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Gérard Dussouy

professeur agrégé de géographie, chercheur au Centre d'analyse politique comparée


de l'Université Montesquieu de Bordeaux

(2006)

Traité de relations internationales.


Tome II.

Les théories
de l’interétatique.
Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi
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Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 2

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LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 3

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, profes-
seur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :

Gérard Dussouy
professeur agrégé de géographie, chercheur au Centre d'analyse politique comparée de l'Uni-
versité Montesquieu de Bordeaux

Traité de relations internationales. Tome II.


Les théories de l’interétatique.
Paris : Éditions L’Harmattan, 2008, 354 pp. Collection “Pouvoirs comparés”,
dirigée par Michel Bergès.

[Autorisation formelle accordée le 4 mai 2011 par l’auteur et le directeur de la


collection “Pouvoirs comparés” chez L’Harmattan, de diffuser ce livre dans Les
Classiques des sciences sociales.]

Courriels : gerard.dussouy@wanadoo.fr
Michel Bergès : michel.berges@free.fr

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2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’

Édition numérique réalisée le 24 août 2011, revue le 3 novem-


bre 2011 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 4

Gérard Dussouy
professeur agrégé de géographie, chercheur au Centre d'analyse politique comparée
de l'Université Montesquieu de Bordeaux

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

Paris : Éditions L’Harmattan, 2008, 354 pp. Collection “Pouvoirs comparés”,


dirigée par Michel Bergès.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 5

[2]

Pouvoirs comparés
Collection dirigée par Michel Bergès
Professeur de science politique

NATHALIE BLANC-NOËL (sous la direction de)


La Baltique. Une nouvelle région en Europe
David CUMIN et Jean-Paul JOUBERT
Le Japon, puissance nucléaire ?
Dmitri Georges LAVROFF (sous la direction de)
La République décentralisée
Thomas LINDEMANN et Michel Louis MARTIN
Les Militaires et le recours à la force armée. Faucons, colombes ?
Constanze VILLAR
Le Discours diplomatique
Gérard DUSSOUY
Les Théories géopolitiques. Traité de relations internationales (I).
André-Marie YINDA YINDA
L’Art d’ordonner le monde. Usages de Machiavel
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 6

[4]

Du même auteur

Quelle géopolitique au XXIe siècle ?,


Paris, Bruxelles, Complexe, 2001.

Les Théories géopolitiques.


Traité de relations internationales (I).
Paris, L’Harmattan, 2006
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 7

[5]

Sommaire
Quatrième de couverture
Introduction

Chapitre I.
L’État, acteur central

1. L’État territorial, produit de l’histoire et de la culture européennes

A. De l’empire à l’État territorial

Formation de l’État et révolution militaire


Une affirmation territoriale d’ordre sémantique et d’ordre matériel
Thomisme, nominalisme et modernité
L’État source de l’autonomie du politique

B. Les déboires de l’universalisation de l’État territorial

Les formes politiques précoloniales hors d’Europe


La faiblesse des États post-coloniaux.

2. L’État, acteur souverain ?

A. Qu’est-ce que la souveraineté ?


B. La souveraineté intérieure et la citoyenneté
C. La souveraineté légale internationale ou l’utilité de la souveraineté
D. La souveraineté westphalienne et la réalité de la souveraineté
E. La souveraineté interdépendante ou partagée

3. Les deux niveaux de reterritorialisation de l’État

A. La montée des identités et la prolifération des États : le niveau micro

La dissémination du nationalisme
Mondialisation et tensions sécessionnistes

B. « Grands espaces » et régionalisme mondial : le niveau macro

Les transformations du régionalisme économique mondial


La lente territorialisation de l’Europe et les prérequis géopolitiques du
fédéralisme
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 8

4. Du réalisme classique à la société des États

A. Les canons du réalisme classique stato-centrique : Hans Morgenthau

L’état de nature : l’anarchie internationale


L’intérêt national et la puissance
L’équation de la puissance
La critique aronienne et la « vision radicale » de la puissance selon
Steven Lukes
Le réalisme constitutionnaliste de Raymond Aron

B. L’équilibre des puissances selon Morgenthau et les transformations du


champ diplomatico-militaire

Les caractéristiques de la balance of power et la critique


Équilibre des puissances et dissuasion nucléaire

C. La société des États ou le réalisme libéral d’Hedley Bull

Conclusion : l’équilibre des puissances aujourd’hui

Chapitre II.
Sécurité ou coopération ?
Néoréalisme et néolibéralisme

1. Les premiers contestataires du réalisme

A. David Mitrany et Ernst Haas : le fonctionnalisme et l’intégration régionale


B. Karl. W. Deutsch et le processus du changement grâce à la communication
C. Robert Keohane et Joseph Nye : l’interdépendance complexe

2. Le libéralisme international et le champ des Organisation


intergouvernementales (OIG)

A. L’institutionnalisme international et les présupposés du multilatéralisme

Les acteurs
Les intérêts des États
Les OIG et les présupposés du multilatéralisme
L’ONU, pièce centrale de la gouvernance globale
Les principaux organes de l’Onu et leur réforme impossible
Le libéralisme militaire : Peacekeeping et Peacebuilding
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 9

3. Les réalisme structural ou néoréalisme (Kenneth Waltz et Robert Gilpin)

A. L’ambition théorique de Waltz

L’objectif
La méthode

B. Le système international : structure et interaction des acteurs


C. Critiques et réponses
D. Robert Gilpin et la question du changement

Le système international et ses configurations


Les types de changement de système
Changement et cycles historiques

4. Le réalisme structural selon l’école anglaise

A. La réunion de la structure et du système


B. L’anarchie mature et l’ordre international selon Barry

5. Le renouveau du paradigme de la paix kantienne

A. Des données statistiques favorables, mais une faible théorisation de la paix


démocratique
B. Des calculs contestés et la relativisation du concept de « paix
démocratique »

6. Les discussions de l’après-guerre froide : sécurité et structure du système


international

A. Le sens de la sécurité : de la sécurité nationale à la sécurité internationale

La sécurité militaire
La sécurité politique
La sécurité sociétale ou identitaire
La sécurité économique
La sécurité environnementale

B. La structure du système international

La fin de la guerre froide et la critique du néoréalisme


De la réévaluation du libéralisme comme théorie des relations
internationales au pluralisme théorique, d’après Andrew Moravcsik
La puissance incontournable
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 10

7. Les écoles traditionnelles et les approches chinoises des relations


internationales

A. L’idéalisme de la période Printemps-Automne

L’école de l’Hégémonie
L’école de la Bonté
L’école de la Nature

B. La pensée réaliste dans la période des Royaumes combattants

L’école de l’Irrestriction
L’école de la Stratégie
L’école de la Puissance de Han Feizi

C. L’évolution des études de relations internationales en Chine depuis la fin


de la guerre froide
D. Les élites chinoises et la sécurité de la Chine face à la globalisation

Conclusion : le jeu des grandes puissances se poursuit

Chapitre III
Constructivisme ou pragmatisme ?

1. Images et perceptions des relations internationales : l’apport de Robert Jervis

A. Signaux et indices
B. « Perceptions et fausses perceptions »
C. L’interactivité des perceptions et des stratégies

2. L’approche constructiviste des identités et des intérêts en relations


internationales

A. La dimension intersubjective
B. L’identité de l’État et son changement
C. L’intérêt national et la sécurité

3. L’idéalisme stato-centrique d’Alexander Wendt

A. Le système international en tant que système de sens partagé

Le système des États : intérêts et identités


La culture internationale : les trois types d’anarchie
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B. Critiques et commentaires de l’essai théorique de Wendt

La réponse des néoréalistes par la voix de Dale C. Copeland


Les failles de la méthode de Wendt
Wendt et l’English School

C. Les dernières orientations de Wendt et les réactions qu’elles suscitent

L’évolutionnisme et l’absence de réflexivité dans la métathéorie de l’État


mondial de Wendt
La vanité de la théorie de Wendt et son recours au « panpsychisme
quantique »

4. Retour au holisme pragmatiste

A. Les nouvelles convergences entre le réalisme et le constructivisme

Ethnocentrisme et changement cognitif


Le pragmatisme comparé aux autres théories de la connaissance
La démarche cognitive pragmatiste : idéologies, mémoire, contexte et
hégémonie

B. L’interprétation du système international

Axiomes et méthodes de la modélisation systémique


Le structuro-stratégisme : la construction stratégique du système
international
La structure, à la fois matérielle et idéelle, et le changement

Conclusion :
la connaissance contingente de la réalité internationale
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 12

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

QUATRIÈME DE COUVERTURE

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Comme dans le tome précédent consacré aux théories géopolitiques, Gérard
Dussouy se livre à une analyse particulièrement précise et innovante des théories
de la science politique centrées sur les relations entre les États, qui sont
majoritairement anglo-américaines. Sans qu'il y ait lieu de tout confondre, l'école
anglaise, plus pragmatique, mérite d'être connue.
L'auteur met en perspective les contextes et les enjeux qui les conditionnent,
après avoir analysé les origines, l'évolution et les mutations de leur acteur unique,
l'État.
Il relativise ces théories les unes par rapport aux autres, sachant qu'aucune, en
soi, ne saurait être une "copie du réel". Il peut ainsi mettre en valeur leurs limites,
parfois leurs errements quand elles se veulent par trop prescriptives, comme celles
de la mouvance néo-kantienne à la mode.
Mais il saisit aussi des complémentarités qui, au-delà des préjugés des
théoriciens, sont susceptibles de contribuer à une modélisation systémique du
monde des États, à laquelle l'immense majorité d'entre eux aspirent.
Il montre alors le caractère toujours central de la puissance, sous ses faces
multiples, que les tenants de la "construction sociale de la réalité" internationale,
rendus à l'évidence, finissent eux-mêmes par réintégrer après l'avoir proscrite.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 13

Enfin, en incluant une présentation inédite des théories traditionnelles


chinoises, ce traité apparaît sans doute comme l'un des plus achevés sur la
problématique du système international.
Un dernier tome suivra qui abordera enfin les théories de la mondialisation.

Gérard DUSSOUY est professeur de géopolitique à


l'Université Montesquieu de Bordeaux. Chercheur au
CAPCGRI (Centre d'Analyse politique comparée, de
Géostratégie et de Relations internationales), il a publié aux
Éditions Complexe, Quelle géopolitique au XXIe siècle ?,
ainsi que divers articles, notamment dans l'Annuaire
français de relations internationales.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 14

[11]

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

INTRODUCTION

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Nombre d’historiens et de politologues s’accordent à dire que l’État territorial


est une forme politique, humaine et spatiale, propre à une période historique. Il
prendrait racines à la fin du Haut Moyen Âge, pour s’émanciper à la fin du XVIIe
siècle, et devenir jusqu’à nos jours, la structure indépassable et universelle que
l’on connaît. Comme c’est à l’occasion des traités de Westphalie de 1648 que le
Saint Empire des Habsbourg reconnut les droits territoriaux de plusieurs
royaumes dont la France (traité de Münster), certains y ont vu une rupture
historique. Il a été alors posé que depuis cet événement le principe exclusif de la
souveraineté nationale gouvernait le monde. Et, à la suite de John Gerard Ruggie,
la politologie internationaliste américaine s’est autorisée à désigner sous le nom
de «  période westphalienne  » la phase qui court depuis. Cette facilité de langage
et de découpage de l’histoire en même temps allait d’autant plus tenter des esprits
comme ceux de James Rosenau et de ses émules français qu’avec la fin de la
guerre froide et la globalisation, ils pensent entériner le dépassement de l’État. La
dite période toucherait à sa fin.
Pourtant la paix de Westphalie n’est pas ce point de rupture que l’on s’est plu
à célébrer dans la littérature sur les relations internationales. Au contraire, comme
l’a bien démontré Stephen D. Krasner « Westphalie n’est ni un début, ni une
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 15

fin » 1. Ce n’est pas un début puisque, dans la pratique, la souveraineté s’est


exercée bien plus tôt. Au moins depuis la paix d’Ausbourg (1555), soutient-il.
Depuis Bouvines (1214) pour ce qui concerne la France [12] capétienne, doit-on
préciser 2. Et ce n’est pas une fin non plus, puisque le Saint Empire ne disparaît
pas en 1648, mais seulement en 1806 quand Napoléon le dissout et lui substitut la
Confédération du Rhin. Bien entendu, comme on l’a noté précédemment (cf.
l’introduction générale de notre traité, tome I), la structure impériale continue de
subsister tout au long des siècles suivants en Europe. Et bien plus encore la
« tentation impériale » y perdure. Il faut attendre 1989 pour voir, dans ce
continent, le dernier empire s’effondrer sur lui-même. La vision conventionnelle
que suggère « l’icône westphalien », comme l’appelle Krasner, est donc
historiquement fausse, même si on la limite à l’Europe. Son usage est par
conséquent nuisible puisqu’il simplifie trop la réalité, qu’il escamote
l’hétérogénéité de tout l’espace politique. Il a, avant tout, une finalité idéologique
parce qu’il permet à ceux qui y croient d’annoncer la clôture du temps des États.
L’histoire de l’Europe moderne et contemporaine, que nous nous garderons
d’appeler « westphalienne » bien que l’État territorial en ait été la forme spatio-
politique privilégiée, ayant été rythmée par la guerre – par des guerres de plus en
plus violentes et meurtrières –, elle a fait le lit de la théorie réaliste. Celle-ci a, en
effet, concentré sa réflexion sur le champ diplomatico-militaire, partagé entre des
États souverains, juridiquement égaux entre eux, mais géopolitiquement très
hiérarchisés. Ce monde dangereux, anarchique, qui ne rejetait pas, loin s’en faut,
la coopération, était aussi, surtout depuis la révolution industrielle et l’essor
remarquable du commerce international, un monde d’échanges. Aussi, dès lors
que le risque de la troisième guerre mondiale fut écarté, et que le globe se trouva
« rétréci » sous l’effet de la révolution de la communication, l’État apparut à
certains comme dépassé et « en crise ». D’autant plus que le débridement
stratégique du monde avec la fin de la tension Est-Ouest, donna des idées de
liberté à tous ceux qui pensaient en avoir été frustrés jusque-là.
L’État qui a focalisé pendant longtemps toute la réflexion sur la vie
internationale a été ainsi mis en cause par le haut (transnationalisation,
régionalisme économique et politique) et par le bas (sécession, identitarisme).
Mais faut-il pour autant parler de déclin ? N’assistons-nous pas plutôt, avec la

1 Stephen D. Krasner, « Westphalia and All That », dans Judith Goldstein & Robert
O. Keohane, Ideas and Foreign Policy. Beliefs, Institutions, and Political Change, Ithaca
and London, Cornell University, 1993, p. 235-264.
2 Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard, Collection « Les Journées qui
ont fait la France », Réédition 2005.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 16

construction européenne [13] par exemple, et malgré ses aléas, à un


redéploiement ou à une reterritorialisation, il est vrai lents et difficiles, de
l’appareil étatique, toujours aussi indispensable, vers le supranational (l’Europe)
et l’infranational (la région) ? Voire à une marche vers l’État mondial comme le
croient certains « constructivistes » (Alexander Wendt, Martin Shaw) ? Par
ailleurs, la mondialisation elle-même suscite une coopération internationale qui
renforce la souveraineté des États. Dans ces conditions, ce que l’on appelle la
« crise de l’État-nation » ne procède-t-elle pas avant tout de la problématisation
du second terme, la nation ? Et plus dramatiquement quand celle-ci répond à une
conception contractualiste, brisée par le communautarisme, plutôt qu’ethnique.
On ignore trop souvent que la réussite du modèle étatique européen occidental
tient à la profondeur de son enracinement historique et à la force de sa légitimité
politique. Il faut tenir compte de ce que beaucoup d’États récents n’ont jamais été
en mesure de remplir les trois fonctions que sa définition légale rationnelle
suppose : « 1) une véritable institutionnalisation permettant d’organiser l’action
publique et la sécurité dans le temps et dans l’espace au profit de la société civile
dont il serait censé connaître et exprimer les aspirations ; 2) un territoire sur lequel
vivrait une population supposée relativement homogène se reconnaissant dans
“son” État ; 3) une souveraineté qui lui donnerait les moyens d’être maître sur son
territoire grâce notamment à son monopole de la violence physique légitime » 3.
En d’autres termes, parler de la crise de l’État est trop simpliste, parce que d’un
côté, il ne saurait y avoir crise d’une telle institution là où elle n’a jamais
réellement existé et où l’on déplore sa carence, et parce que, d’un autre côté, il
s’agit d’une mutation territoriale de l’appareil étatique, au risque sinon d’être
structurellement dépassé par l’évolution du monde.
La formation et l’évolution récente de la société des États sont deux
phénomènes qui appellent un certain nombre de mises au point. En particulier
quand il s’agit de concepts sous-jacents, sources de lourds malentendus, comme
celui de la souveraineté. Outre le double problème de sa définition et de son
authentification, la souveraineté est le point de divergence essentiel des deux
théories, réaliste et libérale, sur le fonctionnement de la société [14] des États. La
première la met en exergue et en déduit une situation d’anarchie internationale ne
concédant qu’une place marginale à la coopération. Au contraire, la seconde la
révoque, au nom de l’institutionnalisme internationaliste, ou la relativise
considérablement au nom de l’interdépendance, et dès lors, postule à son partage.
Du dialogue entre les deux approches, néoréaliste et néolibérale, sur cette

3 Jean-Paul Chagnollaud, Relations internationales contemporaines. Un monde en perte de


repères, Paris, L’Harmattan, Deuxième édition revue et augmentée, 1999, p. 168.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 17

question et sur d’autres comme celles de la puissance, de la portée de la


proposition de la « paix démocratique » (« Dpp » dans le jargon des politologues
américains), dérivent des réajustements respectifs. Ils génèrent le plus souvent des
formes modifiées du « réalisme » qui se rapprochent des hypothèses heuristiques
et anticipatrices de l’école anglaise. Cependant, les fondements positiviste et
utilitariste communs aux deux paradigmes leur valent le même rejet de tous ceux
qui stipulent que les conceptions idéelles des gouvernants, et des individus qui les
désignent, sont primordiales. Elles commandent à la nature des relations
internationales, parce qu’elles déterminent les comportements des acteurs qui
construisent la réalité mondiale au-delà des impératifs matériels qui ne sont
jamais que seconds.
Les « constructivistes » idéalistes quant à eux, influencés à la fois par
Anthony Giddens et Jürgen Habermas, partagent cette vision selon laquelle les
acteurs internationaux négocient en commun et en permanence les normes
auxquelles ils se soumettent et qui sont leur véritable environnement. C’est
pourquoi, au cœur de leur théorie sociale des relations internationales on trouve le
concept d’agency, que l’on peut comprendre comme une sorte de stratégie
collective et consensuelle. Il est censé rendre compte de l’idée selon laquelle les
agents qui animent la vie politique et élaborent des structures qu’ils négocient
entre eux, produisent et reproduisent des normes et des valeurs, tout en sachant
que dans le même temps, ces mêmes structures formatent et canalisent les
identités et les actions des agents. En somme, il définit et condense le contenu de
l’interaction agent-structure, l’une des obsessions de la science politique
internationale américaine. Néanmoins, parmi les partisans du « paradigme
constructiviste », très rares sont ceux qui concèdent une place prééminente à
l’État et qui plaident pour une approche [15] stato-centrique. En outre, le plus
célèbre représentant de cette tendance fort minoritaire, Alexander Wendt, vient, à
la suite des critiques adressées à « sa théorie sociale de la politique
internationale », de faire son autocritique. Il reconnaît qu’elle s’avère
démesurément une science cartésienne 4. Autrement dit, dans son mea culpa, il
admet avoir par trop dissocié les faits et les valeurs, le matériel et l’idéel. Mais,
s’il prône désormais leurs fusions respectives, c’est au titre d’un panpsychisme
moderne dérivé d’une interprétation très hypothétique de la théorie des quanta !
Dès lors, en faisant abstraction de cette fuite en avant de Wendt, il ressort que le

4 Alexander Wendt, « Social Theory as Cartesian science. An autocritique from a quantum


perspective », Constructivism and International Relations. Alexander Wendt and his critics,
sous la direction de Stefano Guzzini & Anna Leander, New York, Routledge, 2006, p. 181-
219.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 18

principal mérite de la démarche post-positiviste est qu’elle soit revenue sur la


question de la réalité de la réalité internationale.
Celle-ci intriguait déjà les géopoliticiens béhavioristes (cf. notre tome I) de
même que le néoréaliste Robert Jervis qui a mené des travaux sur la justesse de la
perception des affaires internationales que peuvent avoir les principaux décideurs.
À cette question il n’est possible d’apporter des réponses qu’en revenant au
« pragmatisme », plus précisément compris sous la forme du holisme pragmatiste.
Selon ce dernier, la réalité internationale est appréhendée comme une série de
constructions historiques, une succession de configurations façonnées par les
stratégies ethnocentriques des États et des autres acteurs internationaux. À partir
d’un contexte donné, qui influence et sanctionne positivement ou négativement
ces stratégies, les formes politiques sont alors appropriées, reproduites ou
transformées, tandis que d’autres sont inventées afin de répondre aux nouveaux
enjeux. Mais cette réalité complexe est différemment perçue, interprétée et
représentée par les acteurs du fait de leur ethnocentrisme, de leur langage, des
concepts dont ils se servent, quand bien même une objectivation dominante du
monde peut leur être au moins temporairement inculquée. Le monde représenté
est ainsi un univers de mondes subjectifs et intériorisés qui peuvent, au gré de
l’apprentissage des autres et des changements matériels, soit s’homogénéiser
mutuellement, soit camper sur leurs positions respectives, soit encore s’orienter,
intentionnellement ou non, vers des configurations ambivalentes. Le
pragmatisme, en appelant à la mobilisation de toutes les ressources en sciences
[16] humaines, ouvre sur un champ de possibles. Cela aurait pu rester vrai pour
tout le constructivisme en relations internationales si beaucoup de ceux qui s’en
revendiquent n’étaient pas, finalement, nostalgiques d’une transcendance. En
particulier, celle de la communication et du marchandage qu’ils ont trouvée, pour
certains, chez Habermas. Elle leur permet de prendre leurs idées pour des réalités
qui s’imposent aux faits, et sur lesquelles ils vont discourir à perte de vue, dans
une sorte de politiquement correct universaliste, sûr de lui-même, plus ou moins
naïf et irénique. Cette vision est cependant contredite par la philosophie
nominaliste elle-même à laquelle la plupart des constructivistes prétendent se
rattacher puisque celle-ci est « une doctrine foncièrement sémantique, qui impose
aux signes de désigner une réalité, aux théories formelles d’admettre des modèles,
condition nécessaire pour que l’on puisse parler de vérité » 5.
Le présent ouvrage est prioritairement consacré aux théories des relations
interétatiques telles qu’elles sont déclinées dans le monde anglophone en général.

5 René Poirier, dans sa Préface à Jean Largeault, Enquête sur le nominalisme, 1971,
Louvain/Paris, Ed. Nauwelaerts, p. 7.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 19

Ce qui appelle quelques remarques, d’autant plus qu’il en existerait d’autres, mais
c’est alors effectivement un secret bien gardé, ailleurs et en particulier en Europe
continentale 6. La première précision est que ces théories renvoient soit au
système international proprement dit, soit à la société internationale (celle des
États) que nous distinguons ici du système mondial ou de la société mondiale
(tous les deux prennent en compte les acteurs non étatiques) par référence aux
catégories claires et précises établies par Hedley Bull 7. Tout en sachant que
certains de ses continuateurs, tel Barry Buzan, admettent la compatibilité
opératoire de ces catégories, en particulier le système interétatique et la société
mondiale 8. Notre approche des théories interétatiques, qui suit celle des théories
géopolitiques de notre tome I, se divise en trois chapitres : le premier a pour but
de rappeler les conditions d’émergence de l’État comme acteur central des
relations internationales, mais aussi les déboires de son universalisation, les défis
auxquels il doit faire face et les redéploiements que ceux-ci lui imposent. Le
second chapitre entend faire la synthèse du débat, assez peu prisé en Europe, mais
crucial aux États-Unis, des deux théories « néos », réaliste et libérale, tout en
faisant le point sur ses enjeux principaux [17] tels que la puissance, la sécurité, la
coopération, la paix et la fin de la guerre froide. Bien que focalisé sur les théories
anglo-américaines, ce chapitre est aussi l’occasion de comparer ces dernières aux
théories chinoises traditionnelles des rapports entre les États, et à ce qui s’écrit
aujourd’hui en Chine sur ce sujet. Cela aurait pu être le cas avec celles supposées
exister en Europe continentale, d’après Jorgensen, si elles avaient dépassé le stade
de la gestation ou celui de la confidentialité, car, pour l’essentiel, malgré le
précédent que constitue le livre de Friedrich Meinecke et malgré l’intérêt que
l’universitaire danois trouve chez un Reinhard Meyers par exemple, il faut
admettre que sur le Vieux continent la seule alternative demeure du côté des
historiens 9.
Le pire est qu’on ne peut même pas attribuer cette carence européenne dans le
domaine de la théorie à une supposée hégémonie culturelle américaine. En effet,
tous les référents philosophiques et épistémologiques, ou presque, des spécialistes

6 Knud Erik Jorgensen, « Continental IR Theory : The Best Kept Secret », European Journal
of International Relations, vol. 6 (1), 2000, p. 9-42.
7 Pour plus de précision, voir notre introduction générale, « Les enjeux épistémologiques du
système mondial », dans Gérard Dussouy, Les Théories géopolitiques. Traité de relations
internationales (I), Paris, L’Harmattan, 2006.
8 Barry Buzan, From International to World Society ? English School Theory and the Social
Structure of Globalisation, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.
9 Jorgensen, op. cit., p. 21-27. De Friedrich Meinecke, il cite Die Idee des Statsräson, de
1925, en considérant que c’est l’une des meilleures approches continentales du débat entre
machiavéliens et antimachiavéliens.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 20

américains sont européens. Comme le signale Jorgensen – mais tout lecteur


attentif l’aura remarqué – il est extraordinaire que la philosophie continentale
européenne contemporaine et française en particulier (Foucault, Derrida, Lyotard)
n’ait eu aucune incidence sur la recherche en relations internationales en Europe,
où pourtant elle est à l’origine d’une riche pensée sur la complexité, alors qu’elle
a directement et puissamment inspiré le courant post-positiviste outre-Atlantique.
Les raisons qu’il en donne sont variées, et certaines apparaissent assez mesquines.
Tant et si bien que l’hégémonie américaine sur les études en relations
internationales est avant tout institutionnelle (la puissance des centres
universitaires et de recherche outre-atlantique), linguistique (toute production
théorique n’a de chance d’être prise en considération que si elle est publiée en
anglais) et programmatique (les chercheurs américains fixent les problématiques,
celles qui correspondent soit à leur culture sociale, qui peuvent passer pour de
faux problèmes en Europe, soit aux enjeux de la politique extérieure des États-
Unis).
Le troisième chapitre, en traitant de la réalité de la réalité internationale, nous
permet de mettre en perspective cet ethnocentrisme disciplinaire tout en analysant
l’apport constructiviste. [18] Il montre comment, à notre sens, ce dernier se
fourvoie dans l’idéalisme, et pourquoi le holisme pragmatiste est le seul moyen de
dépasser les controverses et d’approcher au plus prés le réel, tout en sachant qu’il
n’est jamais appréhendable dans sa totalité et sa complexité. C’est tellement vrai
que les convergences qui se dessinent enfin entre les tenants des différentes écoles
de pensée, en particulier entre le réalisme structural et le constructivisme, se
fondent sur la notion de système et sur l’intégration structurelle de la distribution
de la puissance et de la composition de la culture internationale. La question n’est
pas de savoir qui de Kenneth Waltz ou d’Alexander Wendt a raison. Les théories
doivent être appréciées pour ce qu’elles sont : des moyens intellectuels pour
conduire l’interprétation du système international, et non des fins en soi qui
n’auraient pour but que de reproduire un certain académisme dans ses procédures
de légitimation. Sans jamais imaginer que l’une d’entre elles puisse s’imposer
définitivement aux autres et atteindre à la « vérité ». Enfin, il faut être conscient
que le risque que font courir ces théories est de travailler sur un monde
déshumanisé ou de faire trop vite abstraction des limites de la nature humaine.
Cela de deux façons : en négligeant par trop l’infrastructure géopolitique du
système international ou ce que les historiens dénomment les « forces profondes »
(facteurs géographiques, démo-graphiques, économiques) qui entraînent les
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 21

hommes et qu’ils essaient de contrôler ou de canaliser 10 ; et en sous-estimant


aussi la subjectivité des individus et le rôle des hommes d’État dont la
personnalité de chacun influence inévitablement ses décisions 11. Sous cet angle,
cinq couples de contraires ont été proposés par la théorie française de Jean-
Baptiste Duroselle : le doctrinaire et l’opportuniste, le lutteur et le conciliateur,
l’idéaliste et le cynique, le rigide et l’imaginatif, le joueur et le prudent 12.
Comme l’historien le montre, il ne s’agit pas là de figures de style. La preuve a
été faite, en maintes circonstances, de l’incidence du caractère et du tempérament
des hommes sur les événements. C’est donc à la lumière de l’expérience
historique et à l’aune des contextes géopolitiques concrets que l’adéquation au
réel des théories des relations internationales doit être évaluée.

10 Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, Introduction à l’histoire des relations


internationales, Paris, Armand Colin, 1 991, 4e édition, première partie, p. 5-248.
11 Ibid, seconde partie, p. 249- 444.
12 Ibid, p. 293-313.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 22

[19]

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

Chapitre I
L’État, acteur central

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La question centrale débattue aujourd’hui concerne le rôle de l’État, son


déclin ou son maintien, sa position exacte dans le système mondial. Absolutisé,
pour mieux le déconsidérer, par les « déconstructeurs » qui annoncent sa fin
proche, parce que d’un côté enserré dans les réseaux de la mondialisation, et d’un
autre, parce qu’en proie à la fragmentation ethnique ou tribale, l’État n’a été
théorisé qu’en fonction de la lutte historique qui l’a amené à s’installer à la place
de l’unité impériale et religieuse. Son émergence est indissociable de l’histoire de
l’Europe. Elle est tout sauf linéaire. Elle s’est faite cahin-caha, au fil des
événements, et il est donc erroné de vouloir la périodiser de façon catégorique.
C’est caricaturer l’histoire que de présenter la guerre de Trente Ans comme
fondée sur la lutte entre la conception « médiévale » de la suzeraineté impériale et
hégémonique sur la chrétienté et la conception « moderne » d’un système
composé d’États souverains 13. Comme c’est caricaturer, et simplifier de manière
outrancière la complexité du monde contemporain que d’assimiler la montée de la
globalisation à l’entrée dans l’« ère post-nationale », tandis que l’État perdure,

13 Andreas Osiander, « Before sovereignty : society and politics in ancien régime Europe »,
dans Michael Cox, Tim Dunne and Ken Booth, Empires, Systems and States. Great
Transformations in International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2001,
p. 199.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 23

avec de plus en plus le regret des populations qui s’étaient habituées à son côté
« providentiel », et tandis que malgré la fin de la guerre froide, les budgets
militaires restent expansifs partout dans le monde.
[20]

1. L’État territorial, produit de l’histoire


et de la culture européennes

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Nombreux sont ceux qui trouvent des antécédents au système interétatique


européen moderne dans les relations établies entre les cités grecques entre le VIIIe
et IXe siècle avant J.-C. La polis grecque présente effectivement une ressemblance
avec l’État contemporain dans la mesure où elle formait une entité politique qui
n’admettait aucune autorité supérieure. Sur la base d’une indépendance
réciproquement reconnue fonctionnait un système mêlant conflit et coopération,
dans lequel, explique Michael Doyle, chaque unité devait veiller à sauvegarder sa
liberté, à résister aux politiques de domination ou d’intimidation, quand elle
n’avait pas l’ambition, si elle en avait la capacité, de se montrer elle-même
impérialiste 14. Dans l’ancienne Chine, un système du même type, pluri-étatique
comparable, a duré plus longtemps que dans les alliances grecques. Pendant cinq
siècles, malgré les configurations différentes d’États lors de la période du
Printemps et de l’Automne (770 à 476 avant J.-C.) ou de celle des Royaumes
Combattants (475 à 221 av. J.-C.) jusqu’à l’établissement du premier empire
chinois (celui des Qin en 221), a perduré ainsi un système préfigurant la « société
des États » modélisée par l’école anglaise 15. L’analogie tiendrait à l’existence
d’une culture commune, en l’occurrence celle de la civilisation chinoise, au
respect de règles et à la tenue de rencontres diplomatiques (les autorités de l’un
des royaumes, le royaume Qi, auraient participé à vingt-quatre réunions
« internationales » entre 681 et 644 av. J.C.) et à la recherche comme au maintien
de l’équilibre des puissances 16. Mais l’on pourrait aussi établir une autre analogie
avec la période féodale de l’Europe occidentale tout au long du Moyen-Âge. Ce

14 Michael Doyle, Empires, Ithaca, Cornell University Press, 1986, chap. 3.


15 Yongjin Zhang, « System, empire and state in Chinese international relations », in M. Cox,
T. Dunne and K. Booth, op. cit., p. 43-63.
16 Selon Yongjin Zhang, ibid. p. 49, l’analogie se retrouve dans le vocabulaire, avec la
fréquence de termes tels que ba (hégémonie), meng (alliance), hui (conférence, convention).
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 24

qui sépare de façon radicale les deux cas grec et chinois de l’État moderne, c’est
plus que tout le marquage territorial rendu cartographiable par les géomètres
italiens de la Renaissance, lui-même témoin d’une construction stratégique 17. En
tout cas, il ne faut pas perdre de vue qu’au lieu d’être un attribut abstrait, absolu,
et unique dans sa forme, l’État a connu une constante métamorphose à l’occasion
des vicissitudes de l’histoire.
[21]

A. De l’Empire à l’État territorial

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C’est entre 1100 et 1500 que se mettent en place les éléments propres à l’État
territorial : des armées de grande dimension, des organisations hiérarchisées
d’agents royaux aux attributions territoriales fixes et des idées nouvelles sur
l’individu et la sécularisation du monde. Ils émergent de ce que l’on a appelé la
féodalité ou le féodalisme, termes qui ne furent jamais utilisés au Moyen Âge,
nous remémorent Walter Opello et Stephen Rosow 18. En effet, précisent ces deux
auteurs, ils ont été inventés par les légistes du XVIIe siècle qui entendaient
légitimer l’État moderne par contraste avec l’organisation « primitive » d’une
féodalité représentée comme un système certes cohérent de relations sociales,
mais daté et désormais dépassé. Une façon intellectualisée de dire qui n’est pas
sans rappeler celle des « post-westphaliens »…

Formation de l’État et révolution militaire

Depuis Fernand Braudel, au moins, la relation entre la formation de l’État et la


guerre ou l’art de la guerre est une question qui hante les historiens, remarque
Kalevi J. Holsti, lequel a lui-même consacré un livre à ce problème 19. Pour une
majorité d’auteurs, tels Norman Davies, la réponse ne fait aucun doute : sans cette

17 Cf. David Harvey, voir supra tome i, Introduction de la première partie.


18 Walter C. Opello, J.-R. and Stephen J. Rosow, The Nation-State and Global Order. A
Historical Introduction to Contemporary Politics, Londres et Boulder, Lynne Rienner
Publishers, 1999, p. 33.
19 Kalevi J. Holsti, The State, War, and the State of War, Cambridge, Cambridge University
Press, 1996, 2001.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 25

relation, on ne peut rien comprendre 20. En effet, entre 1300 et 1600, trois
innovations vont révolutionner l’art militaire et sortir la guerre de la « guerre de
bandes » à laquelle on peut identifier sa forme féodale. Avec elles, l’offensive
prend le pas sur la défensive, l’infanterie devient la reine des batailles et la
technique des fortifications se complique. D’abord, l’introduction de l’arc et de la
pique par les Anglais sur les champs de bataille européens, à partir de Poitiers
(1356), puis d’Azincourt (1415), va changer la donne militaire en mettant fin à la
suprématie que détenaient les Francs d’une chevalerie au contingent limité, au
profit des gros bataillons de piétons (archers et piquiers) qui renouaient, d’une
certaine façon, avec les phalanges de l’Antiquité. Ensuite, l’arrivée de l’arme à
feu, sous la forme de l’arquebuse puis du canon, entraîna d’autres mutations
lourdes de conséquences techniques, mais aussi organisationnelles et financières.
L’arquebuse remplaça [22] progressivement l’arc et la pique et céda elle-même la
place à des armes plus légères et plus meurtrières. Surtout, le développement de
l’artillerie favorisa l’offensive aux dépens de la défensive en mettant fin à
l’irréductibilité, sauf au prix de très longs sièges, des forteresses médiévales. Du
même coup, il fut à l’origine d’une transformation des fortifications, désormais
plus basses, adaptées au profil du relief pour être moins vulnérables aux tirs de
l’artillerie, et connues sous le nom de « trace italienne », parce que conçues par
des architectes italiens, avant que Vauban, un siècle plus tard, n’en sublime la
technique. Or, il va de soi que toutes ces nouveautés (infanterie, artillerie,
fortification des villes et des frontières) allaient à la fois accroître la taille et la
complexité des armées et en augmenter les coûts. Dès lors, comme l’écrivent
Opello et Rosow, qui ont bien résumé l’impact de la révolution militaire sur l’État
médiéval, « la guerre elle-même devient un objet pour l’État, non seulement une
série de batailles conduites par le roi, mais un complexe de pratiques qui requiert
la discipline permanente des sujets et l’organisation d’une logistique qui, non
seulement permet de défaire l’ennemi, mais produit aussi un ordre social » 21.
L’entretien d’une armée permanente, compensée par des dispenses du service
d’ost, permit aux rois de récupérer des taxes seigneuriales et de lever de nouveaux
impôts d’une façon régulière. Au fil des siècles, ils acquièrent ainsi le monopole
fiscal qui a joué un rôle essentiel, bien mis en valeur par Norbert Élias, dans la
genèse de l’État, même si les régimes fiscaux resteront longtemps inachevés et
hétérogènes 22. De l’ordre féodal fragmenté, privé et décentralisé, on passa ainsi,

20 Norman Davies, Europe : A History, Oxford, Oxford University Press, 1996, p. 519.
21 Walter C. Opello et Stephen J. Rosow, op. cit., p. 50.
22 Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1990.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 26

par la force de la chose militaire, à l’ordre plus centralisé et concentré du pouvoir


royal à l’origine de l’État territorial.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 27

Une affirmation territoriale d’ordre sémantique


et d’ordre matériel

Lorsque le Duc de Saxe Othon 1er rétablit l’Empire en 962, fait remarquer
Jean-René Trochet – à qui nous empruntons la teneur de ce paragraphe –, il se
place toujours dans la continuité carolingienne, laquelle apparaît dans le titre mi-
franc mi-romain qu’il adopte : imperator augustus Romanorum et Francorum 23.
Au début du XIe siècle, l’Empire restait associé au royaume des [23] Francs dans
l’espace de la future Allemagne, et lorsqu’Hugues Capet fut couronné à Reims en
987, il le fut en qualité de « roi des Gaulois » (rex Gallorum), tandis qu’il n’était
que « duc des Francs », titre qu’il avait hérité à la mort de son père en 956 24. À la
fin de ce même siècle éclate la « querelle des investitures », qui ouvre le conflit
entre la papauté et l’Empire. Cette lutte entraîna l’affaiblissement de l’empereur,
contraint de concéder au pape la nomination des évêques dans l’Empire. C’est
l’époque où apparurent aussi les dernières références au royaume de Francie
orientale en tant que regnum Francorum 25. Toutefois, si l’Empire s’écarta à
jamais du royaume occidental, les empereurs des XIIe et XIIIe siècles persistèrent
dans une politique qu’ils voulaient « impériale » en Italie. Elle finit par les
détourner de la politique intérieure allemande et par les conduire au désastre au
XIIIe siècle. Elle fut aussi l’une des grandes causes du retard de l’unification
allemande. À l’inverse, dans les royaumes de l’Ouest, un sentiment de légitimité
autour des dynasties se manifesta. Il fut suggéré et encouragé par des savants
proches du roi dès la première moitié du XIIe siècle. Il se signala dans la rédaction
des premières histoires nationales dans lesquelles on constate, d’une part, la
spécialisation progressive du vocabulaire de la monarchie et, d’autre part,
l’affirmation de ses limites territoriales. Ainsi, l’Historia regnum Britanniae de
Geoffroy de Monmouth, écrite vers 1135, souligna le fondement géographique de
l’État anglais, « la patria » se confondant, selon lui, avec la « monarchie de toute
l’île » 26. Les Grandes Chroniques de France, nées à l’abbaye de Saint-Denis,

23 Jean-René Trochet, Géographie historique. Hommes et territoires dans les sociétés


traditionnelles, Paris, Nathan-Université, 1998. Nous empruntons ici au chapitre xiii,
« Conceptions politiques et idéologiques du territoire, du Ve au XIIIe siècle », et
particulièrement aux pages 209-213.
24 Ibid., p. 209. J.-R. Trochet se réfère à C. Brülh, Naissance de deux peuples : « Français » et
« Allemands » (IXe-XIe siècles), Paris, Fayard, 1994.
25 Ibid., p. 210.
26 Ibid., p. 210 (cf. Brülh).
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 28

apparurent dès les années 1108-1130 sous l’impulsion de l’abbé Suger, conseiller
du roi Louis VI 27. Ces chroniques, qui racontent l’histoire de la monarchie
française, furent écrites jusqu’au XVe siècle et il en sortira le premier livre
imprimé à Paris, en 1477.
C’est en 1205 qu’apparut pour la première fois l’expression regnum Franciae,
avec un sens tout à fait différent de ce que les deux mots signifiaient quelques
siècles auparavant, précise Jean René Trochet. Le regnum n’était plus la
possession momentanée et de taille variable du rex, tandis que la Francia ne
formait plus l’ensemble ethnoculturel exclusif « franc ». Les deux mots, poursuit
l’ethnologue et historien français, finirent par devenir indissociables : « ils
désignent l’ensemble territorial réunissant des sujets auquel on reconnaît une
certaine unité culturelle, renforcée [24] par le sentiment de légitimité qui s’affirme
autour du souverain ». Il fait aussi remarquer que si cette formulation peut
sembler tardive par rapport à l’avènement de la dynastie capétienne qui régnait
alors depuis plus de deux siècles, il faut bien sûr la rapporter à la situation des
autres formations politiques européennes à la même époque, principalement à
l’Empire. Or, au milieu du XIIIe siècle, quand celui-ci explosa, « le terme de
Francia désigne [...] pour tout l’ensemble du royaume, un territoire bien précis,
cadre de vie millénaire de la race des Francs » 28. Ensuite, il faudra attendre le
début du XIVe siècle pour que s’esquisse en France la théorie des « frontières
naturelles » du royaume. C’est à ce moment-là que dans une requête adressée au
pape Philippe le Bel proposa « l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône comme
frontières anciennement établies entre son royaume et l’Empire » 29. Quant au
mot « frontière » proprement dit, il apparut en 1315 dans un acte royal pour
désigner la zone des châteaux construits face à la Flandre (le terme dérivant lui-
même du langage militaire : « faire front »).
Cette évolution, poursuit Jean René Trochet, est à rapporter à celle qui touche
au vocabulaire des habitants du royaume à la même époque. Vers le XIe siècle en
Europe le mot nation (en latin, natio) conserva encore le sens qu’il possédait chez
les Romains, c’est-à-dire avant tout un sens ethnique. En France, on parlait ainsi
de la «  nation picarde » ou de la « nation bourguignonne ». Le mot était assez
proche du mot « atrie », « qui connote des relations d’immédiateté, de proximité

27 Ibid., p. 211, J.-R. Trochet se réfère à R. Marx, Histoire de l’Angleterre, Paris, Fayard,
1993.
28 Ibid., p. 211. J.-R. Trochet en appelle à A. Lombard-Jourdan, « Montjoie et Saint Denis ».
Le centre de la Gaule aux origines de Paris et de Saint-Denis, Paris, Presses du Cnrs, 1989.
29 Ibid., p. 211, J.-R. Trochet cite ici C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris,
Gallimard, 1985, p. 419.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 29

et est souvent traduit par païs pour des ensembles restreints » 30. Le mot
« peuple » (issu du latin populus) prit un sens plus politique. Cependant au XIIIe
siècle les choses évoluèrent et il faut y voir, pense Trochet, un aspect des progrès
de la souveraineté et de l’affirmation territoriale de la monarchie 31. En effet,
alors que la relation entre le populus, la communauté politique, et la natio, la
communauté ethnique, posait problème à certains penseurs, on redécouvrit
qu’entre les deux il y avait le territoire, car on se souvenait que dans l’Empire
romain le mot populus s’appliquait aux habitants de la cité. Aussi, contrairement
aux augustiniens qui maintinrent la séparation, Thomas d’Aquin (1225-1274) et
ses disciples admirent qu’il convenait de confondre les deux termes dans leur
rapport au territoire.
[25]

Thomisme, nominalisme et modernité

C’est de cette réflexion que découle la notion d’un peuple politiquement


organisé, d’une communauté politique plutôt que d’un État, vivant sur un
territoire déterminé. Par ailleurs, et par suite à deux redécouvertes, celle
d’Aristote, et celle du droit romain à Bologne, un siècle et demi auparavant,
Thomas d’Aquin assumait deux idées innovantes. D’une part, dans la perspective
aristotélicienne, sans défier en cela l’Église ni renier Dieu, il définissait la loi
naturelle comme l’extrapolation de la loi éternelle par des créatures
rationnelles 32 ; ce qui lui permit d’avancer l’idée que les hommes pouvaient se
gouverner eux-mêmes en dehors de tout contrôle ecclésiastique. D’autre part,
dans le prolongement du concept romain du bien commun, il avançait l’idée que
la vie en société reposait sur la raison individuelle, mais que les relations sociales
étaient gouvernées par la loi morale qui dépassait les intérêts ; le Prince n’étant
que « vicengerens multitudinis », soit « le délégué de la communauté » 33.
Tandis que la pensée du docteur angélique, le dominicain Thomas d’Aquin,
allait surtout impressionner les élites des premiers États continentaux (France,
Castille, principautés d’Italie), en fondant une « modernité » qui privilégiait une

30 Ibid., p. 211, l’auteur cite J.-Y. Guiomar, La Nation entre l’histoire et la raison, Paris, La
Découverte, p. 13.
31 Ibid., p. 212.
32 Michel Villey, La Formation de la pensée juridique moderne, Paris, Montchrestien, 1975.
33 Ibid., p. 166.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 30

logique communautaire, en Angleterre, c’est une autre « modernité » plus


individualiste qui surgit. Deux raisons à cela. D’abord, la persistance du droit
coutumier médiéval, amalgame de décisions judiciaires locales, qui se présentait
comme une somme de cas particuliers. Cela incita à une approche individuelle du
tout social. Ensuite, l’émergence au début du XIVe siècle, à l’initiative du
franciscain Guillaume d’Occam (1280-1349), d’un mouvement philosophique
mettant en cause le lien entre la raison et la foi, le « nominalisme ». Il considérait
comme incompatible l’idée qu’un monde puisse préexister à l’action humaine
avec l’idée chrétienne selon laquelle Dieu, dans son omnipotence, avait voulu
laisser l’homme libre. Pour les nominalistes, la situation dans laquelle se trouvait
le monde à n’importe quel moment apparaissait donc contingente à l’action
humaine. Avec assez d’humour, William Connolly commente ainsi leur
démarche : [26] « Le nominalisme sauve l’omnipotence de Dieu en l’élevant le
plus haut possible dans les cieux, le déconnectant de la raison, de l’expérience,
des textes et des signes qui font le monde mondain. De la sorte, il prépare la base
de la sécularisation ultérieure » 34. Ce courant philosophique se distingue du
thomisme parce qu’il réfute l’universalité de la société chrétienne, celle-ci
n’existant pas en tant que telle et n’étant que la somme des multiples volontés
individuelles qui la composent. Le parti pris pour l’individualisme, qui valut à la
pensée nominaliste franciscaine d’être consacrée comme la route vers la
«  modernité  », eut d’autres implications notables. Les partisans du docteur
invincible, Guillaume d’Occam, en même temps qu’ils faisaient de l’individu le
seul objet de connaissance, pouvaient prétendre conférer aux humains les moyens
de comprendre et de contrôler le monde naturel et le monde social. La seule
condition était que la connaissance fut « technologisée », c’est-à-dire devint un
instrument entre les mains de ceux qui étaient en mesure d’accomplir certaines
tâches spécifiques ou de résoudre certains problèmes. Une autre chose était que ce
contrôle de la nature et du social pouvait engendrer un monde meilleur. Enfin,
plus fortement que les thomistes, ils renouaient avec le républicanisme romain,
c’est-à-dire l’idée qu’il existait bien un espace politique autonome, géré par ses
propres principes, dont le premier est la « raison d’État », en dehors de toutes les
contraintes d’un monde éventuellement ordonné par Dieu 35. Occam prit
d’ailleurs le parti de l’empereur contre le pape, et sa conception « moderne » du
politique remporta un beau succès auprès des cités États de la renaissance
italienne qui luttaient pour se débarrasser du contrôle de l’Église. Elle fut reprise

34 William E. Connolly, Political Theory and Modernity, Oxford, Basil Blackwell, 1988,
p. 20.
35 W. Opello et J. Rosow, op. cit., p. 60.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 31

par des penseurs tels que Marsile de Padoue (1275-1342) et Dante Alighieri
(1265-1321) qui contestèrent au pape sa prétention insistante à intervenir dans le
temporel. Le grand poète italien fit l’éloge de l’empereur Henri VII, et rêva d’un
Imperium Romanum réincarné dans le Reich. Celui-ci ne consacrait pas la
domination d’un groupe ou d’une nation, mais garantissait un ordre juridique
harmonieux entre les communautés relevant de son autorité.
La diffusion dans les siècles suivants de la radicale pensée franciscaine allait
trouver le meilleur accueil là où s’étaient [27] constitués des pouvoirs politico-
militaires centralisés, certains proches déjà de l’absolutisme, qui régnaient sur des
territoires dont les limites et l’identité culturelle se précisaient. Notamment à
partir du moment où les pouvoirs de Rome et de l’Empire perdaient de leur
brillant, le premier à cause de la Réforme, le second par suite aux guerres de
religion, elles-mêmes à l’origine de la guerre de Trente Ans. Ajoutons que c’est la
paix de Westphalie qui allait permettre à Mazarin d’imposer la vision française
d’un « droit public de l’Europe » bâti sur le concept de souveraineté, et organisé
par une politique étrangère régie par la « raison d’État ».

L’État, source de l’autonomie du politique

Les conjonctures historiques et culturelles ont fait, comme l’a montré entre
autres Kenneth Dyson, que différentes formes étatiques ont émergé, obéissant
tantôt à la logique communautaire, tantôt à la logique individualiste 36. Sans aller
jusqu’à affirmer qu’il existe une relation de cause à effet, on est enclin à penser
qu’en Occident, la première a favorisé les formes ultérieures absolues (du XVIIe
au XIXe siècles) ou antilibérales de l’État (du XIXe et du XXe siècles), tandis que
la seconde a encouragé ses formes parlementaires (dès le XVIIe en Angleterre),
libérales et « managériales » d’après les catégories arrêtées par Opello et
Rosow 37. Cependant, au-delà de ces variations, il est essentiel d’examiner
pourquoi l’État s’est avéré la seule instance à pouvoir garantir l’autonomie d’un
espace politique.
La réponse se trouve dans les différentes définitions de lui que l’on rencontre
et que Barry Buzan a synthétisées en écrivant qu’il résultait de l’interaction de
trois éléments : l’idée de l’État, les bases physiques de l’État, l’expression

36 Kenneth Dyson, The State Tradition in Western Europe, Oxford, Oxford University Press,
1980, Chap. 2.
37 W. Opello et J. Rosow, op. cit., Chap. 4 à 8.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 32

institutionnelle de l’État 38. Les deux dernières caractéristiques sont celles sur
lesquels les auteurs mettent généralement l’accent. Liant la genèse de l’État à la
guerre, ils insistent sur l’armement, les communications, les faits ethniques et
linguistiques, la lente mise en place d’une administration. Pris ensemble, ces deux
éléments forment l’aspect matériel : l’État est un appareil institutionnel exerçant
un pouvoir souverain, unique, sur une unité territoriale habitée et [28]
parfaitement délimitée. Mais selon la conception constructiviste que Buzan
reprend à son compte, cet appareil n’est pas qu’une bureaucratie, c’est aussi une
corporate agency, soit un ensemble de règles et une organisation qui agit, ou qui
entend agir, au nom d’une collectivité, d’une communauté 39. Celle-ci, comme
l’avait déjà vu Hartshorne (cf. supra tome I, 1e partie), se fait une certaine « idée
de son État », mais une idée qui évolue en fonction du contexte mondial parce
qu’explique Kenneth Dyson : « étant une partie constitutive de l’activité politique
et de l’État lui-même, l’idée de l’État est connectée de façon intime, complexe et
intrinsèque avec tout ce qui détermine, forme, mais aussi est fabriqué et manipulé
par lui, et enferme l’acteur politique dont le monde politique est défini selon ses
vues » 40. Cette idée et les mythes que contient la mémoire collective, à laquelle
elle est indissolublement liée, légitiment alors l’État et son ordre, ou son régime,
aux yeux de la communauté qu’il réunit. Comme ils évoluent en fonction de la
compétition interne entre les groupes qui divisent cette dernière, et que les valeurs
évoluent d’une génération à une autre, la nature de l’État et des décideurs change.
Si les trois éléments sont inséparables, leur contribution relative est
différemment valorisée par les auteurs. Dans la mesure où l’on considère que le
nationalisme précède, en général, la formation des États récents, on peut estimer
que l’idée anticipe l’existence de l’État (Allemagne ou Italie hier, Palestine
demain), ou qu’elle a permis sa renaissance (Pologne) dans le passé. Cependant,
tant que l’État ne dispose pas d’un territoire et d’une institution
internationalement reconnus, il n’existe pas en tant qu’acteur. Un territoire vacant
ne saurait bien entendu, à lui seul, constituer un État. D’ailleurs, l’Antarctique,
unique espace dans cette situation, a été doté d’un statut international. Ce sont ces
deux insuffisances qui conservent à la revendication et à l’effectivité du monopole
de la contrainte physique légale sur un territoire et une population déterminés,
mises en avant par Max Weber, toute leur pertinence. Une fois admis, que

38 Barry Buzan, People, States and Fear : An Agenda for International Security Studies in the
Post-Cold War Era, Londres, Harvester Wheatsheaf, 1991, Chap. 2.
39 Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge
University Press, 1999, p. 219.
40 Kenneth Dyson, op. cit., p. 3.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 33

l’interconnexion des trois éléments, selon des configurations variables en termes


de territoire, de régime ou d’idéologie, est indispensable à son existence, la
pérennisation de l’État moderne dépend de deux conditions qui ne sont pas sans
rapport : sa rationalisation, [29] dont Philippe Braud a raison de dire qu’elle est un
thème incontournable de la réflexion de Weber sur l’État 41 ; et sa capacité à
atteindre son but politique spécifique qui est de définir et d’assurer le bien
commun 42.
En effet, d’après Freund, la raison de la vie en commun se résume en deux
points : la sécurité et la prospérité en même temps que la concorde intérieure 43.
Ces deux missions, l’État les remplit en démarquant, d’un côté, le « nous » des
« autres » ou l’interne (le domestique), de l’externe (l’international) et en
séparant, de l’autre, le public et le privé. Soit en autonomisant, en deux temps et
sur deux théâtres distincts, l’espace du politique. Elles fondent, chacune
séparément, ce que Kalevi Holsti appelle autrement la légitimité horizontale et la
légitimité verticale de l’État 44. Mais qu’il a de plus en plus de mal à assumer
aujourd’hui, en raison de la « marchandisation du monde » dans lequel il est de
plus en plus impliqué ; ce qui lui vaut une certaine désaffection, tout en
l’obligeant à redéployer ses prérogatives. Quoi qu’il en soit, la distinction et le
bornage d’un espace propre et exclusif sont la première condition. C’est la seule
façon de circonscrire l’espace pertinent de la communauté, celui dans lequel elle
s’organise et fait jouer pleinement la solidarité. L’ethnocentrisme inhérent à la
nature humaine limitant les affinités, la définition d’une entité politique est
toujours sélective. Elle s’autodétermine et elle opère par exclusion en réservant la
réciprocité des rapports à un nombre forcément limité d’individus. La société
politique est toujours société close. Du fait même qu’elle a des frontières et
qu’elle se veut une, particulière. Le partage entre le « eux » et le « nous » se fait-il
alors en fonction de la seule distinction entre « ami et ennemi » comme l’a pensé
Carl Schmitt 45 ? Lequel avait tendance à dire que celui qui décide de son ennemi,
de la paix et de la guerre est le véritable souverain 46.

41 Philippe Braud, Science politique. Tome ii, l’État, Paris, Seuil, Collection Points, 1997,
p. 64.
42 Julien Freund, L’Essence du politique, Paris, Sirey, 1965, p. 651.
43 Ibid., p. 651 et 652.
44 Kalevi J. Holsti, op. cit., p. 84-90.
45 Carl Schmitt, La Notion de politique et la théorie du partisan, Paris, Calmann-Lévy, 1972.
46 H.K. Pichler, « The Godfather of “Truth”. Max Weber and Carl Schmitt in Morgenthau’s
theory of Politics », Review of International Studies, 24 (2), avril 1998, p.185-200.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 34

Ceci apparaît comme une position fort critiquée aujourd’hui, bien que, comme
l’écrivait Julien Freund, si le présupposé de « l’ami et de l’ennemi » se laisse
envisager sous un aspect positif et un aspect négatif qui consistent respectivement
à surmonter l’inimitié réelle ou virtuelle et à établir la paix, à faire respecter son
indépendance ou à la recouvrer par la force si nécessaire, il faut [30] admettre que
depuis qu’il y a une histoire, ce dernier a toujours été prioritaire 47. Sinon contre,
en tout cas en dehors des « autres », telle se représente toute communauté
politique puisqu’aussi vaste soit-elle, elle est minoritaire à l’échelle de l’humanité
et elle est obligée de se délimiter pour exister. Ce qui n’empêche pas que, suite à
des alliances, à des associations ou à des unions, elle puisse élargir son périmètre,
comme, il en va de nos jours, par exemple, avec le passage de la nation à
l’Europe. D’ailleurs, Norbert Élias voyait dans l’élargissement et la
complexification des espaces politiques, phénomènes qu’il pensait historiquement
avérés, les facteurs d’une pacification des hommes 48.
La légitimité verticale implique la séparation du public et du privé qui rend
institutionnellement lisible la rationalisation. Non seulement il s’agit d’en finir
avec l’ancien État patrimonial dans lequel « le pouvoir y apparaît comme une
sorte d’extrapolation à grande échelle du gouvernement exercé par le chef de
famille dans l’univers patriarcal » 49, mais il s’agit d’adopter les dispositifs qui
font que l’État ne puisse être accaparé par aucun groupe particulier de quelque
ordre qu’il soit (ethnique, corporatiste, économique, religieux ou autre) ni
qu’aucun groupe ne soit lésé dans l’affectation des services et des ressources ni
dans la participation aux décisions les concernant. En même temps, sachant que la
« domination légale-rationnelle » est nécessaire et inévitable, la séparation est la
garantie de la liberté individuelle ; sans qu’il faille pour autant exagérer la
coupure entre l’État et la société civile, car le premier est aussi un mécanisme
d’allocation des ressources de la seconde 50. Il faut insister ici avec Julien Freund
qui a écrit des choses essentielles à ce sujet sur ce que le public organise et unifie.
Il est le support de l’ordre commun qui transcende le pluralisme interne, celui du
privé, et lui donne la possibilité de se maintenir et de se développer sans trop de
heurts. En tant qu’elle exprime la nécessité d’une unité, la notion de public
signifie que la collectivité agit comme communauté en toute autonomie. Elle y
introduit en même temps l’homogénéité grâce au droit, somme des conventions et

47 Julien Freund, op. cit., p. 653.


48 Norbert Elias, « Les transformations de l’équilibre “nous-je” », dans La Société des
individus, Paris, Fayard, 1987.
49 Philippe Braud, op. cit., p. 65.
50 David Easton, A Framework for Political Analysis, New Jersey, Prentice-Hall, Englewood
Cliffs, 1965.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 35

des normes destinées à orienter chaque conduite à l’intérieur d’un groupe d’une
manière déterminée 51. Finalement, si le politique reste au cœur du social, la
conception de l’État moderne le préserve de toute transcendance [31] extérieure
en reconnaissant l’hétérogénéité des groupes humains politiquement organisés, et
en proclamant leur souveraineté au prix d’une division territoriale étendue au
monde entier à l’instar de celle qui prévalait en Europe.

B. Les déboires de l’universalisation de l’État territorial

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La mondialisation du phénomène étatique est une réalité incontestable, une


évidence. Elle a abouti à une fragmentation politique (191 États siègent aux
Nations unies en 2005, alors qu’on ne recensait qu’une cinquantaine d’entités
souveraines au début du XXe siècle), qui n’est sans doute pas achevée. Au cours
de la seule décennie quatre-vingt-dix, une vingtaine d’États ont vu le jour. Les
régions, provinces, ou peuples candidats à l’indépendance sont encore nombreux.
Sauf certaines exceptions notables au XIXe siècle (Italie, Allemagne, mais aussi
États-Unis au prix d’une guerre contre la sécession sudiste), la fragmentation
étatique du monde est une tendance séculaire. Un peu partout, excepté en Chine,
elle s’est confondue avec un refus ou avec une émancipation de l’ordre impérial
qu’il fut ou non d’essence coloniale. Est-ce à dire que le modèle étatique européen
était transposable à d’autres cultures ?
Quand on constate les graves dysfonctionnements de l’État dans les pays
extra-occidentaux, où il a été importé, la réponse est une autre affaire. Elle n’est
pas aussi simple qu’on aurait tendance à l’écrire. D’un côté, quand elle est un
héritage colonial, l’implantation du modèle étatique occidental dans des sociétés
aux univers culturels étrangers a plus souvent induit une perte de sens des
institutions politiques et administratives antérieures qu’elle ne s’est traduite par
une greffe réussie, note un connaisseur du monde musulman 52. Pire, elle a pu
induire un vrai choc culturel. D’un autre côté, là où il s’est agi d’une
« importation délibérée », selon le mot de Philippe Braud, l’adaptation a été
moins déstructurante et s’est avérée finalement positive, comme au Japon ou en
Turquie 53. Tout cela fait douter de la théorie de la modernisation, dont l’État est

51 Julien Freund, op. cit., p. 316-338.


52 Bertrand Badie, Les Deux États. Pouvoir et société en Occident et en terre d’Islam, Paris,
Fayard, 1986.
53 Philippe Braud, ibid., p. 134-140.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 36

l’instrument principal, et a fortiori de l’occidentalisation des sociétés vers


lesquelles a été [32] opéré le transfert. Malgré tout, aujourd’hui, et c’est ce qui
explique sa prolifération, il n’existe pas d’autre source de légitimité politique que
l’État. Comme Pierre de Senarclens le fait remarquer, la souveraineté étatique
reste « au centre des représentations dominantes de la politique, elle est largement
reconnue comme légitime… Elle continue de marquer les représentations
institutionnelles et politiques des sphères dirigeantes, l’imaginaire collectif des
acteurs de la scène mondiale » 54.

Les formes politiques précoloniales hors d’Europe

Le territoire politique fermé par des frontières reconnues, tel qu’il s’est
imposé en Europe, en la morcelant, est donc une invention relativement récente.
En Chine, où ont existé, on l’a vu, des royaumes aux caractéristiques assez
proches de leurs homologues européens, c’est l’empire qui s’est finalement
imposé, et c’est lui-même qui, sous le choc de l’intrusion occidentale et à
l’occasion des péripéties révolutionnaires du XXe siècle, s’est transformé en État-
nation. Certes, l’ordre impérial per se a disparu, mais l’entité territoriale a été
préservée. Sans doute, ce changement dans la continuité doit-il beaucoup au fait
que la Chine était d’abord une civilisation qui s’est voulue être un État, selon la
formule de Lucian Pye 55, afin même de se préserver. Ouverte par la révolte des
Boxers et l’éveil au nationalisme chinois, la phase de mutation s’est achevée avec
l’entrée de Pékin au Conseil de Sécurité des Nations unies, puis avec son adhésion
à l’Organisation mondiale du commerce. Il y a tout lieu de croire, en effet, si l’on
reconsidère le raisonnement tenu par Yongjin Zhang, que la « profonde structure
constitutionnelle » de la pax sinica, qui a prévalu pendant plus de deux
millénaires dans le monde chinois, n’est pas étrangère à cette « révolution
conservatrice » 56. D’après Christian Reus-Smit qui l’a conceptualisée, la
structure constitutionnelle de n’importe quelle société internationale repose sur
trois éléments : les concepts moraux dominants qui orientent les objectifs de
l’État, le principe d’organisation de la souveraineté, et les normes d’une justice

54 Pierre de Senarclens, La Politique internationale, Paris, A. Colin, 2000.


55 Lucian Pye, « China : Erratic State, Frustrated Society », dans Foreign Affairs, 69, 4 (Fall
1990), cité par Yongjin Zhang, op. cit., p. 63.
56 Yongjin Zhang, ibid., p. 56 -58.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 37

purement procédurale 57. Dans une démarche constructiviste, il précise que, selon
lui, cette structure est contingente du contexte historico-culturel, et que c’est avant
tout l’idée que l’on [33] se fait, ici et là, de l’État et de ses priorités qui
commandent, en fonction des circonstances, aux variations des institutions et des
pratiques au sein des sociétés interétatiques. En l’occurrence, c’est le mythe de
l’unité chinoise dans la longue durée qui, parce qu’associée avec la paix intérieure
et la sécurité extérieure, malgré les aléas de l’histoire, l’a emporté sur toutes les
autres considérations idéologiques. Il a survécu à la crise de la tradition
confucéenne mise en cause parce qu’elle n’avait pas préservé la Chine de
l’invasion occidentale, qui se trouvait cependant à son origine. L’adaptation
institutionnelle a donc moins consisté à faire de la Chine un État comme les autres
qu’un État parmi les autres, puisqu’elle ne pouvait plus se permettre de les ignorer
ou de les mépriser. Sans que l’on puisse préjuger du fait qu’elle ait abandonné sa
vision concentrique d’un monde au centre duquel elle se pensait. Sa montée en
puissance laisse plutôt augurer du contraire. La longue histoire de la Chine, la
richesse de son expérience politique et la pérennité de certains de ses idéaux
civilisationnels en font un acteur dont il faut tenir compte aussi des exigences
culturelles ou des instruments conceptuels. Sachant qu’elle-même a parfaitement
assimilé des notions comme celle de souveraineté. Compte tenu de l’intérêt porté
par la tradition académique chinoise à la longue durée, il n’est pas étonnant par
ailleurs qu’en ces temps d’ouverture aux théories occidentales des relations
internationales écrasées par la production de l’impressionnante machinerie
américaine, des chercheurs chinois, tel celui auquel nous nous référons,
s’efforcent de trouver un contrepoids du côté de l’English School 58. Ils
apprécient notamment dans celle-ci la valeur qu’elle accorde à la continuité de
l’histoire internationale, au rôle des idées et du droit.
Mais, ailleurs qu’en Chine, il n’apparaît pas exagéré d’écrire, comme le fait
Martin Van Creveld « qu’aucune société d’Afrique ou d’Asie ne semble avoir
développé le concept d’un État abstrait composé de gouvernants et de gouvernés,
mais identifiable à aucune des deux catégories » 59. Il convient en effet
d’admettre qu’en terre d’Islam le territoire a toujours été très secondairement
considéré, tandis qu’en Afrique sud-saharienne, malgré la diversité des formes

57 Christian Reus-Smit, The Moral Purpose of the State : Culture, Social Identity and
Institutional Rationality in I. R., Princeton University Press, 1999.
58 Yongjin Zhang, The « English School » in China : a Story of how Ideas Travel, and are
transplanted, Canberra December 2000, RSPAS Publishing, Research School of Pacific
and Asian Studies, The Australian National University.
59 Martin Van Creveld, The Rise and Decline of the State, Cambridge, Cambridge U.P., 1999,
p. 315.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 38

reconnues d’organisations solidaires d’essence familiale, lignagère, clanique ou


ethnique, aucune chefferie [34] ou aucun « empire » n’était réellement
territorialisé. Dans ces deux espaces, jamais aucun domaine public n’a été
distingué. En Afrique de l’Ouest, ce n’est qu’à l’époque de l’incorporation du
continent à l’économie internationale, avec la traite des Noirs, que plusieurs
royaumes assez bien identifiés et relativement puissants sont apparus : Asante,
Fante, Denkyira, Akwamu, Dahomey 60. Les conquêtes de l’Islam, depuis le VIIe
siècle jusqu’à la moitié du XVe (prise de Constantinople en 1453) et jusqu’au
reflux devant la Reconquista espagnole (1492), ne doivent pas faire illusion. Il
s’agissait moins d’acquérir de nouveaux territoires que de convertir des esprits et
de gagner de nouveaux adeptes. Et moins encore de faire régner la loi d’un État,
mais plutôt celle de Dieu, d’autant que l’Islam originel n’établissait aucune
distinction entre l’État et la religion. Le lien social fondamental dans le monde
arabe, fait remarquer Vincent Monteil dans sa préface à la Traduction Nouvelle de
la Muqaddima d’Ibn Khaldûn, était bien le clan : « l’esprit de corps – ou de clan –
qui unit, au départ, les agnats de même sang et qu’on appelle “asabiyya”. C’est lui
qui donne à tel groupe social le pas sur tel autre et qui, finalement, le hisse au
pouvoir royal » 61. Toutefois, l’expansion de la foi musulmane, consécutivement
aux combats menés par les Arabes, mais suite aussi à la conversion de peuples
puissants et guerroyeurs comme les Perses et les Turcs, allait poser le problème de
la gestion d’un vaste espace confessionnel embrassant des groupes humains
hétérogènes. Il allait être réglé, provisoirement et pas toujours d’une façon très
opérationnelle, grâce à la distinction de deux fonctions précises : celle de Calife
(le « successeur », celui de Mahomet) qui est le commandeur de tous les
musulmans, le chef religieux de la Umma ; celle de Sultan (celui qui détient
l’autorité), en charge d’administrer la communauté et de diriger les affaires
temporelles.
Une telle séparation ne saurait cependant suffire à identifier un État digne de
ce nom. D’abord, parce que le Califat devait s’écrouler dès 1258, après la prise de
Bagdad par les Mongols qui mirent fin à l’empire des Abbassides. Comme aucun
dignitaire musulman ne fut réellement en mesure de reprendre le titre, malgré
différentes usurpations, la confusion des pouvoirs temporel et spirituel, de ce qui
pouvait relever du public ou du privé, [35] entre les mains du sultan ou d’autres
dirigeants locaux devint définitivement la règle. Sultanats et émirats, en tant que

60 Carolyn M. Warner, « The rise of the state system in Africa » dans M. Cox, T. Dunne et
K. Booth, op. cit., p. 78.
61 Ibn Khaldûn, Muqaddima, Traduction nouvelle, préface et notes par Vincent Monteil,
Bourges, Éditions Sindbad, 1978, p. XXV.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 39

formes étatiques émergentes, permirent au minimum de concilier la transcendance


du clan et la désintégration de l’administration califale 62. Ensuite, les populations
non musulmanes dominées étant considérées comme extérieures à la
communauté, et leurs territoires respectifs avec elles, l’empire musulman n’avait
pas, à proprement parler, d’assise territoriale. Il suffisait que ces populations,
confinées dans un statut inférieur, mais recensées à partir du critère religieux sous
le terme de millet ou de nation dans l’empire Ottoman, reconnaissent la
souveraineté du sultan et lui paient le tribut. C’est d’ailleurs dans cet empire, mis
sur la défensive dans les Balkans à partir du début du XIXe siècle (indépendance
de la Grèce en 1823), que les sultans allaient, très timidement d’abord, amorcer
une différenciation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux jusqu’à la
révolution authentiquement laïque de Mustapha Kemal (1920-1923). Mais ce
passage, à la fois forcé et volontaire, à l’État de type occidental était pour la
Turquie, comme nation et non plus comme empire, le meilleur moyen de
sauvegarder son indépendance dans un monde dominé, pour quelque temps
encore, par les impérialismes européens.

La faiblesse des États post-coloniaux

Entre le XVIe et le XIXe siècle, rares sont les régions ou les pays qui ont
échappé à l’hégémonie européenne : empire Ottoman, Perse, Chine, Japon, Corée,
Siam et Éthiopie. Par le biais de la colonisation les Européens transmirent leur
idée de l’État aux peuples qu’ils dominèrent, tandis que ceux qui leur résistèrent
le durent au mimétisme dont ils firent preuve. La congruence que l’on constate
entre les frontières des États post-coloniaux et les frontières administratives des
anciens empires en atteste. Dans l’ancien Tiers-monde, ces délimitations ont été
majoritairement dessinées par des puissances extérieures que Michel Foucher
désigne comme des « États-traceurs » 63. Selon ce géographe, le maillage
politique du monde, non dénué de décisions arbitraires, est ainsi principalement
d’origines britannique [36] et française, soit, à toutes les deux, 40 % des frontières
des États du Sud et 60 % des États africains. La brièveté du processus
d’installation des nouveaux États et les graves problèmes de cohérence interne qui
l’ont caractérisé ont rendu encore plus aléatoires la transmission et l’assimilation

62 Robert Cox, « Towards a post hegemonic conceptualization of world order : reflections on


the relevancy of Ibn Khaldhun », dans Robert W. Cox and Timothy J. Sinclair, Approaches
to World Order, Cambridge, Cambridge U.P., 1996-2001, p. 160.
63 Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 40

des conceptions afférentes, en Europe, au statut et au rôle de l’État. Du fait surtout


que la notion corrélative d’administration publique n’a jamais pris véritablement
corps, leur création est loin d’avoir engendré la modernisation politique attendue
des sociétés traditionnelles qu’ils encadrent. Trop souvent, et cela s’est vérifié dès
le XIXe siècle en Amérique latine, lors de la première phase de décolonisation que
le monde ait connue, le nationalisme s’est imposé comme le principal héritage.
C’est l’occupation de la péninsule ibérique, entre 1807 et 1810 par les troupes
napoléoniennes, qui est à l’origine des guerres d’indépendance contre la couronne
espagnole conduites par les chefs créoles qu’étaient Simon Bolivar, pour le Nord
de l’Amérique du Sud, José de San Martin, pour le bassin de La Plata, Bernard
O’Higgins pour le Chili. L’échec du projet de fédération de Bolivar et le prompt
éclatement des Provinces unies d’Amérique centrale (1823-1838) ont fait naître,
sur les ruines de l’empire espagnol, quinze États souverains dont les frontières,
quand elles n’étaient pas contestées, se confondaient avec les anciennes limites
administratives de ce dernier (cf. le Congrès de Lima de 1848). Le destin du
Brésil fut différent parce que la colonie servit de refuge à la couronne portugaise
pendant l’occupation de la métropole par les Français. Et quand le roi regagna le
Portugal en 1820, il y laissa son fils en tant que régent. C’est ce dernier qui
proclama l’indépendance du Brésil en 1822, immédiatement reconnue par
Lisbonne, sans qu’il n’y ait ni guerre, ni division de l’immense colonie. D’abord
souverain sous le régime d’un empire constitutionnel, le nouvel État devint une
république en 1898. De par sa taille et sa population, le Brésil a été, dès les
premiers jours des indépendances latino-américaines, le seul candidat potentiel à
l’hégémonie. Toutefois, en dépit de querelles frontalières avec l’Équateur, la
Colombie, le Pérou, la Bolivie et surtout le Paraguay, voisins auxquels il subtilisa
des territoires de plus ou moins grande étendue, le [37] Brésil, fait remarquer
Kalevi Holsti, n’a jamais conduit de guerres à prétention hégémonique comme
l’Europe en a tant connu. Il n’a jamais non plus suscité une quelconque coalition
des autres États sud-américains contre lui. Sa propre faiblesse inhérente à son
insuffisante intégration territoriale (il eut à faire face à la tentation sécessionniste
de la région pauliste, une première fois en 1830 et une seconde encore en 1932)
était sans doute un empêchement à ses ambitions si tant est que le Brésil en avait.
Mais il est intéressant, à cet égard, d’examiner la thèse d’Holsti sur ce qu’il
appelle « une anomalie », à savoir que l’Amérique du Sud, qui a été tout au long
du XIXe siècle une zone de guerre, est devenue, au XXe siècle, assez subitement,
une zone de paix, en tout cas de paix relative 64. Alors que pendant moins d’un

64 Kalevi J. Holsti, Chap.8, « Analysing an anomaly : war, peace, and the state in South
America », op. cit., p. 150-182.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 41

siècle, elle a connu six guerres interétatiques, dont deux ont été particulièrement
meurtrières (celle du Paraguay contre la coalition du Brésil de l’Argentine et de
l’Uruguay, en 1865-1870, puis celle du Chili contre l’alliance du Pérou et de la
Bolivie en 1879-1884), l’Amérique du Sud n’a plus enregistré que deux conflits
après 1903, l’un, grave, entre la Bolivie et le Paraguay (cent mille morts), la
guerre du Chaco, l’autre, mineur, entre l’Équateur et le Pérou, en 1941. Mais
depuis cette date, plus aucune guerre entre États sud-américains n’a éclaté et le
seul conflit d’envergure qui a eu lieu, celui de la guerre des Malouines, a opposé
l’Argentine à une puissance extra-regionale, le Royaume Uni.
Tout en argumentant sur l’incapacité des théories contemporaines sur la paix
et sur la guerre à expliquer un tel changement, un tel décalage dans le temps,
Holsti expose la sienne. C’est parce qu’à l’instar du Brésil, et plus que lui encore,
les États se partageant l’Amérique du Sud étaient, au XIXe siècle, des États faibles
(c’est-à-dire dans sa conception, dépourvus de légitimité verticale et d’une
territorialisation incertaine – aussi bien qu’horizontale – liée à un dualisme
social). Or, la première caractéristique de ces États étant de posséder des
frontières contestées le premier siècle d’indépendance fut instable et guerrier. Au
contraire, au XXe siècle, les États sud-américains devinrent plus forts parce que
plus sûrs d’eux-mêmes, pense Holsti avec pertinence. Non pas qu’ils aient réglé
tous leurs problèmes et qu’ils [38] soient devenus de vraies démocraties, mais
parce que les oligarchies militaires ou civiles dirigeantes épousèrent une vision de
plus en plus paternaliste de leur rapport à la société. Elles ne firent pas de l’État
un instrument de prédation d’un groupe contre les autres. Le caudillisme populiste
permit un certain progrès économique et social et un certain affermissement de
l’État comme de l’administration publique, même s’il n’engagea guère de
réformes profondes, notamment foncières. Dans la deuxième moitié du XXe
siècle, les régimes militaires, des plus libéraux aux plus conservateurs, se
préoccupèrent d’abord de la chose publique, et renforcèrent leurs compétences.
En outre, souligne Holsti, ils furent légalistes en matière de politique extérieure.
C’est-à-dire qu’ils respectèrent les très nombreux accords bilatéraux ou
multilatéraux passés avec d’autres États ou entre eux. Plusieurs différends
territoriaux ou maritimes furent réglés par des arbitrages internationaux. Le
continent sud-américain a été dénucléarisé (traité de Tlatelolco) et la coopération
économique alla bon train. Ce qui, compte tenu de la démocratisation des
régimes, permit aux peuples qui l’habitaient d’entretenir l’espoir.
On ne peut en dire autant de toutes les régions du monde décolonisées après la
seconde guerre mondiale. Surtout quand la glorification des luttes d’émancipation
fut le seul substitut à l’absence des nations historiques pour forger le sentiment
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 42

d’appartenance (ce qui n’avait pas été le cas de l’Europe orientale en 1918, par
exemple la Pologne ou Lituanie).
Les nombreux sociologues, politologues ou anthropologues qui ont étudié le
fonctionnement de tous ces États derniers-nés les affublent d’épithètes
caractéristiques de leurs lacunes ou de leurs travers, parfois plus dramatiques que
les manquements qu’Holsti relevait dans les États dits « faibles ». Tantôt l’on use
du concept d’État patrimonial, ce qui selon Philippe Braud, « garde un sens, dans
la perspective weberienne, si on le circonscrit à l’analyse de ces États où, derrière
une éventuelle façade d’institutionnalisation, demeure la réalité d’un pouvoir
personnel, orienté vers la satisfaction d’un clientélisme familial élargi (au clan ou
à la tribu), échappant largement aux contraintes du droit écrit, et entretenant, dans
ses pratiques administratives, une frontière ambiguë entre la sphère du privé et
celle du public » 65. [39] L’absence de véritable administration publique rend
possible tous les détournements. Tantôt, pour insister sur leur insignifiance, qui
paradoxalement les protège de toute ingérence extérieure, on parle de « quasi-
États » 66. Robert Jackson, l’inventeur de cette terminologie, entend par là
souligner la structure très déséquilibrée de leur souveraineté qui serait bien plus
négative que positive. Par « souveraineté négative », il faut comprendre que ces
« quasi-États », bien que reconnus par la communauté internationale au moment
de la décolonisation, ne sont en fait que des « laissés pour compte ». Leur
indépendance ne tient qu’à l’indifférence des autres, et bien entendu, ils s’avèrent
incapables de faire-valoir, au plan international, les prérogatives inhérentes à une
pleine souveraineté. Leur insignifiance fut la meilleure garantie de leur survie,
sachant qu’autrefois, remarque Robert Jackson, les États faibles étaient voués à
être dominés, voire à disparaître. De surcroît, parce que le droit international en a
fait des acteurs souverains et parce qu’ils sont exemptés des contraintes de la
compétition internationale, ces États ont toute latitude dans l’exercice de leur
pouvoir domestique. Ils abusent régulièrement de cette situation de telle manière
que bon nombre de ces quasi-États sont des États prédateurs, fait remarquer Jean-
Paul Chagnollaud 67. Soit des États dont les dirigeants n’eurent pas pour projet de
promouvoir les intérêts ou les aspirations des populations, mais qui eurent plutôt
pour motivation de s’enrichir en accaparant les ressources du pays, naturelles,
productives ou financières. Dans le palmarès des dérives criminelles, du
détournement de la violence d’État à des fins privées, les États africains arrivent

65 Philippe Braud, op. cit., p. 67.


66 Robert Jackson, Quasi-States : Sovereignty International Relations and Third World,
Cambridge, Cambridge U.P., 1990.
67 Jean-Paul Chagnollaud, op. cit., p. 170-173.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 43

en tête 68. Tout cela montre la forte hétérogénéité institutionnelle des États, leurs
profondes disparités. Il y a bien, d’un côté, les États qui disposent de véritables
ressources politiques et qui sont enracinés dans l’Histoire, et d’un autre, ceux qui,
comme le souligne Robert Jackson, ne sont que des quasi-États. Tandis que les
premiers, parce qu’ils sont détenteurs d’une « souveraineté positive » caractérisée
par la continuité des services publics, peuvent prétendre à une indépendance au
moins relative, les seconds ne connaissent qu’une existence dépendant de la
compassion et de l’assistance des plus puissants.
[40]
La greffe du modèle étatique européen est-elle pour autant définitivement
condamnée ? L’État comme système d’ingénierie politique est-il moins
assimilable que n’importe quelle autre technologie occidentale ? Selon Bertrand
Badie, l’échec serait inexorable 69. Les analyses de ce politologue parisien tentent
de réfuter les théories « dépendantistes » qui déresponsabilisent les dirigeants des
nouveaux États en laissant entendre que le transfert institutionnel en cause serait
une des modalités de la prorogation du processus de domination. Au contraire,
selon lui, ce transfert apparaîtrait comme un élément des « stratégies » des élites
des pays en voie de développement qui, pour protéger et faire fructifier leurs
intérêts, procéderaient à l’intégration des techniques occidentales dans leurs
systèmes politiques nationaux (en les gangrenant par des relations clientélistes
décrites avec pertinence par le politologue néoweberien Jean François Médard).
Bertrand Badie, hostile à la grille weberienne qu’il juge trop universaliste et
généraliste, lui-même profondément culturaliste et « déconstructeur » dans sa
démarche, conclut que les sociétés périphériques, à force de mêler sans
discernement cultures endogènes et valeurs occidentales, n’aboutiraient qu’à des
formes d’organisation « syncrétiques », imprécises et inefficaces. Cet auteur se
complaît alors à mettre en avant, comme s’il s’agissait d’un fait avéré, la déroute
de l’ordre territorial face à « la persistance des cultures communautaires qui ne
cesse de le mettre en cause ou de la dénaturer » 70, ou celle du jeu des partis et du
débat politique 71.

68 Jean-François Bayart, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, et La


criminalisation de l’État en Afrique, Bruxelles, Complexe, 1997.
69 Bertrand Badie, L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard,
1992.
70 Ibid., p. 86.
71 Ibid., « Les produits importés », p. 177- 220.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 44

Bien qu’aussi critique que lui – mais dans un sens bien plus réaliste –, Jean
François Bayart apparaît nettement moins pessimiste. En premier lieu, il récuse le
bilan badien des écarts entre la réalité sociale des pays en voie de développement
et l’idéal-type de l’État weberien. En second lieu, Bayart défend l’idée que l’État
importé, même là où aucune forme rapprochée ne lui a préexisté, fait l’objet d’une
double appropriation. Par les élites, d’une part, en fonction de leurs intérêts,
comme Badie l’a signifié. Mais, d’autre part, non sans une certaine intégration,
car, en Afrique en particulier, l’État pénètre la société autant que la société le
pénètre. C’est ce que Bayart appelle la « politique du [41] ventre ». Ainsi, sans
cesse, par des processus allant du haut vers le bas et du bas vers le haut, à travers
des interactions ou des séparations, les populations réinterprètent sans arrêt la
notion d’État en fonction de leurs propres représentations culturelles. Ce qui
entraîne deux conséquences liées : toute greffe d’un modèle quel qu’il soit
s’accompagne d’un processus de « réinvention des différences », car tous les
modèles à prétention universelle sont toujours réadaptés par les cultures, filtrés
par les représentations sociales ou reformatés par l’historicité de la société
importatrice ; or, ces réinventions font qu’il ne faut pas tirer des conclusions
définitives sur la construction de l’État dans les sociétés du Sud, parce que celle-ci
n’est pas achevée et qu’elle présente immanquablement des variations notables
par rapport aux modèles importés et originaux liés au passé néocolonial 72.
Au-delà de la question de la légitimité de l’universalisation du modèle
étatique européen, l’organisation politique des sociétés périphériques révèle soit
un dysfonctionnement du premier, soit un ordre politique différent. Cette
différenciation historique multiforme au niveau international nous interroge sur
tous les cas de figure concernant l’efficacité gouvernementale et l’efficience
sociale. C’est de ce double point de vue que l’expérience contemporaine de
nombreux pays post-coloniaux s’avère très préoccupante.

2. L’État, acteur souverain ?

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Le nombre des nouveaux acteurs que les experts recensent sur la scène
internationale depuis quelques décennies pourrait donner à penser que l’État a
perdu sa majesté. La contestation du monopole étatique quant à l’organisation de
certaines formes de relations a été assimilée à une « crise de la souveraineté »,

72 Jean-François Bayart, op. cit.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 45

notamment par le courant « badien » en France, connu par sa thèse de la


liquéfaction de l’État traditionnel héritée de l’histoire. Mais cette idéologie ne
tient pas face à la réalité internationale. Car incontestablement, en particulier
depuis les événements du 11 septembre 2001, l’État reste le seul intervenant
multilatéral ou [42] généraliste, le seul à disposer d’un complexe de capacités
stratégiques et à pouvoir intervenir, de droit, dans tous les champs de la vie
internationale. Quand il jouit de la plénitude de ses moyens, il apparaît comme
l’unique centre de pouvoir cumulant les attributs de la négociation, de la
coercition et de l’influence. En face, tous les autres intervenants (entreprises,
individus, groupes terroristes, mouvements religieux, maffias, etc.), aussi
persuasifs ou pugnaces qu’ils soient, sont des acteurs unilatéraux ou spécialisés.
C’est-à-dire qu’ils relèvent d’un champ d’activité privé, unique et particulier
(économique, culturel, communicationnel ou autre) et qu’ils ne peuvent se
prévaloir d’aucune prérogative souveraine et transcendante. Toute intervention
hors de leur sphère d’intérêt ne peut être qu’indirecte, médiatisée. En outre,
nombre de ces acteurs sont épisodiques, et sauf dans leur champ spécifique, ils ne
jouent pas constamment le même rôle.
Reste donc, que si l’État territorial est une création historique unique, qu’il
n’est peut-être pas éternel et qu’il n’est certainement pas universel dans sa forme
achevée, sa caractéristique centrale est bien la détention du processus de décision
souveraine dans tous les domaines. Dans les faits, il est démontrable que cette
souveraineté est limitée ou réduite par différents phénomènes comme la
globalisation des flux financiers, la prolifération des institutions ou des fondations
internationales, la nouvelle mobilité des individus autour du monde, la complexité
des processus collectifs de décision, la démultiplication des acteurs. On peut donc
relativiser avec Carl Schmitt qui jugeait que « la souveraineté n’est pas
l’expression adéquate d’une réalité, mais une formule, un signal. Elle est
susceptible d’interprétation à l’infini, et c’est pourquoi dans la pratique, elle est
d’un usage extraordinaire ou d’une valeur totalement nulle selon la situation » 73.
Son sort est trop lié à la puissance pour qu’il en soit autrement. Cependant, faute
de mieux, et parce qu’on ne lui a toujours pas trouvé de substitut, la souveraineté
demeure le principe d’organisation de la scène internationale 74. En outre, les
engagements que les États passent entre eux comme les délégations de pouvoir
qu’ils concèdent aux institutions internationales ou à des organisations non
gouvernementales qu’ils contrôlent souvent en les finançant eux-mêmes, ne
sauraient être assimilés à des abandons [43] d’une partie de leur souveraineté. Au

73 Carl Schmitt, Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 28.


74 Jean-Jacques Roche, Relations Internationales, Paris, L.G.D.J., 2e édition, 2001, p. 79.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 46

contraire, ces accords et ces délégations augmentent leur capacité à maîtriser la


complexité du monde en utilisant, si nécessaire, le savoir-faire et l’expertise des
acteurs privés qui sont légitimés par eux.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 47

A. Qu’est ce que la souveraineté ?

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Dans une perspective assez proche de celle de Schmitt, Raymond Aron notait
que la définition de la souveraineté ainsi que sa pratique n’allaient pas sans
équivoques. En effet, résumait-il, « le concept de souveraineté, en dehors de son
sens strictement juridique (la validité d’un système de normes en un espace
donné), sert soit à justifier, à l’intérieur, une idée (ou une formule) de
gouvernement, le pouvoir de certaines instances (souveraineté de la Cour
Suprême aux États-Unis), ou de certains hommes (souveraineté du Cabinet ou de
l’Assemblée), soit, au contraire, à dissimuler le pouvoir des hommes en mettant
l’accent sur l’autorité d’un souverain collectif (le peuple) ou impersonnel (les
lois). Vers l’extérieur, la souveraineté se confond avec la non-dépendance, mais le
sens de cette non-dépendance prête lui-même à des interprétations
contradictoires : si les États sont souverains, faut-il dire qu’ils ne sont pas soumis
aux obligations du droit international ? S’ils lui sont soumis, peut-on dire qu’ils
sont encore souverains, au sens où la souveraineté implique une autorité
suprême ? » 75. Puis il affirmait que face à ces ambiguïtés il était tout disposé à
abandonner le concept de souveraineté 76. Et nous avec lui, tellement celui-ci
n’est que trop assimilé – c’est ce qui rend si aisée la partie à ses contempteurs – à
l’égalité des États. Or, il était évident pour le philosophe et sociologue français
qu’« aucun système international n’a jamais été égalitaire et ne peut l’être » 77. Il
pensait aussi que « le déclassement des Petits par les Grands ne semble donc pas
un phénomène de courte durée » ; et qu’en l’absence d’une autorité supérieure
aux États (un autre État, mondial celui-là ?), « la réduction du nombre des acteurs
principaux est indispensable à un minimum d’ordre et de prévisibilité » 78. La
confusion [44] entretenue autour de la souveraineté de l’État procède ainsi de
l’équivoque créée par l’affrontement de ses acceptions juridique et sociologique.
Pour les juristes, les États sont souverains dans la mesure où ils sont
juridiquement indépendants et qu’ils signent des accords internationaux en dehors
de toute coercition. Chez les politologues, sociologues ou autres spécialistes du
monde des États, les avis sur le sujet divergent. Certains voient dans la

75 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 728.
76 Ibid., p. 724-728.
77 Ibid., p. 626.
78 Ibid., p. 626.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 48

souveraineté une norme commode, par rapport à laquelle, selon les circonstances
et les besoins, les États font des concessions. D’autres la considèrent comme
l’expression politique incessible d’une entité organique, territoriale et
indépendante. Enfin, les plus pragmatiques tiennent la souveraineté pour un
ensemble d’attributs plus ou moins immuables et plus ou moins fortement reliés
entre eux. Ils sont toujours les mêmes : un territoire, une population, une
administration qui exerce un contrôle effectif, une constitution juridique
autonome, une reconnaissance internationale, et une capacité à réguler les flux
transfrontaliers. Au crédit d’une telle conception modulable de la souveraineté, et
à l’encontre du format rigide et bourru auquel se réfèrent aussi bien les sectateurs
que les contempteurs de la souveraineté, il faut rappeler que Hobbes lui-même
défendait qu’elle n’a jamais été instituée par les États comme si elle leur avait
préexisté et qu’ils n’eurent qu’à prendre possession d’elle, mais qu’elle était une
composante de leur affirmation, de leur effort de construction. En d’autres termes,
la souveraineté n’est pas un modèle « prêt à porter ». À partir de ses différentes
interprétations, et dans un registre proche de celui d’Aron, Stephen Krasner
convient que le terme problématique de la souveraineté est utilisé dans au moins
quatre sens : la souveraineté domestique ou interne, la souveraineté dans
l’interdépendance, la souveraineté légale internationale, la souveraineté
westphalienne 79. Cette classification, si elle n’est pas indépassable, a le mérite
d’apporter un peu de clarté quant à la pertinence des fonctions de la souveraineté
et quant à la discussion parfois véhémente qui porte principalement sur sa
dernière qualification. Il est utile de la reprendre ici, mais pas nécessairement dans
l’ordre proposé par Krasner.
[45]

B. La souveraineté intérieure et la citoyenneté

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La souveraineté peut être d’abord considérée comme le fondement de l’ordre


étatique intérieur. Traditionnellement, depuis Bodin et Hobbes, elle appartient à
l’autorité, à la fois légitime et suprême, en charge de garantir la sécurité et la
prospérité de la population réunie sur le territoire sur lequel elle impose sa loi.
Dans sa version démocratique moderne, son devoir est non seulement de respecter

79 Stephen D. Krasner (sous sa direction), Problematic Sovereignty. Contested Rules and


Political Possibilities, New York, Columbia University Press, 2001, p. 6-12.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 49

les droits des citoyens, mais de veiller à l’effectivité du pacte social qui unit ces
derniers à l’État. Et tandis que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le
principe de non-ingérence découlent de la première assertion, l’existence du lien
social incombe à la seconde. Toutes choses qui ne vont pas sans altérations. Dans
l’histoire, les nations ont rarement coïncidé avec les États ; pourtant, la
persistance de la représentation de l’État comme une communauté nationale
homogène est la règle générale. Même si elle va à l’encontre de la réalité, c’est-à-
dire qu’elle occulte des dissensions et qu’elle réfute le droit à l’autodétermination
de plusieurs peuples, pour lesquels comme pour tous les autres, ce droit est
consacré par les Nations unies (Article 1, section 1 de la Charte). Il en résulte un
peu partout dans le monde une série de revendications nationalistes, d’essence
surtout ethnique et culturelle, dont les succès éventuels sont autant de satisfactions
souverainistes qui, pour aussi incongrues qu’elles puissent apparaître à l’heure de
la mondialisation et des méga-États, relèvent, au fond, de la montée générale de
l’ethnocentrisme. On peut dire ainsi, avec Samy Cohen, que la « demande
d’État », celles de groupes humains qui entendent construire le leur sans souhaiter
la disparition de celui ou de ceux contre lesquels ils se dressent, a rarement été
aussi forte 80. La souveraineté implique la liberté de choix par chaque peuple de
son régime politique. On sait qu’en termes de reconnaissance par la communauté
internationale ou par certains autres États, ce principe a posé problème pendant
toute la guerre froide. Plus récemment, il a été mis en cause par ceux qui ont cru
devoir inventer le « droit d’ingérence », parce qu’ils dénient à l’État la disposition
d’un droit de vie ou de mort sur ses citoyens. La portée [46] de cette innovation
reste néanmoins très limitée tant il est difficile de la mettre en pratique quand elle
n’est pas conforme aux intérêts des grandes puissances. Ainsi, les ingérences en
Bosnie et au Kosovo pour porter secours à des populations musulmanes,
inconcevables et matériellement impossibles sans le concours des États-Unis, ont
pu se faire parce qu’elles entraient dans le schéma stratégique américain qui, dans
les années quatre-vingt-dix, jouait « la carte de l’islamisme » dans les Balkans et
ailleurs. Après septembre 2001, il est douteux qu’elles se fussent produites. En
Irak, l’intervention extérieure qui a renversé le régime tyrannique de Saddam
Hussein ne trouve son explication que dans les frustrations (en particulier dans la
lutte contre le terrorisme) et les intérêts de la politique étrangère de Washington,
liés tout de même à la maîtrise de l’énergie pétrolière. Mais en réalité, il y a
longtemps que le droit d’ingérence est pratiqué, pour des raisons idéologiques, par
les grandes puissances : interventions russe en Hongrie et française en Espagne

80 Samy Cohen, La Résistance des États. Les démocraties face aux défis de la mondialisation,
Paris, Seuil, 2003, p. 26-27.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 50

pour le compte de la Sainte Alliance au début du XIXe siècle, des troupes du pacte
de Varsovie en Tchécoslovaquie, en 1968, au titre de la « préservation des acquis
du socialisme » et au nom du principe de la « souveraineté limitée » des
démocraties populaires, parmi bien d’autres cas.
Dans la conception souverainiste traditionnelle, l’État dispose de la
compétence de la compétence, c’est-à-dire que lui seul est en droit de déterminer
l’étendue de ses pouvoirs. Corré-lativement, le pacte social, à l’origine du lien
unissant la population à l’État, fait que le citoyen tire sa qualité de son
appartenance à une communauté et que les droits dont il dispose sont l’expression
des statuts sociaux et des liens qui y correspondent. En somme, si le pacte a créé
l’État, celui-ci ayant ensuite élaboré les règles de droit indispensables à la vie en
société, la société civile serait sa création. Depuis, pour l’imaginaire moderne,
l’individu est par nature libre et autonome, avant même d’entretenir des relations
sociales avec d’autres individus. Cela implique l’élimination implicite de tous les
liens de dépendance à l’égard des pouvoirs personnels ou sociaux et surtout que la
démocratie moderne, avant même d’être un régime politique spécifique, doit
répondre à deux exigences : [47] l’égalité des conditions et la reconnaissance de
celle-ci pour tous les hommes. Or, cette mutation idéelle a d’importantes
conséquences quant à la société civile et à la souveraineté intérieure. En premier
lieu, elle a comme substitué au lien social l’idée d’un rapport juridique entre les
citoyens. C’est comme si l’individu ne pouvait plus entrer en rapport avec les
autres que par le biais de lois ou d’un contrat juridiquement sanctionné et qu’en
dehors de cette démarche juridique les individus n’entretenaient plus que des
relations sociales sans grandes significations et, normativement, non
sanctionnables. Cette « juridicisation » de la société infère une égalité moderne
qui ne considère les citoyens que sur le seul plan abstrait. L’individu apparaît
certes théoriquement entièrement libre dans le cadre des normes du modèle
juridique en vigueur, mais l’égalité face à la loi ne garantit en rien l’égalité de fait.
Au contraire, en raison de l’inégal accès aux ressources sociales, l’égalité
formelle fait émerger des inégalités substantielles de façon continue, ce qui sape
la doctrine officiellement égalitaire. En second lieu, l’égalité moderne engendre
une société de type contractuel qui pose problème à l’exercice de la souveraineté
intérieure dans la mesure où l’État incarne une communauté, dans la mesure aussi
où il est la traduction juridique du peuple. En effet, si celui-ci se fragmente en
pouvoirs privés, en groupes restreints, en solitudes économiques et sociales – le
contexte de la mondialisation marchande y concourt – le pacte social perd de sa
pertinence et la « citoyenneté » avec lui.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 51

C. La souveraineté légale internationale


ou l’utilité de la souveraineté

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La « souveraineté » est la fiction juridique indispensable à un fonctionnement


cohérent de la société internationale. L’État conserve le rôle central dans la
structuration des relations internationales parce que, malgré toutes les
imperfections et les dérives dont on peut l’accabler, il est la seule institution à
même de représenter le peuple, dont il est le vecteur de la souveraineté, face aux
autres. Il est rare que l’ONU comme la communauté des grandes [48] puissances
étatiques souhaitent nier la légitimité juridique des acteurs étatiques
institutionnalisés (le cas de la Libye du colonel Kadhafi restant exemplaire à ce
sujet). Et il en ira ainsi tant que la notion de citoyenneté mondiale ne sera pas
autre chose qu’un concept idéologique, tant qu’au nom de l’« Humanité » et de la
« fraternité universelle », chaque être humain ne sera pas responsable,
juridiquement et directement, devant n’importe quel autre habitant de la terre,
ressortissant au même titre que lui d’une société monde à venir. Dès lors, il est
logique que l’égalité juridique des États soit affirmée dans l’article 2, § l de la
Charte des Nations unies qui dispose que « l’Organisation est fondée sur le
principe de l’égalité souveraine de tous ses membres ».
Ce premier des principes organisant la vie internationale signifie que les États
ont un droit égal de participer à la vie internationale et d’apprécier les situations
qui les concernent. Forts de tout cela, les États sont à l’origine d’un droit
international qu’ils élaborent entre eux, et qui reconnaît à chacun d’eux : le droit à
l’intégrité territoriale ; le droit d’user de la force, en cas de nécessité et de façon
proportionnée, pour se défendre individuellement ou collectivement ; le droit de
légiférer pour le bon gouvernement de sa population ; le droit d’être membre des
Nations unies et des différentes instances internationales qui en dépendent ; les
immunités afférentes à ses activités diplomatiques ; la possibilité de conclure des
traités et toutes autres formes de conventions internationales ; le devoir de
respecter l’intégrité territoriale et les prérogatives des autres États souverains.
Cette définition est celle qu’agréent les diplomates, les praticiens de la vie
internationale 81. Car, si dans les faits, elle ne garantit pas l’« égalité souveraine »

81 Thomas C. Heller et Abraham S. Sofaer, « Sovereignty. The practitioner’s perspective », in


Stephen D. Krasner, Problematic Sovereignty, op. cit., p. 24-52.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 52

des nations, si elle ne les assure pas de leur continuité, ni ne les protège d’une
influence, elle permet des relations internationales policées. De surcroît, elle
confère aux États, et notamment aux plus petits d’entre eux, un vrai pouvoir
(souvent le seul par rapport aux plus puissants) dans la mesure où ils ont la
possibilité de négocier leurs votes au sein des organisations
intergouvernementales. Ce qui semble se vérifier de plus en plus dans les
négociations économiques mondiales 82.
[49]

D. La souveraineté westphalienne
et la réalité de la souveraineté

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Depuis au moins le XVIIe siècle, la souveraineté est donc considérée comme


l’attribut essentiel de l’État. Aucun pouvoir, aucune organisation ne peut se
prévaloir, au nom même de l’égalité, d’une autorité supérieure à celui-ci. Dès lors,
la réalité westphalienne ne se démarque guère du monde féodal en ce sens que la
structure des relations interétatiques reste potentiellement conflictuelle, tandis que
la coopération est fragile et relève de la stratégie. Et en même temps, parce qu’elle
fait cohabiter des États puissants et des États faibles lesquels ont eu souvent du
mal à préserver leur intégrité territoriale ou à assumer leur autonomie en terme de
développement, Stephen Krasner rejoint Aron quand il écrit que la souveraineté
westphalienne a toujours été un mythe 83. Il n’empêche qu’elle conserve une part
de réalité, et cela sous deux aspects. Aspect symbolique d’abord, tant il va de soi,
aux yeux des hommes, que toute « demande d’État » va de pair avec un « désir de
territoire » exclusif. Les nombreux conflits de ces dernières décennies confirment
que le territoire est unanimement compris comme « la portion de la surface
terrestre appropriée par un groupe social pour assurer sa reproduction et la
satisfaction de ses intérêts vitaux » 84. Son appro-priation, sans que sa fermeture
soit hermétique aux autres, rassérène et stabilise les identités. Aspect politique
ensuite, quand on réexamine la souveraineté westphalienne à l’aune de la force
nucléaire. La possession de la seconde ne donne-t-elle pas une réelle consistance à

82 Commonwealth Secretariat/World Bank Joint Task Force on Small States, Small States in
the Global Economy, Londres, Commonwealth Secretariat, 2001.
83 Stephen D. Krasner, op. cit., p. 2.
84 Maryvonne Le Berre, « Territoires », dans Encyclopédie de Géographie, sous la direction
d’Antoine Bailly, Robert Ferras, et Denise Pumain, Paris, Économica, 1992, p. 622.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 53

la première ? La précaution avec laquelle la « communauté internationale », et les


États-Unis à sa tête, traite le cas de la Corée du Nord, comparativement à ce qu’il
est advenu de l’Irak, ou même ménage la Russie, laisse à penser que le concept
d’indépendance westphalienne ne vaut que pour les États dotés d’un armement
nucléaire. Lui seul en garantirait l’« insularité géostratégique », théorisée en son
temps en France par le Général Poirier 85, et que l’Iran d’aujourd’hui entend
acquérir coûte que coûte, quels que soient ses dirigeants 86. Comme le prouve la
continuité de sa politique nucléaire depuis le régime Pahlavi jusqu’à la république
islamique. Le nouveau contexte géopolitique n’a fait que renforcer la
détermination de Téhéran qui a rendu publique, en 2002, sa capacité
d’enrichissement de l’uranium afin, d’une part, d’exercer une « dissuasion
virtuelle » contre une invasion américaine, et d’autre part, après avoir tiré les
leçons [50] de sa longue guerre contre l’Irak, de pouvoir utiliser, au plan régional,
« la dimension politique de la capacité nucléaire » 87. Seuls les États nucléaires,
capables d’écarter toute forme d’agression et de se défendre, apparaissent en
mesure de choisir, en toute liberté, le système politique et social qui leur convient,
de préserver leurs manières de vivre, de disposer d’une diplomatie réellement
indépendante. C’est ce que la France de de Gaulle défendait quand les États-Unis
s’escrimaient à l’empêcher de se doter de l’arme nucléaire, et dont elle dénie le
droit aujourd’hui à l’Iran…
L’équivoque de l’indépendance formelle inhérente à la con-ception
westphalienne de l’État, défendue par les « souverainistes », ressort cependant
quand on raisonne en termes d’autonomie réelle, et non plus en termes de
sauvegarde. En effet, la liberté d’action de l’État est limitée par les règles de droit
qu’il s’impose en accord avec ses homologues, par les conventions diplomatiques
qu’il entretient avec eux, mais surtout par les différentes contraintes du système
international. Et comme c’est par rapport à celles-ci que s’évalue sa marge de
manœuvre, on est fondé à penser que c’est l’ensemble de ses capacités
stratégiques qui sont décisives. D’où la tonalité très souvent incantatoire du
discours souverainiste, en raison du décalage entre la faiblesse de ces dernières et
les intentions affichées. En Europe aujourd’hui, dans les vieux pays où il est
parfois écouté, bien que dépourvu de tout contenu opératoire et pour cette raison
volontairement abstrait et elliptique dans ses considérations internationales, le

85 Voir Gérard Dussouy, Traité de relations internationales, tome i, « La nouvelle


géopolitique en France », op. cit.
86 Nader Barzin, L’Iran nucléaire, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 18.
87 Ibid., p. 17 et p. 92-93.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 54

« souverainisme » se réduit à une dénonciation et à un refus de toute construction


supranationale 88.
Ce faisant, il révèle, à la fois, une contradiction et une vérité. La première est
qu’il se condamne à demeurer purement déclamatoire, et à faire preuve
d’inefficience en s’interdisant de renouer avec les moyens de la puissance que
seule apporterait une Europe souveraine. La seconde est, qu’effectivement, il ne
saurait y avoir de souveraineté européenne sans qu’au préalable existât une
communauté politique, dotée de frontières et vivante de ses citoyens, comme on
l’a perçu avec Julien Freund. Quant à l’impasse européenne dans laquelle on se
trouve, elle tient à deux raisons corrélatives à ce constat : les transferts de
souveraineté vers le haut ne vont pas assez vite, tandis qu’il n’existe plus de
volonté de puissance, ni de capacité à réimaginer la souveraineté au sein des
populations européennes vieillissantes.
[51]

E. La souveraineté interdépendante ou partagée

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Quel est donc l’avenir de la souveraineté ? Un courant de pensée très actuel


prédit sa transformation en une souveraineté « managériale » ou « interdépen-
dante », parce que concédée par les États à des institutions internationales ou à
des organisations non gouvernementales. Cette évolution conduirait vers ce que
Carl Schmitt désignait comme l’« impolitique », c’est-à-dire une situation dans
laquelle tout objectif politique suggérant une inimitié ou un antagonisme est
abandonné. Elle repose sur la dénégation du conflit et sur le « tout est
négociable ». Elle serait la conséquence de la planétarisation du capitalisme
marchand et financier, de la mobilité de la société civile et la densification de ses
flux transnationaux, de la porosité des frontières. Et sa sanction ultime résiderait
dans la quasi-impossibilité pour un État de recourir à la force et à la guerre
comme stratégie rationnelle pour défendre ses intérêts et maintenir inviolable son
territoire. Pour l’institutionnalisme libéral internationaliste, leurs interactions
multiples et continues incitent désormais les États à créer des institutions

88 Marc Joly, Le Souverainisme. Pour comprendre l’impasse européenne, avec une préface de
Philippe de Saint Robert, et une postface de Jean Pierre Chevènement, Paris, F-X de
Guibert, 2001. Selon le préfacier du livre, le terme « souverainisme » a été emprunté aux
indépendantistes québécois pour être substitué à celui de nationalisme trop connoté et trop
galvaudé.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 55

internationales qui modèrent leurs comportements et instaurent un contexte de


marchandage permanent qui facilite les accords en rendant transparentes les
actions de chacun. Elles rendent plus crédibles les engagements des États en
spécifiant leurs attentes et en les encourageant à se faire confiance entre eux.
Finalement, cela est tout bénéfice pour eux parce qu’ils obtiennent par le
truchement des institutions ce qu’ils ne pourraient pas acquérir de façon
unilatérale. De même, l’État admet de composer, de plus en plus souvent, avec
des organisations régionales et non gouvernementales (ONG). Il va jusqu’à aider à
leur institutionnalisation en leur concédant une représentation dans les instances
intergouvernementales. Pourtant, même si tout cela est exact, il n’y a pas lieu,
rétorque Samy Cohen, de parler d’un déclin de la souveraineté de l’État.
Simplement, parce que les États ont toujours marchandé, que le compromis a
toujours été un moyen de la diplomatie et qu’il ne faut pas assimiler la
souveraineté à un impératif de réticence, à un refus de la moindre [52] concession.
Penser cela, c’est se faire une idée complètement fausse de celle que s’en font les
États.
Il n’y aurait donc pas moyen de sortir de l’équivoque, puisque d’une part, la
souveraineté n’est pas illimitée, du fait qu’elle est multiple, et que de son propre
intérêt, elle s’autolimite, et que d’autre part, elle est partout et toujours hautement
revendiquée et ce d’autant plus qu’elle est fragile et incertaine. Concept aléatoire
bien que consacré par le droit international et par la reconnaissance des autres
États, la souveraineté est, finalement, plus affaire d’usage et de pratique que de
principe. Sa véritable signification tient aux différentiels de puissance, aux
capacités d’influencer et même d’inhiber les Autres parce que c’est là le meilleur
moyen de les amener justement à abdiquer toute prétention à la souveraineté. La
puissance, critère de son exercice, est ainsi à l’origine d’une classification
intéressante des États qu’établit Samy Cohen, quand il distingue entre les
unilatéralistes, les partisans de la diplomatie morale, et les pragmatiques 89. Les
premiers se résument, en réalité, aux États-Unis. Ils constituent la seule puissance
dont les capacités leur permettent, soit de jouer un jeu collectif, soit « de se replier
sur eux-mêmes, quand les projets internationaux ne leur conviennent pas » 90. Les
seconds, parce qu’auto-inhibés par leur idéologie universaliste, ou parce que trop
faibles pour prétendre exercer une quelconque influence, s’en remettent aux
instances multilatérales. Les troisièmes s’efforcent de tirer parti des opportunités
que leur offre le contexte international pour satisfaire un minimum de
revendications matérielles ou symboliques. Toutefois les événements récents ont

89 Samy Cohen, op. cit., p. 36-37.


90 Ibid., p. 36.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 56

montré qu’ils ne sont pas en mesure de défier la superpuissance, et que le risque


de l’isolement les conduit promptement à rentrer dans le rang. C’est donc son
ambiguïté fondamentale, son aspect à la fois normatif et pragmatique, le fait
qu’elle exprime tout simplement la volonté d’un peuple d’exister et la conscience,
même inavouée, que la souveraineté est inséparable de la puissance, qui permet de
comprendre la coexistence des deux phénomènes inverses de la tendance à la
reterritorialisation de l’État.
[53]

3. Les deux niveaux


de la reterritorialisation de l’État

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Plus qu’auparavant, le XXe siècle, consécutivement à la décolonisation, a fait


cohabiter, de grands espaces nationaux et de toutes petites unités, minuscules
parfois. Cette situation, qui jette le doute sur l’équité des rapports interétatiques,
est largement la résultante du processus d’homogénéisation juridique de l’espace
politique par la généralisation systématique du modèle étatique occidental. Les
tractions fragmentatrices des nationalismes identitaires ont, plus récemment, accru
la dispersion étatique. Cela était inévitable quand des populations, qui avaient été
arbitrairement regroupées ou qui s’étaient vues imposer un cadre étatique et
idéologique qu’elles refusaient, ont pu se saisir du principe d’autodétermination.
Le territoire constituant le support matériel et symbolique de leur appartenance, il
est logique qu’elles aient désiré un espace qui leur serait propre. Mais il arrive un
moment où les États se découvrent finalement trop petits et trop faibles pour
maîtriser leur propre situation économique et stratégique. La « balkanisation »
finit par induire un stress qui inspire des « appels d’empire » 91. Cela se traduit
par un renouveau du régionalisme mondial. Bien que politiquement
embryonnaire, sous-développé, celui-ci apparaît aux États comme l’instrument
susceptible de maîtriser les tendances à la fois corrosives et déstabilisatrices de la
mondialisation. Il offre aussi la possibilité de restructurer, grâce à la médiation de
« Grands Espaces » diversement organisés les rapports entre le local, le national
et le global. De ce point de vue, l’évolution institutionnelle à venir de l’Europe
sera révélatrice du redéploiement potentiel de l’appareil étatique. Car, quoique la

91 Ghassan Salamé, Appels d’empire. Ingérences et résistances à l’ère de la mondialisation,


Paris, Fayard, 1996, p. 208-209.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 57

Constitution européenne, dont la ratification a été mise en berne, n’en était pas
une au sens propre du terme, puisqu’elle ne fondait pas un nouvel État, les
questions que son ajournement soulève redonnent de l’intérêt à la réflexion sur le
fédéralisme et sur ses prérequis géopolitiques. Sans disparaître pour autant, l’État
se trouve soumis à des contraintes ambivalentes qui peuvent l’amener à se
reconstruire suite à des transferts de prérogatives à des niveaux micro ou macro.
[54]

A. La montée des identités et la prolifération des États :


le niveau micro

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Après la Grande Guerre, avec la dislocation de l’Empire d’Autriche-Hongrie,


puis après la seconde guerre mondiale avec la décolonisation, l’émiettement
politique du monde est devenu une réalité. Cependant la prolifération des États ne
s’est pas arrêtée là. Plusieurs ensembles multinationaux, parfois installés depuis
longtemps, ont connu des phénomènes de dissidence ou de sécession. L’expli-
cation est double. D’une part, la fin de la « glaciation communiste » a libéré les
aspirations nationales réduites au silence pendant au moins cinquante ans. Le
« nationalisme ethnique » notamment, que les marxistes et les libéraux pensaient
caduc, est de retour. D’autre part, dans le contexte impolitique et économiciste de
la mondialisation caractérisé par la course à la compétitivité, un nombre important
de microsociétés ou de régions-États, quittes à s’inventer une nouvelle identité,
aspirent à l’indépendance afin d’améliorer leur situation économique ou de
préserver leur prospérité. La séduction du nationalisme se fonde alors sur la
rationalité économique de la déré-gulation spatiale libérale.

La dissémination du nationalisme

Parmi les différentes « théories » du nationalisme, celle d’Anthony D. Smith


nous semble la plus indiquée pour expliquer ses tendances actuelles. Comme nous
l’avons exposé dans le tome précédent, en décrivant ses types d’ethnies et leurs
rôles respectifs dans la naissance des nations, on peut dire que pour Smith le
ressort du nationalisme réside dans « une logique de refondation culturelle »
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 58

permanente 92. En fonction des contextes historiques, des « chocs » de différentes


natures subis, c’est, en effet, « la mutabilité de l’ethnie dans la persistance et sa
persistance dans le changement » 93 qui expliquerait, selon lui, la résistance des
ethno-nationalismes au temps. À ses yeux, leur renouveau dans les sociétés
industrielles n’a rien d’anormal. Il doit être considéré comme une nouvelle phase
de mobilisation d’identités démotiques qui remontent au dix-huitième siècle et
peut-être au-delà 94. Ce qui se passe de nos jours, au Pays Basque, en Corse, [55]
en Catalogne, en Croatie, au Tibet, au Caucase ou ailleurs, Smith l’interprète
comme le « nouveau message nationaliste de l’immortalité collective » des
différents segments de l’humanité 95. Même si tous les éléments des
« mythomoteurs » (complexe de symboles et de valeurs partagés, caractéristique à
chaque ethnie selon Smith) ne sont pas, à chaque fois, réunis, il s’agit de
sauvegarder, malgré les flux de l’uniformisation du monde, une mémoire dans le
cadre d’une autonomie la plus large possible. D’après le sociologue anglais, le
souci de « l’immortalité collective » habiterait particulièrement les élites qui se
trouvent écartelées entre la « société locale », plus ou moins traditionnelle et
fermée, dont elles sont originaires, et la « société mondiale » ouverte dans
laquelle elles s’activent et s’épanouissent. Elles ont du mal à assumer les
contradictions de leur position, entre d’une part, l’horizon de leurs alter ego dans
chaque pays avec lesquels elles frayent, et d’autre part, celui du substrat national
et affectif dont elles sont issues. La résolution du conflit passe alors par la
réappropriation de l’histoire ethnique du groupe humain dont elles prennent en
charge la rédemption.
Bien plus qu’une idéologie, le nationalisme est, selon Smith, une croyance
dont la force s’enchâsse dans l’histoire. Il est d’accord avec Benedict Anderson
pour dire qu’il est plus proche de la religion que des rationalisations du
libéralisme ou du socialisme. Si, comme l’écrit ce dernier, « la possibilité même
d’imaginer la nation est historiquement apparue le jour où trois conceptions
culturelles fondamentales, toutes d’une grande ancienneté, ont perdu leur empire
axiomatique sur l’esprit des hommes » 96, alors ce qu’il constate à la fin de la

92 Antoine Roger, Les Grandes Théories du nationalisme, Paris, A. Colin, Coll. Compact,
2001, p. 71.
93 Anthony D. Smith, The Ethnic Origins of Nations, Londres, Blackwell Publishers, 1999,
p. 73.
94 Anthony D. Smith, Nations and Nationalism in a Global Era, Londres, Polity Press,
réédition de 1998.
95 Ibid., p. 83.
96 Benedict Anderson, L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du
nationalisme, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p. 47.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 59

Republica Christiana n’est pas très différent de ce qui est arrivé quand l’empire
soviétique s’est effondré. Voire, éventuellement, de ce qui se passe quand une
idéologie nationale se défait face au communautarisme, comme dans la France
d’aujourd’hui. L’analogie entre les deux premiers cas tient à ce que les trois
conceptions culturelles incriminées par Anderson sont : « une langue-écriture
particulière [qui] offrait un accès privilégié à la vérité ontologique » (soit le latin
autrefois, la rhétorique marxiste au XXe siècle) ; « la conviction que la société
était naturellement organisée autour et au-dessous de centres éminents » (les
monarques de Droit divin, puis le Parti) ; « une conception [56] de la temporalité
dans laquelle cosmologie et histoire se confondaient », (le temps chrétien puis
celui de la révolution communiste universelle). Or, à chaque fois, il faut
l’admettre, la « communauté politique imaginaire, et imaginée comme
intrinsèquement limitée et souveraine » s’est d’autant mieux affirmée dans
l’ancien espace confessionnel ou idéologique désormais fragmenté qu’elle était
matérialisée par des affinités ethnico-linguistiques 97.
Il ne s’agit pas de réfuter ici les autres explications de l’émergence du
nationalisme, mais en l’occurrence elles semblent moins pertinentes. Il y a du vrai
dans l’idée d’Ernst Gellner selon laquelle le nationalisme devrait beaucoup à la
constitution de la société industrielle. Le passage de la société agraire à la société
industrielle caractérisée par la mobilité sociale, l’éducation progressivement
généralisée et la présence de l’État, a rendu les communautés humaines plus
homogènes. La fin de la segmentation sociale traditionnelle aurait induit le
sentiment nationaliste 98. Mais cette thèse n’explique pas la force des
irrédentismes, ni la renaissance du nationalisme ethnique, qui contrebalance aussi
en partie les uniformisations identitaires liées à la mondialisation. En revanche, la
crise sociale qui s’étend en Europe (retraites et emploi) et la pauvreté qui s’y
répand, malgré la croissance, sont des facteurs susceptibles de remobiliser sinon
les nationalismes d’État, en tout cas les ethnocentrismes Toutes les interprétations
se complètent plus qu’elles ne s’excluent. Prises ensemble, elles permettent de
comprendre la diffusion du nationalisme là où le droit à l’autodétermination des
peuples a longtemps ou toujours été frustré, mais aussi son retour éventuel là où
des peuples veulent faire valoir leurs différences, défendre leurs identités, ou
sauvegarder leurs niveaux de vie.

97 Ibid., p. 19.
98 Ernst Gellner, Nations et nationalismes, Genève, Payot, 1983.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 60

Mondialisation et tensions sécessionnistes

Au lendemain de la guerre froide s’est développé un discours irénique sur la


disparition des rapports de force qui autoriserait les plus petites communautés à se
vouloir souveraines. Et l’organisation en réseaux planétaires d’un ensemble
d’unités marchandes de petites dimensions (États-régions, zones économiques
[57] spéciales, paradis fiscaux), les mieux adaptées à la mondialisation de
l’économie, a été présentée comme une option possible, sinon inéluctable 99. En
dépit de certains exemples rares dont on peut discuter (Slovénie et Slovaquie), et
de certaines velléités (Padanie), l’hypothèse n’a pas tenu. C’est qu’en l’espace de
quelques années, le contexte international a vite changé, les problèmes
sécuritaires, politiques et économiques ayant repris le dessus. Quant aux échanges
et aux coopérations très diverses, en particulier en Europe, entre les collectivités
territoriales (les régions en tête), elles renforcent leurs identités sans mettre en
cause les prérogatives des États auxquels elles appartiennent. La coopération
interrégionale, dans les zones frontalières (Sarre, Lorraine, Luxembourg), mais
aussi entre des régions plus éloignées (tel que le « quadrige » : Bade-Wurtemberg,
Catalogne, Lombardie, Rhône-Alpes 100), prépare, on peut l’imaginer, une
reconfiguration de l’espace de l’Union européenne. Mais il ne faut pas y voir un
processus de « balkanisation », car pour faire front aux turbulences d’un
environnement international peu rassurant, c’est d’un cadre géopolitique plus
large dont ces acteurs régionaux ont besoin. Ainsi, la recomposition de
l’organisation politique du Vieux Continent dans la direction d’une éventuelle
Europe des régions serait plutôt un mouvement complémentaire de celui de
l’unification qu’une quelconque autonomisation.

99 Kenichi Ohmae, The Borderless World, Londres, Collins, 1990.


100 Pierre Kukawka, « Le quadrige européen (Bade-Wurtemberg, Catalogne, Lombardie,
Rhône-Alpes) ou l’Europe par les régions » dans Les Politiques du néorégionalisme, sous la
direction de Richard Balme, Paris, Économica, 1996, p. 91-106.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 61

B. « Grands Espaces » et régionalisme mondial :


le niveau macro

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Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et plus encore depuis la fin de la


guerre froide, l’effet de démonstration des grands États est patent. Les États-Unis
sont désormais la superpuissance sans rivale qu’égaleront peut-être, selon des
délais imprévisibles d’autres États-continent tels la Chine d’abord, puis l’Inde ou
le Brésil. Tant et si bien, qu’au moment où l’on constate une tendance à la
fragmentation de l’espace politique mondial, on assiste, et c’est l’ambivalence
soulignée plus haut, à des tentatives, ou à des relances de ces tentatives,
d’organisation de « Grands [58] Espaces ». La régionalisation du monde est alors
pensée comme le principe fondateur d’un nouvel équilibre international ou d’une
véritable multilatéralité. Néanmoins, le « régionalisme politique international »
reste très velléitaire et, à ce jour, aucune construction de type fédéral qui en est
l’aboutissement logique n’est venue le couronner. Les organisations régionales
s’autolimitent, en général, à la seule dimension économique.
D’un point de vue historique, il faut constater que le facteur qui s’est avéré le
plus décisif dans les processus d’unification a été le facteur militaire ; c’est-à-dire
la recherche de la sécurité grâce à l’union. Sa disparition de l’horizon des États
expliquerait, dès lors, leur inachèvement ou leur inconsistance. Le cas européen
est à cet égard hautement significatif. C’est ainsi que la menace soviétique, qui
n’a pu jouer son rôle de catalyseur en raison de la protection extérieure à l’Europe
assurée par les Américains, a disparu au moment même où cette dernière n’était
plus prise pour argent comptant. L’effacement du péril commun, et l’affaiblisse-
ment du sentiment de solidarité, en dépit ou à cause de l’élargissement de l’Union
vers l’Est, sont-ils alors les causes du manque d’ambition unitaire de la
Constitution qui était proposée, en 2005, aux peuples européens ? Faut-il que la
perception commune de nouvelles menaces, qu’elles soient d’ordre stratégique,
économique ou démographique, s’impose pour qu’intervienne enfin cette
définition des intérêts vitaux européens qui fait tant défaut ? La théorie générale
du fédéralisme élaborée par différents politologues met l’accent sur le facteur
déterminant du stress extérieur. Un « choc systémique » induit par la
mondialisation pourrait en tenir lieu. Mais il faut être conscient que cela pourrait
tout autant, et plus probablement dans l’état actuel de sa formation, provoquer
l’éclatement de l’Union européenne. Le rapport du fédéralisme à la configuration
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 62

géopolitique est essentiel. Il est clair que la réussite ou l’échec d’une construction
fédérale, dans laquelle l’Europe se trouve aux dires de certains politologues déjà
engagée, alors que d’autres voient au contraire dans les textes du traité
constitutionnel qui a été soumis aux peuples européens l’abandon du projet
fédéraliste, dépend de l’existence de quelques prérequis géopolitiques.
[59]

Les transformations du régionalisme économique mondial

Depuis la création de la Communauté économique européenne (CEE), en


1958, et pendant toute la guerre froide, différentes organisations économiques
régionales ont émergé (par exemple en Amérique latine, l’Association latino-
américaine de libre commerce, en 1960, le Marché commun centre-américain, en
1961, le Pacte andin, en 1969, et en Asie, l’Association des nations de l’Asie du
Sud-Est, en 1967, ou l’Union arabe du Maghreb, en 1989), sans parvenir
réellement à créer de nouveaux espaces économiques. Puis, avec la fin du système
bipolaire, afin de pouvoir intégrer l’économie mondiale dans les meilleures
conditions possibles, les pays du Sud, en particulier, ont cherché à s’organiser au
plan régional. Cela s’est surtout vérifié pendant les négociations de l’Uruguay
Round, lequel a décidé du passage du GATT (1947) à l’OMC (1994), à la fin des
années quatre-vingts. Comme désormais l’objectif premier est l’insertion dans le
marché mondial, on parle de « nouveau régionalisme » ou de « régionalisme
ouvert » pour distinguer cette nouvelle mouture du régionalisme de celle de la
première génération. Celle-ci, en effet, était, sinon fermée, mais autrement plus
autocentrée. Le principe de la « préférence communautaire » qui organisait dans
le cadre de la Communauté européenne le fonctionnement du marché commun
agricole était typique de cette orientation. En Amérique latine, dès 1948, la Cepal
(Commission économique pour l’Amérique et les Caraïbes, dénommée ainsi parce
que créée dans le cadre des Nations unies) préconisait un marché commun latino-
américain qui aurait privilégié les échanges communautaires et aurait systématisé
les politiques de développement spécifiques.
Compte tenu de l’évolution et des changements de stratégie de
développement, Bjorn Hettne et Andras Inotai relèvent trois différences
significatives qui séparent l’ancien et le nouveau régionalisme : 1) tandis que le
« régionalisme fermé » fut conçu dans le monde bipolaire de la guerre froide, le
« régionalisme ouvert » se conforme à un ordre mondial multipolaire, ce qui laisse
supposer le multilatéralisme ; 2) tandis que l’ancien régionalisme fut créé de
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 63

l’extérieur (ils pensent au rôle des États-Unis dans la [60] création de la CEE) et
par le haut (l’initiative est essentiellement intergouvernementale), le nouveau est
un processus plus spontané qui vient de l’intérieur et du bas. Au régionalisme
interétatique se superpose, par exemple, mais sans le contredire puisqu’il s’agit
d’un approfondissement du processus engagé par les États, le régionalisme intra-
étatique issu de la coopération interrégionale et transfrontalière. La société civile
s’en trouve plus concernée qu’auparavant ; 3) alors que l’ancien avait des
objectifs relativement limités (les tarifs douaniers, les transports ou l’agriculture)
le nouveau régionalisme est multidimensionnel et s’implique régulièrement dans
des accords globaux. La participation de plus en plus fréquente d’acteurs non
étatiques au processus de cette régionalisation interactive du monde autorise à
envisager, au moins pour partie, un régionalisme transnational 101. Cette
distinction intéressante des deux régionalismes appelle toutefois quelques brefs
commentaires.
D’abord, c’est un peu réducteur de considérer que le premier régionalisme,
l’européen en l’occurrence, fut organisé de l’extérieur, car si la construction
économique de l’Europe, CECA puis CEE, fut encouragée par les États-Unis, elle
resta principalement une initiative d’Européens responsables, désireux d’établir
les bases d’une paix durable sur le vieux continent. Ensuite, il n’est pas sûr que le
nouveau soit moins marqué que le premier, bien au contraire, par des
considérations spécifiquement économiques ou financières, quand on considère la
faiblesse de la dimension politique et sociale, si difficile à imposer en Europe,
inexistante ailleurs. Et quand on est bien obligé de constater que le nouveau
régionalisme n’a conduit, pour l’heure, qu’à la réalisation de zones de libre-
échange, plus ou moins bien interconnectées, telles l’ALENA et les différents
accords unilatéraux signés par les États-Unis. C’est que le néorégionalisme n’est
conçu que comme le palier spatial nécessaire à une adaptation à la mondialisation.
Or, justement, c’est en raison du manque d’efficience sociale de ce type de
régionalisme que l’on assiste depuis peu à un retour vers plus d’autocentration,
« à l’ancienne ». Comme s’y efforcent les autorités du Mercosur sous l’impulsion
du Brésil 102. Ce « régionalisme stratégique », tel qu’il a été appelé, tend à
renouer avec la « préférence communautaire ». [61] Il n’est pas pour autant fermé,

101 Bjorn Hettne and Andras Inotai, The New Regionalism. Implications for Global
Development and International Security, Helsinki, UNU Institute for Development
Economics Research, 1994.
102 Sylvain F. Turcotte, « Le multilatéralisme brésilien et le libre-échange dans les
Amériques », dans Suivre les États-Unis ou prendre une autre voie ? Diplomatie
commerciale et dynamiques régionales au temps de la mondialisation, Sous la direction de
Christian Deblock et Sylvain F. Turcotte, Bruxelles, Bruylant, 2003, p. 98.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 64

mais il devient plus sélectif et se trouve orienté de manière diversifiée vers de


nouvelles alliances (Union européenne, Chine, Inde). L’avenir du régionalisme
mondial, sachant que chaque intégration régionale se réalise dans un contexte
particulier, et parce que les États entendent récupérer en termes de capacités
stratégiques et au travers d’une souveraineté communautaire ce qu’ils
abandonnent en termes de souveraineté nationale, dépendra largement de la
configuration géopolitique globale.

La lente territorialisation de l’Europe


et les prérequis géopolitiques du fédéralisme

Le coup d’arrêt porté à la construction européenne en 2005 par les


référendums français et néerlandais oblige ici à reconsidérer une problématique
que nous avons largement abordée dans un ouvrage précédent : celle du grand
espace européen et de son organisation politique ou, au contraire, maintenant, de
sa déstructuration 103. En son stade actuel, l’Union européenne est d’ores et déjà
de plain-pied dans la phase confédérale. Henri Oberdorff a raison d’écrire qu’en
faire partie n’est déjà plus de la même nature que l’appartenance à une
organisation internationale classique 104. Résumons son argumentaire. Celui-ci
note que du point de vue institutionnel et juridique le redéploiement est clair
puisque l’État membre n’a plus la compétence de sa compétence que dans le
respect des traités communautaires. L’Europe communautaire repose sur la force
du droit communautaire qui s’impose et prime sur le droit interne des États
membres. Depuis plusieurs années, on assiste à une « européanisation » croissante
des institutions nationales comme des politiques publiques, tant et si bien que
« sans être un État fédéral, ni des États-Unis d’Europe, l’Union européenne
s’impose aux États membres. Elle a transformé des États souverains en des États
membres d’un ensemble plus vaste » 105. De sorte que, par exemple, si jusqu’en
1992 la France a participé à l’Europe communautaire sans éprouver le besoin de
modifier sa constitution parce qu’elle considérait la construction européenne
comme une démarche juridique classique qui ne remettait pas en cause sa [62]
souveraineté, à partir de cette date, la situation est devenue différente. Le Conseil

103 Gérard Dussouy, Quelle géopolitique au XXI°siècle ? Bruxelles, Complexe, 2 001. Plus
particulièrement les pages 63-71 et 240-249.
104 Henri Oberdorff, « L’Union européenne, l’État-nation et les collectivités territoriales :
l’exemple français », dans Au-delà et en deçà de l’État-nation, sous la direction de
Christian Philip et Payanotis Soldatos, Bruxelles, Bruylant, 1996.
105 Ibid., p. 261.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 65

constitutionnel ayant jugé le traité de l’Union européenne contraire à notre


Constitution sur plusieurs points, une révision constitutionnelle a été jugée
nécessaire. Ce point ayant été réglé en juin 1992, la ratification du traité de
l’Union a pu alors intervenir. Pour Oberdorff, cette première modification
constitutionnelle sous influence européenne représente une véritable
« constitutionnalisation de l’Europe ». Et comme les partenaires ont fait les
mêmes concessions, le juriste français va jusqu’à considérer qu’on se retrouve
face à « une fédération librement consentie de communautés nationales ayant
décidé de s’unir pour développer en commun certaines activités, mais aussi pour
protéger collectivement leurs singularités, non pour les dissoudre » 106. II en
résulte donc deux formes d’exercice de la souveraineté étatique : « une
souveraineté classique pour les autres engagements internationaux de la France et
pour les activités non touchées par le droit communautaire et un exercice
dérogatoire de cette souveraineté dans le cadre des traités communautaires et de
l’Union européenne » 107. Si, au final, les États de l’Union euro-péenne pratiquent
« un exercice conjoint de la souveraineté » dans les domaines de compétence
communautaire, et si « nous sommes entrés dans un processus constitutionnel et
institutionnel innovant qui n’est plus tout à fait celui de l’État-nation classique et
qui, sans adopter les mécanismes de l’État fédéral, suit les principes du
fédéralisme » 108, on est en droit de se demander pourquoi les dispositions du
traité constitutionnel, ajourné à cette heure, n’allaient pas dans le sens de son
achèvement. Même avec d’autres mots que celui de fédération qui froisse encore
trop de susceptibilités.
Pourquoi était-il prévu que sur un certain nombre de questions les contrôles
des parlements nationaux allaient être renforcés ? Pourquoi la règle de l’unanimité
demeurait-t-elle tellement prépondérante ? Ce qui faisait dire à certains experts
que le processus fédératif est allé aussi loin qu’il pouvait aller, qu’il n’existera
jamais de fédération européenne, sinon sous la forme assez insaisissable d’une
fédération d’États indépendants. Le blocage n’est-il pas apparu lors du sommet
européen de Nice, en décembre 2000, quand les souverainetés nationales se sont
réveillées, [63] notamment du côté de la France alors vouée au régime de la
cohabitation, pour rejeter le plan de Fédération européenne proposé par le
gouvernement allemand ? Ce qui entraîne que le traité constitutionnel de 2005,
s’il avait été ratifié, n’aurait été qu’un aménagement du traité de Nice, trop lourd
de contradictions et d’impasses. Dans ces conditions, l’Union européenne n’est

106 Gérard Soulier, cité par H. Oberdorff, ibid., p. 265.


107 Ibid., p. 265.
108 Ibid., p. 265.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 66

pas prête à disposer de ce dont elle a le plus expressément besoin, qui fait la force
des grandes puissances : un centre de décision unique. Il faut donc croire, qu’en
dépit des avancées juridiques ci-dessus exposées, elle ne satisfait pas aux
prérequis géopolitiques que les théoriciens du fédéralisme dénombrent 109. Par
rapport à la configuration actuelle et aux enjeux du débat présent, il est donc
intéressant de réexaminer l’état et la virtualité des cinq prérequis discernés.
Le premier sollicité est le sentiment d’une insécurité militaire commune ou
d’une menace extérieure globale, et en conséquence le besoin d’une défense
communautaire qu’aucun autre système d’alliances ne peut remplacer. Cette
condition, qui reste quasiment incontournable pour l’achèvement du système
fédéral, n’a pas été remplie pendant toute la guerre froide pour la raison déjà
reconnue (la protection américaine) et ne saurait présentement être prise en
compte puisque les États européens ne veulent pas se reconnaître d’ennemis. Or,
la recherche de la puissance militaire serait la motivation centrale des unités qui
se fédèrent d’après William Riker qui décrit le fédéralisme comme un
« marchandage constitutionnel » dans le but d’agréger des territoires, de lever des
taxes et des armées. Le marchandage s’instaure parce que des États qui souhaitent
écarter un péril extérieur, offrent à d’autres États qui pensent eux aussi que
l’indépendance passe par l’union, de négocier leur rapprochement mutuel. Riker
croit cette raison nécessaire et suffisante mais les exemples historiques sont assez
rares. D’une façon générale les nations préfèrent les alliances. C’est l’une des
raisons pour lesquelles l’OTAN a survécu à la guerre froide. Elle fait l’économie
de tous les sacrifices et de tous les efforts d’une fusion. Il faut pour que des
nations abandonnent leurs prérogatives souveraines à un centre supérieur qu’elles
n’aient pas d’autre choix.
[64]
Le second prérequis est l’interdépendance économique et l’attente de l’union
de grands avantages. Un péril économique commun, impliquant un
protectionnisme régional, au cas où les effets pervers de la mondialisation
deviendraient insupportables aurait le même effet. Ce que ne semble pas avoir
compris la Com-mission européenne, malgré le double échec de 2005.
Néan-moins, dans l’Europe contemporaine, après la réussite du Marché commun,
la création de la zone euro témoigne incontestablement d’un redéploiement
étatique. En effet, on peut parler d’une reterritorialisation monétaire,

109 Nous nous référons principalement aux travaux de William H. Riker, Federalism : Origin,
Operation, Significance, Boston, Little Brown and Co, et de Ramesh Dickschitt, The
Political Geography of Federalism : an Inquiry into Origins and Stability, Londres,
Macmillan, 1975.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 67

supranationale, avec la création d’un territoire monétaire européen gouverné


depuis un centre unique installé à Francfort, la BCE (Banque centrale européenne),
au lieu et place des espaces monétaires nationaux. Décidée pour contrecarrer les
effets néfastes de la mondialisation financière, elle atteste de la tendance globale à
la gestation de « Grands Espaces » tels que Carl Schmitt les annonçait. À savoir,
comme la forme d’organisation territoriale permettant à la fois de surmonter le
dépassement fonctionnel et structurel des États, d’une part, et de remédier aux
carences inévitables des systèmes universalistes incapables d’intégrer
l’hétérogénéité du monde, d’autre part 110. Le juriste allemand avait perçu la
dichotomie spatiale qui se dessinait de plus en plus entre la logique des territoires
(celle de la « machine impériale » dans son langage) et la logique des flux et des
réseaux (celle de la « machine techno-industrielle »). Les fluctuations de ce
couple de logiques sont aujourd’hui au cœur du débat européen dans la mesure
où, le déplore l’économiste Michel Dévoluy à propos de la réforme
institutionnelle en suspend, « le traité persiste à négliger ce qu’implique la
présence d’une monnaie unique en matière d’intégration politique » 111. En effet,
bien que la création de la monnaie européenne soit une réussite, la zone euro n’est
toujours pas armée pour conduire sa politique monétaire et sa politique budgétaire
dans le sens de l’intérêt de tous les Européens. Le succès consiste dans le fait que,
pour faire face à la saturation de l’État territorial par les vecteurs de la
mondialisation déterritorialisante, formant tous ensemble une véritable «  machine
de guerre » antisociale, les gouvernements européens ont su trouver dans la zone
euro une « forteresse régulatrice » 112. Ils ont « choisi » comme « ligne de fuite »
dans le désordre imposé par la globalisation [65] financière, l’espace monétaire
qui était le plus à la merci des opérateurs internationaux. C’est-à-dire qu’à partir
d’un droit régalien, celui de battre monnaie, ils ont défini un nouveau territoire
monétaire supranational, qui offre aux États européens, monétairement unifiés, la
possibilité de reter-ri-toria-lisations productives et financières. Mais pour que
celle-ci soit exploitée, il faudrait justement que le nouveau traité, remarque
Michel Dévoluy, fasse disparaître les « limites imposées au pilotage
macroéconomique de la zone euro » en mettant fin « au vote à l’unanimité dans la

110 Carl Schmitt, Staat, Grossraum, Nomos, Arbeiten aus den Jarhen 1916-1969, herausgeben
mit einern vorwort und mit Anmerkungen versehen von Günter Maschke, Berlin, Duncker
und Humbolt, 1995, p. 237.
111 Michel Dévoluy, « L’UE contre la zone euro », dans le journal Le Monde du samedi
22 janvier 2005, p. 20.
112 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Capitalisme et schizophrénie, Paris,
Éditions de Minuit, 1980.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 68

sphère économico-sociale » 113. Il faudrait donc que l’Europe s’engage dans une
perspective résolument fédéraliste.
La continuité géographique des territoires réunis ainsi que l’existence d’un
réseau de transports et de communications interrégionales serrées apparaissent
comme des nécessités évidentes. Mais, au-delà, avec la prise de conscience de
l’émergence du territoire européen engendré par l’intégration économique, c’est la
préoccupation de la cohésion territoriale qui se fait jour. D’où l’existence depuis
1999, d’un « schéma de développement de l’espace communautaire » (SDEC)
destiné, compte tenu de son élargissement et des disparités régionales qui
l’accompagnent, à préparer la naissance d’une politique d’aménagement du
territoire européen 114.
La communauté de civilisation ou de culture ne saurait pallier à l’absence
d’une langue commune, qui en soit ne constitue pas un facteur suffisant (cf. la
« nation arabe »), mais l’Union européenne est pénalisée par un manque évident
de communication entre ses peuples. La question de la langue commune y
demeure fondamentale. Laquelle ? Sans doute l’Anglais, mais au prix d’une perte
d’identité culturelle, ce qui est en train de se produire.
La compatibilité des systèmes politiques et des régimes sociaux est un
prérequis moins acquis qu’il n’y paraît en Europe. D’un côté, certes, le choix en
faveur de la démocratie n’est pas discutable. Il a été formalisé dans ce que l’on
appelle les « critères de Copenhague » (Sommet européen de juin 1993), c’est-à-
dire les conditions à remplir, en termes de régime politique et de régime des droits
de l’Homme, par tout nouveau postulant à l’adhésion à l’Union européenne. Ce
sont ces conditions qui ont [66] été opposées à la Turquie ces dernières décennies.
Qu’elles le seraient éventuellement à la Russie, et de façon plus inexplicable
maintenant, à l’Ukraine. D’un autre côté, en revanche, bien des divergences
persistent quant à l’organisation sociale, à la répartition des revenus, à la place du
secteur public… Ce qui explique les immenses difficultés à donner corps à ce que
l’on appelle « l’Europe sociale » qui, à cette heure, reste un mythe. Il ne faut pas
se cacher non plus que l’accroissement des difficultés économiques et sociales
pourrait faciliter l’accès au pouvoir des populismes dans plusieurs pays de
l’Union.

113 M. Dévoluy, op. cit.


114 DATAR, Le Schéma de développement de l’espace communautaire, Paris, La
Documentation française, 2002.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 69

4. Du réalisme classique
à la société des États

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La pensée réaliste, entièrement tournée vers les relations interétatiques, est


tout, sauf monolithique. Elle a donné cours à une grande variété d’interprétations
et d’inspirations. Michael W. Doyle distingue quatre courants qui partagent des
idées fondamentales comme la nature anarchique du système international et la
primauté de l’État 115.
Le réalisme complexe est incarné par Thucydide. Il n’est pas formalisé mais
implicite aux discours du Grec sur les événements qu’il rapporte et commente. Sa
principale conviction est la permanence de l’état de guerre. Sa complexité vient
de ce que l’explication des relations internationales procède à la fois de la nature
humaine, et d’abord du rôle des dirigeants, du régime interne des États, et de la
configuration des puissances.
Le réalisme fondamentaliste est celui enseigné par les deux grands maîtres,
l’ancien, Nicolas Machiavel et le moderne, Hans Morgenthau. Le caractère
fondamentaliste tient à ce que toute relation sociale est profondément enracinée
dans les besoins matériels et psychologiques des hommes et débouche sur une
lutte pour le pouvoir.
Le réalisme structuraliste est, bien entendu, le produit de la réflexion de
Kenneth Waltz, lui-même inspiré par Hobbes. La rationalité du modèle waltzien
et l’emphase qu’il porte à la structure font son originalité.
[67]
Enfin, Doyle attribue la paternité du réalisme constitutionnaliste à Jean-
Jacques Rousseau. Cette approche, qu’il retrouve aussi chez Raymond Aron, est
parente avec celle de Thucydide dans la mesure où elle prend en compte les effets
des changements internes aux États, qu’ils soient institutionnels, culturels, sociaux
ou économiques, sur leurs comportements diplomatiques et stratégiques. Mais
plus que lui, elle insiste sur la contingence historique des facteurs déterminants. Si
tous les réalistes se retrouvent autour du paradigme de l’anarchie, ils n’approuvent
pas nécessairement la situation, et surtout, ils ne confondent pas le réalisme avec

115 Michael W. Doyle, Ways of War and Peace. Realism, Liberalism, and Socialism, New-
York, W.W. Norton and Company, 1997, p. 45-48.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 70

le nationalisme conquérant ou l’expansionnisme. Ainsi, Martin Wight, l’un des


pères fondateurs de l’école anglaise, était un militant pacifiste chrétien. L’un de
ses messages principaux était que les États devraient respecter les intérêts des
autres États, et qu’il était également possible d’analyser les relations
internationales d’un point de vue réaliste, tout en se fixant des objectifs normatifs.
Avec lui, Hedley Bull, qui se réfère aussi à Grotius, s’est efforcé de théoriser la
société des États. Tandis que dans leur continuité, John Vasquez entend défendre
une approche qu’il qualifie de « néotraditionnaliste ». Quant à Hans Morgenthau,
il a toujours insisté sur le fait que les études sur les relations internationales
s’organisent avant tout autour de la question de l’équilibre international.
Si l’on s’en tient aux trois courants les plus contemporains du réalisme, parmi
les quatre répertoriés par Doyle, il faut convenir que la diversité de ce paradigme
et l’existence d’une tradition idéaliste ne l’ont pas empêché de dominer l’analyse
des relations internationales pendant les années cinquante et soixante jusqu’à ce
que survienne ce que l’on a coutume d’appeler la « révolte béhavioriste » 116.
À partir de ce moment-là, non seulement il est contesté, mais le fossé entre le
réalisme fondamentaliste – ou réalisme classique – et le réalisme structuraliste
se creuse. D’autant plus que le contexte international et les générations changent.
Ce n’est pas par pur hasard si Kenneth Waltz développe sa conception du
réalisme, dénommé aussi « réalisme systémique » ou « néoréalisme », à l’époque
où le système bipolaire exerce sur les États une contrainte des plus prégnantes. Et
si après l’ouverture du [68] rideau de fer, d’autres divergences plus ou moins
marquées surgissent au cœur du paradigme réaliste, suite à certaines critiques
internes ou à des influences extérieures. De sorte que l’on côtoie des réalistes
orthodoxes (John Mearsheimer parmi d’autres), les initiateurs d’un réalisme
structurel (Barry Buzan, Charles Jones, Richard Little 117), et une variété de
« nouveaux réalistes », tels les « défensifs » (Stephen Walt, Jack Snyder, Stephen
Van Evera), les « coopératifs » très tournés vers l’économie politique
internationale comme Joseph Grieco, ou ceux que l’on pourrait classer dans la
rubrique des « réalistes constructivistes » (Robert Jervis, Fareed Zakaria, William
Wohlforth) parce que, tout en maintenant une position centrale à la puissance
étatique, ils considèrent que les perceptions et les croyances jouent un rôle
important dans l’étude des relations internationales, à l’instar de ce que l’on serait
en droit de désigner comme l’école française (Rousseau, Aron) du réalisme

116 John A. Vasquez, The Power of Power Politics. From Classical Realism to
Neotraditionalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p. 39.
117 Barry Buzan, Charles Jones, Richard Little, The Logic of Anarchy. Neorealism to Structural
Realism, New York, Columbia University Press, 1993.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 71

constitutionnaliste. Un trait commun aux membres de la dernière génération


réaliste est de ne plus, comme la grande majorité de leurs prédécesseurs, dissocier
systématiquement le domestique de l’international.

A. Les canons du réalisme classique stato-centrique :


Hans Morgenthau

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Au départ, dans son analyse des relations interétatiques, le réalisme a marqué


sa différence fondamentale avec le libéralisme et l’idéalisme quant à la
conception de la nature humaine, de la société, et de la politique. Les deux
derniers croient à un ordre politique moral et rationnel, dérivé de principes
abstraits et universels. Ils s’appuient sur la bonté infinie et malléable de la nature
humaine. Le premier croit que le monde imparfait, violent, est la conséquence des
forces inhérentes à la nature humaine. Selon Morgenthau, le réalisme politique est
dès lors en mesure de trouver dans ces forces des lois objectives qui gouvernent la
vie politique internationale et permettront de bâtir une théorie rationnelle contraire
à toute apologie du nationalisme et de l’impérialisme. Car, d’après lui, sachant
qu’il suffit qu’une théorie politique soit soumise au double test de la raison et de
[69] l’expérience, le fait que la théorie de l’équilibre des forces qu’il défend ait
traversé le temps et ait surmonté l’épreuve de l’Histoire depuis dix ou onze siècles
qu’elle a été élaborée, prouve largement sa validité.

L’état de nature : l’anarchie internationale

Justement, la lecture de l’histoire montre, comme Thomas Hobbes l’a


explicité, que les hommes sont par nature ambitieux, mauvais et pervers. Tous les
peuples, par instinct, recherchent la puissance, désirent dominer les autres. La
possibilité d’éradiquer ce désir ou cette pulsion apparaît comme une aspiration
utopique. La politique internationale étant demeurée dans l’état de nature,
caractérisée par « la guerre de tous contre tous », autrement dit les nations entre
elles, il en dérive, selon Morgenthau, quatre conséquences majeures dont les
contenus devaient être révisés par les différents auteurs se revendiquant de la
filiation réaliste.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 72

1) Les États souverains sont les acteurs clefs du système international. L’État
se montre souverain parce qu’aucune règle ne saurait être instituée en dehors de
lui. Et parce que la politique est une lutte pour le pouvoir, tout autre acteur ou
groupe d’acteurs qui postulerait au pouvoir doit accéder à la souveraineté. Pour
Morgenthau, seules les nations en tant que communautés politiques y sont
parvenues. On peut s’interroger, comme on l’a fait, sur la portée réelle de la
souveraineté, comme sur sa relation à l’état de nature, à la fois cause et
conséquence, mais ce qui permet, selon les réalistes contemporains, de continuer à
parler d’anarchie internationale, c’est l’absence de tout gouvernement central
mondial, de toute régulation institutionnelle qui s’imposerait aux États en dehors
de leur volonté propre. L’anarchie n’est pas nécessairement le chaos ou le
désordre dont chaque État chercherait à se protéger, de façon systématique, dans
l’isolement. Celui-ci n’est guère concevable de nos jours. C’est pourquoi il n’est
pas très juste d’écrire, par exemple, que la politique extérieure des États-Unis
hésite, depuis le début du vingtième siècle, entre interventionnisme et
isolationnisme. En réalité, [70] comme l’a montré Ruggie, elle s’est convertie au
premier. Mais il est parfois multilatéral (Wilson, Clinton) et le plus souvent
unilatéral (les deux Roosevelt, Nixon, les deux Bush).
2) Les politiques domestique et étrangère sont deux domaines nettement
séparés de la politique nationale. Morgenthau oppose le désordre de l’espace dans
lequel évoluent les États à l’ordre de l’espace domestique soumis à la régulation
effective d’un gouvernement légitime. Alors que la loi règne au plan interne, au
plan extérieur le pouvoir des nations n’est limité que par celui des autres. L’État
s’y trouve en droit d’utiliser la violence pour défendre ses intérêts. Il a pour lui le
droit de guerre, et il n’y a donc aucune commune mesure entre une politique
interne et une politique extérieure. Dans le même sens, Raymond Aron considère
que la spécificité des relations internationales peut être trouvée dans « la
légitimité et la légalité du recours à la force armée de la part des acteurs » puisque
« dans les civilisations supérieures, ces relations sont les seules parmi toutes les
relations sociales qui admettent la violence comme normale » 118. La persistance
de la nature anarchique du système international a, dès lors, au cours des siècles,
légitimé la quête de la puissance. De celle-ci, tous les réalistes, Morgenthau et
Aron en tête, retiennent et font leur, la définition qu’en donnait Max Weber : « la
puissance signifie toute chance d’imposer, même contre des résistances, sa propre
volonté au sein d’une relation sociale, peu importe sur quoi repose cette

118 Raymond Aron, Paix et guerre…, op. cit.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 73

chance » 119. Ainsi, pour Robert Gilpin, l’économie elle-même, malgré son
expansion considérable, est à considérer d’abord comme un moyen pour acquérir
de la puissance et du prestige.
3) La politique internationale étant une lutte pour la puissance dans un
environnement anarchique, les États disposent de différents moyens pour atteindre
leurs buts et défendre leurs intérêts. Morgenthau ne conçoit pas le monde en
guerre permanente, mais il pense que les nations, comme l’histoire l’a prouvé,
sont constamment disposées à recourir à la violence organisée sous la forme de la
guerre. Il accepte que la puissance et l’usage de la puissance puissent changer en
fonction du temps, mais il soutient que le changement résulte bien plus d’une
transformation de l’équilibre des puissances que du système international lui-
même.
[71]
4) Le réalisme de Morgenthau ne confère aucune validité à la moralité
universelle, mais stipule, au contraire, que les principes moraux sont « filtrés en
fonction des circonstances concrètes de temps et de lieu » 120. Surtout, l’État n’est
pas en droit de se permettre de faire des concessions à la moralité supposée
universelle qui iraient à l’encontre de l’intérêt national qu’il a pour mission de
servir.
Comme Machiavel, Morgenthau ne se fait aucune illusion sur la nature de
l’homme qu’il pense immuable dans sa volonté de domination 121. Celle-ci est
« un élément de toutes les associations humaines depuis la famille jusqu’à
l’État » 122. Il ne faut donc rien fonder sur ses bons sentiments, puisque « la lutte
pour le pouvoir » qu’il discerne au sein de toutes les activités politiques, internes
et internationales, procède du « fondement bio-psychologique » de tout être
humain 123. Il écrit précisément que « l’essence de la politique internationale est
identique à celle de sa contrepartie interne. Les deux consistant en une lutte pour
la puissance, modifiée uniquement par les différentes conditions dans lesquelles

119 Max Weber, Économie et société, tome i, Paris, Plon, 1971, p. 56. Aron le confirme dans
« Qu’est-ce qu’une Théorie des Relations Internationales ? », Revue Française de Science
Politique, Paris, Volume xvii, n° 5, octobre 1967, p. 842. Il ajoute, page suivante : « J’ai
cherché ce qui constituait la spécificité des relations internationales ou interétatiques et j’ai
cru trouver ce trait spécifique dans la légitimité et la légalité du recours à la force armée de
la part des acteurs ».
120 Hans Morgenthau, Politics among Nations, New York, Knopf, 5e ed., p. 173.
121 Hans Morgenthau, Politics among Nations, op. cit., p. 7.
122 Ibid., p. 32.
123 Ibid., p. 31.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 74

elles de déroulent » 124. Morgenthau en arrive à penser que si les politiques


nationales sont suffisamment influencées par les considérations morales des
dirigeants et des individus pour tendre vers la modération et la responsabilité,
elles ne sauraient en concéder à la nécessité.
Sa propre éthique de gouvernement se situe dans « une paix par
accommodation » grâce à toutes les ressources de la diplomatie, mais tout en
sachant que celle-ci est pervertie par l’idéologie et la démagogie électoraliste 125.
Étant donné que la paix ne peut résulter ni du désarmement général, ni de la
sécurité collective, ni du droit international, et encore moins d’un État mondial,
l’État national tend à devenir « la plus haute unité morale sur terre » 126. En ce
sens qu’il est l’élément essentiel de moralisation de la sphère internationale, dans
la mesure où, pour les réalistes, l’intérêt national n’est généralement le mieux
servi que par la modération en politique étrangère. C’est cette corrélation qui rend
possible l’équilibre des puissances et la stabilité temporaire des rapports
internationaux.
[72]

L’intérêt national et la puissance

L’idée qu’il existerait des valeurs supérieures à l’intérêt des États est donc
étrangère au réalisme. À la suite des philosophes utilitaristes du XVIIIe siècle qui
récusaient toute référence à un droit naturel s’imposant aux États, les réalistes
pensent que leurs engagements internationaux ne sauraient être que des
conventions utiles pour la stabilité des avantages acquis. Morgenthau qui, de son
côté, s’inspirait des écrits de Machiavel, comme en l’a dit, mais aussi de Lord
Salisbury, ministre anglais du XIXe siècle, et de Georges Washington, posait que
l’idée de l’intérêt est l’essence même du politique et qu’elle n’est nullement
affectée par les circonstances de temps et de lieu. Tout en précisant, que le type
d’intérêt qui détermine l’action dans une période spécifique de l’histoire dépend
du contexte politique et culturel dans lequel la politique étrangère est alors
engagée. Ce qui reste vrai et permanent est que le souci de l’État de satisfaire son
intérêt, quel qu’il soit, finira par l’emporter. Or, sans trop s’expliquer là-dessus,

124 Ibid., p. 16.


125 Ibid., p. 32.
126 Hans Morgenthau, «  The Nature and Limits of a Theory of International Relations  », in
Theoretical Aspects of International Relations, sous la direction de William T.R. Fox, Notre
Dame, University of Notre Dame Press, 1959, p. 28.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 75

sans doute parce que cela semble aller de soi depuis que Frédéric Meinecke a
introduit le terme dans l’étude des relations internationales, dès 1924, Morgenthau
considère que l’intérêt national se définit en terme de puissance 127. Il laisse
entendre toutefois que le premier se confond avec la maximisation du second.
Quant à la nature et à l’exercice de la puissance et à son exercice, ils dépendent
tous les deux du contexte international. Sachant que sa raison d’être est le contrôle
et l’influence, cette notion recouvre toutes les formes possibles de relations et
concerne tous les types de moyens depuis la violence physique jusqu’à l’action
psychologique la plus subtile. Le pouvoir se ramenant au contrôle de l’homme par
l’homme, la seule chose qui fait la singularité des démocraties occidentales réside
dans les garanties constitutionnelles qui contiennent les forces barbares. Les plus
pessimistes à leur égard ne leur reconnaissent ni équité ni égalité politiques et se
contentent de les définir comme des régimes qui ont seulement réussi à neutraliser
la violence physique.
Morgenthau, quand il fait l’inventaire des éléments constitutifs de la puissance
nationale, distingue : 1) La géographie, prise dans sa dimension strictement
physique. C’est du même coup, le [73] facteur le plus stable. Il souligne que
malgré le développement des techniques de communication et de transport, la
situation géographique continue de jouer un rôle important dans les relations
internationales et consacre plusieurs lignes à la position insulaire des États-Unis
par rapport au reste du monde. 2) Les ressources naturelles qui se partagent entre
les ressources alimentaires et les ressources énergétiques et minérales. Il insiste
sur le nécessaire contrôle de ces dernières, en particulier du pétrole, dont la
détention ou au contraire la carence créent ensemble une césure entre les plus
grandes puissances. 3) La capacité industrielle et le niveau technologique. 4) La
préparation militaire que Morgenthau décline en termes de technologie des
armements, de commandement stratégique, et de quantité et de qualité des forces
armées. 5) La population, c’est-à-dire sa taille, sa composition par âges, sa
formation. 6) Le caractère national. Morgenthau n’en donne pas une définition
précise, mais se satisfait de ce que l’on distingue des cultures nationales, au sein
desquelles certaines qualités intellectuelles et certains traits de caractère se
répètent fréquemment et avec une plus grande intensité dans une nation que dans
une autre. Ces spécificités nationales infèrent des conduites particulières de la
politique, de la diplomatie et de la guerre.
Pour Morgenthau, la satisfaction de l’intérêt national n’implique pas un
comportement aventuriste. Il n’est que « le principal poteau indicateur » pour un

127 Robert Dahl, « Power », in Adam and Jessica Kupper, International Encyclopaedia of the
Social Sciences, Londres, Routledge, 2e édit., 1996, p. 406.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 76

État dans ses relations avec les autres États, afin qu’il dispose de suffisamment de
puissance pour que ces derniers ne soient pas tentés de lui imposer leur
volonté 128. Quant à Aron, qui voit plus dans la notion d’intérêt national un idéal-
type nécessaire à la compréhension de la conduite diplomatico-stratégique qu’un
concept véritablement opératoire 129, il n’en concède pas moins que sa prise en
compte suggère la prudence, parce que l’on peut attendre de « chaque État,
légitimement préoccupé de ses intérêts, qu’il ne soit pas entièrement aveugle aux
intérêts des autres » 130. En outre, il est utile de le rappeler de temps à autre que la
moralisation de l’intérêt national consécutive à l’assimilation des enseignements
de Weber par Morgenthau et par Aron, et plus particulièrement de sa conception
de l’éthique de la responsabilité, les ont conduits [74] à espérer que la paix
mondiale résulterait de la sagesse politique d’hommes d’État de conviction
réaliste plutôt que du triomphe de l’idéalisme libéral. Qu’au fond, cette sagesse
donnait une vraie fin morale à la puissance 131. Durant la période de la guerre
froide, la recension et l’analyse comparée des facteurs de la puissance, avec des
tentatives de mesure quantitative, ont occupé nombre d’experts américains qui ont
fini par former une sorte d’école ou de caste de spécialistes : la Power Analysis.

L’équation de la puissance

Parmi tous les facteurs qui entrent dans ce que Spiegel a appelé le « QI » des
États 132, S. B. Jones s’est efforcé, dans un article qui a fait référence, de cerner
les types de ressources à sélectionner 133. Il en distinguait trois grands types : 1)
Les ressources naturelles, qui incluent les ressources spatiales, minérales ou
géologiques et biologiques. Il sera tenu compte du contexte économique mondial
et des capacités nationales d’exploitation et de transformation. 2) Les ressources
humaines, entendues, à la fois, comme ressources démographiques et

128 Hans Morgenthau, Politics among Nations, op. cit., p. 5.


129 R. Aron, Paix et guerre entre les nations, op. cit., p. 37.
130 Ibid., p. 572.
131 Samuel Taupin, La Morale dans les relations internationales selon Hans J. Morgenthau et
Raymond Aron, 2005, mémoire DEA Relations Internationales, Université Paris 2
Panthéon-Assas.
132 S. L. Spiegel, Dominance and Diversity : the International Hierarchy, Boston, Little
Brown, 1972.
133 Stephen B. Jones, « The Power Inventory and National Strategy in World Politics », dans
R. Kasperson et J.V.Minghi, The Structure of Political Geography, Chicago, Aldine
Publishing, 1971.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 77

« mentales ». 3) Les ressources économiques ou en capital. Jones préfère les


appeler les « ressources en équipement ». Il faut entendre par là tout ce qui est du
ressort de l’économie sans prédétermination géographique.
Précisons que si Stephen Jones se plaçait dans la perspective du conflit, il
concevait que la puissance est toujours relative et toujours flexible. La puissance
nationale doit donc constamment être réévaluée en fonction des changements
multiples qui affectent les ressources dans leurs spécificités et leur relativité. Les
ressources géologiques s’épuisent, mais les prodiges de la science permettent des
substitutions plus ou moins attendues (demain, l’hydrogène à la place du
pétrole ?). Les ressources économiques varient et les équipements surtout
militaires sont vite obsolètes. L’arme technologique tend à devenir primordiale
dans les rapports interétatiques. Or, elle est certainement l’une de celles pour
laquelle le changement connaît les accélérations les plus fortes. Les
transformations qui interviennent dans les res-sources humaines sont d’une
sensibilité beaucoup plus lente à [75] venir, mais aussi d’une ampleur beaucoup
plus grande. Enfin, la modernisation des États, qui est la forme synthétique des
changements, augmente en règle générale la puissance intrinsèque d’un pays. Elle
modifie aussi, quand elle ne la bouleverse pas, la hiérarchie des nations (cf. la
Chine). Il convient de dire aussi qu’elle a ses faiblesses, car les premières étapes
de la moder-nisation s’accompagnent d’une plus grande vulnérabilité de certains
secteurs (nouveaux besoins en ressources importées). En outre, une modernisation
très poussée, un très haut degré d’automation rendent une économie plus sensible
aux destructions.
En 1975, l’analyste Ray S. Cline s’est proposé de mettre la puissance de
chaque nation en équation 134. Elle est déterminée, selon lui, par les forces
armées, mais également par toute une série d’autres paramètres dont les
principaux sont : la taille et la localisation du territoire, la nature des frontières, la
population, les ressources naturelles, la structure économique, le développement
technologique, la puissance financière, l’homogénéité ou la mixité ethnique, la
cohésion sociale, la stabilité du processus politique décisionnel, et l’inquantifiable
esprit national. Cline ne va pas jusqu’à imaginer que les équations géopolitiques
qu’il établit pour les différentes puissances puissent être les exactes formulations
de la réalité. Il admet aussi que ses résultats laissent planer l’incertitude sur les
écarts réels de puissance. Cependant, les paramètres qu’il retient peuvent nous
apporter quelques éclaircissements.

134 Ray S. Cline, World Power Assessment. A Calculus of Strategic Drift, Washington D.C.,
Georgetown University, The Center for Strategic and International Studies, 1975.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 78

La masse critique, C. Elle synthétise deux facteurs : l’espace et la population.


Or, dans le monde moderne, les phénomènes de masse devenant irrésistibles, en
relations internationales les niveaux d’échelle s’avèrent de plus en plus
prépondérants. La dimension géopolitique de l’État en cause tient un rôle de plus
en plus décisif dans les rapports qu’il entretient avec ses semblables. En deçà d’un
certain seuil il semble bien qu’il soit très difficile, pour un État, de défendre ses
intérêts, au moins isolément. La seule considération de la masse critique met bien
sûr en avant les États-continent, ou tout au moins ceux d’entre eux qui sont bien
ou suffisamment peuplés. Ce faisant, elle singularise une catégorie d’acteurs qui
méritent une analyse attentionnée de leurs réalités, humaines surtout, en raison du
rôle international et des potentialités qui peuvent leur être prêtés.
[76]
La capacité économique, E. Cline la calcule à partir de six critères : le
produit national brut, la production nationale d’énergie, de matières premières
qu’il met en parallèle avec la consommation nationale, la production agricole
basée sur trois récoltes (blé, riz, maïs), et enfin la participation au commerce
international comparée à la place que celui-ci occupe dans l’économie nationale.
L’importance du facteur économique n’est plus à prouver. Reste que les mesures
de Cline sont très cloisonnées, ignorent les phénomènes de dépendance. Enfin, la
réalité des chiffres est sujette à caution, voir à mystification. Ainsi, le PIB
soviétique qui fut longtemps estimé, d’un commun accord pourrait-on dire, par les
services d’information américain et soviétique, à 40 % du PIB américain soit
environ 2 800 milliards de dollars, au milieu des années soixante-dix, n’en
représentait, d’après les aveux de la perestroïka que 25 %, soit autour de
l 300 milliards de dollars. Cette révision déchirante rétrogradait l’URSS au
quatrième rang des puissances économiques, ou même au cinquième, en raison de
l’aggravation de la crise, en 1991 135.
La capacité militaire M. Dans le domaine militaire, la suprématie des États-
Unis et de l’Union soviétique est, au moment où Cline écrit, indiscutable. Les
deux superpuissances disposent d’une avance telle que tout classement semble
dérisoire. Ce constat reposait surtout sur la disproportion qui existait entre les
forces de frappe nucléaire des deux géants et celles des quelques autres
possédants. Dans son évaluation Cline s’est appuyé sur trois critères : le niveau
des dépenses militaires, la dimension des forces armées, le déploiement mondial
et le contrôle maritime potentiel. Bien que l’on puisse cerner assez facilement ces
facteurs, et même quantifier les dépenses militaires ou le volume des forces,

135 Hubert de Beaufort, « L’économie potemkine », dans Valeurs Actuelles du 5 août 1991.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 79

l’analyse ne peut se départir d’une certaine subjectivité et écarter tout risque


d’erreur. Certaines dépenses militaires indirectes ne figurent pas dans les postes
budgétaires propres. Le nombre des militaires sous les drapeaux ne préfigure pas
automatiquement le potentiel offensif d’un pays ; son importance est souvent en
rapport avec une fonction de police intérieure. Dans le domaine militaire, il
convient également de se méfier des chiffres, des valeurs absolues. Dans un
ouvrage bien informé, Jacques Sapir avait montré que la production militaire
soviétique souffrait des mêmes [77] défauts que la production civile. Et que
contrairement au mythe de la stratocratie, l’armée soviétique n’était pas, comme
l’avait déjà découvert A. Cockburn, cet « îlot d’efficience et de rationalité dans
une mer de confusion que l’on se plaît à décrire » 136. En particulier, notait Sapir,
les marges de développement des matériels étaient très faibles, par souci
d’économie, ce qui faisait qu’ils étaient très vite dépassés. L’analyse qualitative
révélait donc un écart technologique en faveur de l’Occident, aujourd’hui admis
par tous, et par la force des choses 137.
Stratégie et volonté nationale, S et M. La stratégie et la volonté nationales
reflètent la cohérence du gouvernement, donc de sa politique étrangère ainsi que
la force mentale du peuple. Remarquons immédiatement les difficultés pratiques
d’une évaluation indispensable qui font que, d’une manière arbitraire, Cline
gratifiait les États-Unis d’un coefficient réducteur, en raison de l’incohérence
diplomatique de ses gouvernants incapables, selon lui, de se tenir à une stratégie
bien définie. Et à cause du flou ou de l’ambiguïté des idées que cultive le citoyen
américain sur la conduite et le destin de sa nation. D’une manière générale, les
petites puissances – sauf les États placés dans des situations stratégiques
périlleuses – étaient dotées, par lui, d’un coefficient très moyen.
Le résultat final : Pp (puissance perçue) = (C+E+M) (S+W). L’intervention
du facteur (S+W) modifiait passablement les équations de puissance. Au bout du
compte, l’Union soviétique apparaissait comme la première puissance du monde
nettement détachée devant les États-Unis, ce qui aujourd’hui fait sourire. Faut-il
suspecter Cline d’avoir volontairement imputé aux États-Unis le réducteur de
puissance à l’instant évoqué, afin de provoquer une réaction parmi ceux qui dans
les sphères dirigeantes – il a travaillé longtemps pour la CIA – auront prêté
attention à son étude ? De toutes les façons, la portée de ses calculs est limitée, car
la puissance ne résulte pas tant d’une accumulation de ses facteurs que d’une
capacité et d’une opportunité d’emploi de ceux-ci. Ils ne seront réellement

136 Jacques Sapir, Le Système militaire soviétique, Paris, La Découverte, 1987.


137 Ibid.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 80

appréciables qu’à la lumière du système international et de la position de l’acteur


dans ce système. Tout ce que la Power Analysis américaine veut ignorer. En
France aussi, une étude récente conduite en termes de puissance perçue, à partir
d’un [78] panel de plus de deux cents experts, montre que l’arme nucléaire et
l’économique constituent les deux paramètres matériels déterminants, largement
devant les facteurs culturels et institutionnels 138. Et toujours sans que le
configurationnel soit pris en considération.

La critique aronienne et la « vision radicale »


de la puissance selon Steven Lukes

Les chiffres avancés dans les différentes études quantitatives ne fourniront


donc pas la base d’un calcul stratégique fiable. Croire le contraire serait
dangereux et justifierait cette réflexion de Raymond Aron : « il y a tant d’écart
possible entre la puissance défensive et la puissance offensive, entre la puissance
en temps de guerre, et la puissance en temps de paix, la puissance à l’intérieur
d’une zone géographique, et la puissance au-delà de cette zone, que la mesure
d’une puissance, supposée absolue et intrinsèque, me paraît plus nuisible qu’utile.
Nuisible à l’homme d’État qui se croirait en possession d’une information précise,
alors qu’il ne détiendrait qu’une mesure faussement rigoureuse d’une résultante,
de signification équivoque » 139. La relativité est, après l’approximation et
l’incertitude, la seconde réserve qu’inspire le calcul de la puissance puisque les
seuils imposés varient nécessairement de façon assez considérable en fonction du
type de puissance 140. Dans la large hiérarchie des États, la puissance offensive
est l’apanage de rares privilégiés. La puissance défensive est celle à laquelle
aspire, sans toujours y parvenir, la grande majorité des pays, y compris ceux qui
dans le passé ont possédé la première et l’ont perdue. Précisons qu’Aron lui-
même ne parvient pas à établir une distinction claire entre ces deux types de
puissance. Si la proposition d’assimiler la puissance défensive à la Realpolitik
(qui serait alors la politique de puissance du statu quo) et la puissance offensive à
la Machtpolitik (comprise comme la politique de puissance expansionniste)
apparaît séduisante, elle n’est pas étymologiquement recevable parce que, écrit le

138 Jean-Yves Caro, « Structures de la puissance : pour une méthodologie quantitative »,


Annuaire français de Relations internationales, Paris, Bruylant/La Documentation
française, n° 1, 2000, p. 87-109.
139 R. Aron, Paix et guerre… op. cit., p. 59.
140 Ibid., p. 68 à 72.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 81

politologue, « la Machtpolitik n’implique pas l’impérialisme ou la volonté


d’élargir l’aire de souveraineté ou de subjuguer des peuples étrangers, mais le
concept [79] répond à un contexte nationaliste et trouve son origine dans une
philosophie pessimiste » 141. Ce qui ne fait pas une grande différence. Du même
coup, comme le fait remarquer Jean-Jacques Roche, Aron eut beau jeu de
reprocher à Morgenthau l’imprécision de son concept de puissance conçu à la fois
comme une finalité et comme un moyen 142. Pour l’auteur de Paix et guerre entre
les nations, la puissance est, comme on vient de le voir, un concept peu opératoire
qui ne permet pas de définir une conduite diplomatico-stratégique rationnelle.
L’ajustement des intérêts, supposé préserver la paix, est d’autant plus aléatoire
que ces derniers sont souvent immatériels et ne peuvent donc pas faire l’objet
d’une évaluation chiffrée. De plus, la guerre est irrationnelle quand elle ne résulte
pas de la très risquée « substitution d’un calcul économique au calcul
politique » 143. II ne saurait par conséquent exister de diplomatie idéale puisque
« les objectifs historiques des unités politiques ne sont pas déductibles du rapport
de forces » 144.
C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle, rappelle Jean-Jacques
Roche, Raymond Aron ne croit pas à la possibilité de bâtir une théorie sachant
qu’en chaque circonstance, il importe en priorité de se référer aux ambitions
spécifiques des acteurs plutôt que de leur prêter un cadre de pensée identique
fondé sur la maximisation des ressources 145. Pour Aron, seul le risque de guerre
permet aux États de définir leur comportement les uns vis-à-vis des autres. Ce
risque est fonction, d’une part, de la nature du système international qui peut être
homogène ou hétérogène, et d’autre part, de la volonté de survie de l’État, bien
que l’homogénéisation du système international puisse s’opérer à travers la
menace permanente de la guerre qui pèse sur tous. C’est pourquoi, certains
stratèges ont vu dans la prolifération nucléaire le moyen de faire tenir les États en
paix, étant donné que dans un contexte de nucléarisation généralisée, la formule
d’Aron, « survivre, c’est vaincre » prendrait tout son sens. Et c’est à partir
seulement de cet objectif de survie partagé par toutes les nations qu’Aron peut

141 Raymond Aron, « Macht, Power, Puissance : Democratic Prose or Demoniacal Poetry ? »,
in Steven Lukes (edited by) Power, Oxford, Basil Blackwell, 1986, p. 271. La proposition
évoquée émane de Dario Battistella, Retour de l’état de guerre, Paris, Armand Colin, 2006,
p. 31.
142 Jean-Jacques Roche, Théories des relations internationales, Paris, Montchrestien, Coll.
« Clefs », 1994, p. 42.
143 R. Aron, Ibid., p. 60.
144 Ibid., p. 104.
145 J.-J. Roche, op. cit., p. 42-44.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 82

entrevoir une conduite diplomatico-stratégique rationnelle des acteurs du jeu


international. Elle n’est plus la recherche de la puissance maximale, mais la mise
en œuvre d’une morale de la sagesse qui « s’efforce non seulement [80] de
considérer chaque cas en ses particularités concrètes, mais aussi de ne pas
méconnaître aucun des engagements de principes et d’opportunités et de n’oublier
ni les rapports de forces ni les volontés des peuples » 146.
Faut-il déduire de son impossible évaluation, de son incertaine opérabilité, en
tant que combinatoire de facteurs, une « impuissance de la puissance » comme
certains esprits distingués, s’escriment à le proclamer 147 ? Mais qui n’ont de
cesse de se contredire, tant le phénomène qu’ils voudraient discréditer de façon
définitive est omniprésent 148. Leur étourdissement vient de l’ubiquité même de
la puissance qui structure tous les champs du système mondial, pas seulement le
champ interétatique. Ces essayistes en sont d’ailleurs réduits à admettre la
privatisation du phénomène, preuve s’il en est de sa capillarisation dans un monde
retourné au capitalisme sauvage. En même temps qu’il leur faut reconnaître la
prégnance de forces qu’ils pensaient pouvoir occulter comme la démographie,
parce qu’elle commande à la hiérarchie des États 149, d’une part, ou parce que, du
fait de leur enflure, « les réseaux migratoires deviennent ainsi des îlots de
résistance » 150 qui posent problème aux États d’accueil, d’autre part. Qui oserait
dire, en effet, que la montée en puissance de la Chine, devenue « l’atelier du
monde » grâce à sa force de travail, ne change pas la donne mondiale ? Il leur faut
admettre aussi que les formes de construction régionale, bien qu’incertaines,
donnent « à la puissance une toute nouvelle configuration » 151. Quant à la
Russie, qui ne pèserait pas économiquement plus lourd que le Maryland, nous dit-
on, elle est la seule puissance européenne qui, grâce à son pétrole, son gaz naturel
et à son armement nucléaire, peut dire « non » à Washington. La confusion de
ceux qui voudraient ainsi disqualifier la puissance procède de leur raisonnement

146 R. Aron, Paix et Guerre, op. cit., p. 99.


147 Bertrand Badie, L’Impuissance de la puissance. Essai sur les nouvelles relations
internationales, Paris, Fayard, 2004.
148 Dans un de ses ouvrages précédents, ce même essayiste écrivait « Les effets de puissance
demeurent, s’infiltrant partout, volontiers reproduits par les États qui en gardent la culture
et se plaisent à leur conserver un rôle médiateur fondamental dans l’accomplissement de
leur fonction internationale. En cela, la puissance reste un indispensable paramètre de
l’analyse pour interpréter les stratégies étatiques, en évaluer les effets et comprendre les
dérives subies par le principe de responsabilité », dans Un monde sans souveraineté. Les
États entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard, 1999, p. 57.
149 B. Badie, L’Impuissance de la puissance, op. cit., p. 54.
150 Ibid., p. 57.
151 Ibid., p. 119.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 83

manichéen qui oppose le « parti de la puissance », dont ils subodorent qu’il a tôt
fait de la réduire à sa dimension militaire, au « camp de l’intégration sociale »,
mondiale cela va de soi, tout en se refusant à voir que ce sont précisément les
rapports de puissance qui décident des valeurs et des finalités auxquelles cette
intégration est supposée obéir. Et qu’ils fixent, comme de bien entendu, les
modalités à respecter et les règles à suivre. Ces essayistes ignorent ou affectent
d’ignorer cette primordialité de la puissance inhérente à sa propre [81] radicalité,
celle que Steven Lukes, à partir des travaux de Michel Foucault, a parfaitement
discernée 152. Tout l’art de la puissance persuasive notamment consiste, soutient
Lukes, à conditionner les peuples en « conformant leurs perceptions, leurs
cognitions et leurs préférences de manière à ce qu’ils acceptent leur rôle dans
l’ordre existant des choses, ou bien parce qu’ils ne sont pas capables d’imaginer
une alternative à celui-ci, ou bien parce qu’ils le considèrent naturel et
inchangeable, ou encore parce qu’ils le pensent divinement ordonné… » 153. De
fait, le discours dominant des instances mondialistes s’acharne à inculquer l’idée
qu’il n’existe pas d’alternative à la globalisation. Tandis que leurs relais
idéologiques et médiatiques nationaux distillent une vulgate cosmopolitiste et
affabulatrice, quant au sens de l’histoire, destinée à réduire les résistances et à
légitimer l’hégémonie des nouveaux pouvoirs transnationaux.
Ce que la puissance a perdu en évidence, elle l’a gagné en efficience en
changeant de vecteurs, en changeant ses formes d’action. Elle a muté bien souvent
vers ce soft power popularisé par Nye, mais qu’il n’a pas découvert, parce que
Steven Lukes l’avait anticipé avec sa « troisième dimension de la puissance »,
comme il est en droit de le rappeler 154. À savoir l’existence, à côté de l’approche
« unidimensionnelle béhaviouraliste » de la puissance telle qu’on la trouve chez
Robert Dahl et dans laquelle le pouvoir est tenu pour la capacité observable d’un
acteur à influencer ou à contrôler un autre, et à côté de l’« approche
bidimensionnelle », propre à Bachrach et Baratz 155, qui consiste à ajouter à la
capacité d’une pression directe celle d’agir ou de pas agir, en fonction de ses
attentes, sur l’environnement normatif, institutionnel ou factuel de l’acteur cible,
d’une troisième possibilité qui consiste par le biais du contrôle de l’information,

152 Steven Lukes, Power. A Radical View, Londres, Palgrave, 1974.


153 Ibid., p. 24.
154 Dans la seconde édition de 2005 de Power : a radical view, Londres et New York,
Palgrave/Macmillan, celle dans laquelle il répond aux critiques adressées à la première
version de son œuvre. En particulier, il s’efforce de montrer, en s’appuyant sur Foucault, le
peu d’écart qui existe entre le pouvoir d’influence et la domination.
155 Peter Bachrach and Morton S. Baratz, « The Two Faces of Power », American Political
Science Review, 56, 1962, p. 947-952.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 84

des médias, ou des processus de socialisation, à « gagner son cœur et son


esprit » 156. Là où Antonio Gramsci percevait une hégémonie et où Edgar Morin
voit un imprinting culturel, Lukes n’hésite pas à parler d’endoctrinement.
Finalement moins soft qu’elle en a l’air et que l’on veut bien le dire, en raison
même de la confrontation des forces représentationnelles que sa définition
suppose 157, la puissance est omniprésente. Nous aurons à y revenir et à insister
sur l’apport de Lukes.
[82]

Le « réalisme constitutionnaliste » de Raymond Aron

Ce qui, par rapport à Morgenthau ou au néoréalisme de Waltz, caractérise


Aron et tous ceux que Doyle désigne comme des réalistes constitutionnalistes,
tels Henry Kissinger, Stanley Hoffmann, Robert Gilpin, Stephen Krasner ou
même Peter Katzenstein (!), est la relativité de leur réalisme 158. Puisqu’en effet,
s’ils assument le paradigme de l’anarchie internationale et de l’état de guerre
afférent, ils admettent aussi l’interférence explicative de la nature des régimes
internes des États et des cultures nationales sur le caractère homogène ou
hétérogène du système international, d’une part, des capacités stratégiques et
sociétales des acteurs étatiques, d’autre part, et enfin de l’influence des règles
internationales et d’autres acteurs non gouvernementaux susceptibles d’être
sources de conflit ou de coopération 159. Pour Raymond Aron, un système
international homogène existe quand les États qui le composent, « appartiennent
au même type (et) obéissent à la même conception de la politique » 160.
Inversement, un système hétérogène rassemble des États « organisés selon des
principes autres et se (réclamant) de valeurs contradictoires » 161.
Le premier a plus de chances de connaître la paix que le second, dans la
mesure où les États partagent des valeurs similaires et où il est préservé des

156 Steven Lukes «  On power and the battle for hearts and minds », Millennium. Journal of
International Studies, Londres, vol. 33, n° 3, 2005, p. 477-495.
157 Janice Bially Mattern, « Why “Soft Power” Isn’t So Soft : Representational Force and the
Sociolinguistic Construction of Attraction in World Politics », Millennium, ibid., p. 583-
612.
158 Michael Doyle, Ways of… op. cit., p. 151.
159 Ibid., p. 151.
160 Raymond Aron, Paix et guerre… op. cit., p. 108.
161 Ibid., p. 108.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 85

guerres idéologiques. Déjà, Jean-Jacques Rousseau pensait que la culture


chrétienne et la structure monarchique communes aux États européens avaient été
propices à l’équilibre européen du début du XVIIIe siècle, bien que cela fût
insuffisant à l’établissement d’une paix éternelle. Mais le système complètement
dissymétrique de la guerre froide n’a pas non plus dégénéré en guerre ouverte.
C’est que la structure matérielle, et notamment militaire, facteur dans ce cas
précis de stabilité, voir de figement (« l’équilibre de la terreur »), ne saurait être
sous-estimée. Après 1989, un système homogène est à nouveau devenu
envisageable, mais comme Aron l’avait lui-même redouté, dans la mesure où les
rapports internationaux s’étendent à toute la planète, « l’hétérogénéité des
civilisations, désormais englobées dans le même système, développera peut-être à
la longue des conséquences plus graves que l’opposition de deux régimes ou de
deux doctrines » 162.
[83]
Le réalisme d’Aron est relativisé par le fait qu’il distingue entre les relations
interétatiques, les relations internationales, et les relations transnationales 163. Les
premières, qui forment le nœud de la problématique, sont les relations directes
entre les seuls États qui décident de la paix et de la guerre, et du commerce. Les
secondes sont « des relations nouées entre des individus et des groupes
appartenant à des nations différentes ». Elles ne mettent pas les États en cause en
tant que tels, mais elles interréagissent avec les précédentes. Les troisièmes, pas
toujours faciles à distinguer des secondes, sont celles qui « se nouent à travers les
frontières, et qui sont déterminées par des collectifs, par des organisations non
strictement rattachées à une entité politique ». Aron voyait dans l’Église
catholique, les firmes multinationales et l’Internationale communiste autant de
pôles à l’origine de ces relations transnationales. Constatant qu’il fallait insérer les
relations interétatiques dans le contexte global formé par les deux autres
catégories, il déduisait que toute construction théorique devait commencer par
« l’analyse de la structure interne des acteurs dans le jeu interétatique », et se
poursuivre par celle « de l’ensemble ou du champ, ici le champ diplomatique,
dans lequel se trouve l’acteur ». La première exigence le rapproche assez des
libéraux parce que, comme eux, il pense que « l’État n’a jamais été une personne,
et qu’il y a un grand nombre d’individus à l’origine d’une décision ». Les
dirigeants, mêmes autoritaires, s’entourent de conseillers, arbitrent entre des
factions, tandis qu’au sein des démocraties les groupes en concurrence pour le

162 Ibid., p. 399.


163 Raymond Aron, « Histoire et théorie des relations internationales », dans Leçons sur
l’Histoire, Paris, Le Livre de Poche, Biblio-Essais, Editions de Fallois, 1989, p. 334-419.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 86

pouvoir affichent des intérêts différents qui interfèrent sur leurs conceptions de la
politique étrangère. La seconde exigence implique, selon Aron, la considération
du « schème de la répartition des forces », c’est-à-dire de la configuration des
puissances, et celle du caractère homogène ou hétérogène du système
diplomatique. De l’interaction des deux niveaux, de l’interne et de l’externe,
résultent des conséquences importantes. Entre autres choses que la diplomatie
d’un État se transforme en même temps que la vision du monde de ses dirigeants
en fonction des contraintes et des opportunités environnementales. Le sociologue
français le pensait pour les hommes du Kremlin 164. Cependant, en même temps,
la complexité des [84] situations entretient « l’incertitude des intentionnalités ».
Tant et si bien, que jamais, dans la réalité des relations interétatiques, les
conditions nécessaires au calcul rigoureux de la décision rationnelle ne sont
données. Pas plus en ce qui concerne les systèmes d’idées, qu’en ce qui concerne
l’évaluation de la puissance.

B. L’équilibre des puissances selon Morgenthau


et les transformations du champ diplomatico-militaire

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L’équilibre des puissances est une notion des plus anciennes et des plus
fondamentales de l’étude des relations internationales qui remonte, au moins
quant à sa formulation, à David Hume 165. Emmerich de Vattel, pour sa part, le
définissait comme « une situation telle qu’aucun pouvoir n’est en position d’être
prépondérant et d’imposer la loi aux autres » 166. Cet équilibre est toujours
imparfait, ambigu. En fait, il n’y a pas une seule théorie de la balance des forces,
mais toute une variété. La balance peut être simple (à deux) ou complexe (à
plusieurs). Dans l’esprit de Morgenthau, l’équilibre a seulement pour objet de
préserver le statu quo, en veillant à ce qu’aucune nation ne soit en mesure
d’imposer son hégémonie. C’est une politique, au sens hobbesien, dont la finalité
est de convaincre un État prêt à recourir à la force qu’il sera dans l’incapacité de
profiter des avantages de la victoire attendue. Mais l’équilibre des puissances peut
être compris aussi comme un système. Pris alors dans son sens grotien, il

164 Ibid.
165 David Hume, « De la balance des pouvoirs », dans Frédéric Ramel (avec la collaboration de
David Cumin), Philosophie des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po,
2002, p. 194-202.
166 Hedley Bull, Op. cit., p. 97.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 87

implique l’interdépendance et il est à l’origine du réalisme traditionaliste qui


trouve sa meilleure expression dans la société des États. Objet de nombreuses
critiques, l’équilibre des puissances est un concept qui n’en a pas moins conservé
un sens pratique, même à l’âge nucléaire.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 88

Les caractéristiques de la balance of power et la critique

La volonté de puissance propre à différentes nations, chacune essayant soit de


maintenir, soit de dépasser le statu quo, implique la nécessité d’une approche de
la configuration mondiale en terme de balance of power, c’est-à-dire d’équilibre
des forces. [85] Morgenthau voit avant tout en elle, un facteur de stabilité, un
mécanisme de conservation reposant sur le respect mutuel des acteurs en
présence, car autrement l’une des parties essaiera de prendre l’ascendant sur les
autres. C’est donc un mécanisme défensif et préventif. Une nation menant une
politique d’équilibre ne doit pas seulement s’abstenir de déclencher une guerre
offensive ; elle doit également développer ses capacités militaires de façon à être
en mesure d’influencer efficacement les rapports de force en période critique.
L’équilibre des puissances est un mécanisme souple sans cesse renégocié, qui
prend en considération l’hétérogénéité du monde. La variété des niveaux de vie,
les différences entre les régimes politiques, les inégalités de puissance créent une
dynamique permanente. Tout cela impose une intense activité diplomatique parce
que les ententes constituées à un moment donné sont obligatoirement éphémères.
Il ne peut fonctionner qu’à l’aide d’échanges et de concessions : c’est le principe
des compensations qui instrumentalise les plus petites nations dans les tractations
des plus grandes. L’équilibre des pouvoirs est donc avant tout l’instrument des
grandes puissances qui, historiquement, d’après Morgenthau, se retrouvent
confrontées dans quatre configurations possibles. 1) Celle de l’opposition directe
entre deux grandes puissances : France et Empire des Habsbourgs aux XVIe-
XVIIe siècles, système bipolaire de la guerre froide. 2) Celle de la configuration
multipolaire de puissances inégales et adversaires entre lesquelles des systèmes
d’alliance sont difficilement envisageables. L’équilibre précaire sera garanti par
un jeu d’États-tampon et d’accords conditionnels : Balkans au XIXe siècle. 3)
Celle de systèmes d’alliance opposés : guerre de Trente ans et système précédant
la première guerre mondiale (Triple alliance et Triple entente). 4) Celle de la
coalition contre la puissance hégémonique (« Tous contre un ») : coalitions contre
la France napoléonienne ou contre l’Allemagne nazie. Morgenthau pense ces jeux
d’acteurs immuables. L’avènement du One World, c’est-à-dire du monde unifié
par la technologie, n’y changera rien. Car si les distances géographiques s’en
trouvent raccourcies, le monde demeure moralement et politiquement dispersé,
parcouru de lignes de faille. Selon lui [86] ceux qui imaginent qu’une opinion
publique mondiale peut naître du flux des informations et des idées se trompent
parce qu’ils confondent le vecteur, la technique de transmission et l’objet qui est
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 89

transmis. Les signes échangés sont réinterprétés en fonction des schèmes mentaux
et philosophiques des peuples comme de leurs expériences respectives. Or les
distances culturelles sont trop grandes. Si le One World rapproche, il engendre
aussi la promiscuité.
La balance of power qui a donc constitué la clef de voûte de la pensée réaliste
anglo-saxonne a cependant été tôt critiquée pour son imprécision. Laquelle tient,
explique Inis Claude, l’une des plumes les plus acérées, à sa trop grande évidence
et au fait qu’elle recouvre au moins trois sens, dont les deux déjà signalés
(politique ou système) et qui présentent eux-mêmes des ambiguïtés 167.
Commençons par eux.
1) L’équilibre des puissances en tant que politique. Si la formule sert à
désigner une politique de recherche et de préservation d’un équilibre, cela sous-
entend que, par nature, un déséquilibre est dangereux, car la puissance la plus
grande peut être tentée de dominer, conquérir ou oppresser. Dans un système
multipolaire la seule politique qui permette de prévenir un tel comportement est
celle qui fabrique un contre-pouvoir équivalent à l’hêgemôn potentiel. Il s’agit
dans ce contexte d’une politique de prudence. Mais comme la balance of power
cache dans bien des cas un déséquilibre réel, de la même façon la politique dite
d’équilibre peut camoufler la volonté de créer un équilibre favorable, soit un
déséquilibre. Inis Claude dénonce ainsi, derrière la politique d’équilibre, une
course à la puissance qu’il perçoit explicite chez Morgenthau quand celui-ci écrit
que l’équilibre des puissances consiste de la part d’une nation à essayer de contrer
la puissance d’une autre nation en accroissant ses forces de manière à les rendre
égales sinon supérieures à celles de l’autre nation.
2) L’équilibre des puissances en tant que système. La formule a pour vocation
de distinguer une organisation spécifique des relations entre plusieurs États parce
qu’elle repose sur l’interdépendance. Pour de nombreux auteurs réalistes (Martin
Wight, A.J.P. Taylor, Charles O. Lerche), la référence aux mécanismes, [87] aux
instruments, aux règles de la balance of power laisse entendre que, dans tous les
cas qu’ils analysent, l’équilibre des puissances fonctionne comme un système qui
maintient la paix de façon presque automatique.
3) L’équilibre des puissances reflète une situation géopolitique ambivalente.
D’un côté, la notion peut demeurer purement descriptive : une puissance équilibre
une puissance équivalente. Ce qui peut-être source de confusion et d’erreur. On
pense ici à la fausse symétrie de la guerre froide : États-Unis et URSS étaient de
faux jumeaux comme l’expérience l’a démontré. Leurs structures internes de

167 Inis Claude, Power and International Relations, New York, Random House, 1962.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 90

puissance n’avaient rien de commun. Ensuite, remarquait avec ironie Claude,


l’équilibre est souvent bancal, mais le terme continue d’être utilisé. Mieux, les
théoriciens de l’équilibre envisagent le plus souvent l’établissement d’un
« équilibre favorable », et il cite Nicolas Spykman : « la vérité en la matière est
que les États sont intéressés uniquement par une balance qui penche en leur
faveur… La balance désirée est celle qui neutralise les autres… » 168. Donc, la
balance of power peut aussi bien signifier un équilibre qu’un déséquilibre, et dans
ces conditions, elle est simplement synonyme de distribution de la puissance. Ce
serait un grave abus théorique que d’en faire une « loi » du comportement des
États, de surcroît réputée automatique, en déduit Claude. Cependant, d’un autre
côté, note Michael Doyle, si l’on prend en considération les notions de distance et
de proximité, en tant que composantes effectives de la puissance et de la menace,
sa configuration géopolitique rend à la balance sa valeur explicative, comme c’est
le cas, selon lui, des schémas de Kautyla dans l’Inde antique, de Philippe de
Commines, le conseiller de Louis XI, en France au XVe siècle, ou de Sir Lewis
Namier, en Angleterre dans l’Entre-deux-guerres 169.

Équilibre des puissances et dissuasion nucléaire

Depuis 1945, avec l’apparition de l’arme nucléaire, le contexte géostratégique


qui pouvait justifier l’équilibre des puissances a nettement changé. Avec l’idée,
partagée en particulier par les stratèges français, que l’arme nucléaire assure
« l’insularité [88] stratégique » de l’État qui la possède, il n’est plus nécessaire de
rechercher l’équilibre des puissances. En effet, si le faible est en mesure de
dissuader le fort, l’inégalité des puissances nucléaires est sans conséquence ; c’est
le fameux « pouvoir égalisateur de l’atome » cher au Général Poirier.
Comme on l’a évoqué avec Aron (survivre, c’est vaincre), on a pu déduire de
cette théorie de la dissuasion que l’accession à l’arme nucléaire par un grand
nombre de pays mettrait le monde dans une situation de dissuasion mutuelle
généralisée. Un scénario que Morton Kaplan s’est permis de modéliser dans son
« système à veto unitaire » 170. Pour sa part, Hedley Bull persistait à croire que si
le système de la dissuasion nucléaire entraînait un réel changement, il ne rompait

168 Ibid., p. 162.


169 M.W. Doyle, Ways of… op. cit., p. 163-165.
170 Morton Kaplan, System and process in International Politics, New York, John Wiley, 1957,
et New Approaches to International Relations, New York, St Martin Press, 1968.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 91

pas complètement avec celui de l’équilibre des puissances 171. Tout simplement,
parce que le premier n’est qu’un élément, certes décisif puisqu’il le conditionne,
du second. Et que, dans une situation comme le contexte bipolaire que l’on a
connu jusqu’en 1989, la parité militaire ne se suffit pas à elle-même. Tous les
autres facteurs de la puissance doivent être pris en considération comme l’a
démontré la capitulation de l’URSS, dont les circonstances ont donné raison à
Bull. Dans l’impossibilité de faire la guerre, à cause de la dissuasion, et de se
lancer dans une fuite en avant comme tant d’empires l’avaient fait dans le passé,
l’Union soviétique, dépassée dans tous les autres domaines, a préféré s’avouer
vaincue. H. Bull souligne aussi le caractère subjectif de la dissuasion, par
opposition au caractère objectif de la balance. Ce qui est lourd de conséquences.
La paix nucléaire n’est pas synonyme de sécurité internationale, puisqu’elle
repose sur le seul fait que la guerre devient un instrument irrationnel de la
politique. Mais, jusqu’où ? Elle suppose des mesures de confiance mutuelle
comme celles qui furent adoptées à l’occasion de la Conférence sur la sécurité et
la coopération en Europe (CSCE), entre 1975 et la fin des années quatre-vingts. La
dissuasion n’autorise pas, de fait, la possibilité d’un ordre international sur des
bases positives, sur la base d’un intérêt commun. Elle souligne, au contraire, la
faiblesse de la société internationale, dans laquelle, au fond, les États nucléaires
sont les otages les uns des autres.
[89]

C. La société des États


ou le réalisme libéral d’Hedley Bull

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Bull s’est avant tout intéressé à la notion d’ordre international dont nous avons
fait ici notre référent. Ceci explique sans doute que son analyse de la balance of
power soit l’une des plus riches que l’on puisse trouver. Or, bien que s’appuyant
sur des présupposés réalistes, il entend démontrer que les États forment une
société, une société internationale qu’il voit se réaliser, rappelons-le, « quand un
groupe d’États, conscients de certains intérêts communs et de certaines valeurs
communes, forment une société dans le sens où ils se conçoivent liés entre eux
par une série de règles communes dans leurs relations mutuelles, et quand ils
collaborent à la construction d’institutions communes ». En l’absence d’un

171 Hedley Bull, op. cit., p. 116-121.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 92

pouvoir central ou supranational, cet ordre demeure anarchique, mais la nature de


l’anarchie a évolué. Ce n’est plus celle de Hobbes, mais celle de Locke et de
Grotius. Ce dernier accepte la prémisse hobbesienne selon laquelle les États
souverains sont les principaux acteurs de la politique internationale, mais il
conteste le fait qu’ils soient en guerre permanente comme des gladiateurs dans
une arène. Dans l’esprit de Grotius, leurs intérêts respectifs ne sont jamais
complètement conflictuels, ni complètement identiques d’ailleurs. Il y a place
pour la négociation. Et comme l’indique Locke de son côté, les États sont toujours
rivaux, mais ne sont plus systématiquement ennemis. Pour Bull, la conception de
l’état de nature de Locke, celle d’une société sans gouvernement, mais avec des
individus et des États qui ont des aptitudes à comprendre qu’ils ont des intérêts
communs et à passer des conventions, est la plus à même de rendre compte de la
société internationale moderne. Celle-ci devient chez lui une construction
consciente (self-conscious) et autorégulée (self-regulating) s’articulant autour des
trois fonctions du contrat social : la limitation de l’usage de la force pour une
sécurité accrue, le respect de la parole donnée et la protection de la propriété. Le
principe de réciprocité, fondé sur l’intérêt individuel, est donc le ciment de ces
trois fonctions. Dans la société anarchique de Bull, il est ainsi possible de
discerner un ordre même si celui-ci est par définition instable. Et les instruments
d’instauration de cet ordre sont empruntés aux trois traditions auxquelles se réfère
l’auteur. Aux réalistes, il [90] emprunte l’ordre par la puissance, l’ordre par
l’équilibre et enfin la guerre. L’existence de grandes puissances reconnues est
pour Bull la preuve qu’il existe bien une société internationale, au-dessus du
système international, puisque la reconnaissance des droits et des obligations des
grandes puissances atteste justement d’une volonté d’instaurer un ordre
international stable. Comme Morgenthau, Bull est amené à considérer que la
balance of power est un instrument durable de régulation. À la tradition
kantienne, Bull emprunte l’idée que la loi internationale puisse progressivement
permettre la constitution d’un lien social entre les États. Le but qu’il assigne à la
loi internationale est cependant très restrictif puisque cette loi ne remplit que trois
fonctions : formaliser l’idée d’une société d’États souverains, indiquer la manière
d’y parvenir, c’est-à-dire par le libre consentement des volontés souveraines, fixer
les principes de base nécessaires à la coexistence entre les États, tout en
permettant à ceux-ci d’adapter leurs politiques aux règles en vigueur dans la
collectivité internationale. De la tradition grotienne, enfin, Bull tire l’idée que la
diplomatie, à laquelle il attribue quatre fonctions essentielles (de communication,
d’information, de négociation, de minimisation des conflits), est avant tout
symbolique de l’existence d’une société des États sans laquelle elle n’aurait pas
de raison d’être. Quant aux possibilités d’évolution de la société internationale, il
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 93

en distinguait quatre : un monde enfin désarmé, un concert de grandes puissances


nucléaires, un système d’États dominés par les Nations unies, un monde d’États
idéologiquement homogénéisés.

Conclusion :
l’équilibre des puissances aujourd’hui

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Parmi les différents concepts envisagés qui constituent le minimum auquel


souscrivent les auteurs relevant du réalisme classique, l’équilibre des puissances
est le plus emblématique. Parce qu’en pratique il est toujours conçu comme une
alliance destinée à contrebalancer une puissance plus grande que les autres,
prétendument expansionniste et susceptible de devenir hégémonique, T.V. Paul a
proposé de qualifier cet équilibre des forces de dur (Hard balancing) 172. Il peut
l’opposer ainsi à l’équilibre soft (Soft balancing), [91] plus en adéquation avec la
situation contemporaine, qu’il conçoit comme « une coalition tacite et non-
offensive faîte pour neutraliser une puissance menaçante émergente ou
potentielle » 173. Cet équilibre soft, qui d’après Paul est assez bien illustré par la
situation qui caractérise l’Europe de l’Est, autour de la Russie, ou par celle de
l’Asie de l’Est, autour de la Chine, correspondrait à l’idée que Bull se faisait lui-
même de la balance des forces. En tout cas, il aurait le mérite selon son
concepteur d’intégrer cinq données actuelles décisives : 1) La situation de quasi
unipolarité depuis la fin de la guerre froide. 2) La globalisation croissante de
l’économie, largement imputable au déploiement des multinationales américaines.
3) La menace commune du terrorisme transnational. 4) La difficulté à transformer
rapidement la richesse économique en puissance militaire. 5) La possibilité,
particulièrement pour les alliés européens ou asiatiques, de faire cavalier seul ou
de décliner de façon passagère ou conjoncturelle (buck-passing) la protection
offerte par Washington. Inversement, les États-Unis se trouvent en situation de
refuser l’alliance ou de se passer du concours de tel ou tel partenaire parce que la
coalition qu’ils dirigent est suffisamment forte pour défaire n’importe quelle
puissance menaçante.

172 T.V. Paul, « Introduction : The Enduring Axioms of Balance of Power Theory and Their
Contemporary Relevance », in T.V. Paul, James J. Wirtz, and Michel Fortmann, Balance of
Power. Theory and Practice in the 21 st Century, Stanford, Stanford University Press,
2004, p. 14.
173 Ibid., p. 14.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 94

Si l’équilibre dur des puissances est donc celui de la guerre froide, il


n’empêche que les auteurs réalistes se distinguent les uns des autres dans les
façons de résoudre les problèmes issus du conflit permanent dans le système
international. Si nous prenons par exemple Hans Morgenthau, Georges Kennan et
Henry Kissinger, de nombreux éléments les rapprochent. Tout d’abord, leur désir
d’influencer leur gouvernement, et deux d’entre eux, les deux derniers, exercèrent
des responsabilités politiques majeures. Ensuite, ils étaient profondément marqués
par le second conflit mondial et par la lutte contre le totalitarisme. Morgenthau
pressa les gouvernements de Washington de renoncer aux quatre fléaux qui
empoisonnent la politique étrangère américaine : l’utopisme, le légalisme, le
sentimentalisme, l’isolationnisme. Kennan fut à l’origine de la politique de
« containment » de l’URSS dès 1947. Il recommanda d’aider l’Europe et le Japon
afin de leur permettre de retrouver un statut de puissance, utile pour rééquilibrer
l’URSS en jouant le rôle d’État-tampon [92] avec elle. En revanche, il condamna,
comme Morgenthau, la guerre du Vietnam considérée comme dépourvue de sens
au regard des intérêts vitaux des États-Unis. Ces remarques sont importantes en
raison de l’opinion tenace d’une partie des commentateurs à volontairement
confondre réalisme et impérialisme ou réalisme et bellicisme. De la même façon,
Kennan, contrairement à tous les analystes de son temps ne redoute pas que
l’addition de la Chine à la coalition communiste augmente sa puissance. Bien au
contraire, il considère qu’aucun ciment ne pourra jamais prendre entre Moscou et
Pékin, et que leur dispute à venir affaiblira le bloc socialiste plutôt que de le
renforcer. Quant à Kissinger, qui fut le conseiller particulier de Richard Nixon, il
s’attacha à la défense de la souveraineté américaine en s’inspirant pour y parvenir
du modèle du Concert européen, de l’équilibre des puissances. Il pensa donc à un
jeu de balance avec l’Europe, le Japon et la Chine, soit à une configuration
désormais pentapolaire et non plus bipolaire dans laquelle tout devenait
négociable. C’est pour cela qu’il conseilla le retrait du Vietnam, afin de favoriser
la détente. Chez lui apparaît le plus clairement l’idée que se font les réalistes de
l’homme d’État, de celui qui au-delà de la bureaucratie étatique est capable
d’impulser et de conduire un changement diplomatique, de modifier la donne
internationale. Les réalistes, contrairement à l’opinion répandue, ne déifient pas
l’État, mais s’intéressent à la personne en charge de la décision ultime, à la nature
de l’élite qui gouverne, et aux choix sur lesquels ils doivent trancher. Il s’agit
d’hommes et de contextes, et non d’un État abstrait et de règles du jeu.
Le fait que depuis 1990 la politique internationale a changé, qu’elle ne
correspond plus au monde du réalisme classique et de sa balance des forces, est
prouvé par l’absence de toute coalition d’envergure contre les États-Unis, nouvel
hêgemôn potentiel ou avéré selon les uns ou les autres, constatent Fortmann, Paul
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 95

et Wirtz 174. Outre que ceux-là n’organisent qu’un soft balancing, ils n’ont vu se
dresser contre eux aucune alliance, que certains réalistes classiques étaient tentés
de croire automatique. Ce qui ajoute aux doutes que l’on pouvait entretenir quant
à la valeur scientifique et explicative de la théorie de l’équilibre. Sans doute
l’énorme disparité entre la puissance militaire et économique des [93] États-Unis
et celles des autres nations dissuade ces dernières. Elle éteint vite toute velléité
même quand certaines négociations commerciales avantagent par trop l’Amérique
du Nord ou que celle-ci prend des initiatives intempestives en matière de politique
extérieure. Cependant, il faut croire que son immense supériorité militaire
n’inquiète pas trop les autres puissances, pas au point qu’elles s’en sentent
menacées, que les États les plus significatifs n’entretiennent pas d’intenses
rivalités et qu’elle ne perçoit aucun challenger susceptible d’entraîner contre elle
des alliés. Ces facteurs, qui sont les conditions d’émergence de systèmes
d’alliance opposées, sont-ils en mesure d’évoluer ? Cela est peu probable à court
terme, et si l’équilibre dur des forces devait revenir à l’ordre du jour, cela
concernerait d’abord l’Asie et le face à face entre la Chine et les États-Unis.

174 Michel Fortmann, T.V. Paul, and James J. Wirtz, « Conclusions : Balance of Power at the
Turn of the New Century », in Balance of Power, Ibid., p. 360-374.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 96

[95]

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

Chapitre II
Sécurité ou coopération ?
Néoréalisme
et néolibéralisme

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Traditionnellement, la littérature réaliste considérait que l’État a recours à son


monopole de la violence légitime pour assurer la sécurité des citoyens, tant vis-à-
vis des menaces internes que des risques extérieurs. La puissance de l’État
permettait donc de lutter contre le chaos originel de l’état de nature et assurait la
sécurité commune. Cette analyse, qui se situe dans le prolongement du Léviathan,
avait été contestée dès le XVIIe siècle par la philosophie libérale, sans que cela ne
change profondément la nature des comportements étatiques. En revanche dans le
contexte de prospérité et de croissance économique des Trente Glorieuses, la
critique libérale allait prendre une vigueur inconnue jusque-là. C’est que la
progression du commerce international, supérieure à celle de la production
mondiale, l’inten-si-fication de la coopération avec la multiplication des
organisations intergouvernementales, et, au bout du compte, la montée de
l’interdépendance, les trois choses réunies accordaient un réel crédit au paradigme
smithien (cf. notre tome I). La pacification par le commerce à laquelle croyait
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 97

Adam Smith, auquel Doyle associe Joseph Schumpeter, mais dont il sépare John
Locke, semble en effet en bonne voie 175. Tout au moins à l’intérieur de
l’hémisphère occidental, et en particulier en Europe où la pérennité de la paix
passe par la Communauté économique. Cependant, à la fin de la décennie, les
chocs pétroliers relancèrent la question de la sécurité au-delà de ses seuls aspects
militaires, au moment où, sous la plume [96] de l’Américain Kenneth Waltz, le
nouveau courant réaliste réitérait justement que, dans un environnement
anarchique dans lequel les États ne peuvent compter que sur eux-mêmes, la
sécurité est le critère ultime de décision.
En vérité, la controverse entre les néoréalistes et les néolibéraux devait moins
porter sur la centralité de l’État, reconnue par tous, que sur la nature et le devenir
des relations interétatiques. Compte tenu de l’inégalité des États, et de ce que les
grandes puissances sont les plus à mêmes d’être souveraines, les premiers
tranchent en faveur de la priorité donnée à la sécurité, tandis que les seconds
croient en la confiance mutuelle engendrée par la coopération dans
l’interdépendance. Les plus optimistes, parmi ces derniers, envisagent les
possibilités d’une paix démocratique.
Après avoir rappelé les positions des principaux contestataires de la vision
réaliste, nous examinerons les grandes lignes de l’internationalisme libéral, en
même temps que ses conditions d’émer-gence, avant d’étudier la théorie du
néoréalisme, c’est-à-dire du réalisme systémique. Nous terminerons par les
prolongements actuels des différents courants qui ont l’intérêt d’amorcer des
convergences épistémologiques à propos des grands enjeux contemporains. Et de
ces derniers, il sera intéressant de faire état des analyses dont ils peuvent être
l’objet en Chine.

175 Doyle distingue trois courants fondateurs du libéralisme : le Libéralisme institutionnaliste


de Locke et de Jeremy Bentham (auteur d’un Plan pour une paix universelle et
perpétuelle), le Pacifisme commercial de Smith et Schumpeter, et l’Internationalisme
libéral de Kant, Ibid., p. 202-300. Le premier dont il explique qu’il ne promet qu’une « paix
troublée » (p. 224), n’a jamais eu, d’après Doyle, la même force transformatrice que le
second, lequel est à l’origine des institutions internationales les plus essentielles. C’est
pourquoi, il nous a semblé pertinent de parler d’un paradigme Lockéen-Smithien ou
Smithien-Lockéen (cf. tome i).
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 98

1. Les premiers contestataires


du réalisme

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La contestation est liée aux mutations du système international issues de la


seconde guerre mondiale. La transformation des structures, en rapport avec la
décolonisation autant qu’avec la multiplication des acteurs non étatiques, la prise
en compte de l’internationalisation des économies, relativisait la croyance dans
l’unicité des acteurs. L’État n’était plus le seul acteur du jeu international qui se
devait d’intégrer de nouveaux intervenants, tandis qu’était de plus en plus
critiquée la séparation entre l’interne et l’international défendue par les réalistes
classiques, mais pas par tous comme il a été constaté.
[97]

A. David Mitrany et Ernst Haas :


le fonctionnalisme et l’intégration régionale

Dès 1946, David Mitrany, reprenait à son compte la vision du monde du


travailliste britannique Leonard Woolf qui, au-delà des États, s’intéressait aux
relations entre les peuples et aux conséquences positives de leur coopération
économique et technique telle qu’elle avait pu s’esquisser pendant la brève
expérience de la Société des Nations, pour réfléchir à un système qui assurerait
une paix durable 176. Pour que cet objectif soit rempli, il fallait considérer le
fonctionnement d’un tel système non plus du point de vue de l’intérêt des États,
mais de celui des besoins de leurs populations. C’est en s’attachant à résoudre,
grâce à la coopération internationale, leurs problèmes quotidiens et en les traitant
de manière fonctionnelle, c’est-à-dire à différentes échelles, et par le truchement
des pouvoirs publics ou d’acteurs privés, que l’on pourrait, en favorisant la
prospérité générale, limiter les risques de guerre. En effet, dans la mesure où les
peuples prendraient conscience que l’augmentation de leur bien-être serait le fruit
de la multiplication des réseaux de coopération établis entre eux, ils accorderaient

176 David Mitrany, A Working Peace System, Londres, Royal Institute of International Affairs,
1946.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 99

plus d’intérêt aux organisations internationales pour se défaire de leurs


allégeances étatiques et pour surmonter leurs clivages territoriaux.
C’est en reprenant cette thèse centrale de Mitrany, autrement dit la recherche
d’une technologie sociale reposant sur la libre coopération des individus dans
différents secteurs de la société et qui conduirait progressivement mais
automatiquement à l’intégration politique (spill over effect), qu’Ernst Haas a été
rendu célèbre par sa théorie fonctionnaliste de l’intégration européenne. Bien
qu’il se soit toujours défendu d’avoir un système de valeurs clairement identifié et
qu’il se considérait comme un technicien des relations internationales, il a
nettement pris parti contre la souveraineté étatique. Il ne va donc cesser de plaider
en faveur de l’intégration internationale, de la promotion des organisations
internationales avant de s’intéresser à la gouvernance mondiale.
À partir de l’expérience européenne, Haas avait prétendu faire la
démonstration que la politique institutionnelle de rapprochement des États
conduisait automatiquement à l’affaiblissement [98] des souverainetés 177. Son
hypothèse reposait sur l’idée qu’un enchaînement des variables sociales, l’une
entraînant la réalisation de l’autre, mènerait à la supranationalité de façon
mécanique. C’était sans compter avec les intérêts nationaux et corpo-ratistes qui
n’ont cessé de retarder l’intégration. C’était, surtout, en l’absence d’un projet
véritablement communautaire, seul susceptible de dépasser les ethnocentrismes,
se condamner à échouer sur ces derniers comme cela est arrivé en 2005.
Pressentant d’ailleurs le caractère assez problématique du seul recours au
fonctionnalisme pour atteindre le but visé, Haas rechercha du côté de la culture
des élites acquises à l’idée de l’intégration un pôle d’entraînement pour le reste de
la société. Celui-ci constitué, il ne doutait pas que le consensus l’emporterait sur
le conflit et il postulait une sorte d’harmonie sociale qu’il ne démontrait pas. Ce
faisant, il persistait dans une logique du spill over effect qui négligeait le
dysfonctionnement majeur du système européen, lequel ne pouvait que se
retourner tôt ou tard contre lui, celui du « déficit de démocratie » comme on dit
aujourd’hui. En effet, l’absence de consultation populaire sur les buts de la
construction européenne laissait présager des refus politiques et des crises
nationalistes qui risquent fort de se répéter, tant il est vrai que depuis le
référendum sur le traité de Maastricht (1992) à celui sur le traité constitutionnel
(2005) les instances de l’Union européenne ont acquis la réputation d’avoir créée
de l’insécurité économique et d’avoir rompu toute solidarité entre les peuples
européens. Dès lors, se pose avec acuité la question essentielle sur l’Europe que

177 Ernst Haas, Beyond the Nation State : Functionalism and International Organisation,
Stanford, Stanford University Press, 1964.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 100

se posait déjà Haas : est-ce que l’intégration constatée n’est pas le fruit
exceptionnel de circonstances historiques particulières, et d’un fonds commun
d’his-toire millénaire ? Sachant que répondre par l’affirmative entraînait
incidemment une autre question : le mécanisme est-il transposable dans un autre
milieu dénué de ces capacités particulières ? Dans ce cas, le fonctionnalisme
serait commandé par la culture et non l’inverse, ce qui réduisait à néant la thèse
originaire. Conscient, dès ce moment là, qu’il n’existerait pas de technologie
institutionnelle capable de transcender la souveraineté de l’État, Ernst Haas opta
pour une sorte de « fuite en avant », sans évidemment renoncer à ses valeurs
initiales, en s’engageant [99] sur le terrain du néoinstitutionnalisme et de la
gouvernance. Il reportait ses espoirs sur le gouvernement mondial ne croyant plus
vraiment qu’un mécanisme social partant de la base politique parviendrait à
limiter les « excès » de la souveraineté étatique. En 1990, il fit paraître un ouvrage
dans lequel il dénonçait la faible efficacité des organisations internationales et
tout particulièrement celle de l’ONU 178. Il proposait d’en redynamiser les
mécanismes, en les délivrant de la pesanteur des grandes puissances.
Certainement que le contexte historique de la fin de la guerre froide le confortait
dans ses convictions et lui paraissait le bon moment pour proposer un
gouvernement mondial !

B. Karl W. Deutsch et le processus du changement


grâce à la communication

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Né en Europe, à Prague, Karl Wolfgang Deutsch émigra aux États-Unis en


1939, où il fit la connaissance au Massachusetts Institute of Technology de
Norbert Wiener. De leur longue amitié naquirent son intérêt pour la
communication et sa vision prémonitoire de la société de l’information.
S’appuyant sur la méthode quantitativiste pour tester ses théories, il a étudié
l’impact de la communication sur la mobilisation sociale, à la fois comme
processus de changement et du point de vue de sa vertu pacificatrice. Quand cette
mobilisation concerne des parties substantielles d’une population, quand elle
émerge à une grande échelle, elle tend à politiser un nombre croissant de citoyens
et elle accroît le nombre des besoins humains auxquels l’État doit répondre. Dans
ces conditions, pense Deutsch, le nationalisme, avant tout compris comme une

178 Ernst B. Haas, When Knowledge is Power. Three Models of Change in International
Organisations, Berkeley, University of California Press, 1990.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 101

demande d’État, est le moyen pour celui-ci de contrôler et d’orienter des citoyens
encore engon-cés dans leurs habitudes 179. Dans le prolongement, considérant les
moyens dont dispose l’État pour poursuivre cette régulation au-delà de ses
frontières, il devint un pionnier dans l’étude des intégrations régionales. Ceci lui
donna l’occasion de faire ressortir une complexité du monde qui dépassait la
dichotomie habituelle entre les relations d’autorité au niveau national et les luttes
pour la domination et l’influence au niveau international.
[100]
Cette complexité l’incita à s’interroger sur l’objet de la nouvelle discipline des
relations internationales, et sur les méthodes et les instruments dont elle pouvait
disposer, dans un livre qui fait le tour des problématiques qui vont mobiliser les
écoles américaines jusqu’à aujourd’hui 180. À partir des dix questions qu’il
jugeait fondamentales, formulée chacune sous la forme d’une relation entre deux
concepts contradictoires 181, Deutsch examine en premier lieu la place et le rôle
du pouvoir qui, à ses yeux, n’est pas seulement la puissance des États et des
organisations internationales, mais qui est aussi celui des gouvernements, des
groupes d’intérêt, des élites, et des individus 182. Définissant la puissance comme
la capacité d’un acteur à atteindre un but et à contrôler son propre environnement,
il analyse ses ressources matérielles, mais il insiste surtout sur sa dimension
relationnelle comprise comme « la collection de toutes les sortes ou classes
particulières de relations de groupes ou d’affaires sous contrôle » 183. C’est que,
selon lui, elle apparaît avant tout symbolique. Elle est le signe d’une capacité à
faire évoluer le comportement d’un peuple ou d’individus en mobilisant une part
de leur mémoire et de leurs sentiments en fonction d’orientations futures 184.
Qu’il soit celui d’un groupe spécifique, celui d’une élite ou celui d’un État ou
d’un groupe d’États, le pouvoir est mis au service d’un intérêt dont la satisfaction
appelle une prise de décision. Celle-ci, explique Deutsch, résulte principalement
de la combinaison d’une longue mémoire, qui en appelle bien sûr à l’histoire, et

179 Karl W. Deutsch, Nationalism and Social Communication : An Inquiry into the
Foundations of Nationality, MIT press, Cambridge, 1953.
180 Karl W. Deutsch, The Analysis of International relations, New York, Prentice Hall, 1988.
181 Ibid., p. 8-11 : la nation et le monde, la guerre et la paix, la puissance et la faiblesse, la
politique internationale et la société internationale, la prospérité et la pauvreté, la liberté et
l’oppression, la perception et l’illusion, l’activité et l’apathie, la révolution et la stabilité,
l’identité et la transformation.
182 Ibid., p. 22.
183 Ibid., p. 34.
184 Ibid., p. 41.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 102

d’informations nouvelles 185. Elle est parasitée par des images, des affects, et par
la confrontation des valeurs, celles de l’orgueil et du prestige d’un côté, celles de
la modération et de la compassion de l’autre. Sachant qu’en relations
internationales, l’objectif prioritaire est la sécurité nationale, devant les intérêts
économiques, il s’interroge sur les causes des conflits 186, sur les moyens
diplomatiques de les prévenir 187, et sur les formes de guerres. Comme alternative
à celles-ci, il pense comme beaucoup d’autres à l’intégration, qu’elle soit
internationale ou supranationale, et qu’elle soit conçue à l’échelle mondiale ou
régionale.
Deutsch en revient ainsi à ses premiers travaux dont un des résultats essentiels
était le concept nouveau de la « balance de transaction-intégration » ; à savoir que
la croissance des transactions [101] entre des acteurs qui coopèrent ne conduit pas
automatiquement à une plus grande intégration, car si le volume des affinités
s’accroît, les occasions de conflits violents augmentent aussi. Dès lors, la question
capitale dans la quête pour la paix ou la stabilité, est la course entre le taux
croissant de transactions dans des domaines particuliers et la croissance
d’institutions intégratives et de pratiques du même type. Elle se pose avec
beaucoup d’actualité à l’Union européenne, dont l’élargissement appelle la
nécessité d’en réformer les institutions. Sans quoi celles qui sont en place risquent
fort d’être dépassées. L’immobilisme, dont on vient de dire qu’il est susceptible
de durer, pourrait mener à l’éclatement. Toujours dans le même mouvement de
réflexion, Karl Deutsch discerne à côté de ce qu’il dénomme des « communautés
de sécurité amalgamées » et qui renvoient à la fédération ou à l’union d’États, la
formation de « communautés pluralistes de sécurité  » entre des États souverains
beaucoup plus faciles à constituer 188. En effet, contrairement aux premières qui
doivent répondre pour exister, d’après le politologue américain, à douze prérequis
proches de ceux que nous avons constatés plus haut (cf. les prérequis
géopolitiques du fédéralisme), dans le cas des secondes, les États n’ont pas besoin
de transférer leur souveraineté à une instance supranationale. L’expérience de
l’OTAN tendrait à prouver que leur désir de paix, dont la satisfaction est leur seul
objectif commun, suffit pour qu’ils renoncent au recours à la force quand il s’agit
de régler des différends qui les opposent 189. Ils y seront d’autant plus disposés

185 Ibid., p. 75.


186 Ibid, p. 112-132.
187 Ibid., p. 133-140.
188 Ibid., p. 193-201.
189 Karl W. Deutsch, Political community and the North Atlantic Area : International
Organization in the Light of Historical Experience, Princeton, Princeton U.P., 1957.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 103

qu’ils partageront les mêmes valeurs politiques, la même perception d’un danger
extérieur, et qu’ils multiplieront les communications entre eux. C’est très différent
de la « communauté amalgamée » dont les buts sont, outre la préservation de la
paix au sein de l’unité constituée, l’acquisition d’une plus grande puissance et
d’une identité commune. La survivance de l’OTAN à la disparition du « péril
soviétique » en dira long, en fonction du contexte géopolitique, de la réalité de la
« communauté pluraliste de sécurité » et de l’attractivité comme de l’autorité de
son chef de file.
L’œuvre de Karl Deutsch a pu être analysée comme un défi au schéma réaliste
en partie parce qu’il contestait l’idée d’États présentés comme des acteurs
rationnels unifiés et qu’il réfutait la distinction [102] interne/externe comme
source d’interprétation de la politique 190. De sa conviction dans le devenir de la
société d’information, il déduisait le rôle fondamental que joueraient les capacités
des systèmes de décision à comprendre et à gouverner les flux d’information 191.
La communication internationale lui apparaissait d’autant plus décisive que la
course aux armements battait son plein et que le monde vivait dans un système
bipolaire. Car en raison d’une information précise des projets et des
investissements du rival en matière d’armements, les deux superpuissances étaient
incitées à engager des coûts proportionnels. Avec J. David Singer, il pensait qu’un
système multipolaire serait moins dangereux 192. Ce que Waltz contestera.

C. Robert Keohane et Joseph Nye :


l’interdépendance complexe

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Les institutions orientent-elles la conduite des États, ou celle-ci dérive-t-elle


seulement de la distribution de la puissance ? La réflexion de Keohane et Nye
concerne à la fois les conditions selon lesquelles les États coopèrent entre eux et
le rôle des institutions pour faciliter la coopération. Selon ces deux auteurs,
l’interdépendance croissante des nations est le trait distinctif des relations
internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En 1972 commence

190 Arendt Lijphart, « Comparative Politics and the Comparative Method », American Political
Science Revue, septembre 1971, vol. 65, p. 682-93.
191 Karl W. Deutsch, The Nerves of Government. Models of Political Communication and
Control, New York, Random House, 1963.
192 Karl W. Deutsch and J. David Singer, « Multipolar Power Systems and International
Stability », World Politics, Autumn 1964, vol. 16, p. 390-406.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 104

alors le débat avec le réalisme suite à la publication de Transnational Relations


and World Politics 193. Ce livre paraît tandis que le contexte mondial délivre les
signes d’un changement profond, voire du déclin des États-Unis : croissance de
l’OPEP, tension entre les USA et Japon quant au déséquilibre de leur balance
commerciale, décision unilatérale de Nixon d’abandonner les accords de Bretton
Woods (1971-1973). Keohane et Nye s’intéressent particulièrement au
déploiement des firmes multinationales et constatent la croissance des flux
transnationaux dans quatre domaines : l’information, le commerce, la finance et la
circulation des hommes et des idées. À partir de la description d’un monde
interdépendant, ils évoluent vers une approche théorique des conséquences
complexes de cette interdépendance pour le leadership politique et le changement.
[103] Car s’il existe une multiplicité d’interactions, il est de plus en plus difficile
de dissocier les phénomènes intérieurs et les événements extérieurs, et l’État subit
une perte de pouvoir.
En 1977, avec Power and Interdépendance : World Politics in transition,
Keohane et Nye lancent un vrai défi aux hypothèses centrales du réalisme 194. Ils
s’efforcent d’établir la réalité de l’interdépendance à l’aide de nombreuses
données empiriques, pour démontrer que dans un monde interdépendant, le
paradigme réaliste est d’un usage limité pour comprendre les dynamiques des
relations internationales. En particulier sur des questions comme la monnaie, le
commerce maritime ou les relations entre des pays comme les États-Unis, le
Canada, et l’Australie. Certes ! Mais le choix des partenaires sélectionnés est
aussi une faiblesse de leur démonstration, car la spécificité des relations entre les
États-Unis et le Canada, d’une part, l’Amérique et l’Australie d’autre part, ne
présume guère de la réalité de l’interdépendance mondiale. Pour étayer leur
raisonnement les deux politologues ont construit deux modèles théoriques, celui
du réalisme et celui de l’interdépendance complexe. Dans le premier modèle les
relations internationales sont présentées comme une lutte pour le pouvoir. Il est
basé sur trois affirmations centrales : les États sont des unités cohérentes, la force
est utilisable et reste un instrument du politique ; il existe une hiérarchie des buts
dans la politique mondiale, dont la sécurité militaire est le sommet. Dans le
deuxième modèle l’interdépendance complexe est caractérisée, sans être
véritablement définie, par la présence d’acteurs autres que les États, par l’absence
de hiérarchie claire des buts et par l’inutilité de la force. Dans ces conditions les

193 Robert O. Keohane and Joseph S. Nye, Transnational Relations and World Politics,
Cambridge, Harvard University Press, 1971.
194 Robert O. Keohane and Joseph S. Nye, Power and Interdependence : World Politics in
Transition, Boston, Little Brown, 1977.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 105

enjeux seront déterminés en fonction de la distribution des ressources et de la


mesure dans laquelle des événements survenant dans une partie du monde, ou
dans une composante donnée du système mondial, affectent (soit physiquement,
soit par la perception qu’on en a) les événements survenants dans chacune des
autres composantes du système. Tout dépendra, dans leur langage, de la sensitivité
et de la vulnérabilité des acteurs à l’intérieur des différents champs, sans relation
avec la distribution de la puissance militaire. Par sensitivité, il faut entendre les
répercussions sur un acteur des événements arrivant à un autre acteur, et en même
temps sa capacité de réponse. Par vulnérabilité, l’absence d’une capacité de
l’acteur à s’isoler des phénomènes extérieurs. Cette inégalité des acteurs, face aux
défis de leur [104] environnement international, a justement conduit Keohane et
Nye à parler « d’interdépendance asymétrique ». La théorie de l’interdépendance
postulait donc un monde où les relations transnationales joueraient un rôle de plus
en plus grand, où la prolifération des réseaux et des ONG, jusqu’à former comme
une « toile d’araignée » (le cobweb de John Burton), rendraient le processus de
décision des États de plus en plus compliqué, et le recours à la force de plus en
plus problématique et marginal. Pourtant, Keohane allait abandonner son
hypothèse de l’opposition radicale entre interdépendance complexe et réalisme.
Pour trois raisons. l) Le portrait du réalisme fait en 1977 était par trop simpliste.
Aucun réaliste n’a jamais dit que la force était un instrument constant de la
politique étrangère. C’était une caricature. 2) II n’est pas vrai que la distribution
du pouvoir politique et militaire est sans relation avec la situation de
l’interdépendance complexe. Stephan Krasner démontrait, en effet, qu’en ce qui
concerne les matières premières, les USA étaient capables de poursuivre l’intérêt
national contre les demandes des groupes d’intérêt nationaux. Il dégageait en sus
le lien existant entre la puissance hégémonique et le degré d’intégration dans le
commerce international. 3) Finalement, la deuxième guerre froide (1979-1985)
démentit en partie Keohane et Nye, car elle réfutait leur idée d’une convergence
des systèmes en présence suite à l’extension de l’interdépendance complexe.
Keohane reconnut que cette dernière n’était pas une alternative claire au réalisme.
Il concéda que la puissance et l’interdépendance n’étaient pas séparables et que
« l’interdépendance asymétrique » constituait une forme de relation de puissance.
En 1984 Keohane publia After Hegemony : Cooperation and Discord in the
World Political Economy, dans le but avoué de faire la synthèse du réalisme et de
l’interdépendance complexe et de définir la coopération internationale dans le
contexte de l’économie politique mondiale 195. Cette proposition, qui prit le nom

195 Robert O. Keohane, After hegemony : Cooperation and Discord in the World Political
Economy, Princeton, Princeton University Press, 1984.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 106

d’« institutionnalisme néo-libéral », se focalisa sur la question de savoir comment


le monde pouvait-il évoluer vers une configuration stable de coopération en dépit
du déclin supposé de la puissance américaine face au Japon et à l’Europe en
pleine croissance. Keohane fait alors reposer la possibilité théorique de la stabilité
sur l’utilité fonctionnelle de « régimes » (accords internationaux ou institutions
comme le GATT et le FMI) autour desquels les attentes des États convergent. Ils
permettent de [105] poursuivre la coopération en dépit des modifications de la
lutte pour le pouvoir. Le politologue américain établit que ces régimes prolifèrent
parce qu’ils abaissent les coûts des transactions, de sorte que le maintien de la
coopération institutionnalisée ne dépend plus de la perpétuation des conditions
hégémoniques qui ont été nécessaires à sa mise en place. Concomitamment, il
chercha à réintégrer l’importance de la puissance et de l’intérêt national, mais tout
en critiquant des auteurs comme Waltz ou Gilpin qui, selon lui, exagèrent la
gravité de l’anarchie internationale. Les réactions aux travaux de Keohane furent
diverses. D’un côté, les réalistes soulignèrent qu’il n’a pas démontré de façon
définitive la capacité des institutions internationales à interdire la guerre entre les
États. D’un autre côté, les libéraux voient son analyse des régimes comme une
régression et non un progrès, un compromis avec les tenants de la puissance.
En 2005, Robert Keohane vient de rééditer son livre 196. On aurait pu
s’attendre, compte tenu du changement du contexte mondial, à ce qu’il étende sa
théorie de la coopération internationale à d’autres champs que l’économie
mondiale, comme la sécurité internationale ou la coopération environnementale.
Cela n’est pas le cas. Sur ce dernier point, il se contente d’affirmer que le
protocole de Kyoto, non signé par les États-Unis, est la preuve concrète que des
régimes internationaux peuvent être créés malgré la non-participation, voir
l’opposition, de la puissance hégémonique. Sans ne rien présumer de l’efficacité
et de l’avenir de ce régime international.

2. Le libéralisme international et le champ


des organisations intergouvernementales (OIG)

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La théorie du libéralisme international a ses racines qui remontent aux


Lumières. Ses principaux contributeurs sont des philosophes et des économistes,
parfois les deux à la fois, comme Adam Smith. Sa première thèse est que les

196 Ibid., Londres/New York, Routledge, 2005.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 107

relations internationales peuvent être graduellement transformées de manière à ce


qu’elles autorisent une plus grande liberté individuelle, en établissant des
conditions de paix, de prospérité et de justice. Cette attitude confiante dans le
progrès est une constante du libéralisme parce [106] que comme John Gray
l’écrit, ce courant philosophique, en plus d’être individualiste, égalitaire, et
universaliste, est « optimiste dans sa conviction que toutes les institutions sociales
et tous les arrangements politiques sont corrigeables et améliorables » 197. Le
libéralisme international est-il pour autant téléologique ? La réponse est positive
pour ceux des libéraux qui croient à la possibilité d’une fin de l’État au profit
d’une société universelle complètement libre. Gray les estime minoritaire, car,
précise-t-il, la plupart des libéraux internationalistes ne sont pas des idéalistes en
ce sens qu’ils ne croient pas qu’une harmonie parfaite des intérêts puisse être
découverte. En général, ils sont plutôt pragmatiques et « la clef du théoricien
libéral empiriste est de comprendre l’équilibre entre intérêts conflictuels et
intérêts mutuels, entre la coercition et la négociation non coercitive, entre la
morale et l’auto-sauvegarde… » 198. Après quoi, les libéraux misent, de manière
fondamentale, sur le développement de la coopération internationale. Celle-ci est
nécessaire pour maximiser les bénéfices possibles procurés par l’interdépendance
et réduire au minimum les inconvénients. En dernier lieu, les libéraux sont
persuadés que les relations internationales peuvent être constamment pacifiées
grâce au processus de la modernisation. John Gray précise que cette
modernisation a au moins cinq composantes interactives et modulables : la
démocratie libérale, l’interdépendance mondiale, les progrès de la connaissance,
l’intégration sociologique internationale, les institutions internationales. Aux trois
notions clefs du libéralisme international que sont la croyance au progrès, la
coopération internationale et la modernisation, s’ajoutent, selon les auteurs, des
thèmes plus ou moins récurrents qui, tous ensemble, ont contribué au renouveau
du paradigme de la paix kantienne ou de la pax democratica sur lequel nous
reviendrons plus loin.
Aujourd’hui, dans cette direction, le multilatéralisme constitue, à la fois, la
principale modalité d’application de la pensée libérale internationale et le principe
qui commande au fonctionnement des organisations mises en place sous son
influence. Il faudra ici examiner la principale des OIG, pièce centrale de la
gouvernance globale, l’organisation des Nations unies. Mais qui demeure partie
prenante à la scène interétatique.

197 John Gray, False Dawn : The Delusions of Global Capitalism, Londres et New York,
Granta Books et New Press, 1998, p 120.
198 Ibid., p. 139.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 108

[107]

A. L’Institutionnalisme international
et les présupposés du multilatéralisme

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Les thèmes récurrents du libéralisme international concernent la nature des


acteurs, leurs intérêts, et leurs interactions au sein des organisations
internationales qui occupent une place grandissante au point de monopoliser et
d’institutionnaliser la coopération entre les États convertis au multilatéralisme.

Les acteurs

La conception libérale du progrès, en termes de liberté de l’homme, de


l’importance accordée à la démocratie libérale, au libre commerce, entraîne que
les libéraux considèrent les individus comme les premiers acteurs internationaux.
Pour résumer la pensée de Robert Keohane sur ce point, il explique que le
libéralisme est une approche de la réalité sociale qui commence par les individus
en tant qu’acteurs principaux, et qui cherche à comprendre comment des
organisations résultant de l’agrégation d’individus interagissent entre elles.
Certes, tous admettent que les États sont les acteurs collectifs les plus importants
dans le monde actuel, mais ils sont perçus comme des acteurs pluralistes dont les
intérêts et les politiques sont déterminés à la suite de négociations entre des
groupes et à la suite des élections. À partir de là, l’institutionnalisme libéral
considère l’État comme l’acteur unitaire et rationnel par excellence qui maximise
son utilité 199.

Les intérêts des États

Les libéraux les voient multiples et changeants, parce que les valeurs des
individus et les relations de pouvoir entre les groupes évoluent dans le temps. Les
intérêts, aussi bien ceux des États que ceux des individus, sont déterminés par une

199 Robert Axelrod & Robert O. Keohane, « Achieving Cooperation under Anarchy : Strategies
and Institutions », World Politics, October 1985, vol. 38, p. 226-254.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 109

grande variété de conditions domestiques et internationales. Au plan intérieur, il


faut compter avec la nature du système politique et économique, avec les
interactions sociales et les valeurs personnelles. Au plan international, les États,
dont les capacités technologiques déterminent les options possibles, doivent
prendre en considération [108] les interdépendances de toutes sortes, les modèles
et les flux transnationaux, et les institutions internationales. Ainsi, l’État, acteur
collectif prédominant, est enchâssé à la fois dans sa propre société et dans le
système international. Et bien entendu ses intérêts et ses politiques sont affectés
par les deux niveaux. Dans cet environnement complexe, encore marqué par
l’anarchie et la distribution de la puissance, sans autorité internationale, les
institutionnalistes internationalistes vont s’efforcer de montrer pourquoi et
comment les États rationnels choisissent néanmoins la coopération. La raison
principale, selon Axelrod et Keohane est que les institutions au sein desquelles les
États négocient leur permettent d’accroître leurs gains, de préserver leurs
principaux intérêts, et leur ouvrent de nouvelles perspectives de développement et
de paix.

Les OIG et les présupposés du multilatéralisme

Concrètement, le libéralisme se trouve à l’origine d’organisations


intergouvernementales en nombre assez élevé, à propos desquelles il convient de
souligner immédiatement qu’elles ne sont en aucune façon souveraines. Elles ne
constituent pas des acteurs autonomes. Elles appartiennent, par essence, au champ
interétatique. Et ce n’est qu’incidemment que les OIG disposent d’un pouvoir
d’initiative par rapport aux préoccupations des États. Néanmoins, pour aussi
étroite que soit la marge de ce pouvoir, elle est très distinctement interprétée. Pour
les tenants du réalisme, la poursuite de l’intérêt national détermine l’action des
États dans les organisations internationales. Selon John Mearsheimer « les États
les plus puissants du système créent et modèlent les institutions de façon à ce
qu’elles consolident leur part respective du pouvoir mondial, ou même
l’augmentent » 200. De l’avis de David A. Lake, plutôt un libéral, avec les
organisations internationales, nous avons là l’instrument le plus efficace et le plus
durable de l’ordre libéral et de l’hégémonie américaine parce que ces institutions
conditionnent, routinisent et inscrivent dans le temps les interdépendances et les

200 John J. Mearsheimer, « The False Promise of International Institutions », in International


Security 19-3 Winter 1994-1995, p. 5-49.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 110

comportements des États 201. D’une manière générale, les réalistes ne disent pas
qu’une coopération internationale est impossible, mais ils n’accordent aux OIG
aucune autonomie et doutent de leurs capacités à maintenir la paix qu’ils [109]
considèrent comme le résultat de la dissuasion. À l’opposé, les libéraux et les
constructivistes ont vu dans la généralisation des OIG comme des ONG les
conditions d’émergence du multilatéralisme moderne, puisqu’il en a existé un dès
le XIXe siècle sous la forme du Concert européen, dont John Gerard Ruggie écrit
« qu’à minima, le multilatéralisme renvoie à des relations coordonnées entre trois
ou plusieurs États en accord avec certains principes » 202. Lesquels principes
sous-entendent que l’originalité d’une diplomatie multilatérale est que son
potentiel de décision émane de plusieurs sources : les États les plus puissants et
les moins puissants, les coalitions d’États, les ONG et les associations d’ONG, ou
même des diplomates isolés comme le secrétaire général des Nations unies. S’il
existe une véritable concertation et une véritable écoute mutuelle entre tous ces
acteurs aussi inégaux, c’est parce que leurs comportements, expliquent les
constructivistes, sont directement influencés par des normes et des valeurs
acceptées par tous, et qui déterminent leurs intérêts. Au point que pour Martha
Finnemore, « les États sont socialisés par les organisations internationales pour
accepter de nouvelles normes, de nouvelles valeurs, et de nouvelles perceptions
de leurs intérêts » 203. Ainsi, les OIG, créatrices de normes, sont élevées au rang
de pédagogues. Elles ont le potentiel pour devenir des forces de propositions en
exerçant des contraintes sur les relations internationales. À ce compte-là, le
multilatéralisme devient une valeur, constate et approuve Marie-Claude
Smouts 204. Et même une idéologie, puisque « dans le domaine de la sécurité, il
signifie que la recherche de l’indépendance est condamnable, que les alliances
bilatérales sont dangereuses, qu’un ordre fondé sur un système d’alliances en
compétition est malsain » 205. Il n’est donc pas étonnant qu’au nom de son
système de valeurs (égalité des hommes et unité du genre humain) le
multilatéralisme moderne décrète « l’indivisibilité de l’espace » (le territoire des

201 David A. Lake, « British and American Hegemony Compared », in Jeffrey A. Frieden and
David A. Lake, International Political Economy. Perspectives on Global Power and
Wealth, Londres et New York, Routledge, 1997, p. 129.
202 John Gerard Ruggie, « Multilateralism : The Anatomy of an Institution », in John
G. Ruggie, éditeur, Multilateralism Matters : The Theory and Praxis of an International
Form, New-York, Columbia University Press, p. 3.
203 Martha Finnemore, National Interests in International Society, Ithaca, New York, Cornell
University Press, 1996, p. 3.
204 Marie-Claude Smouts, Les Organisations internationales, Paris, A. Colin/Cursus, 1995,
p. 29.
205 Ibid., p. 30.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 111

États s’avère désormais trop étroit pour traiter des problèmes de l’humanité) et
entretienne un projet, celui de « construire du sens commun » et de produire des
principes d’ordre entre tous les acteurs impliqués dans les rapports
internationaux 206. Légitimées par l’idéologie multilatéraliste, les OIG et les
institutions internationales en général seraient donc habilitées à faire usage de leur
autonomie fonctionnelle et à faire prévaloir la « décision collective » sur les
préférences des États.
[110]
Mais la vérité est, qu’en dépit de la routinisation des échanges, des débats en
commun, des « arrangements intersubjectifs » supposés, les théoriciens du
multilatéralisme ne répondent pas aux questions essentielles, que posait dès 1997
Ronnie Lipschutz sur la gouvernance en matière d’environnement 207, à savoir
« qui gouverne ? », « qui décide ? », « sur quelles bases ? », « au profit de qui ? ».
Les événements de 2003 ont donné au moins un début de réponse lorsque les
États-Unis, qui sont à l’origine de la plupart des institutions multilatérales, ont
méprisé les Nations unies et sont passés outre leur avis pour engager la guerre
contre l’Irak. Ce qui signifie que du moment où celles-ci ne servaient plus leur
intérêt, ils s’en détournaient. Une attitude, fait remarquer Alexandra Novosseloff,
qui n’est pas nouvelle et qui l’amène à s’interroger sur le multilatéralisme :
« peut-il être efficace et équilibré s’il est délaissé par les États les plus
puissants ? » 208. Là encore, la réponse ne fait guère de doute. Sa négativité
relativise énormément toutes les conséquences que l’idéologisation du
multilatéralisme laisse supposer.

L’ONU, pièce centrale de la gouvernance globale

L’ONU est la seule OIG qui dispose d’une compétence réellement universelle.
Elle est le lieu central de la diplomatie multilatérale. C’est plus vrai que jamais,
bien que sa mise entre parenthèses récente par l’Administration Georges W. Bush
soit plus qu’une anecdote, si l’on se souvient que ce sont deux présidents
américains qui sont à l’origine, l’un de la Société des Nations, l’autre de

206 Ibid., p. 30.


207 Ronnie Lipschutz, « From Place to Planet : Local Knowledge and Global Environmental
Governance », in Global Governance Janvier/avril 1997, p. 83.
208 Alexandra Novosseloff, « L’essor du multilatéralisme. Principes, institutions et actions
communes », Annuaire français des Relations internationales, vol. 4, La Documentation
française, Bruylant, 2003, p. 310-311.
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l’Organisation des Nations unies. C’est à l’initiative de F. D. Roosevelt, en effet,


que fut signée la charte de l’Atlantique américano-britannique du 14 août 1941.
Vint ensuite la déclaration quadripartite (Chine, États-Unis, Royaume-Uni et
URSS) de Moscou sur la sécurité collective, du 30 octobre 1943, par laquelle les
signataires marquèrent leur volonté de maintenir de concert la paix et la sécurité
internationales dans le cadre d’une organisation « fondée sur l’égalité souveraine
de tous les États pacifiques et ouverte à tous les États grands et petits ». Une fois
les questions politiques pendantes réglées, notamment la question du veto, fut
alors convoquée la [111] conférence de San Francisco, fondatrice de
l’Organisation des Nations unies (du 25 avril au 26 juin 1945).
Toutefois, pendant toute la guerre froide, l’ONU n’avait pu correctement
fonctionner que dans deux cas limites. 1) Celui de l’abstention de l’une des deux
superpuissances, en l’occurrence l’URSS. Telle fut la donne du jeu en 1950-1953,
lors de la guerre de Corée. Et tel fut le scénario répété en 1991, à cette différence
près que l’abstention forcée de l’URSS s’était substituée à son abstention
volontaire. 2) Celui d’un accord, explicite ou non, entre les États-Unis et l’URSS,
quand la bipolarisation créait une convergence de leurs intérêts contradictoires,
fait vérifié à maintes reprises lors des conflits qui ont jalonné la décolonisation.
C’est la raison pour laquelle on a pu croire à une seconde jeunesse de
l’Organisation mondiale avec le nouveau contexte de l’après-guerre froide, au
moins jusqu’en 2003. En effet, en deux ans, en 1988-1989, le Conseil de Sécurité
décida d’organiser quatre opérations de maintien de la paix, contre 13 au cours
des 40 années antérieures. On a même vu, les 6 et 25 août 1990, le Conseil de
sécurité faire application du chapitre VII de la Charte pour sanctionner l’agression
de l’Irak contre le Koweït en décrétant un boycottage commercial, financier et
militaire sans précédent dans l’histoire de l’organisation. La Résolution 661 a été
adoptée à la quasi-unanimité. Pour la première fois, la Résolution 665 du 25 août
1990 autorisait le recours à la force pour faire respecter l’embargo contre l’Irak,
fait unique dans l’histoire de l’ONU (blocus). On ne peut s’empêcher cependant de
remarquer le rôle déterminant joué par les USA, tandis que l’URSS, en pleine crise,
était désormais dans l’incapacité de s’opposer à eux. L’erreur magistrale de l’Irak
est d’ailleurs de n’avoir pas compris que le système bipolaire était caduc. La
réunion du Conseil de Sécurité, le 31 janvier 1992, en raison du réalignement de
la Russie, est apparue comme la renaissance de l’ONU. Mais avec le recul, on peut
s’interroger. La relative euphorie des années quatre-vingt-dix éclaire-t-elle
simplement une conjoncture heureuse ? Ou découle-t-elle du fait qu’« un nouveau
paradigme », celui de l’homogénéisation de la société internationale liée à la
diffusion du modèle démocratique, est-il en train d’émerger ? En vérité, pour que
l’hypothèse de l’organisation politique universelle ait une chance de se vérifier un
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jour, il faudrait que les Nations unies deviennent autre chose qu’un concert de
[112] puissances. Il conviendrait que soit dégagé au-dessus des États un « espace
onusien », véritablement multilatéral parce qu’obéissant à une règle de la
subsidiarité sécuritaire appliquée à toutes les régions du monde.
Or, on en est loin. Déjà, l’échec du projet de réformes de l’ex-secrétaire
général Boutros Boutros-Ghali de juin 1992 avait bien montré combien cela était
illusoire. Il tentait d’affirmer alors la nécessité d’une certaine militarisation de
l’ONU transformée en autorité supranationale disposant d’un véritable état-major,
dépendant du Conseil de sécurité ayant sous ses ordres des forces armées
permanentes. Mais les coûts démesurés du programme de réformes, ajoutés à des
déficits croissants de l’organisation, n’étaient pas faits pour emporter l’adhésion
des États membres. Surtout celle du principal bailleur de fonds : les États-Unis.
L’administration Clinton, libérale et interventionniste à la fois, avait fait connaître
son opposition à l’extension des « pouvoirs militaires » de l’ONU. Et ce n’est pas
l’administration américaine actuelle, en froid comme on le sait avec
l’organisation, qui reviendra sur cette position ! En tout cas la crise américano-
onusienne aura montré les limites du multilatéralisme. Elle est venue confirmer
combien les organisations internationales relèvent du champ interétatique,
combien elles continuent de dépendre des grandes puissances. Destinées avant
tout à favoriser le dialogue entre les États, la vie de ces organisations s’articule
autour d’instances dominées par les logiques étatiques. Ce qui limite les
possibilités de réformes, comme celle de l’Onu justement. Et ce n’est
qu’incidemment que ces organisations disposent d’un pouvoir d’initiative par
rapport aux préoccupations des États.

Les principaux organes de l’Onu et leur réforme impossible

Les Nations unies comptent quatre organes centraux : le Conseil de sécurité,


l’Assemblée générale, le Comité économique et social (ECOSOC), le Secrétariat.
Auxquels il faut ajouter la Cour internationale de justice et le Conseil de tutelle,
aux fonctions bien spécifiques. Chaque organe a changé avec le temps, selon le
contexte mondial et les interactions avec les autres. Surtout, le système onusien
est devenu complexe en raison des [113] nombreuses affiliations d’instances
spécialisées qui, à l’origine, pouvaient être indépendantes : OMS, FAO, UNESCO,
FMI, OMC, etc. L’ONU s’est ainsi transformée en une énorme bureaucratie
internationale dont le budget global des six instances centrales est passé de moins
de 20 millions de dollars en 1946 à 1,25 milliard de dollars en 2001. Sachant que
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 114

les opérations de maintien de la paix et que chaque organisation spécialisée


dispose d’un budget particulier, ce sont plus de 3 milliards de dollars qui ont été
dépensés en 2001 209. Le financement des différents budgets repose sur les
contributions des États fixées proportionnellement à leurs richesses, ou sur des
concours volontaires. Depuis les années quatre-vingt-dix, c’est-à-dire depuis le
fort accroissement des dépenses pour les opérations de maintien de la paix, les
grands contributeurs ont exigé une gestion plus rigoureuse des finances
onusiennes et une réévaluation des quotes-parts qui intervient désormais tous les
trois ans. C’est ainsi que les États-Unis qui, dans le passé, ont financé l’ONU à
hauteur de 40 %, ne versent plus que l’équivalent de 22 % en 2002. À cette date,
pour d’autres raisons, la Russie ne contribue que pour 1,15 % contre 11,98 %
pour l’URSS en 1985. Au contraire, entre ces deux termes, le Japon a vu sa quote-
part passer de 11,82 à 18,9 %. Quant aux contributions les plus basses, elles sont
inférieures à… 0,1 % ! Pour une question aussi prosaïque, on comprend bien que
l’ONU, créée par les États, ne peut exister que par eux et ne peut être que leur
reflet. Surtout que depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’Organisation doit
faire face à une sérieuse crise financière, les États membres ne lui ayant octroyé
qu’un budget de 2,5 milliards de dollars pour ses dépenses courantes et ses
dépenses militaires. Une centaine seulement était à jour de leurs cotisations,
tandis que les États-Unis eux-mêmes étaient débiteurs de 1,6 milliard de
dollars 210. Ils ont marchandé un arrangement avec le Secrétariat qui, en
mars 2004, a réduit leur retard à 1,14 milliard. La dépendance financière de l’ONU
par rapport aux États laisse beaucoup à penser du discours multilatéraliste sur
l’autonomie des organisations internationales, car ce qui est vrai de l’institution
centrale l’est autant de ses multiples agences. De ce point de vue, il est donc
parfaitement illusoire de croire que l’ONU puisse être un acteur à part entière.
L’efficacité, ou la simple réalité, de ses missions ne sont que la résultante de la
[114] détermination et de l’accord des commanditaires. Si ces derniers sont
divisés, s’ils n’ont pas la même conception du monde, comme cela est arrivé en
2003, et comme cela était la règle quasi-générale avant 1989, l’ONU est
impuissante. Aussi, comme le font remarquer des commentateurs, quelque peu
désabusés, les grands États entendent toujours instrumentaliser l’organisation en
fonction de leurs intérêts : « les États-Unis pour assurer leur hégémonie mondiale,
la Russie pour continuer à faire semblant d’être une grande puissance, et la Chine
pour mieux d’insérer dans le jeu diplomatique international » 211. Tandis que les

209 Margaret P. Karns and Karen A. Mingst, International Organisations. The Politics and
Processes of Global Governance, Boulder and London, Lynne Rienner, 2004, p. 133.
210 Ibid., p. 135.
211 J.-P. Chagnollaud, op. cit., p. 288.
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puissances montantes réclament une réforme du Conseil de Sécurité afin qu’il


reflète mieux les véritables rapports de force et qu’il prenne en charge leurs
revendications.
L’Assemblée générale est, comme c’était le cas dans la Société des nations, le
forum de l’organisation. Elle le restera malgré la demande de ceux, parmi les
États faibles, qui auraient voulu en faire un organe de décision, sachant que les
États y sont représentés sur la base de l’égalité souveraine selon le principe un
État, une voix. Elle réunit aujourd’hui 191 légations et elle peut être assimilée au
parlement de l’organisation. À ce titre, elle dispose de fonctions électives :
admission des nouveaux membres, élection des membres non permanents du
Conseil de sécurité, de l’ECOSOC, du Conseil de tutelle, des juges du Tribunal
international, et du Secrétaire général sur avis du Conseil de sécurité. Elle désigne
des commissions spécialisées chargées de préparer les sessions ordinaires ou
extraordinaires de l’assemblée plénière. Mais si elle peut débattre des grandes
questions internationales qui lui sont soumises par le Conseil ou dont elle se saisit
elle-même, selon des règles précises, ses résolutions sont de simples
recommandations. Celles-ci n’ont pas force obligatoire, hormis pour les questions
relatives à la vie de l’organisation qui nécessitent un vote à la majorité qualifiée.
Au cours de son histoire, l’Assemblée générale a vu ainsi se constituer des
coalitions plus ou moins durables comme celle du Groupe des 77 qui a été
pendant plus d’une décennie le porte-parole des pays en voie de développement.
D’ailleurs aujourd’hui encore, la division nord-sud persiste autour d’enjeux tels
que les inégalités de richesses et de développement, les problèmes
d’autodétermination (Palestine), ou les capacités militaires des grandes
puissances. [115] En raison de l’abondance des résolutions proposées, 328 par an
dans les années quatre-vingt-dix contre 119 par an lors des cinq premières années
d’existence de l’ONU, la pratique depuis le début tend à développer leur adoption
par consensus 212. Il s’agit d’élaborer un texte auquel aucun participant ne
s’oppose formellement. Ce sont les concessions nécessaires à l’obtention de ce
consensus qui expliquent le caractère très général des textes adoptés. Ceux-ci se
présentent donc le plus souvent comme des déclarations d’intention.
Le Conseil de sécurité est l’instance de décision. Selon l’article 24 de la
Charte de l’ONU, il a la responsabilité de maintenir la paix internationale et garde
l’autorité pour agir au nom de tous les membres de l’organisation. Les sanctions
envisagées au Chapitre VII de la Charte relèvent par exemple de sa compétence.
L’existence de ce conseil restreint est justifiée au nom de l’efficacité : cinq

212 Margaret P. Karns and Karen A. Mingst, op. cit., p. 109.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 116

membres permanents (États-Unis, Grande Bretagne, France, Russie et Chine) et


dix non permanents renouvelés tous les deux ans. Le droit de veto dont disposent
les permanents est typique du caractère interétatique de l’Organisation. Il a été
utilisé 121 fois par l’URSS ou la Russie entre 1946 et 2003, 78 fois par les États-
Unis, 32 fois par le Royaume-Uni, 18 fois par la France et 5 fois par la Chine 213.
Le conseil est également un organisme pouvant se réunir à tout moment pour faire
face à une situation de crise, mais le pouvoir considérable que lui accorde la
Charte est formel, dans la mesure où il ne dispose pas des moyens d’utiliser ce
pouvoir sans la volonté de coopérer des États qui le composent. Toutes ces
réserves font que de nombreux membres des Nations unies ont réclamé une
réforme du Conseil de Sécurité parce qu’il refléterait plus le monde de 1945 que
celui du XXIe siècle. Les membres permanents sont loin de représenter la majorité
de la population mondiale ; l’Europe y est surreprésentée aux dépens de
l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Afrique, bien que l’Allemagne, un des
principaux contributeurs financiers n’y est pas présente. Comme le Japon
d’ailleurs. Dès lors, si le remodelage de l’organisation internationale devait se
faire, il se calquerait sur la nouvelle configuration planétaire. C’est pour cela qu’il
a été envisagé de faire passer le nombre des membres permanents du Conseil de
sécurité de cinq à onze, de manière à y faire figurer, outre les principales
puissances économiques, un petit nombre de puissances [116] régionales issues
des continents sous-représentés au Conseil : Brésil, Inde, Indonésie et Nigeria. La
décision reste néanmoins suspendue à la question du fonctionnement du droit de
veto. Si elle était finalement prise, il ne paraît pas exagéré de dire qu’on assisterait
alors à une régionalisation de l’ONU. Et cela sous le parrainage inévitable des
États-Unis, puisqu’ils sont l’unique puissance susceptible d’intervenir sur
n’importe quel continent. Seuls les Américains continueraient d’être en mesure
d’instrumentaliser la sécurité collective par le biais d’une organisation mondiale
maintenue à l’état de forum.
Le Secrétaire général est le plus haut fonctionnaire de l’ONU. À la tête d’un
bureau de 300 personnes en 1946, il dirige aujourd’hui une bureaucratie de plus
de 15 000 agents. Cette croissance est la conséquence de l’augmentation du
nombre des États et de la prolifération des programmes et des activités. Du fait de
sa position, le Secrétaire dispose d’un réel pouvoir d’influence, et il est conduit à
tenter de faire prévaloir les buts et les principes de l’Organisation sur les intérêts
des États. Pour ce faire, il tente de s’appuyer sur des majorités de l’Assemblée
générale. Sa marge de manœuvre face aux membres permanents du Conseil de
sécurité reste cependant faible, comme on l’a constaté lors du dernier épisode qui

213 Ibid., p. 112.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 117

l’a confronté aux États-Unis. Elle l’est d’autant moins maintenant que l’ONU est
critiquée pour sa gestion financière et pour sa passivité dans un certain nombre de
crises internationales. Or, le dernier projet de réforme de structure, exposé dans
un document publié le 14 juillet 1997 par le secrétariat actuel, n’a aucune portée
politique.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 118

Le Libéralisme militaire : Peacekeeping et Peacebuilding

L’idée d’une sécurité collective remonte au début du XXe siècle. Son principe
fondateur est de mettre la guerre hors la loi. Et en 1928, plusieurs États signèrent
le pacte de Paris ou pacte Briand-Kellog, qui condamnait le recours à la guerre en
tant que solution aux différends internationaux et renonçait à en faire un
instrument de la politique nationale. Il fut à l’origine de l’Article 2 de la Charte de
l’ONU faisant obligation à chacun de ses membres de résoudre leurs disputes par
des moyens pacifiques. Seulement, comme le fit tôt remarquer Inis Claude, « les
approches [117] collectives de la sécurité en sont restées aux analyses de la nature
et de la cause des guerres… » 214. Il faut dire que seuls les libéraux y ont toujours
crû, et qu’il leur a fallu du temps pour faire passer à travers les OIG et les ONG des
concepts comme celui de la diplomatie préventive, laquelle n’a pu vraiment être
mise en œuvre qu’à partir de 1992. D’ailleurs elle continue de soulever beaucoup
de scepticisme bien qu’elle permette aux Nations unies de faire des économies.
Ainsi, il a été estimé qu’une action préventive en Bosnie aurait coûté de l’ordre de
33,3 milliards de dollars, au lieu des 53,7 dépensés pour rétablir la paix 215. C’est,
tout de même, une des plus récentes et peut-être des plus importantes innovations
issues de la théorie libérale internationale, car pendant toute la guerre froide,
l’ONU a dû se limiter à des opérations de peacekeeping, c’est-à-dire à un type
d’opération « incluant du personnel militaire, mais sans aucun pouvoir de
contrainte, entrepris par les Nations unies pour aider soit au maintien soit au
rétablissement de la paix dans des zones de conflit » 216. L’aspect restrictif de
cette première génération de peacekeeping s’explique par la bipolarité Est-Ouest.
D’ailleurs, sa principale aire d’application a été le Moyen-Orient (interposition
entre Arabes et Israéliens).
Depuis la fin de la guerre froide, et la fin des blocages au sein du Conseil de
sécurité, le « maintien de la paix » (peacekeeping) a été complété par la « cons-
truction de la paix » (peacebuilding) et par « l’imposition de la paix » (peace-
enforcement). La différence, entre les deux dernières générations et la première,
tient à ce que le consentement des États concernés par l’intervention onusienne ne

214 Inis L. Claude, Jr., Swords into Plowshares : The Problems and Progress of International
Organization, 3e édit., New York, Random House, 1996, p. 198.
215 Karns & Mingst, op. cit., p. 290.
216 United Nations, The Blue Helmets : A Review of United Nations Peace-Keeping, 3°ed. New
York, UN, Department of Public Information, 1996, p. 4.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 119

soit plus requis. Ce qui fut réalisé, de façon exceptionnelle pendant la guerre
froide au Congo en 1960, puis de manière plus fréquente au début des années
quatre-vingt-dix, au Cambodge, en Somalie, en Bosnie. Comme le font remarquer
deux politologues spécialistes des questions onusiennes, « le passage d’une
mission de peacekeeping à une intervention armée pose deux problèmes. Le
premier est que cela appelle un long engagement. Les armées étrangères, y
compris celles combattant sous le drapeau bleu de l’ONU, ne peuvent imposer une
paix dans une guerre civile sans imposer aussi une loi étrangère : c’était là, la
logique du colonialisme. Le second, est qu’elles ne peuvent se mêler du conflit
sans prendre parti dans la guerre civile. Or, s’engager [118] d’un côté, c’est
s’aligner sur l’une des parties et devenir l’ennemi de l’autre » 217. La première
impression a été ressentie par les populations somaliennes tandis que le second
cas de figure s’est vérifié en Bosnie et plus tard au Kosovo. Mais alors que
l’opération de peacebuilding consiste en une action combinée des Nations unies
en vue de favoriser le rétablissement de la paix civile, en même temps qu’elle vise
à supprimer les séquelles de la colonisation ou à réduire les conséquences du
sous-développement, l’opération de peace-enforcement est justifiée par la
nécessité de protéger des réfugiés et des populations civiles contre des attaques ou
même un génocide. Il faut remarquer à ce propos que l’ampleur de la mission
dépassa chaque fois les moyens des Nations unies. En Bosnie, les forces
onusiennes de l’UNPROFOR furent remplacées par celles de l’OTAN, l’IFOR,
composées de 60 000 hommes dont 20 000 Américains. Les autres contingents
étant fournis par une vingtaine de pays. Au Kosovo, les Nations unies n’eurent
rien d’autre à faire que d’avaliser l’intervention de l’OTAN.
Les expériences de Bosnie et du Kosovo démontrent aussi les risques de cette
troisième génération de peacekeeping. Dix ans après les accords de paix de
Dayton, la Bosnie demeure une sorte de protectorat international sous une autorité
quasi-coloniale. Le pays est dépendant de l’aide extérieure et toujours aussi
divisé. Son économie est criminalisée et stagnante. Ces expériences ont montré
les limites et les faiblesses du procédé. Elles semblent donner raison aux réalistes
qui ont tendance à penser que dans les conflits interethniques comme dans les
conflits interétatiques les perspectives de paix dépendent de l’équilibre des forces.
À tout le moins, elles entretiennent la controverse autour de l’interventionnisme
humanitaire, car « pour ses promoteurs, il marque l’arrivée de l’âge de l’action
impérative face au non-respect des droits de l’homme et au-delà de la citadelle de
la souveraineté étatique. Pour ses détracteurs, il est un oxymoron, un prétexte pour
une intervention militaire souvent dénuée de toute légalité, sélectivement

217 Ramesh Thakur et Albrecht Schnabel, cités par M. Karns et Karen Mingst, op. cit., p. 308.
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déployée et conduite en fonction de fins ambiguës » 218. On peut s’interroger


aussi sur les suites à donner à l’Agenda pour la Paix, présenté par le Secrétaire
général des Nations unies le 23 juin 1992, et qui à l’occasion d’un Supplément
publié en 1995, indiquait que la diplomatie préventive [119] « a pour objet
d’éviter que des différends ne surgissent entre les parties, d’empêcher qu’un
différend existant ne se transforme en conflit ouvert et, si un conflit éclate, de
faire en sorte qu’il s’étende le moins possible » 219. À ce jour, seule la Force de
déploiement préventif des Nations unies en Macédoine, installée en mars 1995, a
illustré les possibilités de succès de ces interventions préalables.
Au terme de ce court bilan de l’institutionnalisme libéral, il faut bien rappeler
deux critiques adressées aux libéraux et qui firent mouche. D’une part, toutes
leurs propositions étaient trop générales pour bâtir une théorie, et pire, elles ne
pouvaient aboutir qu’à une théorie évolutionniste ou téléologique. En voulant
transposer au plan international ce qui a été accompli au plan national à l’époque
moderne, le libéralisme – surtout l’interventionnisme libéral – s’affiche comme
une doctrine volontariste. Car il existe, nous l’avons vu, plusieurs courants
libéraux. D’autre part, malgré leur amplitude, les travaux des théoriciens libéraux
appréhendent moins encore la complexité du monde que ceux des réalistes ou des
marxistes. C’est pourquoi, finalement Axelrod et Keohane admirent que « le
libéralisme ne peut prétendre proposer une approche complète des relations
internationales. Au contraire, la plupart des libéraux contemporains semblent
accepter de larges portions des explications marxiste et réaliste » 220.

3. Le réalisme structural ou néoréalisme


(Kenneth Waltz et Robert Gilpin)

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De la bouche même de Kenneth Waltz, « le nouveau réalisme, différemment à


l’ancien, commence par proposer une solution au problème de la dissociation
entre les facteurs internes et les facteurs externes du système politique
international [on se rappelle que la théorie classique établit une démarcation entre

218 Shashi Tharoor and Sam Daws, « Humanitarian Intervention : Getting Past the Reefs » dans
World Policy Journal, 18-2, Eté 2001, p. 23.
219 Ibid., p. 24.
220 Robert Axelrod et Robert O. Keohane, « Achieving Cooperation under Anarchy… », op.
cit.
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le domestique et l’international, ce qui lui a été reproché par les libéraux]. En


dépeignant le système international comme un tout, avec deux niveaux, celui de la
structure et celui de l’acteur, à la fois distincts et interconnectés, le néoréalisme
établit l’autonomie de la politique [120] internationale et rend possible une théorie
sur elle » 221. En 1979, à contre-courant des thèses néolibérales en vogue Waltz
publie sa Theory of International Politics, qui sera si souvent citée et commentée
par la suite que le sigle Tip suffira à la reconnaître. Néanmoins, les événements
semblent lui donner raison : retour de la guerre froide et échec de la politique
pacifiste de Carter, remplacé en 1980 à la présidence par Ronald Reagan.
Pourquoi la guerre ? Parce qu’il n’existe rien dans le système international,
caractérisé par l’anarchie, pour la prévenir, et parce qu’aucune théorie n’a été
élaborée en ce sens. Dans un livre précédent, Man, The State and War : A
Theoretical Analysis, Waltz s’était efforcé de montrer que cette explication de la
guerre par l’anarchie était bien plus crédible que les deux autres explications
traditionnellement avancées, celle qui renvoie à la nature humaine et celle qui met
en avant les structures internes des États 222. La faute à la première n’est pas,
selon lui, empiriquement démontrée. En tout cas pas suffisamment, et tout
simplement parce que l’homme est à la fois bon et mauvais, que des chefs d’État
réputés généreux ont déclaré la guerre, tandis que d’autres, autoritaires et
répressifs, ont conduit une politique extérieure prudente et pacifique. Quant aux
régimes politiques internes, ils n’ont guère d’influence, puisque, remarque Waltz,
les démocraties comme les États socialistes ou communistes ont continué à faire
des guerres. Même si les trois raisons se combinent souvent, c’est l’anarchie du
système international qui est la vraie condition permissive de la guerre, comme
l’avait expliqué Jean-Jacques Rousseau auquel il se réfère. Waltz entend donc
théoriser ce problème de la paix et de la guerre grâce à l’apport des sciences
béhavioristes et de l’économie (il a une formation d’économiste). De fait, le
modèle sur lequel repose la Tip présente une forte analogie avec la
microéconomie : le système international et les États sont respectivement
comparables au marché et aux firmes soumises à la règle du chacun pour soi, du
self-help. Comme le marché, le système est anarchique, et la théorie de
l’oligopole (un marché dominé par un petit nombre de firmes, trois à sept) permet
de comprendre l’interdépendance des choix. Waltz pense que la structure du
système international, sa [121] nature anarchique, plus que le système lui-même,

221 Kenneth Waltz, Theory of International Politics, Reading, Addison Wesley, 1979.
222 Kenneth Waltz, Man, the State and War : A Theoretical Analysis, New York, Columbia
University Press, 1954.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 122

celui des acteurs, est l’élément le plus important dans l’explication des relations
internationales.
Son réalisme est donc plus structural que systémique. C’est ce qui le rend
critique envers des auteurs comme Morton Kaplan, Stanley Hoffman, ou Richard
Rosecrance qui eux privilégient le système des acteurs. Waltz va jusqu’à écrire
« définir une structure nécessite d’ignorer la manière dont les unités se
comportent l’une envers l’autre et impose de se concentrer sur la manière dont ces
unités se situent l’une par rapport à l’autre » 223. Il n’est pas holiste puisque si la
structure impose sa logique aux unités, les facteurs tels que l’économie, la
religion, la psychologie, la démographie qui construisent ces dernières, sont
secondaires. Le but de Waltz est de proposer, à l’instar des économistes de son
époque qu’il connaît bien (Harrod, Domar, Samuelson, et d’autres) un modèle
explicatif des relations internationales indifférent aux contextes. C’est ce qui
l’amène à faire sien le principe sacro-saint du « toutes choses égales par ailleurs »
de la micro-économie.

A. L’ambition théorique de Waltz

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Selon Waltz, une théorie est un artifice ou plus exactement un artefact, c’est-
à-dire une construction intellectuelle à travers laquelle nous essayons d’interpréter
et de comprendre des faits qu’au préalable nous avons sélectionnés. Le défi est
d’amener la théorie aussi près que possible des faits pour en tirer une explication
et une prédiction (représentation par cohérence, cf. l’introduction de notre tome I).
Mais cela n’est possible qu’à partir du moment où différents objets et processus,
différents mouvements et événements sont perçus en interaction comme formant
un tout, un domaine unique. Ce qu’avaient bien compris les physiocrates (dont le
célèbre tableau économique de Quesnay), mais ce que n’a pas vu Morgenthau qui
avait pourtant l’ambition de faire une théorie. « Sans le concept de la totalité, il
pouvait seulement s’intéresser aux unités », écrit Waltz avec raison 224. C’est
pourquoi il donnait dans le réductionnisme.

223 Waltz, Tip, ibid., p. 79.


224 Ibid., p. 20.
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[122]

L’objectif

« Les théories doivent construire une réalité, mais personne ne peut jamais
affirmer qu’il s’agit de la réalité », énonce encore Waltz 225. Le but est de trouver
la tendance centrale, nous dirons la logique dominante parmi une confusion de
tendances ; de faire ressortir un principe d’ordre à partir duquel les autres
principes se déclinent ; de trouver les facteurs essentiels, là où les causes
prolifèrent. Waltz considère qu’une théorie ne doit pas s’attacher à l’accidentel,
aux événements inattendus, mais doit rechercher les régularités, les répétitions, et
les retenir seulement quand elles sont bien identifiées. Une théorie est une
découverte de l’organisation d’un domaine, d’un ensemble et des liens qui
existent entre ses parties. Face au problème de la complexité, en raison de ce que
tous les faits sont reliés entre eux, que tous les domaines d’interpénètrent, il
soutient que la séparation et l’analyse isolée de chaque champ est une
précondition à la construction théorique. C’est ce qu’à ses yeux n’ont pas compris
ni Morgenthau ni Raymond Aron. Il faut faire comme les économistes qui ont
autonomisé le marché, qui en ont fait un objet spécifique, et qui ont inventé
l’homo economicus. Dès lors, en relations internationales, afin de limiter le
nombre des variables, Waltz privilégie la structure du système interétatique qui
prime sur ses composantes. La structure permet d’envisager le système comme
une totalité abstraite dont les contraintes pèsent sur les acteurs et conditionnent
leur comportement.

La méthode

Dans la construction de toute théorie, l’association de l’induction et de la


déduction est inévitable. L’analyse empirique des faits est indispensable, mais elle
n’explique jamais rien par elle-même. Waltz reprend à son compte cette formule
de Peirce : « l’expérience directe n’est ni certaine ni incertaine, parce qu’elle
n’affirme rien – elle est, c’est tout » 226. Ce serait donc une illusion que
d’imaginer pouvoir rencontrer la vérité en accumulant les données et les

225 Ibid., p. 9.
226 Ibid., p. 4.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 124

descriptions. D’un autre côté l’analyse déductive, celle qui repose sur des
modèles, peut apporter des [123] réponses, mais rien d’autres que celles qui
découlent des hypothèses posées. Elle n’innove pas. Elle est donc complémentaire
de la première qui soulève des interrogations, sans réponses certaines. Comment
mettre en œuvre cette complémentarité ? En faisant appel à l’approche systémique
qui consiste à poser une hypothèse, celle que la politique mondiale est prise dans
une même structure ou obéit à une même logique qui s’imposent à toutes les
composantes. À considérer ensuite, qu’à un autre niveau, le système est
l’interaction des unités. Les mouvements qui résultent de cette interaction,
empiriquement observable, peuvent modifier la configuration des acteurs, mais
toujours en fonction de la logique dominante qui est, chez Waltz, le souci de la
sécurité, la volonté de survie des États.

B. Le système international :
structure et interaction des acteurs

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Les deux niveaux sont distincts mais liés. La structure, qui détermine
l’ensemble, obéit à un principe d’organisation, l’anarchie internationale, dont
découle une logique dominante, la recherche de la sécurité. Ensuite, la distribution
inégale des capacités des acteurs étant une caractéristique essentielle de la
structure, l’interaction de ces derniers opère différents arrangements possibles.
Trois principes règlent donc le système de Waltz.
1) Il est anarchique et décentralisé, c’est-à-dire dépourvu de toute autorité
supérieure aux autres. Bien que très différentes par bien des aspects, les unités
sont formellement égales entre elles. Waltz utilise le terme « unité » parce qu’il
veut sa théorie atemporelle mais, dans le système actuel, il s’agit bien sûr de
l’État. Celui-ci est au centre de son analyse et au centre du système en raison de la
primauté du politique. Celle-ci tient moins, comme on l’a dit jusque-là, au fait que
la menace de la violence et du recours à la force caractérise le milieu international
qu’à la différence de structure qui sépare le domestique et l’externe. D’après
Waltz, tandis que l’intégration est la marque du premier, une interdépendance
anarchique frappe le second. Dans ce principe d’ordre, qu’est paradoxalement
l’anarchie internationale, réside la « structure profonde » du système, celle qui
détermine le comportement des acteurs. Dans ce contexte où l’interdépendance
[124] est avant tout source de vulnérabilités, le self-help est nécessairement le
principe d’action qui, compte tenu des risques encourus, accorde la priorité au
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 125

politique. Si la politique nationale est le domaine de l’autorité, de l’administration


et de la loi, la politique internationale est celui de la puissance, de la lutte, et des
arrangements. En politique intérieure la force est le dernier recours. En politique
extérieure elle est omniprésente parce qu’elle est dissuasive.
2) Les États souverains ont un caractère unique en ce sens qu’ils remplissent
les mêmes objectifs, ont les mêmes missions. Les différences sont liées à leurs
capacités, non à leur fonction qui est, fondamentalement, de garantir leur propre
sécurité. Celle-ci constitue, on l’a souligné, le paradigme de la politique
internationale chez Waltz. Précisons que de la sorte, il se différencie de
Morgenthau qui le voyait dans la recherche de l’équilibre, via la puissance. Pour
Waltz, l’équilibre de la puissance n’est qu’un mode instrumental pour atteindre la
sécurité. En effet, l’État dispose de deux moyens pour atteindre celle-ci : ses
propres ressources, et les alliances qu’il peut passer. Le politologue américain
s’est s’efforcé de prévenir les deux objections principales faites à sa vision du
monde : en premier lieu, les États ne sont pas les seuls acteurs importants de la
scène internationale ; en second lieu, les États voient leur importance décliner et
d’autres acteurs émergent au premier rang. Certes, reconnaît-il, les États ne sont
pas les seuls acteurs internationaux, et ils ne l’ont jamais été. Mais comme les
firmes structurent le marché et sont reconnues comme les principaux agents de
l’économie internationale qu’elles organisent, sur le mode de l’oligopole, en
fonction de la logique du profit, les États monopolisent la politique internationale
en fonction du problème de la sécurité. Waltz fait remarquer que la même raison
pour laquelle on conteste la centralité de l’État dans son domaine, vaut pour
l’entreprise dans le sien. En effet, les firmes sont constamment menacées et
régulées dans leur activité par des acteurs « non-firmes », extérieurs au monde
marchand. Les gouvernements interviennent souvent dans la structure du marché,
tantôt pour encourager la concentration, tantôt pour la prévenir. Et peu importe,
comme le faisait remarquer Kindleberger, que certains États soient sous l’emprise
de grandes entreprises, soient plus faibles qu’elles, car aussi [125] longtemps que
les grandes puissances étatiques demeurent les principaux acteurs, la structure de
la politique mondiale reste définie par eux-mêmes.
Waltz réfute par avance la notion de « biens communs de l’humanité », telle
qu’elle est invoquée aujourd’hui, au nom de ce que le système international n’est
pas une entité et qu’il est donc incapable d’agir en tant que tel pour définir un bien
commun universel. Waltz s’intéresse à l’environnement des États en retenant ce
qu’il appelle les « trois p » : population, pauvreté, prolifération. Mais il ne les
intègre pas à son analyse des rapports de forces. L’espace du système waltzien
reste vide. Par ailleurs, il s’empresse de faire remarquer que tous ceux qui mettent
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 126

en exergue les forces transnationales ont été incapables de développer une théorie
propre, soit une théorie qui ne réfère pas aux États et qui ne se pose pas la
question de savoir si et comment d’autres acteurs les dépassent et deviennent plus
centraux qu’eux-mêmes. Cette question deviendra récurrente dans les théories
transnationalistes postérieures. Waltz notait aussi, ironiquement, que la durée de
vie des États était bien supérieure à celle des entreprises. « Peu d’États meurent,
beaucoup de firmes disparaissent », constate-t-il 227.
Quant à la souveraineté, il ne faut pas tout confondre et commettre l’erreur de
penser que la souveraineté d’un État s’identifie à sa capacité à faire ce qu’il veut.
Elle ne se définit pas contradictoirement avec la dépendance. Alors qu’est ce que
la souveraineté ? « Dire qu’un État est souverain veut dire qu’il décide lui-même
comment il veut faire face à ses problèmes internes et externes, s’il entend ou non
chercher l’assistance d’autres, et s’il le fait, limiter ainsi sa liberté en raison des
engagements pris envers eux » répond Waltz 228. Les États développent leurs
propres stratégies, prennent leurs propres décisions, et ce n’est pas se contredire
que d’admettre qu’ils sont presque toujours contraints par les événements.
3) La distribution inégale des capacités engendre une hiérarchie des unités, et
la configuration (plutôt que la structure) d’un système change quand cette
distribution est modifiée. En effet, soutient Waltz, faibles ou forts les États ne se
différencient pas par leurs fonctions, mais par leurs moyens. Ce qui fait
réellement la différence entre un système et un autre, c’est le nombre des [126]
grandes puissances. La hiérarchie des puissances a l’avantage de résorber
l’anarchie et d’éviter le déchaînement de la violence. Car ce sont les plus
puissants qui définissent les règles et sont les plus sensibles à la balance
avantages/inconvénients dans l’usage de la force. Waltz intègre aussi les notions
complémentaires d’empires, de satellites, de sphères d’influence ou de blocs pour
expliquer comment l’anarchie peut-être tempérée. Fidèle à son analogie au
marché, il veut prouver que le système le plus stable est celui qui est composé du
plus petit nombre de grandes puissances. Il défend le système bipolaire, préférable
au système polycentrique, bien plus instable parce que dépendant des alliances et
parce que toujours en quête de coalitions. En outre, l’arme atomique ne pouvait
que conforter la stabilité du système en réduisant la possibilité du recours à la
force
Un changement au niveau de l’un de ces trois principes d’ordre, de
différenciation et de distribution constituerait un changement dans la structure du

227 Ibid., p 95.


228 Ibid., p. 96.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 127

système, voire un changement de système. Mais ce dernier parait à Waltz


inconcevable, car il concernerait la structure profonde. Il faudrait pour cela, par
exemple, que l’anarchie devienne hiérarchie, qu’un hêgemôn unisse le monde
sous sa direction. Ce qui serait le retour à l’empire. Dès lors, le second élément
n’est plus à considérer parce que les fonctions des unités sont similaires aussi
longtemps que le système demeure anarchique. C’est donc le troisième principe,
la distribution des capacités, qui joue le rôle principal dans le modèle de Waltz.
De lui seul peut procéder le changement, qui ne sera jamais qu’un changement de
configuration.

C. Critiques et réponses

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Si le modèle systémique/structural de Waltz a rendu le réalisme beaucoup plus


rigoureux et minutieux dans sa démarche et s’il a suscité beaucoup de recherches
ultérieures, il a soulevé aussi des controverses et des critiques auxquelles l’auteur
a répondu en plusieurs temps et de manière plus ou moins précise. Les débats les
plus vigoureux se sont concentrés sur quatre insuffisances qui lui ont été
reprochées : celle concernant les intérêts et les préférences des acteurs, celle
relative au changement [127] de système, à l’articulation des deux niveaux du
système, et celle inhérente à trop de généralisations. Les plus pertinentes ont été
rassemblées, en 1986, dans un ouvrage dirigé par Robert Keohane, Neorealism
and its critics 229, dans lequel nous nous intéresserons, dans l’immédiat, à celles
de Robert Cox, prononcées dès 1981 230 et de John Gerard Ruggie 231, parce
qu’elles concernent directement l’approche théorique de Waltz. Nous garderons
les autres critiques pour plus loin, notamment celles de John Vasquez 232 qui ne
s’adressent pas qu’a lui seul. Pour sa part, Robert Cox a, le premier, rejeté
d’emblée une approche qui se veut ahistorique parce qu’impossible ou artificielle.
Il reproche au néoréalisme de n’être pas en mesure d’expliquer le phénomène de
la puissance et son émergence aussi bien au niveau de l’État qu’au niveau

229 Robert O. Keohane, Neorealism and its critics, New York, Columbia University Press,
1986.
230 Robert W. Cox, « Social Forces, States, and World Orders : Beyond International Relations
Theory », in Approach to World Order, op. cit, p. 91-92.
231 John Gerard Ruggie, « Continuity and Transformation in the World Politics », in Robert
Keohane, op. cit., p. 131-152.
232 John Vasquez, The Power of Power Politics, op. cit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 128

international 233. Ce que lui-même s’efforcera de réaliser, tout au long de son


œuvre, au titre d’un « matérialisme historique », qu’il affirme lui avoir été inspiré
par Jean-Baptiste Vico, Georges Sorel et Fernand Braudel, sur lequel nous
reviendrons dans les pages futures 234. Cox défend que tout ordre mondial est
spécifique d’une configuration historique des rapports de puissance et que tout
système mondial est la résultante de trois composantes principales : une économie
politique globale, un système interétatique, une biosphère ou écosystème
global 235. Leur interaction renvoie la question du rapport entre la structure et les
unités au dilemme de la poule et de l’œuf 236. Le modèle waltzien ne saurait donc
être autre chose qu’une problem-solving theory, une théorie circonstanciée et du
court terme, destinée aux décideurs des plus grandes puissances en matière de
politique extérieure. Il est directement une production intellectuelle américaine de
la guerre froide.
Quant à Ruggie, trois points principaux sont à relever dans sa contestation du
néoréalisme.
1) Waltz a tort de considérer que la structure anarchique a existé de toute
éternité, au moins depuis l’empire romain en Occident, et se trompe sur le Moyen
Âge. Certes, explique Ruggie, à cette époque l’espace politique était segmenté et
l’organisation territoriale était très hétérogène. Mais si les territoires étaient bien
différenciés, ils n’étaient pas séparés, isolés les uns des autres. Le système [128]
médiéval en faisait les parties constitutives d’un même tout social, construit
autour de la religion, de la coutume, et de la légitimité impériale. La plus grande
rupture dans la politique internationale se produit à la fin du millénaire médiéval.
2) Waltz, bien qu’il relativise la notion aux capacités stratégiques de l’État, a
tort de considérer la souveraineté incompatible avec l’idée de communauté
internationale qui émerge dans les écrits de Locke et de Vattel dès le XVIIIe
siècle. Ce dernier, dans le Droit des Gens, publié en 1758, essayait de montrer que
depuis deux siècles déjà des efforts avaient été faits pour établir une
complémentarité entre la souveraineté des États indépendants et la viabilité d’une
communauté d’États. Selon Ruggie, cette position axiomatique de Waltz

233 Robert W. Cox, op. cit.


234 Timothy J. Sinclair, « Beyond international relations theory : Robert W. Cox and
approaches to world order » et Robert W. Cox, « Influences and commitments », in Robert
W. Cox with Timothy J. Sinclair, Approaches to World Order, Cambridge, Cambridge
University Press, 1996, réédition de 2001, p. 3-18 et p. 19-38.
235 Robert W. Cox, « Multilateralism and World Order », in Robert W. Cox et Timothy
J. Sinclair, op. cit., p. 494.
236 Ibid., p. 494.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 129

l’empêche de développer une théorie du changement puisqu’elle revient à réfuter


toute influence du second niveau de la structure sur la première, c’est-à-dire de
l’interaction des unités sur l’anarchie. Elle interdit d’envisager une transformation
du système international.
3) Waltz se met en contradiction avec ses prémisses durkheimiens et se prive
ainsi de la possibilité de découvrir un déterminant du changement du système
international. En effet, constate Ruggie, si l’auteur néoréaliste a emprunté à
Durkheim (Les Règles de la méthode sociologique) son idée de totalité, sa
conviction que « cette conception du milieu social comme facteur déterminant de
l’évolution collective est de la plus haute importance », il a négligé les
conséquences de son autre concept fondamental, celui de la « densité
dynamique ». De quoi s’agit-il ? Simplement, d’après Durkheim, que sous l’effet
de transactions, d’échanges de plus en plus nombreux, de plus en plus rapides et
variés, un système ou une société peuvent changer. Cet argument, que les
transnationalistes vont reprendre à leur compte, Waltz le rejette au nom du
principe du self help et de la rigueur théorique. Dans son esprit, l’interaction des
acteurs est toujours le produit de la structure et jamais l’inverse. Par la suite, il
sera constamment reproché au modèle d’être trop statique, critique confortée par
l’opinion de Waltz selon laquelle le système n’avait changé de structure qu’une
fois en trois cents ans, quand il devient bipolaire. Pourtant cette bipolarité ne peut
se comprendre que par référence à l’idéologie, [129] facteur que Waltz tenait pour
secondaire. Et sa disparition, qui s’explique avant tout par la faillite économique
de l’URSS, a moins surpris ceux qui comparaient autant ce qui se passait à
l’intérieur de celle-ci et à l’intérieur des États-Unis, que ceux qui n’exploraient
que ce qui se passait entre eux.
À ces différentes objections, Kenneth Waltz oppose que dans le système du
self-help les pressions de la compétition pèsent bien plus lourd que les autres
considérations, qu’il s’agisse des demandes politiques internes ou qu’il s’agisse
des préférences idéologiques. Quant à la discussion autour de la notion de densité
dynamique empruntée à Durkheim, elle n’aurait de portée selon lui que si le
système international répondait à la définition de la société organique du
sociologue français, alors qu’elle correspond à sa définition mécanique. Il est
composé de pièces identiques dans leur nature sans aucune complémentarité, alors
que la synergie de la densité dynamique ne peut se manifester qu’entre des
éléments incomparables mais unis par leurs différences.
Depuis plus de vingt ans qu’il a publié sa Tip, Waltz n’a pas désarmé. Dans un
article publié en 2000 dans International Security, puis dans un entretien plus
récent, accordé en 2003, il s’est employé à déconstruire les modèles qu’on a voulu
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 130

substituer à l’approche néoréaliste et à la conforter 237. Il a défendu n’avoir pas


été surpris par l’effondrement de l’URSS, contrairement à ce que ses détracteurs
disaient de lui, annonçant dès 1982 que « l’Union soviétique s’affaiblit. Les États-
Unis deviennent relativement plus forts » 238. Critiquant les trois grandes écoles
dominantes de la pensée américaine, il fait le point. En ce qui concerne la pax
democratica, sur laquelle nous reviendrons, en reprenant à son compte les
arguments développés dans des numéros précédents d’International Security, en
particulier par Christopher Layne 239, Waltz affirme que « même si tous tes États
devenaient démocratiques, la structure de la politique internationale demeurerait
anarchique », puisque « la structure de la politique internationale n’est pas
transformée par les changements internes des États » 240. Prenant comme
exemples la France et la Grande-Bretagne, il fait valoir qu’après avoir [130] été
des adeptes de la politique de puissance, elles n’ont pas radicalement changé de
diplomatie en devenant démocratiques mais ont dû convenir qu’elles n’étaient
plus des grandes puissances. Cela a affecté directement leurs comportements,
qu’elles ont dû ajuster au nouveau monde. Dans son langage marqué (pollué par
l’économicisme disent certains) par ses études économiques, les premières qu’il
entreprit, Waltz affirme que la Grande Bretagne et la France « ne sont plus
productrices de leur propre sécurité, mais consommatrices d’une sécurité procurée
par d’autres » 241. Ensuite, même si « le monde est désormais plus sûr pour les
démocraties, on a le droit de s’interroger sur le point de savoir si la démocratie est
un élément de sécurité pour le monde » dans la mesure où elle est elle-même
conditionnée par des facteurs internes et externes. Il ne conçoit pas que la
démocratie soit susceptible de maîtriser l’anarchie des relations internationales,
car « les États les plus puissants auront toujours la tentation d’utiliser leur surplus
de puissance » et les États les plus faibles résisteront légitimement aux règles qui
leur sont défavorables 242. Il y voit la preuve aveuglante dans la guerre faite par
les États-Unis à l’Irak, « un Irak si faible », alors « qu’il est possible de contrôler

237 Kenneth Waltz, « Structural Realism after the Cold War », International Security, 25-1,
Summer 2000, p. 5-41. Et par Harry Kreisler, Conversation with Kenneth N. Waltz du
10.02.03, http://globetotter.berkeley.edu/people3/Waltz/waltz-con5.html.
238 Ibid., Interview : « A Unipolar World ».
239 Christopher Layne, « Kant or Cant : the myth of the democratic peace », International
Security, 19 février, 1994, p. 5-49.
240 Ibid., International Security.
241 Interview, op. cit.
242 International Security, op. cit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 131

un faible potentiel de matériaux nucléaires et un faible nombre de têtes nucléaires,


comme un petit nombre d’engins lanceurs… » 243.
Quant à ce que nous désignons comme la globalisation, il ne fait pas de doute,
soutient Waltz, qu’elle est perçue par les autres comme une américanisation 244.
Ils n’ont pas tort parce que nous vivons dans un monde unipolaire, situation
inédite depuis la Rome antique, livré à des pratiques économiques plus proches du
mercantilisme que du libre-échange classique comme Paul Krugman l’a
démontré. Ce qui est lourd de conséquences. Dès lors, en ce qui concerne la thèse
néoinstitutionnalisme, qui prétend voir dans le développement des organisations
les conditions de mise en œuvre d’une gouvernance globale indépendante des
États, Waltz n’y croit pas du tout. Sans aucun contrepoids, les États-Unis
continueront de les instrumentaliser comme ils le font avec l’OTAN, présentée par
un document officiel du Pentagone comme « l’instrument qui véhicule la
puissance américaine et sa [131] conception de la sécurité pour l’Europe » 245. La
pérennisation et l’élargissement à l’Europe de l’Est de l’Alliance ne doivent rien à
l’autonomie supposée de l’organisation et à sa nouvelle fonction supranationale,
auxquelles veulent croire les libéraux, mais au contraire à la revalorisation
géostratégique de cet instrument essentiel de la puissance américaine (cf. notre
commentaire sur l’actualité de Mackinder, tome I). La prééminence des États-
Unis dans tous les domaines ne cessera que quand une autre puissance viendra les
contrebalancer, la Chine certainement, mais pas avant vingt ans ou plus conclu
Waltz.
L’apport théorique de Waltz vient d’être récemment réévalué par deux
politologues qui voient dans la Tip le point de départ d’une possible reformulation
de la théorie du système international, suite à un rapprochement avec le
paradigme constructiviste une fois que certaines ambiguïtés ou incompréhensions
auront été levées 246. À partir d’une lecture parsonienne de son ouvrage
fondamental, Goddard et Nexon mettent en avant des éléments qui rendent, selon
eux, une convergence envisageable. La première chose est que l’on peut
comprendre la Tip comme une théorie sociale du système international qui
interroge l’ordre mondial. La raison principale est que, malgré ce qui a été écrit
plus haut et en dépit de certaines formules de Waltz lui-même, la séparation qu’il

243 Interview, op. cit.


244 Ibid.
245 International Security, op. cit.
246 Stacie E. Goddard & Daniel H. Nexon, « Paradigm Lost ? Reassessing Theory of
International Politics », European Journal of International Relations, 2005, Vol 11 (1), p. 9-
61.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 132

fait entre la structure et les acteurs est purement analytique, afin de rendre son
modèle cohérent et opérationnel, et jamais ontologique. Goddard et Nexon en
déduisent donc que les principes sur lesquels a été la construite la Tip
n’interdisent ni de penser que les États émettent des attentes quant à l’organisation
ou à la réorganisation du système, ni d’envisager l’hypothèse de la co-constitution
des agents et des structures. Une approche fonctionnaliste structurale de Waltz
leur permet d’assouplir sa conception de la structure (car chez Parsons elle ne
saurait être irréductible et ne peut s’analyser qu’en termes de formes
suffisamment stables), et d’affirmer que l’ordre mondial n’est pas fixé à l’avance,
mais est bien une propriété émergente du système. Ils veulent voir chez lui une
théorie implicite du changement international, même si, pour le pire ou le
meilleur, la problématique de l’anarchie procure et entretient la spécificité [132]
des études de relations internationales. C’est que pour Waltz comme pour
Parsons, soutiennent-ils, si la théorie des systèmes est non seulement nécessaire
pour les expliquer, elle reste ouverte à toutes les évolutions puisque pour lui, ce
que n’ont pas vu les constructivistes, la structure du système est une affaire de
positions et de relations d’acteurs. Une conception qu’il a empruntée à S.F. Nadel,
l’un des premiers théoriciens des réseaux sociaux aux États-Unis 247. Or si la
structure est ce qu’elle est, anarchique, c’est bien parce que les États la veulent
ainsi et qu’elle satisfait les ethnocentrismes des acteurs. Repre-nant une remarque
de Charles Tilly, Goddard et Nexon observent que pour qu’il en soit autrement et
que les acteurs se comportent en fonction d’une identité commune et impérative,
comme y aspirent les constructivistes, il faudra beaucoup de « lavages de
cerveaux » 248. D’ailleurs, poursuivent les deux politologues, ceux-ci n’ont jamais
démontré la contingence historique du mécanisme de l’équilibre des puissances,
en rapport avec la plus ou moins grande anarchie du système. Dans leurs analyses
comparatives des systèmes internationaux, ils ont fait apparaître des variations
entre les buts, les valeurs et les stratégies des acteurs, mais ils n’ont jamais été en
mesure de prouver que, désormais, ces systèmes s’organisaient « en fonction des
autres » et non plus du self-help, et qu’ils n’étaient plus assujettis au mécanisme
de l’équilibre des puissances. Inversement, constatent-ils, bien que la Tip exclue
ouvertement et complètement à tort la culture de l’analyse du système, ce qui est
contraire à ce qu’enseigne la théorie structuro-fonctionnaliste, Waltz lui-même
suggère que ce sont les différences de culture que l’on rencontre parmi les unités
composantes qui peuvent expliquer les différences entre les dynamiques qui

247 Siegfried F. Nadel, The Theory of Social Structure, Glencoe, Free Press, 1957.
248 Goddard & Nexon, op. cit., p. 37, qui citent Charles Tilly « International Communities,
Secure or Otherwise », in Emmanuel Adler & Michael Barnett (édit.), Security
Communities, Cambridge, Cambridge University Press, p. 400-401.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 133

déterminent l’état de l’anarchie. Dès lors, pensent Goddard et Nexon, si l’on


n’exclut pas la culture du système, comme l’entend le fonctionnalisme structural,
et que l’on ne pose pas que la culture internationale définit à elle seule l’anarchie,
mais que plus modestement son interaction avec le système renforce ou réduit sa
structure anarchique, cela sous certaines autres conditions que nous examinerons
plus loin, une synthèse paradigmatique devient plausible.
[133]

D. Robert Gilpin et la question du changement

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Bien avant qu’une telle initiative puisse être engagée, Robert Gilpin a publié,
deux années après la Tip de Kenneth Waltz qui devait servir de manifeste à
l’école néoréaliste, War and Change in International Politics 249. Il s’attacha dans
ce livre à donner les raisons de la distribution inégale des capacités de puissance,
restées inexpliquées chez Waltz, comme à découvrir les conditions du
changement systémique. Le système international de Gilpin continue d’être une
lutte pour la prospérité et la puissance entre des États indépendants dans une
situation d’anarchie. Une première nuance avec Waltz réside dans la conception
de l’État. Abstraite chez celui-ci, qui le voit comme une entité capable d’avoir des
objectifs et des intérêts, elle l’est beaucoup moins chez Gilpin qui reconnaît que
l’État, en tant que tel, n’a pas d’intérêts, qu’il doit être « conçu comme une
coalition dont les objectifs et les intérêts résultent des pouvoirs et des compromis
entre différentes coalitions relevant de la société et de l’élite politique » 250. Une
seconde nuance très importante, à laquelle se rallient Goddard et Nexon, est que
la structure du système international, loin d’être un tout autonome et absolu qui
commande à la constitution des parties agissantes, est une propriété émergente de
l’action conjointe des États qui sont premiers. Pour ces deux raisons, Gilpin tente
d’établir une théorie qui soit une approche systémique en rapport avec le passé,
dont il retient les événements pour mieux prédire l’avenir. Il a conscience que
toute théorie a ses limites, qu’elle reflète l’ethnocentricité de son auteur,
l’idéologie ou le paradigme qui l’inspire. Il admet qu’elle puisse s’avérer statique
dans la mesure où elle a du mal à intégrer des changements souvent rapides et
qu’elle puisse être mise en échec par l’événement, dont on sait que les historiens

249 Robert Gilpin, War and Change in International Politics, Cambridge, Cornell University
Press, 1981.
250 Robert Gilpin, ibid., p. 16.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 134

le tiennent toujours pour unique. Malgré ces obstacles, Gilpin construit son
raisonnement théorique à partir du comportement des États, considérant que la
propension au conflit militaire cède la place à la coopération en raison « du
triomphe des intérêts économiques sur le pouvoir traditionnel et les objectifs de
sécurité des États » 251. L’importance qu’il accorde au lien entre les données
politiques et les données économiques dans les relations internationales en fera un
des promoteurs l’Économie politique internationale 252.
[134]

Le système international et ses configurations

L’expression « système international » apparaît à Robert Gilpin quelque peu


ambiguë, bien qu’il énonce, dès le début de son ouvrage, que de la même façon
qu’il se forme un système social et politique entre des hommes mis en relations, il
en existe un au plan international 253. Il recouvre un ensemble de phénomènes de
voisinage depuis les contacts sporadiques entre les États des temps anciens
jusqu’aux relations étroitement établies du dix-neuvième siècle en Europe. Et
jusqu’à l’ère moderne il n’y eut pas un seul et même système international, mais
plusieurs systèmes internationaux n’entretenant entre eux que de faibles contacts
ou même pas du tout. Néanmoins, dans tous les cas, il semble concevable à Gilpin
d’utiliser la notion de système international à partir de cette définition des
économistes Robert Mundell et Alexander Swoboda : « un système est une
agrégation de différentes entités unies par une interaction régulière prenant la
forme d’un contrôle » 254. La formule comporte, on le voit, trois éléments
fondamentaux que le politologue américain interprète de la façon qui suit.
1) Les différentes entités : il s’agit avant tout des États, acteurs principaux
bien que d’autres acteurs, transnationaux ou internationaux, puissent jouer un rôle
important dans certaines circonstances. La nature de l’État lui-même change avec
le temps et le caractère du système international reste largement déterminé par le
type d’État-acteur : cité-État, empire, État-nation, etc. Une tâche essentielle de la

251 Ibid., p. 19.


252 Nous examinerons l’apport de Robert Gilpin à cette sous-discipline des R. I. dans le
tome III.
253 Ibid., p. 9.
254 Ibid., p. 26.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 135

théorie est de rechercher parmi les facteurs qui influencent la nature de l’acteur,
ceux qui sont les plus pertinents à une époque historique donnée.
2) L’interaction régulière : elle varie en intensité, et prend des formes diverses
(guerres, mais aussi échanges économiques et culturels). Dans le monde
contemporain, les interactions entre les États se sont développées en raison
principalement de l’explosion des transports et des communications. Il n’en reste
pas moins que « le système international continue d’être une lutte récurrente pour
la richesse et la puissance entre des acteurs indépendants dans une situation
d’anarchie » 255.
[135]
3) La forme de contrôle : c’est l’élément le plus discutable si on l’entend
comme un contrôle sur le système. Car la vue qui prévaut parmi les spécialistes
des relations internationales est justement le contraire : l’absence de contrôle est
l’essence même de ces dernières. L’anarchie en est la structure centrale. Gilpin
s’en explique : « quand nous parlons d’un contrôle sur le système international,
les termes doivent être compris comme un “contrôle relatif”, comme “une
recherche de contrôle”. Aucun État n’a jamais complètement contrôlé un système
international… Le degré de contrôle diffère évidemment aussi en fonction des
différents aspects de la vie internationale et en fonction du temps » 256. Rappelant
cette phrase d’Aron d’après qui « la structure du système international est toujours
oligopolistique. Dans chaque période les principaux acteurs ont déterminé le
système plus qu’ils n’ont été déterminés par lui », Gilpin reconnaît dans l’histoire
trois formes de contrôle ou trois types de structure qui ont caractérisé le système
international 257. 1) La structure hégémonique ou impériale : un seul État puissant
contrôle ou domine les autres acteurs du système. Cette structure a largement
marqué les relations internationales jusqu’à l’époque moderne. On remarque dans
tous les systèmes une propension à aller dans la direction de l’empire universel. 2)
La structure bipolaire qui partage le système en deux grandes sphères d’influence.
Sa tendance est à l’instabilité, malgré des exceptions notoires, sa durée est assez
brève. 3) La balance of power dans laquelle trois ou plusieurs États s’auto-
contrôlent grâce à leurs manœuvres diplomatiques, leurs alliances et parfois leurs
conflits ouverts. C’est l’époque classique européenne.
Deux déterminants vont, selon Gilpin, commander à la mise en place de l’une
ou l’autre de ces trois configurations. 1) La distribution de la puissance entre les

255 Ibid., p. 7.
256 Ibid., p. 28.
257 Ibid., p. 29.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 136

États. Les États dominants ou les empires, dans chaque système international,
organisent et maintiennent les différents réseaux qui structurent leurs sphères
d’influence. Grands États ou superpuissances comme on les appelle aujourd’hui
dictent les règles de fonctionnement. 2) Le prestige qui, en relations
internationales, joue le même rôle que l’autorité dans les affaires domestiques.
Comme elle, il est étroitement lié avec la puissance, tout en étant distinct. Gilpin
pense [136] justifié de le définir à la manière de Ralf Darhendorf : l’autorité ou le
prestige est « la probabilité qu’un ordre avec un contenu spécifique sera suivi par
un groupe donné de personnes » sans le recours à toute coercition 258. Le prestige
explique que les États les moins puissants du système international acceptent le
leadership des plus grands en partie parce qu’ils reconnaissent la légitimité et
l’utilité de l’ordre qu’ils gèrent. C’est particulièrement vrai quand les grandes
puissances garantissent des biens communs comme la sécurité, la prospérité, et
quand elles diffusent, c’est surtout vrai pour un empire, une idéologie, ou une
religion, qui justifie sa domination. En fait, plusieurs facteurs, incluant le respect
et l’intérêt commun, contribuent au prestige, mais en dernière analyse, il dépend
principalement de la puissance militaire et économique.

Les types de changement de système

Gilpin adopte une vision holiste ou systémique, mais qui est équilibrée par la
prise en compte de la stratégie des acteurs (individualisme méthodologique) qui
auraient un intérêt au changement. Cet intérêt est déterminé par le rapport
utilité/désutilité ou coûts/avantages. Un État tentera de changer le système si les
gains qu’il peut en retirer sont supérieurs aux investissements engagés ou aux
risques à courir. Le calcul est fait en termes de bénéfices et de coûts marginaux.
Se référant notamment aux travaux d’Arthur Burns (cf. Powers and Their
Politics) et de Richard Rosecrance (Action and Reaction in World Politics),
Gilpin remarque que de nombreux changements ont ainsi marqué l’histoire de
l’Europe, en particulier entre la révolution française et l’unification de
l’Allemagne 259. Il cherche à en dresser une typologie, et il distingue ainsi trois
cas majeurs.
1) Le premier et le plus fondamental est le changement de système. C’est la
situation où la nature des acteurs, en tout cas les principaux, qui composent le

258 Ibid., p. 30.


259 Ibid., p. 41.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 137

système change. On a des exemples historiques : quand les cités grecques


s’effacent devant l’empire macédonien, quand les États-nation supplantent
l’empire médiéval… Aujourd’hui, la question se pose avec la prolifération des
acteurs transnationaux et le dépassement fonctionnel d’un certain nombre d’États.
Certains auteurs, dont ne fait pas [137] partie Gilpin, considèrent que le monde
connaît un changement de ce type.
2) Le changement dans le système est en fait un changement de configuration.
Il consiste en une modification dans la distribution de la puissance et dans la
hiérarchie du prestige. En même temps, les règles évoluent. Ce changement
intervient quand les États ou les empires qui dominaient un système international
particulier déclinent et que d’autres s’élèvent et contestent leur position afin de les
supplanter. C’est la situation qui a caractérisé le monde après chacune des deux
guerres mondiales, et particulièrement la seconde. Le déclin a aussi bien des
causes internes que des causes externes. Parmi les premières, il énumère : 1) la
baisse de la compétitivité économique et militaire ; 2) l’affaiblissement
démographique, productif, et de l’innovation ; 3) l’augmentation des coûts des
services non rentables ; 4) la corruption qui est un fort indicateur de déclin. Au
plan extérieur, la question se résume à disposer de suffisamment de ressources
pour conserver son avance.
3) Le changement d’interaction signifie, selon Robert Gilpin, des
modifications dans les rapports politiques, économiques ou autres entre les
acteurs. Ce changement ne concerne pas la hiérarchie de la puissance et du
prestige, mais les règles et les droits qui commandent le fonctionnement du
système international. Souvent, il résulte cependant de la stratégie d’acteurs qui
réalisent des efforts pour un changement plus profond. Gilpin donne comme
exemple, qu’il emprunte à Rosecrance, le changement de style diplomatique, plus
en souplesse, en Europe à partir de 1740 (guerre de Sept Ans). Plus près de nous,
la phase dite de « détente » au cœur de la guerre froide en est un autre.
Ces trois sortes de changement s’effectuent dans des contextes variables,
souvent à la suite d’un conflit ou d’une révolution. Mais la transformation peut
être progressive.

Changement et cycles historiques

La question centrale chez Gilpin consiste à déterminer les conditions


d’apparition des nouvelles grandes puissances d’un ordre ancien à un ordre
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 138

nouveau. Pour ce faire, il s’appuie sur la théorie des cycles de G. Modelski, et


discerne ainsi trois âges successifs dans l’histoire des relations internationales.
[138]
1) Le cycle des empires. Durant le millénaire de l’ère prémoderne, malgré la
féodalité, malgré le rôle important de certaines cités, l’histoire des relations
internationales est assez largement celle d’une succession d’empires. Ce cycle
impérial a pour caractéristique la tentative récurrente d’une puissance d’unifier le
système politique sous sa domination. Comme Paul Kennedy, Robert Gilpin
remarque que la cause principale du déclin de chaque empire est une trop forte
extension qui lui fait perdre l’avantage initial qu’il possédait en termes de surplus
économique et de supériorité militaire et technique.
2) Le cycle de l’État-nation. Trois raisons sont venues mettre un terme au
cycle des empires : le triomphe de l’État-nation en tant qu’acteur principal des
relations internationales ; l’avènement d’une croissance économique soutenue
basée sur la science et les techniques modernes ; l’émergence d’un marché
économique mondial. Ces tendances se renforçant mutuellement, le cycle impérial
céda la place au système de l’équilibre des puissances qui prit toute sa
signification en Europe. Au contrôle impérial se substitua le contrôle multilatéral
des États.
3) Le cycle des hégémonies. La puissance est, aux yeux de Gilpin, un agrégat
cumulatif dans lequel le facteur économique voit sa contribution augmenter
irrésistiblement. Dans le même temps, le coût d’une position dominante devient
de plus en plus lourd. Le politologue entend alors démontrer que l’intérêt de la
puissance hégémonique est de créer des institutions internationales par lesquelles
la force du plus fort se transforme en droit, ou pour le moins en un ordre
international qui transcende la puissance, en faisant partager, autant que faire ce
peut, les bénéfices par le plus grand nombre. Dans ces conditions, l’intérêt de
l’hêgemôn peut déboucher sur une stabilité internationale, sur une paix qui
satisfait ses partenaires autant que lui.
Le passage du cycle impérial au cycle de l’hégémonie et du marché
économique mondial est selon Gilpin le plus fondamental. Surtout qu’il a été
accompagné par la révolution technologique militaire des missiles nucléaires qui
est à l’origine de la dissuasion. Avec la prise de conscience de problèmes
planétaires qui s’ajoute au haut niveau d’interdépendance économique, on peut
donc être fondé à croire à l’émergence d’une société globale. [139] Malgré tout
cela, pense Gilpin, il faut rester prudent. La compétition entre les États, et les
sociétés, n’a pas été éliminée. Elle s’est même aggravée, et la perte d’autonomie
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 139

associée aux coûts de l’interdépendance peut être mal vécue. Le nationalisme


économique n’est jamais loin de la surface. En résumé, Gilpin souligne la
persistance de la différence majeure entre le réalisme politique et les autres
théories contemporaines sur le système international, à savoir le rôle central de la
puissance étatique. Le réalisme ne croit pas que la situation d’anarchie puisse être
transcendée autrement que par un empire universel. Le progrès technologique
accroît les opportunités de bénéfices mutuels, mais il augmente aussi les moyens
de la lutte politique.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 140

4. Le réalisme structural
selon l’école anglaise

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Dans une optique assez proche, parce qu’ils tiennent toujours l’état du monde
pour anarchique et la question de la sécurité pour centrale, Barry Buzan, Charles
Jones et Richard Little s’écartent malgré tout du néoréalisme américain en raison
de l’importance qu’ils accordent aux faits d’interdépendance 260. Sans rompre
avec lui, puisqu’ils considèrent que la sécurité est le déterminant premier du
comportement des États, comme des individus, ils réfutent la rigidité de la
« structure profonde » waltzienne en expliquant que le réalisme structural « inclut
non seulement la reproduction, mais aussi la transformation des structures,
jusqu’à envisager la possibilité d’une fin de la primauté du système interétatique
sur les autres systèmes globaux » 261. La relation entre la structure et le système
des États n’est donc plus univoque. Pour les trois auteurs, il est important de
comprendre que la nature de l’anarchie dépend de la nature des unités
constituantes. Le réalisme structural de Buzan, Jones et Little accorde une grande
importance à la dialectique agent/structure, analysée à la lumière du contexte
historique, et de ce fait se démarque du néoréalisme. Comme lui, il reste
néanmoins marqué par l’économisme en ce sens que, pour se distancier justement
de l’emprise de la structure, les auteurs internalisent les représentations
spécifiquement libérales et marchandes des relations internationales. Ce sont ces
mêmes inflexions qui avaient [140] déjà permis à Barry Buzan d’avancer
l’hypothèse d’une anarchie mature, laquelle, d’une part, prépare la notion
d’anarchie kantienne des constructivistes, et d’autre part, lui permet de
reconceptualiser la sécurité 262.

260 Barry Buzan, Charles Jones and Richard Little, The Logic of Anarchy : Neorealism to
Structural Realism, New York, Columbia University Press, 1993.
261 Ibid., p. 227.
262 Barry Buzan, People, States and Fear : an Agenda for International Security Studies in the
Post-Cold War Era, New York, Harvester Wheatsheaf, 1983.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 141

A. La réunion de la structure et du système

Les auteurs de Logic of Anarchy (LoA) bâtissent leur réflexion autour de


quelques idées fortes qui se condensent dans l’interactionnel, le configurationnel,
et le contextuel, en affirmant que : 1) la logique de structuration du système
international est le produit de l’interaction entre la structure et les unités
englobées ; 2) l’environnement de l’acteur est multidimensionnel, puisqu’aussi
bien politique que militaire, économique ou sociétal ; 3) leur méthode synthétique
entretient un rapport important avec l’histoire, car celle-ci est nécessaire pour
comprendre les conséquences de la structure dans un contexte précis. Tout en
permettant, en retour, de mieux interpréter le passé. Ainsi, le réalisme structural
anglais se différencie du néoréalisme de Waltz en ce sens que la structure n’est
plus un invariant qui s’autoreproduit, mais mute en fonction du principe
d’organisation et de différenciation fonctionnelle des unités en présence. LoA
conteste donc le principe d’une modélisation ahistorique des relations
internationales qui ne laisse d’autre alternative qu’entre l’anarchie (soit l’absence
de tout gouvernement mondial) et la hiérarchie (l’existence d’une instance
centrale). Principalement, parce qu’elle voit dans le système des acteurs le
contrepoids de la structure et que celle-ci se transforme en fonction de leurs
attributs, qui évoluent et en fonction de leurs interactions 263. Ce qui veut dire
qu’en fonction de la nature des acteurs majoritaires ou dominants, la nature de
l’anarchie internationale peut changer. Buzan, Jones et Little conçoivent
différentes configurations possibles depuis le système international, anarchique et
caractérisé par la compétition et la volonté d’autonomie des acteurs, jusqu’à la
société internationale aussi anarchique, mais d’une anarchie mature parce que
fondée sur la coopération et l’interdépendance. Deux raisons à cela. D’abord,
comme le premier des trois l’avait déjà explicité, parce que les perceptions
mutuelles [141] des États peuvent changer et passer par différents degrés d’amitié,
d’inimitié et d’indifférence 264. C’est d’ailleurs ce qui autorise à entretenir
l’espoir d’un ordre international. Ensuite, LoA conçoit le système international
comme sectorisé en quatre niveaux d’analyse (politique, économique, sociétal et
stratégique) qui sont autant de points de vue particuliers du tout. Ceci explique,
d’une part, la divergence des analyses des observateurs qui, selon leur

263 Logic of Anarchy, Ibid., p. 48.


264 Barry Buzan and Gowher Rivzi, South Asian Insecurity and the Great Powers, Londres,
Macmillan, 1986, Chap. 1 et 9.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 142

spécialisation, privilégieront un angle d’attaque, et, d’autre part, la variété et les


contradictions des comportements d’acteurs qui obéissent à des motivations très
différentes. On s’éloigne ainsi du stato-centrisme néoréaliste et on arrive aux
portes de la complexité qui implique, comme nous l’avons défendu, que l’on
approche le système mondial, plutôt qu’international, comme un complexe de
champs. Cette intuition est présente chez les trois auteurs de LoA quand ils
abordent la question de la puissance et qu’ils affirment qu’elle doit être
décomposée en capacités plurielles et ne plus être envisagée comme un bloc
uniformément opérationnel quels que soient les domaines considérés. En effet,
l’ubiquité de la puissance, le fait qu’elle structure chaque champ, n’empêche pas
l’immense hétérogénéité de sa distribution, de ses formes d’action, de ses
conditions d’exercice. Dès lors, la principale erreur de Waltz, selon Buzan, est
qu’il a essayé d’universaliser un cas spécifique, celui dans lequel les principaux
facteurs de la puissance sont tous répartis selon un même critère 265.

B. L’anarchie mature et l’ordre international


selon Barry Buzan

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L’idée d’une « régulation de l’anarchie » développée par Buzan tire sa


possibilité de ce que, selon lui, l’anarchie signifie moins l’absence de
gouvernement mondial en soi, que le fait qu’elle reflète l’état des relations entre
les unités du système et que de celles-ci dépend le gouvernement du monde 266.
Un progrès est donc possible. Dans un premier temps, la situation d’anarchie
immature suppose des États faibles, compris dans un sens proche de celui de
Holsti, c’est-à-dire unifiés par la force et maintenus par leurs élites, et dont
chacun « ne reconnaît aucune autre légitimité souveraine [142] en dehors de la
sienne » 267. Ces États, en lutte permanente pour la domination, ne respectant
aucune norme ni aucune règle, leurs relations s’en trouvent effectivement
« dominées par la crainte, l’envie, la haine, et l’indifférence » 268. Cependant, la
consolidation des États, jusqu’à ce qu’ils deviennent des États forts, autrement dit
des États assurés de leur pérennité interne et dont la sécurité n’est plus envisagée
que par rapport à la menace extérieure, conjuguée à la reconnaissance de

265 The Logic of Anarchy, ibid., p. 64-65.


266 Barry Buzan, People, States and Fear, op. cit., p 21.
267 Ibid., p. 176.
268 Ibid., p. 175.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 143

principes intangibles comme le droit des nations à l’autodétermination et


l’inviolabilité des frontières territoriales, sont deux phénomènes qui ont permis
l’émergence d’une anarchie mature. Une situation dans laquelle la souveraineté
mutuellement reconnue des États prend en compte les demandes légitimes des
autres États. Un ensemble de normes institutionnalisées fait que « les bénéfices de
la fragmentation étatique du monde peuvent être appréciés sans le coût de luttes
armées continuelles et de l’instabilité » 269.
Certes, certains principes, comme le non-recours à la force et la non-
ingérence, ne sont pas toujours respectés, et selon les régions du monde, le
passage d’une anarchie à l’autre s’avère plus ou moins lent et difficile, sachant
que « les forces porteuses d’ordres sont en compétition sans fin avec les capacités
de progression illimitées du chaos » 270. Néanmoins, une société des États s’est
progressivement constituée qui, en raison de l’intensification des échanges
internationaux, a vu diffuser une culture de non-violence liée au sentiment d’une
interdépendance de la sécurité entre les différents acteurs. De sorte que l’anarchie
du système international n’est plus, pour Buzan, l’essence du problème de la
sécurité, mais seulement le cadre dans lequel le problème doit être résolu. C’est
pourquoi, récemment encore, bien dans la tradition de l’école anglaise, il
s’interrogeait sur l’étendue et la force des normes et des institutions communes
qu’une société internationale peut tolérer, sans contredire le principe fondamental
de la souveraineté et de la non-intervention qui définit une société des États. Et
ceci sous la pression d’une dimension solidariste qu’il croit discerner au niveau
international 271.
Selon l’approche pluraliste, le principe de souveraineté et de non-intervention
restreint la société internationale à un minimum de règles de la coexistence.
L’approche solidariste, elle, considère que la société internationale peut
développer un assez grand éventail [143] de normes, règles et institutions,
recouvrant autant le problème de la coexistence des États que celui de la
coopération dans la poursuite d’intérêts partagés. Il s’agit pour Buzan d’analyser
si les droits de l’individu liés à l’idée de société mondiale, entre nécessairement
en conflit avec les prérogatives de l’État liées à la société internationale. Or,
Buzan s’oppose à une approche solidariste enracinant sa pensée dans les valeurs
cosmopolites, qui sont fondées sur la croyance que l’humanité est une et

269 Ibid., p. 176.


270 Ibid., p. 180.
271 Barry Buzan, « Rethinking the Solidarist-Pluralist Debate in English School Theory », in
Solidarity in Anarchy : Advancing the New English School Agenda, New Orleans,
mars 2002, cf. notamment http://www.leeds.ac.uk/polis/englishschool/buzan02.doc.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 144

indivisible, et que le rôle de la diplomatie est de traduire cette solidarité latente


des intérêts en une réalité 272. Toutefois, selon Buzan, si la conception pluraliste
fonde son analyse sur la primauté de l’État au niveau international, cette approche
n’est pas fondamentalement contradictoire avec certaines conceptions d’une
société mondiale, et même, peut lui être nécessaire. En effet, le fait que le droit
international ne prenne en compte que les États ne signifie pas que les individus
soient exclus de tout droit au plan international, mais seulement qu’ils ne peuvent
exercer ces droits qu’à travers l’État. À cet égard, pour Buzan, le rôle de la société
internationale est de créer un agenda international organisant la coexistence et la
compétition, et éventuellement le traitement de problèmes collectifs liés à un
destin commun, comme celui du contrôle des armements, ou bien la protection de
l’environnement. Aussi, une vision plus souple de la souveraineté est possible, et
dont la compréhension n’est pas contradictoire avec certaines perspectives
solidaristes.
Pour cela, Buzan se fonde sur les trois niveaux de règles dégagées par Hedley
Bull, qui sont attachées à l’idée de société internationale. La première de ces
règles est l’exigence de principes constitutionnels et normatifs, soit le principe de
souveraineté pour une société d’États. La seconde règle est celle de la coexistence
grâce à laquelle peuvent émerger les conditions de comportement minimum à une
société (limitation de la violence, établissement du droit de propriété). En
troisième lieu, on trouve les règles de régulation de la coopération étatique, c’est-
à-dire, selon Buzan, le système des Nations unies, les régimes internationaux, et
les différentes institutions organisant les échanges. De surcroît, il observe qu’une
des questions centrales est de savoir quel doit être le fondement du droit
international, entre droit naturel et droit positif. À ce sujet, il fait remarquer que
Bull [144] s’oppose à Grotius et à son attachement au droit naturel comme
fondement de la société internationale, en réfutant l’idée que les individus
puissent être sujets du droit international. D’après lui, la société doit continuer à
se fonder sur le droit positif, car l’idée de Bull, est de restreindre, afin de la rendre
effective, l’idée de société internationale. Il est donc nécessaire de faire une
démarcation entre la société internationale et la société mondiale. Néanmoins, en
considérant le troisième type de règles, celles relatives à la régulation de la
coopération, il est clair d’après Buzan que l’adhésion au droit positif n’empêche
aucunement les États de développer un large panel de valeurs partagées, incluant
la prise en compte des droits de l’homme.

272 Andrew Linklater, The Transformation of International Community, Cambridge, Polity


Press, 1998, p. 24.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 145

De même, selon Bull, la position solidariste et la tradition grotienne du droit


naturel « aboutissent à une logique extrême, car la doctrine des droits de l’homme
et de ses devoirs au sein du droit international est une subversion de la totalité du
principe selon lequel la condition humaine devrait être organisée par une société
d’États souverains » 273. C’est que, poursuivait le politologue, la promotion des
droits de l’homme sur une échelle mondiale, dans un contexte dans lequel il
n’existe pas de consensus sur ses significations, soulève un danger pour la
coexistence des États. En outre, selon Buzan, l’idée de société mondiale,
contrairement à l’espoir des solidaristes, est plus fragmentée et diverse, et en
conséquence plus profondément pluraliste, que la société internationale. En
revanche pour lui, chez qui l’influence de Waltz reste forte, les États, qui sont des
unités similaires, possèdent le potentiel nécessaire à une perspective solidariste.
Aussi, conclut-il, il faut fonder la dynamique solidariste sur la société des États,
c’est-à-dire sur le pluralisme, et non pas sur les principes du cosmopolitisme.

5. Le renouveau du paradigme
de la paix kantienne

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L’optimisme de Buzan quant à l’évolution de l’anarchie internationale est


faible par rapport à tous ceux qui, à partir de la « détente » de la fin des années
soixante et des années soixante-dix et, a fortiori, depuis la chute du Mur, ont
voulu croire aux [145] chances de la pax democratica. Aux travaux pionniers la
concernant de Dean Babst 274, David Singer 275, Rudolf Rummel 276, se sont

273 H. Bull, op. cit., p. 152.


274 Dean Babst, « Elective Governments. A Force for Peace », The Wisconsin Sociologist 3,
1964, p. 9-14.
275 David J. Singer s’est principalement consacré à l’étude des causes des conflits. Sa première
publication date de 1958 : « Threat-Perception and the Armament – Tension Dilemma »,
Journal of Conflict Resolution 2, p. 90-105. Si lui-même ne paraît pas se faire trop
d’illusions sur la paix démocratique (cf. sa réflexion à l’origine du livre écrit par Errol
A. Henderson, voir note 240, préface p. IX), ses recherches ont initié les mesures
quantitatives sur lesquelles repose la crédibilité relative de cette paix.
276 Rudolf Rummel, « The Relationship Between National Attributes and Foreign Conflict
Behavior », in David Singer (ed), Quantitative International Politics, 1968, New York,
Free Press, p. 187-214, et Power Kills : Democracy as a Method of Nonviolence, 1997,
New Brunswick, N.J., Transaction Publishers, pour ne citer que sa première publication et
son dernier livre.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 146

ajoutées les mesures quantitatives de Bruce Russett 277, épaulé notamment par
John Oneal 278, ou de Bruce Bueno de Mesquita 279. Pour ne citer que les plus
réputés. Il y a aussi sur la problématique de la paix démocratique la réflexion
d’ordre philosophique, très remarquée, de Michael W. Doyle 280. Tous ces
auteurs croient sinon à la fin de la guerre entre les démocraties, tout au moins à
l’existence d’un lien fort entre un monde plus pacifique et l’augmentation du
nombre des États démocratiques. Non pas tant à cause de l’aspect démentiel de la
guerre moderne, mais parce que les systèmes démocratiques de gouvernement les
dissuadent ou les empêchent de déclencher le feu entre elles. La somme des
contributions multiples et variées vouées à cette thématique constitue ce que l’on
appelle quelques fois la « proposition de la paix démocratique (Dpp) ».
Cependant, son contenu inégal fait dire à Errol A. Henderson, qu’en dépit de la
prolifération des études, le témoignage en faveur de la paix démocratique repose
sur des statiques apparemment fortes, mais sur une faible théorisation 281. Il va
plus loin puisque dans son livre il met en cause la méthode de calcul de
chercheurs comme Oneal et Russett, et du même coup la corrélation qu’ils veulent
prouver entre la paix et la démocratie. Pour d’autres, énoncer que « les relations
entre les États démocratiques sont pacifiques parce qu’ils partagent la même
conception selon laquelle les démocraties sont pacifiques » n’est rien d’autre
qu’une tautologie 282. Correlation is not causation, insiste quant à elle Joanne
Gowa, pour qui la paix démocratique est aussi exceptionnelle que n’a été la guerre
froide 283. Enfin, dans un article qui cherche à faire la synthèse sur la question de
la paix démocratique, Sebastian Rosato entend démontrer que, d’une part, les
démocraties ne sont pas en mesure d’externaliser leurs normes internes quant à la
résolution des conflits et qu’elles ne se respectent pas entre elles quand leurs

277 Bruce Russett, Grasping the Democratic Peace, 1993, Princeton, Princeton University
Press ; « International Relations », in Kimberley Kempf-Leonard (édit.) Encyclopaedia of
Social Measurement, 2004, San Diego, CA Academic Press.
278 Bruce Russett and John R. Oneal, « The Kantian Peace. The Pacific Benefits of Democracy,
Interdependence and International Organizations », in World Politics 52, October 1999 ;
Triangulating Peace, 2001, New York, W.W.Norton.
279 Bruce Bueno de Mesquita, The War Trap, 1981, New Haven, Yale University Press.
280 Michael Doyle, Ways of War and Peace, op. cit., mais aussi « Kant, Liberal legacies, and
Foreign Affairs », in Philosophy and Public Affairs 12, partie i, vol. 3, p. 204-235, et
partie ii, Vvl. 4, p. 323-353.
281 Errol A. Henderson, Democracy and War. The End of an Illusion ? 2002, Londres, Lynne
Rienner, chap.1.
282 Scott Gates, Knutsen Torbjorn, and Moses Jonathon, « emocracy and Peace : a More
Skeptical View », Journal of Peace Research 33, February 1996, p. 1-11.
283 Joanne Gowa, Ballots and Bullets : The Elusive Democratic Peace, 1999, Princeton, N. J.
Princeton University Press.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 147

intérêts se heurtent, et d’autre part, que si l’on peut constater des périodes de paix
durable entre les États démocratiques, il y a de bonnes raisons de penser que cela
est dû à d’autres causes que la nature démocratique de ces États 284.
[146]

A. Des données statistiques favorables,


mais une faible théorisation de la paix démocratique

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Les analyses qu’il mène depuis une quarantaine d’années ont convaincu Bruce
Russett que la paix kantienne n’était plus une vision prophétique, mais une
possibilité qui se vérifiait de jour en jour, surtout depuis 1945. La conjonction de
trois éléments, à savoir la propagation de la démocratie, l’expansion du commerce
international et de l’interdépendance économique adjacente et la multiplication
des organisations internationales, correspondant, affirme-t-il, aux trois conditions
exigées par Kant, en 1795, dans ses termes à lui (la constitution républicaine des
États, le principe cosmopolitique et la loi internationale, cf. tome I), fait que le
risque de guerre entre les démocraties développées est devenu minime. Avec John
Oneal, ils ont étudié sur la période 1885-1992 les comportements réciproques de
près de 10 000 paires d’États, ou dyades. Leur méthode de corrélation entre les
facteurs d’explication et la paix, ils l’empruntent à Clive Granger qui stipule
qu’une variable X en entraîne systématiquement une autre Y, si les anciennes
valeurs de X ont servi à prédire Y de façon plus certaine que si l’on s’était
contenté d’extrapoler à partir des anciennes valeurs du seul Y 285. Sachant que la
considération de cent dyades sur un siècle leur avait fourni, en fonction des
critères retenus, 485 000 données fiables, il en ressort, d’après Jack S. Levy que
« l’absence de guerre entre démocraties est une des observations qui se
rapproche le plus d’une loi empirique en relations internationales » 286. En effet,
Oneal et Russett déduisent de leurs calculs que les démocraties, comparativement
aux régimes qui n’en sont pas, ont recouru à la guerre un nombre de fois inférieur

284 Sebastian Rosato, « The Flawed Logic of Democratic Peace Theory », Nov. 2003,
American Political Science Review, vol. 97, n° 4, p. 585-602.
285 Clive W.J. Granger, « Investigating Causal Relations by Econometric Models and Cross-
Spectral methods », 1969, Econometrica, n° 37, p. 424-438.
286 Jack S. Levy, « Domestic Politics and War », in Robert I. Rotberg and Theodore K. Rabb,
The Origins and Prevention of Major Wars, 1988, Cambridge, Cambridge University Press,
p. 88.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 148

de un à huit. Prenant en considération la nature du régime politique de chaque


État de la dyade, l’intensité de leur commerce bilatéral, le nombre des OIG
auxquelles chacun adhère, les alliances éventuelles de chaque État, la distance
géographique qui les sépare et le fait que l’un des deux puisse être une puissance
majeure, ils en concluent que la probabilité d’un conflit militaire est de 67 % si le
niveau de démocratie du moins démocratique des deux États est en dessous de la
moyenne de l’échantillon, mais le pourcentage tombe à 57 % si [147] les deux
États sont commercialement interdépendants et diminue encore de 24 % si les
deux États participent intensément à un grand nombre d’OIG 287. La réunion des
trois exigences d’essence kantienne réduit alors à 29 % le risque de conflit. Un
pourcentage dont l’incompressibilité serait imputable à la présence des États non
démocratiques. Quoi qu’il en soit, il interdit que l’on envisage une paix
universelle.
La paix démocratique est donc une « paix séparée », une paix entre dyades
démocratiques et non pas une paix monadique c’est-à-dire concernant tous les
acteurs. Michael Doyle en convient, lui qui admet que « les États libéraux ont
réellement établi une paix séparée, c’est-à-dire uniquement entre eux » 288. En
revanche, les démocraties sont susceptibles d’entrer en guerre avec des États
autoritaires ou totalitaires supposés avoir des politiques expansionnistes. À cette
réserve importante, Doyle ajoute que Kant ne reconnaissait pas comme légitime,
comme digne de son idée de la paix perpétuelle, ni la paix armée, ni la paix
hégémonique, ni même la paix d’indifférence 289. Or, sous cet angle de vue, la
période qui court de 1885 à 1992 pose problème. La dichotomie reconnue tient
d’après Doyle au fait que l’internationalisme libéral charrie, en même temps, deux
traditions, l’une pacifiste et l’autre impérialiste. La première est la tendance à un
comportement pacifique entre nations libérales. Ainsi, tout au long du dix-
neuvième siècle, après 1812, les États-Unis et le Royaume Uni ont fini par trouver
un modus vivendi. Les rivalités coloniales entre la France et l’Angleterre n’ont
jamais dégénéré en conflit ouvert. Certes, mais les concessions faites d’un côté
comme de l’autre, notamment celui de la France (pensons à Fachoda) ne
s’expliquent-elles pas avant tout par la montée du danger allemand ? Les États
libéraux sauraient-ils s’autorestreindre dans leurs aspirations extérieures du
moment qu’ils ont affaires à des semblables, ce qui aurait évité une compétition
par trop nocive pendant la guerre froide au sein de l’Alliance atlantique ? Rosato

287 Oneal et Russett, Triangulating Peace, Ibid.


288 Michael Doyle, Ways of War and Peace : Realism, Liberalism and Socialism, op. cit., p
257.
289 Ibid., p. 252.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 149

remarque pourtant que les interventions américaines pour déstabiliser des


démocraties alliées n’ont pas manqué pendant cette période (Guatemala, Guyana,
Iran, Brésil, Chili) 290. Il considère que le respect de la démocratie est donc très
souvent subordonné aux intérêts sécuritaires et économiques des États.
[148]
Pour Doyle qui, à la suite de Kant et de Schumpeter, attribue le pacifisme de
la démocratie à des causes qui sont d’abord d’ordre interne, il suffirait que le
nombre des démocraties augmente pour que la possibilité d’une paix globale soit
approchée. Étant entendu que la politique extérieure reflète les préférences de
l’électeur moyen. Or, d’après Kant, les citoyens et les groupes de citoyens ont des
objectifs et des intérêts différents qui s’équilibrent, tandis que l’individu dans sa
rationalité grandissante est capable d’apprécier les fins des autres, et de réaliser
qu’avec eux il supportera les coûts de la guerre éventuelle. Mieux encore selon
Schumpeter, l’homme a non seulement un comportement individualisé et
démocratisé, mais également homogénéisé et rationalisé en ce sens qu’il ne
poursuit que des intérêts matériels identiques que seuls le commerce pacifique et
l’État démocratique peuvent satisfaire. Quant à la seconde tendance de l’interna-
tionalisme libéral, celle qui le pousse parfois à la guerre avec les non-démocraties,
elle tient à ce réflexe caractéristique que David Hume qualifiait de « véhémence
imprudente » et qu’examine Doyle 291. Il est typique de ce qui se passe
aujourd’hui en Irak, mais il s’est vérifié lors des guerres menées par les États-Unis
contre le Mexique en 1846-48 et l’Espagne en 1898 et à l’occasion de toutes les
guerres coloniales. Il est alors dirigé contre des États non libéraux jugés faibles.
Soit qu’il s’agit de « libérer » des peuples, soit qu’il convient d’écarter un danger
potentiel comme ce fut le cas avec le Vietnam supposé faire « tomber » dans le
camp communiste tous les pays de l’Asie du Sud comme une suite de dominos.
La même véhémence a pu se manifester face à de véritables puissances quand, par
exemple, les États de la Triple Entente, et la France surtout, refusèrent toute
solution de compromis avec l’Allemagne impériale. Elle mit du coup un terme au
système bipolaire des deux coalitions qui avait pris le relais du système
bismarckien et qui, malgré tout, malgré les guerres balkaniques notamment,
soutint la paix, mais une paix armée certes, jusqu’en 1914.
Voilà qui ramène à la question du contexte historique des différentes périodes
qui se succèdent entre 1885 et 1992. Avant la première guerre mondiale, depuis la
fin du Concert européen, en 1870, le système international n’est plus vraiment

290 Rosato, op. cit., p. 590-591.


291 Ibid., p. 265-277.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 150

multipolaire. [149] Il associe la bipolarisation continentale à l’hégémonie


britannique sur l’outre-mer. Pendant l’entre-deux-guerres, en raison de
l’isolationnisme américain qui éloigne la première puissance mondiale du champ
diplomatique, le Royaume Uni n’est sans doute plus, comme le pensent les
historiens et les théoriciens de la transition de la puissance, Organski et
Kugler 292, la puissance hégémonique en Europe, mais elle en est,
indiscutablement, l’arbitre. Quant à la paix séparée qui règne au lendemain de la
seconde guerre mondiale au sein de l’hémisphère occidental, elle s’incruste dans
l’hégémonie protectrice des États-Unis. Que devient alors le lien entre la
démocratie et la paix, si celle-ci est le résultat d’un arbitrage ou d’une
hégémonie ? Il tient dans le fait, défendent Douglas Lemke et William Reed, que
depuis la fin des guerres napoléoniennes, l’hêgemôn ou ce qui en tient lieu est lui-
même une démocratie 293. Le Royaume Uni et les États-Unis ont su partager avec
leurs alliés démocrates les bénéfices de la paix et ont contribué ainsi au
prolongement du statu quo. Et quand elles sont obligées de faire la guerre, les
démocraties se montrent, en outre, les plus efficaces, puisque, rappelle Doyle,
elles ont vaincu dans 81 % des guerres qu’elles ont entreprises contre 43 % pour
les autocraties 294. En somme, la proposition de paix démocratique pourrait se
résumer aux thèmes qui suivent. 1) Les démocraties tendent à l’emporter dans les
conflits qui les opposent aux non-démocraties. 2) Dans les guerres qu’elles
entreprennent, les démocraties ne supportent que des pertes plus faibles et des
combats plus courts que les non-démocraties 295. 3) Les démocraties cherchent de
façon systématique des solutions négociées aux différends qui les opposent entre
elles.
On peut donc penser que l’émergence d’un sous-système kantien d’États, au
sein duquel l’usage de la force est prohibé et illégitime, est en mesure d’influencer
l’évolution du monde et de faire école. Toutefois, les partisans de la paix
démocratique sont prudents et estiment qu’elle ne reflète qu’une tendance et reste
une probabilité. Les plus chauds d’entre eux se gardent d’en faire une loi
universelle de l’histoire ; ainsi Bruce Russett et James Lee Ray concèdent que « la
proposition de la paix démocratique ne dit pas que les démocraties ne se font

292 A.F.K. Organski, Jack Kugler, The War Ledger, Chicago, University of Chicago Press,
1980.
293 Douglas Lemke, William Reed, « Regimes Types and Statu Quo Evaluations »,
International Interactions 22, 1996, n° 2.
294 Doyle, op. cit.., p. 281.
295 Scott D. Bennett, Allan C. Stam, « The Duration of Interstate Wars, 1816-1985 », American
Political Science Review, June 1996, vol. 90-2, p. 229-257.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 151

jamais la guerre entre elles » 296. L’ambiguïté qui demeure est que si
effectivement les [150] démocraties auront toujours plus de difficultés à entrer en
guerre que des États autoritaires, en raison des contraintes internes qui pèsent sur
les dirigeants quand il s’agit d’employer la force et en raison de leur propension à
rechercher la résolution pacifique des conflits, rien n’assure qu’elles ne se feront
jamais la guerre entre elles. C’est que la stabilité de la paix kantienne dépend
autant de l’interne que de l’externe, et par conséquent de la stabilité de la
république. Or, en fonction des événements une république peut devenir plus ou
moins libérale. Et Fareed Zakaria de considérer que des démocraties non libérales
(populistes) peuvent faire la guerre à d’autres démocraties 297.

B. Des calculs contestés et la relativisation


du concept de « paix démocratique »

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Malgré la faiblesse de son fondement théorique et les réserves qu’il suggère


chez ses propres partisans, le concept de la paix démocratique n’en n’est pas
moins devenu le leimotiv d’une majorité de gouvernements dans le monde,
particulièrement en Europe où l’expérience récente le conforte. Il forme de la
même façon la pierre angulaire de la stratégie d’expansion de la démocratie
(democratic enlargement), chère à l’ancien Président Clinton et continuée, avec
des moyens plus massifs et une résolution renforcée pour la raison que l’on sait,
par l’Administration Bush, parce qu’il est acquis pour ces dirigeants que l’élargis-
sement du cercle des démocraties est un gage de paix. L’avenir de la Bosnie, du
Kosovo, de l’Afghanistan et de l’Irak en attestera… ou pas. Mais sans attendre le
verdict de l’histoire, Errol Henderson s’est imposé d’examiner la validité des
travaux empiriques, jamais contestés jusqu’à ce que lui-même le fasse, sur les
résultats desquels repose l’essentiel de la crédibilité de la paix démocratique. Les
arguments qui sont les siens pour expliquer les fausses identités établies par
Oneal, Russett, Maoz ou Ray, recoupent souvent ceux avancés par Robert

296 Bruce Russett, James Lee Ray, « Why the Democratic Peace Proposition Lives  », Review
of International Studies, 1995, vol. 21, p. 322.
297 Fareed Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », 1997, Foreign Affairs, November-
December, p. 36.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 152

Jervis 298 ou Sebastian Rosato 299, pour mettre en garde contre certaines illusions
connotées idéologiquement.

298 Robert Jervis, « Theories of War in an Era of Leading-Power Peace », Presidential Address,
American Political Science Association, 2001, American Political Science Review, March
2002, vol. 96, n° 1.
299 Sebastian Rosato, op. cit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 153

[151]
En conduisant notamment une critique longue et serrée des modes de calcul
adoptés par Bruce Russett et Zeev Maoz, qu’ils présentèrent dans un article de
1993 dans l’American Political Science Review 300 et qui a fait leur notoriété,
Henderson conteste leur modèle Joinreg 301. Il souligne les aspects plus normatifs
que corrélatifs des ponts qu’ils établissent entre la démocratie et la paix, le
caractère approximatif de leur appréciation de la qualité démocratique des États
et, finalement, leur résignation à opter pour la théorie du « lien faible ». C’est-à-
dire le fait qu’il n’était pas besoin de retenir que l’effet de la démocratie sur le
conflit est discontinu… D’après lui, les conclusions des recherches menées, par
Russett et Oneal principalement, en faveur de la proposition de la paix
démocratique ne sont pas solides. Elles ne démontrent pas que l’adoption de la
démocratie réduit la probabilité de conflits entre paires d’États. Henderson
considère qu’en ayant dévoilé les faiblesses et l’inconsistance mathématique du
programme de Russett et d’Oneal (il prend plaisir à souligner l’arbitraire de
certaines équations et les contradictions de certains résultats), tenu pour le socle
de la Dpp, parce qu’étant la recherche la plus utilisée et la plus référencée, il a
ainsi réfuté la thèse de la paix démocratique 302. Mais il va plus loin et étend le
mode de calcul de Russett et Oneal pour élever la recherche au niveau monadique.
Il constate alors que si l’on s’en tient au cercle des démocraties occidentales,
effectivement celles-ci ont moins tendance que les autres États à s’impliquer sans
des guerres interétatiques, mais si l’on prend en compte d’autres démocraties
comme l’Inde ou Israël, c’est le contraire qui est vrai 303. Henderson fait
remarquer également que la Dpp ignore les guerres coloniales et les expéditions
punitives, qui concernent plus les démocraties occidentales que les autres
démocraties, ainsi que les guerres civiles. Au final, il juge que la notion de paix
démocratique, même séparée, n’est pas significative, et que le résultat de la
stratégie du democratic enlargement est d’accroître la probabilité de conflits plus
nombreux.
La grave mise en cause d’Henderson et les critiques ou les réserves émises par
Jervis, Gowa, Layne, Rosato et d’autres encore, ont ainsi conduit les tenants de la
paix démocratique à relativiser la portée de leur proposition sur la base de six
remarques ou objections.

300 Zeev Maoz, Bruce Russett, « Normative and Structural Causes of Democratic Peace, 1946-
1986 », 1993, American Political Science Review, vol.87, septembre, p. 624-638.
301 Errol Henderson, Democracy and War, op. cit., chapitres 2 et 3.
302 Ibid., p. 47.
303 Ibid., p. 63.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 154

[152]
1) Aujourd’hui, les États démocratiques ne sont toujours pas à l’abri d’une
course à la sécurité et de guerres avec des États non démocratiques, deux facteurs
qui pourraient les entraîner dans un conflit avec les États-Unis. En effet, si les
faits statistiques montrent que les démocraties ne se sont pas affrontées
violemment depuis plus d’un siècle, elles connaissent des rivalités économiques
profondes que la structure déséquilibrée de la puissance, en faveur des États-Unis,
neutralise pour le moment. Cependant, d’une part, cette structure peut changer.
Elle n’est pas définitive. D’autre part, comme Fareed Zakaria l’a montré, en
s’appuyant sur l’exemple de l’Amérique au XIXe siècle, tout changement dans les
rapports de forces économiques entraîne que toute montée en puissance conduit à
l’interventionnisme 304. En effet, l’expansion économique d’un État accroît sa
zone d’influence sur des régions qu’il est amené à considérer comme stratégiques.
À ce jour, toutes les décisions dites multilatérales ont été prises parce qu’elles
étaient en conformité avec les intérêts de la puissance dominante, jamais encore
contre ceux des États-Unis. Dans l’avenir, l’émergence d’une ou de plusieurs
puissances démocratiques comparables pourrait accentuer les luttes d’influence,
sans qu’elles versent automatiquement dans la guerre. Mais les clivages
pourraient être suffisamment graves pour que les démocraties utilisent des
stratégies de déstabilisation indirectes, quittes à s’appuyer sur des États non
démocratiques, comme elles en ont été coutumières dans un passé encore récent
(crise de Suez).
2) Même si cela ne relève pas directement de la proposition de la paix
démocratique, des auteurs comme Edward Mansfield et Jack Snyder font
remarquer que les processus de démocratisation, qu’ils soient spontanés ou
encouragés de l’extérieur, sont fréquemment accompagnés de violences ou de
guerres 305. Les États en voie de démocratisation seraient d’autant plus enclins à
entrer en guerre qu’ils disposent d’une autorité encore faible et instable, que leurs
élites doivent recourir à des thématiques nationalistes ou populistes pour canaliser
l’opinion et parce qu’enfin le processus libère toutes les revendications
séparatistes possibles. L’expansion de la démocratie dans le monde ne saurait,

304 Fareed Zakaria, From Wealth to Power. The Unusual Origins of America’s World Role,
1999, Princeton, N. J., Princeton University Press.
305 Edward D. Mansfield, Jack Snyder, « Democratization and the Danger of War »,
International Security, Summer 1995, Vol 20-1, p. 5-38 ; Jack Snyder, Voting to Violence :
Democratization and Nationalist Conflict, 2000, New York, Ed. W.W. Norton.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 155

dans ces conditions, aboutir à la paix qu’après un long temps de latence,


d’apprentissage.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 156

[153]
3) L’un des arguments essentiels de la paix démocratique est que les
démocraties appliquent leurs normes intérieures, faîtes de tolérance et de
compromis, à leurs rapports extérieurs avec les autres démocraties. Cependant,
fait remarquer Joanne Gowa, des exemples récents ont montré que les perceptions
mutuelles des démocraties peuvent rapidement changer et se dégrader 306. Et elle
fait principalement allusion aux contentieux entre les États-Unis et le Japon. Mais
on a vu également jusqu’où pouvaient aller ces changements de perception entre
Washington et les capitales, surtout la française, du très éphémère axe Paris-
Berlin-Moscou au sujet de l’Irak en 2003. Sans doute les conséquences auraient
été d’une grande dimension, autres que verbales et médiatiques, si les Européens
n’étaient pas tôt rentrés dans le rang.
4) Selon la définition retenue par l’université du Michigan dans ses études de
polémologie (Correlates of War), et reprise par la Dpp, un conflit est une guerre
quand il cause au moins un millier de morts violentes 307. L’inconvénient est que
ce seuil ignore les conflits de basse intensité et les « coups de main » non déclarés
menés autant contre les États démocratiques que contre ceux qui ne le sont pas.
Or, ces situations typiques de la stratégie indirecte conduite par les deux
superpuissances de la guerre froide, pourraient bien se reproduire si les États-Unis
étaient à nouveau confrontés à un compétiteur doté d’un potentiel comparable au
leur. Les pays tiers en feraient les frais.
5) Le nombre des démocraties a augmenté de façon exponentielle au cours du
vingtième siècle. Mais leur installation n’est pas toujours assurée. Dans soixante-
dix cas, au moins, le système démocratique a été renversé et ajourné 308. Samuel
Huntington faisait remarquer que la démocratisation n’était pas irréversible
puisqu’après les deux vagues historiques en sa faveur (1828-1926 et 1943-1962),
avaient succédé deux vagues de retournement (1922-1942 et 1958-1975) 309. Le
risque de renversement existe quand la culture et les normes de la démocratie sont
mal intégrées par la société civile, ou quand elles déclinent conséquemment à une
forte anomie sociale. Sur le long terme, aucune nation, aucun pays n’est

306 Joanne Gowa, Ballots and Bullets, op. cit, et « Democratic States and International
Disputes », International Organization, Summer 1995, vol. 49-3, p. 511-522.
307 John Lewis Gaddis, « The Long Peace : Elements of Stability in the Postwar International
System », International Security, Printemps 1986, vol. 10-4, p. 99-142.
308 Robert Dahl, On Democracy, 2000, New Haven, Yale University Press, p. 145.
309 Samuel P. Huntington, The Third Wave : Democratization in the Late Twentieth Century,
1991, Norman & Londres, University of Oklahoma Press.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 157

complètement immunisé contre ce type de dérive et contre un retour éventuel à


l’autoritarisme.
[154]
6) Enfin, il est toujours très difficile d’extirper de la corrélation entre les
progrès de la démocratie et la pacification relative des relations internationales,
une causalité avérée. En effet, un argument comme celui de l’interdépendance,
par exemple, qui serait source de paix parce qu’elle multiplie les contacts et
engendre une compréhension mutuelle, est sujet à caution. C’est que, retient
Robert Jervis, l’interdépendance peut être autant un effet que la cause de la paix,
être le produit plus que le générateur de la coopération 310. Malgré tout ce que
Oneal et Russett ont essayé de prouver. Car lorsqu’ils entendent corréler le niveau
des échanges d’une année non pas avec l’absence de guerre dans l’année
considérée, mais dans l’année suivante, ils ne démontrent rien puisque le
commerce de l’année précédente peut être la conséquence de l’attente de bonnes
relations à venir. Il précise qu’il est difficile d’estimer les coûts qu’entraînerait la
rupture des flux d’échanges, en fonction de leur niveau, et plus encore de mesurer
l’impact politique que de tels coûts auraient. Tant cela fait entrer en jeu de
considérations. Un haut degré d’intégration commerciale ne garantit pas la paix
comme le prouve le déclenchement de la première guerre mondiale. En outre,
l’interdépendance elle-même peut être source de conflit quand l’un des
partenaires a conscience de gagner moins que l’autre ou qu’il a peur d’être
exploité par les autres, comme ont voulu le montrer Katherine Barbieri et Kenneth
Waltz 311. De même, l’idée que les démocraties externalisent leurs facultés
internes à négocier, à rechercher le compromis est trop dépendante du contexte
des puissances pour être généralisée. C’est particulièrement vrai de la période de
la guerre froide figée par les coalitions et l’équilibre de la terreur.
La discussion sur les bénéfices internationaux de la démocratisation n’est pas
prête de s’interrompre. Plus que son effet direct sur la paix, c’est la présence
d’une série de mécanismes de pacification du monde qui entretient les espoirs du
libéralisme international, en même temps qu’ils contribuent à son propre essor,
bien que de sérieux problèmes de sécurité continuent de se poser aux États.

310 Robert Jervis, « Theories of War in an Era of Leading-Power Peace », op. cit.
311 Katherine Barbieri, « Economic Interdependence : A Path to Peace or a Source of Interstate
Conflict ? », 1996, Journal of Peace Research, February, vol. 33-1, p. 29-49 ; Kenneth
Waltz, « Structural Realism After the Cold War », 2000, International Security, vol. 25-1,
p. 5-41.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 158

[155]

6. Les discussions de l’après-guerre froide :


sécurité et structure du système international

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Lors d’une rencontre organisée par l’université Duke, réunissant huit éminents
spécialistes américains des relations internationales 312, Glenn Snyder s’interro-
geait sur les conséquences de la fin de la guerre froide et sur la façon d’aborder la
question de la sécurité. Il donnait son avis en distinguant deux aspects. D’une
part, du point de vue spécifique aux États-Unis, il indiquait qu’ils auraient à
redéfinir leur rôle de superpuissance désormais unique, à repenser les critères de
leurs intérêts vitaux, à essayer de prévoir les changements dans la configuration
géopolitique du monde. D’autre part, il défendait que, compte tenu de la
globalisation des relations internationales, les études sur la sécurité, et cela vaut
pour tous les États, auront à investir de nouveaux champs comme ceux de
l’économie, de l’environnement et des migrations. Pourtant, bien que centrale
chez les réalistes classiques, les néoréalistes ou encore les réalistes structuraux,
les définitions de la sécurité restent imprécises et éparses. « En général, l’absence
de guerre, la poursuite des intérêts nationaux, la protection de valeurs
fondamentales, la capacité de survie, la résistance à l’agression, l’amélioration de
la qualité de vie, le ren-for-cement des États, leur affaiblissement, l’éloignement
des menaces, l’expression d’un discours, l’émancipation de l’être humain... sont
autant de variantes qu’il est possible de relever parmi les auteurs allant de Ken
Booth à Arnold Wolfers » remarque Charles-Philippe David dans son livre où il
essaie de faire le point sur la question 313. Avant d’arriver lui-même à considérer
que la sécurité peut finalement être comprise comme « l’absence de menaces
militaires et non militaires qui peuvent remettre en question les valeurs centrales
que veut promouvoir ou préserver une personne ou une communauté, et qui
entraînent un risque d’utilisation de la force » 314. Cette interprétation va au-delà

312 Triangle Institute for Security Studies, « Tiss Study of war Project Continues », Center for
International Studies Newsletter, vol. XI, n° 1, Winter 1996, Duke University, Durham. À
la réunion ont participé : Bruce Bueno de Mesquita, Ole Holsti, Jack Levy, Bruce Russett,
Thomas Schelling, Glenn Snyder, Anatol Rapoport, et Kenneth Waltz.
313 Charles-Philippe David, La Guerre et la Paix. Approches contemporaines de la sécurité et
de la stratégie, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
314 Ibid.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 159

de ce que les réalistes, tels Stephan Walt, conçoivent, sachant que pour celui-ci,
« les études sur la sécurité peuvent être définies comme l’étude de la menace, de
l’utilisation et du contrôle de la force militaire. Elles explorent les conditions qui
rendent l’usage de la force la plus probable, les manières dont cet usage affecte
les individus, les États, et les sociétés, ainsi que les politiques spécifiques que les
États adoptent pour préparer, prévenir [156] ou engager une guerre » 315. Un
débat a donc surgi entre une vision stricte, proprement militaire, de la sécurité, et
une vision élargie, aussi bien par rapport à son sujet (État ou individu) que par
rapport à sa nature ou à ses dimensions. Il a même pris une tournure ontologique
avec Michaël Dillon, qui rappelle après Hobbes et Heidegger que la sécurité a
directement trait à l’existence, à la mort, aux relations aux autres 316.
La nouvelle jungle de la mondialisation, avec tous ses désordres, ses réseaux
et ses mouvements incontrôlés, l’illustre à point nommé. Par effet de
compensation, elle génère le concept de « sécurité globale ». Le clivage principal
oppose maintenant les positivistes aux post-positivistes. Contrairement aux
premiers qui ont tendance à l’ignorer, les seconds insistent sur la dimension
subjective de la sécurité, et plus exactement de la menace qui motive son
organisation. Car selon eux, loin d’être toujours objective ou réelle (risque
imminent d’invasion, revendication territoriale déclarée, ou actes terroristes
déclenchés ou annoncés), la menace ne peut être fondée que sur des perceptions
en relation elles-mêmes avec l’identité de l’acteur qui pense sa sécurité. Pour
Peter J. Katzenstein, les études sur la politique de sécurité nationale doivent
privilégier deux axes : « le contexte institutionnel et culturel de la politique, d’une
part, et l’identité construite des États, des gouvernements, et des autres acteurs
politiques, d’autre part » 317. David Campbell, dans cet ordre d’idée, a voulu
montrer que la conception américaine de la sécurité, et partant de la politique
étrangère, était d’une subjectivité très différente du reste de la communauté des
nations 318. C’est que non menacée d’invasion, non militairement vulnérable, – au
moins jusqu’à 2001 – à l’abri des remous de l’anarchie réaliste, l’idée que
l’Amérique se fait de sa sécurité est codéterminée par l’image qu’elle a d’elle-
même et d’autrui au cours de l’histoire et par les aspirations ou les pulsions

315 Stephen Walt « The Renaissance of Security Studies », dans International Studies Quaterly,
vol. 35, n° 2, 1991, p. 212.
316 Michael Dillon, Politics of Security : Towards a Political Philosophy of Continental
Thought, Londres, Routledge, 1996, p. 12.
317 Peter J. Katzenstein (édit.), The Culture of National Security. Norms and Identity in World
Politics, New York, Columbia University Press, 1996, p. 4.
318 David Campbell, Writing Security : United States Foreign Policy and the Politics of
Identity, Manchester, Manchester University Press, 1992.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 160

sociales de son peuple. Il existe ainsi, d’après Jean-Jacques Roche et Charles-


Philippe David, pas moins de cinq approches de la sécurité directement liées aux
théories des relations internationales : réaliste, libérale, idéaliste, constructiviste et
critique 319. Tandis que les réalistes classiques jugent risqué pour la cohérence du
concept l’élargissement de son approche, ils évoluent vers une conception plus
défensive de la sécurité militaire. Ils prônent la prudence et partagent l’idée que la
maximisation de la puissance [157] est contre-productive. Le meilleur moyen
pour les États d’obtenir une sécurité relative serait qu’ils modèrent leur recherche
de la puissance militaire, afin qu’ils se menacent mutuellement le moins possible.
C’est ce que Stephan Walt appelle la balance of threat susceptible de remplacer
l’ancienne balance des forces. Les autres comme Barry Buzan, qui a précédé le
mouvement, estiment indispensable l’appréhension des dimensions non militaires,
à savoir économique, politique, sociétale et environnementale. Terroriste aussi,
cela va maintenant de soi, bien que l’on puisse l’inclure dans le politique. Elles
permettent de mieux comprendre les conflits contemporains.
Si la sécurité demeure donc une préoccupation centrale de la réflexion sur les
relations internationales depuis la fin de la guerre froide, l’autre sujet de
discussion inépuisable est celui de la structure du système international. Comme
nous allons le voir avec John Vasquez, la fin pacifique du système des deux blocs
à la fin des années quatre-vingts paraît avoir affaibli la position réaliste, surtout si
l’on fait une fixation sur le modèle de Waltz. Néanmoins, d’une part, le
paradigme réaliste est suffisamment souple et inspire assez d’approches nuancées
pour que l’implosion de l’URSS ne suffise pas à le révoquer, et d’autre part, la
théorie libérale, même finement réévaluée par Andrew Moravcsik 320, ne le
supplante pas du fait de l’incontournabilité de la puissance. Un phénomène dont
l’omniprésence vient récemment encore d’être débattue dans une célèbre revue
britannique de science politique 321.

319 Charles-Philippe David et Jean-Jacques Roche, Théories de la sécurité. Définitions,


approches et concepts de la sécurité internationale, Paris, Montchrestien, Coll. « Clefs »,
2002.
320 Andrew Moravcsik, « Taking Preferences Seriously : A Liberal Theory of International
Politics », International Organization, vol. 51, n° 4, Autumn 1997, p. 513-553.
321 Millennium, Journal of International Studies, 2005, vol. 33, n° 3.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 161

A. Le sens de la sécurité : de la sécurité nationale


à la sécurité internationale

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De « ministère de la Guerre », l’institution ainsi couramment dénommée au


début du XIXe siècle dans divers pays est devenue « ministère de la Défense ».
Aujourd’hui, ce même terme ne désigne le plus souvent qu’une activité sectorielle
d’une démarche plus vaste, celle de la sécurité nationale. Ce concept a été lui-
même inventé pour signifier et comprendre le lien qui peut exister entre le
militaire et la politique étrangère. L’expression est apparue pour la première fois
aux États-Unis, à l’occasion de [158] la seconde guerre mondiale, puis elle a été
intégrée au discours officiel avec le vote du National Security Act de 1947, lequel
a mis en place le Conseil de Sécurité nationale et la CIA (Agence centrale de
Renseignement) chargés conjointement de satisfaire à la doctrine de la sécurité
totale 322. La démarche fit d’ailleurs largement école dans l’Amérique latine des
années soixante. Le remplacement du mot défense par celui de sécurité était une
façon de dépasser les limites matérielles et territoriales induites par le premier
terme et d’aller plus loin que l’horizon militaire à un moment où l’enjeu
idéologique devenait prédominant et où, pour certains États latino-américains, le
théâtre prioritaire d’opérations restait l’interne. En ce qui concerne les États-Unis,
si l’on en croit James Der Derian, la thématique de la sécurité nationale
transforma leur identité collective, parce que toujours protégés par leur insularité
géopolitique, ils trouvèrent dans cette formule le guide sémantique de leur
politique extérieure, à savoir celle d’une puissance interventionniste 323.
En tout cas, le concept de sécurité nationale semble avoir eu l’agrément du
réalisme, quand bien même celui-ci ignorait les dimensions non militaires du
sujet. Comme il méconnut l’objection de John Herz présentée en tant que
« dilemme de la sécurité », qui entendait démontrer qu’en régime de self-help, la
recherche du niveau le plus élevé possible de sécurité, aggravait l’insécurité en
incitant les autres puissances nucléaires à faire de même 324. Ensuite, avec la

322 Daniel Yergin, Shattered Peace : The Origins of the Cold War and the National Security
State, Londres, Pelican, 1977.
323 James Der Derian, « The value of security : Hobbes, Marx, Nietzsche, and Baudrillard », in
David Campbell and Michael Dillon (édit.), The Political Subject of Violence, Manchester,
Manchester United Press, 1993, p. 109.
324 John Herz, « Idealist Internationalism and the security dilemma », World Politics, 2,
January 1950, p. 157-180.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 162

contestation néolibérale et la montée de l’interdépendance économique, avec les


crises pétrolières, se manifesta le besoin d’une approche multidisciplinaire de la
sécurité. Nye lui-même admet que si « la sécurité internationale n’est pas une
discipline, mais un problème », il convient de l’analyser sous tous ses aspects
économique, culturel, psychologique 325. C’est Barry Buzan qui développa
réellement l’idée d’une sécurité internationale et multi-disciplinaire en essayant
d’établir la dépendance mutuelle des deux niveaux, national et international, de la
sécurité. Dans ce but, à l’encontre des idéalistes qui proposent une transformation
radicale de l’ordre international, en réfutant le caractère immuable de l’anarchie
des réalistes, il emprunta aux deux traditions pour avancer une conception de la
sécurité fondée sur la réduction des vulnérabilités de chaque État et sur la
coopération. [159] Comme cela a été noté, il affirma la coexistence et l’entente
des États forts. Comme il défendit l’idée aussi que la sécurité des personnes
passait par eux. En ce sens, la meilleure démonstration proposée concerne ce qu’il
appelle les complexes de sécurité (security complexes), définis comme « un
groupe d’États dont la sécurité primaire consiste à se lier ensemble de façon
suffisamment serrée pour que leurs sécurités nationales ne puissent être
réalistement considérées comme à part les unes des autres » 326. Ce qui était,
selon lui, la situation de la communauté européenne. En effet, non seulement, ses
composantes ont longtemps vécu une menace commune, mais le souvenir de leur
propre conflictualité passée a engendré la conviction que la sécurité de chaque
partenaire ne pouvait être mieux garantie que par une concertation permanente et
que toute initiative intempestive de l’un serait pour lui-même contre-productive.
Le résultat d’une telle configuration est que le complexe régional de sécurité joue
presque le rôle d’un État dans le système international 327.
Impressionnés par l’évolution de l’Europe, Barry Buzan et quelques autres
(Ole Waever, Morten Kelstrup, Pierre Lemaître), réunis dans ce qui allait devenir
l’École de Copenhague, ont publié deux livres sur la sécurité dans le Vieux
Continent après la guerre froide, dans lesquels ils tentèrent de développer de
nouvelles conceptions de la sécurité. Dans le premier, ils conclurent que « les
préoccupations traditionnelles de sécurité militaire et idéologique en Europe
deviendraient beaucoup moins importantes dans le futur » 328. Le second continua
dans la même veine en expliquant que désormais le concept le plus efficace pour

325 Joseph S. Nye and Sean Lynn-Jones, « International security studies », International
Security, 12 avril, 1988, p. 6.
326 B. Buzan, People, States and Fear, op. cit., p. 106.
327 B. Buzan, ibid., p. 371-372.
328 B. Buzan, M. Kelstrup, P. Lemaître, E. Tromer, and O. Waever, The European Security
Order Recast, Londres, 1990.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 163

interpréter les problèmes de sécurité en Europe était celui de « sécurité


sociétale » 329. Les auteurs la définirent comme concernant « la capacité d’une
société à se pérenniser dans ses caractères essentiels sous des conditions
changeantes et en dépit de menaces actuelles ou possibles. Plus spécifiquement, il
s’agit de la conservation, dans des conditions acceptables pour le progrès, des
traditions de langage, de culture, de vie associative, de cultes religieux, de
l’identité nationale et des coutumes » 330. Autrement dit, la sécurité sociétale est
en cause quand l’identité est menacée, ce qui semblait bien être le cas en Europe
centrale quand cette notion fut pensée en tant que sécurité identitaire.
[160]
Cependant, cet élargissement considérable de la notion de sécurité et la
frénésie de sécurisation qui s’est emparée de nos sociétés ont amené Ole Waever
à se demander « qu’est ce qui fait qu’une chose devienne un problème de
sécurité ? » 331. Ce dernier donne cette réponse : « opérationnellement, cela se
comprend ainsi : en désignant une certaine évolution comme posant un problème
de sécurité, l’État réclame un droit spécial qui sera, en première instance, toujours
défini par lui-même et ses élites… Ceux qui détiennent le pouvoir peuvent
toujours essayer d’utiliser l’instrument de la sécurisation d’un objectif pour
prendre son contrôle » 332. Cela se défend, ajoute-t-il, quand il s’agit de lutter
contre le trafic de la drogue, mais cela pourrait engendrer des dérives en matière
de libertés civiles. D’ailleurs, l’école des Critical Security Studies (Simon Dalby,
Keith Krause, Michael C. Williams…) s’est engouffrée dans cette voie pour
mettre en cause le lien qui attache traditionnellement la sécurité à l’État et à sa
souveraineté. En particulier à l’heure de la mondialisation, qui entraînerait que la
sécurité des populations n’irait plus de pair avec celle des États ni avec leur
identité.
Néanmoins, dans le contexte de l’après guerre froide, la vision étatique de la
sécurité a elle-même glissé vers une vision humaine de la sécurité. Libéraux et
idéalistes s’accordent pour déclarer la fin d’un contexte stratégique dominé par les
préoccupations militaires et l’émergence d’une nouvelle ère orientée en fonction
des priorités et des besoins de la sécurité humaine. Ce processus, appelé à se
réaliser pleinement durant les prochaines décennies, s’explique, d’après

329 O. Weaver, B. Buzan, M. Kelsrup, and P. Lemaître, Identity, Migration and the New
Security Agenga in Europe, Londres, 1993.
330 Ibid., p. 23.
331 Ole Weaver, « Securitization and Desecutirization », in R. Lipschutz, On Security, New
York, 1995, p. 54.
332 Ibid., p. 54.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 164

l’approche libérale de Michael Klare 333 et de Seyom Brown 334, par la prise de
conscience selon laquelle les enjeux de sécurité sont globaux et communs et que,
pour cette raison, les États doivent composer pour les résoudre avec les acteurs de
la société civile (OIG et ONG entre autres). Le chacun pour soi n’est plus possible
alors que les menaces qui planent sur la sécurité individuelle et collective sont de
plus en plus transnationales. C’est de la survie de l’espèce humaine, non de l’État,
dont il s’agit, ce qui préoccupe ces chercheurs qui souhaitent formuler une
« politique sécuritaire mondiale ». Face à eux, les auteurs réalistes maintiennent
que la mondialisation et l’interdépendance qui la sous-tend ne sont nullement une
condition internationale [161] suffisante pour prévenir les conflits et les guerres.
« La mondialisation entraîne dans son sillage sa propre conflictualité », affirme
La Maisonneuve 335. De l’interdépendance naissent ainsi de nouvelles
concurrences et de nouvelles violences qui accordent aux rapports de puissance
(certes différents) encore toute leur importance. De nouvelles luttes d’influence
mettent ainsi en péril les structures étatiques et, ce faisant, contribuent à
fragmenter les sociétés, comme on l’a déjà analysé. Le réaliste « libéral » Stanley
Hoffmann redoute, lui, « un autre ennemi dans le monde d’aujourd’hui : non pas
la violence qui résulte de l’affrontement entre grandes puissances ou de
l’imposition de la puissance du fort sur le faible, mais la violence qui résulte du
chaos provenant du bas. Le monde aujourd’hui serait menacé par la “guerre civile
globale” » 336. Cette hypothèse est à raccorder au caractère trop « subjectif » de la
sécurité longtemps ignoré et mis en avant, comme on l’a écrit, par les post-
positivistes. La sécurité est alors tenue pour tributaire des conceptions politiques
et culturelles de l’acteur, et de la configuration du monde qui l’environne. Il n’y a
plus une définition conventionnelle de la notion, fondée sur des critères clairs
d’insécurité, mais une interprétation d’une situation donnée qui présuppose ou
recèlerait une menace existentielle d’essence multiple. Comme cela concerne plus
l’individu ou la société que l’État, il peut en résulter des mouvements plus ou
moins spontanés de préservation de l’identité, de la culture ou de l’emploi. Car
comme Dillon l’a souligné, le concept de sécurité suggère, d’une part, une

333 Michael Klare, « The Era of Multiplying Schisms : World Security in the Twenty-First
Century », in Klare & Chandrani (eds), World Security. Challenges for a New Century,
New York, St Martin’s Press, 1998, p. 59-77.
334 Seyom Brown, « World Interests and the Changing Dimensions of Security », dans Klare &
Chandrani, Ibid.
335 Éric de La Maisonneuve, Incitation à la réflexion stratégique, Paris, Économica, 1998,
p. 25.
336 Ibid.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 165

capacité à se libérer d’un péril, mais, d’autre part, une intentionnalité et une
détermination à le circonscrire, à le limiter 337.

La sécurité militaire

Quelles furent les causes des grandes guerres à l’ère moderne ? Parmi elles,
quelles sont celles qui étaient prévisibles ou qui auraient pu être évitées ? Pour le
réaliste Stephen Van Evera, ces questions valent pour le futur 338, malgré la
présence de la dissuasion nucléaire qui incite à ne plus envisager que des
« guerres limitées » ou des « conflits de basse intensité » 339. Reprenant à son
compte les travaux de Thomas Schelling, celui-ci [162] conçoit cinq hypothèses
toujours d’actualité. 1) La guerre est plus probable quand des gouvernements
tombent dans un « faux optimisme » et qu’ils exagèrent leurs chances de vaincre.
2) La guerre est plus probable quand le camp le plus agressif a l’avantage sur
l’autre. 3) La guerre est plus probable quand les puissances relatives des États
fluctuent beaucoup et qu’apparaît pour l’une des parties une « fenêtre
d’opportunité ». 4) La guerre devient plus probable quand les ressources sont
cumulables, c’est-à-dire quand le contrôle d’une ressource rend capable un État de
protéger ou d’acquérir d’autres ressources. 5) La guerre est plus probable quand la
conquête est facile.
Ces hypothèses déterminent tout le sens donné à la notion de « menace ».
C’est en elles que réside encore toute la signification de la stratégie militaire,
même dans un contexte de mondialisation et d’interdépendance, pense Van Evera.
Les dimensions militaires restent constamment présentes, car elles comportent
toujours l’usage, potentiel ou réel, de la force, comme l’a démontré la guerre du
Golfe en 1991, celle (non déclarée) de l’OTAN contre la Serbie en 1999, ou celle
que les Anglo-américains ont lancée contre l’Irak sans l’accord de l’ONU,
puissance oblige. Elles se situent au cœur de la démarche de sécurité, car elles
font d’une ou de plusieurs menaces l’objet même de la légitimité et de la survie de
l’État : par exemple en ce qui a trait à ses frontières, à son rang, à sa puissance, à
ses intérêts géostratégiques et aux valeurs que souhaitent défendre ou promouvoir

337 Michaël Dillon, op. cit., p. 120.


338 Stephen Van Evera Causes of War. Power and the Roots of Conflict, Ithaca et Londres,
Cornell University Press, 1999.
339 Craig A. Snyder and J. Mohan Malik, « Developments in Modern Warfare », in Craig
A. Snyder (ed.) Contemporary Security and Strategy, Londres, Palgrave/Macmillan, 1999,
p. 195-209.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 166

ses dirigeants sur la scène internationale. Quoiqu’apparemment stagnantes, les


menaces militaires subsistent toujours.
Quel est le rôle de la dissuasion nucléaire aujourd’hui, par rapport à elles ?
Les États qui en sont dotés et qui ne sont pas l’objet d’une menace directe ou
déclarée s’en tiennent à une dissuasion nucléaire « minimaliste », répond Andrew
Butfoy 340. C’est-à-dire qu’ils se contentent de moderniser leur force de frappe,
dans la limite des progrès technologiques accomplis. Les États nucléaires ou non
nucléaires qui se sentent les plus menacés et qui sont assez peu sensibles aux
discours sur l’interdépendance (Inde, Pakistan, Iran, Israël, Corée du Nord)
essaient de développer leur arsenal pour l’optimiser ou de le fabriquer. Car on
peut penser qu’il existe toujours deux « bonnes raisons » de [163] croire à l’utilité
de la force nucléaire : pour prévenir une attaque nucléaire ennemie et à la
condition que cela ne puisse se faire par d’autres moyens, pour éviter l’invasion
d’un territoire par une armée conventionnelle supérieure. Cette rationalité du
« plutôt sauf que désolé » entraîne néanmoins les États vers le maintien ou
l’acquisition d’une garde nucléaire minimale plutôt que vers un monde
dénucléarisé. Elle n’empêche pas non plus les guerres limitées, mais contribue en
partie à interdire l’escalade si l’on pense au conflit entre l’Inde et le Pakistan. Ces
guerres dénommées ainsi parce que « les belligérants, d’une manière ou d’une
autre, entendent restreindre le conflit à un territoire délimité, à un objectif
particulier ou à un usage plafonné de la force militaire » 341, n’en sont pas moins
meurtrières et longues quand elles opposent des puissances sensiblement égales
(Irak et Iran par exemple).

La sécurité politique

Les facteurs politiques sont depuis toujours des causes de vulnérabilité inter et
intra-étatique. La sécurité politique implique la survie et la stabilité
organisationnelle de l’État comme le soulignent Barry Buzan, Ole Weaver et Jaap
de Wilde 342. Les différends politiques sont effet un facteur élevé de conflit et les
forces armées ont offert l’une des solutions pour résoudre ces différends par la
voie des armes. Entre autres vulnérabilités qui affectent la sécurité politique,

340 Andrew Butfoy, « The Future of Nuclear Strategy », in Craig A. Snyder (ed), Ibid., p. 150-
170.
341 Craig A. Snyder et J. Mohan Malik, op. cit., p. 195.
342 Barry Buzan, Ole Waever et Jaap de Wilde, Security : A New Framework for Analysis,
Boulder, Lynne Rienner, 1998.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 167

notons les contestations internes de l’autorité de l’État par des groupes, des
classes, des guérillas et des mouvements marginalisés ou sécessionnistes qui
utilisent les nouveaux réseaux d’information et de communication pour faire
connaître leur cause. Le contrôle étanche sur l’information est très difficile. Les
chocs de l’interdépendance, notamment la diffusion de valeurs libérales, tels la
démocratie, le libre marché et les droits de la personne, contribuent, dans certains
cas, à l’affaiblissement ou à la transformation de certains États. Les influences
externes émanent des firmes multinationales, des milliers d’ONG et des
institutions internationales qui, pour le meilleur ou pour le pire, redéfinissent les
identités et les normes du comportement étatique. Cette double contestation est
visible dans l’évolution [164] du terrorisme qui est généralement défini comme
une violence préméditée, répondant à des motivations politiques, perpétrée contre
des non-combattants par des groupes clandestins, qui émane de l’intérieur ou de
l’extérieur de l’État. Le terrorisme constitue, à l’aube du XXIe siècle, un
phénomène qui inquiète davantage, car à la fois plus et moins politique Ainsi,
certains groupes terroristes promeuvent des objectifs classiques lorsqu’ils
souhaitent obtenir un changement politique précis (c’est le cas des terroristes
corses, kurdes ou tamouls par exemple). Quoique toujours redoutable cette forme
de terrorisme est bien connue et ne suscite pas de craintes démesurées. D’autres
actes terroristes sont devenus plus terrifiants et destructeurs parce que plus
aveugles et moins rationnels. La politique n’étant pas l’objectif, ce sont, dans
certains cas, l’existence et l’identité même de l’État qui sont visées.

La sécurité sociétale ou identitaire

Ce domaine de sécurité est l’un des plus novateurs. Il concerne la survie


identitaire des États à travers leur composition ethnique et culturelle, quand celle-
ci est tenue pour acquise et souhaitable, sinon pour intangible. La survie
identitaire fait alors référence au « nous » qui se reproduit et se distingue des
« autres ». Cette perspective de la sécurité sociétale est très pertinente pour
comprendre les nouveaux conflits intra-étatiques qui prolifèrent depuis la fin de la
guerre froide. Tout ce qui constitue une menace existentielle à la survie du
« nous », soit d’une ethnie, d’un clan, d’une nation ou d’une religion, devient une
question sécuritaire. Les facteurs de vulnérabilité sociale varient entre les États et
les régions 343. Deux aspects, en particulier, selon Buzan et ses collègues,
dominent la sécurité sociétale. 1) La concurrence entre acteurs pour

343 Ibid.p. 119-140.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 168

l’appropriation, la défense et la promotion de l’identité : lorsque l’État et la nation


ne correspondent pas, il existe un potentiel énorme de déstabilisation. Sécession,
irrédentisme, affrontements ethniques, exclusions religieuses ou des classes
défavorisées sont des enjeux de sécurité. Ils posent particulièrement problème
dans la mesure où ils redéfinissent les identités à l’intérieur et entre les États, avec
pour conséquence de causer des [165] tensions entre ceux-ci et leur société. 2) La
diffusion à l’extérieur des frontières étatiques des enjeux de sécurité sociétale
entraîne l’engagement d’une multitude d’acteurs (États, ONG, OIG) qui
contribuent à régionaliser et à internationaliser ces enjeux. Les déplacements
internes et les flux migratoires causés notamment par la violence intra-étatique et
l’implosion d’États reconfigurent parfois radicalement la distribution et la
géographie ethnique (ex-Yougoslavie, Afrique centrale, par exemple). Des
mouvements importants de population provoquent des problèmes politiques
graves et sont le résultat d’une grande insécurité tant individuelle que
communautaire. Les phénomènes ont pris une telle amplitude qu’ils ont donné
naissance, au sein de la communauté scientifique anglo-saxonne, à de nouvelles
revues comme Ethnic and Racial Studies et Ethnicity. Research in Race and
Ethnic Relations. Ils ont été en même temps à l’origine de théories sur la
désintégration sociale ou nationale (W. Connor, M.J. Esman, N. Glazer et
D.P. Moynihan, A.D. Smith) qui continuent d’être alimentées par l’explosion des
migrations internationales (cf. le débat aux États-Unis sur la politique
d’immigration).

La sécurité économique

Cet aspect est d’autant plus délicat à cerner qu’il est consubstantiel au marché,
et qu’il est a priori accepté par les États immergés dans l’économie mondiale. Par
essence, la libre concurrence reste incompatible avec la notion de sécurité
économique. Toutefois, celle-ci gagne en pertinence depuis que la mondialisation
d’un marché du travail caractérisé par des écarts de rémunération insondables
détruit les emplois et érode les niveaux de vie des classes moyennes et laborieuses
des pays développés. Certes, il s’agit toujours d’insécurité individuelle plutôt que
collective, ce qui rend plus difficile son appréhension et sa prise en compte
politique. Mais si le capitalisme devenu mondial ne pouvait réaliser des
promesses tenues en d’autres temps et à échelle réduite, en tant que producteur de
richesses le plus efficace, ou si celles-ci tardaient trop à venir, et que dans ces
conditions la sécurité sociale du plus grand nombre était menacée, l’enjeu
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 169

deviendrait national. Alors, les opinions publiques [166] pourraient obliger les
gouvernements à protéger les derniers acquis (emplois, conditions de travail,
niveaux de revenus…). C’est bien ce qui s’est produit en France en mai 2005.
Car, « dans un environnement dans lequel les menaces économiques atteignent le
plus haut niveau pour de nombreux citoyens, la fusion de la sécurité sociale et
nationale peut être électoralement persuasive », notait Barry Buzan.
C’est d’ailleurs à partir de ces mêmes prémisses que Pierre-Henri Taguieff a
expliqué la surprise du 21 avril 2002, soit la présence du candidat du Front
national au second tour de l’élection présidentielle française 344. Le sociologue
français observait, en effet, la conjonction de trois données fondamentales :
« l’effacement de l’homogénéité ethnique et culturelle des populations
nationales », sous l’action d’une immigration clandestine de plus en plus massive,
qui « rend hautement problématique le statut des citoyens d’un État-nation » ; le
rejet de la mondialisation par toute une catégorie de « sans espoirs », en
particulier dans les régions où s’étendent les friches industrielles ;
l’affaiblissement de l’État au nom d’une « Europe » qui n’apporte pas de solution
de substitution dans la mesure où la seule préoccupation de Bruxelles est perçue
comme la volonté de soumettre toutes les sociétés européennes aux seules règles
du marché mondial. Ces causes n’étant pas prêtes de disparaître, elles pourraient
même s’aggraver du fait du vieillissement de la population et de la montée du
chômage, il faut s’attendre à l’installation de tels comportements électoraux.
Les questions économiques font bien partie des préoccupations de sécurité de
l’après-guerre froide. En particulier, quand il s’agit de l’accès aux ressources
énergétiques, aux matières premières et au premier chef au pétrole. Le secrétaire
d’État de l’ancien président Clinton, Warren Christopher, déclarait que la
« sécurité économique » constituait le premier objectif de la politique étrangère
des États-Unis. Il n’est pas douteux qu’il soit également celui de l’équipe
actuellement au pouvoir à Washington, équipe au sein de laquelle siège un lobby
pétrolier qui entend bien obtenir le monopole énergétique mondial en prenant le
contrôle de tout le Moyen Orient.
[167]

La sécurité environnementale

344 Pierre-André Taguieff, « Sortir d’un antifascisme de parade », Le Figaro, 25 mai 2002.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 170

Toujours selon Barry Buzan, la sécurité environnementale concerne « la


préservation des conditions écologiques qui soutiennent le développement de
l’activité humaine » 345. La démarche de sécurité dans ce secteur est alors
associée à « la menace de perdre les conditions dont dépendent l’obtention ou le
maintien de la qualité de vie » 346, ce qui est assez vague, puisqu’elle ne peut se
fonder sur des certitudes quand aux conditions de vie à venir. La sécurité
environnementale étant intimement liée aux sciences de l’environnement,
desquelles découlent les jugements sur la nature exacte des « menaces »
écologiques, l’imprécision de ces sciences encore insuffisamment avancées laisse
aussi persister un doute quant aux mesures à prendre. Pourtant, tous les
observateurs constatent maintenant que la calotte glaciaire de l’océan Arctique et
la glacière montagnarde fondent. Le réchauffement de la planète n’est plus
contestable. S’il est seulement de 2 °C pour la température moyenne globale, ce
qui est le bas de la fourchette des possibles calculés par les chercheurs
internationaux, « il faut parler de choc, car pour les climatologues, non seulement
2 °C de plus de température moyenne du globe représente déjà un demi-degré de
plus que ce que notre espèce n’a jamais connu, à l’Holocène, mais encore
l’évolution surprend tout le monde par sa rapidité… » 347. Suite à ce « choc », il
est d’ores et déjà possible de présager des dérives écologico-politiques ou
écologico-économiques qui vont mettre en péril des populations entières, comme
la rupture des écosystèmes (climat, forêts, déserts, érosion des sols), le
dépouillement des ressources naturelles et énergétiques, et les pénuries
alimentaires. D’après Ted Homer-Dixon 348, il pourrait en résulter des
mouvements ou des fuites de centaines de milliers ou de millions de personnes,
comme des privations économiques et sociales telles, qu’elles entraîneraient des
crises de légitimité pour les États concernés qui ne parviendraient plus à gérer les
conséquences de la dégradation environnementale.
Des guerres provoquées par la dégradation de l’environnement naturel ne
seraient pas une première dans l’histoire de l’humanité (cf. tome I, la théorie
d’Ellsworth Huntington). Celles-ci nous [168] ramèneraient plusieurs siècles en
arrière. Aujourd’hui, beaucoup s’inquiètent de ce que l’accès et la maîtrise des
ressources en eau pourraient devenir un véritable enjeu de sécurité. Dès
aujourd’hui, certains États apparaissent vulnérables. Ainsi, plus d’une quarantaine

345 B. Buzan, People, States and Fear, op. cit., p. 19-20.


346 B. Buzan, O. Waever, J. De Wilde, op. cit., p. 75-76.
347 Dominique Dron, « Le défi climato-énergétique du territoire », dans Territoires 2030, Paris,
DATAR, décembre 2005, n° 2, p. 51-62.
348 Thomas F. Homer-Dixon, Environment, Scarcity, and Violence, Princeton et Oxford,
Princeton University Press, 1999.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 171

de pays souffrent officiellement de pénuries d’eau, et la plupart d’entre eux, en


particulier au Moyen-Orient, dépendent d’approvisionnements qui proviennent de
l’extérieur de leurs frontières. Homer-Dixon prétend, par conséquent, que l’eau
sera la ressource renouvelable la plus susceptible de stimuler des guerres
interétatiques. L’augmentation de la consommation, d’un côté, la réduction
drastique des réserves en eau, de l’autre, ne peuvent évidemment qu’accroître les
risques de conflit dans les lieux les plus sensibles à ce problème : partage du Nil
entre une demi-douzaine de pays de l’Afrique du Nord-Est, répartition des eaux
du Jourdain entre Israël et Jordanie, construction de barrages par la Turquie sur
des fleuves qui s’écoulent vers ses voisins et qu’ils alimentent en eau (Tigre et
Euphrate). L’impact de l’environnement sur la sécurité occupera
vraisemblablement à l’avenir une place de plus en plus significative, compte tenu
de ce que « la dérive climatique en cours constitue une remise en cause
extrêmement rapide et puissante des conditions de vie de l’humanité et de toutes
les espèces vivantes » 349.

B. La structure du système international

Retour au sommaire

Parmi les nombreuses discussions qui ont suivi la fin de la guerre froide afin
d’en comprendre les ressorts, le bilan établi par John Vasquez, bien que l’on
puisse être en désaccord avec quelques-unes de ses conclusions à la lumière de ce
que Bull a écrit sur la question (la dissuasion nucléaire empêchait l’URSS de
trouver une « solution » dans la guerre proprement dite) aussi bien que celui
collectif conduit par Pierre Allan et Kjell Goldmann, ont l’intérêt de dépasser la
polémique entre néoréalistes et néolibéraux transnationalistes 350. Ils montrent
également que rien de définitif ne saurait être écrit sur le système international de
l’après guerre froide, surtout après le 11 septembre [169] 2001, et a fortiori s’il
n’était pas tenu compte du retour en force de la puissance. On ne peut qu’être
d’accord avec Allan pour constater une fois de plus qu’en relations
internationales, la théorie doit toujours compter avec la contingence et qu’elle se
heurte à la complexité du monde. Cependant, ce n’est pas une raison pour y
renoncer puisque, comme ce politologue imprégné de la tradition genevoise l’écrit

349 Dominique Dron, op. cit., p. 52.


350 John Vasquez, The Power of Power Politics, op. cit. chapitre xiii, p. 317-368 ; Pierre Allan
and Kjell Goldmann (Eds), The End of The Cold War. Evaluating Theories of International
Relations, The Hague/Boston/London, Kluwer Law International, 1995.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 172

lui-même, les théories sont les moyens dont nous disposons pour organiser nos
représentations 351.

351 Pierre Allan, ibid., p. 239-241.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 173

La fin de la guerre froide et la critique du néoréalisme

Il est reproché au paradigme réaliste de n’avoir pas su ni prévoir ni expliquer


la fin de la guerre froide. Ce qui confirmerait son inaptitude, dénoncée par Ruggie
dès 1983, à concevoir le changement. À la condition toutefois, qu’a contrario,
l’on puisse réellement démontrer qu’on assiste à un changement « de système »
depuis 1990 et qu’il n’y a pas eu seulement un changement « dans le système »,
comme l’imaginait Gilpin. Avec une redistribution des cartes en faveur des États-
Unis et d’autres acteurs émergents, d’une part, et avec de nouvelles règles du jeu
plus fluides parce que débarrassées des préventions idéologiques, d’autre part. Il
apparaît d’ailleurs étonnant que parmi les nombreux analystes du système
international de la guerre froide que l’on peut lire, un seul est prêt à rendre justice
à Robert Gilpin et à reconnaître que la fin de la bipolarité est la marque d’un
changement intrasystémique et d’un changement d’interaction, mais pas d’un
changement de système 352. Car la question essentielle est de savoir si
l’effondrement de l’URSS a vraiment changé le monde. Sa configuration
géopolitique certainement. Son fondement, cela est beaucoup moins sûr. Or, si la
réponse devait être négative, ce serait moins la logique fondamentale du
paradigme réaliste ou néoréaliste, celle de la puissance qui serait en cause, comme
nombre de critiques s’empressent à vouloir l’inférer, que – mais cela varie en
fonction des auteurs – sa façon d’apprécier ou de négliger certains processus
d’interaction, de représentation ou de perception. Toutes choses qui amènent le
modèle waltzien en particulier à trop simplifier le réel, sans que [170] ses
contradicteurs soient mieux à même, cependant, d’en rendre compte. Il ne faut pas
tout confondre et mélanger tous les réalistes, rappelle élégamment Kjell
Goldmann 353, d’autant que la fin de la guerre froide ne corrobore aucun
paradigme spécifique.
Pour Vasquez et pour ceux dont il reprend la thèse (Janice Stein 354, Richard
Lebow et Thomas Risse-Kapen 355) la fin de la guerre froide s’explique par un
changement de la vision du monde des derniers dirigeants soviétiques, imputable

352 Heikki Patomäki, « What is it that changed with the end of cold war ? An analysis of the
problem of identifying and explaining change », in The End of Cold War, ibid., p. 187.
353 Kjell Goldmann, ibid., p. 9.
354 Janice Gross Stein, « Political Learning by Doing : Gorbachev as Uncommitted Thinker
and Motivated Leader », Internal Organization, vol. 48, printemps, p. 155-183.
355 Richard Ned Lebow, Thomas Risse-Kappen (édit.), International Relations Theory and the
End of the Cold War, New York, 1995, Columbia University Press.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 174

ni à la pression de l’environnement international, ni à une réorientation


stratégique inspirée par une nouvelle approche de la sécurité de l’URSS. Mais à
une conversion pure et simple du premier secrétaire du PCUS, Michaël
Gorbatchev, aux valeurs occidentales 356. Ce qui invaliderait, selon ces
observateurs, les arguments néoréalistes, mais ce qui est faux, comme nous allons
le voir.
Remontons donc à 1985. Gorbatchev et la nouvelle génération qui arrive au
pouvoir avec lui se préoccupent avant tout de la situation intérieure, caractérisée
par la pénurie des biens de consommation (l’URSS, riche de l’Ukraine, obligée
d’importer du blé !), et la faiblesse de la productivité industrielle soviétique (soit
25 % de celle des États-Unis !). Les travaux de Jacques Sapir ont tout dit là-
dessus.
Les nouveaux dirigeants sont alors animés par une volonté de réformes qui
nécessitent une redistribution des ressources financières, et qui elle-même impose
une très importante diminution du budget militaire. Laquelle, à son tour, exige
une révision déchirante des rapports stratégiques avec l’Amérique. Ce qui est
admis aujourd’hui par tous les historiens, mais ce qui n’a pas empêché la nouvelle
équipe d’essayer, jusqu’au bout, de maintenir l’URSS en vie. Car, le vrai but de la
perestroïka était de sauver l’empire. S’il y a accord sur ce point, l’affrontement
des théories perd beaucoup de sa raison d’être.
En effet, d’un côté, il confirme l’erreur de Waltz de vouloir séparer
systématiquement l’interne et l’externe – erreur qui n’est pas celle de tous les
réalistes. D’un autre côté, il rend perplexe quant à la supposée conversion
délibérée. Surtout qu’elle est attribuée à la seule force de persuasion de l’Autre,
lui-même présenté comme une « coalition transnationale » faisant circuler en
URSS [171] les valeurs de l’Ouest 357. Parce que si Gorbatchev et les siens ont
changé leurs idées, c’est bien sous la pression des conditions matérielles,
consécutivement à la prise de conscience d’un échec complet et d’une impasse
totale sur les plans économique, social et militaire. Il en eût été tout autrement si
le communisme avait pu tenir ses promesses.
Ensuite – c’est le réaliste « stato-centriste » Fareed Zakaria qui le soutient –,
contrairement à ce qu’en pense Waltz, mais en accord avec Gilpin et avec les
libéraux, il faut s’interroger toujours sur qui fait la politique étrangère au sein de

356 Vasquez, op. cit., p. 337, et 339-340.


357 Thomas Risse Kappen, « Ideas Do Not Float Freely : Transnational Coalitions, Domestic
Structures, and the End of Cold War », International Organization, printemps 1994, vol.
48, p. 185-214.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 175

la bureaucratie d’État 358. En l’occurrence, il n’est pas inutile de rappeler que


lorsqu’il s’est agi de favoriser la recherche d’un compromis honorable pour une
Union soviétique en pleine décrépitude, les élites et les chefs (Gorbatchev et
Bush) des deux superpuissances en présence étaient issues, de chaque côté, de
leurs services secrets respectifs (KGB et CIA), et qu’à ce titre, elles étaient les
mieux informées de la situation internationale et des risques d’une solution
radicale. Même si la gravité de la situation intérieure de l’URSS a été longtemps
sous-estimée par les Américains et qu’ils ont mis du temps à croire à la sincérité
de Gorbatchev.
Si l’on devait suivre le conseil de Zakaria et considérer, comme lui, que ce
sont les hommes d’État et non les États qui sont les premiers acteurs de la vie
internationale, et que leurs visions du monde comptent plus que tout, il
conviendrait de prendre mieux en considération, dans les analyses des relations
internationales, le rôle des services secrets qui sont, malgré tout, leurs premiers
conseillers. S’il s’avère qu’entre 1985 et 1992, l’interaction entre l’URSS et les
États-Unis a été plus décisive que la structure du système international, comme le
pensent les interprètes non réalistes de la fin de la guerre froide, c’est grâce à la
communication des deux agences d’information et aux échanges personnels entre
leurs anciens dirigeants, Bush et Gorbatchev.
Entre la défense jusqu’au-boutiste du paradigme néoréaliste, avec toutes ses
conséquences, et l’adhésion à la thèse du renversement des valeurs, plutôt
« miraculeux », des derniers dirigeants soviétiques, il y a une marge pour
expliquer, en théorie, ce qui a pu changer au niveau du système international.
[172]
Le fait que les néoréalistes n’aient eu que trop tendance à privilégier le
« système » en tant que niveau d’analyse (ce qui faisait dire à Fred Halliday que le
système waltzien est sans contenu 359), les a sans doute poussés à surestimer la
stabilité du modèle bipolaire. Or, peut-on faire une théorie des relations
internationales, en la limitant à une théorie du système international ? Ne faut-il
pas y adjoindre une théorie de la politique étrangère des États, s’interroge Fareed
Zakaria ? Après que le structuralisme anglais ait déjà songé à rajouter le « chaînon
manquant », celui du niveau des interactions, omis ou négligé par les « grands
théoriciens » plus ou moins idéologues des relations internationales 360.

358 Fareed Zakaria, From Wealth to Power, op. cit., p. 42.


359 Fred Halliday, Rethinking International Relations, 1994, London, Macmillan Press, p. 31.
360 Buzan, Jones, Little, Logic of Anarchy, op. cit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 176

L’abstraction systémique est aussi pour quelque chose dans le manque


d’attention dont firent l’objet les sociétés nationales en compétition, leurs
évolutions respectives, ainsi que les politiques intérieures. Quand bien même la
guerre froide n’opposait pas seulement deux grandes puissances lancées dans la
course aux armements et dans une compétition géopolitique dans le Tiers-monde,
tout en entretenant entre elles un « dialogue stratégique », mais deux systèmes
socio-économiques complètement différents par leur nature et par leur efficience.
Si l’on raisonne en termes de puissance, comme le font les réalistes, il faut bien
considérer comme on l’a vu plus avant, que la puissance active d’un État n’est pas
sa puissance nationale potentielle, mais celle que ses dirigeants sont capables
d’extraire de celle-ci.
De ce point de vue, les hommes de Washington avaient largement l’avantage.
La façon dont Vasquez et ceux auxquels il emprunte ses arguments contestent la
thèse du déclin économique de l’URSS – mais celui-ci était réel ! – n’est pas
convaincante. En effet, la longue ère Brejnev (1964-1982) a été marquée par une
interminable stagnation interne comme par une politique extérieure très
ambitieuse et très coûteuse, qui amena des troupes soviétiques jusqu’en Afrique.
Elle-même nécessita une politique d’armement naval sans précédent dans
l’histoire russo-soviétique. Or, l’écart entre les moyens et les objectifs, la crise
économique qu’il engendra, renvoient incontestablement à la thèse de la
« surexpansion ruineuse » défendue par l’historien [173] Paul Kennedy. C’est
tellement vrai que le bilan désastreux de la période Brejnev – mais du même coup
de l’Armée rouge qui était son alliée, pour laquelle, on le sait, l’Afghanistan fut le
tombeau – permit au KGB, chassé du pouvoir à la mort de Staline et de Beria, de
le reprendre avec Andropov, puis Tchernenko, puis Gorbatchev. De sorte que le
repli stratégique de ce dernier – au point de « laisser filer » la périphérie
européenne du système soviétique – doit beaucoup, comme l’opposent les
« réalistes prudents » américains à Vasquez 361, à sa connaissance des faiblesses
de l’URSS.
Car, même si ce dernier n’a pas tort quand il insiste pour dire qu’il n’y avait
pas, en termes quantitatifs, de déclin soviétique en matière de dissuasion
nucléaire, au moins jusqu’à ce que Reagan lance son projet de « bouclier spatial »,
il paraît ignorer le retard technologique de l’URSS qu’elle ne parvenait à combler
en partie seulement grâce à l’espionnage. Ne venait-elle pas de connaître un lourd

361 Cf. la contestation par Vasquez des arguments de Kenneth Oye (« Explaining the End of the
Cold War : Morphological and Behavioural Adaptations to the Nuclear Peace », in Richard
N. Lebow and Thomas Risse-Kappen, op. cit.) dans The Power of Power Politics, op. cit.,
p. 329-330.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 177

échec dans la « guerre virtuelle », c’est-à-dire celle du renseignement ? En effet,


selon les termes de Caspar Weinberger, le secrétaire d’État américain à la défense,
le dossier ultra-secret codé Farewell 362 remis par le président François
Mitterrand à Ronald Reagan à l’occasion du « sommet » d’Ottawa en juillet 1981,
représentait « une avancée décisive dans la connaissance des visées soviétiques en
Occident et une victoire spectaculaire du monde occidental contre le gigantesque
pillage scientifique et technologique auquel s’adonne l’URSS depuis
toujours » 363.
C’est en novembre 1980 que la DST française traita le dossier (qui ne lui coûta
que 10 000 € !), avec l’accord confidentiel du chef d’État-Major des armées, sans
que ni le SDECE ni le Ministre de la Défense n’en aient été informés. Le service
de contre-espionnage français obtint des sources secrètes des mains d’un officier
supérieur du KGB (certains ont supputé plus tard que ce service aurait à l’occasion
réalisé un « montage », nonobstant les expulsions ou les arrestations après
l’affaire de 141 agents soviétiques démasqués !). Les données impliquées
stupéfièrent les Américains, alors qu’utilisées au début par François Mitterrand
pour se valoriser auprès de ces derniers, celui-ci s’inquiéta [174] de leurs
conséquences. Elle furent pourtant capitales sur le plan stratégique, révélant en
effet :
1) « La liste complète et détaillée de toutes les organisations engagées sur ce
front (scientifique et technologique), et les relations entre elles », ainsi que
l’emplacement de tous les missiles et contre missiles sur le territoire
soviétique.
2) « Les plans, leurs réalisations et les économies effectuées, chaque année,
dans toutes les branches de l’industrie militaire, grâce à l’acquisition
illégale des techniques étrangères ».
3) « La liste de tous les officiers du KGB dans le monde, membres de la
“ligne X”, chargée pour le compte de la Direction T de l’espionnage
scientifique et technologique ».
4) « L’identité des principaux agents recrutés par les officiers de la “ligne X”
dans une dizaine de pays occidentaux, dont les États-Unis, la RFA et la
France » 364.

362 Thierry Wolton, Le Kgb en France, Paris, Grasset/Le Livre de Poche, 1986, p. 401-472.
363 Ibid., p. 410.
364 Ibid., p. 416-417. Cf. également l’ouvrage romancé de Frédéric Plautin et E. Merllin,
Carnets intimes de la DDST, Paris, Fayard, 2004, p. 27-62.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 178

Même a posteriori, ce dossier a été passé sous silence par quasiment tous les
politologues des relations internationales pris au dépourvu par la chute de l’URSS
(comme ils le seront ultérieurement par le 11 septembre 2001). Quelle qu’ait été
la réalité des faits en cause (qui s’achevèrent par l’exécution de l’agent du KGB
Vladimir Vétrov), il est symptomatique de la prise de conscience qui s’effectue en
Occident dans les années quatre-vingts que sans le pillage de sa technologie, la
puissance militaire de l’URSS eût été celle d’une puissance de second rang.
D’autant plus que, comme l’avait exposé Jacques Sapir, dans le domaine du
conventionnel et de la logistique, la situation était des plus catastrophiques. Il
n’était pas le seul, puisqu’en 1986, le sociologue réaliste Randall Collins,
revenant sur des travaux publiés en 1978, soutenait que l’érosion de l’économie
soviétique et de ses ressources militaires était telle que l’URSS pouvait connaître
« des pertes précipitées de son pouvoir territorial dans les trente années à venir »
et une « fragmentation en États plus petits » 365. Enfin, il était d’une portée
incalculable que les Américains aient appris, grâce au dossier Farewell, que les
Soviétiques connaissaient les codes de guidage de leurs missiles de croisière. Si
cela était, ils purent les changer et annuler de la sorte les contre-mesures qu’avait
adoptées l’ennemi 366.
[175]
Même si l’on fait la part des choses, parce que dans ces affaires de
renseignement il y a toujours des zones d’ombre, il est évident que Youri
Andropov, le mentor de Gorbatchev, avait bien saisi que toute guerre nucléaire
victorieuse était impossible et que toute guerre conventionnelle engagée par
l’URSS était perdue d’avance. Donc, s’il est exact que par la suite le dernier
secrétaire général du PCUS a changé sa vision du monde, il est clair que ce n’est
pas la conséquence d’une quelconque « révélation » (ce qui ne serait pas sans
ironie chez un communiste athée !), mais bien celle de la prise de conscience de la
faillite d’une « infrastructure » (notion, elle, bien familière aux communistes) des
plus contraignantes parce qu’insurmontable !
Un autre reproche couramment adressé aux différents réalistes, néoréalistes ou
théoriciens de la transition de la puissance et inhérent à leur conception intangible
de l’anarchie internationale, est leur incapacité à envisager un changement de

365 Randall Collins, Weberian Sociological Theory, Cambridge, Cambridge University Press,
1986, p. 187, 196, 197-201, et R. Collins, « Long-term Social Change and the Territorial
Power of States », in L. Kriesberg (ed.), Research in Social Movements, Conflicts and
Change, vol. 1, Greenwich, CN, 1978, p. 1-34, cité par Sean M. Lynn-Jones, « Realism and
Security Studies », dans Craig A. Snyder, op. cit., p. 64,75.
366 Thierry Wolton, op. cit., p. 429.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 179

configuration systémique autrement qu’à l’occasion d’un conflit, d’une guerre


hégémonique 367. Ils soutiendraient que la structure anarchique du système
international ne permet aucune régulation de l’usage de la force et que tout
déséquilibre des puissances ne peut se résoudre que par la guerre. Dès lors, la fin
sans combat de la guerre froide suffit aux yeux de certains de leurs critiques à
invalider le paradigme réaliste. Il est incompatible avec le fait qu’elle soit le
résultat d’une série de processus pacifiques 368. Le problème est que l’on ne saura
jamais si ces derniers eurent une existence véritable, si la peur du nucléaire
n’avait pas été si présente (Techernobyl) et le rôle de la guerre des services secrets
si effectif.
Cependant, la prégnance paralysante des missiles nucléaires évoquée par bien
des réalistes, tel Kenneth Oye, ne serait alors que « l’hypothèse auxiliaire destinée
à sauver la théorie en présentant un argument ad hoc mais étranger à l’essence
même du paradigme » 369. Voilà qui laisse transparaître la mauvaise foi, car la
réalité nucléaire conditionne les rapports des grandes puissances depuis 1945. Et
il est plus rationnel de l’intégrer, même ex post, à la théorie, que d’imaginer que
Gorbatchev avait planifié l’abandon du statut de superpuissance de l’URSS, alors
même qu’il voulait éviter sa désintégration. Sa capitulation en rase [176]
campagne face aux événements de l’Europe de l’Est résultait de son impuissance
à renverser le cours des choses. D’ailleurs, s’il rejette la thèse néoréaliste, John
Vasquez n’accepte pas pour autant les explications libérales de la fin de la guerre
froide, en particulier celles de Deudney et Ikenberry 370. D’une façon générale, il
conteste le caractère soi-disant pacifique de la diplomatie des démocraties
occidentales. En particulier, à l’égard de l’URSS, parce qu’elles n’ont rien fait
pour lui ménager un environnement rassurant. Il en veut pour preuve leurs
interventions dans la guerre civile russe de 1918, l’ostracisme qu’elles lui
manifestèrent pendant les années trente (notamment le Foreign Office), puis le
refus des ouvertures soviétiques sous l’influence du maccarthysme dans les
années cinquante après la mort de Staline 371. Le paradoxe de la thèse selon
laquelle la nature démocratique des États-Unis les incitaient à la modération en
politique étrangère et à rassurer leur adversaire, est, ironise Vasquez, qu’il a fallu

367 John Vasquez, The Power of Power Politics, op. cit., p. 205.
368 Isabelle Grunberg and Thomas Risse-Kappen, « A Time of Reckoning ? », in The End of
the Cold War, op. cit., p. 110-111.
369 Ibid, p. 118.
370 Daniel Deudney and G. John Ikenberry, « Soviet Reform and the End of the Cold War :
Explaining Large-scale Historical Change », 1991, Review of International Studies, 17
(July), p. 225-250.
371 John Vasquez, op. cit., p. 357.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 180

attendre l’Administration Reagan, l’une des moins enclines à composer avec le


communisme, pour que cette nature ait quelques effets ! La principale faiblesse du
raisonnement libéral, soutient-il, est que la nature idéologique du paradigme le
conduit à surestimer les aspects consensuels du comportement des États
démocratiques, cela contre la réalité historique elle-même. Pour sa part, John
Vasquez penche nettement du côté de la thèse constructiviste quand il affirme
qu’en ce qui concerne la fin de la guerre froide, la variable principale a été le
changement de vision des dirigeants soviétiques 372. Son refus de vouloir
considérer qu’il ait pu être déterminé par la dégradation de la structure interne,
principalement au plan économique, de la puissance soviétique laisse rêveur.
Comme nous semblent en contradiction avec cette approche, les deux arguments
très réalistes suivants qu’il retient : d’une part, celui du danger d’une totale
annihilation mutuelle en cas de guerre nucléaire, lequel a favorisé le
rapprochement ; d’autre part, celui qu’il emprunte à John Lewis Gaddis qui a
soutenu que la guerre froide n’a jamais dégénéré parce que les États-Unis et
l’URSS n’entretenaient aucune revendication territoriale l’un envers l’autre 373, ce
qui n’a pu que faciliter la résolution du conflit.
[177]

De la réévaluation du libéralisme
comme théorie des relations internationales,
au pluralisme théorique, d’après Andrew Moravcsik

Malgré ce qu’en dit Vasquez, la fin de la guerre froide combinée à


l’intensification des échanges économiques mondiaux a donné des ailes à la
théorie libérale. La version actualisée de Moravcsik en est sans doute une des plus
convaincantes. Cependant, à force de vouloir en édulcorer les travers normatifs,
afin de la débarrasser de sa gangue idéologique, il nous force à nous interroger sur
ce qu’il reste de spécificité libérale dans sa proposition. Il en a d’ailleurs
conscience, et à la fin de son article, il ressent le besoin de la réaffirmer contre ses
critiques 374. Mais, au fond, pour la théorie, cela n’a pas tant d’importance, et l’on
retient surtout, son inclination vers le pluralisme théorique et le systémisme.

372 Ibid., p. 339.


373 John Lewis Gaddis, The Long Peace : Inquiries into the History of the Cold War, 1987,
New York, Oxford University Press.
374 Andrew Moravcsik, « Taking Preferences Seriously : A Liberal Theory of International
Politics », International Organization, vol. 51, n° 4, automne 1997, p. 548.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 181

Moravcsik part du principe qu’il n’existe pas de véritable théorie libérale des
relations internationales à opposer à la thèse néoréaliste qui s’appuie sur la
configuration des capacités stratégiques, ou à la thèse institutionnaliste qui repose
sur la circulation des informations et sur la configuration des institutions
internationales, mais qui, écrit-il, a partie liée avec la première dont elle n’est rien
d’autre que sa version aseptisée. Ses fondements sont, selon lui, plus proches du
réalisme que du libéralisme 375. Dans son désir d’opposer à ces deux approches
une alternative authentiquement libérale, le politologue américain expose ce qui
serait ses trois fondements. Le premier n’est pas très original, les deux autres sont
plus novateurs. En effet, il commence par réaffirmer, ce que les libéraux ont
toujours dit, et plusieurs réalistes avec eux, à savoir la primauté des individus et
des groupes sur l’État. La décision politique n’émane pas d’un corps unique mais
résulte de l’agrégation d’intérêts individuels différents, servis par des niveaux de
ressources inégaux, et sans qu’il soit question que se dégage automatiquement une
harmonie. À partir de là, on convient que chaque gouvernement représente
certains groupes mieux que d’autres, et que dans ces conditions, les États
définissent leurs préférences en fonction des intérêts les mieux défendus, et
agissent en politique étrangère en [178] conséquence. Si l’État n’est pas un acteur
en soit, mais l’institution représentative de groupes qui ont des exigences
spécifiques, il faut admettre, écrit Moravcsik, que ce sont les plus puissants qui
fixent les préférences nationales. Cependant, indique-t-il aussitôt, celles-ci ne
sauraient être confondues avec des stratégies ou des politiques, parce que ces
deux-là sont unilatérales, et parce qu’elles n’induisent jamais la cohérence que ces
deux dernières notions supposent. Les préférences, telles qu’il les entend,
procèdent principalement de l’interaction des intérêts des États, lesquels sont
parfois capables de fusionner ou de coordonner leurs relations extérieures, mais
qui, en général, voient leurs institutions et leurs agents s’activer de façon
autonome ou « désagrégée », selon leurs options propres.
Fort de ces deux constats, (l’inégalité des groupes sociaux en compétition
dans un même État et la promotion séparée de leurs intérêts respectifs au niveau
international), Moravcsik déduit que « les États ne maximisent pas
automatiquement et fixement des conceptions de la sécurité, de la souveraineté ou
de la prospérité en soi, comme les réalistes et les institutionnalistes ont tendance à
le faire » 376. Au con-traire, ils suivent les interprétations particulières qu’ont de
ces notions les groupes domestiques les plus puissants. D’où l’absence de
stratégies au sens plein du terme. C’est à croire alors, si l’on suit son

375 Ibid., p. 516.


376 Ibid., p. 519.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 182

raisonnement, que les États-Unis, qui ont toujours montré une préférence pour les
affaires, le commerce et l’influence économique plutôt que pour la domination
politique, ont toujours été menés par le même groupe social. En tous les cas, ils
ont fait preuve d’une grande constance en politique extérieure, leur ligne
diplomatique, quelle que soit l’Administration en place, ayant toujours suivi leurs
impératifs économiques. Ce qui, si l’on s’en tient à ce seul exemple américain,
réduirait passablement le spectre des préférences d’un État. Par ailleurs, on n’a
jamais pu établir non plus de divergences fondamentales, en tout cas définitives,
entre les politiques extérieures de la France républicaine et bourgeoise et de la
France monarchique et aristocratique, sinon les choix imposés par les
circonstances.
La troisième assertion de Moravcsik est que la configuration des préférences
d’États interdépendants détermine le comportement [179] étatique. En d’autres
mots, chaque État tente de satisfaire ses préférences distinctes sous les contraintes
variables imposées par les préférences des autres États. Et il le fait, ni dans le
champ conflictuel des réalistes, ni dans le consensus des institutionnalistes, mais
au sein d’une configuration complexe de préférences sociétales, de groupes, qui
change en fonction des nouvelles capacités des uns ou des autres et des
informations sur les uns et sur les autres. Quand les préférences sont compatibles,
alors la coexistence va de soi. En revanche, le conflit éclate quand une préférence
avancée par l’une des parties en présence n’est pas recevable par les autres. Et
non pas quand la structure de la puissance change, comme le croient les réalistes,
ou que la suspicion s’installe, comme le pensent les institutionnalistes. En somme,
c’est le révisionnisme d’un État, engendré par un groupe ou une catégorie de sa
population, qu’il soit idéologique, territorial ou économique qui est, d’après le
raisonnement de Moravcsik, le vrai déclencheur des hostilités.
Ce dernier tient la théorie libérale qu’il défend pour une théorie systémique,
sans doute pour la seule qui mérite ce nom. En premier lieu parce que les
préférences des États sont le reflet d’une interaction sociétale globale,
contrairement à ce qu’ont pu en dire les réalistes et les autres selon lesquels elles
seraient d’émanation strictement domestique. Ce qui est en contradiction avec
l’idée même du marché. De ce fait, en second lieu, ajoute-t-il, elle satisfait mieux
aux exigences de Waltz que son propre modèle, parce qu’« elle peut expliquer
non seulement les objectifs de la “politique étrangère” de chaque État, mais aussi
les contraintes “systémiques” des interactions entre les États » 377. Comme –
avantage supplémentaire – la conception libérale de la puissance intègre les

377 Ibid., p. 523.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 183

notions du marchandage et de la négociation (contrairement au réalisme qui est


incapable de les considérer hors des rapports de force), continue Moravcsik, la
théorie libérale est plus en mesure que les autres de fournir des explications
générales sur la politique mondiale qui vont de l’échange pacificateur à
l’affrontement brutal. Cela est passé inaperçu, précise-t-il, parce que les trois
composantes, idéaliste (John Stuart Mill, Woodrow Wilson) commerciale (Adam
Smith) et républicaine (Kant) du libéralisme ont été soit mal interprétées, soit
[180] caricaturées. Par exemple, le libéralisme commercial n’a jamais prédit que
les motivations économiques conduiraient automatiquement à la paix, mais qu’en
fonction des interactions négatives ou positives entre le domestique et le
transnational, la structure du marché est autant cause de fermeture que
d’ouverture. Poursuivant sa plaidoirie, Moravcsik s’efforce de démontrer que la
théorie libérale telle qu’il la conçoit répond bien aux critères exigés d’un
paradigme susceptible de conduire à la fois une recherche empirique et une
démarche théorique. Il perçoit sa cohérence dans sa capacité à analyser la
substance même de la politique étrangère, sous différents angles de vue, des
différentes puissances, et à ne pas se limiter à énoncer, comme les deux théories
qu’il critique, les conditions de la sécurité ou celles de la coopération. Il la voit
également dans sa capacité à comprendre le changement dans le système
international parce que la théorie libérale établit un lien direct entre le changement
économique, politique et social et le comportement étatique en relations
internationales. Ceci lui permet de concevoir une modernité internationale
distincte des temps anciens en ce qu’elle repose sur des démocraties industrielles
attentives aux changements pacifiques, au règne de la loi, à des institutions
internationales stables, et réunies par une interaction sociétale intense. La
consistance de cette hypothèse fait d’autant plus la force de la théorie libérale
qu’elle tient les préférences étatiques comme variables mais prévisibles parce
qu’elles sont fonction d’un contexte sociétal.
Enfin, parce qu’elle associe l’interne et l’externe, qu’elle intègre tous les
champs du social, Moravcsik est convaincu que contrairement à l’institution-
nalisme, au réalisme, mais aussi au constructivisme (que nous examinerons plus
précisément dans le prochain chapitre), la théorie libérale ne court pas le risque
d’omettre ou de négliger une variable d’importance. Faisant ainsi du
constructivisme sa dernière cible, il lui reproche de théoriser une socialisation
idéelle des États et une formation des identités nationales qu’il impute aux seules
interactions internationales, aux seuls effets rétroactifs du système international,
sans au préalable envisager la formation des préférences domestiques et en
proposer une théorie. Ce qui, selon lui, rend très vulnérable [181] l’approche
constructiviste, sachant que les préférences nationales constituent le point critique
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 184

(le référendum français de mai 2005 sur la constitution européenne en est bien la
preuve) du lien entre la socialisation systémique et la politique d’un État. Pour les
libéraux, l’homogénéisation des valeurs et des visions du monde dépend avant
tout de la convergence ou de la divergence des institutions et des conceptions
domestiques préexistantes. Considérant la tentation des constructivistes de faire
de Karl Deutsch l’un des leurs, au prétexte que les « communautés pluralistes de
sécurité » reposent avant tout sur la communication, Moravcsik rappelle que lui-
même tenait certains facteurs inhérents à la théorie libérale (une société civile
autonome, une mobilité individuelle, le règne de la loi, le pluralisme politique)
comme des préalables à tout consensus international. Il semblerait d’ailleurs que
son objection ait été prise en considération par plusieurs constructivistes qui ont
admis la nécessité d’une congruence entre, d’une part, le mimétisme systémique,
et d’autre part, l’organisation et le fonctionnement internes des partenaires 378.
Malgré sa volonté de réhabiliter ou de réévaluer la théorie libérale, Moravcsik
ne tombe pas dans le monisme méthodologique. Comme quelques autres
politologues américains, dans les années quantre-vingt-dix, tels Waltz ou
Keohane, il convient qu’une synthèse des théories en relations internationales
serait une bonne chose. Mais alors que ces derniers considèrent qu’une telle
démarche multicausale doit commencer par l’emploi de la théorie réaliste et se
poursuivre par l’introduction des théories concurrentes axées sur l’analyse des
sociétés, de l’interdépendance, du changement, etc., qui viendront expliquer les
insuffisances ou les blocages de la première, il prend leur contre-pied. En effet,
les préférences des États sont pour lui prioritaires. S’il faut tenir compte de la
distribution de la puissance et de la coopération/communication entre les États,
Moravcsik pense que ce sont les préférences qui déterminent la nature et
l’intensité du jeu international et que la théorie libérale est donc prioritaire. Alors
que celle-ci explique quand et pourquoi les préférences des États vont dans le sens
des propositions réalistes ou institutionnalistes, l’inverse n’est pas vrai 379. Il
affirme que les États arrêtent [182] d’abord leurs préférences, pour des raisons
propres qui tiennent à leur histoire, et qu’ensuite, elles influencent les stratégies,
directement, si la situation internationale correspond à celle qui a la faveur des
libéraux, indirectement, si la stratégie est d’essence réaliste ou institutionnaliste.
C’est ainsi que Georges Kennan, réputé être un réaliste, a eu, selon ce
raisonnement, un comportement de libéral quand il a justifié la stratégie de
containment, éminemment réaliste, par la crainte des Européens de la nature du
régime soviétique et par leur préférence pour une société libérale. Quant à la

378 Ibid., p. 540.


379 Ibid., p. 543.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 185

politique américaine envers l’Allemagne et le Japon, elle a consisté


principalement à transformer les objectifs sociaux et les préférences nationales de
ces deux pays. Les profils de Nixon et Krouchtchev étaient proches de celui de
Kennan quand ils déclaraient que la guerre froide ne serait pas gagnée ou perdue
sur le terrain militaire, mais en fonction des prouesses économiques respectives,
soutient Moravcsik. En somme, conclut-il, le fait que les États sont évidemment
concernés par leur sécurité et par la balance des forces n’est pas incompatible
avec une théorie libérale multicausale qui évalue empiriquement les préférences
en dehors de tout décret idéologique. C’est effectivement là un grand pas vers le
pluralisme théorique, vers l’interparadigmité.

La puissance incontournable

La priorité donnée aux préférences des États ne saurait donc, dans l’esprit de
Moravcsik, oblitérer les rapports de puissance. C’est là, sans aucun doute, l’indice
d’un libéralisme clairvoyant, car en matière de négociations internationales,
même quand la volonté de coopérer est avérée, ces derniers sont toujours en
arrière-plan. Au niveau interétatique, de façon beaucoup plus nette encore qu’au
niveau interne, où les rapports de force sont loin d’avoir disparu, où derrière le jeu
des partis politiques les forces réelles s’activent, toute « démocratisation » des
relations ne peut présenter qu’une version minimaliste, à savoir un renoncement,
dont la pérennité n’est pas acquise, à l’usage de la violence physique, à la
coercition. Ceci admis, l’omniprésence et l’ubiquité de la puissance sont telles
que, dans une de ses dernières livraisons, la [183] revue Millenium revient sur
cette question lancinante, depuis qu’elle a été posée par Max Weber, qui est de
savoir si le pouvoir, en science politique, ou la puissance dans les relations
interétatiques, n’est pas l’un, parmi d’autres, mais le concept de la discipline 380.
Avant de revenir sur les réponses qu’apportent les politologues des divers
horizons paradigmatiques, il faut remarquer que la puissance constitue toujours la
première préoccupation des instances suprêmes des États, quand elles ont à se
prononcer sur les futurs prévisibles du monde. Le dernier rapport du National
Intelligence Council de décembre 2004 (Mapping the Global Future) en est la
parfaite illustration 381. Optant délibérément pour l’approche géopolitique

380 Millennium, Journal of International Studies, Londres, 2005, vol. 33, n° 3, p. I-VI.
381 Mapping the Global Future, Report of the National Intelligence Council’s 2020 Project,
2004, Washington, consultable sur le site :
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 186

systémique, comme son titre l’indique, il corrobore assez largement les scenarios
que nous avons nous-mêmes avancés en 2001 382. Il n’est pas étonnant dans ces
conditions que le réalisme, revu et corrigé suite aux critiques des libéraux,
amendé par les théories de la perception et de la représentation, soit toujours bien
représenté parmi tous ceux qui écrivent sur les relations internationales.
Examinons d’abord l’ubiquité de la puissance. Autant le calcul de la puissance
est aléatoire, comme nous l’avons examiné, autant l’omniprésence et l’ubiquité du
phénomène sont indiscutables. Quelle soit réelle ou perçue, quand bien même est
elle relative à la configuration du système international et quand bien même est
elle déterminée aussi par les systèmes de croyance des acteurs, la puissance est
pour le moins le contexte de leur prise de décision, comme finit par le reconnaître
le constructiviste Stefano Guzzini 383. Si elle ne dicte pas leur politique, elle fixe
leur marge de manœuvre, admet ce dernier, qui a par ailleurs raison de poser la
question de sa nature, de sa production, de ses moyens et de sa formulation
langagière. Il le peut d’autant plus opportunément que depuis la fin de la guerre
froide, la puissance de coercition est passée à l’arrière-plan des relations
internationales. Elle a cédé, au moins temporairement, le premier rôle à la
puissance d’influence et de persuasion ou d’inculcation. Plus que jamais le
véritable enjeu de la puissance est « la bataille pour les cœurs et les esprits »,
comme vient de le réitérer Lukes 384. Ce que n’auraient démenti ni Edward
H. Carr ni Hans Morgenthau. Le premier, parce qu’il voyait dans la puissance sur
[184] l’opinion, avec la puissance militaire et la puissance économique, l’un des
trois éléments de la puissance politique 385. Il tenait à souligner que c’est le
christianisme qui a été la première force d’opinion de l’histoire et l’Église
catholique la première institution à avoir systématiquement usé du pouvoir
d’influence sur l’opinion de masse, rappelle Samuel Taupin dans son étude
épistémologique sur ce type de puissance en politique internationale 386. Ce

http://www.cia.gov/nic/NIC/globaltrend2020.html. Ce document a été publié en Français,


présenté par Alexandre Adler, Le Rapport de la CIA. Comment sera le monde en 2020,
Paris, Robert Laffont, 2005.
382 Gérard Dussouy, Quelle géopolitique au XXI° siècle ?, op. cit., « Les trois scénarios du
futur », p. 272-393. [Livre disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT,]
383 Stefano Guzzini, « The Concept of Power : a Constructivist Analysis », in Millennium.
Journal of International Studies. Facets of Power in International Relations, 2005, vol. 33,
n° 3, p. 495-521.
384 Steven Lukes, « Power and the Battle for Hearts and Minds », in Millennium, ibid., p. 477-
493.
385 Edward H. Carr, op. cit, p. 120.
386 Samuel Taupin, La Puissance d’influence en relations internationales : approches
théoriques et cas pratiques, à paraître.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 187

dernier remémore aussi aux incrédules combien un Morgenthau concevait la


conquête et le contrôle des esprits comme un instrument de changement des
relations de puissance entre nations. Le politologue américain considérait que
l’hégémonie culturelle américaine sur l’Occident, du temps de la guerre froide, a
permis aux États-Unis d’éviter la démonstration coûteuse de leur puissance et de
pratiquer une auto-restriction qui rendait plus tolérable leur domination
bienveillante. Car la « troisième dimension » de la puissance, au sens de Lukes,
est bien cette « capacité à former, influencer ou déterminer les concepts et les
désirs des autres, avec en perspective leur soumission » 387 qui rend si difficile à
prendre au sérieux cette intersubjectivité sans domination à laquelle croient les
idéalistes constructivistes. Cela sera au centre du dernier chapitre et nécessitera un
retour sur les notions clefs d’influence et d’hégémonie.
Que peut-on dire maintenant du soft power ? Plus connus que les travaux de
Lukes, ceux de Joseph Nye ont fait émerger au début des années quatre-vingt-dix
ce concept 388, dont l’auteur a fait un usage systématique ensuite, jusqu’à lui
consacrer récemment une courte synthèse 389. Il définit ce pouvoir comme « la
capacité à obtenir ce que vous voulez grâce à l’attirance plutôt qu’au moyen de la
coercition ou du monnayage. Il résulte de l’attraction de la culture d’un pays, de
ses idéaux et de ses politiques. Quand vos politiques sont légitimes aux yeux des
autres, votre pouvoir d’influence augmente » 390.
Ce pouvoir inclut la propagande, mais il va bien au-delà. Il consiste à amener
les autres à adhérer à des normes et à des institutions qui incitent ou induisent au
comportement désiré. Il émane tout autant de la société civile que de l’État, et
c’est ce qui le différencie du prestige, facteur d’influence également, tel que le
conçoit Gilpin. Cette double origine le rend, à la fois, plus séducteur [185] et plus
difficile à manier que le hard power. Mais, dans un monde dominé par les
relations d’interdépendance, il est plus efficace que ce dernier parce que plus
subtil et moins douloureux.
En ce qui concerne les États-Unis, qui selon Nye possèdent les ressources
nécessaires aux deux pouvoirs, la puissance d’influence s’explique par le
rayonnement linguistique et l’universalité de la culture, le consensus national dans

387 S. Lukes, op. cit, p. 486.


388 Joseph S. Nye, Bound to lead ; the Changing Nature of American Power, New York, Basic
Books, 1990. Traduction française : Le Leadership américain. Quand les règles du jeu
changent, Nancy, Presses Universitaires, 1992.
389 Joseph S. Nye, Soft Power : the Means to Succeed in World Politics, New York, Public
Affairs, 2004.
390 Ibid., p. 5.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 188

la diversité, le prestige des valeurs politiques et l’esprit de liberté, le modèle


économique et l’exemplarité de la réussite individuelle, la capacité de proposition
au sein des organisations internationales. À cela s’ajoute leur domination dans les
techniques de communication et de traitement de l’information, sachant que Nye
écrivait en 1996 que « le pays qui gérera le mieux la révolution de l’information
sera plus puissant que tout autre. Et dans l’avenir prévisible, ce pays est les États-
Unis » 391. Bien sûr, le soft power a ses limites, convient-il, et il ne dispense pas
du pouvoir de coercition, mais celui-ci ne se suffit pas à lui-même aujourd’hui.
Déjà en fut-il ainsi pendant la seconde guerre mondiale, argumente Nye, en
comparant l’enthousiasme des alliés des États-Unis à la résignation de ceux des
puissances de l’Axe. Si la culture et l’idéologie d’une nation sont attirantes, les
autres suivront. Si un État est capable d’établir des règles internationales en
rapport avec les intérêts et les valeurs de la majorité des peuples, il emportera leur
adhésion. Et tout cela sans arrogance, précise Nye, qui s’inquiète de l’évolution
récente de l’image des États-Unis dans le monde, laquelle lui semble avoir
souffert de l’intervention américaine en Irak. Le politologue s’intéresse d’ailleurs
au « soft power des autres », et en particulier à celui de l’islamisme wahhabite.
Selon lui, « le pouvoir d’influence des islamistes est un symptôme perturbant qui
rappelle aux Américains et aux autres la nécessité de trouver de meilleurs moyens
pour projeter le leur et renforcer ainsi les [musulmans] modérés » 392. Cette
réflexion inspire deux remarques.
D’abord, celle de Lukes qui s’empresse de souligner que le soft power de Nye
n’est vraiment rien d’autre qu’une arme dans la guerre des valeurs 393. Ensuite, la
question plus générale de la réalité du pouvoir d’influence islamiste qui prouve
explicitement son existence et son efficacité, autrement que par la construction
[186] de nouvelles mosquées depuis l’Indonésie jusqu’à la France, comme Nye
s’en inquiète, par le biais de l’action sociale, de l’aide aux plus démunis, du
secours aux victimes des conflits qu’assume un mouvement comme le Hezbollah.
Face aux nouvelles difficultés que rencontre le soft power américain, il s’interroge
sur ses modalités et sur ses objectifs. Il fait aussi des propositions. Nye considère
notamment qu’il y a un manque de coordination entre la diplomatie américaine et
les différentes institutions ou agences privées susceptibles de projeter les valeurs
des États-Unis. Il constate un hiatus entre leur discours idéologique et leur
comportement dans les négociations économiques internationales. Enfin, il défend

391 Josph Nye, William A. Owens, « America’s Information Edge », Foreign Affairs, March-
April 1996, p. 20.
392 Joseph Nye, Soft Power, op. cit., p. 97.
393 Steven Lukes, Millennium, op. cit. p. 487.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 189

que si le développement de la démocratie doit être partout encouragé, cela ne doit


pas se faire par la force, et qu’il faille admettre qu’elle puisse se combiner avec
des valeurs indigènes pour qu’elle fonctionne, comme cela l’a été démontré en
Asie, en particulier en Corée et au Japon. Dans cette tolérance réside aussi le
moyen d’éviter que le soft power n’engendre trop de rétroactions négatives. Ces
remarques pertinentes de Nye nous invitent à valoriser le concept de puissance qui
inquiète tant le constructivisme, et à l’approfondir dans deux directions.
1) En premier lieu, la puissance reste une variable centrale. L’ubiquité de la
puissance, hard ou soft, est à l’origine d’un revival permanent de la théorie
réaliste. David Baldwin pense que le changement le plus remarquable est le
passage d’une conception stricte de la puissance, en tant que ressource, matérielle
pour l’essentiel, à celle de la puissance comme relation potentielle ou actuelle 394.
Sans que les deux approches soient exclusives l’une de l’autre. Mais, dans la
seconde acception, l’ajout à la notion de puissance, variable centrale pour tous, de
notions comme la sécurité ou le prestige, et l’intégration du rôle des idées,
particulièrement de celles des décideurs, ou encore des demandes domestiques,
expliquent les différences entre les chapelles réalistes. Les divergences
apparaissent sur les points suivants : quelles stratégies les États doivent-ils mettre
en place pour augmenter leur puissance ? Comment la puissance doit-elle être
utilisée pour atteindre les fins désirées ? Comment la puissance peut-elle être
mesurée ? [187] En fonction des réponses apportées, on peut distinguer entre le
réalisme classique, le réalisme structural défensif, le réalisme structural offensif,
et le « réalisme modifié » ou néoclassique stato-centrique, lui-même sujet à des
variantes 395. Ensuite, la perspective assez nouvelle d’après laquelle la puissance
n’est ni l’hégémonie ni la force brute, mais qu’elle organise des relations
hiérarchisées au sein de l’économie mondiale qui fixent les marges de manœuvre
des États, entraîne son retour en grâce chez les économistes.
Le réalisme défensif, qui remonte à John Herz et à son dilemme de sécurité,
selon Zakaria 396, considère que cette dernière est la première motivation des
États. Son hypothèse est que les nations deviennent agressives ou expansives
quand elles estiment que leurs intérêts sont menacés ou que leur insécurité
augmente. En affirmant que les États utilisent la force par nécessité, parce qu’ils y

394 David Baldwin, « Power and International Relations », in Walter Carlnaes, Thomas Risse,
and Beth A. Simmons, (édit.), Handbook of International Relations, Londres, Sage, 2002,
p.185.
395 Brian C. Schmidt, « Competing Realist Conceptions of Power », in Millennium, 2005,
vol. 33, op. cit., p. 523-549.
396 F. Zakaria, op. cit., p. 21.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 190

sont obligés et non parce qu’ils le peuvent et que l’optimisation de leurs capacités
le leur permet, le réalisme défensif se distingue du réalisme classique. Comme
nous l’avons vu plus avant, avec Van Evera, la priorité donnée à la sécurité pose
le problème de l’interprétation de la menace qui pèse sur les intérêts des États. Or
ce concept est très malléable. D’après Jack Snyder, les rivalités internes à un État
et les craintes plus ou moins fondées de certaines couches sociales face à
l’environnement extérieur sont susceptibles d’instiller des éléments irrationnels
dans son appréciation et de la fausser. Il considère que le risque de dérive est le
plus élevé quand le pouvoir y est accaparé par un groupe ou par une clique 397.
Certes, il existe des contextes historiques dans lesquels la menace est claire, et son
identification facile permet d’expliquer rationnellement la formation des alliances,
comme s’évertue à le faire Stephen Walt 398, admet Zakaria. Cependant, persiste
ce dernier, la délimitation de la sécurité absolue étant impossible et l’auto-
restriction qu’elle devrait inférer se révélant aléatoire, le résultat est une
maximisation de l’influence 399. Précisément, c’est à ce niveau que le réalisme
offensif se distingue du courant précédent quand il soutient que la volonté de
puissance conduit les États à étendre leur influence plutôt qu’à se contenter de
garantir leur sécurité 400. D’autant plus que l’histoire a montré que pour nombre
d’États, celle-ci n’est pas une fin en soi ; en particulier, pour [188] ceux qui, à une
époque donnée, obéissent à une finalité révisionniste. Le représentant sans doute
le plus connu du réalisme offensif est John J. Mearsheimer pour qui la structure
du système international impose aux États une course à la puissance 401. Par
nécessité, pour améliorer en permanence leur position structurelle respective, ils
recherchent sa maximisation. Ce n’est qu’en fonction de cette obligation que l’on
peut comprendre le comportement stratégique des grandes puissances, qui ont
tantôt des objectifs révisionnistes tantôt des politiques expansionnistes, pense
Mearsheimer. Sachant que pour lui, dans le dangereux système anarchique
international, la situation la plus sûre est celle de l’hégémonie globale. Le buck-
passing des superpuissances, c’est-à-dire leur propension à agir de manière
solitaire plutôt qu’à rechercher un équilibre sans trop se préoccuper des offres des
partenaires, est donc une tendance naturelle parce qu’elle répond à leur propre

397 Jack Snyder, Myths of Empire : Domestic Politics and International Ambition, Ithaca,
Cornell University Press, 1991.
398 Stephen Walt, The Origins of Alliances, Ithaca, Cornell University Pres, 1987.
399 Fareed Zakaria, op. cit., p. 30.
400 Randall L. Schweller, « Neorealism’Status-Quo Bias : What Security Dilemma ? »
Benjamin Franklin (Editor), Realism : Restatements and Rene,wal, Londres, Frank Cass,
1996.
401 John J. Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, New York, W.W. Norton,
2001, p. 21.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 191

intérêt. Dans un tel contexte, la puissance militaire demeure essentielle. Elle fait
la décision. Un État doté de la plus formidable armée est l’État le plus puissant,
assure le politologue 402. À côté et à la périphérie, la puissance latente recouvre
« les ingrédients socio-économiques qui entrent dans la construction de la
puissance militaire ; elle est largement tributaire de la richesse de l’État et de la
taille de sa population », précise Mearsheimer 403. Compte tenu de la disparition
de l’URSS et de la position ultra-dominante des États-Unis depuis bientôt vingt
ans, il a été opposé au réalisme offensif que selon sa propre logique, une coalition
anti-hégémonique et donc antiaméricaine aurait dû émerger 404. Or, il n’en a rien
été. La réponse donnée est que le coût d’une telle alliance aurait été bien trop
élevé pour chacune des nations participantes, sachant que la domination exercée
par la superpuissance n’est pas insupportable. Les États les plus faibles ont intérêt
à jouer la carte du ralliement (bandwagoning), quittes à recourir au buck-passing
quand cela les arrange, c’est-à-dire lorsqu’un différend particulier se précise.
Quant à lui, plus proche des offensifs que des défensifs, mais aussi critique du
réalisme classique, parce qu’il lui reproche, comme nous l’avons déjà indiqué,
d’avoir par trop négligé le rôle des hommes d’État, Zakaria propose une nouvelle
version du réalisme stato-centré 405, néoclassique donc. C’est-à-dire que pour
[189] cet auteur, « les Nations essaient d’étendre leurs intérêts politiques au plus
loin quand leurs décideurs centraux entrevoient un accroissement relatif de la
puissance de l’État » 406. Ce qu’il s’est efforcé de montrer dans son livre consacré
aux États-Unis, en expliquant comment depuis les publications d’Alfred Mahan
(celles que nous avons examinées dans le premier tome) avec l’influence qu’elles
ont exercée sur la classe dirigeante américaine (au premier rang de laquelle, le
secrétaire à la Navy, Benjamin Tracy, puis le président Théodore Roosevelt lui-
même), c’est l’accroissement de la puissance économique américaine qui les a
poussés à devenir interventionnistes et à aller défendre leurs intérêts de plus en
plus loin. S’inspirant de la tradition réaliste européenne (Hintze, Rank, Weber,
mais il aurait pu citer aussi Aron), Zakaria fait la distinction entre l’État et la
société, tout en admettant comme l’enseignait le plus distingué des sociologues
allemands, que le pouvoir échoit entre les mains d’un appareil administratif,
central et coercitif. Dès lors, son « réalisme stato-centré » postule que les

402 Ibid., p. 83-137.


403 Ibid., p. 55.
404 Douglas Lemke, « Great Powers in the Post-Cold War World : A Power Transition
Perspective », in T.V. Paul, J.-J. Wirtz, and M. Fortmann, ibid., p. 52-75.
405 F. Zakaria, op. cit., p. 35-43.
406 Ibid., p. 42.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 192

détenteurs de cet appareil sont obligés de tenir compte à la fois de la configuration


du système international et des contraintes de la structure sociale interne de l’État,
laquelle décide de la façon dont le potentiel national est converti en puissance
étatique. La qualité des dirigeants, leurs facultés à extraire les ressources de la
société, comme le degré de centralisation des instances de décision sont, parmi
d’autres, des facteurs essentiels à prendre en considération. En effet, d’elles
dépendent le degré d’autonomie de l’État en matière de politique étrangère et sa
capacité à entretenir sa cohérence dans la durée. De son côté, Willam Wohlforth
insiste aussi beaucoup sur le rôle des perceptions qu’ont les décideurs et de la
puissance de leur État et de celles des autres 407. C’est pourquoi, de toutes ces
réinterprétations du réalisme, on retient qu’elles maintiennent la puissance dans
son rôle de variable centrale, mais qu’en même temps elles admettent que sa
configuration internationale est en interaction avec les structures nationales, et
que de cette interaction découlent les capacités des décideurs, aussi bien d’ailleurs
que leurs perceptions de la configuration et de son changement éventuel.
La centralité de la puissance affecte tout spécialement les rapports
économiques mondiaux, au point que pour l’économiste [190] français Christian
Saint-Étienne, l’avenir des Européens va dépendre de leur attitude à son
égard 408. Cet auteur considère que l’économie mondialisée est en train de se
hiérarchiser autour de cinq économies dominantes (États-Unis, Chine, Inde, Japon
et Russie), dont les deux premières sont des superpuissances nationalistes. Les
États-Unis distancent encore tous les autres. Leur avance leur permet d’imposer
progressivement leurs normes technologiques, mais aussi juridiques et comptables
internes à toute la planète. En face, note Saint-Étienne, l’idéologie « post-
puissance » et « post-national » des élites européennes apparaît complètement
déconnectée avec le réel. La conséquence est dramatique parce qu’elle les amène
à déconstruire les anciennes nations sans être en mesure de leur substituer une
nation européenne. Or, sans puissance, sans vision commune entre les membres
de l’Union, le déclin est inexorable et l’Europe deviendra une zone de sous-
traitance et un parc de loisirs pour Américains et Asiatiques fortunés. Dans
l’urgence, face à la montée des appétits des grandes puissances comme des
identités dures, notamment islamistes, l’économiste français tient la question
institutionnelle (cela semble plus vrai depuis mai 2005) pour moins essentielle
que le lancement de grandes politiques stratégiques européennes dans cinq
domaines : la démographie, la recherche-développement, l’investissement

407 William C. Wohlforth, The Elusive Balance : Power and Perceptions during the Cod War,
New York, Cornell University Press, 1993.
408 Christian Saint-Etienne, La Puissance ou la mort, Paris, Seuil, 2003.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 193

productif et les grands réseaux d’infrastructures, l’environnement et la défense.


Étant entendu qu’une telle démarche pourrait ne réunir que les États les plus
motivés. Il conviendrait aussi que la politique de la concurrence menée par la
Commission cesse de privilégier systématiquement le consommateur sur le
producteur et le marché sur l’entreprise. Avant toutes choses, ce dont l’Europe a
besoin, pense Saint-Étienne, c’est d’une stratégie de puissance économique. Sans
elle, mais sans politique autonome de défense non plus, ajouterons-nous, l’inanité
de la notion de « puissance civile », mise en avant par les instances bruxelloises,
resplendit. L’idée qu’un groupe d’États, de plus en plus divergents dans leurs
politiques, puisse exercer une influence internationale fondée sur la coopération,
en exportant un certain nombre de normes et de valeurs, est inepte quand sa
position dans le système international ne cesse de se dégrader et que son image se
trouble. Le nouvel échec de la diplomatie, pourtant généreuse en moyens
financiers, [191] de la « puissance civile » européenne en Palestine où les régimes
ne cessent de se radicaliser, le montre bien. Il faut espérer que la toute récente
force d’interposition déployée au Liban rencontrera plus de succès et ne
compliquera pas un peu plus encore la position des Européens au Moyen-Orient.
La notion de « puissance civile » n’a de sens, au regard de leurs économies, que
pour des États comme l’Allemagne ou le Japon, empêchés d’être autre chose que
cela. En ce qui concerne l’Europe, elle faisait déjà sourire Hedley Bull qui se
demandait comment elle pourrait exister, en tant que « puissance civile » sans la
protection des États-Unis 409. Il n’y a que les politiciens et les politologues
européens, parce qu’ils sont justement impuissants face aux événements ou parce
qu’ils se refusent à reconnaître leurs erreurs de jugement, pour croire à la fin de la
puissance
2) En second lieu, on doit tenir compte de la transition et de la distribution de
la puissance. En effet, la montée en puissance de plusieurs États nous amène à
nous interroger sur l’éclairage sur le monde de demain qu’apporte la théorie de la
transition de la puissance précisément, élaborée par Ken Organski dès 1958 et
réexaminée récemment par Douglas Lemke. Et ceci d’autant plus qu’elle a
d’autres continuateurs, avec Jacek Kugler et Ronald Tamen notamment, qui
appliquent ses principes d’analyse à la situation présente pour essayer d’en
déduire les issues possibles 410. C’est qu’a priori, elle apparaît en parfaite
adéquation avec la redistribution qui s’opère sous nos yeux en faveur de la Chine

409 Hedley Bull, « Civilian Power Europe : A Contradiction in Terms ? » Londres, Journal of
Common Market Studies, vol. 21, n° 1 et 2, septembre-décembre 1982.
410 Jacek Kugler and Ronald Tamen, « Regional Challenge : China’s Rise to Power », 2005,
p. 33-53.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 194

et de l’Inde, quand on sait qu’Organski faisait grand cas du potentiel


démographique des États en lice lorsqu’une une partie conséquente de leur
population se développe et se modernise 411. Ce qui était le cas des situations
qu’il étudiait, celle de l’Allemagne face au Royaume Uni au dix-neuvième siècle,
celle des États-Unis et de l’URSS face aux deux nations précédentes dans la
première moitié du vingtième. Fondée sur le principe que les systèmes
internationaux qui se succèdent sont hiérarchiques, la théorie de la transition
s’intéresse principalement à l’évolution des relations entre la puissance dominante
et les puissances montantes qui sont ses challengers éventuels. La pyramide
actuelle peut ainsi être divisée en quatre paliers : au sommet, la puissance
dominante, les États-Unis. En dessous, les grandes puissances (Chine, Russie, et
potentiellement l’Inde et l’Union européenne si elle parvenait à se [192] donner
une unité politique). Au premier étage, les puissances moyennes, soit qu’elles sont
encore en voie de développement (Brésil, Indonésie), soit qu’elles sont
développées, mais démographiquement limitées et surtout en déclin, notamment
au niveau démographique (Allemagne, France, Italie, Japon…) 412. À la base, les
autres… Il faut préciser que suite à l’apport de Lemke, à savoir le modèle de la
hiérarchie multiple 413, le système pyramidal est conçu comme englobant de
multiples hiérarchies régionales et locales 414.
La puissance dominante étant pour l’instant (si elle ne subit pas une crise
impromptue) maîtresse du statu quo, dont elle a fixé les règles et les enjeux
diplomatiques, militaires, et économiques, la thèse privilégiée est que les guerres
entre les grandes puissances, sur la question de ce statu quo, sont des plus
probables quand la transition met aux prises l’État dominant et un autre insatisfait,
d’une puissance presque équivalente. Au contraire, si l’aménagement du statu
quo, à l’initiative de la puissance dominante qui n’est pas un hêgemôn parce
qu’elle a besoin d’alliés, peut combler les nouvelles puissances, la paix a toutes
ses chances. C’est d’ailleurs l’argument que développe Lemke pour expliquer la
pérennisation de l’OTAN et son extension vers l’Est de l’Europe, en dépit de la
disparition de la menace soviétique. Les nouveaux membres comme les anciens se
satisfont de la situation présente, et cela n’a rien à voir avec un ralliement avec
comme objectif un accroissement de la puissance des uns et des autres, comme
l’ont soutenu les réalistes offensifs 415. Il ne faut donc pas voir dans la théorie de

411 AFK Organski, World Politics, op. cit, p. 300-306.


412 J. Kugler and R. Tamen, op. cit., p. 36.
413 D. Lemke, Regions of War and Peace, op. cit., p. 48-66.
414 J. Kugler and R. Tamen, op. cit., p. 37.
415 D. Lemke, « Great Powers in the Post-Cold War World », op. cit., p. 65-69.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 195

la transition de la puissance une théorie systématique de la guerre entre les


grandes puissances, comme cela l’a été trop répété, défend Lemke, qui entend
répondre à certaines objections qui lui ont été opposées 416. De ses arguments
peut dépendre la crédibilité de la théorie dans le contexte actuel. En premier lieu,
il a été fait remarquer, par John Vasquez en particulier, que ni la première ni la
seconde guerre mondiale n’avaient commencé avec une attaque directe du
challenger insatisfait (l’Allemagne) contre la puissance dominante en déclin
(l’Angleterre). Et qu’il y avait bien d’autres causes à ces conflits. Lemke rétorque
que c’est quand même, à chaque fois, un allié des Britanniques (la France en
1914, puis la Pologne en 1939) qui furent agressés, et que pour indirecte qu’elle
fut, la rivalité anglo-allemande était fondamentale parce que déterminante [193]
du statu quo 417. En second lieu, mais c’est moins important, il a été relevé une
contradiction chez les théoriciens de la transition quant au moment choisi par la
puissance insatisfaite pour déclencher les hostilités, avant ou après qu’elle ait
rejoint ou dépassé la puissance dominante, car cela ne change pas grand-chose,
note Lemke 418. En troisième lieu, vient cette question essentielle, double :
comment apprécier le niveau de satisfaction d’un État contestataire du statu quo ?
Et comment ne peut-on considérer comme satisfait le challenger parvenu à la
parité avec la puissance dominante, comme ce fut le cas pour l’URSS avec les
États-Unis ? Lemke répond à la première interrogation, que c’est une affaire de
contexte, et que de ce point de vue, la théorie de la transition a devant elle tout un
champ d’investigations empiriques. Quant à l’Union soviétique, il pense que son
insatisfaction persistante, malgré son ascension jusqu’à l’équilibre stratégique,
provenait des frustrations qu’elle avait endurées, du peu d’égard dont elle avait
été l’objet. Et qu’une puissance pouvait être, à la fois, puissance du statu quo et
insatisfaite 419. En quatrième lieu, enfin, Lemke rejette toute association entre la
théorie de la transition et ce qui pourrait passer pour une spéculation sur « l’action
préventive » de la puissance dominante qui, dans les circonstances historiques
rencontrées depuis le début du vingtième siècle, s’en est toujours abstenue 420.
Ses dirigeants appréciant généralement mal la réalité. Néanmoins, comme un
grand nombre de travaux montrent que la suprématie va plutôt de pair avec la paix
et qu’au contraire les périodes de parité entre grandes puissances sont plus
conflictuelles, spécialement au moment où les décideurs prennent conscience des

416 Douglas Lemke, Regions of War and Peace, Op. cit, p. 27-35.
417 Ibid., p. 28.
418 Ibid., p. 29-31.
419 Ibid., p. 31-33.
420 Ibid., p. 34.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 196

changements de configuration de puissance, la théorie de la transition démontre


toute son utilité, pense Lemke, surtout si elle est susceptible de corriger chez ces
derniers leurs fausses perceptions.
C’est bien dans ce but que Jacek Kugler et Ronald Tamen s’essaient à
modéliser les dynamiques de la transition de la puissance. Indiquant qu’à leurs
yeux les vrais enjeux internationaux résident dans les éléments de la puissance, ils
sont convaincus, qu’une fois que le sentiment de surprise, d’indignation, et de
colère engendré par les attentats du 11 septembre 2001 se sera estompé, à moins
que les dirigeants occidentaux ne s’égarent à penser que le risque majeur est du
côté du terrorisme, que ceux-ci en reviendront à l’essentiel : [194] la montée en
puissance de la Chine et de l’Inde. Les rapports démographiques, mais aussi les
ratios de productivité et les taux de croissance sont en faveur de ces deux
dernières, au point que dans les prochains cinquante ans, la Chine sera devenue la
première puissance économique du monde et que l’Inde la rejoindra dans la
seconde moitié de ce siècle. Selon Kugler et Tamen, le processus est le même que
lorsque l’Allemagne rattrapait l’Angleterre et que l’URSS paraissait rejoindre les
États-Unis. Plus on s’approchera de la parité, plus les risques d’affrontement
deviendront grands si l’une des puissances montantes (ils pensent avant tout à la
Chine) a des raisons d’être mécontente du système international. Elle pourrait
l’être moins pour des raisons économiques (les deux politologues considèrent que
cela a été une bonne chose que de permettre son adhésion à l’Organisation
mondiale du commerce) que pour des raisons de sécurité si les États-Unis
s’opposaient toujours à la réintégration de Taïwan à la république continentale.
C’est la raison pour laquelle ils préconisent une « Grande stratégie » qui
consisterait pour les États-Unis à organiser une coalition avec l’Union européenne
et avec la Russie, invitée à intégrer celle-ci et à rejoindre l’OTAN. Ce que
l’unilatéralisme de l’Admi-nistration actuellement en place à Washington ne
permet pas. Sachant que, selon les estimations de Kugler et Tamen 421, la
prépondérance des États-Unis en Asie ne durera pas plus de vingt-cinq ans, seule
cette coalition, à laquelle pourrait éventuellement se joindre l’Inde, serait en
mesure d’amener la Chine à accepter le statu quo, en attendant que sa structure
sociopolitique et ses préférences d’État changent (on n’est pas loin de
Moravcsik !). Selon les théoriciens de la transition de la puissance, l’objectif de la
politique extérieure des États-Unis est, après avoir facilité son intégration au
marché mondial, de créer les conditions de l’insertion de la Chine dans le système
de sécurité construit avec les autres grandes puissances, soit l’OTAN elle-même ou
quelque chose de similaire. Au contraire, si la Chine devait, au milieu de ce siècle,

421 J. Kugler and R. Tamen, « Regional Challenge… », op. cit., p. 52


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 197

se montrer insatisfaite de sa position dans le système mondial, ou si, dans une


moindre mesure, il en était de même pour la Russie ou l’Union européenne, le
pire, pensent-ils, serait à craindre.
Le Projet NIC 2020, déjà cité, raisonne lui aussi prioritairement en termes de
puissance. Il insiste sur le rôle capital des États-Unis dans le modelage du monde
futur, car « il influera sur le choix de la voie que décideront d’emprunter les
différents [195] acteurs, tant étatiques que non étatiques » 422. Il met l’accent sur
le défi que représente pour eux la Chine, sans envisager cependant comme les
théoriciens de la transition, toute la problématique des rapports entre les deux
grandes puissances de demain. Il constate le déclin des nations européennes et
entretient peu d’espoir quant au renouveau qui procéderait de leur union. En
revanche (sans doute parce qu’il réfléchit à plus court terme), il prend en
considération toute une série de facteurs et d’enjeux internationaux et
transnationaux : les contradictions de la mondialisation, la raréfaction des
ressources énergétiques, les migrations internationales, les mouvements
identitaires et les forces culturelles, le terrorisme international, etc. Tous
susceptibles d’interférer sur la transition de la puissance, mais très difficiles à
intégrer dans une vision précise du futur. Tant et si bien, que quelle que soit la
tournure que va prendre le monde de demain, il est certain que sa carte
géopolitique va profondément changer et que les positions avantageuses ou
dégradées des uns et des autres, États, sociétés ou individus seront fonction de
leurs pouvoirs respectifs, de leurs capacités stratégiques.
Parce que son nom revient si souvent dans les commentaires, il est temps de
s’enquérir de la Chine et de ce qui peut être dit et écrit dans ce pays sur le monde
qui l’entoure.

7. Les écoles traditionnelles et les approches


chinoises des relations internationales

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L’ascension irrésistible de la République populaire de Chine dans l’économie


mondiale, mais aussi en tant qu’acteur diplomatique, fait qu’il serait très
regrettable d’ignorer l’essence et l’évolution de la pensée chinoise sur les
relations internationales, alors même que celle-ci s’ouvre aux conceptions

422 Le rapport de la CIA…, op. cit., p. 74.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 198

occidentales, en particulier depuis que la Chine se comprend elle-même comme


État-nation. En effet, alors que la Chine impériale, close, ignorait le monde
extérieur qu’elle dédaignait et n’avait donc pas à spéculer sur ses relations avec
lui, la Chine républicaine, moderne, immergée dans le concert des nations du
système mondial renoue d’une certaine façon, à une autre échelle, avec la
situation caractéristique de l’espace politique chinois lors des périodes anciennes,
mentionnées [196] plus haut, dites du Printemps et de l’Automne (770-476 av.
JC), pour la plus vieille, et des Royaumes combattants (475-221 av. JC) pour la
plus récente. La partition de cet espace entre plusieurs unités indépendantes
rivales (tels les royaumes ou principautés Qin, Chu, Wu et Yue), formant le
système Hua Xia après l’effondrement du proto-empire de la dynastie Zhou, a
incité des politologues chinois à établir une analogie avec le système international
européen issu des traités de Westphalie et à comparer les conceptions
diplomatiques de la Chine antique aux théories occidentales contemporaines des
relations internationales 423 (leurs interprétations ont été saisies lors d’une
rencontre à Pékin en juin 2005 entre l’équipe du CAPCGRI de l’Université
Montesquieu de Bordeaux et le Département des relations internationales de
l’Université Beida de Pékin, sous l’égide d’une Action concertée incitative du
ministère français de la Recherche, dirigée par le politologue Michel Bergès).
Selon les nouveaux théoriciens chinois, le parallèle entre la Chine nouvelle et
la Chine ancienne est d’autant plus intéressant que le système Hua Xia, qui a donc
existé deux mille ans avant notre « période westphalienne » et qui a duré cinq
cents ans jusqu’au rétablissement de l’empire par les Qin, a connu les expériences
de la multipolarité, de la bipolarité, de l’hégémonie et du désordre. Ce qui veut
dire que les concepts d’équilibre des puissances, d’alliance, d’ordre hégémonique
ou d’État-pivot étaient déjà présents dans l’esprit des stratèges ou des
commentateurs chinois de l’Antiquité. Ils structurent ainsi les deux courants
principaux, l’un qualifié d’idéaliste, l’autre de réaliste, de la pensée diplomatique
chinoise pré-impériale. Il n’est donc pas étonnant qu’ils refassent surface
aujourd’hui, depuis la fin de la guerre froide seulement, par mimétisme avec les
nouvelles thématiques occidentales et dans le contexte « nationaliste » de
résurgence des divers courants de la pensée traditionnelle dans la Chine
d’aujourd’hui. Encore par mimétisme et parce que la Chine est avant tout
soucieuse de son développement, qu’elle gagne à participer à la globalisation, la
littérature chinoise sur les relations internationales ne privilégie plus comme avant

423 Rencontre de l’Action concertée incitative (ACI) du ministère français de la Recherche sur
le thème « Théories des relations internationales et hégémonie culturelle », Pékin,
Université Beida, Département de Relations internationales, juin 2005, inédit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 199

les rapports militaires 424. Tous les connaisseurs de la Chine ne sont cependant
pas convaincus [197] de sa conversion complète à l’État moderne de type
occidental. Ross Terrill la voit, moitié empire, moitié nation moderne 425. Ce qui
sous-entend, selon lui, que l’establishment de la République ait pu se réapproprier
l’idée impériale vieille de 2500 ans, et que « tous les compromis qu’elle peut
passer avec les grandes puissances sont tactiques par nature, et non pas basé sur
l’acceptation d’une comparabilité morale entre la Chine et le monde des États
souverains »426.
Le géant du monde n’est ni une démocratie ni une fédération. L’autocratie
pékinoise ayant par ailleurs à gérer à la fois des disparités sociales et régionales de
plus en plus grandes et le réveil des nationalités, surtout turco-musulmanes,
Terrill pense que tout peut arriver en Extrême-Orient. Il note pour finir que la
diplomatie chinoise de ces dernières années a souvent déçu les attentes des
administrations américaines, tout simplement parce que les standards des
analystes occidentaux ne lui sont pas adaptés. Observons cependant la
« construction » de la diplomatie chinoise actuelle, sur le plan intellectuel, de plus
près.

A. L’idéalisme de la période
du Printemps et de l’Automne

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La tendance générale durant la période du Printemps et de l’Automne peut


être qualifiée d’idéaliste, commentent les professeurs Ye et Pang, en ce sens qu’en
ce temps-là un accord assez général sur les valeurs permit une régulation du
système Hua Xia fondée sur le respect de certains rites (Li en chinois) 427.
Sachant qu’il protège chaque État du monde chinois de toute agression issue de la
périphérie barbare, le Li fixe les règles du comportement des unités Han entre

424 Jisi Wang, « International Relations Studies in China today : Achievements, Trends, and
Conditions », A report to the Ford Foundation : InternationalRelations Studies in China,
Beijing, A Review of Ford Foundation Past Grantmaking and Future Choices, 2002, p. 105
à 129.
425 Ross Terrill, The New Chinese Empire. And What It Means For The United States, New
York, 2003, A Cornelia and Michael Bessie Book.
426 Ibid., p. 26.
427 Zicheng Ye and Xun Pang, The Comparison of the Diplomatic Ideological between China
and the West, Pékin, Univrsité de Beida, 2001.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 200

elles, selon trois critères : celui de l’Hégémonie, celui de la Bonté et celui de la


Nature.

L’école de l’Hégémonie

L’auteur le plus représentatif en fut un homme d’État du royaume Qi, du nom


de Guanzhong. Sous son influence, le souverain de ce royaume exerça une
hégémonie bienveillante sur les [198] autres unités de l’ancien espace Zhou, allant
jusqu’à organiser des forces « multinationales ». Partant de ce que l’État devait
réunir quatre qualités (la bienveillance, la justice, l’honnêteté et l’humilité),
Guanzhong considérait que son rôle était de maintenir la paix en utilisant la force
avec parcimonie. Il aurait discuté des mérites respectifs du pouvoir de coercition
et du pouvoir d’influence, étant entendu que le royaume Qi se devait d’être
puissant et prospère pour parvenir à maintenir l’ordre international.

L’école de la Bonté

Les deux plus célèbres philosophes chinois, Confucius et Mencius, en sont les
deux piliers. Selon le premier, « la paix est le but ultime de la Chine ». Comme la
relation internationale n’est que la forme la plus extensive de la relation humaine,
la sincérité et la confiance, qui doivent la caractériser, ne peuvent reposer que sur
l’honnêteté (Xin) et la justice (Yi). Confucius en appelle lui aussi à la
bienveillance des États puissants, au respect des rites (Li) et espère en la
réunification de la Chine.
Les deux politologues que nous suivons ici, les professeurs Ye et Pang,
seraient enclins à comparer sa conception de la diplomatie et du monde à
organiser à celle du président américain Wilson 428. Quant à Mencius, non
seulement il reprend à son compte les préceptes de Confucius, mais il a un sens
plus profond que lui du cosmopolitisme jusqu’à pencher pour des formes
d’interventionnisme. Il s’interroge sur la relation entre les intérêts des États et les
valeurs. Il considère en outre que le chaos chinois qu’il observe résulte de la
conflictualité des intérêts particuliers. Lui aussi fonde l’ordre international

428 Ibidem.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 201

équitable sur la bienveillance (Ren) des pouvoirs et le respect des convenances.


Ren et Li, plus que la paix en soi, parce qu’ils la garantissent, forment son idéal
internationaliste. En leur nom, il est partisan de l’intervention de l’État le plus fort
avec l’accord des autres contre celui qui ne respecte pas ces principes, les menace
ou maltraite son propre peuple. L’interventionnisme de Mencius préfigurerait
ainsi l’interventionnisme humanitaire des démocraties modernes.
[199]

L’école de la Nature

C’est celle du « Tao » qui est au cœur de la pensée de Lao Zi. Elle impose la
conformité avec la nature et s’oppose à la guerre. Cependant, Lao Zi ne partage
pas les valeurs de Confucius sur les relations internationales, car il juge qu’elles
empêchent de saisir et de suivre l’ordre naturel, pacifique par essence. Il aurait été
bien loin de cautionner l’idée d’une anarchie internationale originelle, car il
pensait que si on laissait aller le cours des choses et du temps, la société
internationale se mettrait en ordre d’elle-même. L’harmonie doit résulter de
l’inaction (« Ne rien faire pour tout faire »). Les forces hostiles s’équilibreront,
s’effaceront, se modifieront d’elles-mêmes, ou se transformeront en leur contraire.
Ainsi est-il normal qu’un grand État guide des plus petits. Et que des plus petits
arbitrent des querelles ou des alliances entre grands États. L’idéal serait que les
dimensions des États s’égalisent et que chacun montre ses armes sans s’en servir.
Le général reconnu vainqueur est en fait celui qui n’a pas livré bataille. Dans
l’esprit de Lao Zi, le « Tao » est éternel et la paix est assurée par la nature, non
pas par l’humanité. Chez lui, l’état de nature est un état de paix, et il convient de
ne pas y attenter.
Entre ces trois écoles chinoises de la période du Printemps et de l’Automne et
la pensée idéaliste occidentale, les professeurs Ye et Pang relèvent quatre
analogies. 1) Les deux courants intellectuels se fondent sur une vision optimiste
de la nature humaine. 2) Les deux mouvements de pensée croient en un ordre
originel harmonieux inféré par le principe de rationalité, inspiré par Dieu chez les
Occidentaux des Lumières, par les principes du Ren et du Yi, les rites Zhou ou le
Tao, chez les Chinois des périodes Printemps et Automne et des Royaumes
combattants. Dans les deux cas, le chaos existant n’est que passager, et il est
possible de revenir à l’ordre naturel. 3) Les deux tendances idéalistes, occidentale
et orientale, conçoivent que des règles puissent permettre l’établissement d’une
paix durable ou éternelle. On constate une convergence entre le principe de la
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 202

rationalité humaine de la première et le principe de bonté de la seconde. Ce qui


laisse tous les espoirs… 4) Les idéalistes occidentaux et chinois considèrent
ensemble qu’il existe des valeurs morales supérieures aux intérêts des États 429.
[200]
Toutefois les professeurs Ye et Pang remarquent des différences entre l’ancien
idéalisme chinois et l’idéalisme occidental moderne ou contemporain. La
principale réside dans la manière d’établir ou de reconstruire l’état de paix
naturel. Alors que l’Ouest a comme ressources la démocratie et la loi, la vieille
Chine plus ou moins résurgente, qui n’a pas de tradition légaliste affirmée dans la
durée, s’en remet à la sagesse du monarque, de l’empereur puis à la bienveillance
des grandes puissances 430. Ces tendances ont été cependant concurrencées par
d’autres écoles qui s’appuient sur des présupposés inverses, comme dans la
logique occidentale.

429 Ibidem.
430 Ibidem.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 203

B. La pensée réaliste dans la période


des Royaumes combattants

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Si les conceptions de Guanzhong et de Mencius n’étaient pas dépourvues


d’éléments réalistes, c’est autour de Zichan, un personnage officiel important de
l’État Zheng, que s’était déjà constitué, pendant la période du Printemps et de
l’Automne, un cercle réaliste. Il mettait en avant les concepts de dissuasion,
d’équilibre, de maximisation de la puissance, etc. La lutte pour l’hégémonie entre
Wu et Yue légitimait d’ailleurs leur utilisation. Mais, avec la disparition complète
des vestiges rituels et formels de l’unité Zhou, et l’entrée dans l’ère des Royaumes
combattants, leur mobilisation devint pour des États qui se livraient à une sévère
compétition une nécessité historique. En Chine comme ailleurs le contexte
commandait à la réflexion politique et trois écoles, également, ont eu une grande
influence : celle de l’Irrestriction, celle de la Stratégie, et celle de la Puissance.

L’école de l’Irrestriction

Ses deux représentants sont deux diplomates de l’État de Yue, Wenzhong et


Fanji, menacé d’être conquis par celui de Wu. Ils vont développer une théorie de
la puissance : le destin d’un État dépend de sa force ; le devoir d’un État est de
développer ses capacités stratégiques et de saisir toutes les opportunités qui
s’offrent à lui. C’est-à-dire de tirer partie de toutes les contradictions du système
international, surtout quand l’État, comme c’était le cas pour Yue, est en position
de faiblesse. Le seul but de la diplomatie et de [201] la stratégie est de satisfaire
l’intérêt national, sans considération aucune pour la morale. Cependant, la
recherche de la puissance n’implique pas systématiquement la guerre. Wenzhong
envisage la possibilité de circonvenir pacifiquement Wu selon neuf moyens qui
renvoient soit à la corruption, soit à la déstabilisation interne, soit à la
manipulation. En somme la ruse plutôt que la force ; voilà qui nous rappelle
Nicolas Machiavel !
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 204

L’école de la Stratégie

Il serait plus juste de dire l’école de la Diplomatie, parce que Zhangyi et


Suqin, qui la symbolisent, raisonnaient avant tout en terme d’alliance, mais dans
le cadre, il est vrai, d’une stratégie globale. Zhangyi, qui montre une inclination
pour la géopolitique, privilégie la conception et la pratique de l’alliance
horizontale, afin que l’État de Qin, auquel il appartient, utilise au mieux sa
puissance, qui est grande, jusqu’à pouvoir exercer son hégémonie. Il recherche
donc les clefs stratégiques de l’échiquier chinois, mais aussi à prévenir toute
alliance verticale des autres États. Suqin est, au contraire, l’avocat de cette
dernière, dénommée ainsi parce qu’elle est censée réunir les unités les plus
faibles, mais comparables, afin de faire pièce aux ambitions de Qin. Considérant
que la diplomatie est préférable à la guerre, il multiplie les démarches discrètes ou
secrètes. Au fond, il s’agit d’équilibre des puissances. Suqin s’efforce de
contrebalancer la puissance de Qin par la coalition de six royaumes, tandis que
Zhangyi s’efforce de l’empêcher pour que Qin unifie la Chine sous son autorité.
Ce qui finira par arriver.

L’école de la Puissance de Han Feizi

Han Feizi (280-233 av. J. C.) tient pour acquis que les intérêts sont au cœur de
toutes les relations entre les hommes et entre les États. Ils sont la principale
motivation des premiers et sont l’essence même des rivalités entre les seconds.
Dès lors, les rapports de puissance déterminent les positions et les gains de
chacun. Il est donc rationnel, selon Han Feizi, que l’État qui entend garantir ses
intérêts ait pour première préoccupation de renforcer [202] méthodiquement sa
puissance. Celle-ci, précise-t-il, va de pair avec la prospérité, et outre la force
militaire, tient à d’autres paramètres : le système politique, la faculté d’adaptation,
l’homogénéité. Un système centralisé est ainsi, pour le penseur chinois, un facteur
de puissance.
Il n’accorde pas beaucoup d’attention à la diplomatie et ne croit pas du tout
aux idéaux du Ren et du Yi. La doctrine de Han Feizi fut mise en pratique par
celui qui devint le premier empereur Qin, Shihuang. S’il est tentant de comparer
Han Feizi à Morgenthau, remarquent les professeurs Ye et Pang, tant il est vrai
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 205

que leurs conceptions de la puissance les rapprochent, l’Occidental se distingue


du Chinois par son souci d’employer au maximum les ressources diplomatiques.
Finalement, les visions réalistes des deux mondes ont, comme les visions
idéalistes, bien des points communs.

1) La même approche pessimiste de la nature humaine.


2) Le caractère originel du désordre du monde, de l’anarchie internationale.
3) La conviction que l’intérêt national est le nœud des relations
internationales et la puissance son essence.
4) Cette puissance est, à la fois, hard power et soft power.
5) À quelques nuances près (les réalistes occidentaux sont moins abrupts
qu’un Han Feizi), aucun des deux camps ne pense que la morale puisse
avoir un rôle décisif en politique internationale.
6) Des deux côtés, moins systématiquement en Chine (Suqin et Zhangyi
surtout) qu’en Europe ou en Amérique, il est défendu que l’ordre
international dépend de la mise en place de la balance of power et de sa
préservation, de son maintien.

Ces six écoles anciennes chinoises ont perdu leur raison d’être après que
l’empire chinois se soit reconstitué sous la dynastie des Qin, et pendant les longs
siècles où il a vécu dans son « splendide isolement ». En revanche, elles méritent
d’être reconsidérées maintenant, si tant est que la Chine a admis qu’elle est un
État-nation parmi les autres. Cependant, comme entre-temps le monde est devenu
bien plus complexe, la réflexion chinoise sur les relations internationales s’est
enrichie de nouvelles thématiques.
[204]

C. L’évolution des études de relations internationales


en Chine depuis la fin de la guerre froide

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Dès que la Chine est entrée de plain-pied sur la scène diplomatique mondiale
et dans la globalisation, la question de la définition de « l’objet international » s’y
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 206

est immédiatement posée, là comme ailleurs. Faut-il continuer à parler de


relations internationales ou utiliser dorénavant une autre expression référant au
global ou au mondial ? La réponse en faveur du premier membre de l’alternative
est claire, explique Jisi Wang, simplement parce que le terme « international »
(guoji) demeure convenu en République populaire, dans la mesure où la référence
à un « nouvel ordre international » permet aux Chinois de faire-valoir un
traitement égalitaire des États, fondé sur le respect de la souveraineté de
chacun 431. Néanmoins, depuis 1989, l’analyse des relations internationales en
Chine a subi le contrecoup des choix internes en matière de stratégie de
développement (et des concessions inhérentes faîtes aux différents partenaires),
des contraintes extérieures, des défis nouveaux surgis du contexte mondial. Elle a
largement emprunté les instruments théoriques fourbis par l’Occident, notamment
l’Amérique du Nord. L’école anglaise étant de plus en plus appréciée, en raison
de sa référence à l’Histoire, et parce qu’elle fait diversion. Ce mimétisme n’est
pas du goût de tous les spécialistes, puisque certains d’entre eux estiment que
« les théories occidentales en relations internationales sont construites et
développées pour servir les intérêts des pays occidentaux et sont orientées par les
idéologies occidentales » 432. Leurs efforts pour créer une thématique
spécifiquement chinoise n’ont pas empêché, cependant, le fait que l’essentiel de
l’activité académique consiste à introduire, traduire et commenter les travaux
théoriques conçus outre Pacifique. D’une façon générale, constate le Professeur
Wang, la recherche théorique et les propositions constructives sont limitées. Cela
tient à la faiblesse de l’organisation universitaire en la matière, à une
connaissance insuffisante de la pensée politique aussi bien chinoise
qu’occidentale, et à l’absence de tout effort conséquent dans les domaines de
l’épistémologie et de la méthodologie 433.
[204]
À l’heure actuelle, note Jisi Wang, l’approche réaliste a le vent en poupe et
l’analyse des relations internationales en termes de relations entre les grandes
puissances (daguo guanxi) domine largement tous les autres champs. Les États-
Unis, la Chine, la Russie, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, le Japon, et
l’Inde, un peu moins fréquemment évoquée, pourraient bien avoir pris la place des
anciens Royaumes combattants dans l’imaginaire des spécialistes chinois des
affaires mondiales ! À moins qu’il ne s’agisse d’un effet tardif de la vieille
méfiance maoïste envers son environnement international ? Certainement aussi

431 Jisi Wang, « International Relations Studies in China Today », op. cit., p. 107.
432 Professeur Liang Shoude de l’université de Pékin, ibid., p. 114.
433 Ibid., p. 114-115.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 207

que l’ethnocentrisme chinois est amplifié par le fait que la RPC n’ait plus recours
à aucun artifice idéologique susceptible d’engendrer un minimum de solidarité
internationale et ait à remplir les fonctions banales d’un État-nation comme les
autres, livré à lui-même dans la jungle de la globalisation. Ce que Ross Terrill
explique autrement quand il écrit que la politique extérieure de Pékin obéit à trois
motivations : le revanchisme, la tradition de l’influence maximale et la recherche
d’une nouvelle légitimité 434.
La faiblesse de la multinationalisation des firmes chinoises explique sans
doute que les relations interétatiques occupent la plus grande surface des
publications et que les acteurs non gouvernementaux en soient réduits à la portion
congrue. Concomitamment, les études sur la sécurité ont proliféré, sachant que la
nature du phénomène en cause a varié en fonction des circonstances. C’est ainsi
que la Chine découvre à son tour qu’elle n’est pas à l’abri de fractures identitaires
en liaison avec des mouvements d’échelle mondiale. Mais, le problème des
représentations n’est pas complètement absent de tout ce questionnement
potentiellement matériel. Si beaucoup de spécialistes en Chine tendent à
considérer que dans leurs analyses sur la sécurité, les Américains demeurent
largement prisonniers de leur « mentalité de la guerre froide », quelques-uns,
comme le professeur Shi Yinhong de Nanjing, pensent qu’il en va de même pour
la plupart des observateurs chinois et que la Chine, en raison de sa montée en
puissance, devrait faire en sorte que les représentations qu’ont les Autres d’elle-
même soient plus rassurées 435. L’implication de plus en plus nette de la Chine
dans la politique mondiale a entraîné dans ce pays une forte augmentation [205]
des travaux consacrés aux études régionales (Area Studies), tandis que son
insertion dans l’économie globale ouvre de grandes perspectives aux recherches
relevant de l’économie politique internationale et à celles qui afférent à la
gouvernance globale, comprise le plus souvent dans l’ancien empire du milieu
comme une multipolarisation politique. Cependant, ce retour de la Chine dans les
affaires du monde, largement volontaire parce qu’imputable à sa propre politique
d’ouverture, est diversement interprété par les élites du pays.

D. Les élites chinoises et la sécurité de la Chine


face à la globalisation

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434 Ross Terrill, op. cit., p. 278.


435 Jisi Wang, « International Relations Studies in China Today », op. cit., p. 118.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 208

Le libéral Andrew Moravcsik et le réaliste Fareed Zakaria sont d’accord pour


dire que pour comprendre le comportement diplomatique et stratégique d’un État,
il faut prendre en considération ses préférences telles qu’elles sont définies par les
groupes dirigeants qui se partagent le pouvoir. C’est le même raisonnement que
tient Mumin Chen au sujet de la Chine quand il explique que ni la théorie réaliste
stricto sensu, ni la théorie libérale stricto sensu, et de surcroît de façon solitaire,
ne sont en mesure d’éclairer sa politique extérieure 436. Mais qu’il faut analyser
les idées, les perceptions et les motivations des élites chinoises qui participent à
son élaboration et à sa conduite, qui se déclarent tantôt « réalistes », tantôt
« libérales ». Pour cet observateur, la théorie des élites, telle qu’elle a été initiée
par Pareto, Mosca et Michels, est nécessaire, partout sans doute, mais en Chine
plus qu’ailleurs, en raison du fort caractère oligarchique du pouvoir chinois, pour
comprendre la ligne diplomatique adoptée et ses virages éventuels. Car si la
politique d’ouverture inaugurée par Deng Xiaoping n’est pas en cause, les avis
divergent quant aux conséquences de la globalisation pour la Chine et quant à sa
sécurité dans une configuration mondiale qui a ses avantages et ses inconvénients,
mais qui n’est jamais donnée et fixe et qui offre toujours des alternatives. Dans
son article, Mumin Chen s’attache donc à cerner les élites susceptibles d’influer
sur la politique extérieure, puis à évaluer leurs attitudes respectives par rapport
[206] à la politique d’ouverture et au monde extérieur, pour dégager enfin les
trois choix stratégiques entre lesquels les élites chinoises balancent.
Au niveau supérieur du tableau des élites qu’il dresse, Mumin Chen installe le
« noyau dirigeant » (lingdao hexin) composé des plus hautes autorités de l’État (le
secrétaire général du parti communiste, le Premier ministre), les membres du
bureau politique et un petit nombre de généraux de l’Armée populaire de
libération. C’est le premier cercle de décision en matière de sécurité et de
politique étrangère. Juste en dessous vient le Groupe central de direction des
affaires étrangères (CFALG), crée en 1958, dont le rôle s’est accru au cours des
années quatre-vingts. Il est formé de dignitaires de haut rang et de militaires tous
membres du parti. Il s’appuie sur un appareil bureaucratique comprenant le
Bureau central des affaires étrangères (CFAO), le Ministère des affaires étrangères
(MFA), le Ministère de la coopération, du commerce et de l’économie
internationale (MOF, etc). Au sein de ces organes et en raison de la priorité
accordée au développement, la situation des membres à vocation économique s’en
est trouvée renforcée. À leur périphérie, gravitent un certain nombre de think
tanks auxquels participent des universitaires. Selon Mumin Chen, ces groupes

436 Mumin Chen, « Going Global : The Chinese Elite’s Views of Security Strategy in the
1990’s », Asian Perspective, vol. 29, n° 2, 2005, p. 133-177.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 209

plus ou moins informels disposent de plus d’autonomie qu’il y a quelques


décennies, mais le processus de décision politique est tellement peu
institutionnalisé en Chine que toutes les suggestions et influences éventuelles
passent par les relations personnelles. Enfin, notre auteur distingue un troisième
niveau qui relaie les mots d’ordre vers le grand public plus qu’il ne contribue à la
formation d’une opinion. Il comprend des journalistes et différents bureaucrates
ou universitaires susceptibles d’animer des forums sur la sécurité ou la politique
extérieure chinoise.
Malgré la structure oligarchique du pouvoir, qui s’est fixé pour ligne directrice
la politique d’ouverture dans le but d’assurer à la Chine un environnement
international stable et pacifique, le plus à même de lui permettre un
développement économique ininterrompu, il semble que les élites chinoises soient
partagées quant à l’impact positif ou négatif de cette politique. C’est selon [207]
qu’elles attachent plus d’importance à la croissance ou à la stabilité du pays. La
ligne de partage traverse tous les groupes, y compris les militaires. De la même
manière, si le slogan, « un pays riche, une armée forte » 437, réunit beaucoup de
suffrages, la perception du monde extérieur juxtapose celle des « réalistes » et
celle des « libéraux ».
La première est représentée par le professeur Zhang Ruizhuang, de
l’université de Nankaï, qui annonce que l’hégémonie américaine va devenir une
menace pour la Chine, ou par le professeur Fang Ning, de l’université de Pékin,
qui entretient des sentiments xénophobes parce qu’il est convaincu que les
Occidentaux ont toujours voulu démanteler la Chine 438.
La seconde est incarnée par He Fang, un membre de l’Académie chinoise des
sciences sociales, qui soutient que la Chine, à l’instar des autres États, est entrée
dans une nouvelle ère mondiale caractérisée par « la paix et le
développement » 439.
Des combinaisons susceptibles d’intervenir entre les deux appréciations de la
politique extérieure actuelle et entre les deux visions du monde, au cœur des élites
chinoises, Mumin Chen dégage trois options stratégiques pour la Chine : l’option
globaliste fondée sur une perception positive du monde extérieur, de l’inter-
dépendance, de l’intégration à l’économie de marché. Toutefois, elle n’implique
pas explicitement une adhésion aux valeurs occidentales, ni la conversion à la
démocratie pluraliste. L’option autonomiste, parce qu’elle tient pour négative une

437 Ibid., p. 156.


438 Ibid., p. 157-158.
439 Ibid., p. 159.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 210

trop grande ouverture et parce qu’elle refuse toute ingérence étrangère ou toute
dépendance trop marquée, apparaît comme son contraire. Elle n’équivaudrait
cependant pas à un retour à l’économie centralisée et à l’isolationnisme. L’option
du nationalisme économique constitue une option intermédiaire dans la mesure où
elle apprécie la politique d’ouverture parce qu’elle est bénéfique à la Chine et se
montre favorable à l’extension des échanges. Mais, en même temps, elle soutient
cette politique parce qu’elle renforce ses capacités économiques et parce qu’elle
est la plus apte à faire de la Chine une grande puissance. Pour ses partisans, le
monde de l’après guerre froide est toujours un monde de compétition, mais celle-
ci porte plus sur le [208] champ économique que sur le militaire. Dans ces
conditions, la prospérité ne peut s’acquérir qu’au prix d’une relative
insécurité 440. D’après les enquêtes qu’il a menées auprès des différentes élites
chinoises, Mumin Chen estime que la moitié des personnes concernées
soutiennent l’option globaliste, qu’environ un cinquième sont des autonomistes, et
que les autres penchent plutôt pour le nationalisme économique 441. En même
temps, il exclut toute corrélation trop étroite entre ces tendances et les
interprétations que l’on a, en Occident, du réalisme ou du libéralisme. La situation
intérieure de la Chine est trop compliquée et les interconnexions entre les réseaux
élitaires trop emmêlées pour que l’un de ces deux schémas puisse fonctionner
selon la mécanique qu’on leur prête. Au final, il est porté à croire que le
nationalisme économique a le plus grand avenir depuis que les élites sont
convaincues que le renforcement du pouvoir de l’État est le seul moyen de
concilier les deux objectifs en apparence contradictoires à l’âge de la
globalisation : la prospérité économique et la sécurité nationale 442.
Le nationalisme conduit d’autres experts chinois à envisager le monde du
XXIe siècle dans la perspective d’une lutte tous azimuts 443. Sans considérer du
tout que le militaire est devenu obsolète, ils le relativisent en expliquant que la
guerre est dans tout et partout, « hors limites ». « La guerre, qui a subi la
transformation de la technologie moderne et du système du marché, sera faite
sous des formes encore plus atypiques.
Autrement dit, alors que nous observons une diminution relative de la
violence militaire, nous rencontrons en même temps un accroissement de la

440 Ibid., p. 163.


441 Ibid., p. 168.
442 Ibid., p. 173.
443 Qiao Liang et Wang Xiangsui, La Guerre hors limites, traduit du chinois et annoté par
Hervé Denis, préface de Michel Jan, Paris, Bibliothèque Rivages, 2003.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 211

violence politique, économique et technique » 444, écrivent-ils. C’est la


conséquence première de la mondialisation. Dans cette optique, la Chine se doit
de mettre en place une stratégie globale qui, selon la tradition chinoise, doit
privilégier l’action indirecte, la ruse, le rayonnement intellectuel, afin de
« soumettre l’adversaire sans avoir à combattre » comme l’a enseigné Sunzi. En
même temps qu’elle doit se donner un nouveau modèle conjuguant le national, le
supranational, le multinational et le non étatique. Le but, implicite tout au long
des pages de leur gros livre, est l’équilibre à terme de la puissance américaine au
moins en Asie.
[209]

Conclusion :
le jeu des grandes puissances se poursuit

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Au fond, la pensée sur les relations internationales telle que nous venons de
l’examiner aux États-Unis et en Chine, mais cela est aussi perceptible dans l’école
anglaise, montre une convergence entre la théorie réaliste et la théorie libérale, car
aucun État ne peut sacrifier ou sa sécurité ou sa prospérité, au risque de
disparaître (URSS). Plus on avance dans le temps, et plus les emprunts mutuels
sont nombreux et significatifs. La raison est que si le monde est devenu plus
interdépendant et plus coopératif, le jeu des grandes puissances continue. En
réalité la mondialisation crée de nouvelles puissances. C’est pourquoi la Chine et
l’Inde qui l’ont bien compris s’y sont ralliées. Tant et si bien qu’une théorie
comme celle de l’équilibre des forces dont on a vu les limites, jusqu’à l’aporie
dans la mesure où ne s’était pas constituée de coalition antiaméricaine au
lendemain de la guerre froide, retrouve du lustre en Asie de l’Est où est en train
de se former une balance régionale qui concerne directement les États-Unis et la
Chine 445, et encore de façon indirecte l’Inde 446. Une balance qui pourrait bien
devenir assez vite mondiale, vu l’importance de la zone géopolitique du
Pacifique.

444 Ibid., p. 30.


445 Robert S. Ross, « Bipolarity and Balancing in East Asia », in T.V. Paul, J.-J. Wirtz, and
M. Fortmann, op. cit., p. 267-304.
446 Raju G.C. Thomas, « The South Asian Security Balance in a Western Dominant World »,
in T.V. Paul, J.-J. Wirtz, and M. Fortmann, ibid., p. 318-333.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 212

Pour le comprendre, il suffit que l’on accepte de jeter un regard


cartographique neuf et adapté sur le monde, c’est-à-dire qui se focalise en même
temps sur le face-à-face États-Unis/Chine et sur les autres grandes puissances
émergentes ou en cours de restructuration (Inde, Russie, Indonésie, Japon). Ce
changement drastique entraîne l’abandon de la vision européocentrique, tout à fait
justifié, d’un côté, par la paralysie ou l’ajournement définitif de la construction
européenne, et de l’autre, par les crises qui commencent à déstabiliser les nations
européennes à tous les niveaux, qui vont les affaiblir con-si-dérablement. On peut
même se demander si la nature ne va pas se mettre de la partie en favorisant la
formation d’un monde Arctico-Pacifique, en rendant navigable l’océan Arctique.
En effet, suite au réchauffement climatique qui a commencé et à la fonte de la
banquise, voire de toute la calotte glaciaire, pourrait exister vers la fin de ce siècle
une « méditerranée russo-américaine » qui aurait comblé les désirs de
l’océanographe russe Borissov, lequel avait envisagé l’installation de pompes
géantes sur le détroit de Behring pour brasser les eaux chaudes et les eaux froides
!
[210]
La balance USA/Chine à laquelle font de plus en plus ouvertement référence
les experts aussi bien américains que chinois des relations internationales
s’analyse principalement en termes militaire et économique, mais avec un arrière-
plan géopolitique global prégnant qui fait référence, ces derniers temps, à des
notions mahanienne ou mackindérienne. Ainsi pour Robert Ross, la bipolarité qui
a remplacé en Asie le triangle stratégique de la guerre froide induit un jeu
d’équilibre entre la puissance continentale chinoise et la puissance maritime
américaine. Ceci en dépit de la croissance inouïe de la façade maritime de la
Chine qui accentue la dichotomie territoriale du pays (l’opposition
littoral/intérieur), mais en raison de la supériorité navale considérable des États-
Unis. D’autres considérations accréditent ce schéma bipolaire.
D’abord, la grande politique des transports continentaux lancée par Pékin. Elle
a deux objectifs. Le premier est l’intégration territoriale de toute la Chine, avec
l’établissement de liaisons modernes entre l’Est, l’Ouest et le Sud. C’est dans
cette perspective qu’a été voulue la voie ferrée du Tibet, de Lanzhou à Lhassa, en
cours d’achèvement. Le second est l’établissement de communications
ferroviaires et routières avec le Centre, le Sud-Ouest et le Sud de l’Asie 447. Il
s’agit des lignes vers le Kazakhstan et le Kirghizstan, au cœur du continent

447 John W. Garver, « Transportation Links with Central, South-west and South Asia », in The
China Quarterly, n° 185, March 2006, p. 1-22.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 213

asiatique, de la rénovation et de l’extension du réseau qui relie la Chine au


Pakistan, et du corridor de l’Irrawaddy entre le Yunnan et le golfe du Bengale,
pour les axes principaux. Mais d’autres projets existent, dont certains dépendent
de l’accord de l’Inde, tandis que se dessine et commence à fonctionner localement
le corridor eurasiatique entre la Chine et Rotterdam, via le Kazakhstan et la
Russie du Sud, depuis l’ouverture en 1990, du « nouveau pont terrestre eurasien »,
voie ferrée entre le Xinjiang et le lac Balkhach. Plus au Sud, depuis 1993, et à
l’initiative de l’Union européenne, est mis progressivement en place un second
corridor eurasiatique entre l’Europe, le Caucase, l’Asie centrale et la Chine
(Traceca : Transport Corridor Europe Caucasus Asia). Pour John W. Garver, qui
analyse l’impact géopolitique de ces réalisations (accroissement des échanges et
des solidarités intra-eurasiatiques), il est certain qu’elles seront susceptibles de
faire [211] revivre aux États-Unis le « cauchemar de Mackinder », c’est-à-dire
soit l’hypothèse, au pire, d’une hégémonie ou d’une coalition d’États en Eurasie,
soit, au mieux, d’un « concert eurasiatique » dont ils seraient eux-mêmes
écartés 448. Toutes choses qui va les obliger à maintenir une politique d’équilibre
dans les zones maritimes de l’Eurasie. Ensuite, et avant même que les nouveaux
réseaux continentaux aient permis à la Chine, d’une part, de trouver la cohésion
territoriale qui lui apportera de nouvelles ressources, et d’autre part, de se
ménager de nouveaux partenariats internationaux, les États-Unis ont entrepris, en
s’appuyant sur le Japon, un redéploiement naval qui leur garantit une supériorité
écrasante dans le Pacifique occidental 449. Cela passe par un renforcement de
l’alliance avec ce dernier pays, par le déploiement de trois nouveaux sous-marins
nucléaires à Guam, entre 2002 et 2004, par l’augmentation de la puissance
aérienne embarquée sur les porte-avions lancés à la fin des années quatre-vingt-
dix. Or, précise Ross, malgré ses efforts budgétaires en matière d’armement
naval, la Chine n’atteindra au mieux qu’en 2025 le niveau qui était celui de la
flotte soviétique à la fin de la guerre froide 450.
Dans la politique d’équilibre Est-asiatique, les États-Unis sont donc en
position favorable. Ils disposent d’une grande avance économique, puisque selon
différentes études, la Chine ne les rattrapera pas, en termes de PIB, avant 2043. Ils
savent que ses horizons continentaux ne lui inspirent pas tous la confiance, en
particulier du côté de la Russie et de l’Inde. D’ailleurs, depuis le 11 septembre un
certain rapprochement avec cette dernière s’est esquissé, qui laisse croire à la

448 Ibid., p. 21-22.


449 Robert Ross, op. cit., p. 280-282.
450 Ibid., p. 294.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 214

constitution d’une alliance soft entre les États-Unis, l’Inde et Israël 451. Dans ces
conditions, tout en maintenant haut leur garde géostratégique, les Américains
sont-ils avant tout enclins à attendre un changement politique en Chine dans le
sens de plus en plus de démocratie et d’esprit de coopération ? Surtout que les
données géopolitiques y incitent aussi, « parce que les sphères d’influence
chinoise et américaine sont géographiquement distinctes et séparées par l’eau, et
que l’intervention de l’une des deux puissances dans sa propre sphère ne menace
pas les intérêts de l’autre dans la sienne » 452. Ce qui n’était pas le cas tout à fait
dans le cadre de la bipolarité [212] de la guerre froide, où si les USA et l’URSS
n’avaient pas de frontières communes, leurs sphères d’influence se rencontraient
en Europe. Dès lors, si la mondialisation et l’interdépendance ne rendent pas
obsolètes les rapports de puissance entre les États comme le croient beaucoup de
néolibéraux, et si elles n’obligent pas à un même et unique système économique
mondial, comme nous le montrerons, au moins augurent-elles de la fin des
nationalismes et des volontés de domination. Cela n’est même pas certain car le
nationalisme qui a favorisé la croissance du capitalisme en Europe et en Amérique
du Nord au XIXe et au XXe siècle, joue le même rôle aujourd’hui en Chine et en
Inde. On peut croire que ces deux nations sont entrées dans le jeu de la
mondialisation parce que les transferts de technologie et les opportunités de gains
qu’elle offrait démultipliaient leurs possibilités de se développer, mais en même
temps parce qu’elle leur donnait l’occasion de contrer l’hégémonie occidentale. Il
faut donc rester prudent et garder à l’esprit ce conseil de Kenneth Organski :
« Nous sommes tous liés par notre propre culture et notre propre expérience, les
scientifiques autant que les autres hommes. Nous construisons nos théories pour
expliquer le passé et nous les projetons gaiement dans le futur comme des “lois
universelles”, affirmant que les propositions sur lesquelles nos théories sont
basées continueront d’être exactes. Les théories sociales correspondent peut-être à
leur époque, mais comme le temps passe, elles doivent être révisées » 453.
La réalité internationale change et ses perceptions par les acteurs, qui ne sont
pas les mêmes, également.

451 Raju G.C. Thomas, op. cit., p. 327-328.


452 Robert Ross, op. cit., p. 291.
453 Kenneth Organski, World Politics, op. cit., p. 307.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 215

[213]

Traité de relations internationales.


Tome II. Les théories de l’interétatique.

Chapitre III
Constructivisme
ou pragmatisme ?

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Depuis la fin des années quatre-vingts, l’approche rationaliste des deux


« néos », le réaliste et le libéral, a été mise en cause, dans le monde anglo-saxon,
par deux courants, plus ou moins radicaux, le constructivisme et le
déconstructivisme. Tous les deux ont engagé leur combat sur le plan de l’identité
en relations internationales, de l’identité nationale principalement, sa nature et son
rôle. Leur but avoué étant de montrer que les transformations des identités, sans
vraiment s’interroger sur le fait qu’elles puissent résulter des rapports de
puissance, étaient et sont en mesure de changer le monde. Tandis que les
constructivistes s’appuient toujours sur une épistémologie positiviste et font appel
à l’observation empirique pour conduire leurs analyses, les déconstructivistes
délaissent complètement le positivisme et se cantonnent à l’analyse des discours.
En retour, ils se sont vus reprocher par le couple rationaliste leur absence de
méthode et leur incapacité, pour les premiers, ou leur dédain, pour les seconds, à
produire de la théorie. Ce qui réduit a priori notre champ d’investigation. Comme
d’autre part, ils sont pour une très large majorité transnationalistes, il nous
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 216

suffirait dans ce chapitre de nous intéresser au seul qui, parmi eux, se revendique
d’être un idéaliste stato-centrique, Alexander Wendt 454. Toutefois, cela serait
trop facile si les choses étaient véritablement aussi simples. Car d’autres
problèmes se posent d’entrée, et qui ne trouveront de solution que par un retour au
pragmatisme.
[214]
En premier lieu, parce que c’est par là qu’il faut commencer, il a été constaté
que plusieurs auteurs réalistes accordaient, à l’occasion de leur réflexion sur la
sécurité et sur la menace, une attention particulière au phénomène de la
perception. Soit à la perception de l’autre et à ses intentions, donc à ses idées et à
ses valeurs. Après les Sprout et Kenneth Boulding, dont les apports ont déjà été
appréciés, c’est au courant « perceptuel » initié par Robert Jervis que l’on pense
principalement. Celui-ci, tout et en se déclarant néoréaliste (« Vraiment, mon
approche, tout en étant fortement interactionniste, rejoint en partie la perspective
structurationniste », écrit-il en évoquant les travaux de Kenneth Waltz 455, dont il
considère que sa Theory of International Politics est le livre le plus important de
ces dernières décennies 456), reconnaît que la réalité n’est qu’une réalité perçue,
représentée. Et comme telle, qu’elle soit juste ou fausse, elle crée elle-même de la
réalité qui pèse sur les décisions. En second lieu, si l’on peut être d’accord avec
Jean François Thibault 457 et avec Stefano Guzzini 458 sur le constructivisme et
en particulier sur l’apport de Wendt, pour dire qu’on trouve chez celui-ci une
démarche métathéorique dont l’objet, nous dit Thibault, en citant L. Sklair, forme
« un ensemble de postulats sur les parties constituantes du monde et sur la
possibilité de le connaître » 459 susceptible de replacer le concept de la
représentation au centre de la théorie de la connaissance, l’affaire est
problématique à un double titre.
D’abord, il est plus que nécessaire de sonder en quoi consiste « la nature
intersubjective de la réalité internationale », leitmotiv des constructivistes, qui
contribue à la compréhension du système mondial. Peut-on se contenter d’y voir

454 Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, op. cit.


455 Robert Jervis, System Effects. Complexity in Political and Social Life, Princeton, Princeton
University Press, 1997, p. 108.
456 Ibid., p. 4.
457 Jean François Thibault, « Représenter et connaître les relations internationales : Alexander
Wendt et le paradigme constructiviste », Notes de Recherches n° 7 du CEPES (Centre
d’études des politiques étrangères et de sécurité), Montréal, Université du Québec,
jan-vier 1997, et http://www.er.uqam.ca/nobel/cepes/note7, html, 25 p.
458 Stefano Guzzini « The Concept of Power : a Constructivist Analysis », op. cit., p. 507.
459 J.-F. Thibault, op. cit., p. 3.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 217

une simple interaction sociale dont il émergerait une intentionnalité collective,


sans tenir compte des remarques de Steven Lukes et du rôle grandissant de la
puissance d’influence ? C’est d’ailleurs ce qui a fait immédiatement réagir John
Mearsheimer qui à propos des idées, des identités et du discours politique
convenu interrogeait : « qu’est-ce qui détermine pourquoi tel discours devient
dominant alors que les autres reculent sur le marché des idées ? Quel est le
mécanisme qui gouverne l’ascendance puis le déclin des discours ? » 460.
L’interethnocentrisme étant la vraie nature de [215] l’intersubjectivité, et compte
tenu qu’il met en concurrence différentes visions du monde, le consensus n’est
pas une obligation. Comme nous l’avons vu avec Gadamer (cf. tome I), la
conscience humaine, loin d’être une abstraction, s’enracine dans un horizon
historique sur lequel se basent nos jugements. Il est impossible d’appréhender le
monde sans préjugés, et dans le rapport intersubjectif certains tomberont, d’autres
s’imposeront, parce que le contexte l’autorisera, au nom d’une légitimité de
circonstance.
Plutôt que de se comporter comme des critiques systématiques et
présomptueux des théories antérieures, il eut donc été préférable que les
constructivistes présentassent un véritable programme de recherche à l’instar de
l’école anglaise avec laquelle ils ont en commun d’insister sur la puissance des
idées dans la problématique du changement 461. Précisons au passage, que
Devlen, James et Özdamar qui soulignent cette convergence se fondent sur la
définition que propose Patrick James du programme de recherche 462. À savoir
qu’à partir d’une vision du monde ou d’une ontologie donnée, on se verra offrir :
1) une série de propositions assorties de données paramétriques (c’est le hard core
du programme) ; 2) des règles qui interdisent certaines formes de théorisation (ce
qui relève de l’heuristique négative) ; 3) une série de théories, excipant quant à
elles de l’heuristique positive et ayant à résoudre, avec succès ou non et de façon
cumulative, des problèmes empiriques (ce qui sous-entend des descriptions, des
explications et des prédictions d’actions ou d’événements).
Les trois auteurs constatent alors que l’école anglaise à partir de trois visions
du monde divergentes (grotienne, réaliste et révolutionniste ou kantienne) et

460 John Mearsheimer, « The False Promise of International Institutions », in M. E Brown, O.R.
Coté, S.M. Lynn-Jones, and S.E. Miller (édit.) Theories of War and Peace : An
International Security Reader, Massachusetts, MIT Press, 1998, p. 374.
461 Balkan Devlen, Patrick James and Özgür Özdamar, « The English School, International
Relations and Progress », in International Studies Review, Blackwell Publishing, vol. 7,
Issue 2, juin 2005, p. 182.
462 Patrick James, International Relations and Scientific Progress : Structural Realism
Reconsidered, Columbus, Ohio State University Press, 2002.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 218

d’une ontologie stato-centrique (les États sont les principaux acteurs de sociétés
ouvertes, avec comme autres entités les systèmes impériaux ; les relations entre
les États forment le système international ; les frontières dépendent de la
perception des menaces) promeut un paradigme, celui de la société internationale
(dans laquelle les acteurs s’accordent à respecter les souverainetés et à maintenir
un ordre basé sur la diplomatie, le commerce, le droit et les institutions créées par
les États), et met en mouvement des théories (fondées sur les intérêts [216]
communs, la coopération, etc.) comme des hypothèses (si la société internationale
existe, alors la coopération est possible) 463. C’est au niveau de ces théories et de
ces hypothèses qu’intervient le clivage entre la tendance pluraliste et la tendance
solidariste au sein de l’école anglaise.
Ensuite, l’emphase mise sur les visions et les représentations renvoie à cet
autre débat initial, présenté dans le chapitre introductif, relatif à la fois à
l’accessibilité du monde réel et à l’insécabilité des faits et des valeurs. Peut-on
décrypter le monde réel derrière les représentations en substituant, purement et
simplement, une « structure idéelle » à une « structure matérielle », en tant que
déterminant du système international, comme le pense Wendt ? Et prétendre
arriver, de surcroît, à montrer que les États finiront par partager la même vision
consensuelle, kantienne, du monde ? Ou, au contraire, ne faut-il pas admettre,
même si Searle a raison et qu’il existe une réalité au-delà des représentations,
qu’elle est insaisissable comme Rorty le pense, et tous les constructivistes
pragmatistes, ceux que Le Moigne a distingués 464, avec lui. Tel Jean Piaget qui
parle de constructivisme radical et qui fonde son épistémologie constructiviste,
qu’il dénommait « génétique » 465, sur l’idée, très tôt apparue chez lui, que
« l’intelligence […] organise le monde en s’organisant elle-même » 466. Formule,
avance Le Moigne, qu’Ernst Von Glazersfeld interprétera en expliquant qu’elle
invite « à une théorie de la connaissance dans laquelle la connaissance ne reflète
pas une réalité ontologique “objective”, mais concerne exclusivement la mise en
ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience » 467. Comment
ne pas admettre que la « réalité de la réalité internationale » change d’un acteur à

463 Devlen, James et Özdamar, op. cit., p. 175.


464 Jean-Louis Le Moigne, Les Épistémologies constructivistes, Paris, Puf, col. « Que sais-
je ? », n° 2969, 2e édit., 1999.
465 Ibid., p. 37-41.
466 Jean Piaget, La Construction du réel chez l’enfant, Genève, Nestlé/Delachaux, 1937-1977,
p. 311.
467 Ernst Von Glaserfeld, « Introduction à un constructivisme radical », in L’invention de la
réalité. Contributions au constructivisme (sous la direction de Paul Watzlawick), Paris,
Seuil, 1988, p. 19-43.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 219

l’autre, c’est-à-dire que sa représentation varie en fonction, à la fois, de son


horizon déterminé par sa position dans le système et de la « matérialité
historique » de ce dernier ?
Au final, au moins pour ce qui concerne les théories stato-centriques des
relations internationales, il n’y a même plus à plaider pour l’indispensable retour
au pragmatisme. En effet, si on les étudie en profondeur, on constate qu’elles
prennent toutes en considération les dimensions matérielles, idéelles et
représentationnelles du monde, et que tous les auteurs de Waltz à Wendt en [217]
passant par les réalistes structuralistes anglais, par les libéraux et Moravcsik
particulièrement, par les théoriciens de la transition de la puissance, par les néo-
traditionalistes, ou par les néo-gramsciens, tous se considèrent plus holistes les
uns que les autres. Simplement, les priorités et les attitudes mentales des uns et
des autres les conduisent à creuser des tranchées entre leurs dispositifs
épistémiques. Mais qui peuvent être recouvertes par des convergences
systémiques.

1. Images et perceptions
en relations internationales:
l’apport de Robert Jervis

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L’existence de deux réalités internationales conjointes fut tôt reconnue par les
béhavioristes américains 468. Celle d’une « réalité opérationnelle » et celle d’une
« réalité psychologique » qui sont chacune, respectivement, très proche de l’un
des deux aspects de la réalité que distingue Paul Watzlawick : « le premier a trait
aux propriétés purement physiques, objectivement sensibles des choses, et est
intimement lié à une perception sensorielle correcte, au sens “commun” ou à une
vérification objective, répétable et scientifique. Le second concerne l’attribution
d’une signification et d’une valeur à ces choses, et il se fonde sur la
communication » 469.
Or, c’est à cette dualité, parce qu’elle parasite le processus de décision des
dirigeants, que Robert Jervis a consacré la plus grande part de sa réflexion. Tout

468 Cf. notre Épistémologie de la géopolitique, p. 224-227.


469 Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication,
Paris, Seuil, 1978, p. 137.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 220

en se situant dans la filiation de Harold et Margaret Sprout 470, il délaisse les


représentations globales pour, dans un premier temps, jusqu’à la publication de
System Effects, se concentrer sur l’acteur. C’est-à-dire, avant tout, sur le chef
d’État ou le chef de gouvernement dont l’efficacité des décisions en matière de
politique étrangère est une affaire de bonne ou de mauvaise perception, de
« perception exacte » ou de « perception faussée » (misperception), de l’image
que l’État entend donner de lui-même, de son environnement international, plus
précisément des perceptions et des intentions des Autres 471. Ce qui fait
évidemment beaucoup à la fois. Jervis a donc cherché des indicateurs sur les
intentions des [218] dirigeants des États, à travers les images qu’ils suggèrent aux
autres, avant de consacrer tout un livre à la perception de la réalité internationale
et à son rapport avec la théorie. Le soin qu’il accorde aux phénomènes
d’interaction dans sa recherche ne pouvait que le conduire à prendre parti pour
l’analyse systémique, sachant qu’il considérait, dès les débuts de ses travaux, que
« la question de savoir comment un État perçoit les autres ne saurait être étudiée
en dehors de la question de savoir comment les autres entendent être perçus et
essaient de créer les images désirées » 472.

A. Signaux et indices

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C’est d’abord, naturellement, une affaire de paradigme. Si l’on est persuadé


que les États partagent désormais une vision libérale et pacifique du monde, qu’ils
font de la transparence de leurs rapports un principe, et que la « communication »
est devenue le maître mot des relations internationales, alors les résultats des
recherches auxquelles s’est livré Jervis peuvent sembler superflus ou datés. Si
l’on adhère, comme lui, au paradigme néoréaliste, ou que l’on croit simplement
que la force et la ruse peuvent, à tout moment, redevenir les principaux moyens
des États en politique étrangère, alors ses enseignements sur la façon d’essayer de
comprendre les intentions de l’autre demeurent tout à fait pertinents. Cependant, il
faut bien voir que cette alternative en soi atteste de ce que la question de la
perception des autres reste centrale. Même dans une période marquée par les

470 Robert Jervis, The Logic of Images in International Relations, Princeton, 1970, avec une
préface pour la nouvelle édition, référencée ici, New York, Columbia University Press,
1990, p. 4.
471 Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton, NJ,
Princeton University Press, 1976.
472 Robert Jervis, The Logic of Images…, Préface à la nouvelle édition, op. cit., p. XII.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 221

échanges et la coopération, comme celle que nous vivons, un État peut être
soupçonné de jouer un double jeu. C’est ce qu’un nombre d’Américains est tenté
aujourd’hui de penser de la Chine, et inversement, en raison des préjugés
respectifs, de l’inertie des images du passé, et de l’appréhension mutuelle de
l’accroissement des forces de l’autre. Aussi, l’avenir des relations sino-
américaines dépendra largement des messages et des images délivrés et perçus
d’un côté comme de l’autre. Car quand un État croit percevoir un message, il
cherche à saisir les intentions réelles du partenaire. Et quand lui-même délivre une
image, il s’interroge [219] sur la façon dont l’autre l’interprète et sur sa réaction.
C’est pour essayer d’analyser ces processus, en particulier pendant la période
diplomatiquement délicate de la guerre froide qui l’a longtemps occupé, que
Robert Jervis a disséqué les deux notions, au demeurant banales, de signal et
d’indice.
Les signaux, il les conçoit comme des déclarations ou des actions dont les
sens respectifs sont l’objet d’une compréhension mutuelle, explicite ou implicite,
entre les acteurs, tandis que les indices sont toujours des déclarations ou des
actions mais dont l’évidence ou la véracité de l’impression qu’elles suggèrent sont
intrinsèquement liées aux capacités ou aux intentions de l’émetteur, comme l’a
analysé en détail Constanze Villar dans son étude sur le « discours diplomatique »
en termes de sémiologie politologique 473.
Les premiers font régulièrement partie du discours diplomatique, que ce soit
sous la forme de messages secrets ou publics ou relèvent de la gesticulation
diplomatique (rappel d’ambassadeur ou rétablissement de la représentation par
exemple). Le lancement d’un missile, la menace de sanctions, l’annonce
médiatisée d’un programme d’aide ou d’une baisse unilatérale de tarifs douaniers
sont d’autres types d’action qui ont vocation à servir de signal. En général, précise
Jervis, ils ne changent guère la matérialité des faits, et leur seul objectif est de
faire réagir le destinataire du message. Pour cela faut-il encore que celui-ci veuille
bien en retenir le sens, et qu’il soit convaincu que c’est bien celui que l’émetteur
respectera dans le futur.
Les seconds ne relèvent pas directement de la relation bilatérale ou de
l’échange de messages. Ils sont des indications sur les comportements éventuels
des autres acteurs de différentes provenances. En effet, ils concernent aussi bien
les événements intérieurs d’un État, que les changements de personnel politique,
les tempéraments individuels des dirigeants ou des plénipotentiaires, l’état d’une

473 Ibid., p. 18. Pour une analyse critique de Jervis, sur un sujet totalement délaissé par la
science politique officielle française, cf. Constanze Villar, Le Discours diplomatique, Paris,
L’Harmattan, col. « Pouvoirs comparés », 2006.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 222

opinion publique ou, dans l’ambiance de concurrence exacerbée du monde actuel,


les avancées technologiques et les projets économiques. Qu’il s’agisse de guerre
ou qu’il s’agisse de paix mais aussi de compétition, ces indices renvoient à la
puissance. Ils sont pour l’essentiel des « indices de capacité » comme les appelle
Jervis 474. Ils contribuent à la construction [220] des images que se fait un État de
ses partenaires dont il déduit si tel ou tel est en mesure de conduire telle ou telle
politique ou d’exercer telle ou telle pression. La quête de plus en plus
indispensable de ces indices, dans un monde où les risques se multiplient et où la
concurrence s’intensifie, explique la prolifération en aval du pouvoir politique des
officines spécialisées dans l’intelligence stratégique et l’intelligence économique.

B. « Perceptions et fausses perceptions »

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Si le but de ces organismes (comme, en amont, des services secrets) est la


connaissance des décideurs, et encore mieux de leurs intentions, leurs perceptions
erronées sont non seulement possibles, constate Jervis, mais surtout difficiles à
éviter. Il y a, explique-t-il, tout un travail sur les intentions à faire. Dans son
esprit, celles-ci désignent l’ensemble des actions qu’un État est censé pouvoir
entreprendre, quitte à courir certains risques 475. Leur estimation dépend des
niveaux d’analyse que l’on tient pour essentiels, mais qui peuvent se contredire ;
ce qui oblige à concevoir différentes théories dont le problème principal est celui
de leur consistance cognitive. Quant aux niveaux, Jervis rappelle que les experts,
politologues et historiens, ne sont d’accord ni sur leur nombre, ni sur leur
pertinence respective. Pour sa part, il en retient quatre : le niveau de la prise de
décision, celui des décideurs ultimes ; le niveau de la bureaucratie ; la question de
la nature de l’État et des effets de la politique intérieure ; et enfin, l’influence de
l’environnement international. Mais il se garde de dire quel est le plus décisif. Ces
acteurs multiples, qui sont différents d’un État à un autre, se relativisent
mutuellement. L’importance de chacun varie d’une problématique à l’autre.
Si l’environnement mondial influence la ligne générale de la politique de
l’État, il ne saurait prédire ses réactions spécifiques. Le choix de Jervis est, dès
lors, de centrer son analyse sur le premier niveau, celui des décideurs, sans
négliger l’interférence des trois autres, mais sans prendre en considération toutes

474 Robert Jervis, The Logic of Images, op. cit., p. 38.


475 Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, op. cit., p. 48.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 223

les variables. Son but n’est pas de faire une théorie générale, mais de [221]
montrer comment les perceptions des dirigeants peuvent être déformées 476. Ou
plus simplement se contredire entre elles. Il donne cet exemple d’un Clement
Attlee, premier ministre travailliste britannique, qui proclamait, en 1937, que « la
politique étrangère du gouvernement était le reflet de sa politique intérieure »,
tandis que le secrétaire au Foreign Office déclarait de son côté que « les
révolutions ne changent pas la géographie, ni ses contraintes » 477.
Jervis construit donc son enquête sur deux principes qui sont en même temps
deux étapes : en béhaviouraliste et microsociologue conséquent, il arrête que les
perceptions de l’acteur sont les causes immédiates de son comportement, puis il
s’interroge sur les images de la réalité qui informent ces perceptions. Ses examens
l’amènent alors à conclure que bien souvent les décideurs se trompent, non
seulement, sur les intentions (les actions qu’ils sont susceptibles d’engager) qu’ils
prêtent aux autres États, mais aussi sur le fait qu’ils s’avéreraient toujours
capables de prédire leur propre comportement 478. Cela, pour quatre raisons : les
décideurs ne savent pas comment ils réagiront dans les cas fréquents où les
événements internationaux dépassent ce qu’ils avaient pu imaginer ; certains
événements peuvent les amener à reconsidérer leurs buts et leurs valeurs ; les
décisions prises et agissantes interviennent dans un contexte international qui
n’est déjà plus celui qui était attendu ; enfin, c’est le contexte intérieur lui-même,
l’opinion publique notamment, qui peut avoir changé depuis que les décideurs ont
arrêté leurs plans. La compréhension des faits nécessite donc la mobilisation de
théories qui réfèrent elles-mêmes à des paradigmes, convient Jervis 479.
Le problème est alors celui de la consistance des faits avec les représentations
et d’obtenir de la façon la plus rationnelle qui soit cette consistance cognitive qui
permet à l’acteur de saisir la complexité du monde 480. Le risque le plus grave est
de s’enfermer prématurément dans une représentation, car l’acteur, ou
l’observateur, est alors incapable de comparer un grand nombre d’images du
monde et d’adapter sa perception au changement. Cette dissonance cognitive est
courante car l’individu qu’est le décideur ne fait pas toujours l’effort d’intégrer les
informations qu’il reçoit pour modifier ses images. Cependant, elle se meut en
consistance [222] irrationnelle, précise Jervis, quand elle est consciente, c’est-à-
dire quand l’acteur sélectionne les faits qui confirment sa vision du monde, et

476 Ibid., p. 20-31.


477 Ibid., p. 23.
478 Ibid., p. 54.
479 Ibid., p. 156.
480 Ibid., chap. 4.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 224

attribue du même coup une cohérence artificielle aux intentions et à la stratégie de


ses alliés ou de ses adversaires 481. Mais, peut-on vraiment, de façon
systématique, considérer que les décisions prises au sommet ne forment qu’un
ensemble permanent et décalé de « misperceptions », d’erreurs d’interprétation ?

C. L’interactivité des perceptions et des stratégies

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Les intentions des uns et des autres, et les résultats de leurs actions, sont
d’autant plus difficiles à prévoir, soutient Jervis, que leur production n’est jamais
un fait unilatéral 482. Elles dépendent les unes des autres. Elles sont
interconnectées et forment un système. Celui-ci est construit par l’interaction des
stratégies des acteurs 483. Parce que si chaque acteur est guidé par ses désirs et ses
buts, ses calculs et ses stratégies ont à tenir compte de ceux et de celles des autres.
Ils sont aussi influencés par leurs perceptions mutuelles.
Ainsi, pendant la guerre froide, comme le faisait remarquer Thomas Schelling,
ce sont les menaces et les peurs qui assuraient l’interconnexion 484. Les images
contribuent donc à la définition des nations amies ou ennemies, et les stratégies
les confortent, les atténuent ou les dévalorisent. Il a été ainsi expliqué que la
stratégie agressive de la Serbie, à l’origine de la guerre en Yougoslavie, avait été
motivée par la crainte pour la sécurité des communautés serbes dispersées en
Croatie et en Bosnie-Herzégovine, elle-même consécutive à la stratégie de rupture
de la république fédérale engagée par la Slovénie et suivie par ces deux-là 485.
Les acteurs quelques fois ne savent pas évaluer la façon dont leur stratégie influe
sur celle des autres et ont du mal à se rendre compte de ce qui peut changer chez
eux en fonction de leur propre comportement. C’est l’interaction des stratégies qui
permet de comprendre ce paradoxe selon lequel, en raison des réactions des
autres, des actions qui visaient à les affaiblir ou à leur porter tort tournent à leur
avantage. Les résultats suivent ou ne suivent pas toujours les intentions. En effet,
les comportements stratégiques modifient, [223] unilatéralement quand il s’agit
d’une grande puissance, ou multilatéralement quand il s’agit d’un groupe d’États,

481 Ibid., p. 128-145.


482 Robert Jervis, System Effects, op. cit., p. 39.
483 Ibid., p. 44.
484 Thomas Schelling, Arms and Influence, New Haven, Yale University Press, 1966, p. 55.
485 Barry Posen, « The Security Dilemma and Ethnic Conflict », Survival, vol. 35, n° 1,
printemps 1993, p. 27-47.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 225

l’environnement international, et dans un système, les actions ont des effets


involontaires sur les acteurs 486.
La perception des intentions et de la nature de l’autre est devenue, au moins
depuis les travaux de Jervis, un exercice incontournable dans l’étude des relations
internationales (même si la question retrouve en fait, à sa manière, la
problématique machiavélienne ancienne de la fortuna, qu’elle inverse pour obéir
aux postulats épistémologiques et idéologiques du behaviouralisme américain).
Elle va de pair avec l’analyse de la puissance matérielle chez les néoréalistes. Elle
suffit par contre au bonheur des constructivistes iréniques qui pensent que le
partage des normes et de la même vision du monde conduit inmanquablement à la
paix. Pour eux, le fait que tous les membres d’une communauté sont des
démocrates et « négocient » au sein de démocraties est décisif, moins pour les
raisons avancées par les libéraux que parce que cela crée chez les peuples
concernés le sens d’une identité commune, et donc d’un système de valeurs
suffisant pour « agir communicationnellement » hors de tous intérêts divergents.
Après avoir analysé leur raisonnement, il faut alors s’interroger sur les
« structures intersubjectives » qui les génèrent, sur l’origine de ces dernières, leur
rapport à la puissance et à la configuration que les acteurs forment entre eux.
Mais, signalons de suite l’objection majeure que Jervis leur adresse de ce point de
vue : à savoir que les constructivistes prennent l’effet pour la cause, et que les
identités, les images, de soi-même et des autres, sont des superstructures. Ce qui
est crucial, ce n’est pas ce que les gens pensent, mais ce sont les facteurs qui les
amènent à croire ce qu’ils croient. Les constructivistes mettent tous leurs espoirs
dans le pouvoir de persuasion et de socialisation et dans la capacité des idées,
forcément fraternelles et généreuses, à se répliquer et à se maintenir d’elles-
mêmes. Or, cette foi dans la validité et la dans la force des idées apparaît à Jervis
tout à fait excessive, car, ajoute-t-il, les visions et les images qui nous semblent
évidentes aujourd’hui pourront être rejetées par les générations ultérieures,
plongées dans d’autres configurations 487.

486 Robert Jervis, op. cit., p. 48-61.


487 Robert Jervis, « Theories of War in an Era of Peace… », op. cit., p. 4.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 226

[224]

2. L’approche constructiviste des identités


et des intérêts en relations internationales

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Le constructivisme n’est ni une théorie, ni un programme de recherche au sens


propre. Il n’a proposé aucun modèle d’analyse des relations internationales, si ce
n’est celui, très elliptique, des trois types d’anarchie internationale d’Alexander
Wendt. Il n’invente rien puisque tous les thèmes qu’il systématise existaient déjà
chez les réalistes, les béhavioristes, les moralistes, les pragmatistes et les
théoriciens de la perception et de la communication. La vocation métathéorique
qui le caractérise (les auteurs constructivistes ne font généralement pas mystère de
leur ascendant néokantien) le conduit simplement à reposer avec insistance la
question du rôle des croyances, des valeurs et des représentations dans une
organisation interactive de la vie internationale qui fait que les acteurs
reproduisent ou transforment les structures normatives dans lesquelles ils agissent,
et qu’eux-mêmes changent en fonction des contraintes ou des opportunités qui
s’offrent à eux en fonction des liens et des échanges qu’ils nouent et de leurs
rencontres. Le constructivisme est en somme la prise de conscience de
phénomènes trop négligés ou trop déconsidérés par les écoles utilitaristes qui se
sont focalisées sur la guerre froide ou sur l’extension du marché, mais qui
permettent de comprendre le monde au-delà de ses apparences matérielles et
immédiates. Par conséquent, de mieux expliquer des événements surprenants, et
pourquoi pas, d’en déduire des principes et des modalités pour l’action et
l’intervention internationales en faveur de la paix.
Ce projet de reconstruction de la connaissance en matière de relations
internationales et de reformulation des problèmes qui se posent à travers le monde
manque cependant d’unité. John Gerard Ruggie a discerné pertinemment trois
tendances (classique, naturaliste et postmoderne) que nous avons déjà eu le loisir
de présenter (cf. notre chapitre introductif). Quant à Maja Zehfuss, elle tient les
contributions d’Onuf, de Kratochwil et de Wendt au constructivisme pour les trois
principales (elles ne recoupent cependant qu’en partie les trois précédentes).
Outre qu’elle déplore l’absence d’une véritable cohérence épistémologique, [225]
elle lui reproche de courir trop souvent après « la vérité », alors même que nous
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 227

ne connaissons le monde qu’à travers nos représentations 488. Le manque d’unité


s’explique en partie par le caractère analytique du projet constructiviste, en
particulier chez Wendt, que relève Thibault. Loin de rechercher une interprétation
d’ensemble du système global à partir des représentations subjectives que se font
les acteurs de sa configuration et de ses contraintes, les propositions des
constructivistes « visent en quelque sorte à disséquer l’architecture de la réalité
internationale (du réel) pour être en mesure de distinguer à quelle logique ce réel
(celui des relations internationales) obéit », précise l’universitaire québécois. À
ses yeux, ce dépècement de l’objet international se justifie parce que
« contrairement à ce qui se fait généralement dans la discipline, l’objectif d’un tel
travail analytique consiste donc essentiellement à se faire une idée de la structure
et de la dynamique qui sous-tendent cette réalité et non pas à explorer l’une ou
l’autre des diverses facettes que peuvent emprunter les réalités actuelles ou
empiriques des relations internationales » 489.
Toutefois, au final, malgré les intentions affichées, la somme des publications
constructivistes donne une impression de grande dispersion plutôt que de
synthèse, et aussi de systématisme idéaliste. À force de revenir comme une
antienne sur la construction sociale de la réalité, l’interrogation constructiviste a
trop tendance à se concentrer sur le « comment » que sur le « pourquoi » des
choses. En considérant, par exemple, comme allant de soi les valeurs dominantes
occidentales qui forgent l’ordre politique et économique du monde d’aujourd’hui.
Cette ambiguïté qui est la marque de la nature intersubjective que prétendent
identifier les constructivistes, laisse peu de place à la réflexivité qu’ils se
complaisent à revendiquer comme spécifique à leur démarche. Une attitude
pourtant exceptionnelle chez eux, mais que certains sont trop vite enclins à leur
reconnaître 490. Faute donc d’un corpus théorique à critiquer ou de pratiques de
politique internationale à commenter, il ne nous est possible que de dégager au
sein du paradigme constructiviste quelques postulats et notions clef, dont la plus
essentielle est celle d’identité, tellement elle est d’une acception particulière pour
lui-même.

488 Maja Zehfuss, Constructivism in International Relations. The Politics of Reality,


Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 10-23, et p. 36.
489 Jean-François Thibault, « Représenter et connaître… », op. cit., p. 16.
490 Thierry Braspenning, « Constructivisme et reflexivisme en théorie des relations
internationales », Annuaire français des Relations internationales, Paris, Bruylant/La
Documentation française, volume iv, 2003, p. 314-329.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 228

[226]

A. La dimension intersubjective

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Le terme de constructivisme ne renvoie donc pas à une acception précise,


mais plutôt à une attitude intellectuelle amenant à rechercher « une théorie sociale
sur laquelle fonder des théories de la politique internationale » 491. Posant avec
Durkheim qu’il convient de considérer les « êtres humains comme des êtres
sociaux », le constructivisme voit dans la politique la production et la
reproduction de pratiques sociales dont les rencontres sont constitutives de règles
et de normes. Ce qui explique l’importance qu’ils accordent à la notion
d’intersubjectivité. Selon eux, ce sont des relations que tissent entre eux les
acteurs (ou plutôt les « agents » comme ils écrivent), qu’émergent les notions
d’intérêt et d’identité qui n’existent pas a priori et qui sont donc en permanence
redéfinissables. C’est la raison pour laquelle la politique mondiale semble moins
déterminée par une structure des rapports de force matériels que par une structure
cognitive composée d’idées, de croyances, de valeurs, de normes partagées
intersubjectivement par les acteurs, explique Martha Finnemore 492. Mais, il y a
plus. En effet, cette structure idéelle contraint les comportements des acteurs tout
en contribuant à les constituer, dans la mesure où elle modèle leurs identités et
leurs intérêts par le biais des interactions sociales dont elle est, elle-même, issue.
C’est ce qui fait dire à Nicolas Onuf que les structures et les agents se co-
constituent, dans le sens où les structures, bien que façonnant les intérêts et les
identités des acteurs, ne sont pas pour autant des objets réifiés existant
indépendamment des acteurs et s’imposant à eux, comme le dégage l’analyse de
Waltz, mais, au contraire, peuvent être changés par ces derniers. En somme, les
agents redéfinissent sans cesse les normes par la pratique, tout en étant encadrés et
reconstitués par ces structures sociales elles-mêmes. Il découle de ce
raisonnement, un premier postulat : à savoir que les États se retrouvent ainsi
enchâssés dans une société mondiale obéissant à un certain nombre de règles, de
valeurs et d’institutions majoritairement acceptées et qui régulent la vie
internationale. Ce postulat suggère deux remarques.

491 Nicolas Onuf, « Constructivism. A User’s Manuel », op. cit., p. 58-78.


492 Martha Finnemore, op. cit.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 229

En premier lieu, on note un ascendant incontestable des valeurs sur les faits.
Ce qui est normal, puisque l’interaction est quasiment résumée à un échange
symbolique, à une question de perceptions [227] mutuelles dans un monde où il
ne saurait exister de clivages irréductibles. Dans la mesure où Emmanuel Adler a
pensé pouvoir définir le constructivisme comme « une vision de la façon dont le
monde matériel conditionne et est conditionné par l’action humaine et dont
l’interaction dépend des interprétations normatives et épistémiques dynamiques
du monde matériel » 493, il faut croire que les auteurs se sont le plus souvent
égarés dans un univers éthéré. C’est le cas avec « l’idéalisme structurel » de
Wendt, pour qui la signification que les acteurs donnent aux données réelles est
plus importante que les données elles-mêmes.
Cependant cela ne va pas sans problème quand il confesse, dans le même
temps, son penchant pour un « essentialisme faible ». En effet, tout en soutenant
que la réalité sociale n’existe pas en dehors de l’idée que nous nous en faisons,
Wendt imagine appliquer aux relations internationales un « réalisme scientifique »
selon lequel, bien que le monde existât indépendamment de l’esprit et du langage
des observateurs, il est possible que des théories scientifiques éprouvées puissent
s’appliquer à ce monde, et cela même s’il n’est pas directement observable 494 !
En second lieu, si ce sont les courants de pensée qui dirigent les affaires
mondiales, force est de constater que la structure cognitive existante « renforce la
position des Occidentaux et affaiblit celle des non-Occidentaux ; le fossé se
creuse entre les uns et les autres et l’incompréhension devient patente » 495.
Joseph Nye en a conscience, on l’a vu, lui qui oppose à la puissance soft
américaine une puissance soft islamique 496. Une puissance islamique en réalité
plus soft que violente, malgré le terrorisme, car derrière les attentats, il y a toute
une politique sociale de mobilisation culturelle qui passe par les écoles
coraniques, les réseaux d’entraide et même l’action partisane dans les pays
musulmans ouverts aux formes parlementaires.
Le second postulat, corrélat de la nature intersubjective des relations
internationales, est l’intentionnalité collective qu’elle finit par générer. Dans le
prolongement du néolibéralisme « fort » de l’institutionnalisme internationaliste,
tel que Wendt le qualifie pour l’opposer au néolibéralisme « faible » ou banal de

493 Emanuel Adler, « Seizing the Middle Ground : Constructivism in World Politics », in
European Journal of International Relations, vol. 3, 1997, p. 322.
494 Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, op. cit.
495 Yu Shicun, « Pourquoi la pensée asiatique n’a pas d’écho hors d’Asie » in Courrier
international, n° 736, du 9 au 15 décembre 2004, p. 63.
496 Joseph S. Nye, Soft Power…, op. cit., p. 96.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 230

ceux qui ne voient dans l’échange que la satisfaction d’intérêts égoïstes bien
compris, les auteurs constructivistes perçoivent les institutions internationales
comme les lieux d’un [228] apprentissage collectif des normes, des
transformations mimétiques de la conception de soi et des autres et d’une
socialisation des intérêts respectifs.
L’argument, emprunté à Durkheim et à Alfred Schütz par Berger et
Luckmann 497, est celui de la relation insistante des valeurs affichées avec les
pratiques de tous les jours au sein des institutions, qui finit par donner à celles-ci
un pouvoir de contrainte ou de persuasion sur le comportement individuel et
l’idéologie des États. Ceci au nom d’un processus d’objectivation qui voudrait
que les pratiques autonomisent les valeurs, les normes et les règles qui structurent
l’action. Ainsi, il apparaît que les structures idéelles qui contraignent le
comportement des acteurs, sont en même temps leurs émanations puisque ce sont
leurs pratiques qui les confortent. Berger et Luckmann insistent sur ce que « le
monde institutionnel, même s’il apparaît massivement à l’individu, est une
objectivité produite et construite par l’être humain », mais aussi sur ce que « le
produit agit en retour sur le producteur » 498. La réalité objective procède de
l’intersubjectivité et réagit sur elle.
Or ceci amène à s’interroger sur les intentions effectives et multiformes de
l’intentionnalité collective supposée consensuelle et uniforme par le
constructivisme. En effet, si l’ordre international est un construit, à la différence
de l’ordre social banal, il est plus le produit d’une interaction de stratégies
différenciées ou contradictoires que de pratiques anodines. Se pose alors la
question de savoir sous l’influence de laquelle de ces stratégies se forme
l’intentionnalité collective, se prennent les décisions des instances internationales.
D’autant plus que ces dernières sont sollicitées par les réseaux internationaux
intéres-sés autant que par les États.
Face à l’hypothèque que représente la distribution de la puissance pour la
thèse de l’intentionnalité collective, la réponse des constructivistes est de dire que
les stratégies des États dépendent aussi de « leurs attentes et de leurs
compréhensions intersubjectives, de la “distribution de la connaissance” que
constituent leurs conceptions d’eux-mêmes et des autres » 499. Ce qui veut dire
quoi ? Que selon le climat des négociations, selon la façon dont les partenaires

497 Peter Berger et Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité, Paris, A. Colin,
1996. Et Alfred Schütz, Le Chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1987.
498 Ibid., p. 87.
499 Alexander Wendt, « Anarchy is what states make of it : the social construction of power
politics », International Organization, 46/2, 1992, p. 397.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 231

s’apprécient, se sentent proches ou non les [229] uns des autres, leurs stratégies
seront conciliantes ou agressives, leurs concessions seront plus ou moins grandes.
Mais cela ne préjuge en rien d’une décision équitable pour tous, d’un consensus à
long terme parce que la « distribution de la connaissance » est elle-même
inhérente à celle de la puissance, aux affinités qui structurent celle-ci, aux
protections et aux avantages qu’elle-même procure.
Le troisième postulat, Nicolas Onuf dixit, est que tout est contextuel, et que
l’observateur lui-même est incapable de se détacher de l’objet qu’il a investi 500.
Le politologue initiateur du constructivisme en relations internationales voit le
monde formé de deux ensembles, matériel et social, distincts mais étroitement
liés. Leur association, socialement construite, forme un contexte qui limite la
liberté des agents, mais ces derniers ont les moyens de le modifier pour obtenir les
résultats qu’ils souhaitent. Ce sont ces attentes qui déterminent la façon dont les
acteurs perçoivent leur environnement. Chacun a donc sa vérité, ce que chacun
tient pour telle se trouvant intimement lié aux arguments à partir desquels il la
définit et la décrit. La question du langage devient donc prépondérante. Il semble
que pour Onuf, le contexte est linguistiquement constitué et que la connaissance,
nécessairement interactive, est étroitement dépendante de ce contexte. Le monde
d’Onuf est une affaire de mots ! Cette conception édulcorée du contexte n’est
cependant pas partagée par tous les constructivistes. Ainsi, Wendt estime qu’il
existe une réalité sociale au-delà des visions et des discours. C’est pourquoi il se
propose, afin de l’approcher, d’adopter un constructivisme scientifique. Quant à
Kratochwil, il va plus loin parce que renversant la formule des pragmatistes
(« faire c’est dire »), il assimile le langage quotidien à l’action et il tient les
normes qu’il déclame pour le contexte de toute analyse.
Ces trois postulats font que les critiques des constructivistes sont tentés
d’écrire qu’ils assimilent l’intersubjectivité au consensus, qu’ils en ont le culte.
Kratochwil s’en défend, tout en admettant que « la présomption qu’une telle
caractérisation de l’intersubjectivité est possible et qu’elle peut, au moins en
principe, être raisonnablement débattue… » 501. Il va même jusqu’à considérer
que cette présomption est à la base de toute analyse [230] interprétative. Ensuite,
même chez Wendt, ils ont tendance à souligner que le contexte des
constructivistes se limite à la superstructure. Dès lors, ils ne s’étonnent pas que,

500 Nicolas Onuf, World of Our Making : Rules and Rule in Social Theory and International
Relations, Columbia, University of South Carolina Press, 1989, p. 35-43.
501 Friedrich Kratochwil, Rules, Norms, and Decisions : On the Conditions of Practical and
Legal Reasoning in International Relations and Domestic Affairs, Cambridge, Cambridge
University Press, 1989, p. 229.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 232

compte tenu de la faible attention que portent les constructivistes à l’enracinement


historique, culturel, géographique et économique des acteurs, ils développent une
conception très souple, très lâche, de l’identité.

B. L’identité de l’État et son changement

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L’identité est chez les constructivistes idéalistes la notion clef, parce qu’elle
synthétise leur vision du monde et leur approche des relations internationales. En
effet, « le concept d’“identité” se comprend comme le lien crucial entre les
structures environnementales et les intérêts » de l’acteur, écrivent ensemble trois
d’entre eux 502. Et ils ajoutent : « le terme vient de la psychologie sociale selon
laquelle il réfère aux images de l’individualité et de la personnalité détenues et
projetées par un acteur et formées (mais aussi modifiées) à travers les relations
qu’il entretient avec les “autres” qui comptent pour lui. Donc le terme (par
convention) fait mutuellement référence aux images construites et évolutives du
moi et de l’autre » 503. L’identité résume tout à la fois l’image du soi, l’image des
autres et du rapport aux autres qui modifie, en retour, la première. L’identité
constructiviste n’a ainsi plus grand-chose à voir avec celle des néoréalistes et des
néolibéraux qui voient dans l’identité une image historique stable intégrant, le cas
échéant, l’identité ethnique. Bien que Jepperson, Wendt et Katzenstein notent que
Waltz avait implicitement identifié l’identité telle qu’ils l’entendent quand il
écrivait que l’anarchie internationale tendait à produire des « unités identiques »
et que Stephen Krasner suggérait que les régimes internationaux pouvaient faire
évoluer les intérêts des États 504. Moins que les post-modernistes qui l’analysent
comme un phénomène en évolution permanente, les constructivistes tiennent
l’identité pour malléable et changeante. Le changement d’identité peut procéder
de l’environnement interne culturel et institutionnel comme des transformations
du système international. De la première source relèvent des phénomènes tels que
des changements [231] de régime politique, d’équipes dirigeantes, de générations
de décideurs. Il en va ainsi de toutes les « transitions démocratiques » que le
monde a connues ces dernières décennies, bien qu’elles n’aient pas toujours

502 Ronald L. Jepperson, Alexander Wendt, and Peter J. Katzenstein, « Norms, Identity, and
Culture in National Security », in Peter J. Katzenstein (ed.), The Culture of National
Security. Norms and Identity in World Politics, New York, Columbia University Press,
1996, p. 59.
503 Ibid.
504 Ibid., p. 34-35.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 233

modifié fondamentalement la position internationale des États concernés. À ce


jour les principales études concernent donc les représentants officiels de
l’État 505. Ce qui peut paraître suffisant dans la mesure où en matière de politique
internationale il importe surtout de faire ressortir les aspects de l’identité nationale
qui sont en prise directe avec le comportement des décideurs, comme l’estime
Alex McLeod 506, dans la foulée de Robert Jervis. Tout en reconnaissant que la
définition de cette identité n’est pas affaire d’unanimité et que plusieurs variantes
peuvent coexister au sein de la même société, l’universitaire britannique admet
qu’il serait sans doute intéressant d’analyser l’évolution des différentes
bifurcations, comme quelques-unes ont commencé à le faire 507. C’est qu’en
effet, « lorsque ceux-ci aboutissent à un consensus autour de certains éléments
clefs de l’identité nationale, lorsqu’une grande partie de la société les accepte
comme une donnée fondamentale et incontestable, alors ces décideurs disposent
d’un instrument extraordinaire pour contrôler l’orientation de la politique
étrangère. Il ne reste à l’opposition que peu de moyens pour porter la critique,
moins encore pour proposer une identité de rechange » 508.
La montée en force du multiculturalisme dans la société américaine et dans
plusieurs sociétés européennes, avec la mobilisation concomitante de groupes
ethniques qui entendent exercer une influence sur la politique étrangère de l’État
dont ils sont les ressortissants, donne du relief à cette réflexion. On pourrait donc
s’étonner que les constructivistes n’attachent pas plus d’importance qu’ils ne le
font aux rapports démographiques et culturels et aux changements dans la
composition ethnique des sociétés. Mais c’est que pour eux, ce qu’ils appellent
alors l’« identitarisme » relève de la psychologie sociale. Les conflits
interethniques qui découlent des atteintes à l’intégrité des groupes, à leurs
symboles ou à leurs biens seraient, en réalité, « construits » par des
« entrepreneurs » de « mobilisations » ethniques et politiques, par des leaders
prônant le recours à la violence comme seul [232] moyen d’obtenir réparations.
Car l’ethnie étant pour les constructivistes une illusion, en ce sens qu’elle est elle-
même socialement construite 509, la crise identitaire n’a rien d’inexorable. Elle

505 Jutta Weldes, Constructing National Interests : The United States and the Cuban Missile
Crisis, Minneapolis, University of Minneapolis Press, 1999.
506 Alex McLeod, « L’approche constructiviste de la politique étrangère », in Frédéric
Charillon (dir.), Politique étrangère. Nouveaux regards, Paris, Presses de Sciences Po,
2002, p. 72.
507 Ted Hopf, « The Promise of Constructivism in International Relations Theory »,
International Security, 23-1, 1998.
508 Alex Mcleod, op. cit., p. 72.
509 Jack D. Eller, From Culture to Ethnicity to Conflict/An Anthropological Perspective on
International Ethnic Conflict, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1999.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 234

n’est pas historiquement récurrente. Elle s’explique par des « déséquilibres


cognitifs » contextuels et anxiogènes qui engendrent dans un groupe la crainte de
disparaître, ou de perdre sa position. Si la crise identitaire est aussi artificielle que
l’écrivent les constructivistes, et si l’appartenance ethnique est autant superficielle
qu’ils le prétendent, alors pourquoi tant de petits peuples et de contrées
s’acharnent-ils à vouloir l’indépendance ? Quand on regarde ce qui se passe
encore au Kosovo, où il n’est plus possible de parler de domination et de violence
serbes, puisque c’est la communauté slave qui est maintenant sur la défensive et
qu’elle va se trouver bientôt dépossédée de son territoire, il est difficile de
soutenir que l’identitarisme est « une création des élites, qui s’approvisionnent,
déforment et parfois inventent des aspects de la culture du groupe qu’ils
représentent, afin de préserver leur existence et leur bien-être ou pour gagner des
avantages politiques et économiques pour le groupe autant que pour elles-
mêmes » 510. L’ethnocentrisme n’est certainement pas l’apanage, là ou ailleurs,
d’« entrepreneurs ethno-politiques », même s’il s’en trouve pour manipuler les
symboles ou instrumentaliser les peurs et les frustrations.
Face à la réfutation constructiviste de l’identité ethnique se dresse comme il se
doit la position des réalistes et plus précisément des ethno-réalistes. À partir des
travaux de nombreux chercheurs nord-américains qu’il a analysés, Charles-
Philippe David explique que ce courant se structure autour de quatre idées 511, qui
sont les suivantes. 1) « L’identité ethnique et son affirmation sont un phénomène
naturel et donc inhérent à la structuration des rapports humains ». Pour l’ethno-
réalisme les divisions entre ethnies sont naturelles et créent des tensions comme
celles entre les États. Les rivalités deviennent dramatiques quand elles se nouent
autour d’objectifs unilatéraux d’homogénéisation territoriale. 2) « Les rapports
entre ethnies résultent en conflits parce qu’ils ne sont plus soumis à l’autorité
effective de l’État ». Lorsque l’État unitaire ou fédéral se défait, comme cela est
arrivé ces dernières années en Europe, la logique du « chacun [233] pour soi »,
comme dans le modèle réaliste, l’emporte. Des fausses perceptions et des
mauvaises informations peuvent alors faire dégénérer la méfiance mutuelle en
affrontements guerriers. 3) « Le dilemme de sécurité agit sur les ethnies comme
sur les États ». Autrement dit, avant même que la guerre ne débute, la crainte
mutuelle conduit les groupes ethniques à s’armer. Et comme entre les États,

510 Rajat Ganguly et Raymond Taras, Understanding Ethnic Conflict. The International
Dimension, New York, Longman, 1998, p. 8.
511 Charles-Philippe David, La Guerre et la paix, op. cit., p. 158-161, qui se réfère en
particulier à Michaël E. Brown (ed.), Ethnic Conflict and International Security, Princeton,
Princeton University Press, 1993, et à Paul Roe, « The Intrastate Security Dilemma : Ethnic
Conflict as a “Tragedy” ? », Journal of Peace Research, 36, 2, 1999, p. 183-202.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 235

l’escalade s’installe. Mais plus facilement qu’entre ces derniers, le dilemme de


sécurité peut verser dans la guerre préventive parce que les groupes ethniques sont
souvent composés d’éléments incontrôlés et sont le cadre de surenchères
nationalistes internes. 4) « La diffusion et l’escalade des conflits ethniques suivent
également la même logique que celles entre les États ». C’est-à-dire que ces
conflits ayant des objectifs de préservation, d’annexion et d’influence, ils
nécessitent parfois des alliances et ils peuvent se diffuser à une région limitrophe
ou dans un autre État. D’une manière générale, et en dehors de l’hypothèse
identitaire, les constructivistes sont enclins à penser que l’identité nationale est
susceptible de bouleversements en cas de « conjonctures critiques », à savoir
« des situations perçues comme des crises, résultats d’échecs politiques complets,
mais déclenchées également par des événements externes » 512.
En fait d’intervention externe et d’action systémique sur l’identité nationale,
sachant que cette identité se modèle, se construit ou se reconstruit par rapport aux
autres à partir de la perception de l’identité des autres États et de la perception que
l’on entend qu’il se fassent de l’identité de l’intéressé, les constructivistes aiment
mettre en avant les cas de l’Allemagne et du Japon. Or, à partir de l’article
consacré à ce sujet témoin par Thomas U. Berger 513, qui ne relève pas de ce que
l’on serait tenté quelques fois de taxer de constructivisme naïf, il est intéressant
d’examiner en quoi leur approche est spécifique et de la relativiser aux deux
écoles positivistes.
L’idée directrice de cet article est que l’Allemagne et le Japon auraient, après
1945, complètement changé de culture politico-militaire, sachant que Berger
désigne par ce concept « la composante de la culture politique générale qui
exprime comment les membres d’une société donnée perçoivent la sécurité
nationale, l’institution militaire, et l’usage de la force en relations
internationales » 514. [234] Dans ces deux pays, de ce point de vue, la rupture
avec le passé, avec la culture d’avant-guerre aurait été totale parce que de
militaristes qu’ils étaient, ils seraient devenus plus pacifiques (ou plus pacifistes)
que tous les autres, quels qu’ils soient. Cette résolution antimilitariste aurait
survécu à la disparition de la guerre froide. Tout l’intérêt de la question dans la
perspective constructiviste est de savoir si ce changement de la culture politico-
militaire est le résultat d’un simple effet de démonstration ou de persuasion

512 Thomas Christiansen, Knud Erik Jorgensen, Antje Wiener, The Social Construction of
Europe, Londres, Sage, 2001.
513 Thomas U. Berger, « Norms, Identity, and National Security in Germany and Japan », in
Peter J. Katzenstein, The Culture of National Security, op. cit., p. 317-356.
514 Ibid., p. 326-327.
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(constructivisme fort), ou s’il n’est pas l’effet combiné d’une évolution interne et
d’une pression extérieure (constructivisme faible), et, dans ce cas il faut tenir
compte des explications réaliste et libérale. En outre, comme les constructivistes
s’affirment contextualistes, il faut se demander si le changement du contexte
mondial n’est pas en train de faire évoluer (ou n’est pas en mesure de faire
évoluer) les cultures politico-militaires allemande et japonaise.
En ce qui concerne le premier point (le retournement de l’après 1945) il ne fait
aucun doute que le contexte géopolitique a été déterminant. On voit mal comment
l’Allemagne et le Japon écrasés et occupés, le second, il faut le rappeler, ayant été
rasé et en partie atomisé, auraient pu rechercher à reconstituer leurs forces
militaires sine qua non s’ils avaient décidé de s’en tenir à la raison néoréaliste,
dès lors réfutée, telle que l’interprète Berger 515. Lequel reconnaît d’ailleurs que
les deux puissances déchues n’allaient disposer au cours des années de la guerre
froide que d’une marge de manœuvre très étroite, surveillées qu’elles étaient de
tous les côtés 516. Il faut dire qu’interdites de la force de frappe et d’autres
matériels non nucléaires de grande portée (aéronefs militaires à réaction, portes
avions, etc.), interdictions par la suite certes internalisées et institutionnalisées,
elles n’ont jamais recouvré une pleine souveraineté. Les deux nations, qui
n’avaient pas d’autre choix, se sont accommodées de cette situation en
compensant leur infériorité politico-militaire par la croissance, sans précédent
pour le Japon, de la puissance économique. Cela leur a permis de jouer un rôle
grandissant dans toutes les institutions multilatérales tandis que la prospérité
toujours plus élevée des populations allemande et japonaise rendait le patronage
américain des plus supportables. Une attitude que [235] les libéraux, smithiens
notamment, n’ont pas de mal à comprendre ! Le partage en faveur de la puissance
autonome des idées n’est alors pas évident quand un peuple peut choisir entre un
modèle social axé sur la jouissance et un autre fondé sur le sacrifice et sur
l’aventure militaire, avec toutes les conséquences négatives qu’il a engendrées
pour lui-même. Dans ce contexte ensuite, un programme de reformatage
psychologique et de rééducation politique et historique des Allemands et des
Japonais, qui « furent bombardés par une propagande antimilitaire qui fut au
moins aussi violente que la propagande de la période de la guerre qui l’avait
précédée », a été menée à grande échelle et sur de nombreuses années 517. Ses
résultats sont apparus suffisamment probants aux yeux des constructivistes pour
qu’ils préconisent des actions psycho-politiques analogues en d’autres lieux du

515 Ibid., p. 317.


516 Ibid., p. 319.
517 Ibid., p. 331.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 237

monde, sans trop se soucier cependant du contexte historique (celui d’une table
rase) qui a rendu ce programme possible. Leur enthousiasme se dément d’autant
moins qu’ils ne perçoivent aucun changement, depuis la fin de la guerre froide,
dans le comportement politico-militaire, et par conséquent dans les nouvelles
identités, de l’Allemagne et du Japon.
Cependant, à propos de cette seconde conviction constructiviste, les deux cas
méritent d’être analysés séparément parce que leurs contextes géopolitiques
respectifs (les rapports aux autres, et principalement les perceptions mutuelles des
voisins immédiats) divergent de façon nette maintenant (celui de l’Allemagne
comporte moins de tensions et offre plus de solutions de coopération que celui du
Japon). Et aussi parce que les constructivistes n’ont de cesse d’affirmer la
contingence de l’identité.
Dans le cas de l’Allemagne, Maja Zehfuss a souligné les ambiguïtés
historiques et discursives d’une conception aussi radicale du changement
d’identité, plus stratégique qu’il n’y paraît en vérité car destiné à établir une
rupture définitive entre la République fédérale et le Troisième Reich 518. Elle fait
ressortir l’aspect scholastique, induit par l’institutionnalisation de l’« identité
inventée » (constitution fédérale de 1949) comme des discussions engendrées au
sein de la classe politique allemande quand la RFA a été invitée à participer aux
interventions humanitaires militarisées de l’ONU et de l’OTAN 519. Au passage,
l’artificialité [236] des arguments politiques et des analogies historiques avancés
pour justifier de la sortie de soldats allemands du territoire national. Malgré tout,
jusqu’à aujourd’hui les ambiguïtés de la nouvelle identité allemande ont été
fortement estompées par la pratique systématique, sans doute sincère et
internalisée car il n’y a pas de procès d’intention qui vaille, du multilatéralisme
par Bonn puis par Berlin. Dans son cadre et en son nom, l’Allemagne, en y
mettant le prix, a retrouvé toute sa place en Europe, et particulièrement dans
l’Union élargie, postule à siéger au Conseil de sécurité des Nations unies, tire
merveilleusement avantage du commerce mondial multilatéral et profite de
l’extension de l’OTAN et de sa transformation en une communauté de sécurité
continentale pour retrouver ses marques économiques et commerciales à l’Est.
Cette adéquation entre son identité impolitique et multilatéraliste et ses intérêts
peut-elle être remise en cause ? On peut penser que non, si la situation politique
de l’Europe reste stable, si les relations entre les grandes puissances,
principalement les États-Unis et la Russie, y demeurent sans tensions sévères. Car

518 Maja Zehfuss, op. cit., p. 84-93.


519 Ibid., p. 153-195.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 238

autrement, l’Allemagne même si elle est axiologiquement ancrée à l’Ouest (ses


valeurs démocratiques d’après 1945 ne font pas de doute) pourrait être amenée à
réviser sa propre identité et celles des autres, maintenant que la Russie n’est plus
l’hydre communiste que l’on a connue mais un État plein de potentialités.
La marge de manœuvre du Japon est plus étroite dans la mesure où, en Asie,
une bipolarisation (États-Unis/Chine) en a remplacé une autre (États-Unis/Union
soviétique). Sa position s’en trouve déséquilibrée. En effet, alors même que son
occidentalisation n’est pas aussi évidente que pour l’Allemagne (« le rule of law
de la démocratie constitutionnelle n’est qu’apparent »), et que « le discours
néoconservateur reprend cette thématique à la fois nationaliste, « géoculturelle »
et anti-universaliste » 520, le Japon ne cesse de renforcer ses liens militaires avec
les États-Unis et d’accepter avec docilité, depuis plus de vingt ans, les exigences
de Washington en matière financière, mais aussi de plus en plus en matière
d’ouverture économique. Dans leur essai sur le futur possible du Japon publié
dans la présente collection aux Éditions l’Harmattan, David Cumin et [237] Jean
Paul Joubert s’étendent sur les velléités d’une « grande politique » de Tokyo
suggérée par un culturalisme nippon et asiatique toujours vivace et servie par la
puissance économique. Les deux politologues du CLESID de Lyon soulignent aussi
la virtuelle nucléarisation du Japon ou sa possible réalisation accélérée. Nul doute
que la concrétisation de ces deux options, ou seulement de la seconde, mettrait à
mal la nouvelle identité politico-militaire de la puissance asiatique, officiellement
pacifique et fondée sur l’auto-restriction et le renoncement à l’arme nucléaire. La
première semble bien incertaine, car elle dépend d’un bouleversement de la
configuration géopolitique de l’Asie qui ne tournerait pas nécessairement à
l’avantage du Japon, tellement il demeure plutôt mal perçu dans la région. De ce
point de vue, son changement d’identité, tel que les constructivistes le conçoivent,
n’est pas complet. Quant à la seconde, elle est beaucoup plus plausible, en
réaction à l’armement nucléaire de la Corée du Nord, mais à la double condition
d’un accord américain (ce qui n’est pas certain puisque les États-Unis protègent
l’archipel de leur parapluie nucléaire) et de la passivité de la Chine. Toutefois,
bien que l’armement coréen soit quasiment chose acquise, il n’y a pas unanimité
au Japon sur le recours au nucléaire militaire. Pour des causes historiques bien
sûr, mais pour quatre autres raisons. 1) Parce qu’il est un petit pays très
densément peuplé, l’archipel japonais est très vulnérable à la guerre atomique. 2)
Si la force de dissuasion américaine restait sans effet sur la Corée du Nord à cause
du caractère irrationnel de ses dirigeants, celle du Japon le serait aussi. 3) Si

520 David Cumin, Jean-Paul Joubert, Le Japon. Puissance nucléaire ? Paris, L’Harmattan,
2003, p. 37-38.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 239

Tokyo manifestait l’intention d’avoir des armes nucléaires pour assurer sa


défense, compte tenu de la méfiance encore forte de ses voisins, le problème
nord-coréen risquerait de se transformer aussitôt en un problème japonais. 4) À
supposer que la Corée devienne une puissance nucléaire mais que son régime
finisse par s’effondrer, alors la dénucléarisation de la péninsule serait plus facile à
réaliser si le Japon ne disposait pas d’un tel armement 521.
La question ouverte par les constructivistes au sujet de l’Allemagne et du
Japon vaut bien sûr pour les autres nations. La fin de l’URSS a-t-elle foncièrement
changé l’identité de la Russie ? Si, au sein d’un système international, l’identité
s’affirme [238] en se construisant à partir des perceptions de l’identité des autres
États, cela permet-il de nier tout héritage historico-culturel dans sa formation ?
Dans son ouvrage-testament, immense, L’Identité de la France, Fernand Braudel
semble bien avoir prouvé le contraire. L’identité et le sens de l’altérité vont de
pair, mais la première est aussi une conscience du soi en dépit ou en dehors des
autres. C’est la force de l’Amérique que de se considérer envers et contre tous
comme « l’empire du bien ».
Le défaut de l’approche constructiviste est sa prétention à vouloir déterminer
l’identité d’un acteur à n’importe quel moment sans véritablement rendre compte
de la complexité du phénomène de l’identité. Car l’identité renvoie à des réalités
diverses. Il y a d’abord que « le contenu de la notion est largement fonction de
l’unité d’analyse que le chercheur entend privilégier : l’État, la nation, la région,
la société, voire l’individu » 522. Il y a ensuite que l’identité nationale ici en cause
est le produit à la fois d’une rationalité, comme le pensent les réalistes et les
libéraux, d’un ethno-symbolisme tel qu’Anthony D. Smith le soutient, et de son
interaction avec les autres identités privilégiées par les constructivistes. Car, d’une
part, l’interaction n’efface jamais complètement le « caractère national » sur
lequel insistait Morgenthau et qui fait que certains États accepteront plus ou
moins difficilement le changement, s’aligneront avec plus ou moins d’entrain sur
les prescriptions émanant d’une présupposée intentionnalité collective. D’autre
part, pour autant qu’ils soient disposés à la négociation et au compromis, les
dirigeants doivent agir de « façon égoïste » et dans un sens large rationnelle pour
tenir compte des intérêts matériels et des préférences de leurs populations. Quant
à l’héritage ethnique de l’identité, loin de disparaître, il est revigoré, comme nous
l’avons vu avec Smith, par le processus de la globalisation chez les peuples et les

521 Yoichi Funabashi, « Face à la menace coréenne. Une arme nucléaire pour le Japon ? »,
Courrier international, n° 677, du 23 au 29 octobre 2003, p. 56.
522 Alex Macleod, Isabelle Masson et David Morin, « Identité nationale, sécurité et la théorie
des relations internationales », in Etudes Internationales, vol. XXXV, n° 1, mars 2004.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 240

élites qui entendent conserver leur raison d’être. Les transformations du monde,
en cas de crise notamment, peuvent également avoir un impact profond sur les
perceptions des autres. La prolifération nucléaire, la globalisation et bientôt le
changement climatique planétaire, avec tous les intérêts que ces phénomènes
mettent en jeu, sont autant de facteurs qui vont peser sur la répartition de la
puissance et par conséquent sur la définition de l’identité nationale de nombreux
États du monde. Mais encore une fois, sur ce [239] point, la position des
constructivistes n’est pas bien arrêtée. Tandis que Martha Finnemore admet qu’ils
ne nient pas l’importance du rôle de la puissance et des intérêts, mais que pour
eux ce qui compte avant tout c’est de comprendre ce que ces intérêts sont
exactement et à quelles fins sont utilisés les moyens de la puissance 523, ce qui est
des plus légitimes et qui ne saurait faire problème, Kratochwil exclu toute
considération explicite de la puissance affirmant que seuls importent le système
des valeurs partagées et les dispositifs de communication 524.

C. L’intérêt national et la sécurité

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Deux conceptions de l’identité opposent donc les positivistes, réalistes et


libéraux, d’un côté, aux constructivistes et post-modernistes de l’autre. Les
premiers traitent de manière plus ou moins stricte l’identité comme une donnée
naturelle, comme une forme historico-culturelle ou ethno-politique primordiale.
Les seconds, au contraire, la perçoivent transformable et malléable, en tant que
construction sociale. Stable pour les premiers, bien que modulable avec le temps,
elle est versatile et interactionniste pour les seconds. Fait de société pour les uns,
elle est le produit d’une négociation entre les individus et les groupes d’intérêt
pour les autres. La même dichotomie recoupe, à peu de choses près, les notions
d’intérêt national et de sécurité, sachant que les constructivistes ont tendance à les
minorer par rapport à l’identité. C’est ainsi que pour Ken Booth, « le produit de
l’identité – qui entraîne que nous croyons que nous sommes les mêmes et qu’eux
sont différents – est inséparable de la sécurité » 525. Autrement dit, le problème de

523 Martha Finnemore, « Constructing Norms of Humanitarian Intervention », in Peter


J. Katzenstein, The Culture of National Security, op. cit., p. 157.
524 Friedrich Kratochwil, International Order and Foreign Policy, Boulder, Westview Press,
1978, p. 1.
525 Ken Booth, « Security and self : reflections of a fallen realist », in Keith Krause and
Michael C. Williams (édit.), Critical Security Studies : Concepts and Cases, Londres, UCL
Press, 1997, p. 6.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 241

la sécurité n’existe que parce que les différences entre les identités créent
différentes visions du même monde. Mais il suffirait qu’émerge une identité
collective planétaire pour que ce problème disparaisse, ou se trouve réduit aux
risques naturels, puisqu’elle abolirait la notion d’ennemi. Après avoir brièvement
rappelé les critiques faites par les constructivistes aux conceptions réaliste et
libérale de l’intérêt et de la sécurité, nous verrons comment ils envisagent une
« sociologie réflexive de la sécurité » 526.
[240]
Jusqu’à la fin de la guerre froide, et même au-delà, les réalistes, les premiers,
se sont essayés, comme nous l’avons montré, à développer une approche
scientifique de la sécurité, et par conséquent de la menace et de l’utilisation de la
force militaire afin de garantir l’intérêt national. Pendant trois décennies, jusqu’au
milieu des années quatre-vingts, les questions de sécurité internationale et de
stratégie ont accaparé non seulement les militaires et les diplomates, mais aussi
nombre d’universitaires et d’administrateurs civils qui, en multipliant les études et
les modèles relatifs à l’utilisation des armes nucléaires, ont pensé établir les bases
d’une science politique objective de la sécurité et des relations internationales. Ils
posent, avec Waltz, l’existence a priori d’une insécurité naturelle qui fait des
États des acteurs aux intérêts et aux identités indifférenciés. L’intérêt national est
in fine défini en termes de puissance, car la seule façon pour un État d’assurer sa
sécurité est de disposer soi-même de suffisamment de puissance pour dissuader
les autres États de tenter de lui imposer leur volonté.
À ces assertions, les constructivistes objectent que les réalistes confondent
l’objet et le sujet de la sécurité 527. Ils ne se sont jamais posé la question de savoir
qui doit être sécurisé selon le type de contexte et de conflit entre l’État, l’identité
nationale, les groupes sociaux et l’individu, ni de savoir non plus à quel niveau
doivent être mis en œuvre les moyens d’une sécurité appropriée (national,
international, supranational). Il serait à leurs yeux absurde de postuler un autre
sujet de la sécurité que la nation, le peuple, et un autre moyen pour la réaliser que
l’État. De sorte que l’objet devient le sujet de la sécurité quant l’État s’avère le
référent ultime de ce dernier. Ce monolithisme théorique les conduit à ignorer, ce
qui est grave pour des auteurs qui sont surtout des spécialistes des conflits, la
diversité des cultures stratégiques. Le concept de culture stratégique n’est pas
inconnu des experts militaires et de certains géopolitologues mais il gagne à être

526 Bill McSweeney, Security, Identity and Interests. A Sociology of International Relations,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
527 Bill McSweeney, ibid., p. 33.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 242

éclairé. L’apport constructiviste est de ce point de vue intéressant. Dans une


approche assez voisine de celle de Thomas U. Berger qui parle de culture politico-
militaire, Alastair Iain Johnston définit « la culture stratégique comme un système
intégré [241] de symboles (i.e. axiomes causaux, langages, analogies, métaphores,
etc.) qui agissent pour établir des préférences stratégiques durables et de longue
haleine en formulant des concepts quant au rôle et à l’efficacité de la force
militaire dans les relations interétatiques, et en revêtant ces conceptions d’une
telle aura de factualité que ces préférences stratégiques semblent les seules
réalistes et efficaces » 528. Elle explique en partie la relative continuité du style de
la politique extérieure américaine, britannique, russe ou française quelles que
soient les valeurs et les motivations des hommes d’État successifs, contrairement
à ceux qui ont tendance à penser que la stratégie nationale est ce que les décideurs
décident ce qu’elle est. D’après Johnston, le « système des symboles » comprend
deux parties : « la première consiste en une série de constats de base sur
l’ordonnancement de l’environnement stratégique, soit à propos du rôle de la
guerre dans les affaires humaines (quelle soit aberrante ou inévitable), à propos de
la nature de l’adversaire et de la menace qu’il représente (jeu à somme nulle ou à
somme variable) et à propos de l’efficacité de l’usage de la force (la capacité à en
contrôler les conséquences, à éliminer les risques, à prévoir les conditions de son
emploi) » 529. C’est ce qu’il appelle le paradigme central de la culture stratégique.
La seconde est faite de « considérations d’un niveau plus opérationnel sur le point
de savoir quelles options stratégiques sont les plus efficaces pour faire face à la
menace de l’environnement tel qu’il est défini par le paradigme central. C’est à ce
second niveau que la culture stratégique commence à influencer directement le
comportement » 530.
À chaque paradigme central correspondent donc diverses possibilités de
grande stratégie ou plusieurs préférences stratégiques que l’on peut classer. Ainsi,
au paradigme réaliste dur de la Chine maoïste qu’il analyse, Johnston associe une
préférence pour l’offensive, plutôt que pour la défensive et a fortiori pour la
négociation. Ce qui n’est pas bien entendu la conception de tous les réalistes.
Inversement, le refus systématique de la guerre est au fondement de tout
paradigme central idéaliste ou tout simplement libéral quand on pense que toute
solution négociée est préférable au conflit, d’une part, et que l’interdépendance
est une [242] opportunité stratégique pour réformer le monde, d’autre part. La

528 Alastair Iain Johnston, « Cultural Realism and Strategy in Maoist China », in Peter
J. Katzenstein, The Culture of National Security, op. cit, p. 222.
529 Ibid., p. 223.
530 Ibid., p. 223.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 243

société des États et la communauté de leurs intérêts, y compris leur sécurité, sont,
on l’a vu, un concept qui permet de passer de la notion étroite de sécurité
nationale à celle plus large de sécurité internationale.
De plus, comme Andrew Moravcsik l’a exposé (cf. supra), les libéraux ont
tendance à penser que l’intérêt national est issu des préférences sociétales, plutôt
qu’il n’existe au préalable un intérêt supérieur qui transcende les intérêts privés.
Dès lors, la sécurité ne saurait être ramenée à une réduction des menaces et des
vulnérabilités. Bien plus, les néolibéraux reconnaissent le rôle des normes, en
particulier celles édictées par les institutions internationales qui contraignent les
choix individuels des États. Ils leur accordent une relative autonomie. Cependant,
et c’est ce que leur reprochent les constructivistes, ils ne vont pas jusqu’à
considérer que l’application continue, jour après jour, de ces normes puisse aller
jusqu’à changer leurs propres identités, jusqu’à créer une « identité collective ».
Ils persistent à penser que les identités et les intérêts des acteurs leur préexistent et
s’ils prêtent beaucoup d’attention aux normes et aux arrangements négociés, en
tant qu’action collective pour résoudre des problèmes communs, ils font
finalement assez peu cas de ces identités. Si dans la conception libérale, l’intérêt
national évolue en fonction des demandes sociétales qu’il exprime, il reste
égoïste. Car, si dans la négociation internationale, il prend en considération les
intérêts nationaux d’autrui, c’est parce que cela le sert.
Dans la problématique constructiviste, la sécurité est finalement d’un intérêt
secondaire puisque déterminée par les identités et leur « connaissance mutuelle ».
La persistance du stress de la sécurité dans les relations internationales découle du
dysfonctionnement de cette dernière. En aucun cas ce n’est la structure matérielle
du système qui l’infère, car la sécurité ou l’insécurité est une question de relation
sociale, de connaissance de soi et des autres, de confiance dans la capacité des
États à contrôler et à ménager leurs relations collectives. Nous allons voir que
parmi les constructivistes, c’est Alexander Wendt qui s’est le plus attaché à
théoriser ce raisonnement.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 244

[243]

3. L’idéalisme stato-centrique
d’Alexander Wendt

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Wendt se présente comme un constructiviste holiste, idéaliste et stato-


centriste. Dans sa réponse à une critique de John J. Mearsheimer de ses premiers
travaux, il précise pourquoi, tout en soulignant ce qu’il partage avec les
néoréalistes et ce qui l’en sépare 531. Comme Waltz, il adopte une approche
systémique qui fait de l’État l’acteur principal des relations internationales et un
acteur conscient avec ses intérêts et ses déterminants symboliques. Il ajoute
même qu’il est plus structuraliste que proche des néoréalistes qui en raison de leur
analogisme micro-économique et individualiste restreignent les contraintes des
structures sur le comportement des États 532. Tel qu’il le défend dans sa Social
Theory of International Politics (Stip), son stato-centrisme, exceptionnel chez un
constructiviste, Wendt le justifie en affirmant que les États sont toujours les
médiateurs fondamentaux des actions des autres acteurs dans le système mondial.
Il se peut qu’effectivement des acteurs non étatiques s’avèrent plus puissants que
les États et qu’ils soient en mesure d’imposer un changement, mais cela ne se fera
qu’à travers les États, par le biais des États. C’est en ce sens que ces derniers
demeurent au centre du système mondial. On ne peut que l’approuver.
À l’image de Waltz, il faut y revenir, Wendt a tendance à penser que la
variable indépendante de celui-ci est bien la structure profonde, la logique qui
explique le comportement des États. Mais, et toute la différence est là, cette
structure n’est pas matérielle, ou plutôt, les forces matérielles sont secondaires.
Elles le sont par rapport à ce qu’il désigne comme « la conscience sociale » c’est-
à-dire la façon dont est distribuée la connaissance, la manière dont sont partagées
des vues du monde consensuelles et homogénéisantes 533. Son idéalisme n’est pas
normatif assure-t-il ; il vise à être aussi réaliste que le matérialisme en affirmant
que la puissance et l’intérêt sont à prendre en considération, mais en insistant sur
ce que leur signification et leurs conséquences dépendent des idées que s’en font

531 Alexander Wendt, « Constructing International Politics », International Security, vol. 20,


n° 1, été 1995, p. 71-81.
532 Ibid., p. 72-73.
533 Alexander Wendt, The Social Theory of International Politics (Stip), op. cit., p. 24.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 245

les acteurs 534. « C’est dans le sens où la structure sociale dépend des idées que le
constructivisme a une vision idéaliste (ou « idea-list ») de la structure », écrit-
il 535. La structure sociale de Wendt comprend les ressources matérielles, et en
particulier ce qu’il appelle « les [244] forces matérielles brutes », réparties en trois
catégories principales : la distribution des capacités matérielles entre les différents
États, la « composition » de ces capacités, avec une mention pour la technologie,
et la géographie sous l’aspect principalement de la répartition des ressources
naturelles 536. Cependant, cette « infrastructure matérielle », comme nous serions
tentés de la désigner, n’explique rien par elle-même. Elle ne prend son véritable
sens, explique Wendt, que par rapport au contexte intersubjectif, soit le système
de règles, de connaissances et d’attentes partagées entre les acteurs, dans lequel
elle est immergée. Tandis que Waltz voit dans la structure un état d’anarchie
naturelle et donnée qui impose aux États la logique du self-help, qui les oblige à
penser en permanence au risque de guerre, Wendt soutient que la structure est
d’abord une affaire d’idée, de conception du monde et de perception des Autres. Il
conçoit le système international comme, à la fois, variable indépendante et
variable dépendante, parce que si sa structure façonne les identités et les intérêts
des acteurs, elle-même varie en fonction de leurs comportements et de leurs
perceptions mutuelles 537. Ainsi, l’idéalisme structurel, dont se réclame Wendt,
contrairement à l’individualisme et au matérialisme qu’il discerne derrière le
structuralisme de Waltz, explique et rend possible, nous dit-il, le changement de
système, impossible chez celui-là, puisqu’il suffit que la conception du monde des
États évolue pour que la logique de l’anarchie internationale change. L’état de
l’anarchie n’est pas fixe, car le « sauve-qui-peut » de l’anarchie hobbésienne peut
s’amender en un égoïsme autocontrôlé, à la façon de Locke, et mieux encore aller
vers une anarchie kantienne fondée sur la sécurité collective. Wendt soutient que
la nature de l’anarchie varie en fonction de trois niveaux de culture politique qui
font de l’Autre soit un ennemi, soit un rival, soit un ami. Tandis que les
néoréalistes ne pensent l’anarchie qu’en termes de compétition militaire,
d’équilibre des puissances, ou de guerre, Wendt, reprenant les théories de l’École
anglaise pense que le système se transforme en société. En tant qu’idéaliste, il est
convaincu que la structure des idées, à savoir la connaissance de la nature et des
rôles de Soi et des Autres, détermine plus que tout le comportement des États. Le
système international change en fonction du degré d’internalisation des normes

534 Ibid., p. 24-25.


535 A. Wendt, « Constructing International Politics », op. cit., p. 73.
536 Stip, op. cit., p. 110-111.
537 Stip, ibid., p. 10-15.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 246

communes, et [245] pour tout dire de l’homogénéisation des cultures. Il refuse


pour autant la présentation de Mearsheimer qui tend à faire du néoréalisme une
théorie de la guerre et du constructivisme une théorie de la paix. Son souci, dit
Wendt, n’est pas d’inventer le système qui garantirait la pérennité de cette
dernière, mais d’expliquer pourquoi les États se font la guerre ou vivent en paix.
Et il conçoit le débat avec les néoréalistes possible à la condition que ceux-ci ne
considèrent pas les constructivistes comme des « utopistes subversifs » 538.
Le propre de la théorie constructiviste étant d’affirmer qu’un acteur est
socialement et culturellement construit, il peut être, effectivement, déconstruit et
reconstruit en fonction d’un modèle établi, d’une conception dominante. Mais elle
est incapable de nous démontrer la légitimité de cette reconstruction ou de cette
normalisation, et surtout de nous prouver qu’elle n’a aucun rapport avec la
puissance. C’est là un point crucial sur lequel il faudra revenir, car il met en cause
la notion de « partage » ou de sens partagé mise en avant par Wendt sans
vraiment expliquer comment, pourquoi, entre qui le dit partage s’opère. Quoi qu’il
en soit, l’auteur admet que le changement n’est pas facile quand les valeurs sur
lesquelles repose l’anarchie de culture hobbesienne, celle de l’Autre en tant
qu’ennemi, sont elles-mêmes profondément internalisées. Régulièrement et
répétitivement, les événements du Moyen-Orient le prouvent et l’expérience de
l’Allemagne restera peut-être dans l’histoire une exception.

A. Le système international
en tant que système de sens partagé

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Par rapport aux postulats constructivistes généraux, la position personnelle


d’Alexander Wendt tient à son stato-centrisme et à sa volonté de concilier une
ontologie post-positiviste (s’il y a une réalité sociale, celle-ci ne peut être
objective, mais seulement intersubjective) et une épistémologie positiviste (il
existe un monde indépendant des acteurs et l’objectif des théories consiste à
rendre compte de cette réalité qui n’est pourtant pas toujours observable) 539. Ce
qui lui a valu de nombreuses critiques.
[246]

538 A. Wendt, « Constructing…, op. cit., p. 81.


539 A. Wendt, Stip, op. cit., 1e partie.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 247

Le système des États : intérêts et identités

Dans son ouvrage principal, Alexander Wendt s’intéresse en priorité à


l’impact de la structure idéelle sur la définition par les États de leurs intérêts
nationaux parce que leurs comportements diplomatiques en découlent
directement. Il admet que « personne ne nie que les États agissent sur la base des
intérêts nationaux tels qu’ils les perçoivent » 540 et que ces derniers sont le plus
souvent « égoïstes ». Il fait sienne aussi l’idée que les États sont les médiateurs
des intérêts individuels, ce qui justifie une vision stato-centrée du monde. Mais il
ne partage pas le point de vue agonistique d’un Morgenthau ou d’un Waltz et
refuse de réduire l’intérêt national à la survie. La raison en est qu’il conçoit l’État
comme « relié à une société qu’il gouverne par l’intermédiaire d’une structure
d’autorité politique » 541, et qu’à partir de là, il y a lieu d’ajouter trois autres types
d’intérêts nationaux à la survie physique, à savoir, l’autonomie, le bien-être
économique et la valorisation collective de soi 542. La première réfère à la
capacité du complexe État/société à exercer son contrôle sur la distribution des
ressources et sur le choix de son gouvernement. Le bien-être économique, au-delà
de la croissance, inclut selon Wendt, le maintien des standards socio-économiques
et la préservation des ressources nationales. Quant à la « valorisation collective de
soi », elle renvoie au besoin du groupe de vivre en harmonie, en cohérence avec
lui-même, « pour son statut et son respect » précise le politologue américain 543.
Chacun des quatre éléments énoncés par Wendt pouvant faire l’objet
d’interprétations contradictoires, il précise aussitôt, suivant en cela Barry Buzan,
qu’il considère que la satisfaction de l’intérêt national dans ses quatre
composantes n’est pas incompatible avec celle des autres États parce que dans un
monde interdépendant leur prise en considération est le meilleur moyen de
parvenir à ses propres fins. Selon Wendt, l’égoïsme des États est affaire de
motivation, plus que de comportement, ce qui suggère plutôt une disposition à la
coopération qu’à l’enfermement, puisque plus susceptible de répondre aux
attentes égoïstes. Dès lors, pour lui, au lieu de les penser surdéterminés par la
configuration [247] des rapports de force, les intérêts nationaux se définissent

540 Ibid., p. 113.


541 Ibid., p. 201.
542 Ibid., p. 235.
543 Ibid., p. 240.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 248

selon un rapport qui va « de soi à l’autre » 544. Autrement dit, c’est la culture
internationale qui construit l’intérêt national, sachant, d’une part, que « les intérêts
sont variables parce que les frontières du moi sont variables » 545, et surtout,
d’autre part, que « les intérêts présupposent les identités parce qu’un acteur ne
peut savoir ce qu’il veut avant de savoir ce qu’il est » 546.
Alors que les intérêts se réfèrent à ce que les États veulent, les identités se
rapportent à ce que les États sont, précise Wendt. Qu’est-ce alors exactement que
l’identité d’un État, selon lui ? Il s’agit des représentations qu’il se fait de lui-
même et d’autrui, ou encore du système international et de la position qu’il
occupe au sein de celui-ci. Mais cette identité n’est pas purement subjective. Elle
est intersubjective parce que l’idée qu’un État se fait de lui-même dépend d’une
part de lui, mais elle dépend aussi des idées que les autres États se font de lui.
De cette interprétation assez commune à tous les constructivistes, Wendt
décline cependant quatre types d’identités distinctes à l’origine des intérêts
nationaux : corporative, de type, de rôle, et collective. L’identité corporative
renvoie aux éléments spécifiques de l’État qui permettent de le distinguer des
autres entités sociales et qui constituent ensemble ce qu’il appelle « la plate-forme
des autres identités » 547. Il s’agit notamment de la défense de l’intégrité
territoriale de l’État. L’identité de type exprime l’authenticité du régime politique,
mais contient aussi le système économique ; elle est en partie modelée par la
perception qu’ont les autres de ces deux éléments (conception, par exemple, de la
démocratie). L’identité de rôle synthétise les perceptions d’un État par les autres.
C’est le phénomène d’ascription. Il fixe la position d’un État dans le système,
comme puissance hégémonique, comme État satellite, comme cible politique, etc.
Enfin, l’identité collective est celle qui recouvre deux ou plusieurs États qui
tendent à se considérer chacun en tant qu’élément d’une communauté, et à se
comporter envers les autres d’une manière plus altruiste et moins égoïste. Wendt
pense évidemment à l’Union européenne. On comprend donc que ces types
d’identité qui forment ensemble l’identité nationale ne sont qu’en partie
autodéterminés. Parce que chaque État prend en considération les perceptions
qu’ont les [248] autres de lui, et par conséquent leurs attentes, leurs préjugés, mais
aussi leurs réactions à ses comportements, on peut dire que son identité est ainsi
co-constituée avec ses homologues. C’est ce qui fait dire à Wendt que « beaucoup

544 Ibid., p. 243.


545 Ibid., p. 243.
546 Ibid., p. 231.
547 Ibid., p. 225.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 249

d’intérêts nationaux sont des constructions du système international » 548. Pour


autant, Wendt n’en concède pas trop au systémisme puisqu’il affirme que l’intérêt
national demeure le « principe intrinsèque » qui guide l’attitude et l’action des
États 549. Mais tout en réitérant que l’exigence fondamentale est la survie et la
sécurité de l’État, il réfute la radicalité du principe du self-help et pense au
contraire qu’en raison des effets de l’identité collective « une vaste majorité
d’États se voient aujourd’hui eux-mêmes comme la partie d’une société d’États
dont l’adhésion aux normes n’est pas que liée à un calcul individuel et intéressé,
mais procède aussi du fait qu’ils ont intériorisé ces normes et se sont identifiés
avec elles » 550. Dépassant, par conséquent, l’approche utilitariste et pragmatique
des libéraux qui voient dans la convergence des préférences sociétales le moyen
de résoudre la question de la violence internationale, les constructivistes comme
Wendt soutiennent que les idées et les croyances, internationalement partagées,
participent à la formation des intérêts nationaux et structurent le système dans
lequel les acteurs évoluent. De cette idée que ces derniers et les structures se co-
constituent dérive la conception d’une culture internationale composée par ces
normes et ces valeurs partagées entre les États.

La culture internationale :
les trois types d’anarchie

La grande question que doit résoudre, et que permet de résoudre, la culture


internationale est celle de la situation d’anarchie, dont Wendt nous expose qu’elle
« pose un problème distinctif et important d’ordre pour la politique internationale,
pour lequel l’approche constructiviste suggère de nouvelles solutions » 551. En
effet, comme la structure du système international peut être appréhendée comme
essentiellement constituée de normes et de significations internationalement
partagées, on peut distinguer trois formes d’anarchie d’essences cognitive et
perceptuelle. Variables dans le temps et dans l’espace, toutes les trois combinent
deux éléments, d’un côté, les conceptions que les États se [249] font de leurs
relations mutuelles, et de l’autre, les degrés d’intériorisation par les États du
système de sens partagé. Par rapport au premier, il y a anarchie hobbesienne
quand les États se perçoivent les uns les autres comme des ennemis. Ceci est la

548 Ibid., p. 233.


549 Ibid., p. 240.
550 Ibid., p. 242.
551 Ibid., p. 247.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 250

conséquence du fait, explique Wendt, que quand le système des États prend
forme, ces derniers sont libres de toute contrainte institutionnelle et tendent à
adopter des attitudes agressives. Si rien ne l’en empêche, le système va dériver
vers le pire sauve-qui-peut. Il s’agit d’une anarchie lockéenne quand ils arrivent à
se considérer comme seulement rivaux. Mais Wendt n’explique pas bien
comment les États passent de l’un à l’autre type d’anarchie. Et l’anarchie devient
kantienne quand les États sont tous les amis les uns des autres. L’auteur explore
un peu plus les voies du passage de la seconde à la troisième.
Sans aller jusqu’à spécifier une transition, il attribue le changement structural
à trois facteurs : l’interdépendance, la communauté de destin et l’homogénéisation
des cultures. Wendt considère qu’après des siècles de domination de la culture
hobbesienne, ces facteurs sont devenus depuis quelques années décisifs.
L’interdépendance économique favorise l’éclosion d’une identité collective, plus
ou moins dense en fonction des liens établis, sous la forme de cercles
concentriques. Car l’interdépendance, reconnaît-il, fait peur là où elle est
synonyme d’exploitation. Quand cette peur n’existe pas, émerge la perception
d’une communauté de destin. Quant à l’homogénéisation, si Wendt ne la croit pas
suffisante, pour différentes raisons, pour produire un comportement solidaire ou
solidariste, il croit qu’elle progresse assez pour suggérer au Soi et à l’Autre qu’ils
sont les membres d’une même communauté humaine.
Wendt entend faire ressortir une progressivité, étant entendu que le partage
d’une culture internationale ne saurait être que le résultat d’une contrainte pour les
réalistes, d’un intérêt bien compris pour les libéraux. Alors que pour les
constructivistes elle est perçue comme légitime, sachant qu’elle est co-constituée
par les États à travers leurs identités et leurs intérêts. Des trois types de perception
mutuelle naissent trois sortes de représentations collectives que tous les États
finissent par intérioriser. La représentation dominante formatant par ce biais les
identités et les [250] intérêts, elle correspond à une structure immatérielle
profonde mais non immuable comme le prouvent les séquences historiques des
trois types d’anarchie énumérés par Wendt.
La culture anarchique hobbesienne qui existe quand « un État ne reconnaît pas
à un autre État le droit d’exister comme entité indépendante et qu’en conséquence
il ne restreint pas de sa propre initiative la violence dont il fait preuve à son
égard » 552, aurait, d’après Wendt, marqué tout le Moyen Âge, pour resurgir en
plein vingtième siècle, à l’occasion des deux conflits mondiaux, des différents
génocides, de certaines guerres civiles. Cette interprétation du politologue

552 Ibid., p. 260.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 251

américain renvoie, nous semble-t-il, à la notion d’inimicus des Romains, de ceux


avec lesquels il leur était impossible de transiger et qu’il fallait détruire, comme
Carthage (Cartago delenda est). Elle semble toujours applicable aux relations
israélo-arabes. On trouve aussi le pendant de sa version de l’anarchie lockeenne
chez les Romains quand on pense à leurs rapports avec ceux qu’ils désignaient
sous le nom d’hostis, d’adversaires. Ceux avec lesquels Rome pouvait entrer en
conflit, mais avec lesquels elle pouvait aussi pactiser et coexister.
Pour Wendt, cette culture qui définit une situation où les États se perçoivent
comme rivaux et peuvent s’affronter sans se dénier le droit à l’existence, est
caractéristique du système westphalien. Son pilier est l’institutionnalisation de la
souveraineté qu’en tant que constructiviste il interprète comme un arrangement
intersubjectif, parfaitement intériorisé, et qui seul peut expliquer le respect de
l’intégrité des petits États par les grandes puissances. C’est ainsi, d’après Wendt,
que « les États-Unis perçoivent comme légitime la norme de la souveraineté, et
voilà pourquoi les Bahamas ont un droit à la vie et à la liberté que les États-Unis
n’imaginent même pas pouvoir violer » 553. Cette attitude de respect, à moins
qu’il ne s’agisse que de condescendance sachant que de toutes les façons
l’archipel est sous contrôle et n’est qu’un « quasi-État », est révélatrice, pense-t-il,
d’un glissement vers une culture anarchique de type kantien. Soit vers une
situation dans laquelle l’amitié constitue une structure de rôle telle que les États
s’attendent à ce que chacun d’eux observe la règle du non-recours à la force. La
guerre n’étant plus considérée comme un moyen de règlement des [251] conflits,
ces derniers sont résolus par le dialogue et le compromis. En outre, une obligation
d’entraide mutuelle fait que, précise Wendt, les États doivent constituer un
système de sécurité collective tel que l’intérêt national de l’un d’entre eux est
partie intégrante des autres. De telles exigences, admet-il, entraînent que la culture
kantienne n’existe qu’au sein de l’aire nord-atlantique. Dans une perspective qui
va a contrario de celle de Waltz, elle expliquerait la survivance de l’OTAN à la
guerre froide. Est-elle en mesure de s’étendre, à d’autres continents comme
l’Amérique du Sud où la paix, pas encore kantienne, dure depuis le début du XXe
siècle ? À la plus grande partie du monde sous l’effet de la mondialisation et face
aux défis environnementaux ? Il semble croire à l’importance du « travail
idéologique », selon les mots de Stuart Hall, qui consiste, à travers les rencontres,
les discussions, l’éducation à créer une représentation consensuelle et partagée de
l’interdépendance, une sorte d’identité collective du « Nous » que repré-senterait
l’humanité. Mais il sait aussi que, d’une part, l’interdépendance est perçue comme
source d’exploitation et d’inégalités, et que, d’autre part, l’homogénéisation se

553 Ibid., p. 289-290.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 252

heurte à la volonté des groupes humains de conserver leurs différences, celles que
les constructivistes tiennent pour minimes ou pour factices.

B. Critiques et commentaires
de l’essai théorique de Wendt

Retour au sommaire

Nul ne s’étonnera que Wendt ait été, à son tour, critiqué par ceux-là mêmes
dont il avait dénoncé la méthode rationaliste. Mais il faut ajouter qu’il s’est
retrouvé bien isolé au sein même du courant post-positiviste et post-rationaliste.
Au fond, il a presque fait l’unanimité contre lui. Ainsi, Stephen Krasner et Robert
Keohane se retrouvent pour souligner que Wendt ne s’appuie sur aucune base
empirique, tandis que le premier remarque que « la solidité des normes est très
problématique dans le système international parce qu’il n’existe aucune structure
d’autorité susceptible d’arbitrer entre les revendications » 554. Wendt ne peut pas
compter non plus sur le soutien d’un ultra-libéral comme James Rosenau qui tend
à considérer les approches constructivistes comme « triviales » parce que peu
propices à faire avancer la théorie ou, simplement, [252] à favoriser l’approche
empirique des questions internationales les plus fondamentales 555. Dans ce qui
ressemble à son propre camp, les commentaires ne sont pas le plus souvent des
plus amènes. On ne lui pardonne guère son stato-centrisme, alors même qu’il est
suspecté de vouloir fonder une Grande Théorie. Pour Andreas Behnke, l’un des
plus féroces critiques envers le livre de Wendt (« Gros livre-mince théorie ? »), sa
Social Theory of International Politics aboutit à une impasse pour trois causes
rédhibitoires, inhérentes à la démarche intellectuelle de l’auteur : « l’impossibilité
de réconcilier le constructivisme et la “science” », « l’impossibilité d’assumer la
position d’arbitre métathéorique impartial » à laquelle il prétend, et « l’impos-
sibilité de proposer une Grande Théorie substantive de la politique internationale
à l’âge de la globalisation » 556.

554 Stephen Krasner, « Wars, Hotel fires and Plane Crashes », dans Review of International
Studies, vol. 26, 2000, p. 131.
555 J.N. Rosenau, « Probing Puzzle Persistently : A Desirable but Improbable Future for IR
Theory », dans S. Smith, K. Booth et M. Zalewski (édit.), International Theory : Positivism
and Beyond, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
556 Andreas Behnke, « Grand Theory in the age of its impossibility. Contemplations on
Alexander Wendt », in Stefano Guzzini and Anna Leander, Alexander Wendt and his
critics, op. cit., p. 48-56.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 253

Pour résumer, parce que ces critiques seront reconsidérées dans les lignes à
venir, Behnke reproche à Wendt d’avoir voulu imiter Morgenthau, Kaplan ou
Waltz, mais en les dépassant, en s’attribuant une position d’arbitre, étant entendu
que son livre ne serait qu’une mise à jour du néoréalisme grâce à l’incorporation
des observations critiques formulées par les constructivistes, les postmodernes et
autres théoriciens critiques. La meilleure preuve en serait que lui, Wendt, tenant
de la construction sociale de la réalité, prend l’anarchie comme le point de départ
préexistant de son raisonnement sur les relations internationales. Ensuite, il n’a
que trop tendance à séparer le matériel et l’idéel, alors même que cette distinction
est problématique pour un constructiviste. Il y a, dans sa démarche théorique,
beaucoup trop d’ambiguïtés qui font qu’il ne sait plus trop où il est. Ce qui est
certain, pense Behnke, est que ses conceptions de l’identité ou de la conscience
collective, comme sa tendance à anthropomorphiser l’État font que sa théorie est
incompréhensible en dehors du monde anglo-américain, sachant que, de toutes les
façons, la globalisation rend impropre à la compréhension du monde une
approche strictement interétatique. À cette lourde charge, Stefano Guzzini et
Anna Lander opposent l’esprit de synthèse qu’ils prêtent à Wendt 557. Ils lui
concèdent qu’il ait voulu intégrer et reconfigurer des positions théoriques
apparemment antagonistes. Le fait de partir de l’anarchie et du dilemme de la
sécurité ne leur paraît pas être une [253] outrance même pour les constructivistes,
car ce n’est pas sur ce point que s’effectue le partage entre réalistes et idéalistes,
mais plutôt sur le point de savoir si l’histoire des relations internationales est
cyclique ou s’il existe une possibilité qu’elles soient un jour régulées,
« domestiquées ». Ils font valoir que si Wendt se revendique d’une philosophie
idéaliste, il inclut dans sa réflexion un matérialisme résiduel, et il se refuse à faire
sienne, pour comprendre l’émergence d’un « sens commun », la théorie
d’Habermas de l’action communicationnelle. Pour Guzzini et Lander, ni le
holisme intégrateur de Wendt ni sa stratégie de synthèse ne sont en cause. C’est
son hétérodoxie théorique qui heurte l’orthodoxie disciplinaire défendue de tous
les côtés. Avant d’examiner comment on peut trancher entre ces deux jugements
opposés, en se référant aux positions des différents théoriciens qui se sont
prononcés, on doit d’abord donner la parole aux néoréalistes qui ont été la
principale cible de Wendt.

557 Stefano Guzzini and Anna Leander, « Wendt’s constructivism. A relentless quest for
synthesis », dans l’ouvrage dirigé par eux-mêmes, Alexander Wendt and his critics, ibid.,
p. 73-92.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 254

La réponse des néoréalistes


par la voix de Dale C. Copeland 558

Copeland part du constat que si l’on accepte d’idée de Wendt d’après laquelle
la nature conflictuelle ou pacifique du système international est moins fonction de
l’anarchie et de la puissance que de la connaissance commune acquise à travers
les pratiques partagées, le problème de l’incertitude posé par les néoréalistes reste
entier. En effet, quand Wendt différencie (de façon assez anachronique au yeux de
tout historien !) les trois cultures hobbesienne, lockéenne et kantienne à partir du
degré de coopération qu’affichent les comportements des États, il ne fait
qu’exacerber la préoccupation néoréaliste parce que cela ne répond pas à cette
interrogation lancinante : « si l’autre agit de manière coopérative, comment savoir
si cela est le reflet d’un tempérament pacifique ou s’il ne s’agit pas d’une façade
masquant des désirs agressifs ? » 559. Le défaut de Wendt, pour ne pas dire sa
naïveté, est de trop croire à la puissance des idées. En imaginant que la politique
mondiale est guidée par une intersubjectivité consensuelle, en tablant sur ce que la
structure idéelle est constitutive des acteurs et n’a pas seulement un effet
régulateur sur eux, et qu’enfin la structure idéelle et les acteurs se co-constituent
et se co-déterminent mutuellement.
[254]
Il en oublie, selon Copeland, deux choses essentielles : d’une part, que les
forces matérielles existent et qu’elles exercent une influence directe sur le
comportement des États ; d’autre part, que les cultures elles-mêmes, et la « culture
d’anarchie » au premier chef, ne sont jamais fixes ou réifiées, et qu’elles sont
contingentes de l’histoire, des événements.
Ceci étant, en tant que néoréaliste, Copeland estime que le niveau de
sophistication du paradigme de Wendt profite par plusieurs aspects et le cas
échéant à son corps défendant, à sa propre école de pensée. Ainsi, contre le
constructivisme fort, il soutient que les États et les individus ont des besoins de
base en dehors de toute interaction sociale, et qu’ils sont par nature égoïstes.
Contre les libéraux, il admet que la tendance des États est d’obtenir des gains
maxima dans les échanges. Avec sa conception systémique du monde, parmi les

558 Dale C. Copeland, « The constructivist challenge to structural realism. A review essay »,
ibid., p. 1-20.
559 Ibid., p. 2.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 255

plus rigoureusement justifiées d’un point de vue philosophique, Wendt démontre


que l’État est une unité souveraine réellement auto-organisée qui vit dans la
mémoire collective d’un certain nombre d’individus. Mieux, quand il lance que
« l’anarchie est ce que l’on en fait », il rend service à la cause néoréaliste. En
effet, alors qu’il veut dire par là que selon tous les réalistes, sans tenir compte des
différents courants et parce qu’il pense avant tout à Waltz, que c’est l’état
d’anarchie qui pousse les États à s’angoisser pour leur survie et à rechercher la
puissance, il cherche à montrer par ailleurs que la spirale de l’hostilité, la course
aux armements et la guerre ne sont pas inévitables dans un système d’anarchie.
Au contraire, si les États en arrivent là c’est à cause de leurs propres cultures et
pratiques. Ce qui donne raison aux réalistes défensifs ou néoclassiques quand ils
plaident que l’anarchie n’implique pas la conflictualité.
Ce manque de clairvoyance de Wendt à l’encontre du néoréalisme, Copeland
l’attribue à une étude insuffisamment complète et approfondie de ses arguments.
Le réalisme structural, rappelle-t-il, part de l’idée que tous les États qui participent
au système international recherchent avant tout leur sécurité et n’ont pas d’autres
motifs de faire la guerre. Celle-ci n’est donc pas dans la nature des choses, mais
les réalistes savent aussi que les États qui montrent des caractéristiques
pathologiques internes sont souvent agressifs. D’où le souci récurrent de tout chef
d’État de connaître les intentions présentes des autres et, plus [255] difficile, leurs
futures intentions. La théorie néoréaliste n’est pas une théorie du conflit, mais elle
incite à la prudence et fait de l’incertitude un principe d’action. Contrairement à
Wendt qui dans l’environnement moderne contemporain expose que « le
problème des autres états d’esprit » n’est plus un problème 560. La connaissance
mutuelle ne se résume pas à une confiance absolue, à 100 %, et selon lui, dans
tous les cas, traiter l’autre de façon hostile est plus dangereux que de se montrer
conciliant, car cela ne peut conduire qu’à la prophétie auto-réalisatrice d’une
défiance mutuelle. L’argument est un peu court et révèle une certaine naïveté que
Copeland n’est pas loin de dénoncer.
Dans son aspiration sans freins à vouloir montrer que la co-constitution des
identités amène chaque acteur à exprimer sa véritable opinion et à penser l’autre
dans le rôle où il le souhaite, Wendt n’évoque jamais l’hypothèse de la
manipulation, qui fait pourtant l’objet du discours critique sur l’interactionnisme
symbolique dans lequel il enracine son analyse. Il néglige aussi le problème des
arrière-pensées, alors même que sur la scène publique les hommes d’État jouent
souvent des rôles qui ont peu à voir avec leurs véritables convictions et avec leurs

560 Ibid., p. 11.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 256

intérêts. Tant et si bien que son livre n’offre aucun des critères qui permettraient
d’affirmer quand une geste pacifique mérite d’être appréciée à sa juste valeur et
quand elle risque de déboucher sur des déceptions. En ce qui concerne les
intentions futures des acteurs, Wendt n’en dit rien alors qu’elles peuvent
naturellement se transformer à la suite d’un changement interne à l’un d’entre eux
en dépit des efforts des autres pour maintenir des relations de coopération.
Les États ne forment pas seulement leurs identités à travers leurs relations.
Wendt l’admet puisqu’il distingue justement au cœur de l’identité nationale quatre
composantes dont les deux premières (corporative et de type) sont inhérentes à
lui-même. À la différence, remarque Copeland (c’est son mérite par rapport au
constructivisme), que le néoréalisme s’efforce d’être une théorie de l’anticipation
tout simplement parce qu’il considère les États comme rationnels et qu’ils
cherchent à maximiser leur sécurité dans le futur prévisible.
Enfin, et cela ne frappe pas que les néoréalistes, Wendt néglige, quoiqu’il en
dise, les rapports de puissance. Il envisage l’interactionnisme symbolique comme
si Ego et Alter étaient [256] d’office deux partenaires d’égale puissance, et il
affecte de penser qu’un changement dans la distribution des capacités stratégiques
n’aurait pas d’incidence sur l’évolution du système international. Wendt ne
discute pas sérieusement des relations entre les grandes et les petites puissances,
car son allusion aux rapports entre les États-Unis et les Bahamas est de bien
courte portée. Surtout si l’on pense aux interventions à Grenade ou au Nicaragua !
Il ne dit rien non plus des rapports entre pays développés et pays pauvres. La Stip
laisse donc de côté tout ce qui a trait à l’inégalité, à l’ordre mondial, à la justice
aussi, pour s’en tenir à une évocation d’un « non pas inévitable mais possible et
vraisemblablement irréversible » progrès du système international d’une inimitié
globale vers une rivalité globale comprenant des poches localisées d’amitié. Le
monde de Wendt est, au final, un monde étrangement dénué de politique 561. Ce
n’est pas la réponse qu’il donne à Copeland sur ce problème de la puissance qui
peut emporter la conviction du lecteur 562. Il persiste à dire que la perception de
l’Autre est plus importante que les forces matérielles, en revenant sur son
exemple favori quand les cinq missiles nucléaires nord-coréens sont tenus par les
Américains comme plus dangereux que cinq cents engins britanniques du même
type. Alors pourquoi les États-Unis s’inquiètent-ils dès qu’un autre État que le

561 Katalin Sàrvàry, « No place for politics ? Truth, progress and the neglected role of
diplomacy in Wendt’s theory of history », in Alexander Wendt and his critics, op. cit.,
p. 160-180.
562 A. Wendt, « Social Theory as Cartesian science », in Alexander Wendt and his critics, op.
cit., p. 213-214.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 257

Royaume Uni, même un allié, envisage de moderniser sa force de frappe, comme


la France, ou pourrait en créer une, comme le Japon, voire même l’Allemagne, ou
quand l’Union européenne a quelques velléités d’autonomie militaire et qu’ils
s’opposent alors à toute défense européenne hors de l’Otan ? Ces objections,
Wendt les ignore ou bien les esquive en répondant qu’il s’intéresse au système
des États et non à la politique étrangère.

Les failles de la méthode de Wendt

La méthode est l’un des points les plus sensibles des critiques adressées à
Wendt. En vérité, positivistes et post-positivistes tombent d’accord pour dire qu’il
lui en manque une véritable pour qu’il puisse analyser correctement les
transformations du monde politique. On lui reproche régulièrement de ne pas
expliquer [257] la formation des identités. Tandis que les rationalistes s’efforcent
d’étayer empiriquement leurs démonstrations, les déconstructivistes s’attachent,
comme leur nom le veut, à déconstruire les discours. Les premiers recherchent
des régularités pour comprendre le fonctionnement du monde social, alors que les
seconds ne voient dans celui-ci que des mises en scène liées à des discours
spécifiques et contextuels. Les uns sont prêts à soumettre leurs hypothèses aux
tests de validité ou de falsification, les autres pensent qu’un discours n’est ni vrai,
ni faux, qu’il est purement subjectif et qu’il n’existe ni de moyen, ni de raison de
l’évaluer. La difficulté de Wendt vient de ce qu’il est dans un « entre-deux ». En
effet, il est partisan d’une épistémologie positiviste, du réalisme scientifique grâce
auquel il pense atteindre au monde réel, c’est-à-dire à celui qui existe au-delà des
représentations, des discours et du langage. Mais ce choix se retourne alors contre
son ontologie constructiviste puisqu’il postule en même temps que la culture
intersubjective est plus importante que les forces matérielles. C’est ce qui fait dire
à Friedrich Kratochwil que ce mariage est impossible, que cette association est
vouée à l’échec 563.
Déjà, lorsque Wendt assure qu’il croit à la suprématie des idées sur les forces
matérielles, il laisse ses lecteurs souvent dubitatifs. L’un d’eux fait remarquer
l’existence chez lui « d’une image ambiguë et confuse de la relation entre le
matériel et l’idéel, parce que quelques fois le matériel est une variable causale
indépendante, qu’à d’autres il est une variable dépendante dont le pouvoir dépend

563 Friedrich Kratochwil, « Constructing a new orthodoxy ? », in Alexander Wendt and his
critics, op. cit., p. 21-47.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 258

de l’idéel, et que d’autres fois encore, il est une variable d’intervention » 564. Or,
cette incertitude est d’autant plus mal admise que Wendt entend bien que son
idéalisme (l’ascendant qu’il accorde aux idées et non pas son utopie) soit un
réalisme, au sens philosophique du terme, et non plus de la théorie des relations
internationales du même nom, qui lui permette d’accéder à une vision scientifique
du monde tel qu’il est. Ce qui est des plus problématiques pour les
constructivistes conventionnels parce que « le modèle positiviste d’explication
n’est pas facile à appliquer à des cas dans lesquels, les normes sont des éléments
signifiants dans le phénomène qui doit être expliqué » 565. Ce qui n’a pas de sens
pour les déconstructivistes [258] pour qui ce ne sont pas les idées qui construisent
les faits sociaux, mais les discours, ce qui n’est pas la même chose. Pour un David
Campbell, ce sont uniquement les discours qui articulent les relations entre le
matériel et l’idéel 566. Le problème de Wendt est qu’il aspire à connaître « le
monde en soi », alors même que l’ontologie constructiviste écarte par hypothèse
cette possibilité pour dire que nous ne sommes en mesure que d’en donner des
descriptions jamais neutres et de quelques façons objectives. Au contraire, elles
résultent des pratiques sociales et des intérêts qui font ce monde dont elles sont
censées rendre compte. Soit l’on adhère à la « vérité par correspondance », soit
l’on se résout à la « vérité par cohérence » 567. Et Kratochwil de s’étonner que
Wendt puisse soutenir que la première n’est pas l’enjeu véritable du réalisme
scientifique 568, dont Roy Bhaskar a, selon lui, une définition pour le moins
équivoque, sinon erronée pour quelqu’un qui s’en revendique, puisqu’il tient la
« science » pour une « communauté de pratiques » plutôt que pour la conséquence
de théories ou de découvertes testées et avalisées 569. Au fond, la référence ne
serait pas légitime. Aucun réaliste scientifique ne reprend plus à son compte la
conception de Bhaskar. Le problème méthodologique de Wendt, ajoute
Kratochwil, est qu’à force de choisir et de sélectionner les notions et les concepts
qui lui conviennent dans une philosophie ou dans une autre, dans une
épistémologie ou dans une autre, il tombe dans cet « entre-deux » qui ne satisfait
personne 570.

564 S. Smith, « Wendt’s World », dans Review of International Studies, vol. 26, 2000, p. 154.
565 F. Kratochwil and J.-G. Ruggie « International Organisation : a State of the Art on an Art of
the State », dans International Organization, n° 40-4, 1986, p. 767.
566 D. Campbell, Writing Security, op. cit, et National Deconstruction : Violence, Identity and
Justice in Bosnia, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998.
567 Cf. notre chapitre introductif, « Les enjeux épistémologiques du système mondial », tome I.
568 F. Kratochwil, « Constructing a new orthodoxy ? », op. cit., p. 38.
569 Ibid., p. 36.
570 Ibid., p. 38.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 259

Hidemi Suganami partage la même perplexité quant à la pertinence


méthodologique de Wendt quand il s’interroge sur son rejet de tout empirisme au
nom du réalisme scientifique 571. Ce qui conduit à des résultats problématiques.
En effet, considérer que l’on peut inférer l’existence d’entités simplement en
raison de leurs conséquences observables, comporte le risque d’évacuer le
caractère faillible de toute science, et d’oublier qu’il n’y a pas de garantie quant à
l’existence d’entités théoriques inobservables 572. À l’égard de la nature de l’État,
notamment, il demeure des incertitudes quant à savoir si, selon Wendt, il est ou
non une fiction en tant qu’agent intentionnel. Or, pense son critique, c’est à partir
de ce choix que l’on peut mesurer si l’idée d’un réel potentiel de transformations
vers une culture internationale moins égoïste est fondée, ou si celui-là n’est
qu’imaginé.
[259]
On sait que la notion d’intentionnalité est cruciale chez les constructivistes,
mais Wendt comme les autres constructivistes paraissent sous-estimer le contexte
historique dont elle émerge ; ils s’en tiennent certainement trop à la surface des
choses et ignorent nécessairement les arrière-pensées des acteurs. C’est la raison
pour laquelle, d’après Suganami, la relation existant entre la culture internationale
et l’identité des acteurs est incertaine. C’est pourquoi Wendt a tant de mal à
expliquer comment une culture internationale hobbesienne peut se muer en
culture lockéenne et qu’il s’attache surtout à montrer comment cette dernière,
qu’il pense plus caractéristique du système waltzien que la première (!), peut se
transformer en culture kantienne. Enfin, sa vision linéaire de la culture
internationale rend problématique l’intégration des mouvements récessifs,
pourtant inévitables comme l’ont montré les suites du 11 septembre 2001. Cette
carence méthodologique, fait courir à Wendt le même risque, reproché à Waltz,
celui d’être ahistorique, fait remarquer H. Suganami 573. Il le court d’autant plus
qu’il ne prend pas suffisamment en compte la diversité culturelle du monde 574.
Au fond, et c’est paradoxal pour quelqu’un qui mise tout sur l’intersubjectivité, il
reste prisonnier de son ethnocentrisme. Il n’a que trop tendance à privilégier
l’impact des normes et des idées progressistes occidentales, à extrapoler à partir

571 Hidemi Suganami, « Wendt, IR, and philosophy. A critique », in Alexander Wendt and his
critics, op. cit., p. 57-72.
572 Hidemi Suganami, ibid.
573 Hidemi Suganami, ibid.
574 Sujata Chakrabarti Pasic, « Culturing International Relations Theory : A Call for
Extension », dans Y. Lapid & F. Kratochwil, The Return of Culture and Identity in IR
Theory, op. cit., p. 87-90.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 260

des expériences allemande et japonaise, à faire « table rase », lui est-il interjeté,
des autres cultures 575.
Mais ce n’est pas tout. S’il se présente comme holiste, il s’agit, d’après H.
Suganami, d’un holisme « modéré qui signifie la même chose qu’un
individualisme modéré » 576. La raison en est que si Wendt critique
l’individualisme des deux « néos », il lui fait des concessions en admettant que
« les agents ont un rôle à jouer dans l’explication sociale qui ne peut se réduire à
la culture » 577. Certes, sa stratégie est de déconsidérer le néoréalisme et le
néolibéralisme en démontrant que l’individualisme est incapable de rendre
compte de la formation de la culture internationale et de son incidence sur les
rôles que s’attribuent les États. Mais en même temps, il évite de souscrire à un
holisme idéel radical, laissant échapper que « l’intentionnalité est simplement un
effet du discours » 578. Cette nouvelle ambiguïté expliquerait pourquoi le
politologue est imprécis, encore une fois, au sujet du [260] rôle que jouent
l’imitation et le « travail idéologique » dans l’homogénéisation du système
interétatique, dont il ne présente aucune démonstration empirique. Quant à
Kratochwil, s’il n’est pas hostile à la démarche systémique de Wendt, il ne pense
pas que le réalisme scientifique soit la bonne méthode pour la mener à bien, et il
lui préfère, comme les pragmatistes, l’herméneutique, malgré son penchant pour
le moralisme et son refus du relativisme 579. De toutes les façons, son stato-
centrisme et ses concessions faites à l’individualisme altèrent lourdement son
holisme constructiviste. Il tombe facilement dans la « trappe hobbesienne » 580.
Car attribuer des intentions, des désirs ou des croyances aux États et ainsi les
anthropomorphiser (que n’a-t-on pu dire de Ratzel ou de Kjellen à ce sujet ? cf.
tome I) n’a pas grand sens pour qui se veut constructiviste, même si l’on entend
montrer qu’une homogénéité des normes est possible. Kratochwil explique alors
que ce qui différencie celui-ci du réaliste, ce n’est pas sa conviction en la bonté de
la nature humaine, ni son désir de bâtir la paix, contrairement à celui-là qui
raisonne en termes de sécurité et de défense. La vraie raison est qu’il n’existe
pour les constructivistes aucune donnée a priori, et aucune « structure » ou
« force » qui ne soient pas les résultantes d’actions particulières. En tant que
nominaliste, Suganami ne comprend pas non plus l’interrogation de Wendt au

575 Ibid., p. 88.


576 Hidemi Suganami, op. cit.
577 A. Wendt, op. cit., p. 181.
578 Ibid., p. 178.
579 F. Kratochwil, « Constructing a new orthodoxy ? op. cit., p. 26 et p. 44.
580 Ibid., p. 30.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 261

sujet de l’État qui bien qu’inobservable, n’en est pas moins réel, selon lui, et qui
bien qu’il pense de manière différente qu’une personne, est réellement un agent
intentionnel 581. Pour lui, cette anthropomorphisation de l’État est un artefact qui
permet à Wendt de postuler, sans la démontrer, l’existence d’une culture
internationale commune aux États.
En résumé, en ce qui concerne la méthode et plus généralement la ligne
épistémologique de Wendt, parmi les sept réserves ou critiques qu’énumère
Suganami à son encontre et qui sont susceptibles d’être approfondies ou
aggravées par d’autres théoriciens des relations internationales, on retiendra que :
1) la défense du réalisme scientifique de Wendt n’est pas convaincante
(Suganami) et que son utilisation est même erronée (Kratochwil) ; 2) dans tous les
cas, son invocation de cette doctrine n’est pas nécessaire pour affirmer la réalité
de l’État ; 3) son [261] affirmation d’une relation spécifiquement constitutive et
non pas causale entre une culture politique internationale donnée et l’identité
correspondante des États n’est pas convaincante ; 4) sa stratégie (qui consiste à
décrédibiliser le néoréalisme et le néolibéralisme en mettant en avant la relation
constitutive entre la structure culturelle existante du système international et le
rôle ou l’identité des États associés à cette culture) dès lors fait faillite ; 5) sa
condamnation de l’individualisme en tant que cause principale de l’inadéquation
du néoréalisme et du néolibéralisme est ruinée par les importantes concessions
que lui-même lui fait.

Wendt et l’English School

Enfin, pour finir le tour des remarques, il est reconnu que l’œuvre de Wendt
présente des affinités frappantes avec l’école anglaise, en particulier par rapport
aux trois cultures internationales. Elle souffre d’ailleurs de la comparaison,
quoique Suganami, qui l’a faite pour nous, ait évité de trop le souligner 582. D’une
manière plus générale – cela mérite d’être précisé – ce serait une erreur de
confondre dans une seule et même mouvance les écoles américaines et
britanniques des relations internationales. Certes les convergences sont
nombreuses, mais les motivations, les références disciplinaires et les méthodes
restent différentes.

581 H. Suganami, « Wendt, IR, and philosophy », op. cit., p. 63.


582 Hidemi Suganami, « Alexander Wendt and the English School », The English School,
http://www.leeds.ac.uk/polis/englishschool/suganami00.htm.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 262

On l’a constaté déjà avec les premiers réalistes, Charles Jones ayant montré ce
qui pouvait séparer Edward H. Carr de ses homologues d’outre-Atlantique (cf.
tome I, p. 50). Plus tard, une réelle divergence sépare les néoréalistes américains
et les Britanniques puisque certains de ces derniers vont côtoyer les
constructivistes et s’imprégner de leurs concepts. On note surtout une cohérence
globale bien plus grande chez les Anglais que chez les Américains. Ceci explique
cela. Comme nous l’indiquions plus avant, il a été exposé que, malgré ses propres
tendances et hypothèses de travail, l’English School se projette comme un même
programme de recherche, tandis qu’aux États-Unis le chacun pour soi semble la
règle, aussi bien du point de vue programmatique que du point de vue
institutionnel. D’après Suganami, l’unité relative de l’école anglaise procède, au
départ, [262] dans le dernier quart du vingtième siècle, d’une certaine cohésion
épistémologique consistant dans le fait que la majorité des chercheurs
britanniques en relations internationales ont souscrit au rationalisme pris au sens
de Martin Wight. Si bien que les échanges intellectuels s’en sont trouvés facilités,
sans que l’on puisse, pour autant, jamais parler de chapelle, de secte ou de club.
Puis à partir de 1999, à l’initiative de Barry Buzan, l’identité de l’école a vraiment
émergé grâce à un effort de concertation des équipes de recherche et à une
politique de soutien aux nouveaux programmes d’investigation. Celle-ci, précise
Suganami, suit en Grande Bretagne trois axes interreliés ou trois orientations non
cloisonnées dites « structurale », « fonctionnelle » et « historique ». La première
remonte aux travaux de Manning 583, d’une partie de ceux de Bull 584 et de
James 585. Son apport principal consiste dans l’identification des structures
institutionnelles de la société internationale contemporaine. La seconde est
illustrée par les troisième et quatrième parties de l’ouvrage essentiel de Bull,
sachant qu’il ajoute à l’analyse structurale une étude approfondie du
fonctionnement des institutions existantes, et par John Vincent 586. La troisième
étudie l’évolution historique de la structure institutionnelle des relations
internationales, avec principalement Wight 587, Bull et Watson 588.

583 C.A.W. Manning, « The Legal Framework in a World of Change » in Brian Porter, The
Aberystwyth Papers : International Politics 1919-1969, Londres, Oxford University Press,
1972, p. 301-335. Et C. A. W. Manning, The Nature of International Society, Londres,
Macmillan, 1975.
584 Hedley Bull, The Anarchical Society, op. cit., 1e et 2e parties.
585 Alan M. James, Sovereign Statehood : the Basis of International Society, Londres, Allen
and Unwin, 1986.
586 R. John Vincent, Human Rights and International Relations, Cambridge, Cambridge
University Press, 1986.
587 Martin Wight, Systems of States, avec une introduction d’Hedley Bull, Leicester, Leicester
University Press, 1977.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 263

Malgré la prédominance du rationalisme (Grotius), l’English School a une


prédilection pour les deux autres paradigmes que sont le réalisme (Hobbes) et le
révolutionnisme (Kant). Avec ces trois-là, les trois cultures de Wendt présentent
des analogies évidentes. Néanmoins, souligne de suite Suganami, alors que la
triade anglaise s’apprécie comme un guide pour la pensée en relations
internationales, comme un programme de recherche complexe, la motivation du
politologue américain est toute différente. En s’inspirant de l’interactionnisme
symbolique, il cherche à savoir comment et selon quelles hypothèses les États
peuvent produire une nouvelle culture de l’anarchie internationale quand celle qui
existe les incite à la reconduire. Tandis que la démarche intellectuelle britannique
est enracinée dans l’analyse historique, Wendt préfère une approche
métathéorique discourant sur des concepts hypothétiques qui lui permettent
d’aller plus loin dans les spéculations. Ceci posé, Suganami relève des points
communs par rapport à la conception de la nature [263] humaine, au stato-
centrisme, à l’approche culturelle, et à l’interaction structure/agent.
Wendt n’étant pas un idéaliste radical, il admet que les êtres humains
cherchent à satisfaire un certain nombre de besoins de base individuels (la survie
physique, leur propre estime, la reconnaissance sociale, et la transcendance) dans
le cadre des sociétés qu’ils constituent et au moyen de la collaboration sociale. Or,
si les besoins inventoriés, que Wendt pensent inhérents à la nature humaine, ne
recoupent pas exactement ceux recensés par la théorie sociale de l’école anglaise,
il n’en reste pas moins, explique Suganami, que la pensée de l’Américain est
proche de l’idée de Hart « d’une essence minimale de la loi naturelle » 589, qui est
à l’origine de la théorie de Bull sur la société internationale. Pour ces deux
derniers, toute société humaine chercherait au moyen de normes à satisfaire les
besoins vitaux de l’homme. Soit la survie et des relations sociales stables,
particulièrement en termes de propriété et de moyens de subsistance garantis.
Quant aux trois autres besoins dont parle Wendt, s’ils sont présents chez Hart et
Bull, ils occupent une place bien plus réduite que chez lui. Néanmoins, c’est le
transfert de ces mêmes besoins des individus aux États qui explique leur
préférence à tous pour le stato-centrisme.
Cette conception, sans doute la mieux partagée au sein de l’école anglaise,
d’un monde divisé entre États souverains, sur le modèle institutionnel européen, a
été présentée par Bull comme la meilleure solution possible pour la satisfaction

588 Adam Watson, The Evolution of International Society : a Comparative Historical Analysis,
Londres, Routledge, 1992, et avec Hedley Bull, The Expansion of International Society,
Oxford, Clarendon Press, 1984.
589 H.L.A. Hart, The Concept of Law, Oxford, Clarendon Press, 1962.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 264

des intérêts individuels. Dans un premier temps, Wendt a plus pris acte de la
situation du monde qu’il ne l’a approuvée. Puis, il a rejoint le point de vue
normatif britannique, et il l’a même dépassé, comme nous allons le voir, en
annonçant la naissance inévitable d’un État mondial 590. Cette prophétie
s’explique par son obsession, très perceptible dans sa Stip, de trouver le moyen de
contrôler la violence interétatique grâce à une nouvelle culture internationale.
L’intérêt pour la culture le rapproche incontestablement de l’école anglaise, en ce
sens que lui et elle y voient l’instrument pour une interprétation
macrosociologique du système international. Mais les Britanniques ne sauraient
partager son enthousiasme contradictoire pour l’introduction du réalisme
scientifique en relations internationales quand ils ont toujours refusé le
quantitativisme et le behaviouralisme.
[264]
Ensuite, il y a lieu d’observer des similitudes, mais aussi des divergences
quant à l’interprétation elle-même du rapport entre le système et les États. Une
des thèses controversées de Wendt est que les États sont socialement construits.
Suganami lui concède qu’il ne dit pas que les États existent exclusivement parce
qu’ils sont construits par une société internationale, mais que la construction est
aussi d’essence sociale interne. Ce qu’il faut retenir de son discours est que
certaines facettes de l’État sont induites par des caractéristiques propres au
système international. Sur ce point, les membres de l’école anglaise sont sur la
même ligne quand ils décrivent comment la souplesse des institutions de la
société internationale socialise et intègre les nouveaux États en accord avec eux.
Manning, quant à lui, fait sienne la théorie selon laquelle la société internationale
est socialement construite. Toutefois, Suganami pense qu’il faut relativiser. Selon
lui, il n’y aurait personne dans l’English School qui donne autant que Wendt de
l’importance à l’impact de la culture internationale sur la façon dont les États se
perçoivent mutuellement et gèrent leurs interactions. Si les auteurs anglais
admettent une influence du système sur les acteurs, et réciproquement surtout
quand il s’agit de grandes puissances, il est bien connu qu’ils sont aussi très
réservés quant à la possibilité que la société des États progresse vers une structure
plus intégrée qu’elle ne l’est.
Toujours par comparaison avec l’entreprise de Wendt, on ne trouve pas parmi
les écrits de l’English School d’effort théorique aussi soutenu pour associer au
changement de la politique culturelle internationale l’idée de la formation d’une

590 Alexander Wendt, « Why a World State is Inevitable », European Journal of International
Relations, vol. 9 (4), 2003, p. 91-142.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 265

identité collective aussi prégnante. Pour Suganami cela tient à plusieurs raisons
dont le passage en revue ici nous permet, à la fois, de faire ressortir des éléments
positifs et heuristiques de l’école d’outre-Manche qui sont encore passés
inaperçus et de faire surgir des nuances entre ses conceptions et celles des
théoriciens des relations internationales nord-américains.
En premier lieu, le changement de culture internationale est pour Wendt une
chose essentielle parce que c’est la notion qui lui permet d’exposer une théorie
quasi évolutionniste. En effet, après avoir construit une anarchie de type
hobbésien à l’occasion de leurs premières rencontres, les États, au fur et à mesure
qu’ils [265] apprennent à se connaître (cela ne saurait être autrement grâce aux
progrès de la communication), passent à une anarchie de type lockéen contenant
même des « oasis » de paix kantienne. Pour les Anglais, la question ne se pose pas
ainsi, parce que pour eux l’anarchie et la coopération vont ensemble, parce que la
société des États, fortement décentralisée comme elle l’est, présente déjà un degré
de coopération remarquable. La véritable interrogation est de savoir pourquoi il en
va ainsi. Il n’y a donc pas lieu de rechercher des scénarios de coopération sous
anarchie, mais il s’agit plutôt d’analyser la situation en place et d’essayer de
démontrer, comme c’était l’intention de Bull, que l’affirmation selon laquelle
l’anarchie et l’ordre sont incompatibles, est fausse.
Une telle différence d’appréciation de la réalité internationale, Suganami
l’attribue aux connotations américaine et anglaise très contrastées de l’anarchie.
Aux États-Unis, rappelait déjà Inis Claude, depuis la critique wilsonienne de
l’avant-première guerre mondiale le système anarchique à plusieurs États, comme
celui du Vieux Continent, est réputé incorrigible et facteur d’un désordre
catastrophique 591. Tandis que dans l’acception britannique, comme on le sait,
l’anarchie signifie l’absence d’un pouvoir central, d’une autorité suprême, mais
n’équivaut ni au désordre, ni au chaos. D’ailleurs, les études historiques anglaises
tendent à montrer qu’une concorde s’instaure entre les politiques civilisées quand
le volume des contacts génère des régulations 592. Dès lors, en second lieu, les
Britanniques, plus pragmatiques que les Américains, se préoccupent plus du
maintien de l’équilibre au cœur du système westphalien, et ils s’inquiètent plus du
risque d’un retour à une anarchie hobbésienne qu’ils ne réfléchissent aux
conditions d’un passage à une paix kantienne. En troisième lieu, les auteurs de
l’école anglaise se consacrant en priorité à la structuration, au fonctionnement et à
l’histoire de la société internationale dans son ensemble, et non pas précisément à

591 Cité par Adam Watson, « Systems of States », Review of International Studies, 1990, 16
(2), p. 103.
592 Adam Watson, The Evolution of International Society, op. cit., p. 318.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 266

certains de ses sous-espaces, ils n’ont pas eu l’occasion de constater un grand


changement dans la culture internationale, celle-ci demeurant au mieux
lockéenne, au pire hobbesienne et ne devenant kantienne qu’en Europe. Le
paradoxe pour les Américains, fait remarquer Suganami, est que l’English School
[266] continue à assumer le paradigme interétatique dans sa quintessence, alors
que l’Europe connaît les développements institutionnels supra-étatiques les plus
flagrants. Sans doute d’ailleurs que l’enracinement dans l’histoire de la pensée
théorique britannique explique la prudence de ses propositions. Cette précaution
contraste avec le côté quelque peu aventureux de l’entreprise de Wendt, avec sa
facilité à trop éluder les obstacles et les contre-arguments. Ainsi, en Angleterre,
même un optimiste comme Adam Watson prend les inégalités de puissance au
sérieux. Quand il spécule sur le devenir du système international après
l’effondrement de l’URSS, il s’appuie sur une série de travaux historiques et
considère qu’en n’importe quel système international, il existe des tendances
susceptibles de le faire aller dans la direction de l’hégémonie, de la domination ou
de l’empire. En face, s’étonne Hidemi Suganami, l’idée qu’un déséquilibre des
forces puisse produire un concert de grandes puissances qui disposerait d’une
certaine légitimité pour dégager un certain nombre de solutions aux problèmes de
la vie internationale n’effleure même pas Wendt. Il semblerait que tétanisé par
son désir de contrer Waltz (et sa perception d’une multipolarité nécessairement
plus ou moins instable), il oublie de considérer l’ordre international
institutionnalisé tel qu’il est théorisé par l’école anglaise. Cela est d’autant plus
regrettable que sa conception de la culture internationale est sujette à caution. Elle
est abstraite et fait fi des ethnocentrismes. En outre, Wright a montré qu’un
système de souverainetés indépendantes et mêmes hostiles entre elles a pu exister
en dépit d’une certaine homogénéité culturelle. Il convient donc d’appréhender
avec beaucoup de précaution l’idée d’une culture internationale dans un monde de
plus en plus ouvertement multiculturel. Pour sa part, Bull pensait que l’avenir de
la société internationale dépendrait autant de l’avènement de la diplomatie
culturelle que d’une éventuelle culture cosmopolite faite de valeurs et d’idées
communes, et enracinée dans les sociétés au moins autant que dans les élites 593.
La conscience des rapports de puissance et d’un multiculturalisme pas forcément
réductible à une culture commune sépare au final les thèses de l’école anglaise de
la métathéorie de Wendt, quant aux pronostics sur l’avenir du monde.

593 H. Bull, The Anarchical Society, op. cit., p. 317.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 267

[267]

C. Les dernières orientations de Wendt


et les réactions qu’elles suscitent

Retour au sommaire

Au-delà des discussions qui ont concerné sa Social Theory, le futur de


l’univers politique est resté la préoccupation majeure d’Alexander Wendt. Se
revendiquant désormais d’une démarche ouvertement téléologique, il pense
l’avènement de l’État mondial inévitable, en s’appuyant sur une thèse
foncièrement évolutionniste. Celle-ci découle de son parti pris pour le dualisme
cartésien (il admet qu’il constitue la fondation métaphysique de sa Stip) qui lui
permet de réitérer ses convictions, à savoir, d’une part, que les conditions
matérielles ont peu d’influence sur les idées (il réfute l’approche interprétativiste
ou pragmatiste) et qu’au fond « tout se joue dans les têtes », et d’autre part, que
l’on peut acquérir une connaissance de plus en plus fine du monde grâce à la
méthode positiviste 594. Il adopte et il adapte pour cela une « perspective
quantique » très personnelle parce que fortement teintée de panpsychisme, qui lui
permet de croire à la propagation de la connaissance commune entre les êtres
humains et à leur prise de conscience collective. C’est donc dans cette perspective
qu’il entend trouver de nouveaux arguments à opposer aux critiques qui lui ont été
adressées.

L’évolutionnisme et l’absence de réflexivité


dans la métathéorie de l’État mondial de Wendt

Ainsi, Wendt se croit autorisé à recourir à une explication téléologique du


système des États, c’est-à-dire à une explication qui suppose que ce système a une
fin et s’oriente de lui-même vers un but. Il s’appuie pour cela sur ce qu’il pense
être une réhabilitation de la téléologie par une école « néo-Darwiniste
évolutionnaire » qui laisse entendre qu’un ordre naturel peut émerger autrement
qu’à travers un processus de mutation et de sélection, c’est-à-dire de manière
« spontanée », conséquemment à l’auto-organisation d’un système elle-même

594 A. Wendt, « Social Theory as Cartesian science. An autocritique from a quantum


perspective », in Alexander Wendt and his critics, op. cit., p. 182-183.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 268

engendrée par ses propres dynamiques 595. Reprenant à son compte la conception
de Robert Jervis de l’équilibre des puissances qui voit celui-ci, en tant que cadre
global du système international, comme le résultat des décisions [268]
individuelles des États face à des menaces locales, Wendt, se réclamant
maintenant de l’individualisme méthodologique, soutient qu’un feed-back positif
de ces décisions sur la structure globale (c’est l’effet bottom-up qui l’emporte sur
l’effet top-down du holisme) ira jusqu’à entraîner la fin du système des États 596.
La marche vers l’État mondial a d’ailleurs commencé certifie Wendt. Il se réfère
pour cela à Robert Carneiro lequel a estimé qu’il existait dans le monde environ
600 000 unités indépendantes il y a 3 000 ans, contre 200 États aujourd’hui 597.
De quoi réitérer la thèse de la tendance au mégalostatisme de Ratzel !
Wendt déduit de la théorie de l’auto-organisation la présence dans la vie
internationale de deux « attracteurs » qui concourent, en créant un mimétisme des
comportements, à la formation de l’intentionnalité téléologique qui va mener à la
fin du système des États. Le premier est une « logique de l’anarchie » qui se
retourne contre elle-même parce qu’inversée par le changement technologique et
militaire. Cette transfiguration procède du raisonnement de Daniel Deudney selon
qui ce dernier rend de plus en plus coûteux, et donc de plus en plus impensable,
un affrontement entre puissances sensiblement égales, qui par conséquent vont
rechercher la sécurité sur une base collective 598. Cela est déjà arrivé, sans trop de
réussite il est vrai, en 1815, 1919, et 1945. Cependant cela va s’avérer
incontournable et devenir systématique dans un monde nucléaire global, fermé sur
lui-même (nuclear one-worldism). Le second « attracteur » réside dans « la lutte
pour la reconnaissance », c’est-à-dire le désir et la volonté d’un acteur de voir son
être et son indépendance reconnus dans le cadre des mêmes lois que pour tous.
D’ailleurs, n’hésite pas écrire Wendt, les conflits nationalistes ne sont rien d’autre
que l’expression de cette lutte et la fragmentation qu’ils ont provoquée était, en
somme, une précondition à la prise de conscience du besoin vital d’une entente
collective 599. La diffusion de la démocratie, l’augmentation générale du bien-être
et la reconnaissance mutuelle sur une base égalitaire acquise font que l’histoire du
monde aura connu cinq stades : celui du système interétatique, celui de la société

595 A. Wendt, « Why a World State is inevitable », op. cit., p. 492, 496-497.
596 Ibid., p. 498-499.
597 Ibid., p. 503.
598 Daniel Deudney, « Regrouping Realism », Security Studies, 2000, 10 (1), p. 1-45.
599 A. Wendt, « Why a World State is Inevitable », op. cit., p. 526.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 269

internationale, celui de la société mondiale, celui de la sécurité collective et celui


de l’État mondial 600.
[269]
Naturellement, une vision de l’évolution humaine aussi mécanique, un
cheminement aussi irréversible de la guerre vers la paix et consécutif à un
changement culturel et institutionnel tellement radical ont fait réagir. Pour le
moins, note Petr Drulàk, Wendt, dans l’article qu’il a donné à l’European Journal
of International Relations, a encore moins fait preuve de réflexibilité que dans son
ouvrage majeur, qui en était déjà avare 601. C’est d’ailleurs, poursuit ce critique,
un défaut que l’on trouve chez beaucoup de constructivistes alors même que la
réflexivité est l’une des pièces centrales de leur paradigme : à savoir la mise en
cause de leurs propres analyses, alors même que leur contexte change et que leur
pertinence est engagée.
Quant à Vaughn P. Shannon, il considère que Wendt a tout simplement violé
le projet constructiviste en séparant le rôle des agents de celui de la structure 602.
Il est vrai que sa vision linéaire et téléologique est en contradiction complète avec
le principe pragmatiste anti-finaliste et anti-essentialiste de la non-séparabilité du
matériel et de l’idéel, du sujet et de l’objet. Mais Wendt se montre tel qu’il est et
avoue son idéalisme dans la conclusion de la réponse qu’il fait à Shannon quant à
la démarche normative qu’il adopte : « au contraire, l’approche non téléologique
de Shannon semble étrangement désarmante, nous consignant soit au fatalisme du
réalisme, soit à la contingence du libéralisme » 603. Ceci dit, Drulàk et Shannon
remarquent chez leur collègue américain des manques de discernement qui
peuvent l’encourager dans sa thèse évolutionniste. D’abord, sa mauvaise
appréhension du temps historique, c’est-à-dire de la façon qu’il a d’appréhender
l’événement et de celle qu’il a de comprendre la longue durée, pense l’univer-
sitaire de Prague qui se réfère bien entendu à Braudel et à ses élèves 604. En effet,
Wendt défend l’idée d’une division temporelle du travail d’explication. Il pense
que l’on peut appliquer la méthode positiviste et rationaliste au court terme, au

600 Ibid., p. 517-528.


601 Petr Drulàk, « Reflexivity and structural change », in Alexander Wendt and his critics, op.
cit., p. 141.
602 Vaughn P. Shannon, « Wendt’s Violation of the Constructivist Project : Agency and Why a
World State is Not Inevitable », European Journal of International Relations, 2005, vol. 11
(4), p. 581-587.
603 Alexander Wendt, « Agency, Teleology and the World State : A Reply to Shannon », Ibid.,
p. 597.
604 P. Drulàk, op. cit., p. 153.
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quotidien, et produire ainsi une explication scientifique de l’événement, dont


relève le changement d’identité puisqu’il ne s’agirait là que d’un phénomène
d’interaction contingent. Mais aussi au devenir, dont les déterminants sont
scientifiquement identifiables. Au contraire, l’analyse du passé sur le long terme
est une question d’interprétation, de reconstruction. Or, il se trompe car l’école
historienne française a montré [270] que la longue durée est indispensable à la
compréhension aussi bien des microstructures et d’un événement quel qu’il soit,
qu’à celle des forces profondes. Même si ce dernier peut changer le cours de
l’Histoire, il est rarement fortuit. Quant à la compréhension des cultures et des
mentalités, elles relèvent elles aussi de la longue durée, en tant que structures
lourdes. Drulàk cite à l’appui les recherches de Michel Vovelle 605. Sa façon
duale d’aborder le temps du monde pourrait effectivement expliquer la forte
tendance de Wendt à extrapoler. Son subjectivisme social révèle une très
insuffisante analyse des structures dont les États ne font pas aussi facilement ce
qu’ils en veulent, contrairement à ce qu’il laisse entendre. Il n’a que trop tendance
à considérer le champ interétatique comme autonome, distinct des autres, en
particulier de l’économique, et par conséquent de tout son contexte social. Ce qui
pour ce qui le concerne est une parfaite contradiction. Sa conception de la nature
humaine et surtout d’une intersubjectivité qu’il ne comprend, au final, que
consensuelle l’empêche de voir que les attracteurs auxquels il se réfère sont autant
déstabilisateurs que stabilisateurs. Drulàk rappelle que la notion a été inventée par
la théorie de la complexité pour désigner des forces à double sens, susceptibles de
tirer vers l’ordre comme vers le chaos 606. Il en va ainsi pour la « lutte pour la
reconnaissance » qui peut vite tourner à une lutte pour le prestige et dont
l’interprétation moniste de Wendt est indéfendable 607.
Afin d’évaluer la portée de ce concept de la reconnaissance et de son rôle
éventuel à venir, il est intéressant d’examiner ce que recouvre exactement le
multilatéralisme et surtout comment la première puissance mondiale s’y conforme
depuis que ce principe est censé avoir été mis en œuvre dans les relations
internationales. Étant entendu qu’il présuppose une reconnaissance et un respect
mutuels des États, et qu’à ce compte il peut être tenu pour une étape capitale vers
cet État mondial dont rêve Wendt. Autrement dit, la pérennisation d’un
multilatéralisme authentique serait à considérer comme un début de
démonstration de l’hypothèse wendtienne. A contrario, sa falsification
l’hypothéquerait gravement. C’est tellement vrai que des adeptes de sa théorie des

605 Michel Vovelle, Idéologies et mentalités, Paris, Ed François Maspero, 1982.


606 P. Drulàk, op. cit., p. 157.
607 V.P. Shannon, op. cit., p. 584.
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trois cultures internationales tiennent pour scandaleux, parce que n’allant pas dans
le sens de l’histoire, le récent retour des États-Unis à l’unilatéralisme 608.
[271]
Or, les avis argumentés de deux experts, l’un économiste et l’autre haut
fonctionnaire français auprès des Nations unies, devraient dissiper bien des
illusions. D’un côté, dans le domaine où le multilatéralisme est aujourd’hui le plus
effectif, à savoir celui du commerce international, les États-Unis n’ont jamais
cessé, explique Jean-Marc Siroën, de prendre des initiatives de nature unilatérale,
tantôt pour protéger leurs secteurs menacés par la concurrence étrangère, tantôt
pour s’ouvrir l’accès aux marchés extérieurs 609. Ils ne sont pas les seuls et
l’Organisation mondiale du commerce ne parvient plus à surmonter les blocages.
D’un autre côté, au plan de la politique internationale, à la suite du virage
unilatéraliste de G. W. Bush, mais en tenant compte aussi de l’expérience du
siècle passé, Jacques Fomerand tire cette conclusion que « les décideurs
américains ont toujours compris et fait usage du multilatéralisme comme d’un
instrument ne devant pas faire obstacle à la réalisation de leurs objectifs
nationaux » 610. Tant que les intérêts des États-Unis coïncident avec ceux du reste
du monde, le multilatéralisme peut faire illusion. Ce n’est pas son chantre, John
Gerard Ruggie que Fomerand cite, qui le démentira 611. Il est peu probable qu’il
en aille différemment dans l’avenir parce que « dans cette idéologie [américaine]
qui tient à convertir autrui à ses vues, la gestion du multilatéralisme ne peut
qu’être fonctionnaliste et les conflits économiques et sociaux aux implications
politiques lourdes se voient définis comme de simples problèmes de productivité
et d’efficacité technique, ne devant susciter aucune controverse » 612. Jacques
Fomerand fait plus que soupçonner les Américains d’utiliser le multilatéralisme
comme un moyen de défendre le statu quo qui les arrange et comme un moyen de
dissimuler le rôle de la puissance, qu’ils affectent dans leurs discours officiels et
universitaires de « déprécier ». Mais maintenant que le contexte international a
changé, qu’il n’est plus aussi favorable aux États-Unis qu’avant, et que certaines
hostilités sont déclarées, leur volte-face est d’autant moins surprenante que « ce
système maintenait l’illusion selon laquelle les relations internationales ne

608 Dario Battistella, Retour de l’état de guerre, op cit.


609 Jean-Marc Siroën, « L’unilatéralisme des États-Unis », Annuaire français des Relations
internationales, 2000, n° 1, p. 570-582.
610 Jacques Fomerand, « La pratique américaine du multilatéralisme », Annuaire français des
Relations internationales, 2003, n° 4, p. 479.
611 Ibid., p. 480.
612 Ibid., p. 488.
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s’appuient plus sur le concept de puissance dans la mesure où l’existence de


forums pseudo-égalitaires créant des halos de démocratie internationale détourne
l’attention publique des manifestations d’hégémonie économique [272] ou
d’unilatéralisme politique » 613. Sauf à penser que Wendt est victime d’une
« fausse conscience » (américaine) qui l’empêcherait de voir ces contradictions, il
doit s’attendre à ce qu’il se passe du temps avant que son hypothèse de l’État
mondial… et démocratique soit vérifiée.

La vanité de la théorie de Wendt et son recours


au « panpsychisme quantique »

Wendt a pris acte de plusieurs des critiques qui lui ont été adressées, mais il
considère qu’elles concernent essentiellement la « partie philosophique » de sa
Social Theory. Tandis que sa typologie de la culture du système international, tout
en ouvrant une discussion entre ceux qui s’en accommodent, n’est vraiment
rejetée que par ceux qui réfutent la centralité de l’État au nom de la
globalisation 614. Il entend donc répondre aux objections qui lui paraissent
fondamentales, telles que la compréhension problématique de certains concepts,
comme celui d’agency, les rapports entre l’agent et la structure, entre le matériel
et l’idéel, et l’ambiguïté épistémologique de sa via media entre l’interprétation et
le positivisme 615. Mais, avant cela, Wendt entend réaffirmer son opposition à
toute approche matérialiste ou encore pragmatiste qui dénie l’autonomie de
l’esprit humain et de la pensée pour confirmer la filiation cartésienne de son livre.
La Social Theory est une « science cartésienne » pour trois et demi de ses quatre
référents fondamentaux, écrit-il 616. À savoir, qu’elle reconnaît sans difficulté la
distinction sujet/objet, la séparation des faits et des valeurs, et qu’elle s’appuie sur
la méthode scientifique. La divergence, suffisante, estime Wendt, pour que la
moitié de son ouvrage ne puisse pas être qualifié de cartésien, concerne le
dualisme de l’esprit et de la matière. En effet, s’il l’acquiesce au moins
implicitement, il est d’accord aussi avec la méthode interprétative pour soutenir
que les faits sociaux agissent sur les esprits et qu’il n’est pas possible de tout
réduire à des actes individuels, raison pour laquelle il a opté pour le structuralisme

613 Ibid., p. 497.


614 Alexander Wendt, « Social Theory as Cartesian science. An autocritique from a quantum
perspective », in Alexander Wendt and his critics, op. cit., p. 181.
615 Ibid., p. 182.
616 Ibid., p. 188.
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idéaliste ou « idéa-ist ». Cependant, ce dernier compromis ne le satisfait pas


vraiment, car « il n’est pas évident que l’esprit soit une substance distincte de la
matière » pense Wendt 617. Au [273] contraire, selon des hypothèses fort
audacieuses et dérivées de la théorie quantique, « l’esprit » pourrait être présent
partout, jusqu’au cœur de la matière, ce qui, si cela devait être prouvé, lui
apporterait des arguments invincibles pour répondre à ses détracteurs, puisqu’ils
lui permettraient de renforcer son hypothèse d’une structure idéelle globale et de
l’émergence d’une conscience collective universelle.
Dans sa réflexion sur le rapport entre le corps et l’esprit et sur son incidence
sur les sciences sociales, Wendt réfute complètement l’explication qu’il tient pour
majoritairement partagée. Celle qui, parce qu’elle est l’émanation des sciences
physiques, soutient, avec l’approbation des sciences cognitives et des
neurosciences matérialistes, que « l’esprit n’est rien d’autre que le cerveau » 618.
Même si tous les chercheurs concernés ne vont pas jusqu’à assimiler l’humain à
un ordinateur ou à un système intégré, tous en revanche ne retiennent que l’une
des deux dimensions de l’esprit, la cognition, et négligent la seconde, la
conscience. Ce qui est selon Wendt une erreur fondamentale parce que celle-ci est
au cœur de la théorie quantique, parce qu’elle est présente dans la matière, de part
en part 619. Elle ne saurait en être l’émanation, elle lui est consubstantielle. Le
problème néanmoins est que la théorie quantique est une théorie relativiste,
antinomique avec la théorie normative et définitive que recherche Wendt, et
qu’elle ne dit rien de formel sur la conscience, comme il en convient lui-
même 620. D’où le recours osé et plutôt hasardeux au panpsychisme. En effet, les
principes d’incertitude qui sont à la source de la théorie quantique, s’ils mettent
directement en cause les cinq axiomes de la physique classique (le matérialisme :
chaque unité élémentaire de la réalité est un objet physique ; le réductionnisme :
les phénomènes peuvent être décomposés en objets plus réduits ; le
déterminisme : les objets évoluent selon des lois ; le mécanisme : les causes sont
mécaniques et locales ; l’objectivisme : les objets existent indépendamment des
sujets qui l’observent), conteste aussi l’idée que la science puisse parvenir à une
théorie unitaire capable de rendre la vérité du monde. Bien que holiste, elle ne
saurait saisir celle-ci qu’en termes de cohérence ou d’autoconsistance, de façon
toujours provisoire et probabiliste. Mais si selon cette [274] même théorie
quantique on est en droit de penser que les êtres humains sont eux-mêmes des

617 Ibid., p. 189.


618 Ibid., p.185-186.
619 Ibid., p. 190.
620 Ibid., p. 194.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 274

systèmes quantiques, des walking waves particle dualities (c’est-à-dire à la fois


des ondes mouvantes et des particules qui se transforment en l’une ou en l’autre
de façon spontanée) ou des particules élémentaires, alors on peut soutenir, pense
Wendt, à la suite de plusieurs savants, que la matière est finalement un
phénomène actif, pourvu d’un « esprit », et non pas une substance inerte comme
le croient les matérialistes. Le panpsychisme consiste à dire que les constituants
élémentaires de la matière ont un aspect subjectif intrinsèque qui se manifeste de
façon matérielle et phénoménale, aux plans interne et externe 621. Déjà présent
dans la philosophie de Spinoza, Leibniz et Whitehead, il a été tourné en ridicule
par la pensée matérialiste moderne. Mais celui auquel pense Wendt mérite, à ses
yeux, d’être pris au sérieux. D’une part, parce qu’il affirme l’existence d’une
gradation de la conscience au sein des particules, celles qui constituent les
hommes ou les animaux… ou les rochers ! D’autre part, il est en harmonie avec la
réflexion métaphysique de plusieurs théoriciens des quantums, par exemple Paul
Dirac ou Freeman Dyson 622. Ce « panpsychisme quantique » est d’autant plus le
bienvenu qu’il permet à Wendt de proposer un « modèle quantique de
l’homme » 623, et un « modèle quantique de la société » 624. Le premier
l’autorise à plaider en faveur d’une nature humaine tout ce qu’il y a de plus
acceptable puisque son modèle suggère que la conscience joue un rôle essentiel et
irréductible dans le comportement humain, que la connaissance de soi n’a rien
d’inné, mais procède de la rencontre avec le monde, que les raisons d’agir sont
constitutives de l’action, qu’elles sont téléologiques et non pas déterminées,
qu’enfin, la volonté humaine est libre. Le second, bien que Wendt admette que les
sociétés n’ont ni cerveau évidemment, ni conscience collective puisque Durkheim
en personne avait abandonné cette hypothèse, l’autorise quand même à la
relancer. En effet, il perçoit une réactualisation possible de la théorie des monades
de Leibniz par la théorie des particules qui permettrait de penser que dans une
collectivité globale (Wendt n’évoque plus du tout l’État) qui serait un
hologramme social, l’expérience de chacun refléterait l’expérience de
l’ensemble 625 !
[275]
Voilà qui laisse pantois ! Mais qui est révélateur des intentions premières de
Wendt qui a toujours moins cherché à construire une théorie scientifique des

621 Ibid., p. 195.


622 Ibid., p. 196.
623 Ibid., p. 197-199.
624 Ibid., p. 200-205.
625 Ibid., p. 204.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 275

relations internationales, quoi qu’il en dise et bien qu’il en appelle au « réalisme


scientifique », qu’à vouloir prouver que le monde pouvait marcher vers l’unité,
dès lors qu’une culture internationale commune ou une conscience collective
s’imposerait. Tous les moyens sont bons pour y parvenir, quitte à dévoyer la
théorie quantique en greffant sur elle un panpsychisme dérivé des spéculations
métaphysiques de savants en peine de trouver des réponses aux immenses défis de
la complexité. Son arrière-pensée téléologique est là depuis le début. De plus, le
constructivisme wendtien n’est pas naturaliste puisque réfutant, sans les discuter,
les avancées des nouvelles sciences cognitives et des neurosciences, et a fortiori
de la génétique, il réduit l’être humain à des particules élémentaires dont on ne
sait rien. Cela lui permet d’espérer en une nature humaine uniforme par essence et
susceptible de communier en pleine conscience, alors même que les progrès de la
génétique font de plus en plus douter de l’unité du genre humain, quand on
découvre que le chimpanzé possède 98 % des gênes de l’homme ! Car cela laisse
entendre qu’il suffit d’une infime variation de leur distribution ou de leur
composition pour que des différences considérables existent.
D’une façon générale, le degré de généralisation de la réflexion de Wendt est
tel qu’il néglige complètement les hétérogénéités de ce monde réel qu’il prétend
pourtant pouvoir connaître. Il en va ainsi avec l’État, anthropomorphisé par lui
comme aucun autre auteur n’avait osé le faire avant, et traité comme une entité
identique à elle-même en tous lieux et sous tous les cieux. Or, il est unanimement
admis aujourd’hui que l’État, et cela n’empêche pas que son rôle dans les
relations internationales demeure central, est, d’une part, une invention
européenne, et sans doute chinoise, qui a eu le plus grand mal à s’adapter aux
autres civilisations, et qui, en tout état de cause présente, à travers le monde, des
figures et des structures fort contrastées quand il existe vraiment. D’autre part,
l’on ne peut qu’être d’accord avec les libéraux là-dessus, l’État n’est ni une
personne, ni une entité monolithique. Sa politique extérieure comme intérieure et
son comportement stratégique dépendent des partis pris [276] idéologiques et des
préférences, comme disent les libéraux (Wendt est de cet avis mais n’en tient pas
compte !) des hommes ou des réseaux d’intérêt qui s’en emparent.
Contrairement à ce qu’il avance, son « panpsychisme quantique » ne l’amène
pas à faire montre de réflexivité, mais le pousse à éluder les attaques de ses
détracteurs puisqu’elles se placent dans un monde issu de la physique mécanique,
au-delà duquel il raisonne désormais. Il est aujourd’hui douteux que les
constructivistes idéalistes suivent Wendt dans sa vision téléologique. Surtout
qu’ils sont, en général, en désaccord total avec son stato-centrisme. Nous
pourrions cependant les retrouver dans la mouvance transnationaliste quand il
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 276

s’agira de défendre l’hypothèse de la société mondiale. Mais ce n’est pas certain


pour deux raisons : d’abord, ils préfèrent souvent s’en tenir à la critique des écoles
réalistes et libérales sans proposer, sauf à prendre les mêmes risques que Wendt,
un modèle achevé. Ensuite, depuis 2001-2003, on ne peut pas dire que l’évolution
du monde plaide en leur faveur, ce qui incite désormais la plupart à la prudence.
D’autant plus, qu’au final, la thèse de la puissance intrinsèque des idées n’a guère
été démontrée. Les constructivistes n’ont guère que les expériences allemande et
japonaise à faire valoir. Et encore dans ces deux cas, les nations concernées n’ont
eu aucun autre choix au départ que d’adopter les normes du vainqueur. Ensuite, le
travail d’inculcation et de formatage a fait son œuvre. Il n’est pas dit non plus
qu’à l’occasion d’un changement de configuration géopolitique en Asie, le Japon
ne cherche pas à retrouver quelque chose de son authenticité. Quant à la fin de la
guerre froide, elle ne s’explique pas comme le croient les constructivistes par une
conversion subite des derniers dirigeants soviétiques aux valeurs de l’Occident.
Ces analystes subjectivistes n’ont que trop tendance à sous-estimer le contexte
économique et militaire qui ne pouvait laisser espérer à Moscou une guerre
victorieuse, mais, au contraire, la condamnait inéluctablement à l’échec. En outre,
et on n’y insiste pas assez, leur perception de l’URSS était fausse quand ils
voyaient en elle une nouvelle Sparte ou une nouvelle Prusse qui aurait décidé de
déposer les armes sans combattre. Car l’idéologie soviétique n’était en rien
militariste ou « héroïque ». Elle n’avait jamais entretenu, sauf pour des raisons de
circonstances, celles de la [277] seconde guerre mondiale et de la lutte contre
l’envahisseur, le culte de force ou de la guerre. Au contraire, parce que d’essence
marxiste, l’idéologie soviétique était avant tout de nature économiciste et
matérialiste (la recherche du bonheur sur terre) comme le libéralisme. Sa finalité
était la même, elle était son Janus, et seuls divergeaient, mais ô combien, les
politiques et les moyens. On peut donc comprendre que des hommes qui étaient
habités par cette conception prosaïque, mais qui n’avaient pas des buts de
domination avérés, aient pu admettre l’échec de leurs méthodes. Enfin, pourrait-
on demander à Wendt, qui croit si fort à la puissance intrinsèque des idées et qui
explique à Copeland pourquoi les néoréalistes ont tort de se soucier des pensées
que les autres peuvent entretenir sur le monde parce que l’on peut aisément les
connaître ou les subodorer 626, pourquoi les États-Unis, phare de la liberté et de la
civilisation, ont-ils eu besoin du déploiement géostratégique planétaire qui est le
leur, et pourquoi notamment tiennent-ils toujours à maintenir et à élargir l’OTAN,
quand bien même ils n’ont que des amis ou des alliés en Europe qui rêvent d’une
paix kantienne ?

626 Ibid., p. 210-212.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 277

Les plus avisés des constructivistes idéalistes admettront avec Paul Kowert et
Jeffrey Legro, qui après avoir reconnu « qu’à propos de la construction de
l’identité, les auteurs n’avaient pas grand-chose à dire », que les normes et les
valeurs émergent, se maintiennent et changent en fonction d’un processus
systémique à la fois d’ordre écologique (les relations entre les acteurs et leur
environnement matériel), d’ordre social (les relations entre les acteurs) et d’ordre
interne (les caractéristiques propres aux acteurs) 627. Nous nous rapprochons là,
loin de la Grande Théorie mécaniste d’Alexander Wendt, du « cercle
herméneutique ».

4. Retour au holisme pragmatiste

Retour au sommaire

Au fond, on peut s’interroger sur l’utilité du paradigme constructiviste, au


moins dans sa version idéaliste wendtienne. Il est en effet susceptible d’alimenter
la critique de ceux qui, tel Dominique Terré-Fornacciari, sont tout prêts à
dénoncer une dérive vers l’irrationnel « quand la science touche à la mystique »,
en particulier quand certains physiciens de l’atome se mêlent de [278]
métaphysique 628. Inversement, quand certains sociologues ou philosophes font
un usage analogique abusif des hypothèses scientifiques nouvelles les moins
assurées, telles que celle de l’auto-organisation 629. On peut d’autant plus poser la
question qu’il y a déjà le pragmatisme qui nous a appris que plutôt que de
rechercher une théorie finie sur le « monde en soi », de toutes les façons
inconnaissable dans sa complexité, il était préférable de se limiter à une
interprétation qui laisse la porte ouverte à différents schémas d’évolution 630. Le
retour au pragmatisme, qui s’en remet à l’herméneutique et au systémisme
(auquel adhèrent pratiquement tous les auteurs analysés), est d’autant plus justifié
que des convergences apparaissent entre le réalisme et certaines tendances, post-
modernes notamment, du constructivisme. Elles ont surgi à l’occasion du débat

627 Paul Kowert & Jeffrey Legro, « Norms, Identity, and Their Limits : A Theoretical reprise »,
in The Culture of National Security, op. cit., p. 451 à 497.
628 Dominique Terré-Fornacciari, Les Sirènes de l’irrationnel. Quand la science touche à la
mystique, Paris, Albin Michel, 1991.
629 Ibid., p. 107-144.
630 Sur les origines du pragmatisme, voir notre chapitre introductif, tome I.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 278

lancé par Samuel Barkin 631. Le trait d’union existe à partir du moment où, d’un
côté, on admet que la puissance est socialement construite (comme le système et
comme sa connaissance) et résulte d’une stratégie d’acteur qui la façonne (ce qui
ne fait pas problème), et de l’autre, que l’on reconnaisse, à la suite de Foucault et
de Lukes, et finalement de Nye lui-même, que la puissance est, sous différentes
formes et conditions, inhérente à toutes les pratiques sociales (ce qui, par contre,
ne fait l’unanimité chez les constructivistes).
Pour se convaincre de l’opportunité qui s’offre à nous, il suffit pourtant de
relire Berger et Luckmann qui sont parmi les premiers à avoir introduit la
démarche constructiviste dans les sciences sociales 632, comme chacun le sait.
Ces deux auteurs soulignent notamment que toute réalité sociale est précaire et
que toutes les sociétés ou tous les systèmes sont des constructions en face du
chaos. C’est particulièrement vrai du système international dont le niveau
d’intégration reste faible. Certaines de ses configurations s’avèrent plus ou moins
durables, mais les stratégies les déconstruisent et les reconstruisent sans cesse.
Celle d’entre elles qui satisfait un acteur dominant ou un groupe d’acteurs plus ou
moins nombreux appelle donc une légitimation, laquelle passe par l’imposition
d’un univers symbolique lui-même construit par des stratégies. En effet, selon
Berger et Luckmann, l’univers symbolique est le seul qui puisse faire tenir le
système mondial en reliant les hommes entre eux, à leurs prédécesseurs et à leurs
successeurs. [279] Or, cet univers est à l’origine hétérogène par constitution, et il
continue d’enfermer des versions alternatives ou déviantes de celui qui apparaît
comme l’univers conventionnel.
Ce qui se remarque avec éclat en ce début de XXIe siècle. Les « hérétiques »,
comme les désignent les deux auteurs, font peser non seulement une menace
théorique sur ce dernier, en l’occurrence celui de la modernité occidentale, mais
également une menace d’ordre pratique sur l’ordre légitimé par ce dernier. De là,
insistent Berger et Luckmann, la nécessité de « la mise en mouvement de
différentes machineries conceptuelles destinées à maintenir l’univers officiel »
malgré les défis 633. Ces « machineries conceptuelles » (qui peuvent être
qualifiées d’idéologies quand une représentation particulière de la réalité en vient
à être rattachée à un intérêt concret du pouvoir, notent-ils) se confrontent
nécessairement aux univers symboliques alternatifs. Face au problème de

631 « The Forum - Bridging the Gap : Toward a Realist-Constructivist Dialogue »,


International Studies Review, 2004, vol. 6, p. 337-352.
632 Peter Berger et Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité, op. cit., Paru pour
la première fois, chez Doubleday & Cy, en 1966.
633 Ibid., p. 147.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 279

puissance que cela implique, c’est sans illusion que les deux sociologues
reconnaissent que « celui qui détient le plus grand bâton possède les meilleures
chances d’imposer ses définitions de la réalité » 634.
Si des espaces de complémentarité se dessinent entre le réalisme et le
constructivisme, comme c’était déjà le cas, nous l’avons noté, entre le réalisme et
le libéralisme, il convient alors de réfléchir au cadre théorique du rapprochement.
La solution réside, nous semble-t-il, dans l’approche herméneutique qui est celle
prônée par le constructivisme génétique tel que l’expose Jean Louis Le
Moigne 635, disciple de Jean Piaget, qui est au cœur on le sait du « holisme
pragmatiste ». Elle peut prendre la forme d’une modélisation systémique, si l’on
est d’accord avec Jervis, entre autres, pour dire que la structure et la configuration
du système, international pour le moment, mondial plus tard, sont construites
puisqu’elles procèdent de l’interaction des stratégies, des États maintenant, des
acteurs autrement. Cela en fonction de leurs capacités inégales, de leurs intérêts
divergents ou convergents, de leurs conceptions du monde homogènes ou
opposées et de leurs intentionnalités respectives. Sans qu’il n’y ait à préjuger du
résultat de la rencontre de leurs ethnocentrismes qui pourrait éventuellement et
sous certaines conditions muer en une intersubjectivité consensuelle et
authentique, c’est-à-dire en dehors de toute hégémonie. [280] Pour essayer de
trancher ce nœud gordien, car cela en est un, on ne peut ignorer l’inégalité des
acteurs, leurs réminiscences historiques, la vie matérielle et la nature humaine
qu’on ne saurait exonérer de tout puisque s’il existe, de tout temps et à travers le
monde, des structures coercitives et des rapports d’exploitation, il s’agit dans tous
les cas de « constructions » intentionnellement créées par les hommes pour
assouvir leurs désirs, leurs envies, leurs besoins. Or, jusqu’à ce dernier aspect
précis de la problématique, à propos duquel une divergence sourd, le matérialisme
historique est compatible avec le pragmatisme.
En effet, se réclamant à la fois de Edward H. Carr, Georges Sorel, Fernand
Braudel, Gianbattista Vico et Antonio Gramsci, Robert Cox définit le
matérialisme historique comme l’étude de la relation entre les mentalités, les
valeurs et les institutions, d’un côté, avec les conditions matérielles de l’existence,
de l’autre 636. Du premier, il retient l’interrelation qui existe entre le changement
de mode de production, l’industrialisation principalement, celui de la forme de
l’État, celui des idées, et celui de l’ordre mondial. Du second, il recueille son
scepticisme envers l’usage du positivisme dans les sciences sociales et la

634 Ibid., p. 150.


635 Jean Louis Le Moigne, Le Constructivisme, Paris, L’Harmattan, 3 tomes, 2003.
636 Robert Cox, « Influences and commitments », op. cit., p. 27-30.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 280

nécessité de relativiser les différentes rationalités des collectivités humaines à


leurs conditions de vie et à leur histoire. Ce que sa propre expérience corroborait.
En tant que Canadien anglophone ayant passé sa jeunesse au Québec, puis ayant
ensuite travaillé au Bureau international du Travail, à Genève, pendant vingt-cinq
ans, Cox est d’ailleurs resté très sensible au thème de l’interculturalité. Au
troisième, il emprunte certes la notion de longue durée, mais plus encore celle de
structure historique qui, selon lui renvoie à la cosa de Vico, à savoir la manière
de matérialiser une institution ou de souligner la pérennité de certaines relations
humaines. Il en déduit la conception « systémique » suivante : « La notion d’un
cadre d’action ou d’une structure historique est une figure d’une configuration
particulière de forces. Cette configuration ne détermine pas de façon directe et
mécanique les actions, mais elle impose des pressions et des contraintes. Les
individus et les groupes peuvent s’accommoder de ces pressions, leur résister ou
s’opposer à elles, mais ils ne peuvent les ignorer. Pour autant [281] qu’ils
entendent résister avec succès ou dépasser une structure historique dominante, il
leur faut alors asseoir leurs actions sur une configuration de forces alternative, sur
une structure rivale émergente » 637. Chez Vico, il apprécie son insistance sur la
spécificité des cultures, et surtout son rejet du positivisme en faveur d’une
herméneutique qu’il conçoit comme un mode de connaissance historiciste réfutant
la séparation de l’objet et du sujet observant. Dans l’œuvre écrite de Gramsci, il
prend en compte sa pensée marxiste hétérodoxe de l’action. Mais surtout, il relève
la conception bien à lui de l’hégémonie qu’il transpose à l’analyse des relations
internationales et plus précisément de l’ordre mondial 638. Il faudra y penser, au
terme de ce tome, quand viendra la question du changement cognitif telle qu’elle
semble se poser en ce début de nouveau siècle, bien que l’antinomie fondamentale
qui parcourt la philosophie des valeurs soit toujours de mise : les idées et les
valeurs sont le produit des structures matérielles, ou, antithèse, les valeurs sont
des variables autonomes qui expliquent les différences entre les systèmes
politiques et sociaux. Cela, lorsqu’on étudiera les tenants et les aboutissants de la
mondialisation dans le prochain volume.

A. Les nouvelles convergences


entre le réalisme et le constructivisme

637 Cité par Timothy J. Sinclair, op. cit., p. 8.


638 Robert Cox, « Gramsci, hegemony, and international relations : an essay in method
(1983) », Approaches to World Order, p. 124- 143.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 281

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Aussitôt lancé, le débat sur la convergence possible des deux courants de


pensée a posé une question de sémantique. Pour signifier cette convergence,
quelle terminologie faut-il utiliser : le réalisme constructiviste, le constructivisme
réaliste selon la proposition de Samuel Barkin lui-même, ou le constructivisme
réaliste tel que P. T. Jackson et D.H. Nexon le défendent 639 ?
Or, même si l’on accepte, comme le fait Barkin, le troisième label, tout n’est
pas réglé. Son adoption permettrait de satisfaire, au moins symboliquement, les
constructivistes dans leur ensemble pour qui, quoi que fassent les acteurs dans le
système international, quels que soient leurs intérêts et les structures au sein
desquelles ils agissent, tout cela est déterminé par des idées et [282] des normes
plutôt que par des conditions matérielles et objectives. En face, cela n’aurait pas
vraiment indisposé des réalistes comme Raymond Aron, pour des raisons déjà
données, ou même un Thucydide, un Clausewitz ou un Morgenthau, parce que ces
trois-là, soutient Richard Lebow 640, considéraient que les identités et les valeurs
étaient des déterminants de la politique extérieure plus importants que les
opportunités et les contraintes de l’environnement. Parce qu’aucun réaliste, quelle
que soit sa génération, n’a jamais tenu la puissance pour un don du ciel et il a
toujours su qu’il fallait qu’elle soit pensée et organisée par les hommes qui ont
pour cela des intentions et des buts précis. Si, par conséquent, le constructivisme
réaliste pose que la puissance est le référent central des relations internationales et
qu’elle est socialement construite, les questions qui fâchent encore sont celles de
son origine, de sa nature, et surtout de sa transcendance, c’est-à-dire de son
rapport aux idées et aux normes.
En effet, pour Daniel Nexon et sa collègue Stacie Goddard, la synthèse n’est
possible qu’à la condition que les constructivistes abandonnent tout
réductionnisme culturel, en particulier du style de celui de Wendt, et que des deux
côtés on admette que « tandis que les systèmes anarchiques sont des systèmes du
chacun pour soi, la pression structurelle du self-help peut être médiatisée par la
culture politique internationale » 641. Ce qui revient à dire que la structure
internationale incorpore, à la fois, la situation d’anarchie, la distribution de la
puissance et la culture politique internationale, les trois éléments interréagissant
entre eux, mais également et de façon séparée avec les unités du système, ici les
États. Le réalisme structural ne peut qu’y gagner à reconnaître l’impact de la

639 Patrick Thaddeus Jackson & Daniel H. Nexon, « Constructivist Realism or Realist-
Constructivism », International Studies Review, 2004, op. cit., p. 337-341.
640 Richard Ned Lebow, « Constructive Realism », ibid., p. 346-348.
641 Stacie E. Goddard, Daniel H. Nexon, « Paradigm Lost ?.. », op. cit., p. 43-44.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 282

culture internationale parce que cela augmentera la capacité explicative de la


théorie et compensera, en dégageant d’autres hypothèses, le penchant un peu trop
net des réalistes pour le statu quo. L’influence des civilisations, la prise en compte
des formes politiques historiques, la hiérarchie des rôles n’en seront que mieux
intégrées.
Mais il n’est pas sûr que la synthèse soit désirée par tous. Sur ces différents
points, le constructiviste idéaliste qu’est Stefano Guzzini, tout en admettant du
bout des lèvres les arguments de Lukes cherche, comme on dit familièrement, à
« noyer le poisson ». [283] S’il constate une similarité entre le constructivisme et
l’analyse de la puissance, qu’il entend situer au cœur du social, il conclut que la
redéfinition en cours de ce concept et que sa diffusion entre une infinité d’acteurs
ou d’institutions en altère la spécificité 642. Pour sa part, la constructiviste
postmoderne Janice Bially Mattern voit dans le sigle « constructivisme réaliste »
l’annonce d’une nouvelle et unique école de pensée, et non pas simplement d’un
constructivisme avec des caractéristiques réalistes, d’un constructivisme qui ferait
des concessions au réalisme 643. La première raison est que si le nouveau courant
reconnaît que les relations internationales sont socialement construites, cela est
non seulement vrai pour les normes et les règles, mais aussi pour toute autre
notion ou fait comme la moralité, les valeurs, la sécurité, l’équilibre des
puissances. La seconde raison est qu’il permet une connexion entre la puissance et
la construction sociale bien plus profonde que celle qu’imaginait Barkin. À celui-
ci, Bially Mattern reproche de ne considérer la puissance que comme une variable
dépendante sujette à une analyse dialectique. Or, il faut la prendre comme une
force productive qui est partie prenante aux processus de fabrication des normes
et des réalités sociopolitiques, précise-t-elle. Parce que la puissance est
omniprésente, qu’elle existe sous différentes formes et qu’elle se manifeste par
des moyens multiples, elle produit des réalités qui sont elles-mêmes des objets de
recherche du constructivisme réaliste. Autrement dit, il faut prendre la puissance
au sérieux et analyser comment les acteurs manient les différentes formes de la
puissance (coercition, autorité, influence, etc.), mais aussi ses différentes
expressions (matérielle, symbolique, linguistique, etc.) pour créer des réalités à
leur avantage. Quant à elle, Janice Bially Mattern s’investit dans l’étude des
structures linguistiques du discours diplomatique afin d’en dégager la « force
représentationnelle » puisqu’il s’inscrit, d’après ce qu’elle en pense, dans une
communication qui est un combat verbal, conception très différente cependant de

642 Stefano Guzzini, « The Concept of Power : a Constructivist Analysis », op. cit., p. 519-520.
643 Janice Bially Mattern, « Power in Realist-Constructivist Research », International Studies
Review, 2004, op. cit., p. 343-346.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 283

celle de Constanze Villar dans son approche sémiotique de la « diplomaticité » au


sein du Centre d’Analyse politique comparée, de Géo-stratégie et de Relations
internationales de l’Université Montesquieu de Bordeaux 644.
[284]
En tout cas, si la puissance est inhérente au social, cela veut dire que l’on ne
peut envisager les idées et les idéaux sans référence à la puissance, et,
inversement, qu’on ne peut interpréter la puissance sans tenir compte des
conceptions du monde et des intentions de ceux qui l’instrumentalisent. C’est
pourquoi le constructivisme réaliste se montre septique face à toute évocation
d’une morale universelle et qu’il attend du constructivisme idéaliste qu’il
s’interroge sur sa croyance en elle, comme sur n’importe quel autre phénomène
contingent 645. Tout simplement parce que la moralité est elle-même contextuelle.
C’est au nom de cette relativité de la morale que Jennifer Sterling-Folker
attend du constructivisme réaliste qu’il introduise dans l’analyse des relations
internationales dominée aujourd’hui aux États-Unis par les libéraux, le même
respect pour le particularisme que pour l’universalisme 646. À la suite de James
Der Derian 647, qui défend la nécessaire reconnaissance de l’hétérogénéité
culturelle du monde pour la compréhension de nous-mêmes et des autres, elle
plaide en fait pour l’inter-ethnocentrisme. Corrélativement à cela, Sterling-Folker
déplore qu’en raison de « la cécité qui caractérise l’État US et la société dans son
ensemble par rapport au tribalisme, ils sont incapables de comprendre que non
seulement certaines différences sont irréconciliables, mais aussi que la poursuite
par les États-Unis de ses propres intérêts tribaux n’est pas la même chose que la
concrétisation des valeurs libérales qui guident leur propre existence » 648. Ce
retour à l’inter-ethnocentrisme est fondamental. Il établit un autre pont avec les
réalistes qui, parce qu’ils pensent que les humains sont des êtres sociaux ils
forment des groupes séparés communiquant entre eux. Mais l’harmonie n’est pas
la règle et leur intersubjectivité peut être un entrechoc des ethnocentrismes, se
résumer à de l’indifférence, ou se limiter, comme aime à le dire Richard Rorty, à

644 Janice Bially Mattern, Ordering International Politics : Identity, Crisis, and
Representational Force, New York, Routledge, 2005. Cf. également l’ouvrage de
Constanze Villar, cité note 473, sur le discours diplomatique.
645 Samuel Barkin, op. cit., p. 350.
646 Jennifer Sterling-Folker, « Realist-Constructivism and Morality », International Studies
Revue, 2004, op. cit., p. 343.
647 James Der Derian, « Post-Theory : The Eternal Return of Ethics in International
Relations », in New Thinking in International Relations Theory, Michael W. Doyle et
G. John Ikenberry (édit.), Boulder, Westview, 1997.
648 Jennifer Sterling-Folker, op. cit., p. 342.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 284

une conversation pleine de courtoisie mais sans lendemain. Alors que les libéraux
et les constructivistes idéalistes n’ont que trop tendance à nier les différences, fait
remarquer Roger Spegele 649, et à penser le monde en termes de communion et de
fusion sans s’interroger un instant sur la possibilité que ce pourrait être là le
résultat d’une hégémonie.
[285]

Ethnocentrisme et changement cognitif

Selon le pragmatisme, tel que Rorty l’expose, tout est contextuel et les
croyances elles-mêmes se recomposent 650. Depuis Nietzsche, et d’autres après
lui, le philosophe américain défend une conception stratégiste des valeurs, à
savoir qu’elles servent avant tout à exprimer et légitimer les projets de ceux qui
les portent. Leur compréhension passe par le « cercle herméneutique » (cf.
Chapitre introductif) qui met en œuvre trois principes : le principe holiste, selon
lequel normes et valeurs s’interprètent en fonction d’une totalité contextuelle qui
les englobe ; le principe ethnocentrique, selon lequel le contenu initial des
croyances est purement subjectif et émane d’une culture spécifique, bien qu’il
évolue avec le contexte, avec son environnement social et politique ; le principe
stratégiste, selon lequel l’inculcation, le conditionnement, la reconstruction
expliquent largement pourquoi les sujets croient à ce qu’ils croient et veulent ce
qu’ils veulent. Voilà, nous semble-t-il une position qui peut satisfaire à la fois les
réalistes et les constructivistes les plus lucides. En effet, elle ne sépare pas le
matériel et l’idéel, elle met en exergue l’ethnocentrisme et la subjectivité du sujet
ou de l’acteur, récemment encore démontrés, au plan théorique (cf. Steven
Pinker 651) et au plan pratique (cf. la crise européenne, les dernières guerres du
Proche-Orient), mais elle admet en même temps que leur production cognitive
puisse évoluer ou ne pas évoluer au contact des autres, et puisse aussi être
reconstruite ou reformatée, suite à l’expérience de chacun et de son apprentissage

649 Roger Spegele, « Out With Theory-In With Practical Reflexion : Toward a New
Understanding of Realist Moral Skepticism », in International Relations : Still an American
Social Science ? Edited by Robert M.A. Crawford and Daryl S.L. Jarvis, Albany, State
University of New York Press, 2001.
650 Trois ouvrages principaux de Richard Rorty servent ici de référence : Conséquences du
pragmatisme, Paris, Seuil, 1993, Contingence, ironie et solidarité, Paris, Armand Colin,
1993, et Objectivisme, relativisme et vérité, Paris, Puf, 1994.
651 Steven Pinker, The Blank Slate. The Modern Denial of Human Nature, Londres, Penguin
Books, 2002.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 285

de l’environnement, ou suite à l’action persuasive des grandes « machineries


conceptuelles ». Cette dernière hypothèse se vérifie quand des clubs de pensée et
des réseaux d’influence parviennent à accomplir une révolution cognitive, c’est-à-
dire à changer le paradigme à partir duquel se structure une société. C’est ce qui
s’est passé avec la Révolution française (préparée de longue haleine dans les
salons), avec les Lumières, ou plus problématiquement avec la révolution russe.
C’est ce à quoi continuent de travailler les « communautés épistémiques » (les
think tanks), un euphémisme utilisé pour désigner les nouvelles sociétés de pensée
qui agissent à l’échelle mondiale. [286] Une telle révolution peut être générée
aussi par un grand changement technique et économique comme celui de la
révolution industrielle qui a transformé autant les façons de penser que les modes
de vie. D’après Thierry Gaudin, même si l’enjeu n’est plus la production des
biens durables, l’informatique et la génétique, comme les technologies des
nouveaux matériaux, pris tous ensemble sont susceptibles d’entraîner une
nouvelle révolution cognitive dans les décennies à venir 652. Au niveau qui nous
concerne, celui du système international, en matière de croyances et de valeurs,
c’est le croisement du principe ethnocentrique et du principe stratégiste qui est
déterminant. Il permet de comprendre en effet, la formation de l’univers
symbolique des États et d’évaluer la portée de la notion d’hégémonie.

Le pragmatisme comparé aux autres théories


de la connaissance

Auparavant, examinons rapidement, comment les trois principes rortiens


peuvent être confortés ou contestés par les autres théories des valeurs. Un
positiviste comme Raymond Boudon ne peut supporter l’idée de Rorty qu’il n’y a
pas de vérité parce que la réalité n’est pas saisissable, directement représentable,
mais qu’elle peut seulement s’interpréter, qu’il n’y a pas d’objectivité possible
mais seulement un dialogue interethnocentrique ou une discussion intersubjective.
Et, qu’à partir de là, Rorty puisse soutenir qu’il est impossible de légitimer
rationnellement la supériorité de la démocratie sur les autres types de régimes 653.
Il récuse dans le même mouvement les théories septiques parce qu’elles
contiennent des éléments susceptibles de conforter le principe ethnocentrique ou

652 Thierry Gaudin, L’Avenir de l’esprit. Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet,
Paris, Albin Michel, 2001.
653 Raymond Boudon, Le Sens des valeurs, Paris, PUF, col. «  Quadrige  », 1999, plus
particulièrement, « Relativisme et modernité », p. 295-348.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 286

le principe stratégiste. Elles se divisent, selon Boudon, en deux grandes


catégories.
1) Les théories décisionnistes. Elles soutiennent que les normes et les valeurs
endossées par un individu relèvent d’une décision souveraine. L’existentialisme
sartrien illustre ce type de théorie. Certains interprètes de Weber qui insistent sur
le « polythéisme des valeurs » et la « guerre des dieux », deux expressions
favorites du sociologue allemand, le rangent dans cette catégorie. Aron a défendu
le caractère insoluble des conflits de [287] valeurs qu’il distingue chez lui. Au
contraire, Raymond Boudon, qui retient avant tout le leimotiv weberien de la
« rationalité axiologique », estime que le « polythéisme des valeurs » n’implique
en rien un relativisme, et qu’il signifie simplement que l’universel se dégage
logiquement de la concurrence entre des systèmes de valeurs contextuellement
ancrés 654.
2) Les théories causalistes. Elles prônent que l’adhésion à un ensemble de
valeurs est l’effet, non de raisons, mais de causes, et que les raisons que le sujet
attribue à ses croyances sont des illusions. Ces théories, dont les causes sont aussi
bien biologiques, psychologiques, sociologiques ou économiques introduisent par
construction l’hypothèse que la tradition marxiste désignera par la notion de
« fausse conscience ». À savoir, justement, l’illusion d’une acquisition autonome
ou souveraine des valeurs qui n’est en réalité que le résultat d’un
conditionnement. Pour sa part, Boudon n’accepte pas que l’on suppose que la
conscience soit fausse par construction comme le font ces traditions de pensée. Il
relève cinq courants qui vont en ce sens : a) celui des durkheimiens, qui ont
transfiguré l’hypothèse de leur maître à penser selon laquelle les croyances
religieuses sont une expression symbolique des réalités confusément perçues par
le sujet social, en introduisant l’idée que les structures sociales sont capables
d’inculquer mécaniquement à l’individu des croyances dont le sens lui échappe
entièrement ; b) celui de ceux qui partagent, selon l’expression de Nietzsche, la
« pensée du ressentiment », et qui, parce qu’ils trouvent la société mauvaise, ont
tendance à croire aux théories qui leur promettent à eux-mêmes un meilleur sort,
et aux nantis déchéance et punition. Cela est censé produire chez eux, un
apaisement psychologique ; c) celui des marxistes, bien entendu, pour lesquels les
croyances normatives sont une expression déformée des intérêts de classe. Les
croyances s’expliquent par leur fonction : promouvoir les intérêts sociaux de ceux
qui les endossent ; d) celui des tenants de la biologie pour qui la psychologie
sociale et la sociobiologie démontreraient par leur convergence qu’il existe un

654 Ibid., p. 35-40.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 287

sens moral inhérent à la nature humaine ; e) celui enfin des culturalistes, qui
considèrent les valeurs comme des émanations, des produits des cultures. Leurs
théories présentent les sujets sociaux comme soumis à [288] une imprégnation
culturelle. Montesquieu avait déjà souligné ce relativisme. Clifford Geertz s’en
inspire et conduit des travaux d’anthropologie qui, selon lui, en démontrent le
bien fondé. Pour Boudon, ces théories, qui assurent que les valeurs relèvent de
l’arbitraire culturel et sont transmises par la socialisation, si elles expliquent de
façon acceptable certains faits, auraient le défaut de négliger l’existence
d’universaux comme ceux du devoir, de l’équité, de la politesse, etc. Ce que
Steven Pinker contredit.
Pour autant, Boudon ne prend pas fait et cause pour les théories essentialistes
et rationalistes que nous pouvons commenter avec lui dans le but de souligner les
divergences qui existent aujourd’hui au niveau du cognitivisme. Les essentialistes
partent de l’hypothèse que les normes et les valeurs peuvent être fondées sur des
principes de validité absolue qui, par définition, n’ont pas besoin d’être
démontrés. Le sociologue français donne l’exemple de la théorie
phénoménologique des valeurs de Max Scheler, selon laquelle nous appréhendons
les valeurs grâce à un sens analogue à notre sens des couleurs. De leur côté, les
religions révélées posent également l’existence de vérités auxquelles la révélation
donne le caractère de principes absolus. Or, Scheler lui-même considérait que les
religions exprimaient de manière symbolique le monde des valeurs que
précisément la phénoménologie était en mesure de découvrir. Les théories
rationalistes exposent que les sujets sociaux endossent leurs croyances
axiologiques parce qu’ils ont des raisons fortes de le faire, ces raisons pouvant en
principe être acceptées par autrui et comprises par un observateur extérieur. C’est
avec quelques nuances, la position de Boudon. En effet, tout en reconnaissant
l’existence de « systèmes concurrents de raisons », il propose, pour sa part, une
approche rationaliste qu’il veut à la fois contextuelle et historique parce que des
« raisons fortes (sur lesquelles reposent les croyances axiologiques) ici et
maintenant ne le sont pas forcément ailleurs et demain ; si des faits ou des
arguments nouveaux apparaissent, un système de raisons fort peut devenir
faible » 655. Sans trop bien définir ce qu’il entend par « raisons fortes ». Ceci
étant, Boudon s’écarte moins de Rorty qu’il ne l’écrit, car les deux variantes,
pragmatiste et positiviste, sont selon ses propres termes les deux expressions
d’une analyse à double face. Cette [289] parenthèse étant fermée, Raymond
Boudon distingue au sein des théories rationalistes trois courants (utilitariste,
fonctionnaliste et cognitiviste) dont la cohabitation fait problème dans les

655 Ibid., p. 135.


Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 288

nouvelles théories des relations internationales. D’ailleurs, les adeptes du


cognitivisme fort récuseraient sans doute les catégories de Boudon s’ils les
connaissaient, sachant que ce qu’ils reprochent aux libéraux utilitaristes, c’est
précisément leur rationalisme.
Les théories utilitaristes proposent d’expliquer l’adhésion des sujets sociaux
aux normes et aux valeurs par le fait que celles-ci produisent des effets
normalement considérés par eux comme favorables. Elles sont au centre de la
théorie libérale des relations internationales. La tradition utilitariste conçoit donc
de rendre compte des valeurs en fonction des intérêts des acteurs. Elle suggère de
la sorte que l’altruisme apparent doit s’analyser comme un égoïsme bien compris.
Mais, rappelle Boudon, la portée limitée de cette explication a été soulignée par
Max Weber qui a proposé de distinguer entre la rationalité instrumentale et la
rationalité axiologique : la première désigne la rationalité limitée de l’acteur, celle
qui se définit comme une adéquation des moyens à ses fins ; la seconde est celle
qui porte un jugement de valeur à partir d’une croyance collective laquelle
dépend, selon Weber toujours, de deux conditions : que son contenu fasse l’objet
d’une adhésion de la part des individus d’une communauté, qu’il fasse sens pour
chacun d’entre eux en particulier. Assez proches des précédentes, les théories
fonctionnalistes postulent que certains systèmes ne peuvent exercer la fonction
qui est la leur que si certaines règles sont admises par tous. Quant aux théories
cognitivistes, explique Boudon, elles essaient de démontrer que les valeurs et les
normes résultent de principes que les acteurs devraient normalement percevoir
comme irrécusables. Soit de façon intuitive, soit parce qu’ils sont de caractère
évident. Elles font principalement référence à Kant qui voit l’origine des
croyances normatives dans les principes contraignants de la raison pratique, à
savoir la transposition de l’idée selon laquelle il n’y a pas de société viable sans
règles assurant la coexistence entre individus. Toujours dans la filiation du
philosophe prussien, les approches cognitivistes contemporaines des relations
internationales, en substituant à la raison la « distribution de la connaissance » ou
la culture internationale [290] homogénéisée, avancent que les idées et les normes
sont les véritables variables explicatives du système international. À partir de là,
et cela l’a été plusieurs fois précisé, elles reprochent aux rationalistes de renvoyer
la formation des identités et des intérêts des États à des facteurs endogènes. De
négliger par-là même les réalités exogènes et surtout le principal, le fait qu’ils se
co-constituent, qu’ils se socialisent mutuellement. Et, selon qu’ils considèrent que
leur démarche est seulement complémentaire de celle des rationalistes, ou qu’elle
doit lui être purement et simplement substituée, les cognitivistes, qu’on est plus
habitué à dénommer constructivistes, se partagent en deux camps : celui du
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 289

cognitivisme faible et celui du cognitivisme fort 656. Cependant, pour être


maintenant utile, leur réexamen partiel se conçoit par rapport au principe
ethnocentrique et par rapport au principe stratégiste. Deux critères au regard
desquels leur dichotomie perd, il faut le noter, beaucoup de sens.
Le cognitivisme faible croit aux idées, en tant que connaissance partagée et
certainement pas comme les éléments d’une culture innée, au rôle de
l’apprentissage dans le cadre de l’interdépendance et des institutions
internationales, et à celui des sociétés de pensée cosmopolites 657. Il pense que les
innovations technologiques dévaluent les ethnocentrismes et les stratégies
traditionnelles. Il accorde une grande importance à l’intersubjectivité synonyme
de connaissance consensuelle pour Ernst Haas et pour son fils Peter. Tandis que le
premier voit dans « l’apprentissage », le processus à l’origine de cette
connaissance consensuelle favorable à l’institutionnalisation des relations
internationales qui impose ses règles aux États 658, le second tient les
communautés épistémiques pour essentielles en tant que « canaux grâce auxquels
les nouvelles circulent depuis les sociétés vers les gouvernements aussi bien que
d’un pays à un autre » 659. L’existence de ces réseaux de pensée et
d’interconnaissance, mélange d’experts et d’idéologues, les deux qualités n’étant
pas nécessairement séparables, laisse néanmoins ouvertes bien des questions
quant à leur origine, leur fonctionnement et leur efficacité.
Le cognitivisme fort ou constructivisme idéaliste, dont on connaît les hérauts,
ignore ou feint d’ignorer, comme on le sait, l’ethnocentrisme des États. Il tente de
faire oublier le principe [291] stratégiste en inventant le concept d’agency qui a
tant de mal à rendre compte de la relation entre la structure et le niveau des
acteurs. Il fait sienne l’assimilation de l’intersubjectivité à la connaissance
consensuelle, au point qu’il perçoit les États comme inhibés par les normes qu’ils
ont fixées en commun et qu’ils ont fini par internaliser. Ce que la politique
extérieure des États-Unis n’a pas vraiment démontré ces dernières années, et ce
que celle de l’Iran va vraisemblablement de plus en plus contredire. Il n’envisage
pas que des États, notamment parmi les plus puissants, remettent en cause la
structure normative au nom de leurs valeurs propres ou par nécessité économique
ou sociale, ou parce que leur position dans le système a changé. Les préférences et

656 Andreas Hasenclever, Peter Mayer et Volker Rittberger, Theory of International Regimes,
Cambridge, Cambridge University Press, 1997, 5e édit. 2002, en particulier le chapitre v :
« Knowledge-based theories : ideas, arguments, and social identities », p. 136-210.
657 Ibid., p. 139.
658 Ibid., p. 146.
659 Ibid., p. 149.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 290

les choix individuels s’effacent au profit d’une pseudo-stratégie collective


(puisque Wendt définit l’agency comme une action intentionnelle dotée d’un
pouvoir 660), ou d’un comportement collectif (collective agency aujourd’hui,
human agency demain), inférée par le consensus préétabli, et capable, à la fois, de
réaliser certains objectifs et de prévenir les conséquences fâcheuses ou les dérives.
Cela sans coercition, ni même inculcation, mais grâce au seul mérite de l’action
communicationnelle, dont Richard Bernstein observait, avec un brin d’ironie,
qu’« idéalement, la seule force dont un tel discours peut se prévaloir est la force
du meilleur argument » 661.
Cette dernière remarque fait bien entendu référence à Habermas dont la partie
essentielle de son œuvre a été consacrée à la récusation du paradigme de la
domination, présent dans les trois principaux courants philosophiques du XXe
siècle (la pensée dialectique, la pensée herméneutique, et le post-modernisme), à
l’avantage d’un nouveau paradigme de la communication, précisément exempt de
domination et fondement d’une démocratie radicale 662.
Le philosophe allemand s’est astreint toute sa vie, comme l’indique Arnauld
Leclerc en conclusion d’une étude qu’il lui a consacrée, à trois missions :
« premièrement, contre Arendt, Habermas fait valoir l’impossibilité de penser le
pouvoir en excluant la domination ; deuxièmement, contre Hobbes, Schmitt et
Weber, Habermas fait valoir l’impossibilité de réduire le pouvoir à la domination,
qui peut, certes, être rationalisée, mais [292] jamais être légitime ; troisièmement,
contre les théories critiques de la domination allant de Marx à Bourdieu en
passant par l’École de Francfort et Foucault, Habermas fait valoir l’impossibilité
de faire de la domination un paradigme de la théorie politique » 663. Exit,
évidemment, avec le refus de tout dialogue avec la théorie sur le totalitarisme
d’Hannah Arendt, la théorie réaliste comme la discussion autour de la
responsabilité allemande au sujet de la Shoah…
On comprend dès lors sa réticence envers l’herméneutique, pas assez critique
et trop centrée sur la domination et la puissance comme en attestent les œuvres de
Heidegger, Weber, et même Gadamer 664. Et du même coup, ses discussions

660 A. Wendt, « A Reply to Shannon », op. cit., p. 590-593.


661 Richard J. Bernstein, « Introduction », in R. J. Bernstein (édit.), Habermas and Modernity,
Cambridge, Polity Press, 1985, p. 19.
662 Arnauld Leclerc, « La domination dans l’œuvre de Jürgen Habermas. Essai sur la
relativisation d’une catégorie », Politéia, N° 1 Politique et Domination à l’épreuve du
questionnement philosophique, novembre 1997, p. 53-85.
663 Ibid., p. 85.
664 Ibid., p. 56 et p. 68.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 291

véhémentes avec Rorty. C’est qu’au fond, l’espoir ultime d’Habermas est d’en
finir avec l’ethnocentrisme ou l’égocentrisme qui sont à l’origine de toutes les
volontés de puissance nationales et individuelles. Comme il pense, de façon naïve
que « la domination n’est rien d’autre qu’une déformation de l’interaction » 665, il
s’efforce d’élaborer un modèle de « l’action communicationnelle » susceptible de
corriger ce défaut « catastrophique ». Une théorie pratique avant tout, estime
Leclerc, parce que revenu de ses ambitions antérieures : 1) la transformation de
l’espace public à savoir démontrer « que la domination et la violence sont des
figures historiquement dépassables et que le modèle démocratique et libéral forgé
par les Lumières constitue précisément la voie à suivre » : 2) la philosophie
politique critique de l’émancipation). Habermas est convaincu que « surtout toute
théorie de la domination tend à reconduire une logique de lutte pour le pouvoir,
c’est-à-dire à reconduire la structure propre à la domination » 666. Dès lors, sa
théorie de la « communication », connotée par les conditions de son élaboration
dans le contexte allemand reconstructeur de l’après-guerre, présuppose de façon
très normative et juridiste que l’acteur abandonne « la perspective interne du
monde vécu au profit d’une perspective qui lui est imposée par un ensemble de
règles existantes » 667.
Cela nous rappelle évidemment bien des affirmations déjà rencontrées. À
partir de là, Habermas fixe les règles d’une « éthique de la discussion », qu’il fait
dériver de l’éthique kantienne de la raison et qui lui permet d’affirmer que
« chaque norme valide [adoptée, pour résumer, sans subordination d’une volonté
à une autre en vertu d’une croyance] devrait pouvoir trouver l’assentiment de tous
les concernés, pour peu que ceux-ci participent à une discussion pratique » 668.
Quant aux conditions d’établissement et de pérennisation d’un tel « processus
intersubjectif de compréhension » qui « seul peut conduire à une entente de nature
réflexive », Habermas ne les précise pas 669.
Peut-être escompte-t-il l’avènement de cette société « de l’information » chère
à Niklas Luhmann, avec lequel il a beaucoup échangé 670, qui la concevait tel un
système autopoïétique, c’est-à-dire « comme un système impliquant par essence

665 Ibid., p. 71.


666 Ibid., p. 58 et p. 74.
667 Ibid., p. 76.
668 Ibid., p. 80-81. Leclerc cite Jürgen Habermas, De l’éthique de la discussion, Paris, Cerf,
col. « Passages », 1992, p. 34.
669 Nous décomposons ici la citation d’Habermas, reproduite par Leclerc, ibid., p. 81.
670 Ibid., p. 71, note 81.Leur discussion commença en 1971. Luhmann est décédé en 1998.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 292

le phénomène de l’“auto-observation” » 671. Un système doté d’une activité


réflexive, parce que non plus considéré comme une totalité constituée « de parties,
mais comme des différences entre système et environnement » et comme
« constitué de communications et qui produit et reproduit lui-même les
communications qui le constituent au moyen du réseau de ces
communications » 672. Si bien que « la société est seulement composée de
communications (et non d’hommes par exemple) et tout ce qui n’est pas
communication appartient à l’environnement de ce système » 673. Soit, au final,
une définition du système fort peu en adéquation avec les relations
internationales, mais qui ouvre effectivement la porte à toutes les utopies
iréniques, puisque le « système pense » et que l’« auto-observation » mène à la
conscience. Par ailleurs, Luhmann a une vision assez floue, mais inquiétante, de
l’avenir que réserve à la démocratie la société de communication puisqu’elle n’est
plus selon lui « la souveraineté du peuple sur le peuple », ni « un principe selon
lequel toutes les décisions doivent être prises de manière participative », mais
propose-t-il, « la scission du sommet, à savoir la scission du sommet du système
politique perdifférencié par la distinction entre gouvernement et opposition » 674.
Ou bien envisage-t-il une évolution de la démocratie vers l’élitisme quand il
écrit : « le concept de société que nous utilisons exclut le concept
d’intersubjectivité. Il exclut par ailleurs que nous concevions le savoir comme
réuni et à disposition dans les têtes des individus » 675. En tout cas cela veut dire,
d’après Hugues Rabault, que contrairement à ce que d’autres ont pu supposer,
Luhmann, malgré son [294] travail intense sur la communication, ne croyait guère
à la transparence du monde et était très proche de l’herméneutique. Il porte ce
jugement : « l’apport essentiel de la pensée de Niklas Luhmann tient donc à un
effort fondamental pour penser la théorie de la connaissance, non plus sous
l’angle des facultés de connaissance comme chez Kant, mais sous l’angle des
limites de la connaissance. Le contenu du savoir se trouve réintégré au contexte
de son développement. La rationalité cesse d’être une rationalité absolue pour
devenir rationalité de système » 676.

671 Hugues Rabault, « L’apport épistémologique de la pensée de Niklas Luhmann : un


crépuscule pour l’Aufklärung  », Droit et Société, n° 42/43, 1999, p. 450.
672 Niklas Luhmann, Politique et complexité. Les contributions de la théorie générale des
systèmes, Paris, Cerf, Essais choisis, traduits de l’Allemand et présentés par Jacob Schmutz,
1999, p. 51-52.
673 Ibid., p. 52.
674 Ibid., p. 164-165.
675 Hugues Rabault, op. cit., qui le cite p. 463.
676 Ibid., p. 464.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 293

La nouveauté, par rapport à la tradition philosophique allemande qu’il


continue, serait que si tout discours portant sur la société est en même temps un
discours émanant de la société, il n’est plus prononcé par des individus isolés,
mais par la société elle-même, ou par ses sous-systèmes. Communication oblige.
La société contemporaine n’est plus fondée sur une représentation dominante,
mais sur différentes représentations. Néanmoins, explique Rabault, « d’une
certaine façon, Niklas Luhmann renoue avec ces grands systèmes de l’âge
baroque en faisant du sujet le produit d’un ordre global, ou plutôt d’un ensemble
d’ordres dans lequel il se trouve inscrit » 677. L’universitaire français, qui voit
dans l’effort intellectuel de Luhmann ni plus ni moins qu’une tentative
d’interprétation compréhensive, en compare la finalité à celle du pragmatisme
contextualiste de Rorty 678.
Bien que l’intensification de la communication entre les États est un
phénomène qui ne se conteste pas, elle n’a pas bouleversé le monde au point de le
rendre transparent, entièrement connaissable et d’avoir fait disparaître le secret
qui était la grande préoccupation d’Habermas et qu’il rêvait de voir disparaître.

La démarche cognitive pragmatiste :


idéologies, mémoire, contexte et hégémonie

Peu nombreux sont ceux qui continuent à penser que le phénomène de la


connaissance puisse constituer une transparence du monde autour d’un sujet, aussi
affûté et omniscient soit-il. En relations internationales, on sera plutôt enclin à la
tenir pour le produit de la réflexivité de différents paradigmes mis en situation
d’interaction réciproque. Néanmoins, parce que cela demande un sérieux effort,
dans ce domaine plus que dans beaucoup d’autres, [295] comme l’économie où il
peut s’avérer prosaïquement productif il faut admettre avec Berger et Luckmann
que « peu de gens seulement s’intéressent à l’interprétation théorique du monde »
et qu’il ne faut surtout pas en exagérer la portée 679. Il y a donc tout lieu de penser
que la connaissance de l’environnement et des Autres, cela même au niveau des
décideurs, demeure avant tout l’émanation d’un ethnocentrisme mâtiné de
« connaissance commune », celle à laquelle les sociologues font référence, mais
qu’ils ont tant de mal à définir et qui est, par conséquent, l’objet de toutes les

677 Ibid., p. 462.


678 Ibid., p. 465.
679 Berger et Luckmann, op. cit., p. 25.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 294

supputations. Du fait que le contenu des croyances et des valeurs est d’ordre
personnel (peut-être plus qu’on ne le croit, sachant qu’avec la révolution
génétique en cours, on ne peut même plus affirmer qu’« il n’existe pas de nature
humaine au sens d’un substrat biologiquement fixé qui déterminerait [au moins
partiellement, dirons-nous] la variabilité des formations socioculturelles » 680), et
que ce contenu évolue et se transforme en fonction d’un contexte spatio-temporel,
social, économique, politique et bien sûr idéologique cela laisse entendre que le
spectre des visions et des perceptions est donc très vaste. Si l’ethnocentrisme est à
l’origine de toute activité humaine ou sociale, par conséquent de toute volonté ou
de toute intention, Karl Mannheim a montré que l’idéologie est aussi la
caractéristique de la pensée propre d’un individu. Sa déduction vient de ce que
« la méfiance et le soupçon dont les hommes, en tout lieu, font preuve envers
leurs adversaires à toutes les phases du développement historique, peuvent être
considérés comme les antécédents immédiats de la notion d’idéologie » 681. Cette
conception particulière ou individuelle de l’« idéologie », purement
psychologique, cède ensuite généralement la place à une « idéologie de groupe »
ou à une « conception totale de l’idéologie », sous l’emprise de son contexte
social, dans laquelle la psychologie est remplacée par un système de significations
pour la compréhension de la vie sociale, ajoute-t-il 682. Dès lors, il existe de fortes
probabilités pour que l’intersubjectivité des acteurs soit par construction des plus
dissymétriques. Certes, l’ethnocentrisme n’est pas le refus obstiné de tout
commerce avec les représentations des autres, car « il désigne simplement le fait
de se débrouiller avec ses propres lumières  » soutient Richard Rorty, [296] mais
« les croyances que peut suggérer un autre individu ou une autre culture
demandent à être testées en les associant à des croyances que nous possédons
déjà » 683. Quand l’intersubjectivité finit par être consensuelle, c’est
nécessairement qu’une représentation est privilégiée. Sur le plan international,
elle l’est certainement sous hégémonie, parce que les croyances deviennent alors
des habitudes d’action inspirées par un contexte tel, depuis plus de cinquante ans,
celui de l’expansion capitaliste sous la gouverne des États-Unis.

680 Ibid., p. 71-72.


681 Karl Mannheim, Idéologie et utopie. Une introduction à la sociologie de la connaissance,
Paris, Marcel Rivière, 1956. On dispose également d’une édition électronique de l’ouvrage,
celle à laquelle nous faisons référence ici, par Jean Marie Tremblay de l’Université du
Québec à Chicoutimi, à partir d’une traduction de l’édition anglaise par Pauline Rollet, 116
pages, http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.mak.ide1, p. 27.
682 Ibid., p. 24-25 et p. 32-33.
683 Richard Rorty, Science et solidarité. La vérité sans le pouvoir, Paris, Édition de l’Éclat,
1990, p. 52-53.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 295

On peut se demander si ces habitudes ne sont pas à l’origine d’une « fausse


conscience » (falsches bewusstein 684) qui prend « la forme d’une interprétation
inexacte de soi-même et de son propre rôle » 685. Étant entendu que ce qui vaut
pour n’importe quelle personne vaut bien sûr pour les dirigeants de tous les États,
quand Mannheim donne cet exemple « où certaines personnes essaient de
déguiser leurs rapports “réels” avec elles-mêmes et avec le monde et de fausser
pour elles-mêmes les faits élémentaires de l’existence humaine, en les déifiant, en
les romantisant ou en les idéalisant, bref, en ayant recours au stratagème
d’échapper à elles-mêmes et au monde et en provoquant ainsi de fausses
interprétations de l’expérience » 686. En somme une perception faussée du rapport
aux autres (on n’est pas très loin de Jervis) par négligence, par facilité ou par
confort parce qu’alors elle évite les remises en cause par trop drastiques et par
trop exigeantes en efforts susceptibles d’obtenir des changements ou de réussir
des adaptations. Ce qui est le cas aujourd’hui de presque tous les États européens
face aux défis qui les attendent.
La contingence des croyances que postule le pragmatisme explique à la fois
leur variabilité dans le temps et dans la mémoire collective et le recours
stratégique à des « machineries conceptuelles » destinées à les fixer le plus
longtemps possible, à les étendre le plus loin possible, quitte à réécrire ou à
élaguer les discours sur l’histoire dans laquelle elles sont réputées, faussement
alors, s’enraciner. Mannheim faisait remarquer à ce sujet qu’il est indispensable
de « se souvenir que le fait que nous parlions de la vie culturelle et sociale en
termes de valeurs, est lui-même une attitude propre à notre temps » 687. Il découle
d’un [297] transfert notionnel de la science économique vers les sphères
politiques, religieuses esthétiques et éthiques.
Ainsi, l’absolutisation de la rhétorique des droits de l’homme à laquelle se
cramponnent les libéraux essentialistes, note Rorty, est très révélatrice du
problème qu’ils ont et qui consiste à penser que le substrat métaphysique des
Lumières (contenant ces mêmes droits) d’une nature humaine commune dispose
d’une prééminence morale sur toutes les superstructures purement « culturelles »,
en même temps que l’expérience des habitants du globe leur démontre qu’une

684 L’expression est de Franz Mehring (malencontreusement prénommé Frédéric dans notre
tome i), Geschichte der deutschen Sozial-demokratie, p. 286, cité par Karl Mannheim, op.
cit., p. 37.
685 K. Mannheim, ibid., p. 53.
686 Ibid., p. 53.
687 Ibid., p. 42.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 296

telle croyance est une originalité occidentale 688. Théorie surdimensionnée quant
à ses impératifs supposés, dans sa formulation de 1948, parce qu’à la mesure des
horreurs de la seconde guerre mondiale qu’il s’agissait alors d’exorciser (toujours
le contexte), elle est clairement instrumentalisée dans le but de légitimer ou de
délégitimer les États qui acceptent ou qui n’acceptent pas de se conformer au
modèle mercato-démocratique du monde anglo-saxon.
Quant au recours à l’histoire, il faut admettre avec Kratochwil, bien que cela
n’aille pas systématiquement dans le sens où il l’entend, où il l’espère, que
« finalement, ce que l’on oublie souvent est que l’“histoire” est toujours
remémorée depuis une certaine situation dans le présent, pour toutes les choses du
passé qui offrent maintenant un intérêt » 689. En effet, en ces temps de
commémorations à répétition, de rédemptions et de « repentances », où l’histoire
est plus le produit d’une mémoire sélective, comme l’avait déjà remarqué
Nietzsche, qu’elle n’est celui de la science des historiens, l’emphase mise sur tel
ou tel événement du passé correspond soit à la valorisation de certaines notions
contemporaines, soit aux exigences d’un nouveau contexte socioculturel. Au
contraire, tout souvenir trop en rupture avec le présent est rejeté dans le tréfonds
de la mémoire.
Ainsi en va-t-il de deux exemples français que l’on peut choisir parmi
d’autres. D’un côté, il y a les repentirs officiels relatifs à la traite des Noirs,
légitimes quand on célèbre les droits de l’homme et le principe d’égalité, mais qui
ne sont pas sans rapport avec la croissance démographique de la communauté
noire en France et avec son nouveau poids électoral. D’un autre côté, il y a un peu
d’ironie à remarquer, mais l’« ironisme » qui est un nominalisme doublé d’un
historicisme d’après Rorty 690, est [298] l’apanage du pragmatisme, qu’on a
complètement « oublié » de seulement rappeler, en 1999, le neuvième centenaire
de la prise de Jérusalem par les Francs. Ce qui, il faut en convenir, dans le
contexte moyen-oriental actuel n’aurait pas été unanimement apprécié et du
meilleur goût pour la diplomatie française. Nietzsche avait donc bien raison de
parler de la malléabilité du passé en termes de rappels et d’oublis. Elle permet,
comme s’en enquiert Kratochwil, de modeler les identités, parce que l’oblitération
partielle, souvent partiale, des mémoires nationales rend plus plausible la
construction de l’identité collective globale, dont le paradigme solidariste auquel

688 Richard Rorty, Objectivisme, relativisme et vérité, op. cit., p. 240.


689 Friedrich Kratochwil, « History, Action and Identity : Revisiting the “Second” Great
Debate and Assessing its Importance for Social Theory », European Journal of
International Relations, vol. 12 (1), 2006, p. 15.
690 R. Rorty, Contingence, ironie et solidarité, op. cit., p. 13.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 297

il adhère fait son axiome. Mais, en contrepartie, quand la mémoire collective est
sollicitée par le « qui sommes-nous ? » d’une communauté particulière, son
attente risque d’être déçue. Ainsi, l’Iran est-il en train de redécouvrir son passé de
puissance perse avec lequel il peut renouer aujourd’hui grâce à l’arme nucléaire et
au pétrole.
Dans le conglomérat des représentations qui tient lieu de connaissance du
monde, selon le pragmatisme, le fait que l’une d’entre elles soit dominante ne doit
rien à une vérité absolue qui existerait indépendamment des valeurs et des
positions des acteurs dans le système international. Le concept d’hégémonie tel
que Robert Cox l’explicite, à la suite de Gramsci, afin d’interpréter la situation
contemporaine, à la condition de l’appliquer à toutes les époques historiques
caractérisées par une forte homogénéité culturelle et à tous les types d’ordre
international contingent, est susceptible d’en fournir une explication. En effet
d’après Cox, la domination de l’ordre capitaliste mondial et son acceptation
trouveraient leurs meilleurs instruments de diffusion et de pérennisation dans les
organisations internationales pour les cinq raisons qui suivent : 1) les institutions
comportent les règles qui facilitent l’expansion de l’ordre hégémonique mondial ;
2) elles sont elles-mêmes le produit de l’ordre hégémonique mondial ; 3) elles
légitiment idéologiquement les normes de l’ordre mondial ; 4) elles cooptent les
élites des nations périphériques ; 5) elles absorbent les idées contre-
hégémoniques 691. L’économie mondiale ayant été reconstruite, après 1945, par
les États-Unis enfin convertis au libre-échange, autour d’eux-mêmes dans le cadre
des accords de Bretton Woods, du GATT et de l’OECE devenue OCDE, les deux
premières propositions sont d’autant plus incontestables qu’après [299]
l’effondrement de l’Union soviétique, la puissance phare de la libre entreprise, du
commerce et de la finance a pu faire sauter tous les verrous qui empêchaient
encore l’expansion sans limites du marché. À ce stade, la domination est
d’essence matérielle.
C’est pour les trois autres propositions que le concept d’une hégémonie
distillée par les « structures historiques » trouve son emploi parce qu’il s’agit
bien, selon Cox, d’une « domination invisible » intégrée et assumée par les autres
États. « L’hégémonie est le secret de la viabilité des institutions » écrit-il 692. Elle
ne peut être qu’intellectuellement saisie. Toutefois, elle transparaît, nous semble-
t-il, dans les procédures suivies par les institutions internationales, en particulier
dans les fameux agendas qu’elles se fixent. En effet, alors que ces derniers sont

691 R. Cox, « Gramsci, hegemony, and international relations », op. cit., p. 38.
692 R. Cox, « Decision making », op. cit., p. 64.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 298

présentés comme des parcours de négociation, qui à ce titre pourraient très bien ne
pas aboutir (ce n’est pas parce que l’on discute que l’on doit s’entendre), ils ont
toujours des objectifs largement fixés à l’avance et ils sont gérés comme des
marches à suivre irrévocables dont on essaie seulement de prévenir les
contretemps. Ce qui veut dire que les participants même réticents finissent par
succomber à la logique dominante et qu’ils acquiescent par avance des résultats
qui ne correspondront pas à leur vision du monde. Pour Cox, c’est là le destin de
tous les dirigeants des États périphériques qui entrent en relation avec les
institutions de l’ordre mondial, mais aussi de tous les acteurs hostiles à celui-ci
qui chercheraient à le réformer. Au final, l’analyse de Cox est pessimiste parce
qu’elle ne laisse d’autres recours aux puissances contestataires que celui de la
coalition contre-hégémonique.

B. L’interprétation du système international

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Avec le pragmatisme, il nous faut abandonner complètement la notion de


vérité comme correspondance avec la réalité, pour adopter l’idée que la
connaissance n’est pas la reproduction exacte d’un réel en soi, mais une
représentation organisée de la réalité, une représentation compréhensive, à la fois
systémique et contextuelle. L’un des aspects essentiels de l’accent mis sur le
contexte est de nous débarrasser de la croyance que les paradigmes, [300] qu’ils
soient structuralistes ou individuels, sont des panacées universelles pour ne plus
les considérer que comme des outils intellectuels utiles. Ensuite, la notion même
de contexte, selon notamment la définition et la typologie qu’en propose Gary
Goertz 693, permet de rendre moins rigide et plus opératoire celle de structure.
Von Bertalanffy, qui est à l’origine de la systémique contemporaine, déclarait que
« toute totalité est basée sur la compétition entre ses éléments et présuppose la
lutte entre ses parties » 694. Partant de là, il faut admettre la confrontation des
paradigmes et se contenter d’un système d’interprétation globale susceptible de
produire des modèles suffisamment autoconsistants de la réalité.

693 Gary Goertz, Contexts of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press,
1994.
694 Ludwig von Bertalanffy, Théorie du système général, Paris, Dunod, 1973.
Traité de relations internationales. Tome II : Les théories de l’interétatique. (2008) 299

L’idée d’une totalité complexe organisée, non réductible à la simple somme


des partie, et appliquée ici au seul monde des États, est une idée ancienne. Au
fondement de la science aristotélicienne, elle ne lui a cependant pas permis de
rendre compte avec succès du monde physique, a souligné Edgar Morin 695. Au
contraire, c’est lorsque fut abandonnée, avec Galilée, la référence au Tout que fut
rendu possible le prodigieux progrès de la physique occidentale. Mais à son tour,
continue Morin, le modèle mécaniste du savant italien perfectionné par René
Descartes ne permettait plus, à la fin du dix-huitième siècle, de rendre compte de
manière satisfaisante des phénomènes étudiés, soit que l’on soit, après l’étude de
phénomènes relativement simples, passé à l’étude de phénomènes plus
complexes, soit que l’on ait cherché à approfondir la connaissance de phénomènes
déjà étudiés. On prit conscience que les phénomènes complexes, tels que les
interactions mécaniques entre plus de deux corps, la structure atomique de la
matière et l’organisation propre aux êtres vivants ne pouvaient plus être expliqués
à partir de la simple somme de leurs éléments ou composants, à partir de chaînes
causales linéaires impliquant la mise en relation de seulement deux variables 696.
Ceci explique le retour, dans toutes les sciences, dès le début du vingtième siècle,
d’une tendance à concevoir une interdépendance holistique, c’est-à-dire le
principe selon lequel dans un système toute modification concernant une de ses
unités ou variables a des effets directs ou indirects, latents ou manifestes sur les
autres unités constitutives.
[301]
En matière de sciences sociales, le tournant est net dans la sociologie d’Emile
Durkheim, et dans les travaux de Vilfredo Pareto, qui a directement inspiré
Talcott Parsons 697. Dans son énorme Traité de sociologie générale, Pareto
écrivait que la forme de la société est « déterminée par tous les éléments qui
agissent sur elle, et ensuite elle réagit sur les éléments » 698. Toutefois, le
raisonnement organiciste de cette « première systémique », qui devait vraiment
émerger pendant l’entre-deux-guerres principalement sous l’impulsion des
biologistes et des ingénieurs, allait lui attirer trois critiques majeures : 1) une
tendance à voir un système dans tout phénomène que l’on rencontre ; 2) le fait
que la perspective holiste, en refusant l’at