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HUBERT
moins large paroist avoir esté le plus ancien, car ce fut là qu'on trouva
employées, au lieu de libage, les neuf pierres dont on va parler. L'autre
mur, plus large, paroist avoir esté fait depuis pour fortifier le
précédent, et pour supporter quelque masse plus grande dont le premier
avoit esté chargé. C'est ce qui arrive assez souvent, quand on aggran-
dit les anciens bastimens. Ces deux murs ainsi joints semblent avoir
esté destinez à recevoir le frontispice de l'église cathédrale, avant
qu'elle eust esté augmentée au point où nous la voyons aujourd'hui...
Le petit mur suffisoit pour clore l'église cathédrale, quand elle estoit
(pour ainsi dire) encore dans son berceau. Des augmentations, dont
il ne nous reste plus de vestiges, ont donné lieu à la jonction du second
mur au premier... Ces neuf pierres enclavées dans le petit mur sont
de la nature des pierres tendres de Saint-Leu. Certainement elles
n'estoient pas là dans leur place. Elles avoient servi de pied-d'estal
à quelque statue ou à quelque autel ou autre monument, dressé du
tems que les Parisiens estoient encore idolâtres... Chacune de quatre
de ces pierres a quatre faces ornées d'inscriptions et de figures... Ce
seroit peut-estre en imposer à M. Leibnitz, que de s'imaginer qu'il
a cru que le lieu où ont esté trouvées ces pierres, est le mesme où elles
avoient esté posées d'abord, lorsqu'il a dit dans sa lettre à Madame,
que « l'endroit bas où ces pierres ont été trouvées, fait voir combien
le terrain de Paris a esté haussé ». Les pierres en question ne sont point là
le lieu de leur première assiette. Ce sont des debriz jettez au rebut
par les Chrestiens, et employez comme pierres de libage dans le massif
! d'un mur, ce qui n'est pas rare à de pareilles antiquitez... 4
t
II résulte de ces observations de Dom Félibien que la
construction du caveau funéraire des archevêques nécessita une fouille
d'environ 6 mètres de longueur, de plus de 7 mètres de largeur
et de 3 mètres de profondeur. A six pieds sous le dallage, soit
à 1 m. 94, on avait trouvé deux murs accolés, régnant du nord
au sud dans toute la largeur de la fouille. Le mur ouest avait
deux pieds et demi d'épaisseur, soit un peu plus de 0 m. 80. Le
mur oriental était beaucoup plus important puisqu'il mesurait
quatre pieds six pouces, soit 1 m. 45 environ. C'est à l'intérieur
du « petit mur » que furent trouvées les neuf pierres sculptées,
avec inscription, ayant appartenu à un monument des nautae
parisiaci, heureusement conservées et souvent décrites 5.
On sait par la fouille faite par Viollet-le-Duc en 1858, et dont
il sera parlé plus loin, que le caveau des archevêques fut creusé
dans la partie centrale de la seconde travée du chœur, à une
dizaine de mètres à l'est de la croisée du transept. Félibien a
supposé que la grosse muraille avait été accolée au mur mince
pour renforcer, à partir d'une certaine époque, le chevet de

4. Dom Michel Félibien, Dissertation ou observation sur les restes d'un


ancien monument trouvez dans le chœur de l'église Notre-Dame de Paris le
16 mars 1711, dans Histoire de la ville de Paris, t. I (Paris, 1725), p. cxxix-
cxxx.
5. En dernier lieu, P.-M. Duval, op. cit., p. 187 et suiv.
LES ORIGINES DE NOTRE-DAME DE PARIS

if
Fouilles
de
1858

Fouilles
de
1711

V*d' après
•••'.•••• Partie
l'Atlas
Sud- Ouest
de 1786 V.
».»,
;•;•*• CLOITRE NOTRE-DAME XvX

Saint-Germaln-
le- Vieux

Fig. 2. — Les églises de l'ancien groupe episcopal de Paris.


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l'église qui avait été construite en ce lieu pendant le haut Moyen


âge. Cette hypothèse doit être rejetée. L'épaisseur totale des deux
murs est de 2 m. 25. Jamais pareille importance n'a été donnée
à la maçonnerie d'un chevet d'église. C'est pourquoi des
archéologues supposèrent que le chevet de l'église était constitué par
le mur le moins important et que la grosse muraille était un reste
du mur d'enceinte construit autour de l'île à l'époque gallo-
romaine 6. La première de ces deux suppositions doit être retenue.
On sait qu'au nord de la Loire, à l'époque pré-romane, beaucoup
d'églises étaient terminées à l'est par un simple mur droit et,
d'autre part, l'épaisseur de 0 m. 80 est une dimension courante
pour les murs des églises construites à cette époque. La seconde
hypothèse a été écartée dès 1907 par Adrien Blanchet et plus
tard par F.-G. de Pachtère '. L'épaisseur de 1 m. 45 est beaucoup
trop faible pour un mur d'enceinte du Bas-Empire et dans l'île
de la Cité, ce mur était certainement situé beaucoup plus à l'est.
On a donc commis la même erreur pour Paris que pour Chartres 8 :
on a pris pour une enceinte gallo-romaine la muraille contre
laquelle venait buter le chevet de l'une des anciennes églises
cathédrales et cette muraille n'avait été édifiée qu'au début
de l'époque carolingienne pour enclore le cloître canonial 9.
Comment expliquer la présence, dans le mur de chevet de la
cathédrale du haut Moyen âge, des neuf pierres sculptées
provenant du monument gallo-romain des nautae parisiaci, qui
« n'estoient pas là dans leur vraie place », comme l'affirme Féli-
bien, mais qui avaient été assez soigneusement regroupées pour
que Leibnitz ait pu croire qu'on les avait découvertes dans leur
lieu d'origine ? Rappelons d'abord que l'on pouvait voir des bas-
reliefs gallo-romains dans d'autres églises de Paris. Un grand
taureau sculpté, provenant de quelque monument de l'époque
romaine, avait été placé au xie siècle à l'un des angles du clocher
de l'église Saint-Marcel 10. Dans l'abbaye de Saint-Germain-
des-Prés, il y avait dans le bas-côté nord de l'église une « statue

6. Marcel Aubert, t Les anciennes églises épiscopales de Paris, Saint-


Étienne et Notre-Dame au xie siècle et au début du xne siècle », dans Comptes
rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1939, p. 325 et plan
p. 322.
7. A. Blanchet, Les enceintes romains de la Gaule. Etude sur l'origine
d'un grand nombre de villes françaises, Paris, 1907, p. 78-81. — F.-G. de
Pachtère, op. cit., p. 144 et note 7.
8. M. Jusselin, « La chapelle Saint-Serge et Saint-Bacche ou Saint-
Nicolas-du-Cloître à Chartres », dans Bulletin monumental, t. 99, (1940),
p. 134 et suiv. — J. Hubert, L'architecture religieuse du haut Moyen âge
en France (Paris, 1952), p. 56, n° 29.
9. Cf. J. Hubert, « La vie commune des clercs et l'archéologie », dans
La vita commune del clero nei secoli XI e XII, t. I (Milan, 1962), p. 92.
10. May Viellard-Troiekouroff, « Église Saint-Marcel », dans Les
églises suburbaines de Paris du IVe au Xe siècle (Paris, 1961), p. 134.

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