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Cours de Sociologie de la santé

L3-SS_Séquence 5-Médecine moderne et sociétés africaines

V MEDECINE MODERNE ET SOCIETES AFRICAINES


La médecine, science et art relatifs à la guérison et à la prévention des maladies ainsi qu’à la
préservation de la santé, est une réponse culturelle face aux problèmes de maladie et de santé. En
tant que telle, elle a une origine sociale et culturelle qui est l’Occident. Fille de la médecine
grecque, romaine, puis européenne, sa pratique dans les sociétés autres que les sociétés
occidentales, ne peut être sans heurt, car il est ici question de la coexistence des éléments culturels
d’origine différente.

En effet « la cohabitation d’éléments culturels d’origines diverses au sein d’un même peuple est
susceptible d’être source de bonheur ou de problèmes pour les membres du dit peuple » (Titi Nwel,
2008, p. 27). On peut donc observer des conflits, contradictions et tensions ou encore le consensus,
les alliances et intégrations, entre les éléments culturels d’origines diverses.

En observant les faits sociaux liés au recours à la santé dans nos sociétés africaines, on peut
observer quelques obstacles dans les relations entre la médecine moderne et les membres des
sociétés africaines. Ces obstacles sont observables dans les formations sanitaires et se manifestent
par le mauvais accueil, le déficit de communication et le complexe du médecin.

V.1 Accueil dans les formations sanitaires


La rencontre entre ceux qui s’occupent de la médecine moderne c’est-à-dire le personnel de santé
et les malades, est une rencontre entre deux univers, deux savoirs. Cette rencontre est exprimée
par (Nouga II, 1994, p. 72) en ces termes : « la rencontre du patient avec le système des soins est
celle de deux systèmes de représentations différents, le savoir et le pouvoir de guérir du médecin
et la demande d’être guéri du malade. La demande thérapeutique de ce dernier semble être
déterminée par l’écart qui sépare ces deux systèmes représentatifs. En effet, […] l’hôpital est
caractérisé par l’isolement et l’éloignement du milieu familial alors que la médecine traditionnelle
ré instaure même ce climat familial ».

La relation thérapeutique malade/traitant est souvent perçue comme la rencontre de l’ignorance et


du savoir. Le malade est très peu écouté, il doit simplement suivre ce que lui demande le traitant.
Il est livré à ce dernier comme un animal en pâture. Autrement dit, en acceptant de se faire traiter
dans les services de médecine moderne, le malade met sa vie entre les mains du traitant. Ce dernier
est donc capable soit de le guérir soit de le propulser à la mort.

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Parlant de l’accueil dans les formations sanitaires publiques du Cameroun Bernard Hours le décrit
en « parcours de brimades pour les malades » (Hours, 1986, p. 59), et qualifie l’hôpital comme
étant « un univers de contraintes carcérales » (Hours, 1986, p. 89). Le parcours des patients est
généralement marqué par la peur et les mères craignent toujours « d’être rabrouées et coupées de
leur environnement » (Hours, 1986, p. 130). Le personnel médical se caractérise généralement par
un discours dit réprobateur. L’accueil dans les FS est loin de ce que Zempléni appelle « une
amélioration de l’écoute de la demande médicale psychologique et sociale du malade ».

En effet la réponse à la demande du malade est essentiellement médicale. Il s’agit d’une approche
parcellaire, différente de l’approche globale que l’on observe dans la médecine dite traditionnelle.
Alors que la prise en charge globale ne coûte que le prix d’une consultation chez le guérisseur,
dans la médecine moderne, le patient est amené à consulter plusieurs spécialistes, ce qui alourdit
les frais de consultation et par conséquent le traitement, puisque le savoir du traitant débouche
nécessairement sur une ordonnance. Comme l’écrit (Hours, 1986, p. 134): « La confiance dans le
Docteur qui sait est immédiatement altérée par la faiblesse dérisoire de son pouvoir réel […] Car,
savoir c’est bien mais à quoi bon si ce savoir s’étale inefficace sur une ordonnance que personne
ne va acheter au malade solitaire qui ‘’se sent mourir’’, abandonné ».

En conclusion, la relation malade / traitant est prépondérante dans le recours thérapeutique. Mieux
encore, c’est la manière dont le traitant exerce son savoir et son pouvoir de guérir sur le malade
qui importe dans la pratique médicale. C’est ce que confirme (Viveros, 1990, p. 224) dans une
étude sur les discours et les pratiques thérapeutiques, en ces termes : « ce qui est remis en cause
[dans la médecine officielle] n’est pas la compétence médicale pour guérir, mais la façon dont le
savoir est utilisé pour exercer un pouvoir ».

V.2 Le handicap linguistique


Les professionnels de santé ne comprennent pas toujours la langue des populations qu’ils vont
soigner. Dans la perspective traditionnelle, la maladie est transmise à l’individu dans sa langue.
Or, les agents de santé apprennent la maladie dans les langues occidentales (anglais, français,
allemand, italien etc.). La barrière linguistique constitue donc souvent un obstacle pour certaines
personnes qui se présentent devant les médecins du système moderne. En effet, surtout dans le
milieu rural, le médecin n’arrive pas toujours à diagnostiquer de manière exacte le mal du patient
qui se présente devant lui, à cause non seulement de la non-maîtrise de la langue du patient, mais

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aussi de la représentation sociale que se fait cette personne de sa maladie. Cette barrière qui existe
entre le soignant et le soigné ne permet pas toujours à ce dernier de se sentir en confiance pour
exprimer toutes ses inquiétudes.

Au-delà du problème de confiance qui est un facteur d’une bonne expression des plaintes du
malade, il y a un problème de communication entre le patient et le traitant. En effet, une mauvaise
communication entre le patient et son médecin peut conduire à l’établissement d’un mauvais
diagnostic. C’est pour cela qu’il faut bien comprendre les mots du malade (Jaffre, 1990). C’est-à-
dire être capable de communiquer avec le malade, de comprendre ses plaintes et les traduire en
diagnostic. Pour cela, il faut que la barrière linguistique soit franchie et que le traitant pénètre dans
l’univers socioculturel du patient afin d’avoir toutes les garanties lui permettant de comprendre les
maux du malade.

Par ailleurs, le malade aussi a du mal à traduire dans une langue étrangère, son mal dont la
représentation et la connaissance lui sont données dans et par une autre langue. En effet, il y a
certains symptômes que nous ne réussissons pas à traduire en français ou en anglais lorsque nous
sommes malades et devant un consultant. Exemple : fièvre, froid, paludisme ; Ce que nous
traduisons généralement par mal dans « avoir mal » peut être ressenti autrement et traduit en ce
qui chauffe, picote, tourne etc. de même que certaines maladies dont la traduction dans les langues
européennes renvoie à une autre chose que la maladie qu’elle voudrait traduire. Cette
responsabilité de compréhension et de traduction en mal et diagnostic revient ou incombe au
praticien. C’est ici que son savoir doit être mis en exergue.

Nous comprenons que dans le cadre de la médecine dite traditionnelle, ce problème ne se pose pas,
du moment que le guérisseur partage avec le patient, le même univers culturel et les deux
communiquent dans une même langue. C’est cette situation que l’on devrait observer avec la
formation de plus en plus de médecins et d’infirmiers africains, qui dans le cadre de la pratique
médicale en Afrique, partagent avec les patients, le même univers culturel et parfois les mêmes
langues. Mais cela n’est pas toujours suffisant parce que la formation du personnel de santé se fait
à partir des catégories culturelles occidentales d’une part et que beaucoup d’Africains ignorent tout
de la culture de leurs parents et même la langue de leur tribu et ethnie d’origine d’autre part.

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V.3 Le complexe du soignant


Le complexe du médecin n’est rien d’autre que cette élévation de certains praticiens qui se mettent
sur un piédestal à partir duquel ils regardent les patients qui viennent vers eux pour rechercher la
guérison. En effet, il faut comprendre par-là, le fait que certains médecins ou traitants imbus de
leur savoir et de leur pouvoir de guérir, transforment l’autorité qui leur est ainsi conféré en pouvoir.
L’exercice de cette autorité sur le malade met le médecin et le malade dans un rapport de
domination et de suggestion. En d’autres termes, le mauvais usage de l’autorité entraîne
nécessairement, un conflit d’autorité.

Dans le rapport médecin / malade, il y a une inégale répartition d’autorité qui est conférée par la
position de chacun, c’est-à-dire le rôle que lui confère la société. Mais l’utilisation de cette autorité
devrait plutôt servir à guérir le malade et non à exercer un certain pouvoir. Cela veut dire que
l’autorité qui entraîne l’obéissance devrait servir au respect des consignes médicales de traitement
et non de permettre d’obtenir ce qu’il veut en dépit de tout.

C’est parfois ce complexe qui est à l’origine des erreurs médicales qui mettent régulièrement en
danger, la vie des patients, qui amène le personnel de santé à ne pas se remettre en question, c’est-
à-dire en refusant de se recycler ou en utilisant des mauvais protocoles de soins. Bref, le personnel
complexé est souvent amené à ne pas reconnaître ses limites, une façon de montrer un pouvoir
qu’on n’a pas. Or, ce qui est indiqué et qui se pratiquait dans nos sociétés africaines, c’était une
collaboration entre praticiens pour le bonheur des patients.

Parlant de la médecine chez les ancêtres du peuple Basaa, Théodore MAYI-MATIP écrit : « Le
thérapeute a parfaitement conscience de ses limites. Il recherche le concours et la coopération
d’autres praticiens initiés, soit parce qu’ils sont plus avisés ou plus spécialisés dans un cas
constaté, soit parce qu’ils sont disponibles ou qu’ils sont seuls qualifiés pour des cas qui sortent
du champ de sa compétence » (Mayi-Matip, 1983, p. 65). Le praticien doit en fait comprendre
qu’il est là pour jouer un rôle que lui confère la société et non pour exercer un pouvoir qui lui est
personnel. Et même si c’était le cas, chaque pouvoir a des limites.

V.4 Inégalités sociales de la médecine


La réforme hospitalière qui impose le plein temps aux médecins et introduit la recherche médicale
à l’hôpital (la « Réforme Flexner » aux Etats-Unis vers 1920 et la « Réforme Debré » en 1958 en

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France), fait de l’hôpital, un lieu de production et de reproduction des inégalités sociales


(Carricaburu & Ménoret, 2004).

En effet, cette réforme a favorisé l’avènement d’un nouveau pouvoir technique et organisationnel
pour les médecins hospitaliers. Il y a eu la création des services pour riches et des services pour
pauvres, perpétuant ainsi la reproduction des inégalités sociales d’une part, mais aussi des malades
de l’hôpital et des malades du médecin (sujet de la recherche médicale) qui révèle une production
des inégalités sociales (Carricaburu & Ménoret, 2004, p. 21). Ainsi, on a à l’hôpital, la médecine
de prestige et de haute technicité et la médecine de masse ou des filières d’abandon médical dans
laquelle on retrouve les maladies tropicales négligées (MTN).

Travaux cités
Carricaburu, D., & Ménoret, M. (2004). Sociologie de la santé. Paris: Armand Colin.
Hours, B. (1986). L'Etat sorcier: santé publique et société au Cameroun. Paris: L'Harmattan.
Jaffre, Y. (1990). Comprendre les mots du malade. Dans D. Fassin, & Y. Jaffre, Sociétés, développement
et santé (pp. 126-133). Paris: Ellipses/Aupelf.
Mayi-Matip, T. (1983). L'univers de la parole. Yaoundé: Editions Clé.
Nouga II, T. A. (1994). Le centre de santé développé de la paroisse Saint-Martin de Mandoumba. Une
analyse du développement rural à travers une institution sanitaire. Mémoire de Maîtrise en
Sociologie. Yaoundé: Université de Yaoundé I. .
Titi Nwel, P. (2008). Adapter ou inculturer la démocratie? Dans P. Titi Nwel, & A. D. Olinga, Manuel
d'éducation à la citoyenneté (pp. 25-30). Yaoundé: Imprimerie Nationale.
Viveros, M. (1990). Discours et pratiques thérapeutiques. Dans D. Fassin, & Y. Jaffre, Sociétés,
développement et santé (pp. 215-234). Paris: Ellipses/Aupelf.

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