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L’HORLOGER DU SÉRAIL Paul Dumont, 

Remy Hildebrand

« Mon père, après la naissance de mon frère unique, partit pour Constantinople où il était appelé, et devint horloger du
Sérail », lit-on dans les Confessions de J.-J. Rousseau. Artisan spécialisé dans le « rhabillage » des horloges, Isaac Rousseau
séjourna à Istanbul de 1705 à 1711, à une époque où la civilisation ottomane s’apprêtait à se laisser aller à L’ivresse de l’époque
des tulipes. Il y rejoignit d’autres Genevois qui se consacraient au commerce et à la réparation des « montres turques », objets dont
la délicate mécanique ne servait pas seulement à mesurer le temps mais symbolisait aussi, aux yeux des philosophes, les rouages
de la société humaine. De retour à Genève, Isaac fut-il l’un de ces voyageurs qui, revenus au bercail, envoûtent leurs proches du
récit de leurs souvenirs ? L’œuvre de Jean-Jacques est traversée de motifs qui semblent devoir beaucoup aux quelques années
passées par notre rhabilleur sur les rives du Bosphore, au service d’un Sérail dont les secrets peuplaient l’imagination de l’Europe
des Lumières. Quelle fut l’influence du fantasme oriental dans la vie et l’œuvre du Citoyen de Genève ? C’est la question à
laquelle veut répondre cet ouvrage. L’enquête porte d’abord sur Isaac et la congrégation genevoise d’Istanbul, mais prend
également en compte les tribulations d’une branche « persane » de la famille Rousseau. Chemin faisant, elle se penche sur l’œuvre
de J.-É. Liotard, peintre genevois qui, ayant travaillé dans la capitale ottomane, contribua au succès des « turqueries ». Dans une
deuxième partie, des spécialistes de J.-J. Rousseau sondent son œuvre à la recherche de réminiscences paternelles, tandis que
d’autres contributions cernent les cheminements de l’orientalisme littéraire en vogue au siècle des Lumières.
Rémy Hildebrand
Sur les traces d’Isaac Rousseau, père de Jean-Jacques
Alev Kιlιç
Préface de l’ambassadeur de la République de Turquie en Suisse
Walter B. Gyger
Préface de l’ambassadeur de Suisse en République de Turquie
Paul Dumont
En guise de préambule : le contexte ottoman
Comment l’Europe perçoit-elle l’Empire ottoman à l’époque des Tulipes  ?
Première partie. La communauté genevoise au Levant
Rémy Hildebrand
Isaac Rousseau à Péra : heurs et malheurs d’un compagnon horloger
1ère période : de la naissance d’Isaac à la naissance de Jean-Jacques
Isaac, le compagnon horloger
La promenade sur la treille
Isaac, « horloger du Sérail »
Un débouché pour la fabrique genevoise
Le rhabilleur Rousseau
2e période : Isaac, condamné, quitte Genève
Suzon, la petite sœur d’Isaac
La fête à Saint-Gervais
Bossey, le petit paradis
3e période : en mourant, Isaac songe à Suzanne, la mère de Jean-Jacques
Isaac chasseur
Jean-Jacques fuit Abel Ducommun
« Un homme d’une probité sure »
Conclusion
Thomas David
« Une autre Genève dans l’Orient »La Congrégation genevoise d’Istanbul au XVIIIe siècle
I. La « Congrégation de Genève » à Istanbul
II. Les activités des horlogers genevois à Istanbul
III. Conditions de vie de la Congrégation genevoise d’Istanbul
L’assistance aux pauvres et aux malades
L’éducation des enfants
Le soin des âmes
Les difficultés financières
Entre obligation religieuse et contrôle social
Conclusion
Danielle Buyssens
Jean-Étienne Liotard (1702-1789), peintre genevois à Constantinople et peintre turc à Genève
Christophe A. J. D. Van Staen
Conjecture sur le séjour d’Isaac Rousseau en Orient (1705-1711).
Avec quelques éclaircissements sur Jacques et Samuel Rousseau et une photographie inédite de la tombe de Jacques Rousseau à Ispahan
Un père instable et aventureux
La tombe de Jacques Rousseau à Ispahan
Jacques Rousseau et la périlleuse ambassade de Michel (1706-1708)
La dynastie diplomatique de la famille Rousseau en Orient
Interrogation sur Samuel Rousseau, orientaliste londonien (1763-1820), avec une piste à la fois fausse et intéressante
Retour sur le séjour d’Isaac Rousseau en Orient
Bref regard sur la position des orfèvres genevois dans le commerce français d’Orient à la fin du xviiie siècle
En guise de conclusion
Deuxième partie. L’Orient fantasmé
Frédéric Tinguely
Le despotisme des modèles : dire Constantinople à l’âge classique
Jacques Berchtold
L’empreinte du Bosphore dans l’imaginaire rousseauiste : La Nouvelle Héloïse, néo-léandride lémanique
Frédéric Lefebvre
Jean-Jacques Rousseau, de la montre du Sérail au gouvernement du  Contrat social
Sadek Neaimi
Un fantasme philosophique : le despotisme oriental
Localisation d’une épidémie et ses symptômes : les Lumières
La critique
La critique contemporaine
Le despote oriental : le personnage
Despotisme et colonisation
Françoise Bocquentin
Les fruits-salams de J.-J. Rousseau
Prologue
Fruits et vergers chez J.-J. Rousseau
Le fruit ou l’état de nature encore accessible à l’Homme
La grappe de raisins : fruit-symbole d’un groupe social
Le couple de cerises : fruit-symbole du dialogue
La pomme, fruit-symbole de J.-J. Rousseau
Conclusion

Sur les traces d’Isaac Rousseau, père de Jean-Jacques


« Ceux-là ont connu le moutonnement des blés le long des routes de Hongrie, le vent et les loups dans les défilés
pierreux des Balkans, l’encombrement et le mercantilisme des ports de Provence, les bourrasques sur la mer, agitant
les oriflammes des princes comme autant de langues de feu, Constantinople toute dorée, ruisselante de pierreries et
d’yeux crevés, et la visite aux Lieux Saints qu’on se sent un peu sauvé d’avoir vus une fois, même de loin, et dont, si
on en revient, on se ressouviendra à son lit de mort ».
Parlant de ses ancêtres et plus globalement des pèlerins, Marguerite Yourcenar1 nous offre un raccourci géographique
saisissant de cette immense région traversée par d’audacieux marchands qui inventent l’avenir qui les attire. Cet attrait
s’est exercé également sur Isaac Rousseau. Artisan horloger, marié, installé à Genève, devenu père, il décide de partir
tenter sa chance du côté de Péra, dans le domaine de la réparation des horloges et de l’entretien des montres rares,
dans une colonie genevoise largement réputée.
2Presque trois siècles plus tard, une délégation internationale accueillie au Palais de France s’est donné pour mission
de mieux comprendre le séjour du père de Jean-Jacques Rousseau, dans ce quartier européen d’Istanbul, de 1705 à
1711. Cette première journée d’étude a bénéficié du soutien généreux d’organismes tels que Pro Helvetia, Présence
suisse, la Ville et l’État de Genève, ainsi que de l’appui sans faille du Consulat général de Suisse à Istanbul et de
l’Ambassade de France en Turquie. Qu’ils en soient remerciés ici.
3Il existe tant d’ouvrages savants sur l’histoire d’Istanbul que nous ne pensions pas pouvoir faire œuvre d’originalité.
Pourtant, dans le mouvement des idées du Siècle des Lumières, a-t-on mesuré l’influence qu’a jouée Istanbul dans la
vie et l’œuvre du « Citoyen de Genève » ? Telle est la question première à laquelle les contributions ont essayé de
répondre, et nous nous réjouissons que des aspects de la vie de la congrégation genevoise dans l’Istanbul
du XVIIIe siècle ainsi que le contexte socio-économique qui l’a vue naître soient mieux connus grâce aux quelques
textes réunis dans la première partie de cet ouvrage. On essaiera tout d’abord, à travers Isaac Rousseau et un autre
Genevois ayant exercé son art sur les rives du Bosphore, le peintre J.-E. Liotard, de faire revivre cette communauté
genevoise du Levant avant de retracer les tribulations d’une branche parallèle de la famille Rousseau qui fit souche
dans le royaume de Perse.
4La seconde partie, intitulée l’Orient fantasmé, prenant ses distances par rapport aux données historiographiques,
évoquera certains parallèles que l’on peut tirer entre l’œuvre romanesque de J.-J. Rousseau et l’expérience vécue sur
les rives du Bosphore que son père a partagée avec le fils. Dans une perspective plus générale, certaines
communications aborderont la question de savoir comment l’altérité de l’Orienta pu alimenter l’imaginaire occidental,
de la littérature de voyage à la réflexion sur les différentes formes du gouvernement des hommes.
5Nous espérons que les échanges de la journée d’étude du 28 mars 2002 auront contribué à mieux comprendre, en les
approfondissant, les caractéristiques des liens établis entre la capitale de l’Empire ottoman et la République de
Genève. Par leur complexité économique et leurs interactions culturelles, ces liens dispensent un enseignement
inépuisable. Le tracé des routes des marchés transcontinentaux ne porte-t-il pas en creux les plans de la Maison
Europe ? Les liens établis entre ces deux villes, si différentes par leur histoire, par leur taille, par leurs ressources, par
leur religion et par leur organisation politique ont pourtant, en raison de leur complémentarité, favorisé des échanges
prometteurs.
6Le système du devchirme, envoûtant rituel d’un monde fascinant, se prolongera peut-être à travers la lecture de ces
textes édités grâce à la volonté du directeur de l’Institut français d’études anatoliennes. Ainsi, le génie des voyages se
poursuivra à travers de nouvelles modalités et par le partage de richesses qu’apporte la confrontation de disciplines
scientifiques distinctes. Mieux connaître Jean-Jacques Rousseau, sa vie et son œuvre, passerait peut-être par le pari de
mieux découvrir les conditions de vie de son père dans le monde ottoman qui le subjugue en 1705 ? Isaac Rousseau
lui parlera longuement, au cours des veillées passées ensemble dans la maison familiale du 40 Grand-Rue, de son
prestigieux séjour à Istanbul comme « horloger du Sérail ».
7Ce livre est une œuvre construite par plusieurs auteurs, professeurs d’université, chercheurs et spécialistes de l’œuvre
de J.-J. Rousseau. Il est surtout un outil de travail pour les recherches en cours. Les connaisseurs de la pensée de J.-J.
Rousseau auraient probablement souhaité de plus savants développements, les amoureux du monde ottoman voulu
admirer une illustration plus abondante. Nous avons délibérément fait la part belle à la production horlogère destinée à
l’Empire ottoman, en hommage à l’horloger du Sérail. Nous osons espérer que l’iconographie de l’ouvrage, que trois
institutions majeures de Genève, le Musée Patek Philippe, la Bibliothèque publique et universitaire et le Musée d’art
et d’histoire, ont eu l’extrême obligeance de nous confier, agrémentera la lecture des pages qui suivent. Notre
reconnaissance va particulièrement à un des auteurs, Mme Buyssens, qui a fait preuve d’une infinie patience.
8Reste à reconnaître publiquement notre dette envers Pascal Montandon, digne héritier de ces Genevois qui, en
d’autres temps, avaient choisi de s’installer sur les rives du Bosphore. Sans la constance qu’il a mise à collecter,
toiletter et polir les textes réunis dans cet ouvrage, celui-ci aurait beaucoup tardé à voir le jour.
NOTES
1 Margerite Yourcenar, Archives du Nord, Paris, Gallimard, 1977.
Préface de l’ambassadeur de la République de Turquie en Suisse
Isaac Rousseau, père du grand écrivain, philosophe et initiateur de nouvelles idées politiques que fût Jean-Jacques
Rousseau, a vécu à Istanbul. Il s’établit dans cette ville au passé prestigieux pour y travailler ; il s’imprègne de sa
culture et de son histoire de 1704 à 1711.La vie fastueuse et les richesses de l’Orient attirent les Européens en mal de
gloire, de sensations rares ou de fortune, et Isaac Rousseau, comme bien d’autres artisans de l’époque, s’est mis au
service du Palais. Son séjour correspond, à quelques années près, au moment qui porte, dans l’histoire de l’Empire
ottoman, le nom d’époque des Tulipes.3La période des guerres étant terminée, le sultan Ahmed III profite de
l’accalmie pour se consacrer à la restructuration de son Empire. Tout d’abord, il réorganise et modernise l’armée. Il
s’emploie aussi à l’embellissement d’Istanbul grâce à un urbanisme audacieux et par la construction de prestigieux
palais et de fontaines monumentales.Parallèlement à cette frénésie du renouveau, la vie économique de l’Empire prend
un nouvel essor. C’est ainsi, entre autres, qu’une usine à papier est édifiée à Yalova, ville à proximité d’Istanbul, les
ateliers de faïences d’Iznik et de Kütahya reprennent leur activité et une bibliothèque portant le nom du souverain est
inaugurée. Ahmed III favorise le travail des poètes ottomans qui créent un genre purement ottoman éloigné de
l’influence de l’Orient.
5Depuis la prise de Constantinople en 1453 par Mehmet II, dit le Conquérant, la Sublime Porte témoigne d’une grande
ouverture à la culture de l’Occident. De nombreux artistes européens prennent le chemin de la capitale ottomane,
fascinés par la luxuriance de l’Orient, tandis que les sultans, de leur côté, cèdent volontiers à l’attrait des œuvres d’art
de facture occidentale ; c’est de ces interactions que se nourrissent, au fil des siècles, des relations culturelles d’une
grande fécondité entre l’Empire ottoman et l’Europe.
6Bien des domaines sont concernés par ces échanges : musique, peinture, architecture, belles lettres, artisanat...
D’autre part, le dialogue va se développer, chaque fois que les circonstances le permettent, sur le terrain des relations
politiques et des emprunts technologiques.
7Intronisé en 1789, à l’heure où la tourmente révolutionnaire s’empare de l’Europe, Selim III jette les bases d’un
« ordre nouveau », s’attachant en particulier à la transformation de l’armée qu’il dote d’un corps d’officiers formés
avec le concours de la France. On lui doit également l’ouverture des premières ambassades permanentes de l’Empire
dans les grandes capitales européennes : Vienne, Paris, Berlin, Londres...
8Son successeur, Mahmud II, va s’engager dans la même voie, prenant à son tour place dans la galerie des souverains
réformateurs. Son règne est marqué de changements de grande envergure : abolition du corps des janissaires,
démantèlement des structures « féodales » régissant le fonctionnement de l’armée traditionnelle, réorganisation de
l’administration centrale et provinciale. Les muftis, qui jusqu’en 1826 constituaient une institution autonome,
deviennent à cette date des fonctionnaires du gouvernement. Dans les mêmes années, le pouvoir impérial s’emploie à
la modernisation du système des corporations, ouvrant la voie à une progressive adaptation de la vie économique
ottomane aux réalités du commerce mondial.
9Le 3 novembre 1839, alors qu’un nouveau sultan, Abdulmecit I er, vient d’accéder au trône, le « noble rescrit de la
maison des roses », connu aussi sous le nom de charte des tanzimat (terme ottoman désignant les réformes), est
promulgué. Ce rescrit, qui jette les bases de tout un éventail d’innovations administratives et institutionnelles, ouvre
en outre la voie à une transformation radicale de la législation ottomane. L’adoption, en 1840, d’un nouveau code
pénal constitue un premier pas vers l’abandon de la charia musulmane comme source principale du droit. Désormais,
le mouvement réformateur est inexorablement lancé. Il suit une trajectoire dont l’aboutissement sera, en 1923, la
proclamation de la République de Turquie.
10Puisant ses racines dans un processus pluriséculaire d’interaction avec l’Europe, le nouveau régime, sous la
conduite de Mustafa Kemal Atatürk, se signale lui aussi, d’emblée, par sa promptitude à réformer, dans un esprit
d’ouverture au modèle occidental. Abolition du califat (1924). Adoption d’un Code civil largement inspiré par celui de
la Suisse (1926). Remplacement de l’alphabet arabe par l’alphabet latin (1928). Autant de gestes, parmi bien d’autres,
à travers lesquels la Turquie vient affirmer, de manière hautement symbolique, son attachement à un ensemble de
valeurs qu’elle partage depuis fort longtemps avec l’Occident.
11Admise dès 1856 à participer aux avantages du « concert européen », la Turquie peut légitimement se prévaloir
d’avoir contribué à la construction de l’Europe d’aujourd’hui. Membre de la plupart des organisations occidentales –
Conseil de l’Europe, OTAN, OCDE, Banque mondiale pour la reconstruction et le développement...–, elle s’est
également imposée, depuis la fin des années 1950, comme un des partenaires les plus fidèles de l’édifice politique et
économique qui porte aujourd’hui le nom d’Union européenne. C’est dire que sa récente candidature à la pleine
intégration au sein de cette communauté s’inscrit dans le sillage d’un parcours qui n’a guère varié.
12En somme, pour en revenir à notre horloger du Sérail, ce n’est pas seulement parce qu’il contribua à façonner
l’image que Jean-Jacques Rousseau se faisait de l’Orient que le séjour d’Isaac, père « d’une probité sûre » s’il faut en
croire l’illustre citoyen de Genève, mérite de retenir l’attention. Ces quelques années passées dans la capitale ottomane
sont également dignes d’intérêt parce qu’elles témoignent, à travers l’exemple d’un modeste horloger genevois venu
chercher fortune sur les rives du Bosphore, et de l’ancienneté des rapports entre la Turquie et l’Europe, et de la
fécondité de leurs échanges.
13Mes plus vifs remerciements vont aux personnes et aux institutions qui ont conçu et organisé à Istanbul, terre
d’accueil d’une communauté horlogère à qui Jean-Jacques Rousseau doit peut-être plus qu’il n’y paraît, une
riche journée internationale restituée à travers cette publication. Grâce à la dizaine de contributions rassemblées ici,
nous en savons désormais davantage non seulement sur l’époque des tulipes, un des grands moments de la civilisation
ottomane, mais aussi sur son pendant européen, dont bien des aspects restent encore à explorer, le siècle des Lumières.
Préface de l’ambassadeur de Suisse en République de Turquie
En l’espace de quelques semaines, on m’a demandé de préfacer deux livres. D’une part, cette publication sur la
présence genevoise à Istanbul au siècle des Lumières et plus particulièrement sur Isaac Rousseau, l’horloger du Sérail.
D’autre part, la traduction turque du recueil « Entre Ankara et Lausanne, la Turquie en route vers l’Europe » de mon
ami et adjoint le Dr. Max Schweizer. La lecture de ces deux ouvrages m’a permis de me plonger dans trois cents ans
de relations entre la Confédération helvétique et l’Empire ottoman qui s’est transformé en 1923 en République turque.
En tant qu’ambassadeur de Suisse en Turquie, je suis très heureux de ces deux publications car tant en Suisse qu’en
Turquie, la densité des relations entre nos deux pays est méconnue. Et surtout nos concitoyens respectifs ignorent
l’importance d’Istanbul pour les horlogers genevois et l’importance du bassin lémanique pour le mouvement des
Jeunes-Turcs et au cours du processus de création de la République turque.
2Aujourd’hui, à l’évocation de la Turquie en Suisse, la majorité de mes compatriotes pensent aux ouvriers turcs et aux
requérants d’asile. Nous avons oublié que la Suisse fut pendant longtemps un pays d’émigration. L’exemple d’Isaac
Rousseau illustre bien comment les habitants de notre pays cherchèrent pendant longtemps travail et fortune à
l’étranger. Par ailleurs, nous ne nous souvenons plus qu’un certain nombre de Suisses, les anabaptistes par exemple,
ont été forcés de quitter notre pays pour pratiquer librement leur foi ou pour échapper à son étroitesse et à sa rigueur.
La Suisse ne s’est transformée progressivement en un État vraiment libéral qu’à partir de la révolution radicale de
1847, sa prospérité est même plus récente.
3En lisant les documents de la Journée d’étude internationale qui s’est tenue le 28 mars 2002 à Istanbul, nous ne
pouvons pas nous empêcher de penser également aux nombreux Turcs qui séjournent dans notre pays. Dans un texte
fort intéressant de Mustafa Albayrak, publié dans le livre du Dr. Max Schweizer sous le titre « Genève – Centre
conspirateur », l’importance de Genève pour le mouvement des Jeunes-Turcs est bien décrite. Pendant la période de
1870 à 1901, 22 journaux de l’opposition ottomane y sont même publiés. Aucun autre pays européen n’avait un
nombre aussi important de publications ottomanes. Mustafa Albayrak a écrit que les Jeunes-Turcs préféraient Genève
à Paris, Londres ou Bruxelles, car ils y jouissaient de plus de libertés qu’ailleurs.
4Depuis cette période, de nombreux Turcs ont fait leurs études en Suisse romande. Dès lors, personne ne fut étonné
que les leaders de la future République aient donné leur consentement pour renégocier l’accord de paix à Lausanne,
ville d’un pays neutre qu’ils connaissaient et admiraient. Si nous considérons également les accords de Montreux sur
les Détroits en 1936, nous pouvons dire que le bassin lémanique est devenu une sorte de berceau de la République
turque. La reprise du code civil suisse par la jeune République y contribua également.
5Le grand nombre de thèses publiées par des étudiants turcs en Suisse témoigne que notre pays continua pendant de
nombreuses années à être un endroit privilégié pour l’éducation et la formation de la jeune élite turque. D’ailleurs
beaucoup d’entre eux y restaient et cherchaient, à l’instar d’Isaac Rousseau, emploi et prospérité dans notre pays.
C’est bien plus tard, dans les années septante, que sont venus les ouvriers et ensuite les requérants d’asile. Aujourd’hui
l’intégration des quelque 80 000 Turcs en Suisse et des 30 000 double nationaux peut être considérée comme
exemplaire.
6Avec le rapprochement accentué de la Turquie vers l’Europe et l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union
Européenne, il se pourrait qu’en Suisse nous apprenions à redécouvrir non seulement l’importance, mais aussi
l’affection qui ont longtemps caractérisé nos relations. Ainsi, le cercle des échanges initié entre autres par Isaac
Rousseau pourrait être bouclé. Une nouvelle période d’intenses échanges entre nos deux pays pourrait contribuer à
notre épanouissement économique et culturel. Les touristes suisses sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à jouir de
l’hospitalité turque et à découvrir les beautés et les richesses de ce pays.

En guise de préambule : le contexte ottoman


Tulipe jaune et violette sauvage

Fleurs de Ali Üsküdari


Nurhan Atasoy, A Garden for the Sultan, Istanbul, 2002, p. 173, n° 268.
Comment l’Europe perçoit-elle l’Empire ottoman à l’époque des Tulipes  ?
1S’il est exact qu’Isaac Rousseau a séjourné dans la capitale de l’Empire ottoman entre 1704 et 1711, on doit estimer
qu’il a mal choisi le moment de céder à l’attrait d’une aventure orientale. De fait, s’il avait pris le chemin d’Istanbul
cinq ou six années plus tard, il aurait assisté au plein épanouissement de la civilisation de l’époque des Tulipes. Il
aurait participé aux fêtes grandioses de la Corne d’Or et des Eaux-Douces, il se serait mêlé à la foule des badauds
admirant les feux d’artifice et les défilés des corps d’artisans organisés à l’occasion des fêtes collectives de
circoncision, il aurait vu les fontaines florales nouvellement construites déverser leurs cascades, il se serait fait tailler
des cafetans multicolores dans les riches soieries importées de Lyon, il aurait touché de ses propres mains les
somptueuses reliures des ouvrages affluant vers les bibliothèques princières, il aurait empli sa maison de porcelaines
et de faïences décorées des plus beaux jardins d’Orient, il aurait des journées entières écouté des concerts tout en
voguant sur les flots tranquilles de la mer intérieure, mollement allongé sur les coussins de quelque barque effilée.
2À vrai dire, il est difficile de savoir si cet horloger genevois aurait vraiment vu d’un bon œil tout ce luxe et toute cette
volupté. Mais on ne peut guère imaginer qu’il y serait resté totalement insensible, quelles qu’eussent été sa sobriété et
sa probité. L’austérité, à supposer qu’Isaac Rousseau ait été un homme austère, aurait probablement fort mal résisté au
climat de jouissance collective que le Grand Vizir Ibrahim Pacha avait, dit-on, su instaurer en choisissant de dépenser
sans compter l’argent de son souverain et de l’État.
3Quoi qu’il en soit, le père de Jean-Jacques Rousseau s’est trouvé à Istanbul quelques années trop tôt. Certes, dans ces
années-là, Ahmed III est déjà sur le trône. Il présente déjà le profil d’un prince poète et musicien. Il organise déjà des
fêtes auxquelles toute la population est conviée. Il s’est déjà fait construire un nouveau harem. D’importants travaux
d’urbanisme ont déjà eu lieu. Mais il faudra attendre la signature du traité de Passarowitz avec les Habsbourg en 1718
et l’accession d’Ibrahim Pacha au poste de grand-vizir pour que la civilisation de l’époque des Tulipes prenne
vraiment son essor, une civilisation dont témoignent aujourd’hui quelques édifices prestigieux comme la célèbre
fontaine d’Ahmed III située à l’entrée du Palais de Topkapi et, à l’intérieur du Palais, la gracieuse bibliothèque portant
le nom du même souverain.
4En attendant, la capitale ottomane grouille déjà de peintres, de miniaturistes, de calligraphes, de poètes, d’architectes,
de tisserands, de relieurs, d’armuriers, d’ouvriers spécialisés dans la fabrication d’objets de luxe. Le Palais et les
grandes familles de dignitaires constituent une clientèle avide de beaux meubles, de reliures raffinées, d’objets
précieux de toutes sortes et font vivre un très grand nombre d’artistes et d’artisans locaux. Les ambassades
européennes – en particulier celles de France, d’Angleterre, de Venise et d’Autriche – apportent également leur
contribution à la créativité du lieu en faisant travailler, à côté des corporations stambouliotes, des artistes importés
d’Europe. Jean-Baptiste Van Mour, né à Valenciennes en 1671 et arrivé à Istanbul en 1699, dans le sillage du Comte
de Férreol, est l’un d’eux. Son œuvre, très volumineuse, constitue un précieux témoignage sur la civilisation qui était
en train de bourgeonner sur les rives du Bosphore au tout début du XVIIIe siècle.
5Mais il y avait aussi beaucoup d’artistes et d’artisans européens qui se rendaient dans l’Empire ottoman à leur propre
initiative, ou à l’invitation de quelque protecteur ottoman, attirés par ce qu’ils considéraient comme un eldorado
oriental. À vrai dire, ce Drang nach Osten avait commencé il y a fort longtemps. Dès la prise de Constantinople par
Mehmet II le Conquérant, nous voyons le souverain ottoman s’entourer de peintres européens, dont Gentile Bellini à
qui nous devons son portrait, peintres qui couvrent le Palais impérial de fresques dont il ne reste pas grand-chose
aujourd’hui.
6C’est dans le sillage de ces artistes et artisans voyageurs qu’il convient de situer un Isaac Rousseau. Celui-ci a dû
estimer, comme bon nombre de ses prédécesseurs et de ses contemporains, que la présence, aux confins de l’Europe,
d’un État puissant et d’un Palais gros consommateur de produits de luxe, offrait des opportunités qui méritaient d’être
explorées. Ces artisans européens, détenteurs de savoir-faire rares, s’élançaient d’autant plus volontiers sur les routes
de l’eldorado oriental qu’ils étaient généralement originaires de régions pauvres – le Jura, le Massif Central, les
provinces reculées de la péninsule italienne – et qu’ils se heurtaient, dans leur propre pays, à la concurrence d’autres
artisans, aussi industrieux qu’eux-mêmes. Il était extrêmement tentant d’aller chercher fortune dans les possessions du
Sultan, lorsque, sur place, la fortune semblait vous tourner le dos.
7Cette ruée vers l’est des artistes et artisans européens, doublée d’une ruée de commerçants et d’aventuriers de tous
poils ne va faire que s’accélérer au fil des décennies. Cela tient certainement au fait que l’Empire ottoman, fragilisé
par les défaites militaires, a de plus en plus de mal à mettre un frein à l’installation de petites colonies européennes à
travers son territoire. Cela tient aussi à l’intérêt croissant manifesté par les Ottomans à l’égard des produits et des
techniques d’origine européenne. D’une manière plus générale, on assiste, surtout à partir du premier tiers
du XIXe siècle, à une accélération des contacts et des échanges entre les différentes régions de la Planète. Une
“mondialisation” avant la lettre est en cours, qui favorise les brassages entre les pays de l’Europe occidentale et cet
Empire-monde qu’est encore la Turquie ottomane et ses dépendances.
8Vers 1850, les Européens installés dans les territoires du sultan se comptent par dizaines de milliers. Il y a parmi eux
beaucoup de petits artisans. Des horlogers encore, perpétuant la tradition de l’exportation du savoir-faire horloger
illustrée un siècle et demi plus tôt par Isaac Rousseau. Mais aussi des chaisiers, des bottiers, des ébénistes, des
couturiers, et même des tisseurs de soie spécialisés dans la fabrication de mouchoirs fins. D’autres Européens, les plus
nombreux, vivent de commerce, d’agriculture, de banque ou d’industrie. D’autres s’adonnent à la médecine et ont tout
l’air d’être des charlatans patentés n’ayant à offrir pour tout savoir que des secrets de mirliton. N’oublions pas les
gouvernantes françaises, si nombreuses dans les premiers romans ottomans de facture européenne, et qui semblent
avoir semé la discorde dans plus d’un foyer de la capitale ottomane. Les missionnaires, largement répandus à travers
le pays, font également partie du paysage. Enfin, il faut aussi faire une place, dans cette immigration européenne si
bigarrée, aux nombreux peintres, ingénieurs et architectes qui ont, par leurs œuvres, façonné le goût ottoman et
auxquels les villes turques d’aujourd’hui doivent encore, pour partie, leur visage.
9Venus s’installer à Istanbul ou dans une autre grande ville de l’Empire ottoman pour s’enrichir, à moins qu’il ne se
soit agi, pour certains d’entre eux, de courir derrière quelque mirage oriental, pareils aux voyageurs dont les prosateurs
de l’âge romantique se plaisent à conter les quêtes philosophiques et mystiques, ces Européens n’avaient pas toujours
une success-story à raconter. Conservées aujourd’hui à Nantes, les archives de l’Ambassade de France à Istanbul sont
pleines de requêtes d’artisans français vivant dans un état de profond dénuement, et qui ne survivent que grâce aux
menues aides que leur dispensent, dans ses jours de grande générosité, le consulat ou les œuvres de charité mises en
place par les congrégations religieuses. Souvent, au terme d’une vie passée à rêver qu’ils finiraient par trouver la veine
d’or qu’ils étaient venus chercher, ces petites gens ne laissent derrière eux qu’une douzaine de mouchoirs, des souliers
usagés, des caleçons, une paire de pantoufles et, s’ils ont été très économes, quelques pièces d’or.
10Mais naturellement, tous les bilans de vie que les archives conservent ne sont pas aussi tristes que cela. Il arrive
assez fréquemment que le pari soit tenu et que l’aventurier européen parti à la recherche de la Toison d’or n’ait pas
trop de peine à la trouver. Un cas parmi bien d’autres : celui de John Abbott, descendant d’un négociant britannique
venu s’installer à Salonique en 1771. Il a suffi à cet astucieux négociant de découvrir, dans les marécages bordant la
ville, un puits grouillant de sangsues pour avoir aussitôt l’idée d’exporter ces bestioles sanguinaires, très largement
utilisées en médecine, vers la Grande-Bretagne. Quelques années plus tard, nous retrouvons la famille Abbott à la tête
d’un patrimoine considérable, incluant notamment une bonne partie des marécages de Salonique, patrimoine sur
lequel les générations futures allaient bâtir un véritable empire pharmaceutique.
Si les Européens venus chercher fortune en Turquie sont tellement nombreux – le recensement de 1897 en décompte
près de 250 000 – ce n’est pas seulement parce que le pays propose des perspectives intéressantes à qui est doué d’un
esprit d’initiative mais aussi, très probablement, parce qu’il mobilise l’imaginaire de tous les individus qui, à travers
l’Europe, se sentent pris au piège de leurs horizons quotidiens. L’Orient nourrit à cette époque d’immenses fantasmes.
C’est vers Istanbul que se dirige, dans les années 1830, une mission de Saint-Simoniens, partie à la recherche de la
Femme, avec un F majuscule, dont l’union avec le chef de l’Église saint-simonienne devait conduire à la régénération
de l’Occident. Dans les mêmes années, en France, des découvreurs comme Lamartine, Nerval ou Théophile Gauthier
se laissent aller à la fascination d’un Orient imaginaire, luxuriant et sensuel, tissé de légendes, tournant le dos au
philhellénisme qui, quelques dizaines d’années plus tôt, avait inspiré des pages d’une rare méchanceté à un
Chateaubriand, incapable de maîtriser ses préjugés antimusulmans et antiturcs. Cependant, à côté des fantasmes que
les premiers guides pour touristes se plaisent à populariser, il y a aussi les réalités politiques et économiques de
l’Empire, telles que la presse européenne les reflète. Vers 1850, cela fait déjà un certain temps que l’Empire ottoman
n’est plus, aux yeux de l’opinion, terra incognita. Les candidats au dépaysement ont à leur disposition non seulement
une abondante littérature de voyageurs, mais aussi les nouvelles qui paraissent dans les gazettes et les revues, de plus
en plus nombreuses au fur et à mesure que le siècle progresse et que les techniques de la communication s’améliorent.
12Toutefois, à l’époque où Isaac Rousseau débarque à Istanbul, il faut bien reconnaître que la situation est
passablement différente. Helène Desmet-Grégoire, qui a dépouillé plusieurs années de la Gazette, un périodique
français couvrant largement le XVIIe et le XVIIIe siècle, note que sur 520 numéros dépouillés pour la période allant de
1700 à 1709, il n’y en a que 8 qui comportent une dépêche provenant de Constantinople. Il est vrai qu’il arrive aussi
que des informations concernant l’Empire ottoman proviennent de Vienne, Venise, Hambourg, Madrid ou quelque
autre capitale. Au total, néanmoins, peu de chose. Au total, surtout, des informations vieillies (souvent, des
événements importants sont rapportés avec plus d’un an de retard), peu fiables et qui tendent à privilégier
l’anecdotique. Le lecteur de la Gazette est informé des éruptions volcaniques de Santorin, des incendies qui ravagent
de temps à autre la capitale de l’Empire ottoman, des épidémies, des soulèvements contre le pouvoir impérial, mais les
questions économiques, les relations de l’Empire avec le reste du Monde, les grands faits de société ne sont
généralement portés à sa connaissance que sur le mode de l’allusion.
Audience de l’ambassadeur d’Andrezel chez le sultan Ahmed III

Huile sur toile de Jean-Baptiste Van Mour


(Bordeaux, Musée des Beaux-Arts)
Obligé de se contenter d’une presse encore dans son enfance, dépourvue des moyens nécessaires pour diffuser avec
rapidité une information complète et fiable, l’artisan du Jura ou du Massif central qui projette, à l’aube du XVIIIe siècle,
de s’embarquer pour la capitale du Sultan ou les échelles du Levant tire probablement l’essentiel de son information
de la rumeur publique, des sermons dominicaux de son curé ou de son pasteur, et peut-être aussi de l’abondante
littérature populaire que les colporteurs transportent de terroir en terroir. Il y a là toute une mythologie orientale, des
récits de combats épiques, des noms de lieux qu’il suffit de prononcer pour que surgisse un flot d’images, des
descriptions de coutumes, l’évocation troublante des parfums et des saveurs de l’Orient : poivre, gingembre, noix de
muscade, cannelle, clou de girofle... Bref, une invitation au voyage on ne peut plus suggestive.
14L’Orient de la Bibliothèque Bleue est certes un Orient hostile, une terre de dangers, d’hérésies et de sortilèges. Mais
c’est aussi, dans une Europe rurale et vouée à l’ennui et à l’indigence des terroirs, un Orient débordant de promesses,
une terre de luxe et de volupté, drapée dans de précieuses soieries, couverte de pierreries, fleurant les épices les plus
rares, un Orient voué à la fête et résonnant en permanence de musiques barbares.
15Une autre voie à travers laquelle les populations européennes pouvaient appréhender l’Empire ottoman était celle
des échanges commerciaux. Les aristocraties, les bourgeoisies urbaines et le personnel ecclésiastique connaissaient
bien des produits de prestige importés de Turquie tels que les tapis, les cuirs ouvragés, les épices, la soie, les armes
ciselées, les plantes tinctoriales, les pierreries, sans compter tout un attirail d’objets exotiques – oiseaux empaillés,
poissons desséchés, calligraphies, peintures émaillées, écorces d’arbres...– qui venaient s’entasser dans les cabinets de
curiosités. Il est probable que le monde des campagnes était lui aussi en contact, dans une moindre mesure certes, avec
ces marchandises importées d’Orient, même s’il s’agissait de biens d’une moindre valeur : textiles, faïences, drogues
médicinales, savons...
16Enfin, il y avait les campagnes militaires, affrontement séculaire entre les armées ottomanes et celles des grandes
puissances européennes. Dans le combat, les adversaires apprenaient à se connaître. Les prisonniers de guerre
participaient à leur manière à l’échange des idées et des informations. Les vagues d’hommes de guerre qui
s’entrechoquaient sur les champs de bataille de l’Europe centrale ou sur les flots de la Méditerranée, contribuaient à
leur manière à un vaste brassage des populations, des religions – par le biais de conversions plus ou moins spontanées
–, des manières de vivre et de penser.
17C’est dire, en définitive, et c’est là que je voulais en venir, qu’il existait à l’époque d’Isaac Rousseau, mais cette
remarque vaut aussi pour aujourd’hui, bien des façons d’appréhender et de connaître l’Autre. Dans leur effort de
connaissance mutuelle, l’Empire ottoman et les grandes puissances européennes disposaient de savants, de voyageurs,
de commerçants ainsi que, bien entendu, d’une armée d’espions qui cherchaient à accumuler des informations aussi
précises et utiles que possible. Mais l’échange des marchandises ou, dans un autre registre, les affrontements militaires
permettaient également aux populations concernées de se forger une idée de l’univers dans lequel elles vivaient. Enfin,
il faut bien admettre que connaître l’autre, c’est surtout l’imaginer. Les artisans qui, vers 1700, quittaient Genève ou
leur bonne ville de Tulle en Corrèze pour se rendre à Istanbul n’avaient besoin, pour se faire une opinion de l’horizon
vers lequel ils se dirigeaient, ni de lectures savantes, ni d’études de marché, ni des informations fournies au compte-
goutte par les gazettes du moment. Ils portaient leur Orient en eux-mêmes, dans les circonvolutions de leur imaginaire.
Un Orient façonné par des lectures qu’ils n’avaient pas faites et par des paroles qu’ils n’avaient probablement jamais
entendues.
18C’est peut-être parce qu’ils portaient l’Orient en eux-mêmes – un Orient dont on peut penser qu’il n’avait pas
grand-chose à voir avec la réalité ottomane – que beaucoup d’entre eux n’ont jamais repris le chemin de leur bourg
natal, préférant épouser sur place quelque chrétienne locale et intégrant à leur tour les colonies franques, solidement
implantés dans leur nouvelle terre d’adoption.
19Comparé aux aventures individuelles de ces milliers d’aventuriers européens, progressivement levantinisés, le cas
d’Isaac Rousseau qui ne resta à Istanbul que quatre à cinq ans, apparaît passablement atypique. Il est d’autant plus
atypique que notre horloger du Sérail s’est trouvé à Istanbul à une époque d’intense bourgeonnement artistique et
intellectuel, à la veille d’années cruciales où l’argent allait se mettre à couler à flots, dans une ville vouée au
ruissellement des fontaines ornées de mille fleurs. Notre homme n’a-t-il pas senti qu’il y avait là, pour lui,
d’importantes opportunités ? Ne s’est-il pas trompé dans sa vision de l’avenir ? Peut-être. Mais il se peut aussi que
l’époque des Tulipes fut moins fastueuse qu’on l’imagine et qu’Isaac Rousseau se trouva confronté à des difficultés
que son imagination n’avait pas prévues.
Isaac Rousseau à Péra : heurs et malheurs d’un compagnon horloger

Outre son œuvre de philosophe des Lumières, ses romans et son influence considérable, Jean-Jacques Rousseau laisse,
ici et là, quelques informations concernant son père, Isaac Rousseau, décédé le 9 mai 1747 à Nyon (Suisse), à l’âge de
75 ans. On peut repérer dans son œuvre de nombreuses références relatives au monde ottoman ; nous avons souhaité
en citer quelques-unes puisque nous sommes réunis précisément dans la ville où Isaac vécut de 1706 à 17111. Nous
nous intéresserons à lui, en examinant trois périodes de sa vie, celle qui va de sa naissance à celle de Jean-Jacques
(1672-1712), celle de sa condamnation qui le pousse à s’installer à Nyon (1712-1722), enfin celle précédant sa mort
en 1747, caractérisé, entre autres souvenirs, par celui de Suzanne.
1ère période : de la naissance d’Isaac à la naissance de Jean-Jacques
Isaac, le compagnon horloger
2Isaac, prénom biblique couramment choisi à cette époque, est né à Genève, le 28 décembre 16722 dans une famille
qui compte de nombreux horlogers reconnus. Isaac est baptisé le 31 décembre par Pierre Delafontaine, pasteur à la
cathédrale Saint-Pierre. Il a cinq frères et sœurs : Théodora, Clermonde, David, Suzanne et André3. Reçu compagnon
dans la corporation des horlogers, il s’établit comme horloger complet, probablement plus par tradition familiale que
par motivation personnelle. En effet, son père David, époux de Suzanne Cartier, est un horloger chevronné et occupe
la fonction de maître juré horloger4. David occupe un petit domaine appelé Château Royal depuis qu’il a vendu sa
maison du 24, rue de la Cité à J. A. Lullin. Isaac, à côté de sa profession qui contribua à la réputation de la Fabrique
genevoise5, joue du violon et aime enseigner la danse. À 22 ans, il crée une école de danse avec deux associés, Jean
Clément et Joseph Noiret.
La promenade sur la treille
3Occupé à fabriquer des montres et à donner des leçons de danse, Isaac s’accorde parfois quelques libertés en
voyageant. Il désire connaître le monde et ses cultures. Pourtant son cœur a rencontré l’âme sœur et, dans le Premier
Livre de ses Confessions, Jean-Jacques parle ainsi de ses parents :
Dès l’âge de huit ou neuf ans, ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille, à dix ans ils ne pouvaient plus
se quitter. La sympathie, l’accord des âmes affermit en eux le sentiment qu’avait produit l’habitude. Tous deux, nés
tendres et sensibles, n’attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition ou plutôt ce moment
les attendaient eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur dans le premier qui s’ouvrait pour le recevoir.
4De Suzanne, Jean-Jacques nous dit également dans le Premier Livre : « Ma mère avait de la sagesse et de la beauté,
[...] elle dessinait, elle chantait, elle s’accompagnait du théorbe, elle avait de la lecture et faisait des vers
passablement. »
5Fidèle soupirant pendant plusieurs années, Isaac, à 32 ans, obtiendra la main de Suzanne Bernard, alors âgée de 31
ans. Ils se marient au Temple de Chêne-Bougeries, le 2 juin 1704. La mariée peut disposer de 400 écus, d’un héritage
de 16 000 florins et d’une maison située au 40, Grand-Rue, maison que possède la famille Bernard. Isaac s’y installe
avec Suzanne et sa mère, Anne-Marie Bernard, veuve depuis 22 ans. L’année suivante, le 15 mars 1705, du couple
Isaac-Suzanne, naît François. Quelques mois plus tard seulement, cette petite famille, quoique unie, va être
profondément bouleversée par le projet conçu par Isaac, à savoir s’installer à Istanbul. En accomplissant ce geste,
pourrait-on imaginer qu’Isaac éprouve de la difficulté à vivre au quotidien avec sa belle-mère ou qu’il recherche, par
ce geste surprenant, une reconnaissance sociale ? On parle de son départ pour gagner une réputation dans la
communauté genevoise de Constantinople et, plus tard, de son installation à Nyon avec sa sœur afin d’échapper aux
décisions de la justice genevoise de l’époque.
Isaac, « horloger du Sérail »
6Pour comprendre cette décision d’Isaac de s’installer à Istanbul, rappelons le contexte familial. Le mariage récent
d’Isaac et de Suzanne semble le résultat d’une transaction, peut-être acceptée à contrecœur par la famille Bernard.
Jean-Jacques Rousseau pense-t-il à ce couple lorsque, dans la Nouvelle Héloïse, il décrit « un homme dont la
naissance et la fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer » à l’être aimé ? Dans la vie quotidienne de ce couple, Anne-
Marie Bernard se montrait-elle trop envahissante ? D’autre part, François n’a que trois mois et réclame les soins les
plus constants. De son côté, Isaac perd sa mère, Suzanne, fille d’un tanneur. Elle laisse un peu d’argent à ses enfants.
Ce modeste héritage ne permettrait-il pas à Isaac de prouver son savoir-faire, de parfaire son expérience et d’essayer
de faire fortune comme horloger, dans une des colonies permanentes de Genève, excellent débouché de son artisanat
traditionnel ?
Menant à bien son projet, Isaac s’installe donc à Istanbul, prestigieuse capitale pour Bernard, orfèvre à Huy
au XIe siècle sous Louis VI, l’un des héros du roman de Bernard Tirtiaux qui « connaît l’attrait du travail des Orientaux
passés maîtres dans la taille des pierres, la ciselure et les arts du feu »6. Dans le quartier de Péra, aujourd’hui appelé
Beyoğlu, où résidaient les Européens, Isaac découvre un nouveau monde qui l’attire irrésistiblement.
Il y rencontre des artisans de diverses corporations. Le monde musulman le subjugue. « Constantinople, cette ville de
délices où l’architecture religieuse invite le passant à s’agenouiller devant la maîtrise de ses artistes et la magnificence
de leur art » rappelle Bernard Tirtiaux7. Il ne se lasse pas d’écouter les conteurs ottomans qui pratiquent l’art de
raconter des légendes. D’autre part, l’artisanat de la ville devient l’occasion, pour l’horloger genevois, de rencontrer
des marchands des pays du Moyen-Orient. Les techniques patrimoniales le rendent attentif à l’univers fascinant auquel
Nedim Gürsel fera allusion plus tard à propos de l’architecture de Constantinople, et de ses portes qu’il décrit les unes
après les autres :
La porte Meyit qui donne sur l’arsenal de Kasimpaşa, la porte des Fantassins sur la vie de la Corne d’Or, la porte des
Fourreurs où étaient exposées les fourrures de zibeline rapportées de Sibérie jusqu’à la mer Noire, puis jusqu’à Galata,
et qui bordaient le col des caftans de vizirs et des manteaux d’ambassadeurs et, toujours sur la Corne d’Or, la porte de
l’Huile qui ouvrait sur les entrepôts regorgeant de bonbonnes d’huile d’olive luisante, puis la porte des Caves
plombées, à l’est la porte de la Chaux donnant sur la mer et la porte de la Fabrique des canons donnant sur la terre au
nord de l’intérieur des terres les portes Petite citadelle et Grande Citadelle. Il emprunta toutes ces portes, mais la seule
qu’il voulait vraiment passer, celle du palais, la Sublime Porte, lui resta interdite. Puis il monta dans la tour du Christ,
qui formait une geôle de dix étages.8
Un débouché pour la fabrique genevoise
9Comme d’autres horlogers avant lui, Isaac désire probablement revenir au pays avec le prestige acquis à la cour des
Grands et un réseau de relations permettant de toucher des marchés lucratifs. Antony Babel explique le rôle
économique, pour le marché horloger genevois, que joue cette capitale :
Les Échelles du Levant – Constantinople, les ports de la mer Égée et toute l’Asie Mineure – ont constitué aussi pour
notre horlogerie un très remarquable marché. L’écoulement de nos montres était même si important dans le bassin
méditerranéen oriental que leur réparation et leur vente avaient permis la création d’une importante colonie genevoise
à Constantinople. Son existence a duré au moins deux siècles.
MM. Heyer et Archinard9 ont donné jadis bien des indications sur l’histoire religieuse de cette colonie. Diverses
pièces des Archives d’État de Genève et plus spécialement l’admirable et riche série des notaires, permettent de leur
côté d’en apprécier l’importance économique. La première mention d’une colonie genevoise à Constantinople est faite
en 159210. Dès les premières années du XVIIe siècle, un trafic régulier existe entre les horlogers de Genève et la
capitale turque. Des artisans genevois, malgré les dangers de la navigation sur la Méditerranée, entreprennent le
voyage pour l’Orient méditerranéen. La première de ces expéditions d’affaires, à notre connaissance, se place en 1602,
l’année même de l’Escalade11. En 1652, la colonie genevoise de Constantinople est devenue assez importante pour
que la compagnie des pasteurs de Genève se préoccupe de ses intérêts religieux. En 1709, la colonie s’appelle
officiellement la « Communauté genevoise ». Elle est dirigée par trois procureurs sous la protection de l’ambassadeur
de France. Cependant, ses intérêts spirituels relèvent des ambassadeurs anglais et hollandais. En 1725, ces horlogers
genevois ont bâti un temple et possèdent un maître d’école qui leur lit des sermons. Outre Livourne et Venise,
Marseille semble avoir été le principal port d’embarquement des marchandises genevoises à destination de
Constantinople. Les frais de transport étaient à la charge du maître horloger de Constantinople qui assumait, comme
disent les actes notariés, « les frais de ports, péages, passages et ceux des navires ». Nombreux sont les
renseignements fournis par les minutes des notaires du XVIIe et du XVIIIe siècle sur les rapports des horlogers genevois
avec le Levant, et particulièrement avec Constantinople.
Rapportons quelques anecdotes intéressantes :
 Dorier recevra pour les trois premières années, un salaire annuel de 50 écus de France (243 francs), pour la
quatrième année de 100 écus. Le maître assure, en outre, nourriture, couche, logement, frais de voyage et de péages.
En 1651, un marchand horloger genevois, fixé à Constantinople, Jean Viollier, a prêté à un graveur de Genève 450
florins pour lui permettre de faire le voyage de Constantinople. Et le graveur rembourse cette somme au marchand
sous forme de prestations en travail, dès son arrivée dans la capitale turque. Pierre Lambert, compagnon horloger, loue
ses services pour trois ans à Loys Jay, marchand genevois résidant à Constantinople, et embauche pour un de ses amis,
également fixé en Turquie, le compagnon horloger Anthoine Jercelat, lequel Jercelat, voyageant aux frais de son
maître, est complètement entretenu et reçoit pour deux ans un salaire de 200 piastres, c’est-à-dire 7200 florins.
 En 1652, les horlogers genevois Robert Le Grand et Jacques Taccon s’associent pour partir à Constantinople.
Ils forment une véritable communauté. Ils engagent en outre trois compagnons qui partent avec eux à Constantinople.
Il s’agit de Martine, de Sandoz et de Taccon, neveu d’un des deux associés.
 En 1663, l’horloger Devaux se fixe à Constantinople. Il prend avec lui le faiseur de ressorts Pattru, pour trois
ans et six mois. Il le nourrit et lui donne un salaire annuel de 500 florins. Une association assez compliquée est celle
conclue en 1664 par trois horlogers : Janvier et Voisin, de Genève, et Bory, de Coppet. « Moyennant le vouloir de
Dieu, ils sont demeurés d’accord de s’en aller tous trois travailler de leur dit estat d’horloger dans Constantinople et
négotier audit lieu et ailleurs. » La première année, Voisin n’est pas considéré comme associé, mais comme salarié et
« Janvier et Bory sont tenus de le nourrir et entretenir d’habits au cas qu’il en eust besoin, linges, chaussures,
reblanchissage, et couverture de son chef et de subvenir de toutes choses nécessaires en cas de maladie ». Pendant les
quatre années qui suivront, Voisin sera considéré comme un associé ordinaire. Et les associés « doivent tous trois
employer tout leur travail, industrie, sagacité, vigilence et fidélité pour ce bien et profit de leur société ».
 En 1665, l’ouvrier Grillet rejoint Taccon le marchand-horloger de Constantinople. Il est complètement
entretenu et reçoit un salaire de 900 florins pour deux ans. En 1672, Sébastien Chapuis engage quatre ouvriers
horlogers pour Constantinople. Le premier, Jean Duc, reçoit 1100 florins pour 30 mois, le second, Molliex le même
salaire. Le troisième, Bernard Chavaniers, est payé 1200 à 1300 florins pour 28 mois. Le quatrième Deveyraz, qui est
déjà maître dans la corporation, obtient un salaire de 2300 florins pour 28 mois. Les quatre artisans sont nourris, logés,
blanchis par leur maître, qui assume en outre tous les frais du voyage.
 Au XVIIIe siècle, un habitant de Strasbourg fixé à Genève, Henri Valdeck, compagnon horloger, s’engage en
1702 à travailler pendant trois ans à Constantinople pour le compte du marchand genevois Auguste Chappuis. Et si
Chappuis va à Smyrne pendant ce temps, le compagnon doit le suivre en Asie Mineure. En 1706, Antoine Rey,
marchand horloger, s’associe avec ses deux fils, pour six ans. Le premier des deux fils est tenu de faire un voyage à
Constantinople avec 60 pièces d’horlogerie. Le second « est obligé de partir de Genève avec 40 pièces d’horlogerie, et
plus si les parties le trouvent à propos et de s’en aller au Levant, et autres endroits plus convenables, pour en faire la débite ».
Rinceaux de fleurs d’été

Montre de carrosse de forme bassine avec sonnerie au passage de l’heure mouvement signé David Rousseau (1641-
1738), grand-père de Jean-Jacques Rousseau (Genève, vers 1665/70, argent, laiton doré)
Musée Patek Philippe, inv. S-320 © Patek Philippe Museum, Genève
Rinceaux de fleurs d’été (verso)
Montre de carrosse de forme bassine avec sonnerie au passage de l’heure mouvement signé David Rousseau (1641-
1738), grand-père de Jean-Jacques Rousseau (Genève, vers 1665/70, argent, laiton doré)
Il est évident que ces Genevois fixés à Constantinople comme marchands faisaient à leurs concitoyens restés dans la
mère patrie des commandes d’importance, raison pour laquelle on trouve souvent mentionnées dans les documents de
l’époque les montres dites à la turque. L’existence de cette colonie genevoise à Constantinople était donc un des
éléments de la prospérité de la Labrique de Genève. Le rôle de tous ces ouvriers de Constantinople semble étroitement
limité. Ils ne fabriquent pas de nouvelles pièces : dans ce cas, ils auraient porté préjudice à leur patrie et la République
genevoise n’aurait pas entouré de sa sollicitude, comme elle l’a fait, une colonie qui lui aurait nui. Personne,
probablement, n’aurait fourni à de dangereux rivaux des fonds pour les aider à payer leur pasteur et leur maître d’école
et des subsides pour alimenter leur caisse de secours. En réalité, les artisans qui s’engageaient chez les marchands
genevois de Constantinople étaient chargés de l’entretien des montres que l’on vendait dans le Levant. Leur fonction
était de réparer, de « rhabiller » les pièces fournies par la Fabrique genevoise. Et il est probable que le père de Jean-
Jacques Rousseau, Isaac Rousseau, a été l’un de ces simples « rhabilleurs », encore que son fils lui attribue le titre
pompeux d’ « horloger du sérail ». Ainsi, durant le XVIIe et le XVIIIe siècle, bravant les fatigues, les difficultés, les
risques financiers et même les périls de ces longs voyages, des Genevois à l’esprit entreprenant, tout en travaillant à
leur fortune personnelle, ont su conquérir le marché de l’Orient méditerranéen pour le plus grand profit de leur
patrie12.
Le rhabilleur Rousseau
Isaac, dit-on, se spécialise dans l’art de raccommoder une montre en expliquant à qui veut l’entendre que cet art exige
tant de précision que seule une vie entière permet de devenir excellent. La bijouterie et l’orfèvrerie le passionnent. Il
aurait ainsi reçu la fonction de « régleur » des montres du Palais Topkapı, des montres chargées d’annoncer l’heure de
la prière. Rempli d’admiration à l’égard de son père, Jean-Jacques en parle comme de « l’horloger du sérail ». Par
ailleurs, on peut lire dans sa Correspondance adressée à M. Marcet, le 26 juillet 1762, proférée sous l’emprise de la
colère sûrement, cette remarque au sujet d’un décret, gardé secret, le concernant : « Il vaudrait mieux être né Turc que
Genevois ! » Le séjour d’Isaac Rousseau dans l’Empire ottoman prendra fin lorsque Suzanne lui annoncera le décès de
sa mère en 1710. Au sujet de cette annonce, nous nous sommes interrogé. Existerait-il une correspondance entre Isaac
et Suzanne puisque cette information décidera aussitôt Isaac à quitter Constantinople ? Désireux de pouvoir trouver un
indice, une trace, un signe de cette correspondance, nous souhaiterions entreprendre une recherche autour de cette
hypothétique relation épistolaire. Sans tarder, donc, Isaac décide de regagner Genève pour vivre auprès de la seule
femme qu’il aime. À Genève, qui compte à cette époque 18 500 habitants, il retrouve sa famille, dans la maison de la
Ville-Haute, le 40 Grand-Rue, maison quittée quelques années auparavant13. En 1712, à la suite de la naissance de
Jean-Jacques, Suzanne, souffrant de fortes fièvres, meurt neuf jours après l’accouchement. Isaac fera baptiser son fils
à Saint-Pierre par le pasteur Senebier et lui choisira comme parrain le riche marchand drapier Jean-Jacques Valençan.
2e période : Isaac, condamné, quitte Genève
Suzon, la petite sœur d’Isaac
Pour évoquer cette triste période de la vie de l’horloger, citons J.-J. Rousseau : « Je n’ai su comment mon père
supporta cette perte, mais je sais qu’il ne s’en consola jamais »14. Isaac se consacre, en plus de son activité
professionnelle, à l’éducation de ses deux fils. Suzanne, sa sœur cadette, âgée de 30 ans, – la bonne tante Suzon – ainsi
que Jacqueline, s’occupent de la maisonnée15.
Ce foyer traumatisé trouve une harmonie grâce à Isaac, à Suzon et à Jacqueline, à leur présence et aux soins qu’ils
vouent à Jean-Jacques. « Une sœur de mon père, » dit Rousseau, « fille aimable et sage, prit si grand soin de moi
qu’elle me sauva. [...] J’ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui m’ouvrirent les
yeux à ma naissance pourront me les fermer à ma mort »16.
16Les chansons de tante Suzon resteront gravées dans le cœur du futur Citoyen de Genève.
L’attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées
dans la mémoire, mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdu, qui totalement oubliées depuis mon
enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.17
17Isaac passe des nuits entières à lire à Jean-Jacques les livres de la bibliothèque familiale.
18Au 40 Grand-Rue, il parle aussi de son séjour à Constantinople, Jean-Jacques l’écoute. Plus tard, il évoquera à son
tour la magie d’un paysage qu’il découvre, arrivé à la crête d’un sommet. En conteur accompli, il saura décrire la
vision d’un Émile, subjugué, au petit matin, au sommet d’une montagne, par la vue de la plaine du Pô.
Quelle image Isaac rapporte-t-il à Jean-Jacques de l’univers ottoman ? Comment parle-t-il des artisans d’art, de ses
voyages, de ses souvenirs d’horloger, de ses fascinations pour l’univers turc et de la vie de ce monde surprenant et
attachant ? Jean-Jacques Rousseau évoque des sentences musicales ottomanes : « Il faut à l’Italien des airs Italiens, au
Turc il faudrait des airs Turcs »18. Ces quelques références turques ne seraient-elles pas porteuses d’une influence
paternelle ? « L’effet Isaac » agirait-il lorsque Jean-Jacques élabore ses ouvrages ?
La langue épistolaire des Salams transmet, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les
harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s’entendent entre deux et entendent tout ce qu’on leur dit par
signes, tout aussi bien qu’on peut le dire par le discours.19
20N’assisterions-nous pas à une forme « en écho » des récits du père touchant à l’univers ottoman, utilisés à la
manière d’outils et de matériaux précieux choisis afin de donner appui à une création conceptuelle ?
1Prolongeant cette hypothèse, le récit du père ne constituerait-il pas la référence première alimentant l’ambitieuse
entreprise des Confessions, qualifiée de « première pièce de comparaison pour l’étude des hommes » ? Ne pourrait-on
pas imaginer que Jean-Jacques Rousseau puise dans sa mémoire des expressions de son père, expressions-supports à
une œuvre littéraire en cours, sortes d’images décrites par un père habité par son séjour, sortes de réminiscences
narratives à la fois intimistes et universelles ? Jean-Jacques ne se sentirait-il pas traversé par la force d’Isaac, de ses
récits d’artisan, de ses souvenirs de voyages, de sa nostalgie d’une ville magique ? Les paroles d’Isaac prendraient la
forme mémorisée de récits, de rêveries, de correspondance. Jean-Jacques Rousseau écrivain retrouverait dans la
fougue des paroles de son père les éléments de son œuvre. On assisterait ainsi à la promotion d’une carrière dans le
domaine de l’écriture permettant la création d’une autobiographie qui aurait la vocation de travailler à « construire un
nouveau sentiment de soi » selon l’expression de Boris Cyrulnik20. L’épisode bien connu, dans l’Émile, du petit chien
qui suit Jean-Jacques, un soir d’été à Bossey, mérite d’être évoqué. Jean-Jacques est désigné par le pasteur pour aller
chercher la Bible déposée à l’église.
J’étais à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. Mon grand cousin Bernard était
singulièrement poltron surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries,
voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d’automne, qu’il faisait très obscur, il me donna la clef du temple, et
me dit d’aller chercher dans la chaire la Bible qu’on y avait laissé. [...] En apercevant l’obscurité profonde qui régnait
dans ce vaste lieu, je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux, je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout
tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma
frayeur, je revins sur mes pas tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre.21
22Pourquoi choisir le nom de Sultan ? Ce chien qui réconforte Jean-Jacques pré-adolescent, une nuit d’automne à
Bossey, renvoie aux récits ottomans rassurants d’Isaac, non parce qu’ils datent d’avant sa naissance mais parce qu’ils
forment une filiation, un petit témoin organisateur,
« la résultante de juxtapositions générationnelles où la réalité des événements, leurs perceptions par ceux qui les ont
entendus raconter, les projections accumulées sur les uns et les autres finissent par instituer une aventure groupale qui,
selon les trajectoires de chacun, donne une apparence de totalité ou de clivage avec des zones de lumière, d’ombres et
de noirceur »22.
À Genève, peut-être, chaque printemps, sur la promenade de la Treille, avec Jacqueline Faramand, seconde présence
attentionnée, appelée Mie, Jean-Jacques cueille les fleurs, dessine les plantes, s’initie aux techniques des fleurs
séchées et confectionne de petits herbiers. Le savoir-faire de Jacqueline, fille de cordonnier est prodigieux. Suzanne,
de son côté, chante avec eux tout le répertoire des comptines et des jeux dansés qu’elle connaît depuis sa tendre
enfance, développant en le renforçant certainement le goût marqué de Jean-Jacques pour la musique. En 1719, Isaac
décide de vendre le 40 Grand-Rue à l’avocat Jean-Pierre Charton. La famille quitte la Ville Haute (rive gauche) pour
s’établir sur la rive droite, au 15 rue de Coutance. Isaac, ses deux fils – François23 et Jean-Jacques – ainsi que sa sœur
logent au deuxième étage. Le rez-de-chaussée est occupé par M. Badollet.
La fête à Saint-Gervais
Dans ce quartier situé sur la rive droite du Rhône, Isaac aspire à une vie meilleure pour ses fils. Il se souvient,
nostalgique, des années passées à Istanbul d’où quelquefois il sentait grandir au fond de son cœur un sentiment
d’attachement pour sa patrie. Jean-Jacques se remémorera, lors d’une fête du régiment de Saint-Gervais, le conseil de
son père l’encourageant à aimer son pays. « Vois-tu ces bons Genevois : ils sont tous amis, ils sont tous frères. [...] Tu
es Genevois, tu verras un jour d’autres peuples, mais quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais
leur pareil »24. Bien que profondément attaché à sa ville, Jean-Jacques écrit à M. Favre, le 12 mai 1763
(Correspondance) : « J’ai tendrement aimé mes compatriotes » et ajoute parlant du Genevois : « il est actuellement
bon, il a l’âme honnête, il ne manque pas de sens et il ne lui faut que de bons exemples pour se trouver tout à faire
bien »25. À Coutance, Isaac demeure préoccupé. L’éducation de François l’éprouve durement et il s’emporte souvent.
Apprenti horloger auprès de son propre père, François n’assimile guère les bases du métier. D’autres maîtres
d’apprentissage plus chevronnés, à leur tour, tenteront de s’occuper de lui, notamment le maître horloger Samuel
Roget. À 19 ans, François, sans crier gare, quitte définitivement Genève. Personne ne recevra de ses nouvelles. On
suppose qu’il est décédé encore jeune en Allemagne26.
Bossey, le petit paradis
25Dans ses moments de loisirs, Isaac toujours passionné par la chasse poursuit ses randonnées favorites ; son goût de
l’aventure reste intact.
Je me souviendrai des battements de cœur qu’éprouvait mon père au vol de la première perdrix et des transports de
joie avec lesquels il trouvait le lièvre qu’il avait cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien, chargé
de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenait le soir, rendu de fatigue et déchiré des
ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval, suivis de vingt fusils
chargés, ne font qu’en changer, tirer, et tuer autour d’eux, sans art, sans gloire, et presque sans exercice.27
26À proximité de la ville, il cherche du gibier et, peu scrupuleux dans ce domaine, il en oublie le respect dû aux
champs, propriétés privées, situées immédiatement en dehors de la Cité. La querelle avec Pierre Gautier, capitaine de
la retraite, survient dans ces circonstances-là. Lorsque celui-ci aperçoit Isaac Rousseau chassant sur ses terres, il le
poursuit impitoyablement devant la Justice. Condamné à trois mois de prison et à payer 50 écus d’amende, Isaac,
avant son arrestation, confie Jean-Jacques à Gabriel Bernard, son beau-frère, et à Théodora, son épouse, une autre de
ses sœurs. Il quitte Genève avec Suzanne pour Nyon. Suzanne épousera à 48 ans un notable nyonnais, Isaac-Henri
Goncerut. En octobre de la même année, Jean-Jacques et son cousin Abraham, neveu d’Isaac, deviennent
pensionnaires durant deux ans chez le pasteur Jean-Jacques Lambercier. Dans le presbytère de Bossey, le couple Jean-
Jacques et Gabrielle Lambercier prolongent en fait une situation que Jean-Jacques connaît depuis longtemps à travers
le couple Isaac et Suzanne à Genève, également frère et sœur. Stimulés par ce pasteur-pédagogue qui sait dispenser
l’instruction, les deux pré-adolescents apprennent sans peine et retiennent tout. Jean-Jacques remplace, dira-t-il, dans
son cœur le souvenir de son frère par l’amitié qu’il porte à Abraham. Dans l’étude, Jean-Jacques ordonne les travaux,
dans les jeux, Abraham sert de guide. Jean-Jacques séparé pour la première fois de son père gardera de lui un souvenir
lumineux, empreint d’affectueuse compréhension, et de la période qui s’achève, la trace d’une enfance protégée.
3e période : en mourant, Isaac songe à Suzanne, la mère de Jean-Jacques
Isaac chasseur
Installé à Nyon, localité assujettie aux autorités bernoises, Isaac entreprend les démarches en vue d’acheter les droits
d’habitation en s’engageant à supporter les charges et à se conformer aux ordres du Conseil de la Ville. L’habileté
manuelle de l’artisan Isaac Rousseau, nouvellement installé à Nyon, nous renvoie à Bernard Tirtiaux parlant de la
vocation d’un verrier exceptionnel, dans ce « travail de longue haleine, on n’en finit pas d’y apporter dernière main
sur dernière main, comme si la mémoire des doigts refusait de défaire les nœuds qui les relient aux choses. Les heures
que l’on passe à observer un objet accompli, à la peaufiner sans efficacité, sont parmi les plus belles »28. Isaac
travaille comme horloger et attend, on ne peut l’exclure, des nouvelles et la visite de son fils. Il se remarie le 5 mars
1726 avec Jeanne François. Il autorise, par procuration, son beau-frère à signer un contrat d’apprentissage entre Jean-
Jacques et le maître graveur Abel Ducommun, âgé de 20 ans, un bourgeois de Genève qui habite le quartier de Saint-
Gervais. Quelques mois plus tard, Ducommun s’installe sur la rive gauche à la rue de la Poissonnerie – actuellement
rue de la Croix d’Or – dans un atelier mis à disposition par son père, Michel Ducommun, maître confiseur. Abel
Ducommun par le contrat évoqué ci-dessus s’engage à veiller à l’éducation morale et à la formation professionnelle de
Jean-Jacques qui habite chez lui. À Nyon, son père toujours amoureux de la nature et peut-être poussé par la nécessité,
mais peut-être plus braconnier que chasseur, est dénoncé pour délit de chasse. En effet, il a tiré sur des oiseaux au-
dessus de Gingins et sur des becs-fins à Promentoux. Il est condamné à payer 5 florins. À l’époque, un charpentier
gagne 2 florins par jour et pour l’accession à la bourgeoisie, un maçon doit verser le montant de dix années de travail.
On offre à la même époque 5 florins pour un loup tué et pour cette même somme, on peut faire paître une vache durant
une année sur les prés communaux. L’amende pour le vol de bois ou la vente de vin étranger se monte également à 5
florins. Actuellement, cette somme se monterait à 1100 Frs29.
Jean-Jacques fuit Abel Ducommun
Sensible devant le spectacle de la nature, ému par une chanson tendre, amoureux du dessin, Jean-Jacques ne prend
qu’un moindre intérêt pour le métier qu’il vient d’embrasser. Pourtant, il dira qu’il le maîtrisait en partie mais qu’il n’a
jamais été de son goût. De surcroît, auprès d’un maître dépourvu des qualités pédagogiques nécessaires au
développement d’aptitudes professionnelles spécifiques à la gravure, Jean-Jacques hésite sur son orientation mais est
soulagé à l’idée de ne plus devoir obéir à un maître tyrannique. Rousseau ne dira-t-il pas plus tard, le 19 décembre
1762 : « Pensez à cela, il faut quitter et non pas se faire renvoyer ». Ainsi, le 14 mars 1728, Jean-Jacques prend la
décision de rompre son contrat d’apprentissage, de quitter son maître et de s’éloigner de Genève. Déterminé à ne pas
rebrousser chemin, il se dirige vers Confignon où le curé de Pontverre sait le rassurer en l’encourageant à se présenter
sur sa recommandation à Mme de Warens, catholique convertie habitant Annecy30. Isaac Rousseau mis au courant de
la décision de son fils, se rend immédiatement avec Rial, un ami horloger, chez Mme de Warens. Sur place, ils
apprennent le départ de Jean-Jacques pour l’Hospice San Spirito à Turin. Isaac s’afflige sur son sort et retourne à
Nyon, le cœur lourd. Après Suzanne, après François, Jean-Jacques disparaît à son tour. Évoquant cet épisode
douloureux, Jean-Jacques écrira « Il me semblait que mes prochains conspiraient avec mon étoile pour me livrer au
destin qui m’attendait »31.
29Jean-Jacques adressera toutefois à son père quelques lettres afin de le tenir au courant de ses déplacements et de ses
rencontres, lui parlant de ses ambitions intellectuelles et professionnelles. Recherchant la compassion de ce père si
proche de lui tout au long son enfance, Jean-Jacques lui raconte les grâces et les bienfaits qu’il reçoit de Mme de
Warens, sa protectrice et sa « mère » dont il deviendra l’amant. Il redoute par-dessus tout d’être abandonné par ce père
qu’il considère comme le meilleur des pères. Pensons aux propos qu’il réserve plus tard à son ami Daniel Roguin, ami
proche à l’amitié si constante et image paternelle, à qui Jean-Jacques promet d’offrir un portrait enrichi de diamants !
« Un homme d’une probité sure »
30Suite à la rupture du contrat d’apprentissage, Isaac devra s’engager à régler à Abel Ducommun, par acte notarié, la
somme de 25 écus blancs, « pour tous dépens, dommages et intérêts ». De son côté, Jean-Jacques, depuis le Pays de
Savoie, écrira plusieurs lettres à son père. Il ignore bien sûr qu’il commence là deux ouvrages majeurs que ses éditeurs
appelleront Correspondance et Confessions. Il y brosse, de son père, le portrait d’un homme d’honneur. À Mme de
Warens, Isaac exprimera sa reconnaissance pour le soin qu’elle porte à son fils lui permettant d’acquérir les bases
d’une profession propice à sa carrière. En effet, lorsque Isaac questionnait Jean-Jacques à ce sujet, il lui répondait
qu’il souhaitait occuper un poste de secrétaire. Plus tard, il exercera cette fonction à plusieurs reprises. Jean-Jacques
passera quelquefois par Nyon pour venir embrasser son père, ils prendront l’habitude de se voir en l’absence de sa
nouvelle épouse. On parle de plusieurs visites entre 1723 et 1725, en juillet 1730, en juin 1734 et en septembre 1744.
Isaac laissera quelque argent à son fils lors de son décès à l’âge de soixante-quinze ans.
Conclusion
« T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? » répétait constamment Isaac à son fils. Jean-Jacques garde en
mémoire cet aveu paternel. Il est probable que l’attachement amoureux de ce père pour son fils prolonge la fidélité
attendrissante d’Isaac pour Suzanne qui fut sa promise si longtemps, sa femme si peu de temps et son épouse idéalisée
jusqu’à son dernier souffle. Isaac ne cesse d’adorer Suzanne jusque dans l’éducation qu’il réserve à son fils. Jean-
Jacques Rousseau parle, dans l’Émile, de l’utilité de fréquenter l’atelier des artisans : « Au lieu de coller un enfant sur
des livres, si je l’occupe dans un atelier, ses mains travaillent à profit de son corps : il devient philosophe et croit
n’être qu’un ouvrier. Enfin cet exercice a d’autres usages dont je parlerai ci-après, et l’on verra comment des jeux de
la philosophie on peut s’élever aux véritables fonctions de l’homme. »32
32Il transmet à Jean-Jacques le souvenir de cette dévotion. Malgré lui, son cœur ne cesse d’exprimer le dépit que lui
inspirent les circonstances évoquées plus haut et le sort qui fut le sien. Peut-être qu’une trop longue attente – de la
Treille à Istanbul – porte déjà une petite ombre au devenir d’un amour que ces deux êtres voulaient vivre à tout prix ?
33Jean-Jacques parle souvent de ce père, horloger consciencieux, installé à son établi à Genève et à Nyon et que sa
pensée n’abandonnera jamais. Pour lui, il incarne l’artisan indépendant, statut qu’il propose à son élève :
Tout bien considéré, le métier que j’aimerais le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est
propre, il est utile, il peut s’exercer dans la maison, il tient suffisamment le corps en haleine, il exige de l’ouvrier
adresse et industrie, et dans la forme des ouvrages que l’utilité détermine, l’élégance et le goût ne sont pas exclus. Que
si par hasard le génie de votre élève était décidément tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas
qu’on lui donnât un métier conforme à ses inclinations ; qu’il apprît, par exemple, à faire des instruments de
mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc. [...] Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à
l’établi. Nous ne sommes pas apprentis ouvriers, nous sommes apprentis homme, et l’apprentissage de ce dernier
métier est plus pénible et plus long que l’autre. Comment ferons-nous donc ? Prendrons-nous un maître de rabot une
heure par jour, comme on prend un maître à danser ? Non. Nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples et
notre ambition n’est pas tant d’apprendre la menuiserie que de nous élever à l’état de menuisier.33
L’honorabilité de la condition d’artisan sera une garantie contre la pauvreté. Pour Jean-Jacques, l’artisan est « le
métier le plus indépendant de la fortune et des hommes ». Il se souvient de la scène merveilleuse, qui semble le
rassurer – puisqu’il la joue par son travail de copiste –, de son père travaillant à son établi d’horloger : « Je le vois
encore vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et
Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier. »34
35En nous référant à Plutarque, rappelons-nous que ce dernier explique dans sa Vie de Lycurgue que, lorsque les
convives quittent la table, ils partent dans les ténèbres. Cette marche sans lumière nous rappelle Bossey et le
presbytère, à la nuit noire, lorsque Jean-Jacques, pré-adolescent, traverse la cour devant l’église pour aller chercher la
bible du pasteur Lambercier oubliée sur l’autel.
36Le métier devient pour Jean-Jacques Rousseau occasion de parler des artisans et de leur amour du travail. À la
manière de ce luthier et de ce charpentier que Bernard Tirtiaux nous présente et qui, lors d’une rencontre, trouvent les
mots pour évoquer :Gouges, planes, guillaumes, égoïnes, ils sont intarissables quand il est question d’affûtage et
d’émorfilage. L’un défend certaines trempes anglaises, l’autre, bien sûr, les bons aciers de Tolède. Question essences,
chacun fait l’apologie de ses bois de prédilection, comme on vante les qualités de sa progéniture.
– Le chêne des Vosges a une belle fleur et une maille bien serrée, dit le charpentier.
– Le cèdre est un bois léger et musical, explique le luthier.
Quand ils évoquent buis, ébène et autres bois précieux, les mots leur coulent de la bouche comme des pièces d’or.35
Jean-Jacques Rousseau ajoute à l’attrait d’un métier et à l’utilité d’une activité sociale, la connaissance grâce au savoir
des philosophes. En une phrase, connaissance philosophique et savoir artisanal se conjuguent, dessinent une
transversale et projettent une nouvelle lumière sur la personnalité d’Isaac. « Je veux un vitrail de fraternité douce, de
conciliation délicate entre les heures, les pierres et les sources de clarté, un baiser du Ciel aux choses et aux gens, des
lèvres tendues. »36
Jean-Jacques, modèle lucide et scrupuleux dans l’art du travail autobiographique et conteur de sa propre existence, ne
poursuivrait-il pas à sa manière le récit commencé par son père lui lisant, jusqu’aux lueurs du petit matin, dans
l’appartement du 40 Grand-Rue ? Nous retrouverons une circonstance identique lorsque Jean-Jacques Rousseau
commence ses lectures publiques devant un auditoire choisi. Il « décide en décembre 1770 et jusqu’en mars 1771
d’organiser des lectures des Confessions. Réunis en demi-cercle, des auditeurs regardaient avec étonnement ce petit
homme en perruque ronde, dans un habit de roturier, sans rubans ni galons, la voix peu à peu affermie et les yeux
étincelants. La première séance, rapporte Dorat, dura 18 heures, de neuf heures du matin jusqu’à trois heures après
minuit, à peine coupée de deux brèves interruptions pour le repas, et la voix de Rousseau ne faiblit pas un instant, sauf
pour raconter l’abandon de ses enfants. [...] Il ne put poursuivre l’expérience. Le 10 mai 1771, Mme d’Épinay pria M.
de Sartine, le lieutenant de police, d’intervenir. Pouvait-on tolérer les lectures publiques d’un ouvrage où des
personnes respectables étaient directement mises en cause ? »37
Instant magique où Jean-Jacques Rousseau conteur, instruit par son père, lui-même admirateur des conteurs ottomans,
prend le relais dans l’art de dire, apporte son témoignage comme son père, cinquante ans plus tôt, qui, oubliant l’heure
avancée, enflammait l’imagination de Jean-Jacques. Alors s’illuminaient les jardins de Constantinople, alors se
pressaient, dans ces minuscules cafés, des habitants venus des quartiers alentours. Isaac raconte à son fils des histoires
extraordinaires. Jean-Jacques, lecteur précoce, lit les ouvrages de la bibliothèque familiale, il se prépare à puiser dans
les récits de son père cette étonnante faculté de conter, de raconter, de se raconter. Ultérieurement, nous examinerons
plus attentivement les circonstances particulières qui rassemblent, Rousseau, père et fils, pour reprendre le titre d’un
livre de Claire Elmquist38. Rousseau père, dans le quartier de Péra, suit en spectateur attentif une pantomime
associant la théâtralisation d’un récit, la créativité dans la narration et l’envoûtement des spectateurs. Imaginons Isaac
accoutumé à ces événements au cours de son séjour, recherchant l’ambiance particulière de ces fêtes en groupes,
intrigué par la performance des conteurs, reprenant pour son plaisir une à une les étapes de ce spectacle insolite et
bouleversant, devant un Jean-Jacques avide de mieux comprendre le vécu de son père, devant une Suzanne admirative
de son frère grand voyageur et peut-être un François guère à l’aise face à un spectacle destiné à faire survivre une
partie des souvenirs ottomans de son père. François ne reste-t-il pas désemparé face à ce père qui, bien malgré lui, fait
disparaître Suzanne, si attentionnée jusqu’à son retour au 40 Grand-Rue ? Jean-Jacques, à son tour, organisera en
acteur accompli une mise en parole de sa propre vie, une oralisation du récit de son existence, une plaidoirie
personnalisée du vrai, une proclamation de son récit de vie. Il œuvrera pour la postérité par la fonction active qu’il
donne à son récit, par la volonté de s’impliquer dans la justification autobiographique, par un propos délibéré
assurément provocant. Il y a une tentative de se faire entendre par le chemin le plus intime, la voix aux accents
pathétiques justifiant le rôle d’acteur et la fonction d’auteur sont indissociables. Il y a une posture associant Suzanne,
l’érudite jouant du théorbe, et Isaac, le voyageur écoutant les contes ottomans. Jean-Jacques assumera le jeu musical
de l’une et la passion de l’autre ; il entrera, pour la postérité, dans un registre d’héritier où une compétence orale et un
besoin communautaire lui seront révélés par la confession qu’il livrera aux auditeurs conviés.
40Des récits de Péra que suit Isaac subjugué aux confessions lues dans les salons parisiens par un Jean-Jacques
voulant témoigner des circonstances de son existence, une même entreprise, un esprit identique anime leur auteur.
Jean-Jacques proclame face aux auditeurs ce qu’il doit à sa famille et aux êtres qui l’on façonné à travers un travail de
biographe en création ! Puisse la plaque inaugurée au pied de la tour Galata en souvenir du séjour d’Isaac Rousseau et
grâce aux autorités de la Municipalité de Beyoğlu, de la Ville et de l’État de Genève nous donner l’occasion de mieux
comprendre la vie d’Isaac à Istanbul, Isaac, ce compagnon horloger qui nous réunit dans la ville qu’il a découverte il y
a près de trois cents ans. Pour saluer le père de Jean-Jacques Rousseau, je choisirai comme conclusion la découverte
du héros de Nedim Gürsel apercevant à Venise dans l’ombre d’une muraille, une forme.
« Il vit la statue d’un homme enturbanné encastrée dans le mur près d’une porte. Il semblait coincé entre la porte et la
fenêtre grillagée. Il tenait une boîte dans la main gauche, la droite étant cassée au niveau du poignet. »39
41Au pied de cette tour, dans le vieux quartier de Beyoğlu/Péra, il nous revient d’offrir à notre imagination la force de
pouvoir continuer d’inventer la vie du père de Jean-Jacques et la volonté de raconter, grâce aux ressources de notre
imagination, l’histoire de Suzanne et d’Isaac !
NOTES
1 L’Ambassade de Turquie à Berne précise que le Ministère de la Culture, par l’intermédiaire de la Direction du Musée du Palais de Yιldιz, a
confirmé la présence de M. Isaac Rousseau à Istanbul de 1705 à 1711, mais n’a pas pu retrouver son adresse ni aucun autre document le
concernant (lettre du 24 octobre 2000).
2 R. Trousson, F. S. Eigeldinger, Rousseau, Jean-Jacques au jour le jour, Paris, Honoré Champion éd., 1998.
3 En consultant le Recueil des baptêmes et des mariages des temples de Saint-Pierre et de l’Auditoire de Genève, recueil conservé aux Archives
d’État de Genève,
a) On trouve les 24 prénoms couramment utilisés pour les filles : Suzanne, Suzanne-Marie, Pernette, Françoise, Jeanne, Anne, Marie, Judith,
Louise, Sarra, Marthe, Camille, Renée, Dimanche-Louise, Aimée, Christine, Catherine, Andrienne, Elisabeth, Angélique, Marguerite, Henriette,
Colarde, Madon, Bemadine. Pour les garçons : Pierre, Jacques, Jean, Louis, David, André, Jérémie, Daniel, Étienne, Philippe, Samuel, Auguste,
Barthélémy, Henry, Robert, Ami, François, Paul, Moïse, Honoré, Nicolas, Théodore, Abraham, Matthieu, César.
b) En ce qui concerne les mariages de 1708 à 1712, on recense 50 mariages par année ; soit
1708 : 56 ; 1709 : 37 ; 1710 : 55 ; 1711 : 60 ; 1712 : 44
c) En 1990 et 1991, on compte 1105 et 1118 mariages dans la commune de Genève.
d) On recense 187 baptêmes pour l’année 1712, soit 15 baptêmes par mois.

4 Il existe une montre créée par David Rousseau (1641-1738) au Musée Patek Philippe, 7 rue des Vieux-Grenadiers, CH 1205 Genève.
5 A. Babel, « L’horlogerie genevoise à Constantinople et dans le Levant du XVIe au XVIIIe siècle », in Étrennes genevoises, 1927, pp. 61 à 74.
6 Bernard Tirtiaux, Le passeur de lumière, Paris, Denoël, 1993, p. 199.
7 Bernard Tirtiaux, op. cit., p. 202.
8 Nedim Gürsel, Les turbans de Venise, Paris, Seuil, 2001, p. 218.
9 Antony Babel, « La Fabrique genevoise », in Bulletin de la Société de l’Histoire du protestantisme français, 10e année, p. 233 ssq. ; p.
399 ssq. et 11e année, p. 61 ssq., p. 181 ssq.
10 Rémy Hildebrand, « À Constantinople, les Genevois s’adonnaient à tous les excès », in La Tribune des Arts, supplément mensuel de
la Tribune de Genève, n° 280, avril 2000 (en français et en turc).
11 La fête de l’Escalade, devenue fête patriotique genevoise, commémore, chaque année, la victoire des Genevois sur l’assiégeant savoyard dans
la nuit du 11 au 12 décembre 1602.
12 Antony Babel, « L’horlogerie genevoise à Constantinople et dans le Levant du XVIe au XVIIIe siècle », in Étrennes genevoises, Genève, Atar
éd., 1927, pp. 61-74.
13 Le 28 juin 2002, a été inauguré, au 1er étage de cet immeuble protégé, un « Espace Jean-Jacques Rousseau » destiné à faire connaître la vie et
L’œuvre de Jean-Jacques, dans sa maison natale.
14 J.-J Rousseau, Œuvres complètes I, La Pléiade, Paris, 1959, p. 7.
15 Ces tâches multiples nous renvoient aux observations de Boris Cyrulnik relatives aux compétences précoces et qui nous semblent convenir
plus particulièrement à celles de Jean-Jacques petit enfant. Cf. Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, O. Jacob éd., Paris, 2001, pp. 244 et
246 : « Les travaux sur la compétence de base du nouveau-né, commencés il y a une vingtaine d’années, servent de point de départ à mille autres
observations qui précisent l’objet et renforcent l’idée de l’étonnante précocité des nourrissons. [...] Une voix de femme le calme aussitôt, mieux
que celle d’un homme, mais moins bien que celle de sa mère, comme si le son n’était déjà plus un bruit dans un monde de nouveau-né. Façonné
par le dialogue préverbal, il apprend très tôt la forme de ce qu’il écoute, car la musique de la langue maternelle imprime dans ses structures
nerveuses une aptitude à percevoir certains phonèmes mieux que d’autres. [...] La simple exposition passive à la langue maternelle durant les six
premiers mois permet aux tout-petits d’apprendre et de repérer les différentes catégories de sons parlés, comme une musique. [...] En fait, il ne
faut plus chercher une cause qui provoquerait un effet. Il vaut mieux étudier autour du nourrisson un réseau de causes multiples disposant les
mailles et les tuteurs de développement où les forces intérieures du petit le pousseront à se façonner. »
16 J.-J., Rousseau, op. cit., I, p. 8.
17 J.-J., Rousseau, op. cit., I, p. 11.
18 J.-J. Rousseau, Essai sur l’origine des langues, Paris, A. G. Nizet, 1970, p. 165.
19 J.-J. Rousseau, loc. cit.
20 Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 246.
21 J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 172.
22 M. Lemay, « Le rôle des grands-parents au sein de la famille », in Prisme, n° 29-1999, p. 76.
23 Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, le deuil éclatant du bonheur, Paris, Tallendier, 1989, p. 104.
24 J.-J. Rousseau, Lettre à d’Alembert, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 248.
25 J.-J. Rousseau, Correspondance I, Paris, Firmin-Didot, 1883, p. 440.
26 Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, R. Trousson et F. S. Eigeldinger, Paris, H. Champion, 1996, pp. 360-365.
27 J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 462.
28 Bernard Tirtiaux, Le passeur de lumière, Paris, Denoël, 1993, p. 199.
29 Information communiquée par les Archives du Musée historique de Nyon.
30 Rémy Hildebrand, « Jean-Jacques Rousseau et Confignon », in Confinfo, n° 25, juin 2002, à l’occasion de l’inauguration d’une plaque en
souvenir de la rencontre de J.-J. Rousseau et du curé Benoît de Pontverre, le 16 septembre 2001.
31 J.-J. Rousseau, Œuvres complètes I, La Pléiade, Paris, 1959, p. 55.
32 J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 228.
33 J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 261-262.
34 J.-J. Rousseau, Œuvres complètes III, La Pléiade, Paris, 1959, p. 118.
35 Bernard Tirtiaux, Les sept couleurs du vent, Paris, Denoël, 1995, p. 25.
36 Bernard Tirtiaux, Le passeur de lumière, Paris, Denoël, 1993, p. 394.
37 Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Paris, Tallendier, 1989, p. 404.
38 Claire Elmquist, Rousseau, père et fils, Odense, Odense University Press, 1996.
39 Nedim Gürsel, Les turbans de Venise, Paris, Seuil, 2001, p. 273.
« Une autre Genève dans l’Orient »La Congrégation genevoise d’Istanbul au XVIIIe siècle
Je tiens à remercier Paul Dumont et Rémy Hildebrand de m’avoir invité au colloque « L’horloger du sérail. Isaac
Rousseau et la présence genevoise à Istanbul » qui s’est tenu à Istanbul le 28 mars 2002. La partie 3 de cet article a
grandement bénéficié des interventions de Didier Poton et Danièle Tosato-Rigo faites dans le cadre du colloque
« Sources consistoriales et histoire du contrôle social », qui s’est tenu à Lausanne les 8-9 novembre 2002. Les actes
de ce colloque sont parus en 2004 (D. Tosato-Rigo et N. Staremberg Goy, (eds.), Sous l’œil du Consistoire : sources
consistoriales et histoire du contrôle social sous l’Ancien Régime, Lausanne, Études de Lettres). Je remercie
également Nicole Staremberg Goy qui a bien voulu me guider dans l’étude des communautés protestantes
aux  XVIIe et  XVIIIe siècles et qui a accepté de relire cette contribution. Enfin, Frédéric Sardet m’a fait l’amitié de lire
et commenter la version finale de cet article.
 1 Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard (la Pléiade), tome 1, (...)
Mon père, après la naissance de mon frère unique partit pour Constantinople où il étoit appellé, et devint horloger du
serrail. Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des hommages. M. de la Closure
Résident de France, fut des plus empressés à lui en offrir [...] Ma mère avoit plus que de la vertu pour s’en défendre,
elle aimoit tendrement son mari ; elle le pressa de revenir : il quitta tout et revint. Je fus le triste fruit de ce retour1.
1Entre 1705 et 1711, Isaac Rousseau, le père de Jean-Jacques, a vécu à Istanbul et y a occupé la fonction, si l’on en
croit son fils, d’« horloger du sérail ». Comment peut-on expliquer la présence d’Isaac dans une ville si éloignée de
Genève ? Dans le cadre de cet article, j’aimerais montrer que la trajectoire de ce dernier n’est pas isolée. Au cours
des XVIIe et XVIIIe siècles, nombreux sont les horlogers genevois à se rendre à Istanbul au point d’y former une
« Congrégation de Genève ». Cette dernière représente un cas unique : il ne semble en effet pas y avoir d’autre
communauté protestante en terre d’Islam durant la période moderne.
Les activités commerciales de la Congrégation nous sont déjà en partie connues grâce aux travaux pionniers d’Antony
Babel2. Toutefois, ce dernier ne s’attarde guère sur les conditions de vie de cette communauté. Or, il existe sur ce
thème des archives extrêmement intéressantes. En effet, à la fin du XIXe siècle, deux chercheurs, A. Archinard et T.
Heyer, ont retranscrit un grand nombre de documents concernant cette « autre Genève dans l’Orient »3. Il s’agit de la
correspondance échangée, sur plus de cent ans, entre la Congrégation genevoise d’Istanbul et les autorités –
spirituelles (la Compagnie des pasteurs) et politiques (le Petit Conseil) – de Genève. Ces échanges épistolaires sont
d’un grand intérêt pour qui s’intéresse à la vie de cette communauté.
3Cette contribution se compose de trois parties. Je présenterai d’abord brièvement l’histoire de cette communauté.
Dans une deuxième partie, je décrirai les activités commerciales des horlogers genevois à Istanbul. Enfin, j’analyserai
les conditions de vie de la Congrégation. Deux préoccupations étroitement liées prédominent au sein de cette dernière,
en particulier parmi ses responsables : d’une part, renforcer le contrôle social afin d’éviter les dissensions entre ses
membres et d’écarter les menaces – de nature essentiellement religieuse (apostasie ou conversion à d’autres religions)
– qui planent sur cette communauté et, d’autre part, (ré)instaurer et maintenir un ordre moral calviniste.
I. La « Congrégation de Genève » à Istanbul4
 4 Pour cette partie, sauf indications contraires, nous renvoyons à Babel, Histoire corporative, Babel (...)
4La première mention d’un horloger genevois à Istanbul date de 1602. Dans l’acte d’apprentissage rédigé par un
notaire et contresigné par un horloger du nom de Jehan Ruard et un apprenti, on apprend que Ruard a le projet de faire
un voyage d’affaires à Istanbul et qu’il a l’intention de prendre avec lui son nouvel apprenti.
Montre « Directoire »

Catulle et sa muse Lesbie entourés des bustes de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire

Mouvement et cadran signés Bordier Frères (actifs entre 1787 et 1815) (Genève, vers 1790/95, or, émail)
À partir de cette date, on trouve des références fréquentes à des horlogers genevois se rendant dans la capitale turque.
C’est seulement pour la première moitié du XVIIIe siècle que les sources livrent quelques indications sur l’importance
numérique de cette communauté, que l’on appelle « Congrégation de Genève »5. On apprend qu’il y a, en 1725, 20
familles genevoises à Istanbul, soit 85 personnes. Douze ans plus tard, la colonie compte 160 personnes : une goutte
d’eau dans une ville qui compte à cette époque plusieurs centaines de milliers d’habitants. Impression à nuancer dans
la mesure où la Congrégation représente tout de même en 1723, date du recensement de la « nation française » – la
communauté genevoise est sous la protection de l’ambassadeur de France ; toutefois, ses intérêts spirituels relèvent
des ambassadeurs anglais et hollandais – près d’un quart des effectifs de la colonie française d’Istanbul6.
On perd la trace de la Congrégation à la fin du XVIIIe siècle. Deux facteurs peuvent être avancés pour rendre compte de
ce déclin. D’une part, l’horlogerie genevoise traverse, à partir des années 1785, une crise profonde qu’elle va mettre
plusieurs décennies à surmonter. Ces difficultés semblent imputables au déplacement de la demande étrangère vers
d’autres régions horlogères –comme les montagnes neuchâteloises par exemple– capables de produire des montres à
moindres frais7. Les difficultés économiques de la mère patrie expliquent sans doute en partie la « disparition » de la
communauté genevoise d’Istanbul. 7D’autre part, il semble que certains Genevois aient changé de nationalité afin de
pouvoir bénéficier d’une plus grande protection diplomatique. Une historienne, Nora Şeni, raconte ainsi le destin des
La Fontaine : ces derniers sont Français à l’origine, calvinistes et suisses, au début du XIXe siècle, leur religion les
ayant amené à opter pour cette dernière nationalité. Mais les convictions religieuses semblent l’avoir cédé aux
nécessités du négoce. En effet, être suisse chez les Ottomans du début du XIXe siècle ne rapporte pas grand-chose,
alors que les Anglais vont signer avec les Turcs les accords commerciaux de 1838. Les La Fontaine vont donc choisir
de devenir ressortissants britanniques. Pour opérer la conversion, ils se feront d’abord admettre au sein de l’église
anglicane.8 Pourquoi des horlogers genevois se sont-ils établis à Istanbul aux XVIIe et XVIIIe siècles ? L’évolution de la
situation religieuse à Genève explique en partie cet exode. Avec la Réforme, les autorités édictent en effet à partir de
1558 des ordonnances somptuaires très sévères qui limitent le port des bijoux, fermant ainsi le marché local aux
industries de luxe. Les orfèvres et les horlogers genevois se voient dès lors obligés de travailler pour l’exportation.
Genève envoie donc ses montres et ses bijoux aux grandes foires de France, d’Italie, d’Allemagne ou de Suisse. Par
Danzig, Leipzig et Francfort, les montres genevoises atteignent le nord et l’est de l’Europe ; par Marseille, Livourne,
Gènes et Venise, les rivages de la Méditerranée. Au point que durant le XVIIe et une bonne partie du XVIIIe siècle,
l’horlogerie genevoise domine le marché européen. Elle parvient également à mener des affaires fructueuses avec
l’Orient. Par l’intermédiaire de leurs concitoyens établis à Istanbul, les marchands genevois entrent en effet en
relations d’affaires avec les Ottomans, et même avec la cour du Roi de Perse9.
II. Les activités des horlogers genevois à Istanbul
On trouve deux catégories d’horlogers dans la capitale des Sultans10. Il y a d’une part les marchands horlogers qui
passent commande de montres à Genève et qui vendent ces dernières dans la capitale et les autres villes de l’Empire. Il
semble à cet égard que le débouché turc ait joué un rôle non négligeable dans la prospérité de l’horlogerie genevoise.
Ces marchands horlogers appartiennent à la classe aisée de Genève et reviennent au pays dès qu’ils le peuvent.
Certains habitent à Istanbul avec leur famille.
Il y a d’autre part des artisans engagés par ces marchands horlogers et qui sont chargés de l’entretien et de la
réparation des montres que l’on vend au Levant. Ce sont souvent de jeunes horlogers qui viennent de finir leur
apprentissage et qui se lient par contrat notarié à un marchand horloger. Ils passent généralement quelques années à
réparer des montres, puis rentrent dans leur ville natale11.
Généralement, les Genevois ne restent que quelques années dans le Levant. On trouve cependant la présence de
dynasties familiales sur plusieurs générations. C’est le cas de la famille Arlaud. En 1632, un certain Antoine Arlaud,
horloger établi à Genève, construit des montres à mouvements de lune destinées au marché turc. Environ quinze ans
plus tard, deux de ses fils partent s’établir dans la capitale des sultans (en 1647 et 1653 respectivement) et cinq de ses
petits-fils, dont certains sont nés sur place, travailleront à Istanbul. En 1732, quatre familles Arlaud sont membres de
la Congrégation. En 1763, dernière référence que nous avons trouvée, Pierre Arlaud, sans doute un des arrière-petits-
fils d’Antoine, écrit, au nom de la Congrégation, à l’archevêque de Canterbury afin d’obtenir un soutien financier de
l’Église protestante anglaise dans le but d’engager un maître d’école12. Durant près de 120 ans, des membres de la
famille Arlaud ont donc exercé la profession d’horlogers à Istanbul13.
Le moulin à eau - Les trophées

Montre « turque » à double boîtier dit cabriolet marchant huit jours avec répétition à quarts signé Jean-Louis Richter
(1766-1841) et Aimé-Julien Troll (1781-1852) mouvement avec échappement à cylindre à tuile en rubis, signé
Bréguet & Fris à Paris (signature apocryphe)
(Genève, vers 1810, émail sur or)
Il convient de souligner que ces horlogers ne fabriquent pas de montres. Ils passent des commandes à Genève et se
contentent de réparer, de rhabiller les montres. Cette « politique restrictive » est en partie à l’origine du déclin de
l’horlogerie ottomane a la fin du XVIIe siècle :
English and Swiss producers about this date became aware of the taste in watches among the Turks and began to make
products designed especially for the Turkish market. Adoption of mercantilist policies by European states made them
unwilling to provide complete watch movements or replacement parts to the local producers as they had throughout
most of the seventeenth century. [...] The mercantilist mentality favored the export of the finished product and barred
the uncontrolled dissemination of new technology.14
Notons que les pratiques des horlogers de Genève sont dictées par la volonté de brider la concurrence ottomane, mais
aussi celle de leurs compatriotes établis a Istanbul15.
Certaines montres destinées au Levant sont extrêmement luxueuses. Ainsi, dans un récit de voyage publié en 1731, de
Mirone décrit sa visite du Palais du Sérail qu’il fait en qualité d’apprenti d’un certain Boissonet, un Genevois semble-
t-il, qu’il qualifie de joaillier du sultan. À côté des tapis de Perse, des glaces de Venise, des tables d’argent massif ou
de vermeil, il voit « des montres d’or en dôme toutes couvertes de diamants, des pendules faites de pièces rapportées
d’écaille, de nacre, où l’or brille de toutes parts »16. De même, Abraham Louis Breguet (1747-1823), le « Stradivarius
de l’horlogerie », exporte depuis son atelier de Genève des montres vers la Turquie. Chacune de ses montres et de ses
pendules est une pièce unique et ses clients turcs sont prêts à débourser des sommes importantes pour en acquérir une17.
Toutefois, les montres luxueuses destinées à une clientèle orientale opulente sont l’exception plutôt que la règle. Dans
les inventaires turcs après décès, on trouve en effet beaucoup d’articles d’horlogerie bon marché. Les montres et
pendules européennes ne sont donc pas uniquement destinées aux élites ottomanes. À l’instar de ce qui se passe en
Europe à la même époque18, on assiste dans l’Empire ottoman au XVIIIe siècle à la diffusion toujours plus large des
articles d’horlogerie dans la population, preuve de l’apparition d’une véritable bourgeoisie commerciale ottomane19.
 20 Cité par A. Chapuis, « Montres de jadis pour la Turquie », in La Suisse horlogère, 1950, 1, p. 33. (...)
16Parfois, pour écouler leur production, les marchands genevois n’hésitent pas à recourir à des pratiques qui feraient,
de nos jours, frémir les horlogers helvétiques. Durant le XVIIIe siècle, la concurrence anglaise est féroce car les Anglais
possèdent une excellente organisation commerciale dans tous les ports d’Asie mineure et leurs montres sont
prestigieuses. Que font les Suisses pour lutter contre cette concurrence ? Ils font de la contrefaçon des montres
britanniques – en gravant sur leurs montres London à la place de Genève comme lieu d’origine – et les écoulent 30-
40 % au-dessous des prix anglais. Comme l’avoue un horloger suisse en 1793 : « Nous y avons fait constamment
graver le nom comme venant d’Angleterre, par l’opinion générale que tout ce qui se fait dans ce pays-là en ce genre
est mieux travaillé, plus recherché et plus solide qu’ailleurs ; malgré cela, c’est chez moi qu’elles s’établissent... »20
III. Conditions de vie de la Congrégation genevoise d’Istanbul
17À la fin des années 1720 et au début des années 1730, la Congrégation est secouée par des dissensions internes.
Pour y mettre fin, elle introduit des règles très strictes destinées à l’encadrement spirituel de ses membres. En 1733,
les membres de la Congrégation adoptent ces règlements destinés à codifier la vie de la communauté :
Règlements faits pour la Congrégation genevoise à Constantinople, concernant le spirituel pour tous les membres qui
la composent et aussi pour l’ordre et la conduitte que doivent observer les anciens ou procureurs de ladite
Congrégation, sçavoir pour la direction et administration des deniers publics pour visiter et assister les pauvres dans
leurs maladies et autres nécessités, tent du corps que de l’esprit, avoir soin que les pères et mères fassent instruire leurs
enfants dans la religion et dans la piété, procurer la paix et l’union dans les familles tent en général qu’en particulier,
faire pratiquer à chacun les exercisses de piété [...]21
18Le préambule de ces Règlements met en évidence les principales préoccupations de la Congrégation : l’assistance
aux pauvres et aux malades, l’éducation et le soin des âmes.
L’assistance aux pauvres et aux malades
Au cours du XVIIe siècle, la communauté a créé un fonds de secours pour les nécessiteux22. Ce fonds a trois fonctions
principales :Le rachat d’esclaves protestants : entre 1695 et 1737, huit esclaves sont rachetés par la Congrégation. La
majorité de ces esclaves sont des Français ; un seul Genevois, Jean-Jacques Goudon, dit de La Ru, est concerné. En
outre, la Congrégation fait plusieurs collectes afin de fournir à d’autres esclaves libérés les moyens de retourner dans
leur patrie ou pour soulager le sort de ceux qui ne peuvent être rachetés23. À l’instar de l’aide aux prisonniers mise en
place par les protestants de Bordeaux au XVIIe siècle, le rachat d’esclave s’inscrit dans le canon classique de la charité
chrétienne24.
a. Le rapatriement à Genève de compatriotes trop vieux ou indigents. Ainsi, en 1753, la Congrégation prend en charge
le retour de Jean Arlaud et de son fils à Genève : « [...] la santé dudit sieur Arlaud est si fort dérangée que l’on lui a
conseillé de changer d’air et qu’il est dans le dessein de venir dans cette ville [Genève], au cas qu’il plaise au Conseil
[de Genève] le faire recevoir avec son fils, âgé de dix ans, d’une maison de charité, lesdits sieurs procureurs et anciens
[de la Congrégation] offrant, outre toutes les dépenses qu’ils ont déjà faites pour cette famille, de faire encore celle du
transport »25.
b. L’aide aux indigents protestants d’Istanbul. Cette charité devient particulièrement importante en temps de crise
économique et politique26. C’est le cas au début des années 1730, juste après « l’Epoque des tulipes » (1718-1730).
Sous l’impulsion du grand vizir Ibrahim Pacha, l’Empire ottoman s’embarque dans une décade
d’effervescence culturelle. La Sublime Porte envoie des diplomates dans les capitales européennes, introduit la
première imprimerie de langue ottomane et favorise l’essor du commerce et de l’industrie. Cette politique d’ouverture
est toutefois de courte durée. En 1730, l’augmentation des impôts, les difficultés militaires sur le front iranien et les
pratiques occidentales de la Cour provoquent une violente réaction de la part des milieux religieux et des couches
défavorisées de la capitale. Ibrahim Pacha est exécuté et le sultan poussé à abdiquer. S’ouvre alors une période
beaucoup plus austère27. Les horlogers protestants subissent de plein fouet les contrecoups de ces soubresauts
économiques et politiques, ainsi qu’en témoigne une lettre envoyée en 1732 par la Congrégation aux autorités
genevoises :Tout a changé de face, nous gagnons à peine pour la subsistance de nos familles et plusieurs de nous n’y
peuvent suffire : les grandes révolutions arrivées dans ce païs ont beaucoup influés sur nous, tous les principaux de
l’Etat y ont péris ; en perdant leur vie, ils nous ont fait perdre nos biens, nous ne pouvons plus réclamer les sommes
qu’ils nous devoient, et la dernière [sic] incendie de Galata a mise le comble à notre misère28.
L’éducation des enfants
20La question de l’engagement d’un maître d’école est une constante dans les échanges épistolaires entre Istanbul et
Genève. Une lettre rédigée par la Congrégation en 1733 afin de demander aux autorités de Genève de lui envoyer de
l’argent pour engager un maître d’école met en évidence les enjeux liés à la présence d’un enseignant dans la capitale
des sultans :[...] Cette école devient un objet d’autant plus considérable, qu’au mois de juin dernier, la Congrégation
comptoit quarante-cinq enfans dans son propre sein, dont le plus âgé n’avait pas seize ans. [...] Que ces enfans, nourris
et élevés parmi des domestiques qui ne savent que le turc, le grec ou l’italien, langues qui sont les plus usitées dans les
familles de la Congrégation, n’apprennent de leur père que très mal le françois. Si l’école n’est pas entretenue, ces
enfants, qui ne sont déjà que trop accoutumez au langage du pais, seront bientôt hors d’état de pouvoir profiter des
prières, des prédications et de la lecture de l’Écriture sainte [...] outre que dès qu’ils ne parleront plus notre langue, les
idées et l’amour de la patrie de leurs pères s’affaibliront bientôt chez eux29.
Pour ces calvinistes, isolés en terre d’Islam, la présence d’un maître d’école a une grande importance religieuse :
l’école permet aux enfants de lire la Bible et l’éducation apparaît comme un instrument de transmission des valeurs
protestantes. Ces demandes sont également dictées, semble-t-il, par des préoccupations économiques : des enfants
sachant lire et écrire le français seront en mesure de poursuivre les activités de leurs parents30.
Toutefois, la présence d’un maître d’école ne suffit pas toujours à assurer une éducation digne de ce nom aux enfants.
D’une part, les professeurs que la Congrégation a engagés ne sont parfois pas assez érudits eux-mêmes pour pouvoir
donner toute l’instruction nécessaire ou leur salaire est tellement modique qu’ils sont obligés d’exercer d’autres
métiers pour gagner leur vie, délaissant ainsi quelque peu leur tâche d’enseignant31. D’autre part, un seul maître
d’école ne peut pas prendre en charge tous les enfants dans une ville aussi grande qu’Istanbul, ce dont se plaignent
certains membres de la Congrégation en 1737 :Un seul homme ne peut pas suffire à tout pour bien instruire grand
nombre d’enfans. On en sera persuadé lorsqu’on sera informé que, dans un païs aussi vaste que l’est celui-cy, les
familles y sont fort dispersées et qu’on n’ose point, en de certains tems et en de certains quartiers, exposer les enfans
dans les rues ; ils y sont sujets à bien des dangers, ce qui fait que chacun les garde chez soy, et surtout les filles, qui
dans leur enfance sont plus exposées. De pauvres artisans n’ont pas toujours le tems ni des domestiques pour les
accompagner à l’école32.
Le soin des âmes
La présence d’un pasteur est également une préoccupation permanente de la Communauté genevoise. Pour les affaires
spirituelles, cette dernière est prise en charge par le chapelain attaché à l’ambassade d’Hollande ou d’Angleterre.
Toutefois, ceux-ci ne parlent pas toujours français et sont parfois absents, obligés qu’ils sont de suivre leur
ambassadeur dans ses déplacements33. Conséquence : les responsables de la communauté se plaignent de l’ignorance
religieuse de certains de leurs membres :Si de là on passe au spirituel, on n’y trouvera qu’une ignorance déplorable.
La religion des familles qui la composent est, à la vérité, celle de leurs ancêtres, mais elles la pratiquent plutôt par
usage que par connoissance ; elles n’ont que de très faibles lumières de leurs devoirs envers Dieu et envers les
hommes34.
Cette ignorance religieuse fait courir deux dangers à la communauté. D’une part, la menace de la débauche : « quantité
de pères négligent leurs enfans et se débauchent, la licence et les mauvais exemples se multiplient à la faveur de la
liberté du pays »35. D’autre part, il y a le danger d’apostasie ou de conversion. On trouve plusieurs références
d’horlogers ayant renoncé à leur foi ou s’étant convertis au « papisme »...36
25Pour lutter contre ces dangers, la colonie protestante d’Istanbul adopte deux stratégies. Premièrement, elle demande
à de nombreuses reprises aux autorités de Genève de lui envoyer un pasteur et de financer en partie son entretien,
requête qui ne sera qu’occasionnellement accordée. Deuxièmement, comme nous l’avons vu, elle met en place des
règles très strictes destinées à l’encadrement spirituel de ses membres. Dans les Règlements adoptés en 1733, l’article
9 est particulièrement intéressant :
1) Tous les chefs de la Congrégation avec leurs familles seront tenus et obligés d’assister au service divin dans l’église
de la Congrégation les jours de dimanche et fêtes solennelles ;
2) d’envoyer leurs enfans à l’église pour les faire instruire à prier Dieu, lire et écrire et apprendre leur religion ; ce
devoir des pères et des mères envers leurs enfants est le plus essentiel, c’est pourquoy ils devront destiner quelques
heures chaque jour pour ayder eux-mêmes au maître d’école à instruire et former les enfans dans la piété ;
3) Le devoir principal des procureurs sera de veiller, de presser et d’engager par toutte sorte de moyens raisonnables
les pères et mères et le maître d’école à faire tout leur possible pour que les enfans soyent bien instruits ;
4) Les procureurs s’appliqueront à faire reigner la paix et l’union dans les familles tent en général qu’en particulier ;
5) réprimeront ceux qui se conduiront mal et qui s’abstiendront d’assister au service divin, et n’épargneront rien de
tout ce qui peut contribuer au salut, à la propagation de la foy et au contentement des fidelles ;
6) Les procureurs feront toutes les semaines un fidelle rapport et sans partialité au pasteur de la conduite et des mœurs
d’un chacun ;
7) Ils accompagneront deux fois l’année le pasteur pour visiter les familles et les faire des exhortations particulières à
la piété37.
Les difficultés financières
L’assistance des pauvres et des malades, ainsi que l’éducation des enfants, constituent de lourdes charges pour les
ressources de la colonie. Les références aux difficultés financières de la Congrégation abondent dans la
correspondance entre cette dernière et les autorités genevoises38. Malheureusement, les données précises concernant
l’état des finances sont fort rares. Seul un mémoire, adressé en juin 1737 par la Congrégation aux Églises protestantes
en Europe afin d’obtenir leur soutien financier pour l’engagement d’un maître d’école, fournit quelques indications sur
la gestion du fonds de secours de la communauté. Le fonds se monte alors à environ 4200 livres-argent de France. La
Congrégation
[...] place cette somme et employe les intérêts à payer une partie de ses dépenses, qui vont par année à plus de
£ 1,500, savoir : pour son lecteur et maître d’école, £ 750 ; plus, pour le soulagement de quelques esclaves protestants,
de ses pauvres, et pour l’entretien de son Eglise, £ 75039.
27Qu’en est-il des revenus ? Ils sont peu importants puisqu’ils ne représentent, en 1737, qu’un quart des dépenses. La
majorité des revenus est fournie par des sources « externes », en particulier les aides allouées par les autorités
genevoises pour le maître d’école40. Il y a ensuite les aumônes faites à l’Église et les collectes pour les pauvres
organisées deux ou trois fois par année, comme celle que l’ambassadeur de Hollande
[...] fit faire en avril dernier, sous yeux, [qui] étoit une chose nouvelle, où pour les fortes représentations que l’on fit
du grand besoin de la Congrégation, chacun, par un zèle soudain, se porta à des efforts dus à la circonstance, mais
qu’on ne peut espérer par la suite41.
Il y a encore la taxe volontaire, adoptée en 1724 et à laquelle ont souscrit volontairement tous les membres de la
Congrégation, taxe destinée à l’entretien du maître d’école42. Ces trois sources « internes » représentent à peine 1/4
des revenus de la communauté protestante.
29Enfin, il y a une dernière source de revenus, impossible à quantifier. Le fonds de secours est utilisé à d’autres fins
puisque ses responsables, pour le faire fructifier, accordent des prêts avec intérêt à des particuliers. Cette pratique
comporte toutefois des risques, ainsi que l’on peut le lire dans un document daté du 15 mai 1732 envoyé par la
communauté d’Istanbul aux autorités de Genève :
Nous avouons, magnifiques et très honorés seigneurs, que les deniers des pauvres que nous possédions il y a quelques
années, sont absolument évanouis, sans qu’aucun de nous se les soit appropriés, ainsi qu’on l’a voulu insinuer à Vos
Seigneuries, mais par l’imprudence de nos administrateurs alors en charge, qui les ont prêtés à des gens qu’ils
croyoient solides, lesquels sont aujourd’hui absolument insolvables ; ils sont membres de notre assemblée43.
Entre obligation religieuse et contrôle social
Les activités de la Congrégation remplissent plusieurs fonctions et s’inscrivent parfaitement dans le fonctionnement
d’une minorité, d’une diaspora en terre étrangère44 : elles visent à resserrer les rangs en son sein, à inscrire celle-ci
dans une communauté plus large, à se démarquer des autres collectivités – nationales ou religieuses – présentes à
Istanbul et enfin à instaurer un ordre moral calviniste.
Dans les communautés protestantes en Europe, c’est souvent le consistoire, assemblée composée de fidèles, les
« anciens », et présidée par le pasteur, qui joue ce rôle. Cette institution constitue en effet « [...] la pièce maîtresse d’un
dispositif d’obligation religieuse et de contrôle social »45. Même si le terme de consistoire n’apparaît jamais dans les
sources, la Congrégation ressemble de par ses activités et son organisation aux autres communautés protestantes en Europe.
Premièrement, il s’agit de renforcer la cohésion interne de la colonie. Comme nous l’avons vu, des conflits surgissent
parfois au sein de la Congrégation. Ainsi, en 1727, une grande partie de la communauté se dresse contre Abraham
Dunant, lequel aurait dit que tous les Genevois « étoyent des canailles et des bougres d’yvrognes et qu’il n’estoit pas
sorti un honneste homme de Genève, et plusieurs autres injures »46. Il semble que le courroux de ce Dunant ait été
provoqué par la non-élection de son gendre, Jean-Louis Goy, au poste de procureur.
La querelle semble en fait liée à un conflit de pouvoir. Les procureurs occupent une place importante au sein de la
Congrégation. Au nombre de quatre, ils sont nommés, pour deux ans47, par les membres masculins de la colonie. Ils
ont pour tâche de s’occuper des affaires de la Congrégation et de l’Église, ainsi que de l’administration des deniers des
pauvres. Ils sont également les représentants de la communauté auprès des ambassadeurs des grandes puissances.
L’élection d’un procureur peut donc constituer un enjeu pour les membres de la Congrégation.
Il semble que ces conflits perdurent, puisqu’en 1731 une plainte est adressée aux autorités de Genève sur la manière
dont leurs concitoyens d’Istanbul « élisent les procureurs de la communauté et dont ils gouvernent et distribuent les
deniers des pauvres »48. Cette accusation très grave, qui n’est pas développée dans les sources, débouchera sur
l’adaptation, deux ans plus tard, des Règlements destinés à apaiser, à codifier les relations au sein de la communauté.
35Peut-on dès lors parler de « renforcement du contrôle social » des élites sur la population, à l’instar de Didier Poton
pour décrire l’évolution des communautés réformées en France au XVIIe siècle ? En l’état actuel des recherches, il
n’est malheureusement pas possible d’appliquer cette expression à la Congrégation genevoise. Nous n’avons en effet
pas la liste des procureurs, ni, pour les rares années où l’on dispose du nom des procureurs, leur statut social.
Toutefois, la division du travail, hiérarchisée, entre les marchands horlogers et les simples artisans, rend plausible
l’hypothèse d’un renforcement du contrôle social.
36Deuxièmement, la Communauté est isolée. Il s’agit en effet de quelques dizaines de protestants perdus au milieu de
centaines de milliers de Musulmans, sans représentation diplomatique qui leur soit propre, ne disposant le plus
souvent pas d’un pasteur parlant leur langue, ni d’un maître d’école pour leurs enfants. Dans cette perspective, les
aides financières et le soutien spirituel apportés par les autres Églises réformées d’Europe, en particulier celles de
Genève et des Pays-Bas, contribuent à forger le sentiment d’appartenance à une communauté plus large que la
Congrégation. Dans un mémoire rédigé en 1737 par celle-ci sur les progrès du protestantisme au Levant et destiné à
sensibiliser la communauté protestante européenne sur le sort de leurs coreligionnaires à Istanbul, ce sentiment
d’appartenance apparaît très clairement :Il faudrait peu pour bien établir la vraie religion dans le Levant, si chaque
individu d’entre les chrétiens protestants qui sont établis en Europe y pensoit sérieusement et vouloit y contribuer
seulement de ce que ses facultés pourroient lui permettre de donner ; on verroit bientôt la Congrégation de
Constantinople devenir une Église florissante et qui seroit une source abondante d’où découleroient insensiblement
des ruisseaux d’eau vive, qui conduiroient par la bénédiction de Dieu tout-puissant, la vérité de lieu en lieu, afin
d’aider à tant de peuples à sortir de l’erreur49.
Troisièmement, ces activités permettent également de définir les limites externes de la Congrégation par rapport aux
autres communautés. On pense en premier lieu à la « nation française » dans la mesure où les Genevois sont protégés
par l’ambassadeur de France. L’autorité de ce dernier est presque absolue. Comme seul représentant du Roi au Levant,
son autorité s’étend sur tous les sujets français dans les échelles50. Cette situation n’est pas sans poser parfois certains
problèmes dans les relations entre la colonie protestante et l’ambassadeur français. Ainsi, on voit un Genevois refuser
de se plier au jugement de ses compatriotes et en appeler directement à l’autorité de l’ambassadeur. Le conflit entre
Jean Dunant et le reste de la Congrégation, dont nous avons déjà parlé, provoque une assemblée des anciens et
nouveaux procureurs. Ces derniers demandent
[...] au dit Dunant s’il avoit dit les calomnies que les témoins avoyent rapporté et pour luy en demander la réparation
en présence desdits procureurs, du ministre et du lecteur. Le sieur Dunant les renvoya en disant qu’ils s’adressassent à
M. de Fontenu, qui tient la place de l’ambassade de France51.
38N’arrivant pas à mettre au pas le contrevenant, la Congrégation se tourne vers les autorités genevoises afin que
celles-ci recommandent à l’ambassadeur de France que Dunant ne soit plus considéré comme genevois et soit de ce
fait exclu de toute protection française. On ne sait quel sort lui fut réservé.
Les dissensions peuvent également porter sur des considérations économiques. Les horlogers genevois bénéficient en
effet des avantages commerciaux accordés par le Sultan à la nation française dans le cadre des capitulations52. Or,
certains membres de la Communauté semblent parfois abuser de ce privilège en pratiquant de la contrebande. Cette
activité illégale déclenche en 1753 la colère du Marquis des Alleurs, l’ambassadeur français, qui menace, en guise de
représailles, d’introduire une taxe sur les marchandises genevoises. Il s’en explique dans une lettre adressée aux
autorités de la ville de Genève :Je ne doute pas, Messieurs, que ces négocians ne vous aient en même temps informé
que ce qui a donné lieu à cette composition a été d’avoir prêté leur nom à des étrangers pour un commerce de bijoux
qui ne pouvoit tourner qu’au désavantage de notre nation et même de la vôtre. [...] Si les droits que j’ai fait exiger sont
d’un objet considérable pour eux, je suis d’autant plus charmé de les leur abandonner et de les faire jouir pleinement
de tous les privilèges dont ils ont joui jusqu’à présent, à condition, comme je leur ai fait signifier, qu’ils déclareront et
ouvriront à ma chancellerie les effets qu’ils pourront faire venir de France, et qu’ils s’abstiendront des prête-noms
qu’ils ont cru pouvoir accorder aux étrangers53.
40Les autorités genevoises transmettent à la Congrégation les conditions posées par l’ambassadeur. Il ne sera plus fait
mention par la suite, à notre connaissance, de cet impôt.
Il y a enfin la question religieuse. À quelques reprises, les responsables de la Congrégation soulignent le danger
qu’elle court, ses membres étant constamment obligés de côtoyer des ressortissants d’autres religions, en particulier
des catholiques. Nous avons vu que certains Protestants étaient devenus apostats ou s’étaient convertis au
catholicisme. Ces plaintes sont toutefois quelque peu surprenantes dans la mesure où une partie de la « nation
française », en l’occurrence les commerçants catholiques, ne sont pas intéressés par les affaires religieuses
au XVIIIe siècle, affichant même une forme d’anticléricalisme. En outre, en particulier en cas de besoin, ils peuvent
faire preuve d’une très grande tolérance vis-à-vis des Protestants54. Ce décalage entre le discours de la Congrégation
et les pratiques des marchands français peut s’expliquer de deux manières. D’une part, il y a sans doute de la part de la
Congrégation une volonté de « dramatiser » sa situation afin que ses demandes de soutien financier soient acceptées
par les autorités de Genève. D’autre part, quelques Protestants établis à Istanbul vivaient en France au moment de la
révocation de l’Édit de Nantes en 1685, ce qui pourrait expliquer leur hostilité vis-à-vis du catholicisme. La présence
de calvinistes français permet également de comprendre que, dans la correspondance échangée entre la capitale des
sultans et Genève, l’Empire ottoman soit considéré comme un pays très tolérant :
On peut s’assurer qu’il y a peu de peuples plus heureux que ceux qui vivent sous la domination du Grand Seigneur, et
que son despotisme absolu qui fait tant de bruit chez les autres nations n’impose pas un joug à beaucoup près si pesant
que celui qu’endurent certains peuples qui vivent sous des puissances chrétiennes. On ne prétend pas donner aux
Turcs pour gens parfaits, il s’en faut bien qu’ils le soient, mais ce qu’il y a de certain, c’est que leurs défauts ne
tendent point à priver leurs sujets du principal bien de la société, qui est la liberté de conscience55.
42Enfin, la Congrégation est très attentive à l’instauration et au maintien d’un ordre moral calviniste. La mise au pas
des ivrognes ou autres libertins est une préoccupation constante de son histoire. De même, nous avons vu que, dans les
Règlements, les procureurs ont pour tâche de faire respecter l’obligation d’assister au culte. L’observation de la
discipline ecclésiastique (catéchisme, comportement moral, profession de foi) passe ainsi par la mise en place d’un
dispositif d’obligation religieuse. Comment les membres de cette colonie vivent-ils cette discipline religieuse et ce
contrôle social ? Il est pour l’heure difficile de répondre à cette question, dans la mesure où les échanges épistolaires
entre Istanbul et Genève nous renseignent parfois plus sur le discours des procureurs de la Congrégation que sur
l’existence quotidienne des protestants en terre d’Islam56. Pour ce faire, il conviendrait de croiser ces archives avec
d’autres sources (correspondance privée par exemple)57.
Conclusion
Au début du XVIIIe siècle, Isaac Rousseau a exercé pendant quelques années la profession d’horloger à Istanbul. Nous
avons montré que son cas n’était pas isolé puisqu’on trouve trace durant près de deux siècles d’une communauté
protestante, regroupant essentiellement des horlogers genevois et leurs familles, dans la capitale de l’Empire ottoman.
Jean-Jacques Rousseau n’a pas manqué d’être intrigué par le séjour de son père à Istanbul et son œuvre semble
traversée de réminiscences de cette escapade orientale58. Il est intéressant de relever qu’une autre grande figure
du XVIIIe siècle a été liée au commerce des montres avec l’Empire ottoman. Vers 1760, Voltaire fonde une
manufacture à Ferney, localité française située près de la frontière suisse. Or, il écoule des montres sur le marché
ottoman, ainsi qu’il l’écrit à Catherine II, sans doute durant la première guerre russo-turque (1768-1774) : « J’avoue
que malgré la guerre, mon village a fait partir des caisses de montres pour Constantinople. Ainsi me voilà en
correspondance à la fois avec les battants et les battus »59. Est-il entré en contact à cette occasion avec la
Congrégation genevoise ? Si tel était le cas, cette petite communauté d’horlogers, dont une partie des membres – si
l’on en croit les sources – se distinguent par leur ignorance, pourrait s’enorgueillir d’avoir eu des relations avec deux
grandes figures des Lumières.
NOTES
1 Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard (la Pléiade), tome 1, 1959, pp. 6-7. Je remercie Jérôme David
de m’avoir indiqué cette référence.
2 Voir A. Babel, Histoire corporative de l’horlogerie, de l’orfèvrerie et des industries annexes, Genève, 1916, chapitre XVIII et A. Babel,
« L’horlogerie genevoise à Constantinople et dans le Levant du XVI au XVIIIe siècle », in Étrennes genevoises, 1927, pp. 3-16.
3 A. Archinard et T. Heyer, « Genève et Constantinople », in Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français, 1861-1862, vol. X :
pp. 233-258 ; pp. 399-422 ; pp. 458-468 ; vol. XI : pp. 61-79 ; pp. 181-193. L’expression « autre Genève dans l’Orient » est tirée de la p. 245.
4 Pour cette partie, sauf indications contraires, nous renvoyons à Babel, Histoire corporative, Babel, « L’horlogerie genevoise » et à O.
Kurz, European clocks and watches in the Near East, London, 1975.
5 Sur ce nom, voir Archinard et Heyer, op. cit., p. 246.
6 E. Eldem, French trade in Istanbul in the eighteenth century, Leiden, 1999, chapitre 8.
7 L. Mottu-Weber, « Les activités manufacturières », in A.-M. Piuz et L. Mottu-Weber (eds.), L’économie genevoise de la Réforme à la fin de
l’Ancien régime,  XVI-XVIIIe siècles, Genève, 1990, pp. 497-499.
8 N. Şeni, « Finances ottomanes et figures levantines », in J. Thobie et J.-L. Bacqué-Grammont (eds.), L’accession de la Turquie à la
civilisation industrielle. Facteurs internes et externes, Istanbul, 1987, p. 16.
9 Mottu-Weber, « Les activités manufacturières », p. 489 ; B. Etemad, « Un horloger genevois à la Cour de Perse au XVIIe siècle », in Revue du
Vieux-Genève, 1985, 15, pp. 9-11.
10 Babel, Histoire corporative, p. 518 ; Babel, « L’horlogerie genevoise », p. 5.
11 Le père de Jean-Jacques Rousseau a sans doute été un de ces artisans chargés de réparer les montres, un de ces simples « rhabilleurs ». Il est
donc probable que le titre d’« horloger du sérail » que lui donne son fils ne corresponde guère à la réalité.
12 F. Waddington, « Les réfugiés protestants français et genevois à Constantinople et l’archevêque de Cantorbéry Secker », in Bulletin de la
société de l’histoire du protestantisme français, 1856, vol. IV, pp. 385-386.
13 E. Jaquet, « Horlogers genevois à Constantinople au XVIIe siècle », in Journal Suisse de l’Horlogerie, 1948, pp. 241-244.
14 R. Murphey, « The Ottoman attitude towards the adoption of Western technology: the role of the efrencî technicians in civil and military
applications », in J.-L. Bacqué-Grammont et P. Dumont (eds.), Contributions à l’histoire économique et sociale de l’Empire ottoman, Leuven,
1983, p. 296.
15 Sur ce point, voir Babel, « L’horlogerie genevoise », p. 13.
16 Cité par A. Chapuis, « Relations de l’horlogerie occidentale avec la Turquie », in Journal de l’horlogerie suisse, 1943.
17 Kurz, European clocks and watches in the Near East, p. 92.
18 L. Fontaine, « Pierre Rullier colporteur horloger-bijoutier savoyard au XVIIIe siècle », in M. Körner et F. Walter (eds.), Quand la montagne
aussi a une histoire : mélanges offerts à Jean-François Bergier, Berne, 1996, pp. 167-175. Cette diffusion en Angleterre, en Hollande ou en
France est rendue possible par l’existence de véritables réseaux de colporteurs bijoutiers.
19 Sur ce point, voir F.M. Göçek, Rise of the bourgeoisie, demise of empire. Ottoman westernization and social change, New York, 1996,
pp. 106-107. Je remercie Suraiya Faroqhi de m’avoir indiqué cette référence.
20 Cité par A. Chapuis, « Montres de jadis pour la Turquie », in La Suisse horlogère, 1950, 1, p. 33. L’auteur fait référence à de riches tabatières
à oiseau chantant. Sur la contrefaçon de montres par les Suisses dans l’Empire ottoman au XVIIIe siècle, voir Babel, « L’horlogerie genevoise »,
p. 14 et Kurz, European clocks and watches in the Near East, p. 79.
21 Archinard et Heyer, op. cit., p. 410.
22 Il est intéressant de relever qu’au XIXe siècle, la colonie suisse de Constantinople instituera à nouveau un fonds de secours pour les
nécessiteux (T. David, « La colonie suisse de Constantinople », in M. Anastassiadou et B. Heyberger (eds.), Figures anonymes, figures d’élite :
pour une anatomie de l’homo ottomanicus, Istanbul, 1999, pp. 177-212).
23 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 66-67.
24 M. Dinges, « L’assistance paroissiale à Bordeaux à la fin du XVIIe siècle. L’exemple du Consistoire protestant (1660-1670) », in Histoire,
économie et société, 1986, 5(4), p. 480.
25 Archinard et Heyer op. cit., p. 190.
26 Sur l’évolution économique de l’empire ottoman au XVIIIe siècle, voir Ş. Pamuk, « The ottoman empire in the eigteenth century »,
in Itinerario, 2002, 3/4, pp. 104-116.
27 Voir la contribution de Paul Dumont dans ce volume, ainsi que A. Salzmann, « The age of tulips: confluence and conflict in early modem
consumer culture (1550-1730) », in D. Quataert (ed.), Consumption studies and the history of the Ottoman Empire, 1550-1922, New York, 2002,
pp. 83-106.
28 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 251-252.
29 Archinard et Heyer, op. cit., p. 406.
30 Sur ce point, voir Archinard et Heyer, op. cit., pp. 71-72 et de manière plus générale M. Dinges, « Huguenot poor relief and health care in the
sixteenth and seveteenth centuries », in R.A. Mentzer et A. Spicer (eds), Society and culture in the Huguenot world, 1559-1685, Cambridge,
2002, p. 172.
31 Archinard et Heyer, op. cit., p. 385.
32 Archinard et Heyer, op. cit., p. 70.
33 Archinard et Heyer, op. cit., p. 70.
34 Archinard et Heyer, op. cit., p. 68.
35 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 186-187.
36 Waddington, « Les réfugiés protestants », p. 385.
37 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 412-413.
38 La Congrégation genevoise d’Istanbul ne constitue de loin pas une exception. La majorité des communautés protestantes semble, en grande
partie du fait de leurs activités d’assistance aux plus démunis, avoir des difficultés financières (D. Poton, « Les institutions consistoriales : I. Les
exemples des XVIe et XVIIe siècles », in Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français, 2002, vol. 148, p. 954).
39 Archinard et Heyer, op. cit., p. 67.
40 Archinard et Heyer, op. cit., p. 68.
41 Archinard et Heyer, op. cit., p. 407.
42 Archinard et Heyer, op. cit., p. 412.
43 Archinard et Heyer, op. cit., p. 252. Sur cette utilisation de la « bourse des pauvres » à d’autres fins, voir également Dinges, « Huguenot poor
relief and health care », p. 164.
44 Sur ce point, voir Dinges, « Huguenot poor relief and health care », pp. 173-174.
45 Poton, « Les institutions consistoriales », p. 953.
46 Archinard et Heyer, op. cit., p. 254.
47 Dans les Règlements, il est écrit que tous les ans deux postes de procureurs doivent être repourvus. Nous n’avons malheureusement pas la
liste des procureurs et il est donc impossible de dire si cette règle est respectée. La question est d’importance : en France, au cours
du XVIIe siècle, par leur mode de renouvellement et leurs conditions d’admission, les consistoires ont pris l’aspect de castes fermées, réservées
aux couches sociales supérieures (Poton, « Les institutions consistoriales », p. 957).
48 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 249-250.
49 Archinard et Heyer, op. cit., pp. 76-77.
50 Eldem, French trade in Istanbul.
51 Archinard et Heyer, op. cit., p. 255.
52 Voir Archinard et Heyer, op. cit., p. 420 et Eldem, French trade in Istanbul.
53 Archinard et Heyer, op. cit., p. 189.
54 Eldem, French trade in Istanbul, pp. 211-212.
55 Archinard et Heyer, op. cit., p. 79.
56 Voir à cet égard les remarques de Poton sur les « limites » des procès-verbaux de délibérations des consistoires protestants (Poton, « Les
institutions consistoriales », p. 962).
57 Nous avons commencé à dépouiller la correspondance d’un maître d’école genevois qui s’est rendu à Istanbul au XVIIIe siècle et cette source a
l’air, de ce point de vue, très intéressante.
58 Sur ce thème, nous renvoyons à la contribution de Jacques Berchtold dans ce volume.
59 Cité par Chapuis, « Montres de jadis pour la Turquie », p. 34.
Jean-Étienne Liotard (1702-1789), peintre genevois à Constantinople et peintre turc à Genève
Si l’on en croit les souvenirs du peintre, c’est dans un café de Rome que Jean-Étienne Liotard a fait la connaissance du
chevalier William Ponsonby, auquel il va devoir sa découverte de l’Orient :Quelques mois après, le Chevalier le
rencontre dans la rue :Ah ! monsieur, s’écrie-t-il, je vous cherche par mer et par terre [...] nous sommes trois ou quatre
qui avons loué un vaisseau pour faire le voyage de Constantinople, seriez-vous curieux de le faire avec nous1 ?
Deux jours suffisent à prendre une décision.
Il partit de Naples le 3 avril 1738 sur le vaisseau nommé Clifton Cape Doran. Ses compagnons étaient Milord
Sandwich, le Chevalier Ponsonby, depuis Milord Bessborough, Mr Mackye, Écossais, Mr Nelthorpe, gentilhomme
anglais, et M. Frölich, Suisse, gouverneur de Milord Sandwich. Ils passèrent d’abord à Capri, à Messine, à Syracuse, à
Malte, à Milo, à Paros, à Antiparos, dont il ne vit pas la grotte, faute de conducteur. De là, ils relâchèrent encore à
Délos, puis à Chio, à Smyrne, puis enfin à Constantinople.
Laissant ses compagnons poursuivre leur périple vers l’Égypte, Liotard s’installe à Constantinople ; il y vivra jusqu’en
1742 des années essentielles pour son art. La mission documentaire qui a justifié son embarquement, « dessiner les
costumes de chaque contrée traversée, faire le relevé de toutes les places qui avaient joué un rôle dans l’histoire et, par
la peinture, garder en mémoire les nobles vestiges de l’Antiquité visités au passage »2, se transforme en une
magistrale expérience esthétique : « Ce sont les quatre ans d’Istanbul qui le révèlent d’un coup comme un dessinateur
et peintre sans pareil en Europe », juge Marcel Roethlisberger3. La sanguine et la pierre noire, de temps à autre les
pastels, plus rarement le pinceau, ne chômeront pas ; occidentaux et ottomans se succèdent sur ses feuilles ; le poids
des êtres s’affirme à l’écart des bizarreries exotiques ; la lumière est omniprésente. Cette lumière claire baignera
jusqu’à la fin le meilleur et le plus intime de l’œuvre de Liotard, des portraits de ses filles Marie-Thérèse et Marie-
Jeanne aux limpides natures mortes qu’il signera fièrement à l’âge de quatre-vingts ans4.
Le talent de Liotard éclate comme la couleur vive du ciel, des vêtements, des tapis – le seul élément du décor intérieur
auquel il s’arrête parfois. Son observation, aiguisée par le métier du miniaturiste, profite de la lenteur ambiante pour
fouiller le détail des costumes ; on sent qu’il s’enchante de tant de matières, de la richesse des brocarts et du
chatoiement des soies, de la profusion des bijoux, de la finesse des fourrures, de la fantaisie des coiffures, de
l’ampleur tout en souplesse que l’habillement donne au corps. Mais c’est en définitive le portrait qui l’emporte, loin de
l’orientalisme ludique et surchargé que véhicule le Recueil de cent estampes représentant différentes nations du
Levant, gravées d’après les tableaux de Jean-Baptiste Van Mour (1671-1737)5, fait pour enchanter ceux qui sont
restés là-bas, dans les salons d’Europe ; plutôt que l’Autre de leurs inventions, théâtral et stéréotypé dans son
excentricité, c’est un autre chaque fois différent qui retient Liotard, d’autres humains qu’il scrute en homme de son
siècle « philosophique ».
Dame franque vêtue à la turque et sa servante

Jean-Étienne Liotard, vers 1742, pastel, 71 x 53 cm.


L’exquise intelligence d’un portrait d’enfant, fils d’un dignitaire de la Porte à en juger d’après le raffinement et
l’importance de son turban, donne tout son sens au début de la lettre que le peintre adressera plus tard à Jean-Jacques
Rousseau : « Le plus grand de mes plaisirs est de chercher à penser purement naturellement, et sans aucun préjugé »6.
On sait que cette affirmation ne suffira pas à rassurer un Rousseau inquiet de son image, qui différera le moment de
soumettre sa physionomie au « peintre de la vérité » – ce surnom que l’époque donne à Liotard – et estimera
finalement son portrait « peu ressemblant »7...
Les femmes, levantines ou occidentales, parfois des Tatares aux hautes pommettes, sont belles dans leurs gestes
arrêtés pour la pose, dans l’humidité un peu lourde de l’entrée des hammams – Liotard ne s’aventure plus loin qu’en
des rêves qu’il garde pour lui -, dans leur tranquille silence. Il décrit avec une extrême minutie l’univers complexe des
costumes éclectiques portés par les dames franques8, témoins de civilisations qui viennent à lui sans qu’il faille
bouger encore, et tout se passe comme si rien de tout cela ne lui avait jamais été étranger, comme s’il avait toujours eu
là, sous les yeux et au bout de son crayon, familiers, ces êtres campés dans des espaces blancs seulement rythmés par
les horizontales des coussins. Les accessoires pittoresques, tels, dans le portrait d’une dame franque et de sa servante,
les takunya, ces hautes socques de bois destinées à se protéger de la chaleur du sol des bains, la longue pipe, ou
chibouque, les doigts teints au henné, participent de la vie quotidienne ; si leur valeur documentaire est indéniable,
aucune intention de narrer un monde extravagant ne s’y manifeste.
L’atmosphère ayant changé avec le règne de Mahmud I er, Liotard n’a pas accès aux opulents intérieurs de harem et
aux cérémonies du sérail peints par Jean-Baptiste Van Mour, son prédécesseur à Constantinople9 ; rien ne dit
d’ailleurs qu’il le voudrait, car on ne trouvera pas d’équivalent de ce genre de scène dans l’œuvre du Genevois
lorsqu’il sera devenu un habitué des cours d’Europe. Mais une société cosmopolite se reconstitue pour nous dans ce
que l’on pourrait appeler le non-lieu commun des fonds neutres, à la luminosité diffuse, spatialisés par la notation
légère d’une ombre, concentrant toute l’attention sur le modèle. Une élite à la fois internationale et locale, où
comptent les personnes que relient un usage commun – voire une jouissance – de coutumes appropriées par plaisir et
commodité. L’ambassadeur d’Angleterre auprès de l’Empire ottoman, sir Everard Fawkener, esprit éclairé et
volontaire, qui a incité Liotard à rester à Constantinople et l’introduit dans les milieux diplomatiques, pose devant lui
en tenue d’intérieur, comme l’affectionnaient les philosophes, les pieds chaussés de babouches. Mr Levett, négociant
anglais qui fait découvrir à l’artiste la ville et ses habitants, révèle son goût de la métamorphose en apparaissant tantôt
en Tatar moustachu, tel un conquérant au repos entre deux chevauchées, tantôt en notable ottoman ému par la
fraîcheur de Mlle Glavani, la fille de l’ancien consul de France en Crimée qui joue du tamboura près de lui sur le divan.
C’est encore l’extraordinaire Richard Pococke, extraordinairement peint par un Liotard subjugué qui lui consacre un
portrait en pied grandeur nature, exceptionnel dans son œuvre10. (On n’en connaît qu’un autre de format semblable,
celui de lord Sandwich, qui le subjugua moins.) Une intensité rare anime le regard de ce voyageur à l’esprit original,
archéologue et théologien ; adossé à un sarcophage romain au sommet de la colline de Péra, coiffé d’un turban bleu
foncé, vêtu d’un caftan bordé de fourrure entrouvert sur une robe bleu vif, Pococke se découpe sur un grand ciel clair
dominant le paysage de la Corne d’Or. La sérénité est totale. Comme respire la sagacité cet effendi ami du defterdar,
calé dans ses coussins avec sa longue chibouque, et comme est profonde l’expression de Mehemet Aga, frère du grand
trésorier des mosquées, dont la présence irradie la petite feuille où on le voit assis sur ses talons. À côté de ce haut
dignitaire d’apparence placide et sensuelle, c’est à peine si le portrait du nain Ibrahim, pourtant poignant, suggérera les
cruautés du sérail, ou celui, impénétrable, d’un grand vizir à haute coiffe blanche, le pouvoir absolu du despote. À
Constantinople, Liotard semble avoir surtout éprouvé la douceur de vivre et admiré des personnalités d’exception : en
faisant son portrait, il aura sans doute parlé de la tolérance avec le comte de Bonneval « appelé en Turquie Ac[h]met
Pacha », ainsi qu’il l’indique au bas de son dessin ; la noblesse qui s’en dégage montre à quel point Liotard a été
captivé par la force de caractère de cet ancien officier de Louis XIV, que des intrigues ont poussé à un destin
d’aventurier et qui a envoyé à Voltaire le récit de sa conversion à l’Islam.
Portrait de Marie Thérèse d’Autriche en costume turc
Jean-Étienne Liotard, entre 1743 et 1745, miniature, 7, 3 x 5, 4 cm.
De retour en Europe, Liotard ne rompra jamais complètement avec cet univers ; à l’aise face à l’exotisme européen
autant qu’il a abordé l’Orient de plain-pied, il saura tirer parti de la mode des turqueries lancée par l’entrée de
l’ambassadeur turc Mehmed effendi à Paris en 1721, entretenue par les écrits de Montesquieu, Boulainvilliers ou
Voltaire11, et revitalisée par l’ambassade de Saïd Pacha en 1742. Cette année-là, Pococke est le premier étranger à
atteindre la mer de Glace à Chamonix, et il le fait revêtu de son caftan. On imagine le pendant spectaculaire que
Liotard, s’il avait été là, aurait pu donner au portrait peint à Péra, et plus encore la scène vraiment singulière qu’un
autre peintre aurait pu saisir, de Liotard en habit turc peignant Pococke habillé de même au pied du Mont-Blanc ! À
Constantinople, Liotard a en effet adopté lui aussi la tenue qui contribuera à sa célébrité de « peintre turc », complétée
par la floconneuse barbe à la moldave qu’il se laisse pousser au cours de son séjour à la cour du prince Mavrocordato
à Jassy12. C’est ainsi qu’il arrive à Vienne en septembre 1743 et qu’il se représente, l’année suivante, dans
l’autoportrait commandé par François Ier, duc de Toscane et futur empereur d’Autriche, pour la fameuse et prestigieuse
galerie des portraits de peintres aux Offices ; il signe en grands caractères, d’une inscription aussi haute que sa
formidable toque de fourrure à laquelle – poil pour poil ! – répond une barbe tout aussi provocante : « J.E. Liotard/de
Genève Surnommé/le Peintre Turc peint/ par lui-même à/Vienne 1744 ».
Gravés à Vienne ou à Paris, intégrés à la Collection of the Dresses of Different Nations publiée à partir de 1757 par
Thomas Jefferys, ses dessins enrichissent un corpus qui sert de source d’inspiration à une société friande de
mascarades et de portraits en costume ; l’imaginaire turc occupe une place maîtresse au sein de l’histoire volontiers
fugace des modes, encouragé notamment par les lettres de lady Mary Wortley Montagu, qui circulent bien avant leur
publication, et l’usage du vêtement « à la turque » qu’elle répand en Angleterre à la suite de son séjour à
Constantinople en 1716-171813. À Vienne, à Paris ou à Londres, Liotard peut tirer de ses malles bien garnies14 de
quoi vêtir ses modèles selon leur désir ; à la demande de Maurice de Saxe, il dessinera même un costume pour
l’actrice Adrienne Lecouvreur, qu’exécutera sa maîtresse d’alors, la couturière en vogue Mlle Raymond15. Les plus
puissants cèdent au goût du jour : l’une des premières manifestations de la cordiale complicité qui unira l’impératrice
Marie-Thérèse d’Autriche à Liotard est la savoureuse miniature où la jeune et martiale souveraine, un poing sur la
hanche, l’autre main tenant un poignard à sa ceinture, arbore un rutilant costume oriental16.
11Mais le modèle que Liotard préfère à l’évidence peindre à la turque, c’est lui-même. En 1749, il nous livre de lui
une représentation particulièrement étonnante dans son caractère à la fois si vivant et très posé ; saisi face à son
chevalet, vêtu d’un caftan d’un rouge éclatant doublé de soie bleue, il laisse entrevoir l’un de ses mollets ; les boucles
de sa longue barbe sont soigneusement détaillées – on les dirait peignées une à une – ; la bouche est entrouverte, le
regard dirigé vers le spectateur-miroir ; la main levée – peinte avec une science affichée – pointe un pastel bleu vers
l’œuvre qu’il est en train de peindre. Grand portrait d’apparat peint à Paris, qu’il destinera quelques années plus tard à
la Bibliothèque publique de sa ville natale, par son testament rédigé en 1761.
Parti de Genève à vingt et un ans, revenu une première fois en 1746, Liotard s’arrête plus souvent et plus longtemps
dans sa patrie après son mariage, en 1756, avec la jeune Hollandaise Marie Fargues, qu’il installe à Genève où
grandiront leurs enfants. La « cité de Calvin » est alors bien éloignée de sa réputation d’austérité et de réserve à
l’égard de la peinture. Liotard y jouit d’une clientèle nombreuse parmi les membres de l’oligarchie, cette bourgeoisie
qui flirte avec des mœurs aristocratiques importées de Paris, et que réjouit à l’évidence le retour d’un peintre bien
introduit dans les cours européennes. Des témoignages de voyageurs nous renseignent sur son costume turc, qu’il n’a
pas abandonné pour se promener dans les rues de Genève, et sur le salon qu’il tient chez lui à partir de cinq heures,
évocation d’une sociabilité où le plaisir a libre cours : « Après un véritable “goûter strasbourgeois”, raconte un jeune
Allemand, [...] deux tables furent occupées pour une partie d’hombre ; les autres invités, dames et messieurs,
gagnèrent un salon voisin où ils déclamèrent et chantèrent à ravir »17...
Il sympathise en particulier avec le conseiller François Tronchin, ce collectionneur avisé avec qui il parle de peinture
et du marché de l’art auquel Liotard s’intéresse également en collectionneur18. Du « clan » Tronchin, on retiendra
aussi le fameux docteur Théodore, dont Liotard fait bien sûr le portrait, mais qui attire surtout à Genève des patients
célèbres qui sont autant de modèles potentiels. À l’aube de sa guérison, Mme d’Épinay confie ainsi ses traits au
peintre et le portrait de cette lectrice attentive et critique de Rousseau, amie de Voltaire qu’enchante « la philosophe
qui met un doigt sur son menton, et qui a un air penché que lui a fait Liotard »19, est un de ses chefs-d’œuvre,
exemplaire dans son absence d’enjolivement et dans l’accueil fait néanmoins à la grâce particulière de cette « femme
laide, mais une femme que l’on remarque et que l’on doit aimer beaucoup si on l’aime », pour reprendre cette fois les
termes de Flaubert20.
Dans cette Genève cosmopolite, la Bibliothèque publique constitue un véritable pôle culturel21. Le collège de
directeurs dont l’a dotée sa réorganisation en 1702 coopte régulièrement les esprits éclairés de la cité. Elle est aussi le
siège, depuis le début du siècle, du premier « musée » de Genève, réunissant une collection de portraits de notabilités
genevoises ou liées à la ville, et un cabinet de curiosités qui reflète le goût des Genevois pour les lointains. Au titre des
embellissements voulus par une élite mobilisée autour de l’institution « refondée », elle a reçu dès la première heure
un « grand tapis de Turquie » du conseiller Jacob Favre22, probablement celui qui orne toujours un de ses meubles sur
une gouache peinte par Jean-Jacques Dériaz au XIXe siècle23. Une « médaille turque » lui sera offerte dix ans plus tard
par Denis de Grimaldi, seigneur de Coponnay24. En 1737, Jean Chevrier, horloger genevois installé à Constantinople,
rapporte cinq livres sortis de l’imprimerie turque établie depuis peu dans cette ville, notamment le premier ouvrage
imprimé, en 1728, à savoir l’épais Dictionnaire de Vankouli, arabe, persan et turc, ainsi que la Grammaire turque, ou
méthode courte et facile pour apprendre la langue turque du P. J.B.D. Holdermann (1730), le premier tome
d’une Histoire de l’empire ottoman de 1001 à 1150 de l’hégire, une Histoire abrégée des Mèdes, des Parthes, des
Égyptiens, d’Alexandre le Grand et de l’hégire de Mahomet et de ses progrès, et une Histoire des dernières guerres
civiles de Perse, ou des Révolutions causées par Miriveïs25. C’est à Julie de Pelissari, épouse du professeur de
philosophie Jean Louis Calandrini, membre de la direction de la Bibliothèque, que l’institution doit à la même époque
un exemplaire du Recueil de cent estampes gravées d’après Van Mour, que la donatrice tenait du commanditaire de
l’entreprise, M. de Ferriol, ambassadeur de France auprès de La Porte26. Le monde des Lumières est somme toute petit !
15Si la collection de portraits répond à des visées plus commémoratives et honorifiques que proprement artistiques,
Liotard n’est pas le premier peintre à souhaiter figurer dans ce « Panthéon ». Il a été précédé dans cette démarche par
Jacques-Antoine Arlaud (1668-1743). Revenu finir sa vie à Genève après avoir été le peintre du Régent de France,
Arlaud a fait partie de la direction de la Bibliothèque ; peintre-collectionneur comme Liotard, il a fait bénéficier
l’institution d’un beau legs, suscitant l’organisation d’une « chambre de peintures » dont une pièce majeure est son
portrait peint par Nicolas de Largillierre (1656-1746). On conçoit sans peine que Liotard juge avantageux pour sa
postérité de joindre son autoportrait d’apparat à l’œuvre splendide du peintre français, qui exhibe Arlaud drapé de
rouge, coiffé d’une perruque en crinière et peignant ce qui passa pour son chef-d’œuvre, le trompe-l’œil
d’une Léda attribuée à Michel-Ange27.
Certainement moins prestigieuse que la galerie florentine, cette destination n’en inscrit pas moins Liotard au sein de
l’élite éclairée et voyageuse de sa ville, mais une élite qui est aussi contestée précisément pour ce que l’on estime son
inféodation à des usages étrangers et pour le monopole qu’elle exerce de fait sur le pouvoir dans une République où
montent les revendications démocratiques. L’appartenance du peintre à ce groupe social, au moins dans la perception
qu’en ont les contemporains, est confirmée, en 1766, par sa mise en cause dans un pamphlet politique, le Dictionnaire
des Négatifs (sobriquet attribué aux membres ou aux sympathisants de l’oligarchie en raison de leurs refus réitérés
d’entrer en matière sur les revendications de la moyenne bourgeoisie). Visant ses « inclinations turques & celles de
Peindre le petit Mustapha », sa « vue sur le gouvernement aussi courte que celle de l’imagination » et « le passage &
repassage du Mont-Seny [sic] en diligence pour déchirer ses concitoyens »28, les reproches adressés à Liotard
témoignent de la résonance locale de la critique du despotisme oriental, revers inséparable de l’exotisme frivole et
décoratif que l’aspiration morale du néoclassicisme – ce jacobinisme avant la lettre – commence à disqualifier29. Que
Liotard se soit tenu à distance de l’un et de l’autre ne l’empêche évidemment pas d’être pris à partie ; si l’on admire
souvent, et non sans raison, la modernité qui projette certains aspects de son œuvre bien au-delà de son époque, il n’y
a nulle ironie à ce qu’il meure précisément en 1789, avec l’Ancien Régime auquel tant de fils le relient.

Autoportrait à la barbe de Jean-Étienne Liotard

vers 1749, pastel, 97 x 71 cm.


Légué par l’artiste à la Bibliothèque publique de Genève déposé au Musée d’art et d’histoire

Grammaire turque ou méthode courte et facile pour apprendre la langue turque publiée à Constantinople en 1730
Ouvrage de Jean-Baptiste Daniel Holdermann (1694-1730), page de titre
Grammaire turque ou méthode courte et facile pour apprendre la langue turque

Ouvrage de J. B. D. Holdermann, page 24


Grammaire turque ou méthode courte et facile pour apprendre la langue turque

Ouvrage de J. B. D. Holdermann, page 25


NOTES
1 Louis Gielly, « La biographie de Jean-Étienne Liotard, écrite par son fils », Genava, XI, 1933, pp. 190-200, mes citations p. 195. Les
recherches récentes de Renée Loche et de Marcel Roethilsberger, qui préparent le catalogue raisonné de l’artiste, confirment qu’il s’agit bien de
l’autobiographie du peintre, selon la proposition d’Andreas Holleczek, « Il faut, coûte que coûte, être un peu charlatan » Jean-Étienne Liotard et
son public, in L’Art et les normes sociales au  XVIIIe siècle, sous la dir. de Th. Gaehtgens et al., Paris, 2001, pp. 263-277.
2 A Voyage Performed by the Late Earl of Sandwich round the Mediterranean in the Years 1738 and 1739, Written by Himself, 1799, cité par
Anne de Herdt, Dessins de Liotard, suivi du catalogue de l’œuvre dessiné, catalogue d’exposition, Genève, musée d’Art et d’Histoire, Paris,
musée du Louvre, 1992, p. 13. Comme le signale cet auteur, on ne connaît aucun « relevé » effectué par Liotard.
3 M. Roethlisberger, « Liotard et l’Europe », in Claire Stoullig (dir.), Jean-Étienne Liotard (1702-1789) dans les collections des musées d’art et
d’histoire de Genève, Paris – Genève, 2002, p. 11.
4 Toutes les œuvres évoquées ici sont reproduites et commentées dans : de Herdt, op. cit. ; Auguste Boppe, Les peintres du Bosphore
au  XVIIIe siècle, nouvelle édition mise à jour par Catherine Boppe-Vigne et Tristan Florenne, Paris, 1989 (le chapitre consacré à Liotard est fondé
sur l’exposition Présentation du portrait de Madame Tronchin, Paris, musée du Louvre, cabinet des Dessins, 1983, cartels de Madeleine
Pinault). En attendant la parution du catalogue raisonné préparé par Renée Loche et Marcel Roethlisberger, on peut encore se référer à leur
ouvrage L’Opéra completa di Liotard, Milano, 1978. Pour la collection du musée de Genève, voir aussi le catalogue dirigé par C.
Stoullig, op. cit.
5 Publié chez Le Hay, Paris, 1712. Deux gravures sont reproduites dans Aileen Ribeiro, « Turkish dress and English fashion in the eighteenth
century », Connoisseur, mai 1979, p. 18.
6 Correspondance complète de Jean Jacques Rousseau, t. XXVI, n° 4633, du 2 septembre 1765.
7 Cf. Giovanni Macchia, Éloge de la lumière. Rencontres entre les arts, trad. de l’italien, Paris, 1996, pp. 111-116 : « Le Turc et l’Arménien :
Liotard et Rousseau ». Sur ce portrait, aujourd’hui non localisé, cf. R. Loche et M. Roethlisberger, op. cit., p. 1 14, n° 275 repr.
8 A. de Herdt relève que les dames franques « mélangeaient volontiers des pièces de vêtements d’origines différentes » (op. cit., p. 74).
9 Cf. A. Boppe, op. cit., p. 67 : le règne de Mahmud Ier avait mis fin à l’atmosphère plus libre instaurée par Ahmed III. Sur Van Mour, voir le
chapitre correspondant du même ouvrage.
10 Cf. Renée Loche, « Portrait de Richard Pococke », in From Liotard to Le Corbusier, 200 Years of Swiss Paintings, 1730-1930, Atlanta, 1988.
11 Voir à ce propos la contribution de Sadek Neaimi, « Un fantasme philosophique : le despotisme oriental ».
12 Remus Niculescu, « Jean-Étienne Liotard à Jassy, 1742-1743 », Genava, n.s., t. XXX, 1982, pp. 128-166. Sur le rôle du costume turc de
Liotard pour sa notoriété parisienne, cf. Andreas Holleczek, art. cit.
13 Épouse de l’ambassadeur d’Angleterre, lady Montagu séjourne avec lui en Turquie ; ses lettres seront publiées en 1763. Cf. A. Ribeiro,
art. cit., ainsi que, du même auteur, Dress in Eighteenth Century Europe 1715-1789, Londres, 1984, et The Art of Dress. Fashion in England
1750-1820, New Haven – Londres, 1995. Je remercie Elizabeth Fischer de m’avoir signalé ces publications.
14 Le testament du peintre signalera encore « un habillement de femme grecque » et « un dito à la turque » ; cité par Numa S. Trivas, « Une
miniature de J.-É. Liotard : portrait de Marie-Thérèse d’Autriche en costume oriental », Genava, XVI, 1938, pp. 169-170 et pl. II.
15 Cf. Jean-Louis Vaudoyer, « L’Orientalisme en Europe au XVIIIe siècle », Gazette des Beaux-Arts, 1911, p. 98.
16 Cf. Fabienne Xavière Sturm, in L’Age d’or du petit portrait, cat. d’exposition, Bordeaux, musée des Arts décoratifs, Genève, musée de
l’Horlogerie, Paris, musée du Louvre, 1995, pp. 162-163.
17 Traduction du récit anonyme d’un voyage effectué en 1761 par un jeune Allemand de Karlsruhe, cité dans Jean-Daniel Candaux, Voyageurs
européens à la découverte de Genève, 1685-1792, Genève, 1966, pp. 78-79.
18 Cf. Renée Loche, « François Tronchin », in L’Age d’or flamand et hollandais. Collections de Catherine II, musée de l’Ermitage, Saint-
Pétersbourg, cat. d’exposition, Dijon, musée des Beaux-Arts, 1993.
19 Lettre à M. de Linant, 22 février 1760, Bestermann D8770.
20 Voyages, présentés par Dominique Barbéris, Paris, 1998, p. 125.
21 Cf. « La Bibliothèque étant un ornement public... » Réforme et embellissements de la Bibliothèque de Genève en 1702, éd. par D. Buyssens et
Thierry Dubois, Genève, 2002.
22 Arch. BPU Dd 2, 22 VIII 1702.
23 Voir « La Bibliothèque étant un ornement public... », op. cit., fig. 21.
24 Arch. BPU Dd 3, 6 IX 1712.
25 Arch. BPU, Dd 4, 7 X 1737. Les dons d’ouvrages précieux ou curieux obéissent à la même logique que celle des dons d’objets. À l’exception
du dernier cité, les ouvrages offerts par Chevrier sont repérables dans les collections actuelles de la BPU. Cf. Henri Omont, « Documents sur
l’imprimerie à Constantinople au XVIIIe siècle », Revue des Bibliothèques, V, 1895, pp. 185-200 et pp. 228-236.
26 Arch. BPU Dd 4, 2 II 1734.
27 Ces deux œuvres sont aujourd’hui conservées au musée d’Art et d’Histoire de la Ville de Genève. Sur le portrait d’Arlaud par
Largillierre, cf. R. Loche, Catalogue raisonné des peintures et pastels de l’École française.  XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Genève, 1996, n° 36,
28 Dictionnaire des Négatifs, Cologne [Annecy, 1766], p. 22.
29 Cf. Marianne Roland-Michel, « Représentations de l’exotisme dans la peinture en France de la première moitié du XVIIIe siècle », Studies on
Voltaire and the Eighteenth Century, vol. CLIV, 1976, pp. 1437-1457.
Conjecture sur le séjour d’Isaac Rousseau en Orient (1705-1711). Avec quelques éclaircissements sur Jacques
et Samuel Rousseau et une photographie inédite de la tombe de Jacques Rousseau à Ispahan
Christophe A. J. D. Van Staen
Un père instable et aventureux
Dans l’article qu’il lui consacre, P.-P. Clément, éminent spécialiste de la psychologie de Rousseau, donne de son père
Isaac l’image d’un individu instable et voyageur1. Outre les diverses affaires témoignant de son irascibilité et son goût
pour les rixes, l’un des exemples qui semblent le mieux conforter cette idée est sans le moindre doute celui de
l’extravagant épisode de 1705, qui vit Isaac quitter Genève, ainsi que sa femme qui venait de lui donner un premier
fils, François, pour entreprendre un séjour de six ans à Constantinople. La désinvolture apparente d’un tel
comportement suscite de légitimes questionnements, auxquels se livre tout naturellement P.-P. Clément, à travers une
minutieuse comparaison des relations de ce départ telles qu’elles se présentent dans le manuscrit de Neuchâtel, et dans
la version définitive des Confessions. La première version n’indique rien de spécifique au sujet du départ soudain et à
peine justifié ; la seconde, nous montre P.-P. Clément, est particulièrement intéressante, puisqu’elle fait du séjour
d’Isaac en Orient une nécessité, un devoir qui lui aurait été imposé par une circonstance extérieure, mais inconnue
néanmoins : [Isaac] partit pour Constantinople où il était appelé, et devint horloger du sérail (I, 6)2.
2Cet « appel » d’Isaac à Constantinople serait, toujours selon P.-P. Clément, un de ces ornements dont use Rousseau
dans son autobiographie, ornement qui en l’occurrence tendrait à soulager la mémoire du père de l’inconséquence
apparente de son comportement. À partir de ce point, deux possibilités s’offrent selon moi au lecteur : soit il admet
que ce détail de style est une coquetterie en effet, auquel cas Isaac Rousseau redevient l’homme instable évoqué ci-
dessus, délaissant femme et enfant pour se mieux livrer à son penchant naturel pour l’aventure ; soit (et cette option
sera la mienne en ces pages), ce détail de style correspond à la vérité historique, auquel cas il devient urgent de mener
une petite enquête sur les motifs qui poussèrent Isaac à rejoindre subitement Constantinople. L’hypothèse
communément admise sur ce point précis est celle d’Eugène Ritter, grand généalogiste de la famille Rousseau, dont il
est important, je crois, de reproduire ici quelques idées :Tout s’explique si la mère de la jeune fille [Suzanne] était
opposée au mariage, et si la mère de la jeune femme a su rendre la vie amère à son gendre. La question de l’argent
avait sans doute sa place dans les motifs de ce départ. [...] Évidemment le budget du jeune ménage était mal équilibré.
On voit d’ici les yeux de la belle-mère ; on entend ses discours. Elle habitait la même maison que les deux époux, et
peut-être faisaient-ils ménage commun. Elle mit son gendre en fuite, oserait-on dire. Ce n’est qu’une hypothèse ; mais
elle est plausible, beaucoup plus que d’autres qu’on pourrait former. Je ne crois pas, par exemple, que quelque estrif
ait été la cause du départ d’Isaac pour les rives du Bosphore. Pour le faire aller si loin, il faudrait que c’eût été une
grosse affaire ; elle eût laissé des traces que nous retrouverions, et nous n’en voyons aucune. [...] Je crois volontiers à
un coup de tête.3 3Problèmes d’argent et querelles de ménage auraient échauffé les nerfs d’Isaac, toujours très prompt
à s’emporter, et l’auraient conduit jusqu’à Constantinople. Pourtant, je remarque que Ritter ne se fait guère d’illusions
sur l’hypothèse de la marâtre, et brûle manifestement de découvrir quelque « grosse affaire » plus propre à justifier un
séjour aussi lointain, long, et farfelu.
La tombe de Jacques Rousseau à Ispahan
Dans le trente-huitième volume des Annales de la société Jean-Jacques Rousseau (1969-1971), Olivier Reverdin
proposait une note bien intrigante intitulée « La tombe de Jacques Rousseau à Ispahan » (pp. 287-290), dans lequel il
nous apprenait qu’un Jacques Rousseau, horloger genevois, avait péri en Perse, le 29 mars 1753. Ce Jacques Rousseau
avait déjà été signalé par Eugène Ritter, dans un volume plus ancien des Annales, comme le fils de Noé Rousseau,
lequel n’était autre que le frère de David Rousseau (père d’Isaac et grand-père de Jean-Jacques)4. Jacques Rousseau
(1683-1753) et Isaac Rousseau (1672-1747) étaient donc cousins. Dans le même article, Olivier Reverdin offrait pour
la première fois une photographie monochrome en contre-plongée, et une description à la fois attentive et détaillée de
la stèle funéraire de Jacques à Ispahan (le lecteur en trouvera ici une photographie récente en couleurs)5, avec une
traduction du texte qu’elle arbore : « Ci-gît insigne sieur Jacques Rousseau Genevois, horloger. Il vécut 74 ans [dont]
48 à Ispahan. Il mourut le 29 mars 1753 ». De cette inscription, dont il admettait lui-même le manque vraisemblable
de précision chronologique, Olivier Reverdin conclut que Jacques Rousseau a dû arriver à Ispahan en 1704 ou en
1705, dates sur lesquelles j’attire d’ores et déjà l’attention du lecteur. Se fondant sur des informations d’origine
inconnue données par Eugène Ritter, il ajoutait que le cousin d’Isaac quitta Genève à l’âge de vingt ans (c’est-à-dire
aux alentours de 1703) « pour accompagner en Perse un ambassadeur de Louis XIV et qu’il s’est marié à Ispahan » (p.
290). Le nom de sa compagne est connu : il s’agissait d’une Reine de l’Estoile, issue d’une famille dont plusieurs
membres remplissent d’ailleurs avec Jacques Rousseau le cimetière arménien de Nordjoula (à Djoulfa, quartier
chrétien d’Ispahan). En revanche, Olivier Reverdin ne semble pas avoir davantage d’informations sur cet ambassadeur
que Jacques accompagna jusqu’en Perse, et s’interroge sur ce qui put bien retenir Jacques Rousseau à Ispahan jusqu’à
la fin de sa vie.
Jacques Rousseau et la périlleuse ambassade de Michel (1706-1708)
Dans l’ouvrage qu’il consacre à Silvestre de Sacy, Henri Dehérain nous livre, mais sans citer ses sources, quelques
précieux renseignements sur le périple de Jacques Rousseau en Orient : « Jacques Rousseau, horloger joaillier, qui
était l’oncle de Jean-Jacques, arriva en Perse en 1706 avec un ambassadeur de Louis XIV, nommé Michel. Il entra si
avant dans la faveur du chah Hussein qu’après le départ de l’ambassadeur il resta à Ispahan. »6 On le constate : la date
d’arrivée de Jacques et de l’ambassadeur Michel en Perse diffère peu de celle conjecturée par Olivier Reverdin.
Quant à ce sieur Michel, l’exposé de son périple mérite sans doute qu’on le replace dans son contexte7. Né à Marseille
vers 1680, Pierre-Victor Michel fut d’abord commis de M. de Montmort, intendant des galères. Ensuite, il devint
secrétaire à l’Ambassade de France de Constantinople, en 1703, c’est-à-dire sous l’ambassade de Charles de Ferriol,
chargé de mission à Constantinople en 1692, et ambassadeur de France entre 1699 et 17098. Henri Dehérain parle
d’une mission que Michel aurait remplie avec succès en Hongrie, en 17049. Puis, en 1706, Michel est envoyé par
Ferriol auprès du Chah Hussein, à Ispahan, en vue de négociations commerciales. Dans la mesure où Jacques
Rousseau l’accompagna, il faut d’emblée admettre que le cousin d’Isaac se trouvait déjà à Constantinople au moment
où fut donné le départ de cette mission, à savoir très précisément le 25 septembre 170610. Pour que Jacques prenne la
décision de suivre l’ambassadeur Michel dans son séjour en Perse, il lui fallut de bonnes et solides raisons : le trajet en
effet n’avait rien d’une excursion, et Michel lui-même avait été précédé à Ispahan par une première ambassade
française qui s’était couverte de ridicule, et avait connu un funeste destin.
Dans le courant de l’année 1703, après avoir entamé les négociations avec l’Iran en vue de l’établissement d’une
mission commerciale française, Charles de Ferriol avait en effet désigné un certain Fabre, ancien consul de
Constantinople11, pour accomplir le séjour jusqu’à Ispahan. Celui-ci quitta Marseille à bord du navire Toulouse, non
sans emporter dans ses bagages une Mlle Petit, fille d’une blanchisseuse à qui il devait une importante somme d’argent,
prêtée pour le remboursement de dettes : le séjour en Perse devait en quelque sorte servir de contrepartie. N. D.
Samsami relate la suite rocambolesque de cette aventure :
Dans un long séjour à Constantinople et à Alep, ils sont la risée de tout le monde, grâce aux gasconnades et aux
excentricités de la jeune femme qui scandalise les autorités et désespère les pères jésuites en les menaçant à tous les
moments de se faire musulmane. Ils arrivent ensemble en Iran où M lle Petit se fait passer pour la représentante des
princesses de la Maison de France. Fabre ayant succombé à la suite d’une fièvre le 16 avril 1706 à Nakchewan,
Mlle Petit poursuit l’ambassade ; après une violente bagarre à Erivan, à cause du maître d’hôtel, et de nombreuses
aventures avec les gouverneurs de provinces, presque sans argent, vivant de la vente des objets destinés en cadeaux au
Roi de Perse, elle arrive à Ispahan où elle est entourée de tous les honneurs jusqu’à ce qu’un libelle de Michel, le
nouvel envoyé de Ferriol, prévienne les autorités de la mystification.12
La mort de Jean-Baptiste Fabre à Nakhitchevan (Arménie), décrite ici comme conséquente d’une fièvre, put avoir en
réalité des motifs plus troubles. La concurrence entre les diverses missions occidentales de l’époque (Angleterre,
France, Hollande, Portugal), en vue de la domination commerciale des pays d’Orient, demeurait intense, et pouvait
justifier à l’occasion quelque mise à l’écart radicale13. Une lettre de Ferriol adressée à la Cour (le 25 juillet 1707)
témoigne non seulement de cette concurrence, mais aussi de l’extrême maladresse de Fabre, qui lui coûta sans doute
plus que de simples querelles diplomatiques : [...] Tout le monde est content de M. Michel et chacun en rend des
témoignages très avantageux. Les Anglais, les Hollandais et les Portugais ont dépensé cent soixante mil écus à la cour
de Perse pour empêcher que M. Fabre et M. Michel y fussent reconnus pour envoyés de France, et pour traverser leurs
desseins. M. Fabre en a été la cause, ayant publié dès Alep qu’il les chasserait de Perse pour y établir les Français. Il
faut avouer que les Anglais et les Hollandais sont puissants dans ces pays-là et dans les Indes, et qu’ils n’épargnent
rien pour soutenir leur commerce.14
9On imagine aisément quelle perspective l’idée de cette nouvelle mission ouvrait à Pierre-Victor Michel. Mais ni
l’aventure de Fabre, ni le ridicule dont la France s’était couverte à travers M lle Petit, ni les dangers de la concurrence
ne le rebutèrent ; il quitta Constantinople le 25 septembre 1706, sans avoir obtenu des lettres de créance que Louis
XIV lui accorda le 4 août 1707, mais qu’il ne reçut qu’en mars 1708, tandis qu’il était l’hôte du gouverneur d’Erevan.
Un nouvel élément précédant son départ fit en outre grand bruit en Turquie, et ne put que rendre la position de Michel
un peu plus délicate encore. Durant le séjour arménien de Michel, en 1707, Constantinople est secouée par une affaire
religieuse mettant en cause Charles de Ferriol et un patriarche arménien, nommé Avedik. P. Mansel en donne le récit :
En 1707, le patriarche arménien Avedik se rendit au Divan du grand vizir pour accuser un prêtre nommé Gomidas,
devenu catholique : « Il y a grand danger que bientôt toutes les nations ne s’attachent à celle des Francs et ne
constituent dans votre empire un ennemi intérieur ». Le prêtre fut exécuté. Ferriol procéda à des représailles : la même
année, le patriarche fut enlevé à Constantinople, envoyé en France et jeté en prison. En 1710, l’ambassadeur regagna
son pays. Plus tard, quand on apprit à un grand vizir que Ferriol était devenu fou, il répondit qu’il l’était déjà à son
arrivée. Mais la « folie » était peut-être un stratagème pour retirer sans perdre la face ce diplomate arrogant.15
De fait, Ferriol laisse derrière lui l’image d’un personnage dur, rigoureux, sans concessions, mais aussi corrompu16.
Son travail se distingua de celui de ses prédécesseurs par l’importance qu’il accorda aux questions d’équilibre
religieux dans les échelles françaises. Son mémoire adressé à la Cour pour rendre compte de son ambassade trahit
cette préoccupation centrale17, et le but principal du traité qu’il voulut faire signer au Shah par l’entremise de Michel
était avant tout la protection des catholiques qui y étaient établis, et qui avaient subi maintes persécutions18. Cet
acharnement lui fit la réputation d’un fanatique.
11Enfin, last but not least, les Anglais préparent à leur manière l’arrivée de l’ambassade française à Ispahan, comme
en atteste une lettre de Michel adressé à la Cour (le 18 janvier 1708) :
Vous ne sauriez jamais comprendre combien les Anglais se sont donné de mouvements pour rompre notre
Ambassade. Ils ont rendu visite exprès à Lattamadoulet (1 er Ministre), et peu de temps après, ils publièrent que la
France était entièrement perdue, qu’ils s’étaient rendus maîtres de plusieurs villes, et pour mieux duper les Persans, ils
firent tirer leurs canons en signe de réjouissance.19
Michel reçoit ses lettres de créance le 2 mars 170820, arrive à Ispahan le 13 mai21, et signe avec le shah un traité de
commerce en septembre de la même année22. Ce traité, qui n’apportait que peu de nouveauté aux précédents accords
passés entre la France et la Perse, et qui ne fut exécuté qu’en 1711, eut néanmoins le mérite de rétablir un lien de
communication et de confiance entre les deux nations. Sa mission accomplie à force d’obstination, Pierre-Victor
Michel quitta la Perse le 29 octobre 1708, laissant derrière lui Jacques Rousseau, qui s’établit comme horloger à
Djoulfa, le faubourg chrétien d’Ispahan. À son retour en France, Michel accusa Marie Petit, la maîtresse de Fabre, lors
de son procès à Marseille, écrivit un mémoire sur le déroulement de son expédition en Iran23, devint consul à Tunis,
puis à Tripoli. Ses jours prirent fin au large du Liban, le 18 juillet 1718. De son côté, Jacques Rousseau allait
poursuivre l’aventure de la plus brillante des manières.
La dynastie diplomatique de la famille Rousseau en Orient
En 1722, Ispahan fut pris par les Afghans et chah Hussein détrôné par leur chef Aschraf. Cet événement, où Jacques
Rousseau aurait pu laisser sa vie, affirma au contraire sa position à la cour de Perse, grâce à une circonstance
singulière. Pendant le pillage du palais du roi par les Afghans, un vieil eunuque eut la présence d’esprit de ramasser
tous les joyaux de la couronne et de les jeter dans un puits. Il fut peu après massacré, ainsi que les femmes et les
enfants, dont il avait la garde. Mais il avait eu le temps de confier son secret à Jacques Rousseau. Quand chah Thamas,
le fils de chah Hussein, eut vaincu les Afghans et fut rentré à Ispahan, Jacques Rousseau lui révéla la cachette. À cette
nouvelle, chah Thamas descend précipitamment de son trône, embrasse le porteur de la bonne nouvelle et le remercie
chaudement devant la cour. On court au puits dont on retire en effet le trésor. Jacques Rousseau se fixa en Perse pour
la vie. Il y épousa en 1737 une Française, la fille d’un négociant lyonnais, Reine de l’Etoile. Le 16 octobre 1738
naissait Jean-François-Xavier Rousseau, qui fait l’objet de cette notice. Bien que resté protestant, Jacques Rousseau fit
élever son fils dans la religion catholique chez les Jésuites d’Ispahan. [...] En 1754 il perdit son père et se trouva ruiné
par un accident singulier. Dans cette Perse troublée, la sécurité était si précaire que Jacques Rousseau, recourant à
l’éternel stratagème, avait caché une grande partie de sa fortune, consistant en pierres précieuses. Mail il fut frappé
d’une attaque, perdit l’usage de la parole et mourut avant d’avoir pu indiquer le lieu du dépôt à sa femme et à son fils,
qui après sa mort le cherchèrent en vain.
On doit à Henri Dehérain ce bref aperçu biographique qui, fondé sur des sources une fois encore inconnues, représente
néanmoins tout ce que l’on sait de Jacques Rousseau au-delà de son séjour avec l’ambassade française24. Il situe la
mort de l’horloger en 1754, date qui correspond approximativement à celle reprise sur la tombe du cimetière de
Nordjoula. Les rapports entretenus par Jacques Rousseau avec le shah Hussein et son successeur semblent indiquer
chez lui une certaine ambition, ainsi qu’une nette disposition à la diplomatie, et de fait : sans le savoir, Jacques avait
engendré une véritable dynastie de consuls. Son fils, Jean-Francois-Xavier Rousseau, entra en février 1756 au service
de la Compagnie française des Indes, à Bassora. Entre décembre 1780 et février 1782, il séjourna à Paris25, où
l’exotisme de son apparence et sa ressemblance avec le philosophe de Genève lui rapportèrent un beau succès, et où sa
force de conviction lui valut surtout d’être nommé consul de France à Bassora par Louis XVI. E. Ritter, dans le
septième volume des Annales de la société Jean-Jacques Rousseau (1911), retranscrit d’ailleurs au sujet de ce séjour
parisien une anecdote de Corancez qui, ami de Jean-Jacques, eut aussi l’occasion de dîner avec Jean-François-Xavier :
M. Delessert m’invita un jour à dîner avec lui, et nous place à ses deux côtés. Je ne pouvais conséquemment le voir
que de profil ; mais ce profil était ressemblant : l’expression des yeux et de ce qu’on appelle physionomie était
absolument la même. Je demande tout bas à M. Delessert s’il n’y trouve pas beaucoup de ressemblance : Elle est telle
à mes yeux, me dit-il, qu’elle me fait peur, et que je suis tenté de croire que c’est Rousseau lui-même qui se sera fait
enterrer, pour venir ensuite écouter ce qu’on dit de lui.26
Jean-François-Xavier Rousseau eut encore un rôle déterminant auprès de Bonaparte. Aux prises avec l’Angleterre et la
Russie, celui-ci vit dans la Perse un allié potentiel, bien qu’éloigné. Pour rétablir les relations politiques avec Feth Ali
Shah, il lui fallait un diplomate d’expérience, doté d’une grande connaissance de l’Orient : Talleyrand songea à
Rousseau, qui en effet intercéda en faveur de Napoléon en 1803, avant de mourir en 1808, laissant une
correspondance au Ministère des Affaires étrangères, et plusieurs mémoires sur la ville de Bassora27. Il avait un fils.
Jean-Baptiste-Louis Rousseau (Auxerre 1780-Marseille 1831), dit Joseph, fut lui aussi consul, à Bassora (1805), à
Alep (1808), à Bagdad et Tripoli (1814). Correspondant de l’Institut (Académie des Inscriptions, 1808), membre de la
société de géographie et de la société asiatique, ce passionné de littérature orientale fut l’auteur d’ouvrages aux titres
révélateurs : Description du Pachalik de Bagdad (1809), Itinéraire en Perse et d’Alep à Mossoul (1813-
1819), Mélanges d’histoire et de littérature orientales (1817). En 1810, il avait aussi rendu hommage à son père par le
biais d’un Éloge historique de J. -F. X. Rousseau. Eugène Ritter nous apprend également que Charles X le nomma
Baron le 30 juin 1830. Enfin, Alfred, dernier membre célèbre de cette branche, né à Tunis en 1847, fut consul à Syra,
Palerme, et ministre plénipotentiaire accrédité auprès de la république de Bolivie28, avant de livrer à Eugène Ritter de
très nombreuses informations généalogiques. Étonnante dynastie donc que celle de ces barons et consuls de France
qui, lointains cousins du citoyen de Genève, conférèrent à leur famille une nouvelle dimension, laquelle n’est dénuée
ni de gloire, ni d’ironie.
Interrogation sur Samuel Rousseau, orientaliste londonien (1763-1820), avec une piste à la fois fausse et intéressante
Jacques Rousseau, notre horloger établi à Ispahan, est le fils de Noé Rousseau, lequel avait pour frères David (le
grand-père de Jean-Jacques) et Jacob (ou Jacques) Rousseau, « établi à Londres en 1684 »29 : voilà le seul
renseignement dont on dispose sur ce Jacob britannique. Pourtant, dans la Biographie générale, on découvre un
Jacques Rousseau qui pourrait lui correspondre, du moins en tenant compte de ses dates de naissance et de mort
uniquement. Né à Paris le 4 juin 1630, ce peintre et graveur dont le goût allait aux paysages accompagnés d’éléments
d’architecture, fit très tôt un séjour italien qui lui permit de peaufiner son art auprès d’un maître, Herman Swanevelt.
Cette naissance parisienne pose un problème de taille. En effet, au vu de sa date de naissance, Jacques pouvait fort
bien être l’un des seize enfants déclarés par Jean II Rousseau au Conseil de Genève en 165430, mais le lieu de
naissance rend cette possibilité nulle : car je conçois mal que Jean II puisse à la fois être solidement établi à Genève, et
laisser un enfant à Paris. Rien ne prouve cependant qu’aucune connexion n’existe entre le peintre Jacques Rousseau et
la famille de Jean-Jacques. Mais les informations manquent. Pourtant, malgré sa nullité manifeste, ma conjecture vaut
la peine d’être suivie un instant, comme on suit une chimère. En effet, membre de l’Académie Royale de peinture31,
notre Jacques Rousseau parisien en fut renvoyé dès la révocation de l’Édit de Nantes, tout comme d’autres protestants
d’origine genevoise, parmi lesquels, chose curieuse, on trouve un certain Samuel Bernard32 : la coïncidence a de quoi
frapper. La révocation le fait fuir en Suisse, puis en Hollande. En 1688, Jacques Rousseau participe à la décoration du
palais de Versailles ; il arrive à Londres en 1684, et en 1690, suite à l’invitation du duc de Montague, il produit une
série de dessins destinés à la décoration de la Montague House, qui un jour deviendrait le British Museum33. Il meurt,
toujours à Londres, le 16 décembre 1693. Notre peintre français est-il le citoyen protestant d’Eugène Ritter, ou y
avait-il, à la même époque, deux Jacques Rousseau établis dans la capitale anglaise ? Encore une question qui restera sans
réponse.
6Toujours est-il que Ritter avoue ignorer au juste si son Jacques britannique a fait souche en Angleterre, pour y
laisser, une génération plus loin, un Philippe Rousseau imprimeur, et deux générations plus loin, un Samuel Rousseau,
né en 1763 et mort le 4 décembre 182034. Une chose est sûre : ce Samuel est issu d’une famille de protestants français
d’abord réfugiés à Genève35. Jusque-là, rien de rédhibitoire ; rien non plus de très convaincant. Il travailla pour le
libraire Nichols, qui lui fit faire de nombreuses recherches pour le Gentleman’s magazine36, et pour des compilations
historiques qu’il éditait. Après avoir tenté de fonder sa propre imprimerie, et connu la banqueroute, il finit ses jours
dans la pauvreté. Ce qui est peut-être plus intéressant, c’est la qualité de Samuel, qui en effet fut un brillant
orientaliste ; Flowers of Persian Literature (1801), Dictionary of Mohammedan Law (1802), Persian & English
Vocabulary (1802), Book of Knowledge (1805) : telle est la liste des œuvres qu’il nous laissa. S’agit-il encore une fois
d’une simple coïncidence ? D’où lui vient cet intérêt pour l’Orient ? D’une vocation personnelle, d’un phénomène de
mode bien connu ? Ou doit-on rechercher plus avant les éventuelles connections qu’il entretint avec la branche
diplomatique de la famille Rousseau ? Je ne risquerai pas ici de nouvelle conjecture sur ce sujet périphérique au séjour
d’Isaac en Orient : il y en a déjà trop. Seule la découverte de nouvelles informations, peut-être dans des documents
anglais, permettrait de trancher. Je me contenterai de deux dernières remarques. Tout d’abord, la chronologie des
œuvres de Samuel recouvre rigoureusement la carrière de Jean-François-Xavier Rousseau. Ensuite, il semble bien que
la famille Rousseau ait joui d’une bonne implantation dans la capitale britannique, puisque, outre les supposés deux
Jacques, Philippe et Samuel, on y trouve aussi un Jean Rousseau (1724-1795), qui entretint une correspondance avec
Jean-Jacques, et joua un rôle lors de l’affaire infernale qui le brouilla avec David Hume37. À propos de Jean, R.A.
Leigh nous donne ces quelques renseignements :C’était le fils aîné de Jean-François (1685-1763) et de Renée Berjon
(morte en juillet 1767). Jean-François, cousin germain d’Isaac Rousseau, père de [Jean-Jacques], était le fils de Noé
Rousseau, frère du grand-père paternel de [Jean-Jacques]38.
17Jean-François, père de Jean, était donc le frère de notre Jacques Rousseau mort à Ispahan, ce qui semble donner
l’explication du nom que ce dernier donna à son fils. Jean-François-Xavier Rousseau, consul de France, et Jean
Rousseau, négociant à Londres, étaient cousins. Une chose est sûre : on voit l’intérêt qu’une recherche approfondie
dans les archives londoniennes pourrait présenter en ce qui concerne la généalogie et la dispersion de la famille de
Jean-Jacques Rousseau.
Retour sur le séjour d’Isaac Rousseau en Orient
Après ces quelques digressions non dénuées d’intérêt, revenons à notre conjecture sur les motifs qui purent conduire
Isaac à laisser derrière lui femme et enfant pour se faire « horloger du sérail ». Nous savons que son départ eut lieu
dans le courant de l’année 1705, et plus précisément peu après le 22 juin39. La tombe de Jacques Rousseau à Ispahan
situe son arrivée sur place en 1704 ou 1705, mais Olivier Reverdin souligne bien la possible imprécision de cette
information. Sans davantage de précision, on sait que Jacques aurait quitté Genève aux alentours de 1703. Autre
information dont on dispose : Jacques accompagne l’ambassade de Michel depuis Constantinople : celle-ci prend son
départ le 25 septembre 1706. On peut donc estimer que durant toute l’année 1706, voire même durant une partie de
l’année précédente, Jacques se trouvait bel et bien à Constantinople. Si leur départ de Genève ne date pas de la même
époque – encore que cela soit fort possible –, il est en tous les cas indéniable que les deux cousins Rousseau, Isaac et
Jacques, en tant qu’horlogers genevois installés dans le petit quartier de Péra, ne purent que s’y rencontrer. De ce point
de départ, tout est imaginable : peut-être Jacques incita-t-il Isaac à le suivre ; peut-être l’exemple d’un cousin faisant
fortune en Orient attira-t-il le père de Jean-Jacques ; ou peut-être Jacques fit-il appel à l’aide de son cousin, lui faisant
miroiter quelque position enviable : tout cela est de l’ordre du possible. Pour préciser ce qui s’est vraiment produit,
d’autres éléments doivent être joints à la conjecture. En effet, tout ceci ne nous en apprend pas davantage sur la
motivation de leurs départs respectifs : l’un et l’autre demeurent des Genevois partis à l’aventure en Turquie sans
raison apparente. Il me faut donc procéder ici à un nouveau détour, concernant les circonstances qui leur permirent
non seulement de mener à bien leur périple, mais aussi de le justifier.
Bref regard sur la position des orfèvres genevois dans le commerce français d’Orient à la fin du XVIIIe siècle
19J’ai évoqué ci-dessus le contexte de concurrence extrême dans lequel se trouvaient plongées les ambassades
occidentales à vocation commerciale lancées en Orient. Or, dans cette lutte sans pitié pour la domination économique
de la région, on peut dire que la France connut entre 1685 et 1719 un réel progrès commercial à Constantinople :
Le commerce français dans les échelles d’Orient est tombé à 7 millions de livres en 1648, 2 1/2 à 3 millions en 1660,
moins encore vers 1670 ; mais entre 1684 et 1687 il remonte à 5 600 000 livres, à 7 ou 8 millions entre 1687 et 1694
et atteint 11 millions à la fin du XVIIe siècle40.
20Se basant sur un document recueilli aux Archives Nationales, R. Mantran nous parle des arrivants français à
Constantinople en 1670. Nous indiquant que la plupart d’entre eux viennent de Marseille, il donne un indice
supplémentaire à ma conjecture :Ajoutons que ce document mentionne également des protégés français, « orologeurs
et graveurs qui sont issy establis, mariés et non mariés, estant la pluspart de la ville de Genève et soubs la protection
de monsieur l’embassadeur de France » ; ils sont au nombre de 34 : 11 mariés et 23 célibataires, « tous protestants
sauf 3 qui sont catholiques »41.
Masson donne au sujet de cette forme de partenariat d’autres informations instructives. Par l’adoption d’une politique
de taxation particulièrement absurde, Marseille était devenu au XVIIIe siècle un Eldorado commercial pour les orfèvres
genevois ; tandis que les orfèvres marseillais étaient contraints de payer 8 % pour leurs produits, les Suisses pouvaient
introduire leurs marchandises en franchise dans la ville, avec cette conséquence étonnante : les orfèvres marseillais,
qui auparavant fournissaient les orfèvres étrangers, finirent par devenir leurs clients42. Masson ajoute : [...] Par une
faveur spéciale, les Suisses et les Hollandais jouissaient dans le port franc des mêmes privilèges que les citoyens
français. Les Suisses, particulièrement bien reçus à Marseille, pouvaient même aller s’établir dans les échelles, où ils
bénéficiaient de la protection de nos consuls et commerçaient au même titre que les Français. [...] Il y eut donc
toujours à Marseille une importante colonie de Suisses, surtout de Genevois43.
De Genève à Marseille, et de Marseille à Constantinople, la route semblait toute tracée pour des horlogers et orfèvres
en quête de fortune. L’intérêt des Français à joindre des Genevois à leurs missions commerciales était évident : ces
étrangers restaient minoritaires tout en asseyant l’hégémonie française sur le marché naissant en Turquie : la rudesse
de la concurrence faisait de ces bagages supplémentaires un atout dans des domaines artisanaux très spécifiques44.
C’est de cette machine bien huilée que purent bénéficier Isaac et Jacques Rousseau lorsqu’ils quittèrent Genève, et le
simple fait que Jacques poursuivit l’aventure auprès de l’ambassade de Pierre-Victor Michel jusqu’en Perse semble
renforcer cette hypothèse. En somme, le commerce français d’Orient est florissant au moment du départ de nos deux
Genevois ; les conditions d’échange dans le port de Marseille leur sont plus que favorables ; enfin, ils jouissent même
s’ils le veulent de la protection d’un consul de France, en l’occurrence de l’ambassadeur Michel, parti lui aussi dans
une mission qui, bien que périlleuse, n’en est pas moins prometteuse sur le plan des affaires. Or on sait grâce à Eugène
Ritter que les finances du ménage d’Isaac et de Suzanne étaient, dans les premières années de leur siècle, plutôt
désastreuses :La question d’argent avait sans doute sa place dans les motifs de ce départ. Deux mois après avoir signé
le contrat de mariage qui détaille les différentes valeurs dont était formée la dot assez ronde de sa femme, Isaac
Rousseau avait dû emprunter mille florins. On ne voit pas pourquoi. Sa belle-mère consentit à lui servir de caution :
elle ne devait pas être contente. L’hiver suivant, le mari prit le parti de vendre, pour avoir de l’argent liquide, une des
créances qui constituaient l’avoir de sa femme. Evidemment le budget du jeune ménage était mal équilibré.45
L’étonnant est de voir Ritter en conclure que la mère de Suzanne, et ses incessantes remontrances relatives à la
situation financière du jeune couple, furent les premiers motifs de la fuite d’Isaac. En effet, on conçoit bien l’attrait
que pouvait présenter aux yeux d’Isaac une destination exotique l’éloignant d’une belle-mère revêche : mais on le
conçoit encore mieux si cette destination était Constantinople et les échelles françaises qui pour lors baignaient dans
un climat économique favorable et propice à la fortune. De plus, « l’aventure » qu’on voit usuellement dans un voyage
vers la Constantinople d’alors n’en est vraiment une que si on ne tient pas compte de la nature très occidentale du
quartier de Péra, où s’établissaient les commerçants et ambassadeurs venus des quatre coins de l’Europe : comparable
à une nouvelle tour de Babel46, cette zone franche et cosmopolite de Constantinople était remplie de boutiques,
d’ateliers, d’entrepôts, de tavernes47, mais aussi d’auberges et de restaurants français : l’Occidental y gardait son
costume et son langage, n’y croisait aucun autochtone, si bien que l’illusion d’un petit village occidental y était
presque parfaite48. Toutes les confessions y étaient représentées : les protestants suisses se rendaient aux prêches
tenus par Pierre Harenc au sein du palais de Hollande de Péra49 ; les catholiques français accomplissaient leur devoir
religieux à Saint-Louis des Français, toujours dans la même zone franche50. Le quotidien de Péra était celui de nos
pays occidentaux. L’aventure semble dans un tel contexte se réduire à bien peu de choses51.
En guise de conclusion
24Selon les dates et renseignements dont on dispose, les départs d’Isaac et de Jacques furent au moins très proches. Il
est fort possible que Jacques et Isaac Rousseau aient décidé de quitter Genève ensemble, pour se joindre à quelque
navire français envoyé de Marseille à Constantinople en vue d’une mission commerciale quelconque, ou de la mission
diplomatique assumée par Michel. Leur séjour ne pouvait avoir pour objectif que les échelles françaises,
Constantinople, Alep ou Ispahan, et au-delà, une fortune que le climat économique ambiant semblait leur garantir.
Autre possibilité : Isaac put être convaincu de l’utilité de son départ par l’exemple que lui avait donné son cousin.
Mais si en effet Isaac quitta Genève non pas pour fuir sa belle-mère, mais pour reconquérir en Turquie une fortune
dont lui et sa famille avait grand besoin, alors son soudain départ n’a plus rien d’aventureux, son initiative ne trahit
plus l’instabilité de son caractère, mais lui assure au contraire un sens aigu des responsabilités. Ce regard peut-être
moins romanesque sur le père de Rousseau n’en est pas moins intéressant, car il réduit quelque peu les dimensions
mythiques attribuées d’ordinaire au personnage : certes, ces considérations ne gommeront pas les « estrifs » qu’il put
avoir par la suite, mais elles tempèrent néanmoins une image que l’on voudrait, semble-t-il à tout prix, aventureuse,
inconséquente, farfelue. Du père irresponsable qui quitte son fils nouveau-né pour l’aventure, quelques informations
nous font passer au père responsable, attentif aux finances et à l’avenir de son ménage. S’expliquent également de
cette manière la résistance de Suzanne aux avances de M. de la Closure, et surtout le soudain rappel d’Isaac à
Genève :
Ma mère avait plus que de la vertu pour s’en défendre, elle aimait tendrement son mari ; elle le pressa de revenir : il
quitta tout et revint (I, 7).
25Sans la donnée économique du séjour d’Isaac en Orient, ce retour est étrange, et sonne comme un saut un peu
malhabile au sein de la narration : pourquoi Isaac rentrerait-il soudain, quand visiblement son départ de Genève en
1705 n’avait rien eu de nécessaire ? Avec la même donnée en revanche, tout s’explique : l’amour de Suzanne lui
donnait une raison supérieure à celle du confort pour supplier son mari de revenir à Genève. Au-delà, ces petites idées
que j’ai tenu à réunir ici laissent espérer de futures interrogations sur les rapports exacts de Jean-Jacques Rousseau et
de son père : leur séparation progressive pourrait en effet avoir d’autres motifs que le simple « caractère » de l’un et de
l’autre, le « caractère » demeurant à mes yeux une notion trop vague, trop insuffisante lorsqu’il s’agit de rétablir une
vérité objective que la psychologie ne voudrait envisager qu’à travers des textes subjectifs comme les Confessions.
Tombe de Jaques Rousseau à Ispahan

Photographie de S. Laporte-Eftekharian
Arbre généalogique fragmentaire de la famille Rousseau

On notera, dans cet arbre généalogique fragmentaire, qu’on ignore totalement l’identité du membre se situant, dans
la branche londonienne, entre Jacques et Philippe. Il n’est donc pas établi que Philippe soit bel et bien le descendant
de Jacques, bien que cela semble très probable. Quant à ce Jean, petit-fils de Noé, il s’agit du fameux cousin anglais
qui intervint auprès de Jean-Jacques lors de l’affaire David Hume.

NOTES
1 Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, publié sous la direction de Raymond Trousson et Frédéric S. Eigeldinger, Paris, Honoré Champion,
1996, pp. 710 sqq.
2 Je renvoie à l’édition des Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, établie par M. Raymond et B. Gagnebin entre 1959 et 1995, à Paris,
chez Gallimard, dans la Bibliothèque de la Pléiade. Le chiffre romain renvoie au volume, le chiffre arabe à la page.
3 E. Ritter, « La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau », Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau 16 (1924-1925), pp. 112-113.
4 E. Ritter, « Jean-Jacques Rousseau (Notes diverses) », Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau 7 (1911), p. 92.
5 Je tiens à remercier ici Sâjeh Laporte-Eftekharian, qui eut la gentillesse de me fournir cette photographie, autour de laquelle cette recherche put
se cristalliser.
6 Henri Dehérain, Orientalistes et antiquaires. Silvestre de Sacy, ses contemporains et ses disciples, Paris, Librairie orientaliste Geuthner, 1938,
p. 26.
7 Pour tous les détails concernant Michel, je suis ordinairement l’ouvrage d’A. Mézin, Les consuls de France au siècle des Lumières (1715-
1792), Paris, Ministère des Affaires Étrangères. Direction des archives et de la documentation, 1995.
8 Consulats de France en Grèce et en Turquie. Correspondance des consuls d’Athènes et de Nègrepont, 1684-1791. Mémoires et documents des
consulats de Grèce et de Turquie, 1740-1870. Inventaires analytiques, par Mme Psaras et R. Zaïmova, Paris, Archives Nationales, 1985, p. 17.
9 H. Dehérain, L’œuvre scientifique française en Syrie et en Perse, Paris, Plon, 1931 (Histoire des colonies françaises, volume III), p. 546.
10 M. K. Sadre, Relations de l’Iran avec l’Europe de l’Antiquité, du Moyen-Age et la France des origines à la Révolution de 1789, Paris,
Éditions internationales, 1937, pp. 161 sqq. : L’Ambassade de Michel et la conclusion du traité de 1708.
11 A. de Saint-Léger et alii, Histoire de France, Paris, Hachette, 1908, t. 8, p. 259.
12 N. D. Samsami, L’Iran dans la littérature française, Paris, PUF, 1936, p. 20.
13 K. Bayani, Les relations de l’Iran avec l’Europe occidentale à l’époque safavide, Paris, Presses modernes, 1937, p. 177, nous parle de la
possibilité d’un empoisonnement. Il nous apprend aussi que Fabre avait embarqué M lle Petit à bord du Toulouse déguisée en homme, ce qui ne
fait qu’ajouter à sa vision pour le moins originale des responsabilités diplomatiques.
14 Lettres inédites du Marquis de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople (1707-1709) (Manuscrit 152 de la Bibliothèque de
l’Université de Gand), publiées par Adolphe Dubois [ ?], s.l.n.d. [après 1838].
15 P. Mansel, Constantinople. La ville que désirait le monde, 1453-1924, Paris, Seuil, 1997, p. 213.
16 M. de Testa et A. Gautier, « Les drogmans au service de la France au Levant », dans Revue d’histoire diplomatique (1991), p. 46.
17 Jean-Louis Usson, marquis de Bonnac, Mémoire historique sur l’ambassade de France à Constantinople, publié avec un précis de ses
négociations à la Porte ottomane par C. Schefer, Paris, Ernest Leroux, 1894, pp. 113 et sq. : Mémoire de M. de Ferriol pour rendre compte de
son ambassade (10 août 1711).
18 M. K. Sadre, Relations de l’Iran avec l’Europe..., op. cit., p. 175.
19 Cité dans K. Bayani, Les relations de l’Iran avec l’Europe occidentale..., op. cit., p. 136.
20 M. K. Sadre, Relations de l’Iran avec l’Europe..., op. cit., p. 161.
21 H. Dehérain, L’œuvre scientifique française en Syrie et en Perse..., op. cit., p. 546.
22 A. Mézin, Les consuls de France au siècle des Lumières (1715-1792), op. cit., p. 437.
23 Mémoire du Sieur Michel sur le voyage qu’il a fait en Perse dans les années 1706, 1707, 1708 et 1709. Bibliothèque Nationale, centre
Richelieu, mss.fr. 7200. Ce titre est reproduit dans l’ouvrage précité d’A. Mézin : j’envisage d’en dresser prochainement une édition critique.
24 Henri Dehérain, Orientalistes et antiquaires. Silvestre de Sacy..., op. cit., p. 26. Je le suis également pour certaines informations relatives à
Jean-François Xavier Rousseau.
25 Ce Jean-François-Xavier ne doit pas être confondu avec le parisien Jean-François Rousseau, dont on apprend l’existence dans le quarante-
cinquième volume de la Correspondance complète de Jean-Jacques Rousseau (1781-1788), R.A. Leigh, Oxford, Voltaire Foundation, lettre
7926, p. 385, « Jean-François Rousseau aux Comédiens français », le 2 juin 1787 : « Ce qui reste de la famille de J. -J. Rousseau est bien
dispersé. L’un de ses cousins est Consul de France à Bassora, le Second réside à Londres, mon père demeure à Genève, et moi, leur héritier, je
suis par mon état fixé à Paris depuis plusieurs années. » La suite de la lettre indique que ce Jean-François ne connaît ni la gloire, ni la destinée de
la branche orientale de la famille Rousseau.
26 E. Ritter, « Jean-Jacques Rousseau (Notes diverses) », op. cit., p. 95.
27 Voir la Biographie universelle ancienne et moderne.
28 E. Ritter, « Jean-Jacques Rousseau (Notes diverses) », op. cit., p. 96.
29 E. Ritter, « Jean-Jacques Rousseau (Notes diverses) », op. cit., p. 93.
30 Ce patriarche en eut dix-neuf au total. Cf. E. Ritter, « La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau », op. cit., p. 56.
31 Certains Suisses protestants pouvaient en effet être nommés au sein des Académies françaises par dérogation spéciale. Ces personnalités
exceptionnelles faisaient partie de ce que Ritter appelle le Refuge, élite sociale et intellectuelle : « Ce qui le prouve, c’est que l’Institut de France,
et les Académies qui l’ont précédé, ont nommé membres ordinaires, associés ou correspondants 30 membres des familles françaises réfugiées à
Genève, et 13 seulement des anciennes familles du pays, venues à Genève de Savoie ou de Vaud » (E. Ritter, « J.-J. Rousseau. Notes et
recherches », Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau 11 (1916-1917), pp. 3-4).
32 Coïncidence, ou piste sérieuse ? Il pourrait en effet s’agir du ministre Samuel Bernard (1631-1701), oncle de la mère de Jean-Jacques.
Homme de cabinet, ce grand amateur de lettres et de sciences (I, 1237) avait étudié la théologie, et s’était instruit pasteur à Crozet (1659), à
Grenoble (1662), à Chaucy (1677), à Genthod et Saconnex (1680). Il inaugura en 1689 un collège de mathématique dans sa propre maison (L.
Dufour-Vernes, « Les ascendants de J.-J. Rousseau », Bulletin de l’Institut national genevois (30, 1890), pp. 452 et sq.). Il était l’un des
nombreux enfants de Samuel Bernard, arrière-grand-père maternel de Jean-Jacques Rousseau, qui était né à Genève en 1597 (E. Ritter, « La
famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau », op. cit., pp. 67-68). Si ces deux identifications s’avèrent exactes, on pourrait en déduire que les
familles Rousseau et Bernard de Genève entretenaient des rapports depuis bien longtemps lorsque Suzanne et Isaac se marièrent.
33 Cf. Edward Miller, That Noble Cabinet. A History of the British Museum, Londres, André Deutsch, 1973, p. 51.
34 E. Ritter, « Jean-Jacques Rousseau (Notes diverses) », op. cit., pp. 93-94.
35 Cf la Biographie générale.
36 Le curieux cherchera en vain à identifier dans les volumes de cette revue les contributions de Samuel : ils fourmillent hélas d’articles non
signés.
37 Je renvoie le lecteur curieux à la lettre 5274 de la Correspondance complète, éd. R.A. Leigh, XXX, et plus spécifiquement aux pages 41-42.
38 Correspondance complète, éd. R.A. Leigh, III, 302,, ƒ.
39 E. Ritter, « La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau », op. cit., p. 113.
40 R. Mantran, Istanbul dans la seconde moitié du  XVIIe siècle, Paris, Adrien Maisonneuve, 1962, p. 556.
41 R. Mantran, L’empire ottoman du  XVIe au  XVIIIe siècle. Administration, économie, société, Londres, Variorum reprints, 1984, IV, p. 165.
42 P. Masson, Histoire du commerce français au  XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1911, p. 113.
43 Ibid., p. 132.
44 R. Mantran, op. cit., V, p. 130.
45 E. Ritter, « La jeunesse et la famille de J.-J. Rousseau », Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau 16 (1924-1925), p. 112.
46 The letters of Lady M. W. Montagu during the Embassy to Constantinople, 1716-18, Paris, Baudry, 1827, lettre à Lady Rich, de Péra, le 16. 3.
1717, p. 238.
47 R. Mantran, Histoire d’Istanbul, Paris, Fayard, 1996, p. 276.
48 Antoine-Laurent Castellan, Lettres sur la Morée, tome II, chapitre XXVI, [1808], reproduit dans J.-C. Berchet, Le voyage en Orient.
Anthologie des voyageurs français dans le Levant au  XIXe siècle, Paris, Laffont, 1985, p. 436.
49 E. Ritter, « La jeunesse et la famille de J.-J. Rousseau « , Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau 16 (1924-1925), p. 117.
50 E. Daleggio d’Alessio, « La communauté latine de Constantinople au lendemain de la conquête ottomane », Echos d’Orient, 187, 1937,
pp. 315-316.
51 N. D. Samsami, L’Iran dans la Littérature française, Paris, PUF, 1936, p. 5 : « La première chose à noter, c’est que les voyageurs qui se
rendaient en Iran au XVIIe siècle n’étaient pas des aventuriers comme l’avaient été ceux du Moyen Âge. Ce sont pour la plupart des artisans,
horlogers, quincailliers, joailliers, qui s’y rendent dans un but précis et qui ont sinon tous la connaissance de la langue, du moins des notions
assez étendues sur le pays où ils vont travailler ».
Le despotisme des modèles : dire Constantinople à l’âge classique
À l’époque où Isaac Rousseau et ses confrères horlogers séjournent sur les rives du Bosphore, les caractéristiques
topographiques et les principales « singularités » de la capitale ottomane sont des réalités connues depuis bien
longtemps des lecteurs curieux en Europe occidentale. À partir du milieu du seizième siècle, les voyageurs italiens,
français, flamands et allemands ont en effet mis en place une solide tradition descriptive s’attachant à évoquer le site
incomparable de la ville, à recenser souvent par ordre d’importance ses palais, édifices religieux et autres monuments.
C’est ainsi qu’une masse considérable d’informations sur le Grand Sérail, Sainte-Sophie, l’Hippodrome ou les grandes
mosquées a été progressivement recueillie par des auteurs comme Jacques Gassot (1550), Pierre Belon (1553), André
Thevet (1554), Pierre Gilles (1561), Nicolas de Nicolay (1568), Jean Palerne (1606), Henri de Beauveau (1608), Louis
Deshayes (1624), François de La Boullaye-Le Gouz (1653), Nicolas Du Loir (1654), Balthazar de Montconys (1665)
et Jean Thévenot (1665), pour ne citer que quelques voyageurs français ayant publié des descriptions détaillées de
Constantinople avant 16701. À ce vaste corpus textuel, évidemment redoublé par des compilations diverses, sont
venues s’ajouter de nombreuses cartes ou vues parues soit de manière autonome, soit parallèlement à un texte
géographique, soit encore dans des atlas urbains tels que les célèbres Civitates Orbis Terrarum de Braun et Hogenberg
(1572-1618). Compte tenu de l’effet de masse et de redondance généré par ces multiples textes et gravures, il est
probable que le lecteur cultivé des années 1670 est déjà capable de se représenter Constantinople de manière
relativement détaillée alors que bien des villes d’Europe occidentale ne doivent lui suggérer aucune image précise.
Dans son exotisme, la cité des Sultans exerce une telle fascination qu’elle en devient étrangement familière...
Cette situation a toutes les chances de placer le futur auteur d’une relation de voyage dans une situation paradoxale :
d’un côté, les nombreuses connaissances qu’il a pu acquérir avant même de s’embarquer pour Constantinople le
prémunissent contre les risques d’aveuglement, d’aphasie ou d’amnésie, contre l’incapacité à voir, à dire ou à se
remémorer une réalité trop radicalement nouvelle ; de l’autre, l’existence de cette riche tradition descriptive et de sa
topique pleinement constituée peut être perçue par le voyageur-écrivain comme un poids, comme un carcan dont il
doit se libérer coûte que coûte s’il entend légitimer sa prise de parole, trouver sa voie propre. Entreprendre de dire
Constantinople à partir des années 1670, c’est par conséquent disposer de rares compétences descriptives sans être
pour autant certain de pouvoir les mettre en œuvre avec pertinence. Tout comme le tyran de la lignée d’Osman impose
autour de lui un silence de plomb2, le despotisme des modèles menace d’étouffer la parole du voyageur au moment
même où celui-ci s’apprête à célébrer les charmes d’une ville parmi les plus belles du monde3.
Le négociant et aventurier rouennais Paul Lucas4, lorsqu’il relate son passage à Constantinople au second livre de
son Voyage dans le Levant (Paris, 1704), s’interdit dès lors explicitement d’aborder une matière si amplement traitée
par d’autres :
Il n’est pas nécessaire de m’étendre sur ce qu’il y a de particulier dans Constantinople, la quantité de relations qu’on
en a m’en épargne la peine.5
4Le travail topographique a déjà été accompli et Lucas semble presque soulagé de ne pas devoir s’y livrer à son tour ;
pourtant, cette confidence est immédiatement suivie de l’évocation rapide d’un événement dont la répétition pourrait
modifier à terme cette situation de saturation descriptive :
Le dernier feu brûla plus de 25 000 maisons autour du Bizestain, qui est le plus beau quartier de la ville et le plus de
commerce. Cet accident fit prendre la résolution aux Turcs de rebâtir le tout de brique et de pierre.6
5Régulièrement ravagée par de gigantesques incendies, la capitale ottomane n’est pas un espace immuable qu’une
représentation textuelle ou picturale pourrait venir saisir une fois pour toutes. Et si le recours à des matériaux moins
inflammables que le bois est susceptible de mettre un terme à ces bouleversements périodiques, la destruction du
quartier du Grand Bazar n’en reste pas moins, en elle-même, un fait nouveau qui aura pour conséquence la
construction d’édifices encore jamais décrits. Ou comment le malheur de vingt-cinq mille foyers turcs fera un jour le
bonheur d’un topographe occidental...
Tous les auteurs de relations de voyage ne réagissent évidemment pas comme Paul Lucas face à l’angoisse du « déjà
dit » : dans de nombreux cas, l’existence d’une tradition textuelle bien établie fonctionne davantage comme une sorte
de stimulant, le voyageur s’efforçant par tous les moyens de se dépasser afin de dépasser les autres dans un esprit
d’émulation pleinement revendiqué. Dès les premières lignes de l’épître « Au Roy » sur laquelle s’ouvre la Nouvelle
Relation de l’Interieur du Serrail du Grand Seigneur (1675), Jean-Baptiste Tavernier met l’accent sur ce qui le
distingue de ses nombreux prédécesseurs :Sire, je presente à Vôtre Majesté une relation de la Porte du Grand
Seigneur. Divers auteurs ont écrit sur le mesme sujet ; mais je puis dire qu’on n’a point encore donné au public une
description plus exacte ny plus veritable du Serrail. Les étrangers, et principalement les chrêtiens ne pouvant penetrer
dans ces secrets qu’avec beaucoup de dépense et de danger, je n’y ay rien épargné, et j’ay esté assez heureux pour y
reüssir. Aussi ma plus forte passion dans mes voyages a toujours esté d’apprendre exactement la verité des choses les
plus remarquables, parce que je me proposois d’en rendre un jour compte à Vôtre Majesté.7
Ces quelques lignes donnent le sentiment que Tavernier, désireux de se démarquer de ses concurrents, est parvenu à
s’introduire dans l’espace interdit du Sérail pour en rapporter une description inégalée par son exactitude. En réalité, le
« Dessein de l’auteur » qui fait suite à l’épître au roi corrige doublement cette impression. Tout d’abord, l’auteur
insiste désormais sur sa méconnaissance totale des autres témoignages concernant le palais du Sultan :Je ne doute pas
que l’on n’ayt mis en lumiere plusieurs relations du Serrail du Grand Seigneur ; mais j’avouë d’abord que je n’ay
jamais eu le loisir d’en lire aucune. J’ay fait six voyages par terre en Orient et par differentes routes pendant l’espace
de quarante ans ; et chacun sçait que j’ay eu des occupations qui ne m’ont guere permis de m’attacher à la lecture des
livres. Mais lors que mes affaires m’ont laissé des heures libres, je les ay uniquement employées à recueillir les choses
les plus dignes d’estre remarquées...8
La baie de Constantinople en 1680

On y repère aisément les différents secteurs de la ville et, au premier plan, à droite, la tour de Léandre.
Tavernier vantait au roi l’unicité de son ouvrage et voilà qu’il avoue ne pas connaître ceux des autres voyageurs :
manifestement gêné par l’existence d’un corpus important consacré au Sérail9, il semble vouloir fonder la valeur et la
pertinence de sa relation à la fois sur un examen comparatif et sur une longue expérience de terrain excluant d’entrée
de jeu toute rencontre ou toute mise en parallèle avec la tradition livresque. Face à l’« angoisse de l’influence », le
grand voyageur choisit donc d’ignorer dans un second temps ces témoignages dont il vient pourtant de nous dire qu’ils
sont moins fidèles que le sien. Quant à ses propres informations sur le Sérail, il reconnaît bientôt qu’elles ne sont pas
de première main, mais proviennent simplement de deux témoins grassement rémunérés, un Sicilien et un Parisien,
tous deux « hommes tres-capables » (f. 8 r°) et néanmoins chassés du Palais pour une légère faute après de
nombreuses années de bons et loyaux services. En rupture avec les formules imprécises et presque abusives de l’épître
au roi, le « Dessein de l’auteur » campe finalement Tavernier en négociant trop affairé pour lire les récits des autres et
surtout assez fortuné pour s’offrir des témoignages dignes de foi sur l’intérieur du Sérail. Tout s’achète et se vend : il
suffisait de faire tinter quelques belles pièces pour conférer sa légitimité à une Nouvelle Relation qui est aussi, on
aurait tort de l’oublier, un investissement dans la mesure où elle s’inscrit dans le cadre d’une vaste entreprise de
promotion personnelle.
Au cours des dernières années du dix-septième siècle, Tavernier détient en quelque sorte l’exclusivité pour tout ce qui
concerne l’intérieur du Sérail et ce n’est certes pas Guillaume-Joseph Grelot, le dessinateur exploité par Chardin10,
qui aurait la mauvaise idée de contester ce monopole symbolique. Dans sa minutieuse Relation nouvelle d’un voyage
de Constantinople (1680), il rappelle avec soin les dangers qu’encourrait tout intrus découvert dans la partie secrète du
palais et, se contentant de représenter les édifices visibles de l’extérieur, recommande pour le reste une bonne lecture
plutôt qu’une témérité sans grande utilité :
Mais comme le risque y est grand, je ne conseille pas à qui que ce soit de s’y exposer, pour voir peut estre fort peu de
choses. On fera beaucoup mieux de s’en rapporter à ce qu’en a écrit Monsieur Tavernier dans son livre intitulé
l’Interieur du Serrail, où il satisfait abondamment aux doutes des plus curieux.11
Qu’on ne s’y trompe pourtant pas : Grelot condamne ici moins la prise de risque en elle-même que la disproportion
entre l’extrême danger couru et le maigre profit escompté. D’une manière générale, il se montre extrêmement sensible
à la question de l’intérêt et de la pertinence d’une description, si bien que les voyageurs n’ont selon lui aucune raison
de sacrifier leur peine – et a fortiori leur sécurité – afin de donner à voir ce qui a déjà été représenté par d’autres avec
précision12.
11Dans cet esprit, la Relation nouvelle s’ouvre sur un « Avis au lecteur » qui pose un principe d’originalité sans
ambages et se révèle très critique envers la prolifération des textes ainsi qu’envers les pratiques de réécriture alors
courantes dans la littérature de voyage :
 13 Op. cit., f. 4 r°.
On a publié tant de sortes de relations du Levant, et les curieux sont si bien informez de tout ce qui s’y fait, que c’est
s’exposer à la censure de vouloir mettre au jour quelque chose qui n’ait pas esté déjà décrit plusieurs fois. Aussi tout
ce que les voyageurs modernes nous rapportent aujourd’huy de l’Orient n’étant pour la plûpart que des redites, j’ay
retardé depuis quelques années que je suis de retour, à rendre public ce que je n’avois fait que pour me remettre icy
devant les yeux les agreables idées des plus beaux endroits de mes voyages. J’observois en toutes les relations que je
lisois, que la plûpart des remarques que j’avois faites estoient presque semblables à ce que tant d’illustres voyageurs
avoient donné au public devant moy ; et qu’à moins de vouloir passer comme beaucoup d’autres, ou pour copiste ou
pour plagiaire, je ne pouvois pas honnestement publier sous mon nom ce que plusieurs s’étoient déjà attribuez.13
12Une telle conscience du « déjà dit » oblige évidemment Grelot à mettre en avant la nouveauté de son ouvrage, la
marque distinctive qui permet d’y voir autre chose que le travail d’un copiste ou d’un plagiaire. Cette spécificité ne
sera pas à rechercher dans la lettre de sa relation, mais bien dans les gravures exceptionnelles qui, loin d’illustrer
seulement le texte, lui assurent comme un socle de légitimité :
 14 Op. cit., f. 4 r°-v°.
Mais enfin, voyant que le grand nombre de relations qui ont paru n’ont toutes ensemble donné pas un seul plan,
élevation ou figure fidele de tout ce qui est décrit dans celle-cy, j’ay résolu [...] de faire graver quelques-uns des plans
et des desseins que j’ay tirez dans le Levant. Toutes les figures qui font la meilleure partie de ce livre, et sur lesquelles
tout le discours est fondé, satisferont assurément ceux qui n’auront pas eu le loisir ou l’envie de lire tout ce que les
autres voyageurs en ont écrit ; et ceux qui auront déjà leu dans quelques relations la description de ces mesmes lieux,
et qui n’auront pû par le seul discours en bien concevoir la structure, seront peut-estre encore bien aises d’avoir devant
les yeux les plans, élevations, profils, et images fideles de toutes ces beautez, dont ils ont tant de fois entendu parler.14
13En inversant le rapport hiérarchique traditionnellement instauré entre le texte et l’image, Grelot délimite un espace
propre où ses talents peuvent non seulement se déployer à l’abri du despotisme des modèles, mais encore et plus
ambitieusement se substituer aux longs discours des autres voyageurs, tant
 15 Op. cit. ff. 4 v°-5 r°. Comme pour mieux signifier ce triomphe de l’image sur le texte, l’auteur fa (...)
il est certain qu’un gros volume tout entier d’écriture ne donne jamais d’idée si parfaite d’un lieu que le fera un plan
ou un dessein tracé sur une feuïlle de papier, et que quelque relation que l’on en face, elle sera toûjours tres obscure si
l’on n’y joint quelque crayon de la chose que l’on explique15.

Le Bosphore et la mosquée bleue du Sultan Ahmed - Le Vase de Fleurs

Montre « turque », savonnette, avec répétition à quarts et réveil mouvement avec échappement à cylindre, signé
Bréguet & Fils (signature apocryphe)
(Genève, vers 1820, émail sur or), émail
Ce véritable pari iconographique trouve sa plus parfaite expression dans les superbes planches que l’auteur consacre à
Sainte-Sophie, dont « toutes les relations » ont déjà abondamment parlé mais dont il peut, fort de son « plan regulier »
et de ses « desseins fidelles », se proclamer en quelque sorte le spécialiste incontesté (f. 5 v°). Il faut dire que Grelot
n’a pas eu froid aux yeux : à l’en croire, dessiner l’intérieur de la basilique devenue mosquée était à peu près aussi
périlleux que pénétrer dans la partie interdite du Sérail, et le jeu en valait cette fois-ci la chandelle puisque personne,
pas même deux voyageurs mandatés par le roi de France pour « prendre des vues » du Levant, n’était jusque-là
parvenu à réaliser cet exploit. Aussi Grelot narre-t-il par le menu les tractations qui lui ont finalement permis de
soudoyer les gardiens de la mosquée ; il se met ensuite en scène s’installant dans les galeries avec son matériel de
dessein et des provisions parfaitement adaptées à cette situation de profanation :J’allay donc au rendez-vous ordonné,
et prévoyant que je passerois tout le jour que j’avois dessein d’y demeurer à travailler sans aucun rafraîchissement, j’y
portay moy-mesme ma provision qui fut d’un saucisson de Boulogne, et d’une bouteille de vin avec du pain, pour les
besoins de ma journée. Il n’en falloit pas davantage pour m’entretenir la vie ce jour-là, et c’en estoit trop aussi pour
me la faire perdre, si par malheur l’on m’eust trouvé dans une mosquée mangeant du saucisson, composé (comme l’on
sçait) de lard et de chair de pourceau, et y beuvant du vin, choses extrémement deffenduës dans la loy des Turcs.16
15Si la première journée de travail clandestin se déroule sans encombre, la seconde est nettement plus mouvementée.
Alors qu’il vient de manger un morceau (toujours de saucisson bolonais) au rythme de la prière coranique, le
dessinateur voit venir vers lui un grand Turc qu’il ne connaît pas. Avec un sens aigu du suspense, Grelot évoque
l’angoisse qui s’empare de lui pendant que l’homme au turban blanc se rapproche :
Je ne sçavois que faire dans la peine extréme où je me trouvois pour lors. Et comme j’avois trop de papiers et autre
attirail à dessiner autour de moy pour les pouvoir cacher tous dans le peu de tems qui me restoit, je ne sçavois quel
party prendre, ny que dire à ce Turc qui s’avançoit toujours vers moy. C’estoit me trouver en un crime que le pal et le
feu n’auroient pû expier, que de me rencontrer dans une mosquée, y faisant des figures, beuvant du vin, et mangeant
du porc, qui sont les trois pechez capitaux contre la loy mahometane. L’embarras où je me trouvay pour lors fut
extréme, et il faut que je l’avoue, que de ma vie je n’ay eu de peur semblable, et que l’idée d’une mort prochaine ne
sçauroit jamais s’offrir de plus prés à moy que je l’eûs presente ce jour-là.17
Dissimulant son casse-croûte sous un tapis, feignant de lire des prières en tenant dans la main un ouvrage du vieux
Pierre Gilles18, le voyageur tente désespérément – mais un peu tard – d’atténuer la portée transgressive de sa
présence. Heureusement pour lui, le gardien menaçant se révèle en définitive être l’un des bénéficiaires du bakchich
déjà versé : le Turc rit du malentendu et Grelot n’a plus qu’à vider sa bouteille pour essayer de se « remettre de la
terreur passée » (p. 142).
17Dans cette savoureuse anecdote égayant un ouvrage par ailleurs très technique, il faut voir davantage que
l’expression en partie comique d’une crainte ancestrale ou la reconquête symbolique d’un espace originellement
chrétien à travers le rejet massif des interdits islamiques. Si Grelot accorde tant de place au récit assez élaboré de ce
non-événement, c’est que sa relation tout entière trouve sa spécificité et comme sa raison d’être dans ce geste à la fois
simple et rare qui consiste à dessiner les monuments de Constantinople. Sur fond de bûchers et de pals fantasmés, le
voyageur reconstitue une manière de scène mythique dans laquelle s’origine en grande partie sa légitimité auctoriale.
Si Tavernier avait déboursé une somme importante afin de justifier sa prise de parole, Grelot entend nous faire savoir
qu’il a bien failli payer de sa vie le privilège d’avoir le premier levé un plan et tracé des esquisses à l’intérieur de
Sainte-Sophie.
18Sans doute trouverait-on dans les nombreuses relations de la fin du dix-septième siècle quantité d’autres exemples
attestant la nécessité de faire valoir un « créneau » particulier lorsqu’on entreprend de décrire Constantinople. Reste
que cette dynamique de spécialisation a forcément des limites et que les voyageurs, à moins d’acquérir un haut niveau
de compétence scientifique, seront bientôt contraints d’explorer des voies nouvelles, en laissant notamment s’exprimer
davantage leur sensibilité. Cette évolution se lit de façon très claire dans le journal du comte de Caylus, qui séjourne
dans la capitale ottomane en 1716. Même si le jeune érudit a accumulé les connaissances avant son départ, il
manifeste une étonnante capacité à rendre l’émotion esthétique qui le saisit à la vue des rives du Bosphore et de la
Corne d’Or :
 19 Voyage de Constantinople par le comte de Caylus, éd. Paul-Emile Schazmann, Gazette des Beaux-
Arts, (...)
Malgré ce que l’on s’attend à voir par tous les récits que l’on a entendu faire, l’on est encore surpris. La nature a plus
fait dans ce lieu que dans tous les autres, car elle a réuni tout ce qui peut faire le charme de la vue et les Turcs n’ont
pas cherché à y contribuer. La bâtisse et la petitesse de leurs maisons ne les fait briller que de loin. De ce point de vue,
elles font leur effet avec les arbres et le vert des jardins dont la ville est remplie et les minarets des mosquées. En un
mot, quelque fatigue qu’un voyageur ait éprouvé pendant le trajet, il est payé de ses peines par la beauté de l’aspect.
Cette ville est si bien décrite et si connue en Europe que je n’entreprendrai point d’en faire [la description] mais je
rapporterai, à mon ordinaire, ce que j’ay vu et l’impression que j’en ay reçue.19
19Indéniablement, quelque chose a ici changé dans les fondements mêmes de l’écriture viatique. Il ne s’agit pas tant,
désormais, de dire Constantinople que de se dire à Constantinople, de se représenter au contact de l’altérité, d’être
attentif aux effets et aux impressions qu’elle peut produire sur une subjectivité occidentale. Ce renversement d’optique
offre à la littérature sur l’Orient des potentialités insoupçonnées que les voyageurs du dix-neuvième siècle exploiteront
avec le talent que l’on sait. Il annonce aussi, de manière plus trouble, les excès d’un égotisme d’esthète volontiers
indifférent aux souffrances d’autrui ; témoin le dernier passage consacré à la capitale ottomane dans le journal de
Caylus :
 20 Ibid., p. 126.
Constantinople me donna avant mon départ le triste mais beau spectacle d’un incendie. Ils y sont ordinairement
violens, non seulement parce que les maisons sont de bois, mais à cause que le feu a fait de grands désordres
auparavant que les gens en charge soient arrivés et qu’avant ce tems là les Levanti et beaucoup de coquins dont la ville
est remplie accourent, sous le prétexte du secours, et commettent toutes sortes de crimes.
Il y eut cette nuit, plus de 7’000 maisons brûlées. C’était auprès du Vieux Sérail et comme l’incendie régnait sur la
hauteur, vis-à-vis de Péra, le spectacle était complet. Nous en estions éloignés d’une grande demi lieue. Cependant, je
lus, à la lueur des flammes, des lettres de la plus petite écriture.20
La baie de Constantinople en 1680

Gravure tirée de l’ouvrage de Guillaume-Joseph Grelot, Relation nouvelle d’un voyage de Constantinople, Paris, P.
Rocholet, 1680, 4°, 307 p., figures et plans gravés.
L’Empire ottoman

Montre « turque » à décor cartographique à double boîtier dit cabriolet mouvement avec échappement à cylindre à
tuile en rubis, signé Bréguet (signature apocryphe)
(Genève, vers 1825, or, émail)
La beauté et la complétude du « spectacle » offert par la ville comme un cadeau d’adieu, la position privilégiée du
voyageur fasciné mais profitant aussi de l’éclairage inhabituel pour s’avancer dans ses lectures, autant d’éléments qui
distinguent l’esthète Caylus de l’aventurier Lucas et dans lesquels on peut percevoir l’émergence d’un rapport
nouveau à l’altérité orientale. Il est évidemment difficile de ne pas opérer un rapprochement, aussi anachronique soit-
il, entre ces lignes symptomatiques et la prose artiste dont Théophile Gautier déploiera les charmes en évoquant les
flammes de Constantinople un siècle et demi plus tard. On pense plus particulièrement à la peinture d’un incendie
nocturne, celui du « magasin des huiles et des suifs », que le voyageur et un ami observeront du haut de la tour de
Galata :Malgré le vent froid qui nous glaçait à cette hauteur, car nous étions assez légèrement vêtus, mon compagnon
et moi, nous ne pouvions nous arracher à ce spectacle désastreusement magnifique, qui nous faisait comprendre et
presque excuser, par sa beauté, Néron regardant brûler Rome de sa tour du Palatin. C’était un flamboiement splendide,
un feu d’artifice à la centième puissance, avec des effets que la pyrotechnie ne saura jamais atteindre ; et, comme nous
n’avions pas le remords de l’avoir allumé, nous pouvions en jouir en artistes, tout en déplorant un tel malheur.21
21Du « triste mais beau spectacle » de Caylus au « spectacle désastreusement magnifique » de Gautier, le mouvement
d’esthétisation de l’Orient et le malaise éthique qui l’accompagne à certains moments se sont progressivement
amplifiés pour atteindre une forme de paroxysme. Si l’on s’attache toutefois à l’origine du processus plutôt qu’à son
aboutissement, on s’aperçoit que cette évolution capitale n’est pas sans lien avec le « despotisme des modèles » dont
on a ici tenté d’analyser quelques effets dans les textes classiques sur Constantinople. Face à la pression toujours plus
forte de la tradition descriptive, à la prolifération des relations et à la concurrence acharnée régnant au sein du petit
monde des voyageurs, les auteurs les plus affranchis des conceptions imitatives de l’écriture ont pu réagir de
différentes manières : certains, tel Paul Lucas muet sur Constantinople et disert à propos de la Haute-Égypte, ont
préféré se concentrer sur l’évocation de contrées encore peu connues ; d’autres, comme Tavernier et Grelot donnant
respectivement à voir le Sérail et Sainte-Sophie, se sont efforcés de recueillir à tout prix des données nouvelles sur des
réalités déjà décrites de longue date ; d’autres, enfin, ont préféré répondre à cette saturation informative en
développant et en assumant la subjectivité de leur regard. À l’image du comte de Caylus, ces derniers ont sans doute
contribué à renouveler la littérature de voyage en la libérant d’un poids ancestral devenu difficile à porter.
NOTES
1 Pour plus d’informations et le détail des références bibliographiques, on se reportera à l’ouvrage classique et toujours utile de Clarence Dana
Rouillard, The Turk in French History, Thought and Literature (1520-1640), Paris, Boivin, [1941]. Sur la description des monuments byzantins,
voir Jean Ebersolt, Constantinople byzantine et les voyageurs du Levant, Paris, Ernest Leroux, 1918. Par ailleurs, on ne contredira jamais assez
la thèse ancienne de Pierre Martino, selon qui, à la Renaissance et dans les premières décennies du dix-septième siècle, le « goût pour l’Orient
était mort » L’Orient dans la littérature française au  XVIIe et au  XVIIIe siècle, Genève, Slatkine Reprints, 1970 [réimpression de Paris, 1906],
p. 17. Sur des voyageurs complètement ignorés de Martino, voir Frédéric Tinguely, L’Écriture du Levant à la Renaissance. Enquête sur les
voyageurs français dans l’Empire de Soliman le Magnifique, Genève, Droz, 2000.
2 Voir le beau livre d’Alain Grosrichard, Structure du Sérail. La fiction du despotisme asiatique dans l’Occident classique, Paris, Seuil, 1994
[première édition de 1979], surtout pp. 78-79. Pour le seizième siècle, cf. F. Tinguely, op. cit., pp. 226-233.
3 L’éloge du site incomparable de Constantinople est un lieu commun des récits de l’époque. Voici ce qu’en dit par exemple Jean Thévenot dans
sa Relation d’un Voyage fait au Levant (1665) : « Tous ceux qui ont vu Constantinople sont d’accord que cette ville est dans la plus belle
situation qui soit au monde, en sorte qu’il semble que la nature l’ait faite pour dominer et commander à toute la terre. » (Je cite ici d’après Jean
Thévenot, Voyage du Levant, éd. Stéphane Yerasimos, Paris, Maspero, 1980, pp. 47-48).
4 Sur Paul Lucas, voir Friedrich Wolfzettel, Le Discours du voyageur. Le récit de voyage en France, du Moyen Âge au  XVIIIe siècle, Paris, PUF,
1996, en particulier pp. 161-165.
5 Je cite ici d’après la seconde édition : Voyage du Sieur Paul Lucas au Levant, La Haye, Guillaume de Voys, 1705, t. II, p. 186.
6 Ibid.
7 Jean-Baptiste Tavernier, Nouvelle Relation de l’Interieur du Serrail du Grand Seigneur. Contenant plusieurs singularitez qui jusqu’icy n’ont
point esté mises en lumiere, Paris, 1675, f. 3 r°-v°.
8 Ibid., f. 7 r°-v°.
9 À commencer par l’Histoire generale du Serrail et de la Cour du Grand Seigneur publiée par Michel Baudier en 1624 et qui réduira bientôt
François La Boullaye-Le Gouz au rôle d’illustrateur : « Baudier a mis au jour une description du Serrail de Constantinople, et autres raretez,
avec tant de rapport aux memoires que j’en avois dressez, que je me suis contenté d’inserer en cette relation le plan des cours du Serrail, où un
chacun peut aller, qui peut beaucoup servir à l’intelligence de son livre, comme son Histoire peut ayder ceux qui sont amateurs des coustumes
des Turqs » Les Voyages et Observations du sieur de la Boullaye-Le Gouz, Paris, 1653, p. 27, cité par Rouillard, op. cit., p. 261.
10 Sur cette affaire peu glorieuse, voir la mise au point de Stéphane Yerasimos dans l’introduction à son édition de Jean Chardin, Voyage de
Paris à Ispahan, Paris, La Découverte/Maspero, 1983, 1. 1, pp. 26-29.
11 Guillaume-Joseph Grelot, Relation nouvelle d’un voyage de Constantinople. Enrichie de Plans levez par l’Auteur sur les lieux, et des Figures
de tout ce qu’il y a de plus remarquable dans cette Ville. Presentee au Roy, Paris, Pierre Rocolet, 1680, p. 193.
12 Ce principe est par exemple mis en application dans le cas de l’Hippodrome : « Cette place que je ne décris point, parce que plusieurs autres
l’on fait devant moy, est au couchant de ce temple [la mosquée bleue], aussi-bien que le fameux Serrail d’Ibraïm Pacha » op. cit., p. 266.
13 Op. cit., f. 4 r°.
14 Op. cit., f. 4 r°-v°.
15 Op. cit. ff. 4 v°-5 r°. Comme pour mieux signifier ce triomphe de l’image sur le texte, l’auteur fait suivre son avis au lecteur des
« Attestations des plus celebres et illustres voyageurs de l’Orient, touchant la fidelité des Plans et des Desseings du sieur Grelot » (f. 6 v°). Parmi
les témoins convoqués figurent entre autres François Bernier et Antoine Galland.
16 Op. cit., p. 139.
17 Op. cit., p. 140.
18 Il s’agit certainement du De Topographia Constantinopoleos, dans lequel on trouve précisément une description de Sainte-Sophie. L’ouvrage
parut d’abord à Lyon en 1561, puis fut réédité à Leyde en 1632 dans un petit format pratique pour les voyageurs. Sur Gilles et Constantinople,
voir J. Ebersolt, op. cit., pp. 72-82 et F. Tinguely, op. cit., pp. 97-112.
19 Voyage de Constantinople par le comte de Caylus, éd. Paul-Emile Schazmann, Gazette des Beaux-Arts, n° 899 (septembre 1938), pp. 116-
117. Il s’agit d’une retranscription du Ms Fr. 4996 de la BnF.
20 Ibid., p. 126.
21 Théophile Gautier, Constantinople, Christian Bourgois, 10/18, 1991, p. 310
L’empreinte du Bosphore dans l’imaginaire rousseauiste : La Nouvelle Héloïse, néo-léandride lémanique
Le Palais de France est non seulement commode et très logeable, mais il jouit de la plus belle vue du monde, si tant est
que l’on puisse parler de coup d’œil après celuy de la ville de Constantinople, quand on la voit de la pointe du Sérail et
la tour de Léandre, qui porte ce nom sans qu’on puisse en imaginer la raison. (Comte de Caylus, Voyage de
Constantinople, 1716-1717)
Sur le plan de l’imaginaire, Rousseau est un Genevois singulier. Il n’est pas donné à tout citoyen de la ville du bout du
Léman d’avoir eu un père rentré providentiellement de la ville de l’extrémité du Bosphore pour féconder (et
condamner à mort par la même occasion) la plus divine des mères restée six ans à l’attendre patiemment au pays, en
dépit des assauts d’autres soupirants attirés par ses charmes. Le lieu d’où resurgit ce procréateur meurtrier envoyé par
le destin (Confessions, I ; Œuvres Complètes I, pp. 6-7) n’a pas manqué d’intriguer le fils survivant. Pour mieux se
représenter la ville légendaire habitée par son père durant sa mystérieuse disparition conjugale loin de Genève (juin
1705-septembre 1711), Rousseau aurait pu se tourner vers les récits de voyageurs : une série de textes était à
disposition, et parmi eux certains « classiques » qui, dans la description proposée de Constantinople, n’omettaient ni la
mention de la tour de Léandre (situation exceptionnelle et remarquable de cette île solitaire en plein Bosphore) ni le
rappel de l’histoire d’amour de Héro et Léandre qui y était rattachée. De même la Bibliothèque publique et
universitaire de Genève conserve aujourd’hui (cote Fa 2229) une belle collection de cartes
géographiques des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles de Constantinople répartie sur trois rivages (la Corne d’or, et la rive
asiatique à l’est du Bosphore, auprès de laquelle se trouve précisément la tour de Léandre toujours désignée comme
telle). Rousseau a-t-il consulté de telles cartes ? On sait qu’il en avait le goût : il s’est mis en scène en train de rêver
devant des cartes ou des plans1 : il aimait les gravures - support favorable aux extrapolations imaginaires délicieuses2.
2Point d’articulation entre une ville européo-asiatique réelle (étroitement associée au roman familial de Jean-Jacques)
et un paradigme amoureux empreignant (nous montrerons que le modèle de Héro et Léandre est sous-jacent à La
Nouvelle Héloïse), Kiz Kulesi, « l’île de la Vierge » ottomane, se trouvait donc rattachée à l’un des récits amoureux
virgilio-ovidiens les mieux ancrés dans la culture occidentale. Face aux reproches virtuels que Jean-Jacques eût pu
vouloir adresser à son père pour les manquements affectifs dont son absence de Genève fut cause dans la réalité, la
fiction de Léandre propose comme une contrepartie consolatrice, un modèle d’identification à travers lequel Jean-
Jacques épris de bravoure pouvait s’emparer du rôle d’Isaac, le récrire en rehaussant son exil déplorable vers
l’héroïsation pathétique : le nageur Léandre est certes au départ « structurellement » séparé de Héro, mais il regrette
cette séparation de bonne foi et il le prouve en s’efforçant désespérément d’abolir l’obstacle. Au rebours de ce qui
devait arriver dans l’histoire réelle lamentable d’Isaac et de Suzanne (il rentre, mais elle meurt presque aussitôt ; il lui
survit à Nyon, au bord du rivage lémanique, et s’en porte bien), le sceau non mensonger de la mort immédiate
accrédite et certifie la vérité du désir de Léandre, ses regrets réels devant l’obstacle interposé et son initiative fatale
pour le franchir.
3Alors que Jean-Jacques devait plus tard s’acquitter du devoir d’embellir la geste du père dans les premières pages
des Confessions (où, appelé soi-disant contre sa volonté à devenir l’Horloger du Sérail, Isaac ne se réjouit pas de cet
exil et revient rejoindre sa femme au premier signal d’appel qu’elle lui adresse ; il est ensuite à ce
point inconsolable de sa mort qu’il impose au fils un poids énorme de culpabilité), on peut considérer que la fiction
de La Nouvelle Héloïse (informée par la fable de Héro et Léandre) constitue l’esquisse d’une première réflexion sur le
même sujet.
Dans la fable Léandre et son amante Héro (prêtresse d’Aphrodite) vivent chacun sur une rive de part et d’autre d’un
bras de mer3. Chaque nuit lorsque l’état de la mer le permet Léandre traverse le détroit à la nage, guidé seulement par
la lumière d’une lampe que Héro complice allume en haut de sa tour. Une nuit d’orage, alors qu’il s’est
imprudemment jeté à l’eau, la lampe s’éteint et Léandre, dans une mer affreuse, ne trouve plus la côte obscure. À
l’aube, la mer apporte son cadavre sur le rivage, au pied de la tour de Héro. Celle-ci ne survit pas à la douleur de la
nouvelle et se précipite dans le vide. Chez Virgile, la fable propose une figuration-modèle de la structure du désir :
Que n’ose point un jeune homme, lorsque le dur amour fait circuler dans ses os son feu puissant ? À travers la tempête
déchaînée, tard dans la nuit aveugle, il fend les flots à la nage ; au-dessus de lui tonne la porte immense du ciel, et les
vagues qui se brisent sur les écueils le rappellent en arrière ; mais le malheur de ses parents ni celui de la jeune fille
qui mourra peu après lui d’un cruel trépas ne peuvent le faire renoncer à son entreprise. (Géorgiques, III, 258ss.)
La tour de Léandre

Gravure reproduite dans J.-P. Mouillesseaux, “Léandre et Héro de Taillasson. À propos d’un thème iconographique et
littéraire”, Revue du Louvre et des Musées de France, 24 (6), 1974, pp. 411-416.
L’histoire tragique illustre le caractère irrépressible de l’ardeur érotique (l’élan extraordinaire qui porta Léandre vers
Héro). Chez Ovide, lorsque Léandre écrit à Héro (Héroïde 18), la problématique est celle de la séparation et de la
difficulté à franchir et à vaincre l’obstacle4. Léandre maugrée contre la mer démontée et les vagues grondantes et
annonce qu’il ne supportera plus longtemps que les rendez-vous érotiques dépendent des volontés de l’océan. Il
annonce à Héro que bientôt il se noiera5. Léandre est porté vers Héro grâce au feu de désir des regards amoureux de la
jeune fille. La lettre de Héro (Héroïde 19) est une rêverie érotique d’une femme impatiente d’assouvir ses désirs,
rédigée à la flamme de sa bougie. L’antithèse est forte entre le feu du désir et la nature aquatique de l’obstacle
interposé.
Qu’est devenu ce grand nageur qui méprisait les flots ? [...] fais route en sûreté par une mer paisible, pourvu que tu
restes pareil, pourvu que je sois aimée comme tu l’écris et que cette belle flamme ne devienne pas en vain de la cendre
froide. [...] Eh bien ! partis l’un et l’autre en sens opposés, rejoignons-nous au milieu de la mer ; que nos baisers se
rencontrent, échangés à la surface des eaux... (Héroïde XIX, de Héro à Léandre ; éd. citée, p. 135).
6La Nouvelle Héloïse (1760), long roman épistolaire et leçon de redressement moral de la relation amoureuse
romanesque en vue d’une finalité édifiante, est très étroitement ancrée dans le génie du lieu. Rousseau situe l’action
de son roman épistolaire sur la rive vaudoise du Léman. Le lac occupe une place fondamentale dans l’économie de
l’intrigue. D’une part, le roman se répartit entre les deux rives (nord et sud) du Léman ; d’autre part, il constitue un
diptyque (deux parties).
7La première moitié concerne la passion amoureuse, illégitime et presque irrésistible (Vevey) ; la seconde correspond
à une période postérieure de quatre ans, après le retour du marin Saint-Preux d’un long périple – et après le mariage de
Julie (Clarens). Dans la première partie, les amants luttent très longuement contre des obstacles objectifs et des
principes moraux leur interdisant de vivre leur amour. Après la maladie et la mort de la mère de Julie (près de l’axe de
symétrie du roman), celle-ci surmonte sa passion, demeure sur sa rive lémanique et consent au mariage voulu par un
père sévère. Le lac central fait office dans le roman de monument anamnésique, offrant une figuration de l’oubli
impossible. Le roman d’amour est lui-même assombri de deux « engloutissements » déterminants (la mort de la mère
de Julie, fin de la première moitié ; la mort de Julie, fin de la seconde) et le lac, de façon corrélée, témoigne à chaque
fois de la pérennité du souvenir.
8À côté de conventions romanesques, la nouveauté consiste chez Rousseau à avoir ancré son intrigue dans une
géographie authentiquement familière, à avoir rendu subjective la question du référent romanesque, situé dans un
terroir aimé où il avait lui-même vécu. À une époque où poètes, archéologues et voyageurs suggéraient de rechercher
les paradis en Orient, il était singulier qu’un grand voyageur comme Saint-Preux garde toute son attention sur le
rivage privilégié du petit lac franco-helvétique.
9Julie est sur son rivage le centre aimanté, un pivot quasi stable (sans qu’elle soit emmurée dans quelque tour-prison,
façon Héro !). Saint-Preux en revanche voyage, s’écarte de Vevey (puis de Clarens) et y revient toujours de façon plus
ou moins brutale. Il ne réalise pas ses mouvements de va-et-vient sur le Léman. L’étendue lacustre reste une surface
quasi intacte dans le roman. Le jeune précepteur brûlant d’amour ne traverse jamais l’étendue aquatique. Il n’est
associé ni à des activités nautiques ni à la natation (le fait frappe, d’autant plus que les premières écoles de natation
qui fleuriront sur les rivages du Léman au XIXe siècle se prévaudront de la promotion de cette activité dans l’Émile !).
Quelques voyages se limitent au cadre lémanique, ce qui suffit à introduire de nouveaux points de vue sur Julie (Saint-
Preux « tourne » d’une certaine manière autour du lac sans jamais regarder celui-ci pour lui-même6). Le rôle du lac
est silencieux : à titre d’obstacle il fait verser de l’encre aux correspondants séparés l’un de l’autre.
Dès le début du roman (et tout particulièrement dans la Ière Partie) est mis en place un double réseau métaphorique. Le
premier est celui d’une sorte de liquéfaction liminaire (les « bains » de pleurs et l’idée de « baigner/arroser [quelque
chose] de [s]es larmes »7). Le second, complémentaire et apparemment incompatible, est celui du « feu », de
l’« ardeur » et de la « brûlure » de la passion (exclusivement métaphorique). L’incendie est indissociable d’une
inondation de larmes qui le complète. Il y a, de part et d’autre, une protestation de ressentir un feu ; avec l’exil à
Meillerie, une étendue liquide (le lac) est interposée, qui exprime d’autre part la nécessité amère de devoir se contenir
en deçà de l’élan enflammé de l’étreinte. Dès le I er Livre (dominé par les lettres courtes, haletantes et passionnées), le
roman pose avec netteté cet effet d’antithèse.
Il faut ajouter un troisième motif, celui de la barrière, de l’obstacle : « les obstacles sont terribles » (I, 13, de Julie ;
p. 62) ; « O Julie ! [...] La rage me fait courir de caverne en caverne. [...] tu veux forcer
des barrières insurmontables... » (I, 26, de Saint-Preux ; p. 92) ; « Il faut nous séparer, si nous voulons nous revoir
heureux un jour,... puisse une si chère idée t’animer et te consoler durant cette amère et longue séparation ! Puisse-t-
elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles... » (II, 11, de Julie ; p. 222)8.
Héro pleurant Léandre

Gravure reproduite dans J. -P. Mouillesseaux, “Léandre et Héro de Taillasson. À propos d’un thème iconographique et
littéraire”. Revue du Louvre et des Musées de France, 24 (6), 1974, pp. 411-416.
13À la fin du Ier Livre, Saint-Preux est pour un temps exilé de l’autre côté du lac, à Meillerie. Le plus surprenant est le
fait que le Léman qui pourrait servir alors d’emblème à l’obstacle interposé à franchir ne revête pas cette fonction !
Lors d’une situation aussi emblématique que le séjour à Meillerie, le comportement de Saint-Preux s’offre pourtant
clairement à être jugé à l’aune de celui de Léandre.
14La Nouvelle Héloïse ne prend position que de façon critique par rapport à son modèle, à l’occasion de certaines
mises en scène privilégiées du comportement de Saint-Preux à l’égard de Julie. Lors de l’exil à Meillerie Saint-Preux
n’écrit pas à Julie en alternance avec des rendez-vous galants clandestins ou avec des performances périlleuses de
natation. Une analogie se présente au niveau du face à face de part et d’autre d’un lac interposé, mais chez Saint-Preux
l’attente aux rochers de Meillerie est suspecte de se satisfaire elle-même, témoignant d’une certaine auto-
complaisance à contempler son propre deuil amoureux et à caresser douloureusement l’image de l’absente, parfois
même celle de son propre suicide.
15Du « rocher » de Meillerie l’œil de Saint Preux est bel et bien rivé vers la côte opposée (conformité avec
l’attitude de départ de Léandre), mais on assiste à une négation du lac. Alors que l’amant transi n’est pas tenté de se
mettre à l’eau pour abolir les barrières aquatiques de rejoindre Julie, on remarque la présence remarquable de verbes
d’action similaires (seuls les vecteurs sont orientés tout différemment) : « je m’élance... » :
Dans les violents transports qui m’agitent je ne saurais demeurer en place ; je cours, je monte avec ardeur, je m’élance
sur les rochers ; je parcours à grands pas tous les environs, et trouve par tout dans les objets la même horreur qui règne
au dedans de moi. On n’aperçoit plus de verdure, [...] toute la nature est morte à mes yeux, comme l’espérance au fond
de mon cœur. Parmi les rochers de cette côte, j’ai trouvé dans un abri solitaire une petite esplanade d’où l’on découvre
à plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se portèrent vers ce séjour chéri. Le
premier jour, je fis mille efforts pour y discerner votre demeure ; mais l’extrême éloignement les rendit vains, et je
m’aperçus que mon imagination donnait le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le Curé emprunter un télescope
avec lequel je vis ou crus voir votre maison, et depuis ce temps je passe les jours entiers dans cet asile à contempler
ces murs fortunés qui renferment la source de ma vie. Malgré la saison je m’y rends dès le matin et n’en reviens qu’à
la nuit. Des feuilles et quelques bois secs que j’allume servent avec mes courses à me garantir du froid excessif. J’ai
pris tant de goût pour ce lieu sauvage que j’y porte même de l’encre et du papier, et j’y écris maintenant cette lettre sur
un quartier que les glaces ont détaché du rocher voisin. (I, 26, de Saint-Preux ; pp. 90-91).
 9 Le billet glissé entre les lettres I, 25 et I, 26 signale que les lettres seront apportées par un b (...)
16Être mû par de violents transports, ne pas pouvoir demeurer en place, courir, se déplacer avec ardeur, s’élancer vers,
parcourir, se porter vers, faire mille efforts, courir chez : tous ces éléments précis rappellent l’élan de Léandre
concentrant ses efforts pour tenter (mû par un désir irrépressible) de rejoindre Héro ; allumer un feu rappelle pour sa
part les activités propres de la participation de Héro (pour guider la vision de son amant nageur). Des expressions sont
reprises mais sensiblement détournées de leur finalité originelle. Les deux registres de la protestation d’efforts fournis
et de la plainte désespérée due à l’immobilité impuissante sont étonnamment croisés. Il y a des actes de substitution
chez ce Léandre inactif9 qui met ses efforts à acquérir un instrument d’optique. Il s’agit d’un Léandre suspect de se
satisfaire de maintenir la distance.
17La pulsion scopique qui se trouve ici surexposée instaure une suspicion quant à la dimension auto-complaisante qui
est en jeu et à la composante narcissique du désir. Saint-Preux apparaît comme un Léandre-voyeur qui ne prend même
pas en considération le lac, qui se fait son propre feu calorifique au lieu d’être aimanté par l’appel de la flamme
adverse : ne doit-on pas le soupçonner de prendre finalement quelque « bonheur » à coucher sur le papier l’expression
de sa douleur, puisqu’il n’envisage jamais de se jeter à l’eau (alors même qu’aucune tempête ne vient l’interdire) ? Le
plus souvent, il nie la présence de l’obstacle lacustre, le passant sous silence. Le télescope du curé dont il se sert (en
lieu et place d’un art de la natation ou de rames) peut revêtir une valeur emblématique. De façon plus générale,
dans La Nouvelle Héloïse le lac fait office, un peu comme le télescope, d’une sorte d’instrument d’optique (n’attirant
pas l’attention sur lui-même), et de tourner autour d’un tel prisme favorise certains éclairages émotionnels restitués à
travers la « climatologie » de l’échange épistolaire.
Rousseau met en scène une sorte de « nouveau Léandre » chez qui domine désormais la lamentation élégiaque et qui
s’expose au diagnostic d’auto-complaisance présentant une forte composante narcissique. Le Léman tient lieu de sorte
de centre ; il y aura aussi une sorte d’analogon du lac dans la chronologie, un temps hors-champ ; ce seront les quatre
années comme évaporées du voyage autour du monde, avec le long silence qui lui correspond. Située exactement au
milieu du roman (fin de III), la déclaration de congé constitue une fracture. Or l’appel violent à partir au grand large se
présente sous l’aspect de l’effort d’un Léandre qui s’arracherait au rivage10 :
Je pars [...] pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n’ai pu jouir dans
celui-ci. Je vais errer dans l’univers pour trouver un lieu où reposer mon cœur ; je vais chercher un azile au monde où
je puisse être loin de vous ! [...] Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus
l’Europe ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où règnent d’éternels orages ; dans trois ans, peut-être...
[mais] qu’il serait affreux de ne plus vous voir ! Hélas ! Le plus grand péril est au fond de mon cœur. [...] j’entends le
signal, et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles. Il faut monter à bord, il faut partir. Mer
vaste, mer immense, qui dois peut-être m’engloutir dans ton sein : puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit
mon cœur agité. (III, 26, de Saint-Preux, ultime lettre de la Ière moitié ; p. 396).
19Le navigateur n’est qu’un nageur mieux équipé. La noyade est toutefois envisagée. À nouveau, et pour la seconde
fois, on reconnaît les accents énergiques d’un « nouveau Léandre » enfin entreprenant (je me mets à l’eau ; je prends
la mer), mais d’un Léandre qui annonce qu’il va s’éloigner ! Par rapport à un élan consistant à se mettre à l’eau
pour abolir un obstacle et pour rejoindre une bien-aimée, l’élan de Saint-Preux paraît revêtir une valeur inverse
(euphorie de s’embarquer pour se distancier d’une bien-aimée). Comme la terre est ronde, il ne s’en va loin, au plus,
qu’illusoirement, pour effectuer en réalité une circumnavigation thérapeutique autour du globe : l’éloignement n’aura
été qu’une trajectoire en boucle. Mais si, de façon ultime, le mouvement énergique de cet « anti-Léandre » finira bel et
bien par rejoindre sa « nouvelle Héro », le retour auprès de Julie au terme du franchissement de l’étendue aquatique ne
sera qu’apparent. Plus fondamentalement Saint-Preux (non pas se précipitant en direction de la femme aimée, mais
fuyant loin de celle-ci) fait aussi « par accident » coïncider son comportement objectif (évoquer les préparatifs d’un
embarquement nautique) avec celui des amants quittant leur amoureuse (tel Isaac Rousseau abandonnant Suzanne sur
son rivage genevois, en prétendant déplorer ce qu’il fait) et méritant ce faisant d’être évoqués de façon amère dans les
propos de plaintes, de reproches ou de désespoir de celles-ci.
20Dans la prise en compte des risques encourus en mer, on pouvait reconnaître le ton d’un Léandre. Saint-Preux
déclare cependant aspirer à cette noyade qu’il appelle presque de ses vœux. Mais, s’il devait y avoir une noyade
tragique au terme de la légende antique (alors que les amants désiraient vivre, n’aspirant qu’à s’unir), il n’y aura pas
de naufrage au terme de La Nouvelle Héloïse.
Saint-Preux, en effectuant son voyage sur mer autour de la terre a en quelque sorte contesté la performance de
Léandre, il a traversé ce nouveau contre-miroir imposé pour annuler le désir (recherche d’une amputation de la
mémoire des passions). Les voyages excentriques de Saint-Preux sont peu décrits. La Nouvelle Héloïse est loin de
proclamer l’attrait des horizons lointains. Le mouvement dominant est celui qui ramène tout vers un personnage
central (Julie) et un lieu contigu (son habitat, le rivage lémanique)11. Séparé de l’objet aimé, le protagoniste
amoureux définit lui-même son existence selon un rapport simple de dichotomie qu’il entretient à l’espace :
Quand j’apperçûs la cime des monts le cœur me battit fortement, en me disant : elle est là. La même chose venoit de
m’arriver en mer à la vue des côtes d’Europe. La même chose m’étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la
maison du Baron d’Etange. Le monde n’est jamais divisé pour moi qu’en deux régions, celle où elle est, et celle où
elle n’est pas. La première s’étend quand je m’éloigne, et se resserre à mesure que j’approche, comme un lieu où je ne
dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas ! ce lieu seul est habité ; tout le reste de
l’univers est vuide. [...] L’instant où [...] je découvris le lac de Genève fut un instant d’extase et de ravissement. La
vue de mon pays, de ce pays si chéri [...] ; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l’Orient ; [...] ce
paysage unique, le plus beau dont l’œil humain fut jamais frappé ; ce séjour charmant dont je n’avais rien trouvé
d’égal dans le tour du monde... (IV, 6, de Saint-Preux lors du retour à Clarens ; p. 419).
22L’amant passionné proclame qu’il ne saurait y avoir que très peu de gradations, en dépit de tous les particularismes
géographiques possibles et imaginables : il y a d’un côté l’euphorie du plein, de l’autre la désolation du vide. Dans cet
imaginaire spatial singulier, le moindre séjour loin de Julie peut n’être vécu que comme une séparation infiniment
douloureuse.
23La meilleure confirmation de la propension à tout ramener à l’obsession de la femme aimée se manifeste par une
très étonnante absence de correspondance relative au séjour aux antipodes (il n’y aura qu’un court résumé rétroactif).
Dans le silence et l’ellipse temporelle des quatre années qui séparent, à l’axe de symétrie du roman, la première et la
seconde moitiés du roman, Saint-Preux fait son tour du monde. Mais ce n’est que pour confirmer que son désir reste
obstinément orienté vers une image de Julie (située au-delà d’un obstacle suscitant l’effet d’absence) et donc vers une
image du rivage lémanique.
24Le lac est l’élément majeur qui permet de donner figure à la composante narcissique de Saint-Preux. S’il paraît
s’agir en premier lieu d’un obstacle interposé entre les deux amants (à cet égard le modèle de la relation entre Léandre
et Héro est à la fois repris et contesté), le lac se révèle aussi, sans doute plus secrètement mais tout aussi
fondamentalement, faire office de miroir. À cet égard le texte entretient un certain rapport avec les récits rapportant
l’histoire de Narcisse.
Sans jamais apparaître comme un hybride, Saint-Preux revêt ainsi des aspects composites empruntés à plusieurs
figures ovidiennes différentes. Léandre est tout entier dans son désir tendu d’abolir aussi vite que possible la distance
qui le sépare de Héro, de supprimer l’obstacle aquatique. Il n’a aucune considération complaisante ou amicale pour
l’élément aquatique, qui sert néanmoins de support à sa nage. Par rapport à ce modèle érigeant la valeur de la
performance de natation, Saint-Preux est à l’évidence un Léandre défaillant. Or cette défaillance est éclairée par la
prise en compte, complémentaire ou substitutive, de la fable de Narcisse (Métamorphoses)12. L’écart et le différentiel
entre le comportement de Saint-Preux et le comportement requis de son premier modèle ovidien (Léandre) devient
compréhensible à partir du moment où l’on prend en considération la composante narcissique.
26Le discours du désir de Saint-Preux pouvait être suspecté de rebondir d’image de soi en image de soi plutôt que de
se tendre véritablement vers l’altérité de Julie, parce qu’y intervenait aussi la complaisance à ressentir des émotions
propres à la condition solitaire, à regarder une image de soi et à admirer une représentation de soi, pathétique, en
amant douloureux se morfondant dans la douleur de ses élans inutiles et impuissants. L’amant rousseauiste
envisageant de préférer écrire à la femme aimée est suspect ce faisant de se séparer d’elle afin de s’entretenir avec plus
de concentration avec son image et avec soi-même.
Concernant l’unique traversée du lac décrite dans la seconde moitié du roman (IV, 17), elle présentera certains
caractères remarquables. On la fera curieusement à deux, ensemble (il ne s’agira d’aucune façon d’une course d’un
amant vers son amante). Et on fera ensemble les trajets dans les deux sens (il s’agira d’une double traversée, d’un
aller-retour). L’obstacle maritime de Léandre devenu le miroir aquatique se croise désormais avec le motif de la
fontaine de Narcisse13.
28Dans ce seul épisode nautique du roman, le lac joue un rôle dans l’action dramatique : il soumet les amants à la
tentation d’un suicide commun. Cette lettre IV, 17 est bien sûr un pendant de I, 26 (exil solitaire de Saint-Preux à
Meillerie, « Léandre inactif »). L’intérêt dramatique repose sur la reconnaissance d’effets de symétrie : de nombreux
éléments se répondent les uns aux autres et les deux épisodes se font pendants. Durant le trajet de retour, après
l’excursion-pèlerinage aux rochers de Meillerie, Saint-Preux verse des larmes durant le trajet :
... Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et dans un transport dont je frémis en y
pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d’y finir dans ses bras ma vie et mes longs
tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer
à la pointe du bateau. (IV, 17)
29Chez Ovide ou Virgile, on aurait bien sûr attendu de la part de Léandre : « je fus violemment tenté de me précipiter
dans les flots, et de risquer ma vie dans la tempête, mû par la seule perspective de rejoindre son étreinte ». La Héro
ovidienne évoquait l’échange des baisers mutuels au milieu du lac : « Eh bien ! que, partis l’un et l’autre en sens
opposés, nous puissions nous retrouver et nous rejoindre au milieu de la mer ; que nos baisers au moins puissent se
rencontrer, échangés à la surface des flots. » Chez Rousseau, l’épisode de la tempête est de façon
significative dissocié de cette seconde traversée où s’observe la production des sécrétions humorales les plus
« nobles ». Le lac est alimenté non plus par les salives mêlées des baisers, mais par un processus indirectement
commun : la réunion dans l’eau de leurs larmes.
30Le lac est enfin étroitement associé à la conclusion tragique du roman. L’effort de plongée dans l’eau glaciale
nécessaire à empêcher la noyade de son fils entraîne la mort de Julie (VI, 9). Celle-ci est étroitement liée au seul
moment de pénétration de la surface lacustre. Julie « tombe » seulement, et « est retirée » (les deux fois sans
complément de lieu ; c’est l’enfant Marcellin qui, à strictement parler, « tomba dans l’eau »). La formulation
incomplète a pour effet de préserver un (non-)contact immatériel. Julie est désormais le lac, et le lac, monument de
mémoire, reste intact.
31Pour les deux amants, le lac fut sans île, sans tour-asile, sans nid d’amour. Pour le lecteur, l’absence d’île empêche
de fixer le souvenir vers quelque éminence monumentale. Mais, au sortir de la fiction, pour Saint-Preux endeuillé à
tout jamais (il est à souligner que dans la variante rousseauiste, comme dans le roman familial des parents de Jean-
Jacques, Léandre n’est pas mort) comme pour le lecteur refermant le livre, le souvenir de Julie est désormais
indissociable du lac. Et dans cette nouvelle léandride récrite, la tour de Léandre cède le pas au lac de Julie. Le
paysage réel et référentiel reçoit l’empreinte qu’impose le fantôme du personnage romanesque. Le lecteur de
Rousseau sait qu’il doit au Léman dépourvu d’île le respect dû à un monument naturel (indissociable à jamais de la
longue fable d’amour tragique dont il est le support mémoriel) – comme le visiteur à l’embouchure du Bosphore
cristallise son pèlerinage sur l’îlot de la tour de Léandre.
32On le sait, l’auteur Jean-Jacques Rousseau reconnut qu’il investit beaucoup de sa propre histoire en rédigeant à
Montmorency ses pages romanesques, en peuplant de mémoire et d’imagination un décor lémanique qui exprimât et
reflétât le décor de son âme :L’aspect du lac de Genève et de ses admirables cotes eut toujours à mes yeux un attrait
particulier, que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de
plus intéressant qui m’affecte et m’attendrit. [...] Combien de fois m’arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une
grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l’eau ? [...] Je dirais volontiers à ceux qui ont du goût et
qui sont sensibles : allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n’a
pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un St. Preux ; mais ne les y cherchez pas. (Confessions,
IV ; pp. 151-152).
***
Pour donner des contours plus précis à l’énigme de sa naissance, pour remplir d’imaginaire la tache aveugle de la vie
de son père en deçà de cet événement mystérieux, y avait-il une prédisposition à mettre en parallèle une première
topique (Bosphore/Constantinople/une île : ancrée à celle-ci, l’histoire d’amour antique de Héro et Léandre) et une
seconde (Léman/Genève : un lac sans île où l’aura diffuse de la masse aquatique est associée à l’histoire
inconnaissable de ses propres parents) ? Avait-on besoin pour une héroïsation opérée de mauvaise foi (pour se
dédommager d’une réalité attristante) d’une identification de soi au rôle de son propre père transfiguré en un
« nouveau Léandre » et d’une mère reconsidérée comme une « nouvelle Héro » ? Il reste remarquable que cette
superposition soit suggérée non seulement par les déterminations propres au site de Constantinople, mais encore par
un choix remarquable d’exemples littéraires disponibles : elle s’inscrit elle-même dans une continuité.
Le millionnaire Voltaire s’installant à Montriond près de Lausanne devait lui-même témoigner de l’identification
topique que lui inspira sa situation de hobereau confortable sur le rivage du Léman avec celle du sultan de
Constantinople14. Redevable au contexte lacustre, la même analogie se retrouve souvent sous sa plume (1755-
1758)15. Or, cette superposition entre le plaisir de résider au bord du Léman et le plaisir (imaginaire, fantasmatique)
de résider au bord du Bosphore était déjà un lieu commun. Voltaire qui s’en réjouissait tous les jours pour lui-même
rappelait en même temps qu’il reprenait son analogie au grand voyageur de Constantinople de Louis XIV, Jean-
Baptiste Tavernier, auteur du plus célèbre des Voyages en Turquie (1676-79). Celui-ci s’était établi à la fin de sa vie
au paradis d’Aubonne-sur-Léman, entre Rolle et Morges, comme si le pendant avait un caractère d’évidence (on
connaît la haute importance du concept de pendants « oppositionnellement symétriques » dans la peinture en diptyque
au XVIIIe siècle) :Nous détournons les yeux de[s] abominations [politiques de ce monde] dans notre pays romand,
appelé autrement le pays de Vaud, le long des bords du beau lac Léman. Nous y faisons ce qu’on devrait faire à Paris,
nous y vivons tranquilles... Tavernier disait que la vue sur le lac de Genève ressemble à celle de Constantinople. (26
mars 1757, Voltaire à Thieriot ; C 4738 ; t. IV, p. 980)
Mais Rousseau ne désire en aucun cas emboîter le pas à Voltaire de façon intentionnelle. De quel autre modèle mieux
accepté subit-il donc l’influence ?
Rousseau est avant tout un musicien. Sa représentation de Constantinople, comme celle de Héro et Léandre, dépend de
façon intime de deux œuvres musicales qui l’ont marqué.
Une influence musicale précoce, reconnue, concerne directement la légende de Héro et Léandre. Il s’agit de la cantate
profane Léandre et Héro (1713) du musicien d’église Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), étudiée et sans doute
apprise par cœur à l’âge de dix-sept ans (entre août et octobre 1729) au séminaire lazariste d’Annecy16. Comme dans
la cantate parallèle de Pirame et Thisbé, il s’agit d’une mise en garde illustrant par une issue fatale la passion
incoercible (en soi touchante et héroïque) d’amants s’efforçant de transgresser un obstacle interposé (aucun sauveteur
généreux n’intervient dans cette intrigue où les deux personnages pâtissent tragiquement d’un interdit social
implacable). Le désir de l’amant de rejoindre Héro et l’énergie tout entière concentrée sur l’exploit déraisonnable de
natation sont au centre de l’histoire de Léandre orientée vers sa fin tragique :
Tous les vents déchaînés / Se déclarent la guerre,
La foudre éclate dans les deux, /
Et la mer irritée, / Au-dessus du tonnerre
Porte ses flots audacieux.
Dans ce péril pressant, / Léandre qui se trouble,
Ne saurait échapper / Au trépas qui le suit,
L’obscurité qui se redouble
Dérobe à ses regards / Le flambeau de la nuit.
Le livret n’établit aucun lien avec la baie de Constantinople. Seule la particularité singulière des accidents du roman
familial de Jean-Jacques pouvait le conduire à associer la leçon sur les dangers de la passion à l’île du Bosphore. Son
père Isaac n’avait-il pas justement accompli (vingt ans avant qu’ait lieu l’initiation prodiguée par l’exemplum éclairant
de Clérembault), une sorte de pèlerinage auprès du tombeau de Héro et de Léandre, et rendu de facto un hommage à
la fable archétypale qui se rattachait à ces lieux17 ?
La seconde œuvre concerne de plus près l’initiation de Jean-Jacques à la création musicale. Il s’agit des Indes
galantes de Jean-Philippe Rameau auxquelles son propre coup d’essai (Les Muses galantes) rendit une sorte
d’hommage. L’imaginaire de Constantinople y jouait précisément un rôle très positif. Le jeune Rameau avait fait du
« Turc généreux » le premier des trois tableaux de son opéra (1735). Au centre du tableau se trouvait une
exceptionnelle tempête en mer (on le devine : au large du Grand Sérail). La façon de confier aux effets symphoniques
les émotions rattachées au cataclysme était admirable et fit sensation. La musique expressive de la tempête semblait
faire entendre l’écho lointain de la fable de « Héro et Léandre » et confondre celle-ci avec une turquerie. La mer
bouleversée par la tempête est un motif indissociable des deux Héroïdes ovidiennes de Léandre et de Héro (XVIII et
XIX). Le librettiste Fuzelier avait eu toutefois le souci de rapprocher la tragédie lyrique d’un certain réalisme :
l’histoire du Turc rompait avec la mythologie et la générosité fameuse du vizir Topal Osman empruntait au Mercure
de France de janvier 1734. Auprès de la mer se joue une scène pathétique, conséquence d’un naufrage, qui est la
traduction des tourments d’un cœur. La jeune esclave chrétienne Émilie est amoureuse de l’Européen rejeté par la mer
et miraculé du naufrage, son ancien soupirant Valère, qu’elle aime en retour. Mais le scénario gagne en complexité :
Émilie est sollicitée par l’amour concurrent du bon Turc sincèrement amoureux d’elle qui la retient captive sur son
rivage. Rousseau reconnaît qu’il fut ému tout spécialement par le pathétique du naufrage turc : « le chœur des matelots
des Indes galantes [est un] morceau qu’on n’entend pas de sang-froid »18. Ce Turc Osman est d’une humanité
supérieure (une sorte de Wolmar sensible) se sacrifiant en faveur du bonheur d’Émilie (renonçant à exercer le pouvoir
absolu qui est le sien) tandis que Valère qui peut l’emmener librement apparaît comme une sorte de Léandre (et de
Saint-Preux) miraculé qui verrait disparaître l’obstacle à son amour. L’opéra assigne une issue heureuse à la traversée
maritime périlleuse, à la faveur d’une mise en valeur de la figure du bon Turc19.
Plus loin du thème de Léandre mais au plus près des origines du roman d’amour épistolaire, Constantinople fut encore
la résidence du vicomte de Guillerargues, l’auteur certifié des Lettres de la religieuse portugaise (1669). Ne voilà-t-il
pas que ce successeur d’Ovide dans la réécriture d’héroïdes féminines modernisées (plaintes élégiaques empruntant à
la forme épistolaire pour exprimer le chagrin incommensurable d’une femme déçue en amour), précéda de peu Isaac
Rousseau dans la même ville de Péra où il vécut dans le Palais de France (avec cette fameuse vue sur la tour de
Léandre que célébra le comte de Caylus20), sur les pentes dominant le quartier chrétien de Galata (il évoque lui-même
la vue sur le bras de mer, « ses îles » et le Grand Sérail) ? Comment ne pas être frappé par le fait que ce modernisateur
de la lettre féminine de plainte amoureuse (versant néo-ovidien de son œuvre ; annonçant de surcroît le romancier
Rousseau) était destiné à devenir ambassadeur à Constantinople et donc spectateur obligé de la tour de Léandre située
sous ses propres fenêtres21 ? Dans sa Lettre à d’Alembert (1759), rédigée en même temps que La Nouvelle Héloïse,
Rousseau s’inclinera devant l’auteur (mal identifié) des Lettres de la religieuse portugaise et devant « ce feu celeste
qui échauffe et embrase l’âme, ce génie qui consume et dévore, cette brulante éloquence, ces transports sublimes qui
portent leurs ravissemens jusqu’au fond des cœurs »22. Si la fable de Léandre et Héro était étroitement associée aux
héroïdes ovidiennes précisément inspiratrices du roman épistolaire moderne, ne se révèle-t-il pas que Guillerargues
doit être associé lui-même à un imaginaire de Constantinople ? Son séjour dans les mêmes lieux qu’Isaac Rousseau ne
fait-il pas cligner la représentation du séjour turc de celui-ci vers un imaginaire néo-ovidien ?
NOTES
1 Voir en particulier Jean-Jacques Rousseau, Rousseau juge de Jean-Jacques, Deuxième Dialogue ; Œuvres Complètes I, p. 817.
2 Voir Rousseau et les arts visuels, Actes du colloque de Neuchâtel 2001, éd. Frédéric Eigeldinger, Genève, Droz (Annales de la Société J.-J.
Rousseau 45), 2003.
3 En principe il s’agit de l’Hellespont : Léandre est d’Abdos ; Héro est de Sestos. La localisation « turquisée » de l’épisode dans le Bosphore est
une tradition solidement attestée mais plus tardive.
4 « Une onde si étroite est-elle pour nous un obstacle moindre que le serait une vaste mer ? ». Le bras de mer est désigné de « glacial abîme »
(Héroïde XVIII, de Léandre à Héro ; Ovide, Héroïdes, trad. M. Prévost, Paris, Les Belles Lettres, 1928).
5 « Il aurait souhaité de voler, pour survoler l’obstacle. Il s’adresse aussi à sa lettre : ah ! Combien j’aurais préféré que ma main s’activât à
nager plutôt que d’écrire ! » (id., p. 124).
6 Voir ce que dit Jean-Jacques de son propre rapport à ce même lac : « Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convint, je passai
successivement en revue les plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages, mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage
assez touchant à mon gré. [...] Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n’a jamais cessé d’errer. Je me
fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur imaginaire auquel le sort
m’a borné. » (Confessions, IX ; Œuvres Complètes (Pléiade), t. I, pp. 430-431). Relevons l’idée remarquable de l’encerclement autour d’un
centre : Rousseau ne se projette nullement dans le lac ou sur le lac. Il n’a pas du tout le point de vue ni d’un nageur ni d’un marin.
7 Le Ier Livre comporte 24 occurrences de « larmes » ! (Les cinq Livres suivants comportent encore 10 occurrences chacune). Le I er Livre
comporte 5 occurrences de « Bains/baigner/arroser » (alors que l’ensemble des cinq Livres suivants n’en comptent plus qu’une seule ; nos
citations renvoient à La Nouvelle Héloïse, Œuvres Complètes (Pléiade), t. II).
8 « C’est un fatal présent du ciel qu’une âme sensible... il trouvera dans d’absurdes maximes un obstacle invincible aux justes vœux de son
cœur » (I, 26, de Saint-Preux ; p. 89) ; « une barrière insurmontable semblait m’avoir entourée... » (I, 29, de Julie ; p. 96) ; « Ne sens-tu pas que
tu ne peux rien à notre bonheur que de n’y point mettre obstacle. » (I, 49, de Julie ; p. 136) ; « Loin de rebuter mon courage, tant
d’obstacles l’ont irrité. » (I, 53, de Julie ; p. 145) ; « Si la lâcheté n’étoit un obstacle à la vertu... » (I, 57, de Julie ; p. 157) ; « ne crois-tu pas que
malgré tous les préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le Ciel nous a faits l’un pour l’autre ? » (I, 63, de Julie ; p. 178). « Heureux ceux que
l’amour assortit comme aurait fait la raison, et qui n’ont point d’obstacle à vaincre ! » (II, 2, d’Edouard ; p. 195) ; « Vous pourrez vous
marier sans obstacle. » (II, 3, d’Edouard ; p. 200) ; « Ils [i.e. Claire et M. d’Orbe] sont heureux, ils s’aiment, ils vont s’épouser, ils jouiront de
leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords... » (II, 15, de Julie ; p. 240) ; « [Claire et M. d’Orbe] seront donc unis malgré les
obstacles... Qu’ils seront heureux ! » (II, 16, de Saint-Preux ; p. 244).
9 Le billet glissé entre les lettres I, 25 et I, 26 signale que les lettres seront apportées par un batelier. On comparera à la situation ovidienne, où
Léandre maudit à la fois sa main de s’activer à écrire au lieu de nager et sa lettre de ne transporter que des mots au lieu de sa personne.
10 Il n’y avait eu jusqu’alors aucune allusion ni à la mer ni à l’océan dans les deux premiers Livres. L’imaginaire maritime était totalement
absent du dialogue par ailleurs dominé par la problématique de l’obstacle.
11 Voir Jacques Berchtold, « La tentation du désert dans La Nouvelle Héloïse », Revue des sciences humaines, 258, 2000, pp. 207-231.
12 C’est à l’âge de sept ans que le jeune Jean-Jacques, à ses dires, « lisai[t] tous les jours [à son père les Métamorphoses, parmi quelques autres
livres] durant son travail » (Confessions, I ; Œuvres Complètes I, p. 9).
13 « Je lui montrai les embouchures du Rhône dont l’impétueux cours s’arrête tout à coup au bout d’un quart de lieue et semble craindre de
souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. [...] Le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous. » (IV, 17, de Saint-
Preux ; p. 515 ; 520). Si rarement pris en considération pour lui-même tout au long du roman, le lac est ici explicitement décrit par Saint-Preux
dans les termes d’Ovide décrivant la fontaine de Narcisse : « fons inlimis, nitidis argenteus undis » (Métamorphoses III, 407).
14 « Je vous conseillerais pour vous remplumer de passer un an sur notre lac ; [... par exemple] à Morges, qui ressemble à la situation de
Constantinople, à Monrion qui est ma maison près de Lausanne. » (24 mars 1755, à Thieriot ; C 4034 ; Pléiade t. IV, p. 409).
15 « Le grand miroir du lac baigne [des jardins]... Je vois toute la Savoie au-delà de cette petite mer... M. des Alleurs n’avait pas une plus belle
vue à Constantinople. » (5 janvier 1758 ; à la comtesse de Lutzelbourg ; C 5000 ; t. V, p. 14) (le chevalier des Alleurs, mort en 1754, avait été
ambassadeur à Constantinople) ; id., à Thieriot ; C 5001 ; id., p. 15 ; « La pointe du sérail de Constantinople n’a pas une vue plus belle... je ne
peux me lasser de vingt lieues de ce beau lac, de cent jardins... cela vaut mieux que l’aspect de Constantinople. » (10 janvier 1758 ; à Mme de
Fontaine ; C 5010 ; t. V, p. 24) ; « Le grand turc n’a pas une plus belle vue... » (Id., 12 janvier, à De Ruffey ; C 5014 ; id., p. 27).
16 Voir Confessions, III ; Œuvres Complètes I, p. 118.
17 Notons aussi que parmi les poètes italiens (les préférés de Jean-Jacques), Bernardo Tasso avait précédé Clérambault en élisant la Favola di
Leandro e d’Ero comme magister ab exemplo atemporel, du fait de la valeur incomparable de sa leçon sur la force des passions (I tre libri degli
Amori, éd. D. Chiodo, Turin, RES, 1995, pp. 389-411) – seule la Favola di Piramo e di Tisbe jouit du même privilège.
18 Conclusion de la Lettre sur l’opéra italien et français, 1744/45 ; Œuvres Complètes V, p. 257.
19 Voir aussi Barbara Vinken, « L’espace du sérail et la différence sexuelle chez Jean-Jacques Rousseau », in Littérature et exotisme  XVIe-
XVIIIe siècle, éd. D. de Courcelles, Paris, École de Chartes, 1997, pp. 61-78.
20 Pour la description de Caylus, voir notre épigraphe.
21 La réalité faillit rejoindre la fiction : à la tempête en mer évoquée par la religieuse Mariane (folle d’inquiétude) dans sa 4 ème lettre, dont son
amant ingrat se tira indemne, devait correspondre au même endroit (au large d’Algarve) le péril réel équivalent pour Guillerargues se
rendant par mer extrêmement tempétueuse à Constantinople (cf. lettre à Colbert du 16 octobre 1679) !
22 Lettre à d’Alembert, éd. B. Gagnebin – J. Rousset ; Œuvres Complètes V, p. 94.
Jean-Jacques Rousseau, de la montre du Sérail au gouvernement du Contrat social
Parce que Rousseau a vendu sa montre en pleine crise de « réforme somptuaire », parce qu’il s’en est vanté dans
les Confessions et les Rêveries, parce que le Marquis de Girardin, qui l’accueillait à Ermenonville, l’a répété aussitôt
dans son récit des derniers jours, l’épisode est passé à la postérité : un jour de 1751, Rousseau, déjà célèbre à Paris
pour son Discours sur les sciences et les arts, quitte « la dorure et les bas blancs »1, pose l’épée et vend sa montre,
prélude au retour vers Genève en 1754 et à la scandaleuse retraite à Montmorency en 1756. Après sa mort, la légende
s’emparera de l’épisode et voudra lui donner une grande signification. Ainsi une tradition bien établie soutient
aujourd’hui que Rousseau ne pouvait trouver son bonheur qu’en dehors du temps, dans ces moments de rêverie qui
échappent radicalement au pouvoir de la durée. Dans cet état, comme il le dit lui-même, « où l’âme trouve une assiette
assez solide pour s’y reposer tout entière [...], où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans
aucune trace de succession »2.
La formule est frappante, en effet. Mais en l’associant à l’épisode de la montre vendue, en faisant de Rousseau un
excentrique incapable de supporter toute contrainte extérieure, la légende se trompe plusieurs fois. Non pas sur les
faits : Rousseau a vraiment vendu sa montre en 1751 ; il a vraiment exprimé le regret d’« un âge heureux où rien ne
marquait les heures » ; il a vraiment vécu heureux à Montmorency au rythme de la campagne, au rythme du jour
solaire ; il s’est vraiment réjoui qu’une grande dame, absorbée par la lecture de La Nouvelle Héloïse, ait laissé passer
l’heure du bal, « sa montre étant arrêtée » !3 Mais elle se trompe sur l’interprétation des faits, en réduisant la montre à
sa seule fonction technique. Il y a la fonction première de la montre, marquer l’heure au cadran, mais il y a aussi
sa fonction esthétique, sa nature de bijou, d’objet miniature – coquin ou sage, convoité, objet de mode. Et il y a aussi
son principe de fonctionnement : conserver le rythme régulier d’un pendule. Il y a encore ce qu’on peut appeler
la valeur symbolique de la montre : pour nous, elle est symbole de précision, de justesse, mais l’est-elle vraiment à
l’époque de Rousseau ? Et aussi la métaphore, très populaire à l’époque, qui compare l’univers, l’homme ou la
société, à une montre, parce que tous sont faits d’éléments solidaires, de « pièces » qui dépendent les unes des autres.
Enfin, il y a le rapport de cause à effet entre l’horloger et la montre : on n’a pas l’un sans l’autre. On peut vendre sa
montre, comme Rousseau, sans s’interdire l’une ou l’autre de ces associations d’idées, sans renier les rapports de la
montre avec les enjeux, avec le langage, avec le ton d’une époque. L’aventure de la montre est une des grandes
aventures du XVIIIe siècle, et pas seulement un fait de technique. Elle s’adresse à tous, elle appartient à toutes les
histoires : l’histoire des techniques, du travail, des échanges, des styles, des goûts, sans oublier l’histoire du roman et
l’histoire des idées4. On la trouve même, comme j’essaierai de le montrer, dans la construction si particulière
du Contrat social5. Mais il faut pour cela commencer par un détour, par un roman.
*
Pendant qu’Isaac Rousseau, le père « rhabilleur » de montres, cherche fortune dans l’Orient des contes et des palais,
un autre horloger à l’esprit d’aventure s’égare dans un royaume encore plus inouï, tout à fait imaginaire même, appelé
Butrol. Avec son compère Massé, chirurgien de marine, l’horloger La Forêt est l’autre héros des Voyages et aventures
de Jacques Massé de Simon Tyssot de Patot, un livre paru en 1710, très apprécié des libres penseurs, plusieurs fois
réédité, encore à la mode en 17606. Un récit où la passion des sciences et des techniques nourrit les discussions entre
les personnages, produit véritablement l’intrigue.
Échoués à Butrol après les pérégrinations d’usage, les deux compères sont entraînés dans une aventure de palais,
romanesque comme il se doit, par la faute... d’une montre ! Dans ce « pays enchanté », on ne connaissait pas les
horloges, seulement un pendule malcommode, et La Forêt fait vite sa renommée en construisant « une machine, qui
indiquerait et sonnerait les heures », bientôt « montée sur le dôme de la maison du roi, avec six cadrans à l’entour »7.
Mais l’horloger, animé des meilleures intentions, va faire basculer l’histoire. C’est Massé qui raconte :
La Forêt [...] se mit après une montre de poche, sans m’en dire pourtant un seul mot ; et avant que je m’en aperçusse il
était à la fin de son ouvrage. Quoiqu’il travaillait bien mieux en grand qu’en petit, une montre dans un pays où il ne
s’en était jamais vu, était un bijou d’une valeur inestimable. Aussitôt qu’il eut achevé celle-là, il alla trouver le roi [...]
et le supplia de l’accepter de sa main, comme une marque sincère de sa juste reconnaissance. Le roi, s’étant fait
montrer ce que c’était, en demeura interdit, il admira la beauté et l’utilité de cette petite machine, et lui protesta qu’il
ne lui demanderait jamais rien, dont il put disposer, qu’il ne lui accordât [...].8
L’histoire s’emballe, car derrière le roi il y a ses femmes, son Sérail. Le roi s’empresse en effet de « faire parade de sa
montre devant elles » et toutes admirent « ce joli instrument, qui nonobstant sa petitesse, ne laissait pas d’avoir ses
mouvements justes ». Lidola, la deuxième femme du roi, fait « de grandes tentatives pour en devenir la
propriétaire »9 , mais le roi fait la sourde oreille. Furieuse, elle feint alors d’être indisposée et refuse de recevoir le
monarque, qui finit par en deviner la cause et se tourne sans rien dire vers une autre concubine. Mais Lidola a un plan.
Elle invite discrètement La Forêt à la rejoindre à une heure avancée de la nuit. L’horloger est déjà sous le charme,
lorsque s’annonce le jour :La Forêt s’en formalisa, il s’émancipa même de lui faire des reproches de ce qu’elle ne
l’avait point appointé plus tôt, puisque selon lui, il ne valait pas la peine qu’il fut venu là pour n’y rester qu’un
moment. Quoi que je sois un peu brouillée avec le roi, repartit la charmante Lidola, je ne suis pas sûre qu’il me
néglige longtemps : l’envie le pourrait prendre de me venir voir sur le matin ; [...] jouons au sûr, retirez-vous pour ce
coup : si vous avez encore une montre de poche, comme est celle que vous avez donnée au roi, ayez soin de vous en
charger une autre fois, afin qu’elle nous indique ce que nous aurons à faire : nous pourrions bien n’avoir pas toujours
des gens auprès de nous qui songeassent à nous en avertir. En achevant ces douces paroles elle lui sauta au cou, le
baisa fort tendrement, et se retira tout d’un coup.10
Cette fois notre horloger est bien pris, et le temps de son cœur n’est pas dans les horloges : « [...] jamais homme, à
l’entendre, n’avait parcouru une si grande étendue de pays sur les terres de l’Amour en dix ans qu’il venait de faire
dans une heure » !11 Au deuxième rendez-vous, la belle se laisse surprendre, à moitié dévêtue, endormie :
Mais pourquoi venez-vous si tôt, il doit faire encore grand jour, et je ne vous avais appointé que pour onze heures.
Vous prenez le change, répondit La Forêt, et vous me reprochez ma lenteur : je suis pourtant venu à mon temps, mais
vous ne comptez pas ce que j’ai déjà été ici. Vous vous trompez, reprit la reine, consultez votre montre, elle vous
apprendra que vous avez tort de me résister. Je n’ai point de montre, dit La Forêt, et je n’en ai même que faire : dans
ces sortes d’occasions, ma tête est une horloge à minutes, je n’y manquerais pas d’un moment. Vous n’avez point de
montre ! repartit Lidola, cela est surprenant que vous soyez privé de bijoux, dont vous-mêmes faites part aux autres. Si
j’avais le talent de faire de si jolies machines, je ne voudrais pas qu’il fut dit, que je n’en aurais pas une à mon usage,
et une autre au service de ma maîtresse. Ce compliment mortifia un peu notre Français ; il connut fort bien à quoi
aboutissait ce reproche, et enrageait de ne l’avoir pas prévenu.12
7Il n’enrage pas longtemps. La suite est dans les règles : la tentatrice se prend au jeu, les choses se précipitent.
Enlacés, ils ne doutent plus « que le moment de leur félicité ne fut sur le point d’éclore », quand survient le roi avec sa
troupe. On cache La Forêt dans un cabinet attenant et il doit, pour s’échapper, se laisser glisser dans un canal. Cette
fois Massé met en garde son compagnon : Elle vous demande une montre, [...] voilà qui sent bien son amour intéressé,
et quand cela ne serait pas, comment voulez-vous qu’elle s’en serve ? Le roi, qui le saura d’abord, voudra aussi savoir
où elle l’a prise, le mystère se découvrira, et adieu les deux amants.13
Bien sûr, La Forêt n’en fait qu’à sa tête. Les deux hommes avaient commencé une montre qui demandait encore au
moins huit jours de travail, il l’achève seul en cinq jours : « [...] elle était extrêmement mignonne, la gravure de la
boîte était belle en perfection, et l’étui ne cédait en rien à l’ouvrage du dedans ». L’horloger fait aussitôt parvenir son
présent à la reine, mais la fin du rêve est proche : « Si jamais personne a témoigné de la joie, ce fut Lidola, à la vue de
cette jolie montre : nous avons su qu’elle la baisa mille fois, et se félicita elle-même d’avoir si bien réussi dans son
intrigue. »14 Non seulement Lidola ne se laisse plus approcher, mais le roi, en visite chez la reine, entend le
mouvement de la montre, s’en étonne, interroge. Il faut vite inventer une histoire, dire qu’on avait trouvé la montre,
qu’on avait voulu la restituer aux étrangers, qu’ils avaient refusé, « que leur dessein était même d’en faire pour
l’impératrice et pour toutes les autres reines ». Voilà La Forêt « embarqué dans la nécessité de faire au plus vite des
montres pour toutes les femmes du roi, sous peine d’encourir leur disgrâce, et peut-être même la haine » du roi, qui
pourrait en venir à soupçonner la vérité15. Massé le tirera d’embarras en trouvant un moyen de fuite. Et les voilà
bientôt sur le chemin du retour au pays, après vingt années passées à Butrol...
*
Je ne discuterai pas ici le romanesque du roman, ni ses aspects religieux, symboliques ou utopiques, mais ses aspects
simplement techniques : la montre de La Forêt est une montre à minutes, elle est fiable, il n’est pas question de son
réglage, de ses éventuelles réparations. Nous sommes bien dans un roman ! Dans la réalité, alors qu’on réduit sans
cesse la taille des montres au XVIIIe siècle, alors qu’on construit dès le milieu du siècle les premières montres à
secondes, une montre ordinaire de 1760 avance ou retarde encore de quatre à cinq minutes par jour. Avant la fin du
siècle, l’imprécision reste la règle et la justesse, l’exception. Surpris par la qualité des poèmes d’un certain horloger
qui se vantait d’écrire, Voltaire dira simplement : « Il est singulier qu’un horloger fasse de si jolies choses. Sa pendule
va juste. »16
Cet optimisme technique mis à part, la montre de La Forêt est tout ce qu’une montre peut être : un pendule amélioré,
un garde-temps, un bijou, un objet de mode, un objet de pouvoir, une marchandise. Il ne manque que la métaphore,
tout à fait contemporaine du livre, du monde comme montre ou du royaume comme horloge (ou comme montre),
qu’on trouvera chez Leibniz, Fontenelle ou De Boisguilbert17. Celui-ci, par exemple, compare les sujets du royaume à
« autant de pièces d’horloge qui concourent au commun mouvement de la machine, le dérangement d’une seule
suffisant pour l’arrêter entièrement ». Puis, dans un deuxième temps, il se sert de la comparaison pour porter un
jugement sur l’état de la société. À ses yeux, le « souverain conducteur de l’horloge » (c’est ainsi qu’il désigne le
contrôleur général du royaume) est aussi mauvais horloger que mauvais souverain :Il y a là-dessus une attention à
faire, à laquelle presque qui que ce soit n’a jamais réfléchi, qui est que, l’opulence consistant dans le maintien de
toutes les professions d’un royaume poli et magnifique, qui se soutiennent et se font marcher réciproquement comme
les pièces d’une horloge ; toutes, à beaucoup près, ne sont pas dans la même assurance, et à l’épreuve de semblables
atteintes.18Comme toutes les métaphores, la métaphore de l’horloge évolue avec le progrès technique19. Au milieu du
siècle, lorsque s’intensifie la course à la précision avec les montres de marine, on prendra plus couramment modèle
sur la montre, comme dans cette version remarquable de la comparaison, par l’économiste Steuart :
Il en est des gouvernements comme des machines, plus elles sont simples, plus elles sont solides et durables ; plus
elles sont composées avec art, plus elles deviennent utiles ; mais aussi plus elles risquent d’être hors d’état de marche.
La forme [du gouvernement] de Sparte peut être comparée à un coin, de toutes les puissances mécaniques la plus
solide et la plus compacte. Ceux des États modernes peuvent l’être aux montres, qui se dérangent continuellement ;
tantôt le ressort s’avère trop faible, tantôt trop fort pour la machine : et quand les roues ne sont pas faites en suivant
une proportion fixée, par les mains expertes d’un Graham ou d’un Julien le Roy, elles ne s’accordent pas bien les unes
avec les autres ; alors la machine s’arrête, et si on la force, des pièces se cassent ; et il faut avoir recours à la main de
l’ouvrier pour la réparer.20
À la fin du siècle, la montre deviendra de plus en plus précise, de plus en plus fiable, et bientôt changera de valeur,
deviendra synonyme de précision, une précision presque inhumaine, comme dans d’innombrables récits
du XIXe siècle : chez Edgar Poe, chez Jules Verne par exemple21. Mais ce retournement de valeur ne doit pas nous
induire en erreur. Au XVIIIe siècle, la montre est un objet de comparaison omniprésent, en tant qu’objet technique à la
fois utile et imparfait. De Maistre, s’exprimant après la Révolution française, rejettera la comparaison de la montre
(pour défendre la comparaison du corps vivant désormais associée à la monarchie), mais c’est bien cette image qui lui
paraît résumer le siècle : « Une des grandes erreurs de ce siècle est de croire que la constitution politique des peuples
est une œuvre purement humaine ; qu’on peut faire une constitution comme un horloger fait une montre. Rien n’est
plus faux. »22 Or, le plus grand coupable, pour De Maistre comme pour les contre-révolutionnaires, c’est Rousseau.
*
Rousseau a-t-il parlé de montre dans le Contrat social ? Pas nommément, seulement d’une mystérieuse « machine ».
Pourtant, sous l’apparence d’une « thèse générale », d’une « abstraction » qui examine les gouvernements seulement
dans leurs principes, il est possible de reconnaître dans le Contrat social deux « objet(s) existant(s) », historiques,
datés : les institutions de Genève ; une montre à spiral réglant23.
La République de Genève, dans l’image optimiste et nostalgique que Rousseau s’en fait depuis la France, c’est la
meilleure des constitutions modernes. Avec une assemblée de tous les « citoyens » (les citoyens étant seulement une
classe parmi les habitants, à peu près 1600 sur 25000), avec deux ou trois Conseils qui forment le gouvernement (le
Conseil des 25 – ou Petit Conseil –, le Conseil des 60, le Conseil des 200), avec un droit de regard des citoyens sur
l’action des différents Conseils, Genève a théoriquement une constitution équilibrée, où les citoyens sont à la fois
souverains et sujets, et où les « magistrats » du gouvernement (on dirait aujourd’hui : les fonctionnaires) n’ont d’autre
pouvoir que celui qui leur est délégué par l’assemblée souveraine. C’est exactement la logique du Contrat social : le
gouvernement n’est qu’un « corps intermédiaire » entre le « souverain » et les « sujets », qui sont les mêmes
personnes considérées sous deux aspects – et c’est cela qui fait l’originalité du livre24.
En réalité, même à Genève, les choses ne sont pas aussi idéales. Les familles enrichies qui ont obtenu les places au
Petit Conseil, le plus élevé, se comportent de plus en plus comme si elles détenaient une part de souveraineté. À terme,
ce qui menace Genève, c’est une forme de despotisme feutré, ou alors la révolte du parti bourgeois. Le problème est
de savoir combien de temps cet édifice va tenir, combien de temps cette « machine », comme dit Rousseau, sera « en
état d’aller »25.
Montre « turque »

Montre cabriolet double boîtier avec répétition à quarts, faite pour le marché turc mouvement avec échappement à
cylindre à tuile en rubis, cuvette et cadran signés Bréguet & Fils boîtier poinçonné « J L J » (Jean-Louis Joly, 1752 ?-
1821)
Au plus fort de la nostalgie, dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles, enchantée par le souvenir des fêtes et de
l’enfance, Rousseau croit encore que Genève peut être sauvée des abus du Petit Conseil. Mais bientôt ses amis
genevois tempèrent son optimisme. Alors Rousseau durcit et souligne l’opposition entre la richesse des familles
gouvernementales et l’« industrie » des artisans, qui forment l’« état médiocre » (au milieu) auquel il appartient par sa
naissance : « Partout le riche est toujours le premier corrompu, le pauvre suit, l’état médiocre est atteint le dernier. Or
chez nous l’état médiocre est l’horlogerie »26. Cette horlogerie vertueuse, c’est l’image du père, Isaac Rousseau,
horloger « fort habile », « vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes ». Dans
l’image de bonheur que façonne la mémoire, les outils de l’horloger deviennent inséparables de la vertu. Pour ainsi
dire, ils la fabriquent : « Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j’ai
reçu le jour [...]. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier »27. Faut-il
penser, alors, que la montre est prête à jouer son rôle de « signe mémoratif », comme ces objets capables de « ranimer
puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d’eux »28 autrefois ? Si cela était, les souvenirs ne
manqueraient pas : les jeux d’enfant, lorsque avec son cousin il empruntait les « outils de (son) bon vieux grand-père,
pour faire des montres à son imitation » ; plus tard, la honte d’être renvoyé du greffe, au verdict qu’il n’était « bon
qu’à mener la lime » ; à treize ans, les douloureuses années d’apprentissage chez un horloger-graveur, métier qui ne
lui « déplaisait pas en lui-même », mais que son patron, un « homme rustre et violent », finit par lui rendre
« insupportable »29.
On ne solde pas son passé comme on vend une montre. L’horlogerie vertueuse n’est pas qu’un souvenir. Depuis son
retour dans sa ville pour trois mois, en 1754, Rousseau a renoué avec son milieu, il s’est lié d’amitié avec des
horlogers genevois : la famille De Luc, à Genève, mais aussi Jean Romilly, installé à Paris. Romilly est ce « célèbre
horloger »30 qui présente en 1755 à l’Académie Royale des Sciences une montre si ingénieuse qu’elle peut marcher
huit jours là où, avec le même rouage, une montre ordinaire s’arrête au bout de vingt-quatre heures, puis récidive en
1757 avec une montre théoriquement capable d’aller 378 jours ! Il est aussi l’auteur des articles de l’Encyclopédie sur
le « Frottement » ou les « Vibrations », ou bien encore des Planches d’Horlogerie31 Sa philosophie est simple : les
frottements n’ont vraiment d’importance que dans l’horlogerie, et l’horlogerie, en retour, pourrait se résumer aux
frottements :
 32 J. Romilly, « Frottement », in Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné des Arts et des Métiers, vol.  (...)
L’horlogerie est de tous les arts celui qui présente sur le frottement les plus grands et les plus singuliers phénomènes ;
car dans tous les arts, excepté l’horlogerie, les frottements n’agissent que comme résistance, ou comme obstacles au
mouvement des corps appliqués les uns contre les autres ; et par l’altération qu’ils causent aux pièces dont les
machines sont composées. Avec de la force et une réparation nécessaire aux pièces altérées, l’on satisfait à tous les
frottements dans ces machines. Il n’en est pas de même en horlogerie ; les résistances et les altérations des pièces y
sont presque pour rien. C’est de la variété connue des frottements qui agissent en retardant plus ou moins la vitesse
des corps, que provient une si grande irrégularité dans l’horlogerie, et principalement dans les montres.32
Dans l’horlogerie, il ne suffit pas, comme dans les autres machines, de connaître la force perdue dans le frottement : il
faut aussi connaître le temps employé à l’épuiser. Or, en prenant pour modèle le levier d’Archimède, les théoriciens de
la « machine politique », image popularisée au XVIIe siècle, avaient oublié que la force s’échange contre du temps.
Comme l’explique M. Authier, Archimède fournissait un modèle au personnage fictif, lointain et tout-puissant,
capable avec son levier de soulever la Terre – image du monarque absolu manœuvrant d’un doigt son royaume –, mais
c’était un mythe trompeur, et bientôt A. Ferguson, prenant au pied de la lettre la promesse d’Archimède, aura beau jeu
de montrer qu’« un homme contrebalançant la Terre au bout d’un levier et se déplaçant à la vitesse d’un boulet de
canon » mettrait 44 963 540 000 000 ans pour « déplacer la Terre d’un pouce » !33 De la même manière, au moment
où son ami Romilly invente des montres miraculeuses qui marcheront aussi longtemps, en proportion, que Rome a
vécu, Rousseau, méditant sur les institutions de Genève et la vertu de ses horlogers, se moque de l’image du levier,
associée à l’idée d’un « gouvernement tyrannique »34 et rétablit dans son projet la relation entre la force et le temps :
L’on ne peut éviter en politique non plus qu’en mécanique d’agir plus faiblement ou moins vite, et de perdre de la
force ou du temps. La volonté générale est rarement celle de tous, et la force publique est toujours moindre que la
somme des forces particulières ; de sorte qu’il y a dans les ressorts de l’État un équivalent aux frottements des
machines, qu’il faut savoir réduire à la moindre quantité possible, et qu’il faut du moins calculer et déduire d’avance
de la force totale pour proportionner exactement les moyens qu’on emploie à l’effet qu’on veut obtenir.35
Cet équivalent du frottement, c’est précisément le problème posé par le gouvernement, dans son « effort continuel
contre la souveraineté ». Comme dans l’exemple de Genève, les magistrats, « dépositaires de la puissance publique »,
sont les « officiers » du peuple, ils sont là pour lui « obéir », mais en obéissant au peuple au sens passif (les sujets), ils
s’opposent au peuple au sens actif (le souverain) : « plus cet effort augmente, plus la constitution s’altère », et comme
il n’y a pas de « volonté de corps » qui résiste et « fasse équilibre » avec celle des magistrats, il doit arriver tôt ou tard
que le gouvernement « opprime enfin le souverain et rompe le traité social »36. En politique comme en horlogerie, la
perfection est une « chimère ». En composant au mieux son gouvernement, l’effet recherché par Rousseau sera
double, comme dans l’horlogerie, mais il ne sera pas idéal :
Montre « turque » à équation du temps et quantième

Montre faite pour le marché turc, avec une aiguille en acier bleui pour indiquer l’heure du temps moyen et une aiguille
concentrique en or pour indiquer l’heure du temps solaire, cadran subsidiaire des secondes et de la date, mouvement
avec échappement à cylindre à tuile en rubis, cuvette signés.
Cadran signé en lettres arabes Abraham-Louis Bréguet.
Boîtier poinçonné « J L J » (Jean-Louis Joly, 1752 ?-1821)
(Paris, 1814, or, argent)
1.
Qu’est-ce qu’un « État bien réglé » ? Un État où il y ait « toujours accord de temps, de lieu, d’effet, entre la direction
de la volonté générale et l’emploi de la force publique », où les volontés particulières, inconstantes par nature,
obéissent à la « volonté générale », « moins sujette à cette inconstance »37. C’est le problème de l’exactitude, de la
régularité (les quatre à cinq minutes de retard ou d’avance par jour). Ainsi, « s’il y a plus de ruse dans une Cour, il y a
plus de sagesse dans un sénat, et [...] les républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies ».
Mais, comme une montre avance ou retarde, il arrive que le gouvernement républicain ne marche pas comme il faut :
« sans s’éloigner directement du but de son institution, il peut s’en écarter plus ou moins, selon la manière dont il est
constitué »38.
2. Comment juger d’un bon gouvernement ? Par sa capacité à prolonger autant que possible la paix civile
obtenue par le pacte social – ce qui ne veut pas dire éternellement : « Si Sparte et Rome ont péri, quel État peut
espérer de durer toujours ? » C’est le problème de la durée de marche (vers 1760, une montre ordinaire doit être
remontée toutes les trente heures environ). Pour Rousseau, comme pour les horlogers de son époque, l’horizon
temporel est fini, mais on peut espérer l’allonger un peu :
Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie, il dépend d’eux de prolonger celle de l’État aussi loin qu’il est
possible, en lui donnant la meilleure constitution qu’il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus tard qu’un
autre, si nul accident imprévu n’amène sa perte avant le temps.39
Il est possible alors de développer plus complètement l’analogie de la montre et du Contrat social : 1) la volonté
générale du peuple souverain, qui dirige, qui « détermine l’acte », c’est le régulateur (dans la montre à spiral réglant
inventée à la fin du XVIIe siècle) ; 2) le gouvernement, « ministre » du souverain et sans autre force que la « force
publique concentrée en lui », c’est le rouage ; 3) l’« État » (au sens de « société », ensemble des sujets), force
commune au tout, c’est le ressort moteur40. Comme l’échappement de la montre est à la fois « retardateur » et
« régulateur »41 , frein et rythme, c’est de l’effet combiné du « conflit » et du « concours » de la volonté générale et
du gouvernement que « résulte le jeu de toute la machine »42 politique.
Il ne reste plus qu’à reconnaître dans le « législateur » la figure du maître-horloger, celui qui « fait les plans des
montres et des pendules » et « quant à l’exécution, [...] fait choix des ouvriers qui sont capables d’en exécuter chaque
partie »43. Cet « homme extraordinaire dans l’État », cet emploi mystérieux qui « constitue la république » mais
« n’entre point dans sa constitution », c’est « le mécanicien qui invente la machine » politique, alors que « d’autres
plus sages en régleront les mouvements », viendront la « monte(r) », la faire « marcher », la « remonter » « quand elle
s’arrête »44.
Voilà où se trompe encore la légende : oublier qu’une montre de 1760 est imparfaite, qu’elle s’arrête bientôt, qu’elle
bloque, qu’elle s’use, qu’elle n’est pas encore la montre parfaite du XIXe siècle. Malgré sa méticulosité, Romilly
reconnaît n’avoir que des « connaissances bien imparfaites »45 des frottements, et ses montres qui marchent si
longtemps n’indiquent pas l’heure juste ! C’est précisément cela qui intéresse Rousseau, qui peut justifier la
comparaison avec les choses humaines, avec les aléas de l’Histoire.
Mais Rousseau n’a pas été toujours aussi prudent. Il lui arrive de donner des arguments à ses contradicteurs, comme
ce fameux modèle mathématique du meilleur gouvernement, qui forme un des passages les plus critiqués du Livre III.
Pour calculer le meilleur gouvernement pour un État, il suffirait, écrit Rousseau, de « représenter » le rapport « du tout
au tout ou du souverain à l’État [...] par celui des extrêmes d’une proportion continue, dont la moyenne
proportionnelle est le gouvernement »46. Autrement dit : écrire l’équation Souverain / Gouvernement =
Gouvernement / État (toujours au sens de « société »), soit S/G = G/E. En isolant la variable du « nombre du peuple »,
comme le propose Rousseau, et en posant E = 1 comme le suggère M. Halbwachs dans son commentaire (« c’est le
sujet-peuple, un individu »47), on obtient la solution proposée par Rousseau : nombre des magistrats = racine carrée
du nombre du peuple. Une solution que Rousseau s’empresse de retirer pour ne pas être tourné en « ridicule » : « si,
pour m’exprimer en moins de paroles, j’emprunte un moment des termes de géométrie, je n’ignore pas, cependant,
que la précision géométrique n’a point lieu dans les quantités morales »48.
Dans ce passage, Rousseau ne succombe pas à sa « tentation mathématique » ou à ses « métaphores
mathématisantes », comme on le dit parfois. Il prend seulement dans son sens propre originel – peut-être plus ou
moins consciemment – une expression que nous ne connaissons plus qu’au sens figuré : les rouages de
l’administration. Comme rouage, le gouvernement de Rousseau est composé de plusieurs roues, et tout lecteur
de l’Encyclopédie sait que le calcul de la taille des roues repose précisément sur la résolution d’une série de
« moyennes proportionnelles » ! Par exemple, pour une montre que l’on veut faire marcher trente heures, en donnant
par habitude 15 dents à la roue d’échappement, on obtient le nombre de roues restantes et leur nombre de dents en
réduisant 2400 (le nombre de rotations que doit faire la roue d’échappement en trente heures) à la racine carrée, puis
cubique, puis quatrième, pour obtenir un rouage de quatre roues plus une (la roue d’échappement), qui ont
respectivement 15 dents, 48 dents, 90 dents, etc.49Avec l’analogie de la montre, l’exemple mathématique du Contrat
social retrouve sa raison d’être. Et si, dans la théorie, Rousseau refuse de réduire le gouvernement à la seule variable
du nombre, dans la pratique, quand il s’agira de prendre ouvertement position sur la constitution de Genève, il sera le
premier à rendre aussi précis que possible son raisonnement sur les rapports respectifs des différents Conseils,
rapports qui s’expriment d’abord par leur taille (Conseil des 25, des 60, des 200)50. Dans son commentaire du Contrat
social, M. Halbwachs appelait métaphoriquement le Petit Conseil de Genève : « le plus haut rouage de
l’administration »51 , sans penser que l’image avait dû avoir, à un certain moment, un sens propre, technique, et que
ce sens pouvait aider à comprendre le livre.
*
Pour déchiffrer un peu mieux le détail du Contrat social, pour comprendre à quel point les idées y sont analysées avec
précision, il fallait donc le rapprocher à la fois de Genève et de la montre, ses deux modèles passés sous silence. Au
risque de bousculer la légende. Car si l’on revient aux circonstances de la rêverie au bord du lac de Bienne, fondatrice
du mythe, on comprend que la sensation de « calme ravissant » éprouvée par Rousseau s’appuie en réalité sur le
« mouvement uniforme et modéré » des éléments environnants, sur le bruit « renflé par intervalles » du flux et du
reflux de l’eau, qui supplée aux « mouvements internes » de la pensée. Le plaisir de la rêverie n’est pas dans
l’immobilité d’un « repos absolu », mais dans un « état simple et permanent [...] dont la durée accroît le charme ». « Si
le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille » et « détruit le charme de la rêverie »52 , écrit encore Rousseau. De
même que, s’il est régulier, un « bruit peut produire l’effet du silence, et le silence l’effet du bruit ; comme quand on
s’endort à une lecture égale ou monotone, et qu’on s’éveille à l’instant où elle cesse »53. Le bonheur de la rêverie
n’est donc pas dans la suspension de la durée, comme le veut la tradition, mais dans une régularité qui dure, dans la
conservation d’un rythme régulier qui berce les sens, l’œil et l’oreille, comme au spectacle des machines :
Non seulement une parade de foire, une revue, un exercice, une procession l’amusent ; mais la grue, le cabestan, le
mouton, le jeu d’une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des
joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l’oiseau qui vole attachent ses regards.54
Cette régularité qui dure, ce mouvement uniforme et modéré sans « secousses ni intervalle »55 , c’est en quelque sorte
la signature de Rousseau. Avant l’apothéose de la rêverie, avant même l’idéal politique, sa conception de la sagesse,
du bonheur, de la musique, de l’enfance et de la « société commencée » a déjà ce caractère de régularité et de
modération. Ainsi « l’heureux enfant jouit du temps sans en être esclave », car « le calme des passions [...] rend pour
lui sa succession toujours égale »56. Ainsi la « société commencée », véritable « jeunesse du monde », « tenant un
juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l’époque la plus
heureuse et la plus durable »57. De même, la musique, le premier et vrai métier de Rousseau, a son secret dans la
mesure : « L’idée du rythme entre nécessairement dans celle de la mélodie », « un chant n’est un chant qu’autant qu’il
est mesuré », et « quand une fois la mesure et le mouvement sont déterminés, toutes les mesures doivent être
parfaitement égales, et tous les temps de chaque mesure parfaitement égaux entre eux »58. Non seulement le temps
n’est pas l’ennemi, celui dont il faudrait s’abstraire, comme le veut l’interprétation héritée du Romantisme, mais il est,
dans la nature, le seul vrai « chirurgien »59 de la vie.
27De là l’importance symbolique de la montre, la machine des machines, la machine à garder le temps. L’âme du
sage, dit en substance Rousseau dans une page oubliée de l’Emile, doit être aussi régulière, dans ses sentiments,
qu’une montre doit l’être, à sa façon, pour bien mesurer le temps :
Le temps perd pour nous sa mesure quand nos passions veulent régler son cours à leur gré. La montre du sage est
l’égalité d’humeur et la paix de l’âme ; il est toujours à son heure, et il la connaît toujours.60
Ce n’est pas dans la poche, au bout d’une chaîne, qu’il faut avoir la montre. C’est en soi, dans le calme des passions,
qui « tient lieu d’instrument » pour mesurer le temps « au besoin »61. Exactement comme un bon musicien sait se
passer de métronome (qu’on appelle encore « métromètre » ou « chronomètre ») parce qu’il le devient lui-même : « à
l’aide d’un peu d’habitude, [...] il n’y a point de pendule qui surpasse en justesse la main ou le pied d’un bon
musicien ». Ainsi « le seul bon chronomètre que l’on puisse avoir, c’est un habile musicien qui [...] ait bien lu la
musique qu’il doit faire exécuter, et qui sache en battre la mesure : machine pour machine, il faut mieux s’en tenir à
celle-ci »62. Chez Rousseau, c’est toujours la même philosophie : pour que l’homme ne soit pas soumis à la machine,
à l’instrument, il doit éduquer ses sens et ses facultés pour devenir lui-même cet instrument. Comme La Forêt,
l’horloger amoureux de Tyssot de Patot, il faut avoir la tête comme « une horloge à minutes » !63 On comprend
maintenant, au terme de cette recherche, que l’image s’applique aussi à la politique, à la république idéale du Contrat
social : ressembler le plus possible à une bonne montre, avec ses qualités et ses limites, pour ne pas ressembler à une
Cour monarchique, soumise au caprice du roi, à la succession des ministres et à la versatilité des courtisans (quelque
chose comme un Sérail occidental). Une comparaison – seulement implicite dans le texte final – tout à fait en accord
avec les idées et le langage de l’époque, même si le modèle politique proposé, lui, n’appartient qu’à Rousseau.
NOTES
1 Les textes de Rousseau sont cités, selon l’orthographe moderne, en suivant les Œuvres complètes en cinq volumes, éd. Gallimard, coll. « La
Pléiade » (notée OC), et selon la Correspondance complète en cinquante-deux volumes, éd. Voltaire Foundation (notée CC). Ici Confessions,
8, OC, I, p. 363. Voir aussi Rêveries du promeneur solitaire, 3, OC, I, p. 1014. Girardin, s’inspirant des manuscrits de Rousseau, le décrit enclin
« à oublier toutes sortes d’heures » (Lettre du Marquis de Girardin à la Comtesse de La Marck, CC, XLI, pp. 206-207).
2 Rêveries du promeneur solitaire, 5, OC, I, p. 1046. Pour la tradition d’interprétation mentionnée, voir par exemple G. Poulet, Etudes sur le
temps humain I, Plon, coll. « Agora », 1989 (1952), pp. 216-217.
3 Voir Essai sur l’origine des langues, 9, OC, V, p. 406 ; J. Starobinski : « J.-J.Rousseau : la forme du jour », in Cahiers pour un temps. Jean
Starobinski, Centre Georges Pompidou, 1985, pp. 236-240 ; Confessions, 11, OC, I, p. 547.
4 Sur la place de la montre dans la culture européenne, en particulier au XVIIIe siècle, voir J.-C. Beaune, L’automate et ses mobiles, Flammarion,
1980 ; D. Landes, L’heure qu’il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, Gallimard, 1987 ; et L. Mumford,
Le mythe de la machine, Fayard, 1973-1974, 2 vol. 
5 Cet article est une version remaniée et augmentée d’une première étude publiée par le Musée des Arts et Métiers à Paris, que je remercie pour
cela : « Jean-Jacques Rousseau horloger malgré lui », Musée des Arts et Métiers. La Revue, n° 24, Septembre 1998, pp. 34-41.
6 Je maintiens ici la date usuelle de 1710, même s’il semble acquis aujourd’hui que le livre a été publié entre 1714 et 1717, et non pas 1710
comme l’indiquent les éditions. Un fac-similé a été publié récemment, présenté par R. Trousson : S. Tyssot de Patot, Voyages et aventures de
Jacques Massé, Genève, Slatkine Reprints, 1979. Sur les aspects utopiques, religieux, politiques de cet ouvrage, voir A. Stroup, « Massé’s
haircut », in D.L. Rubin, dir., Utopia2 : The 18th Century, EMF (Studies in Early Modern France), 5, 1999, pp. 1-40 et R. Trousson, Voyages
aux pays de nulle part, éd. de l’Université de Bruxelles, 1979.
7 S. Tyssot de Patot, op. cit., pp. 131, 146 & 254-255.
8 Ibid., pp. 273-274.
9 Ibid., pp. 274-275.
10 Ibid., pp. 284-285.
11 Ibid., pp. 285.
12 Ibid., pp. 294-295.
13 Ibid., p. 301.
14 Ibid., pp. 304-305.
15 Ibid., pp. 308-309.
16 Cité in J. -J. Rousseau, OC, I, note 2, p. 55.
17 Leibniz emploie la métaphore contre Clarke et Newton, qui prétendent que l’univers tend à perdre sa force par le jeu de la gravitation
universelle : « Monsieur Newton et ses Sectateurs ont encore une fort plaisante opinion de l’Ouvrage de Dieu. Selon eux, Dieu a besoin de
remonter de temps en temps sa montre : autrement elle cesserait d’agir. Il n’a pas eu assez de vue, pour en faire un Mouvement perpétuel. Cette
Machine de Dieu est même si imparfaite selon eux, qu’il est obligé de la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire, et même
de la raccommoder, comme un Horloger son Ouvrage ; qui sera d’autant plus mauvais Maître, qu’il sera plus souvent obligé d’y retoucher et d’y
corriger. Selon mon sentiment, la même force et vigueur y subsiste toujours, et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la
Nature, et le bel Ordre préétabli. » (cité in A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, coll. TEL, 1988, p. 284 sqq.). Fontenelle
reprendra lui aussi la comparaison dans ses Entretiens avec une marquise curieuse de science : « On veut que l’univers ne soit en grand, que ce
qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvements réglés qui dépendent de l’arrangement des parties. Avouez la vérité.
N’avez-vous pas eu quelquefois une idée plus sublime de l’univers, et ne lui avez-vous point fait plus d’honneur qu’il ne méritait ? J’ai vu des
gens qui l’en estimaient moins, depuis qu’ils l’avaient connu. Et moi, répliqua-t-elle, je l’en estime beaucoup plus, depuis que je sais qu’il
ressemble à une montre. » (B. Le Bovier de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, éd. de l’Aube, 1990, pp. 23-24).
18 P. de Boisguilbert, Dissertation sur la nature des richesses (1707), cité in G. Faccarello, Aux origines de l’économie politique libérale : P. de
Boisguilbert, éd. Anthropos, 1986, p. 82.
19 Sur la nécessité de rapprocher l’histoire des idées et l’histoire des techniques, en particulier pour faire l’histoire des métaphores sociales et
politiques, je renvoie à F. Lefebvre, « La vertu des images. Analogie, proportion et métaphore dans la genèse des sciences sociales
au XVIIIe siècle », Revue de Synthèse, n° 1-2, janvier-juin 2000, pp. 45-77.
20 J. Steuart, An inquiry into the principles of political oeconomy (1767), in The Works political, metaphisical & chronological of sir James
Steuart, New York, Augustus M. Kelley, reprints of Economic classics, 1967, vol. 1, pp. 331-332.
21 Sur E. Poe, voir J. -P. Weber, Domaines thématiques, Gallimard, 1963, pp. 37-86. Sur J. Verne, voir F. Raymond, « L’homme et l’horloge »,
in P. A. Touttain, dir., Jules Verne, L’Herne, 1974, pp. 141-151.
22 J. de Maistre, De la souveraineté du peuple : un anti-Contrat social, PUF, 1991 (1795), p. 122.
23 Lettres écrites de la montagne, 6, OC, III, pp. 812 & 810. Sur le rôle décisif de Genève dans la théorie politique de Rousseau, voir M.
Launay, Jean-Jacques Rousseau écrivain politique (1712-1762), CEL/ACER, 1971 et H. Rosenblatt, Rousseau and Geneva. From the « First
Discourse » to the « Social contract » 1749-1762, Cambridge University Press, 1997.
24 Contrat social, III, 1, OC, III, p. 396.
25 Manuscrit de Genève, I, I, OC, III, p. 281.
26 Lettre à d’Alembert, OC, V, p. 85 ; Lettre à T. Tronchin, 26.11.1758, CC, V, pp. 241-242.
27 Confessions, 1, OC, I, p. 6 ; Discours sur l’origine de l’inégalité, dédicace, OC, III, p. 118.
28 Dictionnaire de musique, « Musique », OC, V, p. 924 ; Nouvelle Héloïse, IV, 17, OC, II, p. 519.
29 Confessions 1, OC, I, pp. 25 & 30-31.
30 Dictionnaire de musique, « Carillon », OC, V, p. 687 ; Sur J. Romilly, « citoyen » de Genève, maître-horloger à Paris depuis 1752, voir
A. Chapiro, La montre française : du  XVIe siècle jusqu’à 1900, éd. de l’Amateur, 1991, pp. 132-134.
31 Les dates ici sont importantes : l’article « Frottement » parait dans le volume VII de l’Encyclopédie, que Rousseau reçoit en décembre 1757,
avant de rédiger les dernières versions du Contrat social.
32 J. Romilly, « Frottement », in Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné des Arts et des Métiers, vol. VII, pp. 345-346.
33 M. Authier, « Archimède : le canon du savant », in M. Serres, dir., Éléments d’histoire des sciences, Bordas, 1989, p. 111.
34 Contrat social, III, 8, OC, III, p. 418.
35 Manuscrit de Genève, I, 4, OC, III, pp. 296-297. C’est dans le Manuscrit de Genève que l’on trouve la référence la plus explicite aux
« frottements », alors que le mot disparaît dans le Contrat social. On peut donc faire l’hypothèse que la montre était explicitement désignée
comme modèle dans la troisième partie du Manuscrit, celle portant sur le gouvernement, que Rousseau a déchirée un jour (rendant cette
hypothèse invérifiable).
36 Contrat social, III, 10 et III, 16, OC, III, pp. 421 & 432.
37 Manuscrit de Genève, I, 4, OC, III, pp. 295-296.
38 Contrat social, III, 6 et III, 1, OC, III, pp. 412 & 400.
39 Contrat social, III, 11, OC, III, p. 424.
40 Contrat social, III, 1 & 2, OC, III, pp. 395 & 399-400.
41 J. Romilly, « Frottement », op. cit., p. 347.
42 Lettres écrites de la montagne, 6, OC, III, D. 808.
43 F. Berthoud, « Horlogerie », in Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné des Arts et des Métiers, vol VIII, p. 307.
44 Manuscrit de Genève, II, 2 et I, 1, OC, III, pp. 313 & 281 ; Lettres écrites de la montagne, 9, OC, III, p. 896.
45 J. Romilly, « Frottement », op. cit., p. 344.
46 Contrat social, III, 1, OC, III, p. 396.
47 M. Halbwachs, in J.-J.Rousseau, Du Contrat Social, Aubier Montaigne, 1943, note 160, p. 243.
48 Contrat social, III, 1, OC, III, p. 398.
49 Voir J. Romilly, « Frottement », op. cit., pp. 350-351.
50 Voir Lettre à F. -H. d’Ivernois, 9.2.1768, CC, XXXV, pp. 100-107.
51 Op. cit., note 164, p. 245.
52 Rêveries du promeneur solitaire, 2 & 5, OC, I, pp. 1005 & 1045-1047.
53 Dictionnaire de musique, « Imitation », OC, V, p. 861.
54 Dialogues, 2, OC, I, pp. 816-817. Le « mouton » est une machine à enfoncer les pieux.
55 Rêveries du promeneur solitaire, 5, OC, I, p. 1047.
56 Émile, 3, OC, IV, p. 459.
57 Discours sur l’origine de l’inégalité, 2, OC, III, p. 171.
58 Dictionnaire de musique, « Mélodie » et « Temps », OC, V, pp. 884 & 1114.
59 Discours sur l’origine de l’inégalité, 1, OC, III, p. 139.
60 Émile, 3, OC, IV, p. 459.
61 Ibid.
62 Dictionnaire de musique, « Temps » et « Chronomètre », OC, V, pp. 1114 & 711.
63 Mais pour le bénéfice d’Émile et non pas pour son malheur ! Au-delà du roman de Tyssot de Patot, comparer l’homme à une horloge ou une
montre est un lieu commun depuis le XVIIe siècle. Au XVIIIe, on mentionnera seulement Tristram Shandy de L. Sterne et le maître dans Jacques
le fataliste de Diderot.

Un fantasme philosophique : le despotisme oriental


Au XVIIIe siècle, il n’y a pas d’idéal politique évident dans le discours philosophique des Lumières. On peut parler
d’un siècle d’hésitation entre plusieurs conceptions du système de gouvernement dans une phase de transition entre
l’Europe médiévale et l’Europe moderne. En cela, Du contrat social s’oppose à De l’Esprit des lois et à Voltaire, ce
grand bourgeois ambitieux, tenant d’un despotisme éclairé, ainsi qu’à Diderot, adversaire du despotisme quel qu’il
soit. Cependant, il y a un point sur lequel tous s’accordent : l’inquiétude pour l’avenir de la monarchie française. Mais
au-delà de cette inquiétude, la personnalité de l’écrivain reflète son modèle sociopolitique. De l’Esprit des lois n’est
pas seulement un livre majeur dans son domaine, mais aussi un ouvrage marqué par l’esprit aristocrate médiéval dans
le regard qu’il porte sur l’Orient, tandis que le Contrat Social, ignorant les régimes politiques de son temps, me
semble se trouver à un moment zéro de la réflexion. Malgré cette absence d’un modèle unique de gouvernement, la
peur du despotisme est présente dans certains écrits des Lumières et chaque écrivain l’évoque à sa façon. En ce qui me
concerne ici, c’est le regard philosophique que portent ces penseurs sur le gouvernement ottoman qui m’intéressera
puisqu’il s’agit du système de gouvernement par lequel ils se définissent en priorité.
 1 R. Derathé, « Les Philosophes et le despotisme », in Utopie et Institutions au  XVIIIe siècle, Mouto (...)
2Le mot despote, dès son apparition chez Aristote, défini comme « toute autorité qui ressemble à celle du maître sur
ses esclaves »1 a été appliqué aux monarchies orientales. Il y a donc dès les origines une malheureuse confusion entre
gouvernement despotique et monarchies orientales, confusion qui perpétuera dans l’habitus mental de l’Européen,
depuis les Croisades contre « l’Infidèle » jusqu’au XVIe siècle où le terme ressuscite dans le contexte de la lutte contre
la domination turque ainsi qu’en témoignent quantité d’ouvrages produits sur la « religion mahométane »,
prétendument fondée par « l’imposteur » dans l’idée de contrer la sympathie que quelques chrétiens avaient montrée
envers cette religion.
3Rien ne devait convaincre davantage les esprits de l’identité du gouvernement qu’Aristote attribuait « aux Barbares
et aux Asiatiques » avec l’empire turc, que la poussée ottomane, au début du XVIe siècle, et l’établissement des Turcs
dans les Balkans et dans la plaine du Danube. La terreur qu’inspirait le Turc, ou terror Christianorum, exploitée par
l’Église, par les réformateurs et par les pouvoirs civils, réveillait une vieille idée : la croyance en une opposition
irréductible entre l’Europe chrétienne et l’Orient musulman, pays de « l’Infidèle ».
Localisation d’une épidémie et ses symptômes  : les Lumières
Le despotisme oriental dans l’ensemble de la philosophie du XVIIIe siècle, c’est le gouvernement des Turcs, des
Persans et, plus généralement, des pays d’Asie, terres immenses, écrasées de soleil. Ce détail a son importance
puisque le despotisme se confond avec la géographie et l’histoire de l’Orient. Dès le livre III de L’Esprit des lois, le
despotisme est identifié à l’Orient, par l’emploi d’un lexique qui fait à la fois rêver et frémir : Sophi, Grand
Seigneur, pachas, vizirs... Ce despotisme oriental qui occupe une telle place dans l’œuvre de Montesquieu, se définit
essentiellement par la crainte qu’il inspire. Or, ce despotisme ne connaît ni l’honneur, fondement de la monarchie, ni
la vertu, fondement de la République. La vertu n’est pas une nécessité dans l’État despotique, quant à l’honneur, ce
serait pour elle un danger. « Il faut donc que la crainte y abatte tous les courages, et y éteigne jusqu’au moindre
sentiment d’ambition »2. Cette crainte est liée organiquement à tout pouvoir absolu. Montesquieu interprète l’histoire
de l’Empire ottoman à la lumière de cet épisode significatif : lorsque Osman, empereur des Turcs, « fut déposé, aucun
de ceux qui commirent cet attentat ne songeait à le commettre : ils demandaient seulement, en suppliant, qu’on leur fît
justice sur quelque grief ; une voix, qu’on n’a jamais connue, sortit de la foule par hasard ; le nom de Mustapha fut
prononcé, et soudain Mustapha fut empereur »3.
Après la crainte, la corruption : elle est organiquement liée à ce système de gouvernement. Un gouvernement
despotique « se corrompt sans cesse, parce qu’il est corrompu par sa nature »4. Cette corruption, intrinsèque au régime
despotique, n’est pas un phénomène provisoire mais sa conséquence inévitable.
L’ignorance est la troisième caractéristique du despotisme oriental, lequel non seulement repose sur l’ignorance mais
la répand autour de lui, selon une analyse célèbre de Montesquieu. Que peut donc être l’éducation en pays despotique
sinon une éducation servile ? Pourquoi répandre l’ignorance ? La réponse est claire puisque « l’extrême obéissance
suppose de l’ignorance dans celui qui obéit »5. Le despote ne peut pas admettre un enseignement rationnel ou l’éveil
de l’esprit critique ; « le savoir y sera dangereux »6.
7Diderot observe aussi, dans sa contribution à l’Histoire des deux Indes, le lien entre la tyrannie et l’esclavage d’un
peuple. Pour lui, la tyrannie est, quelquefois, l’œuvre des peuples et non des rois. Cette vue est, me semble-t-il, plus
conforme à l’ensemble de la pensée des Lumières en ce qu’elle insiste sur l’importance de l’éducation des peuples
pour rejeter l’injustice exercée sur eux par les gouvernants. Elle met en évidence une conception selon laquelle la
volonté d’un peuple d’améliorer sa condition suppose que ce peuple soit instruit et cultivé.
8Si Montesquieu met en évidence les conséquences affreuses du despotisme oriental, Rousseau, en revanche, souligne
le sens humain chez les « Turcs » bien que vivant sous un gouvernement arbitraire. Se demandant dans l’Émile, livre
IV, pourquoi ils sont généralement plus humains, plus hospitaliers que les Européens. Il répond :
C’est que dans leur gouvernement arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et
chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement et la misère comme un état étrange à eux ; chacun peut être demain
ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur
lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.7
L’humanité que Rousseau reconnaît à la société ottomane n’est pas à mettre sur le compte, dans l’Émile, d’une
quelconque tolérance du philosophe pour le despotisme oriental, mais plutôt à rapprocher des revers qui ont marqué sa
vie privée, notamment les vicissitudes de l’extrême misère à Turin et à Lyon : de la même manière, Émile sait que tout
est possible, même l’esclavage qu’il subira un jour en Algérie, comme on le voit dans l’épisode d’Émile et Sophie8.
Par ailleurs, les sultans du monde islamique ont quelque fois, chez lui, une image plus débonnaire, comme le roi du
Maroc dans le Livre IV de l’Émile.
Cette conception se retrouve aussi dans l’ensemble de l’analyse politique que Rousseau développe à ce sujet dans
son Contrat social et que l’on peut résumer ainsi, en suivant R. Derathé : « il n’y a plus de souverain, plus de peuple
ni de chef, mais un maître et des esclaves »9. Par ailleurs, le despotisme est, pour le XVIIIe, siècle, un phénomène
spécifiquement oriental, on l’a dit. Or, Montesquieu est le premier philosophe à insister sur cette origine. Pourquoi
donc appliquer ce stéréotype à l’Orient et, en particulier, à l’Orient musulman ? Cela tiendrait à deux raisons, selon
Montesquieu : à la nature de la religion musulmane d’une part et, d’autre part, au climat – cette dernière thèse,
géographique, étant également reprise par Rousseau.
Soulignons ici que sa pensée conservatrice pousse Montesquieu à adopter une position hostile à la conception
islamique de l’État : la religion chrétienne est douce et ne convient pas au despotisme alors que la musulmane, de par
sa nature, s’accommode du despotisme10, conservatisme qui transparaît dans le titre même de ce chapitre : « Que le
gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane ». Et,
si le christianisme est éloigné « du pur despotisme, c’est que la douceur, étant si recommandée dans l’Évangile, [...]
s’oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se ferait justice et exercerait ses cruautés ».
12Libre de ce type de préjugés, le jugement de Rousseau se situe, comme on l’a dit plus haut, au point zéro de
l’analyse. Le philosophe remarque en effet dans son Contrat social que, bien que le gouvernement dans la conception
islamique entretienne un lien étroit entre le spirituel et le temporel, le système politique islamique ménage avec
bonheur ce rapport entre l’autel et le trône :Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du Souverain, et
sans liaison nécessaire avec le corps de l’État. Mahomet eut des vues très saines, il lia bien son système politique, et
tant que la forme de son Gouvernement subsista sous les Caliphes ses successeurs, ce Gouvernement fut exactement
un, et bon en cela11.
Par « bon en cela », Rousseau entend apparemment que cette religion, à la base, comprend les deux autorités sans
revendiquer le despotisme, tandis que Jésus, qui était venu « établir sur la terre un royaume Spirituel », dès que « les
humbles Chrétiens ont changé de langage », vit bientôt « ce prétendu royaume de l’autre monde devenir sous un chef
visible le plus violent despotisme dans celui-ci »12.
14Cette expression chef invisible qui est empruntée à De l’Esprit des lois, nous aiderait, me semble-t-il, à comprendre
cette projection, qu’on trouve chez Montesquieu, de l’expérience du christianisme sur l’islam ; autrement dit, dans sa
recherche inquiète d’un système monarchique constitutionnel, Montesquieu est contre toute influence cléricale sur le
politique. Cependant, Rousseau reconnaît, dans le même chapitre, que ce régime islamique s’est altéré avec le temps
après les Califes.
Saint-Lambert (1716-1803), dans l’article « Législateur » de l’Encyclopédie13, établit encore le lien entre religion et
despotisme, mais, comme Diderot et d’Holbach, cette religion ne s’identifie pas seulement à l’islam mais à toutes les
religions révélées. Si le législateur fait de la religion le ressort principal de l’État, il donne nécessairement beaucoup
d’importance aux prêtres. À la fin du siècle, Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de
l’esprit humain, dépasse aussi cette vue qui fait de l’islam un fondement du despotisme oriental. L’autre explication
des despotismes orientaux est la théorie climatique, très largement acceptée au XVIIIe siècle. L’influence de la chaleur
et du froid sur le comportement des gens et sur le système de gouvernement est un thème récurrent dans la littérature
française de Montesquieu à Condorcet. Mais on ne peut pas dire que tous les philosophes aient le même point de vue
sur l’influence du climat. Dans le discours de Montesquieu, la chaleur du climat fait des pays asiatiques une terre de
prédilection pour les despotismes. Il est naturel donc que la série des trois empires qui les illustrent soient, chez lui,
asiatiques/musulmans : là plus qu’ailleurs, la chaleur des tropiques favorise l’hébétude des sujets.
Tandis que Jaucourt généralise les causes, les effets et la nature du despotisme dans son article « Despotisme » de
l’Encyclopédie, Volney remet en question cette pièce essentielle du dispositif de Montesquieu, la théorie climatique,
qui lui apparaît comme un véritable sophisme et « se refuse donc à naturaliser le despotisme comme la fatalité
congénitale de certaines races »14. Il s’oppose aussi en cela à Rousseau et Montesquieu lesquels reconnaissent
l’influence du climat sur le mode de gouvernement. J’en veux pour preuve le Xe des Fragments politiques intitulé
« L’influence des climats sur la civilisation », ce qui ne l’empêche pas de soutenir la République contre la monarchie
constitutionnelle prônée par Montesquieu.
Helvétius (1715-1771), au contraire, voit dans le despotisme une spécificité des pays chauds non pour des raisons
physiques mais des raisons morales. Cet ami de Montesquieu, réfutant De l’Esprit des lois une année avant sa
publication, soutient qu’après avoir inutilement épuisé « les causes physiques pour y trouver les fondements du
despotisme oriental, il faut bien avoir recours aux causes morales, et par conséquent à l’histoire. Elle nous apprend
qu’en se poliçant, les nations perdent insensiblement leur courage, leur vertu, et même leur amour pour la liberté ;
qu’incontinent après sa formation, toute société, selon les différentes circonstances où elle se trouve, marche d’un pas
plus ou moins rapide à l’esclavage »15.
Helvétius poursuit en affirmant que la grandeur ou la décadence d’un peuple repose sur des fondements moraux et
que, donc, une bonne éducation peut faire de n’importe quel peuple, un peuple civilisé, libre et digne. On doit aussi
attribuer aux causes morales « toutes les différences d’esprit et de caractère qu’on découvre chez les nations »16, idée
fondatrice, qu’on retrouvera chez Voltaire, Diderot, Volney et Condorcet, faisant reposer la civilisation tantôt sur
l’éducation, tantôt sur les « bonnes mœurs », comme nous le lisons chez Voltaire qui ne connaît point encore le
vocable de civilisation. Il me paraît alors que les idées de Montesquieu établissant un rapport entre les causes
physiques et le despotisme, sont isolées de l’ensemble de la philosophie des Lumières. Si on accepte le discours
de L’Esprit des lois, on peut alors légitimement se poser la question suivante : les Orientaux sont-ils voués
éternellement à l’esclavage sous la férule d’un despote, en dépit des bienfaits de l’éducation ?
20La pensée de Montesquieu dans De l’Esprit des lois aura la plus grande influence sur ses contemporains ; les
encyclopédistes, notamment, lui emprunteront sa définition du despotisme, comme par exemple le chevalier de
Jaucourt, qui en reprend la substance dans l’article « Despotisme » de l’Encyclopédie : « un seul, sans loi et sans règle,
entraîne tout par sa volonté et son caprice ». Ce despote y est aussi donné comme un fait oriental. L’article dépasse
pourtant quelque peu cette conception quand il amorce un examen plus large de la nature et des effets du despotisme.
21Davantage que la situation géographique, l’éducation – mot clé dans le projet des Lumières – fait la différence entre
les peuples. Instruire le peuple est le seul moyen de l’arracher à la soumission au despote. On observe le même esprit
d’ouverture chez le baron d’Holbach reprenant dans l’Ethnocratie ou le gouvernement fondé sur la morale, les idées
de Montesquieu concernant les différentes formes de gouvernement, hormis la thèse orientale du despotisme. L’auteur
considère en effet que le despotisme peut régner en Europe tout comme dans le monde islamique, c’est-à-dire partout
où les mœurs sont corrompues et le peuple ignorant.
La critique
22Tandis que le despotisme, dans l’Esprit des lois, est de nature religieuse / musulmane, Montesquieu ne voit de
despotisme ni laïc ni éclairé : c’est là le premier point par où pèche sa théorie. Et ce ne sont pas les critiques modernes
qui lui reprochent ce point ; certains esprits du XVIIIe l’avaient déjà fait : Voltaire, Anquetil-Duperron et Condorcet,
notamment. Voyons par exemple la critique que fait Voltaire de cette conception du despotisme vue par l’auteur
de L’Esprit des lois. Malgré l’admiration qu’il a pour Montesquieu, il attaque le philosophe dans son Commentaire
sur L’Esprit des lois, Le supplément au Siècle de Louis XIV, ainsi que dans l’Essai sur les mœurs. Sa critique porte sur
deux points : le premier est la théorie orientale du despotisme chez Montesquieu. Le second est l’absence d’une
théorie du despotisme éclairé, idée fondatrice, pourtant, dans la pensée politique du XVIIIe siècle. Les philosophes des
Lumières préconisent, en effet, de concilier le pouvoir absolu avec la volonté de faire progresser l’État et ses sujets. Ils
voient dans Frédéric II (1712-1786) et Catherine II (1729-1796) les prototypes du souverain éclairé. Seul Diderot
éprouve de l’hostilité à l’égard du despotisme, fût-il éclairé ou non (il faut probablement voir là un effet des espoirs
déçus dans sa relation avec Catherine II), une hostilité qu’il explique dans sa contribution à l’Histoire des deux Indes :
Vous entendez dire que le gouvernement le plus heureux serait celui d’un despote juste, ferme, éclairé. Quelle extravagance ! ne
peut-il pas arriver que la volonté de maître absolu soit en contradiction avec la volonté de ses sujets ?17
24D’autre part, à ce témoignage un peu trop naïf de Montesquieu :En Turquie, on termine promptement toutes les
disputes. La manière de les finir est indifférente, pourvu qu’on finisse. Le bâcha (sic), d’abord éclairci, fait distribuer à
sa fantaisie des coups de bâton sur la plante des pieds des plaideurs, et les renvoie chez eux.18
25Voltaire fait ce commentaire critique avec l’ironie qui le caractérise :Cette plaisanterie serait bonne à la comédie
italienne. Je ne sais si elle est convenable dans un livre de législation ; il ne faudrait y chercher que la vérité. Il est faux
que dans Constantinople un bâcha se mêle de rendre la justice.
26Et de passer au système judiciaire turc : Les cadis sont les premiers juges ; ils sont subordonnés aux cadileskers, et
les cadileskers au vizir-azem, qui juge lui-même avec les vizirs de banc. L’empereur est souvent présent à l’audience,
caché derrière une jalousie ; et le vizir-azem, dans les causes importantes, lui demande une décision par un simple
billet, sur lequel l’empereur décide en deux mots.19
27Dans le Supplément au siècle de Louis XIV, on lit une autre critique de la notion du despotisme oriental tel qu’il
apparaît dans les relations de voyages au Levant :On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que
la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les lois et qu’aucun citoyen ne possède rien en
propriété dans ces vastes pays ; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre homme : “Nous vous
donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos enfants et sur nos vies” ; comme s’il n’y avait pas chez ces
peuples des lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous [...]20
28Voltaire en arrive ensuite à la critique majeure de la manie de Montesquieu d’étendre à l’ensemble du pays des
constatations faites à Constantinople. Il relève ainsi dans le Supplément au Siècle de Louis XIV qu’on ne peut pas
prendre « quelques coutumes particulières au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie ». Cette
dernière critique de Voltaire me paraît cruciale du fait que ces généralisations s’appuient sur des remarques de
voyageurs dont on sait qu’ils sont particulièrement friands d’anecdotes.
29Un autre ouvrage, l’Essai sur les mœurs, où Montesquieu célèbre la consécration de l’esprit critique du XVIIIe siècle,
rend également justice à ce pays en ces mots :Je crois devoir ici combattre un préjugé, que le gouvernement turc est un
gouvernement absurde qu’on appelle despotique ; que les peuples sont tous esclaves du sultan, qu’ils n’ont rien en
propre, que leur vie et leurs biens appartiennent à leur maître.21
30À quoi Voltaire répond avec bon sens qu’ « une telle administration [se] détruirait elle-même » et que, par
conséquent, le despotisme oriental est une « chimère ». On est tenté de conclure que c’est à la monarchie absolue
qu’en a Montesquieu par l’écho qu’il donne à un stéréotype éculé et que, à travers le Grand Turc, il vise Louis XIV.
31Treize ans après De l’Esprit des lois, Boulanger, et presque toute la coterie de la « synagogue » d’Holbach,
développe une idée plus profonde que celle de Montesquieu selon laquelle le despotisme n’est pas plus redevable à
l’islam qu’à la chaleur du climat, mais est lié, plutôt, à la corruption des mœurs et à la religion, quelle que soit cette
religion.
La critique contemporaine
La critique contemporaine, quant à elle, est partagée entre deux tendances dont l’une consiste à affirmer que les pays
dits « despotiques » n’étaient pas du tout conformes au tableau sinistre qu’en brosse De l’Esprit des lois ; l’autre, à
remettre en cause la vraisemblance théorique proprement dite de ce type de gouvernement : non seulement le
gouvernement despotique tel que le décrit Montesquieu n’a pas existé, mais il n’a pas pu exister du fait de son
absurdité, c’est-à-dire la contradiction interne de ses fondements mêmes. M. Dodds formule, à la fin du XIXe siècle
déjà, l’une des premières critiques récentes de la théorie de Montesquieu réfutant l’idée du despotisme dans De
l’Esprit des lois comme incomplète et exagérée22. L’État despotique selon Montesquieu concentrerait les traits les
plus caricaturaux des périodes les plus noires de l’histoire turque et perse. Plus tard, A. Grosrichard considérera que
Montesquieu traduit un fantasme évoquant les « lieux fantasmatiques que sont les capitales du despotisme oriental
[...] », Ispahan et Constantinople23.
Le despote oriental : le personnage
Un certain nombre de stéréotypes le caractérisent dans la littérature. Montesquieu, épris de réalités historiques, ne
craint pas « d’assimiler indûment dans une vision monstrueuse, le tyran d’Aristote, le despote oriental des récits de
voyages, et Louis XIV de la fin du règne »24. Le personnage est donné comme pétri de paresse et d’ignorance, celle-
ci étant le produit de celle-là. Le livre II, chapitre 5 en donne une image hideuse : « un homme à qui ses cinq sens
disent sans cesse qu’il est tout, et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. Il
abandonne donc les affaires ». Le tyran n’est pas seulement ignorant mais stupide25 ; puisque sa paresse l’abandonne
à la mollesse et à la volupté, il se décharge du fardeau de l’État pour en charger son vizir lequel exerce le pouvoir,
pendant que le prince goûte le repos et le plaisir de l’oisiveté, enfermé dans son sérail. Il n’a point d’autres conseils
que « ceux de ses femmes et de ses esclaves, qui le flattent pour qu’il comble leurs désirs et leur avidité »26. Le
despote oriental, essentiellement occupé à jouir, est incapable de gouverner si ce n’est par l’intermédiaire d’un tenant-
lieu. A. Grosrichard remarque que cette jouissance du despote devient alors la cause première de la désaffection du
pouvoir, qui en est l’effet nécessaire27. Le fait est qu’il n’y a pas d’autres lois que le caprice.
34Ainsi, Usbek ce maître/despote à qui le premier eunuque du Sérail d’Ispahan s’adresse dans un langage proche de la
littérature érotique, à la mode sous la Régence :Reviens donc, magnifique Seigneur, reviens dans ces lieux porter
partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions désespérées, viens ôter tout prétexte de faillir ; viens
apaiser l’amour qui murmure, et rendre le devoir même aimable ; viens, enfin, soulager tes fidèles eunuques d’un
fardeau qui s’appesantit chaque jour.28
35Althusser continue en mettant en évidence le lien entre le despote et les passions : On apprend ainsi que dans le
despotisme, le seul désir qui subsiste est le désir des commodités de la vie. Mais ce n’est pas un désir suivi : il n’a pas
le temps de se composer un avenir. Les passions du despotisme se renversent donc l’une dans l’autre.29
36Cependant, Althusser donne une analyse philosophique du personnage bien différente de celle de Montesquieu,
constatant que le ressort du despotisme est aussi bien le désir que la crainte. Il explique pourquoi : [...] car ils sont à
eux-mêmes leur propre revers, sans avenir, comme deux hommes liés dos à dos sont sans espace, rivés au point de
leurs chaînes. Et c’est ce modèle de passion qui donne au despotisme son style. Cette absence de durée, ces
mouvements subits et sans recul immédiat qui retombent sur eux-mêmes, comme des pierres que les enfants
voudraient jeter contre le ciel.30
37Ce despote voluptueux, paresseux, ignorant est-il heureux pour autant ? Rousseau répond, dans une note en marge
de la lettre VIII de la sixième partie de la Nouvelle Héloïse, que les despotes sont les plus malheureux parmi tous les
hommes. Plus il est despote, plus il est triste :D’où il suit que tout Prince qui aspire au despotisme, aspire à l’honneur
de mourir d’ennui. Dans tous les Royaumes du monde cherchez-vous l’homme le plus ennuyé du pays ? Allez
toujours directement au souverain ; surtout s’il est très absolu. C’est bien la peine de faire tant de misérables ! Ne
sauroit-il s’ennuyer à moindres fraix ?31
38Même si le tableau que Montesquieu a brossé du despotisme oriental a beaucoup été critiqué, il suffit de regarder
autour de nous pour découvrir des régimes dont l’horreur et l’iniquité n’ont rien à lui envier. Décrivant le despotisme
des Turcs, des Persans et des Mongols, il a certainement exagéré, mais il a aussi touché à l’essence du phénomène.
Montesquieu a cherché minutieusement le lien entre le despotisme et les deux filles légitimes de tout pouvoir
arbitraire que sont sous toute latitude la corruption et l’ignorance.
Despotisme et colonisation
39Montesquieu s’en prenait à la monarchie absolue en général quand il dépeignait le Grand Turc sous les traits de la
figure très ancienne du despote aristotélicien. Cependant, cette diabolisation de l’Autre reste un cas isolé dans un
premier temps. En effet, le discours de Montesquieu, influencé par les idées médiévales et les récits de voyageurs,
forçant le trait parfois à l’envi, deviendra dans le siècle suivant, pendant l’expansion coloniale, un préjugé dominant.
Si j’ai établi ce lien entre despotisme et colonisation, cela ne signifie pas que Montesquieu soit favorable à la
colonisation. Le philosophe, farouchement opposé à cette entreprise inhumaine, comme nous lisons dans la lettre
CXXI des Lettres persanes, proteste notamment contre la barbarie espagnole aux Indes occidentales et contre la
pratique des différentes formes d’esclavage32. Force est de constater cependant que ses vues concernant le despotisme
ont été quelquefois, malgré lui, mises au service de la colonisation.
41De son côté, Diderot, le philosophe le plus engagé parmi les écrivains des Lumières, parlant de l’esclavage des
« nègres » dans sa contribution à l’Histoire des deux Indes, regrette ce qui se passe contre les nations colonisées :
On les tyrannise, on les mutile, on les brûle, on les poignarde ; [...] Les tourments d’un peuple à qui nous devons nos
délices ne vont jamais jusqu’à notre cœur. Tout mon sang se soulève à ces images horribles. Je haïs, je fuis l’espèce
humaine, composée de victimes et de bourreaux ; et si elle ne doit pas devenir meilleure, puisse-t-elle s’anéantir !33
42Ce philosophe est le seul, parmi ses contemporains, qui soit conscient du rapport entre la conception du despotisme
oriental et le principe de la colonisation. Il le dit, dans un des plus beaux textes des Lumières sous la forme d’un
touchant dialogue de l’Histoire des deux Indes :
– Mais c’étaient les nègres des criminels dignes de mort ou des plus grands supplices, et condamnés dans leur propre
pays à l’esclavage.
– Êtes-vous donc les bourreaux des peuples de l’Afrique ? D’ailleurs qui les avait jugés ? Ignorez-vous que dans un
État despotique il n’y a de coupable que le despote ? Le sujet d’un despote est, de même que l’esclave, dans un état
contre nature. Tout ce qui contribue à y retenir l’homme, est un attentat contre sa personne. Toutes les mains qui
l’attachent à la tyrannie d’un seul, sont des mains ennemies.34
Il conclut que « le tyran ne peut rien par lui-même ; il n’est que le mobile des efforts que font tous ses sujets pour
s’opprimer mutuellement ». Si on en croit ce discours, la tyrannie réelle ou prétendue d’un despote à leur tête ne
saurait justifier la soumission des « pays du sud » à la puissance coloniale, ni les crimes du colonisateur.
L’engagement philosophique de Diderot en faveur de la liberté sera éclipsé dans le siècle suivant par l’exploitation
avide des colonies et la conception connexe selon laquelle l’Orient est la terre de prédilection de l’ignorance, donc
indigne de l’idéal démocratique. Que faut-il voir dans la domination néocoloniale du monde sinon un avatar de ce
regrettable préjugé ? Le despotisme dans un Orient fantasmé, réduit à ce stéréotype, Montesquieu aurait pu le peindre
dans n’importe quel pays, du Levant ou de l’Occident, en ce qu’il incarnait le produit de l’union de l’ignorance et de
la corruption. Pourtant, à travers ce fantasme, il aura eu le pressentiment de la triste réalité politique qui prévaudra
plus tard dans maints pays.
NOTES
1 R. Derathé, « Les Philosophes et le despotisme », in Utopie et Institutions au  XVIIIe siècle, Mouton & Co, Paris-La Haye, 1963, p. 58.
2 Œuvres complètes, Paris, Gallimard (la Pléiade), 1951, t. II, p. 258.
3 Lettres persanes, Lettre LXXX.
4 De l’Esprit des lois, Livre VIII, chapitre X.
5 Op. cit., Livre IV, chapitre 3.
6 Loc. cit.
7 Œuvres Complètes, Gallimard (la Pléiade), t. IV, p. 507.
8 Ibid., p. 378.
9 Du Contrat social, Paris, Gallimard, 1993, p. 45.
10 De l’Esprit des lois, Livre XXIV, chapitre 3.
11 Du Contrat social, Livre IV, chapitre 8.
12 Ibid.
13 Cet article n’est pas signé mais il est attribué à Saint-Lambert, voir J. Proust, Diderot et l’Encyclopédie, Armand Collin, Paris, 1967, p. 538.
14 Jean-Claude Berchet, « Chateaubriand et le despotisme oriental » in Dix-huitième siècle, n° 26, 1994, p. 351.
15 « De l’esclavage et du génie allégorique des Orientaux », Troisième discours, chapitre XXIX.
16 Troisième discours, chapitre XXIX.
17 Œuvres complètes, éd. L. Versini, op. cit., t. III, p. 660.
18 Livre IV, chapitre 2.
19 Œuvres complètes, op. cit., t. 31, pp. 292-293.
20 Œuvres historiques, Paris, Gallimard (la Pléiade), 1957, p. 1246.
21 Œuvres complètes, op. cit., t. 31, p. 292.
22 Les Récits de voyages, sources de De l’esprit des lois de Montesquieu, Slatkine reprints, Genève, 1980, réimpression de l’édition de Paris,
1929, p. 171.
23 A. Grosrichard, Structure du Sérail, Seuil, Paris, 1979, p. 229.
24 P. Vernière, Montesquieu et l’Esprit des lois ou la raison impure, Société d’édition d’enseignement supérieur, Paris, 1977, p. 104.
25 Livre V, chapitre 14.
26 M. Dodds, op. cit., p. 140.
27 A. Grosrichard, op. cit., p. 96.
28 Lettres persanes, lettre XCVI.
29 Althusser, Montesquieu la politique et l’histoire, P.U.F., Paris, 1959, p. 85.
30 Loc. cit.
31 Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 694.
32 Cf, R. Etiemble, L’Orient philosophique au  XVIIIe siècle, 3 vol. , Centre de documention universitaire, Paris, 1961, t. 3 p. 24.
33 Œuvres complètes, éd. L. Versini, t. III, p. 737.
34 Ibid. p. 741.
Les fruits-salams de J.-J. Rousseau
Prologue
1Le thème des « fruits-salams » de J.-J. Rousseau, loin d’être sans rapport avec le séjour prolongé que fit son père à
Istanbul, nous semble, tout au contraire, se situer au cœur même de sa problématique. Il convient, pour en saisir
l’importance, de lire avec attention l’Essai sur l’origine des langues pour comprendre à quel point la « langue des
signes » en général et l’objet-salam, en particulier, ont pour J.-J. Rousseau une fonction essentielle : celle d’exprimer
en silence ce que l’on ne peut dire à voix haute, celle de signifier là où le langage articulé est insignifiant, car trop
artificiel, trop rigide, obsolète en un mot. Ces salams sont donc pour lui les nouveaux phonèmes de cette langue
originale qu’il a le projet de créer, langue qu’il vanta avec chaleur dans l’Essai sur l’origine des langues et dans
l’Émile. Cette langue originale est également, pour lui, une langue originelle dans la mesure où elle prend modèle sur
les langues premières de l’humanité, langues efficaces, langues innocentes, langues où pouvaient encore s’exprimer
les sentiments du cœur et de l’âme.
Mais d’où lui vint cette idée de langue des signes sinon, nous semble-t-il, de son père, qui, horloger du sérail dans le
palais de Topkapi, était contraint de pratiquer, lui aussi, cette langue muette faite de signes que venaient enseigner des
maîtres muets afin qu’un silence absolu règne dans le palais du Sultan ?1 Cette hypothèse n’est pas gratuite et c’est J.-
J. Rousseau lui-même qui y fait référence dans l’Essai sur l’origine des langues :
La langue épistolaire des salams transmet sans crainte des jaloux les secrets de la galanterie orientale à travers les
Harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s’entendent entre eux et entendent tout ce qu’on leur dit par
signes, tout aussi bien qu’on peut le dire par le discours. Le Sieur Pereyre et ceux qui comme lui apprennent aux
muets non seulement à parler mais à savoir ce qu’ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre
langue non moins compliquée, à l’aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là (Œuvres complètes V,
p. 378).
3Sans doute le père de J.-J. Rousseau a-t-il, à son retour, narré force contes orientaux à l’enfant épris d’un monde
imaginaire. Mais on peut, presque assurément, affirmer qu’il lui a révélé l’existence de cette « langue des signes »
dans laquelle il s’était exprimé pendant plusieurs années. Il se peut même que père et fils l’aient pratiquée dans une
complicité amusée. Que J.-J. Rousseau, adulte, s’en soit souvenu et l’ait utilisée pour inventer une langue muette où le
regard se substituait à l’oreille pour entendre les confessions les plus intimes : voilà qui nous paraît possible, voire
probable. Par l’entreprise de ces « objets-salams », il a pu aussi nous exprimer l’indicible et dévoiler le secret de son
cœur. Si le père de J.-J. Rousseau l’a contraint, nous dit-il, à se substituer à sa mère il lui a également fourni la langue
adaptée pour le dire.
Fruits et vergers chez J.-J. Rousseau
Fruits et vergers tiennent une place importante dans les textes et la pensée » de J.-J. Rousseau. N’a-t-il pas commencé
son œuvre d’écrivain en faisant publier, dès 1739, Le Verger de Madame de Warens ? Ne l’a-t-il pas achevée par
cette Neuvième promenade (la dixième étant restée inachevée) où il relate une anecdote où les pommes jouent un rôle
central et où il fait encore référence à ce jardin des Hespérides qu’il avait déjà évoqué dans une anecdote
des Confessions dédiée aux pommes ? Presque tous les fruit qui poussent sous nos climats se retrouvent sous sa
plume2 et il n’oublie jamais de signaler lors d’une promenade les vergers et les vignes qu’il côtoie, que cela soit aux
Charmettes (I, 224, 236) ou à l’île St Pierre (I 1003, 1004) ; il s’occupe lui-même de la cueillette des fruits et nous le
fait savoir avec complaisance à maintes reprises (I, 225, 433, 1041) ; il rêve de posséder un verger et nous le dit avec
insistance : « J’aurais un potager pour jardin et pour parc un joli verger », nous dit-il dans l’Émile (IV, 687) ; « Il me
faut absolument un verger au bord de ce lac » s’exclame-t-il encore dans les Confessions (I, 152).
5Pourquoi cet intérêt si vif de J.-J. Rousseau pour les fruits ? La réponse semblerait simple : sa passion pour la
botanique, science dans laquelle la fructification représente l’ultime finalité des plantes :
La fleur ne me parait être que l’état passager des parties de la fructification durant la fécondation du germe [...] la fleur
n’est donc que le foyer et l’instrument de la fécondation (IV, 1223),
6écrivait-il en effet en 1774 dans le Dictionnaire de botanique. Or, son intérêt pour la botanique s’est développé bien
après qu’il se fut épris des fruits. Ne conviendrait-il donc pas d’inverser la question et de faire de sa passion pour la
botanique l’étape ultime de son engouement pour les fruits ?
Le fruit ou l’état de nature encore accessible à l’Homme
7En 1753, dans les notes IV et V du Discours sur les origines de l’inégalité, J.-J. Rousseau va exprimer clairement
l’intérêt qu’il porte aux fruits dans la mesure où il y suppose que l’espèce humaine est une race frugivore et non
carnivore :Il semble donc que l’Homme ayant les Dents et les Intestins comme les ont les Animaux Frugivores,
devrait naturellement être rangé dans cette Classe, et non seulement les observations anatomiques confirment cette
opinion, mais les monuments de l’Antiquité y sont encore très favorables (III, 199).
8Frugivore, l’homme se doit donc de consommer des fruits s’il ne veut pas dénaturer sa propre espèce ; d’ailleurs les
fruits ne sont-ils pas plus nourrissants que toutes les herbes qu’on pourrait lui proposer ?
Ma troisième et plus importante remarque est que les fruits des Arbres fournissent à l’animal une nourriture plus
abondante que ne peuvent faire les autres végétaux, expérience que j’ai faite moi-même, en comparant les produits de
deux terrains égaux en grandeur et en qualité, l’un couvert de châtaigniers l’autre semé de bled (III, 198).
9Outre cette riche alimentation, les fruits donnent aux frugivores des mœurs paisibles très différentes de ceux des
carnassiers, violents et féroces. De cela J.-J, Rousseau va tirer une conclusion qui, pour lui, s’impose : c’est parce qu’il
est frugivore que l’homme primitif était doux et paisible, n’ayant pas à se disputer une proie que les fruits abondants
rendaient sans intérêt :Car la proye étant presque l’unique sujet de combat entre les Animaux Carnaciers, et les
Frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle, si l’espèce humaine était de ce dernier genre, il est clair qu’elle
aurait eu beaucoup plus de facilité à subsister dans l’État de Nature, beaucoup moins de besoin et d’occasions d’en
sortir (III, 199).
10Reprenant les propos de Dicéarque cité par St Jérôme qui affirme que les premiers hommes ne mangeaient pas de
chair (III, 199), J.-J. Rousseau pense que l’introduction d’un régime carnivore a rendu l’homme cruel et violent et que
s’il était resté frugivore il aurait conservé sa douceur primitive :Une des preuves que le goût de la viande n’est pas
naturel à l’homme est l’indifférence que les enfants ont pour ce mets-là et la préférence qu’ils donnent tous à des
nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits etc. Il importe surtout de ne pas dénaturer ce goût
primitif et ne de point rendre les enfans carnaciers : si ce n’est pour leur santé, c’est pour leur caractère ; car de
quelque manière qu’on explique l’expérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels
et féroces plus que les autres hommes ; cette observation est de tous les lieux et de tous les tems (IV, 411).
11Il conviendra donc d’imposer à l’enfant une nourriture végétarienne afin que son caractère ne soit pas gâté trop tôt
et reste naturelle plus longtemps possible : « Des fruits, du laitage, quelque pièce de four un peu plus délicate que le
pain ordinaire » (IV, 411) formeront donc la base de son alimentation. Julie aura également comme nourriture
« d’excellents légumes, les œufs, la crème, les fruits » (II, 453), tout comme Émile : « Il aime fort les bons fruits, les
bons légumes, la bonne crème » (IV, 465). Ainsi seront nourris les paysans qui travaillent à Clarens et qui – venant se
délasser le dimanche après leur travail dans la « Salle-basse » – trouveront à leur disposition « du feu, du vin, des
fruits, des gâteaux et un violon qui les fait danser » (II, 455). J.-J. Rousseau, bien entendu, se nourrira de même,
consommant avec délices « du beurre frais, des fruits, du laitage » (I, 63). Les fruits font donc partie des mets
qu’absorbent les êtres humains que n’a pas encore défigurés la société et qui, pour conserver ce naturel précieux, se
doivent d’adopter la nourriture qui les préserve de chuter dans les vices qu’une société carnassière ne va pas tarder à
leur inculquer.
Nous connaissions déjà la grande préférence que donnait J.-J. Rousseau à la nourriture végétarienne. J. C. Bonnet
parle, à cet égard, d’un véritable « Éden végétarien »3 qu’il se plaît à restaurer pour rester en union avec la bonne
Nature. Le fruit est à l’apogée de cet Éden, et cela pour plusieurs raisons. Il s’agit tout d’abord d’un végétal qui pousse
dans l’air, à la lumière, loin des souterrains obscurs où se développent les tubercules dont J.-J. Rousseau ne parle
jamais, préférant citer les végétaux grimpants, tels les fèves, les pois, le houblon, qui s’élancent eux aussi vers le ciel4.
Car on connaît sa répulsion pour tout ce qui vit dans ces régions obscures qu’un homme de la nature doit ignorer5.
N’ayant pas besoin de la terre, le fruit n’a pas davantage besoin de ces travaux jardiniers que J.-J. Rousseau n’apprécie
guère dans la mesure où ils défigurent l’œuvre de la création. Cette absence d’intermédiaires est ici une des raisons qui
lui fait aimer la botanique et les fruits : « Le botaniste ne souffre point d’intermédiaire entre la nature et lui » (IV,
1250), nous dit-il dans ses Fragments de Botanique. Le fruit est bien le seul végétal à ne pas avoir besoin
d’intermédiaire : poussant seul sur les branches, il est cueilli sur ces mêmes branches et consommé sur place par un
consommateur respectueux de son parfum et de son goût tels que la nature les produits :
Là je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse [...] Là tous les airs de la ville seraient oubliés [...] Tous
nos repas seraient des festins où l’abondance plairait plus que la délicatesse [...] La salle à manger serait par tout, dans
le jardin, dans un bateau, sous un arbre [...] On aurait le gazon pour table et pour chaise, les bords de la fontaine
serviraient de buffet et le dessert pendrait aux arbres (IV, 687).
13Ces fruits qui pendent des arbres sauvages et qui s’offrent à la main respectueuse de l’homme de la nature ne seront
touchés ni par la main d’un intermédiaire ni par celle d’un valet : « Nous serions nos valets pour être nos maîtres »
(IV, 688). Ce seront donc des fruits intacts, des fruits que l’homme n’a pas encore défigurés, ni en mutilant l’arbre qui
les porte, ni en l’acquérant par de l’argent, ni en le falsifiant par les artifices d’une cuisine arbitraire, ni en le faisant
servir par des mains mercenaires.
Fleurs ajourées
Montre bassine décorée en émail en ronde-bosse sur or (Genève, vers 1630/40) mouvement fait pour le marché
oriental, signé Jaques Quartier (actif dans la seconde moitié du XVII siècle)(Genève, vers 1670/80, or, émail)
Sur le premier point J.-J. Rousseau insiste beaucoup, dénonçant vigoureusement les fruits nés d’une manipulation de
l’arbre qu’il compare à une mutilation. Dès la première phrase de l’Émile il dénonce en effet vigoureusement l’usage
des greffes qui défigurent les arbres et leur font porter des fruits étrangers à leur propre essence, mêlant les genres et
troublant l’ordre parfait que Dieu avait mis sur la terre :
Tout est bien, sortant des mains de l’auteur des choses : tout dégénère entre les mains de l’homme. Il force une terre à
nourrir les productions d’une autre ; un arbre à porter les fruits d’un autre. Il mêle et confond les climats, les élémens,
les saisons (IV, 245).
15Il reviendra, à plusieurs reprises, sur cette dénaturation des arbres par les greffes, notamment dans la
septième Lettre sur la botanique qu’il écrit à Madame Delessert :
L’homme a dénaturé beaucoup de choses pour les mieux convertir à son usage, en cela il n’est point à blâmer ; mais il
n’en est pas moins vrai qu’il les a souvent défigurées et que quand dans les œuvres de ses mains il croit étudier
vraiment la nature, il se trompe [...] Les arbres fruitiers sont à peu près dans le même cas par la greffe ; vous aurez
beau planter des pépins de poire ou de pommes des meilleures espèces, il n’en naîtra jamais que des sauvageons. Ainsi
pour connaître la poire et la pomme de la nature, il faut les chercher non dans les potagers mais dans les forêts. La
chair n’en est pas si grosse et si succulente, mais les semences en meurissent mieux, en multipliant davantage, et les
arbres en sont infiniment plus grands et plus vigoureux (IV, 1188).
Au désordre introduit par les greffes, qu’il condamne ici de façon plus nuancée, reconnaissant qu’elles sont
nécessaires à la nourriture de l’homme6, s’ajoute un désordre peut-être plus grand : celui de hâter l’éclosion des fruits,
brouillant ainsi l’ordre de la nature, et mettant « les saisons en contradiction avec elles-mêmes et les climats en
contradiction avec les saisons » (IV, 679). Qui est donc responsable de ce grave désordre sinon les riches vivant dans
un luxe effréné qui ne leur apporte d’ailleurs aucun plaisir si ce n’est celui de l’amour propre et de la vanité ?
Je voudrois dans le service de ma table, dans la parure de mon logement imiter par des ornemens très simples la
variété des saisons, et tirer de chacune toutes ses délices sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine et
non du goût à troubler ainsi l’ordre de la nature, à lui arracher des productions involontaires qu’elle donne à regret,
dans sa malédiction, et qui n’ayant ni qualité ni saveur, ne peuvent ni nourrir l’estomac ni flater le palais. Rien n’est
plus insipide que les primeurs ; ce n’est qu’à grands fraix que tel riche de Paris avec ses fourneaux et ses serres
chaudes vient à bout de n’avoir sur sa table toute l’année que de mauvais légumes et de mauvais fruits. Si j’avois des
cerises quand il gèle et des melons ambrés au cœur de l’hiver, avec quel plaisir les goûterois-je quand mon palais n’a
besoin d’être humecté ni rafraîchi ? Dans les ardeurs de la canicule le lourd maron me seroit-il fort agréable ? Le
préférerois-je sortant de la poêle à la groseille, à la fraise, et aux fruits désaltérans qui me sont offerts sur la terre sans
tant de soins ? (IV, 679, 680).
17Briser l’ordre naturel des saisons, appauvrir encore les pauvres et manger de mauvais fruits : voilà tous les
avantages de cette façon de faire qui semble à J.-J. Rousseau non seulement absurde mais criminelle. Qui pourra, en
effet, mesurer la somme des tâches et des privations nécessaires pour produire ces repas hors nature que l’homme
riche exige à sa table ? Le précepteur va poser la question à Émile à l’occasion d’un festin où ils ont été conviés :
Avec un jugement sain que rien n’a pu corrompre, que pensera-t-il du luxe quand il trouvera que toutes les régions du
monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains, peut-être, ont longtems travaillé, qu’il en a coûté la
vie, peut-être, à des milliers d’hommes, et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans
sa garde-robe » (IV, 463). Un fruit acquis malhonnêtement ne peut être que mauvais. L’argent gâche et corrompt tout,
même les fruits : « J’achette cher un œuf frais, il est vieux ; un beau fruit, il est verd (I, 37).
Toujours bon, le fruit naturel n’a pas besoin d’être apprêté : il se mange tel quel, passant de la branche qui le porte à la
bouche qui va le savourer. Et tous les fruits qui ont bon goût sont de bons fruits : « J’étais persuadé, comme je le suis
encore, que toute production naturelle agréable au goût ne peut être nuisible au corps ou ne l’est du moins que par son
excès » (I, 1072), déclare J.-J. Rousseau dans la Septième promenade à propos de ce fruit de saule épineux qu’il
mangea sans méfiance et qui aurait été – lui dit-on le lendemain – un poison7. Il n’y a donc pas de fruits qui, ayant
bon goût, sont impropres à la consommation. C’est encore une façon qu’a J.-J. Rousseau d’affirmer sa confiance totale
en « la nature qui ne ment point » (I, 1064). Toujours prêt à être consommé, un fruit peut donc se consommer partout,
notamment lors de ces petits repas-dînette qu’affectionne fort J.-J. Rousseau, ces petites collations improvisées qui,
comme le note Bonnet8, lui permettent d’échapper à la contrainte sociale, fortement hiérarchisée, des grands repas :
Dans les maisons j’imaginois des festins rustiques, dans les prés de folâtres jeux, le long des eaux, les bains, des
promenades, la pêche, sur les arbres des fruits délicieux, sous leurs ombres de voluptueux tête-à-tête, sur les
montagnes des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d’aller sans savoir où
(I, 58).
19Dans ces collations champêtres, l’homme est convié à retourner aux premiers temps de l’innocence humaine où,
aux pieds des arbres fruitiers et aux bords des ruisseaux, il vivait en harmonie avec ses frères et avec la nature tout
entière :
Je le vois se rassasiant sous un chesne, se désaltérant au premier Ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui
lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits (III, 135).
20Ainsi J.-J. Rousseau préconise le retour à l’âge d’or, cet âge d’or dont le symbole est ce fruit qu’un être humain va
cueillir sur la branche, comme lui-même le fera à plusieurs reprises, cueillant des cerises à Thônes ou des pommes à
l’île Saint-Pierre. Mais où rencontrer ces fruits parfaits qu’aucune greffe n’a dénaturés, qu’aucune main humaine n’a
souillés ? J.-J. Rousseau va recréer le paradis dans le jardin de l’Élysée qu’a planté Julie à Clarens :
Si vous songez combien au fond d’un bois on est charmé quelquefois de voir un fruit sauvage et même de s’en
rafraîchir, vous comprendrez le plaisir qu’on a de trouver dans ce désert artificiel des fruits excellens et murs quoique
clairsemés et de mauvaise mine ; ce qui donne encore le plaisir de la recherche et du choix (II, 473, 474).
21Cet espace protégé représente la terre primitive, l’île originelle, préservée de l’évolution sociale et de la
dénaturation qui en est la triste conséquence :
Tout y est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point : rien ne dément l’idée d’une Isle
déserte qui m’est venue en entrant et je n’apperçois aucuns pas d’hommes (II, 478, 479).
Trophées d’armes, de fleurs et d’instruments de musique

Montre « turque » à pourtour polylobé mouvement avec échappement à ancre latérale en col de cygne, signé Blondel
& Melly(Genève, vers 1830, or, émail)
22De ce paradis retrouvé J.-J. Rousseau a seul la clef : c’est Julie qui lui confie la sienne pour qu’il pénètre quand il le
veut dans l’Élysée, dans ce verger parfait, dans cette île enchantée où l’homme, à nouveau, peut retrouver sa bonté
primitive9. Il y a aussi le jardin de Sophie qui évoque à Émile celui d’Alcinoüs, ce roi de Corcyre qui recueillit Ulysse
lors de son naufrage :Ce jardin a pour parterre un potager très bien entretenu, pour parc un verger couvert de grands et
beaux arbres fruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux et de plate-bandes pleines de fleurs. Le
beau lieu ! s’écrie Émile plein de son Homère et toujours dans l’enthousiasme, je crois voir le jardin d’Alcinoüs (IV, 783).
Suit une longue description de ce jardin mythique où les fruits multiples et inépuisables rappellent à l’homme
l’abondance primitive du paradis perdu10. Grâce aux fruits, l’homme contemporain peut donc renouer avec l’âge d’or,
communier avec la terre mère et avec ses propres origines. Car le fruit est aussi un signe mémoratif qui transporte J.-J.
Rousseau, et son lecteur, dans ces paradis perdus que sont, pour lui, les Charmettes et Bossey. Voit-il des framboisiers
dans le jardin de l’Élysée ? Nous voici, avec lui, transportés dans le jardin du presbytère de Bossey, ayant, devant nos
yeux des framboisiers qui, d’un jardin fort élevé dans lequel la maison s’enfonçait sur le derrière, venoient ombrager
la fenêtre, et passoient quelquefois jusqu’en dedans (I, 21).
24J.-J. Rousseau cueille-t-il des fruits à l’Île Saint-Pierre ? Il retourne aux Charmettes où son cœur les cueille encore :
À ces amusements j’en joignois un qui me rappeloit la douce vie des Charmettes, et auquel la saison m’invitoit
particulièrement. C’étoit un détail de soins rustiques pour la récolte des légumes et des fruits... (I, 644).
25Voici J.-J. Rousseau goûtant le même bonheur qu’aux temps heureux de son adolescence aux Charmettes, bonheur
profond, bonheur limpide, dont il nous avait dit : Je travaillois au jardin, je cueillois des fruits, j’aidois au ménage et le
bonheur me suivoit partout (I, 225, 226).
26Les fruits ont donc pour J.-J. Rousseau de multiples fonctions : nourriture naturelle de l’homme frugivore, donc
paisible, les fruits participent aussi de cette nourriture idéale exempte de toute dénaturation, de cette nourriture idéale
de l’âge d’or où les premières sociétés vivaient dans l’innocence et le bonheur. Ces sociétés ont-elles toutes
disparues ? Existe-t-il encore des groupes humains qui célèbrent la cueillette des fruits ? Les décrire, les exalter, n’est-
ce pas pour J.-J. Rousseau dès lors un devoir, une façon de faire renaître cet âge privilégié au sein d’une société
dénaturée ?
La grappe de raisins : fruit-symbole d’un groupe social
27Les fêtes des vendanges vont être, pour J.-J. Rousseau, une façon d’exalter la cueillette des fruits et de mettre en
exergue tout le bien qu’une telle pratique apporte à l’homme. Le fruit, dès lors, aura un nom, un nom à l’image du
groupe : ce sera la grappe de raisin que va choisir J.-J. Rousseau comme symbole de ces petites sociétés rurales où le
soin du fruit engendre le bonheur.
28Aux Charmettes il avait fait l’expérience des vendanges, partageant avec Madame de Warens la joie simple qu’il y
trouvait :Des dînés faits sur l’herbe à Montagnole, des soupés sous le berceau, la récolte des fruits, les vendanges, les
veillées à teiller avec nos gens, tout cela faisait pour nous autant de fêtes auxquelles Maman prénoit le même plaisir
que moi (I, 244).
29Il parlera aussi des vendanges avec émotion dans les Rêveries, évoquant ce joli salon au milieu de la terrasse
où les habitans des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges (I, 1041).
30Il va véritablement exalter les bienfaits des vendanges dans la Septième Lettre de la Cinquième Partie de
la Nouvelle Héloïse, vendanges qui se font à Clarens dans la lumière exquise d’un automne limpide, où, sous le regard
de Dieu, chacun cueille sur la vigne le fruit abondant que lui offre la nature :
Le pampre grillé laissant la grape à découvert étale aux yeux les dons du père Lyée et semble inviter les mortels à s’en
emparer (II, 604).
31Les travaux de la campagne font ressusciter cet âge d’or que l’on croyait perdu à jamais et le travail très singulier de
la vigne nous ramène au temps des patriarches, à l’âge biblique des premiers temps.
Le travail de la campagne est agréable à considérer et n’a rien d’assès pénible en lui-même pour émouvoir à
compassion. L’objet de l’utilité publique et privée le rend intéressant ; et puis, c’est la première vocation de l’homme,
il rapelle à l’esprit une idée agréable, et au cœur tous les charmes de l’âge d’or [...] On oublie son siècle et ses
contemporains ; on se transporte au temps des patriarches (II, 603).
32Voici Rachel, revenue sur la terre en la personne de Julie, Rachel, cette « fille charmante et si constamment aimée »
(I, 604). Voici Noémi qui en est peut-être un autre avatar. Par le seul fait de vendanger, de cueillir les fruits de cette
vigne que planta Noé (V, 397) les hommes sont métamorphosés et retournent à ces temps anciens où, comme l’eau
des fontaines, le bonheur cristallin coulait à grands flots pour abreuver chacun :
O, temps de l’amour et de l’innocence, où les femmes étoient tendres et modestes, où les hommes étaient simples et
vivoient contents (II, 604).
33Dans ce bonheur profond, parce que partagé, vont vivre pendant toute une semaine les vendangeurs de Clarens,
retrouvant l’égalité première, source de fraternité. Tous cueillent, en effet, sans distinction de sexe ni de rang, ces
grappes généreuses qui leur permettent de retrouver les premiers temps bénis de notre humanité ; car ici, mis à part le
temps des préparatifs, la séparation sexuelle des tâches, si vivement prônée par J.-J. Rousseau, n’existe plus et chacun
a le droit et le devoir de redevenir ce cueilleur de fruits qu’était l’être humain à ses innocents débuts :
Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vuides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur
pied de grand matin ; on se rassemble pour aller à la vigne (II, 605).
Femmes et hommes sont donc confondus dans cette noble tâche de la cueillette qui convient à tous puisqu’elle n’est
souillée ni par l’argent ni par les intermédiaires que l’on rencontre ailleurs. Ici toute hiérarchie est abolie. L’égalité est
totale et va se poursuivre lors de ces repas communautaires11 où
la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature [...] Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers,
domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours
avec grace et avec plaisir (II, 608).
35Une fois de plus la pratique du festin champêtre a permis le retour, non seulement à la joie innocente des premières
sociétés, mais aussi à cette égalité et cette fraternité qui sont le fruit exquis d’une société basée sur la cueillette :
On chante, on rit toute la journée, et le travail n’en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le
monde est égal, et personne ne s’oublie (II, 607).
36Cet âge d’or pourrait-il durer en dehors des vendanges ? Aussitôt terminées, la vie va reprendre son cours, la société
ses droits et l’inégalité son règne bien qu’à Clarens tout soit mis en œuvre pour la faire oublier. Cette trêve, ce
moment d’enchantement, cet état de grâce ne saurait se prolonger plus longtemps même dans ce petit domaine clos où
vit Julie.
37Est-ce pour tenter justement de les prolonger que Julie prépare ses vins magiques que les hommes boiront toute
l’année ?
Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n’ont d’autre façon que d’être recueillis
avec soin, la bienfaisante fée en prépare d’autres plus fins pour nos buveurs, et j’aide aux opérations magiques dont je
vous ai parlé, pour tirer d’un même vignoble les vins de tous les pays (II, 606).
Car le vin, produit social par excellence, va subir toutes les aliénations que connaissent les produits de la société :
manipulé, transporté, falsifié, vendu bien plus cher que son prix, il sera un produit où tous les intermédiaires vont vite
chasser le peu de charme naturel qui restait en lui. La solution n’est-elle pas, comme à Clarens, de le presser et de le
boire sur place, ne laissant le soin de le transformer qu’à des mains très pures, gage de sa pureté ? Produits par les
mains enchanteresses de Julie, les vins de Clarens seront moins dangereux aux hommes qui les consomment12.
Car le produit de la vigne est réservé à l’homme, le vin portant à la violence et à la concupiscence. Le vin sera exclu
du gynécée de Julie qui, comme Sophie, ne goûtera : « Ni vin ni liqueurs fortes » (IV, 749). « Les femmes mangent du
pain, des légumes, du laitage » (IV, 275, note*), déclare J. -J. Rousseau dans l’Émile, ajoutant plus loin : « Sophie a
conservé les goûts propres de son sexe : elle aime le laitage et les sucreries ; elle aime la pâtisserie et les entremets,
mais fort peu la viande » (IV, 749). Il existe donc pour J.-J. Rousseau une nourriture féminine essentiellement
composée de laitages, de légumes et de pâtisseries et une nourriture masculine essentiellement composée de vin et de
viande. Or, que mange J.-J. Rousseau ? Sans entrer dans la réalité de sa nourriture quotidienne, rappelons qu’il aime à
se présenter, dans ses textes, comme un végétarien, qui, nous l’avons vu, mange « du beurre frais, des fruits, des
laitages » (I, 63)13. Est-ce seulement pour retourner à l’état de nature ? Ou bien est-ce aussi pour se féminiser ? Car,
pour J.-J. Rousseau, manger masculin masculinise, et manger féminin féminise14. Juge-t-il que son identité ne peut
s’accorder qu’avec une telle nourriture ? Bien qu’il ne le dise pas explicitement, les fruits sont toujours associés dans
ses textes aux laitages et aux pâtisseries, sous-entendant par-là qu’ils sont bien davantage une nourriture féminine, une
nourriture qui rend l’être humain paisible et doux comme les végétariens.
Le couple de cerises : fruit-symbole du dialogue
40La grappe de raisins est donc le symbole adopté par J.-J. Rousseau pour exprimer le groupe. Quel sera le fruit-
symbole du couple ? Ce sera ce couple de cerises dont l’enfant s’amuse à parer ses oreilles. À chaque fois, en effet,
que J.-J. Rousseau parle de cerises, il y a toujours deux personnes en situation. Il peut s’agir du couple formé par
Émile et son précepteur :
Voilà un cerisier fort haut, comment ferons nous pour cueillir des cerises ? L’échelle de la grange est-elle bonne pour
cela ? (IV, 392).
41Il peut s’agir du couple formé par Sophie et son précepteur :
Si la petite n’avoit les cerises de son goûté que par une opération d’arithmétique, je vous réponds qu’elle sauroit
bientôt calculer (IV, 708).
42Il peut s’agir du couple formé par J.-J. Rousseau et Mademoiselle de Galley :
Une fois Mademoiselle Galley avançant son tablier et reculant la tête se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui
fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disais en moi-même ; que mes lèvres ne sont-elles des cerises !
Comme je les leur jetterois ainsi de bon cœur ? (I, 137).
43Il peut s’agir du couple formé par J.-J. Rousseau avec Thérèse :
Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas, composés pour touts mets d’un quartier de gros pain, de quelques
cerises, d’un petit morceau de fromage et d’un demi-septier de vin que nous buvions à nous deux (I, 354).
44Il peut s’agir du couple formé par J.-J. Rousseau avec l’abbé lyonnais :
Il tira d’une armoire un pot de verre où étoient des cerises à l’eau de vie ; nous en mangeâmes chacun deux, et nous
fûmes nous coucher (I, 166).
45Il peut s’agir, enfin, du couple formé par J.-J. Rousseau avec son ami Grimm qu’il veille lors d’une longue
maladie :
Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon ni quoi que ce fut que des cerises
confites, que je lui mettois de temps en temps sur la langue, et qu’il avaloit fort bien (I, 370).
46Toutes ces cerises, éparpillées dans plusieurs textes, ont une fonction commune, celle de lier entre elles deux
personnes dont l’une est toujours J.-J. Rousseau, le précepteur. Instrument pédagogique à caractère ludique dans
l’Émile, où les enfants apprennent au moyen des fruits les rudiments de la science, les cerises le sont également dans
le récit de la journée à Thônes dans la mesure où elles devraient guider l’adolescent Rousseau sur le chemin de
l’amour. Car tout encore est prémices et promesses en ce beau jour du début de l’été, juste après la Saint-Jean :
L’aurore un matin me parut si belle [...] La terre dans sa plus grande parure était couverte d’herbe et de fleurs ; les
rossignols presque à la fin de leur ramage sembloient se plaire à le renforcer : tous les oiseaux faisant en concert leurs
adieux au printemps, chantoient la naissance d’un beau jour d’été (I, 135).
47Mais l’apprentissage de l’amour charnel ne se fera pas, faute de vin, c’est à dire de virilité :
Mais malheureusement on avoit oublié le vin [...] Elles envoyèrent chercher du vin par tout aux environs ; on n’en
trouva point (I, 137).
48Faute de cette potion magique, J.-J. Rousseau va donc manger au féminin comme ses deux amies : des
« friandises », « de la crème et des gâteaux » (I, 137). L’amour pourra ainsi demeurer innocent, c’est à dire
inoubliable :
L’innocence des mœurs a sa volupté qui vaut bien l’autre, parce qu’elle n’a point d’intervalle et qu’elle agit
continuellement. Pour moi je sais que la mémoire d’un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus
au cœur que celle d’aucuns plaisirs que j’aye goûtés en ma vie (I, 138).
49On croit entendre ici Julie déclarer à Saint Preux :
Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m’avoient plongée, je goûte le plaisir délicieux d’aimer purement.
Cet état fait le bonheur de ma vie ; mon humeur et ma santé s’en ressentent ; à peine puis-je en concevoir un plus
doux, et l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur la terre (II, 51).
50Cette évocation de l’amour innocent dont la cerise fraîche est, pour J.-J. Rousseau, le symbole se retrouve dans ce
petit repas qu’il prend à la croisée avec Thérèse.
Amitié, confiance, intimité, douceur d’âme, que vos assaisonnements sont délicieux. Quelquefois nous restions là
jusqu’à minuit sans y songer et sans nous douter de l’heure, si la vieille Maman ne nous en eut avertis (I, 354).
Pas plus pressés d’aller au lit avec Thérèse qu’il ne l’était de faire l’amour avec Mademoiselle de Galley, J.-J.
Rousseau savoure ces instants privilégiés où le corps n’a point de place et laisse à l’âme la fonction d’aimer.
Tout autre est le symbole de ces cerises trafiquées, qu’elles soient confites ou conservées dans l’alcool, cerises dont J.-
J. Rousseau va nous parler à deux reprises. Alors qu’à Thônes elles sont cueillies sur les branches : « Nous allâmes
dans le verger achever notre dessert avec des cerises » (I, 137) et témoignent ainsi de la fraîcheur des sentiments
exprimés, les voici falsifiées par l’alcool lorsqu’il les ingurgite avec cet abbé homosexuel, ce « grand vilain » comme
le nomme J.-J. Rousseau qui, en raison de cette mésaventure, regarde la ville de Lyon « comme celle de l’Europe où
règne la plus affreuse corruption » (I, 168). Non seulement l’abbé a perdu son innocence mais aussi la notion de la
sexualité naturelle que J.-J. Rousseau définit clairement, et à multiples reprises, comme hétérosexuelle. Les cerises
qu’il consomme ne peuvent donc être que des cerises dénaturées15, des cerises ayant perdu leur fraîcheur et leur goût
pour emprunter celui de l’alcool, cette boisson qui aliène et fait que l’on oublie qui l’on est, comme en témoigne la
conduite de St Preux en état d’ivresse. Quant aux cerises qu’absorbe Grimm (malgré son coma apparent) elles seront
confites, apprêtées comme lui s’apprête en se couvrant de blanc : la fraîcheur et l’innocence en sont absentes depuis
longtemps ; seules la forme et la couleur pourraient tromper le regard d’un innocent : dupe peut-être de son ami sur le
moment, J.-J. Rousseau ne le fut pas longtemps !
La pomme, fruit-symbole de J.-J. Rousseau
La cerise fraîche, fruit double et fruit de l’innocence, était le symbole parfait des couples chastes. Pour dire l’être
unique que peut choisir J.-J. Rousseau sinon un fruit unique ? Mais qui donc est unique, sinon lui-même, comme il
l’affirme de façon appuyée tout au début des Confessions ?16
54La pomme sera le fruit que va choisir J.-J. Rousseau pour nous raconter quelques épisodes de sa vie sous forme
d’anecdotes. Par trois fois, en effet, il nous raconte, dans les Confessions et dans la neuvième Rêverie, une anecdote où
il est question de pommes. La première, qu’il place dans le premier livre des Confessions, raconte ses tentatives
infructueuses pour dérober une pomme à son maître graveur Ducommun :
Ces pommes étaient au fond d’une Dépense, qui par une jalousie élevée recevoit du jour de la cuisine. Un jour que
j’étois seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je
ne pouvois approcher (I, 34).
55Malgré tous ses efforts, efforts qu’il redoublera le lendemain, la chasse se solde par un échec cuisant, doublé de
coups furieux que lui administre Ducommun. Il faudra attendre le séjour à l’île Saint-Pierre pour que J.-J. Rousseau
nous raconte comment, alors et alors seulement, il peut cueillir librement ces pommes si ardemment convoitées
autrefois :
Je me souviens qu’un Bernois nommé M. Kirkebergher m’étant venu voir, me trouva perché sur un grand arbre, un
sac attaché autour de ma ceinture et déjà si plein de pommes que je ne pouvais plus me remuer (I, 644).
56Cette anecdote lui tient tellement à cœur qu’il va répéter l’expérience dans la Cinquième promenade où il ne parle
alors, non pas de pommes, mais de « fruit » en général :
Souvent des Bernois qui venaient me voir m’ont trouvé juché sur de grands arbres ceint d’un sac que je remplissais de
fruits, et que je dévallois ensuite à terre avec une corde (I, 1043).
57Enfin, J.-J. Rousseau a accès à ces beaux fruits convoités en vain autrefois ! Enfin, il les cueille à profusion sur les
branches ! Enfin il peut s’accorder cette friandise que lui refusait son maître d’apprentissage Ducommun ! Cette
première interprétation du texte va être confirmée par la troisième anecdote tirée de la Neuvième promenade dans
laquelle J.-J. Rousseau va cette fois acheter à une petite fille un étal de maigres pommes pour en faire cadeau à
quelques petits garçons qui – éblouis par ces fruits de rêve – désirent les posséder sans en posséder les moyens :
J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d’une petite fille qui avait encor sur son inventaire une douzaine
de chétives pommes dont elle auroit bien voulu se débarrasser. Les Savoyards de leur côté auroient bien voulu l’en
débarrasser mais ils n’avaient que deux ou trois liards à eux tous et ce n’étoit pas de quoi faire une grande brèche aux
pommes. Cet inventaire étoit pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille étoit le dragon qui le gardoit. Cette
comédie m’amusa longtemps ; j’en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille et les lui faisant
distribuer aux petits garçons. J’eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flater un cœur d’homme, celui de
voir la joye unie avec l’innocence de l’âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs mêmes en la voyant la
partagèrent, et moi qui partageois à si bon marché cette joye, j’avois de plus celle de sentir qu’elle étoit mon ouvrage
(I, 1092, 1093).
58Adolescent privé de dessert par son maître acariâtre, J.-J. Rousseau devenu adulte prend sa revanche en devenant
cueilleur de pommes, puis parvenu à l’âge d’être grand-père offre ces pommes à des enfants qui pourraient être ses
petits-enfants. Ainsi finit cette histoire de pommes qui avait si mal commencé.
Mais peut-on réduire ces trois anecdotes à cette plate analyse ? Car J.-J. Rousseau nous l’a dit à trois reprises : il faut
aller chercher le secret de son caractère au sein de ses anecdotes17. Quel secret avons-nous ici approché ? Quel aveu
original avons-nous ici entendu ? D’autres interprétations seraient-elles possibles ? Certains détails nous le font
penser. Notons-le, jamais, il ne nous dit manger ces pommes qu’il désire si fort. Il les convoite, il les aime mais ne les
consomme pas et se charge, toujours pour autrui, de cette tâche de cueilleur et de récolteur, sans jamais en profiter lui-
même. Très instructif à cet égard est le passage assez long dans lequel il relate les soins dont il entoure les fruits du
verger de Madame d’Épinay. Ayant découvert le vol du jardinier, J.-J. Rousseau veille sur les fruits avec un soin
jaloux, arme son successeur et se charge lui-même d’apporter fidèlement la récolte dont il pense avoir le dépôt :
Mais voulant rendre compte du fruit, je fus obligé d’en dénoncer le voleur [...] À force de vigilance et de soins je
parvins à garder si bien le jardin, que quoique la récolte du fruit eut presque manqué cette année, le produit fut triple
des années précédentes, et il est vrai que je ne m’épargnois point pour le préserver, jusqu’à escorter les envois que je
faisois à la Chevrette et à Épinay, jusqu’à porter des paniers moi-même, et je me souviens que nous en portâmes un si
lourd la Tante et moi, que prêts à succomber sous le faix, nous fûmes contraints de nous reposer de dix en dix pas, et
n’arrivâmes que tout en nage (I, 433, 434).
60Certes ces soins sur lesquels il s’appesantit ont fonction de mieux mettre en évidence l’ingratitude et la noirceur de
Madame d’Épinay face à sa propre générosité, à son propre sens du devoir :
Pour n’être pas un hôte absolument inutile, je me chargeai de la direction du jardin et de l’inspection du jardinier. Tout
alla bien jusqu’au tems des fruits mais à mesure qu’ils meurissaient je les voyois disparaître, sans savoir ce qu’ils
étoient devenus (I, 432, 433).
61Mais ce long passage montre aussi à quel point J.-J. Rousseau s’estime responsable de ces fruits qu’il se hâte de
rendre à ses propriétaires dès que le temps en est venu. Si à l’île Saint-Pierre il cueille les fruits pour la receveuse, si à
l’Hermitage il les cueille pour Madame d’Épinay, aux Charmettes il va les cueillir pour Madame de Warens. Jamais
nous ne le voyons cueillir des fruits pour son usage personnel et lorsque dans ses rêves il s’imagine maître d’un
verger, il destine toujours les fruits à ses hôtes :
Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seroient ni comptés, ni cueillis par mon jardinier et mon avare
magnificence n’étaleroit point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher (IV, 687).
Mais pourquoi cette retenue étonnante de la part d’un frugivore convaincu ? Aurait-il plus d’audace avec les poires ?
18
Je passe devant une fruitière ; je lorgne du coin de l’œil de belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes
gens tout près de là me regardent ; un homme qui me connaît est devant sa boutique ; je vois de loin venir une fille ;
n’est-elle pas la servante de la maison ? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour
des gens de ma connaissance : par tout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle : mon désir croit avec ma honte et
je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire et n’ayant osé rien
acheter (I, 37).
63Le manque d’argent n’explique donc pas son échec. Ni la verdeur des fruits, comme il l’évoquait quelques lignes
plus tôt, au sujet des fruits achetés avec de l’argent ; car ici il prend la peine de nous signaler qu’il s’agit de « belles
poires » dont le parfum le tente, c’est-à-dire de poires non seulement belles mais bonnes. Non, l’obstacle ne vient pas
du fruit mais de lui seul : « Mon désir croit avec ma honte » (I, 37), nous avoue-t-il. Pourquoi J.-J. Rousseau devrait-il
avoir honte de manger un fruit qu’il estime et qu’il honore ? Que cachent donc ces poires et ces pommes qui fascinent
tant J.-J. Rousseau mais qu’il n’ose consommer ? La première fois, certes, il en est privé. La troisième fois, il les offre.
Mais la seconde fois, lorsque le sac qu’il a autour de la ceinture est si lourd qu’il ne peut remuer, pour quelle raison ne
l’allège-t-il pas en croquant une pomme ?
64Parce que la pomme, ici, n’est plus un fruit mais un symbole. Ces pommes-objets qu’il présente à notre regard ont
pour fonction d’éveiller notre imagination et de nous faire comprendre ce qu’il ne peut nous dire autrement :
L’objet qu’on expose aux yeux ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit dans l’attente de ce qu’on va
dire et souvent seul cet objet a tout dit (IV, 647),
65déclare-t-il dans l’Emile, reprenant la louange de cette langue des signes composée d’objets dont il parlait déjà
longuement dans l’Essai sur l’origine des langues :
Les Salams sont des multitudes de choses les plus communes comme une orange, un ruban, du charbon, etc. dont
l’envoi forme un sens connu de tous les amans dans les pays où cette langue est en usage (V, 378, note**).
66Le fruit n’est-il pas un objet qui peut signifier à presque tous les sens de l’homme ? La vue, l’odorat, le toucher et le
goût sont successivement investis par un beau fruit mûr. L’ouïe seule ne l’est pas, mais on sait ce que pense J.-J.
Rousseau du langage parlé, le moins propre à signifier. Ainsi Galatée, la bergère décrite par Virgile, lancera une
pomme au berger dont elle veut capter l’attention :
Quel discours charmant n’est-ce pas que la pomme de Galatée et sa fuite maladroite ? Que faudra-t-il qu’elle ajoute à
cela ? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules qu’elle n’y fuit qu’à dessein de l’attirer ? Elle mentirait, pour
ainsi dire, car alors elle ne l’attirerait plus (IV, 735).
67La pomme représente donc ici la femme, cette femme que convoite J.-J. Rousseau mais qu’il possède bien
rarement.
Reprenons l’analyse de la première anecdote parlant de pommes, cette « chasse aux pommes » comme J.-J. Rousseau
l’a intitulée qu’il nous raconte dans le Livre Premier des Confessions. Le titre qu’il s’est plu à choisir n’est pas
innocent. Il s’agit bien de la chasse amoureuse dont il a parlé, notamment, dans l’Émile19 et qui nous conforte dans
l’idée que cette pomme est bien le symbole de la femme, à la fois profonde par son corps (J.-J. Rousseau la place tout
au fond d’une dépense) et haute par son âme (« je monte sur la may [...] je monte sur mes tréteaux »), composée de
deux parties que la maladresse de l’adolescent séparera sans pouvoir en saisir aucune. Malgré tous ses efforts, il sera
en effet incapable de posséder une femme même s’il s’efforce d’emprunter à d’autres hommes leurs attributs
masculins. Ainsi, utilisera-t-il, en vain, les instruments cygénétiques (toujours la chasse !) qu’il dérobe à son maître
Ducommun, lui-même chasseur. Mais ses broches mises bout à bout n’arriveront à rien dans sa main maladroite :
J’allai chercher la broche pour voir si elle y pourroit atteindre : elle était trop courte. Je l’allongeai par une autre petite
broche qui servait pour le menu gibier ; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès (I, 34).
69Le lendemain, l’adolescent fait une nouvelle tentative aussi peu fructueuse que la première :
Je monte sur mes tréteaux, j’alonge la broche, je l’ajuste, j’étais prêt à piquer...malheureusement le dragon ne dormait
pas (I, 34).
70Eût-il piqué la pomme en l’absence du dragon ? On peut en douter : « Adorer les femmes et les posséder sont deux
choses différentes. Ils ont fait l’une et j’ai fait l’autre » (Correspondance complète, 6673), déclarera-t-il à Monsieur de
Saint Germain dans sa longue lettre du 26 février 1770.
Mais, dira-t-on, si cette interprétation est la bonne, comment expliquer cette abondante cueillette de pommes qu’il
réalise à l’île Saint-Pierre et dont il se montre si fier ? Si fier et si désireux d’en parler qu’il va en recommencer le
récit, dix ans plus tard, dans les Rêveries ? Serait-il, en exil, à un âge assez avancé, devenu le Don Juan que l’on
n’espérait plus ? Il convient de faire attention aux termes qu’il utilise alors pour rendre à cette anecdote le sens qu’il
lui prête. Ce n’est pas en homme qu’il s’offre à notre regard, mais bien plutôt en femme, et en femme enceinte, ceinte,
en effet, d’un lourd sac empli de pommes qui l’empêche de bouger. Il n’est plus le chasseur mais la proie fécondée par
le fruit qu’il recueille. Il est la coupe qui reçoit les pommes, les mains qui les accueillent, refusant d’être l’estomac qui
les blesse et les détruit. Se situant non pas dans le domaine de l’avoir mais dans celui de l’être, il convoite non pas leur
chair mais leur parfum, leur beauté, leur splendeur, en un mot cette belle féminité qu’il désire garder en dépôt pour la
préserver des atteintes sociales, la magnifier, la faire briller de tous ses feux, et rendre ainsi aux femmes tout l’honneur
et le prestige qui leur est dû. « Je me crois envoyé du ciel pour perfectionner son plus digne ouvrage », dit-il dans la
première Lettre morale à Sophie (II, 1084). Le long passage concernant les soins qu’il donne au verger de Madame
d’Épinay n’aurait-il point fonction de traduire tous les soins qu’il se donne – au même moment – pour porter Julie aux
sommets de la femme et guider Sophie d’Houdetot vers ces mêmes sommets ? Il lui appartient de sortir la femme de
l’obscurité de la resserre où la cachent tous les Ducommun de la terre et de faire resplendir son admirable féminité,
féminité dont il entend se parer lui aussi. Ne vient-il pas de s’adonner à la dentelle et au crochet ? Ne clame-t-il pas, à
qui veut l’entendre, qu’il va changer de sexe ?20 Ne porte-t-il pas encore la robe d’Arménien qu’il avait revêtue à
Môtiers ? À travers ce geste symbolique de la cueillette des pommes à l’île Saint-Pierre il nous proclame sa nouvelle
identité. Exilé, banni, ayant renoncé à être citoyen de Genève, n’ayant plus de rôle ni de devoir social, il se trouve
enfin libre de mener sa vie personnelle, cette vie intime qu’il avait toujours cachée et ses désirs profonds qu’il avait
toujours refoulés pour ne pas « déshonorer son sexe », comme il le dit à Madame de Verdelin21. Il peut désormais se
féminiser ouvertement sans mentir ni jouer un rôle pervers. Il a gagné enfin le droit de paraître ce qu’il est, ou du
moins ce qu’il croit être.
72Si une telle interprétation éclaire l’anecdote des pommes de l’île Saint-Pierre, il semble difficile d’y faire référence
pour expliquer la troisième anecdote, celle où il se donne le plaisir d’offrir des pommes à quelques petits savoyards.
Offrirait-il ainsi une identité féminine à des enfants de sexe masculin ? Voudrait-il leur faire changer de sexe, lui qui
montra un tel zèle à veiller à ce que son élève Émile reste dans le sien, lui faisant sans cesse manier les outils
correspondant à son état ? Mais que représentent ces petits Savoyards ? Il convient de se rappeler que, dans les années
1756, J.-J. Rousseau écrivit sans l’achever un petit texte qu’il nomma : Le petit savoyard ou la vie de Claude Noyer,
texte où il utilise la première personne : « Je suis né dans les montagnes de Savoye », dit-il en débutant l’histoire (II,
1200). Il s’agit là d’un petit texte sans beaucoup d’intérêt, si ce n’est celui, comme nombre de ses petits textes, de
nous offrir quelques renseignements précieux sur le secret de sa vie privée. Qui sont donc ces petits savoyards
auxquels il tend les pommes sinon l’enfant Rousseau, savoyard lui aussi ? D’ailleurs, J.-J. Rousseau a soin de lier pour
nous l’anecdote des Confessions à celle des Rêveries, les réunissant grâce au jardin des Hespérides où veille, dans
l’une comme dans l’autre, le dragon : « Je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux
fruit que je ne pouvais approcher [...] Malheureusement le dragon ne dormait pas » (I, 34), dit-il dans les Confessions.
« Cet inventaire était pour eux le jardin des Hespérides et la petite fille était le dragon qui le gardait » (I, 1092), dit-il
dans la Neuvième Rêverie. Dès l’anecdote de la chasse aux pommes, J. -J. Rousseau se montre à nous au féminin.
N’est-ce pas les trois Hespérides (Aeglé, Erytheia, Hespéré), petites-filles d’Atlas qui, les premières, tentèrent de voler
les pommes d’or ? Et n’est-ce pas pour prévenir leurs larcins qu’un dragon fut placé dans le jardin ? C’est donc en
nymphe que J.-J. Rousseau s’expose à nous, derrière le paravent de l’anecdote. Et remonter à sa source nous conduit
au miroir où se contemple ce nouveau Narcisse.
Ainsi l’anecdote des petits savoyards est le dénouement heureux, quoique fictif, de la triste histoire de la chasse aux
pommes qui est, en fait, l’histoire de sa vie. Enfin, J.-J. Rousseau s’offre à lui-même ces pommes si vivement
convoitées, accomplissant, juste avant de mourir, le geste qu’il a toujours attendu et que personne, jamais, n’a fait
pour lui. Car, tous les hommes qu’il a croisés, percevant peut-être son désir caché, ont toujours barré fermement la
route à ses aspirations à la féminité, qu’il s’agisse du pasteur Lambercier lui refusant l’eau souterraine qu’il sentait
déjà couler en lui, qu’il s’agisse de son maître d’apprentissage Ducommun lui refusant la pomme, qu’il s’agisse de son
ami Bâcle cassant la fontaine de Héron, qu’il s’agisse de cet homme terrible qui surgit dans le puits porteur de tous les
attributs de la virilité et qui accule inexorablement le jeune Rousseau contre un mur, le mur, infranchissable, de son
identité virile que seule la folie disculpe de franchir22. Ainsi arrivé au terme de sa vie, J.-J. Rousseau s’octroie enfin, à
travers un geste fictif lourd de charge symbolique, ce qui, toujours, lui fut refusé : le droit d’être autrement et de se
vouloir femme malgré sa trompeuse apparence masculine.
Conclusion
Les fruits jouent un rôle important dans l’œuvre de J.-J. Rousseau où ils sont prétexte à un double discours, lui-même
véhiculé par un double langage. Produits naturels de la terre, cueillis sans intermédiaire, in situ, en quelque sorte, les
fruits apportent à l’homme l’aliment premier dont son corps a besoin pour se régénérer et retrouver ses sources
intérieures. Mais les fruits sont également pour J.-J. Rousseau des objets chargés de symboles, des objets-salams grâce
auxquels il va pouvoir dire, ou du moins suggérer, ses préoccupations les plus intimes. Si la grappe de raisins est le
symbole d’une petite société agricole qui vit en autarcie, si la cerise double et fraîche est le symbole du couple
innocent, la pomme est en revanche le symbole de l’intimité de J. -J. Rousseau, intimité qu’il tente de nous dévoiler à
travers ses anecdotes où la langue des signes est chargée de nous dire ce qu’il ne peut exprimer autrement. Ce droit à
vivre comme il le sent lui ayant toujours été refusé, une seule solution s’impose à lui : se l’octroyer lui-même, s’offrir
cette pomme qu’il convoite si fort. Très tard, il s’y résoudra en s’offrant quelques pommes fictives qui lui donneront,
enfin, le droit moral de paraître ce qu’il est23. Seules des pommes d’or pouvaient accomplir ce prodige.
NOTES
1 Philippe Mansel, Constantinople, la ville que désirait le monde, 1453-1924, Paris, 1997, p 78.
2 La pomme (Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade [désormais OC] I, 34, 644, 1092 OC IV, 735, 783, 1188), la poire (I, 37 ; IV,
679, 783, 1188), la framboise, ou du moins le framboisier qui la porte (I, 21), la pêche (II, 472), les cerises (I, 137, 166, 354, 366 ; IV, 392, 680,
708), la prune (II, 1232), les raisins (II, 606, 659), les noisettes (I, 155), les noix (III, 149), les figues (I, 255 ; IV, 679, 783), le melon (IV, 331,
680), la groseille (IV, 680), le marron (IV, 680), le coin (IV, 1189), la fraise (IV, 680), la pomme de grenade (IV, 783).
3 J.C. Bonnet, « Le système de la cuisine et du repas chez Rousseau » in Poétique, 22, 1975, pp. 244-267.
4 Nous pourrions y ajouter les plantes grimpantes qui ornent le jardin de Julie, telles la vigne vierge, le liseron, la clématite, le chèvrefeuille ou le
jasmin qui toutes dressées vers le ciel forment « mille guirlandes » qui ornent les allées (OC II, 473).
5 « Il s’enterre tout vivant et fait bien ne méritant plus de vivre à la lumière du jour » (OC I, 1067) dit-il dans la Septième Rêverie en parlant des
mineurs. Il parlera plus volontiers des « herbes » (OC I, 72) et des « herbages » (OC II, 543) pour désigner les légumes qui poussent à la lumière
du ciel, tel ce fruit qu’il peut ainsi louer sans réserve.
6 Ces fruits sauvages et clairsemés qu’il glorifie ne sauraient pourvoir à l’alimentation des hommes. J.-J. Rousseau effleure le sujet lorsqu’il
parle du jardin de l’Élysée de Julie, le présentant comme un heureux caprice où l’on ne saurait rechercher la subsistance des citoyens (OC II,
473)
7 Cette anecdote pourrait aussi faire fonction d’ordalie, J.-J. Rousseau demandant au fruit de devenir le juge suprême de sa conduite et de
décider, si oui ou non, il versa du poison non seulement dans le cœur de ses contemporains mais aussi dans le verre d’autrui ; coupable, les baies
l’auraient empoisonné ; or les baies (en réalité vénéneuses) ne lui firent aucun mal.
8 J.C. Bonnet, op. cit., pp. 254-255.
9 C’est ce que souligne également André Blanc dans son article : « Le jardin de Julie », in Dix-huitième siècle, Paris, 1982, pp 357-376 ; ainsi
que Jacques Berchtold qui parle à ce propos « d’épiphanie naturelle » : l’impossible virginité du jardin verbal. Les leçons de la nature selon la
Lettre IV, 11 de la Nouvelle Héloise, Rousseauismus, Naturevangelium und Literatur, Sonderdruck 1999, pp. 53-83.
10 « En sortant du Palais on trouve un vaste jardin de quatre arpens enceint et clos tout à l’entour, planté de grands arbres fleuris, produisant des
poires, des pommes de grenade et d’autres des plus belles espèces, des figuiers aux doux fruits et des oliviers verdoyants. Jamais durant l’année
entière ces beaux arbres ne restent sans fruits, l’hiver et l’été la douce haleine du vent d’ouest fait à la fois nouer les uns et mûrir les autres. On
voit la poire et la pomme vieillir et sécher sur leur arbre, la figue sur le figuier et la grappe sur la souche. La vigne inépuisable ne cesse de porter
de nouveaux raisins ; on fait cuire et confire les uns au soleil sur une aire tandis qu’on vendange d’autres, laissant sur la plante ceux qui sont
encore en fleurs en verjus ou qui commencent à noircir » (OC IV, 783, note*).
11 Repas exclusivement végétariens ? J.-J. Rousseau insiste, sans donner plus de détails, sur la soupe « chargée d’excellents légumes » (Œuvres
complètes II, 607).
12 Ce n’est pas seulement le vin que transforme Julie mais les hommes, dont le vin est le symbole. Elle les change à sa façon, les façonnant si
bien que – rompant avec leur nature grossière – ils vont pouvoir accéder, grâce à elle, à son céleste empire.
13 Voir l’article déjà cité de J. C. Bonnet à propos du régime végétarien de J.-J. Rousseau.
14 « Les Italiens qui vivent beaucoup d’herbages sont efféminés et mous » (II, 453). Il est à noter que ce même point de vue est partagé par la
plupart des peuples traditionnels qui observent également le strict respect de cette dichotomie sexuelle de la nourriture que leur culture
présuppose.
15 Ce nombre de « deux » justement souligné par J. C. Bonnet exprime, en effet, la ladrerie de l’abbé, face à l’abondance naturelle des fruits où
la nature ne compte jamais : « les fruits, à la discrétion des promeneurs ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier » (OC IV, 687). J.-J.
Rousseau nous fait également entendre aussi que la cerise est signe du double, ce double qui est dualité mais peut-être aussi duplicité.
16 « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. » (OC I, 5).
17 Par trois fois (OC I, 957 et 988, puis Correspondance complète de Leigh, lettre n° 4752), J.-J. Rousseau insiste sur l’analyse indispensable de
ses anecdotes pour qui veut comprendre son caractère.
18 La poire est pour J.-J. Rousseau l’équivalent botanique de la pomme : « Le genre de la Poire qui comprend aussi la pomme et le Coin »
(OC IV, 1189). Ce qui n’est pas une raison, dira-t-il, pour les confondre : « Supposez qu’un homme vous dise : J.-J. Rousseau dit qu’on lui a
volé des poires et il ment ; car il a son compte de pommes ; donc on ne lui a point volé de poires » (OC I, 960).
19 « De la viennent l’attaque et la défense, l’audace d’un sexe et la timidité de l’autre » (IV, 694). « Il part donc à son tour semblable à l’aigle
qui fond sur sa proie ; il la poursuit, la talonne, l’atteint enfin toute essoufflée » (IV, 807). Il l’affirmera encore dans la cinquième Lettre morale
à Sophie : « Quoi donc, l’attaque et la défense ne sont-elles pas des loix de la nature (OC IV, 1110) ? »
20 Dans une lettre (Correspondance complète, 2469), il remercie Isabelle d’Ivernois de lui avoir envoyé des fuseaux pour faire de la dentelle.
Dans la lettre CC 2226, il demande à Madame de Luze Warney un « métier de tapisserie ». Leigh relate qu’il répéterait volontiers : « J’ai pensé
en homme, j’ai écrit en homme : on l’a trouvé mauvais. Je vais me faire femme » (CC, XIII, 25). Bachaumont note le 22 juin 1764 dans
ses Mémoires : « Nous apprenons par une lettre de Neuchâtel que Rousseau est toujours aux environs de cette ville. Il y fait des placets (sic) et
dit qu’il devient femme puisqu’on ne veut pas qu’il soit homme » : L. P. Bachaumont, Mémoires secrets pour servir à la république des lettres
en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, Londres, 1777-1789. J.-J. Rousseau écrira aussi à Madame de Verdelin le 4 septembre 1762 « J’ai pris
l’habit long et je fais des lacets : me voilà plus qu’à moitié femme ; que ne l’ai-je toujours été ! » (CC, 2131).
21 « J’ai tâché de ne pas déshonorer mon sexe ; j’espère de n’être point rebuté du votre » (CC, 2131).
22 « Un mur m’arrêta, et ne pouvant aller plus loin il fallut attendre là ma destinée [...] Je lui dis d’un ton suppliant d’avoir pitié de mon âge et de
mon état ; que j’étais un jeune étranger de grande naissance dont le cerveau s’était dérangé » (OC I, 89, 90). Voir à ce propos F. Bocquentin,
« L’écriture secrète de Jean-Jacques Rousseau, Rêver Rousseau », in Études Jean-Jacques Rousseau, n° 8, 1996, Musée J.-J. Rousseau-
Montmorency, pp. 25-49.
23 Ses aspirations à la féminité, ses tentatives pour se féminiser sont, évidemment, beaucoup plus précises comme l’atteste ce Narcisse qu’il dit
avoir écrit à l’âge de dix-huit ans. Nous voulons parler ici de droit moral, de permission et même d’absolution. Face à la mort, J.-J. Rousseau
s’accorde en effet dans les Rêveries l’autorisation qui lui fut toujours refusée par la société de se réaliser selon son désir.

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