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Gustave Flaubert (1821-1880)

"Le tempo de Flaubert dans Madame Bovary comme dans l'Education sentimentale est tout entier celui d'un
cheminement rétrospectif, celui d'un homme qui regarde par dessus son épaule, beaucoup plus proche par-là de Proust
que de Balzac." Julien Gracq, En lisant, en écrivant, 1981

Gustave Flaubert naît à l'hôtel Dieu de Rouen le 12 décembre 1821. Son père Achille Cléophas Flaubert en est le chirurgien
en chef. C'est le second enfant de la famille. Son frère aîné, Achille, est né en 1813. Sa sœur , Caroline, avec qui il aura plus
d'affinités , naîtra en 1824

Le jeune Gustave a une éducation assez monotone. Il grandit dans un pavillon annexé à l'hôpital, où son père dissèque des
cadavres. Il est délaissé par sa famille qui a placé tous ses espoirs dans la réussite de son frère aîné, Achille. Ce dernier sera
chirurgien.

Comme le remarque Jean d'Ormesson : " Dès l'enfance apparaissent deux traits fondamentaux de Flaubert : une certaine
fascination du mal, de la souffrance, de l'horrible, et le souci d'une information un peu sinistre , sur les événements et la
vie qui entraînera un goût du document assez impressionnant."

En 1832, Gustave entre au collège Royal, un lycée de Rouen.

Chaque été, la famille Flaubert s'installe à Trouville, au bord de la mer. C'est là, qu'en 1836, il rencontre Maurice
Schlesinger, directeur de la Gazette et revue musicale de Paris, et surtout sa femme, Elisa, pour laquelle il nourrit un amour
sans espoir. Un jour, sur la plage, il ramasse son manteau rouge à raies noires. Cette rencontre ineffaçable sera transposée
dans les Mémoires d'un fou et les deux versions de l'Education sentimentale.Entre 1837 et 1839, alors qu'il est encore au
lycée, il publie différents textes dont notamment un court récit, Bibliomanie, dans la revue littéraire rouennaise Colibri. En
1840, il est reçu bachelier sans mention, et sans enthousiasme. Il visite ensuite avec le Docteur Cloquet les Pyrénées et la
Corse, en passant par Marseille.

Il commence, en 1841, des études de droit à Paris. Il est reçu à son examen de première année en 1842.

En 1843, Il échoue à son examen de deuxième année. C'est cette année-là qu'il rencontre Maxime du Camp qui deviendra
un de ses grands amis. Il commence à rédiger la première version de L'Education sentimentale. L'année suivante, en 1844,
alors qu'il est en voyage à Pont l'Evêque, il est victime d'une crise d'épilepsie : " je me suis senti tout à coup emporté par un
torrent de flammes." Il souffrira régulièrement de troubles nerveux et également d'hallucinations visuelles. Marqué par cet
accident, il renonce à ses études de droit et s'installe définitivement à Croisset à côté de Rouen, où ses parents ont acheté
une grande maison au bord de la Seine. En janvier 1845, il achève la première version del'Education sentimentale. La
même année, il accompagne sa sœur Caroline et son beau-frère dans leur voyage de noces en Italie. Il remarque à Gênes un
tableau de Bruegel, La tentation de saint-Antoine, qui lui inspirera l'œuvre de théâtre éponyme. En janvier 1846, son père
décède. En mars de la même année, c'est sa sœur Caroline qui meurt après avoir donné naissance à une fille. Ces deux
drames anéantissent tous les projets de Flaubert. Il décide de recueillir à Croisset la fille de sa sœur ainsi que sa propre mère
. En Août, à Paris, il rencontre Louise Collet qui deviendra sa maîtresse et sa muse. Leur liaison orageuse dure jusqu'en
1848. Puis elle reprendra de 1851 à 1854.

Il voyage en Touraine et en Bretagne, en 1847, avec Maxime du Camp. Ils en rapportent "Par les champs et par les grèves"
: Flaubert écrit les chapitres impairs, Du Camp les chapitres pairs . L'année suivante il est à Paris avec son ami Bouilhet
pendant la révolution de février 1848. En mai, il commence la rédaction de La tentation de Saint-Antoine. Il y travaille
pendant plus d'un an. Il la lit à Bouilhet et à Maxime Du Camp qui la jugent "manquée" et la déclarent impubliable. Fin
1849, il voyage au Moyen-Orient : l'Egypte, la Palestine, le Liban, La Syrie. Il rentre en France en passant par
Cosntantinople, Athènes et Rome. Il commence la rédaction de Madame Bovary le 19 Septembre 1851. En 1852, il se
brouille avec Du Camp, et s'investit pleinement dans la rédaction de Madame Bovary. Il y travaillera pendant près de 5 ans,
jusqu'au 30 avril 1856. Le texte est publié dans La revue de Paris à partir d'octobre 1856. En février 1857 commence le
procès contre Flaubert et Madame Bovary pour immoralité. Ce procès vaut à Flaubert une grande notoriété. Il sera acquitté .

En 1857, Flaubert commence un roman historique sur Carthage qui deviendra Salammbo. Le roman parait en 1862 et
remporte un grand succès. En 1863, il fréquente beaucoup les soirées parisiennes et collabore avec Bouilhet et d'Osmoy. Il
commence aussi à correspondre avec George Sand avec qui il noue une relation d'amitié. Il termine en 1869 la deuxième
version de l'Education sentimentale. Il décide alors de retravailler à une nouvelle version de la tentation de Saint-Antoine .
Cette année-là est aussi marqué par le décès de son ami Bouilhet : "La moitié de mon cerveau est resté à jamais au
Cimetière monumental ( de Rouen) " écrit Flaubert suite au décès de son ami. Cette période est marquée par une série de
deuils dans l'entourage de Flaubert : Mort de Sainte Beuve en octobre, de Jules de Goncourt en juin l'année suivante, et de
Théophile Gautier quelques mois après. En novembre 1869, publication de L'Education sentimentale qui est très mal
accueilli par la critique. Seuls Théodore de Banville, Emile Zola et George Sand prennent la défense de Flaubert. Le livre
se vend très mal. (En 1873, soit quatre ans après sa parution, le tirage initial de 3000 exemplaires n'est toujours pas écoulé).

Durant l'année 1871 , Flaubert retravaille à une ultime version de la tentation de Saint-Antoine. En 1872, c'est la mort de
sa mère. Ce nouveau décès plonge Flaubert dans une grande solitude. En 1874 il publie la troisième version de la tentation
de Saint-Antoine . Cette pièce inclassable est très mal accueillie par la critique. Il commence alors la rédaction de Bouvard
et Pécuchet . En 1875 , il est très angoissé par la faillite financière de son neveu, qui va lui valoir des tracas matériels. Il
écrit en 1876, Saint-Julien, Un coeur simple et Hérodias, et publie l'année suivante les trois contes. Ce recueil , écrit sur les
conseils de George Sand, lui vaut les louanges de la critique. Il meurt le 8 mai 1880 d'une hémorragie cérébrale.

Claire Delune

Madame Bovary – Madame Bovary de Gustave Flaubert – Résumé de Madame Bovary – Fiche de lecture de Madame
Bovary de Gustave Flaubert – Etude de Madame Bovary de Gustave Flaubert

Madame Bovary

Première Partie

"Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait
un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail".

Ainsi débute Madame Bovary : Ce nouvel élève, âgé d'une quinzaine d'années, qui entre en 5ème au Collège de Rouen n'est
autre que Charles Bovary. Il a l'air un peu ridicule, ce "gars de la campagne". Son attitude un peu gauche déchaîne le rire de
ses camarades. Il arrive d'un village situé entre le pays de Caux et la Normandie où ses parents, qui ne s'entendent pas, se
sont retirés. Son père est un médiocre qui a accumulé de nombreux échecs. Sa mère, frustrée et aigrie, a reporté tous ses
espoirs sur ce fils qu'elle a couvé.

Charles Bovary s'installe à Tostes et épouse sous l'influence de sa mère une veuve de quarante-cinq ans, riche, laide et
tyrannique, Mme Dubuc. Elle aime Charles avec passion mais exerce à son égard une surveillance despotique. Le jeune
Charles connaît ainsi une vie de couple qui ressemble à un cauchemar.

Une nuit d'hiver, Charles se rend à la ferme des Bertaux. Le père Rouault, son propriétaire, "un cultivateur des plus aisés"
vient de se casser la jambe. Charles soigne le maître des lieux et est sensible au charme d'Emma, sa fille. Les jours suivants,
il revient aux Bertaux, jusqu'à ce que son épouse, jalouse, lui interdise d'y retourner. Au début du printemps, le notaire de
Mme Bovary commet une malversation qui laisse cette dernière à demi ruinée. Elle meurt brusquement une semaine plus
tard.

Peu après, sur l'invitation du père Rouault, Charles retourne aux Bertaux. Il revoit Emma. Il est amoureux de la jeune fille,
mais n'ose se déclarer. "À l'époque de la Saint Michel" il se décide à la demander en mariage. La noce est fixée au
printemps suivant, l'hiver sera occupé par les préparatifs. Emma rêvait de "se marier à minuit, aux flambeaux". La noce,
campagnarde, sera beaucoup moins féerique. Charles ne brille guère durant la noce, ne répondant que médiocrement aux
calembours ou compliments que lui adressent les invités.

Mais le lendemain des noces Charles semble découvrir le bonheur près d'Emma. Il laisse éclater sa joie et se réjouit de
trouver en elle une épouse parfaite. Emma commence par apporter des changements dans l'aménagement de la maison et
Charles est tout à sa joie de la voir aussi bien conduire son ménage, dessiner, jouer du piano, ou recevoir avec élégance.
Mais la jeune femme, elle, est distante. La réalité ne correspond pas à ce qui lui avait paru si beau dans les livres de son
enfance. Elle avait tant rêvée de ce mari qui devait lui procurer une vie plus passionnante. Elle souhaitait tant oublier celle
monotone, qu'elle avait passée avec son veuf de père, depuis sa sortie du couvent. Or ce mari, tant idéalisé, se révèle bien
décevant.

Elevée au couvent, parmi des jeunes filles du monde, Emma y a reçu une parfaite éducation. Elle a lu Paul et Virginie, a
rêvé en lisant des romans sentimentaux et historiques, ou des poèmes romantiques. Elle a admiré des gravures représentant
de jeunes hommes serrant dans leurs bras des ladies anglaises à boucles blondes. Toute cette éducation a nourri son
"tempérament sentimental" et ses songes romanesques.

Aux antipodes de l'homme rêvé, Charles déçoit Emma. Son manque de mystère et de raffinement désappointe la jeune
femme. La vie humble et sans surprise qu'il lui offre lasse Emma. Heureusement, une invitation du Marquis d'Andervilliers
à un bal au château de la Vaubyessard vient rompre la monotonie de son existence.

Emma, émerveillée, découvre le luxe et l'élégance du monde aristocratique. Ce monde enchanté auquel elle a tant rêvé lui
fait oublier un instant ses origines paysannes. Hélas , le rêve est éphémère et le retour à Tostes, silencieux et triste. Dès le
lendemain, il lui faut subir les conversations banales de Charles. " Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa
vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes". Emma se
réfugie dans "le souvenir de ce bal".

Emma rêve devant le " porte-cigares tout bordé de soie verte" que Charles a ramassé sur le chemin du retour. Elle imagine
que cet objet appartient au "Vicomte". Emma rêve aussi de Paris et se met à lire Balzac, George Sand et Eugène Sue. Mais
à Tostes, l'ennui s'accroît et la jeune femme est de plus en plus irritée par le manque d'ambition et le laisser-aller de son
mari. Les saisons se succèdent. Elle vit pourtant dans l'espoir d'une nouvelle invitation, mais en vain. Un an et demi après le
bal de la Vaubyessard, sa santé s'altère et Emma laisse tout aller dans son ménage . Charles, qui est resté quatre ans à
Tostes, décide alors de déménager et de s'installer à Yonville . Emma est enceinte. Il espère que ce déménagement lui sera
bénéfique.

Deuxième Partie

Les époux Bovary arrivent à Yonville. A l'auberge du Lion d'Or. Madame veuve Lefrançois, la maîtresse de l'auberge,
prépare le dîner. Il y a là , pour accueillir les Bovary, Monsieur Homais, le pharmacien, le percepteur Binet, et le curé
Bournisien. Pendant que Homais et Charles Bovary devisent sur la médecine, Emma sympathise avec Léon Dupuis, clerc
de notaire et habitué de l'auberge, qui dîne avec eux. Ils se découvrent des goûts communs. Puis les Bovary s'installent dans
leur maison : " C'était la quatrième fois qu'elle ( Emma) couchait dans un endroit inconnu. La première avait été le jour de
son entrée au couvent, la seconde celle de son arrivée à Tostes, la troisième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci ; et
chacune s'était trouvée faire dans sa vie comme l'inauguration d'une phase nouvelle." La jeune femme se prend à rêver à des
jours meilleurs.

Homais, le pharmacien, se montre, avec les Bovary, le meilleur des voisins. Il essaye, en fait, de s'attirer la sympathie de
Charles Bovary, au cas où ce dernier apprendrait qu'il exerce de façon illicite la médecine. Charles, lui, est maussade car la
clientèle "n'arrive pas" . Heureusement cette déception professionnelle est compensée par la naissance de sa fille. Emma
donne naissance à Berthe. La jeune femme eût préféré un fils. Après le baptême, la petite est mise en nourrice, chez Mme
Rollet. Un jour, Léon accompagne Emma et sa fille chez la nourrice. Sur le chemin, Emma et Léon se donnent la main.
Cette complicité ne passe pas inaperçue : " Dès le soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du
maire, déclara devant sa servante que madame Bovary se compromettait" .
La vie, se poursuit, monotone. Emma guette chaque jour, de sa maison, le passage de Léon. Les Bovary sont invités
régulièrement, le dimanche, avec Léon, chez Homais, le pharmacien : On y joue au trente et un, et aux dominos. Puis
Homais et Bovary s'endorment. Léon et Emma feuillettent alors ensemble L'illustration et goûtent cette "solitude" :" Ils se
parlaient à voix basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait plus douce, parce qu'elle n'était pas entendue". Les
jeunes gens s'échangent des cadeaux. Léon fait la cour à Emma mais ne se déclare pas . En février, lors d'une promenade
dominicale aux environs d'Yonville, en compagnie des Homais et de Léon, Emma prend conscience de la banalité de
Charles face au charme du jeune homme. Elle réalise aussi que Léon est amoureux d'elle. Elle décide de ne pas céder à la
tentation et s'efforce de rester une maîtresse de maison modèle et une mère irréprochable. Sa maîtrise apparente cache
pourtant un douloureux conflit intérieur : amour pour Léon et volonté de rester vertueuse. C'est Charles qui sera le bouc
émissaire de ce malheur : elle le méprisait, elle se met à le haïr.

Un soir d'avril, elle entend l'angélus. "Ce tintement répété" rappelle à Emma le souvenir du couvent. La religion peut l'aider
, peut-être, à affronter cette crise qu'elle traverse : elle se rend à l'église afin de confier son trouble à Bournisien, le curé.
Mais le dialogue entre l'homme d'église et la jeune femme n'est qu'une suite de malentendus. Pour lui, ces souffrances sont
purement physiques. Cette incompréhension laisse Emma désemparée. De retour chez elle, Emma repousse sèchement sa
fille Berthe, qui tombe et se blesse. Charles, qui rentre pour le dîner, soigne cette blessure sans gravité. La jeune mère , se
reprochant son attitude, reste pour veiller sur sa fille endormie. Elle est effrayée de la laideur de son enfant.

Quant à Léon, il désespère de l'inaccessibilité d'Emma et se lasse de cet amour sans espoir. Il décide alors de partir à Paris
terminer son droit . Il vient faire ses adieux à Emma. L'émotion est grande mais le jeune homme ne parvient pas à trouver
les mots pour l'exprimer. Au cours de la soirée qui suit son départ, Homais évoque les réjouissances de la capitale; il
annonce aussi que des Comices agricoles auront lieu cette année à Yonville.

Suite au départ de Léon, Madame Bovary sombre à nouveau dans la mélancolie : " le chagrin s'engouffrait dans son âme
avec des hurlements doux, comme fait le vent d'hiver dans les châteaux abandonnés". La visite du sieur Lheureux,
marchand de nouveautés, lui donne l'occasion de faire des dépenses déraisonnables. Emma se lance aussi dans des lectures
ambitieuses : " Elle voulut apprendre l'italien : elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc.
Elle essaya des lectures sérieuses, de l'histoire et de la philosophie". Charles sombre dans l'inquiétude. Il fait appel à sa
mère :"Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d'Emma".
Mme Bovary mère ne trouve guère de solutions miracles. Il faut, selon elle, "empêcher Emma de lire des romans".

Un jour de marché, Rodolphe Boulanger, le nouveau châtelain de la Huchette, rend visite à Charles Bovary, avec un de ses
fermiers à qui il faut faire une saignée. Durant l'intervention de l'officier de santé, il regarde Emma et la trouve très jolie.
Aristocrate libertin, "de tempérament brutal et d'intelligence perspicace", il devine le fossé qui s'est creusé entre les deux
époux, il décèle aussi les frustrations et les rêves inassouvis d'Emma. C'est décidé, lors des prochains comices agricoles, il
fera tout pour la séduire.

Le jour des comices est arrivé, tout le village est en fête. Rodolphe profite de cette occasion pour faire sa cour à la jeune
femme. Il va à sa rencontre, et parvient à fausser compagnie à M. Lheureux et au pharmacien. Rodolphe et Emma assistent
tous les deux à l'examen des bêtes, à l'arrivée des notables. Du premier étage de la mairie, ils entendent, par bribes, les
discours officiels, car Rodolphe met à profit la situation pour tenir à Emma des propos séducteurs. Emma se laisse prendre
au jeu et n'émet qu'une faible résistance. Les discours sont suivis de la remise de médailles : une servante reçoit cette
décoration en récompense de ses cinquante ans de labeur. La fête se termine par un feu d'artifice raté. M. Homais rédige un
article dithyrambique pour le Fanal de Rouen, dont il est le correspondant.

Rodolphe attend six semaines avant de rendre visite à Emma. Il joue d'abord la comédie puis simule la mélancolie. Charles
survient, Rodolphe feint alors de s'inquiéter de la santé d'Emma. Il lui conseille une promenade à cheval. Charles donne son
aval. La jeune femme part donc pour une balade à cheval en compagnie de Rodolphe. Ils pénètrent dans une forêt. C'est là
qu'Emma se donne à son compagnon. " Elle se répétait : " J'ai un amant ! un amant ! " se délectant à cette idée comme à
celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur
dont elle avait désespéré." Elle rencontre alors Rodolphe tous les jours, dans la forêt, puis elle n'hésite pas à se rendre
jusqu'au château de Rodolphe. Ce dernier commence à trouver ces visites imprudentes.
Un jour, lors d'une de ses escapades matinales, Emma rencontre le percepteur Binet. Elle se montre peu convaincante quant
à la justification de cette promenade. Toute la journée, elle s'angoisse des commérages que pourrait colporter Binet. Le soir,
elle rencontre à nouveau le percepteur chez Homais, le pharmacien. Binet ne peut s'empêcher de faire allusion à leur
rencontre matinale. Heureusement les invités ne réagissent pas. C'est donc le soir, sous la tonnelle de leur jardin, ou par
temps de pluie dans le cabinet de consultations de son mari, qu'Emma donne maintenant rendez-vous à son amant. Mais
Rodolphe commence à s'ennuyer de cette liaison. A l'approche du printemps, Emma, bien que toujours amoureuse de cet
amant, éprouve des remords en lisant une lettre naïve et touchante de son père. Elle dresse un bilan amer de son existence et
regrette la candeur de son enfance. Elle redécouvre auprès de sa fille la tendresse maternelle et souhaiterait se rapprocher de
son mari.

Homais et Emma œuvrent auprès de Charles pour le convaincre d'opérer Hippolyte, le garçon d'écurie du Lion d'Or, de son
pied-bot. Charles accepte. L'opération semble un succès et Emma éprouve une tendresse admirative pour son mari. Homais
montre aux Bovary l'article qu'il a préparé pour le Fanal de Rouen. Malheureusement des complications surviennent vite, et
la jambe du malheureux Hippolyte se gangrène. Il faut faire appel au docteur Canivet, célèbre médecin de Neuchâtel. Il doit
procéder à l'amputation de la cuisse. Cet échec anéantit les espoirs professionnels de Charles. La déception est également
immense pour Mme Bovary qui se sent humiliée d'avoir fondé en vain des espoirs dans son mari. Ses dernières résolutions
vertueuses disparaissent : Emma se détache irrémédiablement de Charles et s'abandonne à nouveau dans les bras de
Rodolphe.

Emma s'enflamme de nouveau pour son amant. Elle lui suggére même de tout abandonner pour partir ensemble : "Nous
irions vivre ailleurs". Elle offre beaucoup de cadeaux à son amant, et dérobe de l'argent à son mari pour payer ses dettes
auprès de Lheureux. Elle met ainsi en péril les finances de son couple. Elle n'hésite plus à s'afficher avec son amant dans un
attitude provocante : " Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d'allures. Ses regards
devinrent plus hardis, ses discours plus libres ; elle eut même l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une
cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde". Rodolphe, lui, n'est pas à la hauteur de cette passion, il se lasse de sa
maîtresse et la traite avec peu de ménagement. Il finit pourtant sur insistance d'Emma par accepter de "l'enlever". Leur fuite
est prévue pour début septembre. Charles, lui, rêve encore de beaux projets pour son épouse et sa fille. Tout est prêt pour la
fuite des amants. Lheureux une nouvelle fois procure le nécessaire : "un grand manteau et une caisse pas trop lourde...".
L'avant-veille du départ, les amants ont rendez-vous au clair de lune. Rodolphe le sait déjà : il ne partira pas avec Emma et
sa fille.

Rentré chez lui, Rodolphe écrit une longue lettre de rupture à Emma. Dès les premiers mots, la jeune femme comprend.
Effondrée, elle s'enfuit au grenier où, dans un vertige, elle songe à se suicider. Redescendue pour le dîner, elle entend
passer le tilbury de Rodolphe qui l'emporte loin de Yonville. Elle perd connaissance. "Une fièvre cérébrale" la cloue au lit
pendant plus d'un mois. Charles veille en permanence sur elle, guettant les signes d'un rétablissement. Vers la mi-octobre,
elle retrouve peu à peu la santé. Mais Charles l'emmène sous la tonnelle. Cette vision du banc, où elle donnait rendez-vous
à son amant, provoque une rechute : " Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie recommença, avec une allure
plus incertaine, il est vrai, et des caractères plus complexes. Tantôt elle souffrait au coeur, puis dans la poitrine, dans le
cerveau, dans les membres ; il lui survint des vomissements où Charles crut apercevoir les premiers symptômes d'un
cancer."

Charles s'est beaucoup endetté pour soigner son épouse et aussi pour honorer les achats qu'elle avait réalisés pour sa fuite
avec Rodolphe. Lheureux profite de la situation et se montre de plus en plus menaçant. Charles, trop inquiet du fait de l'état
de santé d'Emma pour analyser la situation, lui emprunte de l'argent. Durant sa convalescence, madame Bovary reçoit des
visites du curé et retrouve provisoirement la foi. Un jour, Homais, le pharmacien, conseille à Charles d'aller à Rouen avec
son épouse écouter un opéra de Donizetti. Dès le lendemain, à huit heures, le couple part pour Rouen.

Les Bovary arrivent très tôt à l'opéra. Ils admirent la salle et le décor. Puis la représentation commence. Emma est
subjuguée par le ténor Lagardy. Elle se passionne également pour le spectacle et trouve des similitudes entre le destin de
Lucie de Lammemoor et le sien. À l'entracte, Charles, va chercher un rafraîchissement pour sa femme, et rencontre Léon.
Le clerc vient saluer Emma dans la loge des Bovary. A la fin de la représentation, il emmène les Bovary au café. Là,
Charles suggère à sa femme de rester seule un jour de plus à Rouen pour revoir l'opéra.
Troisième Partie

Cela faisait trois ans que Léon et Emma ne s'étaient pas revus. Le lendemain de leur rencontre à l'opéra, Léon se rend à
l'Hôtel de la Croix-Rouge où Emma est descendue. Il lui confie tout l'amour qu'il a éprouvé pour elle. Durant une longue
conversation, Emma et Léon évoquent Yonville, leurs peines, leurs rêves et leur souvenirs. Emma refuse de s'abandonner
aux avances du clerc, mais elle accepte néanmoins de le retrouver le lendemain à la cathédrale. Après le départ de Léon,
Emma écrit une lettre pour décliner le rendez-vous mais, ne connaissant pas l'adresse de Léon, décide de la lui remettre
elle-même .

Le lendemain, Léon arrive le premier à la cathédrale. Lorsqu'Emma arrive à son tour, elle lui tend la lettre puis va
s’agenouiller dans la chapelle de la Vierge. Il s'apprêtent ensuite à quitter la cathédrale, lorsque le Suisse se propose de leur
faire visiter le monument. Impatient, Léon abrège la visite. Débarrassé de l'importun, il entraîne Emma hors de la cathédrale
et lui propose une promenade en fiacre qui leur fait parcourir à vive allure Rouen et ses environs.

De retour à Yonville, Emma se rend chez Homais. Justin, l'apprenti a commis une faute grave et le pharmacien le sermonne
sévèrement : pour faire les confitures, Justin a désobéi et est allé chercher une bassine dans la réserve où le pharmacien
stocke l'arsenic. Entre deux reproches à Justin, Homais apprend sans ménagement à Emma que le père de Charles est mort.
Madame Bovary est peu affectée par ce deuil, mais feint devant Charles d'éprouver du chagrin. Le lendemain, les Bovary,
aidés de Mme Bovary mère, s'affairent pour préparer les obsèques. C'est alors que Lheureux, le marchand d'étoffes, se rend
chez les Bovary. Il suggère à Emma d'obtenir une procuration de son mari pour gérer elle-même les revenus du couple.
Emma suggère à Charles, qui accepte, de se rendre à Rouen, pour consulter Léon sur cette question.

Emma reste trois jours à Rouen avec son amant. Puis ils décident d'utiliser la nourrice pour échanger leurs correspondances.
Mais impatient de revoir sa maîtresse, Léon vient à Yonville. Il dîne au Lion d'Or et rend visite aux Bovary. Les deux
amants souhaiteraient se revoir régulièrement. Emma fait la promesse à Léon de venir le voir une fois par semaine. Elle
engage également de nouvelles dépenses auprès de Lheureux. Elle réussit à convaincre Charles de lui permettre de se
rendre une fois par semaine à Rouen, le jeudi, pour y prendre des leçons de piano.

Chaque jeudi , Emma retrouve Léon et les semaines s'écoulent selon un rite immuable : il y a le lever silencieux d'Emma
afin de ne pas réveiller Charles, le départ d'Yonville au petit matin à bord de l'Hirondelle, la route, la ville de Rouen qui
s'éveille, la chambre douillette des rendez-vous, puis le retour et la rencontre d'un horrible aveugle, qui lui cause à chaque
fois une terrible peur . Rouen devient le symbole du plaisir qu'elle découvre dans les bras de Léon. La passion qu'éprouve
Emma pour le jeune homme réveille en elle des désirs de luxe. Elle accumule les dépenses d'habillement.

Elle prend aussi l'habitude de mentir afin de pas dévoiler les motifs réels de ses voyages à Rouen. Mais un jour, Lheureux la
découvre au bras de Léon. Il profite de la situation pour la forcer à rembourser ses dettes . Il lui fait vendre la propriété de
Barneville dont son mari a hérité. Il lui fait également signer de nouveaux billets d'ordre. Charles, de son côté, en signe lui
aussi. La situation financière du couple est de plus en plus dramatique. Madame Bovary mère qu'on a appelé à la rescousse
détruit la procuration qui avait été accordée à Emma, ce qui provoque une crise de nerfs de sa belle-fille. Charles ne résiste
pas très longtemps et signe rapidement une nouvelle procuration à son épouse. Un soir, Emma reste à Rouen. Charles s'y
rend en pleine nuit et ne retrouve sa femme qu'à l'aube. Elle indique alors à Charles que cette liberté lui est indispensable.
Dès lors, Emma va à Rouen quand bon lui semble. Léon est de plus en plus subjugué par l'attitude de sa maîtresse. Mais ces
visites fréquentes le dérangent dans son travail .

Un jeudi, Homais prend la diligence pour Rouen en même temps qu'Emma. Il est invité par Léon et souhaite mettre à profit
ce voyage pour revoir les lieux de sa jeunesse. Le clerc doit subir le bavardage du pharmacien pendant de longues heures. Il
ne parvient pas à lui fausser compagnie. Emma, furieuse, quitte l'hôtel où elle l'attend et éprouve beaucoup de mépris pour
le manque de courage dont a fait preuve son amant. Cet incident met en lumière les défauts du jeune homme. Dès lors sa
passion faiblit. Une menace de saisie l'oblige à trouver de toute urgence de l'argent : elle se fait payer des honoraires de son
mari, vend de vieilles choses, emprunte à tout le monde, et engage même un cadeau de noces au mont-de-piété. De son côté
Léon, sermonné par son patron et ne souhaitant pas se compromettre au moment de devenir premier clerc, se détache
progressivement d'Emma. La jeune femme, elle aussi un peu lasse, n'a pas le courage de le quitter. Un soir, en rentrant à
Yonville après une nuit passée au bal masqué de la mi-carême, elle apprend que ses meubles vont être saisis. Lheureux à
qui elle rend visite se montre intraitable et cynique.
"Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque Maître Hareng, l'huissier, avec deux témoins, se présenta chez elle pour faire le
procès-verbal de la saisie". Cette situation la contraint à quémander , par tous les moyens , de l'aide . Dès le dimanche , elle
se rend à Rouen, mais les banquiers sont ou à la campagne ou en voyage. Puis elle sollicite Léon qui ne lui fait qu'une
vague promesse . De retour à Yonville , elle se rend chez Maître Guillaumin qui à défaut de l'aider lui fait des avances.
Emma est outrée et va trouver Binet qui s'esquive. Elle va ensuite chez la mère Rollet et attend , en vain, l'arrivée de Léon.
Il ne reste plus que Rodolphe, son premier amant.

"Elle se demandait tout en marchant : " Que vais-je dire ? Par où commencerai-je ? " Et, à mesure qu'elle avançait, elle
reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le château là-bas. Elle se retrouvait dans les sensations
de sa première tendresse, et son pauvre cœur comprimé s'y dilatait amoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage ; la
neige, se fondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l'herbe." Mais Rodolphe n'a pas ces 3000 francs dont elle a
besoin. Désespérée, Emma explose de colère : " Mais, moi, je t'aurais tout donné, j'aurais tout vendu, j'aurais travaillé de
mes mains, j'aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t'entendre dire : " Merci ! " Et tu restes là
tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu ne m'avais pas fait assez souffrir ? " Elle lui reproche son égoïsme et s'en
va, bouleversée :" Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait ; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant
contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait".

Sur le chemin du retour, elle est victime d'hallucinations. Arrivée à Yonville, elle court chez Homais et force Justin à lui
donner les clés de la réserve. Elle avale de l'arsenic, puis rentre chez elle. Elle rédige une lettre et demande à Charles de ne
l’ouvrir que le lendemain : "Tu la liras demain ; d'ici là, je t'en prie, ne m'adresse pas une seule question !... Non, pas une !"
Puis elle se met au lit. Les premiers symptômes de l'empoisonnement surviennent rapidement. Charles, paniqué, ne sait que
faire. Homais propose une analyse. Emma souhaite revoir sa fille . Arrivent ensuite le docteur Canivet puis le docteur
Larivière. Il est trop tard pour la sauver. Madame Bovary reçoit l'extrême-onction, puis elle pleure en se regardant dans un
miroir. Elle entend au dehors la chanson de l'aveugle rencontré maintes fois lors de ses escapades à Rouen. Puis c'est
l'agonie et la mort: " Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du
misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là.

Et le jupon court s'envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus. "

Charles est effondré. Il organise avec peine les funérailles. Homais critique ces dispositions, mais Bovary lui répond
sèchement : " Est-ce que cela vous regarde ? Laissez-moi ! vous ne l'aimiez pas ! Allez-vous-en !" Lors de la veillée
funèbre Homais et l'abbé Bournisien discutent âprement de questions "théologiques", puis ils s'endorment. Arrive au petit
matin Mme Bovary mère, puis d'autres visiteurs. Charles souhaite garder d'Emma une mèche de cheveux. La jeune femme
est alors mise en bière. Puis c'est l'arrivée du père Rouault à Yonville. Il s'évanouit en voyant les draps noirs.

Les obsèques religieuses ont lieu par une belle journée de printemps. La cérémonie est interminable : " On chantait, on
s'agenouillait, on se relevait, cela n'en finissait pas !". Le cortège se rend ensuite au cimetière en empruntant des chemins de
campagne. Ce soir-là, Charles veille en pensant à sa femme disparue. Rodolphe et Léon dorment tranquillement. Il en est
un autre qui ne trouve pas le sommeil et qui est inconsolable, c'est Justin.

Dès le lendemain, Les affaires d'argent recommencent. Les créanciers se déchaînent sur le pauvre Bovary, mais celui-ci
refuse de vendre les meubles ayant appartenu à Emma. " Alors chacun se mit à profiter." : Mademoiselle Lempereur
réclame six mois de leçons, Félicité, la bonne, le quitte en emportant la garde-robe d'Emma... Léon se marie. Charles
retrouve au grenier la preuve de l'infidélité d'Emma : la lettre de Rodolphe. Il est fou de douleur. Il souhaite pourtant
qu'Emma bénéficie d'un superbe monument funéraire. il se fâche définitivement avec sa mère. Un autre jour, il découvre les
lettres de Léon, ce qui ne lui laisse plus aucun espoir quant à la fidélité d'Emma. Un jour d'août il rencontre Rodolphe. Il
parle volontiers avec lui et ne semble pas lui en vouloir. Il meurt, le lendemain, sur le banc du jardin, sous la tonnelle.
Berthe est recueillie par une tante du père Rouault. Il lui faut travailler comme ouvrière dans une filature. Homais, lui, est
comblé : "il vient de recevoir la croix d'honneur".
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Madame Bovary de Gustave Flaubert - résumé


Madame bovary-une oeuvre réaliste ou romantique?

Autour de 1850, une nouvelle sensibilité autant littéraire que picturale se dessine : il s’agit du réalisme. Tandis que Murger
écrit Les Scènes de la vie de Bohème, que Champfleury donne Monsieur de Boisdhyver, Courbet déclenche un véritable
scandale avec son tableau Un enterrement à Ornans parce qu’un chien vient entacher le caractère sacré d’une inhumation.
Cette évolution avait été préparée par le positivisme scientiste d’un Auguste Comte qui avait permis de réagir contre les
excès du sentimentalisme romantique. C’est dans ces conditions que l’histoire personnelle de Flaubert va rejoindre les
tendances d’une certaine élite de son temps. Il venait d’écrire La Tentation de Saint Antoine, somptueuse évocation de
toutes les hérésies, et avait soumis son ouvrage à l’appréciation de ses amis Du Camp et Bouilhet. Les deux critiques
conseillèrent alors à Flaubert de renoncer au lyrisme et de purger son esprit trop imaginatif en se consacrant à une histoire
triviale. Sous forme de boutade peut-être, ils lui proposèrent de romancer une aventure sordide qui avait défrayé la
chronique de Ry : l’adultère, l’endettement et pour finir, la ruine et le suicide de l’épouse du médecin Delamare. Flaubert
allait entreprendre la rédaction de Madame Bovary. Son roman serait-il une oeuvre réaliste comme le souhaitaient ses
amis ? N’y retrouverait-on pas les traces d’une propension à une rêverie grandiose ? Flaubert pourrait-il discipliner ses
tendances profondes ?

Madame Bovary, une œuvre réaliste

• Qu’est-ce que le réalisme ?


o Le réalisme est l’enfant de la déception. Les hommes du milieu du XIXe siècle ont perdu leur chimère de
fraternité, de liberté. Il faut dire que la répression qui a suivi la révolution de 1848 ou la prise du pouvoir
par Louis Napoléon Bonaparte en 1851 a installé une bourgeoisie affairiste et réactionnaire. Ces hommes
ont aussi perdu leurs illusions artistiques : le romantisme erre dans la rhétorique grandiloquente, délaisse
la réalité pour une évasion mensongère. Des écrivains comme Mérimée, Stendhal, Henri Monnier et
surtoutBalzac ont préparé le terrain. À une époque où la photographie se développe, les artistes visent à
une reproduction intégrale et objective de la réalité la plus banale par la recherche du document humain et
social. C’est l’ « école de la sincérité dans l’art », du « daguerréotype littéraire ». La revue Le
Réalismeproposait cette définition : « Le réalisme conclut à la reproduction exacte, sincère du milieu
social, de l’époque où l’on vit, parce qu’une telle direction d’études est justifiée par la raison, les besoins
de l’intelligence et l’intérêt du public, et qu’elle est exempte de mensonges, de toute tricherie ». Le
réalisme est surtout un refus des excès, comme l’écrivait Champfleury à George Sand : « Ne pas dire à
celui qui est monté sur un âne : quel beau cheval vous avez là ! »
Va-t-on retrouver ces éléments constitutifs dans Madame Bovary ?
• Condamnation des dangers du romantisme
o Madame Bovary est essentiellement une condamnation de cette propension de l’esprit à tout enjoliver, à
parer la réalité la plus triviale des feux de l’imagination.
o Flaubert dénonce un certain romantisme par refus de l’invraisemblance et haine des lieux communs. Il se
moque de la littérature dont Emma se gorge au couvent : « Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes,
dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais,
chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et
baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux
comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des
urnes ».
o Flaubert démystifie un certain nombre de poncifs. La grande passion romantique qui emporte l’âme
devient un mariage d’affaires où les sentiments sont sacrifiés à l’intérêt. Tout au long du roman, les
questions d’argent empoisonnent les idylles successives d’Emma.
o L’auteur de Bouvard et Pécuchet va surtout dénoncer les dangers du rêve qui dénature la réalité, de ce
rêve éveillé que vit Emma et qui la conduira, d’abandon en lâcheté, à l’issue fatale pour avoir poursuivi
un impossible idéal. Par exemple, lorsqu’elle est invitée à la Vaubyessard, elle pare un vieillard assez
délabré de toutes les séductions de son esprit enfiévré parce qu’il a été un grand amant et qu’il a connu
une existence romanesque. Plus loin, lorsqu’elle rêve de Paris, elle choisit inconsciemment les tableaux
qui peuvent flatter ses chimères : là tout n’est que luxe, mystère, passion dévorante. « C’était une
existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au
reste du monde, il était perdu sans place précise comme n’existant pas ». C’est alors que la perspective
s’inverse, c’est l’exceptionnel qui devient ordinaire, tandis que le monde réel, banal est évacué, rayé de
l’existence.
• Les éléments proprement réalistes
o Loin d’être seulement la critique d’une imagination enflammée, Madame Bovary présente les principaux
éléments caractéristiques du réalisme.
o Tout d’abord, comme nous l’avons noté plus haut, Flaubert n’a pas inventé la trame de son récit, il l’a
tirée d’un fait divers. Comme un journaliste, il a enquêté sur place pour mieux comprendre les
personnages qu’il allait mettre en scène. Il a amassé des documents pour atteindre à l’exactitude : il a lu
des traités de médecine pour connaître les symptômes d’un empoisonnement par l’arsenic avant de
décrire l’agonie d’Emma. Il n’a pas hésité à consulter un avocat pour ne pas commettre d’erreurs dans les
désordres financiers de son héroïne non plus que dans leur règlement. Flaubert se livre à un véritable
travail de bénédictin. Afin d’assurer la cohérence interne de son récit, en ce qui concerne la localisation
des événements, il va jusqu’à dessiner un plan d’Yonville.
o Au-delà de ce souci de vérité, Flaubert cherche l’objectivité avec cette « impartialité qu’on met dans les
sciences physiques ». Il jette un regard quasi médical sur le monde qu’il décrit. Il essaie de peindre ce qui
est visible. À défaut de pouvoir rendre toute la réalité, il choisit les détails pittoresques et justes. La
cuisine du père Rouault est autant le lieu poétique où la lumière du soleil joue au travers les persiennes
que l’endroit sordide où les mouches mènent leur bal répugnant. En arrivant aux Comices, « les fermières
des environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse épingle qui leur serrait autour du corps leur
robe retroussée, de peur des taches ». Le détail est non seulement vivant, il est révélateur de la légendaire
vertu d’économie normande. Comme un photographe, Flaubert apprend à connaître ses modèles de
l’extérieur vers l’intérieur. Au travers des comportements, nous voyons peu à peu les caractères se
dessiner. Flaubert nous convie à observer. Avec lui, nous devinons progressivement la timidité maladive
de Charles Bovary, son incompréhension, son application bornée comme si nous étions les témoins
amusés du chahut déclenché par l’arrivée du “nouveau”. Voilà posé l’essentiel de la personnalité de celui
qui sera incapable de satisfaire et de comprendre sa femme ! De même la sensualité d’Emma nous est
révélée, avant même qu’elle envahisse sa vie, par la manière dont la jeune campagnarde boit la liqueur
par petits coups de langue gourmands.
o Cette volonté de réalisme, nous la retrouverons aussi dans la façon de parler. Chaque personnage possède
le langage de sa classe sociale, en accord avec sa psychologie. Ainsi le père Rouault s’exprime comme un
campagnard madré ; ses propos sont émaillés de provincialismes tels que « la petite », « manger le sang »,
« chez nous » (pour "à la maison") et dévoilent sa compréhension aussi exacte qu’intuitive de la
situation : il n’imposera pas au timide Charles l’aveu quasi impossible de sa passion. Lors de l’arrivée des
époux Bovary à Yonville, Homais leur tient un discours où il se gargarise de termes savants pour
impressionner son auditoire mais où, sous l’éloquence scientifique, percent l’intérêt et la stupidité.
o Ensuite nous devons noter cette tendance continuelle à expliquer les caractères par l’influence du milieu
et du tempérament. Comme un savant, Flaubert constate les lois biologiques qui régissent individus et
sociétés. S’il insiste sur l’adolescence d’Emma, c’est que son héroïne est en partie conditionnée par ses
expériences de pensionnat. Mais il faudrait ajouter que ces expériences ont elles mêmes un retentissement
très personnel sur cet esprit mystique du fait des origines de l’enfant. Cette jeune paysanne qui lit Le
Génie du Christianisme de Chateaubriand et y découvre le sentiment romantique de la nature, ne peut
idéaliser ce qu’elle connaît fort bien : la campagne, aussi reportera-t-elle son lyrisme sur des paysages
inconnus : la mer tempétueuse ou les ruines. Ainsi Flaubert veut-il montrer le déterminisme qui nous
gouverne.
o Enfin l’œuvre objective doit renoncer à l’hérésie du moralisme. Le roman n’a pas à défendre une thèse, il
se doit d’exposer des faits. Au lecteur à tirer les leçons ! Le livre ne doit plus faire de concessions à un
prétendu « bon goût ». Flaubert n’hésitera pas à heurter notre sensibilité par des détails insupportables
lors de l’agonie d’Emma. Rien ne nous est épargné.
o On peut dire que Madame Bovary par bien des côtés est une œuvre anti-romanesque. C’est l’histoire
d’une déchéance assez lamentable, c’est aussi un examen clinique de la réalité. Ces deux aspects
essentiels fondent son réalisme.

Pourtant Madame Bovary recèle des éléments romantiques

• Le moi de Flaubert
o Flaubert a mis beaucoup de lui-même dans son roman. Malgré un certain parti pris d’impartialité, il a pu
aussi s’écrier : « Madame Bovary, c’est moi ! ». Ce cri a été interprété de plusieurs manières. Peut-être
faut-il y voir d’abord le désir de Flaubert de couper court à l’enquête sur ces sources, à la part réaliste de
son œuvre, en rappelant utilement la part de l’écrivain dans sa création. Flaubert a coulé dans son œuvre
ses propres inquiétudes, ses manières de penser, sa matière personnelle. En particulier, comme Emma, il a
éprouvé un goût immodéré pour la lecture. Au lycée de Rouen, « les pensums finis, la littérature
commençait, et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans. On portait un poignard dans sa poche,
comme Antony... Mais quelle haine de toute platitude ! Quels élans vers la grandeur ! ». Le jeune
Gustave appelle les orages comme son aîné, René de Chateaubriand. Plus tard, le vice ne l’a pas quitté et,
pour écrire Bouvard et Pécuchet, il dévorera plus de mille cinq cents volumes.
• Le goût de la rêverie
o Au détour d’une page, on le surprend à rêver de la belle manière, ce qu’il appelait son « infini besoin de
sensations intenses ». Les lectures d’Emma, fades et niaises, déclenchent parfois en lui le désir de
voyager comme l’évocation de « ces sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles aux bras de
bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs... » (Il est parti d’ailleurs pour l’Orient). Il lui faut alors
l’aide de l’ironie pour secouer l’esprit qui vagabonde et dénoncer l’invraisemblance et le poncif.
• Un goût de la période
o Chaque fois que Flaubert se laisse aller à la rêverie, la phrase prend l’ampleur et la cadence de la période
romantique. Ainsi, la veille de sa fuite avec Rodolphe, Emma contemple la lune en compagnie de son
amant :
 « La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle
montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un
rideau noir, trouvé. Puis elle parut, élégante de blancheur, dans le ciel vide qu’elle éclairait ; et
alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité
d’étoiles, et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond à la manière d’un serpent sans
tête couvert d’écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre,
d’où ruisselaient tout au long des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s’étalait autour
d’eux ; des nappes d’ombre emplissaient les feuillages ».
 Cet émoi de Flaubert devant un spectacle qui flatte son sens esthétique ne rappelle-t-il pas celui
de Chateaubriand savourant la nuit dans les déserts du Nouveau Monde ?
• Les émois de la passion
o Parfois Flaubert éprouve une secrète délectation dans les plaisirs destructeurs de la passion romantique
qu’il entend condamner. Là, point d’ironie qui vient briser le sortilège ! Emma éprouve un tendre
attachement pour le jeune clerc Léon Dupuis, elle vient d’accepter son bras, au risque de se
compromettre, tandis qu’elle se rend chez la nourrice de sa fille :
 « Ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux ; c’était comme un murmure de
l’âme, profond, continu [...] Surpris d’étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas
à s’en raconter la sensation ou en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des
tropiques, projettent sur l’immensité qui les précède leurs mollesses natales, une brise parfumée,
et l’on s’assoupit dans cet enivrement, sans même s’inquiéter de l’horizon qu’on n’aperçoit
pas ».
o La passion naissante rejoint curieusement le désir d’évasion dans le voyage, que nous notions tout à
l’heure.
• La révolte
o C’est ce même le désir d’évasion qui constitue le plus profondément le romantisme d’Emma, bien proche
de son créateur lorsque qu’elle éprouve un grand dégoût pour le monde étriqué qui l’entoure. Lors de son
mariage avec Charles ne voit-on pas l’opposition irréductible entre son sentimentalisme qui se traduit par
le désir d’une cérémonie nocturne aux flambeaux et le matérialisme de son père qui pense seulement à la
nourriture et aux plaisirs. Depuis on appelle bovarysme cette volonté d’être plus et mieux, ce désir
forcené d’une autre existence plus exaltante. Nous rejoignons là le goût romantique de la révolte, la haine
de l’ordre établi. Emma s’échappe sans cesse de ce monde ennuyeux qui l’étouffe. Si le roman est sous-
titré « Mœurs de province », c’est que la sévère peinture d’une campagne pitoyable et triste explique en
partie le destin de l’héroïne. Flaubert partage le dégoût d’Emma, même s’il s’en défend : « Croyez-vous
donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte ne me fasse tout autant qu’à vous sauter
le cœur ? Si vous me connaissiez davantage vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en
suis toujours personnellement écarté autant que j’ai pu », confie-t-il dans sa correspondance. À la
différence d’Emma cependant, il ne fuira pas dans un rêve éveillé mais cherchera à sublimer la réalité par
le travail artistique. Au sein de cette histoire ordinaire, nous trouvons une fatalité toute romantique, cet
échec qui clôt inéluctablement toute tentative d’évasion. Même nous pourrions dire que la semence de
destruction est autant en Emma qu’autour d’elle. Flaubert ne l’a fait pas mourir de manière très
commune. Après la longue agonie qui suit l’empoisonnement à l’arsenic, il l’a fait entrer toute vive dans
un cauchemar sans fin, marquée du sceau de sa propre damnation : « Et Emma se mit à rire, d’un rire
atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres
éternelles comme un épouvantement ».
o Force pourtant nous est de reconnaître que ces éléments sont peu nombreux, même si leur caractère
exceptionnel donne à l’œuvre une coloration si particulière.

Un réalisme personnel

• Le dualisme de Flaubert
o Deux aspects si contrastés réunis chez la même personne pourraient nous étonner, or Flaubert, le premier,
connaissait parfaitement l’existence de ses deux tendances fondamentales : « Il y a en moi deux
bonshommes distincts, un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle [...] ; un autre qui
creuse et qui fouille dans le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le
grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ». A-t-il su
dépasser ce dualisme ? Tout d’abord, nous l’avons vu, il l’a au moins admis et lui a donné droit de cité
dans son œuvre. L’écrivain est autant celui qui observe le monde que celui qui l’anime.
o « Aujourd’hui, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval,
dans ma forêt, par une après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes et j’étais les chevaux, les feuilles, le
vent, les paroles qu’on se disait... » Quelle imagination ! Lorsqu’il décrit l’agonie d’Emma, il a dans la
bouche le goût de l’arsenic : quel pouvoir d’autosuggestion ! Parfois même comme Dieu, après avoir créé
et animé son monde, il le juge. Alors la plume grince, le trait est appuyé, l’imagination s’enflamme. La
noce d’Emma a sombré dans la ripaille et la beuverie, Flaubert est agacé et, tout d’un coup, nous passons
à l’image dantesque, fantastique d’attelages fous : « et toute la nuit, au clair de lune, par les routes du
pays, il y eut des carrioles emportées qui courraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant
par-dessus les mètres de cailloux, s’accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de
la portière pour saisir les guides ».
• Un point de vue nouveau et original
o La vision que nous livre Flaubert est donc autant une photographie réaliste qu’une interprétation
romantique : c’est là un point de vue nouveau et original. Tout d’abord le romancier nous livre ses
personnages au travers de la vision d’autrui, il en résulte un kaléidoscope d’impressions, un jeu de miroirs
dans lequel les images fuient, sont renvoyées déformées. Emma par exemple est tantôt la petite paysanne
dans laquelle Charles va déceler l’image de son éternel féminin, tantôt la campagnarde que Rodolphe
entend séduire par jeu, tantôt la femme sensuelle que Lheureux flatte pour mieux en tirer profit. Ensuite
Flaubert amasse les détails justes dont l’accumulation même confine à la caricature. Les objets sont alors
habités d’une vie étrange à la manière des symboles. La casquette de Charles est plus qu’une coiffure,
c’est l’image du mauvais goût « dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage
d’un imbécile », elle traduit à l’avance l’inadaptation de Charles bientôt victime de la cruauté de ses
condisciples. Au bal à la Vaubyessard, la jeune provinciale aurait dû être séduite par le luxe, les ors, les
lumières, son attention pourtant se concentre sur la galerie des portraits des grands ancêtres pour nous
faire sentir le caractère figé, distant voire prétentieux de cette noblesse campagnarde. Le clopinement du
pied-bot d’Hippolyte rythme la maladresse et l’échec de Charles. Le livre fourmille de telles notations.
• Un réalisme poétique
o Nous sommes donc loin d’une représentation photographique de la réalité. Flaubert d’ailleurs sait que le
réalisme intégral est une utopie, et il écrivait à Huysmans : « L’art n’est pas la réalité, quoiqu’on fasse, on
est obligé de choisir dans les éléments qu’elle fournit ». Il ira encore plus loin, il choisira en fonction d’un
effet à produire, ce que nous pourrions appeler le réalisme poétique, bien loin du réalisme tout court. En
décembre 1875, il écrivait : « Ceux que je vois souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je
méprise et s’inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail
technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus
tout la beauté dont tous mes compagnons sont médiocrement en quête ». Cette beauté ne se situe pas
forcément dans les objets, les scènes ou les paysages décrits, souvent volontairement prosaïques, mais
dans la composition, l’agencement qui leur donnent un sens. Ainsi la description de la noce obéit à une
loi secrète, celle de la désagrégation : l’émulation joyeuse du début dégénère en ripaille et en rancœurs.
La scène des comices peut être lue comme une symphonie où se croisent, en de subtiles variations, les
déclarations enflammées de Rodolphe et la trivialité de la fête agricole, deux mondes juxtaposés,
étrangers qui se rejoignent pourtant dans leur culte du poncif et du rêve à bon marché.
• Un pessimisme fondamental
o Ce que Flaubert nous livre en fin de compte est un monde pessimiste. Nous l’avons vu, son roman est
l’histoire d’un échec. Madame Bovary se détruit lentement. Tout porte en soi son propre ferment de
destruction. Cependant la vérité essentielle du livre, c’est que l’idéalisme n’a pas sa place dans un monde
où triomphent les intérêts mesquins et la bêtise. Emma est une victime. Les vrais coupables ne sont pas
punis : Rodolphe n’éprouve aucun remords et dort du sommeil du juste, Lheureux n’y a jamais vu qu’une
« bonne affaire ». Allons plus loin encore, les coupables sont récompensés, honorés : Lheureux a fait
fortune et s’est installé à l’enseigne “les favorites du commerce”, son nouveau magasin ; Homais,
parangon de bêtise satisfaite, « vient de recevoir la croix d’honneur ». Le roman se termine sur la vision
grinçante de la sottise humaine.
• Un travail de styliste
o Face à ce monde éprouvant pour une sensibilité d’écorché vif comme celle de Flaubert, nous éprouvons
cependant une intense impression d’harmonie, de beauté. C’est que l’artiste a toujours cherché une
parfaite appropriation du mot à l’idée à exprimer. Seul le style permet d’échapper à la « triste plaisanterie
de l’existence ». Le culte de la beauté permet de recomposer une création mal faite ou tout simplement de
s’échapper dans le monde des idées pures. Le romancier doit, nous l’avons vu, choisir en fonction de
l’effet à produire, mais de plus, au contraire du pâtissier qui a réalisé la ridicule pièce montée des noces
où éclate mauvais goût dans la juxtaposition de styles eux-mêmes composites, élaguer, tendre à la pureté,
à l’accord parfait entre le sujet et les mots pour le dire. À cet endroit, plus de romantisme ou de réalisme ;
le premier entache la vérité par excès d’imagination ou de subjectivité, le second ne peut atteindre à la
beauté car le monde brut est laid. Seul l’art mérite nos efforts. Écoutons la dernière leçon de l’ermite de
Croisset (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852) : « Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le
moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée plus le mot colle dessus et disparaît, plus
c’est beau [...] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir
comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout
seul une manière absolue de voir les choses ». De là à rêver “d’un livre sur rien, un livre sans attache
extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style”, voilà des préoccupations plus
proches des spéculations mallarméennes que des enquêtes naturalistes de Zola !

Conclusion
Madame Bovary recèle des aspects réalistes et des aspects romantiques comme l’œuvre de Flaubert qui oscille elle-même
sans cesse de la grisaille à la couleur, de la terne réalité aux fastes de l’imagination. Il y a loin de l’Éducation
sentimentale à Salammbô, de Bouvard et Pécuchet à La Tentation de Saint-Antoine. Mais même lorsque Flaubert entend
écrire sur un sujet trivial, il renonce au réalisme pur. Qu’il n’ait pas réussi à exorciser les vieux démons de son adolescence,
c’est tant mieux ! Nous avons alors sous les yeux une œuvre originale qui échappe aux règles trop étroites d’une école, d’un
mouvement ou tout simplement d’une doctrine. Son roman y gagne en profondeur, en personnalité, en universalité
pourrions-nous dire. Flaubert pouvait affirmer : « Ma pauvre Bovary souffre et pleure dans vingt villages de France ! »,
preuve qu’il ne s’agissait plus de la simple transcription réaliste de l’affaire Delamare. L’auteur des Trois contes se situe
exactement à la charnière de son siècle, héritant du mal du siècle romantique, cette difficulté à vivre dans un monde borné,
il annonce le spleen baudelairien et l’incapacité à s’accommoder d’une existence qui brime l’idéal. Épurant le romantisme
de ses excès, il fonde une certaine impartialité dans le récit, ouvrant la voie au roman moderne fait de critique et d’échec.
Accordant une grande importance au style, il sacralise l’Art et laisse présager les magiciens du verbe qui auront nom les
symbolistes. Flaubert particulièrement dans Madame Bovary reste donc un solitaire, un artiste indépendant dont l’œuvre
agira à la manière d’un ferment littéraire.
Ce document a été rédigé par Jean-Luc.

1. Entre romantisme et réalisme:


On a souvent fait de Flaubert - cela de son vivant et à son corps défendant - le chef de l'école réaliste. Il est vrai que,
comme Balzac, il se donne pour objet d'étude la réalité sociale et historique. Soucieux de « montrer la nature telle qu'elle est
», il nourrit son œuvre d'une érudition imposante; pour Salammbô, par exemple, il mène des recherches longues et
approfondies afin de réunir une importante documentation. Pourtant, s'il protège effectivement quelques jeunes écrivains
- notamment Guy de Maupassant - Flaubert, conscient de la complexité de sa propre création, rejette toujours le titre
réducteur et encombrant de chef de file du réalisme. Dans une lettre à George Sand datée du 6 février 1876, il écrit
d'ailleurs: « Et notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler le "réalisme", bien qu'on m'en fasse un des pontifes. »
Les romans de Flaubert se développent en fait selon deux veines d'inspiration antagonistes: l'une hantée par la tentation
romantique et lyrique, l'autre tendue dans un perpétuel effort vers le réalisme le plus absolu. Flaubert a commenté lui-même
cette ambivalence: « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qui est épris de gueulades, de
lyrisme, de grands vols d'aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée; un autre qui creuse et fouille
le vrai tant qu'il peut. »
À la veine réaliste se rattachent les romans qui insistent sur la grisaille et la médiocrité du présent, comme Madame
Bovary (1857), l'Éducation sentimentale (1869) ou Bouvard et Pécuchet (posthume, 1881), tandis que Salammbô (1862),
la Tentation de saint Antoine (1874) et les Trois Contes (1877), qui évoquent la puissance des passions humaines et
soulignent la démesure du passé, appartiennent à la veine romantique. Et en réalité ces deux veines sont en perpétuelle
interaction dans chacune des œuvres de Flaubert. Il est donc impossible de dire que, chronologiquement, Flaubert évolue
du romantisme auréalisme: les deux coexistent en lui jusque dans les œuvres de la maturité.

4. Le chef-d'œuvre: Madame Bovary


On l'a dit, peu de génies furent aussi précoces que Flaubert qui, dès les bancs du collège, noircissait cahier après cahier.
Pourtant, à l'âge de trente ans, lorsqu'il entreprend d'écrire Madame Bovary, il n'a encore rien publié. En 1849, il fait à
Du Camp et à Bouilhet la lecture de son récit la Tentation de saint Antoine; ses amis, réticents devant ces débordements
lyriques, lui conseillent d'aborder un sujet plus proche de la réalité ordinaire. Il s'inspire alors d'un fait divers pour bâtir
l'intrigue d'un roman réaliste, Madame Bovary. L'élaboration du roman, particulièrement pénible pour l'auteur, comme en
témoignent les lettres qu'il écrit à cette période à Louise Colet, dure près de cinq ans - de 1851 à 1856 - et constitue
l'occasion pour Flaubert de préciser sa démarche créatrice.
Si la publication du roman en 1857 fait date dans l'histoire du roman français, c'est parce qu'il n'obéit pas aux règles
traditionnelles de la narration. Flaubert y affine notamment la technique de la variation des points de vue , ou
« focalisation », usant de ce procédé pour donner du réel une vision, non pas unique et organisée comme dans le récit
balzacien (où le narrateur omniscient est le détenteur de la vérité), mais multiple, mouvante, complexe et subjective. C'est
cette technique qui permet au narrateur de généraliser la dérision, en particulier de montrer avec une telle acuité les
illusions d'Emma et la banalité de ses rêves et de dénoncer avec une ironie aussi mordante la médiocrité et la suffisance des
petits bourgeois provinciaux.
Le roman , considéré comme une offense à l'égard de l'Église, est aussi accusé d'immoralité parce qu'il met en scène
l'adultère. Le suicide d'Emma, le malheur de Charles et de son enfant ne semblent pas une punition suffisante aux yeux des
tenants de la morale: il manque la sanction de la société. C'est pourquoi, le 29 janvier 1857, à la suite de la parution
de Madame Bovary en feuilleton dans la Revue de Paris, Flaubert est convoqué à la sixième chambre correctionnelle pour
répondre à une accusation d'irréligion et d'immoralité. L'accusateur est le procureur Pinard, célèbre pour avoir, la même
année, fait condamner les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Finalement acquitté par ses juges, Flaubert tire plus
d'avantages que de désagréments de l'« affaire Madame Bovary », puisqu'il obtient un vrai succès de scandale.

5. Autres grandes œuvres:


En 1862, Flaubert publie Salammbô, roman qui a pour cadre Carthage à la fin de la première guerre punique. Inspiré de
faits historiques (la révolte des Mercenaires qui, n'ayant pas été payés, se soulevèrent contre la ville), cette fresque
grandiose raconte aussi la passion de Mâtho, chef des mercenaires, et de Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar
et prêtresse de la déesse Tanit. Avec le même souci de vérité qui caractérise déjà son travail sur Madame Bovary, Flaubert
réunit pour ce récit une colossale documentation. Fasciné par la beauté et la cruauté des grands faits guerriers et des mythes
antiques, il souhaite « faire vrai » tout en se permettant toutes les fantaisies sur cette époque mal connue.
L'autobiographie tient une grande place dans l'Éducation sentimentale (1869), qui est un peu l'équivalent français du
Bildungsroman allemand ou du life novel anglais et qui constitue une autre étape majeure de l'évolution romanesque au
XIXe siècle. Pour Flaubert, l'autobiographie romancée est surtout un moyen de régler ses comptes avec le jeune homme
qu'il fut. Evoquée déjà dans les Mémoires d'un fou, sa rencontre avec Elisa Schlésinger inspire aussi l'Éducation
sentimentale, qui relate l'amour avorté du jeune Frédéric Moreau pour une femme mariée, plus âgée que lui, Marie Arnoux.
L'absence de dramatisation et d'illusion romanesque, au sein d'une narration construite comme un enchaînement de
tableaux, explique le fait que l'Éducation sentimentale fut prise comme modèle par toute la génération naturaliste. A la fois
fresque historique et peinture de la Révolution de 1848, ce roman est surtout le récit de l'échec, incarné par Frédéric
Moreau. Le jeune homme, nourri de rêves amoureux et d'ambitions sociales, se montre en fait incapable de vivre
pleinement son amour pour Mme Arnoux et incapable d'agir face aux événements politiques auxquels il est confronté. Au-
delà de l'anecdote autobiographique, il est le symbole du naufrage de toute une génération.
La genèse de Bouvard et Pécuchet remplit presque toute la période qui va de 1874 à la mort de Flaubert, en 1880. Certes,
pendant ces années, Flaubert a également retravaillé la Tentation de saint Antoine et composé ses Trois Contes,
mais Bouvard et Pécuchet reste l'illustration et l'aboutissement du parcours intellectuel de Flaubert.
Ce roman inachevé constitue la manifestation de la crise du romanesque. En effet, seul le premier chapitre a une vraie
forme narrative - il relate la rencontre de ces deux copistes autodidactes -, le reste du livre consiste en une gigantesque
nomenclature des sciences auxquelles s'adonnent successivement les deux héros sans pour autant les maîtriser: la narration
y laisse la place au catalogue. Flaubert réalise là une mise en scène de la difficulté - de l'impossibilité - d'une entreprise
démiurgique (ou littéraire) qui voudrait embrasser la réalité tout entière. L'échec de Bouvard et de Pécuchet symbolise
ainsi, de façon caricaturale, le drame de Flaubert et de nombre d'écrivains.

Point de vue (n.m.) : Dans un récit, le narrateur peut voir les événements et les lieux par les yeux d'un personnage dont
il adopte le point de vue. (voir : Focalisation )

Focalisation (n.f.) (synonyme de point de vue narratif ): manière dont les événements rapportés sont perçus par le
narrateur (et donc présentés au lecteur). On distingue la focalisation interne (vision limitée, subjective d'un personnage sur
les autres), la focalisation externe (vision « objective » d'un témoin observant les personnages de l'extérieur), la
focalisation zéro (vision illimitée d'un narrateur omniscient).
Analyser un roman:
Le point de vue dans un récit
(ou la focalisation)

Plan de la page:

I- La focalisation interne
II- La focalisation externe
III- La focalisation zéro
IV- Tableau récapitulatif des focalisations

Espace des Liens Utiles...

Trois types de points de vue (ou focalisations) permettent au romancier d'organiser son récit, en fonction du point de
vue qu'il choisit d'utiliser.

I- La focalisation interne:
Dans un récit à la première personne: le narrateur a une perception qui ne va pas au-delà de lui-même. Le foyer de
perception, grâce auquel le lecteur prend connaissance de l'histoire, est réduit. La vision est limitée et subjective. On
parle alors de focalisaton interne.
Dans un récit à la troisième personne: ce type de focalisation est utilisé ponctuellement: le narrateur peut faire
percevoir la scène à travers le regard ou les pensées d'un personnage.

II- La focalisation externe:


Certains récits placent le narrateur en position de témoin extérieur à l'action et aux personnages. Le lecteur ne dispose
que d'un foyer de perception restreint, limité aux dialogues et aux gestes des personnages.
Ce point de vue donne une impression d'impartialité et d'objectivité car la réalité décrite se limite à son apparence
extérieure. Ce choix narratif est déterminant dans les premières pages d'un roman , l'incipit.

III- La focalisation zéro:


Le narrateur est le plus souvent omniscient. C'est-à-dire qu'il a une vision d'ensemble de l'espace et du temps
romanesques: il connaît tout de ses personnages et fait partager son savoir au lecteur, n'hésitant pas à commenter ou à
donner son opinion sur l'action. Ce point de vue permet au romancier de donner une vision illimitée de l'intrigue et des
personnages. Le lecteur connaît alors les pensées et les actes, le passé et le présent, comme s'il était situé au-dessus de
tout. C'est le « point de vue de Dieu ». Le lecteur sait ce qui se déroule dans un lieu et peut également, dans le même
chapitre ou dans le chapitre suivant, découvrir l'action dans un autre lieu, au même instant.

IV- Tableau récapitulatif des focalisations:

Caractéristiques à rechercher

Point de vue Le discours Le récit Le narrateur

Il décrit en utilisant des verbes d'état et des


Il rapporte les paroles au
Focalisation externe présentatifs. Il raconte de manière neutre Il est invisible.
style direct (dialogues).
et objective.

Focalisation interne Il rapporte les paroles et Il utilise de nombreux verbes de Il se confond avec
les pensées au style perception. Il donne une vision subjective un ou plusieurs
indirect libre. du temps et de l'espace. personnages.

Il développe les
Il opère de nombreux va-et-vient dans le Il se confond avec
Focalisation zéro interventions du
temps et l'espace. l'auteur.
narrateur.

Salammbô

« D'un bout à l'autre, c'est couleur de sang ».

Résumé

Las d'attendre d'être payés, les mercenaires qui ont combattu Rome pour le compte de Carthage se sont révoltés. L'un
d'entre eux, Mâtho le Libyen, réussit à s'introduire dans le temple de la ville, et à voler le voile sacré de la déesse lunaire
Tanit dont dépend, croit-on, le destin de la ville.

Pour se sauver, Carthage fait appel à Hamilcar, mais après une première victoire au Macar, il est vaincu à son tour par les
insurgés, rejoints par le Numide Narr'Havas.

Sur les conseils du grand prêtre Schahabarim, Salammbô, la fille d'Hamilcar, se rend au camp des mercenaires et se donne à
Mâtho, qui lui restitue le voile de Tanit.

Dès ce moment le sort des armes tourne, mais la ville est maintenant privée d'eau, Mâtho ayant saboté l'aqueduc. La pluie
ne tombera qu'après un sacrifice d'enfants, immolés au dieu Moloch.

Hamilcar, appuyé par Narr'Havas, qui a rejoint le camp de Carthage et s'est vu promettre Salammbô, accule ses ennemis
dans le défilé de la Hache, où ils mourront de faim.

Mathô, capturé, est torturé et Salammbô meurt à la vue de son supplice.

Résumé Salammbô
Roman historique écrit par Gustave Flaubert, paru en 1862.
Cadre : ville de Carthage (en Tunisie actuelle) en révolte au IIIe siècle av. J.-C.
Lors de la première Guerre punique, qui a opposé Rome et Carthage, cette dernière a fait appel à des mercenaires de
différentes nationalités. Furieux de ne pas avoir reçu la solde convenue, les soldats barbares se révoltent et assiègent la ville
qui les a enrôlés. Mâtho, un de leurs chefs, est amoureux de Salammbô, la fille d'Hamilcar Barca, qu'il a entrevue lors d'un
festin dans les jardins de son père. Son ami Spendius le pousse à aller voler le Zaïmph, le voile sacré protecteur de
Carthage, dans le temple de la déesse lunaire Tanit, à laquelle Salammbô voue un culte particulier. Alors même que tout
semble perdu, voilà qu'Hamilcar retourne dans Carthage. Très vite, il prend la tête de l'armée et passe à l'attaque, mais après
un premier succès, le Numide Narr'Havas ayant rejoint les révoltés, il est battu et encerclé par les mercenaires. L'option
militaire ayant échoué, le grand prêtre de Tanit, Schahabarim, ordonne à Salammbô d'aller récupérer le voile sacré. Elle se
rend donc dans le camp des mercenaires, se donne à Mâtho et parvient à dérober le talisman. Narr'Havas, auquel Hamilcar
promet la main de sa fille, change de camp et cette coalition des Carthaginois et des Numides va repousser les assiégeants
dans un défilé de la montagne de la Hache où ils vont mourir de faim et de soif. Capturé, Mâtho est livré au peuple et meurt
aux pieds de Salammbô, qui expire à son tour de désespoir, avant ses noces avec Narr'Havas.

Critique de Salammbô par George Sand

Oui, mon cher ami, j'aime Salammbô, parce que j'aime les tentatives et parce que...j'aime Salammbô. J'aime qu'un écrivain ,
lorsqu'il n'est pas forcé par les circonstances ou entraîné par son activité, à produire sans relâche, mette des années à faire
un étude approfondie d'un sujet difficile, et le mène à bien sans se demander si le succès couronnera ses efforts. Rien n'est
moins fait pour caresser les habitudes d'esprit des gens du monde, des gens superficiels, des gens pressés, des insouciants en
un mot, c'est-à-dire de la majorité des lecteurs, que le sujet de Salammbô. L'homme qui a conçu et achevé la chose a toutes
les aspirations et toutes les ferveurs d'un grand artiste.

En a-t-il la puissance ? Oui, je trouve ; je ne fais pas métier de juger, mais j'ai le droit de trouver, et je dis oui, cela est
étrange et magnifique, c'est plein de ténèbres et d'éclats. Ce n'est dans le genre, et sous l'influence, de personne ; cela
n'appartient à aucune école, quoi que vous en disiez. C'est marqué d'un cachet bien déterminé, et cela entre dans une
manière qui est toute une personnalité d'une étonnante énergie. Je sens donc là une oeuvre complètement originale, et là où
elle me surprend et me choque, je ne me reconnais pas le droit de blâmer.

En effet, est-on bien autorisé à étourdir d'avertissements et de conseils un homme qui gravit une montagne inexplorée ?
Toute oeuvre originale est cette montagne-là. Elle n'a pas de chemin connu. L'audacieux qui s'y aventure cause un peu de
stupeur aux timides, un peu de dépit aux habiles, un peu de colère aux ignorants. Ce sont ces dernier qui blâment le plus
toutes les hardiesses. Qu'allait-il faire sur cette montagne ? Qui l'y obligeait ? Qu'en rapportera-t-il ? A quoi bon gravir les
cimes quand il y a plus bas de la place pour tout le monde, et des chemins de plaine si carrossables ?

Mais quelques-uns pourtant, parmi ces ignorants, aiment ces sommets, et, quand ils n'y peuvent aller, ils aiment ceux qui en
reviennent. Je suis de ceux-là, moi. Je n'ai pas gravi l'Himalaya, mais j'ai vu sa tête dans mes rêves, et, loin de blâmer ceux
qui l'ont touchée, j'écouterais leurs récits jusqu'à demain matin.

L'Himalaya, ici, c'était quelque chose d'évanoui et de conjectural. Carthage au temps d'Hamilcar ; Carthage, dont on sait à
peine l'emplacement aujourd'hui, il fallait la faire revivre jusqu'à la réalité du roman historique ! C'est donc une relation de
ce voyage dans le passé qui m'arrive, à moi tranquillement assise dans une petite serre chaude, et cela arrive sous le nom
fantastique deSalammbô. Oui-da ! un nom carthaginois ! C'est loin, Carthage ; le passé encore plus. Je suis bien sûre de n'y
jamais aller. Le sujet ne peut pas être pas bien gai, ni bien doux ! Certes, ce n'est pas Boucher qui aurait choisi pour sujet les
scènes d'amour de ce temps-là, et l'intérieur de ces personnages ne doit rappeler en rien un tableau de Greuze. Il faut donc
que j'oublie Greuze, Boucher et ma petite serre chaude, et que je m'attende à voir des moeurs barbares et des hommes
atroces puisque j'aperçois dans le lointain des dieux Kabyres. Je n'en sais pas bien long, mais je sais qu'il y aura des
sacrifices humains, des tortures, des épouvantes, toutes choses qui, adoucies et enjolivées, ne seraient plus ce qu'elles ont dû
être. Ce livre-là doit être terrible s'il est bien fait. Le lirai-je ? Je suis aussi libre de ne pas le lire que de n'aller pas à
Carthage si je n'ai pas le courage d'y aller. C'est si discret, un livre ! C'est muet, cela dort dans un coin ; cela ne court point
après vous. C'est autrement modeste que la musique, qu'il faut entendre, bonne ou mauvaise, et même que le tableau, qui
flambe ou qui grimace sur la muraille. - Vous voulez absolument le lire ? Donc, vous voulez aller à Carthage... Eh bien !
vous y voilà. Vous ne vous y plaisez guère ? Je le comprends. Vous avez peur, dégoût, vertige, indignation ? Donc, le
voyage a été fait. Le narrateur n'a pas menti, et si les cheveux vous dressent à la tête, c'est qu'il est à la hauteur de son sujet,
c'est qu'il est de force à vous dépeindre rigoureusement ce qu'il a vu.

Mais vous avez le coeur sucré, comme disent nos paysans d'ici. Il vous fallait du bonbon et on vous a donné du piment.
Vous pouviez rester à votre ordinaire : que diable alliez-vous faire à Carthage ?

J'ai voulu y aller, moi, je ne me plains de rien. Je me suis embarquée de ma petite serre chaude dans le cerveau de l'auteur.
C'est aussi facile que d'aller dans la lune avec le ballon de la fantaisie ; mais, en raison de cette grande facilité et de cette
certitude d'arriver en un clin d'oeil, je ne me suis pas mise en route sans faire mes réflexions et sans me préparer à de grands
étonnements, à de grandes émotions peut-être. J'en ai eu pour mon argent, comme on dit, et maintenant, je pense comme
tous ceux qui descendent les hautes cimes : je me dis que je ne voudrais pas retourner y finir mes jours, mais que je suis fort
aise d'y avoir été.

C'était monstrueux, cette Babylone africaine, ce monde punique, atroce, ce grand Hamilcar, un scélérat, ce culte, ces
temples, ces batailles, ces supplices, ces vengeances, ces festins, ces trahisons ; tout cela, poésie de cannibales, quelque
chose comme l'enfer du Dante.

A propos, mon cher ami, vous avez fait ce voyage-là ? Qu'est-ce que vous en dites, de l'enfer du Dante ? Il paraît que la
chose a quelque valeur n'a pas manqué d'un certain succès dans son temps, puisque cela dure encore ? Le sujet n'est pas joli,
cependant, et le poète ne sacrifiait point aux Grâces. Dites-moi que c'est un paltoquet et n'en parlons plus. Je vous
pardonnerai de proscrireSalammbô.

Moi,je ne sais pas si l'on ne peut pas comparer.La forme de Flaubert est aussi belle, aussi frappante, aussi concise, aussi
grandiose dans sa prose française que n'importe quels beaux vers connus en quelque langue que ce soit. Son imagination est
aussi féconde, sa peinture est aussi terrible que celle du Dante. Sa colère intérieure est aussi froide de parti pris. Il n'épargne
pas davantage les délicatesses du spectateur, parce qu'il ne veut point farder l'horreur de sa vision. Il est formidable comme
l'abîme.

Mais vous me dites : Ce n'est point là l'histoire telle que je la connaissais. Ce monde atroce n'a jamais existé. Cette couleur
est forcée. L'homme n'a pas été si puissant pour le mal.

Hélas ! quant au dernier point, je crois que vous vous trompez bien, et qu'il est dans la fatalité de tous les cultes d'engendrer
les forfaits. Sans remonter jusqu'aux dieux Kabyres, la douce loi du Christ n'a-t-elle pas enfanté l'Inquisition et la Saint-
Barthélemy ?

Quant à la couleur locale, il est d'usage de la recomposer à l'aide de la science, et permis de la compléter par les forces de la
logique d'induction. C'est avec des fragments incomplets que le paléontologue a reconstruit des mondes plus anciens que le
monde punique.Ceci exige de grandes études que tout le monde n'est pas en état de vérifier, et ni vous ni moi ne pouvons
nous permettre de dire que l'auteur de Salammbô a forcé ou atténué sa peinture. Il nous faudrait peut-être, à nous comme à
lui, une dizaine d'années consacrées à en étudier l'objet et les moyens.

D'ailleurs, cette vérification n'a rien à faire avec la question d'art. Est-ce de la belle et bonne peinture ? Voilà ce dont il
s'agit et ce que tout le monde est appelé à juger. Je ne crois pas que l'on puisse nier la beauté de la couleur et du dessin.
Faut-il vous rappeler qu'on peut, comme les maîtres espagnols, faire de la peinture admirable avec des sujets atroces ?

Elle est un peu chatoyante, cette peinture, j'en conviens. Toute chose a son défaut, si réussie qu'elle soit. Il y a peu-être trop
de lumière répartie avec une égale richesse sur tous les détails. La composition trop brillante devient confuse par moments.
L'oeil se fatigue et l'effet général s'obscurcit tout à coup, comme ces paysages africains dont Fromentin a exprimé, en peu
de mots et d'une manière saisissante, l'intensité du rayonnement produisant la sensation du noir. C'est que, de même que
Fromentin se sentit un jour complètement aveugle, Flaubert, regardant son sujet par l'oeil de l'imagination, s'est ébloui pour
avoir trop vu. Je ne hais pas ces défauts qui sont l'abus d'un force. Défauts, oui, mais excès d'une grande faculté comme
tous les défauts des maîtres : défauts du Dante, particulièrement.
Quant à l'histoire, vous dites avec raison que le roman doit en conserver l'esprit. Eh bien, l'histoire fait planer sur l'obscurité,
sur l'insuffisance de ses détails à l'endroit de ce monde évanoui, deux mots terribles : Culte des dieux Kabyres. - Notoriété
proverbiale de la foi punique, synonyme de trahison. En voilà bien assez, selon moi, pour autoriser l'interprétation des
choses et des hommes développée dans Salammbô.

Nos souvenirs classiques nous ont laissé dans l'esprit comme une oeuvre de titans, et nous avons vécu d'une notion de force
extraordinaire, sans nous demander apparemment à quel prix ces forces d'expansion, de richesse, de commerce, de conquête
et de domination étaient achetées dans l'Antiquité sur le sol de l'Afrique. L'auteur de Salammbô nous le rappelle, et nous en
voilà tout froissés, tout éperdus, comme s'il l'avait inventé ! Si nous sommes partis avec lui pour Carthage, croyant aller à
Vaugirard, vous avouerez que ce n'est pas sa faute.

On ne doit point se courroucer contre les emportements de la fantaisie, et pourtant, dans Salammbô, il en est un que je
regrette. L'épisode est aussi magnifiquement raconté que tous les autres, mais il trahit trop la fantaisie, qui, jusque-là,
profondément habile, s'était fait accepter comme une réalité victorieuse de toute invraisemblance. Je veux parler du Défilé
de la Hache, où nous quittons la couleur de l'histoire pour entrer dans le conte oriental à pleines voiles. Nous avons accepté
le siège de Carthage et la rapidité de ces travaux de géants intra et extra muros. Mais ici on nous met aux prises avec la
nature, et la nature ne se prête point aux suppositions. Il n'y a pas de site inaccessible à quarante mille hommes qui ont tous
des armes pour entailler la roche quelle qu'elle soit, des cordes probablement pour leurs chariots, ou tout au moins des
animaux dont la peau peut faire des courroies, mille engins pour fabriquer des crampons, enfin les simples moyens que
quelques pauvres savants, aidés de quelques hardis montagnards, ont employé de tout temps pour escalader les sommets les
plus effrayants de la terre, pour descendre ou remonter des abîmes encore vierges de pas humains. Ces quarante mille
mercenaires, restes de l'armée qui déployait naguère tant d'audace et de prodigieuse invention pour prendre Carthage, sont
démoralisés ici pour les besoins de la cause, car ils le sont au-delà de tout raisonnement. Hamilcar, qui ne daigne pas les
écraser d'en haut, qui les sait trop stupides pour se creuser des escaliers dans une paroi quelconque du précipice, devient lui-
même complètement fantastique ou légendaire. C'est bien dans la couleur du temps où l'on racontait qu'Annibal perçait les
roches avec du vinaigre ; mais la géologie ne connait plus ces roches qu'on ne pouvait entailler ou briser autrement. Il ne
s'en fait plus.

La légende est permise, mais l'art du conteur avait été, jusqu'à cette page, de la déguiser admirablement. On pouvait
véritablement croire que tout ceci était arrivé. On ne le croit plus dès qu'on est entré dans ce défilé fabuleux ; mais que de
qualité grandioses rachètent cet écart poétique ! Quel style sobre et puissant à contenir l'exubérance de l'invention ! Quel
savant et persistant procédé pour présenter des images saisissantes avec des mots tout simples, mais dont la netteté
d'appropriation ne souffre pas le moindre esprit de dérangement et de remplacement pour la critique ! C'est comme un défi
jeté à tous les procédés connus et à toutes les impuissances du langage, car il se sert rarement de la comparaison. Il la
dédaigne ; il n'a besoin que du fait même pour en faire jaillir l'impression complète - Allons, allons, mon ami, cet auteur-là
est un malin, comme disent les enfants de Paris, et on le verra à l'oeuvre, quoi qu'il fasse !

La Presse. 27 janvier 1863.

Salammbô

par Théophile Gautier

Depuis longtemps, on attendait avec une impatience bien légitime Salammbô, le nouveau roman de M. Gustave Flaubert,
mais l'auteur n'est pas de ceux qui se hâtent. Sans mettre tout a fait en pratique le nonum prematar in annum d'Horace, il
n'abandonne une oeuvre qu'au moment où il la croit parfaite, c'est-à-dire lorsque soins, veilles, corrections, remaniements,
ne peuvent plus la perfectionner ; car chaque nature, si bien douée qu'elle soit, a cependant ses limites. L'aiguillon même du
succès ne lui a pas fait presser son allure, et plusieurs années se sont écoulées entre la Française Madame
Bovary et Salammbô la Carthaginoise.
C'est une hardiesse périlleuse, après une oeuvre réussie, de dérouter si complètement le public ainsi que l'a fait M. Gustave
Flaubert par son roman punique. Au lecteur qui voudrait peut-être de même, il a versé un vin capiteux puisé à une autre
amphore, et cela « dans une coupe d'argile rouge, rehaussé de dessins noirs », la coupe de la couleur locale enfin, à une
époque où le sens du passé semble s'être perdu, où l'homme ne reconnaît l'homme que lorsqu'il est habillé à la dernière
mode. Sans doute l'étude des réalités actuelles a son mérite, et l'auteur de Madame Bovary a montré qu'il savait aussi bien
que pas un dégager du milieu contemporain des figures douées d'une vie intense. Les types qu'il a créés ont leur état-civil
sur les registres de l'art, comme des personnes ayant existé véritablement, et rien ne lui était plus facile que d'ajouter à cette
collection quelques photographies d'une exactitude non moins impitoyable. Mais n'est-ce pas un beau rêve, et bien fait pour
tenter un artiste, que celui de s'isoler de son temps et de reconstruire à travers les siècles une civilisation évanouie, un
monde disparu ? Quel plaisir, moitié avec la science, moitié avec l'intuition, de relever ces ruines enterrées sous les
écrasements des catastrophes, de les colorer, de les peupler, d'y faire jouer le soleil et la vie, et de se donner le spectacle
magnifique d'une résurrection complète ?...

On ne saurait exiger de Salammbô, roman carthaginois, la peinture des passions modernes et la minutieuse étude de nos
petits travers en habit noir et paletot sac. Et cependant, la première impression que semble produire le livre de M. Gustave
Flaubert sur la généralité des lecteurs et même des critiques, est une surprise désappointée. Ils sont tentés de s'écrier : «
Peut-on être Carthaginois !... » On le peut. Mais le prouver n'est pas aisé : pas de ruines (quelques arches d'aqueduc), pas de
langue, etc... : A défaut de monument, M.G. Flaubert, avec une patience de bénédictin, a dépouillé toute l'histoire antique.
Chaque passage se rapportant de près ou de loin à son sujet a été relevé ; pour un détail, il a lu de gros volumes qui ne
contenaient que ce détail. Non content de cela, il a fait une excursion investigatrice aux rives où fut Carthage, adaptant la
science acquise à la configuration des lieux... La lecture de Salammbô est une des plus violentes sensations intellectuelles
qu'on puisse éprouver.

(...)

Jamais l'art n'a rendu une figure plus terriblement repoussante et d'une hideur plus sinistre que celle de ce suffète en qui
semblent se résumer la monstruosité de Carthage et les gangrènes de l'Afrique. Sous les plaques d'or et les pierres
précieuses des colliers, sous le ruissellement des parfums et des onguents, sous les plis de la pourpre, au milieu de son luxe
de richard et de voluptueux, la lèpre immonde le dévore, et il fait s'envoler de sa peau, en la grattant avec une spatule
d'aloës, une poussière blanche comme la râpure du marbre...

(...)

M. Gustave Flaubert est un peintre de batailles antiques qu'on n'a jamais égalé et que l'on ne surpassera point. Il mêle
Homère à Polybe et à Végèce, la poésie à la science, l'effet pittoresque à l'exactitude stratégique ; il fait manoeuvrer les
masses avec une aisance de grand capitaine, et, difficulté que n'eurent pas les illustres généraux, il soit conduire à la fois
deux armées, seul joueur de cette double partie où il gagne la victoire et poursuit la déroute. Comme il dispose les
phalanges et les syntagmes, comme il étend les ailes, comme il tient en réserve les éléphants à son centre de bataille,
comme il laisse engager l'ennemi, par les vides ouverts exprès dans les lignes qui se referment sur lui, et l'enveloppent, en
le rabattant sur les carrés hérissés de piques !... On ne saurait s'imaginer l'acharnement et la furie de ces assauts qui
paraissent décrits par un témoin oculaire, tant ils sont rendus avec une fidélité vivante...

(...)

Cette réduction au trait d'un tableau ardemment coloré n'en donne sans doute qu'une idée bien incomplète, mais elle en
indique les masses principales, et peut faire du moins comprendre cette gigantesque composition si en dehors des habitudes
littéraires de l'époque. Une impersonnalité absolue y règne d'un bout à l'autre, et jamais la main de l'auteur ne s'y laisse
apercevoir. Les images d monde antique semblent s'y être fixés comme sur un miroir de métal poli qui eût gardé leur
empreinte. Cette empreinte est si nette, si vive, si juste de forme et de ton, que le sens intime en affirmerait la réalité,
quoique le modèle en soit depuis longtemps disparu. M. Gustave Flaubert possède au plus haut point l'objectivité
rétrospective : il voit (nous soulignons exprès le mot pour lui donner toute sa signifiance spirituelle) les choses qui ne sont
plus dans le domaine de l'oeil humain avec une lucidité toute contemporaine. Dans son livre, Carthage, pulvérisée au point
qu'on a peine à en délimiter la place, se dresse d'une façon aussi précise qu'une ville moderne copiée d'après nature. C'est la
plus étonnante restauration architecturale qui se soit faite.
Comme Cuvier, qui recomposait un monstre antédiluvien d'après une dent, un fragment d'os, moins que cela, une trace de
pas fixée sur le limon des créations disparues, et à qui, plus tard, la découverte du squelette complet donnait raison, l'auteur
de Salammbô restitue un édifice d'après une pierre, d'après une ligne de texte, d'après une analogie. Tyr et Sidon, les villes
mères, le renseignent parfois sur leur fille. La Bible, cette encyclopédie de l'antique genre humain, où se résument les
vieilles civilisations orientales, lui révèle des secrets qu'on n'y cherche pas ordinairement. Si Polybe lui fournit le trait,
Ezéchiel lui fournit la couleur. Les imprécations figurées des prophètes laissent échapper dans leurs colères de précieux
détails sur le luxe et la corruption. Telle singularité de toilette, qu'on croirait d'invention, a pour garant un verset biblique.

Ce don de résurrection que M. Gustave Flaubert possède pour les choses, il n'en est pas moins doué à l'endroit des
personnages. Avec un merveilleux sens ethnographique, il rend à chaque race sa forme de crâne, son masque, sa couleur de
peau, sa taille, son habitude de corps, son tempérament, son caractère physique et moral. Dans ce mélange de tous les
peuples qui compose l'armée des Mercenaires, il y a des Grecs, des Italiotes, des Gaulois, des Baléares, des Campaniens,
des Ligures, des Ibères, des Lybiens, des Numides, des Gétules, des Nègres, des gens du pays des dattes et quelques
transfuges de ces tribus lointaines, moitié hommes moitié bêtes, comme en nourrit à sa noire mamelle
l'Afrique portenteuse - portentosa Africa ! - Chacun a son type, son accent, son costume. Jamais un grec n'y prend la pose
d'un homme de race sémitique ; car en sa qualité de voyageur, M. Gustave Flaubert a remarqué que l'Occident et l'Orient ne
se meuvent pas de la même façon...

(...)

Aucune imagination orientale n'a dépassé les merveilles entassées dans l'appartement de Salammbô. Les yeux modernes
sont peu habitués à de telles splendeurs. Aussi a-ton accusé M. Gustave Flaubert d'enluminure, de papillotage, de clinquant,
quelques mots de physionomie trop carthaginoise ont arrêté les critiques. Avec le temps, ces couleurs trop vives se
tranquilliseront d'elles-mêmes. Les mots exotiques, plus aisément compris, perdront leur étrangeté, et le style de M.
Flaubert apparaîtra tel qu'il est, plein, robuste, sonore, d'une originalité qui ne doit rien à personne, coloré comme il le fait,
précis, sobre et mâle lorsque le récit n'exige pas d'ornement, le style d'un maître enfin. Son volume restera comme un des
plus beaux monuments littéraires de ce siècle. Résumons, en une phrase qui dira toute notre pensée, notre opinion
sur Salammbô : ce n'est pas un livre d'histoire, ce n'est pas un roman, c'est un poème épique!

Le Moniteur. 22 décembre 1862

L'Éducation sentimentale, histoire d'un jeune homme


Roman écrit par Gustave Flaubert, publié en 1869.
Résumé - dérouler la page jusqu'au titre
Le roman, rédigé à partir de septembre 1864, comporte de nombreux éléments autobiographiques (tels la rencontre de
Madame Arnoux, inspirée de la rencontre de Flaubert avec Elisa Schlésinger). Il a pour personnage principal Frédéric
Moreau, jeune provincial de dix-huit ans venant faire ses études à Paris. De 1840 à 1851, celui-ci connaîtra l'amitié
indéfectible et la force de la bêtise, l'art, la politique, les révolutions d'un monde qui hésite entre la monarchie, la république
et l'empire. Plusieurs femmes traversent son existence, mais aucune ne peut se comparer à Marie Arnoux, épouse d'un riche
marchand d'art, dont il est éperdument amoureux. C'est au contact de cette passion inactive et des contingences du monde
qu'il fera son éducation sentimentale, qui se résumera pour l'essentiel à brûler, peu à peu, ses illusions.
Avec ce roman, modèle du réalisme dont il est l'inspirateur, Flaubert dépeint avec justesse à la fois l'individu et la société.
Les révolutions du monde et celles du cœur sont animées d'un seul mouvement, et l'histoire est inscrite jusque dans les
actions et pensées des personnages.
Flaubert avait écrit, de janvier 1843 à janvier 1845, une première Éducation sentimentale qui succédait à la réaction
de Novembre, achevée le 25 octobre 1842.