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Musique magazine

Escale à Lisbonne avec la chanteuse cap-verdienne Cesaria Evora

!
saria!
Elle chante la morna, mélodie plaintive et nostalgique venue Au bord des larmes ou du fou rire, tour à tour boudeuse
et ironique, elle lance des vannes à tout bout de champ,
du Cap-Ver.t. Mais à la ville, la géan~e aux pieds nus ne cul- le regard de guingois pour guetter les réactions. Puis vient
·un large sourlre•.si toutefois elle vous adopte. Comme
tive pas vraiment la mélancolie. Ren~ontre portugaise, quelques tous les timides, Ces'aria Evora ne se livre que lorsqu'elle
se ~ent en confiance. Visiblement, elle ne raffole pas des
jours avant de retrouver la mamma diva sur scène à Paris. interviews et répond aux questions de manière concise
et péremptoire. Sauf quand on évoque un sujet qui l'at-
tendrit. Ainsi elle raconte en détailles circonstances dans
lesquelles elle a écrit Ponta de Fi, son premier texte - il
figure dans Sào Vicente di longe (• Sào Vicente au loin •1
son nouvel album. • Après m'avoiremprunté ma voiture,
mon petit copain est rentré si tard que je me suis éner-

100 Téléfarna n• 2676 - 25 avril 2001


vée. Lui s'est contenté de noter toUt ce que je disais, a~nt et un joueur de cavaquinho, petite guitare à quatre cbrdes
de conclure que cela ferait une belle chanson. Je J'ai pris aux sonorités hawaïennes. Nos voisins de table auraient
au mot! • Résultat, une danse alerte pour guillerettes gui- souhaité une chanson de la dame... • Mon œil ! • leur a-
tares où l'on reconnaît la spontanéité fantasque et débri- t-elle signifié, un doigt sur la pommette, mi-rieuse, mi-revan-
dée de la presque sexagénaire mamma Cliva : • Je suis charde. Cesaria a gardé de désagréables souvenirs du
venue ici : confusion 1 Je suis allée là :agitation 1 ces va, temps de la colonisation portugaise : • C'est Paris et non
et-vient à Ponta de Fi 1 Ne riment à rien 1 Laissez-moi Lisbonne qui m'a découverte •, rappelle-t-elle.
tranquille 1 C'estquoi cette vie ? • - N'empêche, c'est sur les bords du Tage que se trouve
Dans le hall de -l'hôtel de Lisbonne où elle nous a actuellement la plus forte concentration de musiciens et
donné rendez-vous, Cesaria estattablée devant un de clubs cap-verdiens- sans doute grâce à Ba na, musi-
énième café. Elle ne boit plus d'alcool (• exactement cien ayant le goût des affaires, qui s'y est installé au début
depuis le 15 décembre 1994! •), mais fume un maxi- des années 80. Tous les jours de la semaine, on peut y
mum. Les cheveux courts plaqués et ondulés, un peu à
la maniè,re des années 20, elle a l'air en forme. Pour-
tant elle sort d'une opération des pieds qui devrait enfin
~
A écouter
guincher dans le cadre d'un,.. couvent du m• siècle au
charme suranné, nommé le B. Leza en hommage à l'oncle
et compositeur fétiche de Cesaria mort en 1958. S'y pres-
la libérer de douloureuses verrues plantaires.auxquelles Album : Sao VIcente sent des foules de fans de la coladeira, suggestive danse
elle devait jusqu'ici cette démarche dodelinante si sou- di longe chez • collé-serré • à laquelle Cesaria consacre plusieurs titres
vent prise pour de la nonchalance. • Le nom que j'ai tou- Lusafrica-BMG, fff, dans Sao Vicente di longe, son nouvel album, où la cou-
jours donné à mes pieç/sc'est : Problèmes ! Mon seul lire critique leur dominante reste le spleen languide de la morna.
souhait est de pouvoir les poser a!-1 sol :je veux chan- page1.02. Mornas et coladeiras, mais aussi zouk électrique et
ter debout •, s'enflamme+elle en ta po~ nt ses mains Concert : La Fête à flonflons du funana, danse plus africaine que créole,
potelées l'une contre l'autre comme pour ponctuer ses Cesarla, le 28 avril seront aJ cœur de la Fête à Cesaria, organisée cette
propos (ou pour conjurer son émoi). au Zénith, à Paris•. semaine au Zénith, à Paris, sur le modèle de ce que dans
Cesaria a toujours ses manières de fille du peuple. Tournée : le 9 mai son île on appelle • une nuit cap-verdienne •. • Autrefois,
Restée simple, humble, modeste, le succès ne lui a nul- à Ulle ; le 1.0 à Nancy ; ces réjouissances qui durent jusqu'à l'aube étaient imprO-
lement tourné la tête. Pourtant, elle qui a tellement souf- le 1.1. à Soissons ; visées dans des bars qui avaient en général un groupe
fert du mépris de la bourgeoisie cap-verdienne a été le 1.2 à Laval ; le 1.4 attitré d'instrumentistes. N'importe qui pouvait venir sur
dotée d'un passeport diplomatique et sacrée • grande à Lyon; le15 scène, même ceux qui chantaient faux. C'était parfois
ambassadrice • de son chapelet d'îles au large du Séné- · à Draguignan; le 1.6· très éprouvant. Ma nuit au Zénith sera, elle, non seule-
gal. On imaginait que son succès international (quatre à Marseille ;Je 1.7 ment organisée, mals également répétée. •
millions d'albums vendus) allait donner un nouvel élan à Toulouse ; le 1.9 Tito Paris sera (en principe) de la partie, mais aucun
artistique et touristique au pays. José da Silva, l'ancien à Lorient ; le 22 à des invités de marque de sao Vicente di longe ne pourra
aiguilleur de la SNCF qui la mit sur les rails du show- Nantes; le 23 à Brest; · faire le déplacement Ni le pianiste cubain Chucho Valdes,
biz international dès le milieu des années 80 et demeure le 28 à Aix-les-Bains; ni le chanteur espagnol Pedro'Guerra, ni le chantre
son producteur, son complice, sa nounou, tempère notre le 29 à Grenoble ; du tropicalisme brésilien Caetano Veloso, avec qui elle
enthousiasme. " Le pays est endetté, en butte au chô- le 30 à Saint-Etienne. interprète en duo un texte d'Amilcar Cabral, le héros de
mage, au manque d'eau, à J'incurie des gouvernements l'indépendance du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau.
en place. • Commentaire goguenard de Cesaria : • Ma Dans ce nouvel album perce la bonne ambiance qui
maison est très visitée, /es agences de voyage m'en- régnait lors de l'enregistrement à Cuba, où Cesaria s'est
voient des cars pleins de touristes, je les reçois nor- sentie "comme à la maison •. • Les musiciens, explique
malement, ma porte est ouverte. S'il y a à boire, ils da Silva, ont vécu ensemble pendant trois semaines dans
boivent, s'il y a à manger, ils mangent. • un superbe hôtel particulier offert par les autorités en
Depuis peu, la gauche cap-verdienne a remporté les échange de concerts au Théâtre national. Tous les albums
élections après avoir été absente du pouvoir pendant de Cesaria sont enregistrés ainsi, dans les conditions du
dix ans. C'est d'ailleurs parce qu'il chantait pour un des direct, autour de ses mélodies. On ne se permettraitjamais
partis en lice que Tito Paris, prometteur guitariste chan-- de lui demander dechanter sur des violons ou des cuivres
teur de la nouvelle génération, n'a pas pu venir nous déjà enregistrés. Elle tient à ce que les arrangements
rejoindre à Lisbonne, où était prévue une interview ëroi- naissent dans Je sillage de sa voix. Les musiciens doivent
sée avec Cesaria. • Les musiciens jouent pourd~s poli- la suivre en restant dans /es tonalités qu'elle indique.
ticards en écnange de promesse d'obtenir des maisons D'ailleurs, c'est simple, dès qu'ils en sortent, elle arrête
ou des licences pour boites de nuit, mais il n'y a pas de chanter. • Ce que confirme Cesaria avec son habituelle
moyen de les mobiliser pour /es rendez-vous, /es répé- brusquerie bourrue mêlée d'autodérision : • Moi je saïs
titions, /es ·concerts •, s'énerve José da Silva. quelle note me va ! • • Eliane Azoulay
Habituellement, Tito Paris vit à Lisbonne. Il ypossède
un restaurant où nous sommes allés dîner avec Cesa-
ria. Tandis que nous dégustions nos pâtés de thon pimén-
tés à la mayonnaise, .notre vin d'Evora (dans l'Alentejo por-
tugais) et notre catchoupa, sorte de cassoulet cap-verdien,
se produisait un sympathique duo associant un claviériste

Télérama n• 2676 - 25 avril 2001. 1 101

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