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MESURE DE L’ACTIVITE ECONOMIQUE ET RELATIONS DE GENRE AU

CAMEROUN

Par FOPA DIESSE THEOPHILE ARMAND

Résume

Cette étude vise à examiner les disparités entre les hommes et les femmes sur
le marché du travail au Cameroun. La composition de la population des pays en
Afrique au sud Sahara et au Cameroun en particulier est marquée par une forte
représentation des individus jeunes et de femmes. Cet aspect a été très souvent
négligé ou éludé par les études sur l’insertion dans le marché du travail. Nous
mettons en exergue la méthodologie d’analyse contextuelle des déterminants pour
dégager les mécanismes ou logiques qui sous-tendent l’exercice d’une activité
économique sur le marché du travail dans le contexte camerounais. Pour ce faire,
nous avons utilisé les données de la troisième enquête camerounaise auprès des
ménages. Un modèle logistique multiniveau a été mobilisé pour ressortir les
déterminants individuels et contextuels de l’exercice d’une activité économique sur le
marché du travail au Cameroun.
Les résultats de cette étude varient en fonction du sexe que ce soit au niveau
descriptif qu’au niveau explicatif. De la décomposition de la variance, il revient que
la part de la variance attribuable au contexte de résidence est sensiblement égale chez
les hommes et les femmes soit respectivement 5,18% et 5,92%. En revanche, celle
attribuable aux ménages est de 12,35% chez les hommes et de 17,25% chez les
femmes. L’analyse explicative des déterminants de l’accès à une activité économique
au Cameroun révèle l’existence de cinq facteurs explicatifs, à savoir le milieu de
résidence et le niveau de vie du ménage, l’âge, le niveau d’instruction et le statut
matrimonial de l’individu quel que soit le sexe.
Afin de mettre à profit la masse de la main-d’œuvre des personnes de sexe
féminin qui constitue également une force active et un grand potentiel pour le
développement, le gouvernement camerounais doit mettre en place des politiques de
redynamisation de leurs économies et de promotion de la création des activités
rémunérées en mettant un accent particulier sur l’insertion socioprofessionnelle des
femmes afin de permettre leur participation effective à l’ économie nationale et par
conséquent de booster le développement.
Introduction

Le bilan de trois décennies de recherches consacrées aux rapports population et


développement en Afrique, laisse apparaître une occultation de taille : celle de la
contribution féminine au développement et aux économies locales (Frank et Locoh,
1993). Plusieurs raisons plus ou moins pertinentes sont souvent évoquées notamment
la différence de statut socioculturel, économique et politique existante entre les
hommes et les femmes au sein de la société même si on remarque une érosion lente
mais réelle des inégalités entre leur statut (Ephesia, 1995).

Le Cameroun, Afrique en miniature, n’est pas en marge de ce phénomène et ce,


malgré d’importants efforts entrepris par le Gouvernement en faveur de l’égalité de
genre et de la promotion de la femme dans l’optique d’atteindre les objectifs 1 et 3 du
millénaire pour le développement. En effet, la troisième Enquête Camerounaise
Auprès des Ménages (ECAM3, 2007) révèle que les taux d’activité au sens du BIT sont
plus élevés chez les hommes que chez les femmes. Cet écart varie de 10 à 30 points
selon les régions et le milieu de résidence.

Or, acquérir une autonomisation économique plus grand, constitue pour les individus,
une opportunité de disposer des moyens pour participer au processus de
développement, de contribuer à l’amélioration de la croissance et d’en tirer profit
d’une manière qui leur assure la reconnaissance de la valeur de leurs apports et le
respect de leur dignité, ainsi que la possibilité de négocier une répartition plus
équitable des bienfaits que procure la croissance économique. La participation des
femmes à la vie économique et l’accroissement de leur pouvoir d’action dans ce
domaine s’avèrent donc essentiels en vue du renforcement leurs droits et de leur
permettre d’avoir une maîtrise plus grande de leur vie et d’exercer une influence plus
importante au sein de la collectivité.

Fort de ce constat, la présente étude se propose de répondre à la question suivante :


quels sont les facteurs explicatifs de la disparité en matière d’emploi selon le genre au
Cameroun ? Autrement dit, notre réflexion a pour objet de questionner les écarts
observés au niveau de représentation des hommes et des femmes dans la sphère
économique du pays et d’analyser les causes de la « dominance masculine » dans
l’occupation d’une activité économique.

L’objectif de cet article est donc de rechercher les facteurs qui déterminent l’exercice
d’une activité économique afin de contribuer à l’amélioration des connaissances sur les
mobiles et les logiques qui sous-tendent les inégalités observées entre les hommes et les
femmes sur le marché de l’emploi au Cameroun.
1. Analyse du contexte économique, socioculturel et de l’environnement juridique et
politique de la relation de genre dans l’exercice d’une activité économique

Les rapports de genre désignent l’ensemble des statuts conférés, selon certaines
prescriptions sociales et/ou culturelles aux hommes et aux femmes (Kamdem, 2006).
Par ailleurs, ils déterminent leurs rôles tant sur le plan social et culturel que sur le plan
économique.

1.1. Paysage économique

Le développement économique du Cameroun repose principalement, comme dans la


plupart des pays en développement, sur le secteur primaire. Les productions agricoles
vivrières et de rente font de l’agriculture camerounaise la plus riche d’Afrique Centrale.
Il concentre 64,2% (soit 64.2% d’hommes contre 69.1% de femmes) de la population
occupée contre seulement 9,2% pour le secteur secondaire regroupant les activités
industrielles. Le secteur tertiaire qui concerne les branches de services et de commerce
emploie 26,6% d'actifs occupés (ECAM, 2007). Le secteur primaire est prédominant
en milieu rural et emploie plus de femmes que d’hommes alors qu’en milieu urbain,
c’est le secteur tertiaire qui occupe plus d’actifs.

La décennie de crise 1986-1995 qu’a connu le pays a eu des conséquences désastreuses


sur les conditions de vie des populations aussi bien sur le plan économique, social,
culturel que sur la plan psychologique. Les mesures, connues sous le nom de
programmes d’ajustement structurel, qui ont été prises par le Gouvernement et les
bailleurs de fonds internationaux (FMI et BM) en vue de remédier à cette situation,
ont consisté à dégradé considérablement le niveau de vie des ménages. Ainsi a-t-on
assisté au gel de certains avantages accordés aux agents de l’Etat, à des baisses
drastiques (près de 2/3) des salaires dans la fonction publique, la privatisation des
entreprises nationales, etc.

La détérioration des conditions de vie, l’aggravation de la pauvreté et le chômage


galopant suite à cette crise économique ont conduit les ménages à adopter de
nouvelles stratégies de survie. Ainsi, après la perte ou la réduction des salaires, le
soutien économique du ménage était souvent assuré, pour la plupart dans les grandes
villes, par les jeunes filles et les femmes. Celles-ci se sont lancées dans divers activités
afin d’assurer la nutrition, l’éducation, le logement et la santé de la famille. Elles ont
ainsi développé des petites activités génératrices de revenus telles que le petit
commerce (vivres crus ou cuits, « calls box », la vente à la sauvette), l’artisanat
(couture, broderie, tricot, coiffure), etc.

De fait, les temps étant difficiles, nécessité faisant loi, on a laissé sortir les femmes de
leur espace habituel, alors qu’autrefois certains hommes redoutaient que leur épouse
exerce à l’extérieur du ménage une activité pouvant les exposer à la convoitise
d’autres hommes (Yana, 2000). Les changements économiques de l’heure, ont amené
à une remise en question des relations du couple au sein du ménage et par conséquent
instaurer des rapports plus équilibrés.

Tableau 1: Taux d’activité, taux d’emploi et taux de chômage des personnes de plus
de 15 ans suivant le milieu de résidence et par sexe (en 2005 et en 2010)

2005 2010
Urbain Rural Cameroun Urbain Rural Cameroun
Taux d'activité
Hommes 77,1 83,4 79,6 75,9 86,0 80,1
Femmes 62,7 75,9 68,2 62,4 77,1 68,8
Ensemble 69,9 75,9 73,8 69,0 81,3 74,3
Taux d'emploi
Hommes 69,0 79,9 73,3 70,5 83,9 76,1
Femmes 50,8 72,0 59,6 52,6 74,2 62,1
Ensemble 59,9 75,8 66,3 61,4 78,7 68,8
Taux de chômage
Hommes 8,1 3,5 6,3 8,4 2,1 4,1
Femmes 12,0 3,9 8,6 9,7 2,9 6,7
Ensemble 10,0 3,7 7,5 7,6 2,5 5,4
Source: EESI 1, EESI 2, INS

On observe à travers ces statistiques que malgré une hausse sensible des femmes dans
l’exercice d’une activité économique voire salariées, les femmes restent sous-représentées
par rapport aux hommes. Ils demeurent toujours dans l’imaginaire collectif camerounais,
cette division sexuelle du travail non valorisée opérée en vue d’une bonne organisation
de la société. C’est ainsi que les femmes s’attèlent toujours aux travaux domestiques,
ménagers et champêtre tandis que les hommes mènent des activités rémunératrices.
Ceci explique entre autres le fait que les femmes soient le groupe humain le plus
vulnérable nonobstant les politiques mises sur pieds pour favoriser leur
autonomisation financière.

1.2. Une culture fortement ancrée dans les mœurs et les modes de fonctionnement

Les comportements et pratiques en matière de genre sur le marché de l’emploi au


Cameroun trouvent leur base dans le système patriarcal traditionnel défavorable à la
promotion de l’activité économique de la femme. Les pesanteurs sociologiques et
culturelles font de cette dernière un être relégué au second rang. La femme est
appréciée par rapport à la procréation et l’homme est considéré comme le chef de la
famille.

Les représentations et perceptions du rôle de cette dernière, fondées sur les traditions
des différentes ethnies du pays, sont en fait une expression des modèles culturels ou
des éléments de l’imaginaire intériorisés dans le processus de socialisation (Yana,
2000). Ce qui entrave la participation et l’implication réelle des femmes à l’exercice
d’une activité économique. Toutefois, les normes qui régissent les rapports entre les
hommes et les femmes varient d’une région à une autre du pays.

Dans les grassfields (Ouest, Nord-ouest, Sud-ouest), les femmes sont pleinement
engagées dans les activités agricoles et commerciales. Elles sont reconnues pour leurs
qualités de soumission, de docilité et de patience (kamdem, 2006). Elles possèdent
également la particularité d’être des sociétés centralisées et ancrées dans la tradition
contrairement au grand Sud (Sud, Est, Centre, Littoral), qui présente une structure
acéphale. Ici, les valeurs traditionnelles se sont rapidement vaporisées au profit des
valeurs occidentales. Ceci épargne les femmes d’un certain nombre de pratiques. Cette
liberté ne signifie pas que les femmes ne sont pas discriminées, elles n’ont pas droit à la
parole dans les assemblées, elles sont soumises aux interdits alimentaires et connaissent
des sévices. Quant aux femmes de la partie septentrionale, l’exercice d’une activité
autre que l’agriculture est inhabituel et se réalise avec le consentement du mari. On
rencontre également des pratiques comme la préférence des garçons par rapport aux
la fille, les réticences à scolariser les filles considérée comme des dépenses sans
bénéfices, le refus à la femme d’être propriétaire des terres, les mariages précoces et
forcées. Ces pratiques renforcent la dépendance des femmes de ces régions et les
maintiennent, contrairement à leurs consœurs des autres régions, dans la cellule
familiale.

Si les opinions et les discours confortent encore l’adhésion à ces modèles, les
comportements observés, dans le contexte actuel, s’en écartent et montrent
l’importance des évolutions en cours notamment en ce qui concerne notamment
l’engagement des femmes sur le marché de l’emploi. Les groupes et les individus font
en effet face à des données nouvelles qui influencent les mécanismes de production et
de reproduction, principalement en milieu urbain. L’augmentation de la proportion
des chefs de ménage de sexe féminin (16% en 1976, 18% en 1987 et 23% en 2005)
(RGPH, 2005) traduit une certaine forme d’autonomie et de responsabilité des
femmes.

1.3. Une démographie favorable aux femmes

Avec 50,6% de femmes contre 49.6% d’homme, soit un rapport de masculinité de


97.7% (RGPH, 2005), les individus de sexe féminin représentent plus de la moitié de
la population camerounaise. A bien des égards, leur non participation à l’activité
économique constitue un handicap majeur au développement et au progrès social
dans un contexte économique marqué par des mutations permanentes.

Ainsi, le principe de l’intégration des femmes dans toutes les phases du processus de
développement, aussi bien au titre de leur participation active aux différents échelons
de la vie économique, politique et sociale, qu’en tant que bénéficiaires des bienfaits du
développement, s’avère plus que jamais indispensable pour permettre au pays d’être
émergent d’ici 2035 tel que souhaité par le Gouvernement Camerounais.
Bien qu’on s’accorde sur le fait que la scolarisation des filles, constitue l’un des
principaux déterminants des changements des comportements féminins dans plusieurs
domaines sociaux et économiques, elle demeure en défaveur des filles nonobstant de
nombreux progrès enregistrés. Au Cameroun, comme partout sur le continent africain,
l’égalité entre les sexes en matière d’éducation fait objet d’un large consensus politique
mais sa réalisation se heurte à de multiples obstacles, d’ordres financiers, mais aussi
culturels et religieux.

Graphique 1 : Evolution des taux de scolarisation des enfants de 6-14 ans selon le sexe
au cours des RGPH 1976, 1987, 2005 et ECAM 2007

2007 77,5
82,1

2005 73,5
76,6
Année

Filles
1987 70,5 Garçon
75,6

1976 61,0
68,3

0 20 40 60 80 100
Taux de scolarisation
Source: RGPH 1, 1976; RGPH 2, 1987 ; RGPH 3, 2005; ECAM3, 2007

1.4. Cadre politique et dispositif juridique

Le Gouvernement Camerounais a adopté en 1992, la Déclaration de la Politique


Nationale de Population (DPNP). Cette politique Nationale, actualisée en 2002,
accorde une place importante à la femme camerounaise. Les autorités publiques
expriment ainsi la volonté de promotion de la femme et d’amélioration de son statut
et s’engage également à assurer son intégration dans les activités économiques autres
que l’agriculture en encourageant notamment une plus grande diversification de leur
formation professionnelle et l’intégration de ces dernières dans la micro-entreprise.

2. Aperçus théoriques des disparités selon le genre sur le marché du travail

Pour mieux rendre compte des disparités observées entre les hommes et les femmes
sur le marché du travail et les rapports qui en découlent, la littérature s’est dotée au
cours des années 1970 du concept de « Genre ». L’approche genre est un outil
d’analyse de la planification du développement. Elle permet de repérer les disparités
et les stéréotypes, d’identifier les inégalités entre les sexes et de rechercher les causes et
les facteurs qui les reproduisent dans les activités de développement (Locoh, 2000).
La théorie féministe

Cette théorie suppose que la position de subordonnées qu’occupent les femmes sur le
marché du travail est la conséquence d’un processus historiquement et socialement
construit. Les rapports de genre, autrement dit, les normes culturelles et les rôles
sociaux assignés à chaque sexe constituent des contraintes incontestables pour la
participation des femmes à l’activité économique. Cette subordination et division
sexuelle du travail ont deux conséquences sur la position des femmes sur le marché du
travail. La première est qu’en assumant seules les activités domestiques, les femmes
disposent de moins de temps pour participer aux activités économiques, les secondes
entrant en conflit avec les premières. La deuxième conséquence est que la majorité des
emplois occupés par les femmes sur le marché du travail sont, en fait, une extension
des activités domestiques. Ces emplois ont tendance à être dévalués dans la même
mesure que les activités domestiques : d'où le caractère précaire de ces emplois et la
plus faible rémunération des femmes par rapport aux hommes (Kouame et Gueye,
2000).

La théorie du capital humain

La théorie du capital humain repose sur l’hypothèse selon laquelle l’éducation accroit
la productivité de celui qui la reçoit et partant son revenu. Selon cette approche, ce
sont les niveaux de formation différents des travailleurs qui justifieraient la différence
observée dans l’accès et l’écart de gain entre les femmes et les hommes sur le marché
du travail. En effet, le marché du travail, de plus en plus concurrentiel, exige un niveau
d’instruction de plus en plus élevé. Les personnes sans bagage éducatif se retrouvent
inévitablement dans une position désavantagée et précaire. Par ailleurs, il est reconnu
que dans un processus de changement, l’instruction permet de passer de l’exclusion
(marginalisation) à une insertion active. C’est ainsi que certains chercheurs expliquent
la situation défavorable des femmes sur le marché du travail. Selon Telles (1993),
l’éducation est un critère important pour l’entrée dans le secteur formel et, ainsi, le
faible niveau d’instruction des femmes serait un des facteurs limitant leur entrée dans
ce secteur.

Conflit de rôles

Le fait que les femmes assument seules les tâches domestiques les rend moins
disponibles à participer aux activités économiques et productives. Le conflit des rôles
productifs et reproductifs amènent souvent les femmes à opérer un choix, au moins
pendant l’étape de leur cycle de vie correspondant à la procréation. La plus faible
participation des femmes à l’activité économique est attribuée au fait que beaucoup
parmi elles choisissent d’abord de jouer leurs rôle de mères et épouses, sacrifiant ainsi
leur vie professionnelle, qu’elles auront d’ailleurs du mal à retrouver, parce que les
années de travail perdues les rendent moins compétitives que les autres.
Dans les pays en développement, l’inégale répartition des travaux domestiques
constitue un obstacle à la réalisation de l’égalité entre les sexes. Aussi, un partage
équitable des tâches domestiques devient un enjeu essentiel dans la stratégie de la
promotion de la femme (FNUAP, 1999), et un facteur majeur de l’amélioration de
la « qualité du mariage » (Gager et Sanchez, 1997).

Théorie des réseaux

La théorie des réseaux s’appuie sur deux éléments clés : l’accès à l’information et à la
recommandation. Ces éléments dépendent eux-mêmes de l’origine familiale et des
initiatives individuelles. Ceux-ci déterminent à leur tour les réseaux sociaux auxquels
l’individu appartient. Sa participation selon le statut d’occupation à l’activité
économique dépend en partie de ces réseaux.

Pour certains auteurs qui se sont intéressé cette théorie (Tango, 1990 ;Trzcinski et
Randolph, 1991 ; Cohen et House, 1986), les contacts informels sont tout aussi
importants, sinon plus, dans les pratiques de recrutement et de recherche d’emploi que
les services de placement et les services étatiques de main d’œuvre.

Ces contacts informels reposent généralement sur les relations de parenté et d’amitié,
les réseaux ethniques et religieux. Selon Kouame et Guèye (2000), pour une même
origine familiale, la situation défavorable des femmes par rapport aux hommes sur le
marché du travail serait attribuable au fait qu’elles n’appartiennent pas aux réseaux
sociaux facilitant leur accès aux meilleurs emplois en raison de leur processus
différentiel de socialisation. Les réseaux auxquels appartiennent les femmes n’offrent
pas les mêmes opportunités que ceux auxquels appartiennent les hommes en raison de
la subordination de la femme dans la société africaine.

Les facteurs culturels et économiques

Pour cette posture explicative, les inégalités entre hommes et femmes dans l’accès à
l’emploi peuvent aussi relever des facteurs culturels et économiques. Elle pense que
certains systèmes culturels définissent quels sont les travaux « socialement »
acceptables pour les femmes ; de ce fait, il se développe des stéréotypes qui excluent
ou tout au moins limitent l’accès des femmes à certains types d’emplois avec pour
corollaire un affaiblissement des taux de la participation des femmes à l’exercice d’une
activité économique mais également l’existence et la perpétuation des inégalités
d’accès au différent segment du marché du travail. Ainsi, l’accès à un emploi dépend
largement du système des normes de référence qui prône la division sexuelle du
travail.

Par ailleurs, de nombreux auteurs à l’instar d’Desai et Sathar (1995) soulignent le rôle
du patriarcat dans la division sexuelle du travail et la manière dont les hommes et les
femmes prennent conscience de leur « classe sociale » et positionnent par rapport aux
opportunités économiques. Ainsi, l’accès à l’emploi est subordonné à l’assentiment des
hommes et limité par un marché du travail discriminant sur la base du sexe

La diversité des théories montre le débat et les controverses entre les chercheurs quant
aux causes réelles de la sous-représentation des femmes dans l’exercice d’une activité
économique et soulève des questions liées à la discrimination, l’égalité et l’éthique.
Cette hétérogénéité n’exclut pas cependant l’existence d’une base théorique commune
reliant ainsi toutes les approches. C’est dans cette dernière perspective de pluralité que
s’inscrit notre approche méthodologique.

3. Données et Méthodes

3.1. Données

Les données utilisées dans le cadre de cette étude sont issues de la Troisième Enquête
Camerounaise auprès des Ménages (ECAM3) réalisée en fin 2007 par le
Gouvernement à travers l’Institut National de la Statistique (INS). D’envergure
nationale, cette enquête avait pour objectif principal d’actualiser le profil de pauvreté
et les différents indicateurs des conditions de vie des ménages établis en 2001 et
d’évaluer l’impact des principaux programmes et politiques mis en œuvre dans le
cadre de la lutte contre la pauvreté dans le pays. Pour ce faire, les informations ont été
collectées auprès des ménages. Le module portant sur l’ « Activité économique et
revenus membres du ménage », qui fait l’objet de nos analyses, a été élaboré dans
l’optique de recueillir les renseignements sur la situation d’activité et le statut des
individus dans l’emploi afin d’effectuer des analyses du marché du travail en relation
notamment avec la pauvreté. Il est question pour nous de procéder à un examen du
marché du travail au Cameroun par rapport aux rapports de genre qui prévalent dans
la société camerounaise.

3.2. Méthodes

Les analyses reposent sur une combinaison complémentaire des méthodes descriptives
et explicatives. L’approche descriptive consiste à explorer et à détecter d’éventuelles
associations entre la variable dépendante et chacune des variables explicatives
Toutefois ces liaisons seront contrôlées par le sexe. Recours sera fait à la statistique du
test de khi-deux à cet effet. Au niveau explicatif, le modèle multi-niveau sera utilisé
dans le but de déterminer la part de chaque niveau (Contexte de résidence, ménage et
individuel) dans l’explication totale des différences observées en matière d’occurrence
des inégalités en matière d’exercice d’une activité économique. Ainsi que le rôle des
pesanteurs sociales et culturelles dans la permanence ou l’accentuation des différences
observées entre les hommes et les femmes sur le marché du travail.
4. Caractérisation de la population active exerçant une activité économique

L’exercice d’une activité économique varie significativement suivant le milieu et la


région de résidence, le niveau de vie du ménage, l’âge, le statut matrimonial et le
niveau d’instruction de l’individu.

Les proportions des femmes qui n’exercent pas d’activité économique sont plus
importantes dans les régions septentrionales (25,6%) et du Grand Sud (30,1%) tandis
que ce sont les hommes des régions des Grassfields qui y participent le moins (81,6%).
Bien que ce soit en milieu rural que l’on enregistre des taux d’activité les plus élevés,
un écart de 5 points en défaveur des femmes est observé au niveau du marché du
travail.

En ce qui concerne le niveau de vie des ménages, il ressort de manière générale que
quel que soit la situation économique du ménage, les femmes participent moins à
l’exercice d’une activité économique par rapport aux hommes. Cette différence est
importante dans les ménages à faible niveau de vie où seulement 59,9% de femmes
participent à la vie économique contre 76.1% des hommes.

Dans la population active, près de 30,0% des femmes de niveau d’étude secondaire
ou plus ne participent pas à une activité économique contre 19,2% d’hommes. Il se
dégage également du tableau 2 que le taux d’activité augmente avec l’âge des
individus. En revanche, les niveaux de participation à une activité économique restent
en faveur des hommes quel que soit l’âge et le statut matrimonial des individus. Aussi
est-il important de noter que les veuves, séparées ou divorcées (80.2%) sont plus
présentes dans la vie active que leurs homologues de sexe masculin (80,0%).

En somme, bien que la participation des femmes au marché du travail a progressé au


Cameroun, elles demeurent peu nombreuses, comparativement aux hommes, à
exercer une activité économique, mieux encore à occuper des postes de décision. Par
ailleurs, elles ont des taux de chômage relativement plus élevés, et sont travaillent
pour l’essentiel dans l’économie informelle.
Tableau 2: Population active ayant exercé une activité économique au cours des
douze derniers mois selon les variables explicatives

Hommes Femmes
Variables
Effectifs Pourcentage Effectifs Pourcentage
Région de résidence***
Septentrion 3 145 74,4 3 352 90,4
Grassfields 4 374 85,4 4 855 81,6
Grand Sud 4 373 69,9 3 778 89,8
Milieu de résidence***
Urbain 5 774 66,4 6 649 81,5
Rural 2 917 88,6 5 336 93,5
Niveau de vie du ménage***
Faible 2 177 59,9 2 620 76,1
Moyen 4 367 71,8 5 006 85,3
Elevé 5348 90,9 4 359 95,9
Niveau d'instruction***
Aucun 3 349 77,4 1 702 94,0
Primaire 3 938 84,8 3 965 93,8
Secondaire ou + 4594 69,5 6 318 80,8
Groupe d'âges***
15-29 ans 5 641 69,2 5 951 79,1
30-49 ans 4 263 87,8 4 576 97.0
50-64 ans 1 442 85,9 1 377 90,2
Statut matrimonial***
Célibataire 1 095 76,2 2 107 86,3
Marié(e) 8 384 75,1 8 658 87,5
Veuf(ve)/Séparé(e)/Divorcé(e) 2 413 80,6 1 220 80,0
Source: Exploitation des données ECAM3, INS

5. Décomposition de la variance de l’activité économique de la population active sur


le marché du travail

Le modèle de décomposition de la variance permet d’évaluer la variation de des effets


aléatoires de chaque niveau d’analyse sur le phénomène étudié. On constate que la
part de la variance attribuable au contexte de résidence est sensiblement égale chez les
hommes et les femmes soit respectivement 5,18% et 5,92%. En revanche, celle
attribuable aux ménages est de 12,35% chez les hommes. Elle s’élève à 17,25%. On
remarque ainsi que la présence des femmes sur le marché du travail s’explique pour la
plus part par les caractéristiques économiques du ménage. Cependant, les
caractéristiques individuelles demeurent plus que jamais le principal déterminant de
l’accès à une activité économique avec respectivement 82,47% et 76,82% de la
variance expliquée chez les hommes et les femmes.

Tableau 3 : Décomposition de la variance de l’activité économique de la population


active sur le marché du travail

Genre Homme Femme


Paramètres Coefficients Chi2 de Wald Coefficients Chi2 de Wald
Effets fixes
Constante -1,839 - -1,216 -
Effets aléatoires
Niveau 3 0,201** 5,503 0,276** 5,721
Niveau 2 0,479*** 34,818 0,723*** 144,41
Corrélation intra-groupe (en%)
Région 5,18 5,92
Ménage 12,346 17,256
Individus 82,474 76,824
** *Significatif au seuil de 1%, * *Significatif au seuil de 5% * Significatif au seuil de 10% ns non significatif
Source: Exploitation des données ECAM3, INS

6. Les Déterminants

Bien que la part de la variance expliquée par les différents niveaux retenus dans le
cadre de cette étude diffère chez les hommes et les femmes, il ressort du tableau 3 ci-
dessous que de manière générale, les facteurs explicatifs de l’exercice d’une activité
économique sont les mêmes chez les individus de sexe féminin et de de sexe masculin.
Cependant l’ampleur du phénomène varie d’une variable à l’autre en fonction du
sexe.

Caractéristiques individuelles

Le groupe d’âges, le niveau d’instruction et le statut matrimonial de l’individu sont des


facteurs explicatifs de l’exercice d’une activité économique au Cameroun. Chez les
hommes que chez les femmes, les chances d’exercer une activité économique sont plus
élevées dans la tranche d’âges 15-29 ans. On note cependant que les femmes de la
tranche d’âges 50-64 ans sont également très actives sur le marché du travail par
rapport à leurs homologues de sexe masculin.

L’état matrimonial s’est révélé influente pour expliquer les disparités entre hommes et
femmes dans l’accès à l’exercice d’une activité. Il ressort de son influence que le
mariage ou la séparation/divorce/veuvage augmente considérablement les chances des
individus de la population active de participer au marché du travail. Ces statuts
confèrent aux hommes et aux femmes un certain nombre de responsabilités qui les
stimule et les motive à exercer une activité économique. De plus, ces responsabilités
sont accentuées parfois par une fécondité élevée.
L’analyse confirme le rôle majeur de l’instruction dans l’exercice d’une activité. Le
niveau d’instruction réduit les disparités entre hommes et femmes d’exercer une
activité rémunérée. Contrairement à ce qu’on pouvait s’y attendre, les chances d’accès
à l’exercice d’une activité diminuent avec le niveau d’instruction chez les femmes.
Soulignons cependant que la grande présence des femmes sans aucun niveau
d’instruction se fait dans le secteur informel (petit commerce, agriculture, etc.) alors
que leurs semblables de niveau secondaire et plus sont davantage sélectives dans le
choix et le type d’activité à exercer.

Facteur économique et contextuel

Le niveau de vie du ménage est un facteur déterminant de l’exercice d’une activité


économique. En effet, il détermine le cadre de vie des individus qui est lui permet
d’acquérir un ensemble d’habitudes. Aussi, le niveau de vie détermine les moyens
(réseau, capital humain) que possède également un individu dans la recherche de
l’emploi. Aussi bien chez les hommes que chez les femmes, les chances d’exercer une
activité économique sont moins élevées dans les ménages à niveau de vie moyen. Le
Cameroun, comme la plupart des pays africain se caractérise par un secteur informel
hyperdominant (près de 90%), le niveau de vie des populations demeure
particulièrement bas. La promotion de l’emploi occupe certes une place importante
dans les stratégies de lutte contre la pauvreté et de croissance économique, mais on
observe un écart profond entre le discours politique et les mesures effectives mises en
œuvre. Jadis, exempt de toute activité économique en raison notamment de la
jalousie de leur partenaire, les femmes représentent aujourd’hui la part la plus
importante des demandeurs d’emplois en raison de la structure par sexe de la
population.

Concernant le milieu de résidence du ménage, il est important de noter que les


individus vivant en milieu urbain courent plus de risque comparativement à ceux du
milieu urbain d’exercer une activité économique. En effet, le type d’activité exercé en
milieu rural est essentiellement l’agriculture et l’artisanat, tandis que l’insertion dans le
marché du travail est plus compliqué en milieu urbain à cause de la conjoncture
économique difficile caractérisée par un manque d’emploi décent auquel aspirent les
citadins.
Tableau 5 : modèle logistique multiniveau estimant la probabilité d’exercer une
activité économique sur le marché du travail.

Homme Femme
Variables
Odds ratio Erreur Odds ratio Erreur
Effets fixes
Constante 0,310 0,119 0,656 0,148
Caractéristiques individuelles
Cohorte
15-29 ans Réf - Réf -
30-49 ans 0,103 0,094 0,285 0,056
50-64 ans 0,518 0,099 2,349 0,089
Niveau d'instruction
Aucun Réf - Réf -
Primaire 0,618 0,130 0,504 0,081
Secondaire ou + 1,511 0,122 0,661 0,084
Statut matrimonial
Célibataire Réf - Réf -
Marié€ 1,732 0,076 1,682 0,084
Veuf(ve)/Séparé(é)/Divorcé(e) 2,217 0,098 1,218 0,103
Caractéristique du ménage
Niveau de vie du ménage
Faible 1,504 0,066 1,614 0,0610
Moyen Réf - Réf -
Elevé 2,547 0,101 3,710 0,083
Facteur contextuel
Milieu de résidence
Urbain Réf - Réf -
Rural 1,629 0,080 1,930 0,070
CHI2 associé au modèle 1398,206 1503,246
** *Significatif au seuil de 1%, * *Significatif au seuil de 5% * Significatif au seuil de 10%
ns non significatif
Source: Exploitation des données ECAM3, INS
Conclusion

La problématique de la participation des femmes à l’activité économique constitue de


nos jours une question centrale au Cameroun et ce, d’autant plus que le pays s’est
engagé sur la voix de l’émergence d’ici 2035. C’est dans cette perspective que cette
communication s’est inscrite afin de comprendre les différences observées entre les
hommes et les femmes au niveau de l’exercice d’une activité économique.

Les résultats de cette étude confirment bel et bien les inégalités entre les hommes et les
femmes en matière d’exercice d’activité économique selon le milieu de résidence, le
niveau de vie du ménage, l’âge, le niveau d’instruction et le statut matrimonial de
l’individu.

Cependant, de l’analyse multiniveau, il ressort que les caractéristiques du ménage


expliquent davantage la présence des femmes sur le marché du travail. C’est donc
davantage la précarité des conditions de vie du ménage qui incitent les femmes à se
lancer dans l’exercice d’une activité économique.

Il serait donc important pour les pouvoirs publics camerounais de promouvoir la


création des activités rémunérées en mettant un accent particulier sur l’insertion
socioprofessionnelle des femmes en vue de garantir leur participation effective à la vie
économique et au développement du pays qui tarde à décoller.
Références bibliographiques

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