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Espaces Temps

Les traits du continu mathématique


Frédéric Patras

Résumé
// s'agit de tenter de cerner les enjeux épistémologiques du traitement du continu, à partir des mathématiques. Mais si ces
notions renvoient, en première approche, à des définitions classiques, celles du continu (infini) et du discret (fini, individué,
isolé), il ne convient pas de laisser croire que les mathématiques se sont enfermées dans ces définitions. D'ailleurs, aujourd'hui,
les mathématiciens parlent plutôt de connexité que de continuité. Cet article se propose donc de rendre compte des remises en
cause actuelles, par le pouvoir de la raison mathématique, des notions classiques. Simultanément, il montre que le traitement
de ces notions (continu et discontinu) ne peut être cantonné à la seule mathématique.

Abstract
With mathematics as a source, we try to define the epistemological stakes within the treatment of the continuous. But if these
notions are usually related to classical definitions, those of continuous (infinite) and of the discreet (finite, individuated, isolated),
mathematics have not let themselves enclosed within those boundaries. That is why today's mathematicians prefer to use the
term of "connexity" rather than continuity. This article will try to show what is actually called into question, in those classical
definitions, by the power of mathematical reasoning. Also, it demonstrates that the analysis of these notions (continuous and
discontinuous) cannot be left to mathematics alone.

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Patras Frédéric. Les traits du continu mathématique. In: Espaces Temps, 82-83, 2003. Continu/Discontinu. Puissances et
impuissances d'un couple. pp. 87-96;

doi : https://doi.org/10.3406/espat.2003.4223

https://www.persee.fr/doc/espat_0339-3267_2003_num_82_1_4223

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Frédéric Patras

Les traits du continu


mathématique.

// s'agit de tenter de cerner les enjeux épistémologiques du traitement du continu, à partir des
mathématiques. Mais si ces notions renvoient, en première approche, à des définitions classiques,
celles du continu (infini) et du discret (fini, individué, isolé), il ne conient pas de laisser croire
que les mathématiques se sont enfermées dans ces définitions. D'ailleurs, aujourd'hui, les
mathématiciens parlent plutôt de connexité que de continuité. Cet article se propose donc de rendre
compte des remises en cause actuelles, par le pouvoir de la raison mathématique, des notions classiques.
Simultanément, il montre que le traitement de ces notions (continu et discontinu) ne peut être
cantonné à la seule mathématique.
With mathematics as a source, we try to define the epistemological stakes within the treatment of
the continuous. But if these notions are usually related to classical definitions, those of continuous
(infinite) and of the discreet (finite, individuated, isolated), mathematics have not let themselves
enclosed within those boundaries. That is why today's mathematicians prefer to use the term of
"connexity" rather than continuity. This article will try to show what is actually called into
question, in those classical definitions, by the power of mathematical reasoning. Also, it
demonstrates that the analysis of these notions (continuous and discontinuous) cannot be left to
mathematics alone.

Frédéric Patras est Chargé de Recherche (CNRS), UMR 6621.

EspacesTemps 82-83/2003, p. 87-96.


i le continu est l'un des quelques grands concepts organiques au fon-
dement de toute pensée mathématique, au même titre que ceux de
nombre, d'ensemble ou de forme, la compréhension que les
mathématiciens en ont n'a pourtant de cesse d'évoluer. Les grandes antinomies
qui lui sont associées se précisent ou s'infléchissent en conséquence, les
oppositions continu/discontinu ou continu/discret s'enrichissant et se
nuançant avec l'émergence de nouvelles geometries ou de nouvelles
techniques mathématiques. La notion générale de continuité, dont l'usage
déborde largement le domaine scientifique, est ainsi progressivement Les mutations de la notion
conduite à subir des mutations de sens, qui accompagnent non sans délais générale de continuité.
et distorsions, celles accomplies en mathématiques.
Les résultats obtenus en physique au vingtième siècle ont par ailleurs
bien montré la nécessité de tenir compte de ces différentes mutations pour
tenir un discours cohérent sur le monde phénoménal. Une illustration
classique de cette nécessité est donnée par la dualité onde/particule, c'est-
à-dire le fait que le photon ou l'électron, par exemple, soient susceptibles
de descriptions concurrentes, l'une de nature continue, l'autre discrète,
descriptions toutes deux également valables et susceptibles d'être
incorporées au sein d'un même formalisme mathématique. Toutefois, compte
tenu de la relative complexité du formalisme, les discours tenus à ce
propos en dehors d'un contexte scientifique, ne peuvent être tous exempts
d'erreurs techniques et épistémologiques, à l'image de celles, majeures ou
vénielles, mises en évidence à l'occasion de l'affaire Sokal1. 1 «Alan Sokal, "Transgressing the
En deux mots, il y va de toute la pertinence du rapport des sociétés Boundaries Toward a Transformative
Hermeneutics of Quantum Gravity", Social

:
modernes à la science dans l'inaptitude manifeste des mathématiciens à Text, 46/47. (1996), p. 217-252.
théoriser philosophiquement et à vulgariser les idées et intuitions qui se
sont fait jour au sein de leur discipline au cours du siècle dernier. Les
physiciens ont indubitablement mieux su rendre compte des enjeux
épistémologiques et techniques de leurs découvertes. Pour autant, l'exemple de
la dualité onde/particule montre qu'une compréhension authentique des
développements de la physique moderne passe toujours, à un moment ou
un autre, par une phase mathématique à laquelle ne peut suppléer une
vulgarisation dépourvue d'instruments techniques. La même constatation
vaudrait pour toutes les sciences de la nature, de l'homme et de la société La philosophie
dans lesquelles les mathématiques jouent un rôle structurant. On mathématique ne peut plus penser
n'abordera pas ici ces questions, mais une étude systématique du comportement que le domaine
de la communauté mathématique, des rapports de force institutionnels et mathématique est clos.
symboliques au sein de la discipline, ou encore des influences respectives
des différentes écoles (française, soviétique, américaine...) au cours de ces
cinquante dernières années serait extrêmement intéressante. Une chose au
moins est certaine : le lent déclin de la philosophie mathématique
française après Henri Poincaré, Léon Brunschvicg ou Jean Cavaillès n'a pas été
le fait du hasard, mais le résultat d'une décision collective de la
communauté mathématique quant au sens et aux finalités de son travail : le
structuralisme mathématique de la seconde moitié du vingtième siècle a pensé
le domaine mathématique comme un domaine clos et autarcique2, avec ce 2 Voir «Frédéric Patras, La pensée
phénomène paradoxal qu'au même moment la pensée mathématique a été mathématique contemporaine, Paris Pin 2001, pour
une mise en perspective et une analyse du
:
,

fortement sollicitée pour étayer toute une partie de la pensée structuralisme mathématique.
structuraliste en sciences humaines. La situation actuelle est pour le moins confuse.

88 Puissances et impuissances d'un couple. Continu/Discontinu.


Les mathématiciens ont certes échappé aux faux-semblants du
structuralisme et à l'illusion qu'une pensé scientifique peut se construire à long
terme sans dialoguer avec les autres formes de connaissance, mais les voies
d'un renouveau du dialogue avec les sciences de la nature sont encore
incertaines, pour ne rien dire du dialogue avec les sciences de l'homme et
de la société. Le problème du continu sera ici l'occasion de montrer
comment un tel dialogue peut être possible, sur le fondement d'une mise en
perspective historique et conceptuelle de la technique mathématique
proprement dite.

Le problème du continu.

Le continu, on l'a dit, est une idée régulatrice pour la pratique et la


découverte mathématique. En d'autres termes, il existe une "intuition" du
continu, qui habite et dans une certaine mesure organise le travail des
mathématiciens, et tout particulièrement de ceux qui ont affaire à
l'espace : géomètres et topologues. Cette idée générale de continuité déborde
largement la définition formelle de "continu" telle qu'elle est enseignée
dans les cours d'analyse élémentaire, définition d'abord conquise dans le
cadre des fonctions d'une variable, puis rendue précise au cours du dix-
neuvième siècle. La définition moderne repose sur la notion d'espace
topologique de la topologie générale, discipline qui a donné une définition
précise à des notions ayant des fondements intuitifs comme "fermé",
"voisinage",...
Pour comprendre les enjeux intellectuels associés au continu et aux
concepts antinomiques, il faut se dégager des limites imposées par une
définition formelle. Ces enjeux ont des origines multiples : utilisation
quotidienne du continu ou du discret comme concepts régulateurs dans le Continu et discret sont
langage ordinaire, ou encore mobilisation de ces concepts sur un mode aussi des concepts
discursif pour décrire tel ou tel phénomène : coupures épistémologiques, régulateurs du langage ordinaire.
solutions de continuité associées, dans les théories scientifiques, à des
changements de paradigmes . . .
La formule leibnizienne énonce le caractère central du problème pour
la théorie générale de la connaissance : "II y a certes deux labyrinthes de
l'esprit humain : l'un concerne la composition du continu, le second la
nature de la liberté ; et ils prennent leur source au même infini"3. Et de 3 Gottfried Wilhelm Leibniz, Essais
fait, le rapport du continu à l'infini a été l'une des directions selon de théodkée : sur la bonté de Dieu, la liberté
de l'homme et l'origine du mal, introd.
lesquelles notre compréhension du continu a le plus évolué au cours du par J. Brunschwig, Paris Garnier-
Flammarion, 1969.
:

vingtième siècle4. Mais l'intérêt leibnizien pour le continu n'est pas de nature
exclusivement mathématique. Ou, plus exactement, l'aspect 4 Voir le paragraphe suivant, "L'hypothèse
mathématique n'a de cesse d'être articulé à une thèse métaphysique dont les du continu".
origines sont, comme souvent chez Gottfried Wilhelm Leibniz,
aristotéliciennes. Elles valent qu'on s'y arrête un instant, car les impensés du
continu à l'époque moderne peuvent être mieux compris à leur lumière.
Pour Aristote5, la première détermination du continu est la 5 • Aristote, Physique, Paris Vrin, 1949.
:

divis bil té à l'infini. C'est à ce titre que la continuité va servir de notion


régulatrice pour l'espace, le temps et le mouvement dans la Physique. Ce rapport
étroit entre continuité, infini, espace, temps et mouvement va se
retrouver, une fois mathématisé et algébrisé, au fondement de la physique

Les traits du continu mathématique.


"moderne" (post-galiléenne) et du calcul infinitésimal, c'est-à-dire de
l'analyse moderne. De cette première détermination découlent des sens
dérivés du continu. "Le continu est dans ces choses qui, étant en contact,
deviennent une (seule chose) par nature"6. En ce sens-là, continu signifie 6 Aristote, op. cit..
donc sans solution de continuité, sans séparation entre les différentes
composantes d'un objet. On dirait aujourd'hui qu'il y va d'une propriété
topologique du continu ; les mathématiciens parlent désormais de connexité
pour la décrire, plutôt que de continuité. Enfin, le continu a une fonction
constitutive : c'est la continuité, l'absence d'individuation nette des Continu signifie sans
composantes d'un objet qui permet de le saisir comme totalité perceptive et, séparation entre les différentes
en des sens dérivés, comme totalité signifiante ou temporelle. Ainsi est-ce composantes d'un objet.
le principe de continuité qui garantit, pour toute une partie de la
métaphysique classique, la permanence de l'Être. Ce sont ces diverses
déterminations du continu qui ont été, sinon entièrement remises en cause, du
moins interrogées et infléchies par les mathématiques du siècle dernier.

L'hypothèse du continu.

L'une des grandes oppositions qui structurent le continu est


l'opposition au discret, à rattacher à celle de l'étendu et du ponctuel, de la durée
et de l'instant,... : autant d'oppositions qui ont des sens multiples et des
corrélats mathématiques. L'un des usages mathématiques du mot
"continu" désigne le continu à une dimension : la droite infinie du plan ou de
l'espace, la droite dite "réelle", dans le modèle standard, celui que l'on
enseigne (ou enseignait) dans le secondaire. L'hypothèse du continu,
formulée par Georg Cantor à la fin du dix-neuvième siècle, concerne ce
continu, celui de l'ensemble des nombres réels (ceux que l'on obtient comme
limites de suites de fractions, de nombres "rationnels"), dans son
opposition à l'ensemble discret des nombres entiers (où tous les nombres sont
isolés). L'ensemble des entiers forme un infini dit dénombrable ; le
cardinal de cet ensemble est le plus petit cardinal infini. Cantor a montré que
la puissance du continu (le cardinal de l'ensemble des points de la droite
réelle) est un infini d'un ordre supérieur. Selon l'hypothèse cantorienne, il
n'existerait pas d'infini intermédiaire entre ces deux infinis, l'infini discret
des entiers, et l'infini du continu.
La question peut sembler assez anecdotique au néophyte, mais il y va
de l'essence du rapport du continu à l'infini et, au-delà, au pouvoir de la
raison mathématique. Sommes-nous capable de maîtriser les ordres
d'infinis, au sein du discours normalisé de la mathématique formelle telle
qu'elle s'est mise en place peu après les travaux de Cantor, dans les débuts
du vingtième siècle, avec en particulier l'émergence des théories axioma-
tiques (David Hilbert, Guiseppe Peano,...) et le formalisme de la théorie
des ensembles (Gottlob Frege, Bertrand Russell,...) ? Ou bien, existe-t-il
un domaine de pensée qui échappe au contrôle des outils formels ? Ces La puissance du continu
questions sont étroitement liées, techniquement et épistémologiquement, échappe à notre contrôle.
aux grandes problématiques qui ont animé la logique mathématique dans
la première moitié du vingtième siècle, autour de l'intuitionnisme (la
volonté de limiter le pouvoir de la raison mathématique à des procédés
finitaires, fondés en raison et correspondant aux pouvoirs de notre enten-

90 Puissances et impuissances d'un couple. Continu/Discontinu.


dement et de notre intuition) et du formalisme (l'idée programmatique
d'une mathématique dans laquelle les phénomènes de sens s'effacent
devant la cohérence formelle). Dans les deux cas, l'infini et son usage sont L'hypothèse du continu est
au cœur de problèmes qui continuent, sous des formes renouvelées, à soit vraie soit fausse selon
structurer certains domaines de recherche mathématiques. l'univers mathématique
Pour ce qui est de l'hypothèse du continu, Kurt Gôdel (1938) et Paul dans lequel on se place.
Cohen (1963) lui ont donné une solution étonnante : celle-ci n'est ni vraie
ni fausse, et est même parfois vraie, parfois fausse, selon l'univers
mathématique dans lequel on se place. Ces résultats sont à rapprocher des
célèbres théorèmes d'incomplétude de Gôdel qui, eux aussi, reposent sur
une analyse fine de l'infini, qui reste hors d'atteinte des procédures fini-
taires. Pour ce qui est de la puissance du continu, elle échappe donc à
notre contrôle. En outre, les théories fondatrices comme la théorie des
ensembles, sur laquelle a été édifié le socle des "mathématiques
modernes", ne peuvent en aucun cas prétendre rendre compte de la totalité du
discours mathématique. Du même coup, la recherche ne peut faire
l'impasse de travaux sur les fondements logiques et philosophiques de la
pensée mathématique : cela peut sembler aller de soi, mais va à l'encontre
d'un courant de pensée lénifiant, qui a longtemps imposé ses normes à la
communauté mathématique en dévalorisant de telles recherches, jugées
inutiles ou peu intéressantes, et dont l'idée dominante trouve son
expression dans le jugement brutal et célèbre d'un Jean Dieudonné7 : "En ce qui 7 Jean Dieudonné (1906-1991). Un
concerne l'attitude de Bourbaki vis-à-vis du problème des 'fondations' : des membres les plus actifs du groupe de
mathématiciens Nicolas Bourbaki à
elle est décrite au mieux comme une indifférence totale". l'origine du "sttucturalisme mathématique" à la
Les travaux accomplis dans la lignée de ceux de Gôdel et Cohen, française, courant ayant dominé la pensée
mathématique des années 1950 jusqu'à la
longtemps ignorés, dédaignés ou mal compris par la grande partie de la fin des années 1970.
communauté mathématique, établissent l'existence d'enjeux techniques et
épistémologiques centraux dans un retour critique sur les fondements des
mathématiques. Au témoignage du logicien Giuseppe Longo8, l'analyse 8 «Giuseppe Longo, "L'intelligence
fine des théorèmes de Gôdei montre que le rôle de l'infini dans ie mathématique, l'infini et les machines", Revue de
Synthèse, n° 1, Paris, 1999.
processus de constitution des mathématiques peut être compris sur un autre
mode que celui envisagé par la tradition cantorienne. Des processus
signifiants sont à l'œuvre dans les schémas de preuve de la logique
mathématique et semblent incontournables : l'idée logiciste de réduire la
mathématique à un simple jeu de formules et symboles (de nature
intrinsèquement discrète, finitaire) ne serait donc pas tenable pour des raisons
organiques, qui renvoient en dernier recours à la logique telle que la concevait
l'épistémologie pré-hilbertienne (ainsi de la tradition kantienne), et telle
que la phénoménologie a essayé de la faire revivre au vingtième siècle, en
particulier dans l'œuvre husserlienne9. 9 «Edmond Husserl. Logique formelle et
L'autre découverte de la logique moderne concerne l'enracinement du logique transcendantale, Paris PUF, 1970.
:

thème de l'infini dans l'imagination géométrique : certains résultats


arithmétiques qui illustrent les théorèmes (d'incomplétude) de Gôdel reposent
sur des processus cognitifs infinitaires, de nature presque dynamique, et
dont la justification méthodologique repose sur notre intuition de l'espace
et du comportement d'objets comme les "arbres" mathématiques10. S'il n'y 10 Giuseppe Longo, op. cit., n. 8.
va pas là à proprement parler du continu tel qu'on le conçoit classiquement,
ces phénomènes en rejoignent pourtant la problématique en se rattachant à Première définition
la première définition du continu : la possibilité de divisibilité à l'infini, et du continu : la possibilité
donc l'itération infinie de procédures intrinsèquement géométriques. de divisibilité à l'infini.

Les traits du continu mathématique. 91


Physique mathématique
et géométrie non commutative.

Cette idée du continu géométrique s'enracine dans notre intuition de


l'espace et du temps. C'est à elle qu'en appellent des méthodes comme les
méthodes d'"arbres" auxquelles il vient d'être fait allusion. Pourtant, cette
intuition s'est avérée peu fiable pour rendre compte des phénomènes
physiques étudiés par la relativité générale, puis par la mécanique quantique.
D'autres contributions dans ces Cahiers rendant compte des
bouleversements opérés par la physique contemporaine, nous nous concentrerons ici
sur leurs aspects proprement mathématiques, les idées directrices de la
physique contemporaine étant à l'origine de diverses transformations du
concept d'espace et de continuum géométrique.
Pour la mécanique classique, les corps solides et les particules ont une
position et une vitesse bien déterminées, le tout dans un espace de
référence, continuum à trois dimensions géométriques et une dimension
temporelle. La relativité restreinte et la relativité générale remettent en cause La mécanique quantique
la structure de cet espace de référence, dont la géométrie a été conçue, remet en cause
après Albert Einstein, de manière purement locale : c'en est alors fini de le continuum
l'espace de la géométrie euclidienne, continuum homogène. Pour autant, homogène euclidien.
la remise en cause la plus radicale provient de la mécanique quantique.
Dans la théorie quantique classique (celle qui explique, par exemple, les
phénomènes atomiques : structure des niveaux électroniques, du
rayonnement,...), on peut garder un espace de référence euclidien, mais c'est la
nature des entités observées qui change, et cela de manière radicale. Tout
d'abord, les propriétés fondamentales de la nature sont quantifiées : dans
tous les phénomènes de niveau corpusculaire et atomique, les observations
font apparaître des solutions de continuité entre différents états
fondamentaux, isolables et identifiables. Par ailleurs, le principe d'individua-
tion géométrique n'est plus vérifié. Les particules comme le photon ou
l'électron ne sont pas localisables comme des entités ponctuelles, elles sont
comme diffuses, et l'on ne peut guère calculer que leur probabilité d'être
ci ou là. De nouveaux principes les gouvernent : "principe d'incertitude",
"principe d'exclusion",... auxquels on ne peut guère trouver de
signification analogique dans le contexte de la mécanique classique.
Seul le formalisme mathématique permet de donner un sens à ces
constructions et observations. L'explication tient à deux notions
intimement liées : celle d'opérateur et celle de non commutativité. En deux
mots, nous avons appris à calculer avec des nombres, et ceux-ci ont des
propriétés remarquables, dont l'habitude nous fait oublier l'existence :
ainsi, multiplier un nombre par deux, puis par trois, donnera le même
résultat que sa multiplication par trois puis par deux. On dit que la
multiplication en arithmétique est commutative. Les grandeurs physiques, en
mécanique quantique, ne sont pas associées à des nombres mais à des La propriété
opérateurs, que l'on peut voir, en première approximation, comme des de commutativité cesse
collections de nombres (des "matrices") qui peuvent être additionnées et d'être valable.
multipliées, mais selon des règles qui ne sont plus celles de
l'arithmétique. En particulier, la propriété de commutativité cesse d'être valable.
De l'étude des propriétés algébriques de ces opérateurs découlent des

92 Puissances et impuissances d'un couple. Continu/Discontinu.


modèles mathématiques, et des interprétations des principes directeurs de
la théorie quantique.
Les conséquences épistémologiques et pratiques de cette théorie sont
multiples. Dans quelle mesure peut-on s'en tenir à l'idée d'un espace
continu à quatre dimensions, dès lors que cet espace n'est le support de ses Peut-on s'en tenir à l'idée
constituants (matière, énergie, champs,. . .) qu'en un sens nouveau et assez d'un espace continu à
difficilement intelligible, les particules élémentaires ayant une existence quatre dimensions ?
trouble, tant pour ce qui est de leur position incertaine dans l'espace que
de leurs autres caractéristiques : énergie, vitesse,... ? Si les mathématiques
procurent un modèle tout à fait cohérent des phénomènes, elles disent peu
sur l'interprétation à donner de ce modèle en termes d'"ontologie" des
constituants de la matière-espace-temps, pour reprendre la formule de
Hermann Weyl11. 11 Herman Weyl (1885-1955). D'abord
Une voie de recherche, à la fois mathématique et épistémologique, mathématicien, H. Weyl est un génie
protéiforme auteur de contributions
consiste à concevoir la réalité physique comme liée aux "algèbres importantes à la physique relativiste et
d'opérateurs" plutôt qu'aux propriétés d'un espace sous-jacent. L'étude d'algèbres quantique. Il a milité pour l'intuitionnis-
me et est intervenu de manière décisive
non commutatives serait donc la clé d'une entente plus authentique du dans le débat épistémologique autour
monde phénoménal. Et, de fait, l'étude de ces algèbres a nourri tout un des problèmes de fondements.
courant de la recherche mathématique depuis les travaux de Johannes von
Neumann, mathématicien ayant décrit le formalisme mathématique dans
lequel la théorie quantique doit être formulée12, et grande figure de la 1 2 «Johannes von Neumann, Les
théorie des algèbres d'opérateurs. On parle désormais (le terme est récent) Fondements mathématiques de la mécanique
quantique, traduit par A. Proca, Paris
de "géométrie non commutative" pour désigner la configuration assez Félix Alcan, 1946 (rééd. Sceaux J. Gabay,

:
vaste de résultats et de théories qui traitent de ces idées. Les résultats 1988)

:
mathématiques importants obtenus ne semblent pourtant pas permettre
de préciser autrement qu'à titre provisoire et programmatique la
nouvel e entente de l'espace qui pourrait en résulter. Quoi qu'il en soit, ces idées
semblent le support naturel d'une remise en cause de certaines des
caractéristiques du continu et des antinomies qui lui sont associées : ainsi,
qu'en est-il du discontinu comme principe d individuation lorsque
théorie et expérimentation montrent que les différents électrons d'un système
atomique ou moléculaire ne peuvent être distingués13 ? Le modèle 13 «Richard Phillips Feynman, Statistical
mathématique d'une configuration d'électrons ne nous en dit presque rien. Il mechanics, a set of lectures, New-York
W.A Benjamin, 1972 (Rééd. Londres
nous faut sans doute, ici comme ailleurs, réapprendre à penser la mathé- Perseus Books Group, 1998). :
matisation de la physique autrement que sur un mode popperien (par :
falsification ou validation expérimentale des théories), faute de quoi l'écart
va continuer de se creuser entre une science dont les méthodes sont
difficiles et arides, et une société à laquelle la signification de ces méthodes est Une nouvelle
de plus en plus inaccessible, pour des raisons qui ne tiennent pas compréhension de l'espace émerge
seulement à la technique. des geometries non
commutatives.

Transitions du continu au discret.

On l'a dit et répété : l'une des oppositions structurantes pour les


mathématiques et la géométrie est celle du continu au discret. L'hypothèse
du continu érige même cette opposition comme une clé de l'"arithmé-
tique transfinie" (l'étude des infinis mathématiques). Pourtant, depuis les
débuts des mathématiques grecques et Eudoxe, on sait que le fini, le
discret, approxime le continu. La superficie de toute surface, le volume de

Les traits du continu mathématique.


tout solide peut être calculé en découpant en leur intérieur autant de
carrés ou de cubes de côté fixé et suffisamment petit que possible. Il suffit
alors de compter leur nombre et de multiplier par l'aire du carré ou le
volume du cube pour calculer l'aire ou le volume recherché, avec une
erreur de mesure qui diminue lorsque la longueur du côté de référence
diminue. C'est, en gros, la théorie dite de l'intégrale de Bernhard
Riemann, dont le principe était déjà connu d'Archimède.
Jusqu'il y a peu, ce type de méthode était d'un intérêt plus théorique
que pratique. Aussi les mathématiciens, depuis les débuts du calcul
infinitésimal, du dix-septième siècle aux débuts du vingtième siècle compris,
cherchaient-ils prioritairement des formules exactes pour résoudre les
problèmes de ce type, le recours à l'approximation du continu (ainsi d'une
surface délimitée par des courbes) par des données finies et discrètes
(comme de petits carrés, en nombre fini) n'étant qu'un pis-aller et un
dernier recours. S'il existait, bien entendu, des méthodes de calcul par
approximation, leur usage était circonscrit au minimum, du fait du
caractère extrêmement fastidieux de tout calcul effectué à la main.
L'apparition des calculateurs, puis des ordinateurs et l'explosion de
leur puissance de calcul, ont profondément bouleversé la donne et
modifié le rapport des mathématiciens aux calculs et aux procédés de Le primat du calcul est
"discrétisation" (on désigne par là l'approximation du continu par des données en désormais déstabilisé.
nombre fini). Peu de gens sont sans doute conscients de ce que la
révolution technologique dans le domaine de la communication (son digital,
transmission des données,...) n'est que la partie visible d'une
configuration d'idées et de méthodes dont le fondement technique (la puissance de
calcul des ordinateurs) est indissociable d'une révolution dans le
traitement mathématique des données et des problèmes (solution d'équations
d'évolution, traitement mathématique du signal,...).
Il est significatif que le milieu mathématique lui-même peine à
comprendre ces enjeux et cette évolution. Les départements de mathématiques
universitaires sont, à l'heure actuelle, séparés le plus souvent en une
composante "mathématiques pures" et une composante "mathématiques
appliquées". Ce qui signifie, en pratique, que la tradition des
mathématiques classiques, dans laquelle les stratégies théoriques l'emportaient en
légitimité et par nécessité sur les techniques de calcul, n'a pas su
assimiler les développements des méthodes calculatoires, ni saisir le nouvel
esprit dans lequel il fallait désormais envisager le développement des
mathématiques.
La bipartition qui en est résultée et, plus généralement, toutes les
divisions de la communauté mathématique en chapelles, sont très artificielles,
et ne se justifient qu'à l'aune d'une pratique scientifique "le nez dans le
guidon". Pour le dire crûment, les mathématiques dites "pures" de la
seconde moitié du vingtième siècle, au moins jusqu'aux années 1980, si
elles sont passées à côté des enjeux de la logique et de la théorie des Le dialogue entre
fondements, ont dédaigné l'épistémologie, peu fait cas de la physique les sciences n'est pas
mathématique (sur ce point au moins, la situation a beaucoup évolué suffisamment développé.
récemment), ont également échoué à établir un dialogue fécond avec l'univers
de la numérisation et du calcul. Cet échec global, l'incapacité d'une
communauté scientifique à prendre en charge son destin, à avoir une vue
d'ensemble sur son devenir et à dialoguer avec les autres sciences, est quelque

94 Puissances et impuissances d'un couple. Continu/Discontinu,


chose de profondément affligeant. En dépit de succès indéniables, mais
très ésotériques, il manque actuellement comme un souffle à la pensée
mathématique. Le phénomène n'est d'ailleurs pas spécifique, toutes les
disciplines scientifiques étant devenues incapables de séduire en masse les
étudiants universitaires : peut-être parce qu'il ne leur est plus proposé, au
sein de l'Université, un destin intellectuel et collectif, mais un savoir
éclaté et fragmentaire. Nombre de collègues, qui s'étonnent de cette
désaffection pour la science, ne remarquent pas qu'eux-mêmes sont totalement
indifférents aux idées, aux préoccupations et aux résultats obtenus par leur
voisin de bureau.
Pour en revenir au continu et au discret, la frontière qui les sépare
s'estompe par endroits, et ce jusque dans des domaines qui ne sont pas
indifférents aux sciences économiques et sociales. Ces phénomènes sont La frontière entre le continu
susceptibles de diverses approches, on choisira ici celle qui concerne les et le discret s'estompe.
phénomènes d'action collective. Les actes individuels (adhérer à une idée,
soutenir un candidat lors d'une élection, acheter un produit de consommation
courante, des actions en bourse,...) sont par essence isolés et, leur nombre,
fini. Pourtant, si la communauté où s'inscrivent ces actes est assez grande,
ils sont susceptibles d'un traitement statistique : c'est le principe
fondateur des techniques quantitatives dans l'étude des sociétés modernes. Mais
on peut aller plus loin : si cette communauté est très grande, ces actes, par
nature dispersés dans le temps, sont suffisamment nombreux et leur
impact individuel suffisamment faible pour être tenus pour des variations
infinitésimales dont seule l'agrégation produit des phénomènes
détectables à grande échelle. En d'autres termes, l'étude statistique des
comportements d'une population peut devenir une étude dynamique et, plus
encore, une étude fondée sur des processus (aléatoires) continus.
C'est à Louis Bachelier14 que semble revenir la primauté de cette idée, 14 Louis Bachelier (1870, 1946).
qui s'est développée de manière spectaculaire au cours des vingt dernières Père fondateur des mathématiques
financières modernes.
années, en particulier dans le domaine financier, avec les techniques dites
d'"options", au fondement par exemple de stratégies d'assurance contre les
variations de cours de matières premières ou de taux de change (on parle
de couverture) par les entreprises internationales et, à l'échelle
individuel e, au principe de certains produits d'épargne.
Ces techniques mathématiques reposent en grande partie sur la
puissance de calcul, seule à même de permettre des simulations statistiques
dynamiques (méthodes de Monte Carlo). Pour autant, elles mettent en
évidence un autre facteur, significatif quant à l'idée que le monde de
l'économie et de la finance a de son propre fonctionnement et de celui des
sociétés modernes. Pour que le modèle soit pertinent (et il l'est, de facto,
au moins en dehors de situations de crise), il faut que le passage du discret
(les acteurs individuels, particuliers ou professionnels) au continu (la
fiction de variations aléatoires continues rendant compte des données
observées) soit légitime, ce qui suppose une pléthore d'agents suffisamment
actifs, une corrélation relativement faible de leurs prises de position,. . . En
d'autres termes, ces modèles sont pertinents et viables (qu'il s'agisse de
l'évolution de marchés financiers ou de tout autre type de données à
l'étude) dans une société de masse en proie à une agitation permanente,
agitation seule à même de garantir la validité du passage d'un modèle
statistique statique classique (comme un équilibre de marché) à un modèle sta-

Les traits du continu mathématique.


tistique dynamique (en équilibre perpétuellement instable, soumis à une
agitation chaotique sur le mode de la physique des gaz).

Il serait trop audacieux de conclure trop rapidement de ces


observations à une corrélation de la perte de distance du discret (fini, individué,
isolé) au continu (infini, diffus) dans les modèles mathématiques à
l'évolution des sociétés modernes vers une complexité toujours accrue. Les enjeux épistémolo-
Toutefois, il ressort indubitablement de ce type de modélisations, mais giques du traitement
également du traitement mathématique de l'espace physique, ou encore du continu ne peuvent être
d'autres problématiques récentes que nous n'avons pas abordées (théorie cantonnés à la seule
des formes et de leurs discontinuités dans l'œuvre de René Thom, muta- mathématique.
tions de l'idée de topologie — le support technique de la notion de
continuité — chez Alexander Grothendieck, géométrie fractale,...), que les
enjeux épistémologiques du traitement du continu ne peuvent être
cantonnés à la seule mathématique.

96 Puissances et impuissances d'un couple. Continu/Discontinu.

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