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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

Hubert Faes

Éditions du Cerf | « Revue d'éthique et de théologie morale »

2014/3 n° 280 | pages 11 à 33


ISSN 1266-0078
ISBN 9772204352810
DOI 10.3917/retm.280.0011
Article disponible en ligne à l'adresse :
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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

Hubert Faës

SENS
ET VALEUR
DU  CONTEXTE EN ÉTHIQUE

L’éthique a toujours dû se soucier des contextes ; elle ne s’est


jamais contentée de poser des principes, elle a considéré les
cas et les situations. Mais la question du contexte prend une
autre dimension et une autre importance quand on se rapproche
de l’époque actuelle. À mesure que se développe un sens de
l’histoire et de la différence de ses époques, que se découvre
la diversité des mondes, que se développent et se différencient
les activités humaines au sein des sociétés, s’affirme un sens des
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contextes qui importe particulièrement à la réflexion éthique.
Ce sens est manifeste aujourd’hui en particulier aux extrêmes :
d’une part les contextes les plus particuliers et les plus spécialisés
où les valeurs et les normes éthiques rencontrent des normes
techniques et organisationnelles spécifiques qui commandent la
constitution de secteurs d’activités autonomes ; d’autre part, le
contexte de la mondialisation qui n’est pas celui d’une totalité
constituée et ordonnée, mais plutôt un espace de relations sans
régulation forte et où se rencontrent aussi de plus en plus les
limites et les contraintes écologiques. Cette situation est, semble-
t-il, celle qui donne une importance nouvelle à la question du
contexte en éthique.
Ce qu’on vient de dire montre combien l’extension du concept
peut varier. Quand on parle d’un événement ou d’une action,
il est courant d’invoquer « le contexte » sans plus de précision.
Mais son extension peut varier de bien des manières. Tel acte
humain peut être situé dans un contexte familial, social, national,
international, mondial et même universel au sens où l’univers
lui-même est le contexte. En même temps, le contexte national
par exemple peut être le contexte du moment ou celui d’une
histoire plus ou moins étendue dans le passé. Par définition, un
contexte n’est délimité que relativement ; il n’y a pas de totalité

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du contexte. Sa délimitation est fonction de la pertinence du


sens considéré.
Le présent article s’efforce surtout de reconnaître la situation
présente, de réfléchir la notion de contexte, d’en mesurer l’enjeu
pour la compréhension de l’éthique elle-même. Même si l’on
parle d’éthique plutôt que de morale, on pense en général que
l’éthique est normative, qu’elle s’occupe essentiellement des
principes et des normes qui doivent d’une manière ou d’une
autre diriger la vie et l’action. Le problème est donc d’appré-
cier les implications du contexte dans la compréhension des
normes. Le diagnostic qui sera ici proposé à la discussion est
que l’importance nouvelle et actuelle du contexte entraîne une
reconfiguration de la compréhension de la normativité éthique.

I. LA QUESTION DU CONTEXTE
EN  ÉTHIQUE
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1. L’éthique concerne les actions. Il est devenu courant de dire
qu’une action est éthique ou non. Cela vise une manière d’être
de l’action, non l’action elle-même. L’éthos  1 est un ensemble
d’actions qui relèvent d’une certaine manière d’agir spécifique
d’un groupe, d’une communauté à une époque donnée. Mais
quand nous disons qu’une action est éthique, nous ne disons
pas seulement qu’elle appartient à telle manière culturelle de
faire. Nous apprécions la valeur de cette façon d’agir ou nous
voulons dire qu’elle a été ou peut être jugée quant à sa valeur
éthique. Une question se pose concernant le statut ou le point
de vue de la réflexion relative à la valeur. Se fait-elle dans
l’action elle-même ou suppose-t-elle qu’on s’en détache, qu’on
adopte un point de vue extérieur ? Se fait-elle au point de vue
d’une culture donnée ou suppose-t-elle une capacité de s’élever
au-dessus de ce point de vue ?
Une première réponse, classique, à cette question consiste à
distinguer la théorie et la pratique. La réflexion éthique serait

1. Rappelons qu’il y a en grec ethos, la coutume, et êthos, le caractère. Le terme


« éthique » provient du second. L’origine des deux termes est le verbe eiôtha, « j’ai
l’habitude ». L’êthos est le caractère d’un individu qui s’est formé par habitude dans
le cadre d’une cité. Un usage assez répandu aujourd’hui en français désigne par
éthos le mode de vie, les mœurs d’une société.

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une réflexion théorique supposant un point de vue détaché


autre que celui de l’acteur lui-même et que celui de l’éthos
toujours particulier. Y a-t-il un point de vue théorique possible
sur les actions humaines ? Cette possibilité est supposée dans les
distinctions courantes entre éthique générale ou fondamentale
et éthique appliquée.
Mais la question du statut de la réflexion éthique n’est pas
seulement celui d’une éventuelle distinction entre théorie et
pratique, entre connaissance et action. Elle est plus complexe.
Entre le point de vue de l’acteur ou de l’éthos et le point de
vue théorique, d’autres points de vue sont possibles, notamment
celui de l’autre, du spectateur, de l’interlocuteur, le point de
vue d’un sujet en interaction avec l’acteur. Le point de vue du
spectateur ne doit pas être confondu avec celui du théoricien,
le point de vue du témoin n’est pas identique à celui du savant.
Le spectateur est à la fois dedans et dehors, il est en présence
de l’action, il interagit avec l’acteur, il communique avec lui.
L’acteur lui-même est le spectateur de son action comme il l’est
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de celle des autres. Et le spectateur ne l’est que parce qu’il est
aussi acteur. Une réflexion se fait sur les actions dans l’interac-
tion et la communication qui a lieu entre les acteurs-spectateurs
d’actions  2. La réflexion éthique opère-t-elle au point de vue
théorique ou à un point de vue d’acteur-spectateur ? Y a-t-il
pour l’éthique un point de vue sans point de vue, ou le point
de vue du spectateur, partie prenante des processus d’action,
est-il le seul possible ?
2. Cette question sur la possibilité même d’un point de
vue théorique en éthique se corse quand on fait intervenir
la notion de contexte. Cette notion est pertinente en éthique
parce qu’il y est question d’action, celle-ci ne pouvant avoir
lieu que dans un contexte. Jusqu’à quel point faut-il prendre
en considération le contexte des actions dans la réflexion sur
leur qualité éthique ? Le contexte est une dimension spécifique
de l’action qui ne se confond pas avec l’action elle-même, ni
avec ses qualités ou modalités. Le contexte ne fait pas l’action,

2. La prise en compte d’un possible point de vue de spectateur dans la réflexion


éthique est présente depuis longtemps en philosophie. Elle se situe à la limite entre
l’esthétique et l’éthique. Elle s’affirme en particulier dans la réflexion morale anglo-
saxonne, chez Kant et chez H. Arendt.

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n’en détermine pas le mode ou la manière même si celle-ci


est marquée par le contexte. La relation de l’action au contexte
est celle de « l’avoir-lieu dans ». Que l’action ait pu avoir lieu
signifie qu’elle a tenu compte de son contexte et qu’elle a été
en quelque sorte acceptée par lui. À son tour la réflexion doit
placer l’action dans son contexte pour en comprendre le sens.
Le contexte importe par rapport non tant à l’action elle-même,
son objet et son objectif, qu’à sa signification.
Pour repérer le contexte de l’action, il faut l’action elle-même.
S’il n’y a pas d’action, il n’y a pas de contexte. Celui-ci n’est
pas préalablement donné de sorte que l’action s’y inscrirait. En
s’écrivant, l’action écrit son contexte. Autrement dit on ne peut
appréhender le contexte d’une action qu’en prenant le point
de vue de l’action elle-même, ou celui du spectateur lui-même
capable de prendre en compte le point de vue de l’acteur. L’action
se donnant un objectif et déterminant sa manière de l’atteindre,
choisissant sa stratégie et ses moyens, départage dans la situation
ce qui devient constitutif d’elle-même de ce qui constitue son
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contexte, comme la forme se détache du fond sur lequel elle
apparaît, comme un dire se détache de ce que d’autres disent
ou de ce qui aurait pu être dit. L’action fait le contexte et le
contexte fait l’action, de sorte qu’il est impossible d’avoir une
compréhension suffisante de l’action à partir de l’action seule
ni à partir du contexte seul. En va-t-il de même quand il s’agit
de la valeur éthique de l’action ? À première vue, si cette valeur
dépend surtout du but et des moyens ou encore de l’intention,
elle peut être jugée de façon relativement indépendante du
contexte ; mais si elle concerne la signification de l’action, elle
ne pourra pas l’être. Et le contexte ne peut vraiment être pris
en compte que dans une réflexion qui se place au point de
vue de l’acteur-spectateur et non au point de vue théorique. Il
n’y a de contexte que si on se place au point de vue de cela
dont le contexte est le contexte. Un contexte ne peut pas être
directement un objet de connaissance ; il ne peut entrer dans
une relation de sujet à objet. Un sujet ne peut s’intéresser à
un contexte qu’en prenant pour objet cela dont le contexte est
le contexte, mais son point de vue n’est plus alors simplement
objectif, il devient herméneutique.
La réflexion éthique, celle qui conduit à des jugements sur la
valeur des actions, ne s’accomplit pas au seul point de vue du

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théoricien ; elle ne s’accomplit vraiment qu’en prenant le point


de vue de l’action elle-même ou d’un spectateur de l’action,
point de vue auquel elle peut prendre en compte le contexte
de l’action.
3. Le contexte de l’action peut être spécifié de diverses
manières. J’en distinguerai trois. Ce contexte est d’abord celui
des comportements et des actions auxquels cette action est liée,
ceux de l’acteur lui-même et ceux de ses proches et contempo-
rains. Ces comportements et actions se produisent eux-mêmes
dans un environnement naturel et humain. Ce contexte est un
contexte historique et social. Il est éthique ou moral au sens de
l’éthos, donc au sens des mœurs et des coutumes qui ont cours
dans une société à une certaine époque. On parle à son sujet
de moralité objective ; mais le nommer ainsi c’est précisément
ne pas le regarder comme contexte et l’approcher théoriquement
en faisant abstraction du point de vue des acteurs pour lesquels
cette moralité est un contexte d’action. En départageant le sub-
jectif et l’objectif, on s’interdit le contexte en tant que contexte.
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Une autre manière d’envisager le contexte de l’action est de le
faire en fonction des objectifs poursuivis par l’action elle-même.
Dans cette perspective, la différenciation des contextes n’est plus
simplement fonction des temps, des lieux et des relations ; elle
n’est plus simplement historique et sociale, elle est liée à une
spécialité de l’action elle-même. Elle est fonction de domaines
objectifs spécialisés d’activités. L’activité sociale est aujourd’hui
différenciée en domaines d’activité organisés rationnellement où
se posent les questions éthiques les plus vives. La formation de
tels domaines en milieu humain procède d’une rationalisation
scientifique et technique des activités humaines. Cette rationa-
lisation s’attache aux choses en les traitant objectivement. Elle
inverse l’orientation de l’action proprement dite. L’action ne
peut s’effectuer qu’en s’ajustant à un contexte, non pas en se
soumettant à lui ou en se laissant déterminer par lui mais en
étant pertinente par rapport à lui. L’activité qui se rationalise
au contraire porte sur un objet qu’elle abstrait de son contexte
pour le conditionner de manière à le rendre plus apte à remplir
la fonction qu’on lui attribue. Cette activité est celle de l’œuvre
par opposition à l’action, de la production opposée à la praxis.
Elle adopte le point de vue du théoricien sur l’activité, son objet
et ses moyens et non celui de l’acteur-spectateur. Le dévelop-

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pement d’une activité visant à perfectionner techniquement des


objets, des dispositifs, est apparu très tôt en humanité et a pu
être considérée comme trait distinctif de l’espèce humaine. Il a
donné lieu à une différenciation sociale des hommes en fonc-
tion des compétences techniques acquises. Aujourd’hui l’activité
rationnelle de cette sorte ne vise plus seulement la production
d’objets et d’instruments, elle porte sur des agencements, des
processus et des systèmes en activité continue et automatique.
Sur la base de tels systèmes existent dans la société des secteurs
d’activités relativement autonomes, aux objectifs spécialisés, qui
non seulement reproduisent ce qui a été acquis mais visent à
développer et perfectionner sans cesse la production du sec-
teur. Quoique procédant d’une activité qui traite les objets et
les systèmes en faisant abstraction des contextes naturels et
humains, ces secteurs deviennent eux-mêmes des contextes
d’activité humaine. S’y développent des cultures et des mœurs
propres à ceux qui y déploient une grande part de leur activité.
Ces secteurs spécialisés d’activités qui, notons-le au passage,
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sont de moins en moins des secteurs appartenant à une société
particulière et de plus en plus des secteurs mondialisés, sem-
blent s’opposer à l’activité humaine non spécialisée, non fondée
sur l’organisation technique d’un domaine objectif, celle qui se
déploie dans la vie quotidienne, qui relève de ce qu’on a appelé
le monde de la vie, lequel constitue en somme un contexte
commun. Les hommes sont donc censés vivre ensemble selon
un éthos ou une culture commune pour les activités basiques
de l’existence et en même temps, en raison de leur activité
professionnelle pour un bon nombre d’entre eux, agir dans l’un
des secteurs spécialisés dont nous parlons, lesquels ont une
influence voire une emprise sur le mode de vie de l’ensemble. Il
n’est pas sûr que cela décrive bien la situation dans les sociétés
contemporaines. Si, à la différenciation de l’activité sociale en
secteurs d’activités autonomes, on ajoute l’individualisme et le
multiculturalisme qui caractérisent globalement chaque société,
on peut douter que subsiste un monde de la vie vraiment
commun, au sens de « constitué par des mœurs semblables »,
par une identité culturelle. Il faut alors examiner de plus près
ce dont est fait un contexte humain.
S’agissant des hommes, le contexte n’est pas seulement histo-
rique et social, naturel ou artificiellement constitué, il est aussi

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culturel. Les hommes qui font et agissent sont aussi des êtres
qui parlent et pensent. Ce qu’ils font ne va pas sans discours
qui disent et commentent. La notion de contexte est tout par-
ticulièrement appropriée pour parler du sens de ce qui est dit,
écrit ou pensé. Ce sens dépend de ce qui a déjà été dit ou de
ce qui est dit avec ce qui est dit. Le sens d’une action dépend
d’un contexte d’action comme le sens de ce qu’on dit dépend
d’un contexte de langage. Dans la mesure où l’action humaine
n’est jamais sans parole, le contexte d’une action est aussi un
contexte de langage et de discours, un contexte culturel et
idéologique. Ce contexte n’est pas seulement celui des choses
qui se font et se disent, mais un contexte où sont formulés des
normes, des appréciations, des conseils. Que des normes et des
jugements fassent partie du contexte d’une action ne signifie
pas que le contexte lui-même est impératif ou obligatoire. Le
discours prescriptif fait partie du contexte sans que la fonction
du contexte soit de prescrire. Sa présence dans le contexte
n’explique pas que l’action ait lieu. Le contexte où l’on prescrit
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est un contexte où l’action ne va pas sans la communication.
Dans le contexte, un discours, même quand il prescrit, ne
détermine pas ce qui est fait, mais appelle en réponse des
actions conformes ou non conformes et des discours relatifs à
la prescription. Les contextes d’action humaine sont en dernier
ressort des contextes de langage et de communication dans
lesquels les actes humains ne sont pas seulement soumis à
des conditions déterminantes ni seulement déterminés par des
obligations indiscutables, mais appelés à répondre au contexte,
y compris de manière éventuellement inédite.
La compréhension du contexte comme étant communicationnel
et pas seulement culturel permet de répondre au problème posé
relatif à l’existence d’un éthos commun dans les sociétés contem-
poraines. Le contexte de communication et de langage existe
même quand il n’y a pas de langue ou de culture communes,
même quand il n’y a pas de valeurs communes. Les hommes
ont à répondre et à agir dans un contexte communicationnel
et donc dans un monde commun même quand ils ne peuvent
le faire sur la base d’une culture commune.
À notre époque, des faits sont révélateurs de cette situation.
D’une part se développent des systèmes matériels et techno-
logiques facilitant la communication entre les hommes, quelles

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que soient leurs cultures et leurs mœurs. Un secteur particulier


d’activités relatif aux techniques de la communication compre-
nant des industries produisant les outils et les opérateurs des
principaux médias de la communication est à certains égards
le secteur qui assure la communication universelle sur la terre.
Un tel secteur objective le problème de la communication et le
traite en faisant abstraction des cultures, celles-ci n’étant plus
regardées que comme des contenus informationnels pouvant
circuler entre les hommes.
En même temps se développe une réflexion éthique dont le
sens est de discerner dans la communication interhumaine ce
qu’il y a de vraiment commun et d’irréductible quand il s’avère
qu’il n’y a pas de sens en commun ni de culture commune.
Cette réflexion délimite un éthos de la communication qui se
distinguerait de ceux des cultures particulières. Cette entreprise
est significative de la situation contemporaine où l’on cherche
à la fois à contenir l’impact de la rationalisation scientifico-
technique en sauvegardant un éthos culturel et à répondre à
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l’éclatement de la société en secteurs d’activités autonomes et
en cultures diverses. Il n’est pas certain qu’on puisse y parvenir
par réflexion sur le caractère communicationnel du contexte
de l’action humaine. Là est bien le lieu du problème, mais ne
risque-t-on pas à nouveau de faire abstraction des contextes
de la communication en cherchant à en déterminer les prin-
cipes ? Peut-il y avoir une action purement communicationnelle ?
Incontestablement, les contextes des actions humaines sont
communicationnels et ce caractère est le plus significatif de ces
contextes en tant que contextes. Il n’est pas sûr pour autant
qu’ils permettent de voir dans la communication elle-même un
éthos commun. Cela dépend de la compréhension que l’on a
de la communication en tant que telle. Mais pour avancer sur
cette question, il faut réfléchir à la notion de contexte plus qu’à
celle de communication.
Le contexte importe à l’éthique parce que celle-ci porte sur
l’action et le sens de l’action. Le point de vue de la réflexion
éthique en dépend. Le contexte n’est pas pris en compte si la
réflexion ne se situe pas au point de vue de l’acteur-spectateur
plutôt qu’à un point de vue théorique. De plus les contextes
humains sont complexes et varient en fonction de grandes
composantes  : temps et lieux, impact de la technique et de la

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rationalité, langage et culture. En raison de ces composantes,


un contexte humain n’est jamais un contexte particulier sans
être aussi un contexte communicationnel. Nous réfléchirons
maintenant à la notion de contexte pour elle-même, avant de
revenir à la question de l’éthique.

II. LE SENS DE LA NOTION


DE  CONTEXTE

1. Le sens courant de la notion de contexte n’est plus suffi-


sant ni pertinent ; c’est pourquoi le contexte est aujourd’hui un
objet d’interrogation. L’usage courant suppose une différence
entre les choses, les événements, les actions et leur contexte.
On serait en mesure de déterminer ce que sont les choses, les
événements, les actions en eux-mêmes indépendamment de
ce qui constitue leurs contextes. Cette différence est comprise
par la distinction du général et du particulier. Les choses, les
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événements, les actions sont pensés dans des catégories et par
des concepts généraux, le contexte étant ce qui particularise
et singularise. Le contexte est fonction d’une opération d’abs-
traction. Déterminer par le général ce que sont les choses, les
événements, les actions revient à les extraire, à les abstraire
de leurs contextes. Le penseur qui procède à cette opération
s’extrait-il lui-même des contextes en question, accède-t-il à
un point de vue extérieur au contexte dans lequel se tient ce
qu’il s’efforce de connaître ? L’usage habituel de la notion de
contexte paraît bien l’admettre. On accède à une détermination
des réalités, indépendante des contextes où elles se trouvent.
En tant que particulier, le contexte est de ce fait toujours
subordonné dans la compréhension des choses. On dit alors
que les concepts s’appliquent aux choses, aux événements,
aux actions dans les contextes où ils existent ou se produi-
sent. Dans cette façon de comprendre le contexte, la seule
question est chaque fois de savoir si la généralité s’applique,
autrement dit si, se trouvant dans ce contexte, la chose est
bien ce que je pense qu’elle est, si elle peut effectivement se
trouver dans ce contexte, si je peux en user alors selon ce
qu’elle est en elle-même. Un contexte est fait d’autres choses,
d’autres événements, d’autres actions. Il y a donc interaction

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entre les normes propres à la réalité considérée et celles des


choses appartenant au contexte.
Quand un contexte ne s’écarte pas de ce qui est normale-
ment requis par la nature de la chose, de l’événement ou de
l’action, on dira qu’il reste en quelque sorte silencieux ou ne
se fait pas remarquer  3. Les choses se passent normalement ou
naturellement. Dans d’autres cas, le contexte se signale par
un écart relativement à la réalité concernée, écart qui pose
problème pour la compréhension ou dans la pratique qui la
concerne. Le contexte se présente alors comme véritablement
particulier ou spécial ; il retient l’attention. Les contextes dits
d’éthique appliquée où se posent aujourd’hui des problèmes
éthiques sont de ce type. Ce genre de contexte peut être dit
critique ; il est à l’origine d’une crise qui affecte les choses,
les événements ou les actions concernés, en ce sens que des
bifurcations y deviennent possibles.
L’exemple assez global des rapports entre homme et nature
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illustrera ce point. La vision moderne de la nature est étroite-
ment liée à l’attitude des sciences à l’égard de la nature qui
consiste à déterminer ce que la nature est en elle-même, abs-
traction faite de tout contexte et en méconnaissant la nature
elle-même comme contexte de l’existence des hommes et des
êtres vivants. La prétention à une connaissance objective de la
nature conduit à séparer l’homme de la nature et à ignorer le
contexte naturel de l’existence humaine  4. La crise écologique
actuelle signifie que ce contexte s’est rappelé à notre bon
souvenir. Elle signifie que le contexte ne peut pas être tenu
pour secondaire et subordonné ni pour extérieur et séparé par
rapport à ce qui est censé être déterminant et constitutif d’une
réalité. Dans l’existence, le contexte n’est pas simplement ce
dans quoi quelque chose a lieu et qui l’affecte à la marge en
lui donnant une couleur locale, il est le lieu crucial de l’exis-

3. Voir Jocelyn BENOIST, Éléments de philosophie réaliste. Réflexion sur ce que l’on
a, Paris, Vrin, 2011.
4. Il est devenu courant de caractériser l’époque moderne par la séparation de
l’homme et de la nature et de comprendre la crise écologique actuelle comme signi-
fiant la fin de cette séparation. Voir Gilbert HOTTOIS, Essais de philosophie bioéthique
et biopolitique, Paris, Vrin, 2000 ; Catherine et Raphaël LARRÈRE, Du bon usage de la
nature. Pour une philosophie de l’environnement, Paris, Flammarion, coll. « Champs
Essai », 2009.

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

tence où cette chose peut se trouver à la croisée des chemins.


Le contexte peut forcer la chose de telle manière que celle-ci
en soit dénaturée ; il peut faire jouer l’action dans un sens qui
n’était pas jusqu’alors le sien ; il peut lui-même changer de sorte
que la chose soit confrontée à un autre contexte. Un contexte
est ce dans quoi on peut toujours se trouver confronté à une
bifurcation. De là vient la véritable importance du contexte qui
oblige à remettre en question l’usage habituel qui présuppose
la séparabilité de la chose et du contexte et un surplomb de
la détermination de la chose en soi par rapport aux contextes
toujours particuliers. Les choses, les événements, les actions sont
véritablement engagés dans leurs existences et donc dans leurs
contextes, ils ne les survolent pas. Il est donc nécessaire de
faire une analyse plus circonstanciée de ce qu’est un contexte.
2. Au lieu de simplement distinguer une réalité pensée de
manière générale et son contexte, comme on distinguait classi-
quement la loi ou la norme et le cas auquel elle s’applique, il
convient de rappeler d’abord qu’il y toujours un sujet (pensant
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ou connaissant) qui se rapporte à cette réalité et s’y intéresse
pour une raison quelconque. Ce sujet pose cette réalité en
objet de son attention, il discerne cet objet dans ladite réalité.
En même temps il présuppose cet objet comme sujet (au sens
antique) porteur des qualités qu’il définit par ses concepts. Quand
un sujet se rapporte ainsi à un sujet/objet qu’il détermine en
général, il distingue le contexte dans lequel celui-ci se trouve
tout en le laissant dans une certaine indétermination. Pour
penser le contexte, il faut considérer non une relation à deux
termes, celle de l’objet et de son contexte, mais une relation à
trois termes  : celle de l’objet, de son contexte et du sujet qui
s’intéresse à l’objet. En elle, le contexte n’est ni sujet (dans tous
les sens du terme) ni objet. Pour en parler en le distinguant
de l’objet, nous le traitons d’une certaine manière comme un
objet à côté de l’objet et nous le déterminons en général, ne
serait-ce que par le concept de contexte. Nous disons qu’il y
a l’objet et le contexte dans lequel il se trouve. Mais même
par rapport à cet objet-ci, il ne peut y avoir de contexte sans
qu’il y ait des contextes. Pour tout sujet présupposé et posé
en objet, le contexte suppose un pouvoir se trouver dans un
autre contexte, donc une pluralité de contextes possibles non
seulement formellement mais réellement. Cette possibilité réelle

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

est donnée dans le contexte même, elle ne dépend pas d’une


intervention extérieure. C’est pourquoi il faut dire qu’un contexte
est toujours contexte de contextes. Il convient donc de ne pas
être dupe d’une façon de parler du contexte au singulier, comme
d’une entité définie. Prendre vraiment en compte ce que veut
dire « contexte » situe au-delà de la relation sujet-objet. Pour un
sujet qui s’occupe d’un objet, le contexte ne se ramène pas à
cet objet et ne se connaît pas comme un objet. Et le rapport
de ce qui est pris pour objet à son contexte n’est pas rapport
d’objet à objet ni de sujet à objet. Le contexte est une tierce
réalité dans le rapport sujet-objet.
Quand un sujet s’intéresse à une réalité et en distingue le
contexte, lui-même existe-t-il dans le contexte ou non ? S’inté-
ressant à elle qui est dans son contexte, le sujet est-il lui-même
concerné par le contexte ?
3. Jusqu’ici notre analyse était très générale ; elle concernait
des choses, des événements, des actions. Le sujet qui s’y inté-
resse nous est apparu extérieur à eux. Mais que se passe-t-il
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quand le sujet se prend lui-même pour sujet/objet ? Que se
passe-t-il quand l’objet considéré par le sujet est un soi ? Dans
son rapport aux choses, le sujet n’est pas seulement en rapport
avec…, il se rapporte lui-même à… Il est capable d’autonomie
et d’initiative dans son rapport aux choses. De ce fait, il peut
aussi se rapporter à soi-même ou à d’autres soi qu’il distingue
dans le monde parmi les choses. C’est le cas en particulier
quand il s’intéresse à des actions qui sont les siennes ou celles
des autres. Il est important d’examiner le cas où le sujet prend
pour objet un sujet conscient et actif et le distingue de son
contexte. Deux situations sont possibles toutes deux significa-
tives pour l’éthique : celle où un sujet se prend lui-même pour
objet (correspondant à l’éthique du souci de soi) et celle où
il s’intéresse à d’autres sujets (correspondant à une éthique de
la sollicitude).
Se rapporter à soi et à l’autre soi suppose une distinction
entre ces sujets posés en objets de considération et les contextes
dans lesquels ils se trouvent. Mais quels sont le rôle et l’im-
portance des contextes dans ces cas ? Comme il y avait priorité
de ce que la chose est en soi sur le contexte dans lequel elle
existe et où elle se trouve particularisée, le sujet a longtemps
prévalu en tant que soi ou en tant qu’autrui sur les contextes

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

et leur influence. Se rapporter à soi-même ou se rapporter à


l’autre ne pouvait signifier qu’une mise à part, une mise hors
contexte, une supériorité de soi ou de l’autre soi sur les choses
avec lesquels ils sont également en rapport. Pourtant, quand le
sujet se rapporte à un objet qui est lui-même ou l’autre soi, il
distingue aussi par là même un contexte dans lequel se trouve
le sujet auquel il se rapporte. Autrement dit, la condition du
rapport à soi ou à l’autre est la même que celle du rapport
aux choses en général : elle implique un rapport de ce qui est
pris comme objet à un contexte et le problème du rapport du
sujet au contexte de l’objet dont il s’occupe. Dans ce rapport
le contexte peut-il n’être considéré que comme secondaire
et subordonné ? Dans les diverses éthiques que nous avons
connues, éthique se référant à un absolu, éthique du soi ou
éthique de l’autre, la déconsidération dont le contexte était
l’objet s’est manifestée de diverses manières : transcendance de
l’Autre, détachement par rapport au monde, quête d’une absolue
liberté. Le lieu commun de la plupart des éthiques proposées, y
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compris celles qui reposent sur l’idée qu’on est de toute façon
soumis aux différences de cultures et aux aléas des situations,
est de nous inviter à ignorer le contexte. Nous ne pouvons sur
ce point entrer ici dans une analyse plus détaillée.
4. Par contre, pour en rester à l’analyse générale de ce que
signifie « contexte », deux ou trois autres remarques s’imposent.
Que le sujet puisse se rapporter non seulement à des choses
quelconques mais à lui-même comme sujet et à d’autres sujets
implique qu’il y a lieu, du côté de ce à quoi il se rapporte,
de distinguer deux aspects ou deux dimensions possibles du
contexte  : l’aspect physique et l’aspect moral. Le contexte dans
lequel se trouve un sujet et dont il se distingue est constitué
non seulement par des choses et des relations aux choses mais
aussi par des relations de sujet à sujet, impliquant la capacité
des sujets de se rapporter eux-mêmes à… Appelons cet aspect
du contexte « moral » au sens où « moral » s’oppose simplement à
« physique ». Un contexte impliquant des sujets est moral en ce
sens général avant d’être un éthos, autrement dit un contexte de
mœurs de telle ou telle sorte, un contexte moral au sens neutre
et indéterminé avant d’être un contexte de moralité. Ce contexte
est moral d’un point de vue anthropologique avant d’être un
contexte proprement éthique. Cette distinction est importante.

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

Il faut éviter de parler trop vite de contexte moral au singulier,


défini comme si pour des sujets, quels qu’ils soient, le contexte
moral était immédiatement un contexte de moralité, un contexte
un et défini pour tous les sujets.
D’une part, il y a le fait que, pour tous les sujets humains, il y
a un contexte moral et pas simplement physique, de l’autre, il y a
la pluralité des systèmes de mœurs et de coutumes. On observe
donc à nouveau que l’on ne peut parler de contexte sans qu’il y
ait des contextes, sans que le contexte se donne immédiatement
dans des contextes. Pour éviter l’équivoque du terme « moral » et
distinguer l’anthropologique de l’éthique, on devrait dire qu’il y a
le contexte humain et des contextes culturels et moraux. Dès lors,
il y a différence non seulement entre un contexte physique et un
contexte humain, mais entre ce dernier et un contexte de moralité.
Ces deux différences ne sont pas du même type. La différence
entre contexte humain et contexte de moralité est inhérente au
contexte humain. Parler de contexte humain ou moral, ce n’est
pas seulement s’intéresser de façon abstraite à une caractéristique
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générale et commune de tous les contextes de moralité, mais
parler d’un contexte existant. Tout sujet humain existe et dans
un contexte humain et dans un contexte de moralité. Comment
peuvent-ils se distinguer pour lui ? Se rapportant à un objet ou à
un autre mais aussi à soi, le sujet discerne dans sa relation à ce
qu’il prend pour objet le contexte de l’objet. La relation qu’il a à
l’objet est un contexte commun à lui et à l’objet qui se distingue
du contexte qu’il reconnaît être celui de l’objet ou de l’autre.
On peut donc risquer des affirmations générales. Il n’y a de
contexte que s’il y a non seulement des choses ou des objets
mais aussi un ou des sujets. Il n’y a de contexte que dans l’ar-
ticulation d’un contexte commun au sujet et à l’objet et d’un
contexte attribué à ce qui est en position d’objet. Le contexte
commun est un contexte de communication. Certes, quand
l’objet est une simple chose ou un événement et non un sujet,
ce contexte n’est pas celui d’une communication avec l’objet
mais il est tout de même un contexte de communication car
le sujet qui se rapporte à cette chose ou à cet événement est
aussi rapport à soi et à d’autres sujets. Il communique à propos
d’eux. Dans tous les cas, la notion de contexte ne trouve de
sens que relativement à une situation de communication. En
elle, le commun n’est pas le général, ce que l’on abstrait des

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

contextes particuliers, il est lui-même une relation, un contexte.


Le contexte humain est un contexte de communication entre
les sujets humains, contexte qui, de fait, existe avec et par-delà
tous les contextes culturels, les contextes de moralité, et qui
n’existe que par eux. C’est en ce sens qu’il n’y a de contexte
que comme contexte de contextes.
Dans nos analyses, le geste décisif a donc été de ne pas se
contenter de prendre en considération la chose, l’événement,
l’action, le sujet et leurs contextes, mais de prendre en compte
aussi le sujet qui se rapporte à l’une de ces réalités et le
contexte que cette relation suppose. Parler de contexte suppose
toujours l’introduction du point de vue d’un sujet dans la réalité
considérée. Ce geste nous a conduit à reconnaître le caractère
communicationnel de la notion de contexte, autrement dit le
fait que le discernement du contexte de quelque chose suppose
une relation de communication du sujet relative à ce quelque
chose. Cette corrélation entre contexte commun (contexte de
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communication) et contextes rapportés à telles choses, tels évé-
nements, telles actions, tels sujets signifie que l’on n’est pas voué
à la pure dispersion ni à un absolu relativisme mais également
qu’on ne peut espérer dominer la différence des contextes en
trouvant un terme commun faisant l’unité ou totalisant toutes
les choses, les événements, les actions, les sujets avec leurs
différents contextes. Le commun n’est pas du côté d’un terme
unificateur ou d’un tout pensable par concept et détermination
générale, il est de l’ordre d’une relation et d’un contexte. Le sujet
lui-même ne peut constituer ce terme parce que son aptitude à
se rapporter à lui-même et à l’autre n’est pas une capacité de
ramener à l’un mais d’établir une relation en contextualisant. Il
ne se rapporte à lui-même comme sujet que dans un contexte
commun, c’est-à-dire de communication. Cela est de grande
portée quand il s’agit de penser ce que peut être un collectif
ou un « nous ». Le contexte de communication ne suppose
aucunement l’accord des sujets ni une volonté commune. Il
ne peut être question de contexte que dans le contexte d’une
unité relativement faible, d’un espace ouvert de communication.
Notre sens du contexte est maintenant suffisamment élaboré
pour que nous puissions en examiner les conséquences en
éthique.

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

III. LE SENS DU CONTEXTE


ET  LA  COMPRÉHENSION DE L’ÉTHIQUE

L’importance de certains contextes critiques dans la réflexion


éthique contemporaine et le sens même qu’il convient de donner
à la notion de contexte impliquent une transformation profonde
de la compréhension de la réflexion éthique ou morale 5. Nous
ne pouvons ici qu’indiquer quelques aspects majeurs de cette
transformation.

1. La fin de la différence entre éthique fondamentale


et  éthique appliquée
L’analyse conséquente de la notion de contexte montre qu’un
sujet qui s’intéresse à une chose et à son contexte ne peut
être considéré comme en surplomb, indemne de toute relation
à cette chose et à son contexte. Si les opérations d’abstraction
et d’objectivation sont l’apanage de la connaissance et ont leur
place aussi dans le domaine de l’éthique, le point de vue de
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celle-ci, parce qu’elle s’occupe de la valeur des actions, ne
peut cependant pas être un point de vue théorique ; elle ne
peut se contenter d’objectiver, et d’ignorer le sens des actions
dans leurs contextes. Dans la tradition occidentale de réflexion
éthique a dominé jusqu’ici l’idée que celle-ci avait pour but
et était en mesure d’accéder à la détermination de principes
fondamentaux, téléologiques ou déontologiques, abstraction
faite des contextes. Elle était censée le faire soit sur la base
d’une approche moniste de l’être soit sur la base d’un dualisme
permettant d’affirmer un primat des principes de l’esprit sur
ceux qui régissent la nature. Leur succède le pluralisme. Le
contextualisme ne signifie pas nécessairement que la réflexion
éthique n’est toujours relative qu’à un contexte particulier. Mais
il signifie sûrement que cette réflexion ne peut s’affranchir
du fait qu’il y a contexte, faire abstraction de la pluralité des
contextes, ni accéder à un point de vue indépendant de tout
contexte. En conséquence, la réflexion ne peut plus se parta-
ger entre réflexion sur les fondements et réflexion relative à

5. Quels que soient les efforts qu’on ait pu faire pour distinguer entre éthique
et morale, la réflexion qui pour certains (P. Ricœur) est éthique, est morale pour
d’autres (M. Canto-Sperber).

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

l’application des principes. Le problème est donc de préciser


ce que peut être aujourd’hui la réflexion éthique qui reconnaît
être dans cette situation.

2. La réflexion éthique est contextuelle,


c’est-à-dire aussi communicationnelle
Certains philosophes et théologiens reconnaissent aujourd’hui
que la réflexion éthique ou morale doit être contextuelle  6,
ce qui veut dire d’abord qu’elle ne peut se pratiquer qu’en
contexte, qu’en tant que requise dans tel ou tel contexte par
les problèmes qui s’y posent. Cela veut dire aussi qu’elle ne
peut exister sans des ressources existantes dans ces contextes.
De ce fait, la démarche de réflexion ne peut avoir pour but
de s’en abstraire. Elle part toujours d’un lieu, se fait d’un cer-
tain point de vue, mais sans en rester prisonnière. Elle peut
impliquer la connaissance d’autres lieux, la communication avec
d’autres points de vue, mais ne suppose pas l’accès à un point
de vue central, supérieur, ou absolu. En cela même, elle n’est
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que réflexion, capable d’une certaine distance par rapport à ce
dont elle part mais non de détachement. La réflexion se fait en
contexte et elle pratique la contextualisation  : elle se rapporte
activement non seulement au contexte où elle se situe mais à
des contextes qu’elle peut discerner. Nos analyses antérieures
ont montré que cette réflexion ne peut être contextuelle sans
être communicationnelle. Elle ne peut se faire en contexte sans
se trouver dans un contexte de communication, le contexte où
elle est située communiquant avec d’autres contextes discernés
à partir d’autres points de vue que le sien. La réflexion éthique
ne peut se faire au point de vue d’une raison abstraite qui serait
commune au sens d’identique en chacun. La raison communi-
cationnelle exclut l’unicité d’un point de vue qui serait celui
d’un seul sujet ou d’une totalité. Le commun de cette raison
n’identifie pas, n’implique pas de genre commun, mais tient
seulement à des relations.
Le contexte des contextes, contexte dans lequel on se trouve
aussi quand on se trouve dans un contexte particulier n’est pas

6. Bruno CADORÉ, L’éthique clinique comme philosophie contextuelle, Québec, Fides,


1997 ; Mark HUNYADI, Morale contextuelle, Laval, Presses de l’université de Laval,
2008 et L’homme en contexte. Essai de philosophie morale, Paris, Éd. du Cerf, coll.
« Humanités », 2012.

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

seulement communicationnel. Il est en même temps anthropo-


logique. Le réfléchir seulement en tant que communicationnel
risque de ne nous donner qu’une vue abstraite dudit contexte
comme contexte commun à tous les êtres raisonnables. Le
contexte communicationnel dans lequel se trouvent en dernier
ressort les hommes qui communiquent doit être reconnu comme
anthropologique ; il est la condition humaine.

3. L’éthique ne peut plus se comprendre comme


impliquant une application
Dans la tradition dominante de l’éthique en Occident qui
admet la possibilité d’une éthique théorique ou d’une connais-
sance éthique, s’est constamment maintenue la distinction entre
la connaissance des principes, la détermination des normes et
leur application. Une chose était de justifier les principes et les
normes, autre chose de motiver leur application à tel ou tel cas
dans telle ou telle situation. Une telle approche signifie que le
contexte n’intervient dans la réflexion qu’en un second temps
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et n’est que secondaire. Mais il faut reconnaître aujourd’hui
que le point de vue théorique n’est pas en réalité accessible,
que la réflexion s’inscrit toujours dans un contexte pratique
et ne peut s’en affranchir, qu’elle se fait toujours au point de
vue d’un interlocuteur dans un contexte de communication,
qu’en conséquence, il ne s’agit jamais seulement de juger du
cas à partir des principes mais aussi toujours de juger de la
valeur des principes à partir du contexte. On ne peut séparer
justification des principes et motivation de leur application  7.
Dans le jugement, principes et application sont toujours en jeu
en même temps. Il n’est toujours fait appel à des normes et à
des principes que dans un contexte ; ils font eux-mêmes partie
de ce contexte en tant que contexte de moralité ; on ne peut
donc s’y référer comme ayant une valeur indépendamment de
tout contexte et il s’agit toujours de juger à nouveau de cette
valeur à la fois dans le contexte particulier et dans le contexte

7. Dans sa discussion des thèses de J. Habermas, Jacques LENOBLE a noté à propos


du droit l’affaiblissement de la différence entre justification des normes et motivation
de l’application (Droit et communication. La transformation du droit contemporain,
Paris, Éd. du Cerf, 1994). Pour approfondir cette question, voir aussi Marc MAESS-
CHALCK, Normes et contextes. Les fondements d’une pratique contextuelle, Hildesheim,
Zurich –  New York, Georg Olms Verlag, 2001.

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

communicationnel. Si la réflexion éthique n’est possible qu’à un


point de vue d’acteur/spectateur au milieu d’autres, les principes
sont en délibération continuelle. Aucun homme n’est exempté
d’avoir à juger de la valeur des principes même si ceux-ci ont
maintes fois été reconnus valables par ses prédécesseurs non
seulement en parole mais aussi en acte. Et il est d’autant plus
obligé de le faire qu’il est confronté à des contextes différents,
spécialisés, où s’engagent des actions inédites. Il n’est plus
légitime de parler d’éthique appliquée  8. Ce n’est pas parce
qu’un contexte est particulier ou spécifique que la réflexion n’y
engage pas la valeur des principes même les plus généraux et
fondamentaux de l’éthique.

4. Une éthique dont le point de vue est pragmatique


et  dont l’opération essentielle est le jugement
La compréhension de l’éthique qui devrait s’imposer aujourd’hui
n’a plus pour préoccupation essentielle de construire et d’ordon-
ner théoriquement un discours éthique, de chercher à fonder
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par le raisonnement des principes, à hiérarchiser des valeurs
dans une démarche qui généralise et éloigne des contextes. Elle
examine au contraire les valeurs et les principes au plus près
de l’action et des contextes d’action. Elle n’est pas pratique au
sens de la raison pratique kantienne, laquelle est une raison
pure pratique ; si l’on veut parler le langage de Kant, il faut la
dire pragmatique. Elle vise à moduler les attitudes et les actions
dans tel contexte particulier en fonction du contexte de commu-
nication où l’on se trouve aussi toujours du même coup. Même
si elle est essentiellement philosophique, la réflexion éthique
ne peut se faire qu’au point de vue de l’acteur/spectateur et
est donc affaire de prudence et de sagesse pratique. La sagesse
n’est pas requise seulement dans l’action ou dans l’application,
la connaissance des principes étant acquise au préalable et par
science. Toute l’éthique, même la recherche des principes, s’ins-
crit dans l’action et requiert la sagesse. En tant que réflexion,

8. Une recherche s’imposerait sur les origines de la notion d’application qui est
d’usage à la fois dans les sciences de la nature et dans les sciences pratiques. On
devrait remonter au moins jusqu’à Platon et à l’idée de la mesure qu’on applique
à la chose mesurée. Dans une éthique contextuelle, la distinction de l’étalon et de
la chose mesurée ne peut être présupposée comme donnée ou acquise et donc on
ne peut plus parler d’application. Ceci revient à dire que l’éthique ne peut plus être
pensée sur le modèle de la science.

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

l’éthique est sagesse et non connaissance parce qu’elle s’inscrit


dans un contexte de communication. Si elle est capable de dis-
tance par rapport au contexte particulier, elle est aussi capable
de distance par rapport à toute affirmation absolue parce qu’elle
est toujours en situation de communication. Une manière de
prendre ses distances par rapport aux principes et aux lois est
de revenir à la visée ou à l’intention qui préside à la définition
des principes et à l’instauration des lois. Mais si cela suppose
une connaissance de la fin visée, accessible indépendamment
de tout contexte et du contexte de communication, on n’a rien
gagné. Par contre si cela suppose qu’on ne peut déterminer ce
qu’on vise que, dans la communication et la confrontation avec
les contextes, alors la réflexion est sagesse en dernier ressort,
à la fois dans la communication et dans l’action.
Dans leur ouvrage qui est devenu un classique de bioéthique
contemporaine, Beauchamp et Childress présentent la réflexion
comme une recherche des principes de l’éthique biomédicale 9.
Leur « principisme » a été fortement critiqué et ils se sont efforcés
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de répondre à ces critiques dans les éditions ultérieures. Dans
la 5e  édition, ils soutiennent qu’il n’y a pas de hiérarchie assu-
rée des principes, que le modèle descendant de raisonnement
éthique ne convient pas, que les conflits entre principes sont à
résoudre chaque fois en fonction de la situation. Ils reconnais-
sent ainsi la condition réelle de la réflexion. Ils maintiennent
cependant une référence à une morale commune qui fait office
de théorie acquise une fois pour toutes. Et ils définissent cette
réflexion comme recherche de cohérence sans préciser comment
accorder une cohérence rationnelle, une cohérence qui tiendrait
à un accord des points de vue et une cohérence par rapport à
la situation rencontrée chaque fois. Ce qui devrait ressortir avant
tout est que la réflexion éthique, ne pouvant s’affranchir d’un
contexte communicationnel, ne peut prétendre fonder valeurs
et normes en les soustrayant à la communication et donc à une
confrontation de la thèse soutenue avec d’autres propositions
émises à d’autres points de vue.
La réflexion éthique ne peut avoir lieu simplement dans les
idées. Elle suppose toujours le contexte d’un débat réel avec

9. Tom L. BEAUCHAMP, James F. CHILDRESS, Les principes de l’éthique biomédicale, trad.


Martine Fisbach, Paris, Les Belles Lettres, 2008.

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

autrui et un contexte dans le monde réel où se tient le débat.


Cela vaut aussi bien pour l’éthique individuelle que pour l’éthique
collective, ou plutôt relativise cette distinction. Par suite la
réflexion éthique s’accomplit dans le jugement plutôt que dans
le raisonnement. Son but n’est pas la construction logique de
son propos mais un jugement circonstancié, toujours conscient
des conditions dans lesquelles il est émis.

5. Éthique contextuelle et valeurs universelles


Comment dans cette perspective parler de valeurs univer-
selles ? Le contextualisme ne fait pas disparaître le problème.
Au contraire, le contexte impliquant toujours un contexte de
communication où les contextes communiquent, le problème de
l’universel se pose. Mais il ne peut être traité sans une analyse
qui précise le sens de la question.
Parler de normes et de valeurs communes semble impliquer
une communauté dont tous les membres partagent les mêmes
convictions concernant les normes et les valeurs. Est universel
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ce qui vaut pour tous les hommes. Il est un fait que la com-
munauté de tous les hommes n’existe pas et n’existera jamais
si l’on se place au point de vue d’hommes existant dans la
condition que nous savons être la leur jusqu’à présent. On ne
peut donc se référer à des normes et des valeurs communes
de la communauté effective de tous les hommes.
La seule manière de parler de telles normes ou valeurs est
d’admettre que, quoi qu’il en soit de l’existence d’une commu-
nauté effective de tous les hommes, il est possible de parler de
l’universel dans l’absolu ou du point de vue de l’éternité, d’ac-
céder à la connaissance de ce qui vaut pour tous les hommes
d’un point de vue absolu, indépendamment de la manière dont
les hommes existent en fait. C’est par exemple ce que font les
philosophes quand ils prétendent savoir quelle est la fin dernière
de l’homme ou quand ils prétendent savoir que l’homme est
un être raisonnable et qu’il doit se soumettre non à ce qui vaut
pour tous les hommes ou pour tout homme mais à ce qui vaut
pour tout être raisonnable. Cette manière absolue d’envisager
l’universalité de tous les hommes néglige le et les contextes de
l’existence humaine.
Ce n’est ni à partir d’une communauté effective de tous les
hommes, ni d’un point de vue absolu qu’il est possible de parler

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REVUE D’ÉTHIQUE ET DE THÉOLOGIE MORALE N° 280

de normes et de valeurs valant pour tous les hommes envisagés


dans leur existence réelle. Des normes et des valeurs universelles
ne peuvent être reconnues et affirmées que dans le contexte de
la communication effective entre des hommes existant ou ayant
existé dans des contextes variés. Elles ne sont affirmées qu’en
se soumettant par là même à un procès continuel de vérification
de leur validité parce que l’existence humaine est en cours, que
de nouveaux contextes d’action peuvent être rencontrés, que la
communication s’ouvre sans cesse à de nouveaux venus. Dans
ces conditions, on peut admettre que les normes universelles
seront d’abord des normes relatives au contexte de communi-
cation mais aussi à la condition humaine. Et si ces normes ne
peuvent être reconnues sans être engagées et comme remises
sans cesse en jeu dans le procès de l’existence, elles ont d’abord
pour fonction d’assurer la durabilité de la condition humaine et
du contexte communicationnel.
Il semble bien que dans le savoir contemporain, même dans
le savoir relatif aux choses naturelles, le contexte revête une
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nouvelle importance et implique dans les démarches explica-
tives et compréhensives des sciences une complexité nouvelle.
Cela vaut aussi pour les choses humaines et ne peut pas ne
pas avoir de conséquences en éthique. Celle-ci ne peut se
comprendre comme simple mise en rapport de principes et de
normes avec des cas. Il n’y a pas simplement la singularité du
cas ; il y a le fait que le cas s’inscrit dans un lieu culturelle-
ment différencié ou dans un domaine d’activité qui peut être
objectivement et socialement constitué de manière relativement
autonome en raison d’une spécificité. La question du contexte
s’introduit donc entre les principes ou normes générales et le
cas. De fait aujourd’hui, une relance incessante de la réflexion
éthique procède de la différence des domaines et des contextes
d’action et de ce qu’elle rend possible. Nos analyses ont mis
en avant en particulier l’idée que tout contexte est contexte de
contextes, que la notion de contexte suppose l’introduction d’un
point de vue toujours situé en même temps que subjectif dans
la compréhension du réel, qu’il y a lieu de distinguer contexte
communicationnel et contexte particulier.
Bien des questions s’offrent à partir de là à une réflexion
ultérieure. Quelle incidence de la notion de contexte sur la
compréhension de la raison communicationnelle ? De quelle

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SENS ET VALEUR DU CONTEXTE EN ÉTHIQUE

nature est la réflexion éthique possible quand les contextes


sont pris en compte dans un contexte communicationnel ? Que
devient la compréhension de ce qu’on a appelé principe, loi,
ou norme d’une part, valeur d’autre part, quand on prend au
sérieux la différence des contextes ? En dehors de la réflexion
éthique, la notion de contexte peut-elle ou doit-elle être prise en
compte dans les sciences objectives elles-mêmes ? Cette question
pourrait être décisive dans la compréhension des rapports entre
éthique et sciences.
Ces questions, parmi d’autres possibles, laissent entrevoir
des transformations conséquentes du sens que nous avons de
l’éthique, de la manière d’en concevoir le discours.

Hubert FAËS,
Institut Catholique de Paris –
Faculté de Philosophie.
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