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Chapitre 4

L’ACTUALITE POLITIQUE ET LA PARTICIPATION EN LIGNE

Josiane JOUËT et Coralie LE CAROFF

INTRODUCTION

Si les médias ont, depuis près de deux décennies, développé des versions numériques de leur
contenu rédactionnel, ces dernières s’enrichissent désormais de multiples dispositifs
participatifs destinés à fidéliser leur audience mais aussi à l’élargir. A l’ère de la
généralisation du numérique, l’offre participative est devenue pléthorique et se décline dans
les commentaires d’actualité, les forums de discussion et, de plus en plus, dans les espaces du
web social comme Facebook ou Twitter. Toutes ces plateformes proposent, sous des formats
divers, une mise en discussion de leur contenu informationnel. Une multiplicité de sujets
d’actualité interpelle ainsi les lecteurs en ligne, et nombre de ces sujets offrent autant de prises
aux citoyens pour commenter et débattre d’événements et questions de nature politique. Ces
plateformes sont ainsi un terrain particulièrement approprié pour cerner les formes
d’engagement politique ordinaire des citoyens car, à l’inverse de la blogosphère polarisée
autour des différents courants politiques, l’espace numérique des médias de masse s’adresse
au « grand public ».

Les plateformes participatives des médias seraient favorables à l’élargissement de la


participation citoyenne et contribueraient à l’échange social au sein du grand public. Ainsi
pour Azi Lev-On et Bernard Manin : « Quelles que soient les motivations de ceux qui s’y
rendent, le résultat est que ces sites constituent des carrefours de communication par-delà les
clivages, favorisant l’exposition à des opinions adverses, et même la confrontation interactive
avec elles. »1. La consultation des sites médiatiques atteste d’emblée l’appétit de participation
car on y observe des milliers de commentaires, de fils de discussion. Il se produit un grand
engouement pour la publicisation, terme que nous privilégions, à l’instar de Daniel Cefaï et
Dominique Pasquier, à celui de publicité : « Dans la forme verbale, le néologisme –ou
l’anglicisme – "publiciser" tend à s’imposer pour ressaisir la dimension dynamique d’un
"devenir public" ou d’un "rendre public" »2.

Cette effervescence de paroles numériques émane, il est vrai, d’une toute petite minorité
d’internautes comme l’attestent les autres terrains qualitatifs de Médiapolis exposés dans cet
ouvrage. L’enquête quantitative Médiapolis de la fin 2009 relevait d’ailleurs que seuls 3% des
internautes écrivaient sur des blogs ou des forums politiques 3 . Les internautes étaient
cependant alors 42 % à rechercher des informations politiques en ligne, 21% à transférer des
informations politiques et 16% à consulter des blogs politiques ou citoyens. Ces chiffres sont
certainement plus élevés aujourd’hui d’autant que les médias se sont depuis largement
déployés sur le web social et se sont attelés à créer des communautés de « fans » de leurs
pages Facebook et de « suiveurs » de leurs comptes Twitter.

1
LEV-On A., MANIN B., « Internet : la main invisible de la délibération », Esprit, mai 2006, p.207.
2
CEFAÏ D., PASQUIER D., Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, Paris, PUF, 2003, p.14.
3
Les résultats de l’enquête du Cevipof sont accessibles à l’adresse suivante :
http://www.cevipof.com/fr/mediapolis/rapport/

1
Pour autant, les lecteurs participatifs sur les sites médiatiques constituent des formes de « sous
publics » qui présentent le grand intérêt de se distinguer des activistes de la blogosphère
politique, et de rassembler des individus de profils sociaux, d’origines géographiques et de
points de vue diversifiés, qui sont également concernés par l’actualité politique et disposés à
en débattre sur des plateformes ouvertes. Françoise Massit-Folléa et Cécile Méadel soulignent
ainsi :
« … l’intérêt de considérer les échanges collectifs à distance comme une catégorie
d’expériences où les paroles publiques circulent en écho d’un média à l’autre (…), et de
reconnaître les médias comme accomplissant un double rôle : organisateurs de débat mais
aussi instruments mobilisés par les acteurs pour produire de la discussion collective »4.

Dans la vaste littérature sur la démocratie participative, les travaux portant sur les dispositifs
de débat en ligne nous intéressent plus directement ici. Ils recensent les attentes de
démocratisation reposant sur les spécificités de la communication électronique: le principe
d’ouverture à tous, le principe d’égalité de parole et de statut, la facilitation de l’interaction en
raison du gommage des signes d’identification sociale et des signes corporels, la pratique
fréquente de l’anonymat qui permet une libération de l’expression. Toutes ces caractéristiques
ont été considérées, dans les premières publications non dénuées de déterminisme technique,
comme favorables à la confrontation d’opinions, voire à l’échange délibératif5.

Or les études empiriques 6 observent que le « free speech » conduit à une domination des
discussions par certains locuteurs, que les opinions se fondent davantage sur des
généralisations et simplifications que sur des arguments rationnels, que l’allègement des
contraintes énonciatives encourage une syntaxe, une orthographe et un langage relâchés,
tandis que les échanges se produisent majoritairement sur un mode agonistique. Toutefois ces
traits se mêlent à une part de commentaires et d’échanges se ressourçant aux formes
consacrées de la démocratie argumentative de sorte que cet enchevêtrement de discours
contribue à une grande hétérogénéité des forums. Ces caractéristiques sont communes à la
plupart des forums politiques et se repèrent aussi, bien évidemment, dans les forums
médiatiques. Les rares études menées en France sur les médias électroniques l’attestent.
Michel Marcoccia7 relève les interactions brèves et la provocation, voire les insultes, lancées
sur le forum du journal Libération, et Maud Vincent8, dans son étude du forum de l’émission
« On ne peut pas plaire à tout le monde » sur France 3, constate une dégradation de la parole
publique. A l’inverse, Sophie Falguères9 remarque, à partir de sa recherche doctorale sur les
forums du Monde, de Libération et du Figaro, que l’actualité médiatique débouche sur des

4
MASSIT-FOLLEA F., MEADEL C., « Communication et débat public », Hermès, n°47, 2007, p 12.
5
CARDON D. « La démocratie Internet. Promesses et limites », Paris, Seuil, La République des idées, 2010 ;
MONNOYER-SMITH L., « La participation en ligne, révélateur d’une évolution des pratiques politiques ? »,
Participations, vol.1, n°1, 2011, p.156-185.
6
Voir, entre autres, les numéros thématiques des revues : Hermès, N°47, 2007, Paroles Publiques, Communiquer
dans la cité ; Réseaux, Volume 26, N° 150, 2008 « Parler Politique en ligne »
7
MARCOCCIA M., « Parler politique dans un forum de discussion », Langage et société, n°104, 2003, p 9-55.
8
VINCENT M., « La dégradation du débat public : le forum de l’émission "On ne peut pas plaire à tout le
monde" », Hermès, n°47, 2007, p 99-106.
9
FALGUERES S., Presse quotidienne nationale et interactivité : trois journaux face à leurs publics. Analyse des
forums de discussion du Monde, de Libération et du Figaro, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise
Pascal, 2008.

2
discussions politiques tandis que Marianne Doury et Michel Marcoccia10 soulignent que les
arguments rationnels ne sont pas absents de la confrontation des opinions sur les forums. Pour
leur part, Sylvain Parasie et Jean-Philippe Cointet analysent la vivacité des forums du
quotidien régional La Voix du Nord à l’occasion des élections municipales de mars 2008 et
concluent : « ...d’une manière générale, la discussion en ligne ne peut être analysée de façon
déconnectée des espaces sociopolitiques dans lesquels elle se déploie »11. Si les résultats des
études sur les médias électroniques paraissent a priori contradictoires, ils démontrent surtout
que la participation en ligne est fortement diversifiée et que ses caractéristiques et ses
modalités varient selon les plateformes éditoriales, les thématiques des débats étudiés et les
périodes de collecte de données. Les recherches empiriques sont nécessairement circonscrites
à leur terrain et ne peuvent donc conduire à des enseignements généraux étant donné la grande
plasticité des espaces numériques.

Certes les forums ne sont plus aujourd’hui les dispositifs les plus courants, et la participation
sur les sites de presse se décline désormais davantage dans d’autres formats : chats ponctuels
liés à l’actualité chaude, commentaires d’articles ou blogs des journalistes, contributions des
lecteurs alimentant des réactions et des fils de discussion, réactions sur les réseaux du web
social, comme les pages Facebook des médias. Les ressorts participatifs des forums
demeurent cependant toujours présents sur ces nouveaux dispositifs.

Notre recherche soulève la question des nouveaux modes de constitution des publics qui se
forment dans les espaces de participation des plateformes médiatiques. Daniel Cefaï et
Dominique Pasquier soulignent la pluralité des publics et ses différentes acceptions « Le
"public" est un signe aux sens multiples »12, et ils remarquent :
« Les recherches se sont orientées vers les dimensions performatives des publics : elles
portent sur le processus de leur auto-configuration, indissociable de l’exercice d’une
autoréflexivité … Qu’il s’agisse de publics politiques ou médiatiques, un courant de
recherche fondé sur une "pragmatique des activités" s’est développé depuis les années
quatre-vingt dans les sciences sociales en France »13.
A ce titre, les participants des plateformes médiatiques sont engagés, via la médiatisation de
leurs activités d’auto-publicisation, dans des manifestations performatives qui les érigent en
membres d’un public.

Nous nous proposons donc de tenter de répondre aux questions suivantes : Qui sont les
internautes participatifs (profils sociaux, motivations d’usage) ? En quoi et comment se
mobilisent-ils autour des événements nationaux ou internationaux qui surgissent dans
l’actualité ? Comment s’approprient-ils les outils de publicisation, de personnalisation, de
discussion et de partage ? Quelles sont les formes d’interactions entre les participants ?
L’échange autour de l’actualité est-il circonscrit à ces plateformes ou bien s’infiltre-t-il aussi
dans la sphère privée des réseaux sociaux ?

Pour répondre à ces interrogations, la problématique de cette recherche s’appuie sur les
acquis de plusieurs champs disciplinaires (sociologie des usages des technologies de
communication, sociologie des publics médiatiques, communication politique) comme sur
10
DOURY M., MARCOCCIA M., « Forum Internet et courrier des lecteurs : l’expression publique des opinions »,
Hermès, n° 47, 2007, p. 41-50.
11
PARASIE S., COINTET J-P., « La presse en ligne au service de la démocratie locale. Une analyse
morphologique de forums politiques », Revue française de sciences politiques, Vol 62, n°1, 2012, p. 68.
12
CEFAÏ D., PASQUIER D., op.cit, p 18
13
CEFAÏ D., PASQUIER D., op.cit., p.22-23.

3
ceux des travaux portant sur les réseaux sociaux et la culture numérique des Internet Studies
(Jouët, 2011) 14 . Par ailleurs, l’hétérogénéité des terrains est constitutive de notre
problématique aux fins de cerner la diversité des engagements des publics. L’architecture de
chaque site média est, en effet, construite sur une offre éditoriale spécifique qui s’adresse à
une demande anticipée. Le public est donc préalablement ciblé (caractéristiques sociales,
centres d’intérêt) et ses modalités de participation sont pré-formatées par les divers outils de
contribution proposés.

Il va de soi, qu’étant donné l’étendue du questionnement, les réponses ne puissent être que
parcellaires et limitées aux terrains étudiés qui ont été réalisés en deux vagues. La première
phase d’enquête, conduite en octobre et novembre 2010, a consisté en l’observation de quatre
sites, choisis en raison de leur appartenance respective à un type de média généraliste et de
l’intensité de leur participation : le Forum de France 2 pour la télévision, Le Monde pour la
presse écrite, Le Post pour les sites natifs du web, et le site labas.org pour la radio. La
seconde phase, réalisée en octobre et novembre 2011, s’est penchée sur les pages Facebook
consacrées à l’actualité internationale de huit médias 15 . Le projet Médiapolis a, en effet,
retenu l’hypothèse que les médias numériques multipliaient les opportunités d’information et
de débat, et qu’ils sollicitaient ainsi, de manière toute particulière, les internautes sensibilisés
aux évènements du monde. Le fait de porter cette fois le regard vers les sites de presse actifs
sur la plateforme Facebook a permis d’élargir la gamme de médias qui ont, comme pour
l’enquête précédente, été sélectionnés en raison de leur fort taux de participation. Ont ainsi été
étudiées les pages Facebook des quotidiens Le Figaro, Le Monde et Libération, des
télévisions BFM et France 24, d’un news magazine L’Express et de deux périodiques
consacrés à l’international Le Monde Diplomatique et Courrier International.

Le recours à l’observation ethnographique en ligne a permis de dégager les caractéristiques de


chaque dispositif et d’étudier les modalités de participation et les interactions en ligne.
Internet se prête, en effet, grâce à une immersion prolongée dans les espaces participatifs, à
une observation directe des échanges. L’archivage par capture d’écrans a permis de constituer
un matériau sélectif de contributions et d’échanges, autant de traces déposées par les
internautes qui ont été analysées16. L’observation des activités en ligne ne permet toutefois
pas de saisir les usages sociaux de ces plateformes. Des entretiens qualitatifs ont donc été
menés pour resituer les activités observées dans le contexte plus large des pratiques sociales et
accéder à davantage d’informations sur l’identité sociale, les mobiles et les expériences de vie
des individus. Au total, en dépit de la vive réticence aux entretiens, bien connue des
chercheurs travaillant sur les espaces numériques, et de multiples refus, 24 commentateurs ont
pu être interviewés pour les sites médias et 8 commentateurs pour les pages Facebook des
médias17.

14
JOUËT J. , « Des usages de la télématique aux Internet studies », J.DENOUËL et F.GRANJON (dir.),
Communiquer à l’ère numérique. Regards croisés sur la sociologie des usages, Paris, Presses des Mines, 2011,
p.45-90.
15
Les enquêtes ont été réalisées dans le cadre de l’atelier méthodologique du Master Médias et Publics de
l’Institut Français de Presse, atelier encadré par Josiane Jouët. Les étudiants ont ainsi activement participé à
l’observation en ligne et à la réalisation des entretiens, ce dont nous tenons à les remercier vivement.
16
Pour des précisions sur la méthode employée, voir JOUËT J., LE CAROFF C., « L’observation ethnographique
en ligne », C. BARATS (dir.), Analyser le web en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2012,
p.147-160.
17
Le second terrain sur l’actualité internationale a compris 24 entretiens d’internautes intéressés par l’actualité
internationale dont 17 utilisateurs de Facebook, mais seuls 8 d’entre eux étaient des commentateurs.

4
Sur toutes les plateformes étudiées, les femmes sont apparues comme étant très minoritaires.
Cette faible représentation s’accorde à leur cantonnement dans la sphère privée au cours de
l’histoire. Christine Guionnet et Erik Neveu soulignent ainsi « la dichotomie féminin-privé/
masculin-public » et constatent :
« Les femmes manifestent un moins grand intérêt auto-déclaré pour la politique […].
Elles sont réticentes à parler politique au travail ou entre amis, alors qu’en famille, elles le
font plus volontiers […]. Elles ont en outre un niveau de connaissances moindre dans ce
domaine (Gaspard, 2004). Les plus diplômées, celles qui possèdent des informations et
des systèmes de classement pour déchiffrer l’univers politique, déclarent elles aussi un
intérêt moindre pour la politique […].»18.
Ainsi les femmes, qui sont pourtant des utilisatrices assidues d’Internet et très actives sur les
plateformes culturelles, investissent beaucoup moins les espaces de discussion sur l’actualité
politique. Il est aussi significatif qu’elles ont été plus hésitantes à accepter un entretien,
arguant de leur incompétence, ce qui s’est malheureusement traduit par un corpus final de 6
femmes sur un total de 32 internautes participatifs interviewés. Si ce chapitre ne nous permet
pas de creuser plus avant la dimension du genre, il évoque néanmoins certaines spécificités de
la participation des femmes.

I- LA DIVERSITE DES DISPOSITIFS ET DES PUBLICS PARTICIPATIFS

Les plateformes participatives des médias sont des dispositifs sociotechniques qui articulent
étroitement l’offre éditoriale et les dimensions techniques et sociales de l’usage (Jouët, Le
Caroff, 2012)19. Il va de soi que de grandes différences apparaissent dès la simple consultation
de la page d’accueil des sites sélectionnés. Nous sommes en présence de la déclinaison
numérique d’un média d’élite traditionnel pour lemonde.fr, d’un format forum pour France 2,
d’un collectif affinitaire pour labas.org tandis que le post.fr est le seul site d’actualités conçu
dès sa création comme participatif. En outre, ce dernier se distingue d’autres sites natifs du
web, comme Rue89 et Médiapart qui ont un plus fort contenu de journalisme professionnel,
car Le Post n’a jamais eu l’ambition d’être un journal électronique de référence.

Arnaud Noblet et Nathalie Pignard-Cheynel, qui se sont penchés sur la place accordée aux
amateurs sur les sites de presse, identifient trois formes de participation: la participation-
réaction, la participation-suggestion et la participation-contribution.
« La participation-réaction s’incarne principalement dans la figure du commentaire, mais
également du forum, par lesquels les internautes sont appelés à s’exprimer et à donner
leur avis sur des questions précises (forums) ou par rapport à des publications
(commentaires). C’est la forme de participation la plus commune et quantitativement la
plus importante sur les sites d’information… toute en étant la plus fréquente, [elle] est
également l’une des plus décriées, la critique s’axant sur la qualité jugée médiocre des
contributions. »20.
La contribution-suggestion dans laquelle les internautes indiquent des pistes de sujets aux
journalistes est hors de notre propos. La participation-contribution, fortement minoritaire,
18
GUIONNET C. NEVEU E., Féminins/Masculins. Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, (2ème èd.), 2009, p.
303.
19
JOUËT J., LE CAROFF C., op.cit.
20
NOBLET A., PIGNARD-CHEYNEL N., « L’encadrement des contributions «amateurs » au sein des sites
d’information : entre impératif participatif et exigences journalistiques », F. MILLERAND, S. PROULX et J. RUEFF
(dir.), Mutation de la communication, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2010, p. 270-271.

5
repose sur une production éditoriale de qualité (opinion élaborée, expertise), qui est
publicisée dans des blogs ou des espaces spécifiques hébergés sur le site, comme les
chroniques du Monde. Dans nos terrains, peu d’internautes peuvent être qualifiés de
journalistes amateurs, à l’exception de deux chroniqueurs abonnés au journal Le Monde et de
deux contributeurs « reconnus » sur Le Post. Toutes les études démontrent d’ailleurs que le
commentaire, sous formes d’avis et d’opinion, est de loin la forme la plus fréquente de la
participation des internautes, et que très peu d’entre eux se livrent à une production
d’information au sens journalistique du terme.

LES SITES DES MEDIAS

Le terrain sur les quatre sites médias s’est déroulé à l’automne 2010, période qui a été
marquée par le débat sur la réforme des retraites et de grandes manifestations. Outre le fait
que chaque site ait fait l’objet d’une observation et d’une analyse globale, 24 commentateurs
(21 hommes et 3 femmes) ont accepté d’être interviewés. Les énormes réticences formulées
aux sollicitations d’entretien, expliquent un nombre disparate d’enquêtés selon les
plateformes : 4 pour le forum de France 2, 10 pour labas.org, 4 pour lemonde.fr et 6 pour
lepost.fr. Les contributions en ligne de tous ces commentateurs ont fait l’objet de captures
d’écran et ont été analysées.

Le forum de France 2
Les journaux télévisés ne faisant pas l’objet de dispositifs participatifs, le choix s’est porté sur
le forum « A vous de juger ». Ses principes de gestion sont identiques à ceux de tous les
forums liés aux émissions de cette chaîne. Pour participer, il suffit de choisir un pseudonyme
et de s’inscrire gratuitement comme membre du club France Télévision 21 . A l’instar de
beaucoup de plateformes de participation des sites de presse, la modération, le plus souvent
exercée par des sociétés externes, se centre exclusivement sur le contenu juridique des
messages (diffamation, incitation à la violence et à la haine raciale notamment) et ne prête
aucune attention à la qualité et à la pertinence des contributions. Les participants au forum de
France 2 sont incités à respecter la charte du forum et également à alerter les modérateurs
pour signaler des comportements déviants. Cette autorégulation par les membres est
commune à quasiment tous les collectifs électroniques.

L’observation de la participation sur le forum « A vous de juger » témoigne d’un grand


nombre de lectures et de commentaires sur des sujets politiques et de société, comme
l’immigration, la religion musulmane et les décisions gouvernementales. Les sujets lancés par
les membres du forum s’avèrent n’avoir, dans un grand nombre de cas, aucun lien avec
l’émission. L’archivage de toutes les contributions produit une coexistence de sujets récents
ou anciens22 et les fils peuvent être consultés par ordre ante-chronologique. A la période de
l’enquête, une polarisation s’est produite autour des débats sur la réforme des retraites. Les
participants s’expriment majoritairement dans un langage courant qui fait fi de l’orthographe
et ils ont recours à une vaste panoplie de smileys comme signes d’interpellation. L’examen
des pseudonymes montre que ce forum est fréquenté par des participants récurrents (une
minorité), irréguliers ou occasionnels et que le public est fortement diversifié dans ses modes

21
Les outils proposés sont basiques : « créer un sujet », « rechercher », « répondre à ce message », « envoyer un
message privé » à l’un des membres. L’initiateur d’un sujet de discussion a la possibilité d’y adjoindre une
icône, par exemple une ampoule (idée), afin d’orienter le contenu attendu des commentaires.
22
Ainsi le post « Sarkozi… va-t-on vers une dictature… ?», lancé le 25 janvier 2007, avait été lu par 51 000
internautes et obtenu 1 750 commentaires, les réactions se poursuivant en octobre 2010.

6
d’intervention et ses formes de langage. Cette liberté de parole et le fait de pouvoir échanger
avec des personnes de tendance politique opposée sont l’un des ressorts de la participation.

Flanquener, un cadre de la fonction publique de 55 ans, qui affiche son soutien au Front
National et consulte régulièrement le site fdesouche.fr, participe régulièrement au forum « A
vous de juger », comme à d’autres forums de France 2, après avoir été censuré sur d’autres
sites de presse : « …et donc je me suis retrouvé sur France2, et disons que là globalement on
arrive à pouvoir discuter et échanger... En plus ça colle quand même avec l'actualité parce
que les thèmes qui apparaissent sont en fonction de l'information, donc on est en prise directe
sur le quotidien quoi ». Dans l’entretien il expose sa prédilection pour le débat en ligne :
« Bah Oui, il y a une différence parce que en ligne les gens se lâchent davantage, expriment
davantage leur point de vue... Cela permet de discuter avec des gens que l'on ne connaît pas,
et de les sonder et de voir... d'aller plus au fond des choses quoi. Alors que lorsqu'on discute
avec des gens en face à face, on n’arrive pas trop à savoir ce qu'ils pensent parce que y a
toujours une certaine retenue ». Un autre enquêté, d’extrême gauche cette fois, un ouvrier de
55 ans, au ton cordial mais aux propos virulents sur le forum (ses commentaires sont truffés
de smileys, de photos, de liens vers des articles du Monde), considère que les forums sont un
espace de parole pour les « sans-voix » : « Je crois pas aux institutions c’est tout…. y a très
peu de gens qui croient encore aux institutions politiques, syndicales, associatives, religieuses,
euh, enfin donc, je fais partie des Français lambda moi ! Je veux dire qu’il y a un fossé
énorme entre la France d’en haut et la France d’en bas… en tant que citoyen, je pense qu’il
faut que le citoyen se fasse entendre le plus fort possible. Oui ! ». A l’opposé, deux autres
commentateurs interviewés spécifient qu’ils sont dégagés de toute affiliation partisane. Leurs
interventions sur le forum sont d’ailleurs beaucoup plus policées. Flairer, un cadre de 50 ans,
dont les longues contributions sont émaillées de citations d’auteurs et de références aux
invités des émissions, affiche pour sa part une hauteur de point de vue. « Pour moi c’est de
l’écriture, ça se rapproche beaucoup plus de la rédaction d’un document que d’une
conversation… En fait je me sens très indépendant, j’ai des idées qui me sont personnelles,
particulières sur un très grand nombre de sujets, donc je n’ai pas vraiment d’affinités avec un
parti, ou un mouvement politique particulier ». Toute autre est la démarche de Mindour, un
Français d’origine marocaine de 32 ans, doctorant en neurosciences : « Non je n’ai pas de
parti politique. Je suis un militant de la première heure pour l’équité, la justice, pour plein de
valeurs, des principes qui me sont chers. Et puis c’est ça, je voudrais dire je suis un
humaniste et puis quelqu’un qui veut faire avancer les choses sans fausses paroles, sans
langue de bois mais avec des idées ». Il consulte le forum quasi quotidiennement mais
intervient relativement peu. Ses contributions portent majoritairement sur les conflits
intercommunautaires et sont formulées dans un esprit d’apaisement, mais il ne dédaigne pas
aussi commenter la crise de l’euro par exemple : « J’aime bien m’impliquer dans tout ce qui
est société, pas avoir simplement un regard passif. J’aime bien échanger et … que ce soit
pour les retraites, que ce soit pour les plans banlieues, beaucoup de choses, j’aime bien
donner mon avis ». Le forum échappe donc aux critiques de l’homophilie adressées à la
blogosphère politique et il rassemble des internautes aux opinions et appartenances variées.

L’anonymat est prisé et d’ailleurs la plupart des membres ne remplissent pas les champs23 de
leur profil sur le forum et préfèrent intervenir de façon masquée. Cependant ils sont friands
des indicateurs de leur présence en ligne (nombre de lectures de leurs posts et de réactions
suscitées, nombre des commentaires qu’ils ont émis). Flanquener, par exemple, qui ne
mentionne dans sa fiche d’identité que le nombre de posts qu’il a écrits (4631), déclare :
23
Les champs du profil : email, sexe, date de naissance, carte, ville, site perso, passion(s), métier/occupation,
statut.

7
« C'est vrai que j'ai l'impression d'exister à la vue des autres personnes quoi.... Oui, la presse
écrite mais elle est inaccessible, la radio et la télévision: il faut y être invité pour y aller. Là,
sur les forums, on s'invite tout seul quoi. Donc oui c'est un espace de liberté ». Quant à
Flairer, il valorise clairement l’intérêt de s’adresser à un vaste auditoire « Quand on s’adresse
à Internet on peut toucher même éventuellement des milliers de gens avec un message, sur
France 2 on est vraiment avec la masse … C’est comme l’audimétrie, enfin comme la mesure
de l’audience télé pour une émission… On recherche une adhésion la plus large possible ».
La grande attention que les participants portent à leur audience fait écho à une aspiration à la
reconnaissance, trait commun à de nombreux locuteurs sur le web, comme les travaux de
Fabien Granjon sur les usages numériques l’ont particulièrement démontré24.

labas.org
Les journaux radiophoniques n’ayant pas de format participatif sur les sites des stations, nous
avons donc retenu l’émission « Là bas, si j’y suis », une émission phare et polémique de
France Inter qui soulève des questions sociopolitiques. Or, sur le site de cette station
publique, l’espace consacré à l’émission était pauvre en discussions, ce qui nous a conduites à
sélectionner le site périphérique labas.org, beaucoup plus actif. Cette émission, animée par le
charismatique Daniel Mermet, traite du politique : reportages auprès des démunis de France
ou d’ailleurs, interventions d’intellectuels ou d’experts engagés dans la critique sociale du
néo-libéralisme. Labas.org est bien entendu un espace participatif particulier qui touche un
public d’auditeurs fidèles qui ne sont pas représentatifs de l’audience globale, plus diversifiée,
de France Inter. Le dispositif de ce site se distingue fortement des autres terrains observés. Il
propose l’écoute en ligne ou le téléchargement des émissions qui sont archivées et une
rubrique « Vos derniers messages », soit un forum asynchrone dans lequel les inscrits peuvent
déposer leurs commentaires sur les émissions. Par contre, son ergonomie est rudimentaire et
les internautes n’ont pas la possibilité de créer un profil personnalisé, ni de groupe ou liste
d’amis. Ils participent sous un pseudonyme (souvent ils choisissent leur prénom ou
patronyme) et ils peuvent laisser leur email s’ils le souhaitent ; ils ne disposent d’aucune
statistique du nombre de lectures ou de réactions à leurs commentaires25.

L’observation démontre d’emblée que les commentateurs font partie d’une communauté
d’auditeurs très attachés à l’émission et unis par le partage d’une idéologie commune (la
défense des "Sans", l’écologie, les mouvements " Alter") en dépit de divergences déclarées,
certains étant proches du Front de Gauche ou de l’anarchisme, tandis que d’autres se déclarent
hostiles à tout parti. Les participants font surtout état dans leurs commentaires de leurs
activités associatives au niveau local. A l’inverse du forum de France 2, l’homophilie ressort
clairement de l’observation du site, ne serait-ce que dans le lien très fort qui les fédère autour
de l’émission. Beaucoup d’entre eux, qui écoutaient auparavant l’émission en direct, se sont
reportés sur le site lors du changement d’heure de sa diffusion et ont alors découvert la
possibilité d’émettre leur voix. Ainsi Marion, une maîtresse d’école maternelle, mariée à un
ouvrier, déclare : « J’écoutais Daniel Mermet sur ma radio et puis il est passé à 15 heures,
donc je pouvais plus l’entendre, et par le biais d’Internet après j’ai pu aller écouter les
émissions et c’est là que j’ai vu qu’il y avait le site où on pouvait éventuellement laisser des

24
GRANJON F., « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires de l’informatique
connectée », Les Cahiers du Numérique, vol.5, n°1, 2009, p. 19-44.
25
Notons toutefois que, deux ans après notre terrain, le site ne comporte pas davantage d’outils de participation,
mais s’est enrichi de reportages photos et vidéos. Il dispose aussi désormais d’une page Facebook.

8
messages.. . Il me semble que là-bas si j’y suis ça fait un peu une grande famille vous
comprenez ? On a plus envie de participer ! ». Le lien à l’émission repose aussi largement sur
son ton et sur la personnalité de son animateur (il n’intervient pas sur le site), comme le dit
Virginie, une comptable de 40 ans, au chômage : « C’est une émission tout à fait crédible
parce que Daniel Mermet il a un style dans le sens ou il va vers les gens. Oui il ose ! ... et
puis il a des collaborateurs qui sont extraordinaires aussi : François Ruffin, Pascale
Pascariello. Après, quand il invite Frédéric Lordon, je suis enthousiaste. Il y a des moments,
ça nous interpelle tellement, soit par rapport à ce qu’on vit ou justement parce qu’on le vit
pas, que j’ai envie d’intervenir sur ce site parce que le pire, je crois, c’est l’indifférence ».

L’archivage des émissions, téléchargées en podcast, est répandu. Pour Titou qui est
responsable de comptabilité en milieu associatif : « C’est devenu une mine ce site, toutes les
années accumulées, tous les thèmes qu’il aborde, c’est un peu comme une bibliothèque ». La
majorité des commentateurs s’informe prioritairement sur les sites de presse électronique et
une partie d’entre eux consulte les sites alternatifs. François, qui est cadre technique dans un
quotidien régional, privilégie nettement l’espace électronique: « Bah Internet c’est
aujourd'hui LE moyen d'information. Les journaux sont orientés et ils filtrent l'info. Je le sais,
je travaille dans un quotidien régional ! (Rires)...Et puis les contacts se font immédiatement
grâce au net... J'ai rencontré, physiquement hein en face à face, des amis que je me suis fait
par Internet. Ça permet de faire vivre et exister des communautés d'idées. Et pour moi c’est
bon pour la démocratie ! ». Les contacts de cet activiste ont été établis par le truchement de
blogs politiques, car les échanges interpersonnels sur labas.org sont limités. Ainsi, Moki, un
étudiant, qui insère souvent des liens vers des articles ou des sites liés à la thématique de
l’émission, remarque : « J’ai l’impression que souvent les commentaires ils ont un lien avec
l’émission, mais il y a peu d’interaction entre les gens qui laissent des messages ».

A l’inverse des autres plateformes participatives étudiées, la visibilité ne paraît pas être une
motivation de l’auto-publicisation. Les enquêtés partagent des affinités idéologiques et ils ont
le sentiment d’appartenir à un public distant géographiquement (ils habitent tous dans des
régions différentes), mais uni autour d’une même critique sociale qui les conforte dans leur
engagement politique. Une autre caractéristique de cet auditoire participatif réside dans le fait
que la majorité des commentateurs dispose d’un capital culturel certain (la lecture d’ouvrages
et d’essais revient dans leurs discours) et d’un diplôme universitaire (Bac+2 ou Bac+3
surtout), mais ils occupent des positions sociales qui les situent dans les catégories sociales
plutôt défavorisées. Plusieurs ont des emplois précaires et trois enquêtés sont au chômage.
Certains sont même en déclassement social par rapport à leurs origines familiales, tandis que
d’autres sont issus des milieux populaires. Cette spécificité du recrutement, propre à ce terrain,
est certes une des variables explicatives de leur engagement, mais cette variable n’est pas
discriminante par rapport à l’ensemble des espaces de discussion, comme le dit si bien
Virginie qui interprète, de façon générale, l’engouement pour la participation citoyenne en
ligne : « Moi, je suis issue de la classe ouvrière et j’en suis fière... C’est peut-être une illusion,
le sentiment de se dire qu’au moins là, on peut s’exprimer et on est écouté. Je pense que c’est
vrai pour toutes les interventions, pas uniquement sur là-bas si j’y suis... On est tellement
confisqué de la parole que peut-être que les gens se vengent et essayent de récupérer cette
parole, qu’ils se lâchent sur Internet ».

lemonde.fr
Le site du quotidien Le Monde a largement intégré les dispositifs collaboratifs du numérique
et les formats du web (photos, reportages vidéo d’agences de presse, de télévisions ou
d’amateurs témoins d’événements). Il est accessible en « freemium » et donc consultable

9
gratuitement pour la plupart des informations de l’édition du jour26, tandis qu’une autre partie
du site est réservée aux abonnés27. Les abonnés au monde.fr disposent de contenus inédits,
d’un accès aux archives, et d’une palette d’outils de participation : répondre à des sondages
dans la rubrique "Votre Avis", dialoguer avec des journalistes ou des experts dans des chats
ponctuels, réagir aux articles journalistiques ou aux publications des abonnés et publier des
chroniques ou des blogs. A l’époque de l’enquête, les abonnés pouvaient aussi participer à des
forums thématiques dans lesquels: « Le rôle de la rédaction consiste essentiellement dans le
choix des thèmes généraux qui encadrent les discussions particulières, leur fermeture
éventuelle, la définition du règlement que les internautes doivent s’engager à respecter... » 28.
Ce dispositif a désormais disparu au profit de la participation ouverte à tous sur les réseaux
sociaux et, déjà en 2010, des liens étaient affichés sur la page d’accueil du site pour suivre et
réagir aux actualités du journal en s’abonnant au compte Twitter du Monde ou bien en se
déclarant fan de sa page Facebook.

La rubrique « Débats », la forme la plus noble et légitime de la participation, est encadrée par
la rédaction qui sélectionne les blogs et les chroniques amateurs hébergés sur lemonde.fr.
Cette rubrique est cependant majoritairement alimentée par les blogs des journalistes du
quotidien. Les contributeurs amateurs y disposent d’un profil personnel, de statistiques de
leurs publications et des réactions obtenues ; ils peuvent aussi être classés en « Favoris » par
les abonnés du journal. Le Monde est sans doute l’organe de presse le plus étudié29 et, de ce
fait, ce terrain sera ici moins approfondi. De plus, les chroniqueurs et blogueurs amateurs sont
des semi-professionnels qui maîtrisent les codes langagiers et le style éditorial du Monde. Ces
profils, en décalage avec notre problématique, sont davantage abordés dans le chapitre sur la
lecture de la presse en ligne30. Les chroniques sont généralement argumentées et fondées sur
une bonne connaissance, voire une expertise, du sujet abordé. Quelques chroniqueurs
amateurs déclenchent régulièrement de longues discussions polémiques entre abonnés
(jusqu’à une quinzaine de commentaires) et certains se répondent et font référence à des
discussions antérieures. Ils appartiennent en majorité aux professions intellectuelles ou sont
cadres supérieurs. Ainsi, Thierry, un handicapé qui occupe un poste d’ouvrier dans une
administration et affiche sa photo et son patronyme en tête de ses chroniques, est-il atypique.
Il participe au Monde depuis plusieurs années, par des textes écrits sur un mode tantôt quasi
oral et tantôt soigné : « J’écris comme ça me vient mais je fais un travail de relecture ...Ca me
fait beaucoup rire quand je relis ma chronique et que je mets en dessous de mon nom
"ouvrier" ... le décalage me fait rire ! J’essaie de participer tous les jours, en moyenne 2 à 3
heures par jour, essentiellement le soir. Dans mes chroniques, je réagis aux articles de
journalistes sur l’actualité chaude, mais je regarde aussi les chroniques de mes collègues ».

26
Selon l’OJD, lemonde.fr totalisait 46 millions de visites en octobre 2010.
27
Le quotidien a diversifié ses offres commerciales et, afin d’élargir le lectorat du journal, la version numérique
intégrale est disponible pour un abonnement mensuel modique, d’un coût nettement inférieur à l’abonnement à
la version imprimée, livrée à domicile.
28
TOUBOUL A., « Interactivité des sites de presse: relégation et exploitation de la parole profane », Document
Numérique et Société, Actes de la conférence DocSoc, Paris, ADBS, 2006, p.4.

29
FALGUERES S., Presse quotidienne nationale et interactivité : trois journaux face à leurs publics. Analyse des
forums de discussion du Monde, de Libération et du Figaro, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise
Pascal, 2008 ; MARCOCCIA M., « Parler politique dans un forum de discussion », Langage et société, n°104,
2003, p 9-55 ;. TOUBOUL A., « Interactivité des sites de presse: relégation et exploitation de la parole profane »,
Document Numérique et Société, Actes de la conférence DocSoc, Paris, ADBS, 2006, p. 279-289.
30
Voir le chapitre 2 de cet ouvrage : LE SAULNIER G., « La lecture de la presse en ligne. L’appropriation des
contenus d’actualité au défi de la technique ».

10
L’usage du qualificatif «collègue » pour dénommer les autres chroniqueurs est significatif
d’un désir d’appartenance à une supposée communauté des pairs qui le valorise. En raison de
son handicap et de son statut d’ouvrier, il paraît animé par un souci de légitimité qui se lit
dans son intérêt porté prioritairement aux articles de journalistes et de quelques amateurs de
renom.

Les abonnés participatifs sur les forums sont généralement d’un niveau socioculturel élevé et
des lecteurs réguliers du quotidien qu’ils consultent le plus souvent en ligne. La grande
majorité d’entre eux ne se livre pas à l’exercice exigeant de l’auto-publicisation et se contente
de formuler des réactions aux articles des journalistes ou aux chroniques d’abonnés. Les
commentaires sont très diversifiés (brèves analyses, opinions pour relancer la polémique ou
simple intervention conversationnelle). Si le style et l’écriture y sont plus relâchés que dans
les chroniques, le langage est soutenu et dénué d’insultes.

Les forums étaient, à la fin 2010, la rubrique qui engendrait le plus de participation et une
grande disparité s’opérait selon les sujets, certains pouvant compter une centaine de réactions.
Manifestement Nicolas Sarkozy était alors le sujet déchaînant le plus les passions. Les
discussions commençaient souvent par le positionnement d’un abonné sur un fait d’actualité
et les interventions au début plutôt longues, se raccourcissaient quand un dialogue, souvent vif,
s’instaurait entre quelques participants. Les forums étaient très prisés comme en témoigne un
professeur de français dans un lycée de banlieue : « Je me refuse à créer mon espace
personnel sur le site du Monde depuis que ça existe... peut être que je crains un petit peu de
ne plus être assez anonyme ». Il défendait ses opinions sur un ton souvent polémique : « Pas
consensuel, c’est à dire que j’affirme mes idées ». Il portait néanmoins un regard critique sur
les forums qu’il assimilait, y compris ceux du Monde, à un défouloir et regrettait de s’y être
lui-même livré à des emportements : « Ça a été une indignation qui m’a fait réagir. Et je suis
presque allé jusqu’à l’insulte. Ma bonne éducation me rappelant à l’ordre, j’ai très vite cessé.
Mais j’ai quand même dérapé plusieurs fois, en disant : vous n’y connaissez rien, vous êtes
un crétin ! ». Ainsi les abonnés de ce journal d’élite pouvaient aussi se livrer, sur les forums, à
une grande liberté d’expression mais les dérives langagières étaient plutôt rares. Cette parole
profane sur le site a désormais migré vers la page Facebook du quotidien, mais il s’agit d’un
autre format qui n’est plus restreint aux abonnés, comme nous le verrons plus loin.

lepost.fr
Le site lepost.fr a été lancé, en octobre 2007, par le groupe Le Monde :
« …le choix a été fait de déconnecter structurellement (et symboliquement) du site mère
les modalités participatives les plus radicales et expérimentales afin de les développer sur
un site indépendant, lepost.fr, ne revendiquant aucun lien avec lemonde.fr … les options
prises vont à l’encontre du journal … Un site populaire, qui s’adresse principalement à
une cible jeune et plutôt enclin à traiter de l’actualité "trash" et "people" »31.
Or ce ciblage de l’offre éditoriale n’a pas correspondu à la demande comme l’explique
Olivier Lendresse, responsable du développement du site, interviewé par slate.fr : « On faisait
des opérations marketing visant les spectateurs de la Star Academy et de séries télé … mais
quand, quatre mois après, sont arrivées les premières études sur l’audience, on s’est rendu
compte qu’on n’avait pas du tout affaire au public que l’on croyait. L’audience n’était ni
jeune ni homogène. Non, on avait une multitude d’audiences de niche… L’audience participe
à l’élaboration des contenus, et ce, à hauteur de 40 % des articles publiés sur le site. Jamais
on n’aurait imaginé que l’audience allait produire autant »32. Ce blog de Slate relève qu’en

31
NOBLET A., PIGNARD-CHEYNEL N., op.cit. p 278 et 280
32
Source : http://blog.slate.fr/labo-journalisme-sciences-po/2010/03/05/que-faut-il-retenir-du-post

11
mars 2010, 40 000 contributeurs étaient inscrits sur lepost.fr, parmi lesquels 1000 étaient
actifs et intervenaient au minimum une fois par mois et 300 très actifs. Le tiers du trafic était
assuré par des blogueurs stars acquérant dès lors le statut informel de journalistes amateurs
voire semi-professionnels. Ce site fermera le 23 janvier 2012 et laissera place à
l’huffingtonpost.fr, formule plus conventionnelle du journalisme en ligne.

En octobre 2010, période de notre enquête, l’audience du Post, certifiée par l’OJD, s’élevait à
11 615 580 visites. L’offre éditoriale du site était accessible à tout internaute et, pour utiliser
les outils "poster" et "réagir", il suffisait de créer un profil. Dès la page d’accueil, une
hiérarchie des contributeurs se repérait par l’affichage, aux côtés des articles signés "la
rédaction du post", d’articles d’amateurs labellisés "invités de la rédaction" et "vérifiés par la
rédaction". Les autres posts, étiquetés « Info Brut », pouvaient néanmoins jouir d’une bonne
audience. Les indices de notoriété recensés dans le profil des posteurs répertoriaient : le
nombre de posts créés, de réactions reçues et de mentions comme "posteur favori" dans le
profil d’autres membres, ce dernier indicateur identifiant une petite communauté de "fans".

Les contributeurs « invités de la rédaction » devenaient des semi-professionnels mais les


participants que nous avons interviewés ne figurent pas dans cette catégorie. La majorité des
posteurs ne prétendaient pas être journalistes, comme le dit Stéphane : « Le problème c’est
que quand on est invité par la rédaction ça veut dire qu’il faut être régulier. Ce qui est
compliqué hein …moi c’est cyclique, sauf si je voulais devenir journaliste … Non il faut avoir
une rigueur, faut tout ça ». Cet enquêté affichait dans son profil, sa photo, et en phrase
d’accroche « Comme des envies de petites chroniques, de petits questionnements sur un
quotidien parfois pitoyable, souvent amusant, mais toujours instructif ». Cadre territorial en
région parisienne, partisan des Verts et membre de la Ligue des Droits de l’Homme, sa
passion de l’écriture (il a écrit des nouvelles non publiées et a tenu un blog), l’a conduit vers
le site du Post : « A la base j’aime beaucoup écrire. Je voulais aller un peu plus loin dans la
démarche, partager ». Il a créé 39 posts (il a été vu 6 fois en Une) pour un total de 73 457
lectures et 154 réactions. Il appréciait surtout la presse de qualité qu’il consultait en ligne et,
pour lui, « Le post reste le Post », mais il reconnaissait que « Ça fait plaisir de voir les
commentaires, ça fait plaisir de voir le nombre de lecteurs..., il faut être un peu narcissique
pour mettre sa photo et écrire !». Il avait d’ailleurs repéré l’heure d’envoi la plus favorable
pour qu’un post soit « élu » par la rédaction. Il s’était créé un cercle de lecteurs et il
s’imposait l’écriture d’un post par semaine pour ne pas décevoir son entourage (collègues,
amis) : « J’ai des potes qui me disent qu’est-ce que tu fous, j’ai pas vu ta chronique ? (rire)
J’ai quelques lecteurs ! »

Outre le fait d’être remarqué par la rédaction, la quête de reconnaissance qui est manifeste
tant dans le contenu des posts que dans les entretiens, s’oriente vers deux autres publics : l’un
constitué des lecteurs et des contributeurs du site, et l’autre de l’entourage privé (famille,
amis ou collègues). Ainsi Maddog, un chômeur de 29 ans, titulaire d’une licence en lettres
modernes et issu d’un milieu très modeste, y trouvait une forme de valorisation : « Je me
suis dit, j’ai envie d’écrire et puis il y a eu des encouragements et je me suis dit que n’étais
peut-être pas si bête que ça... et maintenant grâce aux liens Facebook, les gens de ma famille
qui ne savaient pas ce que je faisais sur le Post, ont jeté un coup d’œil et j’ai même eu des
encouragements de ma propre famille. Cela me fait encore plus plaisir ». Représenté par une
photo de chien sur son profil, il était fier d’avoir eu 62 posts mis en Une («J’aime beaucoup
être en Une ») parmi un total de 328 posts qui avaient obtenu 6008 réactions « Ce qui
m’intéresse surtout c’est la réaction, je les lis toutes ». Il était également très prolixe en
commentaires (9671). Ce jeune contributeur dont les aspirations à l’ascension sociale avaient

12
manifestement été déçues, et qui se déclarait « proche de Mélenchon, membre de la Cimed et
d’associations un peu plus farfelues », utilisait aussi le site comme plateforme
d’autopromotion : « Ça offre une visibilité assez intéressante ne serait-ce que par le
référencement via Google. Je mets aussi des liens sur mon compte Facebook ».

Alors que Le Post a été décrié comme un site participatif de qualité médiocre et trash, notre
observation prolongée infirme cette image. Parmi les rubriques du site « tous les posts,
politique, faits divers, médias, web, conso, près de chez moi; et 2 sujets liés à l'actualité
chaude », notre observation de la participation autour de la thématique du politique témoigne
de l’éclectisme des contributions et de l’hétérogénéité du public. Les participants
interviennent sous la forme de billet d’humeur, chronique, expertise, témoignage et
bavardage et le ton comme le format (texte, images..) varient selon les sujets traités. Ainsi
Cockpit, un cadre en informatique de 51 ans, qui s’affiche avec une photo d’un astre illustrant
le point de vue de Sirius, écrivait des posts très divers en usant d’un vocabulaire riche: « Les
thèmes c’est près de chez moi, insolite, politique, environnement, écologie, informatique » et
il déclarait « J’ai choisi le post car il y a ce côté interactif très puissant que j’affectionne
beaucoup... ». La modération, exercée par la rédaction et ouvertement contestée par certains
participants, n’empêchait pas la vivacité des propos.

Le Post a constitué un laboratoire expérimental pour la presse par ses innovations


sociotechniques. L’encadrement et la gestion du site par une poignée de jeunes journalistes
professionnels, s’apparentaient aux formes de community management par la valorisation des
outils d’audienciation, de recommandation et de classement des posts. Aux côtés
d’informations exclusives, la mise en scène originale des nouvelles par le biais de tags, et la
place importante de la vidéo, des photomontages ubuesques, du buzz et du lol en ont fait un
site représentatif des formats du web 2.0. L’amalgame bouillonnant de contenus sérieux,
satiriques et récréatifs dont une bonne part provenant de l’UGC (usage généré par les
contributeurs) s’est accompagné d’une grande ouverture vers les réseaux sociaux. Cet ancrage
dans la culture numérique a depuis fait tâche d’huile dans la presse en ligne.

LES PAGES INTERNATIONALES FACEBOOK DES MEDIAS

Rappelons-le, l’usage massif des réseaux sociaux a renouvelé les stratégies en ligne des sites
de presse qui ont largement investi ce nouvel espace. Facebook étant la plateforme la plus
populaire, nous avons étudié la participation autour de l’actualité internationale sur les pages
Facebook de trois quotidiens Le Figaro, Le Monde et Libération, de deux chaînes de
télévision BFM et France 24, d’un magazine L’Express et de deux périodiques consacrés à
l’international, Le Monde Diplomatique et Courrier International. L’observation en ligne a
été conduite durant la semaine du 18 au 25 octobre 2011, semaine choisie de manière
aléatoire, mais qui s’est révélée particulièrement riche en évènements internationaux : les
élections parlementaires en Tunisie, la mort de Mouammar Kadhafi, la libération de l’otage
Gilad Shalit, la coupe du monde de Rugby, l’élection en Argentine de Cristina Kirchner, les
discussions autour de la crise de l’euro et enfin le décès d’une Française enlevée au Kenya.
Cette dimension évènementielle a pesé sur le taux élevé de participation qui s’est fortement
concentrée sur les élections tunisiennes et la mort de Mouammar Kadhafi, les autres actualités
internationales étant quasi éclipsées.

Le dispositif sociotechnique de Facebook diffère largement de celui des sites de presse. Il


s’inscrit dans le format standardisé de cette plateforme ; les pages Facebook des médias ne
présentent donc pas la même diversification que celle observée sur leurs sites web. Sur
Facebook, les médias constituent une communauté de fans qui accèdent gratuitement à une

13
sélection d’actualités affichées sous forme de posts, consistant en un court chapeau qui
résume l’actualité traitée, suivi d’un lien qui renvoie vers la totalité de l’article disponible sur
le site officiel du média. Les Fans voient ainsi défiler, sur le fil d’actualité qui s’affiche lors de
leur connexion sur Facebook, les derniers posts des pages médias auxquels ils se sont abonnés.
Ils peuvent cliquer sur le presse-bouton « J’aime » pour plébisciter un post, le commenter sur
la page Facebook du média ou encore le partager, au sein de leur réseau, en l’envoyant par
messagerie privée ou en les publiant sur leur profil personnel (publication qui pourra ensuite
faire l’objet de commentaires au sein du réseau de l’internaute). Ainsi, les possibilités
d’interaction entre la page Facebook du média et l’usager s’élargissent à un ensemble d’outils
qui renouvellent les modalités de la participation en ligne et qui deviennent de plus en plus
ancrées dans la culture digitale. Cette dimension sociotechnique est aussi soulignée par Serge
Proulx et Florence Millerand : « L’imbrication du social et de la technique apparaît de façon
encore plus nette dans les dispositifs du web social où il paraît difficile d’isoler totalement ce
qui relèverait d’un " pur technique" de l’univers d’un "pur social" »33.

Une observation plus fine révèle néanmoins des différences notables entre les pages médias.
Tout d’abord, si le dispositif impose une structure identique à chaque page, les médias
modulent les informations et le contenu qu’ils y diffusent en fonction de stratégies éditoriales
spécifiques. A titre d’exemple, la construction et l’organisation de la page du quotidien Le
Figaro démontrent une présence active du média sur ce réseau social. Les contenus sont
hiérarchisés à l’aide d’outils permettant de mettre en avant certains articles et un modérateur
intervient pour réguler les échanges ou supprimer certains commentaires. A l’inverse, les
commentaires sur la page du quotidien Libération ne semblent pas faire l’objet d’une
modération active. En revanche, la page est davantage construite comme une vitrine
renvoyant vers les multiples espaces en ligne du journal (Twitter, site officiel, jeux-concours).

En dépit de fortes similarités dans l’affichage des pages et des modes de participation, des
différences étaient manifestes entre les médias étudiés dont, en premier lieu, le nombre de
fans. En octobre 2011, France 24 se distinguait par un nombre largement supérieur de fans
(542 160), suivi par les quotidiens de référence, Le Monde (233 000) et Le Figaro (130 000),
tandis que les magazines d’information internationale, Courrier International (84 450) et Le
Monde Diplomatique (82 800) devançaient BFM TV (59 930), Libération (68 000) et
L’Express (34 220). L’intérêt pour l’information internationale est illustré par le poids de
France 24, des deux quotidiens réputés pour leur couverture à l’étranger et des magazines
internationaux qui engrangent plus de fans que les médias jugés plus nationaux. De plus
Facebook contribue à l’élargissement de l’audience hors de l’hexagone. Sur France 24, le
public est en grande partie d’origine africaine, quelle que soit l’actualité commentée, et les
thèmes au sein des fils de discussion demeurent ciblés sur l’actualité internationale. Sur les
autres pages internationales Facebook des médias observés, une part importante des
pseudonymes ou noms des participants observés sont d’origine étrangère, à consonance arabe
majoritairement, ce qui s’explique aussi par les événements forts qui se sont déroulés en
Libye et en Tunisie lors de la collecte des données. Le contenu des commentaires démontre
cependant que la majorité de ces participants sont soit Français, soit résidents en France.
Originaires de diasporas, ces internautes restent fortement impliqués dans les événements
concernant le Maghreb, le Moyen-Orient et l’Afrique. La participation de publics de diverse
origine géographique et ethnique est de fait plus marquée sur les commentaires d’actualité

33
PROULX S., MILLERAND F., « Le web social : au carrefour de multiples questionnements », F. MILLERAND, S.
PROULX et J. RUEFF (dir.), Mutation de la communication, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2010,
p.16.

14
internationale que sur les autres actualités. Pour leur part, les commentateurs qui s’affichent
avec un nom ou un pseudonyme français, témoignent, sur toutes les pages étudiées, d’un
grand intérêt pour les événements se déroulant à l’étranger, que ce soit en raison d’une
conscience politique élargie aux problèmes du monde, ou par souci de la répercussion des
bouleversements de l’espace arabe sur l’hexagone. Ainsi, sur la page Facebook de BFM TV
qui rassemble une proportion plus élevée de pseudonymes ou noms d’origine française, les
thématiques internationales sont souvent ramenées à des problématiques nationales.

Les deux événements les plus marquants de la semaine observée, les élections en Tunisie et la
mort de Khadafi, font l’objet au total d’une dizaine de posts des médias à l’exception de
France 24 qui en a émis vingt cinq (voir le tableau en annexe). Le nombre de commentaires
est aussi très élevé sur cette chaîne de télévision internationale (près de 5000) et BFM TV
totalise plus de 1000 commentaires. Les chaînes de télévision attirent donc une audience
participative plus large alors que le nombre de commentaires est nettement en deçà pour tous
les autres médias. Pour la presse écrite, la réputation et la légitimité du média sur
l’information internationale jouent de manière significative dans les formes de participation,
même si le dispositif tend à lisser les différences entre les pages média. Ceci s’observe
notamment au nombre de « j’aime », de partage et de commentaire. Les quotidiens Le Monde,
et Le Figaro agrègent davantage de participations sur les événements internationaux que
Libération qui obtient un nombre de commentaires équivalent à l’hebdomadaire l’Express.
Curieusement, les actualités postées sur les périodiques spécialisés Courrier International et
Le Monde diplomatique, font l’objet d’un nombre relativement faible de commentaires, mais
elles sont, en revanche, davantage partagées que celles postées sur les autres pages médias.
L’affichage sur la page Facebook personnelle d’actualités issues de ces médias prestigieux est
certes valorisant, mais l’hypothèse peut aussi être émise que les fans de ces médias fédèrent
dans leur réseau privé des amis férus, tout comme eux, d’actualité internationale.

Initialement réseau de sociabilité interpersonnelle, Facebook est aujourd’hui considéré


comme une réelle source d’information par certains internautes, comme l’affirme Larbi, un
chercheur contractuel de 35 ans, d’origine tunisienne : « Facebook est en train de devenir une
source d’actualité extraordinaire. ». La participation sur les pages Facebook des médias se
fonde sur diverses motivations. Justine, une chargée de communication culturelle sur le web,
de 31 ans, qui commente régulièrement sur la page Facebook du Monde, spécifie son
objectif : « …Finalement je m’aperçois qu’en réagissant sur la page Fan, parce que je ne suis
pas abonnée au Monde, parce que je n’en ai pas les moyens.... finalement j’essaie peut-être
de revaloriser le débat quelque part, et de me dire, bon OK on est sur Facebook mais est-ce
qu’on ne pourrait pas parler quand même sérieusement, est-ce qu’on ne pourrait pas se poser
de vraies questions et vraiment réfléchir ? Ce n’est pas parce que c’est un lieu gratuit qu’il
faut se lâcher et dire n’importe quoi ». Elle observe néanmoins une différence de niveau entre
le site web et les pages Facebook du quotidien : « J’ai l’impression que les réflexions
d’abonnés sur le site du Monde sont très soutenues et d’un tout autre niveau que sur
Facebook. Je pense que sur Facebook cela reste Facebook. Ce ne sont pas les mêmes
personnes, ce n’est donc pas tout à fait le même langage. Par exemple, ça doit être
exceptionnel qu’un abonné sur lemonde.fr réponde en langage texto. Alors que sur Facebook,
il y a des gens qui répondent parfois avec des commentaires ou des phrases à peine
construites ». Elle participe sur Facebook si l’actualité l’interpelle mais aussi en réponse à
certains commentaires.

La lecture des réactions des fans aux actualités est d’ailleurs un déclencheur de participation
qui est mentionné dans plusieurs entretiens. Guillaume, un enquêté de 27 ans, au chômage,

15
recruté sur la page Facebook du Monde, mais qui participe aussi sur d’autres pages médias
dont celle du Figaro, déclare sans hésitation : « Facebook, pour moi c’est l’information ». Il
est particulièrement impliqué dans la lecture des commentaires : « Cela permet d’aiguiser ma
conscience politique, ma vision des choses. J’aime bien lire les commentaires des gens en
général. Des fois je ne lis même pas les articles, je lis plus les commentaires, je trouve que
c’est plus intéressant ». Les entretiens révèlent que cette attitude est relativement courante et
que les commentateurs ne lisent pas toujours intégralement l’article qu’ils commentent et
qu’ils se contentent souvent de le survoler. Ainsi Francine, une secrétaire médicale de 54 ans,
qui intervient sur la page Facebook de Courrier International, spécifie son mode de lecture :
« Je lis les titres, et quand c’est un sujet qui ne m’intéresse pas particulièrement, je me
contente de lire les gros titres, ou j’ouvre la page et je survole, mais sinon je lis les articles en
entier, ça dépend. ». Elle contribue selon son intérêt pour les sujets d’actualité, et est sensible
à l’audience de ses interventions : « J’apprécie que les gens répondent, ou ne serait-ce que les
« j’aime ». J’ai souvent tendance à regarder. Parfois c’est surprenant les réactions. Par
exemple, une fois j’ai écrit quelque chose et j’ai vu qu’il y avait cinq « j’aime » au bout de
cinq, dix minutes. J’étais vraiment surprise. Ou le contraire, parfois on pense que ça va faire
réagir, que les gens vont apprécier, mais non. C’est assez imprévisible. Mais j’aime qu’il y ait
des réponses, oui ! ».
Les commentateurs de l’actualité sur les pages Facebook des médias sont donc, tout comme
pour les sites web, en quête de reconnaissance, et évaluent le poids de leur contribution au
nombre de « J’aime » s’affichant sous leurs commentaires. Les prises de parole, au sein des
fils de discussion, sont généralement très courtes, nettement plus brèves que sur les sites des
médias, d’autant que la notoriété s’acquiert par une réactivité soutenue et en continu.
Toutefois, sur Facebook, la page personnelle est, bien davantage que les fils de discussion,
l’espace de mise en scène de soi. Plusieurs participants sur les pages Facebook étudiées
laissent ainsi leurs profils ouverts aux lecteurs qui peuvent dès lors accéder à l’ensemble ou à
certains éléments de leur identité numérique. Il est cependant significatif que d’autres
commentateurs ferment leur profil aux inconnus. Ces derniers dissocient alors les espaces
publics et privés de Facebook et réservent les liens d’actualité et les commentaires qu’ils
postent sur leur page personnelle à leurs seuls amis, pratique qui est abordée ultérieurement
dans les cercles de partage.

L’observation des informations internationales sur les pages Facebook des médias démontre
que ce dispositif sociotechnique ouvre un espace d’échanges autour du politique, accessible
gratuitement aux fans, qui permet l’élargissement des débats. L’angle de l’actualité
internationale n’est pas neutre et induit une prédéfinition des publics rencontrés, tous
intéressés par les enjeux politiques internationaux. Toutefois, la consultation des profils
personnels ouverts permet de remarquer une diversification des publics, tant au niveau des
catégories sociales et des origines, que des classes d’âge ou du sexe, même si les hommes
demeurent, mais de façon moins marquée que sur les sites médias, les commentateurs
majoritaires de l’actualité internationale. Facebook favorise ainsi, dans des formats moins
légitimes, et sur le mode conversationnel, la participation d’internautes qui ne font pas
nécessairement partie de l’audience traditionnelle des médias observés, et qui constituent en
quelque sorte des « sous-publics », particulièrement investis dans le suivi des événements au
niveau mondial.

Disparités et similitudes des publics participatifs

16
En résumé, la variété de nos terrains met bien en évidence le rôle du dispositif sociotechnique
car l’orientation éditoriale et les modes de gestion du site conduisent à une pré-qualification
du public et formatent les modalités de contribution. Ainsi les forums de France2 sont peu
encadrés et sont le lieu d’une expression qui se veut grand public, à l’image de cette chaîne
généraliste. Les profils des participants y sont très diversifiés et on y observe un éclectisme
des paroles. Les forumeurs y interviennent officiellement pour réagir aux émissions de la
chaîne mais ils s’en évadent le plus souvent pour lancer des sujets sur des questions
d’actualité chaudes et controversées. Si les enquêtés font état de motivations diverses, ils
valorisent tous le fait que leurs commentaires s’adressent à une vaste audience, et reprennent
en sorte, à leur compte, l’image grand public de la chaîne. Pour leur part, les forums du
Monde réunissent un public plus restreint et d’un niveau socioculturel plus homogène, car ils
sont réservés à la parole des abonnés qui s’expriment, en dépit de propos parfois peu amènes,
de manière plus retenue. De plus sur ce site élitiste, l’espace réservé aux blogs et aux
chroniques d’abonnés se situe à la frontière du journalisme et se distingue nettement des
forums. Si Aurélie Aubert 34 emprunte la qualification « d’espaces juxtaposés » pour désigner
les productions journalistiques professionnelles et les productions amateur, les plateformes de
commentaires se situent encore bien davantage à la périphérie de sites de presse. Cet
éloignement du cœur du journal est encore renforcé sur Facebook, car les pages médias
reposent sur une petite sélection d’articles et sont accessibles sur un réseau social externe au
site de presse. Quant à la participation sur labas.org, elle se déroule sur un dispositif distinct
de celui de France Inter ; elle se ressource au lien fort à l’émission et à une démarche
militante qui fédère ce public, en dépit d’interactions limitées sur le site. Cette dimension
communautaire reflète sans doute, plus que pour tous les autres espaces étudiés, l’expression
d’un vrai public à distance.

A la diversité des dispositifs de participation répond une disparité des positions sociales. Les
commentateurs sur le site du Monde appartiennent davantage aux catégories sociales
supérieures, cette homogénéité sociale étant nettement moins repérable sur les pages
Facebook de ce quotidien ; à l’opposé, le site labas.org réunit des participants issus
majoritairement des catégories sociales moyennes inférieures. Les autres plateformes étudiées
drainent des commentateurs d’origine sociale plus diversifiée mais il est significatif que
presque tous les commentateurs disposent d’un diplôme d’enseignement supérieur. Parmi les
commentateurs interviewés, ceux qui sont d’un niveau Bac +1 à Bac +3, sont souvent issus de
milieux modestes. Leur participation sur les sites médias démontre un certain capital culturel,
un rejet du système politique et est source de valorisation personnelle. Nous retrouvons ici les
populations, étudiées par Fabien Granjon qui distingue, au sein des classes populaires, une
fraction à dominante culturelle plus éduquée qui occupe des emplois peu qualifiés voire
précaires. Pour ce groupe social, les usages numériques et particulièrement les activités de
production sont une forme de reconnaissance sociale.
« Si l’actualisation de ces potentialités offertes par l’informatique connectée est parfois
effective pour cette catégorie d’individus (acquisition de solides compétences, accès à des
biens culturels rares, extension relative du réseau relationnel, etc.) et conduit à certaines
formes de satisfaction personnelle, il n’en reste pas moins vrai qu’elle ne fait pas oublier
qu’il s’agit là d’une reconnaissance « par défaut » ou « de substitution » » 35.

34
AUBERT A., « Le paradoxe du journalisme participatif. Motivations, compétences et engagements des
rédacteurs des nouveaux médias (enquête) », Terrains & Travaux, vol. 1, n° 15, 2009, p. 171-190.
35
GRANJON F., op.cit, p. 38.

17
Par ailleurs, l’appropriation de la culture numérique est également un facteur de clivage des
publics observés. Ainsi, fin 2010, les participants sur les sites de France 2 et du Monde,
exprimaient une méfiance envers les réseaux sociaux qu’ils ne pouvaient considérer comme
une source d’information fiable. Leur usage plus conventionnel d’Internet tranchait aussi avec
l’emploi des codes de la culture numérique par les participants du post.fr et par les
commentateurs des pages Facebook des médias. Ces derniers, en majorité plus jeunes,
utilisaient pleinement les tactiques de mise en visibilité (outils de personnalisation, buzz),
affichaient des liens vidéos issus de YouTube, Dailymotion, et mobilisaient les réseaux
sociaux comme alerte sur les actualités politiques.

Par delà ces oppositions, de fortes similarités se dessinent entre les publics étudiés. Tous les
commentateurs interviewés sont de gros consommateurs d’information prioritairement sur
Internet. Ils n’accordent guère de crédibilité au journal télévisé et lui préfèrent la radio. Ils
lisent peu la presse papier et une bonne part consulte quotidiennement plusieurs sites
d’information en ligne. Leurs usages informationnels du web distinguent cependant les
participants aux forums de France 2 qui consomment surtout les versions numériques des
médias reconnus, de ceux du Monde qui se tournent également vers les sites d’information
natifs du web, comme rue 89 ou Mediapart. Dans tous les entretiens, le degré de politisation
apparaît également comme un indicateur prédictif d’un recours plus extensif aux ressources
du web. Il est ainsi significatif que les convictions politiques des commentateurs de labas.org
les poussent à se rendre régulièrement sur les sites et les blogs alternatifs. Autre trait commun,
les enquêtés sont tous des internautes assidus et leur participation sur les sites d’actualité,
outre leur intérêt pour le politique, paraît fortement corrélée à une disponibilité temporelle,
elle-même liée aux trajectoires de vie (chômage, études, profession, retraite). En outre, la
politisation des commentateurs se mesure à leur suivi soutenu de l’actualité. S’ils expriment
leur penchant à droite ou à gauche (cas de la majorité), ils se ressemblent par le rejet
majoritaire de la politique politicienne. Les discours des enquêtés font état d’un grand
pragmatisme dans l’appréhension des questions politiques qui les conduit à évoquer un
sentiment d’impuissance à changer la société. Ils développent néanmoins une vision positive
du rôle démocratique de l’Internet en ce qu’il permet de débattre des questions sociétales et
politiques et de trouver en ligne une caisse de résonance à leurs prises de position.

II- LES RESONANCES NUMERIQUES DE L’ACTUALITE POLITIQUE

La mise en discussion des actualités politiques sur les sites des médias produit une multitude
de commentaires qui peut être assimilée à un vaste bruit de fond qui capte en écho les
réactions des profanes aux événements publics. Cette prolifération de commentaires est un
constat de notre observation en ligne de la participation tout comme celui des fortes
similitudes qui se repèrent entre les plateformes. En effet, tous les registres d’énonciation et
modes d’interaction se sont révélés être présents sur chaque support, même si certains d’entre
eux sont, bien évidemment, davantage représentés selon les plateformes. Par ailleurs, la quête
d’échange social se profile en filigrane des commentaires et des fils de discussion, quête qui
se poursuit dans les partages de l’actualité au sein des cercles de sociabilité privée. Ces
analogies ont conduit à une analyse transversale du contenu des interventions quel que soit le
dispositif. Cette approche lisse ainsi les disparités, analysées ci-dessus entre les plateformes et
leurs publics, et inverse donc notre regard qui aborde ici, respectivement, les registres de prise
parole, les interactions entre les participants et les cercles de partage.

18
Les registres

Les interventions se ressourcent à différents registres d’expression : l’humour, l’opinion brute,


l’opinion argumentée qui se fonde sur l’indignation, l’expertise ou le témoignage, ou bien
encore la sensibilité à vif en réaction aux actualités.

Sur toutes les plateformes étudiées, l’humour est une forme courante pour exprimer une prise
de distance vis-à-vis de l’événement. Souvent grinçant, il est porteur d’une critique ironique
des politiques conduites par les gouvernements. L’humour est souvent associé à des
interventions en décalage avec l’actualité qui soulignent, de façon incongrue, l’ineptie des
affaires du monde.

Facebook Le Monde : Annonce de la mort de Kadhafi

Ces commentaires qui suscitent, en général, un grand nombre de « J’aime », témoignent de


l’appropriation des contenus humoristiques et satiriques qui circulent sur la toile et qui
rencontrent un large succès36.

Le registre de prise de parole le plus fréquent sur les sites et les pages Facebook des médias
est toutefois celui de l’expression d’une opinion brute sur l’actualité chaude. Il se caractérise
par des interventions expéditives, exprimant une position tranchée sur un fait d’actualité. Les
individus interviennent alors sur le mode d’une réaction concise et immédiate à l’information.
Ceci induit, par exemple, le recours à des effets de ponctuation, souvent exclamatifs, qui
visent à reproduire le style oral. De plus, au sein des fils de discussion, différents points de
vue peuvent être exprimés, des « camps » peuvent se confronter, sans nécessairement entrer
en interaction. A titre d’exemple, ces dimensions sont repérables dans l’extrait de fil de
discussion de la page Facebook de Courrier International, suite à un post annonçant la mort
de Mouammar Kadhafi.

Fil de discussion Facebook Courrier International : Mort de Kadhafi

36
Parmi les activités politiques pratiquées sur l’Internet, « Trouver ou envoyer des contenus humoristiques sur la
politique » était le second usage (31% des internautes) après « Rechercher des informations sur l’actualité
politique (42% des internautes). Source : enquête quantitative Mediapolis de novembre 2009
http://www.cevipof.com/fr/mediapolis/rapport/.

19
Ce fil démontre la spontanéité des réactions qui s’enchaînent dans les secondes qui suivent cet
événement. Les opinions dubitatives s’expriment tout comme la méfiance envers les médias
et l’appel à la prudence quant à la véracité de l’information. Enfin, dans cet extrait, on
observe les prises de position d’internautes de différentes origines géographiques et
culturelles, et l’enchaînement instantané des réactions atteste de la résonance de l’événement
au sein d’un espace médiatique participatif élargi à un public international.

Le lancement des fils de discussions se caractérise souvent caractérisé par un ton brut et
provocateur. En outre, de nombreux commentaires sur toutes les plateformes expriment des
jugements à l’emporte-pièce, des positions extrêmes qui s’apparentent à des vociférations et
ce d’autant que l’actualité est récente et polémique. Faire entendre ainsi sa voix sous forme de
déclarations pro domo revient le plus souvent à crier dans le désert, les commentateurs
n’obtenant soit aucune réaction à leur propos, soit des attaques personnelles en retour. Les
opinions brutes débouchent rarement sur des échanges conversationnels suivis entre les
commentateurs.

La diversité des registres de prises de parole émerge, par contre, dans le prolongement des
interventions et des échanges qui laissent place à davantage d’arguments pour étayer les
opinions. L’observation démontre que les internautes adoptent alors une posture critique et
mobilisent une série de ressources argumentatives pour produire un discours engagé.

La première forme d’argumentation repérée se fonde sur l’indignation. Ancrés dans leurs
énoncés, les commentateurs s’exclament, se moquent et/ou attaquent un ensemble de
situations qui leur paraissent injustes. Mais contrairement à l’opinion brute, leurs
interventions s’appuient alors sur des faits, des données, des références qui viennent étayer
leurs points de vue, comme le montre ce commentaire posté sur le forum de France 2 :

Forum France 2
Sujet : Retour aux bénéfices de BP malgré le coût de la marée noire
Posté le 03.11.2010 à 12h26
Malgré le coût phénoménal de la marée noire du golfe du Mexique d"environ 30 milliards
d’euros. Le groupe pétrolier britannique a dégagé un bénéfice d’environ 1 milliard et 300
millions d’euros au troisième trimestre alors qu'il affichait la perte de 13 milliards d’euros au
deuxième trimestre. Ce rétablissement est dû à la remontée des prix du pétrole et du
gaz. Allons-nous continuer à tolérer l'intolérable ?

20
Ce commentateur s’indigne de la montée du prix du pétrole et des stratégies financières des
groupes pétroliers. Il mobilise un ensemble de données économiques pour illustrer son point
de vue et critiquer cette situation qu’il qualifie « d’intolérable ». Ce procédé se retrouve dans
le second commentaire du site labas.org, à propos des manifestations qui se sont tenues en
2010 contre la réforme des retraites.

Labas.org
le 24 septembre 2010 - 16h37,
Tous dans la manif !
Il y a un sérieux problème avec le comptage ! Le 7, sous une pluie battante, nous étions
20.000 au comptage à Clermont-Ferrand. Hier, sous un soleil radieux, nous étions bien plus
nombreux, de façon très évidente... Rien que pour ma boite, il y avait 3 fois plus de monde. La
CGT parlait de 40.000 manifestants... Et ce matin, le journal nous dit 17.000 !!! Merde ! il y a
un truc !!

Les données de comptage, évoquées dans cet exemple, confortent le sentiment d’injustice
ressenti par l’internaute qui dénonce la tendance des médias à sous-évaluer l’ampleur de la
manifestation à laquelle il a participé. Données chiffrées et témoignage lui permettent
d’exprimer son indignation qui ressort via les points d’exclamation et le juron « Merde ! »…

Dans ces deux extraits, s’ils mobilisent des faits, les commentateurs adoptent une posture
polémique et demeurent émotionnellement impliqués dans leurs énoncés. Les données
fournies attestent d’un suivi de l’information sur les sujets débattus, mais non d’une
connaissance globale des enjeux qui leur sont liés. Les énoncés d’indignation s’articulent
souvent à la défense d’une cause sociale et politique. Ces éléments distinguent ce registre que
nous qualifions d’argumentation-indignation de celui de l’argumentation-expertise.

Quoique minoritaires, certains commentateurs participent en adoptant une posture d’expert et


interviennent dans les fils de discussion pour apporter leurs connaissances sur un sujet. Ils
mobilisent des ressources cognitives et des arguments d’autorité, tout en conservant une
position distanciée par rapport à leurs énoncés. L’extrait suivant d’un long commentaire tiré
de la page Facebook du Figaro sur les élections en Tunisie, permet d’illustrer ce type de
registre :

Fil de discussion Facebook Le Figaro – Elections en Tunisie


Imen :
@ Fabienne : Mais justement la charia n’est pas un code ni un livre. C’est l’ensemble des
interprétations juridiques et éthiques, souvent divergentes, qu’au cours des siècles les
théologiens ont données (et continuent de donner.) […] La charia est basée sur la Sunna (le
livre qui reprend les dires du prophète Mohammed). Mais celle-ci n’est pas un ensemble de
règles figées. Il n’existe pas un « guide » de la charia qui édicte des règles noir sur blanc.
D’où les interprétations très différentes entre les différents pays musulmans. »

Ce commentateur s’adresse à une autre participante au sein du fil de discussion et il apporte


des précisions sur la définition de la Charia. L’internaute intervient en mobilisant des
éléments historiques et bien documentés visant à recadrer les interprétations de la religion
musulmane au sein du fil. Le ton employé n’est pas polémique mais se veut pédagogique.
L’énonciateur ne recourt pas à la première personne du singulier, il n’utilise pas de
ponctuation visant à rapprocher son énoncé du discours oral. Le registre de l’expertise évacue

21
toute forme d’implication personnelle et émotionnelle dans le discours et vise à fournir un
éclairage surplombant les autres commentaires.

A l’inverse, l’argumentation-témoignage place le commentateur et son expérience personnelle


au cœur de l’énoncé. Au sein de l’extrait d’un fil de discussion portant sur la Tunisie, sur la
page Facebook de Courrier International, le voyage touristique de la commentatrice lui
permet d’entrer dans le débat et d’exprimer son point de vue sur les femmes et le voile.

Fil de discussion Facebook Courrier International – Tunisie


Patricia :
Pour être allée en Tunisie cet été, je trouve en effet que la situation est loin d’être idyllique
pour les femmes. […] J’ai constaté un nombre considérable de femmes voilées et j’ai été
choquée. »

L’expérience personnelle constitue également la ressource argumentative d’un chroniqueur


amateur sur lemonde.fr qui se mobilise sur la question du handicap au travail :

Chronique Le Monde.fr
Le handicap : un défi pour l'entreprise ?
par Thierry , ce que je pense de mon pays
19.11.10
J'ai vaguement parcouru l'article paru sur le handicap dans le Monde d'aujourd'hui, et je
dois dire que malheureusement je fais le même constat que le journal sur la situation à mon
niveau personnel ...Quelles solutions, alors, peut-on trouver ?... À mon sens, si l'on veut
avancer sur la question du handicap, peut-être faut-il repenser nos manières d'appréhender le
travail et son organisation. Voilà pourquoi, le handicap se pose comme un véritable défi pour
le monde contemporain : à une société standardisée, structurée, le handicap oppose sa
particularité forte, son « originalité »...

Argumenter via le témoignage est un type énonciatif repéré dans les forums politiques en
ligne, depuis leur origine, comme le remarque Dominique Marcoccia : « La référence à
l’expérience personnelle est un procédé dominant »37. Il précise :
« L’observation de divers indices énonciatifs ou de formulations explicites (« je parle en
tant que… ») montre que peu de messages contiennent les traits stylistiques habituels du
discours de l’expert dans les médias (discours de porte-parole, vocabulaire spécialisé,
citation et argument d’autorité). En revanche, plus de la moitié des messages
correspondent à la situation où un auteur produit simplement un message en son nom
personnel (discours en « je »). Cette situation est banale en conversation ordinaire mais
beaucoup plus rare dans les discours politiques et sociaux. D’un point de vue énonciatif,
la “parole politique profane” émergeant du dispositif du forum est donc plus proche de la
parole ordinaire que de la parole politique. »38.
Le même constat s’impose sur les espaces participatifs autour de l’actualité, car le style
conversationnel et la subjectivité s’y déploient largement. La mise en discussion des questions
politiques et publiques y relève d’un échange social informel, en marge des conventions et des
compétences requises pour s’exprimer au sein des arènes publiques traditionnelles.

37
MARCOCCIA M., op.cit, p 17
38
MARCOCCIA M., op.cit, p 44.

22
Certains commentateurs n’ont cependant pas recours à des formes d’argumentation mais
expriment tout simplement leur sensibilité personnelle en réaction aux actualités. Ce registre
est davantage repérable dans les commentaires des femmes qui invoquent leur affect pour se
saisir d’enjeux publics. « … les femmes s’immergent, aux côtés des victimes, dans toute la
misère du monde. Elles sont avec les gens plus qu’elles ne les traitent en objets de telle ou
telle politique, à condamner ou à développer. » 39 . L’extrait ci-dessous, suite à un post de
France 24 sur les résultats des élections tunisiennes est révélateur de cette réception émotive :

Fil de discussion France 24 – Tunisie


Louisa :
J’ai suivi avec le plus grand intérêt la révolte du peuple tunisien, j’ai suivi les évènements de
la Tunisie car étant d’origine algérienne, j’ai trouvé que le peuple tunisien avait osé faire ce
que personne n’avait fait. J’ai vu et lu tous les articles, j’ai lu tous les posts ici-même sur
facebook, j’ai vu tous les reportages, j’ai vu aussi ce pauvre homme s’immoler par le feu, un
geste criant de désespoir. […]Aujourd’hui le résultat des votes est tombé et j’avoue que j’ai
mal, j’ai mal parce que je pense à ce monsieur qui s’est immolé par le feu, je revois encore sa
silhouette enflammée et cela m’enrage. »

Ce commentaire, très raccourci ici, est un «cri du cœur ». La première personne du singulier
revient à chaque phrase et la commentatrice exprime ses affects et sentiments, notamment en
répétant l’expression « J’ai mal » ou encore « cela m’enrage ». L’empathie conduit d’ailleurs
plusieurs commentateurs à partager, à distance, les souffrances d’individus ou groupes
sociaux qui sont touchés par des événements dramatiques se déroulant dans l’hexagone ou à
l’étranger.

Il convient, en dernier lieu, d’insister sur le rôle de l’émotion qui anime l’ensemble des prises
de parole repérées, à l’exception du discours d’expertise. L’émotion pointe dans les discours
des internautes sur toutes les plateformes. Dite sous forme d’indignation, de témoignage ou de
sentiments, l’émotion est le ressort le plus visible de la participation. Elle est le plus souvent
porteuse de jugements moraux. Cette forme d’expressivité est certes, depuis les débuts
d’Internet, un des traits caractéristiques de la spontanéité et de l’informalité de l’échange
social électronique. Mais elle s’ancre aussi dans des transformations sociopolitiques beaucoup
plus profondes, comme le remarquent les historiens. Nous assisterions, depuis le 19ème siècle,
à l’avènement d’un régime contemporain des émotions qui « pourrait se définir autour des
modalités de l’articulation entre le privé et le public. Du privé au public, pas seulement parce
que les émotions intimes sont aussi sociales mais également parce que les émotions se
déversent dans l’espace public »40.

Les interactions
Le style conversationnel prédomine dans les espaces médiatiques étudiés, y compris dans les
réactions isolées, et les prises de parole peuvent occasionnellement déboucher sur des
dialogues soutenus.

39
MOSSUZ-LAVAU J., DE KERVASDOUE A., Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres, Paris, èd.
Odile Jacob, 1997, p. 163.
40
AMBROISE-RENDU A-C., DEMARTINI A-E., ECK H., EDELMAN N., Introduction au colloque « L’émotion. De
l’espace privé à l’espace public XIXème-XXIème siècles », Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés
Contemporaines, CHCSC, HAR, CARISM, Identités-Cultures- Territoires, Paris, 11-13 avril 2012.

23
Comme certains exemples ci-dessus l’ont déjà suggéré, les commentaires peuvent révéler des
liens d’interconnaissance entre les commentateurs ou produire des chaînes d’interactions au
sein d’un groupe plus ou moins large de participants. Diverses modalités d’échange
conversationnel émergent alors, présentant une variété de modes d’adresse à des
interlocuteurs sélectionnés (via le @, le pseudonyme,…) et de tonalité d’interactions
(conflictuelles, polémiques, cordiales, délibératives).

Le premier type d’échange repéré est celui de la polémique qui peut rapidement se
transformer en conflit voire en insultes. Cette forme d’interaction en ligne est très fréquente,
quels que soient les sujets abordés ou les espaces observés. Quoique virulentes et révélatrices
de difficultés à faire émerger des espaces de délibération au sein des dispositifs grand public
observés, ces micro-discussions demeurent souvent politiquement engagées, même si elles ne
répondent pas aux codes conversationnels des sphères publiques traditionnelles. Nicolas
Desquinabo, au cours d’une recherche sur la participation au sein de webforums partisans,
relevait également cette spécificité :
« Tout d’abord, la forte conflictualité des échanges sur Internet est confirmée par nos
résultats. Mais cette conflictualité ne se limite pas aux échanges d’attaques entre groupes
et interlocuteurs. La médiation électronique peut également faciliter le déroulement de
débats à la fois argumentés et très controversés, qui sont généralement évités dans les
assemblées où les citoyens sont coprésents. »41.

A titre d’illustration, Demos, un commentateur du forum lemonde.fr, réagit sur le mode du


témoignage engagé afin de dénoncer les stéréotypes qui stigmatisent les jeunes des banlieues.
Dans le commentaire qui suit, il répond à un autre participant au sein d’un fil de discussion
sur l’intégration sociale des minorités. Son mode d’adresse relève de l’attaque et du discrédit
des arguments de Rogor :

Forum Le Monde
Demos Titre du post « A décharge, réponse à Rogor »
"... de milieu très "défavorisé", donc très bêtes": pardonnez-moi, c'est le propos que je vise,
mais ça c'est très con. Je vois bien ce que vous voulez dire, mais considérer qu'à 16 ans il y a
déjà une équivalence immuable entre origine sociale et possibilités intellectuelles, c'est aller
vite en besogne..... Par ailleurs, j'en connais, plutôt voyous et nocifs, dont les qualités
stratégiques pour emm... leur prochain sont de véritables preuves d'intelligence ».

La polémique peut donner lieu à la formation de camps entre les participants. Des petites
communautés oppositionnelles s’affrontent alors, et les tenants d’un bord renforcent leur
opinion par le soutien d’autres commentateurs qui s’opposent également à la partie adverse.
Ces groupes spontanés, qui surgissent du débat autour d’une actualité saillante, sont toutefois
éphémères. La prédominance de la polémique, empreinte d’émotion et de défense de position,
est bien répertoriée dans les travaux sur les discussions politiques en ligne, comme Patrice
Flichy le souligne :
« Le modèle polémique utilise des formes d’argumentation diverses qui mobilisent
l’émotion, les passions, l’expérience personnelle. Ce type de débat polémique qui est
souvent rugueux et politiquement incorrect nous rappelle que le consensus n’est pas
forcément l’objectif de toute discussion politique: certaines confrontations restent, en
effet, indépassables. » 42.

41
DESQUINABO N., « Dynamiques et impacts des propositions politiques dans les webforums partisans »,
Réseaux, n°150, 2008, p. 127.
42
FLICHY P., « La démocratie 2.0 », Etudes, n°412, mai 2010, p.622.

24
Néanmoins, cette forme d’interaction indispose certains commentateurs qui développent des
stratégies d’évitement de la conflictualité. En effet, au cours des entretiens réalisés avec les
participants sur les différents sites ou pages Facebook des médias, un groupe significatif
d’internautes témoigne d’une réflexivité pour construire des interventions ne suscitant pas des
réactions épidermiques. C’est le cas, par exemple, de Francine, 54 ans : « Je fais partie des
gens assez réservés, et je fais quand même attention à mes commentaires parce que la
personne peut penser différemment de moi... ». Mindour, un commentateur sur le forum de
France 2 pour qui les préjugés dressent les gens les uns contre les autres, valorise fortement le
dialogue apaisé : « Les gens essayent de se monter les uns contre les autres, de créer des
clans, de faire un choc des civilisations... Mais on essaye d’être rassembleur plutôt que
d’opposer les gens… Si on peut se connaître avant de se mettre des barrières, si on peut
apprendre à connaître l’autre dans sa différence, que ce soit religieuse, culturelle, c’est
intéressant ». Cette posture le conduit à adopter une attitude de modérateur de bonne volonté
afin d’éviter les confrontations. Sur toutes les plateformes participatives, quelques
commentateurs s’érigent en pacificateurs et sont attentifs aux arguments et commentaires
d’autrui. Il est significatif que les femmes soient proportionnellement plus nombreuses que les
hommes dans le rejet des polémiques gratuites.

La recherche de convivialité favorise, pour sa part, des conversations qui se rapprochent des
codes légitimes de la délibération. En effet, au cours de certains longs fils de discussion,
émergent des micro-débats, au sein desquels chacun argumente dans le respect des positions
adverses et en vue d’aboutir à un consensus. Justine, une commentatrice de la page Facebook
du Monde, évoque cette finalité : « J’ai envie que les gens lisent, que ça fasse réfléchir, que
ça fasse avancer le débat, car je m’implique quand même dans ce débat quelque part...
J’essaie de ne pas avoir l’air d’une militante de gauche de base, de ne pas être dans la
provocation. J’essaie de ne pas avoir en face de moi une levée de bouclier... et d’ouvrir le
débat sur des considérations qui ont peut-être été écartées, oubliées par les gens de droite à
ce moment-là. J’essaie de les tirer légèrement vers mon point de vue ».
Pour illustrer ce type d’échanges, nous avons sélectionné des extraits d’un échange entre deux
participants, sur la page Facebook du Monde, autour des élections tunisiennes d’octobre 2011.

Fil discussion FB Le Monde – Tunisie

25
Au sein de cet échange politique interculturel, les deux commentateurs, l’un Tunisien, l’autre
Français, sont initialement en désaccord, mais tous deux prennent en considération les
arguments de l’autre et tentent d’obtenir un consensus : « J’essaierai de changer mon avis ».
Ils se tutoient, mobilisent un langage courant des codes conversationnels propres à la culture
digitale, comme le « @ » ou les smileys qui leur permettent d’apaiser l’échange et de
maintenir la cordialité du ton de l’interaction.

La dernière forme d’interaction repérée dans les commentaires de l’actualité est celle de
l’interpellation. L’auteur s’adresse alors à un ou à plusieurs participants au fil de discussion.

26
Parfois, l’interpellation vise l’ensemble des lecteurs, par le recours à un « vous » générique.
Ainsi dans l’extrait ci- dessous du fil de discussion de la page Facebook de la chaîne BFM TV,
concernant la mort de Mouammar Kadhafi, le commentateur interpelle les lecteurs sur les
risques de manipulation de l’information : « regardez la manipulation de l’OTAN et des
médias ».

Ce commentaire illustre l’ancrage des formats de participation dans la culture numérique par
le relais d’une vidéo provenant de la plateforme de publication de contenus audiovisuels
Dailymotion. Ici, le lien posté fait office d’argument et est une injonction à la consultation
d’une information alternative à celle des médias institutionnels. L’observation en ligne a
permis de constater que l’affichage, dans les commentaires, de liens renvoyant vers des blogs
d’experts, vers des médias étrangers ou des sites d’auto-publication, était une pratique
courante. « Dès lors, cette activité de partage dessine une forme d’engagement individuel et
collectif qui permet de faire émerger dans l’espace public des préoccupations et des voix peu
entendues dans les espaces journalistiques traditionnels, assurant ainsi une diversité des points
de vue » 43.

Ces liens qui peuvent être multi-formats (textes, vidéos, photos, reportages sonores) sont
affichés dans de nombreuses interventions sur les espaces participatifs des sites et pages
Facebook des médias. Souvent, les commentateurs les déposent également sur le mur de leur
espace personnel sur Facebook et les transmettent par messagerie privée. Les liens d’actualité
s’échappent alors des espaces médiatiques pour intégrer les réseaux personnels qui constituent
des espaces hybrides, semi-privés, semi-publics.

Les cercles de partage


Sur tous les sites médias et plateformes participatives, la fonctionnalité « partage » est
aujourd’hui largement répandue, les articles ou commentaires pouvant être relayés sur les
réseaux sociaux, comme Facebook, en particulier, ou désormais Twitter. Ces stratégies de
« marketing social » répondent au souci de notoriété et de gain d’audience des médias.
L’internaute opère ainsi une sélection de ce qui « mérite » d’être rendu public, en contre-
point des « gatekeepers » traditionnels, et diffuse des liens d’actualité, issus de différentes

43
MONNOYER-SMITH L., « La participation en ligne, révélateur d’une évolution des pratiques politiques ? »,
Participations, vol.1, n°1, 2011, p.173.

27
sources, dans ses réseaux personnels. « C’est donc la lecture par les internautes et leur
décision de lier et de faire circuler cette prise de parole plutôt que celle-là, c’est-à-dire la
réception, qui désigne aux autres les propos dignes d’être reconnus comme ayant un caractère
public et partageable. »44. Les prescriptions personnelles sont autant de recommandations
auprès des amis qui génèrent une lecture dite « sociale » des contenus numériques.

La diffusion personnalisée de diverses sources d’actualités est hautement valorisante. Sur la


page personnelle, les usagers de Facebook construisent leur réputation de connaisseurs de
l’information, attentifs aux événements du monde, en postant sur leur mur des liens
d’actualité. Cet affichage leur permet de toucher les membres de leur réseau. Ils puisent ces
liens à différentes sources (sites médias, pages Facebook des médias, sites d’information
alternatives, blogs), pour y diffuser des articles journalistiques ou des reportages vidéo, et ils
les accompagnent éventuellement d’un petit commentaire personnel, susceptible d’entraîner
une réaction de leurs « amis » qui peuvent, en retour, cliquer sur l’icone « J’aime » ou laisser
eux-mêmes des commentaires. Comme le dit Samir, qui poste de nombreux liens sur sa page
personnelle de Facebook : « C’est plus pour des raisons d’orgueil personnel, pour dire voilà
on a participé à un débat, on a remarqué cette information avant tout le monde !». Le
partage d’information s’inscrit donc dans les aspirations à la reconnaissance et à l’échange
social au sein de son réseau.

La pratique de partage des liens d’actualité sur les réseaux sociaux est courante parmi les
internautes interviewés. Larbi, un chercheur d’origine tunisienne, de 35 ans déclare ainsi :
« Ça m’arrive très souvent. Je poste de l’information sur le mur de mon profil ou des fois
j’envoie ça en message personnel ». Sur Facebook, les membres ont l’option de régler le
niveau de publicisation qu’ils souhaitent donner à leurs commentaires et aux liens d’actualité
en les rendant accessibles à tous sur leur profil, ou à une partie de leur réseau d’amis. Ces
choix permettent de restreindre ou, au contraire, de maximiser la visibilité et l’audience de
son activité. Samir, un responsable de communication d’origine libanaise de 27 ans, spécifie
ce processus de choix : « Il y a aussi une stratégie de dire à qui l’on s’adresse, comment on
limite, est-ce que c’est complètement ouvert, […] C’est cette réflexion qui doit accompagner
la fonction de partage ». Certains internautes souhaitent ainsi ne pas nécessairement révéler à
tous leurs amis leurs sources d’information, en particulier sur des questions politiques
sensibles. Pierre, un étudiant en sciences politiques de 20 ans, distingue clairement ses modes
de diffusion d’actualités: « Alors il y a deux types de partage. Les articles qui m’ont vraiment
intéressés, je les envoie par mail et les articles un peu plus décalés, je les publie … pour en
faire profiter mes amis sur Facebook ». Si ces derniers suscitent des réactions et débats, il
reconnaît que le contenu intervient peu : « Est-ce qu’on débat de l’actualité ? hum je dirais
plutôt est-ce qu’on débat du fait d’avoir suivi l’actualité ou pas …ce n’est pas tant sur le
contenu que sur le suivi de l’actualité ». Le partage peut, selon plusieurs enquêtés, conduire à
préférer lire les commentaires plutôt que l’article.

Dans nos entretiens, la dimension d’échange social est intrinsèquement liée à l’activité de
relais d’information, la finalité du partage étant de créer des prises pour des interactions avec
des membres de son réseau. Samir, déjà cité, souligne l’intérêt des commentaires déposés sur
l’affichage des liens : « …aujourd’hui on a la fonction de partage qui est beaucoup plus
intéressante sur Internet, qui permet de véhiculer de l’information, de la transmettre en y
ajoutant un commentaire..., mais l’avantage de la fonction de partage c’est qu’on peut
44
CARDON D., « Les vertus démocratiques de l’Internet », La vie de idées, novembre 2009, En ligne :
http://www.laviedesidees.fr/Vertus-democratiques-de-l-Internet.html.

28
rajouter un message personnel et donc rajouter un commentaire et c’est cela qui est
intéressant ». De même, Antoine, un développeur informatique parisien de 31 ans, déclare à
propos de Facebook : « Je l’utilise aussi pour partager des informations sur l’actualité, mais
de manière personnelle quoi. C’est pour les gens qui m’entourent, pour mes amis, pour
discuter avec eux ...Donc, à travers les commentaires on fait ça... C’est pas trop par rapport
au sujet. Juste par rapport aux gens, comme ils le perçoivent. ». La mise en discussion paraît
alors plus importante que l’actualité elle-même, les opinions échangées entre amis permettant
d’affiner le jugement. Ce commentateur est très attentif au nombre de « J’aime » et de
commentaires qu’il reçoit. De plus, lorsqu’il partage un lien d’actualité en provenance d’une
page Facebook des médias, il trouve « très intéressant » de regarder lesquels de ses amis ont
éventuellement partagé la même information que lui. Les réseaux privés s’articulent, du
moins en partie, autour de centres d’intérêts communs qui favorisent ainsi l’émulation dans la
diffusion de l’information. Enfin Julie, une étudiante de 26 ans, énonce sa satisfaction à
obtenir des chaînes de réactions immédiates: « J’ai déjà mis des articles sur Facebook, et j’ai
toujours eu beaucoup de commentaires d’amis et surtout lorsque c’est sur l’actualité […] J’ai
plein d’amis qui sont à fond sur leur Iphone et du coup ils répondent tout de suite ». Les
internautes effectuent donc dans leurs réseaux privés du buzz informationnel qui suscite des
réponses rapides et concises, et entretient ainsi les relations amicales à distance.

Cette pratique est entrelacée, sur Facebook, à une diversité d’usages socioculturels (diffusion
de photos, de liens musicaux, de statuts, d’évènements, etc.). L’activité de partage autour de
l’actualité articule donc l’engagement dans l’espace public, la sociabilité interpersonnelle et
la construction d’un « soi » en ligne. Fabien Granjon et Aurélien Le Foulgoc notent ainsi à
propos des réseaux sociaux :
« Cet entrelacement des logiques informationnelles et communicationnelles est l’objet
particulier de déplacements sur les sites de réseaux sociaux (SNS). Les SNS sont tout à la
fois des outils de production/transfert d’information et de production de publics. Ils
stimulent le consentement à divulguer des informations personnelles, à s’exposer au
regard d’autrui (Granjon, Denouël, 2010), mais aussi à partager des contenus (d’actualité)
car c’est notamment par ce biais que peuvent se créer de nouveaux contacts. »45.
Les auteurs ajoutent plus loin, « L’actualité devient alors souvent la matière de base à une
performativité des individus qui leur permet de se doter d’une représentation de soi, de
s’objectiver et de se penser en tant qu’individu social particulier. »46

De fait, l’actualité semble souvent être un prétexte à l’échange social. Si une partie des
enquêtés discute des informations politiques dans leur environnement proche (famille, amis),
une autre partie évite ces conversations en raison du manque d’intérêt de leur entourage ou
par crainte de conflits. D’autres encore souffrent d’isolement lié au chômage, à la retraite ou à
leur histoire de vie. L’interaction avec d’autres internautes concernés par les événements
politiques et publics constitue donc un ressort puissant de la participation. Certains enquêtés
expriment avoir plus de facilité à échanger en ligne autour de l’actualité et du politique qu’en
face à face. C’est le cas de Guillaume, 27 ans, de niveau bac+4 et chômeur : « On partage
plus d’affinités avec des personnes par réseaux sociaux… Vu qu’on rencontre les gens par
affinités sur les réseaux sociaux, souvent on a les mêmes points de vue qui sont échangés et
donc ça invite à dialoguer ». De même, Francine, une secrétaire médicale qui vit seule,
repérée sur la page Facebook de Courrier International, déclare : «… dans la réalité c’est vrai
que je parle moins. … Je commente effectivement des choses virtuellement que je ne

45
GRANJON F., LE FOULGOC A., « Des usages sociaux de l’actualité. Les expériences médiatiques des publics
internautes », Réseaux, n° 160-161, 2010, p. 245.
46
Ibid, p. 247.

29
commente pas avec des gens que je connais dans ma vie… Oui c’est vrai, je n’avais jamais
pensé à ça !... En fait, je ne parle pas du tout ni de politique, ni de l’actualité avec les gens
que je vois en vrai ». Cette dimension rejoint les travaux de Jennifer Stromer-Galley sur la
conversation politique en ligne :
« Si on compare les discussions politiques en ligne et les discussions politiques avec des
connaissances, il existe un grand nombre de personnes qui s’engagent dans des
conversations politiques en ligne mais qui n’ont pas des conversations politiques dans
leur relations... il est évident qu’il existe des individus qui vont en ligne pour parler de
politique parce qu’ils évitent d’en discuter en face à face avec leurs amis, leur famille ou
leurs connaissances »47.
Dans nos enquêtes, le désir d’échange autour d’événements saillants touchant à la sphère du
politique se double de la quête d’un lien social débordant les frontières du cercle des proches
pour s’élargir à d’autres cercles plus étendus, des ramifications de liens faibles qui néanmoins
sont un moyen de faire société à distance.

CONCLUSION
Notre recherche sur les sites et les pages Facebook des médias atteste de la construction en
ligne, par le biais de la médiation technique, de nouveaux publics médiatiques et publics
politiques qui se caractérisent, dans les deux cas, par une émancipation des cadres
institutionnels. Nous sommes en présence de publics performatifs, qui s’engagent dans une
action discursive, pour opiner et débattre autour des actualités politiques, hors du cadrage des
contenus journalistiques et hors du discours officiel des organisations politiques. La
subjectivité des énonciations et des énoncés se fond dans un maillage d’interactions, plus ou
moins lâches, qui tissent des publics réactifs et éphémères.

Pour les médias, si les plateformes participatives sont un moyen de captation des internautes,
les commentateurs apparaissent comme des publics labiles et volatiles. L’activité de
commentaire révèle la constitution de micro-publics et cette pratique se double fréquemment
d’un partage de liens d’information. Il se produit aujourd’hui une autonomisation de la
circulation et de la réception des actualités qui s’évadent des espaces médiatiques numériques
pour s’infiltrer dans les réseaux privés. L’espace personnel sur Facebook devient, comme
nous l’avons vu, un autre canal de diffusion et de discussion de l’actualité. Les cercles de
partage élargissent ainsi l’audience des médias qui misent sur les innovations technologiques
des bureaux d’étude pour traquer ces liens. Les réseaux interpersonnels demeurent toutefois
largement opaques et sont protégés par les dispositifs juridiques du respect de la vie privée.
De même, les protocoles d’observation qualitative en ligne peuvent accéder au mur et au
profil des membres des réseaux, si ces derniers les laissent ouverts à la consultation publique,
mais ils ne peuvent pénétrer plus avant, sans leur accord, dans les réseaux privés. Nous
assistons donc à un élargissement des pratiques de diffusion et de mise en discussion de
l’actualité qui échappent aux acteurs médiatiques.

Pour les chercheurs, les échanges interpersonnels numériques sur les questions sociétales et
politiques réactualisent la dimension conversationnelle de la réception des médias identifiée,
depuis les travaux de Paul Lazarsfeld et d’Elihu Katz (Katz, Lazarsfeld, 1955) 48 , comme

47
STROMER-GALLEY J., « New voices in the public sphere : a comparative analysis of interpersonal and online
political talk », The public, vol.9, n°2, 2002, p. 30.
48
KATZ E., LAZASFELD P., Influence personnelle. Ce que les gens font des médias, Paris, Armand Colin,
2008. Traduction de l’ouvrage Personal Influence, Glencoe, The Free Press, 1955.

30
centrale dans les processus de socialisation et de politisation. Certes notre observation
n’aboutit plus à l’identification d’étages quasi « hiérarchiques » de la communication.
Désormais l’influence personnelle se déploie dans un enchevêtrement de rhizomes alimentés
par une multiplication de flux numériques composés de paroles, de textes et d’images qui
sont autant de supports de conversation. Les échanges sur les sites des médias et les réseaux
sociaux numériques constituent donc des pistes fertiles pour prolonger et renouveler le
paradigme conversationnel de la sociologie des médias.

De plus, l’étude de la participation remet en cause le modèle texte-lecteur car les articles
faisant l’objet de réactions ne sont pas tous lus. Le texte journalistique ne fait pas autorité en
soi et d’ailleurs les commentateurs ne tentent pas d’entrer en interaction avec les journalistes
pour discuter de leurs articles. Aussi, alors que les travaux portant sur des organes de presse,
cités supra, remarquent que les journalistes professionnels portent peu d’intérêt à la
production amateur, aux forums et aux réactions des internautes, le même constat s’impose
en retour du côté des commentateurs qui ignorent les auteurs de la production journalistique.
De fait, ce n’est pas le travail des journalistes qui est critiqué mais les événements qu’ils
relatent en ce qu’ils témoignent des dysfonctionnements de la démocratie, des atermoiements
de la politique et du jeu des puissants qui affectent la justice sociale et l’état du monde.
L’activité de réception de l’actualité apparaît donc essentiellement comme une opportunité
pour débattre en commun et permettre aux différents courants de pensée soit de s’affronter,
soit de se conforter en ligne. Le désintérêt à l’égard des journalistes s’accompagne d’une
critique générale des médias institutionnels car leur sélection des nouvelles et leur couverture
sont estimés comme étant fréquemment partiales. Pourtant, ces mêmes médias demeurent des
sources d’information privilégiées auprès des enquêtés alors qu’une bonne partie d’entre eux
consulte également des sources d’information alternative. Les publics participatifs
apparaissent donc ambivalents et partagés entre d’une part, la reconnaissance de la légitimité
des médias comme fournisseurs d’information et, d’autre part, la méfiance en raison du lien
des médias à l’establishment.

Si pour les médias, les publics participatifs sont flous et difficilement saisissables, ils le sont
également au niveau politique. Les vifs débats observés se développent hors des cadres
convenus de la mise en discussion politique. Les interactions sont rarement motivées par une
tentative de délibération et une recherche de consensus qui distinguent fortement les
plateformes participatives de l’espace public régi par les principes de la rationalité des
arguments défini par Habermas 49 . D’ailleurs, tous les travaux menés sur la participation
politique en ligne soulignent l’éclatement de ce cadre formel qui ne résiste pas à l’informalité
des échanges électroniques et à la montée de l’individualisation des jugements. Les locuteurs
s’expriment sur un mode quasi-oral, et commentent l’actualité en donnant, le plus souvent,
libre cours à leur subjectivité (témoignage, récits d’expériences personnelles, expression de
leur émotion). La polyphonie des énonciations conduit souvent à assimiler ces espaces à des
cafés du commerce. Or les paroles profanes observées attestent, à défaut de compétences
légitimes50, d’une forme de savoir politique qui se fonde sur des connaissances acquises par

49
HABERMAS J., L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société
bourgeoise, Paris, Payot, 1962.

50
GAMSON W., Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

31
la consommation d’information, les expériences de vie dans le monde du travail, la famille,
l’environnement social et, pour certains d’entre eux, par leur engagement associatif. En outre,
les commentateurs disposent d’un certain capital culturel et sont représentatifs des couches de
la société qui ont bénéficié de la démocratisation de l’enseignement supérieur. Les entretiens
menés montrent, qu’à défaut d’occuper des emplois correspondant à leurs diplômes, ils ont
acquis certaines ressources cognitives et ils s’estiment d’ailleurs compétents pour se faire une
opinion sur les sujets publiquement débattus.

Les commentaires font émerger une critique profane du monde social et politique qui fait une
large part au sentiment d’injustice et d’inégalité sociale. La subjectivité des énoncés ne
signifie pas la perte du sens social. L’aspiration au bien commun anime nombre de
commentateurs et les jugements moraux s’articulent aux principes normatifs de la justice, de
l’égalité et de la démocratie. Les apories du néo-libéralisme, de la mondialisation et du
système politique sont dénoncées, dans une vaste gamme de sujets qui abordent, entre autres,
les bénéfices indus du monde de la finance, les intérêts régissant les affaires nationales et
internationales, le chômage et la précarisation de l’emploi, les tractations des acteurs
politiques, les avantages acquis, les tensions communautaires. Les commentateurs sont
interpellés par le chaos du monde qui surgit des actualités. Leur engagement sur les
plateformes médiatiques traduit donc un désir de partager avec d’autres leurs avis, leurs
opinions sur l’état de la société et, en ce sens, on peut parler de publics politiques.
« Dans de nombreuses situations, les particuliers se sentent obligés par un sens de la
responsabilité partagée avec leurs pairs, ils ont le sentiment d’endurer les mêmes
épreuves et d’être exposés aux mêmes événements, ils assistent impuissants, mais pas
indifférents, au spectacle du monde, ils se sentent concernés par des enjeux qui excèdent
la sphère de leurs affaires personnelles… Le public politique peut donc prendre de
nombreux visages, plus au moins minimalistes. »51.
En reprenant ces auteurs, nous serions en présence sur les plateformes médiatiques de publics
politiques minimalistes réflexifs. Les commentateurs ne forment en rien des publics mobilisés.
Si certains d’entre eux sont investis dans des associations, la majorité exprime un grand
scepticisme envers l’action politique. Ils paraissent largement désabusés envers les partis
politiques, et il ressort des entretiens un sentiment de désenchantement et d’impuissance à
changer la société. Conscients de la complexité croissante du système global, ils adoptent une
posture pragmatique qui les conduit à s’exprimer dans le débat démocratique sans grandes
attentes. La réflexivité émerge du discours de nombreux commentateurs interviewés, comme
Maddog, un contributeur du Post, l’énonce si bien : « Je pense être une petite fourmi à
l’échelle du monde... c’est utile à la démocratie. Est-ce que cela la change. Non ! ».

Les plateformes participatives des médias relèvent, à notre sens, du « commun réflexif » que
définit Pierre Rosanvallon :
« Il résulte de la soumission à un même flux d’information, structuré par la confrontation
obligée aux urgences du monde ou à des interrogations de la société. Il est décisif pour
fortifier la vitalité d’une communauté. Il est indexé sur l’implication et la curiosité des
citoyens, comme sur la qualité de l’univers médiatique autant que sur celle de la vie des
idées. »52.
Aujourd’hui, alors que les citoyens se voient offrir une masse croissante d’informations, les
plateformes participatives sont des espaces de commun discursif qui rassemblent des
internautes, appartenant à divers milieux sociaux et courants politiques. Elles sont le support
d’une expansion de l’espace conversationnel dans le champ du politique. La dimension

51
CEFAÏ D., PASQUIER D., op.cit., p.49.
52
ROSANVALLON P, La société des égaux, Le Seuil, Paris, 2011, p. 394.

32
d’arène de débat public est d’ailleurs fort prisée par les participants aux médias en ligne. La
médiation de la technique permet la libération de paroles profanes, cacophoniques et
discordantes, mais néanmoins révélatrices des tensions de l’opinion publique.

A l’issue de cette recherche, rappelons toutefois que les pratiques de débat autour de
l’information politique demeurent marginales dans l’ensemble des pratiques participatives
numériques qui se concentrent très majoritairement sur les usages culturels et de loisir.
Néanmoins, les pratiques observées sont significatives, auprès d’une petite fraction de la
population, d’un désir d’inclusion dans la vie de la démocratie en faisant entendre leur voix et
en se frottant aux autres.

33
Annexe : Tableau de la participation sur les posts consacrés à la Tunisie et à la Libye sur les
pages Facebook des médias (semaine du 18 au 25 octobre 2011)

Nombre de posts Nombre de commentaires


d’actualité des médias
France 24
- Tunisie 15 1232
- Libye 10 3690
BFM TV
- Tunisie 1 48
- Libye 8 1079
Le Monde
- Tunisie 4 175
- Libye 5 453
Le Figaro
- Tunisie 2 158
- Libye 9 435
Libération
- Tunisie 2 20
- Libye 6 233
L’Express
- Tunisie 4 79
- Libye 5 175
Courrier International
- Tunisie 7 102
- Libye 3 74
Le Monde diplomatique
- Tunisie 2 36
- Libye 1 12
Total Tunisie 37 1850
Total Libye 47 6151

34
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