Vous êtes sur la page 1sur 26

N’est-il pas symptomatique que le premier numéro d’une nouvelle revue, « L’ESPRIT

DES MATERIAUX - Architecture et Philosophie », soit consacré aux bétons ? C’est en


tout cas une reconnaissance du béton comme archétype du lien entre matériaux et société.
Plus sérieusement, il est utile de rappeler que les matériaux cimentaires sont – et de loin
– les matériaux les plus utilisés au monde. Ce sont essentiellement eux qui façonnent
notre environnement. Voies de circulation, ouvrages d’art et d’assainissement, bâtiments
de toute nature, édifices historiques, rien n’échappe à leur omniprésence. Comprendre et
maîtriser leur mécanique et leur physico-chimie constitue l’un des enjeux majeurs du
développement durable. En dépendent, non seulement la conservation de notre
patrimoine et de notre cadre de vie, mais aussi le développement de matériaux innovants
susceptibles d’améliorer ce dernier.
Malgré cet intérêt, les matériaux cimentaires sont pratiquement absents des ouvrages et
des cours généralistes de science des matériaux, ou des enseignements de physique ou
chimie du solide. Métaux, polymères, céramiques, semi-conducteurs occupent la place.
Pourtant, que de richesses ! Les matériaux cimentaires constituent à eux seuls un
concentré de presque toutes les avancées des dernières décennies dans le domaine des
interfaces, des milieux divisés, des milieux poreux, des milieux multiphasiques, du
désordre, des lois d’échelles et, de manière plus générale encore, des approches multi-
échelles des matériaux complexes. La prise de conscience de cette réalité complexe est
allée de pair avec un développement sans précédent des techniques, expérimentales,
numériques ou théoriques, permettant de l’appréhender, depuis les plus petites échelles
de longueur. Les techniques de microscopie en champ proche, les méthodes modernes de
simulation numérique moléculaire et les techniques de spectroscopie et d’imagerie les
plus récentes y jouent désormais un rôle essentiel. C’est la raison pour laquelle l’ATILH
et le CNRS ont organisé en 2008, à la suite d’une première édition en 2003 et d’une
seconde en 2005, l’école dont l’enseignement est repris sur ce site.
Le fondement des connaissances – le plus souvent à la pointe de la recherche – qui ont
été enseignées dans cette école est l’acquis de trois opérations collectives de recherche –
des « CPR » ou Contrats de Programmes de Recherche pour employer la terminologie
officielle du CNRS – menées conjointement par l’ATILH et le CNRS.
Le premier CPR a eu pour objectif d’explorer les bases communes des divers systèmes,
peu nombreux, qui « font prise » en réagissant avec l’eau.
Le second s’est plus explicitement centré sur la compréhension des phénomènes
physiques conduisant à l’émergence des propriétés de cohésion qui résultent de
l’hydratation du ciment Portland et du silicate tricalcique en particulier.
Le troisième, en cours, est focalisé sur la structure et les propriétés de l’espace poreux
des matériaux cimentaires, propriétés qui conditionnent nombre de caractéristiques
applicatives essentielles comme la durabilité ou la résistance au feu.

3
Avant de s’attacher à décrire des résultats de pointe et les techniques sophistiquées qui
ont permis de les obtenir, il y a des éléments essentiels sur la fabrication du ciment à faire
connaître de tous. C’est l’objet de la contribution de Christophe Charron à cette école.

4
Si « le » béton est toujours un mélange de granulats, de liant et d’eau, sous le mot
« béton » se cache en réalité une multitude de matériaux d’usages différents. Un béton de
voussoir n’est pas un béton de chape et encore moins un béton architectonique de façade.
Résistance, densité, aspect, maniabilité sont les principales caractéristiques qu’il faut
adapter à l’usage.
Formuler un béton pour atteindre ces caractéristiques, c’est d’abord maîtriser l’art du
mélange de grains, de liquide et d’adjuvants. Cette maîtrise repose sur un mélange de
bases théoriques solides, d’approches semi-empiriques et sur le bilan raisonné d’un très
grande pratique.
Les présentations de Richard Cavailles et de Laurent Nachbaur expliquent tout cela avec
moult exemples et même des exercices pour ceux qui sont désireux de tester leurs
connaissances !
Les (trop) nombreuses catastrophes liées à des incendies, des séismes ou des
effondrements, ou encore certains cas de pathologie illustrent que, malgré sa simplicité
apparente, le béton est un produit très technique dont la formulation et les conditions de
mise en œuvre doivent être rigoureusement définies et encadrées si l’on veut assurer sa
qualité, sa durabilité et son adaptation à l’usage. C’est la raison d’être de la normalisation
que de garantir cette qualité en toutes circonstances. Patrick Guiraud a su rendre vivant et
attractif ce monde utile mais austère.

6
Les techniques de caractérisation du clinker, du ciment anhydre et des matériaux hydratés
– matériaux complexes s’il en est – sont encore très souvent des techniques reposant
essentiellement sur l’analyse chimique (à l’aide d’outils puissants comme les sondes à
plasma), complétée par l’usage de la diffraction des rayons X en mode d’identification.
Pourtant les techniques quantitatives d’analyse par diffraction des rayons X sont
maintenant pleinement arrivées à maturité. La méthode Rietveld est la méthode de
référence.
L’usage des rayons X ne se limite pas aux effets de diffraction. La tomographie par
absorption des rayons X permet depuis longtemps d’obtenir des coupes et des
représentations 3D en médecine. L’usage du rayonnement synchrotron a permis d’étendre
la méthode à des matériaux très absorbants comme les matériaux cimentaires et, surtout,
d’en améliorer la résolution.
Les présentations de Karen Scrivener et d’Emmanuel Gallucci nous font découvrir tout
cela.
Le ciment est avant tout une colle ou, plus exactement, un précurseur de colle. La vraie
colle, ce sont les hydrates qui se forment par réaction du ciment anhydre avec l’eau, et
même sous l’eau. C’est ce qui vaut au ciment de partager avec le plâtre l’appellation de
liant « hydraulique ». Les présentations d’André Nonat expliquent les conditions à
satisfaire pour réaliser cette prouesse et elle en décortique tous les mécanismes en nous
guidant pas-à-pas dans les arcanes du processus de dissolution-diffusion-précipitation
que l’on nomme « hydratation » et qui conduit généralement à la prise.
Comme l’usage d’adjuvants organiques de toutes sortes fait désormais partir de la
pratique cimentaire, les présentations d’André Nonat abordent également l’influence de
ces adjuvants sur le processus d’hydratation.

8
Les hydrates sont donc les composés-clés des matériaux cimentaires. Certains d’entre
eux sont bien cristallisés et ont, de surcroît, une structure simple. D’autres, au contraire,
comme le silicate de calcium hydraté, sont très mal organisés. La présentation de Jean-
Baptiste d’Espinose et Nicolas Lequeux fait le point sur nos connaissances dans ce
domaine, en se focalisant sur les silicates et les aluminates. Elle aborde également les
possibilités d’incorporation d’éléments mineurs. Enfin, elle laisse entrevoir ce que
pourraient être les hydrates « hybrides » du futur mêlant minéral et organique.
Parmi les techniques qui ont permis de faire le plus de progrès dans notre connaissance
de la structure des hydrates à l’échelle atomique, c’est sans aucun doute la résonance
magnétique nucléaire dite « du solide » qu’il faudrait citer. La RMN du silicium et de
l’aluminium, complétée par celle du proton et, éventuellement, du carbone, constitue la
base mais les techniques croisées, mettant en œuvre plusieurs noyaux, se révèlent
particulièrement puissantes.

9
D’où viennent les propriétés de cohésion des liants hydrauliques ? A priori, la
réponse est loin d’être évidente, compte tenu du caractère extrêmement divisé des
hydrates principaux. Quelle est la nature et quelle est l’intensité des forces qui
agissent entre ces nanoparticules ?
La présentation de Roland Pellenq aborde ces questions d’un point de vue
particulier, celui du modélisateur moléculaire qui cherche à comprendre les
conditions – de structure, de chimie des surfaces, de composition des solutions –
à réaliser pour générer des forces attractives puissantes, en se focalisant sur
l’hydrate le plus important : le C-S-H. Le schéma qui émerge de ces travaux est
globalement celui de forces électrostatiques et iono-covalentes à courte et très
courte portée, intimement liées à la charge des particules et à la présence de
calcium.

10
La présentation d’Eric Lesniewska aborde la même question d’un point de vue
complémentaire, celui de la mesure des forces attractives ou répulsives à l’échelle
(sub)nanométriques. Les expériences impliquées sont récentes et ce n’est que grâce au
développement des microscopes en champ proche que la mesure directe des forces entre
hydrates a été rendue possible.

11
Le béton est avant tout un mélange de grains auquel on ajoute de l’eau. Rendre
homogène puis garder dans cet état d’homogénéité, au repos comme sous écoulement, ce
mélange contenant des grains pluri-centimétriques dans un milieu de suspension aussi
peu visqueux que de l’eau n’est pas une chose simple. La présentation de François de
Larrard et Thierry Sedran nous introduit aux diverses phases du malaxage, aux
mécanismes du ressuage, et à la modélisation des caractéristiques rhéologiques des
bétons.

12
Les matériaux cimentaires ont ceci de magique qu’ils sont une forme de pierre artificielle
qui se met en place à l’état fluide. Ce fluide est néanmoins très particulier. C’est une
suspension de grains de taille variables, dispersés dans un liquide simple. La présentation
de Philippe Coussot nous introduit à tous les comportements – simples ou inattendus – de
ce type de fluide pâteux. Instabilités, coincements, ou évolutions temporelles sont
monnaie courante !

13
Pour assagir ces fluides récalcitrants, il est d’usage d’utiliser des adjuvants organiques, le
plus souvent sous forme de polymères hydrosolubles. La présentation de Robert Flatt
nous introduit à ce monde qui part de la chimie organique pour aboutir aux techniques de
modélisation numérique des écoulements de grains, en passant par la physico-chimie des
forces de surface.

14
La micromécanique est une branche de la mécanique des milieux continus qui a pour
objet le calcul des propriétés de milieux hétérogènes en prenant explicitement en compte
la distribution et les caractéristiques, mécaniques et géométriques, des différentes phases,
l’une d’entre elles pouvant tout simplement être l’espace poreux. Luc Dormieux présente
une introduction à cette approche et l’applique ensuite, dans un premier temps, au calcul
des propriétés élastiques d’un plâtre pris et d’une pâte de ciment au jeune âge. Dans un
deuxième temps, il aborde le fluage des C-S-H.

15
Comprendre les phénomènes à l’échelle des pores est une étape importante, mais savoir
comment passer de cette échelle à l’échelle qui intéresse vraiment l’ingénieur, l’échelle
macro, est tout aussi important. C’est l’objet de la poromécanique, dont la présentation
d’Olivier Coussy donne les bases et qu’elle illustre en l’appliquant au séchage et aussi
aux gel-dégel.
Cet espace poreux est aussi le chemin par lequel l’ennemi peut entrer. Et l’ennemi est
banal : de l’eau et des sels dissous. Mais lorsque l’eau gèle et les sels cristallisent, ils
peuvent générer des contraintes assassines. La présentation d’Olivier Coussy explique la
thermodynamique et la mécanique de ces phénomènes et leur dépendance vis-à-vis de la
microstructure poreuse.

16
Déjà évoqué dans les présentations de Jean-Pierre Korb et celle d’Olivier Coussy, le
caractère multi-échelle de la microstructure des matériaux cimentaires est approfondi
dans la présentation de Denis Damidot. On peut y découvrir comment cette
microstructure évolue dans le temps et, surtout, comment elle est corrélable aux
performances mécaniques. Cette présentation est également une initiation aux ciments,
mortiers et bétons « virtuels », ces automates cellulaires qui permettent, d’une part, de
comprendre les phénomènes collectifs qui accompagnent l’hydratation et, d’autre part, de
prédire avec un réalisme surprenant – pour autant que les données de départ soient les
bonnes – le développement de la microstructure, des propriétés mécaniques et des
propriétés de transport.

17
Les matériaux cimentaires sont tous poreux, peu ou prou. Cette porosité est une source de
faiblesse, mais c’est aussi une source de confort. Cet espace « en creux » est aussi
complexe, sinon plus que les phases solides. La présentation de Pierre Levitz fournit les
bases conceptuelles et les outils nécessaires à la description de ce labyrinthe et à son
analyse.

18
Celle de Jean-Pierre Korb, fondée sur l’utilisation de la RMN – encore elle ! Mais elle le
justifie pleinement – nous emmène plus loin dans l’exploration de ce labyrinthe. En se
servant de l’eau comme molécule-sonde, la RMN permet de faire ce qui pouvait sembler
une gageure : suivre le développement de la microstructure poreuse des pâtes
cimentaires, depuis les échelles sub-nanométriques jusqu’aux échelles presque
macroscopiques.

19
Il en va du béton comme des hommes: les jeunes années sont déterminantes pour la suite
de l’existence ! Dans le cas du béton, ce sont les phénomènes thermiques liés à
l’exothermicité des réactions d’hydratation et les phénomènes hydriques liés à ces
mêmes réactions (auto-dessiccation) ou au séchage qui, par leur action mécanique
(retrait, fissuration, fluage), sont particulièrement importants à maîtriser. Jean-Michel
Torrenti décortique ces différents phénomènes et nous explique comment les contrôler ou
les éviter.

20
Correctement formulé et mis en œuvre, le béton est un matériau très durable. Mais en
environnement agressif, il est mis à rude épreuve ! La présentation de Micheline
Moranville et Fabienne Robert présente les divers mécanismes (attaque externe par l’eau
de mer, la lixiviation par les eaux pures, l’attaque sulfatique interne, la réaction alcali-
granulats…) qui peuvent endommager le béton et donne les bases, fondées sur la
connaissance des équilibres thermodynamiques et celle des propriétés de transport, qui
permettent de modéliser la durabilité. L’usage des bétons pour le stockage des déchets y
est également abordé.

21
La description et la compréhension des mécanismes d’attaque ne suffisent pas pour
prédire la durabilité d’un béton. Encore faut-il pouvoir construire et mettre en œuvre un
modèle qui intègre à la fois la thermodynamique (les équilibres) et la cinétique des
réactions d’attaque, tout en prenant en compte la texture poreuse du matériau. C’est
l’objet de la présentation de Denis Damidot et Micheline Moranville.

22
L’une des vertus souhaitées des matériaux cimentaires est la durabilité. La présentation
de Véronique Baroghel-Bouny se charge de nous introduire aux techniques qui
permettent, non pas de la mesurer directement, mais de déterminer les paramètres qui
vont la contrôler. En dehors de la stabilité cristallochimique intrinsèque des phases
solides, ce sont les paramètres qui touchent à l’aire interfaciale, à l’espace poreux et, au-
delà, aux propriétés de transport et à la réactivité interfaciale. Certaines de ces techniques
sont considérées comme classiques, mais avec les matériaux cimentaires, leur mise en
oeuvre et l’interprétation des résultats ne l’est jamais…

23
Le béton est durable et il est aussi amical pour l’environnement. Certes, la fabrication du
ciment est responsable d’une fraction significative de la production de gaz carbonique,
mais son impact est en réalité très faible si l’on réalise l’énorme volume de béton
employé annuellement dans le monde : à peu près 7 km3, soit plus d’un m3 par habitant !
C’est précisément parce que son impact sur l’environnement est faible que nous pouvons
en utiliser de telles quantités sans conséquences fâcheuses. Il est devenu l’un des piliers
de notre civilisation. La présentation d’Alain Capmas détaille les différents volets de
cette analyse, y compris certains aspects sociaux.

24
Ne croyez pas que le béton soit un matériau figé. Il est en pleine évolution ! Les bétons à
ultra-hautes performances, permettant de réaliser des ouvrages d’une esthétique, d’une
fiabilité et d’une durabilité sans pareilles, les bétons auto-plaçants, pouvant être mis en
place sans nuisance sonore et au prix d’un effort très réduit sont évoqués dans le cours de
Richard Cavaillès.
Luigi Cassar axe sa présentation sur les bétons auto-nettoyants et dépolluants,
susceptibles d’améliorer radicalement notre environnement urbain, ce sont des exemples
spectaculaires de cette évolution. La présentation de Luigi Cassar est un feu d’artifice.

25
Les références des courbes, croquis, diagrammes, photos et autres illustrations de ces
diapositives proviennent des bibliographies des différents cours ; les courbes,
diagrammes, croquis, photos et autres illustrations sans référence appartiennent aux
auteurs dont les cours sont présentés dans cette introduction à l’Ecole Thématique.

26

Vous aimerez peut-être aussi