de compré-
hension, même s’il y a quelque effort à fournir. Ceci porte à croire qu’ils maî-
trisent non seulement leur propre dialecte et la variété standard apprise à
l’école, mais que leur compétence passive s’étend également à d’autres dialec-
tes. Cette capacité est connue sous le nom de compétence pandialectale.
Celle-ci n’inclut pas seulement les variétés régionales, elle englobe aussi les
variétés historiques de la langue.

256
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Pour bien mesurer l’importance des variétés linguistiques dans le développe-


ment d’une langue, il suffit de penser à l’histoire des langues romanes. Cha-
cune d’entre elles − l’italien, le français, l’espagnol, le roumain, le
portugais…− est dérivée du latin. Ces langues ont pu surgir et acquérir une
identité propre par le biais de la combinaison d’au moins quatre types de
variétés : une variété sociale, en l’occurrence celle des soldats, une variété his-
torique, à savoir le latin populaire, et une des nombreuses variétés régionales et
ethniques (on trouvera un aperçu général au chapitre 10, tableau 6). Ainsi, le
gallo-romain présente les traces des diverses prononciations d’origine celtique
selon les régions ; il a également gardé un certain nombre de vocables, de
morphèmes et de structures grammaticales, qui sont passés des réseaux celtes
au réseau latin. Le latin “gaulois” est dès lors fortement imprégné de
l’influence du substrat celtique. En effet, le latin fut plutôt transmis aux géné-
rations suivantes par les mères celtes que par les pères romains. Ceci ne man-
qua pas de renforcer la contribution gauloise dans la variété du latin populaire
parlée dans ces régions. Le superstrat reste bel et bien le latin, mais il s’agit
d’un latin plus ou moins “celtisé” selon les cas. Le français, déjà fort marqué
par l’influence celtique gauloise, est devenu par la suite la plus germanique des
langues romanes.

Aux différences sociales et régionales s’ajoute, bien entendu, le facteur temps.


En Italie par exemple, le processus de romanisation eut lieu bien plus tôt qu’en
Provence. Néanmoins, la romanisation en Provence se fit encore bien avant
qu’elle n’ait atteint le midi de l’Espagne, le Portugal, le nord de la Gaule et la
Bretagne. Nous pouvons donc dire que les différentes langues romanes repré-
sentent à la fois la continuation et l’évolution ultérieure des variétés ethnolecti-
ques très diversifiées du latin populaire tardif. L’invasion ultérieure d’une
grande partie de la Romania occidentale (la France, une partie de l’Espagne, la
Belgique, le nord de l’Italie) par des tribus germaniques marquera une nou-
velle phase dans l’évolution des différentes variétés latines : à des degrés
divers, les nouveaux superstrats germaniques y introduiront de nouveaux mots,
certains de leurs phonèmes et même quelques-unes de leurs structures gram-
maticales, avant de disparaître à leur tour.

9.2 Méthodes en linguistique historique


L’étude des formes antérieures de la langue se fait essentiellement selon deux
méthodes. Quand il existe des documents écrits, on applique la méthode phi-
lologique pour étudier les étapes successives qu’a connues la langue. Sinon,
l’on suit la voie de la reconstitution afin de remonter aux formes anciennes
au-delà des sources existantes.

257
Linguistique cognitive

La recherche en philologie s’occupe aussi bien de documents non littéraires


que de textes littéraires, donc de textes légaux, historiques, religieux ou techni-
ques, tout comme de lettres personnelles. Les inscriptions qui figurent sur les
pièces de monnaie, les épitaphes et les graffitis peuvent même entrer en ligne
de compte. Les philologues s’en servent pour repérer et pour mieux compren-
dre les informations culturelles que les textes recèlent.

Il arrive parfois qu’il faille tout d’abord parvenir à déchiffrer le système d’écri-
ture. Il ne suffit pas d’identifier les lettres de l’alphabet, encore faut-il en
déterminer la valeur exacte. En fonction des périodes et des traditions, les con-
ventions graphiques ne sont en effet pas les mêmes. La graphie elle-même a
évolué dans le temps. Dès lors, il n’est pas toujours aisé de savoir quelle était
la prononciation de l’époque. Dans l’extrait de Villon cité plus haut, ce genre
de problème se pose notamment pour les mots mis en italiques dans les vers
suivants :
(6) N’ayez les cuers contre nous endurcis
Vous nous voiez cy attachez cinq, six :

Dans les manuscrits, et en particulier ceux du Moyen Age, les conventions


d’abréviation utilisées par les copistes peuvent également varier. La philologie
doit donc commencer par faire un travail d’édition de texte.

Une autre question épineuse est celle de savoir quelle est la relation entre la
graphie et la prononciation. L’on peut par exemple apprécier la reconstitution
qui a été faite de l’anglais du quatorzième siècle, en écoutant les enregistre-
ments “à l’ancienne” des Canterbury Tales de Chaucer. Ceci est d’autant plus
intéressant qu’il s’agit d’un texte écrit avant la Grande Mutation Vocalique,
c’est-à-dire avant le bouleversement du système vocalique qui marque le début
de l’anglais moderne.

La linguistique historique étudie donc les écrits pour la lumière qu’ils peuvent
jeter sur les différents aspects de la langue de l’époque. Le but est d’en dériver
la grammaire qui correspond à la phase historique en question. Le manuel de
l’anglais moyen de la main de Fernand Mossé (1952, 1968) est un exemple
typique de cette approche. En plus de fournir des extraits illustrant les différen-
tes variétés d’anglais moyen, il montre aussi comment la grammaire de
l’anglais moyen peut être dérivée de ces sources écrites. Dans le système ver-
bal, par exemple, la distinction entre verbes faibles et verbes forts repose sur
l’alternance vocalique [i,a,u] et la terminaison [ən] du participe. Les marques
distinctives apparaissent au présent, au passé, tant au pluriel qu’au singulier, et
dans la forme du participe. Il s’en dégage la classification suivante pour les
verbes forts :

258
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Tableau 9.2 Les classes de verbes forts en anglais moyen

présent passé singulier passé pluriel participe

Class I write wröt (wrät) writen write(n)


Class II drink drank (dronk) drunken drunke(n),dronken
Class III spëke spak späken spoken
Class IV sëe saugh sene sene
Class V take tök töken taken
Class VI falle fël fallen

Les verbes faibles sont ceux qui ne présentent pas d’alternance vocalique. De
nos jours, le premier des deux groupes distingués dans le tableau 3 est le seul à
être considéré comme un paradigme régulier.

Tableau 9.3 Les verbes faibles en anglais moyen

infinitif passé participe

Groupe 1 (A moderne)
Classe I höpen (to hope) höpede höped
Classe II clepen (to call) clepede cleped

Groupe 2
a. heren (to hear) herde herd
b. bleeden (to bleed) bledde bled
c. tëken (to teach) taughte taught
d. haven (to have) hafde, hadde hafd, had

La linguistique historique se donne donc pour tâche d’expliquer comment un


système comme celui des verbes forts, tel qu’il se dégage du langage de
Chaucer, a pu se rétrécir afin de ne préserver qu’un petit nombre de verbes ir-
réguliers en anglais moderne. Dans quelle mesure le principe de l’analogie
(voir plus bas) est-il intervenu pour adapter la forme du passé à celle du parti-
cipe (spoke au lieu de spak, par exemple) ? La question se pose également de
savoir dans quelle mesure l’anglais de Chaucer a pu être différent des autres
variétés d’anglais moyen.

De pareilles études existent aussi pour le français. Pensons notamment à F.


Brunot (1924). Au fur et à mesure que l’on remonte dans le temps, la méthode

259
Linguistique cognitive

philologique ne suffit plus. On tombe sur des périodes pour lesquelles il ne


reste que peu ou pas de documents. À défaut de sources, l’on se tourne vers la
méthode de la reconstitution.

Le passage du latin populaire aux langues romanes constitue une réelle


énigme. Il est clair que ce genre de transition peut prendre des siècles. Les pre-
miers documents dont on dispose datent du 9e siècle (les Serments de Stras-
bourg). La question se pose de savoir à partir de quand les variétés latines se
transforment en variétés romanes. Au 6e, au 7e ou au 8e siècle ? Un texte écrit
en latin tardif ou roman «pré-roman» n’avait aucune chance d’être admis : il
était automatiquement jugé à l’aune de la forme figée du latin classique ou du
latin vulgaire non classique de la Bible. Toute déviation faisait l’objet d’un
rejet catégorique.

Il s’ensuit qu’aujourd’hui il n’est plus possible de suivre à la trace le chemine-


ment des déformations qui se sont produites durant cette période de transition.
Bien que nous n’ayons pas de témoignage direct de la phase du proto-roman,
l’on peut néanmoins puiser suffisamment de données dans les langues romanes
pour affirmer que la plupart du temps le point de départ est l’argot militaire, la
variété sociale de la langue des soldats. En français moderne on trouve, par
exemple, le nom tête, qui ne provient pas du latin classique caput mais de testa
(cruche). Comme en langage imagé il arrive encore que ‘cruche (vide)’ dési-
gne la tête de quelqu’un, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce nom ait pu être
employé métonymiquement et métaphoriquement par les soldats pour repré-
senter la tête comme le contenant de l’esprit et du vécu humain en général.

Pour chaque langue ou proto-langue pour laquelle il n’existe pas de documents


écrits, la méthode de la reconstitution vise à en reconstituer les formes virtuel-
les. Pour le proto-roman, par exemple, l’on arrive ainsi à postuler un nombre
de formes en s’appuyant d’une part sur la forme qui existait en latin et d’autre
part, en la comparant aux différentes formes sur lesquelles elle a débouché
dans les différentes langues romanes.

La reconstitution applique quelques grands principes ayant trait à la structure


même de la langue. Le premier principe est celui de l’existence d’un lien géné-
tique entre les langues. Un certain nombre de langues de l’Europe jusqu’aux
Indes sont nées du même «ancêtre» et forment une grande «famille», celle des
langues indo-européennes. Cette famille est constituée de sous-groupes,
notamment celui des langues germaniques. Son ancêtre est appelé le proto-
germanique. Celui-ci est considéré comme la langue-mère de langues telles
l’anglais, le néerlandais, l’allemand. Ces langues sont des langues-sœurs. La
reconstitution permet d’explorer des phases antérieures à partir des phases plus

260
La langue au fil du temps : la linguistique historique

anciennes encore documentées. De cette façon, on tente de remonter à l’ancê-


tre commun. Le même raisonnement s’applique au sous-groupe des langues
romanes. À défaut d’une phase ancienne bien documentée, on se base sur les
éléments apportés par les langues-sœurs (le français, l’italien, l’espagnol, etc.)
et sur ceux appartenant à un ancêtre antérieur, le latin. L’objectif est d’en
reconstituer la langue-mère commune, c’est-à-dire le proto-roman.

Tableau 9.4 Correspondances consonantiques


dans six langues indo-européennes

sanscrit latin grec français anglais néerlandais

a) labium lèvre lip lip


decem deka dix ten tien
genu gonu genou knee knie

b) bharmi fero phero bear baren


dhava vidua étheos veuve widow weduwe
vehere okheo véhicule vehicle vehikel

c) pitár pater patér père father vader


dantas dentis odontos dent tooth tand
cor kardia cœur heart hart
(cheart)

Le second principe est celui de la régularité. À conditions égales, c’est-à-dire


dans le même contexte linguistique, le glissement d’un son se fera de la même
façon, quel que soit le mot. Cette hypothèse, qui a pu être vérifiée pour bon
nombre de cas, permet d’expliquer une mutation importante au niveau des sons
en proto-germanique, l’ancêtre commun des langues germaniques. Le premier
à avoir postulé ce principe est le Danois Rask.

Au début du dix-neuvième siècle Grimm a poursuivi les recherches en compa-


rant les consonnes qui apparaissent en position initiale et intérieure de mot, en
sanscrit, en latin, en grec et en germanique. Il a pu en dégager plusieurs corres-
pondances. À côté des mots correspondants de deux langues germaniques,
l’anglais et le néerlandais, le tableau 4 reprend aussi les mots français. Les
cases vides indiquent qu’il n’y a pas de forme disponible. Les mots du sanscrit,
du latin et du grec reflètent la situation qui avait cours en proto-indo-européen.
Les mots des autres langues sont le résultat d’une mutation phonique. Le
tableau 5 résume les glissements qui se sont produits de l’indo-européen aux
langues germaniques. La mutation en question est connue comme la “Loi de
Grimm”.

261
Linguistique cognitive

Tableau 9.5 La Loi de Grimm ou la Première Mutation Phonique Germanique

indo-européen
a. occlusives sonores b. occlusives sonores c. occlusives sourdes

non aspirées aspirées non aspirées aspirées

labiales /b/ /bh/ /p/ /ph/


dentales /d/ /dh/ /t/ /th/
vélaires /g/ /gh/ /k/ /kh/

⇓ ⇓ ⇓

germanique
occlusives sourdes occlusives sonores fricatives sourdes

labiales /p/ /b/ /f/


dentales /t/ /d/ /θ/
vélaires /k/ /g/ /χ/

La méthode de la reconstitution peut aussi être appliquée à l’intérieur d’une


seule langue ou d’un groupe de langues, comme par exemple celui des langues
romanes. On parle alors de reconstitution interne. Le passage du latin au
proto-roman, et ensuite aux différentes langues romanes, s’est fait entre le cin-
quième et le huitième siècle. Il date donc d’après la Première Mutation Phoni-
que Germanique, située au moins un millénaire avant. Or, comme nous l’avons
déjà dit plus haut, il n’existe pratiquement pas de documents écrits pour les
toutes premières phases des langues romanes. Il faut donc bien recourir à la
méthode de reconstitution interne.

Cette méthode est le plus souvent appliquée aux paradigmes verbaux et nomi-
naux qui fournissent les formes à comparer. L’hypothèse sous-jacente est
qu’au-delà des variations formelles ayant pu affecter les différents paradigmes,
il dut en exister une version antérieure témoignant de l’unité du paradigme.
Prenons, en guise d’exemple, le verbe devoir. Il est représentatif d’une série de
verbes dont le radical se présente sous deux formes différentes au présent de
l’indicatif. La voyelle y alterne avec une diphtongue au singulier et à la troi-
sième personne du pluriel. Cette alternance est attestée dès les tout premiers
documents. En français moderne, la voyelle [ə] est elle-même le résultat d’un
amuïssement :
(7a) je dois nous devons
tu dois vous devez
il doit ils doivent

262
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Or, partant du principe de régularité, on peut penser que cette alternance n’a
pas toujours existé, mais qu’à un point antérieur de l’histoire il n’y avait qu’un
seul radical pour tout le paradigme. Puisqu’on ne dispose d’aucun document
pour le pré-français ou le proto-roman, on doit remonter au latin classique à la
recherche d’un indice. Le verbe debere y a la même signification, mais la
voyelle du radical y reste inchangée, même si elle ne porte l’accent qu’au sin-
gulier et à la troisième personne du pluriel ; ceci est indiqué par le signe « ’ »
précédant la syllabe accentuée :
(7b) ’debeo de’bemus
’debes de’betis
’debet ’debent

Ce que l’on sait du système d’accentuation du latin permet de compléter l’his-


toire. Tout porte à croire qu’à un moment donné − moment difficile à préciser
en l’absence de témoignage, mais certainement tout au début du roman (le
français n’étant qu’un exemple parmi d’autres) − les voyelles accentuées se
sont diphtonguées. En effet, l’on constate que les diphtongues n’apparaissent
que là où le radical portait l’accent en latin, c’est-à-dire au singulier et à la troi-
sième personne du pluriel. À la première et à deuxième personne du pluriel
l’accent ne tombait pas sur le radical, mais sur la syllabe suivante, qui servait
de transition entre le radical et la marque du temps et de la personne. Dès lors,
la voyelle du radical ne s’y est pas diphtonguée. Le même lien entre accentua-
tion et diphtongaison caractérise des verbes comme recevoir (je reçois / nous
recevons), boire (je bois / nous buvons), pouvoir (je peux / nous pouvons).

9.3 Typologie de l’évolution linguistique


On distingue quatre types de changement, selon l’impact et les répercussions
qu’ils peuvent avoir. Des changements peuvent survenir à l’intérieur d’un
réseau radial : un élément prototypique peut devenir périphérique, et inverse-
ment, un élément périphérique peut devenir central. Des glissements entre
catégories peuvent également se produire ; des éléments peuvent changer de
catégorie, en d’autres mots, enjamber les limites entre deux réseaux. En troi-
sième lieu, c’est la structure même d’un schéma qui peut se voir affectée. Fina-
lement, un très grand nombre de changements ne s’expliquent que par
analogie. Quel que soit le type de changement, il peut affecter aussi bien la
forme que la signification. Nous nous arrêtons sur ces changements de façon
plus détaillée.

263
Linguistique cognitive

9.3.1 Changements à l’intérieur d’un réseau radial

À l’intérieur d’un réseau radial divers changements peuvent se produire. Bien


qu’ils n’aient que peu d’influence sur le système en tant que tel, ils sont parfois
de nature à entraîner une modification qui affecte le système entier. Commen-
çons par évoquer quelques changements isolés au niveau de la forme. Certains
glissements peuvent être purement phonétiques, c’est-à-dire n’affectant pas
nécessairement le système phonémique de la langue. C’est notamment le cas
du phènomène de l’assimilation, qui a pour effet de rapprocher la prononcia-
tion de deux sons (voir aussi le chapitre 5.7.3). Cela se reflète parfois dans la
graphie. En italien, par exemple, le groupe consonantique latin /kt/ devient /tt/ :
le participe passé de factum ‘a été fait’ devient fatto. La combinaison de sons
n’est plus la même, mais le système ne s’en trouve pas affecté.

Le phénomène contraire est celui de la dissimilation : deux sons identiques,


par exemple /r/ + /r/, se différencient l’un de l’autre : le premier /r/ du nom
latin peregrinatum devient /l/ dans le mot français pèlerin.

Un autre phénomène très courant est la métathèse : les sons semblent changer
de place. Dans le mot espagnol milagro ‘miracle’ par exemple, l’ordre du /r/ et
du /l/ a été inversé par rapport au mot latin miraculum. Un exemple typique de
l’anglais est l’inversion du /k/ et du /s/ dans le verbe to ask ‘demander’, pro-
noncé parfois /æks/, ce qui provient en fait de l’ancien anglais aksian.

Quand un changement phonique donne lieu à l’apparition d’une nouvelle


variante allophonique, il peut dépasser le niveau phonétique et affecter le sys-
tème phonologique. En espagnol, par exemple, la consonne palatale affriquée
sourde [t∫] – représentée dans la graphie par ‘ch’ –, taxée d’ «expressive», a été
mise à profit dans la formation de nouveaux mots, dit «populaires», à côté de
certains mots savants hérités du latin : ancho (large) vs. amplio (ample), estrecho
(étroit) vs. estricto (strict), muchedumbre (foule) vs. multitud (multitude). Ces
séries sont connues sous le nom de doublets (voir plus loin sous 9.3.4).

Les évolutions sémantiques quant à elles, concernent toujours un changement


de catégorisation. Celui-ci peut avoir lieu à l’intérieur d’un réseau radial. Ces
évolutions peuvent toucher un mot lexical, un morphème grammatical, un mot
composé, un groupe syntaxique ou une structure phrastique dans son ensem-
ble. Les différents éléments du réseau peuvent faire l’objet d’un
réagencement : un élément central peut se déplacer vers la périphérie, et vice
versa. Prenons, par exemple, le mot merci. Au siècle de Villon, il s’employait
en français comme le mot anglais mercy s’emploie encore aujourd’hui, à
savoir, au sens de «miséricorde», «pitié». Villon peut donc décrire Dieu
comme pouvant avoir ‘de vous mercis’.

264
La langue au fil du temps : la linguistique historique

(8) Car, se pitié de nous povres avez,


Dieu en aurra plus tost de vous mercis

En français moyen le mot /merci/ peut désigner à la fois


A. 1. la miséricorde, la pitié, d’où ‘avoir merci de quelqu’un’ ;
2. dans l’expression /Dieu merci/ il a la même signification qu’en anglais
et en français moyen, à savoir ‘grâce à Dieu’ ;
3. il peut aussi vouloir dire le remerciement, forme de politesse.

En français moderne par contre, /merci/ signifie


B. 1. avant tout le remerciement : ‘merci beaucoup de / pour…’ ;
2. l’expression /Dieu merci/ s’est banalisée : ‘Dieu merci nous avons ter-
miné la correction’ ;
3. il peut encore désigner la miséricorde, la pitié comme dans ‘crier /
demander merci’ ou ‘une lutte sans merci’ ;
4. dans les expressions ‘être à la merci de qqn’, ‘tenir qqn à sa merci’
apparaît la signification supplémentaire de ‘dépendance’, de ‘pou-
voir’.

Il est intéressant de noter le renversement dans l’ordre des sens attribués au


mot ‘merci’ : le mot latin merces est ‘la monnaie payée aux soldats’, d’où
‘mercenaires’. En latin médiéval merces prend les sens du latin ‘misericordia’,
‘gratia’, c’est-à-dire ‘miséricorde’, ‘grâce’. Les deux sens se sont introduits en
français et en anglais avec la forme ‘merci’. Actuellement l’anglais ‘mercy’ n’a
(plus) qu’une seule signification : ‘pitié’ envers quelqu’un qui se trouve dans
votre pouvoir et qui n’a aucun droit de recevoir votre bonté. C’est aussi le cas
dans ‘merciful’ ‘plein de pitié’.

Tableau 9.6 Changement à l’intérieur d’un réseau radial

A. 15e siècle
merci
1. 2. 3.
pitié grâce remerciement
B. 20e siècle
merci
1. 2. 3.
remerciement grâce pitié

Le sens qui était central en moyen français (A.1) est devenu marginal en fran-
çais moderne (B.3) et le sens marginal du français moyen (A.3) est devenu le
sens central du français moderne (B.1).

265
Linguistique cognitive

Ce genre de déplacements n’est pas limité aux noms. Le cas du verbe arriver
est particulièrement illustratif à cet égard. Il provient du latin populaire arri-
pare, composé à partir de ad ‘à’ et ripa ‘rive’. À l’origine, il signifiait simple-
ment ‘toucher la rive, aborder, toucher terre’ ; d’où l’expression arriver à bon
port. Actuellement, ce sens est marginal. Tout un pan du réseau sémantique du
verbe arriver est maintenant occupé par des applications non plus aux navires
et aux personnes mais aux choses. L’entrée du Petit Robert, reprise schémati-
quement ci-dessous, reflète cet état de choses :
I.
1. vieux : toucher la rive, le bord (avec complément : près du port, au
port, dans le port)
2. (XIIe) toucher au terme de son voyage : parvenir au lieu où l’on vou-
lait aller (de Londres, à Paris)
3. parvenir à atteindre, après des difficultés (jusqu’au secrétaire du
ministre)
4. par extension : atteindre à une certaine taille, aussi au figuré (à la che-
ville, à la ceinture)
5. atteindre, parvenir à (un état) (à un certain âge, au bout, au but, à ses
fins, à rien), arriver à + infinitif : réussir à, finir par
6. (1798) absolument : réussir
7. spécialement : aborder (un sujet) (à la conclusion)
8. (1866) : en arriver à (la fin du discours) en arriver à + infinitif : en
venir à
II. (Choses)
1. parvenir à destination (un colis, une lettre)
2. arriver jusqu’à quelqu’un (aux oreilles de quelqu’un)
3. atteindre un certain niveau (jusqu’au toit ; les prix : à cent francs)
4. venir, être sur le point d’être (le jour, la nuit)
5. en parlant d’un fait, d’un événement, d’un accident (à quelqu’un) :
advenir, survenir il arrive que / il arrive à (quelqu’un) de (et l’infini-
tif)

L’évolution dans le temps est également intéressante à suivre pour certaines


formes dérivées, dans la mesure où elle peut avoir des retombées lexicales par-
fois assez particulières. Prenons par exemple le comparatif de l’adjectif anglais
old ‘vieux’ : la forme older, de création relativement récente, a supplanté la
forme antérieure elder. Du coup, elder a perdu sa position prototypique comme
comparatif : il s’est vu reléguer dans la marge, n’apparaissant plus qu’avec une
signification ecclésiastique bien particulière (une personne non ordonnée qui
sert de conseiller d’église) ou dans les expressions de parenté elder brother /
sister / sibling ‘frère, sœur, frère/sœur aîné’. Nous reviendrons sur cette forme
particulière plus bas (9.3.3).

266
La langue au fil du temps : la linguistique historique

9.3.2 Changements entre réseaux radiaux

On assiste à un changement entre réseaux radiaux lorsque l’appartenance d’un


élément n’est plus limitée à un seul réseau ou une seule catégorie, c’est-à-dire
quand il en enjambe les limites et se met à fonctionner aussi dans un autre
réseau. Pareil enjambement peut avoir lieu au niveau de la phonologie comme
à celui du lexique.

Dans le système phonologique d’une langue, les allophones s’inscrivent en


principe à l’intérieur du réseau radial d’un phonème (cf. chapitre 5). Or, un
allophone peut cesser d’être la propriété exclusive d’un seul phonème pour
devenir aussi l’une des réalisations possibles d’un autre phonème, c’est-à-dire
pour entrer également dans le réseau radial de celui-ci. Il cesse alors d’apparte-
nir à une seule catégorie. Prenons un exemple concret.

L’anglais, tant celui du Royaume-Uni que celui des États-Unis, est touché
actuellement par une évolution phonologique qui semble être en passe de
déplacer les limites d’un phonème. Le réseau radial du phonème /t/ compte 6
allophones différents en anglais : 1º le [th] aspiré en début de mot (tea, tap) ; 2º
le [t] non aspiré en position non initiale (stop, at), qui est considéré comme
étant la réalisation prototypique non marquée ; 3º un autre allophone est le
“flap” ou claquement de langue en position intervocalique (city), représenté
comme [ɾ] ; 4º lorsque celui-ci n’est pas réalisé − comme dans pretty good [pri
i’#υd]) − il ne reste que la marque zéro [ø] : il s’agit alors d’une forme qui n’a
pas de réalisation bien qu’elle soit présente structurellement ; 5º quand /t/ est
suivi de /k/, il peut être suivi d’un coup de glotte [ʔ], par exemple dans catcall
[k&tʔkɔL] ; 6º il est même possible que dans cet environnement le [t]
disparaisse ; dans ce cas, il ne reste plus que [ʔ] : [k&ʔkɔL]. Le tableau 7
résume l’ensemble de ces possibilités.

Tableau 9.7 Le réseau radial du phonème anglais /t/

" th" ⇒" t"" ⇒ tʔ" ⇒" ʔ


! tea, tap!! stop!!! cat-call

""" ɾ" city

""" ø" pretty good

Le son laryngal [ʔ] en vient donc à être vu comme une réalisation du phonème
/t/, alors que celui-ci représente “prototypiquement” un son alvéolaire. Le son
[ɾ] est également à cheval entre deux phonèmes : en position intervocalique, il

267
Linguistique cognitive

ne correspond pas seulement au phonème /t/, comme dans city, mais pour cer-
tains locuteurs il équivaut aussi au phonème /r/, comme dans very.

Si en phonologie le phénomène du chevauchement entre catégories reste


somme toute assez limité, dans le lexique les glissements d’un réseau à l’autre
sont monnaie courante. Considérons par exemple les vocables maistrie, d’une
part, et seigneurie ou seigneur, d’autre part.
(9) Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A luy n’avons que faire ne que souldre.
Hommes icy n’a point de mocquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

‘Maistrie’ est dérivé du latin ‘magis’, qui signifie ‘plus’ et a donné ‘magister’
(maître) / ‘magisterium’ (magistère). Du domaine d’origine, qui est celui de la
quantité (celui qui possède plus), l’on est passé à celui du pouvoir (celui qui est
maître des autres). Du domaine du pouvoir il y eut ensuite un glissement vers
le domaine du savoir (celui qui peut instruire les autres). Celui-ci a finalement
donné lieu à une spécialisation : la ‘maîtrise’ indique le degré académique MA
(Magister Artium). Schématiquement :

Tableau 9.8 Passage du vocable magister d’un réseau lexical à un autre

1." ⇒" 2." ⇒" 3." ⇒" 4.


‘celui qui possède plus’ ⇒" ‘maître’ ⇒" ‘savant’ ⇒" ‘académique’

Au temps de Villon, seigneurie désignait ‘le pouvoir d’une personne plus haut
placée par rapport à une autre personne’. Ce mot dérive du latin ‘senior’ qui
voulait dire à l’origine ‘(le) plus âgé’. En ancien français ‘seigneur’ correspon-
dait à l’ancien italien ‘signor’ et à l’ancien espagnol ‘señor’, qui signifiaient
‘le plus important, le maître’. En moyen français ‘seigneur’ a pris le sens de
‘maître d’un domaine féodal, qu’il peut prêter à un vassal’. Parallèlement,
‘seigneurie’ en est venu à désigner ‘le domaine, la terre seigneuriale, les droits
seigneuriaux’.

À l’origine, le vocable senior était lié à la notion d’âge. Du domaine de l’âge,


il passe ensuite à celui de l’importance, l’âge conférant de l’importance aux
gens. On assiste à un nouveau changement de catégorie, lié cette fois-ci à l’ins-
tauration du système féodal. Avec le temps, un nouveau glissement s’est
opéré ; par extension métonymique, les vocables seigneur et seigneurie en sont
venus à qualifier le pouvoir en général. Ces passages successifs sont repris au
tableau 8.

268
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Tableau 9.9 Passage des vocables seigneur/seigneurie d’un réseau lexical


à un autre

1." ⇒" 2." ⇒" 3." ⇒" 4.


‘âge’ ⇒" ‘importance’ ⇒" ‘système féodal’ ⇒" ‘pouvoir en général’

Une fois que l’on a pris conscience du fait que les glissements lexicaux consti-
tuent un des processus d’évolution les plus productifs, l’on sera mieux équipé
pour aborder des textes anciens.

En grammaire, l’évolution peut se faire dans deux directions opposées. Soit un


réseau existant peut se diviser en deux catégories, soit deux réseaux peuvent
fusionner en un seul. L’histoire de l’article indéfini anglais a/an et le numéral
one offre un exemple de division de catégorie. Autrefois, l’article an n’était
rien d’autre que la forme phonétiquement réduite en position non accentuée du
numéral one. Aujourd’hui cependant, plus personne ne songerait à les réunir
dans la même catégorie. En français, l’article indéfini et le numéral se présen-
tent sous la même forme. L’accentuation et le contexte permettent de savoir de
quelle catégorie il s’agit : j’ai un livre sur les orchidées vs. je n’ai qu’un livre.

Les systèmes pronominaux des langues européennes présentent plusieurs cas


de fusion de catégories. Il y eut un temps où l’anglais disposait, comme le
français, d’une forme différente pour le datif et pour l’accusatif du pronom
personnel masculin singulier : le datif (objet indirect) était exprimé par la
forme him ‘lui’, l’accusatif (objet direct) par la forme hine ‘le’. Des change-
ments phoniques successifs ont abouti à la fusion de him et de hine. Une fois
leur réalisation devenue identique, la différence de signification s’est perdue
elle aussi. C’est ainsi que l’anglais a maintenant un pronom him non sujet et
non possessif, qui contraste avec la forme sujet he et la forme possessive his.

9.3.3 Modification d’un schéma

Jusqu’ici nous avons traité la signification d’un vocable comme une catégorie
composée d’un ensemble de sens, dont certains représentent les membres cen-
traux et d’autres les membres périphériques de la catégorie. Les statuts diffé-
rents des différents sens se reflètent dans la forme que prend le réseau radial.
Néanmoins, il n’y a pas que la caractérisation de toutes ces différences à l’inté-
rieur de la catégorie qui compte. Il faut aussi prendre en considération le lien
abstrait qui unit les différentes significations d’un morphème ou d’un vocable.
Lors de l’analyse du suffixe –iste (chapitre 3, (13)), nous avons appelé ce lien
abstrait «le sens schématique» du morphème ou, tout simplement, le schéma

269
Linguistique cognitive

du morphème. Le schéma d’un vocable comme ‘chaise’, par exemple, est la


représentation abstraite de tout ce qui est commun aux différents types d’enti-
tés qui appartiennent à cette catégorie. Tout comme il existe pour chaque caté-
gorie un réseau radial comportant des membres centraux et des membres
périphériques, de la même façon il existe une notion abstraite, schématique de
représentation s’appliquant à l’ensemble des membres de la catégorie, quelles
que soient par ailleurs les différences entre eux.

Il y a deux modèles de changements pouvant intervenir dans les schémas. Soit


il s’opère une réorganisation à l’intérieur du schéma, soit le schéma se trans-
forme en un nouveau schéma. À titre illustratif, nous évoquons brièvement un
exemple de réorganisation interne au niveau de la syntaxe ainsi qu’un exem-
ple de transformation au niveau de la phonologie.

L’ordre des mots constitue une dimension importante de la syntaxe d’une lan-
gue. En français moderne, l’ordre sujet-verbe-objet (SVO) / sujet-verbe-
complément (SVC) prévaut largement sur les autres agencements possibles.
Toutefois, à l’époque de Villon, cet ordre de base coexistait dans une bien plus
large mesure qu’aujourd’hui avec l’ordre (S)OV et SCV. Autrement dit,
l’agencement qui caractérise les vers repris ici sous (10) n’est pas ressenti
comme «marqué» ou «déviant». Actuellement, il n’en est plus ainsi : (10) est
traduit comme (11), à moins de procéder sous le couvert de la «liberté poéti-
que». Les écarts de l’ordre SVO que le schéma linéaire du français admet
encore actuellement se caractérisent généralement par l’inversion du sujet
(12). Le schéma de l’ordre linéaire a donc bel et bien été l’objet d’une réorga-
nisation au cours de l’évolution.
(10) moyen français Si (vous) pitié de nous avez (S)OV
Qui après nous vivez SCV

(11) français moderne : Si vous avez pitié de nous SVO


Qui vivez après nous SVC

(12) Avez-vous pitié de nous ? VSO dans l’interrogation


Après eux vint une nouvelle génération CVS

Étant donné que les sons qui s’avoisinent peuvent s’influencer mutuellement,
c’est surtout en phonologie qu’on peut s’attendre à voir se développer de nou-
veaux schémas. Ce n’est pas la première fois que nous évoquons le phéno-
mène de l’assimilation. Quand celle-ci donne naissance à une nouvelle forme,
on parle de phonologisation. Comme nous l’avons vu au chapitre 5, la signifi-
cation n’est pas directement en jeu. En effet, le phonème est conçu comme une
catégorie de sons avec au centre un ou plusieurs allophones prototypiques, et,
autour de ce noyau, des allophones moins centraux et périphériques. Au

270
La langue au fil du temps : la linguistique historique

phonème correspond donc une représentation mentale schématique abstraite,


qui est parfois imprononçable. Pensons à l’exemple du phonème /t/ de
l’anglais (cf. Section 9.3.2). Ce qui nous intéresse en l’occurrence, c’est l’exis-
tence de deux processus bien distincts : d’une part, la création de tout nou-
veaux phonèmes et, d’autre part, l’apparition de nouveaux allophones à
l’intérieur de la structure radiale d’un phonème.

Lorsqu’un nouveau phonème voit le jour, il en émerge nécessairement un nou-


veau schéma. Au départ, celui-ci n’a qu’une seule réalisation, un seul «allo-
phone» en quelque sorte, tout naturellement prototypique par défaut. De
nouveaux phonèmes sont ainsi apparus dans les langues germaniques à l’occa-
sion de ce qui fut appelé la Seconde Mutation Phonique Germanique. Comme
celle-ci toucha essentiellement l’allemand, elle eut pour effet de séparer l’alle-
mand des autres langues germaniques. Dans cette mutation, les occlusives
sourdes /p/, /t/, /k/ ont d’abord subi une aspiration /ph/, /th, /kh/. En position
initiale, elles se sont ensuite transformées en affriquées /pf/, /ts/, /kχ/ ; et en
position médiane elles se sont assimilées aux fricatives /f/, /s/, /χ/.

Tableau 9.10 La Deuxième Mutation Phonique Germanique

occlusives sourdes position initiale position médiane

non aspirées ⇒ aspirées ⇒ affriquées ⇒ fricatives

labiales p ⇒ ph ⇒ pf f

dentales t ⇒ th ⇒ ts s

vélaires k ⇒ kh ⇒ kχ χ

La mise en regard de mots anglais ou néerlandais avec leurs correspondants al-


lemands permet de faire transparaître les différents stades de l’évolution. Les
mots anglais et néerlandais repris dans le tableau 11 reflètent le premier stade.
Le deuxième stade est celui des occlusives sourdes aspirées, que l’on trouve
encore dans les mots que l’allemand a empruntés à d’autres langues, et ce bien
après la Seconde Mutation Phonique. C’est le cas notamment des vocables
Piste, Tante, Kino, prononcés avec aspiration en allemand, mais pas en néer-
landais. Le troisième stade affecte tous les mots de l’allemand qui existaient
déjà à l’époque de la Seconde Mutation Phonique : les occlusives sourdes sont
devenues des affriquées en position initiale et des fricatives en position média-
ne.

271
Linguistique cognitive

Tableau 9.11 Comparaison entre les occlusives de l’anglais et du néerlandais


d’une part, et les consonnes correspondantes de l’allemand d’autre
part

anglais allemand néerlandais allemand anglais néerl. allemand

pound[ph] Pfund [pf] piste [p] Piste [ph] pepper peper [p] Pfeffer [f]

token [th] Zeichen [ts] tante [t] Tante [th] eat eten [t] essen [s]

– – kinepolis [k] Kino [kh] make maken [k] machen [χ]

Le second type d’évolution mène à la création de nouveaux allophones. Ceux-


ci sont, à leur tour, susceptibles de donner naissance à de nouveaux phonèmes.
Illustrons ce processus à l’aide du phénomène de l’inflexion vocalique, connu
également sous le nom de umlaut. L’umlaut a effectivement donné lieu à l’in-
troduction de toute une série de phonèmes nouveaux, surtout en allemand,
mais également en néerlandais et, dans une moindre mesure, en anglais. Le
phènomène apparaît clairement dans les formes du comparatif, dans celles du
pluriel et dans des diminutifs. Dans une étape antérieure, à l’époque des
Francs, les marques suffixales contenaient un /-i/. Par effet d’assimilation, les
voyelles /a/, /u/, /o/ du radical auquel s’ajoutait le /-i/ se sont rapprochées res-
pectivement de /e/, /y/, /ø/. Ainsi, on trouve en moyen néerlandais bat, beter,
best ‘bien, mieux, le mieux’, par opposition à la forme gothique (une langue
germanique orientale éteinte) qui a survécu dans une traduction de la bible :
badi, batiza, batists. La désinence /-i/ s’est vite amuïsée en néerlandais moyen
(donnant bat). Par contre, au comparatif et au superlatif, le /a/ précédent a évo-
lué vers /e/ et /ε/ sous la pression de ce /i/. Néanmoins, il n’y a pas toujours de
coïncidence avec des sons existants comme c’est le cas ici. Ainsi, sous l’in-
fluence du /-i/ du pluriel, la voyelle postérieure arrondie /u/ s’est transformée
en antérieure arrondie /y/, avec la création d’un nouveau phonème qui présente
des variations d’ouverture selon le type de syllabe : [υ] en syllabe fermée : hul-
de ‘hommage’, rug ‘dos’, stuk ‘morceau’, provenant de ‘huldi’, ‘ruggi’,
‘stucki’ ; et plutôt [ø] en syllabe ouverte : heuvel ‘colline’, sleutel ‘clef’, leu-
gen ‘mensonge’, jeugd ‘jeunesse’, provenant de ‘huvil’, ‘slutil’, ‘lugina’, ‘jugi-
na’. Il suffit de prendre les mots correspondants de l’allemand, à savoir Hügel,
Schlüssel, Lüge, et Jügend pour se rendre compte qu’en allemand, il y eut bien
l’effet de l’inflexion vocalique – témoin la prononciation [y] –, mais pas le
glissement vers une base articulatoire inférieure.

D’autre part, il est intéressant de noter que certains dialectes du néerlandais ont
échappé à ce phénomène d’inflexion vocalique : pour ‘noix’ on trouve noot à
côté de neut, pour ‘moulin’ molen à côté de meulen, pour ‘brosse’ borstel à

272
La langue au fil du temps : la linguistique historique

côté de beurstel. C’est d’ailleurs généralement la variante en /o/ qui l’a


emporté en néerlandais standard.

En anglais on trouve encore des traces de l’umlaut dans certains pluriels irré-
guliers, notamment : foot-feet ‘pied(s)’, goose-geese ‘oie(s)’, dont le pluriel
s’est développé à partir de foti/gosi, en passant par [føt],[#øs].

Si en néerlandais et en anglais il s’agit de traces, en allemand, par contre, le i-


umlaut s’est constitué en véritable système grammatical. Il y détermine la for-
mation du pluriel (Kuss-Küsse ‘baiser(s)’, Gast-Gäste ‘hôte(s)’), celle des
diminutifs (Kuss-Küsschen ‘bisou(s)’, Blatt-Blättchen ‘feuillet(s)’), et celle
des degrés de comparaison (dumm/dümmer/dümmest ‘bête/plus bête/le plus
bête’, alt/älter/ältest ‘vieux/plus vieux/le plus vieux’). Les formes anglaises
elder/eldest ‘plus vieux/le plus vieux’ sont un vestige de ce système du proto-
germanique occidental, qui peut se résumer comme suit pour l’allemand :
(13) a. υ → y + /-i
b. i → ! / Ø -#

En clair : /υ/ devient /y/ devant une syllabe contenant /-i/ (13a), et par après, ce
/i/ même s’amuït (!) ou devient zéro (Ø) en fin de mot (-#) (13b).

En conséquence, la voyelle frontale arrondie /y/ cesse d’être dépendante du


contexte et devient donc un phonème autonome. En termes de réseaux radiaux
et de schémas, nous pouvons dire que /y/ cesse de figurer comme un allophone
appartenant à la catégorie de la «voyelle postérieure arrondie» /u/, à savoir [υ]
dans le contexte /-i/, pour se constituer en élément central et unique d’une nou-
velle catégorie, d’un nouveau schéma phonémique.

9.3.4 Les changements par analogie

De très nombreuses innovations dans l’évolution d’une langue s’expliquent


par l’effet de l’analogie. L’analogie consiste en une association qui repose sur
la perception d’une similarité. Elle est à l’œuvre à tous les niveaux, affectant
ainsi la prononciation, la morphologie, la syntaxe. La ressemblance que les
locuteurs perçoivent entre différents sons, morphèmes, mots ou structures les
pousse à effacer toute dissimilarité. Cette tendance à l’uniformisation et à la
régularisation ne procède pas d’une volonté consciente ; elle correspond à un
besoin de transparence. Il faut que les formes et les constructions ressortent
clairement comme faisant partie d’un même ensemble. L’action assimilatrice
fait donc que certaines formes changent sous l’influence d’autres formes aux-
quelles elles sont associées dans l’esprit. Ce sont ces associations qui expli-
quent qu’une création soit conforme à un modèle préexistant.

273
Linguistique cognitive

La prononciation des emprunts finit le plus souvent par se conformer au sys-


tème de la langue d’arrivée : en français, la transformation du Leitmotiv alle-
mand ou de l’impresario italien se reflète dans la graphie (leitmotif,
imprésario) et se répercute dans la formation du pluriel (leitmotivs/leitmotifs,
au lieu de Leitmotive ; impresarios/imprésarios, au lieu de impresarii). Le nom
mass media, emprunté de l’anglais, s’emploie de plus en plus sous la forme
francisée un média / des médias. La francisation des mots d’origine étrangère
se fait donc sur la base de l’analogie.

L’analogie joue également un rôle important dans la création de nouveaux


mots à l’intérieur de la langue : sur le modèle de institution – institutionnaliser,
peuvent surgir des néologismes comme contraventionnaliser, correctionnali-
ser. Qu’un nouveau mot se répande ou non, dépend des circonstances du
moment : s’il ne répond pas à une nécessité, il est peu probable qu’il survive.

Il arrive qu’un mot donne naissance à des dérivés assez éloignés l’un de l’autre
par la signification. L’analogie qui est à la base de la diversification des con-
cepts peut être différente suivant les groupes sociaux. L’existence de dérivés
parallèles est en quelque sorte le reflet du caractère non homogène de la com-
munauté. Les mots anglais crammer (bachoteur, répétiteur) et glamour (pres-
tige, fascination) sont tous deux issus de grammar (grammaire). Crammer
appartient au registré élevé : pour réussir dans les écoles où l’on étudiait le
latin − écoles appelées “écoles de grammaire” jusqu’au dix-neuvième siècle, −
il fallait bachoter, se bourrer le crâne pour l’examen (“to cram”). Glamour, par
contre, est une déformation populaire de grammar : faire des études était un
luxe réservé à la classe supérieure ; ceux qui n’y participaient pas qualifiaient
ce qui s’y faisait de “glamour”.

Au départ, la création d’un nouveau mot est motivée. Il arrive cependant qu’au
fil du temps l’on perde de vue la motivation. Ainsi, le verbe régulier émotion-
ner a pu être utile à des auteurs comme Flaubert ou Proust pour doubler émou-
voir, mais il n’a pas fait long feu. Efficient (calqué sur l’anglais, et analogique
de négligent, diligent) ne signifie pas nécessairement la même chose que effi-
cace, bien que beaucoup de locuteurs ne fassent pas la différence. Il en va de
même pour immuabilité (analogique de immuable), qui alterne avec immutabi-
lité.

L’analogie explique parfois aussi la résistance au changement : les anciennes


formes septante et nonante, analogiques de quarante, cinquante, sont restées
vivantes surtout en Belgique et en Suisse, où elles ont résisté à l’innovation
que représentent soixante-dix et quatre-vingt-dix.

274
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Néanmoins, le cas de variantes synonymiques est plutôt rare. La subsistance de


deux formes parallèles est bien souvent due au fait que ces formes ont fini par
prendre des sens différents. On parle alors de «doublets». Dans certains cas le
lien reste transparent (corps / corpus, fixer / figer), dans d’autres beaucoup
moins (cause / chose, froid / frigide).

L’analogie est également à l’œuvre au niveau de la syntaxe. En latin, le sujet


restait souvent implicite. Il en allait de même dans les premiers temps du déve-
loppement du français. Dans l’Épitaphe de Villon l’on trouve encore plusieurs
constructions où le sujet n’apparaît pas ouvertement : la désinence verbale suf-
fisait. Depuis, le français a généralisé l’expression du sujet sous la forme d’un
pronom personnel. Une double analogie peut être invoquée ici : d’une part,
l’analogie interne avec les constructions à sujet nominal, et d’autre part, l’ana-
logie avec les adstrats germaniques, notamment le franc, dont le français s’est
imprégné.
(14) Se freres vous clamons, pas n’en devez Si nous vous appelons frères, pas n’en
devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis Avoir dédain, quoique nous ayons été
mis à mort
Par justice. Toutesfois, vous sçavez Par la justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens Que tous les hommes n’ont pas «un bon
rassis ; sens rassis» ;
Excusez nous, puis que sommes Intercédez pour nous, puisque nous
transsis, sommes trépassés

De nombreux changements analogiques sont dus non seulement à un désir de


transparence mais également à un désir de correspondance entre forme et
signification. Au niveau de la morphologie, l’analogie tend à faire disparaître
les irrégularités aussi bien dans la flexion du nom que dans celle du verbe.
Pensons à la régularisation de pluriels irréguliers (travails pour travaux, par
analogie avec éventail, épouvantail, chevals pour chevaux, par analogie avec
régal, chacal, etc.) et de formes verbales irrégulières (vous disez, au lieu de
vous dites, par analogie avec vous lisez). Dans la mesure où l’analogie s’atta-
que à des formes irrégulières très fréquentes, son usage reste limité à la phase
initiale de l’apprentissage : les formes irrégulières de verbes fréquents comme
dire, être, aller, etc., ne risquent pas d’être évincées. Par contre, s’agissant de
formes moins fréquentes, le recours à l’analogie − servant au départ à pallier
un manque de connaissance, − peut finir par l’emporter sur la norme. Ainsi,
l’anglais a régularisé des pluriels irréguliers (cows s’est substitué à la vieille
forme plurielle kine) et des passés irréguliers (lighted est venu prendre la place
de lit). Dans ces cas le changement est motivé à la fois par un désir de transpa-
rence et par la nécessité de disposer d’une marque distinctive régulière pour le
pluriel et pour le passé.

275
Linguistique cognitive

Un autre exemple est la substitution de elder par older en tant que forme com-
parative sémantiquement non marquée de old, par analogie avec les compara-
tifs réguliers (tall + er, kind + er, etc.). La différence de sonorité entre la forme
de base old et l’ancien comparatif elder est due à la mutation phonique de
l’umlaut ([o]) > [Ø] > [e]). Elder n’a pu se maintenir que dans le sens spécifi-
que «aîné de deux».

Notons finalement que parmi les formes irrégulières qui échappent à l’analo-
gie, l’on trouve non seulement des formes extrêmement fréquentes, mais aussi
des formes extrêmement rares. Celles-ci frappent l’esprit comme étant des
exceptions ; elles ne suscitent donc pas le besoin de les regrouper dans des
classes régulières. Qui plus est, quand une forme marginale survit, c’est le plus
souvent dans des formules toutes faites. Ainsi, il est devenu rare de trouver des
verbes défectifs comme choir, clore, gésir ailleurs que dans des expressions
comme laisser choir, clore le bec à quelqu’un et la formule d’épitaphe ci-gît.
Si le changement analogique intervient généralement pour des formes à fré-
quence moyenne, c’est sans doute pour qu’elles deviennent aussi faciles à
reconnaître que celles qui occupent une position extrême sur l’échelle de fré-
quence.

9.4 Causes et prévisibilité des changements


Tournons-nous maintenant vers la question plus fondamentale de savoir quel-
les sont les causes ultimes : comment se fait-il qu’une langue change ? Cette
question entraîne une autre question importante : est-il possible de prévoir
quand aura lieu un changement et dans quelle direction il se fera ?

Pour répondre à la première question le plus commode est peut-être de la


contourner : étant donné qu’aucune institution humaine n’échappe au change-
ment, pourquoi la langue serait-elle différente ? On pourrait objecter que la
langue est faite d’un ensemble de structures mentales et de phénomènes cogni-
tifs, et que dans bien d’autres aspects l’esprit humain présente une remarquable
constance. Il n’y a par exemple aucune raison de penser que notre capacité de
mémoire se serait accrue au cours des siècles. Or, une simple mise en regard de
textes actuels et anciens suffit à montrer que le français, l’anglais, l’espagnol,
le russe, etc. ont considérablement évolué en l’espace de quelques siècles. Les
changements ont beau être très lents, sur un bon millier d’années l’effet est tel
que le déchiffrage de l’ancien état de langue peut devenir problématique.

On trouve une approche intéressante à la question des causes ultimes dans


l’œuvre de William Labov (notamment 1973). Il fut un des premiers à rattacher

276
La langue au fil du temps : la linguistique historique

le changement linguistique à la variation (voir Section 9.1). Labov prend


comme point de départ le fait qu’il y a toujours une marge de variation dans la
langue, ne fût-ce que parce que les mots ne sont pas toujours prononçés exac-
tement de la même façon et que les locuteurs ne disent pas toujours les choses
de la même manière. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a des variantes qui
correspondent à certains groupes sociaux plutôt qu’à d’autres. L’usage peut
être lié à l’âge, à l’éducation, à la profession, aux revenus, et même le sexe
semble parfois jouer un rôle. Ces différents paramètres sont constitutifs de
l’identité sociale. Dans la mesure où ils entraînent un mouvement d’identifica-
tion de la part des locuteurs, l’emploi des variantes qui y correspondent peut se
voir teinté d’un certain prestige. Il n’y a pas d’explication rationnelle à la
notion de prestige. Il serait faux, par exemple, de la relier exclusivement à la
classe sociale considérée supérieure ou à la tranche d’âge supérieure. Le choix
de mots comme shit ou fuck, et la manière de les prononcer sont calqués sur le
langage associé au milieu punk et à celui de la drogue. Quelle que soit la
source du prestige qui y est rattaché, l’imitation fait tache d’huile et les formes
en question se propagent à travers la communauté. Si elles ne représentent
généralement qu’une variante parmi d’autres, elles portent pendant un certain
temps l’auréole d’une valeur sociale ajoutée. Ce n’est qu’occasionnellement
qu’une forme reste et survit à ses prédécesseurs en les évinçant. Nous avons
alors affaire à un réel changement. C’est un peu ce qui s’est passé avec le /r/
rétroflexe aux États-Unis depuis la Seconde Guerre Mondiale. À l’heure
actuelle le /r/ rétroflexe jouit également d’une grande popularité parmi les jeu-
nes en Hollande. Mais il est trop tôt pour savoir s’il y subsistera et finira par
s’étendre.

Une des études les plus réputées de Labov concerne la prononciation des natifs
de l’île de villégiature Martha’s Vineyard, qui se situe près de la côte du Mas-
sachusetts en Nouvelle-Angleterre, aux États-Unis. Sa recherche portait plus
précisément sur le degré de centralisation du premier élément des diphton-
gues /ai/ et /au/, c’est-à-dire sur la prononciation tendant à /æ/ ou /ε/ chez les
personnes qui y habitaient toute l’année. Ce groupe prononçait ces deux diph-
tongues de façon beaucoup plus centralisée que les nombreux estivants, y com-
pris ceux qui vivaient proche de l’île. Après une étude encore plus détaillée de
la prononciation de la société autochtone, Labov découvrit que le degré de cen-
tralisation était beaucoup plus important chez les jeunes locuteurs que chez les
plus âgés, et qu’il existait dès lors une incontestable corrélation entre l’âge et
le degré de centralisation. Il en conclut que les variantes centralisées des diph-
tongues avaient acquis un certain prestige : plus les locuteurs étaient jeunes,
plus il leur semblait important de ne pas parler comme les habitants du conti-
nent. En agissant de la sorte, ils s’identifiaient plus à l’île. Nous observons ici
comment une variante aléatoire peut acquérir un certain prestige au moment où

277
Linguistique cognitive

elle est identifiable comme étant propre à une collectivité spécifique ; c’est
également la raison pour laquelle elle parvint à s’étendre et à s’enraciner dans
la communauté linguistique.

Selon Labov, il est important de distinguer entre d’une part le point de départ
d’un changement linguistique et d’autre part sa propagation dans un groupe de
la communauté linguistique. La majorité des études − y compris celles de
Labov − concernent surtout l’expansion d’une variante, plutôt que les premiè-
res étapes du changement.

Rudi Keller (1990 [1994]) étend le champ des recherches aux causes ultimes
du changement linguistique. Il propose une théorie sur le point de départ et le
déclenchement d’un changement linguistique. Pour Keller, la langue ne peut
pas être conçue comme un phénomène naturel dont les changements sont dus à
des forces extérieures (tel par exemple le cours des rivières qui change par
érosion ou lorsqu’il y a un tremblement de terre). Dans cette optique il existe
néanmoins bien un parallèle entre la langue et ce qui a été dit précédemment
concernant les structures mentales immuables telles que la mémoire. Par
ailleurs, la langue ne peut pas non plus être comparée à une de ces institutions
sociales qui peuvent être changées intentionnellement au gré des besoins des
utilisateurs (tout comme une loi peut être modifiée). La langue serait pour lui
plutôt ce qu’il appelle «un phénomène du troisième type» : elle est modifiée
par les locuteurs, mais de façon non intentionnelle. Les changements linguisti-
ques peuvent alors être comparés à des phénomènes tels que les
embouteillages : personne ne veut les causer intentionnellement, mais chaque
conducteur, de par son comportement − par exemple le désir de ne pas embou-
tir la voiture de devant − contribue à la création de telle situation non désirée.

Dans ce modèle, le changement linguistique s’explique par la disposition des


locuteurs à communiquer et, plus particulièrement, par leur volonté de trans-
mettre leur message avec succès. Pour atteindre cet objectif, il leur faut trouver
le juste milieu entre d’une part le besoin d’une compréhension totale – et donc
l’utilisation d’une forme linguistique se rapprochant de celle des interlocuteurs
– et d’autre part, la recherche d’un minimum d’originalité pour attirer l’atten-
tion sur ce qui est dit. C’est précisément ce besoin d’innovation qui déclenche
le changement. La première fois qu’un locuteur français a parlé de sauter sur
une idée, il a considéré qu’il existait suffisamment de similarité entre l’image
de quelqu’un qui se jette sur un objet convoité et la volonté de saisir une sug-
gestion intéressante. L’innovation est facile à comprendre et, en même temps,
elle ne risque pas de passer inaperçue. Cela permet au locuteur d’être reconnu
comme intelligible et éloquent à la fois.

278
La langue au fil du temps : la linguistique historique

Ici le modèle de Labov revient à l’esprit : l’expression originale est imitée


d’abord par quelques individus et reprise par un groupe, avant de s’étendre à
d’autres locuteurs qui ont leurs raisons pour estimer ce groupe assez presti-
gieux que pour être reconnu comme modèle linguistique.

Dans tout changement linguistique une multitude de facteurs sociaux et cogni-


tifs sont donc à l’œuvre. Par ailleurs, la variation linguistique ne mène pas
nécessairement au changement. L’on ne peut dès lors pas demander à la lin-
guistique historique de faire des prédictions. Pour le néerlandais, par exemple,
personne n’est en mesure de prédire ce qui arrivera à la prononciation
rétroflexe de /r/ - [ʁ]-, actuellement très populaire parmi les jeunes en Hol-
lande. Aucune théorie (cognitive ou autre) ne peut prévoir les changements ni
prédire à quel moment ils se produiront. Au moment où l’on constate qu’une
variante est enracinée au point d’être généralement acceptée, on n’est plus
dans le domaine de la prédiction mais de la description. Ce n’est que lorsque
l’on assiste à un changement en cours, que l’on peut dans une certaine mesure
prévoir la direction qu’il prendra.

La convergence de toutes sortes de facteurs favorables n’est pas en elle-même


suffisante pour déclencher un changement. Celui-ci peut très bien ne jamais
avoir lieu ou ne pas s’opérer avant plusieurs siècles. Illustrons ceci à l’aide
d’un exemple : en anglais, l’emploi de l’auxiliaire do dans les phrases interro-
gatives, négatives et emphatiques, flottant au temps de Shakespeare, est resté
incertain entre 1600 et 1800. Le système que nous connaissons aujourd’hui
n’émergea qu’après 1800.

Pour caractériser les changements linguistiques, le linguiste polonais J.


Kurylowicz (1945-49 [1995]), a utilisé l’image d’un système de drainage :
tous les tuyaux de descente, les gouttières et les égouts sont en place, mais s’il
ne pleut pas, il ne se passera rien. Les différents mécanismes de changement
traités dans ce chapitre sont comme le système de drainage ; les facteurs
sociaux et cognitifs sont comme la pluie : ils sont susceptibles d’entraîner un
changement. Tout le dispositif est là, il faut qu’il soit en état de marche pour
que le changement s’enclenche. Toutefois, en fonction du moment et de
l’endroit, le déclic se fera ou ne se fera pas.

9.5 Résumé
La linguistique historique est une branche de la linguistique qui étudie les
changements dans la langue. Le changement linguistique ne peut s’envisager
que sur fond de variation linguistique, c’est-à-dire à partir du fait que la langue

279
Linguistique cognitive

ne constitue pas un bloc monolithique homogène, mais qu’elle se compose de


bon nombre de variétés ou dialectes. Une de celle-ci accède au statut de
variété standard. Pour le français, il s’agit du français de l’Île de France. Outre
la variété standard, la plupart des interlocuteurs maîtrisent une ou plusieurs
autres variétés, notamment des régiolectes, sociolectes, ethnolectes ou aeta-
lectes. Il est clair que ces derniers constituent un facteur de changement, étant
donné qu’ils sont définis en fonction des tranches d’âge. La nouvelle généra-
tion tend à se montrer innovatrice et à abandonner aussi bien des formes que
les aînés utilisent encore que d’autres dont ils n’ont plus qu’une connaissance
passive. Sans l’influence des différentes variétés sur l’évolution de la langue,
l’on ne pourrait pas expliquer l’origine des langues romanes. Elles représen-
tent, en effet, la continuation du latin populaire propagé par l’armée et par
l’administration dans les territoires conquis. La langue qui s’impose constitue
le superstrat ; lors de son adoption, l’influence qui émane des structures et des
habitudes langagières des langues dominées et évincées forme le substrat. La
langue change sans cesse. À travers les changements, on observe, cependant,
une grande continuité. Ceci explique que des textes vieux de plus de 500 ans
restent encore accessibles. Grâce à notre compétence pandialectale notre
compréhension s’étend − dans le temps comme dans l’espace − à un nombre
de variétés bien plus élevé que celui que nous maîtrisons activement.

Les méthodes de la linguistique historique sont la méthode philologique pour


les documents écrits, et la méthode de reconstitution pour les périodes et les
langues pour lesquelles les sources écrites font défaut. La reconstitution con-
siste à comparer différentes langues afin de retracer les formes disparues de la
langue ancêtre, la proto-langue − tel le proto-indo-européen, le proto-roman
ou le proto-germanique − dont elles sont issues. La reconstitution se base à la
fois sur la parenté génétique et sur le principe de la régularité. On arrive
ainsi à formuler des «lois», telle la Loi de Grimm concernant la Première
Mutation Phonique Germanique. Quand la comparaison reste limitée à diffé-
rentes phases d’une même langue, on parle de reconstitution interne.

On peut distinguer quatre types de changement linguistique : des changements


à l’intérieur d’un réseau, des passages d’un réseau à l’autre, des changements
qui affectent des schémas, et des changements par analogie. À l’intérieur d’un
réseau, on dénombre non seulement des modifications phonétiques mineures −
par assimilation, dissimilation ou métathèse −, mais on assiste également à
des phénoménes de réagencement qui affectent l’organisation même du sys-
tème. Entre réseaux, les changements peuvent être tant phonologiques que
sémantiques. Au niveau phonologique, l’apparition d’un nouvel allophone
peut faire s’estomper la frontière avec d’autres phonèmes. Lorsqu’un allo-
phone ne se réalise pas (plus), on a affaire à une forme zéro. Dans un réseau
sémantique, divers réarrangements peuvent se produire. Quand le centre de la

280
La langue au fil du temps : la linguistique historique

catégorie se déplace, cela entraîne une modification de la signification


prototypique : par exemple, merci ne signifie plus en première instance ‘misé-
ricorde’ mais ‘remerciement’. En grammaire, une catégorie peut se scinder en
deux − c’est le cas de l’article indéfini anglais a/an et du numéral one − ou, au
contraire, deux catégories peuvent fusionner, comme c’est le cas en français
de l’article indéfini un et du numéral un. L’on trouve des modifications de
schéma notamment au niveau de l’ordre des mots. Le français, par exemple, a
évolué vers un ordre linéaire plus rigide. Le réseau radial d’une entité lexicale
peut également subir des modifications, que ce soit dans le sens d’une réduc-
tion ou d’une augmentation du nombre de significations reliées entre elles (cf.
le cas du verbe arriver). De même, de nouveaux schémas peuvent voir le
jour : la phonologisation, l’umlaut ou un ensemble de glissements affectant
un groupe de consonnes − comme cela a été le cas dans la Seconde Mutation
Phonique Germanique − peuvent entraîner la création de nouveaux phonèmes.
Ces processus systématiques ne peuvent cependant pas faire oublier que la
«loi» de l’analogie reste l’un des plus puissants moteurs du changement lin-
guistique.

Reste la question des causes ultimes auxquelles l’on pourrait attribuer les
changements linguistiques. Le prestige que l’on associe à un moment donné à
l’une ou l’autre variante constitue certainement un des facteurs clés. S’il per-
met d’expliquer la diffusion d’un changement, il ne lève cependant pas le
voile sur les raisons profondes qui ont pu le déclencher. On peut comprendre,
par exemple, que la centralisation des diphtongues permette aux natifs d’une
île de se démarquer par rapport aux autres locuteurs, mais l’on s’explique mal
pourquoi c’est précisément ce trait-là qui s’est prêté au changement, et pas un
autre. D’une part, la recherche d’une identité propre pousse à innover. D’autre
part, le dispositif linguistique en place doit être propice au changement.
Néanmoins, toutes les conditions peuvent être remplies sans que le change-
ment ne se produise. Celui-ci garde toujours une part d’imprévisible.

9.6 Lectures conseillées


Pour une introduction générale à l’histoire des langues en Occident, voir Wal-
ter (1994). Pour une introduction générale au problème de la causalité dans
l’histoire des langues, voir Keller (1990). Pour une approche plus fondamen-
tale et théorique, consulter Hock (1986). Le lien entre diachronie − change-
ment dans le temps − et variation synchronique, notamment au niveau
phonétique, a été établi entre autres par Labov (1972). Dans Kellermann et
Morissey (1992) l’on trouve un recueil de contributions à la linguistique histo-
rique inspirées de l’approche linguistique cognitive. Winters (1992) se penche

281
Linguistique cognitive

sur le rapport entre prototypes, schémas et changement syntaxique. L’appro-


che développée par Kurylowicz (1945 ; traduction anglaise : Winters 1995) est
proche de celle de la linguistique cognitive. Pour une comparaison critique
entre les approches cognitives et les études philologiques antérieures, voir
Antilla (1992).

9.7 Applications
1. Donnez trois à cinq expressions que vous utilisez couramment avec vos
amis mais que vos parents n’utiliseraient pas. Si vous n’en trouvez pas, ins-
pirez-vous des exemples (2)-(4). Que veulent dire ces expressions ? D’où
viennent ces significations ? Qui comprend ces termes ? Pensez-vous que
ces expressions survivront dans la langue ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

2. Les jeunes interlocuteurs ont donné un nouveau sens au mot nul.


À l’origine l’usage de ce mot était réservé à des expressions liées à la
comptabilité comme dans Les bénéfices sont nuls et signifiait ‘zéro’.
À présent nous entendons cet adjectif dans des constructions qui signifient
‘insatisfaisant, décevant’ comme dans C’est nul ! En parlant d’un film,
d’une émission ou même d’une personne Il est nul ! Les personnes plus
âgées ne comprennent pas tout à fait cette expression et ne l’utilisent cer-
tainement pas. L’usage de cette expression va-t-il se généraliser ?

3. En vous servant d’un dictionnaire étymologique, de vos connaissances ac-


tuelles ou d’un dictionnaire contenant des informations historiques, retra-
cez l’origine des mots suivants. Comment expliquez-vous les changements
de signification ? Vous devrez peut-être distinguer plusieurs étapes.
(1) preuve, (2) baudrier, (3) silhouette, (4) pyjama, (5) lundi

4. Quel sorte de changement est illustré dans les exemples suivants ?


a) latin in + legitimus ⇒ français illégitime
b) anglais development ⇒ français développement
c) anglais example ⇒ français exemple
d) anglais horse vs. allemand Roβ, néerlandais ros, français, rosse
e) anglais thunder vs. néerlandais donder vs. allemand Donner vs. fran-
çais tonnerre
f) anglais cellar vs. allemand Keller vs. néerlandais kelder vs. français
cellier
g) anglais adventure vs. français aventure, néerlandais avontuur.
h) vieil anglais brid ⇒ anglais moderne bird
i) anglais mouse / mice, mais Mickey Mouses

282
La langue au fil du temps : la linguistique historique

5. Comparez les formes plurielles du proto-germanique occidental mus et kuh


en anglais (A), néerlandais (N) et allemand (Al) et dites quels procédés si-
milaires ou différents ont pris place dans chaque langue.

germanique : mus – musi kuh – kuhi

A : mouse – mice cow – kine (ancien A) / cows (A moderne)


Al : Maus – Mäuse Kuh – Kühe
N : muis – muizen koe – koeien

283
Chapitre 10
LA CLASSIFICATION ET L’ÉTUDE COMPARÉE
DES LANGUES

Dans le chapitre 6 portant sur la sémantique interculturelle, nous avons étudié


certaines similitudes et divergences dans les lexiques, grammaires et scripts
culturels de diverses communautés linguistiques. Dans le présent chapitre,
nous examinerons les classifications qui peuvent être faites des langues selon
différents types de critères : le point de vue adopté peut être sociologique,
génétique, typologique ou contrastif. Dans un premier temps, les langues peu-
vent être classées sur base de critères sociologiques externes à celles-ci, tels
que leur statut et importance dans le monde. Ce genre d’étude comparée va de
pair avec la question de savoir quelles sont l’origine et l’évolution des langues.
D’autre part, il est également possible de les comparer à partir de caractéristi-
ques structurelles internes aux langues. Bon nombre de langues sont géné-
tiquement apparentées les unes aux autres ; elles forment des familles de
langues. Néanmoins, des langues sans lien génétique peuvent également être
regroupées à partir de certaines caractéristiques structurelles. La recherche
typologique utilise comme critères les caractéristiques structurelles saillantes
d’une langue − l’ordre des mots par exemple − dans le but de procéder à des
regroupements typologiques entre les langues. À la question de savoir s’il
existe des éléments universaux – tels les “primitifs sémantiques universaux”
du chapitre 6 –, la réponse est positive, sur base de la théorie du prototype. Il
est également possible de comparer de façon détaillée les caractéristiques
structurelles ou “champs conceptuels” de deux langues. Ceci est le domaine de
la linguistique comparée. Plus orientée vers la pratique, elle met l’analyse de la
structure et du fonctionnement des langues au service de l’apprentissage des
langues, de la traduction et de la confection de dictionnaires bilingues.

285
Linguistique cognitive

10.1 L’identification et le statut des langues


L’identification des langues se heurte à plusieurs difficultés (10.1.1). Du point
de vue linguistique, le passage d’une langue à l’autre s’avère être graduel tant
sur l’axe géographique que sur l’axe historique, et la délimitation de leur
extension fluctue en fonction des critères utilisés (10.1.2). Du point de vue
sociologique, le statut des langues se définit en termes politiques, institution-
nels et démographiques (10.1.3).

10.1.1 Inventaire et délimitation des langues

À l’heure actuelle, il n’est toujours pas possible de fixer le nombre exact des
langues parlées dans le monde. Certaines sources parlent de 5 000 langues,
d’autres avancent le chiffre de 6 000. Les estimations variant à ce point, on est
en droit de se demander pourquoi les linguistes ne parviennent pas à dresser
l’inventaire des langues. Il semble qu’il y ait plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord, nous manquons encore d’information quant aux langues parlées
dans certaines régions du monde. En effet, il s’avère que certains territoires
africains et australiens n’ont été que très peu explorés à cet effet. Remarquons
entre parenthèses qu’une recherche sur le terrain requiert beaucoup de temps,
de moyens financiers et de savoir-faire. De récents sondages font apparaître
que dans certaines de ces régions, il reste un très grand nombre de langues à
répertorier. Ainsi, Comrie (1987) annonce qu’à cet égard, et contre toute
attente, la Nouvelle-Guinée s’avère être extrêmement digne d’intérêt : pas
moins d’un cinquième de l’ensemble des langues parlées dans le monde y
seraient localisées. Il se peut même que cette proportion soit à revoir à la
hausse, dans la mesure où une partie des langues de cette île n’a pas encore pu
être identifiée. Cette dernière observation vaut également pour bon nombre de
langues parlées en Australie et en Afrique.

Une deuxième raison de l’imprécision est qu’il subsiste toujours un doute


quant à la délimitation des langues : pour deux variétés linguistiques se trou-
vant dans le prolongement ou dans la proximité l’une de l’autre, il n’est sou-
vent pas aisé de déterminer s’il s’agit de deux langues différentes ou seulement
de dialectes appartenant à une seule langue. Même en Europe, où ce genre
d’incertitude a pour ainsi dire disparu, le statut accordé à une variété linguisti-
que − langue autonome ou dialecte − est autant le résultat de considérations
politiques que de classifications linguistiques.

286
La classification et l’étude comparée des langues

10.1.2 Critères linguistiques pour la reconnaissance


des langues

Le critère le plus fréquemment utilisé pour reconnaître une langue est celui de
l’intelligibilité réciproque. Lorsque deux interlocuteurs se comprennent
mutuellement, on en conclura qu’ils parlent des dialectes de la même langue.
Dans le cas contraire, s’ils ne se comprennent pas, on considérera qu’ils par-
lent chacun une langue différente. La réalité est cependant plus complexe et
parfois paradoxale, même dans des régions d’Europe qui nous sont familières.
La raison en est que la reconnaissance officielle d’une langue par l’État a pour
corollaire l’établissement de frontières linguistiques officielles, fixées consti-
tutionnellement. Dès lors, il est fait abstraction de certaines réalités du terrain.
Dans des territoires étendus, tels l’Allemagne et l’Italie, les dialectes parlés par
les habitants du nord sont pratiquement incompréhensibles pour les habitants
du sud du pays, et vice versa. Il est bien connu que les Italiens de la région des
Alpes ont besoin de sous-titres pour comprendre les dialogues de films mettant
en scène la mafia sicilienne. L’intercompréhension n’est même pas garantie à
l’intérieur d’une région comme la Flandre : les Ouest-Flamands ont beaucoup
de mal à comprendre les Limbourgeois, et vice versa. En revanche, ces der-
niers comprennent mieux l’allemand que l’ostendais ou le brugeois. En effet,
dans la zone frontalière entre l’Allemagne d’une part, et la Flandre et les Pays-
Bas d’autre part, les habitants peuvent facilement se comprendre entre eux,
bien qu’ils aient pour langue officielle respectivement l’allemand et le néer-
landais. De leur côté, les langues scandinaves présentent elles aussi un indice
non négligeable de compréhension mutuelle. Il semble donc que la compré-
hension mutuelle concerne généralement des dialectes très proches les uns des
autres, qu’ils appartiennent ou non à la même langue officielle.

Il existe un autre problème concernant l’intelligibilité. La compréhension


d’une langue ou d’un dialecte n’est pas une question de tout ou rien. Le degré
de compréhension varie en fonction de facteurs tels la familiarité, la régularité
du contact et la volonté de comprendre. Il arrive aussi que seul un des deux
locuteurs comprenne la langue de l’autre.

Le problème de la compréhension mutuelle et celui des frontières linguistiques


et dialectales se pose en termes de continuum dialectal. Ce concept permet de
rendre compte de la compréhension mutuelle qui existe entre dialectes voisins
ressortissant à des langues officielles différentes au sein de la même famille
linguistique. D’autre part, le concept de continuum dialectal éclaire également
le fait qu’il ne suffit pas que deux dialectes appartiennent à la même langue
pour que la communication soit assurée. Plus la distance entre les dialectes est
grande, plus la compréhension mutuelle sera problématique. Il n’en est pas

287
Linguistique cognitive

moins vrai que tous les dialectes d’un groupe ou famille de langues forment ce
qu’on appelle un continuum. Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, le con-
tinuum dialectal germanique va du Tyrol à la mer du Nord, du côté ouest, et à
la mer Baltique, du côté nord.

Tableau 10.1 Quelques réalisations d’énoncés équivalents à


Comment allez-vous ?

(sub)standard écrit réalisation phonétique

bavarois wia geht’s da jetzat ? via !ε#ts da jetsat

allemand standard wie geht’s dir jetzt ? vi# !e#ts diɐ jεtst

bas-allemand wo geit di dat nu ? vo# !ait di dat nu#

néerlandais hoe gaat het met u ? hu# xa#t hɘt mεt y

danois hvordan har du det nu ? voɐdan ha# du de# nu#

norvégien hvordan har du det no ? vurdan har dy de# no#

À côté du continuum géographique, il existe également un continuum histori-


que. À travers toutes les transformations que peut subir une langue, au point
de donner naissance à d’autres langues, nombre de caractéristiques communes
peuvent être préservées. Alors que certaines langues disparaissent de la carte −
et deviennent des “langues mortes” −, de nouvelles langues surgissent à diffé-
rents stades de l’histoire. Ce fut le cas du latin : les nombreuses variétés du la-
tin (populaire) se propagèrent dans toute la zone de l’Europe allant de la
Roumanie à l’Italie, et de l’Espagne jusqu’au nord de la France. On y assista à
l’éclosion et au développement de langues indépendantes : le roumain, le sar-
de, l’italien et le rhéto-roman dans l’axe est-ouest, et l’espagnol, le portugais,
le catalan, le provençal et le français, dans l’axe nord-sud.

Conventionnellement, on considère qu’une langue est morte lorsqu’elle n’est


plus du tout parlée au quotidien. Toutefois, la mort d’une langue n’a pas lieu
du jour au lendemain. Elle ne coïncide pas avec le décès du dernier locuteur de
cette langue. La plupart du temps, une communauté linguistique connaît une
période de transition au cours de laquelle ses membres abandonnent progressi-
vement leur ancienne langue pour en utiliser une autre. Ainsi, il est possible
que durant cette période transitoire l’ancienne langue reste encore vivante chez
les aînés et qu’une partie de la communauté en garde la compétence (latente),
alors même que la nouvelle langue est déjà communément employée.

288
La classification et l’étude comparée des langues

Une autre question fondamentale se pose ici : comment peut-on constater la


genèse d’une nouvelle langue si celle-ci ne se développe que progressivement
à partir d’une variété d’une langue existante ? Là-dessus, les positions
adoptées ne sont pas toujours consistantes. En effet, pour les langues romanes,
nous avons l’habitude de dire qu’elles sont issues du latin. L’histoire retrace
l’émergence de plusieurs langues différentes à partir de ce qu’il est convenu de
considérer comme une seule langue. Or, pour le grec, qui a connu une tradition
beaucoup plus longue que le latin, nous continuons à ne parler que d’une seule
langue hellénique, nous contentant de distinguer entre le grec classique et le
grec moderne, appelé aussi plus techniquement dhemotikè ‘langue du peuple’.
Cette différence de traitement se justifie dans la mesure où, contrairement au
latin, le grec n’a pas subi l’influence de différents substrats (voir chapitre 9.2)
et que jusqu’à ce jour l’on hésite entre deux normes, la katharévousa, “l’épu-
rée”, plus proche de la forme classique, et la démotique, ou populaire, plus pro-
che de la réalité parlée.

Comme nous pouvons le constater, il est très difficile − même pour les linguis-
tes − d’identifier et de dénombrer avec exactitude les langues actuellement
parlées dans le monde. Il reste à collecter des données supplémentaires et à
affiner les critères pour arriver à un inventaire sur lequel tout le monde puisse
être d’accord. Nous verrons dans la suite que la définition de ce qu’est une lan-
gue − et la classification des langues qui en résulte − est étroitement liée aux
résultats et aux progrès de la sociolinguistique et des recherches en diachronie
(concernant l’évolution des faits linguistiques dans le temps).

10.1.3 Le statut politique et international d’une langue

Au 16e siècle, une nouvelle conception de l’État se fit jour sous le règne de
monarques puissants tels que Henri VIII, François I, Charles Quint ou encore
Philippe II. Dans le façonnement de ce nouveau concept de l’État, la langue et
la religion étaient appelées à jouer un rôle de tout premier ordre. Le slogan “un
royaume, une langue, une religion” en reflète bien l’idée centrale.

Vu l’enjeu public et politique, il est clair que la décision de savoir quelle lan-
gue sera reconnue comme langue nationale et officielle dépend avant tout des
autorités politiques, assistées ou non d’experts en linguistique. La définition
linguistique d’une langue est une chose, la définition sociologique et politique
en est généralement une autre. La situation du serbo-croate est révélatrice à cet
égard. Bien que l’on parle cette langue tant en Serbie qu’en Croatie, l’alphabet
usité est différent : en Serbie l’on se sert du cyrillique, en Croatie de l’alphabet
latin. D’un point de vue linguistique il s’agit d’une seule langue, mais politi-
quement parlant, l’on en compte deux.

289
Linguistique cognitive

Un pays peut avoir intérêt à ne reconnaître qu’une seule langue officielle. Cela
a été le fondement de la politique linguistique française, déjà du temps des
colonies. D’autres pays que la France ont préféré officialiser plusieurs
langues : ainsi, la Grande-Bretagne reconnaît l’anglais et le gallois, l’Espagne
l’espagnol, le catalan, la galicien et le basque, la Belgique le français, le néer-
landais et l’allemand, la Suisse le français, l’allemand, l’italien et le rhéto-
roman. Il arrive même qu’un pays accorde le statut de langue officielle à un
parler que les pays étrangers considèrent comme étant un dialecte. Dans le
contexte européen, c’est le cas du luxembourgeois – langue parlée au Luxem-
bourg – que certains linguistes définissent comme étant un dialecte de l’alle-
mand. Néanmoins, contrairement aux dialectes allemands, le luxembourgeois
possède une riche tradition littéraire. Qui plus est, ce parler est largement uti-
lisé dans les médias tels les journaux, la radio et la télévision. Par conséquent,
on ne peut pas assimiler son statut à celui des autres dialectes de l’allemand.
Quoi qu’il en soit, promouvoir cette langue au rang de troisième langue offi-
cielle du Luxembourg − l’inscrivant ainsi parmi les langues officielles de
l’Union Européenne − reste une décision politique.

En Malaisie, on utilise plusieurs variétés dialectales dérivées du malais bazaar


pour communiquer dans la vie de tous les jours, mais le premier rang est
réservé à la langue officielle qu’est le malais standard. En Indonésie, bien
avant l’indépendance, les politiciens ont écarté l’idée d’adopter comme langue
officielle une des langues nationales. Au lieu de favoriser le javanais, qui est
utilisé par plus de 70 millions de personnes, ils optèrent pour une variété stan-
dard du malais, adaptée à l’Indonésie. Actuellement, elle est connue sous le
nom d’indonésien bahasa ou malais indonésien.

Le statut de langue officielle n’est en aucun cas synonyme de prééminence


typologique ou statistique. Or, comme l’octroi de ce statut en implique
l’emploi systématique dans la fonction publique, il favorise à la longue l’ins-
tauration de règles et l’enrichissement lexical dans les domaines relevant de
l’usage institutionnalisé tels l’administration, l’éducation, l’armée, la justice,
etc. Dans de nombreux pays où des minorités jouissent d’une certaine autono-
mie, il existe des lois linguistiques. Celles-ci déterminent de façon précise
quelle langue doit être utilisée en quelle occasion. Pareille spécification reflète
souvent l’existence d’une gradation. Pensons notamment à la situation du gal-
lois à côté de l’anglais au pays de Galles. Quand il existe plusieurs langues
officielles, on assiste généralement à une sorte de répartition des rôles : au
Luxembourg, le français reste la langue administrative (écrite), l’allemand la
langue des médias, et le luxembourgeois s’est vu élever de langue véhiculaire
ordinaire à langue parlée officielle.

L’importance d’une langue ne dépend pas seulement de son statut officiel,


mais également du nombre de locuteurs. Pour déterminer quelles langues sont

290
La classification et l’étude comparée des langues

actuellement les plus utilisées dans le monde, il existe plusieurs critères. Si


l’on prend comme critère uniquement le nombre d’utilisateurs d’une même
langue, les langues asiatiques arrivent en tête de classement, comme le montre
le tableau 2 :

Tableau 10.2 Les langues les plus parlées au monde (en millions de locuteurs,
natifs et autres), d’après Grimes 1996

le chinois mandarin 885 le portugais 175


l’anglais 450 le russe 160
l’espagnol 366 l’arabe 139
le hindi/ urdu 233 le japonais 126
le malais indonésien 193 le français 122
le bengali / assam 181 l’allemand 118

En revanche, si, en plus du nombre d’utilisateurs, on considère d’autres critè-


res comme par exemple le nombre de pays où la langue en question jouit du
statut de langue officielle, le nombre de continents où cette langue est utilisée,
ou encore la puissance économique des utilisateurs, on obtient un tout autre
résultat, comme l’indique le tableau 3 :

Tableau 10.3 Les langues les plus “internationales” du monde

locuteurs pays où elle continents où PNB en millions de


Langue
natifs 1 est officielle elle est parlée US $ dans les pays clés 2
Royaume-
anglais 300 47 5 1,069
Uni
français 68 30 3 1,355 France
arabe 139 21 2 38 RAU
espagnol 266 20 3 525 Espagne
portugais 175 7 3 92 Portugal
allemand 118 5 1 2,075 Allemagne
malais 193 4 1 167 Indonésie

(1Grimes 1996 ; 2Fischer Weltalmanach 1997)

291
Linguistique cognitive

L’anglais arrive loin en tête tant par le nombre de locuteurs natifs que par le
nombre de pays où il a le statut de langue officielle et par sa répartition sur
l’ensemble des continents. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’anglais soit
devenu la langue “mondiale” par excellence.

Aussi importants que soient ces faits sociologiques, ils sont exclusivement
basés sur des critères de comparaison externe. Dans la section suivante, nous
abordons des critères d’ordre structurel interne.

10.2 La diffusion et la classification des langues


Comme nous l’avons vu dans la section précédente, les langues peuvent être
classées à partir de critères sociologiques. Néanmoins, il est également possi-
ble de remonter aux sources pour en analyser la genèse et la diffusion (10.2.1).
Ceci conduit à des regroupements sur base de la parenté génétique (10.2.2).
Indirectement, cette approche nous renseigne également sur les flux migratoi-
res qui ont marqué l’histoire.

10.2.1 La genèse et la diffusion des langues

La comparaison des langues est un outil fondamental pour tenter de répondre à


la question de savoir quelles sont l’origine, la nature et l’évolution d’une lan-
gue. Comme plusieurs domaines sont impliqués dans cette recherche, celle-ci
implique la participation de diverses disciplines.

Selon Aitchison (1996), l’origine du langage coïncide avec celle de l’humanité


en Afrique il y a 200 millénaires environ. Après avoir sommeillé durant quel-
que 150 millénaires, les langues se seraient mises à évoluer rapidement il y a à
peine 50 000 ans, et ce selon des modalités très variées. On situe généralement
la genèse de l’humanité à l’est des Grands Lacs, au Kenya. À partir de là, elle
s’est non seulement propagée au sud et à l’ouest de l’Afrique, mais également
vers le nord, et longeant la vallée du Nil, jusqu’au Proche-Orient. C’est ici que
s’est effectuée la séparation entre les groupes se dirigeant vers l’Europe et vers
l’Asie.

La branche asiatique de l’humanité s’est dispersée dans trois directions : (1)


vers le sud-est de l’Asie et les archipels de l’équateur pour atteindre ensuite
l’Australie et la Nouvelle-Zélande ; (2) vers l’Asie centrale (l’Inde actuelle) et
à partir de là de nouveau vers l’Europe ; (3) vers le nord de l’Asie, et de là, tra-
versant le détroit de Behring, jusqu’en Alaska et dans toute l’Amérique. La
figure 1 (reproduite à la page suivante) retrace les principales migrations.

292
La classification et l’étude comparée des langues

Figure 10.1 La diffusion des langues

293
Linguistique cognitive

Les migrations ont entraîné de multiples différenciations entre les langues, ce


qui a donné naissance aux “familles de langues” . De plus de en plus de peu-
ples émigrèrent de l’Asie centrale vers l’ouest, donc vers l’Europe. C’est la rai-
son pour laquelle l’indo-européen est aujourd’hui considéré comme étant l’une
des principales familles de langues du monde.

Combien de temps a-t-il fallu pour que ces langues apparentées deviennent
incompréhensibles les unes pour les autres ? Combien de langues ont pu
disparaître ? Quelle est la durée requise pour qu’une nouvelle langue se
développe : 20 ans ? Ou 200 ans ? Comment une langue se répand-elle ? Com-
ment se fragmente-t-elle ?

Toutes ces questions requièrent une approche pluridisciplinaire : il est impos-


sible de les traiter à fond sans avoir recours à l’archéologie, la physiologie,
l’anatomie, l’anthropologie, la géographie humaine, l’éthologie (étude du
comportement des espèces animales dans leur milieu naturel). Par la complé-
mentarité des données provenant de ces différents domaines, il existe un espoir
de répondre un jour à toutes ces questions.

Nous verrons dans ce qui suit qu’il serait prématuré de considérer le paysage
linguistique connu comme étant définitivement établi. Ceci vaut tant pour les
informations dont nous disposons pour la situation actuelle, que pour la
reconstitution − plus ou moins plausible − de phases antérieures dans l’évolu-
tion des langues.

10.2.2 La parenté entre les langues comme principe


de classification

Traditionnellement, les classifications linguistiques ont pour dessein l’identifi-


cation des familles linguistiques. Cette métaphore suggère l’existence d’un
lien de parenté génétique entre certaines langues, lien semblable à celui qui
existe entre les membres d’une famille. Selon cette hypothèse, les langues qui
présentent un nombre important de ressemblances d’ordre phonologique, lexi-
cologique, morphologique et syntaxique proviennent d’un même ancêtre lin-
guistique. C’est ainsi qu’un certain nombre de langues telles que le hindi en
Inde, les langues iraniennes, slaves, celtes, romanes et germaniques appartien-
nent toutes à une même famille linguistique, à savoir la famille indo-euro-
péenne.

L’identification des familles linguistiques requiert des recherches historiques


très poussées. Elle implique la reconstitution de formes et de systèmes

294
La classification et l’étude comparée des langues

linguistiques plus anciens appelés proto-langue, comme par exemple le proto-


indo-européen. Nous avons pu observer dans le chapitre précédent (9.2) qu’il
est possible de partir de mutations phoniques pour reconstituer les stades anté-
rieurs à cette mutation et remonter ainsi au stade du proto-indo-européen. Dans
le présent chapitre, nous nous concentrerons sur les conséquences
occasionnées par les modifications historiques.

La typologie linguistique actuelle utilise une taxinomie assez complexe. En


effet, à côté de la notion de famille linguistique, elle recourt notamment à deux
autres métaphores provenant du domaine de la biologie, à savoir le phylum et
la lignée. Au sommet de la taxinomie linguistique l’on retrouve le phylum.
C’est l’équivalent de ce qui est considéré dans le monde végétal comme la sou-
che primitive d’où est issue une série généalogique (p.ex. les fougères). En
typologie linguistique, cette catégorie désigne un groupe de langues n’entrete-
nant aucune relation avec d’autres (groupes de) langues. En descendant, la
catégorie suivante est la lignée. Elle représente un groupe de langues apparte-
nant à des familles linguistiques différentes, mais qui présentent des liens de
parenté éloignés. C’est par exemple le cas en Afrique du nord et au Moyen-
Orient, où la lignée afro-asiatique comprend plusieurs familles linguistiques
dans les alentours du désert du Sahara. Il s’agit des familles cushitique, copte,
sémitique, berbère et chadique. Ces cinq familles de la même lignée sont
cependant plus éloignées entre elles que par exemple le hindi, le latin, le russe
et l’anglais. La raison en est que ces quatre dernières langues appartiennent à
une seule et même famille linguistique.

La notion de famille linguistique, qui se trouve au centre de cette classifica-


tion, met en évidence les liens internes pouvant exister entre les différents
membres d’une famille. Parfois – c’est notamment le cas pour l’indo-européen –,
les différents niveaux, à savoir le phylum, la lignée et la famille coïncident
entre eux. Par contre, dans d’autres cas ces trois niveaux sont bien distincts.
C’est ce qui explique la complexité de la situation linguistique qui caractérise
l’Afrique, l’Asie et les Amériques (cf. tableaux 4 et 5).

À un niveau inférieur, les familles linguistiques peuvent être subdivisées en


différentes branches. Ainsi, l’embranchement occidental de la famille de
l’indo-européen se ramifie en deux groupes : le groupe roman d’une part, et le
groupe germanique de l’autre. Ces embranchements peuvent à leur tour se sub-
diviser en “sous-embranchements”. Une famille est donc faite de branches, les
branches de groupes, et les groupes de sous-groupes. Toutes ces notions sont
illustrées dans le tableau 4 à l’aide de quelques langues d’Afrique. Le tableau 5
de son côté présente une classification des zones linguistiques majeures dans le
monde. Le tableau 6 quant à lui offre une vue d’ensemble de la famille des lan-
gues indo-européennes.

295
Linguistique cognitive

Tableau 10.4 Niveaux taxinomiques de la classification des langues pour une


partie de l’Afrique (d’après Moseley et Asher 1994 : 292)

Phylum Lignée Famille Branche Groupe Sous-groupe


niger-congo benue-congo bantoïde bantou venda
ubangi tsonga
gur sotho
adamawan nguni zulu
ijoidkwa xhosa
kru swazi
dogon ndebele
mande
atlontic
etc.

Le phylum du niger-congo est constitué de plusieurs lignées : entre autres, le


benue-congo, l’ubangi, le gur, etc. Le cas du benue-congo montre qu’une li-
gnée n’est pas nécessairement composée de plusieurs familles. En effet, dans
le cas des langues bantoues, les notions de lignée et de famille coïncident entre
elles. Ceci signifie que, bien que le groupe linguistique bantou présente un lien
de parenté éloigné avec les autres groupes linguistiques du congo-nigérien, la
lignée bantoue ne forme qu’une seule et même famille. Celle-ci se compose
d’une multitude d’autres embranchements qui ne sont pas tous représentés ci-
dessus. Finalement, ces embranchements sont à leur tour composés d’une fou-
le d’autres sous-groupes.

Le tableau 5 illustre toute l’importance de la notion de phylum. Le premier


ensemble, celui des langues sub-sahariennes, se classe en trois phyla diffé-
rents, à savoir le congo-nigérien, le khoisan et le nilo-saharien. Ceci implique
qu’il n’existe aucun lien de parenté génétique entre ces trois phyla. Dès lors,
on peut en déduire que les peuples utilisant ces langues migrèrent vers ces dif-
férents territoires d’Afrique bien avant l’apparition du langage humain, que
Aitchison (1996) situe entre 150 000 et 50 000 ans avant J.-C.

La situation se présente fort différemment pour le second ensemble, englobant


les langues parlées en Afrique du nord et au Moyen-Orient. En effet, elles
appartiennent toutes à une même lignée : la lignée hamito-sémitique. Ceci
signifie que toutes ces langues, c’est-à-dire le somalien, l’hébreu et l’arabe, les
langues berbères et le hausa, sont toutes apparentées entre elles de loin ou de

296
La classification et l’étude comparée des langues

près (Comrie 1987 : 155). Ce lien de parenté est exclusif de cette lignée : on ne
le retrouve dans aucune des cinq autres zones distinguées. On peut donc en
conclure qu’à l’exception de ce second ensemble, les cinq autres ensembles
répertoriés dans le tableau 5 représentent plutôt des catégories géographiques
que linguistiques.

Tableau 10.5 Les principales zones linguistiques du monde

1 les langues sub-sahariennes


1.1 niger-congo, phylum comprenant e.a. la lignée / famille bantoue
1.2 khoisan, phylum comprenant p.ex. les langues khoukhoues (e.a. le nama)
1.3 nilo-sahara, phylum comprenant e.a. la famille nilotique
2 la lignée afro-asiatique : Afrique du nord et Moyen-Orient
2.1 famille cushitique, avec e.a. le somalien, plusieurs langues éthiopiennes
2.2 l’ancien égyptien et le copte : langues éteintes
2.3 famille sémitique, comprenant e.a. l’arabe, l’hébreu, l’aramien
2.4 famille berbère
2.5 famille chadique (e.a. le hausa)
3 les langues nostratiques : l’Inde, la Perse, l’Europe
3.1 phylum indo-européen (voir le tableau 6)
3.2 phylum kartvélique : le caucasien du sud, le géorgien
3.3 phylum ouralique : le finnois, l’estonien, le lapon, le hongrois
3.4 phylum altaïque : le groupe turc (e.a. le turc), le groupe mongole
4 langues austriques : Inde et Asie orientale
4.1 phylum austrasien, comprenant e.a. le sous-groupe mon-khmer
4.2 phylum dravidien, comprenant e.a. le tamil, le telugu
4.3 phylum sino-tibétan, avec e.a. les familles chinoise et tibétano-burmienne
4.4 le coréen, le japonais
5 langues australasiatiques et du Pacifique
5.1 phylum austronésien (800 langues), lignées malaise, indonésienne, javanaise
5.2 langues papoues (750 langues en Nouvelle-Guinée Papua)
5.3 phylum australien (250 lg.), e.a. lignée pama nyungane (p.ex. le mbabaram)
5.4 groupe polynésien
6 langues amérindiennes
6.1 de l’Amérique du nord, comprenant e.a. les familles ou lignées suivantes :
6.1.1 famille du groupe inuit
6.1.2 famille athapaskane, comprenant e.a. le navaho
6.1.3 famille wakashane, comprenant e.a. le kwakiutl, le nootka
6.1.4 lignée uto-aztèque, comprenant e.a. le hopi
6.2 langues de l’Amérique centrale, e.a. la famille maya
6.3 langues de l’Amérique du sud

297
Linguistique cognitive

Le troisième ensemble correspond aux langues nostratiques. Ce regroupement


remonte aux études du linguiste danois Pedersen (1924). Il est représentatif
d’une approche typologique plus ancienne selon laquelle toutes les langues du
monde seraient génétiquement apparentées entre elles. Les typologistes actuels
sont plus prudents. Ils exigent toute une kyrielle de preuves empiriques avant
d’admettre un quelconque lien de parenté entre les langues.

Le tableau 5 représente en quelque sorte un compromis entre ces deux appro-


ches. Il en ressort que l’on peut très bien se concentrer sur la description des
ensembles géographiques, sans devoir pour autant se lancer dans l’étude des
liens de parenté génétique pouvant exister entre les différents phyla d’un
même ensemble géographique.

La famille des langues indo-européennes a été intégrée avec plusieurs autres


phyla dans le groupe des langues nostratiques, sans qu’il y existe un quelcon-
que lien de parenté entre elles (contrairement à ce que l’on affirmait il y a une
bonne cinquantaine d’années).

Le tableau 6 donne un aperçu des langues indo-européennes. L’appellation des


deux branches majeures, à savoir Satem et Kentum renvoie à l’ancien mot
cent, respectivement en ancien iranien satem, et en latin centum. Nous avons
déjà fait remarquer que la reconstitution des liens de parenté entre des ensem-
bles et des familles de langues dépend des résultats de la recherche sur des
phases antérieures de l’évolution linguistique. Ainsi, la forme commune de
cent dans les langues Satem (à l’est) et des langues Kentum (à l’ouest) est la
forme de l’indo-européen *k’mto, le /k’/ étant une occlusive palatalisée. Dans
les langues Satem de l’est, cette occlusive est devenue une fricative palatale,
pour évoluer finalement jusqu’au /s/ que l’on retrouve dans Satem ‘cent’. Dans
les langues Kentum, le /k’/ s’est converti en l’occlusive vélaire /k/, ce qui
explique pourquoi cent se dit centum avec [k] en latin et hekatón en grec.

Généralement, l’attribution de liens de parenté génétique aux groupes de lan-


gues indo-européennes est motivée par des raisons empiriques. Il existe, en
effet, bon nombre de documents écrits qui permettent de retracer l’évolution
des différents embranchements, groupes et sous-groupes linguistiques.

La plupart du temps, les ressemblances entre les langues peuvent être expli-
quées par des notions telles que ‘lien de parenté génétique’. Néanmoins, il
arrive parfois que les similarités soient le fruit d’un hasard ou d’un emprunt.
L’on parle de ressemblances fortuites lorsqu’elles portent sur des mots isolés
et concernent des langues géographiquement ou historiquement éloignées les
unes des autres. Ainsi, Comrie (1987 : 8) fait état du vocable “dog” qui désigne

298
La classification et l’étude comparée des langues

le concept “chien” en mbabaram, une langue australienne aborigène. L’hypo-


thèse d’un emprunt effectué à l’anglais est exclue. Il serait cependant tout à fait
erroné d’affirmer qu’il existe un lien de parenté génétique entre le mbabaram
et l’anglais, car il existe une explication étymologique plausible selon laquelle
ce mot trouverait son origine dans une forme proto-australienne. Dans le cas
particulier de ‘dog’, il n’y aucun doute possible. On dispose en effet d’une
documentation abondante concernant la langue anglaise et la façon dont elle
s’est développée. Or, quand il s’agit de langues moins connues, on ne dispose
pas toujours de l’information nécessaire pour déterminer si l’existence de
vocables similaires est oui ou non le fruit du hasard.

Tableau 10.6 Langues indo-européennes (phylum=lignée=famille)

! Branches! Groupes! (Sous-groupes)! Langues individuelles

!! 3.1.1.1.! indo-iranien :! indo-aryen! hindi, nepali, bengali, sanskrit (éteint)


! S!!! iranien! persan, kurde
! A! 3.1.1.2. ! arménien
! T! 3.1.1.3. ! anatolien : ! hittite
I! E! 3.1.1.4. ! tokharien
N! M! 3.1.1.5. ! balto-slave :! balte!! lituanien, letton
D!!!! slave :! oriental : ! russe, biélorusse, ukrainien
O!!!!! occidental : !polonais, tchèque, slovaque
-!!!!! méridional : !bulgare, serbo-croate, slovène,
!!!!!! macédonien
!! 3.1.1.6. ! albanais : ! albanais! albanais
E
U!! 3.1.2.1. ! hellénique!! grec (moderne)
R! K! 3.1.2.2. ! latin
O! E! 3.1.2.2a. !roman
P! N!! roman oriental :! roumain, italien, sarde
É! T!! ibéro-roman :!! espagnol, catalan, portugais
E! U!! gallo-roman :!! français, provençal
N! M!! rhéto-roman
!! 3.1.2.3. ! celtique
!!! goidélique!! irlandais, écossais, gaëlique
!!! cymrique!! gallois, breton, cornique (éteint)

!! 3.1.2.4. ! germanique :
!!! germanique oriental! gotique (éteint)
!!! germanique septentrional! suédois, norvégien, danois,
!!!!! islandais, faroëen
!!! germanique occidental! anglais, frison, néerlandais,
!!!!! afrikaans, haut-allemand,
!!!!! bas-allemand, luxembourgeois, yiddish

299
Linguistique cognitive

10.3 La typologie et les universaux linguistiques


La discipline linguistique appelée typologie s’occupe de répertorier les carac-
téristiques communes à diverses langues, qu’il y ait ou non des liens de parenté
entre elles. Il existe plusieurs approches typologiques. Dans ce qui suit nous
nous intéressons plus particulièrement à l’une des questions centrales en typo-
logie, à savoir la recherche d’universaux linguistiques. Nous y avons déjà fait
allusion dans les chapitres 6 et 7. Un certain nombre de concepts universels –
également appelés primitifs sémantiques − ont été résumés dans le tableau 2 du
chapitre 6. La discussion dont ils faisaient l’objet concernait “l’alphabet de la
pensée humaine”. Elle indiquait que l’appareil conceptuel humain est basé sur
un ensemble restreint composé d’une soixantaine de concepts fondamentaux.
Il s’agit des premiers concepts à être exprimés dans toutes les langues du
monde. Dans ce contexte, la classe de mot à laquelle ils appartiennent − ou le
type de morphème − n’a aucune importance. Ainsi, la forme des concepts je et tu
peut varier : ils peuvent être exprimés par un pronom comme en français, ou par
un suffixe comme en latin (veni ‘je suis venu(e)’ ; venis ‘tu es venu(e)). En
nootka, une langue amérindienne qui n’utilise pas de noms, la référence au
locuteur (je) ou à l’allocutaire (tu) est exprimée à l’aide d’affixes accolés aux
verbes.

On peut généraliser et résumer ces faits en disant que les concepts universaux
sont exprimés soit sous forme de lexèmes (morphèmes libres), soit sous forme
de morphèmes liés ; on parle alors d’universaux idéationnels. Or, la fonction
première du langage étant la communication, on peut aussi admettre l’exis-
tence d’universaux interpersonnels, qui règlent la façon dont nous communi-
quons les uns avec les autres. Les maximes qui ont trait au caractère qualitatif,
quantitatif et pertinent de la communication (cf. 7.3.1) peuvent être intégrées
dans l’ensemble des universaux interpersonnels ou pragmatiques.

Bien que ces types d’universaux linguistiques ne soient pas dépourvus d’inté-
rêt, ils ne présentent pas la moindre complexité interne. Il s’agit de simples
inventaires dont les éléments peuvent aisément être vérifiés − et donc confir-
més ou infirmés − pour peu qu’il soit possible de faire le tour des cinq ou six
mille langues du monde. Or, le type d’universaux qui suscite l’intérêt de la
typologie linguistique − qui est le successeur de la linguistique comparée −, est
d’ordre plus complexe. La typologie prend appui sur l’analyse de tous les élé-
ments du répertoire des sons, des morphèmes, des unités lexicales, des structu-
res syntaxiques, etc., pour établir les possibilités combinatoires et découvrir les
contraintes qui pèsent notamment sur l’ordre linéaire.

Pour une bonne illustration de cette approche dans le domaine lexical, nous
nous tournons vers la nomenclature des couleurs dans les différentes langues.

300
La classification et l’étude comparée des langues

Avant, cette terminologie était considérée comme étant spécifique à chaque


langue. L’on admettait simplement que chaque langue segmentait à sa façon le
spectre des couleurs, pour donner ensuite un nom à chacun des segments dis-
tingués arbitrairement. Grâce à l’étude comparative d’une centaine de langues,
les chercheurs Berlin et Kay (1969) ont découvert qu’il y a en réalité une
impressionnante régularité dans la distribution de la terminologie des couleurs
(voir aussi Heider 1972). Dans les langues où apparaissent de tels termes, ils
sont au moins deux, à savoir “clair” et “foncé” (ou “blanc” et “noir”). S’il y a
trois termes, le troisième sera “rouge”, et s’il y en a quatre ou cinq, les termes
suivants seront “jaune” et/ou “vert”. Le sixième terme est toujours “bleu”, et le
septième toujours “brun”. Les quatre suivants sont − en ordre variable − “pour-
pre/violet”, “rose/mauve”, “orange” et “gris”. Nous résumons ceci dans le
tableau 7 :

Tableau 10.7 Distribution universelle des termes de couleurs

stade 1 stade 2 stade 3 stade 4 stade 5 stade 6


blanc jaune gris
< rouge < ou < bleu < brun < rose
noir vert orange
pourpre

Cet agencement montre que le contraste entre deux extrêmes comme blanc et
noir constitue un bon point de départ pour construire des concepts. Dans les
langues où l’on ne retrouve que deux termes de couleurs, à savoir clair et foncé
(ou blanc et noir), cette opposition est plus saillante que celle entre les couleurs
particulières, celles-ci pouvant être catégorisées comme étant claires (rouge,
jaune, bleu, etc.), ou foncées (rouge, jaune, bleu, etc.).

Le détail des mécanismes en jeu n’est cependant pas encore bien connu. En
effet, des recherches plus récentes (Kay et al. 1991) ont démontré que la situa-
tion n’est pas aussi nette : il arrive qu’une ou plusieurs des couleurs du dernier
stade apparaissent plus tôt. Il n’empêche que dans les grandes lignes on peut
maintenir qu’il existe un haut degré de systématicité dans le développement
des noms de couleurs.

Ce même principe pourrait être appliqué à l’usage qui est fait du système voca-
lique dans les différentes langues. Le fait que toute langue possède au moins
deux voyelles constitue un trait phonologique universel. Nous pourrions aller
plus loin en affirmant que si une langue ne compte que trois voyelles, celles-ci
doivent occuper des positions cardinales diamétralement opposées, à savoir, /a/,
/i/ et /u/ ; c’est la situation que Kelz (1976) a relevé notamment pour le guarani.
Dans la mesure où une langue possède quatre voyelles, celle qui se rajoute sera

301
Linguistique cognitive

soit le /o/, soit le /e/. Si la langue en compte cinq, il s’agira de ces cinq voyelles
cardinales-ci ; c’est le cas par exemple en espagnol. (Rappelons que l’italien
possède 9 voyelles, l’allemand 11, l’anglais 14, et le français 16 (cf. chapitre
5.4.3)).

Par analogie avec la distribution des termes de couleurs, nous pouvons émettre
l’hypothèse que la configuration du système vocalique d’une langue obéit à un
ordre naturel de complexité dont l’élaboration de base est représentée dans le
tableau 8 :

Tableau 10.8 Distribution universelle des voyelles de base

! /i,u/!! /e/! i!! u


!! <!! e!! o
! /a/!! /o/!! a

En morphologie, ce principe de base peut également être appliqué, par exem-


ple au système des affixes. De la classification des affixes il ressort que les suf-
fixes sont utilisés le plus fréquemment. Ensuite viennent les préfixes, suivis des
infixes et éventuellement des circonfixes (également appelés “morphèmes dis-
continus”, tel ge- …-t dans le participe passé du néerlandais (gewerkt ‘tra-
vaillé’)). Le tableau 9 reflète cet ordre de préférence.

Tableau 10.9 Distribution universelle des affixes

suffixe < préfixe < infixe < circonfixe

Dans le passé, la typologie linguistique focalisait son attention sur les univer-
saux syntaxiques ou grammaticaux. Greenberg (1963, 19662) a résumé les
idées qui prévalaient déjà à l’époque. Il passe en revue les possibilités dont té-
moigne l’ordre des mots, tel SVO (sujet-verbe-objet), VSO, etc. La façon dont
il présente ses conclusions est en bien des points semblable aux résultats aux-
quels aboutirait une approche en termes de prototypes. Ce qui vaut pour les ca-
tégories en général, vaut également pour les universaux : à l’image des
membres centraux et des membres périphériques d’une catégorie, l’on pourra
dégager d’une part des configurations linéaires centrales (ou prototypiques) et
d’autre part des ordres non préférentiels ou marginaux. Il n’y a donc pas lieu
de s’inquiéter pour les soi-disant exceptions. Elles s’intègrent dans un
classement hiérarchique où les différents ordres possibles trouvent leur place
en fonction des tendances observées. Le tableau 10 offre une vue d’ensemble
de l’enquête menée par Greenberg (1966 : 107) pour 30 langues différentes :

302
La classification et l’étude comparée des langues

Tableau 10.10 Classement préférentiel des types d’ordre syntaxique

SVO > SOV > VSO > VOS > OVS


(13) (11) (6)

(Les chiffres renvoient à 30 langues sélectionnées parmi toutes les lignées possibles)

Sur base de cette recherche ciblée, l’on peut conclure, d’une part, que SVO et
SOV représentent les ordres prototypiques ou centraux, et d’autre part, que
VSO est, bien que moins prototypique, encore fréquemment utilisé. Ces trois
ordres linéaires ont un point commun, à savoir que le sujet précède l’objet.
Cette tendance formelle peut être mise en relation avec un ordre de priorité
conceptuelle, dont le principe a été avancé au chapitre 4 : un flux d’énergie est
transmis de l’Agent au Patient, ou – en termes plus généraux – une forme de
contrôle est exercée par un Agent, un Possesseur ou un Expérimentateur (la
personne faisant l’expérience de quelque chose) sur un Patient. (Pour ces ter-
mes, nous renvoyons au chapitre 4 (4.2.4 et 4.2.5)). Ces priorités conceptuelles
se reflètent iconiquement dans les trois principaux types d’ordre linéaire, dans
la plupart des langues du monde. L’ordre inverse, c’est-à-dire celui où l’objet
précède le sujet, est marginal (ou périphérique). L’ordre VOS se retrouve dans
la langue amérindienne appelée cœur d’alène ; VOS et OVS quant à eux, sont
utilisés dans deux autres langues amérindiennes, à savoir le siuslaw et le coos
(Greenberg 1966 :110) .

Cette façon de penser en termes de prototypicité est également présente dans la


liste de 45 universaux établie par Greenberg. L’on y retrouve des formulations
restrictives telles que presque toujours, avec une fréquence qui n’est pas le
reflet d’une distribution aléatoire ou encore avec une fréquence trop élevée
pour être le fruit du hasard. Le tableau 11 reprend quatre des cinq premiers
universaux syntaxiques formulés par Greenberg (1966 :110) :

Tableau 10.11 Universaux syntaxiques

1. Dans les phrases déclaratives à sujet nominal et à objet nominal, l’ordre


prédominant est généralement un ordre où le sujet précède l’objet.
2. Dépassé, invalidé depuis.
3. Les langues dans lesquelles prédomine l’ordre VSO sont toujours
prépositionnelles.
4. Les langues où l’ordre normal est SOV tendent à être postpositionnelles.
5. Dans les langues où l’ordre prédominant est SVO et où le génitif suit le nom qui le
régit, il est habituel que l’adjectif suive également le nom (par exemple : l’amour
de Dieu > l’amour divin).

303
Linguistique cognitive

Le genre d’universaux énoncés sous les points 3, 4 et 5 du tableau 11 ci-dessus


portent le nom d’universaux implicationnels. On indique par là que le fait
que S, V et O se présentent dans un certain ordre, implique aussi un ordre fixe
entre d’autres éléments de la phrase. On en dérive par exemple la position de la
préposition, qui en théorie peut se placer devant le nom (prépositionnel), ou
derrière le nom (postpositionnel). Les énoncés 3 et 4 signalent que si le verbe
précède l’objet (V + O : il monte les bagages / il monte l’escalier), la préposi-
tion précède le nom (il monte dans sa chambre / il grimpe sur l’arbre) ; par
contre, si l’objet précède le verbe (O + V) − comme en hongrois (“Jean les
bagages monte”) −, alors la préposition suit le nom, elle se met “en postposi-
tion” (“il grimpe l’arbre sur”). Dans la phrase hongroise Zoltàn a fa alatt fut
‘Zoltàn l’arbre sous court’ diffère de la phrase française correspondante Jean
court sous l’arbre par l’antéposition du nom à la préposition et par la position
finale du verbe.

Les langues qui présentent les mêmes universaux implicationnels relèvent du


même type d’ordre linéaire. Mais il n’existe pas nécessairement de lien de
parenté entre elles. L’emploi de postpositions est non seulement un point com-
mun à de nombreuses langues du phylum ouralique − auquel appartient notam-
ment le hongrois (cf. tableau 5, section 3.3) −, mais on le retrouve également
parmi celles du phylum altaïque − comprenant notamment les groupes de lan-
gues turque et mongole (tableau 5, section 3.4) − et même dans celles parlées
au Japon et en Corée. Sur base de cette caractéristique commune qu’est la
postposition, il avait été proposé antérieurement de regrouper toutes ces lan-
gues dans la grande famille ouralo-altaïque. Or, l’hypothèse du lien de parenté
génétique n’a pas pu être maintenue faute d’indices supplémentaires pour
l’étayer. Notons que dans le tableau 5, ces langues sont classées sous trois
phyla différents.

Par souci de clarté, nous reprenons dans le tableau 12 ci-contre les différents
termes concernant les universaux.

Tous les types d’universaux que nous avons abordés jusqu’ici se sont vus attri-
buer le nom d’universaux substantiels. Ceci signifie qu’il s’agit d’éléments
issus d’une liste restreinte d’universaux parmi lesquels une langue peut effec-
tuer des choix. Plus tard, Chomsky les rebaptisa universaux paramétriques,
car selon lui, il n’existe aucune propriété p commune à toutes, ni même à la
plupart des langues. En effet, chaque langue sélectionne une variante gramma-
ticale appartenant à un paramètre P, défini comme un ensemble universel et
immuable de propriétés. Auparavant, Chomsky avait déjà imaginé un second
type majeur d’universaux qu’il avait appelé universaux formels. La
dénomination “formel” tient au fait que ces universaux, qui sont indissociables

304
La classification et l’étude comparée des langues

de l’acquisition des langues, représentent les contraintes “formelles” internes à


la grammaire de ces langues.

Tableau 10.12 Types d’universaux

! Universaux

! Universaux individuels! Universaux implicationnels

! Universaux! Universaux! Phonologie! Morphologie! Lexicologie! Syntaxe


! idéationnels! interpersonnels

! Primitifs! Maximes ! Ordre ! Type ! Ordre séquentiel! Ordre


! sémantiques! de la! séquentiel! préféré! des termes! linéaire
!! conversation! des voyelles! des affixes! de couleur! préféré

Tout enfant ne souffrant pas d’un handicap psychique ou physiologique impor-


tant est capable d’apprendre au moins une langue, et de la maîtriser au bout de
quelques années. Ceci vaut indépendamment des différences d’environne-
ments social, culturel ou national. Ainsi, moyennant un contact suffisant avec
des usagers d’une langue donnée, n’importe quel enfant sera en mesure d’en
acquérir les structures et les règles propres avec une efficacité stupéfiante, et ce
même si ses performances intellectuelles dans d’autres domaines ne sont pas
aussi bonnes. Ceci laisse à supposer qu’il doit y avoir dans le cerveau un dis-
positif langagier particulier – probablement inné – qui est activé chaque fois
qu’une personne est confrontée à de nouvelles données linguistiques. Ce dis-
positif (connu sous le nom de LAD ‘language acquisition device’) contiendrait
tous les universaux formels et orienterait l’enfant dans sa découverte des struc-
tures d’une langue et du langage en général. Selon cette approche, l’apprenant
s’adapterait à n’importe “input” et serait à même d’en dériver des règles.

De nos jours, la notion de LAD comme capacité “aveugle” semble quelque


peu dépassée. Actuellement, l’on insiste beaucoup plus sur l’intense activité −
tant visible qu’invisible − que l’enfant déploie dans le processus d’acquisition
d’une langue. Dès avant la naissance il se familiarise avec le système phonolo-
gique de sa langue maternelle par la voix de sa mère. Ses premiers balbutie-
ments − encore prélinguistiques − sont un exercice de production des
phonèmes et des intonations intériorisés. L’interaction avec les éducateurs
(parents, parents d’accueil) et avec les autres enfants facilite et accélère le pro-
cessus. On assiste alors à l’apparition de constructions de son propre cru, qui
n’appartiennent pas à la langue maternelle et qui ne pourraient donc en principe

305
Linguistique cognitive

pas être admis par le LAD. Ces formes et constructions impossibles finissent
par disparaître grâce au contact permanent. Tant il est vrai que l’enfant
s’adapte complètement à son milieu. Il ne met donc pas en œuvre des concepts
préétablis mais seulement ceux qu’il entend manier par les personnes de son
entourage, comme l’illustre bien l’exemple des enfants coréens et anglais évo-
qué dans le chapitre 6 (tableau 1). La nationalité ne joue aucun rôle dans
l’apprentissage d’une langue : il suffit que les enfants d’origine coréenne
soient exposés à l’anglais parlé pour en assimiler le système des prépositions.
De même, il suffit aux enfants d’origine anglaise d’entrer en contact avec des
enfants d’origine coréenne pour s’approprier le système des relations “ajusté-
non ajusté”.

En d’autres termes, il semble que l’être humain est bel et bien génétiquement
programmé pour apprendre au moins une langue, et ce en très peu de temps.
Cette disposition innée est une capacité propre à l’espèce humaine. Or, la
nature exacte du phénomène et les rouages du mécanisme ne sont pas encore
entièrement connus.

10.4 La linguistique comparée


Les hypothèses issues des recherches sur les universaux ne manquent pas
d’intérêt pour la linguistique théorique et pour les approches interdisciplinai-
res. La liste des universaux linguistiques et l’inventaire des groupes et familles
linguistiques constituent le résultat d’enquêtes impliquant des dizaines voire
des centaines de langues. L’ampleur de ces recherches et la priorité qu’elles
accordent aux ressemblances entre les langues visent à dégager des vues
d’ensemble. La comparaison de langues individuelles y tient peu de place. En
revanche, la linguistique comparée ne se concentre que sur deux langues ou
quelques-unes tout au plus. La comparaison systématique de deux langues per-
met de mesurer avec précision le degré de convergence entre elles et de
vérifier en profondeur dans quelle mesure le comportement d’un élément déter-
miné est divergent dans les deux langues. Bien souvent, ce genre de comparai-
son permet de déceler des correspondances multidimensionnelles et ouvre de
nouvelles perspectives cognitives. L’on peut ainsi être amené à réviser les défi-
nitions et les catégories en vigueur même dans des domaines assez solidement
établis, tels la systématique des temps et aspects du verbe. Cependant, le rôle
de la linguistique contrastive ne s’arrête pas à cette dimension théorique. En
effet, elle a également des visées plus pratiques, servant notamment de support
à l’apprentissage des langues, à la traduction et à la rédaction de dictionnaires
bilingues.

306
La classification et l’étude comparée des langues

10.4.1 Les équivalents de la forme “progressive” de l’anglais

Comme nous l’avons vu dans le chapitre 4 (4.4.5), la forme “progressive” du


verbe constitue un élément d’ancrage qui permet au locuteur de placer en point
de mire l’aspect interne d’un événement. D’autres langues que l’anglais con-
naissent des formes morphologiquement équivalentes, mais celles-ci s’avèrent
être nettement moins usitées. (Les formes progressives sont mises en italiques.
Le signe “=” signale qu’il s’agit d’une traduction mot à mot.)
a. A : What are you doing ? I am writing a card.
b. F : Qu’est-ce que tu es en train de faire ? J’écris une carte.
c. I : Cosa stai facendo ? Sto scrivendo una cartolina.
= ‘Que restes-tu faisant ? Je reste écrivant une carte’.
ou : Cosa fai ? Scrivo una cartolina.
= ‘Que fais-tu ? J’écris une carte.’
d. N : Wat ben je aan het doen ? Ik schrijf een kaart.
= ‘Qu’es-tu à le faire ? J’écris une carte.’
e. Al : Was machst du gerade ? Ich schreibe eine Karte.
= ‘Que fais-tu en ce moment ? J’écris une carte.’

Tous ces exemples donnent à voir comme ancrage le déroulement de l’événe-


ment. Or, seule la forme anglaise impose cette perspective interne. En néer-
landais et en italien, les formes progressives et non progressives existent côte à
côte. Là où la forme progressive accentue la vision interne, la vision exprimée
par la forme non progressive est neutre. L’allemand ne connaît pas de forme
progressive ; c’est l’adverbe gerade ‘maintenant, en ce moment’ qui suggère
l’aspect de l’action.

En poussant l’analyse un peu plus loin − en vue d’une possible généralisation


−, l’on s’aperçoit que la forme progressive anglaise peut également exprimer la
notion de ‘durée’. Il suffit pour cela qu’elle se combine avec le “perfectif” :
have been X-ing. Dans les autres langues, cette notion de ‘durée’ est exprimée
à l’aide de locutions adverbiales.
a. A : He has been crying for an hour.
b. F : Il pleure depuis une heure.
c. I : Sta piangendo da un’ora
= ‘Il reste pleurant depuis une heure.’
ou : Piange da un’ora.
= ‘Il pleure depuis une heure’.
d. N : Hij weent al een uur.
= ‘Il pleure déjà une heure.’
ou : Hij is al een uur aan het wenen.
= ‘Il est déjà une heure pleurant.’

307
Linguistique cognitive

ou : Hij heeft al een uur geweend.


= ‘Il a déjà une heure pleuré.’
ou : Hij is al een uur aan het wenen geweest.
= ‘Il a déjà une heure pleurant été.’

Nous remarquons que, tout comme la forme progressive anglaise, la forme


progressive néerlandaise peut se combiner avec une forme perfective ; ceci
n’est pas le cas pour l’italien. Dans ces deux langues, les formes non-perfecti-
ves permettent d’ailleurs également d’exprimer l’aspect ‘durée’, mais celle-ci
doit alors être explicitement indiquée par “al een uur” et “da un’ora”.

Le fait qu’en néerlandais, italien et allemand la notion de durée peut toujours


être exprimée sous forme perfective non-progressive, démontre clairement à
quel point cette forme est neutre dans ces trois langues. En anglais, en revan-
che, l’ancrage de la ‘perspective interne’ s’est transformé en “patron habituel”
− au sens Whorfien du terme (cf. chapitre 6.3) −.

Inversement, on peut aussi constater que là où la forme progressive anglaise


peut encore avoir d’autres significations telles “intention ou plan dans le futur
proche”, ce n’est pas le cas pour les formes équivalentes dans les autres lan-
gues.
a. anglais : I am not taking the train today.
b. français : Je ne vais pas prendre le train aujourd’hui.
c. italien : Non intendo prendere il treno oggi.
= ‘(Je) ne pense prendre le train aujourd’hui.’
d. néerlandais : Ik ga vandaag niet de trein nemen.
= ‘Je vais aujourd’hui pas le train prendre.’
a. allemand : Heute nehme ich den Zug nicht.
= ‘Aujourd’hui prends je le train pas.’

Les diverses significations de l’aspect progressif anglais peuvent, dès lors, être
considérées comme membres d’une catégorie radiale, telle qu’elle est résumée
dans le tableau 13 ci-dessous.

Tableau 10.13 Réseau radial de quelques significations de la forme progressive


anglaise

! 4. (autre sens)! 1. déroulement interne! 3. action


!!! intentionnelle
! 5. (autre sens)

!! 2. durée

308
La classification et l’étude comparée des langues

Notre brève analyse contrastive a pris comme point de départ un patron mor-
phologique (la forme progressive). Dans la comparaison il a fallu prendre en
compte trois éléments d’ancrage, à savoir l’aspect interne, la durée et l’inten-
tion dans un futur proche. En même temps, cette analyse montre à quel point
les correspondances entre deux langues peuvent être partielles et trompeuses.
Ainsi, contrairement au temps présent en anglais, les temps présents en italien
et en néerlandais peuvent exprimer à la fois l’aspect interne et l’aspect duratif.

Nous avons pris en considération les correspondances et les divergences exis-


tant entre les langues. Actuellement, la recherche s’intéresse surtout aux diver-
gences entre les langues. Dans la mesure où l’approche contrastive permet de
jeter une lumière nouvelle sur des différences de sens qui s’avèrent pertinentes
dans bien des domaines, on peut affirmer que la linguistique comparée est une
branche importante de la linguistique descriptive.

10.4.2 Aspects méthodologiques de la linguistique comparée

La linguistique comparée fit son apparition dans le climat du behaviourisme


des années 50. Selon ce courant de pensée, la science porte sur le comporte-
ment observable mais n’a pas accès à la “boîte noire” contenue dans l’esprit.
La théorie behaviouriste a aussi été appliquée au processus d’apprentissage
d’une langue étrangère. On partait de l’idée que les caractéristiques structurel-
les par lesquelles la langue-cible (la langue étrangère à apprendre) diffère
substantiellement de la langue-source (la langue maternelle de l’apprenant)
représentent l’obstacle majeur dans l’apprentissage de la langue, et méritent
par conséquent une attention et un effort soutenus. On considérait que le risque
d’erreur était automatiquement plus grand dans les domaines où la langue-
cible diffère de la langue-source. Cette affirmation a dû être réajustée à mesure
que l’on a mieux compris la relation entre la structure des langues d’une part et
les difficultés liées à l’apprentissage d’autre part. En effet, au fil du temps on a
pris conscience de plusieurs choses. Premièrement, on s’est rendu compte qu’il
n’existait aucun lien entre le degré de dissemblance linguistique et l’effort
mental requis. Deuxièmement, on a observé que la compétence de l’apprenant
pouvait être entravée autant par des divergences mineures que par des diver-
gences majeures (contrairement à ce qu’affirmait le mouvement behaviou-
riste). Dès lors, la description des langues ne suffit pas pour pouvoir retracer
les processus mentaux mis en œuvre par l’apprenant. Ces découvertes ont eu
pour effet de discréditer partiellement la linguistique contrastive telle qu’elle
était pratiquée dans les années ’70.

309
Linguistique cognitive

Il est néanmoins démontré − et de nouvelles vérifications empiriques le con-


firment − que l’apprentissage d’une seconde langue ne pourra être fructueux
que si l’apprenant arrive à faire la part des choses et distingue entre les structu-
res et catégories linguistiques acquises précédemment et celles qui sont pro-
pres à la langue étrangère. Ceci signifie que face à de nouvelles données
linguistiques, l’apprenant se verra dans l’obligation de réviser les anciennes
catégories, schémas et prototypes, et ce à tous les niveaux de l’organisation
linguistique. Une telle mise à jour implique que l’ancien dispositif mental soit
adapté aux données spécifiques de la langue étrangère concernée. Dans ce con-
texte, plusieurs besoins se font sentir : celui d’analyses contrastives, et plus
particulièrement, celui d’outils destinés à clarifier la portée des dissemblances
que l’on peut rencontrer dans telle situation. Il faut que les dissemblances
soient rendues intelligibles aux yeux des apprenants et des traducteurs.

Il y a plusieurs manières de se lancer dans des comparaisons linguistiques. En


effet, on peut partir de catégories telles qu’elles sont décrites dans la gram-
maire traditionnelle, se baser sur l’ensemble du lexique ou prendre comme
point de départ des listes de mots ou d’expressions, ou encore partir d’un
ensemble de textes. La façon dont on présentera et explicitera les correspon-
dances et divergences existant entre les langues dépendra d’une part de la lan-
gue choisie comme langue-cible, et d’autre part du cadre théorique servant de
support.

Dans les précédents exemples, nous avons pris pour point de départ la forme
progressive de l’anglais. Notre but était de découvrir les catégories conceptuel-
les véhiculées par cette construction verbale. Parallèlement, nous nous som-
mes demandé à partir de quelles formes les francophones, italophones,
néerlandophones et germanophones abordent la forme anglaise. Nous pour-
rions également adopter un point de vue plus théorique et partir des catégories
conceptuelles ‘aspect interne’ et ‘aspect duratif’ pour en analyser les diverses
formes d’expression en anglais, français, italien, néerlandais, allemand. Le
tableau 14 en donne l’aperçu.

Pour les finalités de l’enseignement des langues et de la traduction il est éga-


lement indiqué de développer des instruments de travail basés sur des éléments
linguistiques qui sont familiers à l’apprenant, tels que des mots, des expres-
sions, des champs sémantiques particuliers, certains types de textes. L’infor-
mation que l’on transmet concernant le vocabulaire d’une langue devrait
provenir de l’examen approfondi de l’usage qui est fait des mots et des expres-
sions dans des contextes authentiques. Les recherches sur le lexique font appa-
raître la nécessité de recourir à de vastes ensembles de données avant de
pouvoir établir avec précision l’entrée qu’il convient de donner à un lemme −
c’est-à-dire les définitions recouvrant les significations que peut prendre un
vocable − et d’en fournir les traductions possibles. À cet égard, les lexiques

310
La classification et l’étude comparée des langues

existants ne suffisent pas car la compétence linguistique d’un ou même de plu-


sieurs lexicographes (auteurs de dictionnaires) n’est pas suffisamment fiable. Il
convient de compléter les sources disponibles en combinant l’information
qu’elles contiennent avec celle que l’on peut tirer d’un corpus de textes qui
aura été soigneusement composé et qui sera constamment remis à jour. L’on
entend par corpus (ou ensemble de corpus) une vaste collection de textes écrits
ou oraux qui reprennent le plus grand nombre de variétés possibles.

Tableau 10.14 L’expression de l’aspect interne et de l’aspect duratif

Aspect interne Aspect duratif


forme progressive parfait progressif
a. anglais
(+ adjoint duratif)
gérondif / présent (gérondif) parfait + adjoint duratif
b. italien
(+ adjoint temporel ponctuel)
progressif / présent prés. / progr. / parf. / parf. prog.
c. néerlandais
(+ adjoint temporel ponctuel) + adjoint duratif
présent + adjoint temporel prés. / parfait + adjoint duratif
d. allemand
ponctuel

La linguistique comparée quant à elle s’appuie sur des corpus parallèles,


c’est-à-dire des (ensembles de) textes dont on peut raisonnablement supposer
qu’ils rendent le même contenu dans des langues différentes (cf. Paulussen
1995).

La première étape consiste à étudier les variantes qui apparaissent pour un mot
ou une expression à l’intérieur d’une seule langue. Cet inventaire permet de
mettre en lumière, soit la disparition, soit l’émergence de certains mots ou de
certaines expressions idiomatiques. À ce stade, l’analyse montrera aussi que
certaines expressions sont tellement peu fréquentes, qu’on peut les ignorer,
alors que d’autres ont un sens tellement précis qu’elles ne peuvent être utili-
sées que dans des contextes bien particuliers. La combinaison récurrente de
certains mots peut caractériser certains types de textes. Elle peut également
nous mettre sur la piste de contextes particuliers où certains mots ou expres-
sions évoquent des connotations de négativité, de mépris, d’enthousiasme, de
distance, etc. Prenons l’exemple du choix du verbe mettre ou passer en asso-
ciation avec un intervalle temporel (un certain temps) suivi de à + infinitif. Les
deux signifient ‘employer, utiliser X temps pour faire quelque chose’. Or, seule
l’expression avec mettre (1a) se laisse paraphraser par ‘faire quelque chose en
X temps’ (1b) ; le temps utilisé peut être mesuré en fonction du travail
accompli ; sans autre indication contextuelle, on aura tendance à penser que le

311
Linguistique cognitive

locuteur trouve ce temps long, vu qu’il dispose du tour négatif pour marquer
qu’il le trouve plutôt court (1c). Avec le verbe passer, en revanche, il ne peut
pas être question de performance (2a) : d’une part, l’expression laisse planer le
doute sur l’accomplissement (2b), et d’autre part, le tour négatif ne peut être
compris que sur le mode ironique − c’est-à-dire signifiant exactement le con-
traire de ce qui est dit −, ce qui est révélateur de la connotation de dépit.
(1) a. Il a mis tout l’après-midi à réparer la gouttière.
b. Il a eu besoin de tout l’après-midi mais il y est arrivé.
c. Il n’a mis qu’un après-midi à réparer la gouttière.
(2) a. Il a passé tout l’après-midi à réparer la gouttière.
b. Au bout de quatre heures {il avait enfin terminé / il a laissé tomber et a
appelé un plombier pour le faire}
c. * ? Il n’a passé qu’un après-midi à réparer la gouttière.
(3) a. *Il met {sa vie / son temps} à mettre de l’ordre
b. Il passe {sa vie / son temps} à mettre de l’ordre

Le fait que seul passer se combine avec des intervalles clairement non déli-
mités tels sa vie, (tout) son temps corrobore l’idée qu’il s’agit d’une dépense
de temps inutile ou exagérée (3).

La deuxième étape est contrastive. À ce niveau, l’on a déjà déterminé quel


sera le point de départ de l’analyse destinée à recueillir les éléments équiva-
lents dans l’autre langue. Dès lors, on essayera de réunir la même quantité de
données afin de repérer l’ensemble des variantes et des collocations ou con-
textes bien spécifiques qui s’avèrent être typiques du mot ou de l’expression
que l’on étudie. En parcourant des corpus parallèles ou analogues à ceux que
l’on avait analysés dans la langue-source, on s’arrêtera sur les items correspon-
dants. Il suffit qu’il y ait un item commun ou tant soit peu identifiable comme
équivalent pour que la comparaison entre les deux langues puisse commencer.
La confrontation des résultats obtenus dans les deux langues pourra se faire à
partir du moment où suffisamment d’information aura été récolté de part et
d’autre. C’est en l’occurrence ici que commence la véritable comparaison
entre les langues en question.

10.4.3 Expressions verbales : étude comparée de l’anglais


et du français

Les verbes constituent une catégorie lexicale privilégiée. Dans le chapitre 4,


nous avons vu que les expressions verbales sont décisives pour la classification
syntaxique et sémantique des grilles événementielles et des schémas construc-
tionnels. Les constructions phrastiques de base peuvent être considérées
comme l’éventail des variantes possibles d’expressions à noyau verbal. Ainsi,

312
La classification et l’étude comparée des langues

l’inventaire des combinaisons possibles entre un verbe et les noms compatibles


avec ce verbe − notamment en position sujet et objet − consiste à énumérer les
schémas constructionnels dans lesquels ce même verbe peut se présenter. En
effectuant le classement parallèle pour des verbes appartenant à deux langues
différentes, on obtient un instrument de travail intéressant. Étant donné que le
nombre de verbes existant dans les langues européennes n’est pas illimité, une
telle classification est tout à fait réalisable.

En guise d’illustration, nous allons comparer le verbe anglais ‘to count’ et ses
équivalents en français à partir de quelques exemples simplifiés. S’agissant
d’une activité de base, l’on peut dire que compter se trouve au centre d’un
domaine conceptuel important. Dans les civilisations dites avancées, les scien-
ces empiriques et formalisées ont fourni pour l’ensemble des opérations men-
tales liées à cette activité des définitions bien précises, communément
acceptées dans la société. Par conséquent, l’on peut s’attendre à ce que l’orga-
nisation du champ lexical correspondant soit dans ses grandes lignes la même
pour les principales langues européennes. En principe, ceci doit faciliter le pas-
sage d’une langue à l’autre, dans la mesure où l’on peut projeter la significa-
tion des noms et des verbes sur leurs équivalents dans l’autre langue. Voyons si
cette prédiction se vérifie pour la paire ‘to count’ / ‘compter’.
(4) a. The porter counted our bags.
b. Le porteur compta nos sacs.
(5) a. I count three before screaming.
b. Je compte jusqu’à trois avant de crier.
(6) a. Fifty dogs, counting the puppies.
b. Cinquante chiens, en comptant les chiots.
(7) a. For the ticket, he still counts as a child.
b. Pour le ticket, on le compte encore comme un enfant.
b’. Pour le ticket, il est encore compté comme un enfant.
(8) a. He can count himself lucky.
b. Il peut s’estimer veinard.
(9) a. Your feelings count little with him.
b. Vos sentiments ne comptent guère pour lui.
(10) a. Do not count on me.
b. Ne compte pas sur moi.

Comme l’indiquent les exemples ci-dessus, le verbe anglais ‘to count’ est le
plus souvent traduit en français par le même verbe, à savoir ‘compter’. L’on
observera cependant que le nombre d’éléments morphologiques supplé-
mentaires mis en œuvre − prépositions, pronoms clitiques, particules − est plus
grand en français qu’en anglais. Essayons maintenant d’établir le réseau radial
du verbe ‘to count’ à partir de ces sept occurrences. Ceci nous permettra d’une
part de voir comment les différents sens sont reliés les uns aux autres et,

313
Linguistique cognitive

d’autre part, de dégager à la fois les similitudes et les divergences entre les
deux langues.

Tableau 10.15 Réseau radial de ‘to count’

!! b. “dénombrer”
! ! count three (5a)

!!! d. “être classé” count as a child (7a)


! c. “classer, inclure”! a. “recenser” (4a)
!counting the puppies (6a)!! d'. “se classer, s’estimer soi-même”
!!! count oneself lucky (8a)

!! e. “avoir de la valeur” (9a)! f. “se fier à, s’appuyer sur” (10a)


!! count little! count on sb.

Pour l’analyse contrastive nous partons du principe qu’il y a lieu de parler de


correspondance sémantique directe entre deux (ou plusieurs) verbes dans les
deux langues à comparer dans la mesure où les participants nucléaires − le
sujet et l’objet (ou le complément) de la voix active − endossent les mêmes
rôles sémantiques. Dans l’exemple ci-dessus du verbe anglais ‘to count’ et de
ses équivalents français, cette condition est parfaitement remplie. En effet, les
deux premières significations du verbe anglais ‘count’ sont des significations
littérales qui présentent, tout comme leurs équivalents français, la configura-
tion suivante :
1. ‘count objects’ = compter des objets = Agent-Patient (exemple 4)
2. ‘count three’ = compter jusqu’à trois = Agent-But (exemple 5)
(en anglais, ‘three’ n’est pas Patient mais But, ce qui devient plus clair lors-
que la trajectoire est exprimée − count (up) to 10 − ou lorsque la source est
exprimée, comme c’est le cas dans l’expression ‘count from 1 to 10’)

Les deux significations suivantes du verbe anglais ‘to count’ sont également
littérales, mais elles ont un sens plus étendu. En effet, ‘counting’ est en
l’occurrence utilisé dans le sens de ‘en comptant (= y compris)’ et de ‘classant,
classifiant’. La différence entre les deux se reflète au niveau des rôles
sémantiques : la configuration de base, Agent-Patient, fait place à la combinai-
son Agent-Essif ou Patient-Essif. Notons cependant qu’en français, il y a une
distinction entre les deux selon qu’il y a un agent ou non. Lorsqu’il n’y a pas
d’Agent exprimé, le français recourt à la voix passive.
3. ‘counting the puppies’ = en comptant les chiots = Agent – Patient
(exemple 6)
4. ‘count as a child’ = être compté comme un enfant = Patient – Essif
(exemple 7)
5. ‘count oneself lucky’ = s’estimer heureux = Agent – Essif (exemple 8)

314
La classification et l’étude comparée des langues

Dans les deux derniers exemples ci-dessous, le verbe anglais ‘to count’ est uti-
lisé au sens figuré, tant en français qu’en anglais.
6. ‘count little’ = ne guère compter = Patient (exemple 9)
7. ‘count on somebody’ = compter sur quelqu’un = Agent-But (exemple 10)

Dans certaines expressions telles que ‘gold counts as a special metal’ et ‘I do


not count it against him’, on utilisera plutôt d’autres verbes en français. On tra-
duira ces phrases plutôt par : “l’or est un métal précieux” et “je ne lui en veux
pas”.

Bien que ces analyses soient très utiles, notamment pour déterminer la struc-
ture sémantique d’un verbe à partir des rôles attribués aux participants, et pour
en retracer systématiquement les équivalences conceptuelles avec le pendant
dans une autre langue, elles ne sont cependant d’aucun recours lorsqu’il s’agit
d’expressions toutes faites, qui sont particulières à une langue. Un exemple
typique est l’expression française ‘s’attendre à’. Cette expression peut très
bien servir d’équivalent à l’anglais ‘to count on’ dans des énoncés tels que
‘count on a heritage’ ‘s’attendre à (recevoir) un héritage’. Par ailleurs, elle
peut également exprimer des connotations négatives comme dans les expres-
sions suivantes : ‘s’attendre au pire’ ou ‘Il faut s’attendre à des averses abon-
dantes’. Lorsqu’on emploie ‘s’attendre à’ avec une connotation négative, on
est en plein dans le domaine de ce qui est idiomatique. Ceci signifie qu’au lieu
d’être représentatives de constructions syntaxiques courantes, ces expressions
sont propres à la langue, et présentent dès lors des caractéristiques uniques à
bien des égards. Sauf ironie, l’anglais ‘to count on’ n’admet pas pareille exten-
sion de sens ; il faudra donc traduire par un autre verbe, tel ‘to expect’.

À présent nous allons partir du verbe français ‘compter’, et voir comment il est
traduit en anglais. Pour cela, il faut d’abord faire la distinction entre ‘compter’
au sens propre et ‘compter’ au sens figuré.

Dans un premier temps, nous présentons les significations littérales de ce


verbe :
A. Compter dans le sens de ‘calculer’, ‘recenser’, ‘dénombrer’.
Exemple :
a) Le porteur compta nos sacs.
b) The porter counted our bags.
Ou encore :
a) Je compte jusqu’à trois avant de crier.
b) I count three before screaming.

315
Linguistique cognitive

Nous constatons que le verbe français compter se traduit dans les exemples ci-
dessus par ‘to count’.
B. Compter dans le sens de ‘inclure’.
Exemple :
a) Cinquante chiens, en comptant les chiots.
b) Fifty dogs, counting the puppies.

Ici aussi le verbe français compter est traduit en anglais par le verbe ‘to count’.
C. Compter dans le sens de ‘prévoir’.
Exemple :
a) Il faut bien compter 10 jours pour finir le travail.
b) You must reckon 10 days to finish the work.

Nous remarquons qu’ici le verbe compter est traduit non pas par le verbe
anglais ‘to count’, mais bien par ‘to reckon’.
D. Compter dans le sens de ‘faire payer’.
Exemple :
a) On ne lui a pas compté le café.
b) He wasn’t charged with the coffee.

Ici encore, le verbe français compter n’est pas traduit pas le verbe anglais ‘to
count’, mais bien par ‘to charge with’, qui est un verbe prépositionnel fixe.

Ainsi, l’on constate qu’à chaque fois que le verbe compter est utilisé dans un
sens littéral, il est transitif, c’est-à-dire qu’il est suivi d’un objet direct. Cette
observation vaut également pour sa traduction anglaise, sauf pour le verbe ‘to
charge with’, qui prend une préposition.

Nous passons à présent à l’analyse du verbe compter lorsqu’il est employé au


sens figuré. Force est de constater qu’à tous les coups il devient intransitif :
A. Compter dans le sens de ‘valoir’, ‘avoir de l’importance’.
Exemple :
a) Vos sentiments ne comptent guère pour lui.
b) Your feelings count little with him.

Ici le verbe compter est traduit en anglais par ‘to count’.


B. Compter dans l’expression ‘compter pour du beurre’.
Exemple :
a) Cela compte pour du beurre.
b) That doesn’t matter.

316
La classification et l’étude comparée des langues

Dans cette expression, l’on traduira le verbe ‘compter’ plutôt par ‘to matter’ en
anglais.
C. Compter dans le sens de ‘figurer parmi un groupe’, ‘être au rang des …’
Exemple :
a) Il compte parmi mes amis.
b) He is one of my friends.

Pour traduire cette phrase, l’anglais utilisera plutôt le verbe ‘to be’ suivi d’un
attribut.
D. Compter dans le sens de ‘se considérer comme faisant partie d’un groupe’.
Exemple :
a) Il peut se compter parmi les gens heureux.
b) He can consider himself a happy man.

Compter est ici utilisé dans un sens plus abstrait ; il désigne métaphoriquement
l’état d’une personne. L’anglais utilisera dans le cas présent plutôt un autre
verbe tel que ‘to consider’, construit réflexivement (‘himself’) et avec attribut.
E. Compter dans le sens de ‘tenir compte de’.
Exemple :
a) Il faut compter avec l’opinion.
b) You’ve got to reckon with public opinion.
You have to take account of public opinion.
You have to take public opinion into account.

Nous voyons que l’anglais utilisera, tout comme le français, un verbe suivi
d’une préposition.
F. Compter dans le sens de ‘compter sur quelqu’un’ :
Exemple :
a) Ne compte pas sur moi.
b) Do not count on me.
Do not rely on me.

L’anglais donnera la préférence soit au verbe ‘to count’ suivi d’une préposition
fixe, soit au verbe prépositionnel fixe ‘to rely on’.

Tous les exemples que nous venons de donner illustrent bien que le verbe fran-
çais ‘compter’ peut être traduit en anglais par le même lexème, c’est-à-dire par
le verbe ‘to count’. Néanmoins, il est également possible de l’exprimer à l’aide
de lexèmes différents tels ‘to reckon (with)’, ‘to charge (somebody) with’, ‘to
matter’, ‘to rely on’, ‘to consider oneself as’, ‘to be one of’…

317
Linguistique cognitive

Toutes les observations que nous avons faites jusqu’à maintenant ne représen-
tent qu’une infime partie de ce qu’une analyse contrastive détaillée pourrait
nous faire entrevoir à propos de deux verbes anglais et français. Même dans un
champ sémantique aussi fondamental que celui de compter, nous observons
que d’autres verbes prennent parfois le relais de, respectivement, ‘compter’ et
‘to count’. Toutes les correspondances peuvent être analysées en termes de
configurations de rôles sémantiques. Cependant, la valeur heuristque de ce
genre d’analyse ne s’arrête pas là. Dans la mesure où il en émerge également
un nombre d’expressions figées, ceci conduit à une meilleure compréhension
de l’impact de l’idiomaticité. Ainsi, dans chaque langue il existe un très grand
nombre de tournures qui se caractérisent par leur caractère unique. Elles
échappent, par conséquent, à l’analyse en termes de configurations de rôles
sémantiques et de grilles événementielles telles que nous les avons utilisées ici
et décrites dans le chapitre 4. Les expressions idiomatiques présentent une con-
figuration idiosyncrasique, ce qui veut dire qu’elle est ad hoc, non productive
et souvent imprévisible. Le recours aux réseaux radiaux, quant à lui, constitue
un instrument privilégié pour faire ressortir les relations existant entre les dif-
férentes significations, que celles-ci soit productives ou idiosyncrasiques.

10.5 Résumé
L’étude comparée des langues relève de plusieurs disciplines et présente des
enjeux théoriques très variés. D’un point de vue sociologique il importe
notammnent de déterminer combien de langues sont actuellement parlées dans
le monde. Ici se pose la question de savoir quels critères il convient d’utiliser
pour les répertorier et comment on distingue une langue d’un dialecte. À cet
égard, nous avons vu que la compréhension mutuelle entre interlocuteurs
n’est pas un critère tout à fait fiable. La raison en est que deux dialectes voisins
dans le continuum dialectal peuvent répondre à ce critère tout en appartenant
à deux langues différentes. De même, il est possible que deux dialectes éloi-
gnés issus de la même langue ne satisfassent pas à ce critère. Qui plus est, il
existe également un continuum historique. Les écarts, même légers, que pro-
duit l’évolution des variantes linguistiques peuvent donner lieu à la naissance
de nouvelles langues. Le développement des langues romanes à partir du latin
en est un bon exemple. Avec l’apparition du concept d’État moderne, unitaire
et centralisé, apparaît aussi celui de langue officielle : la décision politique
d’attribuer un statut privilégié à un dialecte régional − généralement celui de la
zone la plus influente − est lourde de conséquences tant linguistiques que
sociologiques. L’institutionnalisation en favorise d’autant plus la diffusion
qu’elle se voit souvent renforcée par l’imposition de lois linguistiques. Pour
mesurer l’importance d’une langue, plusieurs paramètres sont dès lors à

318
La classification et l’étude comparée des langues

prendre en considération : au nombre de locuteurs et de pays s’ajoute le statut


politique de la langue et le profil socio-économique des locuteurs natifs.

Une deuxième approche est motivée par le souci interdisciplinaire de mettre en


lumière l’origine, l’évolution et la propagation de l’espèce humaine à travers
l’étude du développement des différentes langues. Cette approche regroupe les
différentes langues à partir de liens de parenté. Établir les liens de parenté
génétiques entre les langues revient à constituer les familles linguistiques et à
reconstituer des proto-langues telles que par exemple les langues indo-euro-
péennes. La reconstitution s’appuie sur l’étude diachronique des mutations
phoniques et des autres changements structurels qui sont à la base de la dif-
férenciation entre les langues. À côté des familles linguistiques, d’autres
notions ont fait leur apparition, constituant ainsi une taxonomie. Le plus haut
niveau de cette taxonomie est appelé phylum linguistique, ce qui signifie
“ensemble de langues géographiquement ou historiquement défini, ne présen-
tant aucun lien de parenté avec les autres groupes linguistiques”. Ces phyla
sont constitués de lignées dont les membres sont apparentés entre eux de
manière éloignée. Ces lignées peuvent, à leur tour, être composées de plusieurs
familles, comme par exemple la famille des langues indo-européennes. De tel-
les familles peuvent elles aussi être constituées de différents embranchements,
comme par exemple la branche des langues Kentum (à l’ouest) par opposition
aux langues Satem (à l’est). Les branches peuvent à leur tour se subdiviser en
sous-embranchements, comme par exemple le groupe des langues romanes,
celui des langues germaniques, celui des langues celtes, etc.

L’étude des critères linguistiques structurels et internes est du ressort de la


typologie linguistique. Cette troisième approche s’intéresse tout particuliè-
rement aux universaux linguistiques. Ceux-ci sont décelables à tous les
niveaux linguistiques : au niveau lexical, phonologique, morphologique et syn-
taxique l’on parle d’universaux idéationnels, alors qu’au niveau pragmatique
il s’agit d’universaux interpersonnels. Ces différentes séries, qui contiennent
entre autres des universaux de nature implicationnelle, constituent l’ensemble
des universaux substantiels. En plus de cet ensemble, rebaptisé universaux
paramétriques par Chomsky, celui-ci lança la notion d’universaux formels,
représentant l’ensemble des exigences formelles auxquelles une langue doit
satisfaire. L’aptitude de l’enfant à apprendre assez rapidement n’importe
quelle langue s’explique, selon lui, en vertu d’un dispositif inné, contenant
notamment l’ensemble des universaux formels. De nos jours, cette théorie a
fait place à une vision plus complexe, qui attribue à l’enfant un part bien plus
active dans le processus d’acquisition.

319
Linguistique cognitive

Enfin, on peut aussi envisager les approches contrastives. La linguistique


comparée, qui est spécialisée dans la comparaison de deux ou de plusieurs
langues, a des visées plus concrètes. Elle entend faciliter la traduction et
l’apprentissage des langues étrangères ainsi que la rédaction de dictionnaires
bilingues. L’analyse contrastive peut prendre comme point de départ une
forme morphologique dans une langue-source − telle que la forme progressive
des verbes anglais − et commencer par en inventorier les significations.
Ensuite, elle pourra examiner comment ces différentes significations peuvent
être exprimées dans la langue-cible. Cette méthode permet de décrire les con-
vergences et les divergences entre la langue-source et la langue-cible.
Néanmoins, elle ne permet pas de prévoir quelles difficultés surviendront lors
de l’apprentissage. Quand on apprend une langue étrangère, on doit être prêt à
abandonner ses anciens schémas et prototypes, et à les réviser constamment
pour y intégrer de nouveaux faits linguistiques. Pour étudier à fond les varian-
tes possibles d’un mot, d’un groupe de mots ou d’une expression, la linguisti-
que comparée ne peut se passer de grands corpus parallèles, tant oraux
qu’écrits. Ceux-ci permettent d’en répertorier les différents contextes possibles
et de faire apparaître quelles sont les collocations typiques en fonction du type
de discours ou du genre de textes étudiés. Le dépouillement de ces données
permet de distinguer les emplois centraux de ceux qui ne le sont pas, et de met-
tre au point l’instrument de travail précieux que constituent les réseaux radiaux
correspondants pour les langues à étudier. Pour l’analyse comparée des verbes,
l’on se tournera par ailleurs vers l’analyse en termes de configurations de
rôles sémantiques : s’il y a équivalence entre les rôles sémantiques des partici-
pants, il y aura également équivalence conceptuelle. Dans la mesure où ce
genre d’analyse cesse d’être opérationnel quand on a affaire à une tournure
idiomatique − vu que ce qui est idiomatique s’écarte par définition des sché-
mas constructionnels productifs −, l’on peut dire qu’en procédant de la sorte on
voit clairement où commence le domaine de l’idiomaticité.

10.6 Lectures conseillées


Les comparaisons linguistiques présentées dans Comrie (1987) et Coulmas
(1995) mettent en lumière le statut sociologique des langues. Aitchison (1996)
et Beakin (1996) sont de bonnes introductions à la recherche interdisciplinaire
concernant l’origine, l’évolution et la diffusion des langues. Robins (1973) et
Hoenigswald (1973) informent sur l’histoire de la classification des langues.
Un excellent atlas des langues du monde est celui de Moseley et Asher (1994).
Ramat (1987) propose une initiation à la typologie linguistique, Shopen (1985)
en donne une vision d’ensemble. Les premiers ouvrages classiques sur les uni-
versaux linguistiques concernant l’ordre des mots sont ceux de Greenberg

320
La classification et l’étude comparée des langues

(1963, 19662, 1973). Comrie (1981) et Goddard & Wierzbicka (réd. 1994) ont
également étudié les universaux sémantiques. Weinreich (1953) constitue un
ouvrage de référence sur le phénomène du contact entre les langues. Une
bonne introduction à l’analyse contrastive est celle de James (1980).
Krzeszowski (1990) offre une étude plus théorique sur la linguistique compa-
rée. Paulussen (1995) propose la description d’un corpus parallèle trilingue.

10.7 Applications
1. Nous avons vu qu’à l’intérieur d’une langue on trouve un continuum dia-
lectal. Pensons à la Grande-Bretagne, l’Italie… Les aires dialectales y sont
relativement bien démarquées, ce que vous avez certainement pu remar-
quer lors de vos voyages.
Avez-vous fait les mêmes observations en parcourant la France ? Selon
vous, la distance géographique y joue-t-elle autant que dans d’autres pays ?
Avez-vous observé que le continuum dialectal est modulé par d’autres fac-
teurs ? par l’âge ? la profession ? la formation ?…
(Exemple : Il y a moins de différences entre un médecin lillois et un méde-
cin marseillais qu’entre un agriculteur du Vaucluse et de Lorraine.)

2. Situez sur la carte de la figure 1 les différents phyla linguistiques du ta-


bleau 5.

3. Expliquez à partir des faits repris dans le tableau 3 pourquoi l’anglais et le


français sont les deux langues les plus internationales du monde. Qu’est-ce
qui les différencie entre elles ? Qu’est-ce qui les différencie de l