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Valeur de la philosophie 1

Nous voilà parvenus au terme de notre brève et très incomplète étude des
problèmes philosophiques; il sera bon de déterminer, en guise de conclusion, quelle est la
valeur de la philosophie et pourquoi il est nécessaire de l’étudier. Il est d’autant plus utile
de traiter cette question que nombreux sont ceux qui, sous l’influence de la science ou
d’une vie adonnée aux affaires, doutent que la philosophie soit rien de mieux qu’une
occupation innocente mais frivole, qu’une recherche oiseuse de distinctions subtiles, que
controverses touchant des sujets inintelligibles.

Cette opinion sur la philosophie semble résulter en partie d’une fausse conception
des problèmes vitaux, en partie d’une fausse conception des buts de la philosophie. La
physique, par l’intermédiaire des inventions, est utile à beaucoup de gens qui ignorent
totalement cette science; aussi l’étude de la physique est-elle recommandable non
seulement, ou même surtout, parce qu’elle est profitable à celui qui l’approfondit, mais
plutôt à cause de son action sur l’humanité en général. L’utilité pratique, il est vrai, n’est
pas le fait de la philosophie. Si son étude a quelque valeur pour d’autres que pour les
philosophes eux-mêmes, c’est indirectement et seulement par son influence sur la vie de
ceux qui l’étudient. C’est donc dans cette influence qu’il faut d’abord chercher la valeur
de la philosophie.

Mais bien plus, si nous ne voulons pas échouer dans notre tentative pour définir la
valeur de la philosophie, il nous faut d’abord libérer notre esprit des préjugés chers à ceux
qu’on appelle à tort les « gens pratiques ». Les « gens pratiques » sont ceux qui ne
reconnaissent que les besoins matériels, qui savent que l’homme doit nourrir son corps,
mais qui ne comptent pour rien la nécessité de nourrir l’esprit. Si tout le monde était
riche, si la pauvreté et la maladie avaient pu être réduites autant qu’il est possible, il
resterait encore beaucoup à faire pour former une société de valeur; même dans l’univers
tel qu’il est, les biens de l’esprit sont au moins aussi importants que les biens matériels.
C’est exclusivement parmi les biens de l’esprit que se place la valeur de la philosophie, et
seuls ceux que ces biens ne laissent pas indifférents peuvent comprendre que l’étude de la
philosophie n’est pas une perte de temps.

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Extrait de : RUSSELL, Bertrand, Problèmes de philosophie, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 1975.

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La philosophie, comme toutes les autres disciplines, a pour but principal la
connaissance; mais c’est une connaissance qui confère l’unité et l’ordre à l’ensemble des
sciences, et elle est le résultat d’un examen critique des fondements sur lesquels sont
édifiés nos convictions, nos préjugés et nos croyances. On ne peut toutefois pas affirmer
que la philosophie ait parfaitement réussi dans ses tentatives en vue de fournir des
réponses précises aux questions qu’elle pose. Si vous demandez à un mathématicien, à un
minéralogiste, à un historien, ou à tout autre savant, quelles sont les vérités qui ont été
définies par sa discipline particulière, la réponse sera aussi longue que la patience dont
vous vous munirez pour l’écouter. Mais posez la même question à un philosophe, s’il est
de bonne foi, il devra confesser que la philosophie n’a pas encore réalisé les mêmes
résultats positifs que les autres sciences. Cela s’explique partiellement, il est vrai; en
effet, dès qu’une connaissance définie concernant un sujet quelconque devient possible,
le sujet en question cesse de s’appeler philosophie et devient une science à part.
L’ensemble de l’étude des astres, maintenant appelée astronomie, faisait autrefois partie
de la philosophie. Une des œuvres principales de Newton était intitulée « Principes
mathématiques de la philosophie naturelle ». De même que l’étude de l’esprit humain,
qui était comprise dans la philosophie, en a été séparée et s’appelle psychologie. Ainsi,
dans une large mesure, le caractère incertain de la philosophie est plus apparent que réel;
les questions auxquelles il est déjà possible de répondre d’une façon précise se rangent
dans les sciences; seules, celles qui, dans l’état actuel de nos connaissances, ne peuvent
être résolues de façon catégorique, demeurent et forme un résidu qui a nom philosophie.

Ce n’est là, toutefois, qu’une partie de la vérité concernant le caractère incertain


de la philosophie. Celle-ci comprend de nombreuses questions (dont certaines sont du
plus profond intérêt pour notre vie spirituelle), qui, pour autant qu’on puisse le prévoir,
doivent demeurer insolubles, à moins que les facultés de l’esprit humain ne deviennent
tout autre que ce qu’elles sont à présent. L’univers comporte-t-il une unité de plan et de
but, ou bien n’est-ce que la rencontre fortuite d’atomes? La connaissance fait-elle partie
de l’univers à titre permanent, donnant ainsi l’espoir d’un accroissement indéfini de la
sagesse, ou est-ce un accident transitoire particulier à une petite planète où la vie
deviendra certainement impossible plus tard? Le bien et le mal ont-ils de l’importance
pour l’univers ou seulement pour l’homme? De telles questions sont posées par la
philosophie et résolues de façons différentes par des philosophes différents. Or, que des
réponses soient possibles ou non, celles que propose la philosophie ne sont jamais d’une
vérité démontrable. Pourtant, si faible que soit l’espoir de découvrir une réponse valable,

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l’examen persévérant de telles questions fait partie des tâches dévolues à la philosophie;
celle-ci nous fait prendre conscience de l’importance de tels problèmes; elle examine
toutes les façons de les traiter et elle aide à garder intact cet intérêt spéculatif pour
l’univers qui est en danger d’être anéanti si nous nous bornons à la recherche d’un savoir
à la certitude bien établie.

De nombreux philosophes, il est vrai, ont affirmé que la philosophie était en


mesure de prouver la vérité de certaines réponses données à des questions fondamentales.
Ils ont supposé que la partie la plus importante des croyances religieuses peut être
prouvée vraie par une stricte démonstration. Pour pouvoir porter un jugement sur ces
tentatives, il est nécessaire d’examiner l’ensemble de la connaissance humaine et de se
former une opinion concernant ses méthodes et ses bornes. En présence d’un tel sujet, il
serait imprudent de se prononcer d’une façon dogmatique, mais si les investigations
menées dans nos précédents chapitres ne nous ont pas égarés, nous devrons renoncer à
l’espoir de trouver des preuves philosophiques touchant les croyances religieuses. Nous
ne pouvons donc porter à l’actif ou au passif de la valeur attribuée à la philosophie
aucune forme de réponse définie concernant les croyances religieuses. Une fois de plus,
soulignons que la valeur de la philosophie ne doit dépendre d’aucun ensemble supposé de
connaissances nettement vérifiables, qui pourraient être acquises en étudiant la
philosophie.

La valeur de la philosophie doit en réalité surtout résider dans son caractère


incertain même. Celui qui n’a aucune teinture de philosophie traverse l’existence,
prisonnier des préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps
ou à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le
consentement de la raison.

Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident; les objets
ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées
avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au
contraire, nous voyons, comme il a été dit dans nos premiers chapitres, que même les
choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne
trouve que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu’elle ne soit pas en
mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout
de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivre
celle-ci de la tyrannie de l’habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la

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nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d’une réalité
possible et différente; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux
qui n’ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre
sentiment d’émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect
nouveau.

En dehors de l’utilité qu’elle possède et qui consiste à nous ouvrir des


perspectives insoupçonnées, la philosophie participe à la grandeur des objets de sa
contemplation (et c’est de là peut-être qu’elle tire le meilleur de sa valeur), et de ce fait,
elle libère ses fidèles des vues étroites et personnelles. La vie des individus est bornée par
le cercle de ses intérêts personnels; sa famille et ses amis peuvent y être inclus, mais le
monde extérieur lui est indifférent, sauf dans la mesure où il peut favoriser ou gêner tout
ce qui se trouve dans le cercle des désirs instinctifs. Une telle existence a quelque chose
de fiévreux et de confiné; en comparaison, la vie philosophique est calme et libre. Le
monde des intérêts particuliers est un monde restreint placé au milieu d’un vaste et
puissant univers qui, tôt ou tard, mettra en ruines notre monde personnel. À moins
d’élargir le cercle de nos intérêts de manière à y inclure tout le monde extérieur, nous
demeurerons comme la garnison d’une forteresse assiégée qui sait d’avance que l’ennemi
empêchera toute sortie et qu’une reddition finale est inévitable. Dans une telle existence
la paix n’a pas de place; il n’y a qu’une lutte constante entre l’insistance du désir et
l’impuissance de la volonté. Si notre vie doit être féconde et libre, il nous faut, d’une
façon ou d’une autre, échapper à cette prison et à ses luttes.

Un moyen d’y échapper est la contemplation philosophique, qui, dans son sens le
plus large, ne divise pas l’univers en deux camps opposés : amis et ennemis, favorables
ou hostiles, bons et mauvais. La contemplation philosophique jette un regard impartial
sur le monde, et quand elle est désintéressée, elle ne vise pas à prouver que tout le reste
de la nature est de même essence que l’homme. Toute acquisition de la connaissance est
une extension du Moi, mais cette extension est obtenue de meilleure façon en ne la
recherchant pas directement. Elle s’obtient lorsque seul le désir de connaître nous fait
agir, par une étude qui ne vise pas d’avance à ce que son objet possède tel ou tel
caractère, mais qui sait adapter le Moi au caractère qu’elle découvre dans son objet. Cette
extension du Moi n’est pas atteinte quand, prenant notre Moi tel qu’il est, nous essayons
de démontrer que le monde est tellement pareil à ce Moi que la connaissance du monde
est possible sans qu’il soit nécessaire d’admettre ce qui paraît dissemblable. Le désir de

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prouver cette assertion est une forme d’égocentrisme et, comme toute forme
d’égocentrisme, c’est un obstacle à l’extension du Moi, extension que le Moi désir et dont
le Moi sait qu’il est capable. L’égocentrisme, dans la spéculation philosophique comme
ailleurs, utilise le monde comme un moyen d’atteindre un but personnel; sous son empire
le monde devient de moindre importance que le Moi, et le Moi fait donc obstacle aux
biens infinis qu’il pourrait tirer de la grandeur du monde. Dans la contemplation, au
contraire, nous partons du Non-Moi et, du fait de la grandeur de cette contemplation, les
bornes du Moi sont dépassées; par l’intermédiaire de l’infini propre à l’univers, l’esprit
qui le contemple participe à une part de son infinité.

Pour cette raison, la grandeur de l’âme n’est pas favorisée par les philosophies qui
assimilent l’univers à l’homme. La connaissance est une forme de l’union entre le Moi et
le Non-Moi; comme toute union, celle-ci est dégradée par l’esprit de domination, et par
conséquent par toute tentative de rendre l’univers conforme à ce que nous trouvons en
nous-mêmes. Il existe une tendance philosophique assez répandue qui veut que l’homme
soit la mesure de toutes choses, que la vérité soit conçue par l’homme, que l’espace, le
temps et le monde des universaux soient des propriétés de l’esprit et que, s’il existe quoi
que ce soit qui ne relève pas de la création de l’esprit, c’est quelque chose
d’inconnaissable et qui n’a pas d’intérêt pour nous. Si nos précédentes discussions sont
justes, cette opinion est mal fondée, et en plus, elle a pour effet de dépouiller la
contemplation philosophique de tout ce qui fait sa valeur, puisqu’elle réduit cette
contemplation à celle du Moi. Ce que ces vues nomment connaissance n’est pas une
union du Moi avec le Non-Moi, mais un ensemble de préjugés, d’habitudes et de désirs
qui tissent un voile impénétrable entre nous et le monde extérieur. Celui qui prend plaisir
à une telle théorie de la connaissance est comme un homme qui ne quitte jamais le cercle
domestique de peur de ne pas faire la loi ailleurs.

La vraie contemplation philosophique, au contraire, trouve sa satisfaction dans


tout développement du Non-Moi, dans tout ce qui exalte les objets contemplés et par
conséquent le sujet qui contemple. Dans la contemplation, tout ce qui est personnel ou
privé, tout ce qui dépend de l’habitude, de l’égoïsme ou du désir, déforme les objets de la
contemplation et nuit par conséquent à cette union que recherche l’esprit. En élevant ainsi
une barrière entre le sujet et l’objet, les préoccupations personnelles et d’ordre privé
deviennent une prison pour l’esprit. L’esprit libéré de ces contingences verra l’univers
comme Dieu pourrait le voir, sans idée d’espace ni de temps, sans espoirs ni craintes,

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sans les entraves dues aux croyances routinières et aux préjugés traditionnels, calmement,
sans passion, avec le seul désir de la connaissance et d’une connaissance aussi
impersonnelle, aussi purement contemplative qu’il est possible à l’homme. L’esprit ainsi
dégagé accordera plus de valeur à la connaissance abstraite de l’universel, où les
contingences de l’histoire n’ont pas place, qu’à la connaissance révélée par les sensations
et dépendant, comme il est normal pour une telle connaissance, d’un point de vue
personnel et exclusif et d’un corps dont les organes sensoriels déforment autant qu’ils
révèlent ce que nous connaissons par leur intermédiaire.

L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation


philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartialité dans le
monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans ses buts les parties d’un
tout, et il les regardera avec détachement comme les fragments infinitésimaux d’un
monde qui ne peut être affecté par les préoccupations d’un seul être humain.
L’impartialité qui, dans la contemplation, naît d’un désir désintéressé de la vérité,
procède de cette même qualité de l’esprit qui, à l’action, joint à la justice, et qui, dans la
vie affective, apporte un amour universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui
sont jugés utiles ou dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les
objets de notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection; elle
fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une ville
forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté de l’univers que
réside la véritable et constante liberté humaine et la libération d’une servitude faite
d’espérances mesquines et de pauvres craintes.

Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la


philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises aux questions
qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en général, être connues comme
conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des questions elles-mêmes; en effet, ces
questions élargissent notre conception du possible, enrichissent notre imagination
intellectuelle et diminuent l’assurance dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation;
mais avant tout, grâce à la grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit
est lui aussi revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers
qui constitue le bien suprême.

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